L’horloger de Moscou — Partie 4
L’horloger de
Moscou
L’horloger de Moscou
Partie 4
CHAPITRE 11 — LE CHOIX
Cinq jours.
Caird les vécut comme on vit les derniers jours avant une opération chirurgicale — avec une lucidité excessive, une attention maniaque aux détails, et le sentiment que chaque geste, chaque conversation, chaque repas pouvait être le dernier d’une série dont on ne connaissait pas la longueur. Il se surprit à regarder les choses différemment. La verrière du restaurant, le matin, avec ses vitraux qui filtraient la lumière de mars — il la regardait comme un homme qui dit adieu à une cathédrale. Le visage de Zinaïda à son poste — il le regardait comme on regarde un visage qu’on veut graver dans sa mémoire pour les jours où la mémoire sera tout ce qui restera.
Il continuait son travail. Les malles arrivèrent le 25, comme prévu — douze caisses de bois cerclées de métal, estampillées ROYAL SHAKESPEARE COMPANY en lettres blanches, déchargées sur le quai de la gare de Leningrad par des manutentionnaires qui fumaient des papirosa et juraient en russe avec une créativité qui impressionna même le chauffeur. Caird supervisa le transfert vers le Bolchoï. Il vérifia les caisses. Il compta les numéros. La malle numéro 7 — Costumes Acte III — était là, au milieu des autres, identique, anonyme. Il la toucha en passant. Le bois était froid sous sa paume. Rien ne la distinguait. C’était une malle parmi les malles, un conteneur parmi les conteneurs. Et pourtant, en la touchant, Caird sentit battre quelque chose — une pulsation, un potentiel, comme si la malle elle-même savait ce qu’elle allait porter.
C’était absurde, bien sûr. Les malles ne savent rien. Mais Moscou rendait tout le monde un peu fou, et la folie de Caird consistait à prêter de l’intention aux objets — aux clefs, aux carnets, aux malles — comme si le monde inanimé participait au complot et avait choisi son camp.
Le soir du 26 — deux jours avant — il dîna sous la verrière.
Guivi était là. Mireille était là. Kettunen, pour une fois, n’était pas là — parti à Helsinki pour affaires, avait-il dit, et Caird se demanda si ces affaires étaient des affaires de bois et de papier ou des affaires d’une autre nature, et si la porte finlandaise que Kettunen lui avait proposée était encore ouverte, là-bas, à sept cents kilomètres, comme un plan B qui attendait patiemment qu’on ait besoin de lui.
Le dîner fut étrange. Pas par ce qui se dit — les conversations furent légères, presque gaies, Guivi racontait l’histoire d’un baryton du Bolchoï qui avait oublié ses paroles au milieu d’un aria et qui avait improvisé en géorgien, ce que personne dans le public n’avait remarqué parce que personne dans le public ne parlait géorgien. Mireille riait. Les serveurs allaient et venaient avec leurs plateaux chargés de zakouski. La verrière était noire au-dessus d’eux, le ciel de mars invisible, et les lustres faisaient leur travail de lustres — transformer la nuit en or.
Non, ce qui était étrange, c’était le silence entre les mots. Les regards. Les pauses. Comme si chacun des trois savait quelque chose que les deux autres savaient aussi, et que personne ne nommait, et que cette chose innommée flottait au-dessus de la table comme un fantôme poli qui attendait qu’on le présente.
Après le dîner, Guivi proposa une marche.
— Marcher ? dit Caird. Il est onze heures du soir.
— Et alors ? Les meilleurs pas sont ceux qu’on fait après onze heures. Les rues sont vides. La ville se tait. On entend enfin ce qu’elle dit vraiment.
Ils sortirent. Mireille resta — elle avait un câble à rédiger pour l’ambassade, dit-elle, mais en les regardant partir, son visage eut une expression que Caird ne lui connaissait pas. Une expression de quelqu’un qui regarde deux personnes s’éloigner et qui ne sait pas si elle les reverra ensemble.
Moscou nocturne. Le froid avait reculé — pas vaincu, reculé, il était encore là, tapi dans les ombres et les ruelles, mais il avait perdu sa morsure de loup. L’air avait une douceur relative — relative à Moscou, c’est-à-dire qu’on ne risquait plus d’engelure en dix minutes, seulement en vingt. Des flaques d’eau de fonte brillaient sur les trottoirs. La neige, dans les parcs et le long des boulevards, avait cette texture granuleuse de vieille neige qui va bientôt mourir — pas encore de l’eau, plus vraiment de la glace, quelque chose entre les deux, une matière en transition, comme tout le reste.
Ils marchèrent vers le jardin Alexandre, le long des murs du Kremlin.
Les murs rouges, la nuit, étaient noirs. Les tours se découpaient contre le ciel — un ciel qui, pour la première fois depuis l’arrivée de Caird, montrait des étoiles. Quelques-unes seulement, pâles, hésitantes, comme des invités qui arrivent en avance à une fête et qui ne savent pas encore si elles sont les bienvenues. Mais elles étaient là. Et leur présence changeait tout — le ciel n’était plus un couvercle, il était un espace, une profondeur, une promesse de quelque chose au-delà du gris.
Guivi marchait en silence. C’était si inhabituel que Caird, pendant les cinq premières minutes, vérifia discrètement que c’était bien Guivi à côté de lui et non un sosie muet envoyé par quelque obscure agence pour le déstabiliser.
— Julian, dit enfin Guivi.
— Oui.
— Je ne vais pas vous demander ce que vous allez faire. Je ne veux pas le savoir. Si je le sais, je devrai choisir entre le dire et ne pas le dire, et les deux choix me coûteront quelque chose que je n’ai pas envie de payer.
Ils marchèrent encore. Le gravier du jardin crissait sous leurs pas. Au-dessus d’eux, les murs du Kremlin s’élevaient comme une falaise — vingt mètres de brique, sept cents ans d’histoire, et derrière ces murs, quelque part dans un bureau ou un couloir ou une chambre à coucher, un homme ou des hommes qui décidaient du sort de millions d’autres hommes sans jamais sortir de cette enceinte.
— Mais je vais vous raconter une histoire, dit Guivi. L’histoire de mon oncle Vakhtang. Mon oncle Vakhtang vivait à Tbilissi et il faisait du vin. Le meilleur vin de Géorgie — ce qui veut dire le meilleur vin du monde, mais je suis partial. Vakhtang avait une vigne sur les collines au-dessus de la ville, et chaque automne il récoltait le raisin et le pressait dans des kvevris — ces grandes jarres d’argile qu’on enterre dans le sol. C’est la méthode ancienne, la méthode géorgienne, qui date de huit mille ans. Huit mille ans, Julian. Quand les Anglais vivaient encore dans des grottes, les Géorgiens faisaient du vin.
Un sourire dans la voix. Le fantôme de la jovialité habituelle — mais assourdi, contenu, comme un orchestre qui joue pianissimo.
— Un jour, en 1947, un fonctionnaire du Parti est venu voir Vakhtang. Il lui a dit : camarade, vos kvevris sont archaïques. La production soviétique moderne utilise des cuves en acier. Vous devez abandonner vos kvevris et utiliser les cuves. C’est un ordre. Vakhtang a regardé le fonctionnaire. Il a regardé ses kvevris. Il a regardé le ciel. Et il a dit : non.
Guivi s’arrêta de marcher.
— Non. C’est tout. Un mot. Le mot le plus dangereux de la langue russe — plus dangereux que n’importe quel juron, n’importe quelle insulte, n’importe quel blasphème. Non. Le fonctionnaire est devenu blanc. Personne ne disait non. Pas en 1947. Pas à un fonctionnaire du Parti. Dire non, c’était inviter la mort à dîner.
Ils étaient arrêtés au pied d’une tour du Kremlin. L’étoile rouge au sommet brillait faiblement — un rubis dans la nuit.
— Et qu’est-il arrivé ? dit Caird.
— Rien. Vakhtang a continué à faire son vin dans ses kvevris. Le fonctionnaire n’est jamais revenu. Peut-être qu’il a été muté. Peut-être qu’il est mort. Peut-être qu’il a compris que certaines choses sont plus anciennes que les ordres et qu’on ne peut pas les détruire avec un tampon et un formulaire. Vakhtang a fait du vin jusqu’à l’âge de quatre-vingt-sept ans. Il est mort dans sa vigne, un matin d’octobre, pendant les vendanges. Assis contre un kvevri. Le soleil sur le visage. C’est la meilleure mort que j’aie jamais entendu raconter.
