Sorting by

×

L’hor­lo­ger de
Mos­cou

L’hor­lo­ger de Moscou

Par­tie 4

CHA­PITRE 11 — LE CHOIX

Cinq jours.

Caird les vécut comme on vit les der­niers jours avant une opé­ra­tion chi­rur­gi­cale — avec une luci­di­té exces­sive, une atten­tion maniaque aux détails, et le sen­ti­ment que chaque geste, chaque conver­sa­tion, chaque repas pou­vait être le der­nier d’une série dont on ne connais­sait pas la lon­gueur. Il se sur­prit à regar­der les choses dif­fé­rem­ment. La ver­rière du res­tau­rant, le matin, avec ses vitraux qui fil­traient la lumière de mars — il la regar­dait comme un homme qui dit adieu à une cathé­drale. Le visage de Zinaï­da à son poste — il le regar­dait comme on regarde un visage qu’on veut gra­ver dans sa mémoire pour les jours où la mémoire sera tout ce qui restera.

Il conti­nuait son tra­vail. Les malles arri­vèrent le 25, comme pré­vu — douze caisses de bois cer­clées de métal, estam­pillées ROYAL SHA­KES­PEARE COM­PA­NY en lettres blanches, déchar­gées sur le quai de la gare de Lenin­grad par des manu­ten­tion­naires qui fumaient des papi­ro­sa et juraient en russe avec une créa­ti­vi­té qui impres­sion­na même le chauf­feur. Caird super­vi­sa le trans­fert vers le Bol­choï. Il véri­fia les caisses. Il comp­ta les numé­ros. La malle numé­ro 7 — Cos­tumes Acte III — était là, au milieu des autres, iden­tique, ano­nyme. Il la tou­cha en pas­sant. Le bois était froid sous sa paume. Rien ne la dis­tin­guait. C’é­tait une malle par­mi les malles, un conte­neur par­mi les conte­neurs. Et pour­tant, en la tou­chant, Caird sen­tit battre quelque chose — une pul­sa­tion, un poten­tiel, comme si la malle elle-même savait ce qu’elle allait porter.

C’é­tait absurde, bien sûr. Les malles ne savent rien. Mais Mos­cou ren­dait tout le monde un peu fou, et la folie de Caird consis­tait à prê­ter de l’in­ten­tion aux objets — aux clefs, aux car­nets, aux malles — comme si le monde inani­mé par­ti­ci­pait au com­plot et avait choi­si son camp.

Le soir du 26 — deux jours avant — il dîna sous la verrière.

Gui­vi était là. Mireille était là. Ket­tu­nen, pour une fois, n’é­tait pas là — par­ti à Hel­sin­ki pour affaires, avait-il dit, et Caird se deman­da si ces affaires étaient des affaires de bois et de papier ou des affaires d’une autre nature, et si la porte fin­lan­daise que Ket­tu­nen lui avait pro­po­sée était encore ouverte, là-bas, à sept cents kilo­mètres, comme un plan B qui atten­dait patiem­ment qu’on ait besoin de lui.

Le dîner fut étrange. Pas par ce qui se dit — les conver­sa­tions furent légères, presque gaies, Gui­vi racon­tait l’his­toire d’un bary­ton du Bol­choï qui avait oublié ses paroles au milieu d’un aria et qui avait impro­vi­sé en géor­gien, ce que per­sonne dans le public n’a­vait remar­qué parce que per­sonne dans le public ne par­lait géor­gien. Mireille riait. Les ser­veurs allaient et venaient avec leurs pla­teaux char­gés de zakous­ki. La ver­rière était noire au-des­sus d’eux, le ciel de mars invi­sible, et les lustres fai­saient leur tra­vail de lustres — trans­for­mer la nuit en or.

Non, ce qui était étrange, c’é­tait le silence entre les mots. Les regards. Les pauses. Comme si cha­cun des trois savait quelque chose que les deux autres savaient aus­si, et que per­sonne ne nom­mait, et que cette chose innom­mée flot­tait au-des­sus de la table comme un fan­tôme poli qui atten­dait qu’on le présente.

Après le dîner, Gui­vi pro­po­sa une marche.

— Mar­cher ? dit Caird. Il est onze heures du soir.

— Et alors ? Les meilleurs pas sont ceux qu’on fait après onze heures. Les rues sont vides. La ville se tait. On entend enfin ce qu’elle dit vraiment.

Ils sor­tirent. Mireille res­ta — elle avait un câble à rédi­ger pour l’am­bas­sade, dit-elle, mais en les regar­dant par­tir, son visage eut une expres­sion que Caird ne lui connais­sait pas. Une expres­sion de quel­qu’un qui regarde deux per­sonnes s’é­loi­gner et qui ne sait pas si elle les rever­ra ensemble.

Mos­cou noc­turne. Le froid avait recu­lé — pas vain­cu, recu­lé, il était encore là, tapi dans les ombres et les ruelles, mais il avait per­du sa mor­sure de loup. L’air avait une dou­ceur rela­tive — rela­tive à Mos­cou, c’est-à-dire qu’on ne ris­quait plus d’en­ge­lure en dix minutes, seule­ment en vingt. Des flaques d’eau de fonte brillaient sur les trot­toirs. La neige, dans les parcs et le long des bou­le­vards, avait cette tex­ture gra­nu­leuse de vieille neige qui va bien­tôt mou­rir — pas encore de l’eau, plus vrai­ment de la glace, quelque chose entre les deux, une matière en tran­si­tion, comme tout le reste.

Ils mar­chèrent vers le jar­din Alexandre, le long des murs du Kremlin.

Les murs rouges, la nuit, étaient noirs. Les tours se décou­paient contre le ciel — un ciel qui, pour la pre­mière fois depuis l’ar­ri­vée de Caird, mon­trait des étoiles. Quelques-unes seule­ment, pâles, hési­tantes, comme des invi­tés qui arrivent en avance à une fête et qui ne savent pas encore si elles sont les bien­ve­nues. Mais elles étaient là. Et leur pré­sence chan­geait tout — le ciel n’é­tait plus un cou­vercle, il était un espace, une pro­fon­deur, une pro­messe de quelque chose au-delà du gris.

Gui­vi mar­chait en silence. C’é­tait si inha­bi­tuel que Caird, pen­dant les cinq pre­mières minutes, véri­fia dis­crè­te­ment que c’é­tait bien Gui­vi à côté de lui et non un sosie muet envoyé par quelque obs­cure agence pour le déstabiliser.

— Julian, dit enfin Guivi.

— Oui.

— Je ne vais pas vous deman­der ce que vous allez faire. Je ne veux pas le savoir. Si je le sais, je devrai choi­sir entre le dire et ne pas le dire, et les deux choix me coû­te­ront quelque chose que je n’ai pas envie de payer.

Ils mar­chèrent encore. Le gra­vier du jar­din cris­sait sous leurs pas. Au-des­sus d’eux, les murs du Krem­lin s’é­le­vaient comme une falaise — vingt mètres de brique, sept cents ans d’his­toire, et der­rière ces murs, quelque part dans un bureau ou un cou­loir ou une chambre à cou­cher, un homme ou des hommes qui déci­daient du sort de mil­lions d’autres hommes sans jamais sor­tir de cette enceinte.

— Mais je vais vous racon­ter une his­toire, dit Gui­vi. L’his­toire de mon oncle Vakh­tang. Mon oncle Vakh­tang vivait à Tbi­lis­si et il fai­sait du vin. Le meilleur vin de Géor­gie — ce qui veut dire le meilleur vin du monde, mais je suis par­tial. Vakh­tang avait une vigne sur les col­lines au-des­sus de la ville, et chaque automne il récol­tait le rai­sin et le pres­sait dans des kve­vris — ces grandes jarres d’ar­gile qu’on enterre dans le sol. C’est la méthode ancienne, la méthode géor­gienne, qui date de huit mille ans. Huit mille ans, Julian. Quand les Anglais vivaient encore dans des grottes, les Géor­giens fai­saient du vin.

Un sou­rire dans la voix. Le fan­tôme de la jovia­li­té habi­tuelle — mais assour­di, conte­nu, comme un orchestre qui joue pianissimo.

— Un jour, en 1947, un fonc­tion­naire du Par­ti est venu voir Vakh­tang. Il lui a dit : cama­rade, vos kve­vris sont archaïques. La pro­duc­tion sovié­tique moderne uti­lise des cuves en acier. Vous devez aban­don­ner vos kve­vris et uti­li­ser les cuves. C’est un ordre. Vakh­tang a regar­dé le fonc­tion­naire. Il a regar­dé ses kve­vris. Il a regar­dé le ciel. Et il a dit : non.

Gui­vi s’ar­rê­ta de marcher.

— Non. C’est tout. Un mot. Le mot le plus dan­ge­reux de la langue russe — plus dan­ge­reux que n’im­porte quel juron, n’im­porte quelle insulte, n’im­porte quel blas­phème. Non. Le fonc­tion­naire est deve­nu blanc. Per­sonne ne disait non. Pas en 1947. Pas à un fonc­tion­naire du Par­ti. Dire non, c’é­tait invi­ter la mort à dîner.

Ils étaient arrê­tés au pied d’une tour du Krem­lin. L’é­toile rouge au som­met brillait fai­ble­ment — un rubis dans la nuit.

— Et qu’est-il arri­vé ? dit Caird.

— Rien. Vakh­tang a conti­nué à faire son vin dans ses kve­vris. Le fonc­tion­naire n’est jamais reve­nu. Peut-être qu’il a été muté. Peut-être qu’il est mort. Peut-être qu’il a com­pris que cer­taines choses sont plus anciennes que les ordres et qu’on ne peut pas les détruire avec un tam­pon et un for­mu­laire. Vakh­tang a fait du vin jus­qu’à l’âge de quatre-vingt-sept ans. Il est mort dans sa vigne, un matin d’oc­tobre, pen­dant les ven­danges. Assis contre un kve­vri. Le soleil sur le visage. C’est la meilleure mort que j’aie jamais enten­du raconter.

