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L’hor­lo­ger de Mos­cou — Par­tie 4

L’hor­lo­ger de Mos­cou — Par­tie 4

L’hor­lo­ger de
Mos­cou

L’hor­lo­ger de Moscou

Par­tie 4

CHA­PITRE 11 — LE CHOIX

Cinq jours.

Caird les vécut comme on vit les der­niers jours avant une opé­ra­tion chi­rur­gi­cale — avec une luci­di­té exces­sive, une atten­tion maniaque aux détails, et le sen­ti­ment que chaque geste, chaque conver­sa­tion, chaque repas pou­vait être le der­nier d’une série dont on ne connais­sait pas la lon­gueur. Il se sur­prit à regar­der les choses dif­fé­rem­ment. La ver­rière du res­tau­rant, le matin, avec ses vitraux qui fil­traient la lumière de mars — il la regar­dait comme un homme qui dit adieu à une cathé­drale. Le visage de Zinaï­da à son poste — il le regar­dait comme on regarde un visage qu’on veut gra­ver dans sa mémoire pour les jours où la mémoire sera tout ce qui restera.

Il conti­nuait son tra­vail. Les malles arri­vèrent le 25, comme pré­vu — douze caisses de bois cer­clées de métal, estam­pillées ROYAL SHA­KES­PEARE COM­PA­NY en lettres blanches, déchar­gées sur le quai de la gare de Lenin­grad par des manu­ten­tion­naires qui fumaient des papi­ro­sa et juraient en russe avec une créa­ti­vi­té qui impres­sion­na même le chauf­feur. Caird super­vi­sa le trans­fert vers le Bol­choï. Il véri­fia les caisses. Il comp­ta les numé­ros. La malle numé­ro 7 — Cos­tumes Acte III — était là, au milieu des autres, iden­tique, ano­nyme. Il la tou­cha en pas­sant. Le bois était froid sous sa paume. Rien ne la dis­tin­guait. C’é­tait une malle par­mi les malles, un conte­neur par­mi les conte­neurs. Et pour­tant, en la tou­chant, Caird sen­tit battre quelque chose — une pul­sa­tion, un poten­tiel, comme si la malle elle-même savait ce qu’elle allait porter.

C’é­tait absurde, bien sûr. Les malles ne savent rien. Mais Mos­cou ren­dait tout le monde un peu fou, et la folie de Caird consis­tait à prê­ter de l’in­ten­tion aux objets — aux clefs, aux car­nets, aux malles — comme si le monde inani­mé par­ti­ci­pait au com­plot et avait choi­si son camp.

Le soir du 26 — deux jours avant — il dîna sous la verrière.

Gui­vi était là. Mireille était là. Ket­tu­nen, pour une fois, n’é­tait pas là — par­ti à Hel­sin­ki pour affaires, avait-il dit, et Caird se deman­da si ces affaires étaient des affaires de bois et de papier ou des affaires d’une autre nature, et si la porte fin­lan­daise que Ket­tu­nen lui avait pro­po­sée était encore ouverte, là-bas, à sept cents kilo­mètres, comme un plan B qui atten­dait patiem­ment qu’on ait besoin de lui.

Le dîner fut étrange. Pas par ce qui se dit — les conver­sa­tions furent légères, presque gaies, Gui­vi racon­tait l’his­toire d’un bary­ton du Bol­choï qui avait oublié ses paroles au milieu d’un aria et qui avait impro­vi­sé en géor­gien, ce que per­sonne dans le public n’a­vait remar­qué parce que per­sonne dans le public ne par­lait géor­gien. Mireille riait. Les ser­veurs allaient et venaient avec leurs pla­teaux char­gés de zakous­ki. La ver­rière était noire au-des­sus d’eux, le ciel de mars invi­sible, et les lustres fai­saient leur tra­vail de lustres — trans­for­mer la nuit en or.

Non, ce qui était étrange, c’é­tait le silence entre les mots. Les regards. Les pauses. Comme si cha­cun des trois savait quelque chose que les deux autres savaient aus­si, et que per­sonne ne nom­mait, et que cette chose innom­mée flot­tait au-des­sus de la table comme un fan­tôme poli qui atten­dait qu’on le présente.

Après le dîner, Gui­vi pro­po­sa une marche.

— Mar­cher ? dit Caird. Il est onze heures du soir.

— Et alors ? Les meilleurs pas sont ceux qu’on fait après onze heures. Les rues sont vides. La ville se tait. On entend enfin ce qu’elle dit vraiment.

Ils sor­tirent. Mireille res­ta — elle avait un câble à rédi­ger pour l’am­bas­sade, dit-elle, mais en les regar­dant par­tir, son visage eut une expres­sion que Caird ne lui connais­sait pas. Une expres­sion de quel­qu’un qui regarde deux per­sonnes s’é­loi­gner et qui ne sait pas si elle les rever­ra ensemble.

Mos­cou noc­turne. Le froid avait recu­lé — pas vain­cu, recu­lé, il était encore là, tapi dans les ombres et les ruelles, mais il avait per­du sa mor­sure de loup. L’air avait une dou­ceur rela­tive — rela­tive à Mos­cou, c’est-à-dire qu’on ne ris­quait plus d’en­ge­lure en dix minutes, seule­ment en vingt. Des flaques d’eau de fonte brillaient sur les trot­toirs. La neige, dans les parcs et le long des bou­le­vards, avait cette tex­ture gra­nu­leuse de vieille neige qui va bien­tôt mou­rir — pas encore de l’eau, plus vrai­ment de la glace, quelque chose entre les deux, une matière en tran­si­tion, comme tout le reste.

Ils mar­chèrent vers le jar­din Alexandre, le long des murs du Kremlin.

Les murs rouges, la nuit, étaient noirs. Les tours se décou­paient contre le ciel — un ciel qui, pour la pre­mière fois depuis l’ar­ri­vée de Caird, mon­trait des étoiles. Quelques-unes seule­ment, pâles, hési­tantes, comme des invi­tés qui arrivent en avance à une fête et qui ne savent pas encore si elles sont les bien­ve­nues. Mais elles étaient là. Et leur pré­sence chan­geait tout — le ciel n’é­tait plus un cou­vercle, il était un espace, une pro­fon­deur, une pro­messe de quelque chose au-delà du gris.

Gui­vi mar­chait en silence. C’é­tait si inha­bi­tuel que Caird, pen­dant les cinq pre­mières minutes, véri­fia dis­crè­te­ment que c’é­tait bien Gui­vi à côté de lui et non un sosie muet envoyé par quelque obs­cure agence pour le déstabiliser.

— Julian, dit enfin Guivi.

— Oui.

— Je ne vais pas vous deman­der ce que vous allez faire. Je ne veux pas le savoir. Si je le sais, je devrai choi­sir entre le dire et ne pas le dire, et les deux choix me coû­te­ront quelque chose que je n’ai pas envie de payer.

Ils mar­chèrent encore. Le gra­vier du jar­din cris­sait sous leurs pas. Au-des­sus d’eux, les murs du Krem­lin s’é­le­vaient comme une falaise — vingt mètres de brique, sept cents ans d’his­toire, et der­rière ces murs, quelque part dans un bureau ou un cou­loir ou une chambre à cou­cher, un homme ou des hommes qui déci­daient du sort de mil­lions d’autres hommes sans jamais sor­tir de cette enceinte.

— Mais je vais vous racon­ter une his­toire, dit Gui­vi. L’his­toire de mon oncle Vakh­tang. Mon oncle Vakh­tang vivait à Tbi­lis­si et il fai­sait du vin. Le meilleur vin de Géor­gie — ce qui veut dire le meilleur vin du monde, mais je suis par­tial. Vakh­tang avait une vigne sur les col­lines au-des­sus de la ville, et chaque automne il récol­tait le rai­sin et le pres­sait dans des kve­vris — ces grandes jarres d’ar­gile qu’on enterre dans le sol. C’est la méthode ancienne, la méthode géor­gienne, qui date de huit mille ans. Huit mille ans, Julian. Quand les Anglais vivaient encore dans des grottes, les Géor­giens fai­saient du vin.

Un sou­rire dans la voix. Le fan­tôme de la jovia­li­té habi­tuelle — mais assour­di, conte­nu, comme un orchestre qui joue pianissimo.

— Un jour, en 1947, un fonc­tion­naire du Par­ti est venu voir Vakh­tang. Il lui a dit : cama­rade, vos kve­vris sont archaïques. La pro­duc­tion sovié­tique moderne uti­lise des cuves en acier. Vous devez aban­don­ner vos kve­vris et uti­li­ser les cuves. C’est un ordre. Vakh­tang a regar­dé le fonc­tion­naire. Il a regar­dé ses kve­vris. Il a regar­dé le ciel. Et il a dit : non.

Gui­vi s’ar­rê­ta de marcher.

— Non. C’est tout. Un mot. Le mot le plus dan­ge­reux de la langue russe — plus dan­ge­reux que n’im­porte quel juron, n’im­porte quelle insulte, n’im­porte quel blas­phème. Non. Le fonc­tion­naire est deve­nu blanc. Per­sonne ne disait non. Pas en 1947. Pas à un fonc­tion­naire du Par­ti. Dire non, c’é­tait invi­ter la mort à dîner.

Ils étaient arrê­tés au pied d’une tour du Krem­lin. L’é­toile rouge au som­met brillait fai­ble­ment — un rubis dans la nuit.

— Et qu’est-il arri­vé ? dit Caird.

— Rien. Vakh­tang a conti­nué à faire son vin dans ses kve­vris. Le fonc­tion­naire n’est jamais reve­nu. Peut-être qu’il a été muté. Peut-être qu’il est mort. Peut-être qu’il a com­pris que cer­taines choses sont plus anciennes que les ordres et qu’on ne peut pas les détruire avec un tam­pon et un for­mu­laire. Vakh­tang a fait du vin jus­qu’à l’âge de quatre-vingt-sept ans. Il est mort dans sa vigne, un matin d’oc­tobre, pen­dant les ven­danges. Assis contre un kve­vri. Le soleil sur le visage. C’est la meilleure mort que j’aie jamais enten­du raconter.

Gui­vi se tour­na vers Caird. Son visage, dans la lumière pâle des réver­bères, avait per­du toute trace de jovia­li­té. Ce qui res­tait était nu — le visage d’un homme qui avait sur­vé­cu à la ter­reur, à la honte, au com­pro­mis, et qui por­tait tout cela comme on porte un man­teau trop lourd qu’on ne peut pas enle­ver parce qu’il fait trop froid dehors.

— Dans la vie, dit-il, il y a ceux qui chantent et ceux qui regardent. Moi, j’ai chan­té. J’ai chan­té pour le sys­tème, j’ai chan­té pour les géné­raux, j’ai chan­té pour les comi­tés et les com­mis­sions et les céré­mo­nies. J’ai chan­té parce que c’est ce que je sais faire, et parce que chan­ter me gar­dait en vie, et parce que je suis lâche — oui, lâche, ne me regar­dez pas avec ces yeux, la lâche­té n’est pas un péché quand c’est le prix de la survie.

Sa voix était des­cen­due d’un ton. La basse pro­fonde vibrait dans l’air froid comme un violoncelle.

— Mais Vakh­tang, lui, n’a pas chan­té. Vakh­tang a dit non. Et Vakh­tang est mort heureux.

Il posa sa main sur l’é­paule de Caird. Une main lourde, chaude, qui pesait comme une bénédiction.

— Toi, Julian — vous avez regar­dé assez long­temps. Main­te­nant il faut choi­sir. Chan­ter ou dire non. Je ne vous dirai pas lequel est le bon choix, parce que je ne le sais pas. Mais je sais ceci : quel que soit le choix, il faut le faire debout. Pas à genoux. Pas en cou­rant. Debout. Comme Vakh­tang devant son kvevri.

Il reti­ra sa main. Reprit la marche. Et après dix pas de silence, le masque revint — d’un coup, comme un rideau de théâtre qui tombe — et Gui­vi recom­men­ça à par­ler, de l’o­pé­ra, d’un sopra­no qu’il avait aimé à Naples, d’un res­tau­rant de Tbi­lis­si où le khin­ka­li était si bon qu’il fal­lait pleu­rer en le man­geant, et Caird le lais­sa par­ler, parce que le bavar­dage de Gui­vi, après ce qu’il venait de dire, était un acte de géné­ro­si­té — le bruit après le signal, le baume après la brûlure.

Ils ren­trèrent au Metro­pol vers minuit.

Mireille les atten­dait dans le hall. Elle n’a­vait pas rédi­gé de câble. Elle les atten­dait, c’est tout, assise dans un fau­teuil — pas celui de Vol­kons­ki, un autre, plus près de l’en­trée — avec un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas.

Gui­vi mon­ta. L’as­cen­seur grin­ça. Caird et Mireille res­tèrent seuls dans le hall, dans le cercle de lumière du der­nier lustre.

— Assieds-toi, dit-elle.

Caird s’as­sit.

— Tu vas le faire, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

Elle hocha la tête. Len­te­ment. Ses yeux étaient secs — par­fai­te­ment secs — mais quelque chose dans son visage disait que la séche­resse était un effort, une dis­ci­pline, un choix de ne pas lais­ser l’eau monter.

— Je ne peux pas t’ai­der, dit-elle. Tu le sais. Je suis fran­çaise. Si je suis impli­quée, c’est un inci­dent diplo­ma­tique entre trois pays au lieu de deux. Mon ambas­sa­deur me ferait rapa­trier dans l’heure. Et je ne te serais d’au­cune uti­li­té depuis Paris.

— Je sais.

— Mais je peux faire une chose.

Elle ouvrit son sac. En sor­tit un objet — petit, rec­tan­gu­laire, enve­lop­pé dans un mou­choir de soie. Elle le posa sur la table basse entre eux.

— Ouvre.

Caird ouvrit le mou­choir. À l’in­té­rieur, un pas­se­port. Fran­çais. Au nom de Michel Dar­ras. La pho­to­gra­phie était celle de Caird — prise quand, com­ment, il ne le sau­rait jamais — avec des lunettes à mon­ture noire qu’il ne por­tait pas et une mous­tache des­si­née avec un soin qui tra­his­sait la main d’un professionnel.

— Où avez-vous —

— Ne pose pas de ques­tions dont tu ne veux pas entendre la réponse. C’est la règle numé­ro un. Si les choses tournent mal — si tu as besoin de quit­ter l’hô­tel, de quit­ter Mos­cou, de deve­nir quel­qu’un d’autre pen­dant quelques heures — tu as ça. Ce n’est pas par­fait. Ça ne tien­drait pas devant un contrôle appro­fon­di. Mais pour pas­ser une porte, prendre un taxi, gagner du temps — ça suffira.

Caird regar­da le pas­se­port. Michel Dar­ras. Un Fran­çais à lunettes et mous­tache. Un homme qui n’exis­tait pas.

— Pour­quoi ? dit-il.

Mireille le regar­da. Et dans ses yeux — ces yeux vifs, mor­dants, qui voyaient tout et ne lais­saient rien pas­ser — quelque chose céda. Pas une larme. Pas un trem­ble­ment. Quelque chose de plus dis­cret. Un aveu.

— Parce que Dou­glas est par­ti. Dou­glas est par­ti et je n’ai pas pu l’empêcher et je n’ai pas pu l’ai­der et je suis res­tée ici avec un mot de trois lignes et le sou­ve­nir d’un homme que j’ai­mais et qui a choi­si de vivre plu­tôt que de res­ter. Je ne le lui reproche pas. Vivre est un choix hono­rable. Mais toi, tu restes. Et quel­qu’un qui reste mérite qu’on lui donne au moins une porte de sor­tie, même si cette porte est un faux pas­se­port dans un mou­choir de soie.

Elle se leva. Lis­sa sa jupe. Renoua son fou­lard — ce geste fran­çais, cette élé­gance méca­nique qui fonc­tion­nait même à minuit, même au cœur de la peur.

— Bonne nuit, Julian. Et le 28 — sois pru­dent. Sois pru­dent comme tu ne l’as jamais été. Sois pru­dent comme un homme qui a quelque chose à retrou­ver de l’autre côté.

Elle mon­ta. L’as­cen­seur grin­ça une seconde fois. Caird res­ta seul dans le hall.

Le der­nier lustre brillait. Le sol de marbre réflé­chis­sait sa lumière — un cercle doré sur du blanc, comme une auréole posée par terre. Et Caird, assis dans ce cercle, tenait dans sa main gauche un faux pas­se­port fran­çais et dans sa poche droite le car­net d’un homme qui avait fui, et il pen­sa — avec une clar­té qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’il avait connu, une clar­té de cris­tal, une clar­té de nuit étoi­lée au-des­sus du Krem­lin — que pour la pre­mière fois de sa vie, il savait exac­te­ment qui il était.

Pas un espion. Pas un héros. Pas un fonc­tion­naire. Pas une pièce sur un échiquier.

Un homme.

Un homme qui avait peur et qui allait le faire quand même. Un homme qui ne savait pas men­tir et qui allait tra­ver­ser la nuit la plus dan­ge­reuse de sa vie sans men­tir, sans tri­cher, sans deve­nir quel­qu’un d’autre. Un homme ordi­naire — comme son dos­sier le disait, comme Vol­kons­ki l’a­vait noté, comme le monde entier le croyait — un homme ordi­naire qui allait faire une chose extra­or­di­naire, non pas parce qu’il était cou­ra­geux, mais parce qu’une femme avait une fille de douze ans qui aimait les mathé­ma­tiques, et que cette rai­son-là, cette rai­son minus­cule, cette rai­son qui ne tien­drait pas dans un rap­port de ren­sei­gne­ment ni dans un câble diplo­ma­tique ni dans un cours d’his­toire, cette rai­son-là suffisait.

Il mon­ta. Troi­sième étage. Cou­loir de pénombre.

Zinaï­da était à son poste.

Il s’ap­pro­cha. Prit sa clef. Et sans savoir pour­quoi — sans cal­cul, sans rai­son, par un ins­tinct qui venait d’un endroit plus pro­fond que la pen­sée — il dit :

— Spas­si­bo, Zinaï­da. Za vsio.

Mer­ci, Zinaï­da. Pour tout.

Les trois der­niers mots en russe — za vsio — il les avait appris en secret, le matin même, en deman­dant à Kos­tia com­ment on disait pour tout en russe. Trois syl­labes. Un cadeau minus­cule. Une reconnaissance.

Zinaï­da ne sou­rit pas. Pas cette fois. Ce qu’elle fit était autre chose — elle hocha la tête, d’un mou­ve­ment lent, grave, céré­mo­nieux, un hoche­ment de tête qui res­sem­blait à un salut. Le salut qu’on adresse à quel­qu’un qui part pour un voyage dont on ne sait pas s’il revien­dra. Le salut des femmes russes — ces femmes qui ont pas­sé leur vie à regar­der des hommes par­tir et à espé­rer qu’ils reviendraient.

— Spo­koï­noï not­chi, dit-elle. Bonne nuit.

Et c’é­tait la pre­mière fois qu’elle lui sou­hai­tait bonne nuit.

Caird entra dans la 307. Fer­ma la porte. S’al­lon­gea. Et le som­meil — ce som­meil lourd, pro­fond, des hommes qui ont choi­si — vint immé­dia­te­ment, comme un ami qui atten­dait depuis long­temps qu’on lui ouvre la porte.

Demain, le 27. Répé­ti­tions au Bol­choï. Rou­tine. Normalité.

Après-demain, le 28.

La malle numé­ro 7.

La nuit.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI VI

Le nom arri­va à seize heures.

Un cour­sier — un jeune homme en uni­forme dont le visage disait qu’il ne savait pas ce qu’il por­tait et qu’il ne vou­lait pas le savoir — posa l’en­ve­loppe sur le bureau de Vol­kons­ki et repar­tit sans un mot. Vol­kons­ki regar­da l’en­ve­loppe. Tam­pon du ser­vice d’i­den­ti­fi­ca­tion. Men­tion CONFI­DEN­TIEL en lettres rouges. Le papier était épais, rigide, le genre de papier que l’ad­mi­nis­tra­tion sovié­tique réser­vait aux choses qui comp­taient — les pro­mo­tions, les condam­na­tions, les identités.

Il ouvrit.

Deux pho­to­gra­phies agra­fées à une fiche. Les pho­to­gra­phies étaient meilleures que les pré­cé­dentes — prises de plus près, avec un appa­reil plus per­for­mant, lors du second ren­dez-vous au café du Cygne. Le visage de la femme y appa­rais­sait avec une net­te­té qui la ren­dait sou­dain réelle — non plus un fan­tôme, non plus une ombre, mais une per­sonne. Des pom­mettes hautes. Des yeux clairs sur la pho­to noir et blanc — verts, avait noté l’agent de sur­veillance, verts comme ceux d’un chat. Des che­veux tirés en arrière. Un visage sans maquillage, sans orne­ment, un visage qui ne cher­chait pas à plaire mais qui, par sa seule archi­tec­ture, sa seule gra­vi­té, rete­nait le regard.

La fiche.

SOU­KHA­NO­VA, Iri­na Andreïev­na. Née le 3 mai 1922, Lenin­grad. Père : Andreï Vla­di­mi­ro­vitch Sou­kha­nov, pro­fes­seur de phy­sique à l’U­ni­ver­si­té de Lenin­grad, arrê­té en 1938, décé­dé en déten­tion (camp de Vor­kou­ta), réha­bi­li­té en 1956. Mère : Nata­lia Ser­gueïev­na Sou­kha­no­va née Kor­sak, décé­dée en 1942 (siège de Lenin­grad). For­ma­tion : facul­té de phy­sique, Uni­ver­si­té de Mos­cou, 1945. Doc­to­rat, 1949. Affec­ta­tion actuelle : Ins­ti­tut de recherche n°——

Vol­kons­ki ces­sa de lire.

Il connais­sait cet ins­ti­tut. Tout le monde au Direc­toire connais­sait cet ins­ti­tut — ou plu­tôt, tout le monde savait que cet ins­ti­tut exis­tait et que sa seule men­tion dans une conver­sa­tion suf­fi­sait à faire bais­ser les voix d’un ton. Un ins­ti­tut de recherche nucléaire. Pas le plus grand, pas le plus célèbre — pas Arza­mas-16, pas la cité fer­mée où les bombes pre­naient forme — mais un ins­ti­tut satel­lite, spé­cia­li­sé dans les cal­culs, les simu­la­tions, les modé­li­sa­tions théo­riques. Un ins­ti­tut où tra­vaillaient des phy­si­ciens, des mathé­ma­ti­ciens, des gens dont le cer­veau était clas­sé secret d’État.

Iri­na Andreïev­na Sou­kha­no­va. Phy­si­cienne. Fille d’un homme mort au Gou­lag. Mère morte pen­dant le siège de Leningrad.

Vol­kons­ki repo­sa la fiche.

Il com­pre­nait main­te­nant. Il com­pre­nait tout — non pas les détails de l’o­pé­ra­tion, pas encore, pas les malles ni les doubles fonds ni les gar­diens de nuit, mais l’es­sen­tiel. Le pour­quoi. Cette femme dont le père avait été broyé par le sys­tème et dont la mère était morte de faim dans une ville assié­gée — cette femme avait déci­dé, un jour, de rendre les coups. Pas par vio­lence. Pas par ven­geance. Par la seule arme qu’elle pos­sé­dait — son intel­li­gence. Ses connais­sances. Les chiffres, les sché­mas, les don­nées qu’elle por­tait dans sa tête et qu’elle avait déci­dé de don­ner à l’autre côté, non pas par amour de l’autre côté mais par dégoût du sien.

Vol­kons­ki connais­sait ce dégoût. Il le por­tait en lui comme un organe sup­plé­men­taire — logé quelque part entre le cœur et l’es­to­mac, un organe qui ne ser­vait à rien sauf à pro­duire de la bile et de la luci­di­té. Le dégoût de ser­vir un sys­tème qui avait tué son père. Le dégoût de por­ter un uni­forme dont les bou­tons étaient faits avec le métal fon­du des chaînes d’autres hommes. Le dégoût — et c’é­tait le plus dif­fi­cile à sup­por­ter — de ne rien faire.

Iri­na Sou­kha­no­va, elle, fai­sait quelque chose.

Il allu­ma une ciga­rette. Pas une Belo­mor­ka­nal — une Dun­hill, une des ciga­rettes de contre­bande que Ket­tu­nen four­nis­sait, avec leur tabac blond et leur filtre et leur goût de quelque chose de propre, de net, de libre. Il fuma en regar­dant la fiche. Le visage de la femme sur la pho­to­gra­phie le regar­dait en retour — ces yeux verts sur le papier gris, cette intel­li­gence nue, cette absence totale de peur visible qui était soit du cou­rage soit de la rési­gna­tion soit les deux.

Une fille. La fiche men­tion­nait une fille. Sou­kha­no­va, Katia Igo­riev­na, née en 1951. Douze ans. Sco­la­ri­sée à l’é­cole n°47 du dis­trict de Léningrad.

Douze ans.

Vol­kons­ki écra­sa sa cigarette.

Il prit une feuille de papier. Son sty­lo — un Par­ker, anglais, un autre luxe qu’il s’au­to­ri­sait, parce que les sty­los sovié­tiques étaient une insulte à l’é­cri­ture et que Vol­kons­ki, quoi qu’il fît, le fai­sait avec un ins­tru­ment digne de l’acte.

Rap­port au Géné­ral Orlov. Objet : iden­ti­fi­ca­tion de l’agent « Cygne ».

Il écri­vit.

Le sujet a été iden­ti­fié comme SOU­KHA­NO­VA, Iri­na Andreïev­na, phy­si­cienne, affec­tée à l’Ins­ti­tut de recherche n°——. L’a­na­lyse des don­nées de sur­veillance confirme des contacts régu­liers avec le sujet CAIRD via un point de ren­dez-vous situé bou­le­vard Malaya Bron­naya. La nature des docu­ments sus­cep­tibles d’être trans­mis est de classification——

Il s’ar­rê­ta.

Posa le stylo.

Relut ce qu’il avait écrit.

C’é­tait un bon rap­port. Pro­fes­sion­nel. Com­plet. Le genre de rap­port qui met­tait en mou­ve­ment une machine — la machine des arres­ta­tions, des inter­ro­ga­toires, des pro­cès à huis clos, des sen­tences pro­non­cées dans des salles sans fenêtre. La machine qui avait broyé le père de Sou­kha­no­va. La machine qui avait broyé le père de Vol­kons­ki. La même machine. Les mêmes murs. Les mêmes salles. Peut-être les mêmes juges — vieux main­te­nant, mais tou­jours en poste, parce que les juges sovié­tiques ne mou­raient jamais vrai­ment, ils se trans­met­taient de géné­ra­tion en géné­ra­tion comme une mala­die héréditaire.

Si Vol­kons­ki remet­tait ce rap­port, Iri­na Sou­kha­no­va serait arrê­tée dans les vingt-quatre heures. Son appar­te­ment serait fouillé. Ses docu­ments sai­sis. Sa fille — Katia, douze ans, école n°47 — serait inter­ro­gée, peut-être pla­cée en ins­ti­tu­tion, peut-être confiée à l’É­tat, peut-être oubliée dans le sys­tème comme des mil­liers d’autres enfants de traîtres avaient été oubliés avant elle.

Et Caird serait arrê­té aus­si. Décla­ré per­so­na non gra­ta. Expul­sé, pro­ba­ble­ment — les Bri­tan­niques n’é­taient pas des citoyens sovié­tiques, on ne les envoyait pas au Gou­lag, on les ren­voyait chez eux avec une note diplo­ma­tique et un inci­dent que les jour­naux du monde entier com­men­te­raient pen­dant trois jours avant de pas­ser à autre chose.

Caird sur­vi­vrait. Sou­kha­no­va, non.

Vol­kons­ki se leva. Mar­cha jus­qu’à la fenêtre. Pour la pre­mière fois en onze ans, il regar­da la cour.

La cour de la Lou­bian­ka. Un rec­tangle de béton enca­dré par les murs du bâti­ment — quatre étages de fenêtres aveugles, de briques jau­nâtres, de gout­tières rouillées. Un sol gris, lisse, sans arbre, sans banc, sans rien. Un espace vide. Mais pas vide de mémoire. Cet espace avait été un lieu d’exé­cu­tion. Pen­dant les années trente, pen­dant les années qua­rante. Des hommes et des femmes avaient été ame­nés ici, dans cette cour, et ils n’en étaient pas res­sor­tis. Le sol avait été net­toyé. Les murs avaient été repeints. Mais le lieu se sou­ve­nait. Les lieux se sou­viennent tou­jours. C’est leur malé­dic­tion et leur dignité.

Son père avait peut-être été là.

Niko­laï Andreïe­vitch Vol­kons­ki. Arrê­té un mar­di. Cinq heures du matin. Trans­fé­ré — où ? Ici, peut-être. À la Lou­bian­ka. Dans ce bâti­ment où son fils, qua­rante ans plus tard, avait un bureau avec une fenêtre qu’il ne regar­dait jamais.

Jus­qu’à aujourd’hui.

Vol­kons­ki retour­na à son bureau. Prit la feuille. La relut.

Puis il la déchira.

Len­te­ment. Métho­di­que­ment. En lanières d’a­bord, puis en petits car­rés, puis en confet­tis. Il les ras­sem­bla dans le cen­drier de bronze — le cen­drier du colo­nel Rich­kov, cet homme dont le nom avait été effa­cé de tous les orga­ni­grammes — et y mit le feu avec son bri­quet. Le papier brû­la vite. Une flamme courte, jaune, qui consu­ma les mots et le nom de Sou­kha­no­va et le numé­ro de l’ins­ti­tut et le mot clas­si­fi­ca­tion et tout le reste. Il ne res­ta que de la cendre. Une poudre grise, légère, qui res­sem­blait à de la neige de mars.

Il prit une autre feuille.

Rap­port au Géné­ral Orlov. Objet : sujet CAIRD — mise à jour opérationnelle.

La sur­veillance du sujet CAIRD se pour­suit confor­mé­ment à la recom­man­da­tion B (main­tien de l’ob­ser­va­tion active). Le sujet conti­nue ses acti­vi­tés offi­cielles de pré­pa­ra­tion de la tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny. Les contacts avec l’agent non iden­ti­fié du point de ren­dez-vous n’ont pas repris depuis la der­nière occur­rence. L’i­den­ti­fi­ca­tion de l’agent est en cours mais n’a pas encore abou­ti. Le ser­vice d’i­den­ti­fi­ca­tion signale que les pho­to­gra­phies dis­po­nibles sont de qua­li­té insuf­fi­sante pour une cor­res­pon­dance fiable dans les fichiers.

Men­songe.

Chaque mot. Chaque phrase. Un men­songe construit avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger — un hor­lo­ger, oui, comme Caird, comme cet Anglais qui démon­tait les choses, sauf que Vol­kons­ki, lui, les mon­tait. Il mon­tait un méca­nisme de faux — un rap­port qui ne dirait rien, qui ferait gagner du temps, qui lais­se­rait Sou­kha­no­va dans l’ombre et Caird dans la lumière et la machine dans l’i­gno­rance, quelques jours de plus, quelques heures de plus, le temps que l’o­pé­ra­tion se fasse ou ne se fasse pas.

C’é­tait une trahison.

Pas une micro-tra­hi­son cette fois. Pas un mil­li­mètre de dévia­tion. Un kilo­mètre. Un gouffre. Le genre de tra­hi­son qui, si elle était décou­verte, le mène­rait exac­te­ment là où son père avait été mené — dans une cour, der­rière des murs, dans le silence.

Vol­kons­ki signa le rap­port. Glis­sa la fiche de Sou­kha­no­va dans le dos­sier — non pas le dos­sier offi­ciel, qui irait à Orlov, mais un second dos­sier, per­son­nel, qu’il gar­dait dans le tiroir fer­mé à clef de son bureau. Le tiroir conte­nait d’autres choses — un pas­se­port péri­mé, une pho­to­gra­phie de son père en uni­forme du régi­ment Semio­novs­ki, et un exem­plaire du Requiem d’A­kh­ma­to­va, l’é­di­tion clan­des­tine, tapée à la machine, reliée à la main.

Il ran­gea la fiche à côté du Requiem. Fer­ma le tiroir. Tour­na la clef.

Et je prie non pour moi seule, mais pour tous ceux qui se tenaient là avec moi.

Le télé­phone sonna.

— Vol­kons­ki ? Ici Orlov. Votre rap­port sur l’Anglais.

— Il sera sur votre bureau dans une heure, cama­rade général.

— Il me le faut main­te­nant. Le 28, il y a un évé­ne­ment au Bol­choï — une récep­tion pour la délé­ga­tion du RSC. Je veux savoir si votre Anglais va faire quelque chose de stupide.

— Mon éva­lua­tion est qu’il ne fera rien de stu­pide, cama­rade géné­ral. C’est un fonc­tion­naire. Un homme ordinaire.

Un silence. Le silence d’Or­lov — dif­fé­rent de celui de Vol­kons­ki, plus lourd, plus ani­mal, le silence d’un homme qui réflé­chit avec son esto­mac plu­tôt qu’a­vec son cerveau.

— Ordi­naire. Vous en êtes sûr.

— Autant qu’on puisse l’être.

— Bien. Ne le per­dez pas de vue. Si quoi que ce soit change — quoi que ce soit — je veux le savoir immé­dia­te­ment. Pas de bavures, Ser­gueï Niko­laïe­vitch. Le mot est venu d’en haut. Pas de bavures.

La ligne coupa.

Pas de bavures.

Vol­kons­ki rac­cro­cha. Res­ta assis. Le cen­drier de bronze fumait encore — un filet de fumée grise mon­tait des cendres du pre­mier rap­port, le rap­port vrai, le rap­port détruit, et cette fumée avait quelque chose de sacré, quelque chose d’un encens brû­lé devant un autel invisible.

Il venait de trahir.

Pour la pre­mière fois de sa car­rière. Pour la pre­mière fois de sa vie. Lui, Ser­gueï Niko­laïe­vitch Vol­kons­ki, offi­cier du Deuxième Direc­toire prin­ci­pal du KGB, fils d’un homme mort au Gou­lag, por­teur d’un nom aris­to­cra­tique dans un pays qui avait abo­li l’a­ris­to­cra­tie, lec­teur d’A­kh­ma­to­va et de le Car­ré et de Sha­kes­peare, buveur de whis­ky chez Phil­by, fumeur de Dun­hill dans un bureau de la Lou­bian­ka — lui venait de choisir.

Pas de choi­sir l’Ouest. Pas de choi­sir l’An­gle­terre. Pas de choi­sir Caird.

De choi­sir Katia Sou­kha­no­va. Douze ans. École n°47. Pre­mière de sa classe en mathématiques.

Il se leva. Enfi­la son man­teau. Sor­tit de la Lou­bian­ka par la porte laté­rale. Four­kas­sovs­ki per­eou­lok. Le soir tom­bait sur Mos­cou — pas le gris habi­tuel, pas le cou­vercle de nuages. Un ciel ouvert. Des nuages roses à l’ouest, au-des­sus de l’Ar­bat, éclai­rés par un soleil qu’on ne voyait pas mais qui était là, der­rière l’ho­ri­zon, qui lut­tait, qui insis­tait, qui n’a­vait pas renoncé.

Mars finis­sait.

Demain, le 28. La nuit.

Vol­kons­ki mar­cha vers le métro. Dans sa poche, le rap­port men­son­ger, propre, signé, prêt à être remis. Dans son tiroir, à la Lou­bian­ka, la fiche de Sou­kha­no­va dor­mait à côté du Requiem.

Et dans sa poi­trine — quelque part entre le cœur et cet organe sup­plé­men­taire qu’il appe­lait le dégoût — quelque chose de nou­veau. Quelque chose de léger. Quelque chose qui res­sem­blait, si on ne regar­dait pas de trop près, si on ne le nom­mait pas, si on le lais­sait exis­ter en silence —

À de l’espoir.

CHA­PITRE 12 — LE METRO­POL, DER­NIÈRE NUIT

Le 28 mars com­men­ça comme tous les jours de mars — gris, lent, indif­fé­rent aux drames qui se jouaient sous ses nuages.

Caird se réveilla à six heures. Il res­ta cou­ché quelques secondes, les yeux au pla­fond, à écou­ter les tuyaux du Metro­pol chan­ter leur com­plainte mati­nale. Puis il se leva. Se rasa. S’ha­billa. Le cos­tume gris. La cra­vate sombre. Les chaus­sures noires — celles qui avaient conte­nu le mes­sage, et dont la semelle inté­rieure gar­dait encore, lui sem­blait-il, la mémoire de ce petit papier plié en quatre qui avait chan­gé le cours de sa vie. Le car­net de Fenn dans la dou­blure du man­teau. Le faux pas­se­port de Mireille dans la poche inté­rieure gauche de sa veste, contre son cœur.

Il des­cen­dit prendre le petit déjeuner.

La ver­rière du Metro­pol, le matin, bai­gnait dans une lumière de serre — tiède, dif­fuse, végé­tale presque, comme si le verre au-des­sus fil­trait non pas la lumière du jour mais une lumière plus ancienne, une lumière d’un autre siècle, celle qui avait éclai­ré les pre­miers clients de l’hô­tel en 1905, quand le Metro­pol avait ouvert ses portes sur un monde qui croyait encore à sa propre éternité.

Caird man­gea. Des œufs, du pain noir, du thé. Il man­gea avec une atten­tion qu’il n’a­vait jamais por­tée à la nour­ri­ture — le goût du pain, sa den­si­té, l’a­mer­tume du thé noir, la cha­leur de la tasse entre ses mains. Chaque sen­sa­tion était ampli­fiée, comme si ses nerfs avaient été reca­li­brés pen­dant la nuit pour cap­ter davan­tage, pour enre­gis­trer plus, pour impri­mer dans la mémoire du corps ce que la mémoire de l’es­prit ris­quait de perdre.

Il pas­sa la jour­née au Bolchoï.

Rou­tine. Réunions. Le régis­seur Pan­kov et ses plans d’oc­cu­pa­tion de la scène. Un fonc­tion­naire du minis­tère de la Culture et ses ques­tions sur le pro­gramme de la tour­née — Ham­let, Le Songe d’une nuit d’é­té, Richard III, dans cet ordre, et le fonc­tion­naire avait tiqué sur Richard III, parce qu’un roi bos­su et tyran­nique qui accède au pou­voir par le meurtre n’é­tait pas, selon lui, le meilleur mes­sage à envoyer au public sovié­tique, et Caird avait dû expli­quer avec une diplo­ma­tie de funam­bule que Sha­kes­peare ne fai­sait pas de poli­tique, ce qui était bien sûr le plus grand men­songe jamais pro­non­cé à pro­pos de Sha­kes­peare, mais qui satis­fit le fonc­tion­naire parce que les fonc­tion­naires, à Mos­cou comme ailleurs, pré­fèrent les men­songes confor­tables aux véri­tés compliquées.

Il visi­ta les sous-sols.

Offi­ciel­le­ment — pour véri­fier les condi­tions de sto­ckage des malles. Il des­cen­dit l’es­ca­lier de béton avec Pan­kov, tra­ver­sa un cou­loir éclai­ré au néon, et débou­cha dans une vaste salle voû­tée — les entrailles du Bol­choï, un laby­rinthe de pierres et de briques qui datait de la recons­truc­tion de 1856, et qui sen­tait la pous­sière, l’hu­mi­di­té, et cette odeur indé­fi­nis­sable des vieux théâtres — un mélange de bois peint, de colle, de sueur ancienne et de rêve.

Les malles étaient là. Douze caisses ali­gnées contre le mur, sous des ampoules nues. Caird les par­cou­rut des yeux. La numé­ro 7 — Cos­tumes Acte III — était au centre. Il la tou­cha en pas­sant. Comme la pre­mière fois. Mais cette fois, sa main s’at­tar­da. Une seconde. Deux. Il sen­tit sous ses doigts le grain du bois, les clous, la sangle de métal. Et il sen­tit autre chose — la pré­sence invi­sible du double fond, cette cavi­té secrète qui atten­dait, vide, patiente, comme une bouche ouverte.

La porte 4 était au bout du cou­loir. Une porte métal­lique, lourde, qui don­nait sur une ruelle — la ruelle Kopyevs­ki, l’en­trée des artistes. Caird la pous­sa. L’air froid de mars s’en­gouf­fra. La ruelle était étroite, pavée, bor­dée de murs aveugles. Per­sonne. Il nota la dis­po­si­tion — la porte, le cou­loir, la salle des malles, la dis­tance entre les trois. Trente mètres. Peut-être moins. Dix minutes. C’est ce qu’elle avait dit. Dix minutes.

Il remon­ta. Sou­rit à Pan­kov. Dis­cu­ta cos­tumes et acces­soires. Fut l’homme qu’il était cen­sé être — l’at­ta­ché cultu­rel, le fonc­tion­naire, l’homme ordi­naire. Le masque tenait. Il ne savait plus si c’é­tait un exploit ou une habitude.

Le soir, il dîna au Metropol.

Gui­vi avait orga­ni­sé une fête.

