L’horloger de
Moscou
L’horloger de Moscou
Partie 2
CHAPITRE 4 — LE GÉORGIEN
Guivi vint le chercher un soir sans prévenir.
C’était un jeudi — Caird s’en souviendrait parce que c’était le soir où il avait décidé de ne pas sortir, de rester dans sa chambre, de relire le carnet de Fenn pour la quatrième fois en essayant d’en extraire un sens qui lui échappait encore. Il était assis sur le lit, le carnet ouvert sur les genoux, un crayon à la main, quand trois coups frappés à sa porte le firent sursauter si violemment qu’il faillit avaler le crayon.
— Julian ! Ouvrez ! C’est une urgence !
La voix de Guivi. Impossible de la confondre avec une autre — ce grondement tectonique, cette basse profonde qui faisait vibrer le bois de la porte comme une membrane de tambour.
Caird cacha le carnet sous l’oreiller — geste absurde, geste d’enfant surpris avec un livre interdit — et ouvrit.
Guivi se tenait dans le couloir, magnifique et terrible. Il portait un costume noir à revers de soie, une chemise d’un blanc éblouissant, et un nœud papillon qui pendait, défait, de chaque côté de son col comme les oreilles d’un chien triste. Ses joues étaient rouges. Ses yeux brillaient. Il tenait une bouteille dans chaque main — de la vodka dans la gauche, quelque chose d’ambre et d’indéfinissable dans la droite.
— L’urgence, dit Guivi, c’est que j’ai chanté Boris Godounov ce soir et que j’ai été magnifique et que personne ne devrait être seul après avoir été magnifique. Habillez-vous. On sort.
— Il est dix heures passées.
— Oui. Et alors ? La nuit commence. À Moscou, tout ce qui compte se passe après dix heures. Avant dix heures, c’est le théâtre. Après dix heures, c’est la vie.
Caird voulut protester. Il avait des raisons de rester — le carnet, la prudence, le bon sens. Mais Guivi avait déjà posé les deux bouteilles sur la commode et fouillait dans l’armoire de Caird avec la désinvolture d’un homme pour qui les notions de propriété privée et d’espace personnel étaient des curiosités occidentales dont il avait entendu parler sans jamais les prendre au sérieux.
— Ceci, dit-il en sortant le seul costume convenable de Caird — un tweed gris, acheté à Savile Row trois ans plus tôt, qui avait la dignité fatiguée des bons vêtements anglais. Mettez ceci. Et pas cette cravate. Cette cravate est une offense à Dieu. Vous n’avez pas de cravate rouge ? Non ? Les Anglais. Peuple admirable mais chromatiquement désespérant.
Vingt minutes plus tard, ils étaient dans un taxi.
Pas une Volga officielle — un taxi ordinaire, conduit par un homme moustachu qui reconnut Guivi immédiatement et faillit emboutir un lampadaire de joie. Ils roulèrent à travers Moscou nocturne. La ville était différente la nuit — les façades staliniennes perdaient leur brutalité et devenaient, sous les réverbères orangés, presque majestueuses. Les rues étaient presque vides. De temps en temps, une silhouette pressée traversait un carrefour, col relevé, tête baissée, avec cette démarche caractéristique du Moscovite nocturne — rapide sans courir, discrète sans se cacher, une démarche de quelqu’un qui sait qu’il vaut mieux ne pas être dehors trop longtemps après la tombée de la nuit.
Le taxi s’arrêta devant un immeuble sans signe distinctif, dans une rue perpendiculaire à l’Arbat. Pas d’enseigne, pas de lumière visible depuis la rue. Guivi paya le chauffeur avec une générosité qui fit briller les yeux de l’homme sous sa moustache, puis poussa une porte cochère qui donnait sur une cour intérieure.
— Où sommes-nous ? demanda Caird.
— Chez des amis.
Ils traversèrent la cour — pavés irréguliers, murs lépreux, une odeur de chou et de charbon — et descendirent un escalier étroit vers un sous-sol. Guivi frappa un rythme particulier sur une porte métallique. Elle s’ouvrit.
La chaleur les frappa comme une vague.