Gui­vi se tour­na vers Caird. Son visage, dans la lumière pâle des réver­bères, avait per­du toute trace de jovia­li­té. Ce qui res­tait était nu — le visage d’un homme qui avait sur­vé­cu à la ter­reur, à la honte, au com­pro­mis, et qui por­tait tout cela comme on porte un man­teau trop lourd qu’on ne peut pas enle­ver parce qu’il fait trop froid dehors.

— Dans la vie, dit-il, il y a ceux qui chantent et ceux qui regardent. Moi, j’ai chan­té. J’ai chan­té pour le sys­tème, j’ai chan­té pour les géné­raux, j’ai chan­té pour les comi­tés et les com­mis­sions et les céré­mo­nies. J’ai chan­té parce que c’est ce que je sais faire, et parce que chan­ter me gar­dait en vie, et parce que je suis lâche — oui, lâche, ne me regar­dez pas avec ces yeux, la lâche­té n’est pas un péché quand c’est le prix de la survie.

Sa voix était des­cen­due d’un ton. La basse pro­fonde vibrait dans l’air froid comme un violoncelle.

— Mais Vakh­tang, lui, n’a pas chan­té. Vakh­tang a dit non. Et Vakh­tang est mort heureux.

Il posa sa main sur l’é­paule de Caird. Une main lourde, chaude, qui pesait comme une bénédiction.

— Toi, Julian — vous avez regar­dé assez long­temps. Main­te­nant il faut choi­sir. Chan­ter ou dire non. Je ne vous dirai pas lequel est le bon choix, parce que je ne le sais pas. Mais je sais ceci : quel que soit le choix, il faut le faire debout. Pas à genoux. Pas en cou­rant. Debout. Comme Vakh­tang devant son kvevri.

Il reti­ra sa main. Reprit la marche. Et après dix pas de silence, le masque revint — d’un coup, comme un rideau de théâtre qui tombe — et Gui­vi recom­men­ça à par­ler, de l’o­pé­ra, d’un sopra­no qu’il avait aimé à Naples, d’un res­tau­rant de Tbi­lis­si où le khin­ka­li était si bon qu’il fal­lait pleu­rer en le man­geant, et Caird le lais­sa par­ler, parce que le bavar­dage de Gui­vi, après ce qu’il venait de dire, était un acte de géné­ro­si­té — le bruit après le signal, le baume après la brûlure.

Ils ren­trèrent au Metro­pol vers minuit.

Mireille les atten­dait dans le hall. Elle n’a­vait pas rédi­gé de câble. Elle les atten­dait, c’est tout, assise dans un fau­teuil — pas celui de Vol­kons­ki, un autre, plus près de l’en­trée — avec un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas.

Gui­vi mon­ta. L’as­cen­seur grin­ça. Caird et Mireille res­tèrent seuls dans le hall, dans le cercle de lumière du der­nier lustre.

— Assieds-toi, dit-elle.

Caird s’as­sit.

— Tu vas le faire, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

Elle hocha la tête. Len­te­ment. Ses yeux étaient secs — par­fai­te­ment secs — mais quelque chose dans son visage disait que la séche­resse était un effort, une dis­ci­pline, un choix de ne pas lais­ser l’eau monter.

— Je ne peux pas t’ai­der, dit-elle. Tu le sais. Je suis fran­çaise. Si je suis impli­quée, c’est un inci­dent diplo­ma­tique entre trois pays au lieu de deux. Mon ambas­sa­deur me ferait rapa­trier dans l’heure. Et je ne te serais d’au­cune uti­li­té depuis Paris.

— Je sais.

— Mais je peux faire une chose.

Elle ouvrit son sac. En sor­tit un objet — petit, rec­tan­gu­laire, enve­lop­pé dans un mou­choir de soie. Elle le posa sur la table basse entre eux.

— Ouvre.

Caird ouvrit le mou­choir. À l’in­té­rieur, un pas­se­port. Fran­çais. Au nom de Michel Dar­ras. La pho­to­gra­phie était celle de Caird — prise quand, com­ment, il ne le sau­rait jamais — avec des lunettes à mon­ture noire qu’il ne por­tait pas et une mous­tache des­si­née avec un soin qui tra­his­sait la main d’un professionnel.

— Où avez-vous —

— Ne pose pas de ques­tions dont tu ne veux pas entendre la réponse. C’est la règle numé­ro un. Si les choses tournent mal — si tu as besoin de quit­ter l’hô­tel, de quit­ter Mos­cou, de deve­nir quel­qu’un d’autre pen­dant quelques heures — tu as ça. Ce n’est pas par­fait. Ça ne tien­drait pas devant un contrôle appro­fon­di. Mais pour pas­ser une porte, prendre un taxi, gagner du temps — ça suffira.

Caird regar­da le pas­se­port. Michel Dar­ras. Un Fran­çais à lunettes et mous­tache. Un homme qui n’exis­tait pas.

— Pour­quoi ? dit-il.

Mireille le regar­da. Et dans ses yeux — ces yeux vifs, mor­dants, qui voyaient tout et ne lais­saient rien pas­ser — quelque chose céda. Pas une larme. Pas un trem­ble­ment. Quelque chose de plus dis­cret. Un aveu.

— Parce que Dou­glas est par­ti. Dou­glas est par­ti et je n’ai pas pu l’empêcher et je n’ai pas pu l’ai­der et je suis res­tée ici avec un mot de trois lignes et le sou­ve­nir d’un homme que j’ai­mais et qui a choi­si de vivre plu­tôt que de res­ter. Je ne le lui reproche pas. Vivre est un choix hono­rable. Mais toi, tu restes. Et quel­qu’un qui reste mérite qu’on lui donne au moins une porte de sor­tie, même si cette porte est un faux pas­se­port dans un mou­choir de soie.

Elle se leva. Lis­sa sa jupe. Renoua son fou­lard — ce geste fran­çais, cette élé­gance méca­nique qui fonc­tion­nait même à minuit, même au cœur de la peur.

— Bonne nuit, Julian. Et le 28 — sois pru­dent. Sois pru­dent comme tu ne l’as jamais été. Sois pru­dent comme un homme qui a quelque chose à retrou­ver de l’autre côté.

Elle mon­ta. L’as­cen­seur grin­ça une seconde fois. Caird res­ta seul dans le hall.

Le der­nier lustre brillait. Le sol de marbre réflé­chis­sait sa lumière — un cercle doré sur du blanc, comme une auréole posée par terre. Et Caird, assis dans ce cercle, tenait dans sa main gauche un faux pas­se­port fran­çais et dans sa poche droite le car­net d’un homme qui avait fui, et il pen­sa — avec une clar­té qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’il avait connu, une clar­té de cris­tal, une clar­té de nuit étoi­lée au-des­sus du Krem­lin — que pour la pre­mière fois de sa vie, il savait exac­te­ment qui il était.

Pas un espion. Pas un héros. Pas un fonc­tion­naire. Pas une pièce sur un échiquier.

Un homme.

Un homme qui avait peur et qui allait le faire quand même. Un homme qui ne savait pas men­tir et qui allait tra­ver­ser la nuit la plus dan­ge­reuse de sa vie sans men­tir, sans tri­cher, sans deve­nir quel­qu’un d’autre. Un homme ordi­naire — comme son dos­sier le disait, comme Vol­kons­ki l’a­vait noté, comme le monde entier le croyait — un homme ordi­naire qui allait faire une chose extra­or­di­naire, non pas parce qu’il était cou­ra­geux, mais parce qu’une femme avait une fille de douze ans qui aimait les mathé­ma­tiques, et que cette rai­son-là, cette rai­son minus­cule, cette rai­son qui ne tien­drait pas dans un rap­port de ren­sei­gne­ment ni dans un câble diplo­ma­tique ni dans un cours d’his­toire, cette rai­son-là suffisait.

Il mon­ta. Troi­sième étage. Cou­loir de pénombre.

Zinaï­da était à son poste.

Il s’ap­pro­cha. Prit sa clef. Et sans savoir pour­quoi — sans cal­cul, sans rai­son, par un ins­tinct qui venait d’un endroit plus pro­fond que la pen­sée — il dit :

— Spas­si­bo, Zinaï­da. Za vsio.

Mer­ci, Zinaï­da. Pour tout.

Les trois der­niers mots en russe — za vsio — il les avait appris en secret, le matin même, en deman­dant à Kos­tia com­ment on disait pour tout en russe. Trois syl­labes. Un cadeau minus­cule. Une reconnaissance.

Zinaï­da ne sou­rit pas. Pas cette fois. Ce qu’elle fit était autre chose — elle hocha la tête, d’un mou­ve­ment lent, grave, céré­mo­nieux, un hoche­ment de tête qui res­sem­blait à un salut. Le salut qu’on adresse à quel­qu’un qui part pour un voyage dont on ne sait pas s’il revien­dra. Le salut des femmes russes — ces femmes qui ont pas­sé leur vie à regar­der des hommes par­tir et à espé­rer qu’ils reviendraient.

— Spo­koï­noï not­chi, dit-elle. Bonne nuit.

Et c’é­tait la pre­mière fois qu’elle lui sou­hai­tait bonne nuit.

Caird entra dans la 307. Fer­ma la porte. S’al­lon­gea. Et le som­meil — ce som­meil lourd, pro­fond, des hommes qui ont choi­si — vint immé­dia­te­ment, comme un ami qui atten­dait depuis long­temps qu’on lui ouvre la porte.

Demain, le 27. Répé­ti­tions au Bol­choï. Rou­tine. Normalité.

Après-demain, le 28.

La malle numé­ro 7.

La nuit.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI VI

Le nom arri­va à seize heures.