Pas une fête offi­cielle — une fête de Gui­vi, ce qui était une caté­go­rie à part, un phé­no­mène natu­rel qui ne répon­dait à aucune règle connue de l’hos­pi­ta­li­té inter­na­tio­nale. Il avait réqui­si­tion­né trois tables sous la ver­rière, com­man­dé des quan­ti­tés de nour­ri­ture et de vin qui auraient suf­fi à nour­rir un régi­ment géor­gien — ce qui, compte tenu de l’ap­pé­tit des régi­ments géor­giens, repré­sen­tait une quan­ti­té consi­dé­rable — et invi­té tout le monde. Les chan­teurs du Bol­choï. Des diplo­mates. Des jour­na­listes accré­di­tés. Mireille. Ket­tu­nen, ren­tré d’Hel­sin­ki avec dans ses valises des bou­teilles de vod­ka fin­lan­daise et des nou­velles du monde exté­rieur. Et d’autres encore — des visages que Caird ne connais­sait pas, des Russes, des étran­gers, des gens de pas­sage et des gens de tou­jours, toute cette faune du Metro­pol que Gui­vi bras­sait avec la géné­ro­si­té d’un homme pour qui la soli­tude est le seul péché mortel.

La rai­son offi­cielle de la fête : la veille de l’ou­ver­ture de la sai­son de prin­temps au Bol­choï. La rai­son offi­cieuse : Gui­vi n’a­vait pas besoin de rai­son. Gui­vi était sa propre raison.

Le dîner fut magnifique.

Magni­fique et ter­rible. Parce que Caird savait — et cette connais­sance empoi­son­nait chaque bou­chée, chaque verre, chaque éclat de rire — que c’é­tait peut-être le der­nier. Le der­nier dîner sous la ver­rière. Le der­nier toast de Gui­vi. Le der­nier regard de Mireille. La der­nière soi­rée où il serait encore l’homme qu’il avait été — Julian Caird, atta­ché cultu­rel, homme ordi­naire, homme libre.

Après ce soir, il serait autre chose. Quoi exac­te­ment, il ne le savait pas. Un cri­mi­nel aux yeux de Mos­cou. Un héros aux yeux de Londres — ou peut-être pas, peut-être que Londres nie­rait tout, comme Londres niait tou­jours tout, avec cette élé­gance de papier peint qui était la signa­ture de Whi­te­hall. Un sou­ve­nir pour les gens de cet hôtel. Un dos­sier dans un tiroir de la Loubianka.

Gui­vi por­ta un toast. Long, baroque, magni­fique — un toast à l’a­mi­tié entre les peuples, entre les chan­teurs et les poètes et les diplo­mates et les bar­men, un toast qui com­men­ça par une invo­ca­tion aux dieux géor­giens du vin et qui finit par une cita­tion de Rous­ta­vé­li, le poète médié­val géor­gien que Gui­vi citait en toute cir­cons­tance et qui, selon Gui­vi, avait tout dit sur tout avant que le reste du monde n’ap­prenne à parler.

Mireille leva son verre en silence. Ses yeux croi­sèrent ceux de Caird. Un regard bref, intense, char­gé. Puis elle détour­na les yeux et rit à quelque chose que quel­qu’un avait dit, et le moment pas­sa, et la fête continua.

Ket­tu­nen s’ap­pro­cha à un moment.

— Belle soi­rée, dit-il.

— Oui.

— La porte est tou­jours ouverte. Si vous en avez besoin.

— Mer­ci, Toivo.

Le Fin­lan­dais hocha la tête. Retour­na à sa table. Son sou­rire, pour une fois, avait chan­gé de forme — un infime relâ­che­ment, une cha­leur qu’on ne lui connais­sait pas. Comme si le métro­nome, pour une mesure, avait bat­tu un rythme humain.

Au bar, Kos­tia essuyait des verres. Il ne regar­dait pas Caird. Il ne regar­dait rien. Il fre­don­nait — un air de Col­trane, cette fois, A Love Supreme, les pre­mières notes, mon­tantes, insis­tantes, comme une prière qui refuse d’être igno­rée. Caird l’en­ten­dit à tra­vers le bruit de la fête, à tra­vers les toasts et les rires et le tin­te­ment des verres, et ces notes furent comme un fil ten­du dans le chaos — un fil qu’il pou­vait suivre, un fil qui menait quelque part.

La fête s’a­che­va vers onze heures. Le res­tau­rant se vida. Les ser­veurs débar­ras­sèrent. Les lustres s’é­tei­gnirent, un par un, comme chaque soir, comme chaque nuit.

Caird mon­ta à sa chambre. Chambre 307. Troi­sième étage. Zinaï­da à son poste.

Il prit sa clef. Leurs regards se croi­sèrent. Zinaï­da ne dit rien. Ne sou­rit pas. Mais ses yeux — ces yeux très bleus, très fixes, ces yeux de rapace — eurent quelque chose. Un éclat. Une per­mis­sion. Comme si la vieille femme, depuis son bureau, depuis son poste de vigie où elle avait pas­sé dix-sept ans de sa vie à regar­der des hommes aller et venir dans les cou­loirs du Metro­pol, comme si elle lui disait, sans un mot, sans un geste : allez.

Caird entra dans la 307. S’as­sit sur le lit. Regar­da sa montre. Vingt-trois heures quinze. Il avait qua­rante-cinq minutes.

Il res­ta assis dans le noir.

Il pen­sa à Tho­mas. Neuf ans. Les trains. Les cartes. Les his­toires du soir. Il pen­sa à Helen — pas à la Helen de main­te­nant, celle du silence et de la dis­tance, mais à la Helen d’a­vant, celle du rire, celle du jar­din de Ken­sing­ton, celle qui disait je t’aime avec une sim­pli­ci­té qui le bou­le­ver­sait parce qu’il n’a­vait jamais su le dire avec la même faci­li­té. Il pen­sa à son père, Harold Caird, pro­vi­seur d’é­cole, un homme doux et métho­dique qui ran­geait ses crayons par taille et qui croyait que l’é­du­ca­tion était la réponse à toutes les ques­tions du monde. Un homme qui n’au­rait pas com­pris ce que son fils s’ap­prê­tait à faire — ou peut-être que si, peut-être que Harold Caird, avec ses crayons ran­gés et sa foi dans l’é­du­ca­tion, aurait com­pris mieux que per­sonne, parce que ce que Julian allait faire ce soir n’é­tait, au fond, qu’un acte d’é­du­ca­tion. Trans­mettre. Faire pas­ser un savoir d’un endroit où il était enfer­mé à un endroit où il serait libre. Ouvrir une porte. Démon­ter une hor­loge. La remon­ter autrement.

Vingt-trois heures quarante-cinq.

Caird se leva. Enfi­la son man­teau — pas pour le car­net cette fois, pour le froid. Ouvrit la porte de la chambre. Le cou­loir était plon­gé dans sa pénombre habi­tuelle. Zinaï­da était à son poste. Il pas­sa devant elle. Posa la clef sur le bureau. Ne dit rien. Elle ne dit rien. Le silence entre eux était com­plet — et suffisant.

Il des­cen­dit par l’es­ca­lier de service.

Le Metro­pol, à minuit, était le même ani­mal endor­mi que toutes les nuits — les mêmes cra­que­ments, les mêmes souffles, les mêmes ombres. Mais cette nuit, Caird les per­ce­vait dif­fé­rem­ment. Chaque marche était un pas vers quelque chose d’ir­ré­ver­sible. Chaque palier était un seuil. L’es­ca­lier de béton et de fer peint n’é­tait plus un pas­sage — c’é­tait une des­cente, au sens propre et figu­ré, une des­cente dans les pro­fon­deurs du Metro­pol et de lui-même.

Il attei­gnit le rez-de-chaus­sée. Tra­ver­sa un cou­loir de ser­vice — lino­léum, ampoules nues, odeur de les­sive. Pas­sa devant les cui­sines fer­mées, les réserves, les bureaux de l’ad­mi­nis­tra­tion. Au fond, une porte — la porte de ser­vice laté­rale, celle qui don­nait sur la ruelle entre le Metro­pol et le bâti­ment voisin.

La porte était ouverte.

Pas ouverte comme une porte qu’on a oublié de fer­mer. Ouverte comme une porte qu’on a lais­sée ouverte pour quel­qu’un. Le loquet était levé. La ser­rure déver­rouillée. Quel­qu’un — Kos­tia ? un autre maillon ? — avait pré­pa­ré le chemin.

Caird sor­tit.

Le froid de la nuit. Mais un froid dif­fé­rent — plus doux, plus humide, un froid qui sen­tait la terre mouillée et la neige qui fond. L’air avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des nuits de fin d’hi­ver — une clar­té, une trans­pa­rence, comme si l’at­mo­sphère elle-même se net­toyait, se débar­ras­sait du gris, se pré­pa­rait pour quelque chose de neuf.

La ruelle était déserte. Il mar­cha vite — pas en cou­rant, pas en flâ­nant, le pas d’un homme qui sait où il va et qui n’a pas de temps à perdre. Deux cents mètres jus­qu’à la place du Théâtre. Le Bol­choï était là, en face, ses colonnes blanches éclai­rées par les réver­bères. Il contour­na le bâti­ment par la gauche. La ruelle Kopyevs­ki. Étroite. Sombre. Les murs du Bol­choï d’un côté, un immeuble admi­nis­tra­tif de l’autre. Personne.

La porte 4.

Métal­lique. Peinte en gris. Un numé­ro 4 au pochoir. Et dans l’en­tre­bâille­ment — une lumière. Faible. Jaune. La lumière d’une lampe de gardien.

Caird pous­sa la porte.

Un homme l’attendait.

Petit, tra­pu, la cin­quan­taine, un visage de pomme de terre cou­vert de rides et de poils, des yeux minus­cules mais vifs — des yeux d’a­ni­mal noc­turne, habi­tués à l’obs­cu­ri­té et à la patience. Il por­tait un uni­forme de gar­dien — veste bleue, cas­quette, un trous­seau de clefs à la cein­ture qui tin­tait à chaque mouvement.

— Iou­ri, dit l’homme. Et rien d’autre.

Caird hocha la tête. Iou­ri le regar­da — un regard d’é­va­lua­tion, rapide, pro­fes­sion­nel — puis se retour­na et mar­cha. Caird le sui­vit. Le cou­loir. Les néons. L’es­ca­lier de béton qui des­cen­dait vers les sous-sols. L’o­deur de pous­sière et de bois peint. Et au bout — la salle voû­tée. Les malles.

Iou­ri s’ar­rê­ta devant la numé­ro 7. Sor­tit un outil de sa poche — un pied-de-biche minia­ture, un objet d’ar­ti­san, pati­né par l’u­sage. En trois gestes pré­cis, il fit sau­ter les agrafes du cou­vercle. Le cou­vercle se sou­le­va. À l’in­té­rieur — des cos­tumes. Des dizaines de cos­tumes, pliés, embal­lés dans du papier de soie. Les cos­tumes de l’acte III de Ham­let — les robes de Ger­trude, le pour­point de Clau­dius, les voiles d’O­phé­lie. Du tis­su, de la soie, du velours. Un monde de fic­tion empi­lé dans une caisse de bois.

Iou­ri sou­le­va les cos­tumes. En des­sous — le fond de la malle. Il glis­sa ses doigts le long du bord, trou­va une join­ture invi­sible, et tira. Le double fond se sou­le­va — une plaque de bois mince, par­fai­te­ment ajus­tée, qui révé­la un espace vide. Plat. De la taille d’un livre.

Puis Iou­ri sor­tit de sous sa veste un paquet. Enve­lop­pé dans du papier kraft. Plat. Rec­tan­gu­laire. Il le ten­dit à Caird.

Caird le prit.

Le paquet pesait moins qu’il ne l’a­vait ima­gi­né. Léger. Presque rien. Des feuilles de papier, des sché­mas peut-être, des don­nées — le poids de la connais­sance, qui est tou­jours plus léger qu’on ne croit et plus lourd qu’on ne peut porter.

Il le posa dans le double fond. Le paquet s’a­jus­ta exac­te­ment — comme s’il avait été mesu­ré pour cet espace, comme si la malle et le paquet avaient été faits l’un pour l’autre, deux moi­tiés d’un même objet réunies après une séparation.

Iou­ri remit la plaque. Les cos­tumes par-des­sus. Les voiles d’O­phé­lie en der­nier — cette coïn­ci­dence, ce hasard, cette iro­nie que per­sonne n’a­vait pré­vue et qui pour­tant sem­blait écrite d’a­vance. Les voiles d’O­phé­lie recou­vrant les secrets d’une phy­si­cienne. Sha­kes­peare pro­té­geant la science. La fic­tion sau­vant la vérité.

Iou­ri refer­ma le cou­vercle. Remit les agrafes. Trois gestes. L’ou­til dis­pa­rut dans sa poche. La malle numé­ro 7 était de nou­veau une malle par­mi les malles. Ano­nyme. Muette. Identique.

— Allez, dit Iouri.

Le pre­mier mot depuis son nom. Un mot de congé. Un mot qui disait : c’est fait, main­te­nant par­tez, dis­pa­rais­sez, rede­ve­nez ce que vous étiez avant d’en­trer ici.

Caird remon­ta. Le cou­loir. L’es­ca­lier. La porte 4. La ruelle Kopyevs­ki. L’air froid. Les étoiles — plus nom­breuses que tout à l’heure, comme si le ciel, pen­dant ces dix minutes, avait déci­dé de se montrer.

Dix minutes. Elle avait dit dix minutes. Et il avait fal­lu exac­te­ment dix minutes.

Il contour­na le Bol­choï. La place du Théâtre était vide — non, pas vide. Un chat tra­ver­sait les pavés avec la démarche sou­ve­raine des chats qui savent que la nuit leur appar­tient. Et au-delà du chat, au-delà de la place, le Metro­pol. Ses fenêtres. Ses lumières éteintes. Sa façade Art nou­veau, ses céra­miques, sa prin­cesse loin­taine qui ouvrait les bras vers un au-delà que per­sonne ne voyait.

Caird mar­cha vers l’entrée.

Et c’est là qu’il le vit.

Dans le hall. Assis dans le fau­teuil. Le même fau­teuil que la pre­mière nuit — celui du cercle de lumière, celui du der­nier lustre. Un livre ouvert sur les genoux. Le même livre, peut-être — ou un autre, quelle impor­tance, les livres de Vol­kons­ki étaient inter­chan­geables, ils étaient tous le même message.

Ser­gueï Vol­kons­ki leva les yeux.

Caird s’ar­rê­ta.

Ils se regardèrent.

Le hall du Metro­pol était vide. Le veilleur de nuit avait dis­pa­ru — ou avait été congé­dié, ou s’é­tait éclip­sé, ou n’a­vait jamais exis­té. Il n’y avait que le lustre, le cercle de lumière, le sol de marbre, les deux hommes, et entre eux un silence si dense qu’on pou­vait y entendre battre les cœurs.

Vol­kons­ki por­tait son man­teau de bonne coupe. Son visage mince, angu­leux, ses yeux gris. Pas un pli dans le cos­tume. Pas un che­veu dépla­cé. Impec­cable, comme tou­jours. Mais quelque chose — dans la ligne des épaules, dans l’angle de la tête, dans la façon dont ses mains repo­saient sur le livre — quelque chose disait la fatigue. L’u­sure. Le poids d’une déci­sion prise et de ses consé­quences qui approchaient.

Caird fit un pas. Puis un autre. Il tra­ver­sa le hall. Ses chaus­sures réson­naient sur le marbre — un bruit régu­lier, presque musi­cal, le bruit d’un homme qui marche droit.

Il s’ar­rê­ta devant Volkonski.

Vol­kons­ki le regar­da. De bas en haut. Len­te­ment. Comme la pre­mière fois — ce regard d’une immo­bi­li­té totale, ce regard qui pre­nait quelque chose sans qu’on sache quoi. Mais cette fois, il y avait autre chose dans ce regard. Pas de la menace. Pas de la curio­si­té. Quelque chose que Caird ne put nom­mer sur le moment mais qu’il nom­me­rait plus tard, des années plus tard, dans le calme de sa mai­son de Ken­sing­ton, en y repen­sant pour la mil­lième fois.

De la reconnaissance.

Un homme recon­nais­sant un autre homme. Un soli­taire recon­nais­sant un soli­taire. Un sen­ti­men­ta­liste recon­nais­sant un sen­ti­men­ta­liste. Mal­gré les murs, mal­gré les blocs, mal­gré les uni­formes et les dra­peaux et les idéo­lo­gies et les dos­siers et les écoutes et les fila­tures et les rap­ports et les men­songes et les tra­hi­sons — mal­gré tout cela, deux hommes qui, l’es­pace d’un ins­tant, se voyaient.

— Bon­soir, Mon­sieur Caird, dit Volkonski.

Sa voix était douce. Comme tou­jours. Mais vidée de quelque chose — de l’i­ro­nie, peut-être, ou de la dis­tance, ou de ce ver­nis pro­fes­sion­nel qui était sa signa­ture. Ce qui res­tait était nu. Simple. La voix d’un homme qui parle à un autre homme.

— Mars est bien­tôt fini, dit-il.

La phrase qu’il avait dite la pre­mière nuit. Les mêmes mots. Mais le sens avait chan­gé. La pre­mière nuit, c’é­tait une menace dégui­sée en poli­tesse — une façon de dire : je vous vois, je vous sur­veille, le temps joue pour moi. Ce soir, c’é­tait autre chose. Un constat. Un sou­la­ge­ment, peut-être. Mars est bien­tôt fini — l’hi­ver est bien­tôt fini — cette épreuve est bien­tôt finie. Pour vous. Pour moi. Pour nous deux.

Caird sou­tint son regard.

— Bon­soir, Mon­sieur Volkonski.

Un silence.

— Bonne nuit, dit Volkonski.

Il ne l’ar­rê­ta pas.

Pas cette nuit.

Caird tra­ver­sa le hall. Prit l’es­ca­lier — pas l’as­cen­seur, l’es­ca­lier, parce qu’il avait besoin de sen­tir ses jambes, de comp­ter les marches, de savoir qu’il mon­tait, qu’il s’é­le­vait, qu’il quit­tait les pro­fon­deurs pour retrou­ver la surface.

Troi­sième étage. Le cou­loir. Zinaïda.

Elle était là. Droite. Immo­bile. Comme tou­jours. Comme depuis le pre­mier jour. Les mains posées à plat sur le bureau. Les yeux bleus. Le visage de pierre.

Caird s’ap­pro­cha. Prit sa clef. Et Zinaï­da — pour la deuxième fois seule­ment en trois semaines — parla.

— Spo­koï­noï not­chi, dit-elle. Bonne nuit.

Et quelque chose dans sa voix — une inflexion, un souffle, un trem­ble­ment infime — disait : c’est fait. Je sais. C’est fait.

Caird entra dans la 307. Fer­ma la porte. S’a­dos­sa au battant.

C’é­tait fait.

Les docu­ments étaient dans la malle numé­ro 7. Sous les cos­tumes de l’acte III. Sous les voiles d’O­phé­lie. Et demain, et les jours sui­vants, et les semaines sui­vantes, les malles res­te­raient dans les sous-sols du Bol­choï, gar­dées par Iou­ri, gar­dées par la rou­tine, gar­dées par l’in­dif­fé­rence des bureau­cra­ties qui ne véri­fient jamais ce qu’elles ont déjà tam­pon­né. Et quand la tour­née serait finie, les malles repar­ti­raient — par le train, par la Fin­lande, par la mer — vers Londres. Et quel­qu’un les ouvri­rait. Et quel­qu’un trou­ve­rait le paquet. Et quel­qu’un saurait.

Et quelque part à Mos­cou, une femme aux yeux verts ren­tre­rait chez elle, dans un appar­te­ment qu’il n’a­vait jamais vu, et aide­rait sa fille de douze ans à faire ses devoirs de mathématiques.

Caird se lais­sa glis­ser le long de la porte. S’as­sit par terre. Le par­quet était froid sous ses mains. Le Metro­pol res­pi­rait autour de lui — les tuyaux, les murs, les mur­mures. Et pour la pre­mière fois depuis son arri­vée à Mos­cou, Julian Caird pleura.

Pas long­temps. Pas beau­coup. Les Anglais ne pleurent pas beau­coup. Mais assez. Assez pour que quelque chose se vide, se libère, se remette en place. Comme une hor­loge qu’on a démon­tée et qu’on remonte, et qui recom­mence à battre — pas comme avant, pas exac­te­ment, mais elle bat, et c’est suffisant.

Dehors, l’hor­loge du Krem­lin son­na une heure. Mos­cou dor­mait. La neige fondait.

Mars était bien­tôt fini.

ÉPI­LOGUE — AVRIL

Il par­tit un mardi.

Le pre­mier mar­di d’a­vril. Le ciel était blanc — pas gris, blanc, un blanc lumi­neux, presque aveu­glant, un blanc de page vierge. La neige avait fon­du. Pas toute — il en res­tait des plaques dans les coins d’ombre, le long des murs nord, dans les recoins des parcs où le soleil n’ar­ri­vait pas encore. Mais l’es­sen­tiel avait dis­pa­ru. Les trot­toirs étaient mouillés, brillants, et dans les flaques d’eau on voyait le reflet du ciel, et le ciel, pour la pre­mière fois depuis que Caird était arri­vé, res­sem­blait à un ciel — pas à un couvercle.

La tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny avait com­men­cé quatre jours plus tôt. Ham­let au Bol­choï. Caird avait assis­té à la pre­mière — au troi­sième rang, à côté d’un diplo­mate danois qui ron­flait pen­dant le mono­logue de l’acte III et de Gui­vi qui pleu­rait silen­cieu­se­ment pen­dant la scène de la mort d’O­phé­lie. Le public mos­co­vite avait reçu la pièce avec cette inten­si­té par­ti­cu­lière des spec­ta­teurs russes — un silence abso­lu pen­dant la repré­sen­ta­tion, puis une ova­tion debout de vingt minutes, avec des fleurs, des cris, des larmes. Les Russes aimaient Ham­let. Ils avaient tou­jours aimé Ham­let. Parce que Ham­let était un homme qui vivait dans un pays où quelque chose était pour­ri, et qui le savait, et qui ne pou­vait pas le dire, et qui mou­rait de ne pas pou­voir le dire.

La malle numé­ro 7 était dans les sous-sols. Intou­chée. Ano­nyme. Les doua­niers n’a­vaient pas fouillé — pour­quoi auraient-ils fouillé ? C’é­taient des cos­tumes. Du velours. De la soie. Les voiles d’O­phé­lie. La culture était la meilleure cou­ver­ture du monde, parce que per­sonne ne soup­çonne la beauté.

Caird fit ses valises le matin du départ. La chambre 307 se vida len­te­ment — les cos­tumes dans la pen­de­rie, la trousse de toi­lette dans la salle de bains, le fla­con d’eau de cologne de Helen, les livres sur la table de nuit. Chaque objet reti­ré lais­sait une trace — un rec­tangle plus clair sur le bois de l’é­ta­gère, un pli dans le couvre-lit, l’empreinte d’une pré­sence qui s’ef­face. Il y a une mélan­co­lie spé­ci­fique aux chambres d’hô­tel qu’on quitte — la mélan­co­lie d’un lieu qui vous a conte­nu pen­dant un temps et qui, dans quelques heures, contien­dra quel­qu’un d’autre, et qui ne se sou­vien­dra de vous que par ces traces infimes que le pro­chain occu­pant ne remar­que­ra pas.

Il des­cen­dit sa valise lui-même. Refu­sa l’aide du por­teur. Il avait besoin de ce poids — le poids phy­sique, le poids concret, le poids d’un homme qui emporte ses affaires et qui laisse der­rière lui des choses qu’il ne peut pas mettre dans une valise.

Le hall. La der­nière tra­ver­sée. Les colonnes de marbre. Le sol qui brillait. La porte tam­bour qui tour­nait, comme elle tour­nait depuis 1905, sans se sou­cier de qui entrait et de qui sortait.

Gui­vi l’at­ten­dait à la réception.

Il por­tait un cos­tume neuf — noir, à revers de soie, une che­mise d’un blanc éblouis­sant. Il avait les yeux rouges. Pas de l’al­cool — pas seule­ment de l’al­cool. Autre chose.

— Julian, dit-il.

Il le prit dans ses bras. Une étreinte d’ours, mas­sive, écra­sante, qui sen­tait l’eau de cologne et le tabac et le vin géor­gien et quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable qui était l’o­deur de Gui­vi lui-même — l’o­deur d’un homme qui vivait avec une inten­si­té que la plu­part des hommes n’at­teignent que dans leurs rêves.

— Tu vas me man­quer, Anglais, dit-il dans l’o­reille de Caird. Toi et ton tweed et ta poli­tesse et ta manie de faire confiance aux gens. Tu vas me man­quer terriblement.

Caird ser­ra Gui­vi en retour. Il ne trou­va pas de mots. Les mots étaient insuf­fi­sants — comme tou­jours avec Gui­vi, les mots étaient en des­sous de ce qu’il fal­lait dire.

Gui­vi se recu­la. Fouilla dans sa poche. En sor­tit une petite bou­teille — de la tchat­cha, l’eau-de-vie géor­gienne, la même qu’ils avaient bue dans le sous-sol de l’Arbat.

— Pour le voyage, dit-il. Et pour les soirs où tu te sen­ti­ras seul. Bois un verre et pense à Gui­vi. Et pense au père de Gui­vi qui regar­dait les poules. Et pense à Vakh­tang et à ses kve­vris. Et pense à Mos­cou. Et reviens. Reviens un jour.

— Je revien­drai, dit Caird.

Il ne savait pas si c’é­tait vrai. Il ne savait pas si la vie — si Londres, si Whi­te­hall, si les dos­siers et les rap­ports et les consé­quences — lui per­met­trait de reve­nir. Mais il le dit parce que c’é­tait la chose juste à dire, et parce que les choses justes, même quand elles ne sont pas vraies, ont leur propre vérité.

Mireille n’é­tait pas là.

Elle avait lais­sé un mot à la récep­tion. Une enve­loppe blanche, ano­nyme, qui rap­pe­lait une autre enve­loppe — celle de Fenn, le pre­mier jour, la clef de la 418. Caird l’ou­vrit dans la voi­ture, plus tard, à l’a­bri des regards.

Trois lignes. L’é­cri­ture de Mireille — nette, pen­chée, élégante.

Julian — je ne suis pas venue parce que je ne sais pas dire au revoir. C’est un défaut fran­çais. Ou un défaut de femme qui a déjà dit trop d’a­dieux à trop d’hommes qui par­taient. Garde le pas­se­port. On ne sait jamais. Et si tu passes par Paris un jour, ne viens pas me cher­cher. Je te trouverai.

Pas de signa­ture. Une tache d’encre à la fin — un point final man­qué, un sty­lo res­té trop long­temps sur le papier. Un geste invo­lon­taire qui disait plus que les mots.

Ket­tu­nen était là. Bien sûr. Ket­tu­nen était tou­jours là.

Il ser­ra la main de Caird avec une poigne ferme et un sou­rire qui, pour une fois, n’é­tait pas le sou­rire du métro­nome. Un sou­rire plus court. Plus vrai. Le sou­rire d’un homme qui dit adieu à quel­qu’un qu’il respecte.

— Bonne route, Julian. La Fin­lande est tou­jours là. À sept cents kilo­mètres. Si jamais.

— Mer­ci, Toivo.

— Pas de quoi. C’est mon métier. Les portes.

Il s’é­loi­gna. Dis­pa­rut dans le res­tau­rant. Le sou­rire régu­lier revint dès qu’il tour­na le dos — comme un masque qu’on remet en place. Mais Caird avait vu l’autre sou­rire. Et cet autre sou­rire, il le garderait.

Kos­tia n’é­tait pas au bar. Le bar était fer­mé à cette heure — le matin, le bar dor­mait, les bou­teilles dor­maient, les verres dor­maient. Mais en pas­sant devant le comp­toir, Caird vit quelque chose. Un verre posé sur le bois sombre. Retour­né. Et sous le verre, un bout de papier.

Il le prit. Le déplia.

Un seul mot, en lettres majus­cules : MONK.

Round Mid­night. Le mor­ceau qui avait tout chan­gé pour Kos­tia, un soir à Sara­tov, l’o­reille contre le haut-par­leur du Rodi­na. Le mor­ceau qui disait que la liber­té existe. Pas le mot. La chose.

Caird glis­sa le papier dans sa poche. À côté du faux pas­se­port de Mireille. À côté du car­net de Fenn.

Il remon­ta au troi­sième. Une der­nière fois. Le cou­loir. La pénombre. Les appliques tamisées.

Zinaï­da.

Elle était à son poste. Comme tou­jours. Comme le pre­mier jour. Les mains posées à plat. Les yeux bleus. Le visage de pierre qui avait sur­vé­cu à Sta­line, à la guerre, à tout.

Caird s’ap­pro­cha. Posa la clef de la chambre 307 sur le bureau. Pour la der­nière fois.

— Au revoir, Zinaïda.

Elle le regar­da. Long­temps. Plus long­temps que jamais. Et quelque chose pas­sa dans ses yeux — non pas un sou­rire cette fois, non pas une émo­tion visible, mais un mou­ve­ment, un dépla­ce­ment dans les pro­fon­deurs, comme un pois­son qui passe au fond d’un lac très clair.

— Do svi­da­niya, dit-elle. Au revoir.

Et puis, si bas que Caird dut rete­nir sa res­pi­ra­tion pour l’entendre :

— Vy khoró­chi tchelovék.

Il ne com­prit pas les mots. Pas sur le moment. Ce n’est que dans l’a­vion, deux heures plus tard, en les recons­ti­tuant de mémoire et en les cher­chant dans un dic­tion­naire de poche ache­té à l’aé­ro­port, qu’il trou­va leur sens.

Vous êtes un homme bien.

La Vol­ga noire l’at­ten­dait devant l’hô­tel. Pas la même que celle de l’ar­ri­vée — une autre, avec un autre chauf­feur, mais les Vol­ga noires étaient inter­chan­geables, comme les jours de mars, comme les fonc­tion­naires, comme les men­songes. Il mon­ta. La por­tière cla­qua. La voi­ture démarra.

Par la vitre arrière, le Metro­pol rape­tis­sait. La façade Art nou­veau. Les céra­miques. La prin­cesse loin­taine de Vrou­bel, les bras ouverts. L’hô­tel s’é­loi­gnait — ou plu­tôt, c’é­tait Caird qui s’é­loi­gnait, et l’hô­tel res­tait, comme il res­tait depuis soixante ans, comme il res­te­rait après — paque­bot immo­bile, navire de pierre et de verre et de secrets, ancré dans le centre de Mos­cou comme un vais­seau qui a renon­cé à prendre la mer.

La voi­ture tra­ver­sa Moscou.

La ville était mécon­nais­sable. Non pas que les bâti­ments aient chan­gé — les mêmes façades, les mêmes ave­nues, les mêmes sta­tues de bronze. Mais la lumière avait chan­gé. Avril. Le mot seul conte­nait une pro­messe. La lumière de Mos­cou en avril était une lumière de conva­les­cence — pâle, fra­gile, hési­tante, mais lumière quand même, vraie lumière, lumière de soleil et non plus de néon. Les tilleuls du bou­le­vard Tvers­koï avaient des bour­geons — minus­cules, ser­rés, comme des poings fer­més qui s’ap­prê­taient à s’ou­vrir. Les flaques d’eau de fonte brillaient. Des enfants mar­chaient vers l’é­cole. Des femmes por­taient des fleurs — les pre­mières fleurs, des tulipes, des jon­quilles, rame­nées Dieu sait d’où, par quel miracle de logis­tique et de désir, et tenues dans des mains qui sem­blaient ne pas croire tout à fait à ce qu’elles tenaient.

Che­re­me­tie­vo. L’aé­ro­port. Le même bâti­ment bas, les mêmes halls de béton, la même bureau­cra­tie. Mais en sens inverse — le contrôle des pas­se­ports, la douane, la file d’at­tente. Un doua­nier exa­mi­na son pas­se­port — le vrai, le bri­tan­nique, celui au nom de Julian Edward Caird — avec cette len­teur métho­dique qui était la signa­ture de l’ad­mi­nis­tra­tion sovié­tique, cette façon de tour­ner chaque page comme si chaque page conte­nait un piège. Puis le tam­pon. Le bruit mat du caou­tchouc sur le papier. Et le geste — le geste qui disait : vous pou­vez partir.

Il pou­vait partir.

Dans la salle d’embarquement, il s’as­sit près d’une fenêtre. La piste était mouillée, brillante. Des avions — des Tupo­lev, des Ilyu­shin, des machines sovié­tiques au fuse­lage argen­té — rou­laient len­te­ment vers les pistes de décol­lage avec la gra­vi­té de pachydermes.

Il ne savait pas si la femme du Cygne avait réus­si. Il ne savait pas si Iri­na Andreïev­na Sou­kha­no­va — dont il ne connais­sait pas le nom, dont il ne connaî­trait peut-être jamais le nom — était en sécu­ri­té ou en dan­ger ou déjà dans une cel­lule de la Lou­bian­ka. Il ne savait pas si le paquet dans la malle numé­ro 7 attein­drait Londres ou s’il serait inter­cep­té quelque part entre Mos­cou et la Fin­lande, dans un entre­pôt, dans un wagon, dans les mains d’un doua­nier plus conscien­cieux que les autres.

Il ne savait pas ce que Vol­kons­ki avait écrit dans son rap­port. Il ne savait pas pour­quoi Vol­kons­ki ne l’a­vait pas arrê­té. Il ne savait pas si l’homme aux yeux gris, assis dans son fau­teuil avec son livre, avait choi­si de le lais­ser pas­ser — et si oui, pour­quoi, et à quel prix.

Il ne savait pas si Kos­tia serait inquié­té. Si Zinaï­da serait inter­ro­gée. Si Iou­ri le gar­dien de nuit conti­nue­rait à gar­der ses nuits et ses secrets. Si Gui­vi chan­te­rait encore long­temps au Bol­choï, avec sa voix de trem­ble­ment de terre et son cœur de contre­ban­dier. Si Mireille res­te­rait à Mos­cou, avec son fou­lard et sa fran­chise, à dire des choses dan­ge­reuses dans des can­tines de formica.

Il ne savait rien de tout cela.

Ce qu’il savait — la seule chose qu’il savait avec cer­ti­tude — c’est qu’il avait fait quelque chose. Pas une grande chose. Pas une chose héroïque. Une chose humaine. Il avait ouvert une porte. Il avait démon­té une hor­loge et l’a­vait remon­tée autre­ment. Il avait por­té un paquet de la taille d’un livre d’un endroit à un autre, et ce geste minus­cule, ce geste de dix minutes dans un sous-sol du Bol­choï, conte­nait peut-être — peut-être — la pos­si­bi­li­té d’un monde légè­re­ment dif­fé­rent. Ou peut-être pas. On ne savait jamais. On ne savait jamais rien, à Mos­cou. On fai­sait les choses et on espérait.

L’a­vion décolla.

Mos­cou bas­cu­la sous l’aile — les immeubles, les ave­nues, les parcs, les boucles de la Mos­ko­va, le Krem­lin et ses murs rouges, et quelque part dans ce laby­rinthe de pierre et de béton et de neige fon­dante, le Metro­pol, invi­sible d’i­ci, trop petit pour être vu, mais là, tou­jours là, avec ses murs qui écoutent et ses lustres qui brillent et ses dejour­naya qui veillent.

Puis les nuages.

Mos­cou disparut.

Et Julian Caird, atta­ché cultu­rel, homme ordi­naire, homme qui ne savait pas men­tir et qui avait tra­ver­sé la nuit la plus longue de sa vie sans men­tir, Julian Caird fer­ma les yeux et pen­sa à une phrase que quel­qu’un avait dite — Phil­by, peut-être, rap­por­tée par quel­qu’un d’autre, mur­mu­rée dans un hall d’hô­tel ou dans un appar­te­ment trop chaud ou dans un sous-sol enfu­mé de l’Arbat :

Les sen­ti­men­taux sont les meilleurs espions, parce qu’ils ont quelque chose à perdre.

Il avait quelque chose à perdre. Il avait tou­jours eu quelque chose à perdre. Et c’é­tait pour cela qu’il avait fait ce qu’il avait fait — non pas mal­gré la peur, mais avec elle, en elle, à tra­vers elle.

L’a­vion mon­tait. Le soleil appa­rut au-des­sus des nuages — un soleil d’a­vril, jaune, rond, plein, un soleil qui n’a­vait rien de russe et rien d’an­glais, un soleil qui appar­te­nait à tout le monde et à personne.

Caird ouvrit les yeux. Regar­da la lumière.

Et quelque part en des­sous, sous les nuages, sous la neige qui fon­dait, sous les murs et les secrets et les silences, Mos­cou continuait.

FIN

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L’hor­lo­ger de Mos­cou — Par­tie 4

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L’hor­lo­ger de
Mos­cou

L’hor­lo­ger de Moscou

Par­tie 3

CHA­PITRE 8 — LA FISSURE

Il le sen­tit avant de le voir.

Ce n’é­tait rien de tan­gible — pas un objet dépla­cé, pas une porte for­cée, pas une empreinte de pas sur le tapis. C’é­tait plus sub­til que cela. Plus insi­dieux. Une alté­ra­tion de l’air. Un chan­ge­ment dans la chi­mie invi­sible de la chambre 307, comme si les molé­cules elles-mêmes avaient été déran­gées par une pré­sence étran­gère et n’a­vaient pas encore retrou­vé leur place.

Caird refer­ma la porte der­rière lui et res­ta debout, immo­bile, le man­teau encore sur les épaules.

Il reve­nait du Bol­choï. Une réunion tech­nique — la der­nière avant l’ar­ri­vée des malles du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny, pré­vue dans dix jours. Il avait pas­sé trois heures avec un régis­seur sovié­tique nom­mé Pan­kov qui lui avait expli­qué en détail, avec sché­mas à l’ap­pui, les dimen­sions exactes des espaces de sto­ckage en sous-sol, les pro­to­coles de déchar­ge­ment, les for­mu­laires doua­niers. Trois heures de logis­tique pure. Trois heures pen­dant les­quelles Caird avait pris des notes, posé des ques­tions, sou­ri aux bonnes per­sonnes, et s’é­tait com­por­té exac­te­ment comme un atta­ché cultu­rel devait se com­por­ter — c’est-à-dire avec un inté­rêt poli et une com­pé­tence modeste. Et pen­dant ces trois heures, sa chambre avait été visitée.

Il ne bou­gea pas pen­dant une longue minute.

Puis, métho­di­que­ment, il inspecta.

Le lit d’a­bord. Fait. Les draps tirés au cor­deau. Le couvre-lit lis­sé. Nor­mal — la femme de chambre pas­sait chaque matin. Mais l’o­reiller. L’o­reiller était à droite. Caird dor­mait à gauche. Il posait tou­jours son oreiller à gauche — un de ces réflexes de dor­meur que per­sonne ne remarque sauf celui qui dort. La femme de chambre le savait — depuis deux semaines qu’il était là, elle avait eu le temps d’ap­prendre la géo­gra­phie de son som­meil. Elle n’au­rait pas mis l’o­reiller à droite.

Quel­qu’un d’autre l’a­vait fait.

L’ar­moire ensuite. Ses cos­tumes étaient là — le tweed, le gris fon­cé, le bla­zer bleu marine. Sus­pen­dus dans l’ordre habi­tuel. Mais le bla­zer. Le bla­zer avait les bou­tons face à gauche. Caird ran­geait tou­jours ses vestes les bou­tons face à droite. C’é­tait un détail micro­sco­pique — le genre de détail qu’un homme nor­mal ne remar­que­rait pas, qu’un homme sain d’es­prit ne remar­que­rait pas. Mais Caird n’é­tait plus un homme sain d’es­prit. Mos­cou l’a­vait chan­gé. En deux semaines, la ville avait trans­for­mé sa curio­si­té d’hor­lo­ger en quelque chose de plus aigui­sé, de plus mala­dif — une hyper­vi­gi­lance de chat errant, cette atten­tion aux détails qui est le pre­mier symp­tôme de la para­noïa et le der­nier rem­part contre le danger.

La salle de bains. Sa trousse de toi­lette. Tout était en place — le rasoir, la mousse, la brosse à dents, le fla­con d’eau de cologne que Helen lui avait offert pour Noël et qu’il n’u­ti­li­sait jamais mais qu’il empor­tait par­tout, par super­sti­tion conju­gale. Tout en place. Mais le fla­con d’eau de cologne avait été ouvert. Le bou­chon était légè­re­ment dévis­sé — un quart de tour. Quel­qu’un avait véri­fié ce qu’il contenait.

Le man­teau.

Caird ôta son man­teau. Le prit à deux mains. Tâta la dou­blure. Le car­net était là — il sen­tait sa forme rec­tan­gu­laire à tra­vers le tis­su, dans la poche secrète qu’il avait décou­pée aux ciseaux. Il glis­sa la main. Sor­tit le carnet.

Le car­net était là.

Mais.

Il l’ou­vrit. Tour­na les pages. Les pre­mières — les noms, les numé­ros de télé­phone, les adresses — étaient intactes. Le jour­nal de Fenn — les entrées datées, les frag­ments — intact aus­si. La der­nière page — Room 418, le Cygne, elle vien­dra à vous — intacte.

Non. Pas intacte.

