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L’hor­lo­ger de
Mos­cou

L’hor­lo­ger de Moscou

Par­tie 3

CHA­PITRE 8 — LA FISSURE

Il le sen­tit avant de le voir.

Ce n’é­tait rien de tan­gible — pas un objet dépla­cé, pas une porte for­cée, pas une empreinte de pas sur le tapis. C’é­tait plus sub­til que cela. Plus insi­dieux. Une alté­ra­tion de l’air. Un chan­ge­ment dans la chi­mie invi­sible de la chambre 307, comme si les molé­cules elles-mêmes avaient été déran­gées par une pré­sence étran­gère et n’a­vaient pas encore retrou­vé leur place.

Caird refer­ma la porte der­rière lui et res­ta debout, immo­bile, le man­teau encore sur les épaules.

Il reve­nait du Bol­choï. Une réunion tech­nique — la der­nière avant l’ar­ri­vée des malles du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny, pré­vue dans dix jours. Il avait pas­sé trois heures avec un régis­seur sovié­tique nom­mé Pan­kov qui lui avait expli­qué en détail, avec sché­mas à l’ap­pui, les dimen­sions exactes des espaces de sto­ckage en sous-sol, les pro­to­coles de déchar­ge­ment, les for­mu­laires doua­niers. Trois heures de logis­tique pure. Trois heures pen­dant les­quelles Caird avait pris des notes, posé des ques­tions, sou­ri aux bonnes per­sonnes, et s’é­tait com­por­té exac­te­ment comme un atta­ché cultu­rel devait se com­por­ter — c’est-à-dire avec un inté­rêt poli et une com­pé­tence modeste. Et pen­dant ces trois heures, sa chambre avait été visitée.

Il ne bou­gea pas pen­dant une longue minute.

Puis, métho­di­que­ment, il inspecta.

Le lit d’a­bord. Fait. Les draps tirés au cor­deau. Le couvre-lit lis­sé. Nor­mal — la femme de chambre pas­sait chaque matin. Mais l’o­reiller. L’o­reiller était à droite. Caird dor­mait à gauche. Il posait tou­jours son oreiller à gauche — un de ces réflexes de dor­meur que per­sonne ne remarque sauf celui qui dort. La femme de chambre le savait — depuis deux semaines qu’il était là, elle avait eu le temps d’ap­prendre la géo­gra­phie de son som­meil. Elle n’au­rait pas mis l’o­reiller à droite.

Quel­qu’un d’autre l’a­vait fait.

L’ar­moire ensuite. Ses cos­tumes étaient là — le tweed, le gris fon­cé, le bla­zer bleu marine. Sus­pen­dus dans l’ordre habi­tuel. Mais le bla­zer. Le bla­zer avait les bou­tons face à gauche. Caird ran­geait tou­jours ses vestes les bou­tons face à droite. C’é­tait un détail micro­sco­pique — le genre de détail qu’un homme nor­mal ne remar­que­rait pas, qu’un homme sain d’es­prit ne remar­que­rait pas. Mais Caird n’é­tait plus un homme sain d’es­prit. Mos­cou l’a­vait chan­gé. En deux semaines, la ville avait trans­for­mé sa curio­si­té d’hor­lo­ger en quelque chose de plus aigui­sé, de plus mala­dif — une hyper­vi­gi­lance de chat errant, cette atten­tion aux détails qui est le pre­mier symp­tôme de la para­noïa et le der­nier rem­part contre le danger.

La salle de bains. Sa trousse de toi­lette. Tout était en place — le rasoir, la mousse, la brosse à dents, le fla­con d’eau de cologne que Helen lui avait offert pour Noël et qu’il n’u­ti­li­sait jamais mais qu’il empor­tait par­tout, par super­sti­tion conju­gale. Tout en place. Mais le fla­con d’eau de cologne avait été ouvert. Le bou­chon était légè­re­ment dévis­sé — un quart de tour. Quel­qu’un avait véri­fié ce qu’il contenait.

Le man­teau.

Caird ôta son man­teau. Le prit à deux mains. Tâta la dou­blure. Le car­net était là — il sen­tait sa forme rec­tan­gu­laire à tra­vers le tis­su, dans la poche secrète qu’il avait décou­pée aux ciseaux. Il glis­sa la main. Sor­tit le carnet.

Le car­net était là.

Mais.

Il l’ou­vrit. Tour­na les pages. Les pre­mières — les noms, les numé­ros de télé­phone, les adresses — étaient intactes. Le jour­nal de Fenn — les entrées datées, les frag­ments — intact aus­si. La der­nière page — Room 418, le Cygne, elle vien­dra à vous — intacte.

Non. Pas intacte.

Il le vit à la troi­sième lec­ture. La page entre l’en­trée du 15 février et celle du 27 février. Il y avait eu une page entre les deux — il en était sûr, il avait lu le car­net assez de fois pour en connaître la topo­gra­phie comme un car­to­graphe connaît son ter­ri­toire. Une page. Et cette page n’é­tait plus là. Pas arra­chée — cou­pée. Pro­pre­ment. Avec une lame fine. Le bord était net, presque invi­sible. Il fal­lait écar­ter les pages pour voir la tranche man­quante, ce fan­tôme de papier qui avait été là et qui ne l’é­tait plus.

On avait pris une page du carnet.

Pas le car­net entier. Une page. Ce qui signi­fiait que celui qui était entré — celui qui avait dépla­cé l’o­reiller, retour­né le bla­zer, ouvert l’eau de cologne — n’a­vait pas vou­lu prendre le car­net. Il avait vou­lu prendre une infor­ma­tion. Une seule. Et il avait vou­lu que Caird sache qu’il l’a­vait prise.

Ou peut-être pas. Peut-être que la coupe était cen­sée être invi­sible. Peut-être que l’o­reiller dépla­cé et le bla­zer retour­né étaient de simples mal­adresses — le tra­vail d’un homme pres­sé, ou d’un homme négligent, ou d’un homme qui n’i­ma­gi­nait pas que Caird remar­que­rait ces détails.

Ou peut-être que tout était inten­tion­nel. L’o­reiller. Le bla­zer. La page cou­pée. Un mes­sage. Un mes­sage qui disait : nous savons. Nous savons où tu caches tes secrets. Nous pou­vons les prendre quand nous vou­lons. Et nous te lais­sons le reste pour que tu conti­nues à jouer, parce que ton jeu nous amuse, ou nous sert, ou les deux.

Caird s’as­sit sur le lit.

Ses mains trem­blaient. Pas un trem­ble­ment violent — un fré­mis­se­ment, une vibra­tion fine, comme celle d’un dia­pa­son qu’on vient de frap­per. Il ser­ra les poings. Les ouvrit. Les ser­ra de nouveau.

Il devait appe­ler Londres.

Le télé­phone du Metro­pol était sur la table de nuit — un appa­reil noir, lourd, à cadran rota­tif, qui avait pro­ba­ble­ment été fabri­qué à la même époque que les lustres du res­tau­rant. Caird le regar­da comme on regarde un ani­mal dont on ne sait pas s’il mord. Appe­ler Londres depuis cette ligne, c’é­tait appe­ler Londres devant un public — chaque mot enre­gis­tré, chaque silence noté, chaque hési­ta­tion ana­ly­sée. Les murs ont des oreilles. Les télé­phones aussi.

Il décro­cha quand même.

Le stan­dard de l’am­bas­sade bri­tan­nique répon­dit après six son­ne­ries. On le trans­fé­ra. Deux minutes d’at­tente. Puis la voix de Har­ring­ton — Peter Har­ring­ton, pre­mier secré­taire, son contact offi­ciel, un homme dont la voix avait la tex­ture du papier peint : terne, lisse, et conçue pour recou­vrir ce qui se trou­vait en dessous.

— Caird. Com­ment allez-vous ?

— Ma chambre a été fouillée.

Un silence. Pas un silence cho­qué — un silence de cal­cul. Vol­kons­ki aurait recon­nu ce silence. C’é­tait le même que le sien.

— Fouillée. Vous en êtes certain ?

— Oui.

— Des objets manquants ?

Caird hési­ta. Dire la véri­té — le car­net, la page cou­pée — sur une ligne sur­veillée, c’é­tait se désha­biller devant un amphi­théâtre. Ne rien dire, c’é­tait men­tir à son propre camp. Il choi­sit le milieu — ce ter­rain vague entre le men­songe et la véri­té que les diplo­mates appellent la prudence.

— Rien de valeur. Mais quel­qu’un est entré.

— Caird, écou­tez-moi. Ce genre de chose arrive. Régu­liè­re­ment. C’est de la rou­tine sovié­tique — ils fouillent les chambres des étran­gers, ils véri­fient, ils montrent qu’ils peuvent entrer. C’est un rap­pel. Pas une menace. Conti­nuez votre tra­vail. Pré­pa­rez la tour­née. Ne faites rien d’autre.

Ne faites rien d’autre. La même phrase qu’a­vant son départ. La même injonc­tion lisse, le même ton de papier peint. Caird sen­tit mon­ter en lui quelque chose qui res­sem­blait à de la colère — pas une colère brû­lante, pas une colère d’homme tra­hi, mais une colère froide, la colère de celui qui com­prend qu’il n’ob­tien­dra jamais de réponse parce que les réponses, dans ce monde, ne sont pas des choses qu’on donne. Ce sont des choses qu’on arrache.

— Har­ring­ton.

— Oui ?

— Dou­glas Fenn. Que fai­sait-il exactement ?

Le silence, cette fois, dura plus long­temps. Trois secondes. Quatre. Une éter­ni­té, en temps diplomatique.

— Caird, je ne sais pas de quoi vous par­lez. Fenn était atta­ché cultu­rel. Comme vous. Il a été rap­pe­lé pour rai­sons per­son­nelles. Si vous avez des pré­oc­cu­pa­tions concer­nant la sécu­ri­té de votre chambre, je peux en faire men­tion dans mon rap­port hebdomadaire.

Men­tion dans son rap­port heb­do­ma­daire. C’est-à-dire : rien. Un mot dans une pile de mots. Un for­mu­laire dans un tiroir de formulaires.