Un cour­sier — un jeune homme en uni­forme dont le visage disait qu’il ne savait pas ce qu’il por­tait et qu’il ne vou­lait pas le savoir — posa l’en­ve­loppe sur le bureau de Vol­kons­ki et repar­tit sans un mot. Vol­kons­ki regar­da l’en­ve­loppe. Tam­pon du ser­vice d’i­den­ti­fi­ca­tion. Men­tion CONFI­DEN­TIEL en lettres rouges. Le papier était épais, rigide, le genre de papier que l’ad­mi­nis­tra­tion sovié­tique réser­vait aux choses qui comp­taient — les pro­mo­tions, les condam­na­tions, les identités.

Il ouvrit.

Deux pho­to­gra­phies agra­fées à une fiche. Les pho­to­gra­phies étaient meilleures que les pré­cé­dentes — prises de plus près, avec un appa­reil plus per­for­mant, lors du second ren­dez-vous au café du Cygne. Le visage de la femme y appa­rais­sait avec une net­te­té qui la ren­dait sou­dain réelle — non plus un fan­tôme, non plus une ombre, mais une per­sonne. Des pom­mettes hautes. Des yeux clairs sur la pho­to noir et blanc — verts, avait noté l’agent de sur­veillance, verts comme ceux d’un chat. Des che­veux tirés en arrière. Un visage sans maquillage, sans orne­ment, un visage qui ne cher­chait pas à plaire mais qui, par sa seule archi­tec­ture, sa seule gra­vi­té, rete­nait le regard.

La fiche.

SOU­KHA­NO­VA, Iri­na Andreïev­na. Née le 3 mai 1922, Lenin­grad. Père : Andreï Vla­di­mi­ro­vitch Sou­kha­nov, pro­fes­seur de phy­sique à l’U­ni­ver­si­té de Lenin­grad, arrê­té en 1938, décé­dé en déten­tion (camp de Vor­kou­ta), réha­bi­li­té en 1956. Mère : Nata­lia Ser­gueïev­na Sou­kha­no­va née Kor­sak, décé­dée en 1942 (siège de Lenin­grad). For­ma­tion : facul­té de phy­sique, Uni­ver­si­té de Mos­cou, 1945. Doc­to­rat, 1949. Affec­ta­tion actuelle : Ins­ti­tut de recherche n°——

Vol­kons­ki ces­sa de lire.

Il connais­sait cet ins­ti­tut. Tout le monde au Direc­toire connais­sait cet ins­ti­tut — ou plu­tôt, tout le monde savait que cet ins­ti­tut exis­tait et que sa seule men­tion dans une conver­sa­tion suf­fi­sait à faire bais­ser les voix d’un ton. Un ins­ti­tut de recherche nucléaire. Pas le plus grand, pas le plus célèbre — pas Arza­mas-16, pas la cité fer­mée où les bombes pre­naient forme — mais un ins­ti­tut satel­lite, spé­cia­li­sé dans les cal­culs, les simu­la­tions, les modé­li­sa­tions théo­riques. Un ins­ti­tut où tra­vaillaient des phy­si­ciens, des mathé­ma­ti­ciens, des gens dont le cer­veau était clas­sé secret d’État.

Iri­na Andreïev­na Sou­kha­no­va. Phy­si­cienne. Fille d’un homme mort au Gou­lag. Mère morte pen­dant le siège de Leningrad.

Vol­kons­ki repo­sa la fiche.

Il com­pre­nait main­te­nant. Il com­pre­nait tout — non pas les détails de l’o­pé­ra­tion, pas encore, pas les malles ni les doubles fonds ni les gar­diens de nuit, mais l’es­sen­tiel. Le pour­quoi. Cette femme dont le père avait été broyé par le sys­tème et dont la mère était morte de faim dans une ville assié­gée — cette femme avait déci­dé, un jour, de rendre les coups. Pas par vio­lence. Pas par ven­geance. Par la seule arme qu’elle pos­sé­dait — son intel­li­gence. Ses connais­sances. Les chiffres, les sché­mas, les don­nées qu’elle por­tait dans sa tête et qu’elle avait déci­dé de don­ner à l’autre côté, non pas par amour de l’autre côté mais par dégoût du sien.

Vol­kons­ki connais­sait ce dégoût. Il le por­tait en lui comme un organe sup­plé­men­taire — logé quelque part entre le cœur et l’es­to­mac, un organe qui ne ser­vait à rien sauf à pro­duire de la bile et de la luci­di­té. Le dégoût de ser­vir un sys­tème qui avait tué son père. Le dégoût de por­ter un uni­forme dont les bou­tons étaient faits avec le métal fon­du des chaînes d’autres hommes. Le dégoût — et c’é­tait le plus dif­fi­cile à sup­por­ter — de ne rien faire.

Iri­na Sou­kha­no­va, elle, fai­sait quelque chose.

Il allu­ma une ciga­rette. Pas une Belo­mor­ka­nal — une Dun­hill, une des ciga­rettes de contre­bande que Ket­tu­nen four­nis­sait, avec leur tabac blond et leur filtre et leur goût de quelque chose de propre, de net, de libre. Il fuma en regar­dant la fiche. Le visage de la femme sur la pho­to­gra­phie le regar­dait en retour — ces yeux verts sur le papier gris, cette intel­li­gence nue, cette absence totale de peur visible qui était soit du cou­rage soit de la rési­gna­tion soit les deux.

Une fille. La fiche men­tion­nait une fille. Sou­kha­no­va, Katia Igo­riev­na, née en 1951. Douze ans. Sco­la­ri­sée à l’é­cole n°47 du dis­trict de Léningrad.

Douze ans.

Vol­kons­ki écra­sa sa cigarette.

Il prit une feuille de papier. Son sty­lo — un Par­ker, anglais, un autre luxe qu’il s’au­to­ri­sait, parce que les sty­los sovié­tiques étaient une insulte à l’é­cri­ture et que Vol­kons­ki, quoi qu’il fît, le fai­sait avec un ins­tru­ment digne de l’acte.

Rap­port au Géné­ral Orlov. Objet : iden­ti­fi­ca­tion de l’agent « Cygne ».

Il écri­vit.

Le sujet a été iden­ti­fié comme SOU­KHA­NO­VA, Iri­na Andreïev­na, phy­si­cienne, affec­tée à l’Ins­ti­tut de recherche n°——. L’a­na­lyse des don­nées de sur­veillance confirme des contacts régu­liers avec le sujet CAIRD via un point de ren­dez-vous situé bou­le­vard Malaya Bron­naya. La nature des docu­ments sus­cep­tibles d’être trans­mis est de classification——

Il s’ar­rê­ta.

Posa le stylo.

Relut ce qu’il avait écrit.

C’é­tait un bon rap­port. Pro­fes­sion­nel. Com­plet. Le genre de rap­port qui met­tait en mou­ve­ment une machine — la machine des arres­ta­tions, des inter­ro­ga­toires, des pro­cès à huis clos, des sen­tences pro­non­cées dans des salles sans fenêtre. La machine qui avait broyé le père de Sou­kha­no­va. La machine qui avait broyé le père de Vol­kons­ki. La même machine. Les mêmes murs. Les mêmes salles. Peut-être les mêmes juges — vieux main­te­nant, mais tou­jours en poste, parce que les juges sovié­tiques ne mou­raient jamais vrai­ment, ils se trans­met­taient de géné­ra­tion en géné­ra­tion comme une mala­die héréditaire.

Si Vol­kons­ki remet­tait ce rap­port, Iri­na Sou­kha­no­va serait arrê­tée dans les vingt-quatre heures. Son appar­te­ment serait fouillé. Ses docu­ments sai­sis. Sa fille — Katia, douze ans, école n°47 — serait inter­ro­gée, peut-être pla­cée en ins­ti­tu­tion, peut-être confiée à l’É­tat, peut-être oubliée dans le sys­tème comme des mil­liers d’autres enfants de traîtres avaient été oubliés avant elle.

Et Caird serait arrê­té aus­si. Décla­ré per­so­na non gra­ta. Expul­sé, pro­ba­ble­ment — les Bri­tan­niques n’é­taient pas des citoyens sovié­tiques, on ne les envoyait pas au Gou­lag, on les ren­voyait chez eux avec une note diplo­ma­tique et un inci­dent que les jour­naux du monde entier com­men­te­raient pen­dant trois jours avant de pas­ser à autre chose.

Caird sur­vi­vrait. Sou­kha­no­va, non.

Vol­kons­ki se leva. Mar­cha jus­qu’à la fenêtre. Pour la pre­mière fois en onze ans, il regar­da la cour.

La cour de la Lou­bian­ka. Un rec­tangle de béton enca­dré par les murs du bâti­ment — quatre étages de fenêtres aveugles, de briques jau­nâtres, de gout­tières rouillées. Un sol gris, lisse, sans arbre, sans banc, sans rien. Un espace vide. Mais pas vide de mémoire. Cet espace avait été un lieu d’exé­cu­tion. Pen­dant les années trente, pen­dant les années qua­rante. Des hommes et des femmes avaient été ame­nés ici, dans cette cour, et ils n’en étaient pas res­sor­tis. Le sol avait été net­toyé. Les murs avaient été repeints. Mais le lieu se sou­ve­nait. Les lieux se sou­viennent tou­jours. C’est leur malé­dic­tion et leur dignité.

Son père avait peut-être été là.

Niko­laï Andreïe­vitch Vol­kons­ki. Arrê­té un mar­di. Cinq heures du matin. Trans­fé­ré — où ? Ici, peut-être. À la Lou­bian­ka. Dans ce bâti­ment où son fils, qua­rante ans plus tard, avait un bureau avec une fenêtre qu’il ne regar­dait jamais.

Jus­qu’à aujourd’hui.

Vol­kons­ki retour­na à son bureau. Prit la feuille. La relut.

Puis il la déchira.