Il le vit à la troi­sième lec­ture. La page entre l’en­trée du 15 février et celle du 27 février. Il y avait eu une page entre les deux — il en était sûr, il avait lu le car­net assez de fois pour en connaître la topo­gra­phie comme un car­to­graphe connaît son ter­ri­toire. Une page. Et cette page n’é­tait plus là. Pas arra­chée — cou­pée. Pro­pre­ment. Avec une lame fine. Le bord était net, presque invi­sible. Il fal­lait écar­ter les pages pour voir la tranche man­quante, ce fan­tôme de papier qui avait été là et qui ne l’é­tait plus.

On avait pris une page du carnet.

Pas le car­net entier. Une page. Ce qui signi­fiait que celui qui était entré — celui qui avait dépla­cé l’o­reiller, retour­né le bla­zer, ouvert l’eau de cologne — n’a­vait pas vou­lu prendre le car­net. Il avait vou­lu prendre une infor­ma­tion. Une seule. Et il avait vou­lu que Caird sache qu’il l’a­vait prise.

Ou peut-être pas. Peut-être que la coupe était cen­sée être invi­sible. Peut-être que l’o­reiller dépla­cé et le bla­zer retour­né étaient de simples mal­adresses — le tra­vail d’un homme pres­sé, ou d’un homme négligent, ou d’un homme qui n’i­ma­gi­nait pas que Caird remar­que­rait ces détails.

Ou peut-être que tout était inten­tion­nel. L’o­reiller. Le bla­zer. La page cou­pée. Un mes­sage. Un mes­sage qui disait : nous savons. Nous savons où tu caches tes secrets. Nous pou­vons les prendre quand nous vou­lons. Et nous te lais­sons le reste pour que tu conti­nues à jouer, parce que ton jeu nous amuse, ou nous sert, ou les deux.

Caird s’as­sit sur le lit.

Ses mains trem­blaient. Pas un trem­ble­ment violent — un fré­mis­se­ment, une vibra­tion fine, comme celle d’un dia­pa­son qu’on vient de frap­per. Il ser­ra les poings. Les ouvrit. Les ser­ra de nouveau.

Il devait appe­ler Londres.

Le télé­phone du Metro­pol était sur la table de nuit — un appa­reil noir, lourd, à cadran rota­tif, qui avait pro­ba­ble­ment été fabri­qué à la même époque que les lustres du res­tau­rant. Caird le regar­da comme on regarde un ani­mal dont on ne sait pas s’il mord. Appe­ler Londres depuis cette ligne, c’é­tait appe­ler Londres devant un public — chaque mot enre­gis­tré, chaque silence noté, chaque hési­ta­tion ana­ly­sée. Les murs ont des oreilles. Les télé­phones aussi.

Il décro­cha quand même.

Le stan­dard de l’am­bas­sade bri­tan­nique répon­dit après six son­ne­ries. On le trans­fé­ra. Deux minutes d’at­tente. Puis la voix de Har­ring­ton — Peter Har­ring­ton, pre­mier secré­taire, son contact offi­ciel, un homme dont la voix avait la tex­ture du papier peint : terne, lisse, et conçue pour recou­vrir ce qui se trou­vait en dessous.

— Caird. Com­ment allez-vous ?

— Ma chambre a été fouillée.

Un silence. Pas un silence cho­qué — un silence de cal­cul. Vol­kons­ki aurait recon­nu ce silence. C’é­tait le même que le sien.

— Fouillée. Vous en êtes certain ?

— Oui.

— Des objets manquants ?

Caird hési­ta. Dire la véri­té — le car­net, la page cou­pée — sur une ligne sur­veillée, c’é­tait se désha­biller devant un amphi­théâtre. Ne rien dire, c’é­tait men­tir à son propre camp. Il choi­sit le milieu — ce ter­rain vague entre le men­songe et la véri­té que les diplo­mates appellent la prudence.

— Rien de valeur. Mais quel­qu’un est entré.

— Caird, écou­tez-moi. Ce genre de chose arrive. Régu­liè­re­ment. C’est de la rou­tine sovié­tique — ils fouillent les chambres des étran­gers, ils véri­fient, ils montrent qu’ils peuvent entrer. C’est un rap­pel. Pas une menace. Conti­nuez votre tra­vail. Pré­pa­rez la tour­née. Ne faites rien d’autre.

Ne faites rien d’autre. La même phrase qu’a­vant son départ. La même injonc­tion lisse, le même ton de papier peint. Caird sen­tit mon­ter en lui quelque chose qui res­sem­blait à de la colère — pas une colère brû­lante, pas une colère d’homme tra­hi, mais une colère froide, la colère de celui qui com­prend qu’il n’ob­tien­dra jamais de réponse parce que les réponses, dans ce monde, ne sont pas des choses qu’on donne. Ce sont des choses qu’on arrache.

— Har­ring­ton.

— Oui ?

— Dou­glas Fenn. Que fai­sait-il exactement ?

Le silence, cette fois, dura plus long­temps. Trois secondes. Quatre. Une éter­ni­té, en temps diplomatique.

— Caird, je ne sais pas de quoi vous par­lez. Fenn était atta­ché cultu­rel. Comme vous. Il a été rap­pe­lé pour rai­sons per­son­nelles. Si vous avez des pré­oc­cu­pa­tions concer­nant la sécu­ri­té de votre chambre, je peux en faire men­tion dans mon rap­port hebdomadaire.

Men­tion dans son rap­port heb­do­ma­daire. C’est-à-dire : rien. Un mot dans une pile de mots. Un for­mu­laire dans un tiroir de formulaires.

— Bonne soi­rée, Caird. Et vrai­ment — ne vous inquié­tez pas.

La ligne cou­pa. Caird repo­sa le com­bi­né. Le télé­phone noir le regar­dait de son cadran rond, comme un œil cyclope, et Caird eut la cer­ti­tude que quelque part, dans un bureau, quel­qu’un venait de trans­crire cette conver­sa­tion mot pour mot, et que ce quel­qu’un était en train de la lire à quel­qu’un d’autre, et que ce quel­qu’un d’autre souriait.

Il res­ta assis un long moment.

La lumière décli­nait. Mars à Mos­cou — le jour mou­rait tôt, sans spec­tacle, sans ces cou­chers de soleil flam­boyants qu’on voit sous d’autres lati­tudes. Le ciel pas­sait sim­ple­ment du gris clair au gris fon­cé, puis au noir, comme un écran qu’on éteint par degrés. La fenêtre de la 307 don­nait sur la place du Théâtre. Le Bol­choï, en face, allu­mait ses lumières — les colonnes blanches pre­naient une teinte dorée, le qua­drige de bronze se décou­pait en ombre chi­noise contre le ciel, et il y avait dans cette image quelque chose de mélan­co­lique et de majes­tueux qui ser­rait le cœur.

On frap­pa à la porte.

Caird sur­sau­ta. Glis­sa le car­net sous le mate­las — un réflexe, pas une stra­té­gie — et ouvrit.

Toi­vo Ket­tu­nen se tenait dans le cou­loir, sou­riant. Tou­jours sou­riant. Ce sou­rire de métro­nome, régu­lier, infa­ti­gable, qui ne chan­geait jamais de forme ni d’in­ten­si­té. Il por­tait un cos­tume bleu marine et tenait deux verres de cognac arménien.

— J’ai pen­sé que vous aime­riez de la com­pa­gnie, dit-il.

Caird le regar­da. Il n’a­vait pas envie de com­pa­gnie. Il avait envie de silence, d’obs­cu­ri­té, et de quelques heures pen­dant les­quelles per­sonne ne le sur­veille­rait, ne le sui­vrait, ne fouille­rait ses affaires. Mais refu­ser la com­pa­gnie de Ket­tu­nen aurait été sus­pect — et Caird était en train d’ap­prendre, à son corps défen­dant, que la nor­ma­li­té était son seul camouflage.

— Entrez, dit-il.

Ket­tu­nen entra. S’as­sit dans le fau­teuil près de la fenêtre. Ten­dit un verre à Caird. Le cognac avait la cou­leur du miel sombre et l’o­deur de quelque chose de très ancien — des chais armé­niens, du chêne du Cau­case, un soleil qui n’exis­tait pas à Moscou.

— Vous avez l’air fati­gué, dit Kettunen.

— Mars est long.

— Oui. Mars est tou­jours long à Mos­cou. C’est le mois le plus cruel — quel­qu’un a dit ça, un poète, il me semble. Mais il par­lait d’a­vril. À Mos­cou, c’est mars.

Ils burent en silence. Le cognac était bon — meilleur que le cham­pagne sovié­tique, meilleur que la vod­ka, meilleur que tout ce que Caird avait bu depuis son arri­vée. C’é­tait le genre de cognac qui vous rap­pe­lait que le monde ne se rédui­sait pas à Mos­cou, qu’il exis­tait quelque part des col­lines enso­leillées où des hommes fai­saient pous­ser du rai­sin et le trans­for­maient en ceci — cette cha­leur dorée, cette conso­la­tion liquide.

— Julian, dit Ket­tu­nen. Je vais vous dire quelque chose, et je vais le dire direc­te­ment, parce que je suis fin­lan­dais et que les Fin­lan­dais ne savent pas par­ler autrement.

Caird leva les yeux.

— Je sais que vous avez des ennuis.

Le mot — ennuis — flot­ta dans la pièce comme une fumée.

— Je n’ai pas d’en­nuis, dit Caird.

— Bien sûr que non. Vous n’a­vez pas d’en­nuis et votre chambre n’a pas été fouillée et per­sonne ne vous suit dans la rue et le car­net dans votre man­teau n’existe pas.

Le silence qui sui­vit fut le plus long que Caird eût jamais enten­du. Plus long que le silence de Har­ring­ton au télé­phone. Plus long que le silence de Gui­vi après la ren­contre avec Vol­kons­ki. Un silence dans lequel tout ce que Caird croyait secret — le car­net, la fila­ture, la chambre fouillée — se révé­lait sou­dain trans­pa­rent, visible, su.

— Com­ment savez-vous pour le car­net ? dit Caird.

Sa voix ne trem­blait pas. Il fut sur­pris de ce calme — un calme qui ne venait pas du cou­rage mais de l’é­pui­se­ment. Il avait dépas­sé le stade de la peur. Il était dans cette zone au-delà de la peur où les choses deviennent sim­ple­ment claires, comme un pay­sage après la pluie.

Ket­tu­nen posa son verre.

— Je sais beau­coup de choses. C’est mon métier. Pas le bois et le papier — ça, c’est ma cou­ver­ture. Mon vrai métier, c’est de savoir des choses. Et de faire cir­cu­ler les choses entre les gens qui en ont besoin. La Fin­lande est un cou­loir, Julian. Un cou­loir entre l’Est et l’Ouest. Et moi, je suis une porte dans ce cou­loir. Les gens passent par moi quand ils ne peuvent pas pas­ser par les voies officielles.

Il dit cela sans emphase. Sans mys­tère. Avec la même cour­toi­sie tran­quille qu’il met­tait à offrir des cognacs et à com­men­ter le temps qu’il fai­sait. Comme si être un inter­mé­diaire entre les deux blocs était une pro­fes­sion aus­si banale que plom­bier ou comptable.

— Ce que je vais vous pro­po­ser n’est pas une obli­ga­tion, dit-il. C’est une option. Un filet de sécu­ri­té. Si les choses tournent mal — et les choses, à Mos­cou, tournent tou­jours mal à un moment ou à un autre — je peux vous aider à sor­tir du pays. Rapi­de­ment. Dis­crè­te­ment. Par Hel­sin­ki. La fron­tière fin­lan­daise est à sept cents kilo­mètres. J’ai fait le tra­jet de nom­breuses fois, dans les deux sens, avec des gens qui avaient des rai­sons de par­tir vite.

Caird le regar­dait. Le sou­rire de Ket­tu­nen n’a­vait pas chan­gé — tou­jours le même, tou­jours régu­lier — mais pour la pre­mière fois, Caird vit ce qu’il y avait der­rière ce sou­rire. Non pas de la dupli­ci­té. Non pas du cal­cul. De la com­pé­tence. La com­pé­tence calme et ter­ri­fiante d’un homme qui a fait de la fron­tière entre la vie et la mort un tra­jet professionnel.

— Je ne vais nulle part, dit Caird.

— Je sais. Pas main­te­nant. Mais gar­dez l’offre. On ne sait jamais quand on aura besoin d’une porte.

Ket­tu­nen se leva. Bou­ton­na sa veste. Ramas­sa les deux verres — le sien vide, celui de Caird à moi­tié plein — avec le geste natu­rel d’un homme qui ne laisse jamais de traces.

— Une der­nière chose, dit-il sur le seuil. L’homme qui vous sur­veille — Vol­kons­ki — est meilleur que vous ne le pen­sez. Et plus com­plexe. Ne le pre­nez pas pour un simple fonc­tion­naire. Il y a quelque chose en lui qui hésite. Je ne sais pas quoi. Mais cette hési­ta­tion est peut-être la seule chose qui vous protège.

Il sor­tit. La porte se refer­ma avec un clic doux.

Caird res­ta debout au milieu de la chambre 307. La place du Théâtre brillait der­rière la fenêtre. Le Bol­choï res­plen­dis­sait. Quelque part sous la ver­rière, en bas, les ser­veurs dres­saient les tables pour le dîner, et les lustres s’al­lu­maient un par un, et le Metro­pol repre­nait son rôle — ce rôle qu’il jouait depuis soixante ans, celui du grand hôtel où tout le monde est bien­ve­nu et où per­sonne n’est en sécurité.

Il récu­pé­ra le car­net sous le mate­las. Le regar­da. Cette page man­quante. Cette coupe nette. Ce mes­sage silencieux.

Quel­qu’un, quelque part, savait tout.

Et pour­tant, per­sonne ne l’a­vait arrê­té. Per­sonne ne l’a­vait convo­qué. Per­sonne ne lui avait dit : nous savons ce que vous faites, ces­sez immé­dia­te­ment. On le lais­sait faire. On le lais­sait se pro­me­ner, aller au Cygne, par­ler à la femme sans nom, gar­der le car­net. On le lais­sait libre — et cette liber­té était la chose la plus ter­ri­fiante de toutes, parce qu’elle ne pou­vait signi­fier qu’une chose : il ser­vait un des­sein qui le dépas­sait. Il était utile. Utile à quel­qu’un. Et tant qu’il serait utile, on ne le tou­che­rait pas.

Mais quand il ces­se­rait de l’être.

Il ran­gea le car­net dans la dou­blure du man­teau. Enfi­la le man­teau. Des­cen­dit dîner.

Sous la ver­rière, Gui­vi l’at­ten­dait. Mireille aus­si. Les lustres brillaient. Le vin géor­gien cou­lait. Et le Metro­pol, ce navire immo­bile dans la glace de mars, conti­nuait sa tra­ver­sée — portes ouvertes, lumières allu­mées, sou­rire aux lèvres — vers une des­ti­na­tion que per­sonne, pas même ses murs, pas même ses oreilles, ne connais­sait avec certitude.

CHA­PITRE 9 — LA NUIT DE MARS

Le som­meil ne vint pas.

Caird res­ta cou­ché dans le noir de la chambre 307, les yeux ouverts, à écou­ter Mos­cou res­pi­rer. La ville res­pi­rait — il en avait la cer­ti­tude main­te­nant, après deux semaines, la cer­ti­tude que Mos­cou n’é­tait pas un assem­blage de pierre et de béton mais un orga­nisme, un ani­mal immense cou­ché dans la plaine, dont le souffle mon­tait à tra­vers les tuyaux et les murs et les plan­chers sous forme de gar­gouille­ments, de sif­fle­ments, de cra­que­ments — le lan­gage noc­turne d’une ville qui ne dor­mait jamais tout à fait.

Minuit. Une heure. Deux heures.

Il avait comp­té les quarts d’heure au son de l’hor­loge du Krem­lin — ces carillons qui tra­ver­saient la nuit mos­co­vite avec une ponc­tua­li­té impé­riale, comme si le temps lui-même obéis­sait aux ordres du pou­voir. Les carillons arri­vaient assour­dis par la dis­tance et par les doubles fenêtres du Metro­pol, trans­for­més en une vibra­tion grave, presque sub­li­mi­nale, qu’on sen­tait dans la poi­trine plus qu’on ne l’en­ten­dait dans les oreilles.

À deux heures vingt, il renonça.

Il s’ha­billa dans le noir. Pas entiè­re­ment — pan­ta­lon, che­mise, le car­di­gan en cache­mire que Helen lui avait offert pour ses qua­rante ans, un vête­ment qu’il aimait d’un amour irra­tion­nel parce qu’il était doux et parce qu’il avait été choi­si par quel­qu’un qui, à l’é­poque du choix, l’ai­mait encore. Les chaus­sures, non. Il des­cen­drait en chaus­settes. Il y avait quelque chose dans le fait de des­cendre au bar d’un grand hôtel en chaus­settes qui disait : je suis un homme inof­fen­sif, un insom­niaque, un errant noc­turne, je ne suis pas un espion, les espions portent des chaussures.

Le cou­loir du troi­sième étage était éclai­ré par une seule applique — les autres avaient été éteintes pour la nuit, plon­geant le cou­loir dans une pénombre de sous-marin. La moquette bor­deaux absor­bait ses pas. Il avan­çait en silence, par habi­tude main­te­nant, cette habi­tude de fan­tôme que le Metro­pol ensei­gnait à tous ses habi­tants — mar­cher sans bruit, ouvrir les portes sans les faire cla­quer, exis­ter sans déran­ger l’air.

Le poste de Zinaïda.

Elle était là.

Bien sûr qu’elle était là. Zinaï­da était tou­jours là. Caird avait fini par se deman­der si elle dor­mait jamais — si elle n’é­tait pas une exten­sion de l’hô­tel lui-même, un organe, une fonc­tion, comme les tuyaux ou les lustres ou les murs qui écou­taient. Elle était assise der­rière son petit bureau, droite, les mains posées à plat sur la sur­face de bois, et elle le regar­dait appro­cher avec ses yeux de rapace — ces yeux très bleus, très fixes, qui ne cil­laient pas, qui ne jugeaient pas, qui enregistraient.

— La clef, dit-elle.

Caird la lui ten­dit. Leurs doigts se frô­lèrent. La main de Zinaï­da était sèche et fraîche, une main de femme qui avait tra­vaillé toute sa vie — lavé du linge, por­té des seaux, tour­né des clefs, peut-être aus­si tenu un fusil, qui savait, les femmes de sa géné­ra­tion avaient fait la guerre, beau­coup d’entre elles, et elles n’en par­laient pas plus que les hommes n’en par­laient, c’est-à-dire jamais.

— Le bar est encore ouvert, dit Zinaïda.

C’é­tait la phrase la plus longue qu’elle lui eût jamais adres­sée. Six mots. Un cadeau.

Caird des­cen­dit.

L’es­ca­lier prin­ci­pal du Metro­pol, la nuit, était un lieu de beau­té spec­trale. Les lustres du hall étaient éteints sauf un — tou­jours un, le même, celui qui jetait son cercle de lumière pâle sur le sol de marbre, comme un pro­jec­teur oublié sur une scène vide. Les colonnes de marbre pre­naient dans cette lumière une blan­cheur lunaire. Les balus­trades ouvra­gées pro­je­taient des ombres qui res­sem­blaient à de la den­telle noire. Et le silence — ce silence par­ti­cu­lier des grands hôtels après minuit, quand le bruit des clients a ces­sé et que seul reste le mur­mure de l’é­di­fice lui-même, ses souffles, ses plaintes, ses confi­dences de vieux navire — le silence était si dense qu’on pou­vait presque le toucher.

Le bar était au fond du hall, dans un recoin que les archi­tectes Art nou­veau avaient des­si­né comme une alcôve — un espace sépa­ré du reste par des colonnes et un rideau de velours sombre, éclai­ré par deux lampes basses qui don­naient à l’air une cou­leur d’ambre. Quelques tables rondes, des fau­teuils de cuir, un comp­toir de bois sombre der­rière lequel les bou­teilles s’a­li­gnaient comme des sol­dats au garde-à-vous.

Et Kos­tia.

Le bar­man était là, comme si l’i­dée de ne pas être là ne lui avait jamais tra­ver­sé l’es­prit. Il essuyait un verre — le même geste, tou­jours le même geste, ce mou­ve­ment cir­cu­laire du tor­chon sur le cris­tal qui était moins un net­toyage qu’une médi­ta­tion, un man­tra de bar­man. Il leva les yeux quand Caird s’as­sit au comptoir.

— Insom­nie ? dit-il.

— Oui.

— La spé­cia­li­té de Mos­cou. On exporte du bois, du pétrole, et de l’in­som­nie. Vodka ?

— S’il vous plaît.

Kos­tia ser­vit. Pas dans un petit verre — dans un verre à eau, modé­ré­ment rem­pli, avec ce geste pré­cis du bar­man qui sait exac­te­ment com­bien un homme a besoin de boire pour trou­ver le som­meil sans trou­ver le coma. Il posa le verre devant Caird et reprit son essuyage.

Ils étaient seuls. Le bar, à cette heure, n’ac­cueillait plus que les insom­niaques et les déses­pé­rés — deux caté­go­ries qui, à Mos­cou, se recou­paient lar­ge­ment. Un homme dor­mait dans un fau­teuil au fond de la salle, le men­ton sur la poi­trine, un verre vide devant lui. Un autre, plus loin, écri­vait quelque chose dans un car­net — un jour­na­liste peut-être, ou un espion, ou un poète, les trois métiers se confon­dant à Mos­cou dans une même zone d’ombre.

Caird but. La vod­ka fit son tra­vail — ce tra­vail bru­tal et effi­cace de la vod­ka russe, qui n’a pas la sub­ti­li­té du whis­ky ni l’é­lé­gance du vin mais qui pos­sède une ver­tu que les autres alcools n’ont pas : l’hon­nê­te­té. La vod­ka ne pré­tend pas être autre chose que ce qu’elle est. Un feu. Un oubli. Un passage.

— Kos­tia.

— Oui ?

— Vous tra­vaillez ici depuis com­bien de temps ?

— Quatre ans. Avant, j’é­tais au Natio­nal. Avant le Natio­nal, j’é­tais à l’é­cole de musique. Avant l’é­cole de musique, j’é­tais un enfant à Sara­tov qui écou­tait la radio et qui rêvait.

Il dit cela en essuyant son verre, sans lever les yeux, avec cette éco­no­mie de moyens qui était sa signa­ture — des phrases courtes, posées, qui allaient droit au but comme des pierres lan­cées sur de l’eau calme.

— La radio, dit Caird.

— Voice of Ame­ri­ca. Willis Cono­ver. L’é­mis­sion de jazz. Tous les soirs, à minuit, sur les ondes courtes. Mon père avait un vieux poste Rodi­na — un poste qui cap­tait les fré­quences étran­gères, ce qui était illé­gal, bien sûr, mais mon père disait que les choses illé­gales qui rendent heu­reux sont moins graves que les choses légales qui rendent triste. Mon père était un phi­lo­sophe. Un phi­lo­sophe de Sara­tov, ce qui est la forme la plus dan­ge­reuse de philosophie.

Un sou­rire — bref, lumi­neux, le sou­rire d’un jeune homme qui parle de son père avec une ten­dresse que même Mos­cou n’a­vait pas réus­si à éteindre.

— J’a­vais qua­torze ans la pre­mière nuit où j’ai enten­du du jazz. C’é­tait un mor­ceau de The­lo­nious Monk. Round Mid­night. Vous connaissez ?

— Oui.

— Round Mid­night. Minuit pile. Et c’é­tait minuit pile quand je l’ai enten­du — la coïn­ci­dence par­faite, le titre et le moment, la musique et l’heure. J’ai mis mon oreille contre le haut-par­leur du Rodi­na et j’ai écou­té Monk jouer ces notes — ces notes tor­dues, ces notes qui tombent à côté du rythme et qui, en tom­bant à côté, trouvent quelque chose de plus vrai que le rythme — et j’ai compris.

— Com­pris quoi ?

Kos­tia posa le verre. Le tor­chon. Ses mains à plat sur le comp­toir — un geste qui rap­pe­lait étran­ge­ment celui de Zinaï­da, comme si le Metro­pol ensei­gnait à tous ses occu­pants la même pos­ture, la même façon de poser les mains quand les mots deviennent importants.

— Que la liber­té existe. Pas la liber­té qu’on pro­met dans les dis­cours — cette liber­té-là est un men­songe, un embal­lage vide, un mot qu’on imprime sur les ban­de­roles et qu’on accroche au-des­sus des rues pour que les gens qui marchent en des­sous croient qu’ils sont libres. Non. La vraie liber­té. Celle qui est dans les notes de Monk. Celle qui dit : je joue ce que je veux, comme je veux, et si ça ne rentre pas dans la case, tant pis pour la case. C’est ça, le jazz. C’est la seule musique qui dit la véri­té, parce que c’est la seule musique qui accepte l’er­reur. En musique clas­sique, une fausse note est une faute. En jazz, une fausse note est une porte.

Il se tut. Puis reprit le verre. Reprit le tor­chon. Reprit le geste circulaire.

— Mais ici, dit-il, les portes sont surveillées.

Caird le regar­da. Ce gar­çon — parce que c’é­tait encore un gar­çon, vingt-cinq ans, peut-être vingt-six, un âge où, en Angle­terre, on com­mence à peine à com­prendre le monde, et où, en Rus­sie, on a déjà com­pris que le monde ne veut pas être com­pris — ce gar­çon était plus lucide que la plu­part des hommes que Caird avait ren­con­trés dans sa vie. Plus lucide que Har­ring­ton et ses silences de papier peint. Plus lucide que les fonc­tion­naires de Whi­te­hall et leurs phrases vides. Peut-être aus­si lucide que Vol­kons­ki — mais d’une luci­di­té dif­fé­rente, une luci­di­té d’en bas, une luci­di­té de bar­man, la luci­di­té de celui qui voit les choses depuis le comp­toir où les gens viennent boire et par­ler et oublier qu’ils sont surveillés.

— Kos­tia, dit Caird.

— Oui ?

— Pour­quoi m’aidez-vous ?

Le mot — aider — n’a­vait pas été pro­non­cé entre eux aupa­ra­vant. Kos­tia lui avait dit le nom du café, l’emplacement du Cygne, entre deux verres, comme si c’é­tait une infor­ma­tion ano­dine. Mais ce n’é­tait pas ano­din. Rien, au Metro­pol, n’é­tait anodin.

Kos­tia ne répon­dit pas tout de suite. Il finit d’es­suyer le verre. Le posa sur l’é­ta­gère. En prit un autre. Recommença.

— Je ne vous aide pas, dit-il. Je ne sais pas ce que vous faites et je ne veux pas le savoir. Je suis bar­man. Les bar­men entendent des choses, voient des choses, savent des choses. Mais les bar­men ne font rien. Les bar­men sont neutres. Comme la Suisse, mais avec de meilleur alcool.

Un temps.

— Mais je vais vous dire quelque chose. Pas un conseil. Une obser­va­tion. L’ob­ser­va­tion d’un bar­man qui a pas­sé quatre ans à regar­der les gens entrer et sor­tir de cet hôtel.

Il posa le verre.

— Vous croyez que vous êtes le chas­seur. Vous avez trou­vé un car­net, vous avez sui­vi une piste, vous avez ren­con­tré quel­qu’un. Vous pen­sez que vous agis­sez. Que vous déci­dez. Que vous êtes l’au­teur de votre propre his­toire. Mais vous ne l’êtes pas. Vous êtes le gibier. Depuis le pre­mier jour. Depuis le moment où vous avez posé le pied dans cet hôtel, vous êtes le gibier — et le gibier ne voit pas le chas­seur, le gibier ne voit que la forêt, et la forêt a l’air pai­sible, et c’est pour ça que le gibier conti­nue d’avancer.

Ses yeux de renard brillaient dans la lumière d’ambre du bar. Pas de cruau­té dans ce regard. Pas de malice. Une luci­di­té presque tendre — la luci­di­té d’un homme qui voit un autre homme mar­cher vers un piège et qui ne peut pas le rete­nir mais qui peut, au moins, lui dire qu’il marche.

— Sauf que le gibier aus­si peut mordre, dit-il. Un cerf accu­lé donne des coups de bois. Un renard pris dans un piège ronge sa propre patte. Le gibier n’est pas impuis­sant. Il est juste mal infor­mé. Et le jour où le gibier com­prend qu’il est le gibier — ce jour-là, tout change. Parce que le chas­seur s’at­tend à une proie, pas à un adver­saire. Et un adver­saire, même petit, même faible, même en chaus­settes dans un bar à trois heures du matin, c’est autre chose qu’une proie.

Caird bais­sa les yeux. Ses chaus­settes. Kos­tia avait remar­qué ses chaus­settes. Bien sûr qu’il les avait remar­quées. Kos­tia remar­quait tout.

— Un autre verre ? dit Kostia.

— Non. Merci.

— Alors bonne nuit. Et Julian —

— Oui ?

— Demain, quand vous retour­ne­rez dans votre chambre, véri­fiez la semelle inté­rieure de votre chaus­sure gauche. Celle de ville. La noire. Je dis ça comme ça. En passant.

Caird le regar­da. Kos­tia avait repris son essuyage. Son visage était rede­ve­nu neutre — le visage du bar­man, le masque pro­fes­sion­nel, l’homme qui ne sait rien et ne dit rien et qui, si on l’in­ter­ro­geait, jure­rait n’a­voir eu avec le Bri­tan­nique de la 307 que des conver­sa­tions sur le temps qu’il fai­sait et la qua­li­té de la vodka.

Caird se leva. Quit­ta le bar. Tra­ver­sa le hall — le cercle de lumière du der­nier lustre, les ombres de den­telle, le silence de cathé­drale. Mon­ta l’escalier.

Au troi­sième étage, le cou­loir était plon­gé dans sa pénombre de sous-marin. L’ap­plique unique jetait sa lumière jaune. Et là, à son poste, Zinaïda.

Caird mar­cha vers elle. Elle tenait sa clef — prête, comme si elle savait à la seconde près quand il remon­te­rait, comme si les murs lui avaient dit : il arrive.

Il ten­dit la main. Elle posa la clef dans sa paume. Leurs regards se croisèrent.

Et Zinaï­da parla.

Pas la phrase habi­tuelle — bon­jour mon­sieur, bon­soir mon­sieur, la clef mon­sieur. Autre chose. Trois mots, en russe, pro­non­cés si bas que Caird dut se pen­cher pour les entendre. Trois mots souf­flés comme un secret — comme si les murs, pour une fois, ne devaient pas entendre, comme si Zinaï­da, pour la pre­mière et peut-être la der­nière fois, choi­sis­sait de par­ler en des­sous des oreilles du Metropol.

— Ostoró­j­no, gos­podín. Ostorójno.

Caird ne par­lait pas russe. Mais il y a des mots qu’on com­prend dans toutes les langues — des mots dont le son porte le sens, dont les syl­labes contiennent l’ur­gence, dont la musique dit ce que le dic­tion­naire dirait si on avait le temps de le consulter.

Faites atten­tion, mon­sieur. Faites attention.

Et puis — le sourire.

Pas un sou­rire large. Pas un sou­rire joyeux. Un trem­ble­ment. Une fis­sure dans le masque de pierre. Une contrac­tion infime des muscles autour de la bouche qui dura un quart de seconde — peut-être moins, peut-être un dixième de seconde, un bat­te­ment de cœur — et qui chan­gea tout le visage. Qui fit appa­raître, sous les rides, sous la dure­té, sous les soixante ans de silence et d’o­béis­sance et de déjour­naya et de clefs remises et reprises et remises encore, quelque chose d’hu­main. De ter­ri­ble­ment, de dou­lou­reu­se­ment humain.

Ce sou­rire disait : je vous vois. Je sais ce que vous faites. Je sais ce que vous ris­quez. Et je ne peux rien faire pour vous — je suis une vieille femme der­rière un bureau, dans un hôtel où tout est écou­té, où chaque mot que je pro­nonce peut être le der­nier — mais je peux vous don­ner ceci. Cette seconde. Ce sou­rire. Ce mot. Ostorójno.

Caird prit la clef.

— Spas­si­bo, murmura-t-il.

Le seul mot de russe qu’il connais­sait. Merci.

Zinaï­da hocha la tête. Son visage s’é­tait refer­mé. La pierre avait repris ses droits. Elle était de nou­veau la dejour­naya du troi­sième étage du Metro­pol — immo­bile, impé­né­trable, éternelle.

Caird entra dans la 307. Fer­ma la porte. Ne s’as­sit pas. Ne s’al­lon­gea pas.

Il alla direc­te­ment à l’ar­moire. Sor­tit ses chaus­sures de ville. Les noires. Prit la gauche. Retour­na la semelle intérieure.

Des­sous, col­lé au cuir par un mor­ceau de ruban adhé­sif, un papier plié en quatre. Minus­cule. De la taille d’un timbre-poste.

Il le déplia.

Une écri­ture qu’il ne connais­sait pas — ni celle de Fenn, ni celle de Kos­tia, une écri­ture incon­nue, petite, ser­rée, en anglais.

Les malles arrivent le 25. Le char­ge­ment se fait au sous-sol du Bol­choï, porte 4, entre 6h et 8h du matin. Le gar­dien de nuit s’ap­pelle Iou­ri. Il est des nôtres. Le double fond de la malle numé­ro 7 — celle mar­quée « Cos­tumes Acte III » — a été pré­pa­ré. Taille suf­fi­sante pour les docu­ments. Fenêtre : une nuit. Une seule.

Pas de signa­ture. Pas de nom. Mais quel­qu’un — quel­qu’un qui n’é­tait pas Fenn, quel­qu’un qui n’é­tait pas la femme du Cygne, quel­qu’un d’autre, un maillon invi­sible dans une chaîne dont Caird ne voyait que les deux extré­mi­tés — avait glis­sé ce papier dans sa chaus­sure. Dans sa chambre. Pen­dant qu’il était au Bolchoï.

Ce qui signi­fiait que celui qui avait fouillé sa chambre n’é­tait peut-être pas le KGB. Ou pas seule­ment le KGB. Ou que le KGB et quel­qu’un d’autre avaient fouillé la même chambre le même jour, cha­cun cher­chant des choses dif­fé­rentes, cha­cun lais­sant ses propres traces — l’un dépla­çant l’o­reiller et cou­pant une page, l’autre glis­sant un mes­sage dans une chaussure.

La chambre 307 était un car­re­four. Un nœud. Un lieu où les fils se croi­saient sans se voir.

Caird relu le mes­sage. Le relut encore. Puis — les mains stables, le cœur bat­tant, le cer­veau d’une clar­té de cris­tal — il le déchi­ra en mor­ceaux minus­cules, alla dans la salle de bains, et fit cou­ler l’eau. Les mor­ceaux tour­billon­nèrent, se défirent, disparurent.

Il se regar­da dans le miroir. Le miroir ancien, légè­re­ment défor­mant, qui lui ren­voyait un visage plus mince et plus inquiet qu’au pre­mier jour. Mais pas seule­ment plus mince et plus inquiet. Dif­fé­rent. Quelque chose avait chan­gé dans ce visage — autour des yeux, dans la ligne de la mâchoire, dans la façon dont le regard se posait sur son propre reflet. Ce n’é­tait plus le visage d’un homme qui observe. C’é­tait le visage d’un homme qui a décidé.

Le gibier venait de com­prendre qu’il était le gibier.

Et le gibier, pour la pre­mière fois, avait déci­dé de mordre.

Il étei­gnit la lumière. S’al­lon­gea. Et le som­meil, qui l’a­vait fui toute la nuit, vint enfin — lourd, pro­fond, le som­meil des hommes qui ont ces­sé de se poser des ques­tions et qui, pour le meilleur ou pour le pire, ont choisi.

Dehors, l’hor­loge du Krem­lin son­na quatre heures. Mos­cou dor­mait sous sa croûte de neige grise. Le Metro­pol res­pi­rait dans le noir. Et quelque part, dans le cou­loir du troi­sième étage, Zinaï­da veillait — droite, immo­bile, les mains posées à plat sur le bureau — et per­sonne, per­sonne au monde, ne savait à quoi elle pensait.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI V

Vol­kons­ki vivait seul.

L’ap­par­te­ment était dans un immeuble de Tchis­tye Prou­dy — les Étangs Propres, un quar­tier qui por­tait bien son nom, propre, ordon­né, bor­dé de tilleuls, avec des immeubles de brique construits dans les années qua­rante pour les cadres méri­tants de la nomenk­la­tu­ra. Pas le luxe — le luxe n’exis­tait pas en Union sovié­tique, ou plu­tôt il exis­tait mais ne s’ap­pe­lait pas ain­si, il s’ap­pe­lait confort, ou avan­tage, ou recon­nais­sance du Par­ti, des mots qui dési­gnaient la même chose sans l’o­deur de déca­dence bour­geoise. Trois pièces, une cui­sine, une salle de bains avec de l’eau chaude trois jours sur quatre. Les murs étaient blancs. Les meubles étaient fonc­tion­nels. La seule conces­sion au super­flu était les livres — des éta­gères entières, du sol au pla­fond, dans le salon et dans la chambre et même dans le cou­loir, des livres en russe, en anglais, en fran­çais, empi­lés, ran­gés, débor­dants, comme si les mots impri­més étaient la seule forme de com­pa­gnie que Vol­kons­ki jugeait tolérable.

Et la musique.

Il posa l’ai­guille sur le disque avec le geste déli­cat du chi­rur­gien — un vinyle usé, un micro­sillon Melo­diya dont la pochette de car­ton était cor­née par les années. Chos­ta­ko­vitch. Le Qua­tuor à cordes numé­ro 8, opus 110. Celui que Chos­ta­ko­vitch avait com­po­sé en trois jours, à Dresde, en 1960, dans un état de déses­poir si pro­fond qu’il avait dit ensuite : je l’ai écrit à ma propre mémoire.

Les pre­mières notes emplirent l’appartement.

Do, mi bémol, ré, si. D‑S-C‑H. Les ini­tiales de Dmi­tri Chos­ta­ko­vitch, tra­duites en notes de musique — un auto­por­trait sonore, un mono­gramme de dou­leur, qui reve­nait tout au long de l’œuvre comme un bat­te­ment de cœur. Le pre­mier mou­ve­ment était lent, d’une len­teur de cor­tège funèbre, et les cordes se tres­saient en une plainte si nue, si dépouillée, qu’elle en deve­nait insou­te­nable — non pas parce qu’elle était triste, mais parce qu’elle était vraie, et que la véri­té, en musique comme en toute chose, est plus dif­fi­cile à sup­por­ter que le mensonge.

Vol­kons­ki s’as­sit dans son fau­teuil. Le seul fau­teuil de l’ap­par­te­ment — un fau­teuil de cuir brun, large, défon­cé, qui avait appar­te­nu à un pro­fes­seur de l’u­ni­ver­si­té de Mos­cou dont Vol­kons­ki avait héri­té les meubles en même temps que l’ap­par­te­ment, sans connaître son nom ni son des­tin, ce qui était une forme très sovié­tique de suc­ces­sion. Il avait un verre de thé — un sta­kan dans son sup­port de métal, le thé noir et fort des nuits de tra­vail — et le dos­sier Caird sur les genoux.

Le dos­sier n’é­tait plus léger.

En trois semaines, il avait enflé — rap­ports de sur­veillance, trans­crip­tions d’é­coutes, pho­to­gra­phies, ana­lyses. Cent grammes étaient deve­nus cinq cents. L’homme ordi­naire avait pro­duit une masse d’in­for­ma­tions qui, mise bout à bout, des­si­nait le por­trait d’un homme en train de deve­nir quel­qu’un d’autre. Vol­kons­ki feuille­ta les pages. Les der­nières pho­to­gra­phies d’a­bord — Caird mar­chant sur Malaya Bron­naya, le col rele­vé, les mains dans les poches. Caird entrant dans le café sans enseigne. Caird assis en face d’une femme. Les cli­chés étaient gra­nu­leux — pris de loin, à tra­vers une vitre, avec un télé­ob­jec­tif dont la mise au point lais­sait à dési­rer. Mais on voyait. On voyait le visage de la femme.

Vol­kons­ki regar­da ce visage.

Il ne le connais­sait pas.

C’é­tait la chose la plus trou­blante — la plus humi­liante, la plus fas­ci­nante — du dos­sier entier. Trois semaines de sur­veillance. Des dizaines d’a­gents mobi­li­sés. Des heures d’é­coute. Et la femme du Cygne — la cible ultime, le noyau de l’o­pé­ra­tion Fenn, le fan­tôme que Vol­kons­ki chas­sait depuis des mois — res­tait sans iden­ti­té. Les pho­to­gra­phies avaient été envoyées au ser­vice d’i­den­ti­fi­ca­tion. Rien. Pas de cor­res­pon­dance dans les fichiers. Pas de visage connu. Une femme de qua­rante ans, brune, des pom­mettes hautes, qui appa­rais­sait dans un café le mer­cre­di et qui dis­pa­rais­sait ensuite dans Mos­cou comme une goutte d’eau dans l’océan.

Elle était bonne. Très bonne. Meilleure que Fenn, peut-être. Fenn avait lais­sé des traces — le car­net, la chambre 418, les habi­tudes. Elle, rien. Une ombre sans nom. Un cygne.