— Bonne soi­rée, Caird. Et vrai­ment — ne vous inquié­tez pas.

La ligne cou­pa. Caird repo­sa le com­bi­né. Le télé­phone noir le regar­dait de son cadran rond, comme un œil cyclope, et Caird eut la cer­ti­tude que quelque part, dans un bureau, quel­qu’un venait de trans­crire cette conver­sa­tion mot pour mot, et que ce quel­qu’un était en train de la lire à quel­qu’un d’autre, et que ce quel­qu’un d’autre souriait.

Il res­ta assis un long moment.

La lumière décli­nait. Mars à Mos­cou — le jour mou­rait tôt, sans spec­tacle, sans ces cou­chers de soleil flam­boyants qu’on voit sous d’autres lati­tudes. Le ciel pas­sait sim­ple­ment du gris clair au gris fon­cé, puis au noir, comme un écran qu’on éteint par degrés. La fenêtre de la 307 don­nait sur la place du Théâtre. Le Bol­choï, en face, allu­mait ses lumières — les colonnes blanches pre­naient une teinte dorée, le qua­drige de bronze se décou­pait en ombre chi­noise contre le ciel, et il y avait dans cette image quelque chose de mélan­co­lique et de majes­tueux qui ser­rait le cœur.

On frap­pa à la porte.

Caird sur­sau­ta. Glis­sa le car­net sous le mate­las — un réflexe, pas une stra­té­gie — et ouvrit.

Toi­vo Ket­tu­nen se tenait dans le cou­loir, sou­riant. Tou­jours sou­riant. Ce sou­rire de métro­nome, régu­lier, infa­ti­gable, qui ne chan­geait jamais de forme ni d’in­ten­si­té. Il por­tait un cos­tume bleu marine et tenait deux verres de cognac arménien.

— J’ai pen­sé que vous aime­riez de la com­pa­gnie, dit-il.

Caird le regar­da. Il n’a­vait pas envie de com­pa­gnie. Il avait envie de silence, d’obs­cu­ri­té, et de quelques heures pen­dant les­quelles per­sonne ne le sur­veille­rait, ne le sui­vrait, ne fouille­rait ses affaires. Mais refu­ser la com­pa­gnie de Ket­tu­nen aurait été sus­pect — et Caird était en train d’ap­prendre, à son corps défen­dant, que la nor­ma­li­té était son seul camouflage.

— Entrez, dit-il.

Ket­tu­nen entra. S’as­sit dans le fau­teuil près de la fenêtre. Ten­dit un verre à Caird. Le cognac avait la cou­leur du miel sombre et l’o­deur de quelque chose de très ancien — des chais armé­niens, du chêne du Cau­case, un soleil qui n’exis­tait pas à Moscou.

— Vous avez l’air fati­gué, dit Kettunen.

— Mars est long.

— Oui. Mars est tou­jours long à Mos­cou. C’est le mois le plus cruel — quel­qu’un a dit ça, un poète, il me semble. Mais il par­lait d’a­vril. À Mos­cou, c’est mars.

Ils burent en silence. Le cognac était bon — meilleur que le cham­pagne sovié­tique, meilleur que la vod­ka, meilleur que tout ce que Caird avait bu depuis son arri­vée. C’é­tait le genre de cognac qui vous rap­pe­lait que le monde ne se rédui­sait pas à Mos­cou, qu’il exis­tait quelque part des col­lines enso­leillées où des hommes fai­saient pous­ser du rai­sin et le trans­for­maient en ceci — cette cha­leur dorée, cette conso­la­tion liquide.

— Julian, dit Ket­tu­nen. Je vais vous dire quelque chose, et je vais le dire direc­te­ment, parce que je suis fin­lan­dais et que les Fin­lan­dais ne savent pas par­ler autrement.

Caird leva les yeux.

— Je sais que vous avez des ennuis.

Le mot — ennuis — flot­ta dans la pièce comme une fumée.

— Je n’ai pas d’en­nuis, dit Caird.

— Bien sûr que non. Vous n’a­vez pas d’en­nuis et votre chambre n’a pas été fouillée et per­sonne ne vous suit dans la rue et le car­net dans votre man­teau n’existe pas.

Le silence qui sui­vit fut le plus long que Caird eût jamais enten­du. Plus long que le silence de Har­ring­ton au télé­phone. Plus long que le silence de Gui­vi après la ren­contre avec Vol­kons­ki. Un silence dans lequel tout ce que Caird croyait secret — le car­net, la fila­ture, la chambre fouillée — se révé­lait sou­dain trans­pa­rent, visible, su.

— Com­ment savez-vous pour le car­net ? dit Caird.

Sa voix ne trem­blait pas. Il fut sur­pris de ce calme — un calme qui ne venait pas du cou­rage mais de l’é­pui­se­ment. Il avait dépas­sé le stade de la peur. Il était dans cette zone au-delà de la peur où les choses deviennent sim­ple­ment claires, comme un pay­sage après la pluie.

Ket­tu­nen posa son verre.

— Je sais beau­coup de choses. C’est mon métier. Pas le bois et le papier — ça, c’est ma cou­ver­ture. Mon vrai métier, c’est de savoir des choses. Et de faire cir­cu­ler les choses entre les gens qui en ont besoin. La Fin­lande est un cou­loir, Julian. Un cou­loir entre l’Est et l’Ouest. Et moi, je suis une porte dans ce cou­loir. Les gens passent par moi quand ils ne peuvent pas pas­ser par les voies officielles.

Il dit cela sans emphase. Sans mys­tère. Avec la même cour­toi­sie tran­quille qu’il met­tait à offrir des cognacs et à com­men­ter le temps qu’il fai­sait. Comme si être un inter­mé­diaire entre les deux blocs était une pro­fes­sion aus­si banale que plom­bier ou comptable.

— Ce que je vais vous pro­po­ser n’est pas une obli­ga­tion, dit-il. C’est une option. Un filet de sécu­ri­té. Si les choses tournent mal — et les choses, à Mos­cou, tournent tou­jours mal à un moment ou à un autre — je peux vous aider à sor­tir du pays. Rapi­de­ment. Dis­crè­te­ment. Par Hel­sin­ki. La fron­tière fin­lan­daise est à sept cents kilo­mètres. J’ai fait le tra­jet de nom­breuses fois, dans les deux sens, avec des gens qui avaient des rai­sons de par­tir vite.

Caird le regar­dait. Le sou­rire de Ket­tu­nen n’a­vait pas chan­gé — tou­jours le même, tou­jours régu­lier — mais pour la pre­mière fois, Caird vit ce qu’il y avait der­rière ce sou­rire. Non pas de la dupli­ci­té. Non pas du cal­cul. De la com­pé­tence. La com­pé­tence calme et ter­ri­fiante d’un homme qui a fait de la fron­tière entre la vie et la mort un tra­jet professionnel.

— Je ne vais nulle part, dit Caird.

— Je sais. Pas main­te­nant. Mais gar­dez l’offre. On ne sait jamais quand on aura besoin d’une porte.

Ket­tu­nen se leva. Bou­ton­na sa veste. Ramas­sa les deux verres — le sien vide, celui de Caird à moi­tié plein — avec le geste natu­rel d’un homme qui ne laisse jamais de traces.

— Une der­nière chose, dit-il sur le seuil. L’homme qui vous sur­veille — Vol­kons­ki — est meilleur que vous ne le pen­sez. Et plus com­plexe. Ne le pre­nez pas pour un simple fonc­tion­naire. Il y a quelque chose en lui qui hésite. Je ne sais pas quoi. Mais cette hési­ta­tion est peut-être la seule chose qui vous protège.

Il sor­tit. La porte se refer­ma avec un clic doux.

Caird res­ta debout au milieu de la chambre 307. La place du Théâtre brillait der­rière la fenêtre. Le Bol­choï res­plen­dis­sait. Quelque part sous la ver­rière, en bas, les ser­veurs dres­saient les tables pour le dîner, et les lustres s’al­lu­maient un par un, et le Metro­pol repre­nait son rôle — ce rôle qu’il jouait depuis soixante ans, celui du grand hôtel où tout le monde est bien­ve­nu et où per­sonne n’est en sécurité.

Il récu­pé­ra le car­net sous le mate­las. Le regar­da. Cette page man­quante. Cette coupe nette. Ce mes­sage silencieux.

Quel­qu’un, quelque part, savait tout.

Et pour­tant, per­sonne ne l’a­vait arrê­té. Per­sonne ne l’a­vait convo­qué. Per­sonne ne lui avait dit : nous savons ce que vous faites, ces­sez immé­dia­te­ment. On le lais­sait faire. On le lais­sait se pro­me­ner, aller au Cygne, par­ler à la femme sans nom, gar­der le car­net. On le lais­sait libre — et cette liber­té était la chose la plus ter­ri­fiante de toutes, parce qu’elle ne pou­vait signi­fier qu’une chose : il ser­vait un des­sein qui le dépas­sait. Il était utile. Utile à quel­qu’un. Et tant qu’il serait utile, on ne le tou­che­rait pas.

Mais quand il ces­se­rait de l’être.

Il ran­gea le car­net dans la dou­blure du man­teau. Enfi­la le man­teau. Des­cen­dit dîner.

Sous la ver­rière, Gui­vi l’at­ten­dait. Mireille aus­si. Les lustres brillaient. Le vin géor­gien cou­lait. Et le Metro­pol, ce navire immo­bile dans la glace de mars, conti­nuait sa tra­ver­sée — portes ouvertes, lumières allu­mées, sou­rire aux lèvres — vers une des­ti­na­tion que per­sonne, pas même ses murs, pas même ses oreilles, ne connais­sait avec certitude.

CHA­PITRE 9 — LA NUIT DE MARS

Le som­meil ne vint pas.