Guivi se tourna vers Caird. Son visage, dans la lumière pâle des réverbères, avait perdu toute trace de jovialité. Ce qui restait était nu — le visage d’un homme qui avait survécu à la terreur, à la honte, au compromis, et qui portait tout cela comme on porte un manteau trop lourd qu’on ne peut pas enlever parce qu’il fait trop froid dehors.
— Dans la vie, dit-il, il y a ceux qui chantent et ceux qui regardent. Moi, j’ai chanté. J’ai chanté pour le système, j’ai chanté pour les généraux, j’ai chanté pour les comités et les commissions et les cérémonies. J’ai chanté parce que c’est ce que je sais faire, et parce que chanter me gardait en vie, et parce que je suis lâche — oui, lâche, ne me regardez pas avec ces yeux, la lâcheté n’est pas un péché quand c’est le prix de la survie.
Sa voix était descendue d’un ton. La basse profonde vibrait dans l’air froid comme un violoncelle.
— Mais Vakhtang, lui, n’a pas chanté. Vakhtang a dit non. Et Vakhtang est mort heureux.
Il posa sa main sur l’épaule de Caird. Une main lourde, chaude, qui pesait comme une bénédiction.
— Toi, Julian — vous avez regardé assez longtemps. Maintenant il faut choisir. Chanter ou dire non. Je ne vous dirai pas lequel est le bon choix, parce que je ne le sais pas. Mais je sais ceci : quel que soit le choix, il faut le faire debout. Pas à genoux. Pas en courant. Debout. Comme Vakhtang devant son kvevri.
Il retira sa main. Reprit la marche. Et après dix pas de silence, le masque revint — d’un coup, comme un rideau de théâtre qui tombe — et Guivi recommença à parler, de l’opéra, d’un soprano qu’il avait aimé à Naples, d’un restaurant de Tbilissi où le khinkali était si bon qu’il fallait pleurer en le mangeant, et Caird le laissa parler, parce que le bavardage de Guivi, après ce qu’il venait de dire, était un acte de générosité — le bruit après le signal, le baume après la brûlure.
Ils rentrèrent au Metropol vers minuit.
Mireille les attendait dans le hall. Elle n’avait pas rédigé de câble. Elle les attendait, c’est tout, assise dans un fauteuil — pas celui de Volkonski, un autre, plus près de l’entrée — avec un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas.
Guivi monta. L’ascenseur grinça. Caird et Mireille restèrent seuls dans le hall, dans le cercle de lumière du dernier lustre.
— Assieds-toi, dit-elle.
Caird s’assit.
— Tu vas le faire, dit-elle. Ce n’était pas une question.
— Oui.
Elle hocha la tête. Lentement. Ses yeux étaient secs — parfaitement secs — mais quelque chose dans son visage disait que la sécheresse était un effort, une discipline, un choix de ne pas laisser l’eau monter.
— Je ne peux pas t’aider, dit-elle. Tu le sais. Je suis française. Si je suis impliquée, c’est un incident diplomatique entre trois pays au lieu de deux. Mon ambassadeur me ferait rapatrier dans l’heure. Et je ne te serais d’aucune utilité depuis Paris.
— Je sais.
— Mais je peux faire une chose.
Elle ouvrit son sac. En sortit un objet — petit, rectangulaire, enveloppé dans un mouchoir de soie. Elle le posa sur la table basse entre eux.
— Ouvre.
Caird ouvrit le mouchoir. À l’intérieur, un passeport. Français. Au nom de Michel Darras. La photographie était celle de Caird — prise quand, comment, il ne le saurait jamais — avec des lunettes à monture noire qu’il ne portait pas et une moustache dessinée avec un soin qui trahissait la main d’un professionnel.
— Où avez-vous —
— Ne pose pas de questions dont tu ne veux pas entendre la réponse. C’est la règle numéro un. Si les choses tournent mal — si tu as besoin de quitter l’hôtel, de quitter Moscou, de devenir quelqu’un d’autre pendant quelques heures — tu as ça. Ce n’est pas parfait. Ça ne tiendrait pas devant un contrôle approfondi. Mais pour passer une porte, prendre un taxi, gagner du temps — ça suffira.
Caird regarda le passeport. Michel Darras. Un Français à lunettes et moustache. Un homme qui n’existait pas.
— Pourquoi ? dit-il.
Mireille le regarda. Et dans ses yeux — ces yeux vifs, mordants, qui voyaient tout et ne laissaient rien passer — quelque chose céda. Pas une larme. Pas un tremblement. Quelque chose de plus discret. Un aveu.
— Parce que Douglas est parti. Douglas est parti et je n’ai pas pu l’empêcher et je n’ai pas pu l’aider et je suis restée ici avec un mot de trois lignes et le souvenir d’un homme que j’aimais et qui a choisi de vivre plutôt que de rester. Je ne le lui reproche pas. Vivre est un choix honorable. Mais toi, tu restes. Et quelqu’un qui reste mérite qu’on lui donne au moins une porte de sortie, même si cette porte est un faux passeport dans un mouchoir de soie.
Elle se leva. Lissa sa jupe. Renoua son foulard — ce geste français, cette élégance mécanique qui fonctionnait même à minuit, même au cœur de la peur.
— Bonne nuit, Julian. Et le 28 — sois prudent. Sois prudent comme tu ne l’as jamais été. Sois prudent comme un homme qui a quelque chose à retrouver de l’autre côté.
Elle monta. L’ascenseur grinça une seconde fois. Caird resta seul dans le hall.
Le dernier lustre brillait. Le sol de marbre réfléchissait sa lumière — un cercle doré sur du blanc, comme une auréole posée par terre. Et Caird, assis dans ce cercle, tenait dans sa main gauche un faux passeport français et dans sa poche droite le carnet d’un homme qui avait fui, et il pensa — avec une clarté qui ne ressemblait à rien de ce qu’il avait connu, une clarté de cristal, une clarté de nuit étoilée au-dessus du Kremlin — que pour la première fois de sa vie, il savait exactement qui il était.
Pas un espion. Pas un héros. Pas un fonctionnaire. Pas une pièce sur un échiquier.
Un homme.
Un homme qui avait peur et qui allait le faire quand même. Un homme qui ne savait pas mentir et qui allait traverser la nuit la plus dangereuse de sa vie sans mentir, sans tricher, sans devenir quelqu’un d’autre. Un homme ordinaire — comme son dossier le disait, comme Volkonski l’avait noté, comme le monde entier le croyait — un homme ordinaire qui allait faire une chose extraordinaire, non pas parce qu’il était courageux, mais parce qu’une femme avait une fille de douze ans qui aimait les mathématiques, et que cette raison-là, cette raison minuscule, cette raison qui ne tiendrait pas dans un rapport de renseignement ni dans un câble diplomatique ni dans un cours d’histoire, cette raison-là suffisait.
Il monta. Troisième étage. Couloir de pénombre.
Zinaïda était à son poste.
Il s’approcha. Prit sa clef. Et sans savoir pourquoi — sans calcul, sans raison, par un instinct qui venait d’un endroit plus profond que la pensée — il dit :
— Spassibo, Zinaïda. Za vsio.
Merci, Zinaïda. Pour tout.
Les trois derniers mots en russe — za vsio — il les avait appris en secret, le matin même, en demandant à Kostia comment on disait pour tout en russe. Trois syllabes. Un cadeau minuscule. Une reconnaissance.
Zinaïda ne sourit pas. Pas cette fois. Ce qu’elle fit était autre chose — elle hocha la tête, d’un mouvement lent, grave, cérémonieux, un hochement de tête qui ressemblait à un salut. Le salut qu’on adresse à quelqu’un qui part pour un voyage dont on ne sait pas s’il reviendra. Le salut des femmes russes — ces femmes qui ont passé leur vie à regarder des hommes partir et à espérer qu’ils reviendraient.
— Spokoïnoï notchi, dit-elle. Bonne nuit.
Et c’était la première fois qu’elle lui souhaitait bonne nuit.
Caird entra dans la 307. Ferma la porte. S’allongea. Et le sommeil — ce sommeil lourd, profond, des hommes qui ont choisi — vint immédiatement, comme un ami qui attendait depuis longtemps qu’on lui ouvre la porte.