Le Chos­ta­ko­vitch avan­çait. Le troi­sième mou­ve­ment — un alle­gret­to féroce, bru­tal, un déchaî­ne­ment de cordes qui son­nait comme un bom­bar­de­ment. Chos­ta­ko­vitch avait dit que ce mou­ve­ment évo­quait les bom­bar­de­ments de Dresde. Mais Vol­kons­ki y enten­dait autre chose — la fureur froide d’un homme pris au piège, la révolte d’un artiste coin­cé entre le génie et le sys­tème, entre la véri­té de sa musique et le men­songe de sa vie. Chos­ta­ko­vitch avait sur­vé­cu à Sta­line. Chos­ta­ko­vitch avait com­po­sé des hymnes au régime pour ne pas mou­rir. Et entre les hymnes, il avait com­po­sé ceci — ces qua­tuors où il disait tout ce qu’il ne pou­vait pas dire ailleurs, ces confes­sions musi­cales que le Par­ti ne com­pre­nait pas parce que le Par­ti n’a­vait pas d’o­reilles pour la véri­té quand elle était abstraite.

Vol­kons­ki posa le dos­sier. Fer­ma les yeux.

Il pen­sait à Caird.

Le rap­port de la nuit était arri­vé à vingt-deux heures. Caird était des­cen­du au bar. Avait par­lé avec le bar­man — Kos­tia Niko­laïev, vingt-cinq ans, employé de l’hô­tel, pas de fiche connue au Direc­toire, pas de liens iden­ti­fiés avec des réseaux étran­gers. Leur conver­sa­tion avait duré vingt-sept minutes. Le micro du bar — dis­si­mu­lé dans le sup­port à bou­teilles, un dis­po­si­tif ancien, capri­cieux, qui cap­tait mieux les bruits de vais­selle que les voix humaines — n’a­vait sai­si que des frag­ments. Jazz. Liber­té. Quelque chose sur un gibier et un chas­seur. L’agent de trans­crip­tion avait noté : conver­sa­tion appa­rem­ment infor­melle, aucun conte­nu opé­ra­tion­nel identifié.

Aucun conte­nu opé­ra­tion­nel identifié.

Vol­kons­ki sou­rit dans le noir. L’agent de trans­crip­tion était un imbé­cile. Un gibier et un chas­seur — c’é­tait tout sauf infor­mel. C’é­tait le bar­man qui disait à l’An­glais : je sais ce que vous êtes. Et l’An­glais qui écou­tait. Qui com­pre­nait. Qui — peut-être — com­men­çait à se réveiller.

Et puis Caird était remon­té. Avait par­lé avec la dejour­naya — Zinaï­da Pav­lov­na Moro­zo­va, soixante-deux ans, employée du Metro­pol depuis 1946, aucun anté­cé­dent poli­tique notable. L’agent de sur­veillance du cou­loir — pas de micro, les cou­loirs n’é­taient pas sono­ri­sés, une lacune que Vol­kons­ki avait signa­lée trois fois sans résul­tat — avait obser­vé un bref échange ver­bal. Trois ou quatre mots. Non iden­ti­fiés. L’agent notait que la dejour­naya avait sem­blé — le mot était sou­li­gné, sem­blé — sourire.

Sem­blé sourire.

Vol­kons­ki connais­sait Zinaï­da de répu­ta­tion. Tout le monde au Direc­toire connais­sait les dejour­naya du Metro­pol — elles étaient, en théo­rie, des infor­ma­trices, des yeux du sys­tème, pla­cées à chaque étage pour sur­veiller les allées et venues des clients. En théo­rie. En pra­tique, les dejour­naya étaient des femmes qui fai­saient leur tra­vail, remet­taient leurs rap­ports — brefs, fac­tuels, d’une séche­resse bureau­cra­tique qui ne disait rien — et gar­daient pour elles-mêmes ce qu’elles obser­vaient vrai­ment. Les dejour­naya du Metro­pol étaient les véri­tables maî­tresses de l’hô­tel. Elles savaient tout. Elles disaient ce qu’elles vou­laient. Et ce qu’elles ne vou­laient pas dire, per­sonne — pas le KGB, pas le direc­teur de l’hô­tel, pas le Polit­bu­ro lui-même — ne pou­vait les for­cer à le dire. Parce qu’elles étaient vieilles, et que les vieilles femmes en Rus­sie sont les seules per­sonnes véri­ta­ble­ment intou­chables. On pou­vait arrê­ter un géné­ral. On ne pou­vait pas arrê­ter une babouchka.

Zinaï­da avait sou­ri à Caird. Cela signi­fiait quelque chose. Vol­kons­ki ne savait pas encore quoi. Mais il notait.

Le Chos­ta­ko­vitch en était au der­nier mou­ve­ment. Le lar­go — une des­cente lente, rési­gnée, une musique qui renon­çait. Les cordes s’é­tei­gnaient une à une, comme des bou­gies qu’on souffle. Et le motif D‑S-C‑H reve­nait, de plus en plus faible, de plus en plus loin­tain, jus­qu’au silence final — un silence qui n’é­tait pas un silence de fin mais un silence de seuil, le silence qui se tient entre la der­nière note jouée et la pre­mière note qu’on n’en­ten­dra jamais.

Vol­kons­ki rou­vrit les yeux.

Le thé avait refroi­di. L’ap­par­te­ment était silen­cieux. Sur les éta­gères, les livres atten­daient dans leurs ran­gées ser­rées — Tol­stoï, Dos­toïevs­ki, Pou­ch­kine, Sha­kes­peare, Gra­ham Greene, John le Car­ré. Vol­kons­ki avait lu les romans d’es­pion­nage de le Car­ré avec l’at­ten­tion cri­tique d’un pro­fes­sion­nel — et avec une admi­ra­tion qu’il n’au­rait jamais avouée à per­sonne. Le Car­ré com­pre­nait. Il com­pre­nait que l’es­pion­nage n’é­tait pas une affaire d’ac­tion mais de patience. Pas de cou­rage mais de doute. Pas de cer­ti­tude mais d’am­bi­guï­té. Le Car­ré com­pre­nait que les espions n’é­taient pas des héros mais des hommes — des hommes fati­gués, des hommes com­pro­mis, des hommes qui avaient ces­sé de croire à ce qu’ils fai­saient mais qui conti­nuaient de le faire parce que s’ar­rê­ter était pire que continuer.

Vol­kons­ki se recon­nais­sait dans ces livres. C’é­tait un aveu qu’il ne se fai­sait qu’à lui-même, dans le silence de cet appar­te­ment, à trois heures du matin, avec Chos­ta­ko­vitch qui venait de mou­rir sur le tourne-disque et un dos­sier sur les genoux.

Il reprit le dos­sier. La der­nière page. Sa propre écri­ture — un brouillon de rap­port des­ti­né au géné­ral Orlov.

Sujet CAIRD — éva­lua­tion inter­mé­diaire. Le sujet a pris contact avec un agent non iden­ti­fié (dos­sier pho­to joint, iden­ti­fi­ca­tion en cours). Le sujet est en pos­ses­sion de docu­ments lais­sés par son pré­dé­ces­seur FENN. Le sujet pré­sente un pro­fil psy­cho­lo­gique carac­té­ris­tique : idéa­lisme, loyau­té per­son­nelle, vul­né­ra­bi­li­té aux liens émo­tion­nels. Recommandation…

La recom­man­da­tion. C’é­tait là que la main de Vol­kons­ki s’é­tait arrê­tée. Trois heures plus tôt, devant cette même page, le sty­lo en l’air.

Il y avait deux recom­man­da­tions possibles.

Recom­man­da­tion A : arres­ta­tion du sujet Caird. Sai­sie des docu­ments. Inter­ro­ga­toire. Iden­ti­fi­ca­tion de l’agent du Cygne par exploi­ta­tion des infor­ma­tions obte­nues. Pro­cé­dure stan­dard. Résul­tat garan­ti. Rapide, propre, efficace.

Recom­man­da­tion B : main­tien de la sur­veillance. Lais­ser Caird pour­suivre ses contacts. Le suivre jus­qu’au bout de l’o­pé­ra­tion — les malles, le trans­fert, l’ex­fil­tra­tion des docu­ments — et inter­ve­nir au der­nier moment, quand tous les maillons de la chaîne seraient visibles. Plus ris­qué. Plus long. Mais le résul­tat serait supé­rieur — non pas un homme et un car­net, mais un réseau entier. La femme du Cygne. Les inter­mé­diaires. Les com­plices à l’in­té­rieur du sys­tème. Le gar­dien de nuit du Bol­choï. Peut-être le bar­man du Metro­pol. Peut-être d’autres encore, des noms qu’on ne connais­sait pas, des visages qu’on n’a­vait pas encore photographiés.

C’é­tait la rai­son pro­fes­sion­nelle de choi­sir B. La rai­son que le géné­ral Orlov com­pren­drait. La rai­son qui tien­drait dans un rapport.

Mais il y avait une autre rai­son. Celle que Vol­kons­ki ne met­trait dans aucun rap­port. Celle qu’il ne for­mu­lait qu’i­ci, dans le silence de son appar­te­ment, avec le fan­tôme de Chos­ta­ko­vitch dans les enceintes et le reflet de son propre visage dans la fenêtre noire.

Il ne vou­lait pas arrê­ter Caird.

Pas encore. Pas main­te­nant. Pas comme ça.

Il éprou­vait pour cet homme quelque chose qu’il n’a­vait pas éprou­vé depuis long­temps — depuis si long­temps qu’il avait oublié le nom de ce sen­ti­ment, s’il en avait un. Pas de l’a­mi­tié. Pas de la sym­pa­thie. Quelque chose de plus aus­tère. Du res­pect, peut-être. Ou de la recon­nais­sance. La recon­nais­sance d’un homme soli­taire pour un autre homme soli­taire — parce que Caird, mal­gré ses dîners sous la ver­rière et ses soi­rées avec le Géor­gien et sa Fran­çaise, était seul. Fon­da­men­ta­le­ment seul. Un homme loin de sa femme, loin de son fils, loin de tout ce qu’il connais­sait, jeté dans un jeu qu’il n’a­vait pas choi­si, et qui au lieu de fuir — comme Fenn avait fui, comme tout homme rai­son­nable aurait fui — res­tait. Res­tait et avan­çait. Avec sa peur. Avec ses chaus­settes. Avec sa confiance d’i­diot et son cou­rage d’amateur.

Et Vol­kons­ki, qui avait pas­sé sa vie à détruire des hommes comme Caird — à les iden­ti­fier, les pié­ger, les retour­ner, les bri­ser — Vol­kons­ki se décou­vrait inca­pable de signer la recom­man­da­tion A. Non pas par fai­blesse. Par quelque chose de pire que la fai­blesse. Par ce sen­ti­ment que Phil­by avait nom­mé et que Vol­kons­ki avait cru ne pas posséder.

Le sen­ti­ment.

L’at­ta­che­ment.

Il prit le sty­lo. Écrivit :

Recom­man­da­tion : main­tien de la sur­veillance active. Pro­lon­ga­tion de la phase d’ob­ser­va­tion. Objec­tif : iden­ti­fi­ca­tion com­plète du réseau Fenn via les contacts du sujet Caird. Inter­ven­tion dif­fé­rée jus­qu’à conso­li­da­tion des élé­ments. Prio­ri­té : la femme non iden­ti­fiée du point de rendez-vous.

Il relut. C’é­tait propre. C’é­tait pro­fes­sion­nel. C’é­tait défen­dable. Orlov accep­te­rait — Orlov vou­lait des résul­tats spec­ta­cu­laires, des réseaux entiers déman­te­lés, pas des arrests iso­lées de fonc­tion­naires bri­tan­niques de second rang. La recom­man­da­tion B ser­vait les inté­rêts du Directoire.

Et elle lais­sait Caird en liberté.

Un peu plus longtemps.

Un peu plus.

Vol­kons­ki signa le rap­port. Le glis­sa dans l’en­ve­loppe. Posa l’en­ve­loppe sur la table.

Puis il se leva, alla jus­qu’au tourne-disque, et repo­sa l’ai­guille au début. Le Qua­tuor numé­ro 8. Do, mi bémol, ré, si. D‑S-C‑H. La plainte recom­men­ça. Lente. Vraie. Insupportable.

Il retour­na au fau­teuil. Fer­ma les yeux.

Et dans le silence entre les notes, dans cet espace infi­ni­té­si­mal où la musique res­pire avant de reprendre, Ser­gueï Niko­laïe­vitch Vol­kons­ki admit quelque chose qu’il n’a­vait admis devant per­sonne — pas devant Orlov, pas devant Phil­by, pas devant le miroir du ves­tiaire de la Loubianka.

Il espé­rait que Caird réussirait.

C’é­tait une tra­hi­son. Une micro-tra­hi­son, invi­sible, inté­rieure, un mil­li­mètre de dévia­tion dans une ligne qui aurait dû être droite. Mais les mil­li­mètres, dans son métier, fai­saient des kilo­mètres. Et les espoirs secrets, dans son monde, étaient les seules armes que per­sonne ne pou­vait confisquer.

Il espé­rait.

Dehors, Mos­cou dor­mait. La neige grise sur les toits. Les tilleuls nus le long des bou­le­vards. Les fenêtres éteintes. Et quelque part, au cœur de cette ville immense et froide et ter­rible et belle, un Anglais en car­di­gan dor­mait du som­meil des hommes qui ont déci­dé, et un offi­cier du KGB écou­tait Chos­ta­ko­vitch en espé­rant — en secret, en silence, en tra­hi­son — que la déci­sion de l’An­glais serait la bonne.

CHA­PITRE 10 — LE PIÈGE

Le mer­cre­di revint comme reviennent les mer­cre­dis à Mos­cou — gris, ponc­tuel, indifférent.

Caird avait pas­sé la semaine à pré­pa­rer. Non pas l’o­pé­ra­tion — il n’y avait rien à pré­pa­rer, le mes­sage dans la chaus­sure avait tout dit, les malles, la porte 4, le gar­dien Iou­ri, la malle numé­ro 7, une nuit, une seule. Non, ce qu’il avait pré­pa­ré, c’é­tait lui-même. Son visage. Son allure. Sa façon de tra­ver­ser le hall du Metro­pol le matin, de sou­rire au maître d’hô­tel, de dis­cu­ter logis­tique au Bol­choï avec le régis­seur Pan­kov, de dîner sous la ver­rière avec Gui­vi et Mireille comme si rien n’a­vait chan­gé. Le camou­flage de la nor­ma­li­té. Le masque de l’homme qui n’a rien à cacher — le plus dif­fi­cile de tous les masques, parce qu’il exige de res­sem­bler à ce qu’on était avant d’a­voir quelque chose à cacher, et que ce qu’on était avant est un pays dont on ne retrouve plus la carte.

Il avait bien joué. Ou du moins le croyait-il. Gui­vi ne sem­blait rien soup­çon­ner — mais Gui­vi était un acteur, et les acteurs ne montrent que ce qu’ils veulent mon­trer. Mireille l’a­vait regar­dé avec une atten­tion accrue — ses yeux s’at­tar­daient sur lui une demi-seconde de trop, comme si elle cher­chait sur son visage le signe d’une déci­sion prise. Ket­tu­nen avait été Ket­tu­nen — sou­riant, affable, pré­sent sans insis­ter, avec cette dis­cré­tion de pro­fes­sion­nel qui était peut-être la forme la plus sophis­ti­quée de surveillance.

Et Vol­kons­ki.

Caird ne l’a­vait pas revu depuis la nuit du hall. Mais il sen­tait sa pré­sence — dif­fuse, constante, comme un chan­ge­ment de pres­sion atmo­sphé­rique. Vol­kons­ki n’a­vait pas besoin d’être visible pour être là. Il était dans les regards des ser­veurs qui s’at­tar­daient un peu trop long­temps. Dans le bruit presque imper­cep­tible d’un déclic télé­pho­nique quand Caird décro­chait le com­bi­né de la 307. Dans l’ombre d’un homme en man­teau gris, tou­jours à trente mètres, tou­jours patient, qui le sui­vait dans les rues de Mos­cou comme une ombre fidèle.

Mer­cre­di. Quinze heures.

Il sor­tit du Metropol.

Le même tra­jet que la pre­mière fois — Petrov­ka, le bou­le­vard Tvers­koï, Malaya Bron­naya. Les mêmes tilleuls nus. Les mêmes babou­ch­kas indes­truc­tibles. Le même ciel de mars, ce cou­vercle de nuages qui com­men­çait pour­tant — Caird le nota avec un sur­saut d’es­poir irra­tion­nel — à se fis­su­rer. Des déchi­rures dans le gris. Des trouées de bleu pâle. Le prin­temps ne venait pas encore, mais il envoyait des éclaireurs.

L’é­tang du Patriarche avait chan­gé. La glace s’é­tait reti­rée — pas com­plè­te­ment, il res­tait des plaques grises le long des berges, mais le centre de l’é­tang était libre, et l’eau appa­rais­sait, noire, immo­bile, réflé­chis­sant le ciel comme un miroir sale. Des canards étaient reve­nus — deux ou trois, timides, méfiants, qui nageaient en cercles pru­dents comme s’ils n’é­taient pas sûrs que Mos­cou méri­tait leur retour.

Le café sans enseigne. La porte de bois. La poi­gnée de métal terni.

Caird entra.

Elle était déjà là.

Même table. Même man­teau gris. Même tasse de café. Même immo­bi­li­té de sur­vi­vante. Mais quelque chose avait chan­gé dans son visage — une ten­sion autour des yeux, un res­ser­re­ment des mâchoires, l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui porte un poids et qui sait que le moment de le poser approche.

Caird s’as­sit. Com­man­da un café. Atten­dit qu’il arrive. Le ser­veur — un vieil homme au tablier dou­teux qui se dépla­çait avec la len­teur d’un gla­cier et la dis­cré­tion d’un conspi­ra­teur — posa la tasse et s’éloigna.

— Vous êtes reve­nu, dit-elle.

— Je suis revenu.

— Alors vous avez décidé.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat. Elle lisait la déci­sion sur son visage — sur ce visage que tout le monde à Mos­cou sem­blait capable de lire, ce visage trans­pa­rent, ce visage d’homme hon­nête qui ne savait pas men­tir et qui, para­doxa­le­ment, s’é­tait retrou­vé au cœur d’un monde où le men­songe était la langue maternelle.

— Oui, dit Caird. J’ai décidé.

Elle hocha la tête. Un mou­ve­ment lent, mesu­ré. Pas de sou­la­ge­ment visible. Pas de gra­ti­tude. Le sou­la­ge­ment et la gra­ti­tude étaient des luxes qu’elle ne pou­vait pas s’of­frir — pas main­te­nant, pas dans ce café, pas avec ce qui res­tait à faire.

— Les malles arrivent le 25, dit-elle.

— Je sais.

Elle le regar­da. Ses yeux verts — ces yeux d’une intel­li­gence nue qui l’a­vaient frap­pé la pre­mière fois — se plis­sèrent légèrement.

— Vous savez. Comment ?

— Un mes­sage. Dans ma chambre.

— Dans votre chambre.

Un silence. Elle but une gor­gée de café. Repo­sa la tasse avec une pré­ci­sion mil­li­mé­trique, exac­te­ment au centre de la sou­coupe, comme si la géo­mé­trie de ce geste était une façon de contrô­ler l’incontrôlable.

— Il y a d’autres per­sonnes, dit-elle. Des gens que vous ne connais­sez pas et que vous ne connaî­trez jamais. Des gens à l’in­té­rieur du sys­tème — à l’in­té­rieur de l’hô­tel, à l’in­té­rieur du théâtre, à l’in­té­rieur de machines que vous ne soup­çon­nez pas. Dou­glas les connais­sait. Cer­tains. Pas tous. Per­sonne ne les connaît tous. C’est le prin­cipe. Chaque maillon ne voit que le maillon sui­vant. Vous êtes un maillon, Julian. Pas le pre­mier. Pas le der­nier. Mais en ce moment, le plus exposé.

Elle dit son pré­nom — Julian — pour la pre­mière fois. Le mot avait dans sa bouche une sono­ri­té étrange, presque tendre, comme si le fait de nom­mer quel­qu’un créait un lien qu’elle ne vou­lait pas créer mais qu’elle ne pou­vait plus éviter.

— Les docu­ments, dit Caird. Que contiennent-ils ?

Elle hési­ta. C’é­tait la pre­mière hési­ta­tion qu’il voyait chez elle — une frac­ture d’une seconde dans cette sur­face lisse, cette maî­trise absolue.

— Des don­nées. Tech­niques. Sur des pro­grammes que votre gou­ver­ne­ment connaît de nom mais pas de conte­nu. Des chiffres, des sché­mas, des résul­tats d’es­sais. Des choses qui, entre les bonnes mains, pour­raient chan­ger l’é­qui­libre. Pas l’é­qui­libre du monde — ce serait pré­ten­tieux. L’é­qui­libre de la peur. Et l’é­qui­libre de la peur, c’est ce qui empêche les deux côtés d’ap­puyer sur le bouton.

L’é­qui­libre de la peur. Caird com­prit. Il com­prit sans avoir besoin de détails, sans avoir besoin de noms de pro­grammes ou de for­mules ou de sché­mas. Il com­prit parce que c’é­tait 1963, et qu’un an plus tôt le monde avait failli finir à Cuba, et que la peur — la grande peur, la peur nucléaire, la peur qui trans­for­mait chaque jour en sur­sis — était la seule chose que les deux blocs avaient en commun.

— Pour­quoi ? dit-il.

La ques­tion la plus simple. La plus difficile.

— Pour­quoi je fais ça ? Elle eut un sou­rire — pas le demi-sou­rire de la pre­mière ren­contre, un sou­rire plus triste, plus com­plet. Parce que j’ai une fille. Elle a douze ans. Elle s’ap­pelle — non. Je ne vous dirai pas son nom. Mais elle a douze ans et elle aime les mathé­ma­tiques et elle pose des ques­tions aux­quelles je ne peux pas répondre. Des ques­tions sur le monde. Sur la véri­té. Sur pour­quoi les choses sont comme elles sont. Et je ne peux pas lui répondre parce que les réponses vraies sont inter­dites et que les réponses per­mises sont des men­songes. Et je me suis dit — un jour, il y a deux ans, en la regar­dant faire ses devoirs de mathé­ma­tiques à la table de la cui­sine — je me suis dit : je ne veux pas que ma fille vive dans un monde où la véri­té est inter­dite. Et si je ne peux pas chan­ger le monde, je peux au moins faire en sorte que les gens qui ont le pou­voir de le chan­ger aient accès aux bonnes informations.

Elle se tut.

— C’est naïf, dit-elle. Je le sais. C’est naïf de croire que des docu­ments trans­mis à une ambas­sade étran­gère par l’in­ter­mé­diaire d’un atta­ché cultu­rel en chaus­sures de tweed vont chan­ger quoi que ce soit. Mais la naï­ve­té est par­fois la seule forme de cou­rage qui reste quand toutes les autres ont été confisquées.

Un atta­ché cultu­rel en chaus­sures de tweed. Elle avait dit cela avec une pointe d’hu­mour — la pre­mière, la seule — et Caird sen­tit quelque chose se fis­su­rer en lui, non pas de la tris­tesse mais de la gra­ti­tude, la gra­ti­tude de se trou­ver face à quel­qu’un qui, dans cette ville de men­songes et de peur et de masques, pou­vait encore faire une plai­san­te­rie. Même une petite. Même triste. C’é­tait un signe de vie.

— Voi­ci com­ment cela va se pas­ser, dit-elle.

Et elle expliqua.

Le 25 mars, les malles du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny arri­ve­raient par train depuis Lenin­grad — elles avaient tran­si­té par la Fin­lande, puis par la fron­tière sovié­tique, un tra­jet que Caird avait lui-même orga­ni­sé dans le cadre de ses fonc­tions offi­cielles. Les malles seraient entre­po­sées dans les sous-sols du Bol­choï, porte 4, sous la res­pon­sa­bi­li­té de l’ad­mi­nis­tra­tion du théâtre. Le gar­dien de nuit — Iou­ri — assu­re­rait la sur­veillance entre vingt-deux heures et six heures du matin. Iou­ri était un homme de confiance. Un maillon.

La nuit du 28 mars — trois jours après l’ar­ri­vée des malles, assez de temps pour que la rou­tine s’ins­talle, pas assez pour que la vigi­lance aug­mente — Caird devrait se rendre au Bol­choï. Par l’en­trée des artistes, côté ruelle Kopyevs­ki. La porte serait ouverte. Iou­ri serait là. La malle numé­ro 7 — mar­quée « Cos­tumes Acte III » — avait un double fond. L’es­pace était suf­fi­sant pour un paquet de la taille d’un livre.

— Le paquet sera chez Iou­ri, dit-elle. Vous n’au­rez pas à le trans­por­ter dans la rue. C’est la par­tie la plus dan­ge­reuse — le trans­port — et nous l’a­vons éli­mi­née. Vous arri­vez, vous ouvrez la malle, vous pla­cez le paquet dans le double fond, vous refer­mez. Dix minutes. Pas plus.

Dix minutes. Le temps d’un café. Le temps d’une ciga­rette. Le temps de chan­ger le cours de quelque chose — ou de ne rien chan­ger du tout, c’é­tait le risque, c’é­tait tou­jours le risque, on ne savait jamais si ce qu’on fai­sait comp­tait vrai­ment ou si c’é­tait un geste dans le vide, une bou­teille lan­cée dans un océan que per­sonne ne traverserait.

— Et ensuite ? dit Caird.

— Ensuite, rien. Les malles repar­ti­ront avec la com­pa­gnie à la fin de la tour­née. Elles pas­se­ront la douane — les doua­niers ne fouillent pas les malles de cos­tumes du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny, c’est un accord diplo­ma­tique, c’est la rai­son pour laquelle ce plan fonc­tionne. Les malles arri­ve­ront à Londres. Quel­qu’un les ouvri­ra. Quel­qu’un trou­ve­ra les docu­ments. Et cette per­sonne sau­ra quoi en faire.

— Et vous ?

Elle le regar­da. Et dans ses yeux verts, pour la pre­mière fois, Caird vit quelque chose qui res­sem­blait à de la peur. Non — pas de la peur. De l’ac­cep­ta­tion. L’ac­cep­ta­tion d’un risque qu’elle avait pesé, mesu­ré, tour­né dans tous les sens, et qu’elle avait choi­si de prendre en sachant que le prix, si elle per­dait, serait total.

— Moi, je reste. Ma fille est ici. Ma vie est ici. Je ne pars pas.

— Mais si on vous —

— Si on me trouve, dit-elle avec une dou­ceur ter­ri­fiante, si on me trouve, alors c’est que les choses auront mal tour­né, et dans ce cas, les docu­ments seront déjà à Londres ou ne seront nulle part, et dans les deux cas, ce que vous aurez fait aura eu un sens. Ou pas. On ne choi­sit pas le sens des choses. On choi­sit seule­ment de les faire.

Le café refroi­dis­sait. Le ser­veur au tablier dou­teux avait dis­pa­ru. Les autres clients — les ombres, les sil­houettes, ces pré­sences ano­nymes qui peu­plaient le Cygne comme des figu­rants dans un film dont on ne connais­sait pas le scé­na­rio — étaient par­tis. Ils étaient seuls.

— Julian.

— Oui.

— Il y a quelque chose que je ne vous ai pas dit. Que Dou­glas ne savait pas. Que per­sonne ne sait, sauf moi.

Elle posa ses mains à plat sur la table. Ce geste — encore ce geste, le même que Zinaï­da, le même que Kos­tia, ce geste russe qui ancrait les mains quand les mots deve­naient lourds.

— Vous n’a­vez jamais été un acci­dent. Vous n’a­vez jamais été un rem­pla­çant de for­tune envoyé au hasard. Dou­glas croyait que si — il croyait que Londres vous avait choi­si au hasard, un homme ordi­naire pour un poste ordi­naire. Mais ce n’est pas vrai. On vous a choi­si. Pré­ci­sé­ment vous. Parce que vous êtes ce que vous êtes — un homme qui ouvre les portes, un homme à qui les gens font confiance, un homme qui ne sait pas men­tir et qui, pour cette rai­son exacte, est le meilleur mes­sa­ger pos­sible. Per­sonne ne soup­çonne un homme qui ne sait pas men­tir. C’est le camou­flage parfait.

Caird sen­tit le sol se dérober.

Non pas d’un coup — len­te­ment, par degrés, comme la pre­mière fois dans la chambre 418. La glace qui se fis­sure. L’eau noire en des­sous. Mais cette fois, c’é­tait pire. Parce que cette fois, ce n’é­tait pas le sol de Mos­cou qui se déro­bait sous lui. C’é­tait le sol de sa propre vie. C’é­tait la cer­ti­tude — qu’il avait por­tée comme un man­teau depuis son départ de Londres — d’être un homme libre, un homme qui choi­sis­sait, un homme qui déci­dait de son propre mou­ve­ment. Et cette cer­ti­tude venait de s’effondrer.

On l’a­vait choi­si. Pas Mos­cou — Londres. Pas le KGB — Whi­te­hall. Ses propres gens. Har­ring­ton avec sa voix de papier peint. Les hommes silen­cieux der­rière les bureaux. Ils l’a­vaient envoyé ici en sachant. En sachant qu’il trou­ve­rait le car­net. En sachant qu’il irait au Cygne. En sachant qu’il dirait oui — parce que c’est ce que font les hommes comme Julian Caird. Les sen­ti­men­taux. Les hon­nêtes. Les ouverts. On ne leur dit rien, et ils font tout. On les met devant une porte, et ils l’ouvrent. On leur donne une hor­loge, et ils la démontent.

Evtou­chen­ko avait rai­son. Les pièces humaines ne savent jamais qu’elles sont des pièces.

— Com­ment savez-vous cela ? dit Caird. Sa voix était calme. Éton­nam­ment calme.

— Parce que celui qui m’a recru­tée — il y a long­temps, avant Dou­glas, avant vous — m’a dit un jour : quand le moment vien­dra, nous enver­rons quel­qu’un de bien. Pas un espion. Pas un pro­fes­sion­nel. Quel­qu’un de bien. Parce que les pro­fes­sion­nels se font repé­rer, et les espions se font retour­ner, mais les gens de bien — les gens de bien, on ne peut rien faire d’eux, sauf les lais­ser être ce qu’ils sont.

Elle se leva.

— Le 28 mars. Le Bol­choï. La ruelle Kopyevs­ki. Vingt-trois heures.

Elle bou­ton­na son man­teau. Ses gestes, cette fois, étaient moins éco­nomes que d’ha­bi­tude — une légère hési­ta­tion dans les doigts, un trem­ble­ment au niveau du der­nier bou­ton. Elle était humaine. Sous la maî­trise, sous l’in­tel­li­gence, sous l’im­mo­bi­li­té de sur­vi­vante — humaine. Et effrayée. Et cou­ra­geuse. Et seule.

— Je ne vous rever­rai peut-être pas, dit-elle. Si tout se passe bien, il n’y aura pas de rai­son. Et si tout se passe mal —

Elle ne finit pas la phrase. Les phrases qu’on ne finit pas sont par­fois les plus complètes.

— Votre fille, dit Caird. Com­ment va-t-elle en mathématiques ?

La femme sans nom le regar­da. Et quelque chose pas­sa entre eux — quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans les manuels d’es­pion­nage, quelque chose que ni le MI6 ni le KGB n’a­vaient pré­vu ni anti­ci­pé ni ins­tru­men­ta­li­sé — quelque chose de pure­ment humain. Un sou­rire. Un vrai sou­rire. Le pre­mier vrai sou­rire que Caird voyait sur ce visage.

— Elle est pre­mière de sa classe, dit-elle.

Et elle sortit.

Caird res­ta assis. Le café était froid. L’é­tang du Patriarche, visible à tra­vers la vitre embuée, brillait sous le ciel qui se déchi­rait — des trouées de bleu, de plus en plus larges, comme si mars, enfin, lâchait prise. Les canards nageaient. L’eau noire reflé­tait un mor­ceau de ciel.

Il pen­sa à Tho­mas. Son fils. Neuf ans. Qui aimait les trains et les cartes et les his­toires que son père lui racon­tait le soir avant de dor­mir — des his­toires inven­tées, des his­toires d’ex­plo­ra­teurs et de navires et de pays loin­tains. Des his­toires qui, main­te­nant qu’il y pen­sait, étaient peut-être les seules choses vraies qu’il eût jamais dites.

Il se leva. Paya. Sortit.

Le froid l’ac­cueillit — mais un froid dif­fé­rent, un froid qui avait per­du de sa méchan­ce­té, un froid de fin de règne. Le prin­temps n’é­tait pas là, mais l’hi­ver avait ces­sé de se battre. Quelque chose, dans l’air, avait changé.

Le 28 mars. Cinq jours.

Caird mar­cha vers le Metro­pol. Il ne regar­da pas der­rière lui. Il n’en avait plus besoin. Il savait que l’homme en man­teau gris était là. Il savait que Vol­kons­ki savait. Il savait que tout le monde savait — et que per­sonne, pour l’ins­tant, ne bougeait.

C’é­tait le moment le plus étrange de tous — ce moment où le gibier et le chas­seur marchent dans la même direc­tion, à trente mètres l’un de l’autre, et où ni l’un ni l’autre ne peut se résoudre à accé­lé­rer le pas.

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Par­tie 2

CHA­PITRE 4 — LE GÉORGIEN

Gui­vi vint le cher­cher un soir sans prévenir.

C’é­tait un jeu­di — Caird s’en sou­vien­drait parce que c’é­tait le soir où il avait déci­dé de ne pas sor­tir, de res­ter dans sa chambre, de relire le car­net de Fenn pour la qua­trième fois en essayant d’en extraire un sens qui lui échap­pait encore. Il était assis sur le lit, le car­net ouvert sur les genoux, un crayon à la main, quand trois coups frap­pés à sa porte le firent sur­sau­ter si vio­lem­ment qu’il faillit ava­ler le crayon.

— Julian ! Ouvrez ! C’est une urgence !

La voix de Gui­vi. Impos­sible de la confondre avec une autre — ce gron­de­ment tec­to­nique, cette basse pro­fonde qui fai­sait vibrer le bois de la porte comme une mem­brane de tambour.

Caird cacha le car­net sous l’o­reiller — geste absurde, geste d’en­fant sur­pris avec un livre inter­dit — et ouvrit.

Gui­vi se tenait dans le cou­loir, magni­fique et ter­rible. Il por­tait un cos­tume noir à revers de soie, une che­mise d’un blanc éblouis­sant, et un nœud papillon qui pen­dait, défait, de chaque côté de son col comme les oreilles d’un chien triste. Ses joues étaient rouges. Ses yeux brillaient. Il tenait une bou­teille dans chaque main — de la vod­ka dans la gauche, quelque chose d’ambre et d’in­dé­fi­nis­sable dans la droite.

— L’ur­gence, dit Gui­vi, c’est que j’ai chan­té Boris Godou­nov ce soir et que j’ai été magni­fique et que per­sonne ne devrait être seul après avoir été magni­fique. Habillez-vous. On sort.

— Il est dix heures passées.

— Oui. Et alors ? La nuit com­mence. À Mos­cou, tout ce qui compte se passe après dix heures. Avant dix heures, c’est le théâtre. Après dix heures, c’est la vie.

Caird vou­lut pro­tes­ter. Il avait des rai­sons de res­ter — le car­net, la pru­dence, le bon sens. Mais Gui­vi avait déjà posé les deux bou­teilles sur la com­mode et fouillait dans l’ar­moire de Caird avec la désin­vol­ture d’un homme pour qui les notions de pro­prié­té pri­vée et d’es­pace per­son­nel étaient des curio­si­tés occi­den­tales dont il avait enten­du par­ler sans jamais les prendre au sérieux.

— Ceci, dit-il en sor­tant le seul cos­tume conve­nable de Caird — un tweed gris, ache­té à Savile Row trois ans plus tôt, qui avait la digni­té fati­guée des bons vête­ments anglais. Met­tez ceci. Et pas cette cra­vate. Cette cra­vate est une offense à Dieu. Vous n’a­vez pas de cra­vate rouge ? Non ? Les Anglais. Peuple admi­rable mais chro­ma­ti­que­ment désespérant.

Vingt minutes plus tard, ils étaient dans un taxi.

Pas une Vol­ga offi­cielle — un taxi ordi­naire, conduit par un homme mous­ta­chu qui recon­nut Gui­vi immé­dia­te­ment et faillit embou­tir un lam­pa­daire de joie. Ils rou­lèrent à tra­vers Mos­cou noc­turne. La ville était dif­fé­rente la nuit — les façades sta­li­niennes per­daient leur bru­ta­li­té et deve­naient, sous les réver­bères oran­gés, presque majes­tueuses. Les rues étaient presque vides. De temps en temps, une sil­houette pres­sée tra­ver­sait un car­re­four, col rele­vé, tête bais­sée, avec cette démarche carac­té­ris­tique du Mos­co­vite noc­turne — rapide sans cou­rir, dis­crète sans se cacher, une démarche de quel­qu’un qui sait qu’il vaut mieux ne pas être dehors trop long­temps après la tom­bée de la nuit.

Le taxi s’ar­rê­ta devant un immeuble sans signe dis­tinc­tif, dans une rue per­pen­di­cu­laire à l’Ar­bat. Pas d’en­seigne, pas de lumière visible depuis la rue. Gui­vi paya le chauf­feur avec une géné­ro­si­té qui fit briller les yeux de l’homme sous sa mous­tache, puis pous­sa une porte cochère qui don­nait sur une cour intérieure.

— Où sommes-nous ? deman­da Caird.

— Chez des amis.

Ils tra­ver­sèrent la cour — pavés irré­gu­liers, murs lépreux, une odeur de chou et de char­bon — et des­cen­dirent un esca­lier étroit vers un sous-sol. Gui­vi frap­pa un rythme par­ti­cu­lier sur une porte métal­lique. Elle s’ouvrit.

La cha­leur les frap­pa comme une vague.

C’é­tait un appar­te­ment — non, un ate­lier, un ancien local tech­nique trans­for­mé en quelque chose qui res­sem­blait à un salon, un bar et une salle de concert à la fois. Bas de pla­fond, enfu­mé, éclai­ré par des lampes recou­vertes de tis­sus colo­rés qui don­naient à l’air une teinte de cuivre. Il y avait une ving­taine de per­sonnes — assises sur des cous­sins, des chaises dépa­reillées, le rebord d’une vieille bai­gnoire recon­ver­tie en ban­quette. Des bou­teilles par­tout. Des verres. Des cen­driers débor­dants. Et de la musique — quel­qu’un jouait de la gui­tare dans un coin, un air lent, modal, qui n’é­tait ni russe ni occi­den­tal, quelque chose qui venait de plus loin et de plus profond.

Gui­vi fut accueilli comme un roi reve­nu d’exil.

Des cris. Des embras­sades. Des hommes qui se levaient pour le ser­rer dans leurs bras avec une fer­veur qui aurait été embar­ras­sante n’im­porte où ailleurs mais qui ici, dans ce sous-sol, avec cette lumière et cette fumée et cette musique, sem­blait par­fai­te­ment natu­relle. On leur mit des verres dans les mains. Quel­qu’un appor­ta un pla­teau de kha­cha­pou­ri — ce pain géor­gien four­ré de fro­mage fon­du qui brû­lait les doigts et récon­for­tait l’âme. Caird man­gea, but, et regarda.

Les visages. C’é­tait les visages qui le frap­paient. Pas des visages offi­ciels — pas les visages lisses et contrô­lés qu’il croi­sait au minis­tère ou dans le hall du Metro­pol. Des visages ouverts. Vivants. Fati­gués mais vivants. Des peintres, des musi­ciens, des écri­vains peut-être — il ne par­lait pas assez russe pour le savoir avec cer­ti­tude, mais il recon­nais­sait le type. Cette inten­si­té du regard. Cette façon de par­ler avec les mains. Cette urgence de dire quelque chose avant qu’on ne vous empêche de le dire.

— L’in­tel­li­gent­sia, mur­mu­ra Gui­vi en s’as­seyant à côté de lui sur un cous­sin qui pro­tes­ta sous son poids. Pas l’of­fi­cielle. L’autre. Celle qui peint ce qu’elle veut et non ce qu’on lui dit de peindre. Celle qui lit des livres inter­dits et écoute de la musique inter­dite et pense des pen­sées inter­dites. La vraie Rus­sie, Julian. Celle qu’on ne vous mon­tre­ra jamais dans les visites organisées.

— C’est ris­qué, dit Caird.

— Tout est ris­qué. Vivre est ris­qué. Chan­ter est ris­qué. Man­ger ce kha­cha­pou­ri est ris­qué — le fro­mage seul pour­rait tuer un homme faible. Mais on le fait quand même. Parce que sinon, qu’est-ce qu’on fait ? On reste dans sa chambre d’hô­tel à regar­der le plafond ?

Caird pen­sa au car­net sous son oreiller. Au pla­fond de la chambre 418. Il ne dit rien.