C’était un appartement — non, un atelier, un ancien local technique transformé en quelque chose qui ressemblait à un salon, un bar et une salle de concert à la fois. Bas de plafond, enfumé, éclairé par des lampes recouvertes de tissus colorés qui donnaient à l’air une teinte de cuivre. Il y avait une vingtaine de personnes — assises sur des coussins, des chaises dépareillées, le rebord d’une vieille baignoire reconvertie en banquette. Des bouteilles partout. Des verres. Des cendriers débordants. Et de la musique — quelqu’un jouait de la guitare dans un coin, un air lent, modal, qui n’était ni russe ni occidental, quelque chose qui venait de plus loin et de plus profond.
Guivi fut accueilli comme un roi revenu d’exil.
Des cris. Des embrassades. Des hommes qui se levaient pour le serrer dans leurs bras avec une ferveur qui aurait été embarrassante n’importe où ailleurs mais qui ici, dans ce sous-sol, avec cette lumière et cette fumée et cette musique, semblait parfaitement naturelle. On leur mit des verres dans les mains. Quelqu’un apporta un plateau de khachapouri — ce pain géorgien fourré de fromage fondu qui brûlait les doigts et réconfortait l’âme. Caird mangea, but, et regarda.
Les visages. C’était les visages qui le frappaient. Pas des visages officiels — pas les visages lisses et contrôlés qu’il croisait au ministère ou dans le hall du Metropol. Des visages ouverts. Vivants. Fatigués mais vivants. Des peintres, des musiciens, des écrivains peut-être — il ne parlait pas assez russe pour le savoir avec certitude, mais il reconnaissait le type. Cette intensité du regard. Cette façon de parler avec les mains. Cette urgence de dire quelque chose avant qu’on ne vous empêche de le dire.
— L’intelligentsia, murmura Guivi en s’asseyant à côté de lui sur un coussin qui protesta sous son poids. Pas l’officielle. L’autre. Celle qui peint ce qu’elle veut et non ce qu’on lui dit de peindre. Celle qui lit des livres interdits et écoute de la musique interdite et pense des pensées interdites. La vraie Russie, Julian. Celle qu’on ne vous montrera jamais dans les visites organisées.
— C’est risqué, dit Caird.
— Tout est risqué. Vivre est risqué. Chanter est risqué. Manger ce khachapouri est risqué — le fromage seul pourrait tuer un homme faible. Mais on le fait quand même. Parce que sinon, qu’est-ce qu’on fait ? On reste dans sa chambre d’hôtel à regarder le plafond ?
Caird pensa au carnet sous son oreiller. Au plafond de la chambre 418. Il ne dit rien.
La soirée avança comme les soirées avancent dans les sous-sols de Moscou — par vagues. Des moments d’exaltation collective, de toasts et de chants, suivis de replis soudains, de conversations à deux ou trois, voix basses, visages rapprochés. Quelqu’un récita un poème — en russe, Caird ne comprit pas les mots, mais il comprit le rythme, la montée, la chute, la douleur contenue dans les syllabes comme un animal dans une cage. L’assemblée écoutait dans un silence religieux. Quand le poème fut fini, personne n’applaudit. Ils hochèrent la tête. C’était plus qu’un applaudissement.
Et puis Guivi chanta.
Pas un aria. Pas du Moussorgski ou du Tchaïkovski. Il chanta un chant géorgien — seul, debout, les yeux fermés, les bras le long du corps. Sa voix remplit le sous-sol comme de l’eau remplit une grotte. C’était un chant ancien, polyphonique, mais il le portait seul, alternant les registres dans sa gorge avec une virtuosité qui défiait la physiologie — la basse grondait dans sa poitrine tandis que le baryton montait vers quelque chose qui ressemblait à une plainte, ou à une prière, ou à un souvenir de quelque chose de perdu depuis si longtemps qu’on ne savait plus si c’était un lieu, une personne ou un monde entier.
Caird sentit ses yeux piquer. Il ne pleura pas. Les Anglais ne pleurent pas dans les sous-sols de Moscou. Mais quelque chose en lui, quelque chose de serré et de sec qu’il portait depuis des années — depuis Helen, depuis le silence de leur maison de Kensington, depuis le matin où elle avait dit je ne sais plus qui tu es et où il avait compris qu’elle avait raison — quelque chose céda. Pas complètement. Juste une fissure. Assez pour laisser entrer un peu de lumière — ou un peu d’obscurité, c’était la même chose.