Demain, le 27. Répétitions au Bolchoï. Routine. Normalité.
Après-demain, le 28.
La malle numéro 7.
La nuit.
INTERLUDE VOLKONSKI VI
Le nom arriva à seize heures.
Un coursier — un jeune homme en uniforme dont le visage disait qu’il ne savait pas ce qu’il portait et qu’il ne voulait pas le savoir — posa l’enveloppe sur le bureau de Volkonski et repartit sans un mot. Volkonski regarda l’enveloppe. Tampon du service d’identification. Mention CONFIDENTIEL en lettres rouges. Le papier était épais, rigide, le genre de papier que l’administration soviétique réservait aux choses qui comptaient — les promotions, les condamnations, les identités.
Il ouvrit.
Deux photographies agrafées à une fiche. Les photographies étaient meilleures que les précédentes — prises de plus près, avec un appareil plus performant, lors du second rendez-vous au café du Cygne. Le visage de la femme y apparaissait avec une netteté qui la rendait soudain réelle — non plus un fantôme, non plus une ombre, mais une personne. Des pommettes hautes. Des yeux clairs sur la photo noir et blanc — verts, avait noté l’agent de surveillance, verts comme ceux d’un chat. Des cheveux tirés en arrière. Un visage sans maquillage, sans ornement, un visage qui ne cherchait pas à plaire mais qui, par sa seule architecture, sa seule gravité, retenait le regard.
La fiche.
SOUKHANOVA, Irina Andreïevna. Née le 3 mai 1922, Leningrad. Père : Andreï Vladimirovitch Soukhanov, professeur de physique à l’Université de Leningrad, arrêté en 1938, décédé en détention (camp de Vorkouta), réhabilité en 1956. Mère : Natalia Sergueïevna Soukhanova née Korsak, décédée en 1942 (siège de Leningrad). Formation : faculté de physique, Université de Moscou, 1945. Doctorat, 1949. Affectation actuelle : Institut de recherche n°——
Volkonski cessa de lire.
Il connaissait cet institut. Tout le monde au Directoire connaissait cet institut — ou plutôt, tout le monde savait que cet institut existait et que sa seule mention dans une conversation suffisait à faire baisser les voix d’un ton. Un institut de recherche nucléaire. Pas le plus grand, pas le plus célèbre — pas Arzamas-16, pas la cité fermée où les bombes prenaient forme — mais un institut satellite, spécialisé dans les calculs, les simulations, les modélisations théoriques. Un institut où travaillaient des physiciens, des mathématiciens, des gens dont le cerveau était classé secret d’État.
Irina Andreïevna Soukhanova. Physicienne. Fille d’un homme mort au Goulag. Mère morte pendant le siège de Leningrad.
Volkonski reposa la fiche.
Il comprenait maintenant. Il comprenait tout — non pas les détails de l’opération, pas encore, pas les malles ni les doubles fonds ni les gardiens de nuit, mais l’essentiel. Le pourquoi. Cette femme dont le père avait été broyé par le système et dont la mère était morte de faim dans une ville assiégée — cette femme avait décidé, un jour, de rendre les coups. Pas par violence. Pas par vengeance. Par la seule arme qu’elle possédait — son intelligence. Ses connaissances. Les chiffres, les schémas, les données qu’elle portait dans sa tête et qu’elle avait décidé de donner à l’autre côté, non pas par amour de l’autre côté mais par dégoût du sien.
Volkonski connaissait ce dégoût. Il le portait en lui comme un organe supplémentaire — logé quelque part entre le cœur et l’estomac, un organe qui ne servait à rien sauf à produire de la bile et de la lucidité. Le dégoût de servir un système qui avait tué son père. Le dégoût de porter un uniforme dont les boutons étaient faits avec le métal fondu des chaînes d’autres hommes. Le dégoût — et c’était le plus difficile à supporter — de ne rien faire.
Irina Soukhanova, elle, faisait quelque chose.
Il alluma une cigarette. Pas une Belomorkanal — une Dunhill, une des cigarettes de contrebande que Kettunen fournissait, avec leur tabac blond et leur filtre et leur goût de quelque chose de propre, de net, de libre. Il fuma en regardant la fiche. Le visage de la femme sur la photographie le regardait en retour — ces yeux verts sur le papier gris, cette intelligence nue, cette absence totale de peur visible qui était soit du courage soit de la résignation soit les deux.
Une fille. La fiche mentionnait une fille. Soukhanova, Katia Igorievna, née en 1951. Douze ans. Scolarisée à l’école n°47 du district de Léningrad.
Douze ans.
Volkonski écrasa sa cigarette.
Il prit une feuille de papier. Son stylo — un Parker, anglais, un autre luxe qu’il s’autorisait, parce que les stylos soviétiques étaient une insulte à l’écriture et que Volkonski, quoi qu’il fît, le faisait avec un instrument digne de l’acte.
Rapport au Général Orlov. Objet : identification de l’agent « Cygne ».
Il écrivit.
Le sujet a été identifié comme SOUKHANOVA, Irina Andreïevna, physicienne, affectée à l’Institut de recherche n°——. L’analyse des données de surveillance confirme des contacts réguliers avec le sujet CAIRD via un point de rendez-vous situé boulevard Malaya Bronnaya. La nature des documents susceptibles d’être transmis est de classification——
Il s’arrêta.
Posa le stylo.
Relut ce qu’il avait écrit.
C’était un bon rapport. Professionnel. Complet. Le genre de rapport qui mettait en mouvement une machine — la machine des arrestations, des interrogatoires, des procès à huis clos, des sentences prononcées dans des salles sans fenêtre. La machine qui avait broyé le père de Soukhanova. La machine qui avait broyé le père de Volkonski. La même machine. Les mêmes murs. Les mêmes salles. Peut-être les mêmes juges — vieux maintenant, mais toujours en poste, parce que les juges soviétiques ne mouraient jamais vraiment, ils se transmettaient de génération en génération comme une maladie héréditaire.
Si Volkonski remettait ce rapport, Irina Soukhanova serait arrêtée dans les vingt-quatre heures. Son appartement serait fouillé. Ses documents saisis. Sa fille — Katia, douze ans, école n°47 — serait interrogée, peut-être placée en institution, peut-être confiée à l’État, peut-être oubliée dans le système comme des milliers d’autres enfants de traîtres avaient été oubliés avant elle.
Et Caird serait arrêté aussi. Déclaré persona non grata. Expulsé, probablement — les Britanniques n’étaient pas des citoyens soviétiques, on ne les envoyait pas au Goulag, on les renvoyait chez eux avec une note diplomatique et un incident que les journaux du monde entier commenteraient pendant trois jours avant de passer à autre chose.
Caird survivrait. Soukhanova, non.
Volkonski se leva. Marcha jusqu’à la fenêtre. Pour la première fois en onze ans, il regarda la cour.
La cour de la Loubianka. Un rectangle de béton encadré par les murs du bâtiment — quatre étages de fenêtres aveugles, de briques jaunâtres, de gouttières rouillées. Un sol gris, lisse, sans arbre, sans banc, sans rien. Un espace vide. Mais pas vide de mémoire. Cet espace avait été un lieu d’exécution. Pendant les années trente, pendant les années quarante. Des hommes et des femmes avaient été amenés ici, dans cette cour, et ils n’en étaient pas ressortis. Le sol avait été nettoyé. Les murs avaient été repeints. Mais le lieu se souvenait. Les lieux se souviennent toujours. C’est leur malédiction et leur dignité.
Son père avait peut-être été là.
Nikolaï Andreïevitch Volkonski. Arrêté un mardi. Cinq heures du matin. Transféré — où ? Ici, peut-être. À la Loubianka. Dans ce bâtiment où son fils, quarante ans plus tard, avait un bureau avec une fenêtre qu’il ne regardait jamais.
Jusqu’à aujourd’hui.
Volkonski retourna à son bureau. Prit la feuille. La relut.
Puis il la déchira.
Lentement. Méthodiquement. En lanières d’abord, puis en petits carrés, puis en confettis. Il les rassembla dans le cendrier de bronze — le cendrier du colonel Richkov, cet homme dont le nom avait été effacé de tous les organigrammes — et y mit le feu avec son briquet. Le papier brûla vite. Une flamme courte, jaune, qui consuma les mots et le nom de Soukhanova et le numéro de l’institut et le mot classification et tout le reste. Il ne resta que de la cendre. Une poudre grise, légère, qui ressemblait à de la neige de mars.