La soi­rée avan­ça comme les soi­rées avancent dans les sous-sols de Mos­cou — par vagues. Des moments d’exal­ta­tion col­lec­tive, de toasts et de chants, sui­vis de replis sou­dains, de conver­sa­tions à deux ou trois, voix basses, visages rap­pro­chés. Quel­qu’un réci­ta un poème — en russe, Caird ne com­prit pas les mots, mais il com­prit le rythme, la mon­tée, la chute, la dou­leur conte­nue dans les syl­labes comme un ani­mal dans une cage. L’as­sem­blée écou­tait dans un silence reli­gieux. Quand le poème fut fini, per­sonne n’ap­plau­dit. Ils hochèrent la tête. C’é­tait plus qu’un applaudissement.

Et puis Gui­vi chanta.

Pas un aria. Pas du Mous­sorg­ski ou du Tchaï­kovs­ki. Il chan­ta un chant géor­gien — seul, debout, les yeux fer­més, les bras le long du corps. Sa voix rem­plit le sous-sol comme de l’eau rem­plit une grotte. C’é­tait un chant ancien, poly­pho­nique, mais il le por­tait seul, alter­nant les registres dans sa gorge avec une vir­tuo­si­té qui défiait la phy­sio­lo­gie — la basse gron­dait dans sa poi­trine tan­dis que le bary­ton mon­tait vers quelque chose qui res­sem­blait à une plainte, ou à une prière, ou à un sou­ve­nir de quelque chose de per­du depuis si long­temps qu’on ne savait plus si c’é­tait un lieu, une per­sonne ou un monde entier.

Caird sen­tit ses yeux piquer. Il ne pleu­ra pas. Les Anglais ne pleurent pas dans les sous-sols de Mos­cou. Mais quelque chose en lui, quelque chose de ser­ré et de sec qu’il por­tait depuis des années — depuis Helen, depuis le silence de leur mai­son de Ken­sing­ton, depuis le matin où elle avait dit je ne sais plus qui tu es et où il avait com­pris qu’elle avait rai­son — quelque chose céda. Pas com­plè­te­ment. Juste une fis­sure. Assez pour lais­ser entrer un peu de lumière — ou un peu d’obs­cu­ri­té, c’é­tait la même chose.

Plus tard — une heure, deux heures, le temps avait ces­sé de fonc­tion­ner nor­ma­le­ment — Gui­vi et Caird se retrou­vèrent seuls dans un coin, assis côte à côte contre le mur, une bou­teille de tchat­cha — eau-de-vie géor­gienne, trans­pa­rente et traî­tresse — posée entre eux.

— Vous savez qui j’é­tais avant d’être chan­teur ? dit Guivi.

— Non.

— Per­sonne. Un gar­çon de Kutai­si. Mon père était for­ge­ron. Ma mère fai­sait du vin. J’ai gran­di dans une cour avec des poules et un noyer. Et un jour, le pro­fes­seur de musique de l’é­cole m’a enten­du chan­ter en classe et il est deve­nu blanc comme ce mur. Il a dit : ce gar­çon a le diable dans la gorge. Ma mère l’a giflé. Mais elle savait qu’il avait raison.

Il but une gor­gée de tchat­cha. Son visage avait chan­gé. La jovia­li­té était tou­jours là — elle ne quit­tait jamais tout à fait ce visage — mais en des­sous, comme une rivière sous la glace, il y avait autre chose. De la gra­vi­té. De la fatigue. L’u­sure d’un homme qui porte un masque depuis si long­temps qu’il ne sait plus tou­jours où finit le masque et où com­mence le visage.

— Sta­line, dit Guivi.

Le nom tom­ba dans le silence comme une pierre dans un puits.

— Sta­line était géor­gien. Vous le savez, bien sûr. Tout le monde le sait. Mais savez-vous ce que ça signi­fie ? Être géor­gien après Sta­line ? Pen­dant Staline ?

Caird secoua la tête.

— Ça signi­fie que le monstre avait votre accent. Qu’il man­geait les mêmes plats que vous. Qu’il chan­tait les mêmes chan­sons. Qu’il por­tait le même sang dans ses veines. Quand j’é­tais enfant, les gens de mon vil­lage étaient fiers — Sta­line est des nôtres, ils disaient. Et puis les gens ont com­men­cé à dis­pa­raître. Un oncle. Un voi­sin. Le frère d’un ami. Et les gens du vil­lage ont ces­sé de dire que Sta­line était des nôtres, mais ils n’ont pas dit le contraire non plus. Ils ont sim­ple­ment ces­sé de par­ler. C’est ça, la ter­reur, Julian. Ce n’est pas quand les gens crient. C’est quand les gens cessent de parler.

Il ser­vit deux verres de tchatcha.

— Mon père a été arrê­té en 1949. On ne m’a jamais dit pour­quoi. Il est reve­nu en 1955, après la mort du Géor­gien — c’est comme ça que je l’ap­pelle main­te­nant, le Géor­gien, je ne dis plus l’autre nom. Mon père est reve­nu et il n’a­vait plus de dents. Plus de dents et plus de mots. Il s’as­seyait dans la cour, sous le noyer, et il regar­dait les poules. C’est tout ce qu’il fai­sait. Regar­der les poules. Jus­qu’à sa mort.

Gui­vi leva son verre.

— À mon père, dit-il. Qui regar­dait les poules.

Caird leva le sien. Ils burent. La tchat­cha brû­la comme un serment.

— Pour­quoi me racon­tez-vous ça ? deman­da Caird.

Gui­vi le regar­da. Ses yeux dorés, dans la lumière cui­vrée du sous-sol, avaient une fixi­té que Caird ne leur connais­sait pas — comme si, der­rière le masque du bouf­fon, un autre homme regar­dait à tra­vers les mêmes yeux.

— Parce que vous êtes nou­veau. Parce que vous avez un visage hon­nête. Et parce que les gens qui ont un visage hon­nête à Mos­cou, il faut les pré­ve­nir vite, avant que Mos­cou ne leur apprenne à mentir.

— Me pré­ve­nir de quoi ?

— De ne faire confiance à personne.

Un silence.

— Y com­pris à vous ? dit Caird.

Gui­vi écla­ta de rire — son vrai rire, le rire sis­mique, celui qui fai­sait trem­bler les bouteilles.

— Sur­tout à moi ! Un Géor­gien qui chante au Bol­choï, qui voyage à l’é­tran­ger, qui mange du caviar et boit du cham­pagne pen­dant que son peuple mange des hari­cots — vous croyez qu’on peut être cet homme-là sans arran­ge­ments ? Sans com­pro­mis ? Je suis un homme libre, Julian, mais ma liber­té a un prix, et ce prix, je le paie à des gens que vous ne vou­lez pas connaître.

Caird ouvrit la bouche. La refer­ma. Ce que Gui­vi venait de dire était soit un aveu, soit un aver­tis­se­ment, soit les deux. Et dans les deux cas, la bonne réponse était le silence.

Ils res­tèrent assis là un long moment, sans par­ler, à écou­ter quel­qu’un jouer de la gui­tare à l’autre bout de la pièce — un air triste et beau, une de ces mélo­dies russes qui semblent avoir été com­po­sées par le vent lui-même.

Ils quit­tèrent le sous-sol vers trois heures du matin. La rue était déserte. Le froid avait empi­ré — un froid de loup, un froid qui mor­dait les oreilles et les doigts avec une méchan­ce­té per­son­nelle. Gui­vi mar­chait à grands pas, le col rele­vé, chan­ton­nant quelque chose d’i­nau­dible. Caird trot­ti­nait à côté, engour­di par l’al­cool et le froid et les mots de Gui­vi qui réson­naient dans sa tête comme des cloches.

Ne faire confiance à personne.

Sur­tout à moi.

Ils trou­vèrent un taxi — Dieu sait com­ment, à cette heure, dans cette rue — et ren­trèrent au Metro­pol. Le hall était presque vide. Un veilleur de nuit som­no­lait der­rière la récep­tion. Les lustres étaient éteints, sauf un, qui jetait un cercle de lumière pâle sur le sol de marbre.

Et dans ce cercle de lumière, assis dans un fau­teuil, un livre ouvert sur les genoux, un homme.

Il leva les yeux quand ils entrèrent. Un visage mince, angu­leux, des yeux gris — pas froids, pas chauds, gris comme le ciel de mars, gris comme le cra­chin qui tom­bait sur Mos­cou, gris comme l’es­pace entre deux cer­ti­tudes. Il por­tait un cos­tume sombre de bonne coupe et une cra­vate de soie bor­deaux. Il avait l’air d’un homme qui attend quel­qu’un — ou qui attend que quel­qu’un mérite d’être attendu.

— Bon­soir, dit-il en anglais. En anglais par­fait. En anglais d’Ox­ford — mieux qu’Ox­ford, un anglais qui avait été appris, poli, per­fec­tion­né jus­qu’à deve­nir une arme.

Gui­vi s’im­mo­bi­li­sa. Presque imper­cep­ti­ble­ment. Un quart de seconde de rai­deur dans les épaules, un éclat dans les yeux dorés, vite effa­cé. Puis le masque revint — le sou­rire, la cha­leur, la voix de tonnerre.

— Ser­gueï Niko­laïe­vitch ! Vous ne dor­mez donc jamais ?

— Rare­ment, dit l’homme. L’in­som­nie est une mala­die professionnelle.

Il se leva. Grand — pas autant que Gui­vi, mais grand, mince, une élé­gance de félin. Il ten­dit la main à Caird.

— Ser­gueï Vol­kons­ki. Je tra­vaille au minis­tère de la Culture. On m’a par­lé de votre mis­sion — la tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny. Un pro­jet pas­sion­nant. J’es­père que nous aurons l’oc­ca­sion d’en discuter.

Sa poi­gnée de main était ferme sans être agres­sive. Sa voix était douce. Son regard était d’une immo­bi­li­té totale — pas un cil ne bou­geait, pas une pupille ne déviait. C’é­tait le regard d’un homme qui vous donne toute son atten­tion et qui, ce fai­sant, vous prend quelque chose sans que vous sachiez quoi.

— Enchan­té, dit Caird.

— Tout le plai­sir est pour moi. Bon­soir, Gui­vi Zou­ra­bi. Bon­soir, Mon­sieur Caird. Mars est long, n’est-ce pas ? Mais il finit toujours.

Il tour­na les talons et dis­pa­rut dans l’ascenseur.

Gui­vi ne dit rien pen­dant trente secondes. C’é­tait, de la part de Gui­vi, un silence assourdissant.

— Qui est-ce ? deman­da Caird.

— Il vous l’a dit. Minis­tère de la Culture.

— Et en réalité ?

Gui­vi le regar­da. Et pour la pre­mière fois de la soi­rée — pour la pre­mière fois depuis qu’ils se connais­saient — Caird vit de la peur dans les yeux du Géor­gien. Pas une peur panique, pas une peur d’a­ni­mal. Une peur ancienne. Une peur apprise dans l’en­fance, ins­crite dans les os, trans­mise de père en fils comme un héri­tage dont on ne veut pas mais qu’on ne peut pas refuser.

— En réa­li­té, dit Gui­vi, bonne nuit, Julian.

Et il mon­ta l’es­ca­lier sans se retourner.

Caird res­ta seul dans le hall. Le cercle de lumière du lustre éclai­rait le fau­teuil où Vol­kons­ki avait été assis. Le livre était encore là, posé sur l’ac­cou­doir. Caird s’ap­pro­cha. Regar­da le titre.

Ham­let. En anglais. L’é­di­tion Oxford Uni­ver­si­ty Press.

Avec un marque-page à l’acte III, scène 1.

To be or not to be.

Caird mon­ta se cou­cher avec le sen­ti­ment très net que quel­qu’un, quelque part dans cet hôtel — ou au-des­sus de cet hôtel, ou en des­sous, ou par­tout à la fois — venait de lui adres­ser un mes­sage. Et que ce mes­sage, comme tous les mes­sages qui comptent vrai­ment, disait exac­te­ment ce qu’il vou­lait dire et rien de plus.

Le jeu avait commencé.

Il avait com­men­cé depuis le début, bien sûr. Mais main­te­nant, Caird le savait.

CHA­PITRE 5 — MIREILLE

Le musée Pou­ch­kine sen­tait la pous­sière chaude et le bois ciré.

C’é­tait une odeur de sanc­tuaire — une odeur qui disait : ici le temps ne passe pas, ou passe autre­ment, au rythme des toiles et des sculp­tures plu­tôt qu’au rythme des hommes. Caird avait ren­dez-vous avec un conser­va­teur pour dis­cu­ter des condi­tions de prêt éven­tuelles entre musées bri­tan­niques et sovié­tiques — un à‑côté de sa mis­sion prin­ci­pale, une de ces tâches déco­ra­tives qu’on ajoute aux agen­das des atta­chés cultu­rels pour jus­ti­fier leur exis­tence. Le conser­va­teur n’é­tait pas venu. Ou plu­tôt, il avait envoyé un mot par l’in­ter­mé­diaire d’une secré­taire essouf­flée : empê­ché, repor­té, sin­cères excuses, la semaine pro­chaine peut-être.

La semaine pro­chaine peut-être. L’ex­pres­sion favo­rite de Moscou.

Caird, dés­œu­vré, déci­da de res­ter. Il n’a­vait rien de mieux à faire — ou plu­tôt, il avait quelque chose de mieux à faire, il avait le car­net de Fenn à déchif­frer, il avait la men­tion du Cygne qui le han­tait depuis trois jours, il avait la clef de la 418 qui pesait tou­jours dans sa poche et le visage de Vol­kons­ki qui reve­nait chaque nuit flot­ter der­rière ses pau­pières. Mais c’é­tait pré­ci­sé­ment pour cela qu’il devait res­ter ici, dans ce musée, au milieu de ces toiles, à ne rien faire de sus­pect. Parce que ne rien faire de sus­pect était deve­nu, sans qu’il s’en rende compte, sa pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale. Et le fait que ne rien faire de sus­pect soit deve­nu sa pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale signi­fiait qu’il était déjà, irré­mé­dia­ble­ment, en train de faire quelque chose de suspect.

Il errait dans les salles.

Le musée Pou­ch­kine n’a­vait pas la déme­sure de l’Er­mi­tage — il n’a­vait pas cette folie impé­riale, ces enfi­lades infi­nies, cet excès qui vous écra­sait. Il avait quelque chose de plus intime, de plus secret. Des salles de taille humaine. Des Rem­brandt qui vous regar­daient dans les yeux. Des Renoir qui sem­blaient avoir été peints la veille — ces chairs roses, ces lumières de jar­din, cette dou­ceur de vivre qui parais­sait obs­cène dans une ville où la dou­ceur de vivre était un concept aus­si exo­tique que les palmiers.

Et puis les icônes.

Caird s’ar­rê­ta devant une vitrine. Des icônes anciennes, XIVe ou XVe siècle — des visages dorés sur fond de bois sombre, des yeux immenses, fixes, sans pupille visible, qui vous trans­per­çaient avec une séré­ni­té ter­ri­fiante. Des saints. Des mar­tyrs. Des hommes et des femmes qui avaient souf­fert et que la souf­france avait ren­dus lumi­neux — c’é­tait en tout cas ce que la pein­ture vou­lait dire, cette idée byzan­tine que la dou­leur est un che­min vers la lumière. Caird, qui ne croyait en rien de par­ti­cu­lier, trou­va ces visages bou­le­ver­sants. Peut-être parce qu’ils avaient sur­vé­cu à tout — aux Mon­gols, aux tsars, aux révo­lu­tions, aux bom­bar­de­ments, aux musées — et qu’ils étaient encore là, à regar­der les vivants avec cette patience infi­nie des choses qui savent qu’elles dure­ront plus long­temps que nous.

— Vous aimez les icônes ?

Il se retourna.

Mireille Dar­rieux était debout der­rière lui, un car­net de notes sous le bras, un fou­lard noué autour du cou avec cette négli­gence étu­diée que seules les Fran­çaises maî­trisent — ce nœud qui semble fait au hasard et qui est en réa­li­té le pro­duit d’un cal­cul aus­si pré­cis qu’une tra­jec­toire balistique.

— Je ne savais pas que vous étiez là, dit Caird.

— Je suis tou­jours là. C’est mon bureau, en quelque sorte. J’ac­com­pagne la délé­ga­tion cultu­relle fran­çaise, et la délé­ga­tion cultu­relle fran­çaise passe sa vie dans les musées. Vous cher­chiez Gro­mov ? Le conservateur ?

— Oui. Empêché.

— Empê­ché. Mireille eut un sou­rire qui disait tout ce qu’elle ne disait pas. Gro­mov est tou­jours empê­ché quand il doit ren­con­trer un Bri­tan­nique. Ça pas­se­ra. Ou ça ne pas­se­ra pas. Dans les deux cas, inutile de s’inquiéter.

Elle s’ap­pro­cha de la vitrine. Regar­da les icônes.

— Savez-vous ce qui me fas­cine dans les icônes russes ? Ce n’est pas la beau­té. C’est le silence. Regar­dez ces visages — ils ne parlent pas. Ils ne jugent pas. Ils sont là, c’est tout. Dans un pays où tout le monde ment — où men­tir est une com­pé­tence de sur­vie, un sport natio­nal, un art — ces visages sont les seuls qui ne mentent pas. C’est pour ça que les Russes les aiment. Pas par pié­té. Par nos­tal­gie de la vérité.

Caird la regar­da. Elle avait dit cela sans affec­ta­tion, sans pose, avec le natu­rel d’une femme qui pense à voix haute et qui ne se sou­cie pas de l’ef­fet pro­duit. C’é­tait cette qua­li­té, chez Mireille, qui le désta­bi­li­sait — cette absence totale de cal­cul appa­rent. Dans un monde où tout était cal­cul, elle sem­blait être la seule per­sonne à dire exac­te­ment ce qu’elle pen­sait. Ce qui était soit admi­rable, soit dan­ge­reux, soit un cal­cul d’un niveau supé­rieur à tous les autres.

— Vous avez déjeu­né ? dit-elle.

— Non.

— Alors venez. Il y a un endroit.

L’en­droit était une sto­lo­vaya — une can­tine popu­laire, à trois rues du musée, dans un sous-sol dont l’en­trée était signa­lée par une flèche peinte à la main sur le mur. Lumière de néon. Tables de for­mi­ca. Des ouvriers, des étu­diants, des femmes en blouse qui man­geaient de la soupe de bet­te­rave avec la concen­tra­tion silen­cieuse de gens pour qui man­ger n’est pas un plai­sir mais un ravitaillement.

Mireille com­man­da pour deux — du bortsch, du pain noir, des kot­le­ty — ces bou­lettes de viande dont la com­po­si­tion exacte res­tait un mys­tère que la science sovié­tique elle-même n’a­vait pas per­cé — et un verre de kom­pot, ce breu­vage sucré à base de fruits cuits que les Russes buvaient comme les Anglais buvaient du thé, c’est-à-dire en toute cir­cons­tance et sans rai­son particulière.

Ils man­gèrent en silence d’a­bord. Le bortsch était brû­lant, épais, presque vio­let — un bortsch de can­tine, sans pré­ten­tion, mais qui réchauf­fait le corps avec une effi­ca­ci­té que les meilleurs res­tau­rants du Metro­pol ne pou­vaient pas éga­ler. Caird le nota. Il y avait deux Mos­cou — celle du Metro­pol, avec ses lustres et sa ver­rière et ses menus en fran­çais, et celle-ci, cette Mos­cou de for­mi­ca et de néon et de bortsch vio­let, et les deux avaient leur vérité.

— Julian, dit Mireille en posant sa cuillère. Je vais vous dire quelque chose et je vais le dire une seule fois.

Sa voix avait chan­gé. Tou­jours légère en sur­face — la légè­re­té était chez elle une seconde peau — mais en des­sous, une ten­sion, une gra­vi­té, comme un câble d’a­cier sous une nappe de soie.

— J’ai connu Dou­glas Fenn.

— Je sais. Vous l’a­vez mentionné.

— Je l’ai men­tion­né. Oui. Mais je ne vous ai pas dit com­ment je l’ai connu. Je l’ai connu bien. Très bien. C’est un euphé­misme et vous êtes assez intel­li­gent pour com­prendre ce qu’il signifie.

Caird com­prit. Il ne dit rien.

— Dou­glas était un homme extra­or­di­naire, dit Mireille. Brillant. Drôle. Cou­ra­geux — vrai­ment cou­ra­geux, pas le cou­rage de façade, le vrai, celui qui tremble et qui avance quand même. Il par­lait russe comme un Russe. Il aimait ce pays — pas le sys­tème, le pays, les gens, la musique, la folie de tout ça. Et il fai­sait des choses qu’il n’au­rait pas dû faire.

Elle allu­ma une ciga­rette. Ses doigts étaient par­fai­te­ment stables.

— Je ne sais pas exac­te­ment ce qu’il fai­sait. Je ne vou­lais pas savoir. C’est la pre­mière règle qu’on apprend à Mos­cou — ne pose pas de ques­tions dont tu ne veux pas entendre la réponse. Mais je sais qu’il voyait des gens. Des Russes. En dehors des cir­cuits offi­ciels. Et je sais qu’il avait peur. Les der­nières semaines, il avait peur. Il ne dor­mait plus. Il véri­fiait les fenêtres trois fois. Il écou­tait les murs. Il — il n’é­tait plus le même homme.

Elle tira sur sa ciga­rette. Souf­fla la fumée vers le pla­fond de néon.

— Et puis un matin, il est par­ti. Pas rap­pe­lé, Julian. Par­ti. Fui. Il m’a lais­sé un mot — trois lignes, pas de signa­ture, pas d’ex­pli­ca­tion. Juste : je pars, ne me cherche pas, fais atten­tion à toi. Et la qua­trième ligne disait : quel­qu’un va venir après moi. Aide-le si tu peux.

Elle le regar­da droit dans les yeux.

— Vous êtes le quel­qu’un, Julian.

Le bruit de la can­tine — les cuillères contre les bols, les conver­sa­tions étouf­fées, le sif­fle­ment de la machine à kom­pot — sem­blait venir de très loin, comme si un mur de verre venait de se dres­ser entre leur table et le reste du monde.

— Je ne sais pas ce qu’il fai­sait, répé­ta Caird.

C’é­tait vrai et faux. Il ne savait pas — pas avec cer­ti­tude. Mais il avait le car­net. Il avait les notes de Fenn. Il avait le nom du Cygne. Il avait les frag­ments d’une his­toire dont il com­men­çait à devi­ner la forme sans pou­voir encore en lire les détails.

Mireille l’é­tu­dia. Lon­gue­ment. Elle avait cette façon de regar­der les gens qui rap­pe­lait les icônes du musée — fixe, patiente, sans juge­ment appa­rent. Puis quelque chose dans son visage se déten­dit — non pas un sou­rire, mais une décision.

— D’ac­cord, dit-elle. Vous ne savez pas. Peut-être que c’est vrai. Peut-être que vous êtes exac­te­ment ce que vous sem­blez être — un homme envoyé ici pour orga­ni­ser une tour­née de théâtre, rien de plus. Dans ce cas, faites votre tra­vail et ren­trez à Londres et oubliez Dou­glas Fenn et oubliez cette conversation.

Elle écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier en aluminium.

— Mais si ce n’est pas le cas. Si vous avez trou­vé quelque chose — un mes­sage, une piste, n’im­porte quoi — alors écou­tez-moi bien. Dou­glas a essayé. Dou­glas a échoué. Il est par­ti parce qu’il a sen­ti que le piège se refer­mait et qu’il a choi­si de vivre plu­tôt que de finir dans une cel­lule de la Lou­bian­ka. C’é­tait la bonne déci­sion. Peut-être la seule bonne déci­sion qu’il ait prise ces der­niers mois.

Elle se pencha.

— Ne soyez pas Fenn, Julian. Fenn était brillant, et regar­dez où ça l’a mené. Vous n’êtes pas brillant — par­don­nez-moi, mais c’est un fait, et les faits sont vos amis en ce moment. Vous êtes autre chose. Vous êtes hon­nête. Vous avez un visage hon­nête et des yeux hon­nêtes et pro­ba­ble­ment un cœur hon­nête, et c’est à la fois votre plus grande qua­li­té et votre plus grand dan­ger, parce que les gens hon­nêtes à Mos­cou sont comme les agneaux dans un abat­toir — tout le monde les aime, mais pas pour les bonnes raisons.

Caird aurait dû être offen­sé. Il ne l’é­tait pas. Il y avait dans la fran­chise de Mireille quelque chose de si net, de si dépour­vu de cruau­té, que les mots les plus durs son­naient comme des gestes de soin. Elle ne le bles­sait pas. Elle le prévenait.

— Et l’homme de cette nuit ? dit Caird. Volkonski.

Mireille ne cil­la pas. Mais ses doigts, sur la table, se res­ser­rèrent d’un millimètre.

— Vous l’a­vez rencontré.

— Dans le hall. Il nous atten­dait, Gui­vi et moi. Trois heures du matin. Il lisait Hamlet.

— Bien sûr qu’il lisait Ham­let. Vol­kons­ki ne fait rien par hasard. S’il lisait Ham­let à trois heures du matin dans le hall du Metro­pol, c’est qu’il vou­lait que vous le voyiez lire Ham­let à trois heures du matin dans le hall du Metro­pol. C’est un homme qui trans­forme chaque geste en mes­sage. C’est son génie et c’est sa maladie.

— Qui est-il ?

— Offi­ciel­le­ment, minis­tère de la Culture. Offi­cieu­se­ment — Mireille bais­sa la voix d’un ton, ce qui dans une can­tine bruyante reve­nait à mur­mu­rer — KGB. Deuxième Direc­toire. Ren­sei­gne­ment inté­rieur et contre-espion­nage. L’homme char­gé de sur­veiller les étran­gers au Metro­pol. Et pro­ba­ble­ment — non, cer­tai­ne­ment — l’homme char­gé de vous sur­veiller vous.

Caird sen­tit quelque chose de froid se dépla­cer le long de sa colonne ver­té­brale. Pas de la peur. Pas encore. Une prise de conscience. Comme quand on marche dans un champ qu’on croyait pai­sible et qu’on aper­çoit sou­dain, à la limite de la vision, le pan­neau qui dit : mines.

— Il est dangereux ?

Mireille réflé­chit. Vrai­ment réflé­chit — pas le simu­lacre de réflexion des gens qui ont déjà leur réponse, mais le silence authen­tique de quel­qu’un qui cherche le mot juste.

— Il est intel­li­gent, dit-elle. Ce qui est pire. Un homme dan­ge­reux, on peut le fuir. Un homme intel­li­gent, on ne peut que l’in­té­res­ser ou l’en­nuyer, et dans les deux cas on perd. Si vous l’in­té­res­sez, il ne vous lâche­ra jamais. Si vous l’en­nuyez, il vous livre­ra à des gens moins sub­tils que lui. Dou­glas l’in­té­res­sait. C’est pour ça que Dou­glas avait un peu de marge. Un peu de temps. Assez pour sen­tir venir le coup et partir.

Elle se leva. Remit son fou­lard. Ramas­sa son car­net de notes.

— Je vous ai dit ce que j’a­vais à dire. Je ne le redi­rai pas. Si vous avez besoin de moi — vrai­ment besoin — je suis à l’am­bas­sade de France, chambre 214 au Metro­pol les soirs de semaine. Ne venez pas trop sou­vent. Ne venez pas à des heures régu­lières. Et ne venez jamais avec quelque chose sur vous que vous ne vou­driez pas qu’on trouve.

Elle posa sa main sur son bras. Un geste bref, léger, mais d’une cha­leur inattendue.

— Et Julian — soyez pru­dent avec Gui­vi. Je l’aime beau­coup. Mais Gui­vi sur­vit dans ce sys­tème depuis vingt ans, et per­sonne ne sur­vit dans ce sys­tème depuis vingt ans sans don­ner quelque chose en échange. Quelque chose de soi. Quelque chose qu’on ne récu­père jamais.

Elle sor­tit de la can­tine. Caird res­ta assis devant son bortsch refroi­di, dans la lumière crue du néon, entou­ré de gens qui man­geaient en silence.

Il pen­sa à Fenn. À un homme brillant qui avait eu peur et qui avait fui.

Il pen­sa à Vol­kons­ki. À un homme intel­li­gent qui lisait Ham­let à trois heures du matin et qui trans­for­mait chaque geste en message.

Il pen­sa à Gui­vi. À un homme qui chan­tait comme un dieu et qui payait sa liber­té à des gens qu’on ne vou­lait pas connaître.

Et il pen­sa à Mireille. À une femme qui disait la véri­té dans une ville de men­songes, et qui lui avait dit : ne soyez pas Fenn. Avec la voix de quel­qu’un qui avait aimé Fenn et qui ne vou­lait pas avoir à aimer un autre homme qui fini­rait de la même façon.

Le kom­pot avait refroi­di. Il le but quand même. Il était sucré — trop sucré, cette dou­ceur exces­sive des bois­sons sovié­tiques, comme si le sucre com­pen­sait tout ce qui man­quait d’autre.

Puis il sor­tit dans le froid de mars, remon­ta le col de son par­des­sus, et mar­cha vers le Metropol.

Mer­cre­di. C’é­tait demain, mercredi.

Le Cygne. L’é­tang du Patriarche. Elle s’y rend le mercredi.

Il accé­lé­ra le pas. Der­rière lui — mais il ne se retour­na pas, parce qu’il n’a­vait pas encore appris à se retour­ner — un homme en man­teau gris mar­chait au même rythme, à trente mètres, avec la patience d’un homme dont c’est le métier de mar­cher der­rière les autres.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI III

Le rap­port tenait sur une page.

Vol­kons­ki le lut debout, près de la fenêtre qu’il ne regar­dait jamais, en fumant la pre­mière ciga­rette de la jour­née — une Belo­mor­ka­nal, ces ciga­rettes sovié­tiques au tube de car­ton creux qui avaient le goût de papier brû­lé et de rési­gna­tion, et dont il n’ar­ri­vait pas à se défaire mal­gré les paquets de Dun­hill que le Fin­lan­dais Ket­tu­nen fai­sait pas­ser en contre­bande pour la moi­tié des diplo­mates de Moscou.

Sujet CAIRD. Mer­cre­di 13 mars. 06h12 — quitte chambre 307. Emprunte esca­lier de ser­vice. Monte au 4e étage. 06h14 — obser­vé dans cou­loir 4e étage, direc­tion chambre 418. 06h43 — redes­cend esca­lier de ser­vice. Retour chambre 307. Durée séjour 4e étage : 29 minutes. Note : sujet por­tait ves­ton à l’ar­ri­vée au 4e. Por­tait même ves­ton au retour. Poche inté­rieure gauche : appa­rence modi­fiée (volume accru). Esti­ma­tion : sujet a récu­pé­ré un objet de taille réduite. Nature inconnue.

Vol­kons­ki repo­sa le rapport.

Poche inté­rieure gauche. Volume accru.

Il sou­rit.

C’é­tait un sou­rire qu’il réser­vait à de rares occa­sions — pas un sou­rire de joie, pas un sou­rire social, mais le sou­rire inté­rieur et presque invo­lon­taire du joueur d’é­checs qui voit son adver­saire dépla­cer une pièce exac­te­ment là où il espé­rait qu’elle irait. Un sou­rire de confir­ma­tion. Le monde fonc­tion­nait comme il l’a­vait pré­vu. C’é­tait à la fois satis­fai­sant et un peu triste, parce que Vol­kons­ki, au fond de lui, aurait pré­fé­ré être sur­pris. Les sur­prises étaient rares dans son métier. Les confir­ma­tions étaient la norme. Et la norme, à la longue, avait un goût de cendre.

Donc Caird avait le carnet.

Vol­kons­ki en était presque cer­tain. Quand Fenn avait quit­té Mos­cou, l’é­quipe de net­toyage avait fouillé la chambre 418 — som­mai­re­ment, il fal­lait le dire, parce que l’ordre était venu d’en haut et que les ordres d’en haut, à la Lou­bian­ka, étaient exé­cu­tés avec une obéis­sance inver­se­ment pro­por­tion­nelle à leur intel­li­gence. On avait vidé les tiroirs, véri­fié le mate­las, ins­pec­té l’ar­moire. On n’a­vait pas regar­dé le faux pla­fond. Pour­quoi ? Parce que per­sonne n’a­vait pen­sé au faux pla­fond. Parce que les hommes qu’on envoyait fouiller les chambres d’hô­tel étaient des hommes habi­tués à cher­cher sous les mate­las et dans les tiroirs, et que leur ima­gi­na­tion s’ar­rê­tait là où s’ar­rê­taient les meubles.

Vol­kons­ki, lui, avait pen­sé au faux pla­fond. Dès le pre­mier jour. Mais il n’a­vait rien dit.

Pour­quoi ?

Il tira sur sa Belo­mor­ka­nal et consi­dé­ra la ques­tion avec l’hon­nê­te­té froide qu’il réser­vait à ses propres moti­va­tions — une hon­nê­te­té de chi­rur­gien, scal­pel en main, pen­chée sur le corps ouvert de ses propres intentions.

Pre­mière rai­son : le car­net de Fenn, entre les mains de Caird, était plus utile que le car­net de Fenn dans un coffre de la Lou­bian­ka. Dans le coffre, c’é­tait un objet mort — des noms, des dates, des frag­ments. Entre les mains de Caird, c’é­tait un appât. Un fil qu’on pou­vait tirer. Si Caird sui­vait les indices du car­net — s’il allait aux adresses, s’il contac­tait les noms — alors Caird deve­nait un ins­tru­ment. Sans le savoir. Sans le vou­loir. L’ins­tru­ment par­fait : un homme qui croit agir libre­ment et qui, ce fai­sant, des­sine la carte exacte du réseau que Fenn avait construit.

C’é­tait la rai­son offi­cielle. Celle qu’il met­trait dans son rap­port. Celle qui plai­rait au géné­ral Orlov.

Il y avait une deuxième rai­son. Plus trouble. Plus dif­fi­cile à formuler.

Vol­kons­ki vou­lait voir ce que Caird allait faire.

Non pas en tant qu’of­fi­cier de ren­sei­gne­ment. En tant qu’­homme. Il vou­lait savoir quel genre d’homme était Julian Caird — un lâche, un brave, un imbé­cile, un saint. Le dos­sier ne le disait pas. Les rap­ports de sur­veillance ne le disaient pas. Les trans­crip­tions des micros de la chambre 307 — que Vol­kons­ki lisait chaque matin avec l’at­ten­tion d’un cri­tique lit­té­raire, notant les sou­pirs, les silences, le bruit de Caird qui se levait la nuit pour aller aux toi­lettes, le frois­se­ment des pages d’un livre qu’il lisait avant de dor­mir — ne le disaient pas non plus. On pou­vait sur­veiller un homme vingt-quatre heures sur vingt-quatre et ne rien savoir de lui. Parce que ce qui défi­nis­sait un homme, ce n’é­tait pas ce qu’il fai­sait quand il se savait obser­vé. C’é­tait ce qu’il fai­sait au moment du choix.

Et le choix approchait.

Caird avait le car­net. Dans le car­net — Vol­kons­ki le savait, parce qu’il avait lu les anciennes trans­crip­tions des écoutes de Fenn, et que Fenn, mal­gré toute son intel­li­gence, avait par­lé dans son som­meil — dans le car­net il y avait men­tion d’un lieu de ren­dez-vous. Un café. Du côté des Étangs du Patriarche. Un endroit que les habi­tués appe­laient le Cygne.

Mer­cre­di.

Aujourd’­hui était mercredi.

Si Caird était un fonc­tion­naire obéis­sant, il rap­por­te­rait le car­net à l’am­bas­sade bri­tan­nique. Le car­net serait mis dans un coffre. L’am­bas­sade enver­rait un câble chif­fré à Londres. Londres ne répon­drait pas, ou répon­drait à côté. L’af­faire serait clas­sée. Caird conti­nue­rait à pré­pa­rer la tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny et ren­tre­rait à Londres dans six semaines avec le sen­ti­ment confor­table d’a­voir fait son devoir.

Si Caird était un homme curieux — s’il avait cette faille que son dos­sier ne men­tion­nait pas mais que Vol­kons­ki devi­nait, cette inca­pa­ci­té à lais­ser les portes fer­mées, cette com­pul­sion de l’hor­lo­ger — alors il irait au Cygne. Seul. Cet après-midi.

L’im­bé­cile deve­nait intéressant.

Vol­kons­ki décro­cha le téléphone.

— Ici Vol­kons­ki. L’é­quipe sur le sujet Caird — je veux une fila­ture com­plète à par­tir de qua­torze heures. Oui, à pied. Deux hommes, rota­tion toutes les vingt minutes pour évi­ter le repé­rage. Et je veux un pho­to­graphe en cou­ver­ture aux Étangs du Patriarche. Bou­le­vard Malaya Bron­naya, angle Yer­mo­laïevs­ki. Cou­ver­ture stan­dard — tou­riste, pro­me­neur, n’im­porte quoi qui tient debout.

Il mar­qua une pause.

— Et si le sujet entre dans un éta­blis­se­ment — café, res­tau­rant, n’im­porte lequel — je veux savoir avec qui il s’as­soit. Chaque visage. Chaque mot si pos­sible. Non, pas d’in­ter­ven­tion. On regarde. On pho­to­gra­phie. On ne touche à rien.

Il rac­cro­cha.

On ne touche à rien.

C’é­tait sa marque de fabrique. Les autres offi­ciers du Direc­toire — les Gri­go­riev, les Petrov, les hommes de la vieille école, ceux qui avaient gran­di dans l’ombre de Beria et qui por­taient encore dans leurs méthodes la bru­ta­li­té du sta­li­nisme — ces hommes-là frap­paient d’a­bord et com­pre­naient ensuite. Arrê­tez-le, inter­ro­gez-le, il par­le­ra. Ils avaient sou­vent rai­son. Les gens par­laient. Sous la pres­sion, sous la peur, sous la dou­leur, les gens par­laient tou­jours. Mais ce qu’ils disaient sous la pres­sion n’é­tait pas tou­jours la véri­té — c’é­tait ce qu’ils croyaient que vous vou­liez entendre, ce qui n’é­tait pas du tout la même chose, et cette confu­sion entre l’a­veu et la per­for­mance était, selon Vol­kons­ki, la source de la plu­part des erreurs de ren­sei­gne­ment de l’ère soviétique.

Vol­kons­ki pré­fé­rait obser­ver. Lais­ser l’a­ni­mal se dépla­cer dans l’en­clos. Noter ses habi­tudes, ses fai­blesses, ses points d’eau. Et quand le moment venait — quand l’a­ni­mal avait suf­fi­sam­ment révé­lé la carte de son ter­ri­toire — seule­ment alors, avancer.

Il ouvrit le dos­sier de Fenn. Cher­cha la sec­tion sur les contacts iden­ti­fiés. La liste était longue — trop longue pour un atta­ché cultu­rel, ce qui en soi était un aveu. Mais un nom man­quait. Un nom que Vol­kons­ki cher­chait depuis des semaines.

Le Cygne.

Pas le café. La per­sonne. Celle que Fenn voyait au café. Celle pour qui Fenn pre­nait des risques. Celle qui, selon les frag­ments d’é­coute noc­turne, avait des docu­ments. Des docu­ments impor­tants. Assez impor­tants pour que Fenn perde le som­meil, puis les nerfs, puis Moscou.

Vol­kons­ki ne connais­sait pas son nom. Il savait seule­ment qu’elle exis­tait — une ombre dans l’ombre de Fenn, un fan­tôme dont il ne pos­sé­dait ni le visage ni l’i­den­ti­té. C’é­tait humi­liant. C’é­tait fas­ci­nant. C’é­tait la rai­son pour laquelle il n’a­vait pas fait arrê­ter Fenn quand il en avait encore le temps — parce qu’ar­rê­ter Fenn, c’é­tait perdre le fil qui menait au Cygne, et perdre le Cygne, c’é­tait perdre la partie.

Et main­te­nant, Caird tenait ce fil.

Vol­kons­ki écra­sa sa ciga­rette. Enfi­la son man­teau. Pas­sa devant le miroir du ves­tiaire et s’ar­rê­ta une seconde — un réflexe, pas de la vani­té, plu­tôt cette habi­tude de véri­fier que le masque était en place, que le visage qu’il offrait au monde était bien celui qu’il avait choi­si de por­ter ce jour-là. Un visage mince, rasé de près, les tempes gri­son­nantes. Des yeux gris. Un homme de qua­rante-six ans qui en parais­sait cin­quante ou trente-huit selon la lumière. Un homme dont le propre père n’au­rait peut-être pas recon­nu le fils — et c’é­tait vou­lu, c’é­tait le résul­tat de décen­nies de tra­vail sur soi, cette capa­ci­té à être per­sonne en par­ti­cu­lier, à pas­ser dans une pièce sans lais­ser de trace, à être oublié avant d’être parti.

Sauf par les gens qui comp­taient. Ceux-là ne l’ou­bliaient pas.

Il sor­tit de la Lou­bian­ka par la porte laté­rale. Four­kas­sovs­ki per­eou­lok. Le cra­chin de mars avait ces­sé. Le ciel était bas, gris, uni­forme — un pla­fond de nuages si dense qu’il sem­blait posé sur les toits, comme un cou­vercle sur une mar­mite. La ville cui­sait en des­sous. Len­te­ment. En silence.