Plus tard — une heure, deux heures, le temps avait cessé de fonctionner normalement — Guivi et Caird se retrouvèrent seuls dans un coin, assis côte à côte contre le mur, une bouteille de tchatcha — eau-de-vie géorgienne, transparente et traîtresse — posée entre eux.
— Vous savez qui j’étais avant d’être chanteur ? dit Guivi.
— Non.
— Personne. Un garçon de Kutaisi. Mon père était forgeron. Ma mère faisait du vin. J’ai grandi dans une cour avec des poules et un noyer. Et un jour, le professeur de musique de l’école m’a entendu chanter en classe et il est devenu blanc comme ce mur. Il a dit : ce garçon a le diable dans la gorge. Ma mère l’a giflé. Mais elle savait qu’il avait raison.
Il but une gorgée de tchatcha. Son visage avait changé. La jovialité était toujours là — elle ne quittait jamais tout à fait ce visage — mais en dessous, comme une rivière sous la glace, il y avait autre chose. De la gravité. De la fatigue. L’usure d’un homme qui porte un masque depuis si longtemps qu’il ne sait plus toujours où finit le masque et où commence le visage.
— Staline, dit Guivi.
Le nom tomba dans le silence comme une pierre dans un puits.
— Staline était géorgien. Vous le savez, bien sûr. Tout le monde le sait. Mais savez-vous ce que ça signifie ? Être géorgien après Staline ? Pendant Staline ?
Caird secoua la tête.
— Ça signifie que le monstre avait votre accent. Qu’il mangeait les mêmes plats que vous. Qu’il chantait les mêmes chansons. Qu’il portait le même sang dans ses veines. Quand j’étais enfant, les gens de mon village étaient fiers — Staline est des nôtres, ils disaient. Et puis les gens ont commencé à disparaître. Un oncle. Un voisin. Le frère d’un ami. Et les gens du village ont cessé de dire que Staline était des nôtres, mais ils n’ont pas dit le contraire non plus. Ils ont simplement cessé de parler. C’est ça, la terreur, Julian. Ce n’est pas quand les gens crient. C’est quand les gens cessent de parler.
Il servit deux verres de tchatcha.
— Mon père a été arrêté en 1949. On ne m’a jamais dit pourquoi. Il est revenu en 1955, après la mort du Géorgien — c’est comme ça que je l’appelle maintenant, le Géorgien, je ne dis plus l’autre nom. Mon père est revenu et il n’avait plus de dents. Plus de dents et plus de mots. Il s’asseyait dans la cour, sous le noyer, et il regardait les poules. C’est tout ce qu’il faisait. Regarder les poules. Jusqu’à sa mort.
Guivi leva son verre.
— À mon père, dit-il. Qui regardait les poules.
Caird leva le sien. Ils burent. La tchatcha brûla comme un serment.
— Pourquoi me racontez-vous ça ? demanda Caird.
Guivi le regarda. Ses yeux dorés, dans la lumière cuivrée du sous-sol, avaient une fixité que Caird ne leur connaissait pas — comme si, derrière le masque du bouffon, un autre homme regardait à travers les mêmes yeux.
— Parce que vous êtes nouveau. Parce que vous avez un visage honnête. Et parce que les gens qui ont un visage honnête à Moscou, il faut les prévenir vite, avant que Moscou ne leur apprenne à mentir.
— Me prévenir de quoi ?
— De ne faire confiance à personne.
Un silence.
— Y compris à vous ? dit Caird.
Guivi éclata de rire — son vrai rire, le rire sismique, celui qui faisait trembler les bouteilles.
— Surtout à moi ! Un Géorgien qui chante au Bolchoï, qui voyage à l’étranger, qui mange du caviar et boit du champagne pendant que son peuple mange des haricots — vous croyez qu’on peut être cet homme-là sans arrangements ? Sans compromis ? Je suis un homme libre, Julian, mais ma liberté a un prix, et ce prix, je le paie à des gens que vous ne voulez pas connaître.
Caird ouvrit la bouche. La referma. Ce que Guivi venait de dire était soit un aveu, soit un avertissement, soit les deux. Et dans les deux cas, la bonne réponse était le silence.