Il prit une autre feuille.
Rapport au Général Orlov. Objet : sujet CAIRD — mise à jour opérationnelle.
La surveillance du sujet CAIRD se poursuit conformément à la recommandation B (maintien de l’observation active). Le sujet continue ses activités officielles de préparation de la tournée du Royal Shakespeare Company. Les contacts avec l’agent non identifié du point de rendez-vous n’ont pas repris depuis la dernière occurrence. L’identification de l’agent est en cours mais n’a pas encore abouti. Le service d’identification signale que les photographies disponibles sont de qualité insuffisante pour une correspondance fiable dans les fichiers.
Mensonge.
Chaque mot. Chaque phrase. Un mensonge construit avec la précision d’un horloger — un horloger, oui, comme Caird, comme cet Anglais qui démontait les choses, sauf que Volkonski, lui, les montait. Il montait un mécanisme de faux — un rapport qui ne dirait rien, qui ferait gagner du temps, qui laisserait Soukhanova dans l’ombre et Caird dans la lumière et la machine dans l’ignorance, quelques jours de plus, quelques heures de plus, le temps que l’opération se fasse ou ne se fasse pas.
C’était une trahison.
Pas une micro-trahison cette fois. Pas un millimètre de déviation. Un kilomètre. Un gouffre. Le genre de trahison qui, si elle était découverte, le mènerait exactement là où son père avait été mené — dans une cour, derrière des murs, dans le silence.
Volkonski signa le rapport. Glissa la fiche de Soukhanova dans le dossier — non pas le dossier officiel, qui irait à Orlov, mais un second dossier, personnel, qu’il gardait dans le tiroir fermé à clef de son bureau. Le tiroir contenait d’autres choses — un passeport périmé, une photographie de son père en uniforme du régiment Semionovski, et un exemplaire du Requiem d’Akhmatova, l’édition clandestine, tapée à la machine, reliée à la main.
Il rangea la fiche à côté du Requiem. Ferma le tiroir. Tourna la clef.
Et je prie non pour moi seule, mais pour tous ceux qui se tenaient là avec moi.
Le téléphone sonna.
— Volkonski ? Ici Orlov. Votre rapport sur l’Anglais.
— Il sera sur votre bureau dans une heure, camarade général.
— Il me le faut maintenant. Le 28, il y a un événement au Bolchoï — une réception pour la délégation du RSC. Je veux savoir si votre Anglais va faire quelque chose de stupide.
— Mon évaluation est qu’il ne fera rien de stupide, camarade général. C’est un fonctionnaire. Un homme ordinaire.
Un silence. Le silence d’Orlov — différent de celui de Volkonski, plus lourd, plus animal, le silence d’un homme qui réfléchit avec son estomac plutôt qu’avec son cerveau.
— Ordinaire. Vous en êtes sûr.
— Autant qu’on puisse l’être.
— Bien. Ne le perdez pas de vue. Si quoi que ce soit change — quoi que ce soit — je veux le savoir immédiatement. Pas de bavures, Sergueï Nikolaïevitch. Le mot est venu d’en haut. Pas de bavures.
La ligne coupa.
Pas de bavures.
Volkonski raccrocha. Resta assis. Le cendrier de bronze fumait encore — un filet de fumée grise montait des cendres du premier rapport, le rapport vrai, le rapport détruit, et cette fumée avait quelque chose de sacré, quelque chose d’un encens brûlé devant un autel invisible.
Il venait de trahir.
Pour la première fois de sa carrière. Pour la première fois de sa vie. Lui, Sergueï Nikolaïevitch Volkonski, officier du Deuxième Directoire principal du KGB, fils d’un homme mort au Goulag, porteur d’un nom aristocratique dans un pays qui avait aboli l’aristocratie, lecteur d’Akhmatova et de le Carré et de Shakespeare, buveur de whisky chez Philby, fumeur de Dunhill dans un bureau de la Loubianka — lui venait de choisir.
Pas de choisir l’Ouest. Pas de choisir l’Angleterre. Pas de choisir Caird.
De choisir Katia Soukhanova. Douze ans. École n°47. Première de sa classe en mathématiques.
Il se leva. Enfila son manteau. Sortit de la Loubianka par la porte latérale. Fourkassovski pereoulok. Le soir tombait sur Moscou — pas le gris habituel, pas le couvercle de nuages. Un ciel ouvert. Des nuages roses à l’ouest, au-dessus de l’Arbat, éclairés par un soleil qu’on ne voyait pas mais qui était là, derrière l’horizon, qui luttait, qui insistait, qui n’avait pas renoncé.
Mars finissait.
Demain, le 28. La nuit.
Volkonski marcha vers le métro. Dans sa poche, le rapport mensonger, propre, signé, prêt à être remis. Dans son tiroir, à la Loubianka, la fiche de Soukhanova dormait à côté du Requiem.
Et dans sa poitrine — quelque part entre le cœur et cet organe supplémentaire qu’il appelait le dégoût — quelque chose de nouveau. Quelque chose de léger. Quelque chose qui ressemblait, si on ne regardait pas de trop près, si on ne le nommait pas, si on le laissait exister en silence —
À de l’espoir.
CHAPITRE 12 — LE METROPOL, DERNIÈRE NUIT
Le 28 mars commença comme tous les jours de mars — gris, lent, indifférent aux drames qui se jouaient sous ses nuages.
Caird se réveilla à six heures. Il resta couché quelques secondes, les yeux au plafond, à écouter les tuyaux du Metropol chanter leur complainte matinale. Puis il se leva. Se rasa. S’habilla. Le costume gris. La cravate sombre. Les chaussures noires — celles qui avaient contenu le message, et dont la semelle intérieure gardait encore, lui semblait-il, la mémoire de ce petit papier plié en quatre qui avait changé le cours de sa vie. Le carnet de Fenn dans la doublure du manteau. Le faux passeport de Mireille dans la poche intérieure gauche de sa veste, contre son cœur.
Il descendit prendre le petit déjeuner.
La verrière du Metropol, le matin, baignait dans une lumière de serre — tiède, diffuse, végétale presque, comme si le verre au-dessus filtrait non pas la lumière du jour mais une lumière plus ancienne, une lumière d’un autre siècle, celle qui avait éclairé les premiers clients de l’hôtel en 1905, quand le Metropol avait ouvert ses portes sur un monde qui croyait encore à sa propre éternité.
Caird mangea. Des œufs, du pain noir, du thé. Il mangea avec une attention qu’il n’avait jamais portée à la nourriture — le goût du pain, sa densité, l’amertume du thé noir, la chaleur de la tasse entre ses mains. Chaque sensation était amplifiée, comme si ses nerfs avaient été recalibrés pendant la nuit pour capter davantage, pour enregistrer plus, pour imprimer dans la mémoire du corps ce que la mémoire de l’esprit risquait de perdre.
Il passa la journée au Bolchoï.
Routine. Réunions. Le régisseur Pankov et ses plans d’occupation de la scène. Un fonctionnaire du ministère de la Culture et ses questions sur le programme de la tournée — Hamlet, Le Songe d’une nuit d’été, Richard III, dans cet ordre, et le fonctionnaire avait tiqué sur Richard III, parce qu’un roi bossu et tyrannique qui accède au pouvoir par le meurtre n’était pas, selon lui, le meilleur message à envoyer au public soviétique, et Caird avait dû expliquer avec une diplomatie de funambule que Shakespeare ne faisait pas de politique, ce qui était bien sûr le plus grand mensonge jamais prononcé à propos de Shakespeare, mais qui satisfit le fonctionnaire parce que les fonctionnaires, à Moscou comme ailleurs, préfèrent les mensonges confortables aux vérités compliquées.
Il visita les sous-sols.
Officiellement — pour vérifier les conditions de stockage des malles. Il descendit l’escalier de béton avec Pankov, traversa un couloir éclairé au néon, et déboucha dans une vaste salle voûtée — les entrailles du Bolchoï, un labyrinthe de pierres et de briques qui datait de la reconstruction de 1856, et qui sentait la poussière, l’humidité, et cette odeur indéfinissable des vieux théâtres — un mélange de bois peint, de colle, de sueur ancienne et de rêve.