Caird res­ta cou­ché dans le noir de la chambre 307, les yeux ouverts, à écou­ter Mos­cou res­pi­rer. La ville res­pi­rait — il en avait la cer­ti­tude main­te­nant, après deux semaines, la cer­ti­tude que Mos­cou n’é­tait pas un assem­blage de pierre et de béton mais un orga­nisme, un ani­mal immense cou­ché dans la plaine, dont le souffle mon­tait à tra­vers les tuyaux et les murs et les plan­chers sous forme de gar­gouille­ments, de sif­fle­ments, de cra­que­ments — le lan­gage noc­turne d’une ville qui ne dor­mait jamais tout à fait.

Minuit. Une heure. Deux heures.

Il avait comp­té les quarts d’heure au son de l’hor­loge du Krem­lin — ces carillons qui tra­ver­saient la nuit mos­co­vite avec une ponc­tua­li­té impé­riale, comme si le temps lui-même obéis­sait aux ordres du pou­voir. Les carillons arri­vaient assour­dis par la dis­tance et par les doubles fenêtres du Metro­pol, trans­for­més en une vibra­tion grave, presque sub­li­mi­nale, qu’on sen­tait dans la poi­trine plus qu’on ne l’en­ten­dait dans les oreilles.

À deux heures vingt, il renonça.

Il s’ha­billa dans le noir. Pas entiè­re­ment — pan­ta­lon, che­mise, le car­di­gan en cache­mire que Helen lui avait offert pour ses qua­rante ans, un vête­ment qu’il aimait d’un amour irra­tion­nel parce qu’il était doux et parce qu’il avait été choi­si par quel­qu’un qui, à l’é­poque du choix, l’ai­mait encore. Les chaus­sures, non. Il des­cen­drait en chaus­settes. Il y avait quelque chose dans le fait de des­cendre au bar d’un grand hôtel en chaus­settes qui disait : je suis un homme inof­fen­sif, un insom­niaque, un errant noc­turne, je ne suis pas un espion, les espions portent des chaussures.

Le cou­loir du troi­sième étage était éclai­ré par une seule applique — les autres avaient été éteintes pour la nuit, plon­geant le cou­loir dans une pénombre de sous-marin. La moquette bor­deaux absor­bait ses pas. Il avan­çait en silence, par habi­tude main­te­nant, cette habi­tude de fan­tôme que le Metro­pol ensei­gnait à tous ses habi­tants — mar­cher sans bruit, ouvrir les portes sans les faire cla­quer, exis­ter sans déran­ger l’air.

Le poste de Zinaïda.

Elle était là.

Bien sûr qu’elle était là. Zinaï­da était tou­jours là. Caird avait fini par se deman­der si elle dor­mait jamais — si elle n’é­tait pas une exten­sion de l’hô­tel lui-même, un organe, une fonc­tion, comme les tuyaux ou les lustres ou les murs qui écou­taient. Elle était assise der­rière son petit bureau, droite, les mains posées à plat sur la sur­face de bois, et elle le regar­dait appro­cher avec ses yeux de rapace — ces yeux très bleus, très fixes, qui ne cil­laient pas, qui ne jugeaient pas, qui enregistraient.

— La clef, dit-elle.

Caird la lui ten­dit. Leurs doigts se frô­lèrent. La main de Zinaï­da était sèche et fraîche, une main de femme qui avait tra­vaillé toute sa vie — lavé du linge, por­té des seaux, tour­né des clefs, peut-être aus­si tenu un fusil, qui savait, les femmes de sa géné­ra­tion avaient fait la guerre, beau­coup d’entre elles, et elles n’en par­laient pas plus que les hommes n’en par­laient, c’est-à-dire jamais.

— Le bar est encore ouvert, dit Zinaïda.

C’é­tait la phrase la plus longue qu’elle lui eût jamais adres­sée. Six mots. Un cadeau.

Caird des­cen­dit.

L’es­ca­lier prin­ci­pal du Metro­pol, la nuit, était un lieu de beau­té spec­trale. Les lustres du hall étaient éteints sauf un — tou­jours un, le même, celui qui jetait son cercle de lumière pâle sur le sol de marbre, comme un pro­jec­teur oublié sur une scène vide. Les colonnes de marbre pre­naient dans cette lumière une blan­cheur lunaire. Les balus­trades ouvra­gées pro­je­taient des ombres qui res­sem­blaient à de la den­telle noire. Et le silence — ce silence par­ti­cu­lier des grands hôtels après minuit, quand le bruit des clients a ces­sé et que seul reste le mur­mure de l’é­di­fice lui-même, ses souffles, ses plaintes, ses confi­dences de vieux navire — le silence était si dense qu’on pou­vait presque le toucher.

Le bar était au fond du hall, dans un recoin que les archi­tectes Art nou­veau avaient des­si­né comme une alcôve — un espace sépa­ré du reste par des colonnes et un rideau de velours sombre, éclai­ré par deux lampes basses qui don­naient à l’air une cou­leur d’ambre. Quelques tables rondes, des fau­teuils de cuir, un comp­toir de bois sombre der­rière lequel les bou­teilles s’a­li­gnaient comme des sol­dats au garde-à-vous.

Et Kos­tia.

Le bar­man était là, comme si l’i­dée de ne pas être là ne lui avait jamais tra­ver­sé l’es­prit. Il essuyait un verre — le même geste, tou­jours le même geste, ce mou­ve­ment cir­cu­laire du tor­chon sur le cris­tal qui était moins un net­toyage qu’une médi­ta­tion, un man­tra de bar­man. Il leva les yeux quand Caird s’as­sit au comptoir.

— Insom­nie ? dit-il.

— Oui.

— La spé­cia­li­té de Mos­cou. On exporte du bois, du pétrole, et de l’in­som­nie. Vodka ?

— S’il vous plaît.

Kos­tia ser­vit. Pas dans un petit verre — dans un verre à eau, modé­ré­ment rem­pli, avec ce geste pré­cis du bar­man qui sait exac­te­ment com­bien un homme a besoin de boire pour trou­ver le som­meil sans trou­ver le coma. Il posa le verre devant Caird et reprit son essuyage.

Ils étaient seuls. Le bar, à cette heure, n’ac­cueillait plus que les insom­niaques et les déses­pé­rés — deux caté­go­ries qui, à Mos­cou, se recou­paient lar­ge­ment. Un homme dor­mait dans un fau­teuil au fond de la salle, le men­ton sur la poi­trine, un verre vide devant lui. Un autre, plus loin, écri­vait quelque chose dans un car­net — un jour­na­liste peut-être, ou un espion, ou un poète, les trois métiers se confon­dant à Mos­cou dans une même zone d’ombre.

Caird but. La vod­ka fit son tra­vail — ce tra­vail bru­tal et effi­cace de la vod­ka russe, qui n’a pas la sub­ti­li­té du whis­ky ni l’é­lé­gance du vin mais qui pos­sède une ver­tu que les autres alcools n’ont pas : l’hon­nê­te­té. La vod­ka ne pré­tend pas être autre chose que ce qu’elle est. Un feu. Un oubli. Un passage.

— Kos­tia.

— Oui ?

— Vous tra­vaillez ici depuis com­bien de temps ?

— Quatre ans. Avant, j’é­tais au Natio­nal. Avant le Natio­nal, j’é­tais à l’é­cole de musique. Avant l’é­cole de musique, j’é­tais un enfant à Sara­tov qui écou­tait la radio et qui rêvait.

Il dit cela en essuyant son verre, sans lever les yeux, avec cette éco­no­mie de moyens qui était sa signa­ture — des phrases courtes, posées, qui allaient droit au but comme des pierres lan­cées sur de l’eau calme.

— La radio, dit Caird.

— Voice of Ame­ri­ca. Willis Cono­ver. L’é­mis­sion de jazz. Tous les soirs, à minuit, sur les ondes courtes. Mon père avait un vieux poste Rodi­na — un poste qui cap­tait les fré­quences étran­gères, ce qui était illé­gal, bien sûr, mais mon père disait que les choses illé­gales qui rendent heu­reux sont moins graves que les choses légales qui rendent triste. Mon père était un phi­lo­sophe. Un phi­lo­sophe de Sara­tov, ce qui est la forme la plus dan­ge­reuse de philosophie.

Un sou­rire — bref, lumi­neux, le sou­rire d’un jeune homme qui parle de son père avec une ten­dresse que même Mos­cou n’a­vait pas réus­si à éteindre.

— J’a­vais qua­torze ans la pre­mière nuit où j’ai enten­du du jazz. C’é­tait un mor­ceau de The­lo­nious Monk. Round Mid­night. Vous connaissez ?

— Oui.

— Round Mid­night. Minuit pile. Et c’é­tait minuit pile quand je l’ai enten­du — la coïn­ci­dence par­faite, le titre et le moment, la musique et l’heure. J’ai mis mon oreille contre le haut-par­leur du Rodi­na et j’ai écou­té Monk jouer ces notes — ces notes tor­dues, ces notes qui tombent à côté du rythme et qui, en tom­bant à côté, trouvent quelque chose de plus vrai que le rythme — et j’ai compris.

— Com­pris quoi ?

Kos­tia posa le verre. Le tor­chon. Ses mains à plat sur le comp­toir — un geste qui rap­pe­lait étran­ge­ment celui de Zinaï­da, comme si le Metro­pol ensei­gnait à tous ses occu­pants la même pos­ture, la même façon de poser les mains quand les mots deviennent importants.

— Que la liber­té existe. Pas la liber­té qu’on pro­met dans les dis­cours — cette liber­té-là est un men­songe, un embal­lage vide, un mot qu’on imprime sur les ban­de­roles et qu’on accroche au-des­sus des rues pour que les gens qui marchent en des­sous croient qu’ils sont libres. Non. La vraie liber­té. Celle qui est dans les notes de Monk. Celle qui dit : je joue ce que je veux, comme je veux, et si ça ne rentre pas dans la case, tant pis pour la case. C’est ça, le jazz. C’est la seule musique qui dit la véri­té, parce que c’est la seule musique qui accepte l’er­reur. En musique clas­sique, une fausse note est une faute. En jazz, une fausse note est une porte.

Il se tut. Puis reprit le verre. Reprit le tor­chon. Reprit le geste circulaire.

— Mais ici, dit-il, les portes sont surveillées.