Len­te­ment. Métho­di­que­ment. En lanières d’a­bord, puis en petits car­rés, puis en confet­tis. Il les ras­sem­bla dans le cen­drier de bronze — le cen­drier du colo­nel Rich­kov, cet homme dont le nom avait été effa­cé de tous les orga­ni­grammes — et y mit le feu avec son bri­quet. Le papier brû­la vite. Une flamme courte, jaune, qui consu­ma les mots et le nom de Sou­kha­no­va et le numé­ro de l’ins­ti­tut et le mot clas­si­fi­ca­tion et tout le reste. Il ne res­ta que de la cendre. Une poudre grise, légère, qui res­sem­blait à de la neige de mars.

Il prit une autre feuille.

Rap­port au Géné­ral Orlov. Objet : sujet CAIRD — mise à jour opérationnelle.

La sur­veillance du sujet CAIRD se pour­suit confor­mé­ment à la recom­man­da­tion B (main­tien de l’ob­ser­va­tion active). Le sujet conti­nue ses acti­vi­tés offi­cielles de pré­pa­ra­tion de la tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny. Les contacts avec l’agent non iden­ti­fié du point de ren­dez-vous n’ont pas repris depuis la der­nière occur­rence. L’i­den­ti­fi­ca­tion de l’agent est en cours mais n’a pas encore abou­ti. Le ser­vice d’i­den­ti­fi­ca­tion signale que les pho­to­gra­phies dis­po­nibles sont de qua­li­té insuf­fi­sante pour une cor­res­pon­dance fiable dans les fichiers.

Men­songe.

Chaque mot. Chaque phrase. Un men­songe construit avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger — un hor­lo­ger, oui, comme Caird, comme cet Anglais qui démon­tait les choses, sauf que Vol­kons­ki, lui, les mon­tait. Il mon­tait un méca­nisme de faux — un rap­port qui ne dirait rien, qui ferait gagner du temps, qui lais­se­rait Sou­kha­no­va dans l’ombre et Caird dans la lumière et la machine dans l’i­gno­rance, quelques jours de plus, quelques heures de plus, le temps que l’o­pé­ra­tion se fasse ou ne se fasse pas.

C’é­tait une trahison.

Pas une micro-tra­hi­son cette fois. Pas un mil­li­mètre de dévia­tion. Un kilo­mètre. Un gouffre. Le genre de tra­hi­son qui, si elle était décou­verte, le mène­rait exac­te­ment là où son père avait été mené — dans une cour, der­rière des murs, dans le silence.

Vol­kons­ki signa le rap­port. Glis­sa la fiche de Sou­kha­no­va dans le dos­sier — non pas le dos­sier offi­ciel, qui irait à Orlov, mais un second dos­sier, per­son­nel, qu’il gar­dait dans le tiroir fer­mé à clef de son bureau. Le tiroir conte­nait d’autres choses — un pas­se­port péri­mé, une pho­to­gra­phie de son père en uni­forme du régi­ment Semio­novs­ki, et un exem­plaire du Requiem d’A­kh­ma­to­va, l’é­di­tion clan­des­tine, tapée à la machine, reliée à la main.

Il ran­gea la fiche à côté du Requiem. Fer­ma le tiroir. Tour­na la clef.

Et je prie non pour moi seule, mais pour tous ceux qui se tenaient là avec moi.

Le télé­phone sonna.

— Vol­kons­ki ? Ici Orlov. Votre rap­port sur l’Anglais.

— Il sera sur votre bureau dans une heure, cama­rade général.

— Il me le faut main­te­nant. Le 28, il y a un évé­ne­ment au Bol­choï — une récep­tion pour la délé­ga­tion du RSC. Je veux savoir si votre Anglais va faire quelque chose de stupide.

— Mon éva­lua­tion est qu’il ne fera rien de stu­pide, cama­rade géné­ral. C’est un fonc­tion­naire. Un homme ordinaire.

Un silence. Le silence d’Or­lov — dif­fé­rent de celui de Vol­kons­ki, plus lourd, plus ani­mal, le silence d’un homme qui réflé­chit avec son esto­mac plu­tôt qu’a­vec son cerveau.

— Ordi­naire. Vous en êtes sûr.

— Autant qu’on puisse l’être.

— Bien. Ne le per­dez pas de vue. Si quoi que ce soit change — quoi que ce soit — je veux le savoir immé­dia­te­ment. Pas de bavures, Ser­gueï Niko­laïe­vitch. Le mot est venu d’en haut. Pas de bavures.

La ligne coupa.

Pas de bavures.

Vol­kons­ki rac­cro­cha. Res­ta assis. Le cen­drier de bronze fumait encore — un filet de fumée grise mon­tait des cendres du pre­mier rap­port, le rap­port vrai, le rap­port détruit, et cette fumée avait quelque chose de sacré, quelque chose d’un encens brû­lé devant un autel invisible.

Il venait de trahir.

Pour la pre­mière fois de sa car­rière. Pour la pre­mière fois de sa vie. Lui, Ser­gueï Niko­laïe­vitch Vol­kons­ki, offi­cier du Deuxième Direc­toire prin­ci­pal du KGB, fils d’un homme mort au Gou­lag, por­teur d’un nom aris­to­cra­tique dans un pays qui avait abo­li l’a­ris­to­cra­tie, lec­teur d’A­kh­ma­to­va et de le Car­ré et de Sha­kes­peare, buveur de whis­ky chez Phil­by, fumeur de Dun­hill dans un bureau de la Lou­bian­ka — lui venait de choisir.

Pas de choi­sir l’Ouest. Pas de choi­sir l’An­gle­terre. Pas de choi­sir Caird.

De choi­sir Katia Sou­kha­no­va. Douze ans. École n°47. Pre­mière de sa classe en mathématiques.

Il se leva. Enfi­la son man­teau. Sor­tit de la Lou­bian­ka par la porte laté­rale. Four­kas­sovs­ki per­eou­lok. Le soir tom­bait sur Mos­cou — pas le gris habi­tuel, pas le cou­vercle de nuages. Un ciel ouvert. Des nuages roses à l’ouest, au-des­sus de l’Ar­bat, éclai­rés par un soleil qu’on ne voyait pas mais qui était là, der­rière l’ho­ri­zon, qui lut­tait, qui insis­tait, qui n’a­vait pas renoncé.

Mars finis­sait.

Demain, le 28. La nuit.

Vol­kons­ki mar­cha vers le métro. Dans sa poche, le rap­port men­son­ger, propre, signé, prêt à être remis. Dans son tiroir, à la Lou­bian­ka, la fiche de Sou­kha­no­va dor­mait à côté du Requiem.

Et dans sa poi­trine — quelque part entre le cœur et cet organe sup­plé­men­taire qu’il appe­lait le dégoût — quelque chose de nou­veau. Quelque chose de léger. Quelque chose qui res­sem­blait, si on ne regar­dait pas de trop près, si on ne le nom­mait pas, si on le lais­sait exis­ter en silence —

À de l’espoir.

CHA­PITRE 12 — LE METRO­POL, DER­NIÈRE NUIT

Le 28 mars com­men­ça comme tous les jours de mars — gris, lent, indif­fé­rent aux drames qui se jouaient sous ses nuages.

Caird se réveilla à six heures. Il res­ta cou­ché quelques secondes, les yeux au pla­fond, à écou­ter les tuyaux du Metro­pol chan­ter leur com­plainte mati­nale. Puis il se leva. Se rasa. S’ha­billa. Le cos­tume gris. La cra­vate sombre. Les chaus­sures noires — celles qui avaient conte­nu le mes­sage, et dont la semelle inté­rieure gar­dait encore, lui sem­blait-il, la mémoire de ce petit papier plié en quatre qui avait chan­gé le cours de sa vie. Le car­net de Fenn dans la dou­blure du man­teau. Le faux pas­se­port de Mireille dans la poche inté­rieure gauche de sa veste, contre son cœur.

Il des­cen­dit prendre le petit déjeuner.

La ver­rière du Metro­pol, le matin, bai­gnait dans une lumière de serre — tiède, dif­fuse, végé­tale presque, comme si le verre au-des­sus fil­trait non pas la lumière du jour mais une lumière plus ancienne, une lumière d’un autre siècle, celle qui avait éclai­ré les pre­miers clients de l’hô­tel en 1905, quand le Metro­pol avait ouvert ses portes sur un monde qui croyait encore à sa propre éternité.

Caird man­gea. Des œufs, du pain noir, du thé. Il man­gea avec une atten­tion qu’il n’a­vait jamais por­tée à la nour­ri­ture — le goût du pain, sa den­si­té, l’a­mer­tume du thé noir, la cha­leur de la tasse entre ses mains. Chaque sen­sa­tion était ampli­fiée, comme si ses nerfs avaient été reca­li­brés pen­dant la nuit pour cap­ter davan­tage, pour enre­gis­trer plus, pour impri­mer dans la mémoire du corps ce que la mémoire de l’es­prit ris­quait de perdre.

Il pas­sa la jour­née au Bolchoï.

Rou­tine. Réunions. Le régis­seur Pan­kov et ses plans d’oc­cu­pa­tion de la scène. Un fonc­tion­naire du minis­tère de la Culture et ses ques­tions sur le pro­gramme de la tour­née — Ham­let, Le Songe d’une nuit d’é­té, Richard III, dans cet ordre, et le fonc­tion­naire avait tiqué sur Richard III, parce qu’un roi bos­su et tyran­nique qui accède au pou­voir par le meurtre n’é­tait pas, selon lui, le meilleur mes­sage à envoyer au public sovié­tique, et Caird avait dû expli­quer avec une diplo­ma­tie de funam­bule que Sha­kes­peare ne fai­sait pas de poli­tique, ce qui était bien sûr le plus grand men­songe jamais pro­non­cé à pro­pos de Sha­kes­peare, mais qui satis­fit le fonc­tion­naire parce que les fonc­tion­naires, à Mos­cou comme ailleurs, pré­fèrent les men­songes confor­tables aux véri­tés compliquées.

Il visi­ta les sous-sols.