Les malles étaient là. Douze caisses alignées contre le mur, sous des ampoules nues. Caird les parcourut des yeux. La numéro 7 — Costumes Acte III — était au centre. Il la toucha en passant. Comme la première fois. Mais cette fois, sa main s’attarda. Une seconde. Deux. Il sentit sous ses doigts le grain du bois, les clous, la sangle de métal. Et il sentit autre chose — la présence invisible du double fond, cette cavité secrète qui attendait, vide, patiente, comme une bouche ouverte.
La porte 4 était au bout du couloir. Une porte métallique, lourde, qui donnait sur une ruelle — la ruelle Kopyevski, l’entrée des artistes. Caird la poussa. L’air froid de mars s’engouffra. La ruelle était étroite, pavée, bordée de murs aveugles. Personne. Il nota la disposition — la porte, le couloir, la salle des malles, la distance entre les trois. Trente mètres. Peut-être moins. Dix minutes. C’est ce qu’elle avait dit. Dix minutes.
Il remonta. Sourit à Pankov. Discuta costumes et accessoires. Fut l’homme qu’il était censé être — l’attaché culturel, le fonctionnaire, l’homme ordinaire. Le masque tenait. Il ne savait plus si c’était un exploit ou une habitude.
Le soir, il dîna au Metropol.
Guivi avait organisé une fête.
Pas une fête officielle — une fête de Guivi, ce qui était une catégorie à part, un phénomène naturel qui ne répondait à aucune règle connue de l’hospitalité internationale. Il avait réquisitionné trois tables sous la verrière, commandé des quantités de nourriture et de vin qui auraient suffi à nourrir un régiment géorgien — ce qui, compte tenu de l’appétit des régiments géorgiens, représentait une quantité considérable — et invité tout le monde. Les chanteurs du Bolchoï. Des diplomates. Des journalistes accrédités. Mireille. Kettunen, rentré d’Helsinki avec dans ses valises des bouteilles de vodka finlandaise et des nouvelles du monde extérieur. Et d’autres encore — des visages que Caird ne connaissait pas, des Russes, des étrangers, des gens de passage et des gens de toujours, toute cette faune du Metropol que Guivi brassait avec la générosité d’un homme pour qui la solitude est le seul péché mortel.
La raison officielle de la fête : la veille de l’ouverture de la saison de printemps au Bolchoï. La raison officieuse : Guivi n’avait pas besoin de raison. Guivi était sa propre raison.
Le dîner fut magnifique.
Magnifique et terrible. Parce que Caird savait — et cette connaissance empoisonnait chaque bouchée, chaque verre, chaque éclat de rire — que c’était peut-être le dernier. Le dernier dîner sous la verrière. Le dernier toast de Guivi. Le dernier regard de Mireille. La dernière soirée où il serait encore l’homme qu’il avait été — Julian Caird, attaché culturel, homme ordinaire, homme libre.
Après ce soir, il serait autre chose. Quoi exactement, il ne le savait pas. Un criminel aux yeux de Moscou. Un héros aux yeux de Londres — ou peut-être pas, peut-être que Londres nierait tout, comme Londres niait toujours tout, avec cette élégance de papier peint qui était la signature de Whitehall. Un souvenir pour les gens de cet hôtel. Un dossier dans un tiroir de la Loubianka.
Guivi porta un toast. Long, baroque, magnifique — un toast à l’amitié entre les peuples, entre les chanteurs et les poètes et les diplomates et les barmen, un toast qui commença par une invocation aux dieux géorgiens du vin et qui finit par une citation de Roustavéli, le poète médiéval géorgien que Guivi citait en toute circonstance et qui, selon Guivi, avait tout dit sur tout avant que le reste du monde n’apprenne à parler.
Mireille leva son verre en silence. Ses yeux croisèrent ceux de Caird. Un regard bref, intense, chargé. Puis elle détourna les yeux et rit à quelque chose que quelqu’un avait dit, et le moment passa, et la fête continua.
Kettunen s’approcha à un moment.
— Belle soirée, dit-il.
— Oui.
— La porte est toujours ouverte. Si vous en avez besoin.
— Merci, Toivo.
Le Finlandais hocha la tête. Retourna à sa table. Son sourire, pour une fois, avait changé de forme — un infime relâchement, une chaleur qu’on ne lui connaissait pas. Comme si le métronome, pour une mesure, avait battu un rythme humain.
Au bar, Kostia essuyait des verres. Il ne regardait pas Caird. Il ne regardait rien. Il fredonnait — un air de Coltrane, cette fois, A Love Supreme, les premières notes, montantes, insistantes, comme une prière qui refuse d’être ignorée. Caird l’entendit à travers le bruit de la fête, à travers les toasts et les rires et le tintement des verres, et ces notes furent comme un fil tendu dans le chaos — un fil qu’il pouvait suivre, un fil qui menait quelque part.
La fête s’acheva vers onze heures. Le restaurant se vida. Les serveurs débarrassèrent. Les lustres s’éteignirent, un par un, comme chaque soir, comme chaque nuit.
Caird monta à sa chambre. Chambre 307. Troisième étage. Zinaïda à son poste.
Il prit sa clef. Leurs regards se croisèrent. Zinaïda ne dit rien. Ne sourit pas. Mais ses yeux — ces yeux très bleus, très fixes, ces yeux de rapace — eurent quelque chose. Un éclat. Une permission. Comme si la vieille femme, depuis son bureau, depuis son poste de vigie où elle avait passé dix-sept ans de sa vie à regarder des hommes aller et venir dans les couloirs du Metropol, comme si elle lui disait, sans un mot, sans un geste : allez.
Caird entra dans la 307. S’assit sur le lit. Regarda sa montre. Vingt-trois heures quinze. Il avait quarante-cinq minutes.
Il resta assis dans le noir.
Il pensa à Thomas. Neuf ans. Les trains. Les cartes. Les histoires du soir. Il pensa à Helen — pas à la Helen de maintenant, celle du silence et de la distance, mais à la Helen d’avant, celle du rire, celle du jardin de Kensington, celle qui disait je t’aime avec une simplicité qui le bouleversait parce qu’il n’avait jamais su le dire avec la même facilité. Il pensa à son père, Harold Caird, proviseur d’école, un homme doux et méthodique qui rangeait ses crayons par taille et qui croyait que l’éducation était la réponse à toutes les questions du monde. Un homme qui n’aurait pas compris ce que son fils s’apprêtait à faire — ou peut-être que si, peut-être que Harold Caird, avec ses crayons rangés et sa foi dans l’éducation, aurait compris mieux que personne, parce que ce que Julian allait faire ce soir n’était, au fond, qu’un acte d’éducation. Transmettre. Faire passer un savoir d’un endroit où il était enfermé à un endroit où il serait libre. Ouvrir une porte. Démonter une horloge. La remonter autrement.
Vingt-trois heures quarante-cinq.
Caird se leva. Enfila son manteau — pas pour le carnet cette fois, pour le froid. Ouvrit la porte de la chambre. Le couloir était plongé dans sa pénombre habituelle. Zinaïda était à son poste. Il passa devant elle. Posa la clef sur le bureau. Ne dit rien. Elle ne dit rien. Le silence entre eux était complet — et suffisant.
Il descendit par l’escalier de service.
Le Metropol, à minuit, était le même animal endormi que toutes les nuits — les mêmes craquements, les mêmes souffles, les mêmes ombres. Mais cette nuit, Caird les percevait différemment. Chaque marche était un pas vers quelque chose d’irréversible. Chaque palier était un seuil. L’escalier de béton et de fer peint n’était plus un passage — c’était une descente, au sens propre et figuré, une descente dans les profondeurs du Metropol et de lui-même.
Il atteignit le rez-de-chaussée. Traversa un couloir de service — linoléum, ampoules nues, odeur de lessive. Passa devant les cuisines fermées, les réserves, les bureaux de l’administration. Au fond, une porte — la porte de service latérale, celle qui donnait sur la ruelle entre le Metropol et le bâtiment voisin.
La porte était ouverte.
Pas ouverte comme une porte qu’on a oublié de fermer. Ouverte comme une porte qu’on a laissée ouverte pour quelqu’un. Le loquet était levé. La serrure déverrouillée. Quelqu’un — Kostia ? un autre maillon ? — avait préparé le chemin.