Caird le regar­da. Ce gar­çon — parce que c’é­tait encore un gar­çon, vingt-cinq ans, peut-être vingt-six, un âge où, en Angle­terre, on com­mence à peine à com­prendre le monde, et où, en Rus­sie, on a déjà com­pris que le monde ne veut pas être com­pris — ce gar­çon était plus lucide que la plu­part des hommes que Caird avait ren­con­trés dans sa vie. Plus lucide que Har­ring­ton et ses silences de papier peint. Plus lucide que les fonc­tion­naires de Whi­te­hall et leurs phrases vides. Peut-être aus­si lucide que Vol­kons­ki — mais d’une luci­di­té dif­fé­rente, une luci­di­té d’en bas, une luci­di­té de bar­man, la luci­di­té de celui qui voit les choses depuis le comp­toir où les gens viennent boire et par­ler et oublier qu’ils sont surveillés.

— Kos­tia, dit Caird.

— Oui ?

— Pour­quoi m’aidez-vous ?

Le mot — aider — n’a­vait pas été pro­non­cé entre eux aupa­ra­vant. Kos­tia lui avait dit le nom du café, l’emplacement du Cygne, entre deux verres, comme si c’é­tait une infor­ma­tion ano­dine. Mais ce n’é­tait pas ano­din. Rien, au Metro­pol, n’é­tait anodin.

Kos­tia ne répon­dit pas tout de suite. Il finit d’es­suyer le verre. Le posa sur l’é­ta­gère. En prit un autre. Recommença.

— Je ne vous aide pas, dit-il. Je ne sais pas ce que vous faites et je ne veux pas le savoir. Je suis bar­man. Les bar­men entendent des choses, voient des choses, savent des choses. Mais les bar­men ne font rien. Les bar­men sont neutres. Comme la Suisse, mais avec de meilleur alcool.

Un temps.

— Mais je vais vous dire quelque chose. Pas un conseil. Une obser­va­tion. L’ob­ser­va­tion d’un bar­man qui a pas­sé quatre ans à regar­der les gens entrer et sor­tir de cet hôtel.

Il posa le verre.

— Vous croyez que vous êtes le chas­seur. Vous avez trou­vé un car­net, vous avez sui­vi une piste, vous avez ren­con­tré quel­qu’un. Vous pen­sez que vous agis­sez. Que vous déci­dez. Que vous êtes l’au­teur de votre propre his­toire. Mais vous ne l’êtes pas. Vous êtes le gibier. Depuis le pre­mier jour. Depuis le moment où vous avez posé le pied dans cet hôtel, vous êtes le gibier — et le gibier ne voit pas le chas­seur, le gibier ne voit que la forêt, et la forêt a l’air pai­sible, et c’est pour ça que le gibier conti­nue d’avancer.

Ses yeux de renard brillaient dans la lumière d’ambre du bar. Pas de cruau­té dans ce regard. Pas de malice. Une luci­di­té presque tendre — la luci­di­té d’un homme qui voit un autre homme mar­cher vers un piège et qui ne peut pas le rete­nir mais qui peut, au moins, lui dire qu’il marche.

— Sauf que le gibier aus­si peut mordre, dit-il. Un cerf accu­lé donne des coups de bois. Un renard pris dans un piège ronge sa propre patte. Le gibier n’est pas impuis­sant. Il est juste mal infor­mé. Et le jour où le gibier com­prend qu’il est le gibier — ce jour-là, tout change. Parce que le chas­seur s’at­tend à une proie, pas à un adver­saire. Et un adver­saire, même petit, même faible, même en chaus­settes dans un bar à trois heures du matin, c’est autre chose qu’une proie.

Caird bais­sa les yeux. Ses chaus­settes. Kos­tia avait remar­qué ses chaus­settes. Bien sûr qu’il les avait remar­quées. Kos­tia remar­quait tout.

— Un autre verre ? dit Kostia.

— Non. Merci.

— Alors bonne nuit. Et Julian —

— Oui ?

— Demain, quand vous retour­ne­rez dans votre chambre, véri­fiez la semelle inté­rieure de votre chaus­sure gauche. Celle de ville. La noire. Je dis ça comme ça. En passant.

Caird le regar­da. Kos­tia avait repris son essuyage. Son visage était rede­ve­nu neutre — le visage du bar­man, le masque pro­fes­sion­nel, l’homme qui ne sait rien et ne dit rien et qui, si on l’in­ter­ro­geait, jure­rait n’a­voir eu avec le Bri­tan­nique de la 307 que des conver­sa­tions sur le temps qu’il fai­sait et la qua­li­té de la vodka.

Caird se leva. Quit­ta le bar. Tra­ver­sa le hall — le cercle de lumière du der­nier lustre, les ombres de den­telle, le silence de cathé­drale. Mon­ta l’escalier.

Au troi­sième étage, le cou­loir était plon­gé dans sa pénombre de sous-marin. L’ap­plique unique jetait sa lumière jaune. Et là, à son poste, Zinaïda.

Caird mar­cha vers elle. Elle tenait sa clef — prête, comme si elle savait à la seconde près quand il remon­te­rait, comme si les murs lui avaient dit : il arrive.

Il ten­dit la main. Elle posa la clef dans sa paume. Leurs regards se croisèrent.

Et Zinaï­da parla.

Pas la phrase habi­tuelle — bon­jour mon­sieur, bon­soir mon­sieur, la clef mon­sieur. Autre chose. Trois mots, en russe, pro­non­cés si bas que Caird dut se pen­cher pour les entendre. Trois mots souf­flés comme un secret — comme si les murs, pour une fois, ne devaient pas entendre, comme si Zinaï­da, pour la pre­mière et peut-être la der­nière fois, choi­sis­sait de par­ler en des­sous des oreilles du Metropol.

— Ostoró­j­no, gos­podín. Ostorójno.

Caird ne par­lait pas russe. Mais il y a des mots qu’on com­prend dans toutes les langues — des mots dont le son porte le sens, dont les syl­labes contiennent l’ur­gence, dont la musique dit ce que le dic­tion­naire dirait si on avait le temps de le consulter.

Faites atten­tion, mon­sieur. Faites attention.

Et puis — le sourire.

Pas un sou­rire large. Pas un sou­rire joyeux. Un trem­ble­ment. Une fis­sure dans le masque de pierre. Une contrac­tion infime des muscles autour de la bouche qui dura un quart de seconde — peut-être moins, peut-être un dixième de seconde, un bat­te­ment de cœur — et qui chan­gea tout le visage. Qui fit appa­raître, sous les rides, sous la dure­té, sous les soixante ans de silence et d’o­béis­sance et de déjour­naya et de clefs remises et reprises et remises encore, quelque chose d’hu­main. De ter­ri­ble­ment, de dou­lou­reu­se­ment humain.

Ce sou­rire disait : je vous vois. Je sais ce que vous faites. Je sais ce que vous ris­quez. Et je ne peux rien faire pour vous — je suis une vieille femme der­rière un bureau, dans un hôtel où tout est écou­té, où chaque mot que je pro­nonce peut être le der­nier — mais je peux vous don­ner ceci. Cette seconde. Ce sou­rire. Ce mot. Ostorójno.

Caird prit la clef.

— Spas­si­bo, murmura-t-il.

Le seul mot de russe qu’il connais­sait. Merci.

Zinaï­da hocha la tête. Son visage s’é­tait refer­mé. La pierre avait repris ses droits. Elle était de nou­veau la dejour­naya du troi­sième étage du Metro­pol — immo­bile, impé­né­trable, éternelle.

Caird entra dans la 307. Fer­ma la porte. Ne s’as­sit pas. Ne s’al­lon­gea pas.

Il alla direc­te­ment à l’ar­moire. Sor­tit ses chaus­sures de ville. Les noires. Prit la gauche. Retour­na la semelle intérieure.

Des­sous, col­lé au cuir par un mor­ceau de ruban adhé­sif, un papier plié en quatre. Minus­cule. De la taille d’un timbre-poste.

Il le déplia.

Une écri­ture qu’il ne connais­sait pas — ni celle de Fenn, ni celle de Kos­tia, une écri­ture incon­nue, petite, ser­rée, en anglais.

Les malles arrivent le 25. Le char­ge­ment se fait au sous-sol du Bol­choï, porte 4, entre 6h et 8h du matin. Le gar­dien de nuit s’ap­pelle Iou­ri. Il est des nôtres. Le double fond de la malle numé­ro 7 — celle mar­quée « Cos­tumes Acte III » — a été pré­pa­ré. Taille suf­fi­sante pour les docu­ments. Fenêtre : une nuit. Une seule.

Pas de signa­ture. Pas de nom. Mais quel­qu’un — quel­qu’un qui n’é­tait pas Fenn, quel­qu’un qui n’é­tait pas la femme du Cygne, quel­qu’un d’autre, un maillon invi­sible dans une chaîne dont Caird ne voyait que les deux extré­mi­tés — avait glis­sé ce papier dans sa chaus­sure. Dans sa chambre. Pen­dant qu’il était au Bolchoï.

Ce qui signi­fiait que celui qui avait fouillé sa chambre n’é­tait peut-être pas le KGB. Ou pas seule­ment le KGB. Ou que le KGB et quel­qu’un d’autre avaient fouillé la même chambre le même jour, cha­cun cher­chant des choses dif­fé­rentes, cha­cun lais­sant ses propres traces — l’un dépla­çant l’o­reiller et cou­pant une page, l’autre glis­sant un mes­sage dans une chaussure.

La chambre 307 était un car­re­four. Un nœud. Un lieu où les fils se croi­saient sans se voir.

Caird relu le mes­sage. Le relut encore. Puis — les mains stables, le cœur bat­tant, le cer­veau d’une clar­té de cris­tal — il le déchi­ra en mor­ceaux minus­cules, alla dans la salle de bains, et fit cou­ler l’eau. Les mor­ceaux tour­billon­nèrent, se défirent, disparurent.