Vol­kons­ki mar­cha vers le métro.

Il avait trois heures à attendre. Trois heures avant que Caird ne fasse son choix — res­ter au Metro­pol ou aller au Cygne. Obéir ou com­prendre. Être le manche du cou­teau ou deve­nir, mal­gré lui, contre lui, la lame.

En atten­dant, Vol­kons­ki ferait ce qu’il fai­sait tou­jours quand il atten­dait. Il lirait. Il avait dans la poche de son man­teau un livre — pas Ham­let cette fois, il avait lais­sé Ham­let au Metro­pol exprès, comme un mes­sage, comme un clin d’œil, comme un caillou blanc sur un che­min de forêt — non, cette fois c’é­tait autre chose. Un recueil de poèmes d’An­na Akh­ma­to­va. Édi­tion clan­des­tine, tapée à la machine, reliée à la main. Requiem. Le poème sur les femmes qui atten­daient devant les pri­sons de Lenin­grad, dans le froid, pen­dant la Ter­reur, pour avoir des nou­velles de leurs maris, de leurs fils, de leurs frères qui ne revien­draient pas.

Sa mère avait été l’une de ces femmes.

Il ouvrit le livre dans le métro. Lut. Et pen­dant qu’il lisait, une par­tie de son cer­veau — la par­tie qui ne dor­mait jamais, la par­tie qui cal­cu­lait, anti­ci­pait, com­bi­nait — pen­sait à Julian Caird qui, à cet ins­tant pré­cis, dans sa chambre du Metro­pol, était pro­ba­ble­ment en train de relire le car­net de Fenn et de se deman­der s’il avait le cou­rage de sortir.

Va au Cygne, pen­sa Vol­kons­ki. Va au Cygne, Anglais. Montre-moi que tu n’es pas seule­ment un manche en bois. Montre-moi que sous cette sur­face ordi­naire il y a quelque chose — de la curio­si­té, du cou­rage, de la bêtise, n’im­porte quoi qui ait du relief.

Montre-moi quelque chose que je puisse respecter.

Ou que je puisse utiliser.

Ou les deux.

CHA­PITRE 6 — LE CYGNE

Il faillit ne pas y aller.

Trois fois, au cours de la mati­née, il prit la déci­sion de ne pas y aller. La pre­mière fois devant le miroir de la salle de bains, en se rasant, quand la lame glis­sa et entailla le men­ton — une cou­pure minus­cule, un filet de sang rouge vif sur la mousse blanche, et cette pen­sée sou­daine : si tu ne peux même pas te raser sans te bles­ser, qu’est-ce qui te fait croire que tu peux jouer à l’es­pion dans une ville où les vrais espions finissent dans des cel­lules sans fenêtre ? La deuxième fois au petit déjeu­ner, sous la ver­rière, en regar­dant les ser­veurs poser les tasses de thé avec leurs gestes d’au­to­mates bien­veillants — la nor­ma­li­té de la scène, le récon­fort du rituel, et cette voix inté­rieure qui disait : reste ici, mange tes œufs, lis ton jour­nal, sois l’homme que tu es cen­sé être. La troi­sième fois dans le hall, devant la porte tam­bour, quand un cou­rant d’air gla­cé s’en­gouf­fra par le sas et lui mor­dit le visage comme un aver­tis­se­ment — le froid de Mos­cou qui disait : dehors c’est moi, et moi je ne par­donne rien.

Trois fois il déci­da de ne pas y aller.

Et puis il y alla.

Parce que c’est ain­si que Julian Caird fonc­tion­nait. La pru­dence venait d’a­bord — rai­son­nable, argu­men­tée, irré­fu­table. Puis la curio­si­té venait après, silen­cieuse, têtue, et la curio­si­té gagnait tou­jours. Non pas parce qu’elle était plus forte que la pru­dence. Mais parce que la pru­dence finis­sait par s’en­nuyer d’elle-même, et que la curio­si­té, elle, ne s’en­nuyait jamais.

Il sor­tit du Metro­pol à quinze heures.

Le ciel s’é­tait un peu levé. Pas déga­gé — Mos­cou en mars ne se déga­geait pas vrai­ment, elle ne fai­sait que des­ser­rer légè­re­ment sa poigne de gris — mais un gris plus clair, presque lumi­neux, un gris qui lais­sait devi­ner, très loin au-des­sus des nuages, l’exis­tence théo­rique du soleil. Caird remon­ta la rue Petrov­ka vers le nord, les mains dans les poches, le col rele­vé, mar­chant à un rythme qu’il vou­lait natu­rel — celui d’un homme qui se pro­mène, qui n’a nulle part où aller, qui regarde les vitrines sans les voir.

Il ne se retour­na pas.

C’é­tait un effort consi­dé­rable. Chaque muscle de son cou vou­lait pivo­ter, chaque ins­tinct lui criait : regarde der­rière toi, véri­fie, assure-toi que per­sonne ne suit. Mais Mireille avait dit quelque chose la veille — non, pas la veille, quelques jours plus tôt, au dîner, en pas­sant, entre deux gor­gées de vod­ka : le pre­mier réflexe d’un ama­teur, c’est de se retour­ner. Le pre­mier réflexe d’un pro­fes­sion­nel, c’est de ne jamais se retour­ner, parce que se retour­ner, c’est dire à celui qui vous suit : je sais que tu es là. Et savoir que l’autre sait, c’est perdre le seul avan­tage qu’on ait.

Caird n’é­tait ni un ama­teur ni un pro­fes­sion­nel. Il était un homme qui mar­chait dans une ville étran­gère avec un car­net volé dans la poche et une adresse en tête, et qui essayait de ne pas se retourner.

Il tra­ver­sa le bou­le­vard Tverskoï.

Mos­cou, à cette heure de l’a­près-midi, avait une beau­té fati­gante. Les trot­toirs étaient larges — déme­su­ré­ment larges, comme si la ville avait été conçue pour des foules qui ne venaient jamais. Des babou­ch­kas emmi­tou­flées mar­chaient par deux ou trois, solides, car­rées, indes­truc­tibles, avec ces visages de pomme cuite que prennent les femmes russes après soixante ans de cli­mat et de régime sovié­tique. Des étu­diants fumaient devant l’en­trée d’un ins­ti­tut. Un mili­cien en uni­forme gris souf­flait dans ses mains à un car­re­four, avec la mine décou­ra­gée d’un homme qui réa­lise que diri­ger la cir­cu­la­tion dans une ville où per­sonne ne res­pecte la cir­cu­la­tion est une acti­vi­té aus­si utile que vider l’o­céan avec une cuillère.

Et les arbres. Les tilleuls du bou­le­vard, nus, noirs, leurs branches dres­sées vers le ciel comme des bras de sup­pliants. Des arbres d’hi­ver — sans feuilles, sans pro­messe, sans grâce. Et pour­tant beaux. Beaux de cette beau­té russe qui ne cherche pas à plaire mais qui s’im­pose par la seule force de son endu­rance. Ces arbres avaient sur­vé­cu à tout. Aux tem­pêtes, aux guerres, aux pro­jets d’ur­ba­nisme sta­li­niens qui avaient rasé des quar­tiers entiers pour tra­cer des ave­nues triom­phales. Ils étaient encore là. Ils atten­daient le prin­temps avec la patience des choses qui savent que le prin­temps finit tou­jours par venir.

Caird tour­na dans Malaya Bronnaya.

La rue était plus étroite, plus intime. Des immeubles de quatre ou cinq étages, façades pas­tel déla­vées par les hivers — ocre, crème, un vert d’eau éteint. Des cours inté­rieures entre­vues par des portes cochères entrou­vertes. Et au bout de la rue, entre les bâti­ments, un éclat d’eau grise — les Étangs du Patriarche.

Il ralen­tit.

Les Étangs du Patriarche. L’en­droit le plus lit­té­raire de Mos­cou — celui où Boul­ga­kov avait ouvert Le Maître et Mar­gue­rite, où le diable en per­sonne s’é­tait assis sur un banc par une chaude soi­rée de mai pour annon­cer à deux écri­vains sovié­tiques que l’un d’eux mour­rait avant la fin de la jour­née. Caird avait lu le roman à Oxford — en anglais, dans une tra­duc­tion clan­des­tine qui cir­cu­lait dans les cercles de sla­vi­sants — et il se sou­ve­nait de cette ouver­ture avec la pré­ci­sion des choses qui vous marquent à vingt ans. Le diable sur un banc. La cha­leur. Les tilleuls en fleur. Et cette phrase : ne par­lez jamais à des inconnus.

Aujourd’­hui, pas de diable. Pas de tilleuls en fleur. Juste un étang gelé — ou presque gelé, la glace com­men­çait à se fis­su­rer par endroits, lais­sant appa­raître des veines d’eau noire — entou­ré de bancs vides et de réver­bères éteints. Quelques pro­me­neurs. Un vieil homme qui nour­ris­sait des pigeons avec des miettes de pain noir. Deux enfants qui glis­saient sur une plaque de glace avec des cris aigus.

Et sur le trot­toir d’en face, un café.

Pas d’en­seigne. Pas de nom visible. Une vitrine embuée der­rière laquelle on devi­nait des formes — des tables, des sil­houettes, la lueur oran­gée d’un éclai­rage inté­rieur. La porte était une porte ordi­naire, en bois peint, avec une poi­gnée de métal ter­ni. Rien qui indique un café. Rien qui invite à entrer. Mais Caird savait — parce que Kos­tia le lui avait dit, trois mots glis­sés au bar la veille au soir, entre deux verres, avec un natu­rel si par­fait qu’il avait presque oublié que c’é­tait une infor­ma­tion et non une conver­sa­tion : l’é­tang du Patriarche, en face du banc de Boul­ga­kov, la porte sans enseigne.

Kos­tia. Le bar­man qui fre­don­nait du Bru­beck en essuyant des verres. Celui dont Caird n’a­vait jamais deman­dé pour­quoi il savait ce genre de choses. Celui à qui il avait posé la ques­tion — vous connais­sez un endroit appe­lé le Cygne ? — sans réflé­chir, sur une impul­sion, parce que la vod­ka et la confiance sont des cou­sines ger­maines, et que Caird avait bu assez de l’une pour accor­der trop de l’autre.

Il pous­sa la porte.

L’in­té­rieur était petit. Dix tables peut-être, rondes, cou­vertes de nappes à car­reaux qui avaient été blanches et rouges dans une vie anté­rieure et qui étaient main­te­nant d’un rose gri­sâtre uni­forme. L’é­clai­rage venait de lampes murales à abat-jour de tis­su qui don­naient à l’air une teinte de thé. Ça sen­tait le café — du vrai café, pas le sub­sti­tut de chi­co­rée qu’on ser­vait dans les can­tines sovié­tiques, mais du café turc, épais, noir, pré­pa­ré dans un cezve de cuivre dont Caird enten­dait le gré­sille­ment der­rière le comp­toir. Et ça sen­tait autre chose — la ciga­rette, la laine mouillée, et cette odeur indé­fi­nis­sable des lieux où les gens viennent pour ne pas être vus.

La salle était à moi­tié pleine. Des couples silen­cieux. Un homme seul qui lisait un jour­nal. Deux femmes d’un cer­tain âge qui par­laient à voix basse en remuant leurs cuillères dans des tasses vides. Per­sonne ne leva les yeux quand Caird entra. C’é­tait le genre d’en­droit où ne pas regar­der les nou­veaux arri­vants était une forme de poli­tesse — ou de survie.

Il choi­sit une table au fond, dos au mur. Com­man­da un café. Attendit.

Le café arri­va — dans une petite tasse de por­ce­laine blanche, sans anse, brû­lant, avec un fond de marc épais comme de la boue. Il en but une gor­gée. C’é­tait fort, amer, avec un arrière-goût de car­da­mome qui lui rap­pe­la Le Caire — une autre vie, un autre poste, un autre lui-même. Il pen­sa à Helen. À la der­nière lettre qu’il lui avait envoyée — trois para­graphes polis, infor­ma­tifs, vides. Le temps à Mos­cou est froid. L’hô­tel est confor­table. Le tra­vail avance. Pas un mot vrai. Pas un mot qui res­semble à ce qu’il vivait réel­le­ment. Com­ment aurait-il pu ? Chère Helen, j’ai trou­vé le car­net d’un espion dans un faux pla­fond et je suis assis dans un café clan­des­tin en atten­dant une femme dont je ne connais pas le nom. Porte-toi bien. Embrasse Thomas.

Un quart d’heure pas­sa. Vingt minutes. La porte s’ou­vrait et se refer­mait — des gens entraient, com­man­daient, s’as­seyaient, repar­taient. Per­sonne ne s’ap­pro­chait de sa table. Caird com­men­ça à se sen­tir ridi­cule. Un Anglais seul dans un café mos­co­vite, atten­dant quelque chose qui ne vien­drait peut-être pas, qui n’a­vait peut-être jamais exis­té, qui n’é­tait peut-être que le fan­tasme d’un homme — Fenn — qui avait per­du la rai­son avant de perdre Moscou.

Et puis.

Il ne la vit pas entrer. C’est-à-dire — elle devait être entrée, elle avait dû pous­ser la porte comme tous les autres, mais Caird ne l’a­vait pas remar­quée, et ce n’est que lors­qu’il leva les yeux de sa tasse qu’il la vit, assise à la table voi­sine, comme si elle avait tou­jours été là, comme si elle fai­sait par­tie du mobi­lier, comme si le café lui-même l’a­vait sécrétée.

Une femme d’une qua­ran­taine d’an­nées. Peut-être moins — il était dif­fi­cile de dire, les femmes russes vieillis­saient autre­ment, le froid et les épreuves creu­saient les visages plus tôt mais d’une façon qui n’é­tait pas de la vieillesse, plu­tôt une den­si­té, une concen­tra­tion des traits. Che­veux bruns tirés en arrière, sans orne­ment. Un visage osseux, des pom­mettes hautes, un front large. Pas de maquillage. Des yeux — et c’est là que Caird sen­tit quelque chose bas­cu­ler en lui, un poids qui se déplace, un équi­libre qui se rompt — des yeux d’un vert très sombre, presque noir, des yeux d’une intel­li­gence si nue, si peu pro­té­gée, qu’ils en deve­naient dou­lou­reux à sou­te­nir. C’é­taient les yeux de quel­qu’un qui avait ces­sé depuis long­temps de se cacher der­rière son regard.

Elle por­tait un man­teau gris, strict, et tenait entre ses mains une tasse de café iden­tique à celle de Caird.

Ils se regardèrent.

Le silence entre eux n’é­tait pas un silence vide — c’é­tait un silence plein, ten­du, un silence de recon­nais­sance. Comme si cha­cun savait qui était l’autre sans avoir besoin de le véri­fier. Comme si le café, la table, l’heure, le mer­cre­di, la men­tion du Cygne dans le car­net de Fenn — tout cela avait conver­gé vers ce moment avec la pré­ci­sion d’un méca­nisme d’horlogerie.

— Vous n’êtes pas Dou­glas, dit-elle.

Sa voix était grave, posée, avec un accent anglais qui était bon sans être par­fait — un anglais appris dans les livres plu­tôt que dans la vie, un anglais de scien­ti­fique, pré­cis, fonc­tion­nel, dépour­vu d’é­lé­gance inutile.

— Non, dit Caird. Je suis —

— Ne me dites pas votre nom.

Il se tut.

— Je sais qui vous êtes. Le rem­pla­çant. Dou­glas m’a­vait dit que quel­qu’un vien­drait. Il ne savait pas qui. Il espé­rait que ce serait quel­qu’un de bien.

Elle but une gor­gée de café. Ses mains étaient par­fai­te­ment immo­biles — pas la fausse immo­bi­li­té de quel­qu’un qui se contrôle, mais l’im­mo­bi­li­té natu­relle de quel­qu’un qui a appris à éco­no­mi­ser chaque geste, chaque calo­rie, chaque mou­ve­ment super­flu. Une immo­bi­li­té de survivante.

— Vous avez trou­vé le car­net, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Et vous êtes venu ici. Un mercredi.

— Oui.

Elle le regar­da lon­gue­ment. Ses yeux verts par­cou­raient son visage avec une atten­tion cli­nique — le front, les yeux, la bouche, le men­ton cou­pé par le rasoir ce matin, les épaules, les mains. Elle le lisait. Comme on lit un texte. Comme on lit une radiographie.

— Vous n’êtes pas un espion, dit-elle.

— Non.

— Vous ne savez pas ce que vous faites ici.

— Pas entiè­re­ment, non.

Un silence. Puis quelque chose de tout à fait inat­ten­du — l’ombre d’un sou­rire. Pas un sou­rire joyeux. Un sou­rire de recon­nais­sance. Comme si l’hon­nê­te­té de Caird — cette hon­nê­te­té que tout le monde à Mos­cou iden­ti­fiait comme sa qua­li­té et son dan­ger — était exac­te­ment ce qu’elle espé­rait trouver.

— Bien, dit-elle. Un espion m’au­rait men­ti. Vous ne men­tez pas. C’est soit très cou­ra­geux, soit très impru­dent. Pro­ba­ble­ment les deux.

Elle posa sa tasse.

— Je ne vous dirai pas mon nom. Ce que je vais vous dire, je le dirai une seule fois. Écou­tez, ne pre­nez pas de notes, ne répé­tez rien dans votre chambre d’hô­tel — vos murs ont des oreilles et votre chambre est une cage de verre. Comprenez-vous ?

— Oui.

— Je suis scien­ti­fique. Je tra­vaille dans un ins­ti­tut de recherche dont vous n’a­vez pas besoin de connaître le nom. Les tra­vaux que nous y fai­sons sont — elle cher­cha le mot — sen­sibles. Ils concernent des choses que votre gou­ver­ne­ment vou­drait savoir. Et que mon gou­ver­ne­ment ne veut pas que votre gou­ver­ne­ment sache. C’est la situa­tion dans sa forme la plus simple.

Caird écou­tait. Il sen­tait le sang battre à ses tempes — pas de peur, pas encore, mais d’une concen­tra­tion si intense qu’elle res­sem­blait à de la fièvre. Chaque mot de cette femme se gra­vait en lui avec la net­te­té d’une ins­crip­tion sur du métal.

— Dou­glas m’a aidée. Pen­dant huit mois. Il a trans­mis des docu­ments — petits, dis­crets, en plu­sieurs fois. Mais il reste le plus impor­tant. Le der­nier lot. Celui que je n’ai pas pu lui don­ner avant son départ.

Elle se tut. Regar­da la salle. Per­sonne ne les obser­vait — ou si quel­qu’un les obser­vait, il le fai­sait avec une com­pé­tence qui dépas­sait ce que l’œil nu pou­vait détecter.

— Vous avez quelque chose qui m’ap­par­tient, dit-elle.

Caird com­prit. Le car­net. Elle par­lait du car­net — non, pas du car­net lui-même, mais de ce que le car­net repré­sen­tait. Le lien. Le canal. La main ten­due entre son monde et l’autre.

— Je ne sais pas si je peux vous aider, dit Caird.

C’é­tait la véri­té. Pure, nue, sans orne­ment. Il ne savait pas. Il ne savait rien — ni les pro­to­coles, ni les méthodes, ni les dan­gers réels. Il était un atta­ché cultu­rel avec un car­net volé et une ten­dance à faire confiance trop vite, et cette femme lui deman­dait quelque chose qui pou­vait la tuer, le tuer, ou les tuer tous les deux.

— Je ne vous demande pas de savoir, dit-elle. Je vous demande de vou­loir. Le savoir vien­dra après. Ou ne vien­dra pas. Mais le vou­loir, c’est maintenant.

Le café avait refroi­di. Le marc au fond de la tasse des­si­nait des formes — les Russes lisaient l’a­ve­nir dans le marc de café, Caird le savait, c’é­tait une super­sti­tion ancienne, une de ces pra­tiques que le maté­ria­lisme sovié­tique n’a­vait jamais réus­si à éra­di­quer parce qu’on ne peut pas éra­di­quer le besoin de savoir ce qui va arriver.

— Il y a un moyen, dit-elle. La tour­née de théâtre. Les malles de cos­tumes. Dou­glas avait tout pré­vu — les docu­ments pou­vaient être dis­si­mu­lés dans les doubles fonds des malles, trans­por­tés jus­qu’à l’am­bas­sade bri­tan­nique sous cou­vert de maté­riel scé­nique. C’est propre. C’est simple. C’est la seule fenêtre.

La fenêtre qui se ferme. La phrase du car­net de Fenn. Caird com­prit sou­dain ce qu’elle signi­fiait — pas une méta­phore, pas une expres­sion vague, mais un calen­drier. La tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny avait une date. Quand les malles repar­ti­raient, la fenêtre se fer­me­rait. Et cette femme res­te­rait de ce côté-là du mur, avec ses docu­ments, avec son secret, avec sa vie en sursis.

— Quand ? dit Caird.

— Les malles arrivent dans deux semaines. Elles repar­ti­ront trois semaines après la der­nière repré­sen­ta­tion. C’est tout le temps que nous avons.

Elle se leva. Bou­ton­na son man­teau. Ses gestes étaient d’une éco­no­mie abso­lue — pas un mou­ve­ment inutile, pas un regard super­flu. Une femme habi­tuée à ne rien gas­piller. Ni le temps, ni les mots, ni l’espoir.

— Mer­cre­di pro­chain. Même heure. Même endroit. Si vous venez, je com­pren­drai que vous accep­tez. Si vous ne venez pas, je com­pren­drai aussi.

Elle fit un pas vers la porte. Puis s’ar­rê­ta. Se retour­na à demi.

— Dou­glas disait que les Anglais sont des sen­ti­men­taux. Il disait que c’é­tait leur fai­blesse. Moi, je crois que c’est leur force. Un homme froid ne ris­que­rait rien pour une incon­nue. Un sen­ti­men­tal, peut-être.

Elle sor­tit. La porte se refer­ma der­rière elle sans bruit. L’air froid de mars s’en­gouf­fra un ins­tant dans le café, puis la cha­leur reprit ses droits, et c’é­tait comme si per­sonne n’é­tait venu, comme si la table voi­sine avait tou­jours été vide, comme si les quinze der­nières minutes n’a­vaient pas eu lieu.

Caird res­ta assis.

Il regar­dait sa tasse vide. Le marc des­si­nait des formes qu’il ne savait pas lire. Il pen­sa à des choses — à Helen, à Tho­mas, à la mai­son de Ken­sing­ton, au jar­din où son fils jouait le same­di matin, aux hor­loges qu’il démon­tait enfant et qu’il ne savait pas tou­jours remon­ter. Il pen­sa à Fenn, qui était venu ici avant lui, qui avait bu le même café, qui avait regar­dé les mêmes yeux verts, et qui avait dit oui. Et puis il pen­sa à cette phrase — un sen­ti­men­tal, peut-être — et il sut, avec une cer­ti­tude qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’il avait jamais éprou­vé, que mer­cre­di pro­chain il serait là.

Il se leva. Paya. Sortit.

Le froid le frap­pa. L’é­tang du Patriarche brillait d’un gris de métal sous le ciel bas. Les enfants avaient dis­pa­ru. Le vieil homme aux pigeons aus­si. Il ne res­tait que les bancs vides, la glace qui cra­quait, et le sou­ve­nir de Boul­ga­kov — le diable assis sur un banc, un soir de mai, dans une autre époque, qui disait à deux hommes : ne par­lez jamais à des inconnus.

Caird venait de par­ler à une inconnue.

Il remon­ta Malaya Bron­naya vers le sud, les mains dans les poches, le cœur bat­tant un rythme nou­veau — pas de la peur, pas du cou­rage, quelque chose entre les deux, quelque chose qui n’a­vait pas de nom en anglais mais qui en russe, peut-être, se disait d’un seul mot.

Der­rière lui, à trente mètres, un homme en man­teau gris le sui­vait toujours.

Et quelque part dans Mos­cou, dans un wagon de métro, Ser­gueï Vol­kons­ki tour­nait les pages d’A­kh­ma­to­va et atten­dait le rap­port qui lui dirait si l’An­glais avait choi­si d’être un manche ou une lame.

CHA­PITRE 7 — EVTOUCHENKO

Le poète arri­va un same­di soir, et le Metro­pol chan­gea de température.

Caird le sen­tit avant de le voir — une vibra­tion dans l’air du res­tau­rant, un fré­mis­se­ment col­lec­tif, ce phé­no­mène étrange qui se pro­duit quand une célé­bri­té entre dans une pièce et que chaque per­sonne pré­sente, sans se retour­ner, sans lever les yeux, sait. Les ser­veurs se redres­sèrent d’un cen­ti­mètre. Le maître d’hô­tel sur­git de nulle part avec la vélo­ci­té d’un homme qui a pas­sé sa vie à sur­gir de nulle part au bon moment. Même les lustres sem­blèrent briller un peu plus fort, comme si le cris­tal lui-même vou­lait être à la hauteur.

Evgue­ni Evtou­chen­ko tra­ver­sa le res­tau­rant du Metro­pol comme on tra­verse une scène — c’est-à-dire en sachant exac­te­ment où se trouvent les projecteurs.

Grand. Très grand. Un mètre quatre-vingt-dix au moins, mince, le port de tête d’un dan­seur ou d’un prince en exil. Des che­veux blonds cen­drés reje­tés en arrière avec une négli­gence étu­diée. Un visage taillé à la serpe — pom­mettes saillantes, mâchoire longue, des yeux clairs qui balayaient la salle avec une rapi­di­té de radar. Il por­tait un cos­tume gris perle, une che­mise ouverte au col — pas de cra­vate, jamais de cra­vate, la cra­vate était un acces­soire bour­geois et Evtou­chen­ko était un poète du peuple, ce qui signi­fiait en pra­tique qu’il s’ha­billait mieux que la plu­part des bour­geois — et des chaus­sures qui n’é­taient cer­tai­ne­ment pas soviétiques.

Der­rière lui, comme des pla­nètes autour d’un soleil, cinq ou six per­sonnes — des hommes, des femmes, un mélange de visages russes et étran­gers, le genre de cor­tège que seuls les très célèbres et les très puis­sants traînent der­rière eux sans avoir l’air de s’en apercevoir.

Gui­vi se leva de table comme un ressort.

— Jev­gue­ni !

Le cri tra­ver­sa le res­tau­rant. Des têtes se tour­nèrent. Evtou­chen­ko pivo­ta, vit Gui­vi, et son visage s’é­clai­ra d’un sou­rire immense — un sou­rire de recon­nais­sance, de conni­vence, le sou­rire de deux hommes qui savent qu’ils sont les plus flam­boyants de la salle et qui en tirent une joie enfantine.

— Gui­vi Zou­ra­bo­vitch ! Vieille canaille géorgienne !

Ils s’embrassèrent au milieu du res­tau­rant avec une fer­veur qui fit vaciller une table. Gui­vi avait les larmes aux yeux — de vraies larmes ou des larmes de comé­dien, avec Gui­vi on ne savait jamais, les deux étaient éga­le­ment sin­cères. Evtou­chen­ko riait — un rire de gorge, sonore, le rire d’un homme qui sait que son rire est beau et qui le donne généreusement.

— Venez, venez, dit Gui­vi en l’en­traî­nant vers leur table. Il y a un Anglais. Un vrai. Avec du tweed et de la poli­tesse. Vous allez l’adorer.

Caird se leva. Mireille, à côté de lui, ne se leva pas — elle regar­dait la scène avec un demi-sou­rire qui disait : je connais ce numé­ro, je l’ai vu cent fois, et il me fas­cine encore. Ket­tu­nen, à l’autre bout de la table, avait posé son verre et obser­vait avec cette atten­tion tran­quille qui ne le quit­tait jamais — comme un homme qui prend des notes men­tales sur tout ce qui passe à portée.

— Julian Caird, dit Gui­vi. Atta­ché cultu­rel bri­tan­nique. Il pré­pare la venue de Sha­kes­peare à Mos­cou. Julian, voi­ci Evgue­ni Alexan­dro­vitch Evtou­chen­ko. Le plus grand poète vivant de Rus­sie. Ne le contre­di­sez pas sur ce point, il pour­rait deve­nir violent.

— Le plus grand poète vivant du monde, cor­ri­gea Evtou­chen­ko en ser­rant la main de Caird avec une poigne sur­pre­nante. Mais je suis modeste. Je n’in­siste pas.

Il s’as­sit. Ou plu­tôt, il s’ins­tal­la — il y avait chez cet homme une façon d’oc­cu­per l’es­pace qui trans­for­mait chaque chaise en trône, chaque table en estrade. Son cor­tège se dis­per­sa aux tables voi­sines avec l’ai­sance de gens habi­tués à orbi­ter. Un ser­veur appor­ta du cham­pagne — du cham­pagne sovié­tique, bien sûr, mais ser­vi avec une défé­rence qui le trans­for­mait presque en dom-pérignon.

— Sha­kes­peare ! dit Evtou­chen­ko en levant son verre. Ham­let à Mos­cou ! C’est magni­fique. Savez-vous que Pas­ter­nak a tra­duit Ham­let ? La meilleure tra­duc­tion de Ham­let jamais faite. Meilleure que l’o­ri­gi­nal, disent cer­tains. Les Anglais ne le savent pas, mais Sha­kes­peare sonne mieux en russe. Il a tou­jours été un peu russe, Sha­kes­peare. Ce sens du tra­gique. Cette folie. Ce besoin de tout dire même quand tout dire vous conduit à la mort.

Il par­lait comme il res­pi­rait — sans effort, sans pause, chaque phrase enchaî­née à la sui­vante par un fil invi­sible, une logique inté­rieure qui sau­tait d’une idée à l’autre avec l’a­gi­li­té d’un chat sur les toits. C’é­tait étour­dis­sant. C’é­tait magné­tique. C’é­tait épuisant.

Mireille l’ob­ser­vait avec une fas­ci­na­tion tem­pé­rée de prudence.

— Evgue­ni Alexan­dro­vitch, dit-elle. Com­ment se fait-il qu’un homme qui dit tout ce qu’il pense soit encore en vie dans ce pays ?

Evtou­chen­ko se tour­na vers elle. Ses yeux clairs se posèrent sur son visage avec une atten­tion sou­daine — l’at­ten­tion du joueur qui recon­naît un adver­saire digne.

— Parce que je suis utile, dit-il. C’est la seule rai­son pour laquelle qui­conque reste en vie dans ce pays. Sta­line gar­dait en vie les poètes qu’il aimait. Khroucht­chev garde en vie les poètes qui le diver­tissent. Et moi, je suis très diver­tis­sant. C’est ma forme de sur­vie. D’autres sur­vivent en se tai­sant. Moi, je sur­vis en par­lant si fort que le silence des autres passe inaperçu.

Il dit cela avec un sou­rire — mais sous le sou­rire, une dure­té. Un tran­chant. La conscience exacte de ce qu’il disait et de ce que ça coû­tait de le dire.

— Vous avez lu Babi Yar ? deman­da Caird.

Il ne savait pas pour­quoi il avait dit cela. Le poème lui était reve­nu d’un coup — Babi Yar, le poème qu’Ev­tou­chen­ko avait publié deux ans plus tôt, sur le mas­sacre de trente-trois mille Juifs par les nazis à Kiev, dans un ravin, en 1941. Un poème que per­sonne en URSS n’a­vait osé écrire parce que l’an­ti­sé­mi­tisme sovié­tique pré­fé­rait enter­rer les morts juifs une seconde fois sous le silence. Evtou­chen­ko l’a­vait écrit. Evtou­chen­ko l’a­vait lu devant des dizaines de mil­liers de per­sonnes. Et Evtou­chen­ko était encore là, assis au Metro­pol, buvant du champagne.

Le visage du poète chan­gea. Le sou­rire dis­pa­rut. Ce qui res­ta était plus nu, plus vrai — un visage d’homme qui se sou­vient de quelque chose qui lui a coûté.

— Vous l’a­vez lu, dit-il. En anglais, j’imagine.

— Oui.

— En anglais, c’est un poème. En russe, c’est un cri. La tra­duc­tion ne rend pas le cri. Aucune tra­duc­tion ne rend le cri. C’est le pro­blème des langues — elles trans­portent les mots mais pas le sang.

Il se tut un ins­tant. Autour de la table, le silence s’é­tait éten­du — même Gui­vi ne par­lait pas, ce qui était un évé­ne­ment météorologique.

— Savez-vous ce qui s’est pas­sé après Babi Yar ? dit Evtou­chen­ko. Chos­ta­ko­vitch m’a appe­lé. Chos­ta­ko­vitch — Dmi­tri Dmi­trie­vitch en per­sonne. Il m’a dit : votre poème, je veux le mettre en musique. Il en a fait le pre­mier mou­ve­ment de sa Trei­zième Sym­pho­nie. Et la Trei­zième a été jouée ici, à Mos­cou, une seule fois, devant un public gla­cé de ter­reur et d’é­mo­tion. On m’a dit ensuite que Khroucht­chev était furieux. On m’a dit que j’é­tais fini. On m’a dit beau­coup de choses. Et pour­tant — il ouvrit les bras dans un geste théâ­tral — me voi­ci. Buvant du cham­pagne au Metro­pol. La Rus­sie ne tue pas ses poètes. Elle les fait souf­frir, ce qui est pire. Mais elle ne les tue pas. Pas toujours.

Gui­vi leva son verre.

— Pas tou­jours, répé­ta-t-il d’une voix sourde. Pas toujours.

Et le toast qu’il por­ta — silen­cieux, sans mots, juste le verre levé et le regard per­du — était pour ceux que la Rus­sie avait tués. Man­del­stam. Babel. Meye­rhold. Les autres. Tous les autres.

Le dîner reprit. Le cham­pagne cou­la. Evtou­chen­ko racon­tait des his­toires — son voyage à Cuba, où il avait ren­con­tré Cas­tro et bu du rhum jus­qu’à l’aube. Sa tour­née en Amé­rique, où des étu­diants l’a­vaient por­té en triomphe et où le FBI l’a­vait sui­vi pen­dant trois semaines. Son ami­tié avec Neru­da, avec Fel­li­ni, avec des gens dont les noms tom­baient de ses lèvres comme des pièces d’or d’une bourse per­cée. Il était éblouis­sant. Il était insup­por­table. Il était les deux à la fois, et c’é­tait pré­ci­sé­ment ce qui ren­dait impos­sible de détour­ner le regard.

À un moment — entre la deuxième et la troi­sième bou­teille, dans cet espace flot­tant où l’al­cool dis­sout les pru­dences — Evtou­chen­ko se tour­na vers Caird et le regar­da. Vrai­ment. Pas le regard de sur­face, le regard social, le regard du poète-vedette qui dis­tri­bue son atten­tion comme des auto­graphes. Un regard pro­fond, fouilleur, un regard qui cher­chait quelque chose.

— Ham­let, dit-il.

— Par­don ?

— Vous. Vous êtes Ham­let. Je le vois. Cet air d’homme qui sait qu’il doit agir et qui ne sait pas com­ment. Cet air d’homme coin­cé entre ce qu’il veut faire et ce qu’on attend de lui. Ham­let est l’homme le plus moderne de la lit­té­ra­ture — pas parce qu’il hésite, mais parce qu’il sait que chaque choix est une perte. Choi­sir A, c’est perdre B. Choi­sir d’a­gir, c’est perdre l’in­no­cence. Choi­sir de ne pas agir, c’est perdre l’hon­neur. Ham­let est coin­cé — et vous, Julian, vous avez l’air coincé.

Il dit cela en sou­riant. Légè­re­ment. Comme une plai­san­te­rie. Mais ses yeux ne sou­riaient pas.

Caird sen­tit un froid qui n’a­vait rien à voir avec mars.

— Je ne suis pas Ham­let, dit-il.

— Non ? Tant mieux. Ham­let finit mal. Tout le monde finit mal, dans Ham­let. C’est une pièce où les vivants envient les morts — ce qui, main­te­nant que j’y pense, est une excel­lente des­crip­tion de Moscou.

Gui­vi écla­ta de rire. Mireille allu­ma une ciga­rette. Ket­tu­nen sou­riait — tou­jours le même sou­rire, régu­lier, inal­té­rable, le sou­rire d’un homme qui enre­gistre tout et ne laisse rien filtrer.

Plus tard, Evtou­chen­ko réci­ta un poème.

Pas Babi Yar. Quelque chose de plus intime, de plus récent — un poème qu’il n’a­vait pas encore publié, dit-il, un poème sur Mos­cou la nuit, sur les fenêtres éclai­rées et les vies der­rière les fenêtres, sur la soli­tude d’une ville de huit mil­lions d’ha­bi­tants dont cha­cun porte un secret. Il réci­ta debout, sans notes, les yeux mi-clos, et sa voix — cette voix de bary­ton clair, cette voix qui avait rem­pli des stades — se fit douce, presque mur­mu­rante, et le res­tau­rant du Metro­pol se tut, chaque table, chaque ser­veur, chaque bruit de vais­selle, tout se tut, et il n’y eut plus que cette voix et ces mots russes que Caird ne com­pre­nait pas mais dont il sen­tait le poids, la beau­té, la dou­leur, comme on sent la cha­leur d’un feu à tra­vers un mur.

Quand il eut fini, per­sonne n’ap­plau­dit. Comme dans le sous-sol de l’Ar­bat. Les Russes n’ap­plau­dis­saient pas les poèmes qui comp­taient. Ils hochaient la tête. Ils bais­saient les yeux. Ils buvaient.

Evtou­chen­ko se ras­sit. Vida son verre. Et dit, à mi-voix, pen­ché vers Caird :

— On m’a dit que vous aviez rem­pla­cé un homme qui s’ap­pe­lait Fenn.

Caird ne bou­gea pas. Chaque muscle de son corps se figea, mais il ne bou­gea pas — un réflexe qu’il ne se connais­sait pas, un réflexe que Mos­cou était en train de lui enseigner.

— On me dit beau­coup de choses, conti­nua Evtou­chen­ko. Je suis poète, et les poètes à Mos­cou sont comme les bars à New York — tout le monde vient y dépo­ser ses secrets. Je ne sais pas qui vous êtes, Julian. Je ne veux pas le savoir. Mais je vais vous dire une chose que per­sonne ne vous dira, parce que les gens ici ont peur de le dire et que moi, la peur, je la connais trop bien pour la res­pec­ter encore.

Il se rap­pro­cha. Son haleine sen­tait le cham­pagne et le tabac.

— Il y a des gens dans cette ville qui jouent aux échecs avec des pièces humaines. Les Russes le font. Les Anglais le font. Les Amé­ri­cains le font. Et les pièces humaines ne savent jamais qu’elles sont des pièces. Elles croient qu’elles jouent. Mais elles sont jouées. Fenn l’a com­pris trop tard. Ne le com­pre­nez pas trop tard.

Il se redres­sa. Le sou­rire revint — écla­tant, public, le sou­rire du poète-vedette.

— Mais ce soir, on boit ! À Sha­kes­peare ! À Ham­let ! Au Metro­pol ! Et à ce magni­fique cham­pagne sovié­tique qui, je le dis avec tout mon patrio­tisme, a le goût de vinaigre tiède !

Gui­vi hur­la de rire. Les tables voi­sines applau­dirent. Quel­qu’un com­man­da une autre bou­teille. La soi­rée reprit son cours — bruyante, vivante, dorée sous les lustres.

Mais Caird n’en­ten­dait plus rien.

Il enten­dait seule­ment la voix d’Ev­tou­chen­ko, comme un écho sous la ver­rière : les pièces humaines ne savent jamais qu’elles sont des pièces.

Mireille, en face de lui, le regar­dait. Elle avait enten­du, elle aus­si. Ses yeux disaient : je t’a­vais pré­ve­nu. Et autre chose que ses yeux disaient, quelque chose de plus doux, de plus inquiet : fais atten­tion, Julian. S’il te plaît, fais attention.

Il hocha la tête. Un geste minus­cule. Elle détour­na le regard.

Le dîner s’a­che­va tard. Evtou­chen­ko par­tit comme il était venu — en comète, traî­nant son cor­tège, lais­sant der­rière lui un sillage de bruit, d’éner­gie et de mots. Le res­tau­rant se vida. Les ser­veurs débar­ras­saient en silence. La ver­rière au-des­sus était noire, aveugle, un ciel de verre qui ne réflé­chis­sait que les der­nières lumières des lustres qu’on étei­gnait un par un.

Caird mon­ta seul. L’as­cen­seur de fer for­gé grin­ça. Au troi­sième, Zinaï­da n’é­tait pas là — sa rem­pla­çante de nuit, la femme au regard vitreux, lui ten­dit sa clef sans un mot.

Il entra dans la 307. S’as­sit sur le lit. Sor­tit le car­net de Fenn — il le gar­dait main­te­nant dans la dou­blure de son man­teau, un trou qu’il avait pra­ti­qué lui-même avec des ciseaux emprun­tés au concierge, une cachette d’a­ma­teur qui ne trom­pe­rait per­sonne mais qui le ras­su­rait comme un talisman.

Il l’ou­vrit à la der­nière page. Relut les mots de Fenn.

J’es­père que ce sera quel­qu’un d’as­sez naïf pour ne pas avoir peur et d’as­sez malin pour avoir peur au bon moment.

Caird fer­ma le car­net. Étei­gnit la lampe. S’al­lon­gea dans le noir.