Caird sortit.
Le froid de la nuit. Mais un froid différent — plus doux, plus humide, un froid qui sentait la terre mouillée et la neige qui fond. L’air avait cette qualité particulière des nuits de fin d’hiver — une clarté, une transparence, comme si l’atmosphère elle-même se nettoyait, se débarrassait du gris, se préparait pour quelque chose de neuf.
La ruelle était déserte. Il marcha vite — pas en courant, pas en flânant, le pas d’un homme qui sait où il va et qui n’a pas de temps à perdre. Deux cents mètres jusqu’à la place du Théâtre. Le Bolchoï était là, en face, ses colonnes blanches éclairées par les réverbères. Il contourna le bâtiment par la gauche. La ruelle Kopyevski. Étroite. Sombre. Les murs du Bolchoï d’un côté, un immeuble administratif de l’autre. Personne.
La porte 4.
Métallique. Peinte en gris. Un numéro 4 au pochoir. Et dans l’entrebâillement — une lumière. Faible. Jaune. La lumière d’une lampe de gardien.
Caird poussa la porte.
Un homme l’attendait.
Petit, trapu, la cinquantaine, un visage de pomme de terre couvert de rides et de poils, des yeux minuscules mais vifs — des yeux d’animal nocturne, habitués à l’obscurité et à la patience. Il portait un uniforme de gardien — veste bleue, casquette, un trousseau de clefs à la ceinture qui tintait à chaque mouvement.
— Iouri, dit l’homme. Et rien d’autre.
Caird hocha la tête. Iouri le regarda — un regard d’évaluation, rapide, professionnel — puis se retourna et marcha. Caird le suivit. Le couloir. Les néons. L’escalier de béton qui descendait vers les sous-sols. L’odeur de poussière et de bois peint. Et au bout — la salle voûtée. Les malles.
Iouri s’arrêta devant la numéro 7. Sortit un outil de sa poche — un pied-de-biche miniature, un objet d’artisan, patiné par l’usage. En trois gestes précis, il fit sauter les agrafes du couvercle. Le couvercle se souleva. À l’intérieur — des costumes. Des dizaines de costumes, pliés, emballés dans du papier de soie. Les costumes de l’acte III de Hamlet — les robes de Gertrude, le pourpoint de Claudius, les voiles d’Ophélie. Du tissu, de la soie, du velours. Un monde de fiction empilé dans une caisse de bois.
Iouri souleva les costumes. En dessous — le fond de la malle. Il glissa ses doigts le long du bord, trouva une jointure invisible, et tira. Le double fond se souleva — une plaque de bois mince, parfaitement ajustée, qui révéla un espace vide. Plat. De la taille d’un livre.
Puis Iouri sortit de sous sa veste un paquet. Enveloppé dans du papier kraft. Plat. Rectangulaire. Il le tendit à Caird.
Caird le prit.
Le paquet pesait moins qu’il ne l’avait imaginé. Léger. Presque rien. Des feuilles de papier, des schémas peut-être, des données — le poids de la connaissance, qui est toujours plus léger qu’on ne croit et plus lourd qu’on ne peut porter.
Il le posa dans le double fond. Le paquet s’ajusta exactement — comme s’il avait été mesuré pour cet espace, comme si la malle et le paquet avaient été faits l’un pour l’autre, deux moitiés d’un même objet réunies après une séparation.
Iouri remit la plaque. Les costumes par-dessus. Les voiles d’Ophélie en dernier — cette coïncidence, ce hasard, cette ironie que personne n’avait prévue et qui pourtant semblait écrite d’avance. Les voiles d’Ophélie recouvrant les secrets d’une physicienne. Shakespeare protégeant la science. La fiction sauvant la vérité.
Iouri referma le couvercle. Remit les agrafes. Trois gestes. L’outil disparut dans sa poche. La malle numéro 7 était de nouveau une malle parmi les malles. Anonyme. Muette. Identique.
— Allez, dit Iouri.
Le premier mot depuis son nom. Un mot de congé. Un mot qui disait : c’est fait, maintenant partez, disparaissez, redevenez ce que vous étiez avant d’entrer ici.
Caird remonta. Le couloir. L’escalier. La porte 4. La ruelle Kopyevski. L’air froid. Les étoiles — plus nombreuses que tout à l’heure, comme si le ciel, pendant ces dix minutes, avait décidé de se montrer.
Dix minutes. Elle avait dit dix minutes. Et il avait fallu exactement dix minutes.
Il contourna le Bolchoï. La place du Théâtre était vide — non, pas vide. Un chat traversait les pavés avec la démarche souveraine des chats qui savent que la nuit leur appartient. Et au-delà du chat, au-delà de la place, le Metropol. Ses fenêtres. Ses lumières éteintes. Sa façade Art nouveau, ses céramiques, sa princesse lointaine qui ouvrait les bras vers un au-delà que personne ne voyait.
Caird marcha vers l’entrée.
Et c’est là qu’il le vit.
Dans le hall. Assis dans le fauteuil. Le même fauteuil que la première nuit — celui du cercle de lumière, celui du dernier lustre. Un livre ouvert sur les genoux. Le même livre, peut-être — ou un autre, quelle importance, les livres de Volkonski étaient interchangeables, ils étaient tous le même message.
Sergueï Volkonski leva les yeux.
Caird s’arrêta.
Ils se regardèrent.
Le hall du Metropol était vide. Le veilleur de nuit avait disparu — ou avait été congédié, ou s’était éclipsé, ou n’avait jamais existé. Il n’y avait que le lustre, le cercle de lumière, le sol de marbre, les deux hommes, et entre eux un silence si dense qu’on pouvait y entendre battre les cœurs.
Volkonski portait son manteau de bonne coupe. Son visage mince, anguleux, ses yeux gris. Pas un pli dans le costume. Pas un cheveu déplacé. Impeccable, comme toujours. Mais quelque chose — dans la ligne des épaules, dans l’angle de la tête, dans la façon dont ses mains reposaient sur le livre — quelque chose disait la fatigue. L’usure. Le poids d’une décision prise et de ses conséquences qui approchaient.
Caird fit un pas. Puis un autre. Il traversa le hall. Ses chaussures résonnaient sur le marbre — un bruit régulier, presque musical, le bruit d’un homme qui marche droit.
Il s’arrêta devant Volkonski.
Volkonski le regarda. De bas en haut. Lentement. Comme la première fois — ce regard d’une immobilité totale, ce regard qui prenait quelque chose sans qu’on sache quoi. Mais cette fois, il y avait autre chose dans ce regard. Pas de la menace. Pas de la curiosité. Quelque chose que Caird ne put nommer sur le moment mais qu’il nommerait plus tard, des années plus tard, dans le calme de sa maison de Kensington, en y repensant pour la millième fois.
De la reconnaissance.
Un homme reconnaissant un autre homme. Un solitaire reconnaissant un solitaire. Un sentimentaliste reconnaissant un sentimentaliste. Malgré les murs, malgré les blocs, malgré les uniformes et les drapeaux et les idéologies et les dossiers et les écoutes et les filatures et les rapports et les mensonges et les trahisons — malgré tout cela, deux hommes qui, l’espace d’un instant, se voyaient.
— Bonsoir, Monsieur Caird, dit Volkonski.
Sa voix était douce. Comme toujours. Mais vidée de quelque chose — de l’ironie, peut-être, ou de la distance, ou de ce vernis professionnel qui était sa signature. Ce qui restait était nu. Simple. La voix d’un homme qui parle à un autre homme.
— Mars est bientôt fini, dit-il.
La phrase qu’il avait dite la première nuit. Les mêmes mots. Mais le sens avait changé. La première nuit, c’était une menace déguisée en politesse — une façon de dire : je vous vois, je vous surveille, le temps joue pour moi. Ce soir, c’était autre chose. Un constat. Un soulagement, peut-être. Mars est bientôt fini — l’hiver est bientôt fini — cette épreuve est bientôt finie. Pour vous. Pour moi. Pour nous deux.
Caird soutint son regard.
— Bonsoir, Monsieur Volkonski.
Un silence.
— Bonne nuit, dit Volkonski.
Il ne l’arrêta pas.
Pas cette nuit.