Il se regar­da dans le miroir. Le miroir ancien, légè­re­ment défor­mant, qui lui ren­voyait un visage plus mince et plus inquiet qu’au pre­mier jour. Mais pas seule­ment plus mince et plus inquiet. Dif­fé­rent. Quelque chose avait chan­gé dans ce visage — autour des yeux, dans la ligne de la mâchoire, dans la façon dont le regard se posait sur son propre reflet. Ce n’é­tait plus le visage d’un homme qui observe. C’é­tait le visage d’un homme qui a décidé.

Le gibier venait de com­prendre qu’il était le gibier.

Et le gibier, pour la pre­mière fois, avait déci­dé de mordre.

Il étei­gnit la lumière. S’al­lon­gea. Et le som­meil, qui l’a­vait fui toute la nuit, vint enfin — lourd, pro­fond, le som­meil des hommes qui ont ces­sé de se poser des ques­tions et qui, pour le meilleur ou pour le pire, ont choisi.

Dehors, l’hor­loge du Krem­lin son­na quatre heures. Mos­cou dor­mait sous sa croûte de neige grise. Le Metro­pol res­pi­rait dans le noir. Et quelque part, dans le cou­loir du troi­sième étage, Zinaï­da veillait — droite, immo­bile, les mains posées à plat sur le bureau — et per­sonne, per­sonne au monde, ne savait à quoi elle pensait.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI V

Vol­kons­ki vivait seul.

L’ap­par­te­ment était dans un immeuble de Tchis­tye Prou­dy — les Étangs Propres, un quar­tier qui por­tait bien son nom, propre, ordon­né, bor­dé de tilleuls, avec des immeubles de brique construits dans les années qua­rante pour les cadres méri­tants de la nomenk­la­tu­ra. Pas le luxe — le luxe n’exis­tait pas en Union sovié­tique, ou plu­tôt il exis­tait mais ne s’ap­pe­lait pas ain­si, il s’ap­pe­lait confort, ou avan­tage, ou recon­nais­sance du Par­ti, des mots qui dési­gnaient la même chose sans l’o­deur de déca­dence bour­geoise. Trois pièces, une cui­sine, une salle de bains avec de l’eau chaude trois jours sur quatre. Les murs étaient blancs. Les meubles étaient fonc­tion­nels. La seule conces­sion au super­flu était les livres — des éta­gères entières, du sol au pla­fond, dans le salon et dans la chambre et même dans le cou­loir, des livres en russe, en anglais, en fran­çais, empi­lés, ran­gés, débor­dants, comme si les mots impri­més étaient la seule forme de com­pa­gnie que Vol­kons­ki jugeait tolérable.

Et la musique.

Il posa l’ai­guille sur le disque avec le geste déli­cat du chi­rur­gien — un vinyle usé, un micro­sillon Melo­diya dont la pochette de car­ton était cor­née par les années. Chos­ta­ko­vitch. Le Qua­tuor à cordes numé­ro 8, opus 110. Celui que Chos­ta­ko­vitch avait com­po­sé en trois jours, à Dresde, en 1960, dans un état de déses­poir si pro­fond qu’il avait dit ensuite : je l’ai écrit à ma propre mémoire.

Les pre­mières notes emplirent l’appartement.

Do, mi bémol, ré, si. D‑S-C‑H. Les ini­tiales de Dmi­tri Chos­ta­ko­vitch, tra­duites en notes de musique — un auto­por­trait sonore, un mono­gramme de dou­leur, qui reve­nait tout au long de l’œuvre comme un bat­te­ment de cœur. Le pre­mier mou­ve­ment était lent, d’une len­teur de cor­tège funèbre, et les cordes se tres­saient en une plainte si nue, si dépouillée, qu’elle en deve­nait insou­te­nable — non pas parce qu’elle était triste, mais parce qu’elle était vraie, et que la véri­té, en musique comme en toute chose, est plus dif­fi­cile à sup­por­ter que le mensonge.

Vol­kons­ki s’as­sit dans son fau­teuil. Le seul fau­teuil de l’ap­par­te­ment — un fau­teuil de cuir brun, large, défon­cé, qui avait appar­te­nu à un pro­fes­seur de l’u­ni­ver­si­té de Mos­cou dont Vol­kons­ki avait héri­té les meubles en même temps que l’ap­par­te­ment, sans connaître son nom ni son des­tin, ce qui était une forme très sovié­tique de suc­ces­sion. Il avait un verre de thé — un sta­kan dans son sup­port de métal, le thé noir et fort des nuits de tra­vail — et le dos­sier Caird sur les genoux.

Le dos­sier n’é­tait plus léger.

En trois semaines, il avait enflé — rap­ports de sur­veillance, trans­crip­tions d’é­coutes, pho­to­gra­phies, ana­lyses. Cent grammes étaient deve­nus cinq cents. L’homme ordi­naire avait pro­duit une masse d’in­for­ma­tions qui, mise bout à bout, des­si­nait le por­trait d’un homme en train de deve­nir quel­qu’un d’autre. Vol­kons­ki feuille­ta les pages. Les der­nières pho­to­gra­phies d’a­bord — Caird mar­chant sur Malaya Bron­naya, le col rele­vé, les mains dans les poches. Caird entrant dans le café sans enseigne. Caird assis en face d’une femme. Les cli­chés étaient gra­nu­leux — pris de loin, à tra­vers une vitre, avec un télé­ob­jec­tif dont la mise au point lais­sait à dési­rer. Mais on voyait. On voyait le visage de la femme.

Vol­kons­ki regar­da ce visage.

Il ne le connais­sait pas.

C’é­tait la chose la plus trou­blante — la plus humi­liante, la plus fas­ci­nante — du dos­sier entier. Trois semaines de sur­veillance. Des dizaines d’a­gents mobi­li­sés. Des heures d’é­coute. Et la femme du Cygne — la cible ultime, le noyau de l’o­pé­ra­tion Fenn, le fan­tôme que Vol­kons­ki chas­sait depuis des mois — res­tait sans iden­ti­té. Les pho­to­gra­phies avaient été envoyées au ser­vice d’i­den­ti­fi­ca­tion. Rien. Pas de cor­res­pon­dance dans les fichiers. Pas de visage connu. Une femme de qua­rante ans, brune, des pom­mettes hautes, qui appa­rais­sait dans un café le mer­cre­di et qui dis­pa­rais­sait ensuite dans Mos­cou comme une goutte d’eau dans l’océan.

Elle était bonne. Très bonne. Meilleure que Fenn, peut-être. Fenn avait lais­sé des traces — le car­net, la chambre 418, les habi­tudes. Elle, rien. Une ombre sans nom. Un cygne.

Le Chos­ta­ko­vitch avan­çait. Le troi­sième mou­ve­ment — un alle­gret­to féroce, bru­tal, un déchaî­ne­ment de cordes qui son­nait comme un bom­bar­de­ment. Chos­ta­ko­vitch avait dit que ce mou­ve­ment évo­quait les bom­bar­de­ments de Dresde. Mais Vol­kons­ki y enten­dait autre chose — la fureur froide d’un homme pris au piège, la révolte d’un artiste coin­cé entre le génie et le sys­tème, entre la véri­té de sa musique et le men­songe de sa vie. Chos­ta­ko­vitch avait sur­vé­cu à Sta­line. Chos­ta­ko­vitch avait com­po­sé des hymnes au régime pour ne pas mou­rir. Et entre les hymnes, il avait com­po­sé ceci — ces qua­tuors où il disait tout ce qu’il ne pou­vait pas dire ailleurs, ces confes­sions musi­cales que le Par­ti ne com­pre­nait pas parce que le Par­ti n’a­vait pas d’o­reilles pour la véri­té quand elle était abstraite.

Vol­kons­ki posa le dos­sier. Fer­ma les yeux.

Il pen­sait à Caird.

Le rap­port de la nuit était arri­vé à vingt-deux heures. Caird était des­cen­du au bar. Avait par­lé avec le bar­man — Kos­tia Niko­laïev, vingt-cinq ans, employé de l’hô­tel, pas de fiche connue au Direc­toire, pas de liens iden­ti­fiés avec des réseaux étran­gers. Leur conver­sa­tion avait duré vingt-sept minutes. Le micro du bar — dis­si­mu­lé dans le sup­port à bou­teilles, un dis­po­si­tif ancien, capri­cieux, qui cap­tait mieux les bruits de vais­selle que les voix humaines — n’a­vait sai­si que des frag­ments. Jazz. Liber­té. Quelque chose sur un gibier et un chas­seur. L’agent de trans­crip­tion avait noté : conver­sa­tion appa­rem­ment infor­melle, aucun conte­nu opé­ra­tion­nel identifié.

Aucun conte­nu opé­ra­tion­nel identifié.

Vol­kons­ki sou­rit dans le noir. L’agent de trans­crip­tion était un imbé­cile. Un gibier et un chas­seur — c’é­tait tout sauf infor­mel. C’é­tait le bar­man qui disait à l’An­glais : je sais ce que vous êtes. Et l’An­glais qui écou­tait. Qui com­pre­nait. Qui — peut-être — com­men­çait à se réveiller.

Et puis Caird était remon­té. Avait par­lé avec la dejour­naya — Zinaï­da Pav­lov­na Moro­zo­va, soixante-deux ans, employée du Metro­pol depuis 1946, aucun anté­cé­dent poli­tique notable. L’agent de sur­veillance du cou­loir — pas de micro, les cou­loirs n’é­taient pas sono­ri­sés, une lacune que Vol­kons­ki avait signa­lée trois fois sans résul­tat — avait obser­vé un bref échange ver­bal. Trois ou quatre mots. Non iden­ti­fiés. L’agent notait que la dejour­naya avait sem­blé — le mot était sou­li­gné, sem­blé — sourire.

Sem­blé sourire.