Ils restèrent assis là un long moment, sans parler, à écouter quelqu’un jouer de la guitare à l’autre bout de la pièce — un air triste et beau, une de ces mélodies russes qui semblent avoir été composées par le vent lui-même.
Ils quittèrent le sous-sol vers trois heures du matin. La rue était déserte. Le froid avait empiré — un froid de loup, un froid qui mordait les oreilles et les doigts avec une méchanceté personnelle. Guivi marchait à grands pas, le col relevé, chantonnant quelque chose d’inaudible. Caird trottinait à côté, engourdi par l’alcool et le froid et les mots de Guivi qui résonnaient dans sa tête comme des cloches.
Ne faire confiance à personne.
Surtout à moi.
Ils trouvèrent un taxi — Dieu sait comment, à cette heure, dans cette rue — et rentrèrent au Metropol. Le hall était presque vide. Un veilleur de nuit somnolait derrière la réception. Les lustres étaient éteints, sauf un, qui jetait un cercle de lumière pâle sur le sol de marbre.
Et dans ce cercle de lumière, assis dans un fauteuil, un livre ouvert sur les genoux, un homme.
Il leva les yeux quand ils entrèrent. Un visage mince, anguleux, des yeux gris — pas froids, pas chauds, gris comme le ciel de mars, gris comme le crachin qui tombait sur Moscou, gris comme l’espace entre deux certitudes. Il portait un costume sombre de bonne coupe et une cravate de soie bordeaux. Il avait l’air d’un homme qui attend quelqu’un — ou qui attend que quelqu’un mérite d’être attendu.
— Bonsoir, dit-il en anglais. En anglais parfait. En anglais d’Oxford — mieux qu’Oxford, un anglais qui avait été appris, poli, perfectionné jusqu’à devenir une arme.
Guivi s’immobilisa. Presque imperceptiblement. Un quart de seconde de raideur dans les épaules, un éclat dans les yeux dorés, vite effacé. Puis le masque revint — le sourire, la chaleur, la voix de tonnerre.
— Sergueï Nikolaïevitch ! Vous ne dormez donc jamais ?
— Rarement, dit l’homme. L’insomnie est une maladie professionnelle.
Il se leva. Grand — pas autant que Guivi, mais grand, mince, une élégance de félin. Il tendit la main à Caird.
— Sergueï Volkonski. Je travaille au ministère de la Culture. On m’a parlé de votre mission — la tournée du Royal Shakespeare Company. Un projet passionnant. J’espère que nous aurons l’occasion d’en discuter.
Sa poignée de main était ferme sans être agressive. Sa voix était douce. Son regard était d’une immobilité totale — pas un cil ne bougeait, pas une pupille ne déviait. C’était le regard d’un homme qui vous donne toute son attention et qui, ce faisant, vous prend quelque chose sans que vous sachiez quoi.
— Enchanté, dit Caird.
— Tout le plaisir est pour moi. Bonsoir, Guivi Zourabi. Bonsoir, Monsieur Caird. Mars est long, n’est-ce pas ? Mais il finit toujours.
Il tourna les talons et disparut dans l’ascenseur.
Guivi ne dit rien pendant trente secondes. C’était, de la part de Guivi, un silence assourdissant.
— Qui est-ce ? demanda Caird.
— Il vous l’a dit. Ministère de la Culture.
— Et en réalité ?
Guivi le regarda. Et pour la première fois de la soirée — pour la première fois depuis qu’ils se connaissaient — Caird vit de la peur dans les yeux du Géorgien. Pas une peur panique, pas une peur d’animal. Une peur ancienne. Une peur apprise dans l’enfance, inscrite dans les os, transmise de père en fils comme un héritage dont on ne veut pas mais qu’on ne peut pas refuser.
— En réalité, dit Guivi, bonne nuit, Julian.
Et il monta l’escalier sans se retourner.
Caird resta seul dans le hall. Le cercle de lumière du lustre éclairait le fauteuil où Volkonski avait été assis. Le livre était encore là, posé sur l’accoudoir. Caird s’approcha. Regarda le titre.
Hamlet. En anglais. L’édition Oxford University Press.