Offi­ciel­le­ment — pour véri­fier les condi­tions de sto­ckage des malles. Il des­cen­dit l’es­ca­lier de béton avec Pan­kov, tra­ver­sa un cou­loir éclai­ré au néon, et débou­cha dans une vaste salle voû­tée — les entrailles du Bol­choï, un laby­rinthe de pierres et de briques qui datait de la recons­truc­tion de 1856, et qui sen­tait la pous­sière, l’hu­mi­di­té, et cette odeur indé­fi­nis­sable des vieux théâtres — un mélange de bois peint, de colle, de sueur ancienne et de rêve.

Les malles étaient là. Douze caisses ali­gnées contre le mur, sous des ampoules nues. Caird les par­cou­rut des yeux. La numé­ro 7 — Cos­tumes Acte III — était au centre. Il la tou­cha en pas­sant. Comme la pre­mière fois. Mais cette fois, sa main s’at­tar­da. Une seconde. Deux. Il sen­tit sous ses doigts le grain du bois, les clous, la sangle de métal. Et il sen­tit autre chose — la pré­sence invi­sible du double fond, cette cavi­té secrète qui atten­dait, vide, patiente, comme une bouche ouverte.

La porte 4 était au bout du cou­loir. Une porte métal­lique, lourde, qui don­nait sur une ruelle — la ruelle Kopyevs­ki, l’en­trée des artistes. Caird la pous­sa. L’air froid de mars s’en­gouf­fra. La ruelle était étroite, pavée, bor­dée de murs aveugles. Per­sonne. Il nota la dis­po­si­tion — la porte, le cou­loir, la salle des malles, la dis­tance entre les trois. Trente mètres. Peut-être moins. Dix minutes. C’est ce qu’elle avait dit. Dix minutes.

Il remon­ta. Sou­rit à Pan­kov. Dis­cu­ta cos­tumes et acces­soires. Fut l’homme qu’il était cen­sé être — l’at­ta­ché cultu­rel, le fonc­tion­naire, l’homme ordi­naire. Le masque tenait. Il ne savait plus si c’é­tait un exploit ou une habitude.

Le soir, il dîna au Metropol.

Gui­vi avait orga­ni­sé une fête.

Pas une fête offi­cielle — une fête de Gui­vi, ce qui était une caté­go­rie à part, un phé­no­mène natu­rel qui ne répon­dait à aucune règle connue de l’hos­pi­ta­li­té inter­na­tio­nale. Il avait réqui­si­tion­né trois tables sous la ver­rière, com­man­dé des quan­ti­tés de nour­ri­ture et de vin qui auraient suf­fi à nour­rir un régi­ment géor­gien — ce qui, compte tenu de l’ap­pé­tit des régi­ments géor­giens, repré­sen­tait une quan­ti­té consi­dé­rable — et invi­té tout le monde. Les chan­teurs du Bol­choï. Des diplo­mates. Des jour­na­listes accré­di­tés. Mireille. Ket­tu­nen, ren­tré d’Hel­sin­ki avec dans ses valises des bou­teilles de vod­ka fin­lan­daise et des nou­velles du monde exté­rieur. Et d’autres encore — des visages que Caird ne connais­sait pas, des Russes, des étran­gers, des gens de pas­sage et des gens de tou­jours, toute cette faune du Metro­pol que Gui­vi bras­sait avec la géné­ro­si­té d’un homme pour qui la soli­tude est le seul péché mortel.

La rai­son offi­cielle de la fête : la veille de l’ou­ver­ture de la sai­son de prin­temps au Bol­choï. La rai­son offi­cieuse : Gui­vi n’a­vait pas besoin de rai­son. Gui­vi était sa propre raison.

Le dîner fut magnifique.

Magni­fique et ter­rible. Parce que Caird savait — et cette connais­sance empoi­son­nait chaque bou­chée, chaque verre, chaque éclat de rire — que c’é­tait peut-être le der­nier. Le der­nier dîner sous la ver­rière. Le der­nier toast de Gui­vi. Le der­nier regard de Mireille. La der­nière soi­rée où il serait encore l’homme qu’il avait été — Julian Caird, atta­ché cultu­rel, homme ordi­naire, homme libre.

Après ce soir, il serait autre chose. Quoi exac­te­ment, il ne le savait pas. Un cri­mi­nel aux yeux de Mos­cou. Un héros aux yeux de Londres — ou peut-être pas, peut-être que Londres nie­rait tout, comme Londres niait tou­jours tout, avec cette élé­gance de papier peint qui était la signa­ture de Whi­te­hall. Un sou­ve­nir pour les gens de cet hôtel. Un dos­sier dans un tiroir de la Loubianka.

Gui­vi por­ta un toast. Long, baroque, magni­fique — un toast à l’a­mi­tié entre les peuples, entre les chan­teurs et les poètes et les diplo­mates et les bar­men, un toast qui com­men­ça par une invo­ca­tion aux dieux géor­giens du vin et qui finit par une cita­tion de Rous­ta­vé­li, le poète médié­val géor­gien que Gui­vi citait en toute cir­cons­tance et qui, selon Gui­vi, avait tout dit sur tout avant que le reste du monde n’ap­prenne à parler.

Mireille leva son verre en silence. Ses yeux croi­sèrent ceux de Caird. Un regard bref, intense, char­gé. Puis elle détour­na les yeux et rit à quelque chose que quel­qu’un avait dit, et le moment pas­sa, et la fête continua.

Ket­tu­nen s’ap­pro­cha à un moment.

— Belle soi­rée, dit-il.

— Oui.

— La porte est tou­jours ouverte. Si vous en avez besoin.

— Mer­ci, Toivo.

Le Fin­lan­dais hocha la tête. Retour­na à sa table. Son sou­rire, pour une fois, avait chan­gé de forme — un infime relâ­che­ment, une cha­leur qu’on ne lui connais­sait pas. Comme si le métro­nome, pour une mesure, avait bat­tu un rythme humain.

Au bar, Kos­tia essuyait des verres. Il ne regar­dait pas Caird. Il ne regar­dait rien. Il fre­don­nait — un air de Col­trane, cette fois, A Love Supreme, les pre­mières notes, mon­tantes, insis­tantes, comme une prière qui refuse d’être igno­rée. Caird l’en­ten­dit à tra­vers le bruit de la fête, à tra­vers les toasts et les rires et le tin­te­ment des verres, et ces notes furent comme un fil ten­du dans le chaos — un fil qu’il pou­vait suivre, un fil qui menait quelque part.

La fête s’a­che­va vers onze heures. Le res­tau­rant se vida. Les ser­veurs débar­ras­sèrent. Les lustres s’é­tei­gnirent, un par un, comme chaque soir, comme chaque nuit.

Caird mon­ta à sa chambre. Chambre 307. Troi­sième étage. Zinaï­da à son poste.

Il prit sa clef. Leurs regards se croi­sèrent. Zinaï­da ne dit rien. Ne sou­rit pas. Mais ses yeux — ces yeux très bleus, très fixes, ces yeux de rapace — eurent quelque chose. Un éclat. Une per­mis­sion. Comme si la vieille femme, depuis son bureau, depuis son poste de vigie où elle avait pas­sé dix-sept ans de sa vie à regar­der des hommes aller et venir dans les cou­loirs du Metro­pol, comme si elle lui disait, sans un mot, sans un geste : allez.

Caird entra dans la 307. S’as­sit sur le lit. Regar­da sa montre. Vingt-trois heures quinze. Il avait qua­rante-cinq minutes.

Il res­ta assis dans le noir.

Il pen­sa à Tho­mas. Neuf ans. Les trains. Les cartes. Les his­toires du soir. Il pen­sa à Helen — pas à la Helen de main­te­nant, celle du silence et de la dis­tance, mais à la Helen d’a­vant, celle du rire, celle du jar­din de Ken­sing­ton, celle qui disait je t’aime avec une sim­pli­ci­té qui le bou­le­ver­sait parce qu’il n’a­vait jamais su le dire avec la même faci­li­té. Il pen­sa à son père, Harold Caird, pro­vi­seur d’é­cole, un homme doux et métho­dique qui ran­geait ses crayons par taille et qui croyait que l’é­du­ca­tion était la réponse à toutes les ques­tions du monde. Un homme qui n’au­rait pas com­pris ce que son fils s’ap­prê­tait à faire — ou peut-être que si, peut-être que Harold Caird, avec ses crayons ran­gés et sa foi dans l’é­du­ca­tion, aurait com­pris mieux que per­sonne, parce que ce que Julian allait faire ce soir n’é­tait, au fond, qu’un acte d’é­du­ca­tion. Trans­mettre. Faire pas­ser un savoir d’un endroit où il était enfer­mé à un endroit où il serait libre. Ouvrir une porte. Démon­ter une hor­loge. La remon­ter autrement.

Vingt-trois heures quarante-cinq.

Caird se leva. Enfi­la son man­teau — pas pour le car­net cette fois, pour le froid. Ouvrit la porte de la chambre. Le cou­loir était plon­gé dans sa pénombre habi­tuelle. Zinaï­da était à son poste. Il pas­sa devant elle. Posa la clef sur le bureau. Ne dit rien. Elle ne dit rien. Le silence entre eux était com­plet — et suffisant.

Il des­cen­dit par l’es­ca­lier de service.

Le Metro­pol, à minuit, était le même ani­mal endor­mi que toutes les nuits — les mêmes cra­que­ments, les mêmes souffles, les mêmes ombres. Mais cette nuit, Caird les per­ce­vait dif­fé­rem­ment. Chaque marche était un pas vers quelque chose d’ir­ré­ver­sible. Chaque palier était un seuil. L’es­ca­lier de béton et de fer peint n’é­tait plus un pas­sage — c’é­tait une des­cente, au sens propre et figu­ré, une des­cente dans les pro­fon­deurs du Metro­pol et de lui-même.