Vol­kons­ki connais­sait Zinaï­da de répu­ta­tion. Tout le monde au Direc­toire connais­sait les dejour­naya du Metro­pol — elles étaient, en théo­rie, des infor­ma­trices, des yeux du sys­tème, pla­cées à chaque étage pour sur­veiller les allées et venues des clients. En théo­rie. En pra­tique, les dejour­naya étaient des femmes qui fai­saient leur tra­vail, remet­taient leurs rap­ports — brefs, fac­tuels, d’une séche­resse bureau­cra­tique qui ne disait rien — et gar­daient pour elles-mêmes ce qu’elles obser­vaient vrai­ment. Les dejour­naya du Metro­pol étaient les véri­tables maî­tresses de l’hô­tel. Elles savaient tout. Elles disaient ce qu’elles vou­laient. Et ce qu’elles ne vou­laient pas dire, per­sonne — pas le KGB, pas le direc­teur de l’hô­tel, pas le Polit­bu­ro lui-même — ne pou­vait les for­cer à le dire. Parce qu’elles étaient vieilles, et que les vieilles femmes en Rus­sie sont les seules per­sonnes véri­ta­ble­ment intou­chables. On pou­vait arrê­ter un géné­ral. On ne pou­vait pas arrê­ter une babouchka.

Zinaï­da avait sou­ri à Caird. Cela signi­fiait quelque chose. Vol­kons­ki ne savait pas encore quoi. Mais il notait.

Le Chos­ta­ko­vitch en était au der­nier mou­ve­ment. Le lar­go — une des­cente lente, rési­gnée, une musique qui renon­çait. Les cordes s’é­tei­gnaient une à une, comme des bou­gies qu’on souffle. Et le motif D‑S-C‑H reve­nait, de plus en plus faible, de plus en plus loin­tain, jus­qu’au silence final — un silence qui n’é­tait pas un silence de fin mais un silence de seuil, le silence qui se tient entre la der­nière note jouée et la pre­mière note qu’on n’en­ten­dra jamais.

Vol­kons­ki rou­vrit les yeux.

Le thé avait refroi­di. L’ap­par­te­ment était silen­cieux. Sur les éta­gères, les livres atten­daient dans leurs ran­gées ser­rées — Tol­stoï, Dos­toïevs­ki, Pou­ch­kine, Sha­kes­peare, Gra­ham Greene, John le Car­ré. Vol­kons­ki avait lu les romans d’es­pion­nage de le Car­ré avec l’at­ten­tion cri­tique d’un pro­fes­sion­nel — et avec une admi­ra­tion qu’il n’au­rait jamais avouée à per­sonne. Le Car­ré com­pre­nait. Il com­pre­nait que l’es­pion­nage n’é­tait pas une affaire d’ac­tion mais de patience. Pas de cou­rage mais de doute. Pas de cer­ti­tude mais d’am­bi­guï­té. Le Car­ré com­pre­nait que les espions n’é­taient pas des héros mais des hommes — des hommes fati­gués, des hommes com­pro­mis, des hommes qui avaient ces­sé de croire à ce qu’ils fai­saient mais qui conti­nuaient de le faire parce que s’ar­rê­ter était pire que continuer.

Vol­kons­ki se recon­nais­sait dans ces livres. C’é­tait un aveu qu’il ne se fai­sait qu’à lui-même, dans le silence de cet appar­te­ment, à trois heures du matin, avec Chos­ta­ko­vitch qui venait de mou­rir sur le tourne-disque et un dos­sier sur les genoux.

Il reprit le dos­sier. La der­nière page. Sa propre écri­ture — un brouillon de rap­port des­ti­né au géné­ral Orlov.

Sujet CAIRD — éva­lua­tion inter­mé­diaire. Le sujet a pris contact avec un agent non iden­ti­fié (dos­sier pho­to joint, iden­ti­fi­ca­tion en cours). Le sujet est en pos­ses­sion de docu­ments lais­sés par son pré­dé­ces­seur FENN. Le sujet pré­sente un pro­fil psy­cho­lo­gique carac­té­ris­tique : idéa­lisme, loyau­té per­son­nelle, vul­né­ra­bi­li­té aux liens émo­tion­nels. Recommandation…

La recom­man­da­tion. C’é­tait là que la main de Vol­kons­ki s’é­tait arrê­tée. Trois heures plus tôt, devant cette même page, le sty­lo en l’air.

Il y avait deux recom­man­da­tions possibles.

Recom­man­da­tion A : arres­ta­tion du sujet Caird. Sai­sie des docu­ments. Inter­ro­ga­toire. Iden­ti­fi­ca­tion de l’agent du Cygne par exploi­ta­tion des infor­ma­tions obte­nues. Pro­cé­dure stan­dard. Résul­tat garan­ti. Rapide, propre, efficace.

Recom­man­da­tion B : main­tien de la sur­veillance. Lais­ser Caird pour­suivre ses contacts. Le suivre jus­qu’au bout de l’o­pé­ra­tion — les malles, le trans­fert, l’ex­fil­tra­tion des docu­ments — et inter­ve­nir au der­nier moment, quand tous les maillons de la chaîne seraient visibles. Plus ris­qué. Plus long. Mais le résul­tat serait supé­rieur — non pas un homme et un car­net, mais un réseau entier. La femme du Cygne. Les inter­mé­diaires. Les com­plices à l’in­té­rieur du sys­tème. Le gar­dien de nuit du Bol­choï. Peut-être le bar­man du Metro­pol. Peut-être d’autres encore, des noms qu’on ne connais­sait pas, des visages qu’on n’a­vait pas encore photographiés.

C’é­tait la rai­son pro­fes­sion­nelle de choi­sir B. La rai­son que le géné­ral Orlov com­pren­drait. La rai­son qui tien­drait dans un rapport.

Mais il y avait une autre rai­son. Celle que Vol­kons­ki ne met­trait dans aucun rap­port. Celle qu’il ne for­mu­lait qu’i­ci, dans le silence de son appar­te­ment, avec le fan­tôme de Chos­ta­ko­vitch dans les enceintes et le reflet de son propre visage dans la fenêtre noire.

Il ne vou­lait pas arrê­ter Caird.

Pas encore. Pas main­te­nant. Pas comme ça.

Il éprou­vait pour cet homme quelque chose qu’il n’a­vait pas éprou­vé depuis long­temps — depuis si long­temps qu’il avait oublié le nom de ce sen­ti­ment, s’il en avait un. Pas de l’a­mi­tié. Pas de la sym­pa­thie. Quelque chose de plus aus­tère. Du res­pect, peut-être. Ou de la recon­nais­sance. La recon­nais­sance d’un homme soli­taire pour un autre homme soli­taire — parce que Caird, mal­gré ses dîners sous la ver­rière et ses soi­rées avec le Géor­gien et sa Fran­çaise, était seul. Fon­da­men­ta­le­ment seul. Un homme loin de sa femme, loin de son fils, loin de tout ce qu’il connais­sait, jeté dans un jeu qu’il n’a­vait pas choi­si, et qui au lieu de fuir — comme Fenn avait fui, comme tout homme rai­son­nable aurait fui — res­tait. Res­tait et avan­çait. Avec sa peur. Avec ses chaus­settes. Avec sa confiance d’i­diot et son cou­rage d’amateur.

Et Vol­kons­ki, qui avait pas­sé sa vie à détruire des hommes comme Caird — à les iden­ti­fier, les pié­ger, les retour­ner, les bri­ser — Vol­kons­ki se décou­vrait inca­pable de signer la recom­man­da­tion A. Non pas par fai­blesse. Par quelque chose de pire que la fai­blesse. Par ce sen­ti­ment que Phil­by avait nom­mé et que Vol­kons­ki avait cru ne pas posséder.

Le sen­ti­ment.

L’at­ta­che­ment.

Il prit le sty­lo. Écrivit :

Recom­man­da­tion : main­tien de la sur­veillance active. Pro­lon­ga­tion de la phase d’ob­ser­va­tion. Objec­tif : iden­ti­fi­ca­tion com­plète du réseau Fenn via les contacts du sujet Caird. Inter­ven­tion dif­fé­rée jus­qu’à conso­li­da­tion des élé­ments. Prio­ri­té : la femme non iden­ti­fiée du point de rendez-vous.

Il relut. C’é­tait propre. C’é­tait pro­fes­sion­nel. C’é­tait défen­dable. Orlov accep­te­rait — Orlov vou­lait des résul­tats spec­ta­cu­laires, des réseaux entiers déman­te­lés, pas des arrests iso­lées de fonc­tion­naires bri­tan­niques de second rang. La recom­man­da­tion B ser­vait les inté­rêts du Directoire.

Et elle lais­sait Caird en liberté.

Un peu plus longtemps.

Un peu plus.

Vol­kons­ki signa le rap­port. Le glis­sa dans l’en­ve­loppe. Posa l’en­ve­loppe sur la table.

Puis il se leva, alla jus­qu’au tourne-disque, et repo­sa l’ai­guille au début. Le Qua­tuor numé­ro 8. Do, mi bémol, ré, si. D‑S-C‑H. La plainte recom­men­ça. Lente. Vraie. Insupportable.

Il retour­na au fau­teuil. Fer­ma les yeux.

Et dans le silence entre les notes, dans cet espace infi­ni­té­si­mal où la musique res­pire avant de reprendre, Ser­gueï Niko­laïe­vitch Vol­kons­ki admit quelque chose qu’il n’a­vait admis devant per­sonne — pas devant Orlov, pas devant Phil­by, pas devant le miroir du ves­tiaire de la Loubianka.

Il espé­rait que Caird réussirait.

C’é­tait une tra­hi­son. Une micro-tra­hi­son, invi­sible, inté­rieure, un mil­li­mètre de dévia­tion dans une ligne qui aurait dû être droite. Mais les mil­li­mètres, dans son métier, fai­saient des kilo­mètres. Et les espoirs secrets, dans son monde, étaient les seules armes que per­sonne ne pou­vait confisquer.

Il espé­rait.

Dehors, Mos­cou dor­mait. La neige grise sur les toits. Les tilleuls nus le long des bou­le­vards. Les fenêtres éteintes. Et quelque part, au cœur de cette ville immense et froide et ter­rible et belle, un Anglais en car­di­gan dor­mait du som­meil des hommes qui ont déci­dé, et un offi­cier du KGB écou­tait Chos­ta­ko­vitch en espé­rant — en secret, en silence, en tra­hi­son — que la déci­sion de l’An­glais serait la bonne.

CHA­PITRE 10 — LE PIÈGE

Le mer­cre­di revint comme reviennent les mer­cre­dis à Mos­cou — gris, ponc­tuel, indifférent.