Avec un marque-page à l’acte III, scène 1.
To be or not to be.
Caird monta se coucher avec le sentiment très net que quelqu’un, quelque part dans cet hôtel — ou au-dessus de cet hôtel, ou en dessous, ou partout à la fois — venait de lui adresser un message. Et que ce message, comme tous les messages qui comptent vraiment, disait exactement ce qu’il voulait dire et rien de plus.
Le jeu avait commencé.
Il avait commencé depuis le début, bien sûr. Mais maintenant, Caird le savait.
CHAPITRE 5 — MIREILLE
Le musée Pouchkine sentait la poussière chaude et le bois ciré.
C’était une odeur de sanctuaire — une odeur qui disait : ici le temps ne passe pas, ou passe autrement, au rythme des toiles et des sculptures plutôt qu’au rythme des hommes. Caird avait rendez-vous avec un conservateur pour discuter des conditions de prêt éventuelles entre musées britanniques et soviétiques — un à‑côté de sa mission principale, une de ces tâches décoratives qu’on ajoute aux agendas des attachés culturels pour justifier leur existence. Le conservateur n’était pas venu. Ou plutôt, il avait envoyé un mot par l’intermédiaire d’une secrétaire essoufflée : empêché, reporté, sincères excuses, la semaine prochaine peut-être.
La semaine prochaine peut-être. L’expression favorite de Moscou.
Caird, désœuvré, décida de rester. Il n’avait rien de mieux à faire — ou plutôt, il avait quelque chose de mieux à faire, il avait le carnet de Fenn à déchiffrer, il avait la mention du Cygne qui le hantait depuis trois jours, il avait la clef de la 418 qui pesait toujours dans sa poche et le visage de Volkonski qui revenait chaque nuit flotter derrière ses paupières. Mais c’était précisément pour cela qu’il devait rester ici, dans ce musée, au milieu de ces toiles, à ne rien faire de suspect. Parce que ne rien faire de suspect était devenu, sans qu’il s’en rende compte, sa préoccupation principale. Et le fait que ne rien faire de suspect soit devenu sa préoccupation principale signifiait qu’il était déjà, irrémédiablement, en train de faire quelque chose de suspect.
Il errait dans les salles.
Le musée Pouchkine n’avait pas la démesure de l’Ermitage — il n’avait pas cette folie impériale, ces enfilades infinies, cet excès qui vous écrasait. Il avait quelque chose de plus intime, de plus secret. Des salles de taille humaine. Des Rembrandt qui vous regardaient dans les yeux. Des Renoir qui semblaient avoir été peints la veille — ces chairs roses, ces lumières de jardin, cette douceur de vivre qui paraissait obscène dans une ville où la douceur de vivre était un concept aussi exotique que les palmiers.
Et puis les icônes.
Caird s’arrêta devant une vitrine. Des icônes anciennes, XIVe ou XVe siècle — des visages dorés sur fond de bois sombre, des yeux immenses, fixes, sans pupille visible, qui vous transperçaient avec une sérénité terrifiante. Des saints. Des martyrs. Des hommes et des femmes qui avaient souffert et que la souffrance avait rendus lumineux — c’était en tout cas ce que la peinture voulait dire, cette idée byzantine que la douleur est un chemin vers la lumière. Caird, qui ne croyait en rien de particulier, trouva ces visages bouleversants. Peut-être parce qu’ils avaient survécu à tout — aux Mongols, aux tsars, aux révolutions, aux bombardements, aux musées — et qu’ils étaient encore là, à regarder les vivants avec cette patience infinie des choses qui savent qu’elles dureront plus longtemps que nous.
— Vous aimez les icônes ?
Il se retourna.
Mireille Darrieux était debout derrière lui, un carnet de notes sous le bras, un foulard noué autour du cou avec cette négligence étudiée que seules les Françaises maîtrisent — ce nœud qui semble fait au hasard et qui est en réalité le produit d’un calcul aussi précis qu’une trajectoire balistique.
— Je ne savais pas que vous étiez là, dit Caird.
— Je suis toujours là. C’est mon bureau, en quelque sorte. J’accompagne la délégation culturelle française, et la délégation culturelle française passe sa vie dans les musées. Vous cherchiez Gromov ? Le conservateur ?