Caird traversa le hall. Prit l’escalier — pas l’ascenseur, l’escalier, parce qu’il avait besoin de sentir ses jambes, de compter les marches, de savoir qu’il montait, qu’il s’élevait, qu’il quittait les profondeurs pour retrouver la surface.
Troisième étage. Le couloir. Zinaïda.
Elle était là. Droite. Immobile. Comme toujours. Comme depuis le premier jour. Les mains posées à plat sur le bureau. Les yeux bleus. Le visage de pierre.
Caird s’approcha. Prit sa clef. Et Zinaïda — pour la deuxième fois seulement en trois semaines — parla.
— Spokoïnoï notchi, dit-elle. Bonne nuit.
Et quelque chose dans sa voix — une inflexion, un souffle, un tremblement infime — disait : c’est fait. Je sais. C’est fait.
Caird entra dans la 307. Ferma la porte. S’adossa au battant.
C’était fait.
Les documents étaient dans la malle numéro 7. Sous les costumes de l’acte III. Sous les voiles d’Ophélie. Et demain, et les jours suivants, et les semaines suivantes, les malles resteraient dans les sous-sols du Bolchoï, gardées par Iouri, gardées par la routine, gardées par l’indifférence des bureaucraties qui ne vérifient jamais ce qu’elles ont déjà tamponné. Et quand la tournée serait finie, les malles repartiraient — par le train, par la Finlande, par la mer — vers Londres. Et quelqu’un les ouvrirait. Et quelqu’un trouverait le paquet. Et quelqu’un saurait.
Et quelque part à Moscou, une femme aux yeux verts rentrerait chez elle, dans un appartement qu’il n’avait jamais vu, et aiderait sa fille de douze ans à faire ses devoirs de mathématiques.
Caird se laissa glisser le long de la porte. S’assit par terre. Le parquet était froid sous ses mains. Le Metropol respirait autour de lui — les tuyaux, les murs, les murmures. Et pour la première fois depuis son arrivée à Moscou, Julian Caird pleura.
Pas longtemps. Pas beaucoup. Les Anglais ne pleurent pas beaucoup. Mais assez. Assez pour que quelque chose se vide, se libère, se remette en place. Comme une horloge qu’on a démontée et qu’on remonte, et qui recommence à battre — pas comme avant, pas exactement, mais elle bat, et c’est suffisant.
Dehors, l’horloge du Kremlin sonna une heure. Moscou dormait. La neige fondait.
Mars était bientôt fini.
ÉPILOGUE — AVRIL
Il partit un mardi.
Le premier mardi d’avril. Le ciel était blanc — pas gris, blanc, un blanc lumineux, presque aveuglant, un blanc de page vierge. La neige avait fondu. Pas toute — il en restait des plaques dans les coins d’ombre, le long des murs nord, dans les recoins des parcs où le soleil n’arrivait pas encore. Mais l’essentiel avait disparu. Les trottoirs étaient mouillés, brillants, et dans les flaques d’eau on voyait le reflet du ciel, et le ciel, pour la première fois depuis que Caird était arrivé, ressemblait à un ciel — pas à un couvercle.
La tournée du Royal Shakespeare Company avait commencé quatre jours plus tôt. Hamlet au Bolchoï. Caird avait assisté à la première — au troisième rang, à côté d’un diplomate danois qui ronflait pendant le monologue de l’acte III et de Guivi qui pleurait silencieusement pendant la scène de la mort d’Ophélie. Le public moscovite avait reçu la pièce avec cette intensité particulière des spectateurs russes — un silence absolu pendant la représentation, puis une ovation debout de vingt minutes, avec des fleurs, des cris, des larmes. Les Russes aimaient Hamlet. Ils avaient toujours aimé Hamlet. Parce que Hamlet était un homme qui vivait dans un pays où quelque chose était pourri, et qui le savait, et qui ne pouvait pas le dire, et qui mourait de ne pas pouvoir le dire.
La malle numéro 7 était dans les sous-sols. Intouchée. Anonyme. Les douaniers n’avaient pas fouillé — pourquoi auraient-ils fouillé ? C’étaient des costumes. Du velours. De la soie. Les voiles d’Ophélie. La culture était la meilleure couverture du monde, parce que personne ne soupçonne la beauté.
Caird fit ses valises le matin du départ. La chambre 307 se vida lentement — les costumes dans la penderie, la trousse de toilette dans la salle de bains, le flacon d’eau de cologne de Helen, les livres sur la table de nuit. Chaque objet retiré laissait une trace — un rectangle plus clair sur le bois de l’étagère, un pli dans le couvre-lit, l’empreinte d’une présence qui s’efface. Il y a une mélancolie spécifique aux chambres d’hôtel qu’on quitte — la mélancolie d’un lieu qui vous a contenu pendant un temps et qui, dans quelques heures, contiendra quelqu’un d’autre, et qui ne se souviendra de vous que par ces traces infimes que le prochain occupant ne remarquera pas.
Il descendit sa valise lui-même. Refusa l’aide du porteur. Il avait besoin de ce poids — le poids physique, le poids concret, le poids d’un homme qui emporte ses affaires et qui laisse derrière lui des choses qu’il ne peut pas mettre dans une valise.
Le hall. La dernière traversée. Les colonnes de marbre. Le sol qui brillait. La porte tambour qui tournait, comme elle tournait depuis 1905, sans se soucier de qui entrait et de qui sortait.
Guivi l’attendait à la réception.
Il portait un costume neuf — noir, à revers de soie, une chemise d’un blanc éblouissant. Il avait les yeux rouges. Pas de l’alcool — pas seulement de l’alcool. Autre chose.
— Julian, dit-il.
Il le prit dans ses bras. Une étreinte d’ours, massive, écrasante, qui sentait l’eau de cologne et le tabac et le vin géorgien et quelque chose d’indéfinissable qui était l’odeur de Guivi lui-même — l’odeur d’un homme qui vivait avec une intensité que la plupart des hommes n’atteignent que dans leurs rêves.
— Tu vas me manquer, Anglais, dit-il dans l’oreille de Caird. Toi et ton tweed et ta politesse et ta manie de faire confiance aux gens. Tu vas me manquer terriblement.
Caird serra Guivi en retour. Il ne trouva pas de mots. Les mots étaient insuffisants — comme toujours avec Guivi, les mots étaient en dessous de ce qu’il fallait dire.
Guivi se recula. Fouilla dans sa poche. En sortit une petite bouteille — de la tchatcha, l’eau-de-vie géorgienne, la même qu’ils avaient bue dans le sous-sol de l’Arbat.
— Pour le voyage, dit-il. Et pour les soirs où tu te sentiras seul. Bois un verre et pense à Guivi. Et pense au père de Guivi qui regardait les poules. Et pense à Vakhtang et à ses kvevris. Et pense à Moscou. Et reviens. Reviens un jour.
— Je reviendrai, dit Caird.
Il ne savait pas si c’était vrai. Il ne savait pas si la vie — si Londres, si Whitehall, si les dossiers et les rapports et les conséquences — lui permettrait de revenir. Mais il le dit parce que c’était la chose juste à dire, et parce que les choses justes, même quand elles ne sont pas vraies, ont leur propre vérité.
Mireille n’était pas là.
Elle avait laissé un mot à la réception. Une enveloppe blanche, anonyme, qui rappelait une autre enveloppe — celle de Fenn, le premier jour, la clef de la 418. Caird l’ouvrit dans la voiture, plus tard, à l’abri des regards.
Trois lignes. L’écriture de Mireille — nette, penchée, élégante.
Julian — je ne suis pas venue parce que je ne sais pas dire au revoir. C’est un défaut français. Ou un défaut de femme qui a déjà dit trop d’adieux à trop d’hommes qui partaient. Garde le passeport. On ne sait jamais. Et si tu passes par Paris un jour, ne viens pas me chercher. Je te trouverai.
Pas de signature. Une tache d’encre à la fin — un point final manqué, un stylo resté trop longtemps sur le papier. Un geste involontaire qui disait plus que les mots.
Kettunen était là. Bien sûr. Kettunen était toujours là.
Il serra la main de Caird avec une poigne ferme et un sourire qui, pour une fois, n’était pas le sourire du métronome. Un sourire plus court. Plus vrai. Le sourire d’un homme qui dit adieu à quelqu’un qu’il respecte.
— Bonne route, Julian. La Finlande est toujours là. À sept cents kilomètres. Si jamais.