Caird avait pas­sé la semaine à pré­pa­rer. Non pas l’o­pé­ra­tion — il n’y avait rien à pré­pa­rer, le mes­sage dans la chaus­sure avait tout dit, les malles, la porte 4, le gar­dien Iou­ri, la malle numé­ro 7, une nuit, une seule. Non, ce qu’il avait pré­pa­ré, c’é­tait lui-même. Son visage. Son allure. Sa façon de tra­ver­ser le hall du Metro­pol le matin, de sou­rire au maître d’hô­tel, de dis­cu­ter logis­tique au Bol­choï avec le régis­seur Pan­kov, de dîner sous la ver­rière avec Gui­vi et Mireille comme si rien n’a­vait chan­gé. Le camou­flage de la nor­ma­li­té. Le masque de l’homme qui n’a rien à cacher — le plus dif­fi­cile de tous les masques, parce qu’il exige de res­sem­bler à ce qu’on était avant d’a­voir quelque chose à cacher, et que ce qu’on était avant est un pays dont on ne retrouve plus la carte.

Il avait bien joué. Ou du moins le croyait-il. Gui­vi ne sem­blait rien soup­çon­ner — mais Gui­vi était un acteur, et les acteurs ne montrent que ce qu’ils veulent mon­trer. Mireille l’a­vait regar­dé avec une atten­tion accrue — ses yeux s’at­tar­daient sur lui une demi-seconde de trop, comme si elle cher­chait sur son visage le signe d’une déci­sion prise. Ket­tu­nen avait été Ket­tu­nen — sou­riant, affable, pré­sent sans insis­ter, avec cette dis­cré­tion de pro­fes­sion­nel qui était peut-être la forme la plus sophis­ti­quée de surveillance.

Et Vol­kons­ki.

Caird ne l’a­vait pas revu depuis la nuit du hall. Mais il sen­tait sa pré­sence — dif­fuse, constante, comme un chan­ge­ment de pres­sion atmo­sphé­rique. Vol­kons­ki n’a­vait pas besoin d’être visible pour être là. Il était dans les regards des ser­veurs qui s’at­tar­daient un peu trop long­temps. Dans le bruit presque imper­cep­tible d’un déclic télé­pho­nique quand Caird décro­chait le com­bi­né de la 307. Dans l’ombre d’un homme en man­teau gris, tou­jours à trente mètres, tou­jours patient, qui le sui­vait dans les rues de Mos­cou comme une ombre fidèle.

Mer­cre­di. Quinze heures.

Il sor­tit du Metropol.

Le même tra­jet que la pre­mière fois — Petrov­ka, le bou­le­vard Tvers­koï, Malaya Bron­naya. Les mêmes tilleuls nus. Les mêmes babou­ch­kas indes­truc­tibles. Le même ciel de mars, ce cou­vercle de nuages qui com­men­çait pour­tant — Caird le nota avec un sur­saut d’es­poir irra­tion­nel — à se fis­su­rer. Des déchi­rures dans le gris. Des trouées de bleu pâle. Le prin­temps ne venait pas encore, mais il envoyait des éclaireurs.

L’é­tang du Patriarche avait chan­gé. La glace s’é­tait reti­rée — pas com­plè­te­ment, il res­tait des plaques grises le long des berges, mais le centre de l’é­tang était libre, et l’eau appa­rais­sait, noire, immo­bile, réflé­chis­sant le ciel comme un miroir sale. Des canards étaient reve­nus — deux ou trois, timides, méfiants, qui nageaient en cercles pru­dents comme s’ils n’é­taient pas sûrs que Mos­cou méri­tait leur retour.

Le café sans enseigne. La porte de bois. La poi­gnée de métal terni.

Caird entra.

Elle était déjà là.

Même table. Même man­teau gris. Même tasse de café. Même immo­bi­li­té de sur­vi­vante. Mais quelque chose avait chan­gé dans son visage — une ten­sion autour des yeux, un res­ser­re­ment des mâchoires, l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui porte un poids et qui sait que le moment de le poser approche.

Caird s’as­sit. Com­man­da un café. Atten­dit qu’il arrive. Le ser­veur — un vieil homme au tablier dou­teux qui se dépla­çait avec la len­teur d’un gla­cier et la dis­cré­tion d’un conspi­ra­teur — posa la tasse et s’éloigna.

— Vous êtes reve­nu, dit-elle.

— Je suis revenu.

— Alors vous avez décidé.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat. Elle lisait la déci­sion sur son visage — sur ce visage que tout le monde à Mos­cou sem­blait capable de lire, ce visage trans­pa­rent, ce visage d’homme hon­nête qui ne savait pas men­tir et qui, para­doxa­le­ment, s’é­tait retrou­vé au cœur d’un monde où le men­songe était la langue maternelle.

— Oui, dit Caird. J’ai décidé.

Elle hocha la tête. Un mou­ve­ment lent, mesu­ré. Pas de sou­la­ge­ment visible. Pas de gra­ti­tude. Le sou­la­ge­ment et la gra­ti­tude étaient des luxes qu’elle ne pou­vait pas s’of­frir — pas main­te­nant, pas dans ce café, pas avec ce qui res­tait à faire.

— Les malles arrivent le 25, dit-elle.

— Je sais.

Elle le regar­da. Ses yeux verts — ces yeux d’une intel­li­gence nue qui l’a­vaient frap­pé la pre­mière fois — se plis­sèrent légèrement.

— Vous savez. Comment ?

— Un mes­sage. Dans ma chambre.

— Dans votre chambre.

Un silence. Elle but une gor­gée de café. Repo­sa la tasse avec une pré­ci­sion mil­li­mé­trique, exac­te­ment au centre de la sou­coupe, comme si la géo­mé­trie de ce geste était une façon de contrô­ler l’incontrôlable.

— Il y a d’autres per­sonnes, dit-elle. Des gens que vous ne connais­sez pas et que vous ne connaî­trez jamais. Des gens à l’in­té­rieur du sys­tème — à l’in­té­rieur de l’hô­tel, à l’in­té­rieur du théâtre, à l’in­té­rieur de machines que vous ne soup­çon­nez pas. Dou­glas les connais­sait. Cer­tains. Pas tous. Per­sonne ne les connaît tous. C’est le prin­cipe. Chaque maillon ne voit que le maillon sui­vant. Vous êtes un maillon, Julian. Pas le pre­mier. Pas le der­nier. Mais en ce moment, le plus exposé.

Elle dit son pré­nom — Julian — pour la pre­mière fois. Le mot avait dans sa bouche une sono­ri­té étrange, presque tendre, comme si le fait de nom­mer quel­qu’un créait un lien qu’elle ne vou­lait pas créer mais qu’elle ne pou­vait plus éviter.

— Les docu­ments, dit Caird. Que contiennent-ils ?

Elle hési­ta. C’é­tait la pre­mière hési­ta­tion qu’il voyait chez elle — une frac­ture d’une seconde dans cette sur­face lisse, cette maî­trise absolue.

— Des don­nées. Tech­niques. Sur des pro­grammes que votre gou­ver­ne­ment connaît de nom mais pas de conte­nu. Des chiffres, des sché­mas, des résul­tats d’es­sais. Des choses qui, entre les bonnes mains, pour­raient chan­ger l’é­qui­libre. Pas l’é­qui­libre du monde — ce serait pré­ten­tieux. L’é­qui­libre de la peur. Et l’é­qui­libre de la peur, c’est ce qui empêche les deux côtés d’ap­puyer sur le bouton.

L’é­qui­libre de la peur. Caird com­prit. Il com­prit sans avoir besoin de détails, sans avoir besoin de noms de pro­grammes ou de for­mules ou de sché­mas. Il com­prit parce que c’é­tait 1963, et qu’un an plus tôt le monde avait failli finir à Cuba, et que la peur — la grande peur, la peur nucléaire, la peur qui trans­for­mait chaque jour en sur­sis — était la seule chose que les deux blocs avaient en commun.

— Pour­quoi ? dit-il.

La ques­tion la plus simple. La plus difficile.

— Pour­quoi je fais ça ? Elle eut un sou­rire — pas le demi-sou­rire de la pre­mière ren­contre, un sou­rire plus triste, plus com­plet. Parce que j’ai une fille. Elle a douze ans. Elle s’ap­pelle — non. Je ne vous dirai pas son nom. Mais elle a douze ans et elle aime les mathé­ma­tiques et elle pose des ques­tions aux­quelles je ne peux pas répondre. Des ques­tions sur le monde. Sur la véri­té. Sur pour­quoi les choses sont comme elles sont. Et je ne peux pas lui répondre parce que les réponses vraies sont inter­dites et que les réponses per­mises sont des men­songes. Et je me suis dit — un jour, il y a deux ans, en la regar­dant faire ses devoirs de mathé­ma­tiques à la table de la cui­sine — je me suis dit : je ne veux pas que ma fille vive dans un monde où la véri­té est inter­dite. Et si je ne peux pas chan­ger le monde, je peux au moins faire en sorte que les gens qui ont le pou­voir de le chan­ger aient accès aux bonnes informations.

Elle se tut.

— C’est naïf, dit-elle. Je le sais. C’est naïf de croire que des docu­ments trans­mis à une ambas­sade étran­gère par l’in­ter­mé­diaire d’un atta­ché cultu­rel en chaus­sures de tweed vont chan­ger quoi que ce soit. Mais la naï­ve­té est par­fois la seule forme de cou­rage qui reste quand toutes les autres ont été confisquées.

Un atta­ché cultu­rel en chaus­sures de tweed. Elle avait dit cela avec une pointe d’hu­mour — la pre­mière, la seule — et Caird sen­tit quelque chose se fis­su­rer en lui, non pas de la tris­tesse mais de la gra­ti­tude, la gra­ti­tude de se trou­ver face à quel­qu’un qui, dans cette ville de men­songes et de peur et de masques, pou­vait encore faire une plai­san­te­rie. Même une petite. Même triste. C’é­tait un signe de vie.

— Voi­ci com­ment cela va se pas­ser, dit-elle.