— Oui. Empêché.
— Empêché. Mireille eut un sourire qui disait tout ce qu’elle ne disait pas. Gromov est toujours empêché quand il doit rencontrer un Britannique. Ça passera. Ou ça ne passera pas. Dans les deux cas, inutile de s’inquiéter.
Elle s’approcha de la vitrine. Regarda les icônes.
— Savez-vous ce qui me fascine dans les icônes russes ? Ce n’est pas la beauté. C’est le silence. Regardez ces visages — ils ne parlent pas. Ils ne jugent pas. Ils sont là, c’est tout. Dans un pays où tout le monde ment — où mentir est une compétence de survie, un sport national, un art — ces visages sont les seuls qui ne mentent pas. C’est pour ça que les Russes les aiment. Pas par piété. Par nostalgie de la vérité.
Caird la regarda. Elle avait dit cela sans affectation, sans pose, avec le naturel d’une femme qui pense à voix haute et qui ne se soucie pas de l’effet produit. C’était cette qualité, chez Mireille, qui le déstabilisait — cette absence totale de calcul apparent. Dans un monde où tout était calcul, elle semblait être la seule personne à dire exactement ce qu’elle pensait. Ce qui était soit admirable, soit dangereux, soit un calcul d’un niveau supérieur à tous les autres.
— Vous avez déjeuné ? dit-elle.
— Non.
— Alors venez. Il y a un endroit.
L’endroit était une stolovaya — une cantine populaire, à trois rues du musée, dans un sous-sol dont l’entrée était signalée par une flèche peinte à la main sur le mur. Lumière de néon. Tables de formica. Des ouvriers, des étudiants, des femmes en blouse qui mangeaient de la soupe de betterave avec la concentration silencieuse de gens pour qui manger n’est pas un plaisir mais un ravitaillement.
Mireille commanda pour deux — du bortsch, du pain noir, des kotlety — ces boulettes de viande dont la composition exacte restait un mystère que la science soviétique elle-même n’avait pas percé — et un verre de kompot, ce breuvage sucré à base de fruits cuits que les Russes buvaient comme les Anglais buvaient du thé, c’est-à-dire en toute circonstance et sans raison particulière.
Ils mangèrent en silence d’abord. Le bortsch était brûlant, épais, presque violet — un bortsch de cantine, sans prétention, mais qui réchauffait le corps avec une efficacité que les meilleurs restaurants du Metropol ne pouvaient pas égaler. Caird le nota. Il y avait deux Moscou — celle du Metropol, avec ses lustres et sa verrière et ses menus en français, et celle-ci, cette Moscou de formica et de néon et de bortsch violet, et les deux avaient leur vérité.
— Julian, dit Mireille en posant sa cuillère. Je vais vous dire quelque chose et je vais le dire une seule fois.
Sa voix avait changé. Toujours légère en surface — la légèreté était chez elle une seconde peau — mais en dessous, une tension, une gravité, comme un câble d’acier sous une nappe de soie.
— J’ai connu Douglas Fenn.
— Je sais. Vous l’avez mentionné.
— Je l’ai mentionné. Oui. Mais je ne vous ai pas dit comment je l’ai connu. Je l’ai connu bien. Très bien. C’est un euphémisme et vous êtes assez intelligent pour comprendre ce qu’il signifie.
Caird comprit. Il ne dit rien.
— Douglas était un homme extraordinaire, dit Mireille. Brillant. Drôle. Courageux — vraiment courageux, pas le courage de façade, le vrai, celui qui tremble et qui avance quand même. Il parlait russe comme un Russe. Il aimait ce pays — pas le système, le pays, les gens, la musique, la folie de tout ça. Et il faisait des choses qu’il n’aurait pas dû faire.
Elle alluma une cigarette. Ses doigts étaient parfaitement stables.
— Je ne sais pas exactement ce qu’il faisait. Je ne voulais pas savoir. C’est la première règle qu’on apprend à Moscou — ne pose pas de questions dont tu ne veux pas entendre la réponse. Mais je sais qu’il voyait des gens. Des Russes. En dehors des circuits officiels. Et je sais qu’il avait peur. Les dernières semaines, il avait peur. Il ne dormait plus. Il vérifiait les fenêtres trois fois. Il écoutait les murs. Il — il n’était plus le même homme.