Il attei­gnit le rez-de-chaus­sée. Tra­ver­sa un cou­loir de ser­vice — lino­léum, ampoules nues, odeur de les­sive. Pas­sa devant les cui­sines fer­mées, les réserves, les bureaux de l’ad­mi­nis­tra­tion. Au fond, une porte — la porte de ser­vice laté­rale, celle qui don­nait sur la ruelle entre le Metro­pol et le bâti­ment voisin.

La porte était ouverte.

Pas ouverte comme une porte qu’on a oublié de fer­mer. Ouverte comme une porte qu’on a lais­sée ouverte pour quel­qu’un. Le loquet était levé. La ser­rure déver­rouillée. Quel­qu’un — Kos­tia ? un autre maillon ? — avait pré­pa­ré le chemin.

Caird sor­tit.

Le froid de la nuit. Mais un froid dif­fé­rent — plus doux, plus humide, un froid qui sen­tait la terre mouillée et la neige qui fond. L’air avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des nuits de fin d’hi­ver — une clar­té, une trans­pa­rence, comme si l’at­mo­sphère elle-même se net­toyait, se débar­ras­sait du gris, se pré­pa­rait pour quelque chose de neuf.

La ruelle était déserte. Il mar­cha vite — pas en cou­rant, pas en flâ­nant, le pas d’un homme qui sait où il va et qui n’a pas de temps à perdre. Deux cents mètres jus­qu’à la place du Théâtre. Le Bol­choï était là, en face, ses colonnes blanches éclai­rées par les réver­bères. Il contour­na le bâti­ment par la gauche. La ruelle Kopyevs­ki. Étroite. Sombre. Les murs du Bol­choï d’un côté, un immeuble admi­nis­tra­tif de l’autre. Personne.

La porte 4.

Métal­lique. Peinte en gris. Un numé­ro 4 au pochoir. Et dans l’en­tre­bâille­ment — une lumière. Faible. Jaune. La lumière d’une lampe de gardien.

Caird pous­sa la porte.

Un homme l’attendait.

Petit, tra­pu, la cin­quan­taine, un visage de pomme de terre cou­vert de rides et de poils, des yeux minus­cules mais vifs — des yeux d’a­ni­mal noc­turne, habi­tués à l’obs­cu­ri­té et à la patience. Il por­tait un uni­forme de gar­dien — veste bleue, cas­quette, un trous­seau de clefs à la cein­ture qui tin­tait à chaque mouvement.

— Iou­ri, dit l’homme. Et rien d’autre.

Caird hocha la tête. Iou­ri le regar­da — un regard d’é­va­lua­tion, rapide, pro­fes­sion­nel — puis se retour­na et mar­cha. Caird le sui­vit. Le cou­loir. Les néons. L’es­ca­lier de béton qui des­cen­dait vers les sous-sols. L’o­deur de pous­sière et de bois peint. Et au bout — la salle voû­tée. Les malles.

Iou­ri s’ar­rê­ta devant la numé­ro 7. Sor­tit un outil de sa poche — un pied-de-biche minia­ture, un objet d’ar­ti­san, pati­né par l’u­sage. En trois gestes pré­cis, il fit sau­ter les agrafes du cou­vercle. Le cou­vercle se sou­le­va. À l’in­té­rieur — des cos­tumes. Des dizaines de cos­tumes, pliés, embal­lés dans du papier de soie. Les cos­tumes de l’acte III de Ham­let — les robes de Ger­trude, le pour­point de Clau­dius, les voiles d’O­phé­lie. Du tis­su, de la soie, du velours. Un monde de fic­tion empi­lé dans une caisse de bois.

Iou­ri sou­le­va les cos­tumes. En des­sous — le fond de la malle. Il glis­sa ses doigts le long du bord, trou­va une join­ture invi­sible, et tira. Le double fond se sou­le­va — une plaque de bois mince, par­fai­te­ment ajus­tée, qui révé­la un espace vide. Plat. De la taille d’un livre.

Puis Iou­ri sor­tit de sous sa veste un paquet. Enve­lop­pé dans du papier kraft. Plat. Rec­tan­gu­laire. Il le ten­dit à Caird.

Caird le prit.

Le paquet pesait moins qu’il ne l’a­vait ima­gi­né. Léger. Presque rien. Des feuilles de papier, des sché­mas peut-être, des don­nées — le poids de la connais­sance, qui est tou­jours plus léger qu’on ne croit et plus lourd qu’on ne peut porter.

Il le posa dans le double fond. Le paquet s’a­jus­ta exac­te­ment — comme s’il avait été mesu­ré pour cet espace, comme si la malle et le paquet avaient été faits l’un pour l’autre, deux moi­tiés d’un même objet réunies après une séparation.

Iou­ri remit la plaque. Les cos­tumes par-des­sus. Les voiles d’O­phé­lie en der­nier — cette coïn­ci­dence, ce hasard, cette iro­nie que per­sonne n’a­vait pré­vue et qui pour­tant sem­blait écrite d’a­vance. Les voiles d’O­phé­lie recou­vrant les secrets d’une phy­si­cienne. Sha­kes­peare pro­té­geant la science. La fic­tion sau­vant la vérité.

Iou­ri refer­ma le cou­vercle. Remit les agrafes. Trois gestes. L’ou­til dis­pa­rut dans sa poche. La malle numé­ro 7 était de nou­veau une malle par­mi les malles. Ano­nyme. Muette. Identique.

— Allez, dit Iouri.

Le pre­mier mot depuis son nom. Un mot de congé. Un mot qui disait : c’est fait, main­te­nant par­tez, dis­pa­rais­sez, rede­ve­nez ce que vous étiez avant d’en­trer ici.

Caird remon­ta. Le cou­loir. L’es­ca­lier. La porte 4. La ruelle Kopyevs­ki. L’air froid. Les étoiles — plus nom­breuses que tout à l’heure, comme si le ciel, pen­dant ces dix minutes, avait déci­dé de se montrer.

Dix minutes. Elle avait dit dix minutes. Et il avait fal­lu exac­te­ment dix minutes.

Il contour­na le Bol­choï. La place du Théâtre était vide — non, pas vide. Un chat tra­ver­sait les pavés avec la démarche sou­ve­raine des chats qui savent que la nuit leur appar­tient. Et au-delà du chat, au-delà de la place, le Metro­pol. Ses fenêtres. Ses lumières éteintes. Sa façade Art nou­veau, ses céra­miques, sa prin­cesse loin­taine qui ouvrait les bras vers un au-delà que per­sonne ne voyait.

Caird mar­cha vers l’entrée.

Et c’est là qu’il le vit.

Dans le hall. Assis dans le fau­teuil. Le même fau­teuil que la pre­mière nuit — celui du cercle de lumière, celui du der­nier lustre. Un livre ouvert sur les genoux. Le même livre, peut-être — ou un autre, quelle impor­tance, les livres de Vol­kons­ki étaient inter­chan­geables, ils étaient tous le même message.

Ser­gueï Vol­kons­ki leva les yeux.

Caird s’ar­rê­ta.

Ils se regardèrent.

Le hall du Metro­pol était vide. Le veilleur de nuit avait dis­pa­ru — ou avait été congé­dié, ou s’é­tait éclip­sé, ou n’a­vait jamais exis­té. Il n’y avait que le lustre, le cercle de lumière, le sol de marbre, les deux hommes, et entre eux un silence si dense qu’on pou­vait y entendre battre les cœurs.

Vol­kons­ki por­tait son man­teau de bonne coupe. Son visage mince, angu­leux, ses yeux gris. Pas un pli dans le cos­tume. Pas un che­veu dépla­cé. Impec­cable, comme tou­jours. Mais quelque chose — dans la ligne des épaules, dans l’angle de la tête, dans la façon dont ses mains repo­saient sur le livre — quelque chose disait la fatigue. L’u­sure. Le poids d’une déci­sion prise et de ses consé­quences qui approchaient.

Caird fit un pas. Puis un autre. Il tra­ver­sa le hall. Ses chaus­sures réson­naient sur le marbre — un bruit régu­lier, presque musi­cal, le bruit d’un homme qui marche droit.

Il s’ar­rê­ta devant Volkonski.

Vol­kons­ki le regar­da. De bas en haut. Len­te­ment. Comme la pre­mière fois — ce regard d’une immo­bi­li­té totale, ce regard qui pre­nait quelque chose sans qu’on sache quoi. Mais cette fois, il y avait autre chose dans ce regard. Pas de la menace. Pas de la curio­si­té. Quelque chose que Caird ne put nom­mer sur le moment mais qu’il nom­me­rait plus tard, des années plus tard, dans le calme de sa mai­son de Ken­sing­ton, en y repen­sant pour la mil­lième fois.

De la reconnaissance.

Un homme recon­nais­sant un autre homme. Un soli­taire recon­nais­sant un soli­taire. Un sen­ti­men­ta­liste recon­nais­sant un sen­ti­men­ta­liste. Mal­gré les murs, mal­gré les blocs, mal­gré les uni­formes et les dra­peaux et les idéo­lo­gies et les dos­siers et les écoutes et les fila­tures et les rap­ports et les men­songes et les tra­hi­sons — mal­gré tout cela, deux hommes qui, l’es­pace d’un ins­tant, se voyaient.

— Bon­soir, Mon­sieur Caird, dit Volkonski.

Sa voix était douce. Comme tou­jours. Mais vidée de quelque chose — de l’i­ro­nie, peut-être, ou de la dis­tance, ou de ce ver­nis pro­fes­sion­nel qui était sa signa­ture. Ce qui res­tait était nu. Simple. La voix d’un homme qui parle à un autre homme.

— Mars est bien­tôt fini, dit-il.

La phrase qu’il avait dite la pre­mière nuit. Les mêmes mots. Mais le sens avait chan­gé. La pre­mière nuit, c’é­tait une menace dégui­sée en poli­tesse — une façon de dire : je vous vois, je vous sur­veille, le temps joue pour moi. Ce soir, c’é­tait autre chose. Un constat. Un sou­la­ge­ment, peut-être. Mars est bien­tôt fini — l’hi­ver est bien­tôt fini — cette épreuve est bien­tôt finie. Pour vous. Pour moi. Pour nous deux.