Et elle expliqua.

Le 25 mars, les malles du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny arri­ve­raient par train depuis Lenin­grad — elles avaient tran­si­té par la Fin­lande, puis par la fron­tière sovié­tique, un tra­jet que Caird avait lui-même orga­ni­sé dans le cadre de ses fonc­tions offi­cielles. Les malles seraient entre­po­sées dans les sous-sols du Bol­choï, porte 4, sous la res­pon­sa­bi­li­té de l’ad­mi­nis­tra­tion du théâtre. Le gar­dien de nuit — Iou­ri — assu­re­rait la sur­veillance entre vingt-deux heures et six heures du matin. Iou­ri était un homme de confiance. Un maillon.

La nuit du 28 mars — trois jours après l’ar­ri­vée des malles, assez de temps pour que la rou­tine s’ins­talle, pas assez pour que la vigi­lance aug­mente — Caird devrait se rendre au Bol­choï. Par l’en­trée des artistes, côté ruelle Kopyevs­ki. La porte serait ouverte. Iou­ri serait là. La malle numé­ro 7 — mar­quée « Cos­tumes Acte III » — avait un double fond. L’es­pace était suf­fi­sant pour un paquet de la taille d’un livre.

— Le paquet sera chez Iou­ri, dit-elle. Vous n’au­rez pas à le trans­por­ter dans la rue. C’est la par­tie la plus dan­ge­reuse — le trans­port — et nous l’a­vons éli­mi­née. Vous arri­vez, vous ouvrez la malle, vous pla­cez le paquet dans le double fond, vous refer­mez. Dix minutes. Pas plus.

Dix minutes. Le temps d’un café. Le temps d’une ciga­rette. Le temps de chan­ger le cours de quelque chose — ou de ne rien chan­ger du tout, c’é­tait le risque, c’é­tait tou­jours le risque, on ne savait jamais si ce qu’on fai­sait comp­tait vrai­ment ou si c’é­tait un geste dans le vide, une bou­teille lan­cée dans un océan que per­sonne ne traverserait.

— Et ensuite ? dit Caird.

— Ensuite, rien. Les malles repar­ti­ront avec la com­pa­gnie à la fin de la tour­née. Elles pas­se­ront la douane — les doua­niers ne fouillent pas les malles de cos­tumes du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny, c’est un accord diplo­ma­tique, c’est la rai­son pour laquelle ce plan fonc­tionne. Les malles arri­ve­ront à Londres. Quel­qu’un les ouvri­ra. Quel­qu’un trou­ve­ra les docu­ments. Et cette per­sonne sau­ra quoi en faire.

— Et vous ?

Elle le regar­da. Et dans ses yeux verts, pour la pre­mière fois, Caird vit quelque chose qui res­sem­blait à de la peur. Non — pas de la peur. De l’ac­cep­ta­tion. L’ac­cep­ta­tion d’un risque qu’elle avait pesé, mesu­ré, tour­né dans tous les sens, et qu’elle avait choi­si de prendre en sachant que le prix, si elle per­dait, serait total.

— Moi, je reste. Ma fille est ici. Ma vie est ici. Je ne pars pas.

— Mais si on vous —

— Si on me trouve, dit-elle avec une dou­ceur ter­ri­fiante, si on me trouve, alors c’est que les choses auront mal tour­né, et dans ce cas, les docu­ments seront déjà à Londres ou ne seront nulle part, et dans les deux cas, ce que vous aurez fait aura eu un sens. Ou pas. On ne choi­sit pas le sens des choses. On choi­sit seule­ment de les faire.

Le café refroi­dis­sait. Le ser­veur au tablier dou­teux avait dis­pa­ru. Les autres clients — les ombres, les sil­houettes, ces pré­sences ano­nymes qui peu­plaient le Cygne comme des figu­rants dans un film dont on ne connais­sait pas le scé­na­rio — étaient par­tis. Ils étaient seuls.

— Julian.

— Oui.

— Il y a quelque chose que je ne vous ai pas dit. Que Dou­glas ne savait pas. Que per­sonne ne sait, sauf moi.

Elle posa ses mains à plat sur la table. Ce geste — encore ce geste, le même que Zinaï­da, le même que Kos­tia, ce geste russe qui ancrait les mains quand les mots deve­naient lourds.

— Vous n’a­vez jamais été un acci­dent. Vous n’a­vez jamais été un rem­pla­çant de for­tune envoyé au hasard. Dou­glas croyait que si — il croyait que Londres vous avait choi­si au hasard, un homme ordi­naire pour un poste ordi­naire. Mais ce n’est pas vrai. On vous a choi­si. Pré­ci­sé­ment vous. Parce que vous êtes ce que vous êtes — un homme qui ouvre les portes, un homme à qui les gens font confiance, un homme qui ne sait pas men­tir et qui, pour cette rai­son exacte, est le meilleur mes­sa­ger pos­sible. Per­sonne ne soup­çonne un homme qui ne sait pas men­tir. C’est le camou­flage parfait.

Caird sen­tit le sol se dérober.

Non pas d’un coup — len­te­ment, par degrés, comme la pre­mière fois dans la chambre 418. La glace qui se fis­sure. L’eau noire en des­sous. Mais cette fois, c’é­tait pire. Parce que cette fois, ce n’é­tait pas le sol de Mos­cou qui se déro­bait sous lui. C’é­tait le sol de sa propre vie. C’é­tait la cer­ti­tude — qu’il avait por­tée comme un man­teau depuis son départ de Londres — d’être un homme libre, un homme qui choi­sis­sait, un homme qui déci­dait de son propre mou­ve­ment. Et cette cer­ti­tude venait de s’effondrer.

On l’a­vait choi­si. Pas Mos­cou — Londres. Pas le KGB — Whi­te­hall. Ses propres gens. Har­ring­ton avec sa voix de papier peint. Les hommes silen­cieux der­rière les bureaux. Ils l’a­vaient envoyé ici en sachant. En sachant qu’il trou­ve­rait le car­net. En sachant qu’il irait au Cygne. En sachant qu’il dirait oui — parce que c’est ce que font les hommes comme Julian Caird. Les sen­ti­men­taux. Les hon­nêtes. Les ouverts. On ne leur dit rien, et ils font tout. On les met devant une porte, et ils l’ouvrent. On leur donne une hor­loge, et ils la démontent.

Evtou­chen­ko avait rai­son. Les pièces humaines ne savent jamais qu’elles sont des pièces.

— Com­ment savez-vous cela ? dit Caird. Sa voix était calme. Éton­nam­ment calme.

— Parce que celui qui m’a recru­tée — il y a long­temps, avant Dou­glas, avant vous — m’a dit un jour : quand le moment vien­dra, nous enver­rons quel­qu’un de bien. Pas un espion. Pas un pro­fes­sion­nel. Quel­qu’un de bien. Parce que les pro­fes­sion­nels se font repé­rer, et les espions se font retour­ner, mais les gens de bien — les gens de bien, on ne peut rien faire d’eux, sauf les lais­ser être ce qu’ils sont.

Elle se leva.

— Le 28 mars. Le Bol­choï. La ruelle Kopyevs­ki. Vingt-trois heures.

Elle bou­ton­na son man­teau. Ses gestes, cette fois, étaient moins éco­nomes que d’ha­bi­tude — une légère hési­ta­tion dans les doigts, un trem­ble­ment au niveau du der­nier bou­ton. Elle était humaine. Sous la maî­trise, sous l’in­tel­li­gence, sous l’im­mo­bi­li­té de sur­vi­vante — humaine. Et effrayée. Et cou­ra­geuse. Et seule.

— Je ne vous rever­rai peut-être pas, dit-elle. Si tout se passe bien, il n’y aura pas de rai­son. Et si tout se passe mal —

Elle ne finit pas la phrase. Les phrases qu’on ne finit pas sont par­fois les plus complètes.

— Votre fille, dit Caird. Com­ment va-t-elle en mathématiques ?

La femme sans nom le regar­da. Et quelque chose pas­sa entre eux — quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans les manuels d’es­pion­nage, quelque chose que ni le MI6 ni le KGB n’a­vaient pré­vu ni anti­ci­pé ni ins­tru­men­ta­li­sé — quelque chose de pure­ment humain. Un sou­rire. Un vrai sou­rire. Le pre­mier vrai sou­rire que Caird voyait sur ce visage.

— Elle est pre­mière de sa classe, dit-elle.

Et elle sortit.

Caird res­ta assis. Le café était froid. L’é­tang du Patriarche, visible à tra­vers la vitre embuée, brillait sous le ciel qui se déchi­rait — des trouées de bleu, de plus en plus larges, comme si mars, enfin, lâchait prise. Les canards nageaient. L’eau noire reflé­tait un mor­ceau de ciel.

Il pen­sa à Tho­mas. Son fils. Neuf ans. Qui aimait les trains et les cartes et les his­toires que son père lui racon­tait le soir avant de dor­mir — des his­toires inven­tées, des his­toires d’ex­plo­ra­teurs et de navires et de pays loin­tains. Des his­toires qui, main­te­nant qu’il y pen­sait, étaient peut-être les seules choses vraies qu’il eût jamais dites.

Il se leva. Paya. Sortit.

Le froid l’ac­cueillit — mais un froid dif­fé­rent, un froid qui avait per­du de sa méchan­ce­té, un froid de fin de règne. Le prin­temps n’é­tait pas là, mais l’hi­ver avait ces­sé de se battre. Quelque chose, dans l’air, avait changé.

Le 28 mars. Cinq jours.

Caird mar­cha vers le Metro­pol. Il ne regar­da pas der­rière lui. Il n’en avait plus besoin. Il savait que l’homme en man­teau gris était là. Il savait que Vol­kons­ki savait. Il savait que tout le monde savait — et que per­sonne, pour l’ins­tant, ne bougeait.

C’é­tait le moment le plus étrange de tous — ce moment où le gibier et le chas­seur marchent dans la même direc­tion, à trente mètres l’un de l’autre, et où ni l’un ni l’autre ne peut se résoudre à accé­lé­rer le pas.

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