— Merci, Toivo.
— Pas de quoi. C’est mon métier. Les portes.
Il s’éloigna. Disparut dans le restaurant. Le sourire régulier revint dès qu’il tourna le dos — comme un masque qu’on remet en place. Mais Caird avait vu l’autre sourire. Et cet autre sourire, il le garderait.
Kostia n’était pas au bar. Le bar était fermé à cette heure — le matin, le bar dormait, les bouteilles dormaient, les verres dormaient. Mais en passant devant le comptoir, Caird vit quelque chose. Un verre posé sur le bois sombre. Retourné. Et sous le verre, un bout de papier.
Il le prit. Le déplia.
Un seul mot, en lettres majuscules : MONK.
Round Midnight. Le morceau qui avait tout changé pour Kostia, un soir à Saratov, l’oreille contre le haut-parleur du Rodina. Le morceau qui disait que la liberté existe. Pas le mot. La chose.
Caird glissa le papier dans sa poche. À côté du faux passeport de Mireille. À côté du carnet de Fenn.
Il remonta au troisième. Une dernière fois. Le couloir. La pénombre. Les appliques tamisées.
Zinaïda.
Elle était à son poste. Comme toujours. Comme le premier jour. Les mains posées à plat. Les yeux bleus. Le visage de pierre qui avait survécu à Staline, à la guerre, à tout.
Caird s’approcha. Posa la clef de la chambre 307 sur le bureau. Pour la dernière fois.
— Au revoir, Zinaïda.
Elle le regarda. Longtemps. Plus longtemps que jamais. Et quelque chose passa dans ses yeux — non pas un sourire cette fois, non pas une émotion visible, mais un mouvement, un déplacement dans les profondeurs, comme un poisson qui passe au fond d’un lac très clair.
— Do svidaniya, dit-elle. Au revoir.
Et puis, si bas que Caird dut retenir sa respiration pour l’entendre :
— Vy khoróchi tchelovék.
Il ne comprit pas les mots. Pas sur le moment. Ce n’est que dans l’avion, deux heures plus tard, en les reconstituant de mémoire et en les cherchant dans un dictionnaire de poche acheté à l’aéroport, qu’il trouva leur sens.
Vous êtes un homme bien.
La Volga noire l’attendait devant l’hôtel. Pas la même que celle de l’arrivée — une autre, avec un autre chauffeur, mais les Volga noires étaient interchangeables, comme les jours de mars, comme les fonctionnaires, comme les mensonges. Il monta. La portière claqua. La voiture démarra.
Par la vitre arrière, le Metropol rapetissait. La façade Art nouveau. Les céramiques. La princesse lointaine de Vroubel, les bras ouverts. L’hôtel s’éloignait — ou plutôt, c’était Caird qui s’éloignait, et l’hôtel restait, comme il restait depuis soixante ans, comme il resterait après — paquebot immobile, navire de pierre et de verre et de secrets, ancré dans le centre de Moscou comme un vaisseau qui a renoncé à prendre la mer.
La voiture traversa Moscou.
La ville était méconnaissable. Non pas que les bâtiments aient changé — les mêmes façades, les mêmes avenues, les mêmes statues de bronze. Mais la lumière avait changé. Avril. Le mot seul contenait une promesse. La lumière de Moscou en avril était une lumière de convalescence — pâle, fragile, hésitante, mais lumière quand même, vraie lumière, lumière de soleil et non plus de néon. Les tilleuls du boulevard Tverskoï avaient des bourgeons — minuscules, serrés, comme des poings fermés qui s’apprêtaient à s’ouvrir. Les flaques d’eau de fonte brillaient. Des enfants marchaient vers l’école. Des femmes portaient des fleurs — les premières fleurs, des tulipes, des jonquilles, ramenées Dieu sait d’où, par quel miracle de logistique et de désir, et tenues dans des mains qui semblaient ne pas croire tout à fait à ce qu’elles tenaient.
Cheremetievo. L’aéroport. Le même bâtiment bas, les mêmes halls de béton, la même bureaucratie. Mais en sens inverse — le contrôle des passeports, la douane, la file d’attente. Un douanier examina son passeport — le vrai, le britannique, celui au nom de Julian Edward Caird — avec cette lenteur méthodique qui était la signature de l’administration soviétique, cette façon de tourner chaque page comme si chaque page contenait un piège. Puis le tampon. Le bruit mat du caoutchouc sur le papier. Et le geste — le geste qui disait : vous pouvez partir.
Il pouvait partir.
Dans la salle d’embarquement, il s’assit près d’une fenêtre. La piste était mouillée, brillante. Des avions — des Tupolev, des Ilyushin, des machines soviétiques au fuselage argenté — roulaient lentement vers les pistes de décollage avec la gravité de pachydermes.
Il ne savait pas si la femme du Cygne avait réussi. Il ne savait pas si Irina Andreïevna Soukhanova — dont il ne connaissait pas le nom, dont il ne connaîtrait peut-être jamais le nom — était en sécurité ou en danger ou déjà dans une cellule de la Loubianka. Il ne savait pas si le paquet dans la malle numéro 7 atteindrait Londres ou s’il serait intercepté quelque part entre Moscou et la Finlande, dans un entrepôt, dans un wagon, dans les mains d’un douanier plus consciencieux que les autres.
Il ne savait pas ce que Volkonski avait écrit dans son rapport. Il ne savait pas pourquoi Volkonski ne l’avait pas arrêté. Il ne savait pas si l’homme aux yeux gris, assis dans son fauteuil avec son livre, avait choisi de le laisser passer — et si oui, pourquoi, et à quel prix.
Il ne savait pas si Kostia serait inquiété. Si Zinaïda serait interrogée. Si Iouri le gardien de nuit continuerait à garder ses nuits et ses secrets. Si Guivi chanterait encore longtemps au Bolchoï, avec sa voix de tremblement de terre et son cœur de contrebandier. Si Mireille resterait à Moscou, avec son foulard et sa franchise, à dire des choses dangereuses dans des cantines de formica.
Il ne savait rien de tout cela.
Ce qu’il savait — la seule chose qu’il savait avec certitude — c’est qu’il avait fait quelque chose. Pas une grande chose. Pas une chose héroïque. Une chose humaine. Il avait ouvert une porte. Il avait démonté une horloge et l’avait remontée autrement. Il avait porté un paquet de la taille d’un livre d’un endroit à un autre, et ce geste minuscule, ce geste de dix minutes dans un sous-sol du Bolchoï, contenait peut-être — peut-être — la possibilité d’un monde légèrement différent. Ou peut-être pas. On ne savait jamais. On ne savait jamais rien, à Moscou. On faisait les choses et on espérait.
L’avion décolla.
Moscou bascula sous l’aile — les immeubles, les avenues, les parcs, les boucles de la Moskova, le Kremlin et ses murs rouges, et quelque part dans ce labyrinthe de pierre et de béton et de neige fondante, le Metropol, invisible d’ici, trop petit pour être vu, mais là, toujours là, avec ses murs qui écoutent et ses lustres qui brillent et ses dejournaya qui veillent.
Puis les nuages.
Moscou disparut.
Et Julian Caird, attaché culturel, homme ordinaire, homme qui ne savait pas mentir et qui avait traversé la nuit la plus longue de sa vie sans mentir, Julian Caird ferma les yeux et pensa à une phrase que quelqu’un avait dite — Philby, peut-être, rapportée par quelqu’un d’autre, murmurée dans un hall d’hôtel ou dans un appartement trop chaud ou dans un sous-sol enfumé de l’Arbat :
Les sentimentaux sont les meilleurs espions, parce qu’ils ont quelque chose à perdre.
Il avait quelque chose à perdre. Il avait toujours eu quelque chose à perdre. Et c’était pour cela qu’il avait fait ce qu’il avait fait — non pas malgré la peur, mais avec elle, en elle, à travers elle.
L’avion montait. Le soleil apparut au-dessus des nuages — un soleil d’avril, jaune, rond, plein, un soleil qui n’avait rien de russe et rien d’anglais, un soleil qui appartenait à tout le monde et à personne.
Caird ouvrit les yeux. Regarda la lumière.
Et quelque part en dessous, sous les nuages, sous la neige qui fondait, sous les murs et les secrets et les silences, Moscou continuait.
FIN