Caird sou­tint son regard.

— Bon­soir, Mon­sieur Volkonski.

Un silence.

— Bonne nuit, dit Volkonski.

Il ne l’ar­rê­ta pas.

Pas cette nuit.

Caird tra­ver­sa le hall. Prit l’es­ca­lier — pas l’as­cen­seur, l’es­ca­lier, parce qu’il avait besoin de sen­tir ses jambes, de comp­ter les marches, de savoir qu’il mon­tait, qu’il s’é­le­vait, qu’il quit­tait les pro­fon­deurs pour retrou­ver la surface.

Troi­sième étage. Le cou­loir. Zinaïda.

Elle était là. Droite. Immo­bile. Comme tou­jours. Comme depuis le pre­mier jour. Les mains posées à plat sur le bureau. Les yeux bleus. Le visage de pierre.

Caird s’ap­pro­cha. Prit sa clef. Et Zinaï­da — pour la deuxième fois seule­ment en trois semaines — parla.

— Spo­koï­noï not­chi, dit-elle. Bonne nuit.

Et quelque chose dans sa voix — une inflexion, un souffle, un trem­ble­ment infime — disait : c’est fait. Je sais. C’est fait.

Caird entra dans la 307. Fer­ma la porte. S’a­dos­sa au battant.

C’é­tait fait.

Les docu­ments étaient dans la malle numé­ro 7. Sous les cos­tumes de l’acte III. Sous les voiles d’O­phé­lie. Et demain, et les jours sui­vants, et les semaines sui­vantes, les malles res­te­raient dans les sous-sols du Bol­choï, gar­dées par Iou­ri, gar­dées par la rou­tine, gar­dées par l’in­dif­fé­rence des bureau­cra­ties qui ne véri­fient jamais ce qu’elles ont déjà tam­pon­né. Et quand la tour­née serait finie, les malles repar­ti­raient — par le train, par la Fin­lande, par la mer — vers Londres. Et quel­qu’un les ouvri­rait. Et quel­qu’un trou­ve­rait le paquet. Et quel­qu’un saurait.

Et quelque part à Mos­cou, une femme aux yeux verts ren­tre­rait chez elle, dans un appar­te­ment qu’il n’a­vait jamais vu, et aide­rait sa fille de douze ans à faire ses devoirs de mathématiques.

Caird se lais­sa glis­ser le long de la porte. S’as­sit par terre. Le par­quet était froid sous ses mains. Le Metro­pol res­pi­rait autour de lui — les tuyaux, les murs, les mur­mures. Et pour la pre­mière fois depuis son arri­vée à Mos­cou, Julian Caird pleura.

Pas long­temps. Pas beau­coup. Les Anglais ne pleurent pas beau­coup. Mais assez. Assez pour que quelque chose se vide, se libère, se remette en place. Comme une hor­loge qu’on a démon­tée et qu’on remonte, et qui recom­mence à battre — pas comme avant, pas exac­te­ment, mais elle bat, et c’est suffisant.

Dehors, l’hor­loge du Krem­lin son­na une heure. Mos­cou dor­mait. La neige fondait.

Mars était bien­tôt fini.

ÉPI­LOGUE — AVRIL

Il par­tit un mardi.

Le pre­mier mar­di d’a­vril. Le ciel était blanc — pas gris, blanc, un blanc lumi­neux, presque aveu­glant, un blanc de page vierge. La neige avait fon­du. Pas toute — il en res­tait des plaques dans les coins d’ombre, le long des murs nord, dans les recoins des parcs où le soleil n’ar­ri­vait pas encore. Mais l’es­sen­tiel avait dis­pa­ru. Les trot­toirs étaient mouillés, brillants, et dans les flaques d’eau on voyait le reflet du ciel, et le ciel, pour la pre­mière fois depuis que Caird était arri­vé, res­sem­blait à un ciel — pas à un couvercle.

La tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny avait com­men­cé quatre jours plus tôt. Ham­let au Bol­choï. Caird avait assis­té à la pre­mière — au troi­sième rang, à côté d’un diplo­mate danois qui ron­flait pen­dant le mono­logue de l’acte III et de Gui­vi qui pleu­rait silen­cieu­se­ment pen­dant la scène de la mort d’O­phé­lie. Le public mos­co­vite avait reçu la pièce avec cette inten­si­té par­ti­cu­lière des spec­ta­teurs russes — un silence abso­lu pen­dant la repré­sen­ta­tion, puis une ova­tion debout de vingt minutes, avec des fleurs, des cris, des larmes. Les Russes aimaient Ham­let. Ils avaient tou­jours aimé Ham­let. Parce que Ham­let était un homme qui vivait dans un pays où quelque chose était pour­ri, et qui le savait, et qui ne pou­vait pas le dire, et qui mou­rait de ne pas pou­voir le dire.

La malle numé­ro 7 était dans les sous-sols. Intou­chée. Ano­nyme. Les doua­niers n’a­vaient pas fouillé — pour­quoi auraient-ils fouillé ? C’é­taient des cos­tumes. Du velours. De la soie. Les voiles d’O­phé­lie. La culture était la meilleure cou­ver­ture du monde, parce que per­sonne ne soup­çonne la beauté.

Caird fit ses valises le matin du départ. La chambre 307 se vida len­te­ment — les cos­tumes dans la pen­de­rie, la trousse de toi­lette dans la salle de bains, le fla­con d’eau de cologne de Helen, les livres sur la table de nuit. Chaque objet reti­ré lais­sait une trace — un rec­tangle plus clair sur le bois de l’é­ta­gère, un pli dans le couvre-lit, l’empreinte d’une pré­sence qui s’ef­face. Il y a une mélan­co­lie spé­ci­fique aux chambres d’hô­tel qu’on quitte — la mélan­co­lie d’un lieu qui vous a conte­nu pen­dant un temps et qui, dans quelques heures, contien­dra quel­qu’un d’autre, et qui ne se sou­vien­dra de vous que par ces traces infimes que le pro­chain occu­pant ne remar­que­ra pas.

Il des­cen­dit sa valise lui-même. Refu­sa l’aide du por­teur. Il avait besoin de ce poids — le poids phy­sique, le poids concret, le poids d’un homme qui emporte ses affaires et qui laisse der­rière lui des choses qu’il ne peut pas mettre dans une valise.

Le hall. La der­nière tra­ver­sée. Les colonnes de marbre. Le sol qui brillait. La porte tam­bour qui tour­nait, comme elle tour­nait depuis 1905, sans se sou­cier de qui entrait et de qui sortait.

Gui­vi l’at­ten­dait à la réception.

Il por­tait un cos­tume neuf — noir, à revers de soie, une che­mise d’un blanc éblouis­sant. Il avait les yeux rouges. Pas de l’al­cool — pas seule­ment de l’al­cool. Autre chose.

— Julian, dit-il.

Il le prit dans ses bras. Une étreinte d’ours, mas­sive, écra­sante, qui sen­tait l’eau de cologne et le tabac et le vin géor­gien et quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable qui était l’o­deur de Gui­vi lui-même — l’o­deur d’un homme qui vivait avec une inten­si­té que la plu­part des hommes n’at­teignent que dans leurs rêves.

— Tu vas me man­quer, Anglais, dit-il dans l’o­reille de Caird. Toi et ton tweed et ta poli­tesse et ta manie de faire confiance aux gens. Tu vas me man­quer terriblement.

Caird ser­ra Gui­vi en retour. Il ne trou­va pas de mots. Les mots étaient insuf­fi­sants — comme tou­jours avec Gui­vi, les mots étaient en des­sous de ce qu’il fal­lait dire.

Gui­vi se recu­la. Fouilla dans sa poche. En sor­tit une petite bou­teille — de la tchat­cha, l’eau-de-vie géor­gienne, la même qu’ils avaient bue dans le sous-sol de l’Arbat.

— Pour le voyage, dit-il. Et pour les soirs où tu te sen­ti­ras seul. Bois un verre et pense à Gui­vi. Et pense au père de Gui­vi qui regar­dait les poules. Et pense à Vakh­tang et à ses kve­vris. Et pense à Mos­cou. Et reviens. Reviens un jour.

— Je revien­drai, dit Caird.

Il ne savait pas si c’é­tait vrai. Il ne savait pas si la vie — si Londres, si Whi­te­hall, si les dos­siers et les rap­ports et les consé­quences — lui per­met­trait de reve­nir. Mais il le dit parce que c’é­tait la chose juste à dire, et parce que les choses justes, même quand elles ne sont pas vraies, ont leur propre vérité.

Mireille n’é­tait pas là.

Elle avait lais­sé un mot à la récep­tion. Une enve­loppe blanche, ano­nyme, qui rap­pe­lait une autre enve­loppe — celle de Fenn, le pre­mier jour, la clef de la 418. Caird l’ou­vrit dans la voi­ture, plus tard, à l’a­bri des regards.

Trois lignes. L’é­cri­ture de Mireille — nette, pen­chée, élégante.

Julian — je ne suis pas venue parce que je ne sais pas dire au revoir. C’est un défaut fran­çais. Ou un défaut de femme qui a déjà dit trop d’a­dieux à trop d’hommes qui par­taient. Garde le pas­se­port. On ne sait jamais. Et si tu passes par Paris un jour, ne viens pas me cher­cher. Je te trouverai.

Pas de signa­ture. Une tache d’encre à la fin — un point final man­qué, un sty­lo res­té trop long­temps sur le papier. Un geste invo­lon­taire qui disait plus que les mots.

Ket­tu­nen était là. Bien sûr. Ket­tu­nen était tou­jours là.

Il ser­ra la main de Caird avec une poigne ferme et un sou­rire qui, pour une fois, n’é­tait pas le sou­rire du métro­nome. Un sou­rire plus court. Plus vrai. Le sou­rire d’un homme qui dit adieu à quel­qu’un qu’il respecte.