Il avait peur.

C’é­tait le bon moment.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI IV

L’ap­par­te­ment sen­tait le whis­ky et le regret.

Vol­kons­ki mon­ta les quatre étages à pied — l’as­cen­seur était en panne, comme il l’é­tait tou­jours dans cet immeuble de la rue Pet­chat­ni­kov, un immeuble de bonne fac­ture construit dans les années trente pour les cadres du Par­ti, mais qui avait glis­sé depuis vers cette zone grise du parc immo­bi­lier mos­co­vite où les choses fonc­tion­naient à peu près, c’est-à-dire pas vrai­ment. Les marches étaient propres. Les murs avaient besoin de pein­ture. Sur chaque palier, une ampoule — une sur deux fonc­tion­nait. Vol­kons­ki comp­ta les étages par les ampoules : obs­cu­ri­té, lumière, obs­cu­ri­té, lumière. C’é­tait presque symbolique.

Il frap­pa.

Un long silence. Puis des pas — lents, irré­gu­liers, les pas d’un homme qui n’est pas tout à fait sûr de vou­loir ouvrir.

La porte s’entrebâilla.

— Ah. C’est vous.

Kim Phil­by avait les yeux rouges.

Pas les yeux rouges de quel­qu’un qui a pleu­ré — les yeux rouges de quel­qu’un qui boit depuis le milieu de l’a­près-midi et qui a ces­sé de comp­ter les verres quelque part entre le cin­quième et le hui­tième. Il por­tait un car­di­gan de laine grise sur une che­mise frois­sée, un pan­ta­lon de fla­nelle dont le pli avait depuis long­temps abdi­qué, et des pan­toufles qui avaient été écos­saises dans une autre vie. Ses che­veux — autre­fois blonds, élé­gants, coif­fés avec ce soin non­cha­lant qui était la signa­ture du gent­le­man anglais — étaient main­te­nant gris, en désordre, et col­lés sur les tempes par une trans­pi­ra­tion que le chauf­fage exces­sif de l’ap­par­te­ment ren­dait permanente.

— Entrez, dit-il. Si vous devez entrer.

L’ap­par­te­ment était celui d’un homme qui vit seul et qui a ces­sé de s’en sou­cier. Deux pièces et une cui­sine. Des livres par­tout — sur les éta­gères, sur le sol, empi­lés sur les chaises, entas­sés sous la table. Des livres anglais pour la plu­part, des Pen­guin orange aux dos cas­sés, des édi­tions de poche ache­tées Dieu sait où et Dieu sait quand. Et par­mi les livres, les bou­teilles. Du whis­ky — du John­nie Wal­ker Black Label, un luxe que le KGB four­nis­sait à Phil­by comme on four­nit du foin à un che­val : par néces­si­té, sans affec­tion. Du gin aus­si. Et de la vod­ka, bien sûr, parce qu’on ne vivait pas à Mos­cou sans vod­ka, mais la vod­ka était ran­gée dans la cui­sine, à part, comme si Phil­by refu­sait de mêler sa bois­son natio­nale d’a­dop­tion à ses bois­sons natales.

Vol­kons­ki s’as­sit dans le fau­teuil qu’on lui dési­gna — un fau­teuil anglais, impor­té, le seul meuble de l’ap­par­te­ment qui sem­blait avoir eu une vie avant Mos­cou. Phil­by s’af­fa­la dans l’autre, en face, de l’autre côté d’une table basse encom­brée de jour­naux — la Prav­da, l’Iz­ves­tia, le Times de Londres qui arri­vait avec trois jours de retard par la valise diplo­ma­tique et que Phil­by lisait comme un exi­lé lit des lettres de la maison.

— Whis­ky ? dit Philby.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Il avait déjà rem­pli deux verres. Le whis­ky avait cette cou­leur d’ambre fon­cé que prend le John­nie Wal­ker quand il est ser­vi sans eau et sans glace — pur, direct, sans la moindre conces­sion au confort.

Vol­kons­ki prit le verre. Il ne buvait pas beau­coup — l’al­cool était un outil, pas un plai­sir, et les outils, on les uti­lise quand on en a besoin, pas quand ils se pré­sentent. Mais refu­ser le whis­ky de Phil­by aurait été une erreur. Le whis­ky était le pro­to­cole. Le whis­ky était le lan­gage. Sans le whis­ky, Phil­by ne par­lait pas.

— Alors, dit Phil­by. Qu’est-ce que le Deuxième Direc­toire veut de moi cette fois ?

Son russe était cor­rect — il l’a­vait appris à Bey­routh, per­fec­tion­né à Mos­cou, et il le par­lait avec un accent bri­tan­nique qu’il n’a­vait jamais réus­si à perdre et qu’il ne cher­chait d’ailleurs pas à perdre, parce que son accent était la der­nière chose qui le reliait à ce qu’il avait été. Mais ils par­laient en anglais. Ils par­laient tou­jours en anglais. Vol­kons­ki parce qu’il aimait par­ler anglais — c’é­tait sa langue secrète, la langue dans laquelle il pen­sait quand il ne vou­lait pas pen­ser en russe. Phil­by parce que l’an­glais était tout ce qui lui restait.

— Un Bri­tan­nique, dit Vol­kons­ki. Au Metro­pol. Julian Caird. Atta­ché culturel.

— Cultu­rel.

Phil­by pro­non­ça le mot avec un sou­rire — un sou­rire d’un autre âge, un sou­rire de Cam­bridge, un sou­rire qui conte­nait qua­rante ans de men­songe et de mépris pour ceux qui croyaient aux apparences.

— Ils envoient encore des atta­chés cultu­rels. C’est tou­chant. Comme si la culture avait jamais eu quoi que ce soit à voir avec quoi que ce soit.

Il but. Repo­sa le verre. Le verre lais­sa un cercle humide sur la Pravda.

— Que vou­lez-vous savoir ?

— Tout ce que vous pou­vez me dire sur la façon dont le MI6 uti­lise les postes cultu­rels comme cou­ver­ture. Les méthodes. Les pro­to­coles. Les signaux.

Phil­by rit. Un rire sec, court, qui res­sem­blait au bruit d’une branche qui casse.

— Les méthodes. Vous me deman­dez les méthodes. Comme si les méthodes n’a­vaient pas chan­gé depuis mon temps. J’ai quit­té le Ser­vice en — quand était-ce ? — en 51. Il y a douze ans. Douze ans, Ser­gueï Niko­laïe­vitch. Douze ans pen­dant les­quels le MI6 a eu tout le loi­sir de chan­ger ses méthodes pré­ci­sé­ment parce que je les connais­sais. Si vous croyez qu’ils uti­lisent encore les mêmes pro­cé­dures qu’à mon époque, vous les sous-esti­mez. Et sous-esti­mer le MI6 est la seule erreur que je n’ai jamais commise.

Vol­kons­ki ne répon­dit pas. Il atten­dit. Il savait que Phil­by, mal­gré les pro­tes­ta­tions, mal­gré le cynisme, mal­gré le whis­ky, par­le­rait. Parce que Phil­by avait besoin de par­ler. Parce que par­ler du Ser­vice était la seule chose qui le reliait encore à l’homme qu’il avait été — un homme brillant, un homme au centre de tout, un homme qui tenait les fils. Et non pas cet homme-ci — ce fan­tôme en pan­toufles écos­saises dans un appar­te­ment de la rue Pet­chat­ni­kov, oublié par ses maîtres sovié­tiques qui ne savaient plus quoi faire de lui main­te­nant qu’ils l’a­vaient, négli­gé par les col­lègues du KGB qui le mépri­saient autant qu’ils l’a­vaient uti­li­sé, aban­don­né par ses amis anglais qui l’a­vaient aimé et qui ne pour­raient jamais lui pardonner.

Phil­by parla.

— Les postes cultu­rels. Oui. C’est une vieille cou­ver­ture. Solide, parce qu’elle per­met des contacts natu­rels avec les locaux — artistes, intel­lec­tuels, gens du milieu cultu­rel qui ont sou­vent accès à des cercles inté­res­sants. L’at­ta­ché cultu­rel peut aller n’im­porte où, ren­con­trer n’im­porte qui, et la seule jus­ti­fi­ca­tion dont il a besoin est un pro­gramme de concert ou une expo­si­tion de pein­ture. C’est élé­gant. C’est la spé­cia­li­té anglaise — l’élégance.

Il se res­ser­vit du whis­ky. Vol­kons­ki nota que la bou­teille était à moi­tié vide et qu’il était cinq heures de l’après-midi.

— Mais votre homme — com­ment dites-vous ? Caird ? — s’il est ce que vous dites, un simple atta­ché cultu­rel, alors il n’est pro­ba­ble­ment pas un agent. Le MI6 ne confie pas d’o­pé­ra­tions aux atta­chés cultu­rels. Ils les uti­lisent comme cou­ver­ture, oui — mais la cou­ver­ture et l’agent ne sont pas la même per­sonne. L’at­ta­ché fait son tra­vail d’at­ta­ché. L’agent fait son tra­vail d’agent. Et sou­vent, l’at­ta­ché ne sait même pas qu’il sert de couverture.

— Et si l’at­ta­ché a héri­té, mal­gré lui, de l’o­pé­ra­tion d’un prédécesseur ?

Phil­by s’im­mo­bi­li­sa. Son verre à mi-che­min entre la table et ses lèvres. Ses yeux — des yeux bleus déla­vés, des yeux qui avaient vu trop de choses et qui en por­taient la fatigue comme une croûte — se fixèrent sur Vol­kons­ki avec une acui­té sou­daine. L’al­cool, pen­dant une seconde, reflua, et der­rière les yeux rouges, der­rière le car­di­gan et les pan­toufles, quelque chose appa­rut — l’an­cien Phil­by, le Phil­by d’a­vant, l’in­tel­li­gence meur­trière, la machine à calculer.

— Ah, dit-il. C’est donc ça. Fenn.

Vol­kons­ki ne confir­ma pas. Il n’en avait pas besoin.

— Fenn était bon, dit Phil­by. Meilleur que la plu­part. Je ne l’ai jamais ren­con­tré — on ne me pré­sente per­sonne, ici, je suis le lépreux du ren­sei­gne­ment, l’homme que tout le monde uti­lise et que per­sonne n’in­vite — mais j’ai lu des choses. Des bribes. Ce qui filtre. Fenn avait un réseau. Petit, dis­cret, effi­cace. Et quand il est par­ti — rap­pe­lé, dis­pa­ru, par­ti, peu importe le mot — il a lais­sé le réseau en place. Orphelin.

Il but.

— Et vous pen­sez que Caird a ramas­sé le réseau. Sans le savoir. Ou en le sachant à peine. Et vous vous deman­dez s’il est assez intel­li­gent pour être dan­ge­reux ou assez stu­pide pour être utile.

Vol­kons­ki sou­rit. C’é­tait exac­te­ment la question.

— Je vais vous dire une chose sur les Anglais, dit Phil­by. Et je peux la dire parce que j’en suis un — j’en suis un, Ser­gueï Niko­laïe­vitch, mal­gré tout, mal­gré ce que j’ai fait, mal­gré cet appar­te­ment, mal­gré ce whis­ky sovié­tique dégui­sé en John­nie Wal­ker, je suis anglais, et si vous me cou­pez je saigne du thé.

Une pause. Un sou­pir qui venait de loin — de plus loin que Mos­cou, de plus loin que Bey­routh, de Cam­bridge peut-être, de ces pelouses vertes et de ces conver­sa­tions de jeunes hommes qui croyaient chan­ger le monde et qui n’a­vaient chan­gé qu’eux-mêmes.

— Les Anglais sont des sen­ti­men­taux, dit-il. C’est leur fai­blesse. C’est par là qu’on les prend. Pas par l’argent — les Anglais n’ont pas d’argent et s’en moquent. Pas par l’i­déo­lo­gie — les Anglais n’ont pas d’i­déo­lo­gie, ils ont des opi­nions, ce qui est très dif­fé­rent. Par le sen­ti­ment. Par l’at­ta­che­ment. Par la loyau­té per­son­nelle. Un Anglais ne tra­hit pas pour une cause. Il tra­hit pour une per­sonne. Parce que quel­qu’un qu’il aime lui a deman­dé. Parce que quel­qu’un en qui il a confiance lui a dit que c’é­tait juste.

Phil­by regar­dait son verre.

— Je le sais, dit-il, parce que c’est ce qui m’est arrivé.

Le silence dans l’ap­par­te­ment devint épais. Les livres sur les éta­gères sem­blaient écou­ter. Le radia­teur gar­gouillait. Quelque part dans l’im­meuble, une porte claqua.

Vol­kons­ki but une gor­gée de whis­ky. Il la lais­sa brû­ler len­te­ment dans sa gorge. Et il regar­dait Phil­by — cet homme assis en face de lui qui avait été le plus grand espion du siècle et qui n’é­tait plus qu’un Anglais en exil qui buvait du whis­ky dans un appar­te­ment trop chaud et qui par­lait de sen­ti­men­ta­li­té comme un prêtre défro­qué parle de Dieu.

— Alors si votre Caird est un sen­ti­men­tal, dit Phil­by, et s’il a trou­vé quel­qu’un pour qui il est prêt à ris­quer quelque chose — une femme, un ami, une idée, n’im­porte quoi qui ait un visage humain — alors vous ne l’ar­rê­te­rez pas avec la peur. La peur ne marche pas avec les sen­ti­men­taux. La peur les rend plus obs­ti­nés. Plus stu­pides. Plus dan­ge­reux. Parce qu’ils ont quelque chose à perdre, et les gens qui ont quelque chose à perdre font des choses que les gens rai­son­nables ne feraient jamais.

Il finit son verre.

— C’est par là qu’on les prend, répé­ta-t-il. Et c’est par là qu’on les perd.

Vol­kons­ki se leva. Il avait ce qu’il était venu cher­cher — non pas des infor­ma­tions, pas des méthodes, pas des pro­to­coles. Quelque chose de plus pré­cieux. Un por­trait. Un Anglais vu par un autre Anglais. Un sen­ti­men­tal recon­nu par un sen­ti­men­tal. Phil­by était le miroir dans lequel Caird se reflé­tait sans le savoir — l’a­ve­nir pos­sible, le ter­mi­nus, l’homme seul dans l’ap­par­te­ment trop chaud avec ses bou­teilles et ses livres et le sou­ve­nir d’a­voir été quelqu’un.

— Mer­ci, Harold, dit Volkonski.

C’é­tait le vrai pré­nom de Phil­by — Harold Adrian Rus­sell Phil­by, dit Kim. Per­sonne ne l’ap­pe­lait Harold. C’é­tait un geste d’in­ti­mi­té — ou de cruau­té, les deux étant par­fois indistinguables.

Phil­by le rac­com­pa­gna à la porte. Sur le seuil, il s’ar­rê­ta. Sa main sur la poi­gnée trem­blait — pas beau­coup, juste assez pour que Vol­kons­ki le voie. Le trem­ble­ment d’un homme qui boit trop. Ou le trem­ble­ment d’un homme qui se retient de dire quelque chose.

— Ser­gueï Nikolaïevitch.

— Oui ?

— Quand vous aurez Caird — et vous l’au­rez, ils finissent tous par être pris, c’est la règle du jeu, même moi j’ai été pris, je me suis sim­ple­ment arran­gé pour être pris du bon côté — quand vous l’au­rez, ne le détrui­sez pas. C’est un conseil. Pas un ordre. Je ne donne plus d’ordres à personne.

Ses yeux bleus, dans la lumière du palier — une des ampoules qui fonc­tion­naient — eurent un éclat bref, fugace, comme le reflet d’un soleil sur une fenêtre fermée.

— Les sen­ti­men­taux méritent mieux que ça. Même quand ils se trompent. Sur­tout quand ils se trompent.

La porte se referma.

Vol­kons­ki des­cen­dit les quatre étages. Obs­cu­ri­té, lumière, obs­cu­ri­té, lumière. Dans la rue, le cra­chin de mars avait repris — cette chose sans nom, ni pluie ni neige. Il mar­cha. Il ne pen­sait pas à Caird. Il pen­sait à Phil­by. À cet homme qui avait tra­hi tout ce qu’il aimait et qui aimait encore tout ce qu’il avait tra­hi. À cette phrase : si vous me cou­pez je saigne du thé. À ce trem­ble­ment de la main sur la poi­gnée de la porte.

Et il pen­sait à son père.

Niko­laï Vol­kons­ki. Ancien offi­cier du régi­ment Semio­novs­ki. Mort dans un camp sans tombe. Un homme qui avait aimé la Rus­sie — pas l’URSS, pas le sys­tème, la Rus­sie, le pays, les bou­leaux, les chants, la neige — et que la Rus­sie avait ava­lé comme elle ava­lait tout ce qui l’aimait.

Phil­by aimait l’An­gle­terre. Son père aimait la Rus­sie. Et les deux avaient été dévo­rés par l’ob­jet de leur amour.

Et lui, Ser­gueï Vol­kons­ki — qu’aimait-il ?

La ques­tion res­ta sans réponse. Elle res­tait tou­jours sans réponse. C’é­tait sa forme per­son­nelle de sur­vie — ne rien aimer, ou aimer si peu, si dis­crè­te­ment, que per­sonne ne pour­rait jamais le prendre par là. Par le sen­ti­ment. Par l’at­ta­che­ment. Par cette faille que Phil­by avait décrite avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien — la faille des sentimentaux.

Vol­kons­ki n’é­tait pas un sentimental.

Du moins le croyait-il.

Il mon­ta dans le métro. Sor­tit le recueil d’A­kh­ma­to­va. L’ou­vrit au hasard. Tom­ba sur un vers qu’il connais­sait par cœur mais qui, ce soir, dans ce wagon, après ce whis­ky, après ces yeux bleus déla­vés et ce trem­ble­ment de main, le frap­pa comme un poing :

Et je prie non pour moi seule,

Mais pour tous ceux qui se tenaient là avec moi.

Il refer­ma le livre.

Le métro rou­lait sous Mos­cou. Au-des­sus, la ville conti­nuait — les fenêtres éclai­rées, les vies secrètes, les espions et les poètes et les sen­ti­men­taux et les monstres, tous mélan­gés, tous pris dans la même machine, tous en train de jouer un jeu dont per­sonne ne connais­sait les règles et dont per­sonne ne gagne­rait la partie.

Et quelque part au Metro­pol, Julian Caird dor­mait dans sa chambre 307 avec le car­net de Fenn cou­su dans la dou­blure de son man­teau et la cer­ti­tude nou­velle et ter­rible qu’il avait peur, et que la peur était le signe qu’il était enfin en train de deve­nir quelqu’un.

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L’hor­lo­ger de Mos­cou — Par­tie 4

L’hor­lo­ger de Mos­cou — Par­tie 1

L’hor­lo­ger de
Mos­cou

L’hor­lo­ger de Moscou

Par­tie 1

Metro­pol, Mos­cou — Mars 1963

CHA­PITRE 1 — L’ARRIVÉE

L’a­vion tous­sa deux fois avant de se poser, comme s’il hési­tait lui aussi.

Julian Caird regar­da par le hublot et ne vit rien. Un ciel de cendre, une piste mouillée, des bâti­ments bas qui auraient pu être n’im­porte où — une usine, une caserne, un pur­ga­toire admi­nis­tra­tif. Che­re­me­tie­vo. Le mot même avait quelque chose de trop long, de trop slave, qui lui res­tait en tra­vers de la gorge comme un arête de pois­son. Il se leva, enfi­la son par­des­sus, véri­fia machi­na­le­ment la poche inté­rieure — pas­se­port, accré­di­ta­tion, la lettre de l’am­bas­sade — et sui­vit le mou­ve­ment vers la sortie.

Le froid le gifla.

Pas un froid anglais, ce froid mouillé et poli qui vous laisse le temps de bou­ton­ner votre col. Non. Un froid sec, immé­diat, qui vous entre dans les os par effrac­tion. Mars à Mos­cou. On lui avait dit : le pire mois. Ni l’hi­ver franc, ni le prin­temps — une zone grise où la ville attend, engour­die, lasse de sa propre patience. La neige au sol n’é­tait plus blanche. Elle avait cette cou­leur de vieux jour­nal que prend la neige quand elle a trop duré.

Un homme l’at­ten­dait au pied de la pas­se­relle. Petit, le crâne rasé sous une chap­ka de four­rure syn­thé­tique, un sou­rire pro­fes­sion­nel col­lé sur les lèvres.

— Mon­sieur Caird ? Bien­ve­nue à Mos­cou. Je suis Gri­go­ri, du bureau de liai­son culturelle.

Il avait un anglais pré­cis, appris quelque part, avec des voyelles trop rondes et un soin exces­sif por­té à chaque consonne. L’an­glais de quel­qu’un qui a étu­dié la langue comme on étu­die un mécanisme.

Caird ser­ra la main ten­due. Elle était sèche et froide.

— Le tra­jet jus­qu’à l’hô­tel pren­dra qua­rante minutes envi­ron. Peut-être davan­tage. Les routes sont… capri­cieuses, en cette saison.

La voi­ture — une Vol­ga noire, évi­dem­ment noire, tout était noir ou gris dans ce pays — s’en­ga­gea sur une route bor­dée de bou­leaux dénu­dés. Caird regar­dait défi­ler le pay­sage et pen­sait à Dou­glas Fenn.

Fenn. Son pré­dé­ces­seur. L’homme qu’il remplaçait.

On ne lui avait presque rien dit. Whi­te­hall avait cette façon de ne rien dire qui res­sem­blait à un art — des phrases com­plètes, gram­ma­ti­ca­le­ment irré­pro­chables, qui une fois dépliées ne conte­naient rien. Fenn a été rap­pe­lé. Rai­sons per­son­nelles. Vous pren­drez le relais pour la pré­pa­ra­tion de la tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny. Rien de com­pli­qué. De la logis­tique, des sou­rires, des dîners. Vous serez très bien au Metropol.

Et cette phrase, glis­sée par Har­ring­ton au moment de le rac­com­pa­gner à la porte du bureau, avec ce ton déta­ché qui chez les hommes de Whi­te­hall signale tou­jours l’es­sen­tiel : Caird, ne cher­chez pas à com­prendre ce que fai­sait Fenn. Faites sim­ple­ment ce qu’on vous demande.

Ce qui, natu­rel­le­ment, don­nait à Julian Caird une envie féroce de com­prendre ce que fai­sait Fenn.

C’é­tait sa malé­dic­tion. Cette curio­si­té qui n’é­tait même pas de l’in­tel­li­gence — plu­tôt une inca­pa­ci­té à lais­ser les choses tran­quilles. Enfant, il démon­tait les hor­loges. Adulte, il démon­tait les silences. Et les silences, contrai­re­ment aux hor­loges, on ne sait jamais com­ment les remonter.

La Vol­ga entra dans Mos­cou par le nord.

La ville se révé­la par couches, comme un oignon qu’on pèle dans le mau­vais sens. D’a­bord les barres d’im­meubles — ces khroucht­chev­ki empi­lés par cen­taines, iden­tiques, beiges, avec leurs fenêtres minus­cules der­rière les­quelles des mil­lions de vies se jouaient sans témoins. Puis les ave­nues s’é­lar­girent, prirent de l’am­pleur, de la majes­té bru­tale. Des façades sta­li­niennes ornées de colonnes et de bas-reliefs glo­ri­fiant le tra­vail. Des sta­tues d’ou­vriers en bronze bran­dis­sant des outils avec une convic­tion que per­sonne, visi­ble­ment, ne par­ta­geait plus dans la rue.

Et sou­dain, au détour d’un virage — le Kremlin.

Caird le vit de biais, à tra­vers la vitre embuée. Les murs rouges. Les tours. Les cou­poles dorées des cathé­drales der­rière les rem­parts. Quelque chose de mas­sif et de fée­rique à la fois, comme un châ­teau de conte qui aurait été recons­truit par des ingé­nieurs mili­taires. Il sen­tit son ventre se ser­rer. Non pas de peur. De quelque chose de plus étrange — la conscience sou­daine d’être très loin, et très seul, et au cœur de quelque chose d’immense.

— Voi­là, dit Gri­go­ri. Le Metropol.

La voi­ture s’ar­rê­ta devant une façade qui lui cou­pa le souffle.

Il s’at­ten­dait à un hôtel. Ce qu’il vit res­sem­blait davan­tage à un palais hal­lu­ci­né. Art nou­veau, mais d’un art nou­veau slave, exces­sif, oni­rique — des céra­miques immenses sur la façade, des motifs flo­raux enla­cés de figures mytho­lo­giques, et au centre, domi­nant tout, un pan­neau monu­men­tal de mosaïque repré­sen­tant une prin­cesse loin­taine, les bras ouverts, le regard per­du dans un au-delà que per­sonne dans la rue ne pre­nait la peine de contem­pler. Le bâti­ment tout entier avait l’air d’un rêve qu’on aurait oublié de démon­ter au réveil.

Caird pous­sa la porte tambour.

L’in­té­rieur le sai­sit autre­ment. Un hall immense, lumi­neux mal­gré le jour gris, avec des colonnes de marbre, des balus­trades ouvra­gées, et par­tout cette odeur — indé­fi­nis­sable, propre aux grands hôtels d’une autre époque — mélange de cire, de tabac refroi­di, de par­fum lourd et de quelque chose d’autre, quelque chose de spé­ci­fi­que­ment russe qu’il ne sau­rait jamais nom­mer. Du thé peut-être. Ou de la mélancolie.

La récep­tion était tenue par une femme blonde aux lèvres sévères qui exa­mi­na son pas­se­port comme s’il s’a­gis­sait d’un docu­ment compromettant.

— Chambre 307, dit-elle. Troi­sième étage.

Elle lui ten­dit une clef — une vraie clef de lai­ton, lourde, atta­chée à un médaillon por­tant le numé­ro de la chambre. Pas de carte magné­tique, pas de moder­ni­té. Au Metro­pol, les ser­rures avaient soixante ans et fonc­tion­naient très bien.

— On vous a lais­sé ceci.

Une enve­loppe. Blanche, ano­nyme, fer­mée. Caird la prit. Elle était légère.

— Qui l’a déposée ?

La femme blonde eut un haus­se­ment d’é­paules d’une élo­quence remar­quable. Il pou­vait signi­fier je ne sais pas, ou je sais mais je ne vous le dirai pas, ou encore pour­quoi posez-vous des ques­tions aux­quelles vous ne vou­lez pas vrai­ment la réponse ? Caird appren­drait vite que le haus­se­ment d’é­paules était à Mos­cou un lan­gage à part entière.

L’as­cen­seur était une cage de fer for­gé, lent, solen­nel, qui mon­tait avec des cra­que­ments de vieux navire. Au troi­sième, la porte s’ou­vrit sur un cou­loir long et silen­cieux, éclai­ré par des appliques tami­sées. Et là — assise der­rière un petit bureau, à l’angle du cou­loir — une femme.

La dejour­naya.

Elle devait avoir soixante ans, peut-être plus. Un visage large, fer­mé, sculp­té par quelque chose de plus dur que le temps — l’his­toire, sans doute. Des yeux petits, très bleus, très fixes. Elle ne sou­rit pas. Elle ne se leva pas. Elle regar­da Caird de la tête aux pieds comme on inven­to­rie un colis, puis prit la clef qu’il lui ten­dait — car ici, on ne gar­dait pas sa clef, c’é­tait la dejour­naya qui la gar­dait pour vous, qui savait donc à chaque ins­tant si vous étiez dans votre chambre ou non, et qui, acces­soi­re­ment, avait le pou­voir d’y entrer quand elle le voulait.

— Zinaï­da, dit-elle. C’est tout.

Deux mots. Pas un de plus. Caird hocha la tête et gagna sa chambre.

La 307 était plus vaste qu’il ne l’a­vait ima­gi­né. De hauts pla­fonds mou­lu­rés, un par­quet sombre qui cra­quait sous chaque pas, des rideaux de velours bor­deaux tirés sur les fenêtres. Il les ouvrit. La vue lui arra­cha un sou­rire — le pre­mier depuis son départ de Londres. En face, de l’autre côté de la place du Théâtre, le Bol­choï. Ses colonnes blanches, son fron­ton clas­sique, le qua­drige de bronze au som­met. Un théâtre qui res­sem­blait à un temple. Ou un temple qui avait déci­dé de deve­nir théâtre.

Il s’as­sit sur le lit. Le mate­las était ferme, presque hos­tile. Il ouvrit l’enveloppe.

À l’in­té­rieur, une clef — plus petite que celle de sa chambre, en acier, sans médaillon — et un bout de papier plié. L’é­cri­ture était fine, pen­chée, ner­veuse. Une écri­ture d’homme pressé.

Room 418. Ask for nothing.

Rien d’autre. Pas de signa­ture. Pas de date. Mais Caird recon­nut quelque chose dans cette écri­ture — un trem­ble­ment, une urgence — qui ne res­sem­blait pas à une blague. Il retour­na le papier. Vierge. Il regar­da la clef. Petite, ordi­naire, le genre de clef qui ouvre le genre de porte qu’on ne remarque pas.

Room 418. Qua­trième étage. Au-des­sus de lui.

Ask for nothing. Ne deman­dez rien.

Il ran­gea la clef et le mot dans la poche inté­rieure de sa veste, à côté de son pas­se­port. Puis il res­ta assis un long moment, dans le silence de la chambre 307, à écou­ter les bruits du Metro­pol — les tuyaux qui chan­taient dans les murs, un rire loin­tain quelque part dans les étages, le gron­de­ment sourd de la ville der­rière les vitres.

Il ne savait pas encore que ce silence avait des oreilles.

Que tout, au Metro­pol, en avait.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI I

Le dos­sier pesait moins de cent grammes.

Ser­gueï Niko­laïe­vitch Vol­kons­ki le sou­pe­sa dans sa main avant de l’ou­vrir, comme il le fai­sait tou­jours — un tic, une super­sti­tion de métier. Il croyait au poids des choses. Les dos­siers légers étaient les plus dan­ge­reux. Les dos­siers lourds, bour­rés de rap­ports, de trans­crip­tions, de pho­to­gra­phies, signi­fiaient qu’on savait déjà tout et qu’il ne res­tait qu’à frap­per. Les dos­siers légers signi­fiaient l’in­con­nu. Et l’in­con­nu, dans son métier, c’é­tait le seul véri­table ennemi.

Cent grammes. Presque rien.

Il ouvrit.

CAIRD, Julian Edward. Né le 14 mars 1924 à Chel­ten­ham, Glou­ces­ter­shire. Fils de Harold Caird, pro­vi­seur d’é­cole secon­daire, et de Mar­ga­ret Caird née Faw­ley, sans pro­fes­sion. Études à Oxford — St John’s Col­lege, lettres clas­siques. Ser­vice mili­taire 1943–1946, Royal Corps of Signals, grade de lieu­te­nant, affec­té en Ita­lie puis en Autriche. Aucune dis­tinc­tion par­ti­cu­lière. Aucune note dis­ci­pli­naire. Aucun inci­dent. Entré au Forei­gn Office en 1948, sec­tion cultu­relle. Postes suc­ces­sifs : Anka­ra, Vienne, Le Caire. Marié à Helen Caird née Pem­ber­ton en 1951. Un fils, Tho­mas, né en 1953. Arri­vé à Mos­cou le 7 mars 1963 en rem­pla­ce­ment de Dou­glas R. Fenn, rappelé.

Vol­kons­ki refer­ma le dos­sier et allu­ma une cigarette.

Son bureau de la Lou­bian­ka don­nait sur une cour inté­rieure qu’il ne regar­dait jamais. Tout le monde, dans ce bâti­ment, évi­tait les fenêtres. Réflexe ancien, trans­mis de géné­ra­tion en géné­ra­tion d’of­fi­ciers — on ne regarde pas la cour de la Lou­bian­ka, parce que la cour de la Lou­bian­ka vous regarde en retour. Des choses s’é­taient pas­sées dans cette cour dont les murs se sou­ve­naient mieux que les hommes. Vol­kons­ki tra­vaillait ici depuis onze ans et ne s’y était jamais habi­tué. On ne s’ha­bi­tuait pas à la Lou­bian­ka. On s’y résignait.

Julian Caird. Un homme ordinaire.

Oxford, d’ac­cord. Mais St John’s — pas King’s, pas Tri­ni­ty. Un col­lege res­pec­table, sans éclat. Lettres clas­siques — pas le pro­fil d’un agent du MI6. Ita­lie, Autriche pen­dant la guerre — rien qui sug­gère un recru­te­ment par les ser­vices. Anka­ra, Vienne, Le Caire — des postes cultu­rels, des postes de second rang. Un homme qu’on envoie orga­ni­ser des expo­si­tions et ser­rer des mains. Un homme à qui on dit soyez aimable et qui l’est.

Alors pour­quoi.

Pour­quoi envoyer cet homme-là pour rem­pla­cer Dou­glas Fenn.

Parce que Fenn, lui — Vol­kons­ki rou­vrit un second dos­sier, plus épais celui-là, beau­coup plus épais — Fenn n’a­vait rien d’or­di­naire. Fenn était un ani­mal. Trois langues cou­ram­ment, dont un russe appris Dieu sait où qui avait des inflexions de Lenin­grad. Des contacts au minis­tère de la Culture qu’il n’au­rait jamais dû avoir. Une capa­ci­té à se faire aimer qui dépas­sait les attri­bu­tions d’un simple atta­ché cultu­rel. Et puis cette dis­pa­ri­tion — non, ce départ, il fal­lait dire départ — si sou­dain, si propre, sans un mot à ses contacts mos­co­vites, sans un geste d’a­dieu. Comme un homme qui entend un bruit dans la nuit et qui sort par la fenêtre avant même de savoir ce qui a fait ce bruit.

Fenn avait sen­ti quelque chose. Ou quel­qu’un l’a­vait prévenu.

Et main­te­nant, à la place de Fenn, ce Julian Caird. Ce visage sans aspé­ri­tés. Ce par­cours sans acci­dent. Cet homme de qua­rante ans qui res­sem­blait, sur la pho­to d’i­den­ti­té jointe au dos­sier, à exac­te­ment ce qu’il pré­ten­dait être — un fonc­tion­naire bri­tan­nique de rang moyen, ni beau ni laid, le genre de visage qu’on oublie en le regardant.

Vol­kons­ki tira sur sa ciga­rette et consi­dé­ra deux hypothèses.

Hypo­thèse une : Londres avait envoyé Caird pré­ci­sé­ment parce qu’il était inof­fen­sif. Un homme propre pour net­toyer les traces de Fenn. Un visage neutre pour cal­mer le jeu. Les Anglais fai­saient sou­vent cela — après un agent trop brillant, ils envoyaient un employé trop terne, le temps que les eaux se referment.

Hypo­thèse deux : Caird n’é­tait pas ce qu’il sem­blait être. Le dos­sier léger était un écran. L’ab­sence de signes dis­tinc­tifs était elle-même le signe dis­tinc­tif. Les meilleurs agents — Vol­kons­ki le savait, son métier le lui avait appris dans la chair — les meilleurs agents étaient ceux dont on ne pou­vait rien dire. Les hommes sans relief. Les hommes qu’on oublie en les regardant.

Il y avait une troi­sième hypo­thèse, bien sûr. Celle que Vol­kons­ki n’ai­mait pas, parce qu’elle était la plus pro­bable et la moins inté­res­sante : Caird était exac­te­ment ce qu’il parais­sait être, un homme ordi­naire jeté dans une par­tie qui le dépas­sait, et Londres l’a­vait envoyé sans se sou­cier de ce qui lui arri­ve­rait. Un pion avan­cé d’une case. Sacrifiable.

Vol­kons­ki écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier — un cen­drier de bronze mas­sif, héri­té du pré­cé­dent occu­pant du bureau, un cer­tain colo­nel Rich­kov dont per­sonne ne par­lait plus et dont le nom avait été effa­cé de tous les orga­ni­grammes en 1956.

Il décro­cha le téléphone.

— Ici Vol­kons­ki. Je veux une écoute per­ma­nente de la chambre 307 du Metro­pol. Et une cou­ver­ture pho­to­gra­phique des entrées de l’hô­tel, vingt-quatre heures. Non, pas prio­ri­té maxi­male. Prio­ri­té deux. On observe. On ne touche à rien.

Il rac­cro­cha.

Prio­ri­té deux. Ce qui signi­fiait : cet homme m’in­té­resse mais je ne sais pas encore pour­quoi. Et je ne suis pas homme à frap­per avant de savoir pourquoi.

Il se leva, enfi­la son man­teau — un man­teau de bonne coupe, trop bonne pour un salaire d’of­fi­cier du Deuxième Direc­toire, mais Vol­kons­ki avait ses arran­ge­ments, comme tout le monde à Mos­cou, et les siens étaient sim­ple­ment plus élé­gants que ceux des autres — et sor­tit dans le cou­loir de la Loubianka.

Les cou­loirs de la Lou­bian­ka étaient longs, silen­cieux, et sen­taient le dés­in­fec­tant. On y croi­sait des hommes en uni­forme ou en civil qui mar­chaient vite, les yeux bais­sés, avec cette démarche par­ti­cu­lière qu’ont les gens qui tra­vaillent dans un endroit où d’autres gens ont été tués. Pas une démarche de peur — plu­tôt de dis­cré­tion. Comme si le bruit des talons sur le lino­léum pou­vait réveiller quelque chose qu’il valait mieux lais­ser dormir.

Vol­kons­ki sor­tit par la porte laté­rale, celle qui don­nait sur Four­kas­sovs­ki per­eou­lok, et mar­cha vers la sta­tion de métro.

Il pen­sait à Julian Caird.

Un homme qui arrive à Mos­cou en mars. Qui des­cend au Metro­pol. Qui rem­place un homme dan­ge­reux sans savoir, appa­rem­ment, que cet homme était dangereux.

Oui, pen­sa Vol­kons­ki. Il faut que je voie cet homme de près.

Il faut que je com­prenne s’il est un cou­teau, ou la main qui tient le cou­teau, ou sim­ple­ment le manche — en bois, inerte, qui ne sait même pas qu’il fait par­tie de l’arme.

CHA­PITRE 2 — LA VERRIÈRE

Il des­cen­dit à sept heures, parce qu’on lui avait dit que le res­tau­rant ouvrait à sept heures, et qu’il était anglais, et que les Anglais res­pectent les horaires des res­tau­rants comme ils res­pectent les horaires des trains — c’est-à-dire avec une foi aveugle qui confine au sacerdoce.

Le res­tau­rant du Metro­pol était vide.

Pas tout à fait vide. Un ser­veur au fond de la salle arran­geait des cou­verts avec la len­teur métho­dique d’un homme qui sait que per­sonne ne vien­dra avant au moins une heure. Un autre, plus jeune, essuyait des verres der­rière le bar en fre­don­nant quelque chose que Caird ne recon­nut pas tout de suite — puis si, les pre­mières mesures de Take Five, de Bru­beck, sif­flées entre les dents comme une prière clandestine.

Mais sur­tout, il y avait la verrière.

Caird leva la tête et res­ta debout, stu­pide, la bouche légè­re­ment entrou­verte, comme un pro­vin­cial dans une cathé­drale. Le pla­fond du res­tau­rant n’é­tait pas un pla­fond — c’é­tait un ciel de verre et d’a­cier, une immense cou­pole Art nou­veau dont les vitraux fil­traient la lumière mou­rante de mars en la trans­for­mant en quelque chose de liquide, d’am­bré, d’ir­réel. Des motifs géo­mé­triques et flo­raux s’en­tre­mê­laient dans les arma­tures de fer, et les lustres — des lustres de cris­tal, énormes, absurdes, des lustres qui avaient éclai­ré des ban­quets bol­che­viques et des récep­tions sta­li­niennes et des dîners de diplo­mates et de géné­raux — pen­daient au-des­sous comme des méduses fossilisées.

C’é­tait beau. D’une beau­té exces­sive, presque agres­sive. Une beau­té qui ne deman­dait pas la permission.

Caird choi­sit une table près de la fenêtre, com­man­da un verre de vin — du vin géor­gien, le seul dis­po­nible, un rouge épais qui avait le goût de terre et de cerise noire — et attendit.

Mos­cou, il l’ap­pren­drait vite, était une ville où l’on atten­dait beau­coup. On atten­dait les auto­ri­sa­tions, les tra­duc­tions, les coups de télé­phone, les voi­tures, le prin­temps. On atten­dait que quel­qu’un vous dise que vous pou­viez faire ce que vous étiez venu faire. Et en atten­dant, on buvait. Du thé. De la vod­ka. Du vin géor­gien. On buvait et on obser­vait, et on essayait de com­prendre les règles d’un jeu dont per­sonne ne vous expli­quait les règles.

Le res­tau­rant se rem­plit lentement.

D’a­bord deux hommes en cos­tume sombre, sovié­tiques sans aucun doute — cette façon de s’as­seoir le dos très droit, de ne pas regar­der autour d’eux, de par­ler bas. Puis un couple d’Al­le­mands de l’Est, recon­nais­sables à leurs chaus­sures — il y avait quelque chose dans les chaus­sures est-alle­mandes, quelque chose de trop car­ré, de trop fonc­tion­nel, qui tra­his­sait le bloc aus­si sûre­ment qu’un accent. Puis un groupe plus bruyant, quatre hommes aux visages larges, aux gestes amples, qui com­man­dèrent du cham­pagne sovié­tique avec l’as­su­rance de gens qui savent que le cham­pagne sovié­tique est mau­vais mais qui s’en moquent éper­du­ment parce que le geste seul compte.

Et puis il arriva.

Caird l’en­ten­dit avant de le voir. Une voix de basse, pro­fonde, caver­neuse, qui réson­na sous la ver­rière comme un coup de canon tiré dans une église. La voix disait quelque chose en géor­gien à un ser­veur ter­ro­ri­sé, puis bas­cu­la en russe, puis en un fran­çais approxi­ma­tif mais enthou­siaste, tout cela dans la même phrase, sans reprendre son souffle, comme un fleuve qui refuse de choi­sir son lit.

Gui­vi Matchavariani.

Il était immense. Pas seule­ment grand — immense, au sens où cer­tains hommes occupent l’es­pace au-delà de leur propre corps. Large d’é­paules, le ventre géné­reux, une tête de lion cou­ron­née de boucles noires et grises, un nez monu­men­tal, des yeux d’un mar­ron presque doré qui brillaient d’une joie per­pé­tuelle — ou d’une folie per­pé­tuelle, les deux étant dif­fi­ciles à dis­tin­guer chez les Géor­giens. Il por­tait un cos­tume qui avait dû être élé­gant vingt kilos plus tôt, une che­mise blanche ouverte sur une poi­trine velue, et des chaus­sures ita­liennes qui juraient avec tout le reste.

Il tra­ver­sa le res­tau­rant comme un navire fend la mer — les gens s’é­car­taient, les ser­veurs le saluaient, l’air lui-même sem­blait se dépla­cer pour lui faire de la place.

Et il se diri­gea droit vers Caird.

— Vous ! dit-il en anglais, avec un accent qui trans­for­mait le mot en une excla­ma­tion joyeuse. Vous êtes l’An­glais. On m’a dit qu’il y avait un nou­vel Anglais. Je m’as­sieds avec vous. Non, ne dites rien, je m’assieds.

Il s’as­sit. La chaise grinça.

— Gui­vi Mat­cha­va­ria­ni. Ténor. Bol­choï. Vous connais­sez l’o­pé­ra ? Vous aimez l’o­pé­ra ? Peu importe, vous allez aimer l’o­pé­ra. Quand Gui­vi chante, tout le monde aime l’o­pé­ra, même les sourds, même les Anglais. C’est un fait scien­ti­fique. Gar­çon ! Du vin. Pas cette chose qu’ils servent ici — du vrai vin. Du kindz­ma­rau­li. Vous avez du kindz­ma­rau­li ? Non ? Alors du khvan­ch­ka­ra. Non plus ? Alors de la vod­ka, et que Dieu ait pitié de cet hôtel.

Caird, qui n’a­vait pas pro­non­cé un mot, sourit.

C’é­tait le genre d’homme devant lequel toute résis­tance était inutile. Un phé­no­mène natu­rel. On ne dis­cute pas avec une ava­lanche — on se laisse empor­ter et on espère être encore entier de l’autre côté.

La vod­ka arri­va. Gui­vi rem­plit deux verres à ras bord, leva le sien et pro­non­ça un toast d’une solen­ni­té sai­sis­sante — quelque chose à pro­pos des amis qu’on n’a pas encore ren­con­trés et du vin qu’on n’a pas encore bu, un toast qui com­men­ça comme une prière et finit comme une chan­son. Caird but. La vod­ka lui incen­dia la gorge. Gui­vi rit — un rire de trem­ble­ment de terre.

— Bien ! Vous n’êtes pas mort. C’est bon signe. L’an­cien Anglais, Fenn, lui, buvait comme un Géor­gien. Ce qui est un com­pli­ment. Un très grand com­pli­ment. Où est-il pas­sé, votre Fenn ?

— Rap­pe­lé à Londres, dit Caird.

Gui­vi le regar­da. Ses yeux dorés se plissèrent.

— Rap­pe­lé. Oui. C’est ce qu’on dit.

Il n’a­jou­ta rien. C’é­tait la pre­mière fois que quel­qu’un à Mos­cou fai­sait suivre le mot rap­pe­lé d’un silence, et ce silence en disait plus que toutes les réponses possibles.

Puis la porte du res­tau­rant s’ou­vrit de nou­veau, et Gui­vi chan­gea de sujet comme on change de vitesse — bru­ta­le­ment, joyeu­se­ment, sans regar­der dans le rétroviseur.

— Ah ! Mireille !

Elle tra­ver­sait le res­tau­rant dans leur direc­tion — une femme d’une tren­taine d’an­nées, brune, les che­veux cou­pés court, une démarche qui avait quelque chose de Pari­sien dans les hanches et quelque chose de mili­taire dans les épaules. Pas belle au sens clas­sique — le nez un peu long, la bouche un peu grande — mais il y avait dans son visage une viva­ci­té, une inso­lence au repos, qui accro­chait le regard et refu­sait de le lâcher.

— Mireille Dar­rieux, dit Gui­vi en se levant pour l’embrasser sur les deux joues avec une fer­veur qui fit vaciller la table. La plus dan­ge­reuse Fran­çaise de Mos­cou. Mireille, voi­ci le nou­vel Anglais. Com­ment il s’ap­pelle, je ne sais pas. Je ne lui ai pas deman­dé. Les noms, ça vien­dra après la troi­sième vodka.

— Julian Caird, dit Caird en se levant.

Elle lui ser­ra la main. Poigne ferme, regard direct, un sou­rire qui n’é­tait ni cha­leu­reux ni froid — un sou­rire d’évaluation.

— Atta­ché cultu­rel, dit-elle. Comme Fenn.

— Oui.

— Vous par­lez russe ?

— Pas encore.

— Fenn par­lait russe. Très bien. Trop bien, disaient certains.

Elle s’as­sit, com­man­da un verre de vin blanc — il n’y en avait pas, elle sou­pi­ra avec un fata­lisme théâ­tral et se rabat­tit sur la vod­ka — et allu­ma une cigarette.

— Vous êtes là pour la tour­née du RSC, c’est ça ? Ham­let à Mos­cou. Il y a quelque chose de déli­cieu­se­ment absurde là-dedans. Les Russes adorent Ham­let. Ils pensent que c’est une pièce sur eux. Ils ont pro­ba­ble­ment raison.

Gui­vi approu­va d’un grognement.

— Ham­let est géor­gien, dit-il avec une convic­tion abso­lue. Un prince qui hésite, qui boit, qui parle trop et qui finit par tuer tout le monde. C’est un Géor­gien. J’en suis sûr.

Mireille écla­ta de rire — un rire franc, presque mas­cu­lin, qui fit tour­ner des têtes.

Caird les regar­dait tous les deux et sen­tait quelque chose se des­ser­rer en lui. Depuis son arri­vée, tout avait été gris, contrô­lé, mesu­ré — le froid, Gri­go­ri, la récep­tion­niste, Zinaï­da, l’en­ve­loppe mys­té­rieuse. Et voi­là que sur­gis­saient ces deux-là, bruyants, vivants, exces­sifs, comme une brèche de cou­leur dans un mur de béton. Il vou­lait leur faire confiance. Immé­dia­te­ment. Sans véri­fi­ca­tion. C’é­tait plus fort que lui — cette ten­dance à croire que les gens qui vous font rire ne peuvent pas vous faire de mal.

C’é­tait, bien sûr, exac­te­ment le genre de croyance qui vous tuait à Moscou.

Le dîner se déploya. Gui­vi com­man­da pour tout le monde — des zakous­ki, ces entrées russes qui arrivent par dizaines et ne finissent jamais : harengs mari­nés, bet­te­raves râpées, cham­pi­gnons à la crème, piroj­ki dorés, caviar d’au­ber­gine, et un pain noir si dense qu’on aurait pu bâtir une mai­son avec. La table dis­pa­rut sous les plats. D’autres bou­teilles appa­rurent. Gui­vi por­tait des toasts de plus en plus longs et de plus en plus obs­curs — à la mémoire d’un oncle mort en Abkha­zie, à la san­té d’un che­val qu’il avait aimé dans son enfance, à l’a­mi­tié fran­co-géor­gienne qui, affir­mait-il, remon­tait aux Croisades.

Mireille tra­dui­sait quand Gui­vi bas­cu­lait en géor­gien, cor­ri­geait son fran­çais quand il deve­nait trop créa­tif, et glis­sait entre les toasts des remarques d’une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale sur la vie mos­co­vite — qui était qui, qui sur­veillait qui, quels res­tau­rants étaient fré­quen­tables, quels chauf­feurs étaient des indi­ca­teurs, com­ment obte­nir du beurre frais dans une ville où le beurre frais avait la valeur d’un diamant.

— Et sur­tout, dit-elle en se pen­chant vers Caird avec un sérieux sou­dain, ne dites jamais rien d’im­por­tant dans votre chambre. Jamais. Les murs ici ne sont pas des murs — ce sont des tympans.

Caird hocha la tête. Il le savait déjà. Tout le monde le savait. Mais l’en­tendre dire avec ce natu­rel, entre deux bou­chées de pir­roj­ki, ren­dait la chose à la fois plus réelle et plus absurde.

C’est alors qu’un homme s’ap­pro­cha de leur table.

— Par­don­nez-moi de vous interrompre.

Accent scan­di­nave. Che­veux blonds cou­pés ras, visage rond et sou­riant, une sil­houette épaisse ser­rée dans un cos­tume qui ten­tait d’être décon­trac­té sans y par­ve­nir tout à fait. Il tenait un verre de cognac armé­nien et avait l’air d’un homme qui attend depuis un moment le bon moment pour inter­ve­nir — et qui a déci­dé que ce moment était maintenant.

— Toi­vo Ket­tu­nen. Je suis fin­lan­dais. Homme d’af­faires. Import-export. Bois, papier, ce genre de choses ennuyeuses. Mais je suis au Metro­pol depuis trois semaines et j’ai appris qu’i­ci, les gens ennuyeux ne sur­vivent pas long­temps. Alors je fais des efforts.

Gui­vi lui fit de la place avec un geste impérial.

— Asseyez-vous, Fin­lan­dais ! Tout homme qui boit seul dans un res­tau­rant est soit un espion soit un poète, et dans les deux cas il a besoin de compagnie.

Ket­tu­nen rit — un rire poli, contrô­lé, qui n’a­vait rien à voir avec celui de Gui­vi. Il s’as­sit, posa son verre, et posa son regard sur Caird avec une curio­si­té tranquille.

— Vous êtes le nou­veau Bri­tan­nique. On parle déjà de vous.

— On parle de moi ?

— Au Metro­pol, tout le monde parle de tout le monde. C’est le sport natio­nal de l’hô­tel. Avec les échecs et la paranoïa.

Mireille souf­fla sa fumée vers le plafond.

— Toi­vo connaît tout le monde et tout le monde connaît Toi­vo. C’est un mys­tère fin­lan­dais. Les Fin­lan­dais sont cen­sés être silencieux.

— Nous le sommes, dit Ket­tu­nen. Mais à Mos­cou, le silence attire l’at­ten­tion. Alors j’ai appris à par­ler. C’est de la survie.

Il y avait quelque chose dans cet homme — une affa­bi­li­té trop régu­lière, trop constante, comme un métro­nome — qui met­tait Caird légè­re­ment mal à l’aise. Mais légè­re­ment seule­ment. Et Caird avait cette habi­tude de ne pas écou­ter ses malaises légers. De les ran­ger dans un tiroir. De se dire : ce n’est rien.

La soi­rée avan­ça. La ver­rière au-des­sus d’eux était deve­nue noire — le ciel de mars, opaque, sans étoiles — et les lustres de cris­tal avaient pris le relais, nim­bant le res­tau­rant d’une lumière dorée qui adou­cis­sait les visages et les angles. Gui­vi chan­tait main­te­nant, dou­ce­ment, pour leur table seule­ment — un chant géor­gien poly­pho­nique qu’il por­tait seul, en fai­sant les deux voix, la basse et le bary­ton, alter­nant dans sa gorge comme deux fleuves qui coulent en sens inverse. C’é­tait d’une beau­té étrange, presque dou­lou­reuse. Mireille avait posé sa ciga­rette. Ket­tu­nen avait fer­mé les yeux. Et Caird sen­tait mon­ter en lui quelque chose qu’il n’at­ten­dait pas — de l’é­mo­tion, pure, irra­tion­nelle, ce pin­ce­ment au ster­num que vous donne la beau­té quand elle vous prend par surprise.

Il ne vit pas le jeune homme der­rière le bar qui le regardait.

Kos­tia. Vingt-cinq ans peut-être, brun, les pom­mettes hautes, un visage de renard intel­li­gent. Il essuyait un verre — le même verre depuis dix minutes — et obser­vait la table de Caird avec l’at­ten­tion calme d’un chat devant un aqua­rium. Kos­tia voyait tout. C’é­tait son métier, son talent, et peut-être sa malé­dic­tion. Il voyait le Géor­gien qui jouait au bouf­fon et qui cachait quelque chose der­rière chaque éclat de rire. Il voyait la Fran­çaise qui était trop libre pour être inof­fen­sive. Il voyait le Fin­lan­dais dont le sou­rire ne chan­geait jamais de forme, quel que fût le sujet. Et il voyait l’An­glais — cet homme neuf, cette page blanche, ce visage ouvert — et il pen­sait, avec la luci­di­té un peu triste des bar­men et des insomniaques :

Celui-là, ils vont le dévorer.

Le res­tau­rant se vidait. Gui­vi por­ta un der­nier toast — à Mos­cou, cette ville impos­sible, cette ville que per­sonne n’aime et que per­sonne ne quitte. Ils mon­tèrent ensemble dans l’as­cen­seur de fer for­gé. Gui­vi des­cen­dit au deuxième, Mireille au troi­sième en même temps que Caird.

— Bon­soir, Julian, dit-elle. Et bien­ve­nue dans l’aquarium.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir. Caird mar­cha vers sa chambre. Zinaï­da était à son poste. Elle ne le regar­da pas. Ou plu­tôt — elle le regar­da sans tour­ner la tête, ce qui était une com­pé­tence que seules les dejour­naya du Metro­pol pos­sé­daient, cette vision péri­phé­rique de rapace qui n’a­vait besoin d’au­cun mou­ve­ment pour tout englober.

Caird récu­pé­ra sa clef. Entra dans la 307. S’as­sit sur le lit.

Dans sa poche, la petite clef de la 418 pesait son poids d’a­cier et de silence.

Room 418. Ask for nothing.

Demain, pen­sa-t-il. Demain j’i­rai voir.

Il étei­gnit la lampe. Dans l’obs­cu­ri­té, la ver­rière du res­tau­rant brillait encore der­rière ses pau­pières — ce ciel de verre, ces lustres, ce chant géor­gien qui mon­tait comme une fumée — et il s’en­dor­mit avec le sen­ti­ment étrange et doux que le Metro­pol, mal­gré tout, mal­gré les murs qui écoutent et les yeux qui sur­veillent, mal­gré Zinaï­da et les Vol­ga noires et le froid de mars, le Metro­pol était un endroit où l’on pou­vait, peut-être, pen­dant quelques heures, se sen­tir vivant.

C’é­tait exac­te­ment ce que l’hô­tel vou­lait qu’il croie.

CHA­PITRE 3 — LA CHAMBRE 418

Il atten­dit deux jours.

Deux jours à faire ce qu’on lui avait deman­dé de faire — visi­ter le Bol­choï avec un fonc­tion­naire du minis­tère de la Culture qui par­lait de Sha­kes­peare comme d’un cou­sin éloi­gné dont on était vague­ment fier, ins­pec­ter les loges, les cou­lisses, les espaces de sto­ckage où les malles du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny seraient entre­po­sées. Deux jours à ser­rer des mains, à sou­rire, à boire du thé dans des bureaux sur­chauf­fés où des por­traits de Lénine vous obser­vaient depuis le mur avec cette expres­sion d’im­pa­tience bien­veillante que les por­trai­tistes sovié­tiques avaient éle­vée au rang d’art natio­nal. Deux jours de logis­tique, de for­mu­laires en triple exem­plaire, de tam­pons vio­lets sur des docu­ments dont il ne com­pre­nait pas la moitié.

Et pen­dant ces deux jours, la clef.

Elle était dans la poche inté­rieure de sa veste, contre sa poi­trine, et il la sen­tait à chaque mou­ve­ment — ce petit poids d’a­cier, ce petit froid métal­lique qui pul­sait comme un second cœur. Room 418. Ask for nothing. Il y pen­sait le matin en se rasant devant le miroir embué de la salle de bains — un miroir ancien, légè­re­ment défor­mant, qui lui ren­voyait un visage plus mince et plus inquiet que celui qu’il croyait avoir. Il y pen­sait au déjeu­ner sous la ver­rière, quand Mireille lui racon­tait les intrigues de l’am­bas­sade de France avec une verve qui fri­sait l’im­pru­dence. Il y pen­sait le soir, dans le noir de la chambre 307, en écou­tant les tuyaux chan­ter leur com­plainte métallique.

Le troi­sième matin, il n’y tint plus.

Il se leva tôt. Six heures. Le Metro­pol à six heures du matin était un ani­mal endor­mi — les cou­loirs sen­taient l’en­caus­tique fraîche, quelque part une porte cla­quait, l’as­cen­seur dor­mait au rez-de-chaus­sée. Caird s’ha­billa, sor­tit dans le cou­loir. Zinaï­da n’é­tait pas à son poste. Son rem­pla­çante — une femme plus jeune, le regard vitreux de celle qui finit un ser­vice de nuit — lui remit sa clef sans lever les yeux.

Il mon­ta à pied.

L’es­ca­lier de ser­vice du Metro­pol était un monde à part. Là où les par­ties com­munes étaient marbre et dorure, l’es­ca­lier était béton et fer peint, éclai­ré par des ampoules nues qui jetaient une lumière jau­nâtre. Les marches étaient usées en leur centre par des décen­nies de pas — les pas des femmes de chambre, des por­teurs de bagages, des tech­ni­ciens, de tous ces gens invi­sibles qui fai­saient fonc­tion­ner la machine. Et d’autres pas aus­si, peut-être. Des pas noc­turnes. Des pas qui ne vou­laient pas être vus.

Qua­trième étage.

Le cou­loir res­sem­blait à celui du troi­sième — même moquette bor­deaux fati­guée, mêmes appliques, même silence. Mais quelque chose était dif­fé­rent. Une impres­sion. Une absence. Le poste de la dejour­naya était vide — pas de femme assise, pas de registre, pas de clefs accro­chées au tableau. L’é­tage sem­blait désaf­fec­té. Pas aban­don­né — entre­te­nu, propre — mais vidé de sa sub­stance. Comme un théâtre entre deux représentations.

Caird comp­ta les portes. 411, 412, 413. Les numé­ros en lai­ton brillaient fai­ble­ment dans la pénombre. 414, 415. Il mar­chait len­te­ment, en posant les pieds avec soin, cette pré­cau­tion absurde du cou­pable qui ne sait pas encore de quoi il est cou­pable. 416, 417.

418.

La porte était iden­tique aux autres. Bois sombre, poi­gnée de lai­ton, le numé­ro vis­sé à hau­teur d’yeux. Rien ne la dis­tin­guait. Aucun pan­neau de tra­vaux, aucune chaîne, aucun signe indi­quant qu’elle était dif­fé­rente. Et pour­tant elle l’é­tait. Caird le sen­tait dans ses os — cette porte n’é­tait pas comme les autres portes, de la même façon que cer­tains silences ne sont pas comme les autres silences.

Il sor­tit la clef.

Sa main ne trem­blait pas. Il nota ce fait avec un déta­che­ment sur­pris, comme s’il s’ob­ser­vait de l’ex­té­rieur — tiens, ma main ne tremble pas, inté­res­sant, qu’est-ce que cela dit de moi, suis-je plus cou­ra­geux que je ne le croyais ou sim­ple­ment trop stu­pide pour avoir peur ?

La clef entra. Tour­na. Un déclic.

Il pous­sa.

La chambre 418 était petite. Plus petite que la sienne — une chambre simple, sans la hau­teur de pla­fond ni les mou­lures de la 307. Un lit étroit recou­vert d’un couvre-lit gris. Une table de nuit. Un bureau. Une chaise. Les rideaux étaient tirés. L’air avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des pièces fer­mées depuis long­temps — immo­bile, légè­re­ment acide, comme si les molé­cules elles-mêmes s’é­taient las­sées de bouger.

Pas de valise. Pas d’ef­fets per­son­nels. Pas de traces d’occupation.

Et pour­tant — Caird s’im­mo­bi­li­sa sur le seuil, tous les sens en alerte — quel­qu’un avait vécu ici. Récem­ment. Il le sen­tait. Non pas une odeur, non pas un objet oublié, mais une empreinte. La façon dont le couvre-lit était tiré — trop soi­gneu­se­ment, avec cette minu­tie exces­sive qui tra­hit le net­toyage. La chaise, légè­re­ment déca­lée par rap­port au bureau, comme si on l’a­vait repla­cée sans se sou­ve­nir de son angle exact. Le tapis au pied du lit, dont les fibres étaient écra­sées à un endroit pré­cis — la marque d’un homme qui se levait chaque matin du même côté.

Fenn. C’é­tait la chambre de Fenn.

Pas sa chambre offi­cielle — celle-là devait être ailleurs, pro­ba­ble­ment au même étage que celle de Caird, enre­gis­trée, connue, sur­veillée. Celle-ci était l’autre. La chambre secrète. La chambre où Fenn venait faire ce qu’il ne pou­vait pas faire sous les yeux de Zinaï­da et des micros.

Caird fer­ma la porte der­rière lui. Le déclic réson­na dans le silence comme un coup de feu tiré sous l’eau.

Il com­men­ça à chercher.

Métho­di­que­ment d’a­bord — les tiroirs du bureau, vides. La table de nuit, vide. Sous le mate­las, rien. Sous le lit, rien. Dans l’ar­moire — une armoire étroite, en bois sombre, qui sen­tait le camphre — rien. Der­rière les rideaux, rien. Il tâta les murs, cher­chant une latte mobile, un pan­neau amo­vible. Rien. Fenn avait bien net­toyé. Ou quel­qu’un avait net­toyé pour lui.

Presque rien.

Caird s’as­sit sur la chaise. Regar­da la pièce. Pen­sa. Fenn était un homme intel­li­gent — Mireille l’a­vait dit, Gui­vi l’a­vait sous-enten­du, même Whi­te­hall, dans son silence élo­quent, l’a­vait confir­mé. Un homme intel­li­gent qui laisse une clef et un mot — Room 418, ask for nothing — ne laisse pas une chambre vide. Il laisse quelque chose. Mais il le laisse là où seul quel­qu’un d’as­sez curieux pour venir jus­qu’i­ci et d’as­sez patient pour cher­cher pour­rait le trouver.

Ask for nothing. Ne deman­dez rien.

Ne deman­dez rien à per­sonne. Mais cherchez.

Caird leva les yeux.

Le pla­fond. Bas, blanc, sans mou­lures. Un faux pla­fond — ces dalles de fibres miné­rales posées sur une arma­ture métal­lique, une moder­ni­sa­tion sovié­tique qui jurait avec le reste de l’hô­tel. Et dans le coin gauche, au-des­sus de l’ar­moire, une dalle légè­re­ment déca­lée. Un mil­li­mètre peut-être. Rien qu’on remar­que­rait si on n’a­vait pas pas­sé dix minutes à regar­der la pièce comme un pro­blème à résoudre.

Il grim­pa sur la chaise. Puis sur le bureau, en s’ai­dant du mur. Ses doigts attei­gnirent la dalle. Il la sou­le­va. Der­rière — un espace, trente cen­ti­mètres de vide entre le faux pla­fond et le vrai, cette zone d’ombre où courent les tuyaux et les câbles. Il glis­sa la main.

Ses doigts tou­chèrent quelque chose.

Un objet rec­tan­gu­laire, souple. Il le sai­sit. Le sortit.

Un car­net.

Petit — la taille d’un pas­se­port, peut-être un peu plus large. Cou­ver­ture de cuir noir, usée aux angles. Un élas­tique le main­te­nait fer­mé. Caird des­cen­dit du bureau, s’as­sit sur le lit, et ouvrit le car­net avec des gestes lents, comme on ouvre un livre dont on sait qu’il ne pour­ra pas être refermé.

L’é­cri­ture de Fenn. La même que sur le mot — fine, pen­chée, ner­veuse, mais ici plus ser­rée, plus dense, comme si l’es­pace man­quait et les mots se pres­saient les uns contre les autres.

Les pre­mières pages étaient des notes — des adresses, des numé­ros de télé­phone, des noms. Des noms russes pour la plu­part, écrits en carac­tères latins avec des trans­crip­tions pho­né­tiques entre paren­thèses. Cer­tains étaient bar­rés. D’autres sou­li­gnés. L’un d’eux — un cer­tain Arka­di — était entou­ré de trois cercles, comme si Fenn avait tour­né autour de ce nom avec son sty­lo, hési­tant, reve­nant, tour­nant encore.

Plus loin, les notes deve­naient plus per­son­nelles. Des frag­ments — pas un jour­nal intime, plu­tôt un car­net de bord, le genre de chose qu’un marin tien­drait dans une mer dont il ne connaît pas les récifs.

14 jan­vier. Ren­con­tré K. à l’en­droit habi­tuel. Ner­veux. Dit que les choses s’ac­cé­lèrent. Parle d’une fenêtre qui se ferme. Je ne sais pas s’il exa­gère ou si je minimise.

22 jan­vier. Le Cygne, 16h. Elle était là. Calme, comme tou­jours. Trop calme. Les gens calmes dans ce pays sont soit très cou­ra­geux, soit déjà morts à l’in­té­rieur. Elle m’a don­né le pre­mier lot. Rien vu qui res­semble à une fila­ture. Mais est-ce qu’on voit jamais ?

3 février. Londres ne répond pas. Ou répond à côté. J’ai l’im­pres­sion de par­ler dans un télé­phone dont per­sonne n’a bran­ché l’autre bout.

15 février. Quel­qu’un est entré dans ma chambre (la vraie, pas celle-ci). Rien dépla­cé, rien pris. Mais je sais. On sait tou­jours. C’est dans l’air. Dans l’angle d’un objet. Je deviens peut-être para­noïaque. Ou peut-être que la para­noïa est la seule forme de luci­di­té qui reste dans cette ville.

Et puis, vers la fin du car­net, cette entrée — la der­nière, datée du 27 février, quatre jours avant l’ar­ri­vée de Caird :

Le Cygne, encore. Elle a les docu­ments. Tous. C’est plus gros que ce que je pen­sais. Il faut une extrac­tion propre et je n’ai plus le temps. Je pars. On m’en­voie quel­qu’un — je ne sais pas qui. J’es­père que ce sera quel­qu’un d’as­sez naïf pour ne pas avoir peur et d’as­sez malin pour avoir peur au bon moment. J’es­père sur­tout que ce sera quel­qu’un qui trou­ve­ra ce car­net. Si vous le lisez : le Cygne est un café près de l’é­tang du Patriarche. Elle s’y rend le mer­cre­di. Ne lui deman­dez rien. Elle vien­dra à vous. Faites-lui confiance. C’est la seule per­sonne à Mos­cou à qui vous pou­vez faire confiance.

Caird refer­ma le carnet.

Ses mains, nota-t-il, trem­blaient maintenant.

Il res­ta assis sur le lit de la chambre 418, le car­net sur les genoux, et sen­tit le sol se déro­ber sous lui — non pas d’un coup, mais len­te­ment, comme une plaque de glace qui se fis­sure cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, et vous savez que vous allez tom­ber, et vous savez que l’eau en des­sous est noire et froide, mais vous ne pou­vez pas bou­ger parce que bou­ger c’est accé­lé­rer la chute.

Il devait rap­por­ter ce car­net à l’am­bas­sade. C’é­tait la chose rai­son­nable. La chose pru­dente. La chose que tout fonc­tion­naire du Forei­gn Office digne de ce nom ferait sans hésiter.

Il ne le fit pas.

Il glis­sa le car­net dans la poche inté­rieure de sa veste — à côté de son pas­se­port, à côté de la clef — et quit­ta la chambre 418 en refer­mant der­rière lui avec le soin méti­cu­leux d’un homme qui vient de com­mettre un acte dont il ne mesure pas encore les conséquences.

Dans le cou­loir du qua­trième, le silence était total.

Il redes­cen­dit par l’es­ca­lier de ser­vice. Au troi­sième, il retrou­va le monde des vivants — une femme de chambre qui pous­sait un cha­riot, l’o­deur du petit déjeu­ner qui mon­tait du res­tau­rant, le mur­mure de la ville qui s’é­veillait der­rière les fenêtres.

Et Zinaï­da.

Elle était reve­nue à son poste. Droite, immo­bile, les mains posées à plat sur le bureau comme deux ani­maux au repos. Elle le regar­da arri­ver du bout du cou­loir. Leurs yeux se croi­sèrent. Le visage de Zinaï­da ne chan­gea pas — il ne chan­geait jamais — mais Caird eut la cer­ti­tude fou­droyante, irra­tion­nelle, impos­sible à prou­ver, qu’elle savait. Qu’elle savait d’où il venait. Qu’elle savait ce qu’il avait dans sa poche. Qu’elle savait tout ce qui se pas­sait dans cet hôtel, à chaque étage, à chaque heure, depuis des années, et qu’elle gar­dait ce savoir der­rière ce visage de pierre comme on garde un tré­sor dans un coffre dont on a jeté la clef.

— Bon­jour, mon­sieur, dit-elle en russe.

Caird ne par­lait pas russe. Mais il comprit.

— Bon­jour, répondit-il.

Il prit sa clef. Entra dans sa chambre. Fer­ma la porte. S’a­dos­sa au battant.

Le car­net pesait contre sa poi­trine. Le poids de la vie de quel­qu’un d’autre. Le poids d’une his­toire dans laquelle il venait d’en­trer sans y avoir été invi­té — ou peut-être si, peut-être que tout, depuis le début, depuis la lettre de Whi­te­hall, depuis l’a­vion qui tous­sait en se posant, depuis Gri­go­ri et sa Vol­ga noire, peut-être que tout n’a­vait été qu’une invitation.

Et lui, Julian Caird, avec sa ten­dance à ouvrir les portes qu’il aurait fal­lu lais­ser fer­mées, avec sa curio­si­té d’hor­lo­ger et sa confiance de som­nam­bule, il avait accepté.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI II

Le Bol­choï jouait La Dame de pique.

Vol­kons­ki avait pris sa place habi­tuelle — loge laté­rale, deuxième rang, côté cour. Pas les meilleures places. Les meilleures étaient réser­vées aux membres du Comi­té cen­tral, aux géné­raux en retraite déco­rée, aux épouses de ministres qui venaient pour être vues et qui s’en­dor­maient au deuxième acte. Vol­kons­ki pré­fé­rait le côté. De là, on voyait la scène en biais — un angle qui défor­mait légè­re­ment les pers­pec­tives, qui don­nait aux chan­teurs des ombres plus longues et aux décors une pro­fon­deur trom­peuse. Un angle d’es­pion, en somme. Il sou­rit à cette pen­sée. Puis ces­sa de sou­rire, parce que sou­rire seul dans une loge du Bol­choï atti­rait l’at­ten­tion, et atti­rer l’at­ten­tion était la seule chose qu’un offi­cier du Deuxième Direc­toire ne devait jamais faire.

L’or­chestre atta­qua l’ouverture.

Tchaï­kovs­ki. La Dame de pique. L’his­toire d’un homme qui se perd par obses­sion — obses­sion d’un secret, obses­sion d’une femme, obses­sion d’un jeu dont il ne maî­trise pas les règles. Her­mann, l’of­fi­cier sans for­tune qui veut arra­cher à la vieille com­tesse le secret des trois cartes. Trois, sept, as. La for­mule magique. Le rac­cour­ci vers la vic­toire. Et bien sûr, Her­mann perd. Her­mann perd parce que le secret n’existe pas, ou parce qu’il existe mais qu’il ne peut être pos­sé­dé que par ceux qui n’en ont pas besoin.

Vol­kons­ki connais­sait cet opé­ra par cœur. Son père le lui avait fait écou­ter pour la pre­mière fois à l’âge de neuf ans, sur un gra­mo­phone à mani­velle, dans l’ap­par­te­ment com­mu­nau­taire de Tagan­ka où ils vivaient à trois familles — son père, sa mère, lui-même, et cinq autres per­sonnes dont les noms s’é­taient effa­cés de sa mémoire comme des ins­crip­tions sur une pierre expo­sée à la pluie.

Son père.

Niko­laï Andreïe­vitch Vol­kons­ki. Ancien offi­cier de l’ar­mée impé­riale, régi­ment Semio­novs­ki — ce détail que son père pro­non­çait avec une fier­té muette, les lèvres ser­rées, comme si le nom du régi­ment était un bijou qu’il cachait dans sa bouche. Niko­laï Vol­kons­ki avait sur­vé­cu à la Révo­lu­tion par miracle, à la guerre civile par ruse, aux purges des années trente par une com­bi­nai­son d’in­vi­si­bi­li­té et de chance qui tenait du pro­dige. Il avait chan­gé de nom trois fois, de ville cinq fois, de métier huit fois. Il avait été comp­table, biblio­thé­caire, pro­fes­seur de mathé­ma­tiques dans une école de pro­vince, gar­dien de nuit dans une usine tex­tile. Des métiers de fan­tôme. Des métiers d’homme qui ne veut pas être vu.

Et puis, en 1948, la chance s’é­tait épuisée.

Quel­qu’un — un voi­sin, un col­lègue, un ancien cama­rade de régi­ment deve­nu infor­ma­teur, on ne sau­rait jamais — avait par­lé. L’ar­res­ta­tion avait eu lieu un mar­di, à cinq heures du matin, comme toutes les arres­ta­tions. Deux hommes en man­teau de cuir. Son père avait eu le temps de poser la main sur la tête de Ser­gueï — il avait treize ans — et de dire quelque chose que Ser­gueï n’a­vait pas enten­du, ou avait enten­du et avait oublié, ou avait enten­du et se for­çait à oublier parce que s’en sou­ve­nir était au-des­sus de ses forces.

Camp de tra­vail. Quelque part en Sibé­rie. Mort en 1951. Les cir­cons­tances n’a­vaient jamais été com­mu­ni­quées. Il n’y avait pas de tombe.

L’or­chestre jouait. Sur scène, Her­mann entrait dans la chambre de la com­tesse. La vieille femme dor­mait dans son fau­teuil. Her­mann la sup­pliait de lui révé­ler le secret. Le sopra­no trem­blait de ter­reur et de beauté.

Vol­kons­ki regar­dait sans voir.

Il pen­sait à la ques­tion qui l’a­vait conduit ici — non pas au Bol­choï, mais au Deuxième Direc­toire, au KGB, à cette vie de sur­veillance et de men­songe qui était deve­nue la sienne. La ques­tion était simple, et il ne l’a­vait jamais réso­lue : pourquoi.

Pour­quoi le fils d’un homme détruit par le sys­tème avait-il choi­si de ser­vir ce même système.

Il y avait des réponses faciles. La sur­vie — un gar­çon por­tant le nom de Vol­kons­ki, avec un père au Gou­lag, n’a­vait que deux options : dis­pa­raître ou deve­nir indis­pen­sable. Ser­gueï avait choi­si la seconde. Il avait étu­dié l’an­glais avec une rage froide, puis le fran­çais, puis les méthodes de ren­sei­gne­ment. Il avait gra­vi les éche­lons avec la patience métho­dique d’un homme qui sait que chaque pro­mo­tion est une couche d’ar­mure sup­plé­men­taire. Plus on mon­tait dans le sys­tème, moins le sys­tème pou­vait vous atteindre. C’é­tait le para­doxe sovié­tique — le seul endroit sûr était le cœur de la bête.

Il y avait aus­si une autre réponse, plus trouble. Vol­kons­ki aimait son métier. Il aimait la méca­nique fine du ren­sei­gne­ment — le jeu, l’a­na­lyse, la patience. Il aimait lire les gens comme on lit des par­ti­tions. Il aimait la sen­sa­tion de pou­voir — non pas le pou­voir brut, celui des géné­raux et des secré­taires du Par­ti, mais le pou­voir invi­sible, celui de savoir. Savoir que la femme du vice-ministre des Affaires étran­gères avait un amant. Savoir que l’at­ta­ché mili­taire amé­ri­cain jouait aux cartes et per­dait. Savoir que le cor­res­pon­dant du Times avait pleu­ré dans sa chambre d’hô­tel un soir de novembre. Savoir, c’é­tait pos­sé­der le monde sans que le monde le sache.

Et main­te­nant, Julian Caird.

Le rap­port de la jour­née était arri­vé sur son bureau à dix-huit heures. Caird avait pas­sé deux jours au Bol­choï et au minis­tère de la Culture. Nor­mal. Pré­vi­sible. Il avait dîné au res­tau­rant du Metro­pol avec le ténor Mat­cha­va­ria­ni, la Fran­çaise Dar­rieux et le Fin­lan­dais Ket­tu­nen. Inté­res­sant mais pas sur­pre­nant — au Metro­pol, les étran­gers se regrou­paient comme des nau­fra­gés sur un radeau.

Mais ce matin.

Ce matin, Caird était mon­té au qua­trième étage. L’agent de sur­veillance — un jeune, trop jeune peut-être, affec­té au hall — l’a­vait vu emprun­ter l’es­ca­lier de ser­vice à six heures douze. Il était redes­cen­du à six heures qua­rante-trois. Trente et une minutes au qua­trième étage. Un étage offi­ciel­le­ment en tra­vaux. Un étage où per­sonne n’a­vait de rai­son de se rendre.

Un étage où se trou­vait la chambre 418.

Vol­kons­ki connais­sait la chambre 418. Bien sûr qu’il la connais­sait. Il savait que Fenn y allait. Il avait choi­si de ne pas inter­ve­nir — de lais­ser Fenn croire que sa cachette était sûre, parce qu’un homme qui se croit en sécu­ri­té fait des erreurs, et les erreurs sont le pain quo­ti­dien du ren­sei­gne­ment. Le pro­blème, c’est que Fenn n’a­vait pas fait d’er­reurs. Fenn était par­ti avant que le piège ne se referme, et la chambre 418 avait été net­toyée — par les ser­vices de l’hô­tel, sur ins­truc­tion, le len­de­main du départ.

Net­toyée. Mais avait-elle été vidée ?

Si Caird était mon­té, c’est qu’il avait une rai­son. Ou une clef. Ou les deux.

Sur scène, Her­mann retour­nait la der­nière carte. La dame de pique. Le mau­vais choix. La folie. L’or­chestre mon­tait vers la catas­trophe avec cette urgence magni­fique que Tchaï­kovs­ki seul savait créer — ce sen­ti­ment que la beau­té et la des­truc­tion sont la même chose vue sous deux angles différents.

Vol­kons­ki sor­tit un petit car­net de sa poche — pas sans res­sem­blance, par une iro­nie qu’il n’au­rait pas goû­tée, avec celui que Caird venait de trou­ver — et nota trois mots.

Caird. 418. Mercredi.

Mer­cre­di. Le jour où Fenn, selon les anciens rap­ports de sur­veillance, avait l’ha­bi­tude de quit­ter l’hô­tel en fin d’a­près-midi pour une des­ti­na­tion que les fila­tures n’a­vaient jamais réus­si à confir­mer avec cer­ti­tude. Quelque part du côté des Étangs du Patriarche. Si Caird avait trou­vé quelque chose dans la 418 — un car­net, un mes­sage, des ins­truc­tions — il irait peut-être au même endroit.

Et Vol­kons­ki serait là.

L’o­pé­ra finis­sait. Her­mann se poi­gnar­dait. Le chœur chan­tait la rédemp­tion. Le public applau­dis­sait. Vol­kons­ki applau­dit aus­si, avec cette poli­tesse méca­nique des habi­tués, et quit­ta sa loge avant que les lumières ne se ral­lument, parce qu’il n’ai­mait pas être vu dans la lumière crue des entractes et des fins de spectacle.

Dans le ves­tiaire, en enfi­lant son man­teau, il croi­sa un visage qu’il connais­sait — le géné­ral Orlov, Direc­toire des opé­ra­tions exté­rieures, un homme aux joues lourdes et aux yeux de pois­son qui fai­sait sem­blant de ne pas le recon­naître et qui, en pas­sant près de lui, mur­mu­ra sans bou­ger les lèvres :

— Votre Anglais. Pas de bavures, Ser­gueï Niko­laïe­vitch. Pas de bavures.

Vol­kons­ki hocha la tête sans répondre.

Dehors, Mos­cou était noire et gla­cée. La place du Théâtre brillait sous les réver­bères. En face — de l’autre côté de la place, éclai­ré comme un gâteau de mariage — le Metro­pol. Ses fenêtres. Ses secrets. Et quelque part der­rière l’une de ces fenêtres, un Anglais qui venait de trou­ver un car­net et qui ne savait pas encore ce que ce car­net allait lui coûter.

Vol­kons­ki rele­va son col et mar­cha vers la sta­tion de métro.

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