— Bonne route, Julian. La Fin­lande est tou­jours là. À sept cents kilo­mètres. Si jamais.

— Mer­ci, Toivo.

— Pas de quoi. C’est mon métier. Les portes.

Il s’é­loi­gna. Dis­pa­rut dans le res­tau­rant. Le sou­rire régu­lier revint dès qu’il tour­na le dos — comme un masque qu’on remet en place. Mais Caird avait vu l’autre sou­rire. Et cet autre sou­rire, il le garderait.

Kos­tia n’é­tait pas au bar. Le bar était fer­mé à cette heure — le matin, le bar dor­mait, les bou­teilles dor­maient, les verres dor­maient. Mais en pas­sant devant le comp­toir, Caird vit quelque chose. Un verre posé sur le bois sombre. Retour­né. Et sous le verre, un bout de papier.

Il le prit. Le déplia.

Un seul mot, en lettres majus­cules : MONK.

Round Mid­night. Le mor­ceau qui avait tout chan­gé pour Kos­tia, un soir à Sara­tov, l’o­reille contre le haut-par­leur du Rodi­na. Le mor­ceau qui disait que la liber­té existe. Pas le mot. La chose.

Caird glis­sa le papier dans sa poche. À côté du faux pas­se­port de Mireille. À côté du car­net de Fenn.

Il remon­ta au troi­sième. Une der­nière fois. Le cou­loir. La pénombre. Les appliques tamisées.

Zinaï­da.

Elle était à son poste. Comme tou­jours. Comme le pre­mier jour. Les mains posées à plat. Les yeux bleus. Le visage de pierre qui avait sur­vé­cu à Sta­line, à la guerre, à tout.

Caird s’ap­pro­cha. Posa la clef de la chambre 307 sur le bureau. Pour la der­nière fois.

— Au revoir, Zinaïda.

Elle le regar­da. Long­temps. Plus long­temps que jamais. Et quelque chose pas­sa dans ses yeux — non pas un sou­rire cette fois, non pas une émo­tion visible, mais un mou­ve­ment, un dépla­ce­ment dans les pro­fon­deurs, comme un pois­son qui passe au fond d’un lac très clair.

— Do svi­da­niya, dit-elle. Au revoir.

Et puis, si bas que Caird dut rete­nir sa res­pi­ra­tion pour l’entendre :

— Vy khoró­chi tchelovék.

Il ne com­prit pas les mots. Pas sur le moment. Ce n’est que dans l’a­vion, deux heures plus tard, en les recons­ti­tuant de mémoire et en les cher­chant dans un dic­tion­naire de poche ache­té à l’aé­ro­port, qu’il trou­va leur sens.

Vous êtes un homme bien.

La Vol­ga noire l’at­ten­dait devant l’hô­tel. Pas la même que celle de l’ar­ri­vée — une autre, avec un autre chauf­feur, mais les Vol­ga noires étaient inter­chan­geables, comme les jours de mars, comme les fonc­tion­naires, comme les men­songes. Il mon­ta. La por­tière cla­qua. La voi­ture démarra.

Par la vitre arrière, le Metro­pol rape­tis­sait. La façade Art nou­veau. Les céra­miques. La prin­cesse loin­taine de Vrou­bel, les bras ouverts. L’hô­tel s’é­loi­gnait — ou plu­tôt, c’é­tait Caird qui s’é­loi­gnait, et l’hô­tel res­tait, comme il res­tait depuis soixante ans, comme il res­te­rait après — paque­bot immo­bile, navire de pierre et de verre et de secrets, ancré dans le centre de Mos­cou comme un vais­seau qui a renon­cé à prendre la mer.

La voi­ture tra­ver­sa Moscou.

La ville était mécon­nais­sable. Non pas que les bâti­ments aient chan­gé — les mêmes façades, les mêmes ave­nues, les mêmes sta­tues de bronze. Mais la lumière avait chan­gé. Avril. Le mot seul conte­nait une pro­messe. La lumière de Mos­cou en avril était une lumière de conva­les­cence — pâle, fra­gile, hési­tante, mais lumière quand même, vraie lumière, lumière de soleil et non plus de néon. Les tilleuls du bou­le­vard Tvers­koï avaient des bour­geons — minus­cules, ser­rés, comme des poings fer­més qui s’ap­prê­taient à s’ou­vrir. Les flaques d’eau de fonte brillaient. Des enfants mar­chaient vers l’é­cole. Des femmes por­taient des fleurs — les pre­mières fleurs, des tulipes, des jon­quilles, rame­nées Dieu sait d’où, par quel miracle de logis­tique et de désir, et tenues dans des mains qui sem­blaient ne pas croire tout à fait à ce qu’elles tenaient.

Che­re­me­tie­vo. L’aé­ro­port. Le même bâti­ment bas, les mêmes halls de béton, la même bureau­cra­tie. Mais en sens inverse — le contrôle des pas­se­ports, la douane, la file d’at­tente. Un doua­nier exa­mi­na son pas­se­port — le vrai, le bri­tan­nique, celui au nom de Julian Edward Caird — avec cette len­teur métho­dique qui était la signa­ture de l’ad­mi­nis­tra­tion sovié­tique, cette façon de tour­ner chaque page comme si chaque page conte­nait un piège. Puis le tam­pon. Le bruit mat du caou­tchouc sur le papier. Et le geste — le geste qui disait : vous pou­vez partir.

Il pou­vait partir.

Dans la salle d’embarquement, il s’as­sit près d’une fenêtre. La piste était mouillée, brillante. Des avions — des Tupo­lev, des Ilyu­shin, des machines sovié­tiques au fuse­lage argen­té — rou­laient len­te­ment vers les pistes de décol­lage avec la gra­vi­té de pachydermes.

Il ne savait pas si la femme du Cygne avait réus­si. Il ne savait pas si Iri­na Andreïev­na Sou­kha­no­va — dont il ne connais­sait pas le nom, dont il ne connaî­trait peut-être jamais le nom — était en sécu­ri­té ou en dan­ger ou déjà dans une cel­lule de la Lou­bian­ka. Il ne savait pas si le paquet dans la malle numé­ro 7 attein­drait Londres ou s’il serait inter­cep­té quelque part entre Mos­cou et la Fin­lande, dans un entre­pôt, dans un wagon, dans les mains d’un doua­nier plus conscien­cieux que les autres.

Il ne savait pas ce que Vol­kons­ki avait écrit dans son rap­port. Il ne savait pas pour­quoi Vol­kons­ki ne l’a­vait pas arrê­té. Il ne savait pas si l’homme aux yeux gris, assis dans son fau­teuil avec son livre, avait choi­si de le lais­ser pas­ser — et si oui, pour­quoi, et à quel prix.

Il ne savait pas si Kos­tia serait inquié­té. Si Zinaï­da serait inter­ro­gée. Si Iou­ri le gar­dien de nuit conti­nue­rait à gar­der ses nuits et ses secrets. Si Gui­vi chan­te­rait encore long­temps au Bol­choï, avec sa voix de trem­ble­ment de terre et son cœur de contre­ban­dier. Si Mireille res­te­rait à Mos­cou, avec son fou­lard et sa fran­chise, à dire des choses dan­ge­reuses dans des can­tines de formica.

Il ne savait rien de tout cela.

Ce qu’il savait — la seule chose qu’il savait avec cer­ti­tude — c’est qu’il avait fait quelque chose. Pas une grande chose. Pas une chose héroïque. Une chose humaine. Il avait ouvert une porte. Il avait démon­té une hor­loge et l’a­vait remon­tée autre­ment. Il avait por­té un paquet de la taille d’un livre d’un endroit à un autre, et ce geste minus­cule, ce geste de dix minutes dans un sous-sol du Bol­choï, conte­nait peut-être — peut-être — la pos­si­bi­li­té d’un monde légè­re­ment dif­fé­rent. Ou peut-être pas. On ne savait jamais. On ne savait jamais rien, à Mos­cou. On fai­sait les choses et on espérait.

L’a­vion décolla.

Mos­cou bas­cu­la sous l’aile — les immeubles, les ave­nues, les parcs, les boucles de la Mos­ko­va, le Krem­lin et ses murs rouges, et quelque part dans ce laby­rinthe de pierre et de béton et de neige fon­dante, le Metro­pol, invi­sible d’i­ci, trop petit pour être vu, mais là, tou­jours là, avec ses murs qui écoutent et ses lustres qui brillent et ses dejour­naya qui veillent.

Puis les nuages.

Mos­cou disparut.

Et Julian Caird, atta­ché cultu­rel, homme ordi­naire, homme qui ne savait pas men­tir et qui avait tra­ver­sé la nuit la plus longue de sa vie sans men­tir, Julian Caird fer­ma les yeux et pen­sa à une phrase que quel­qu’un avait dite — Phil­by, peut-être, rap­por­tée par quel­qu’un d’autre, mur­mu­rée dans un hall d’hô­tel ou dans un appar­te­ment trop chaud ou dans un sous-sol enfu­mé de l’Arbat :

Les sen­ti­men­taux sont les meilleurs espions, parce qu’ils ont quelque chose à perdre.

Il avait quelque chose à perdre. Il avait tou­jours eu quelque chose à perdre. Et c’é­tait pour cela qu’il avait fait ce qu’il avait fait — non pas mal­gré la peur, mais avec elle, en elle, à tra­vers elle.

L’a­vion mon­tait. Le soleil appa­rut au-des­sus des nuages — un soleil d’a­vril, jaune, rond, plein, un soleil qui n’a­vait rien de russe et rien d’an­glais, un soleil qui appar­te­nait à tout le monde et à personne.

Caird ouvrit les yeux. Regar­da la lumière.

Et quelque part en des­sous, sous les nuages, sous la neige qui fon­dait, sous les murs et les secrets et les silences, Mos­cou continuait.

FIN

Tags de cet article: , ,