Elle tira sur sa cigarette. Souffla la fumée vers le plafond de néon.
— Et puis un matin, il est parti. Pas rappelé, Julian. Parti. Fui. Il m’a laissé un mot — trois lignes, pas de signature, pas d’explication. Juste : je pars, ne me cherche pas, fais attention à toi. Et la quatrième ligne disait : quelqu’un va venir après moi. Aide-le si tu peux.
Elle le regarda droit dans les yeux.
— Vous êtes le quelqu’un, Julian.
Le bruit de la cantine — les cuillères contre les bols, les conversations étouffées, le sifflement de la machine à kompot — semblait venir de très loin, comme si un mur de verre venait de se dresser entre leur table et le reste du monde.
— Je ne sais pas ce qu’il faisait, répéta Caird.
C’était vrai et faux. Il ne savait pas — pas avec certitude. Mais il avait le carnet. Il avait les notes de Fenn. Il avait le nom du Cygne. Il avait les fragments d’une histoire dont il commençait à deviner la forme sans pouvoir encore en lire les détails.
Mireille l’étudia. Longuement. Elle avait cette façon de regarder les gens qui rappelait les icônes du musée — fixe, patiente, sans jugement apparent. Puis quelque chose dans son visage se détendit — non pas un sourire, mais une décision.
— D’accord, dit-elle. Vous ne savez pas. Peut-être que c’est vrai. Peut-être que vous êtes exactement ce que vous semblez être — un homme envoyé ici pour organiser une tournée de théâtre, rien de plus. Dans ce cas, faites votre travail et rentrez à Londres et oubliez Douglas Fenn et oubliez cette conversation.
Elle écrasa sa cigarette dans le cendrier en aluminium.
— Mais si ce n’est pas le cas. Si vous avez trouvé quelque chose — un message, une piste, n’importe quoi — alors écoutez-moi bien. Douglas a essayé. Douglas a échoué. Il est parti parce qu’il a senti que le piège se refermait et qu’il a choisi de vivre plutôt que de finir dans une cellule de la Loubianka. C’était la bonne décision. Peut-être la seule bonne décision qu’il ait prise ces derniers mois.
Elle se pencha.
— Ne soyez pas Fenn, Julian. Fenn était brillant, et regardez où ça l’a mené. Vous n’êtes pas brillant — pardonnez-moi, mais c’est un fait, et les faits sont vos amis en ce moment. Vous êtes autre chose. Vous êtes honnête. Vous avez un visage honnête et des yeux honnêtes et probablement un cœur honnête, et c’est à la fois votre plus grande qualité et votre plus grand danger, parce que les gens honnêtes à Moscou sont comme les agneaux dans un abattoir — tout le monde les aime, mais pas pour les bonnes raisons.
Caird aurait dû être offensé. Il ne l’était pas. Il y avait dans la franchise de Mireille quelque chose de si net, de si dépourvu de cruauté, que les mots les plus durs sonnaient comme des gestes de soin. Elle ne le blessait pas. Elle le prévenait.
— Et l’homme de cette nuit ? dit Caird. Volkonski.
Mireille ne cilla pas. Mais ses doigts, sur la table, se resserrèrent d’un millimètre.
— Vous l’avez rencontré.
— Dans le hall. Il nous attendait, Guivi et moi. Trois heures du matin. Il lisait Hamlet.
— Bien sûr qu’il lisait Hamlet. Volkonski ne fait rien par hasard. S’il lisait Hamlet à trois heures du matin dans le hall du Metropol, c’est qu’il voulait que vous le voyiez lire Hamlet à trois heures du matin dans le hall du Metropol. C’est un homme qui transforme chaque geste en message. C’est son génie et c’est sa maladie.
— Qui est-il ?
— Officiellement, ministère de la Culture. Officieusement — Mireille baissa la voix d’un ton, ce qui dans une cantine bruyante revenait à murmurer — KGB. Deuxième Directoire. Renseignement intérieur et contre-espionnage. L’homme chargé de surveiller les étrangers au Metropol. Et probablement — non, certainement — l’homme chargé de vous surveiller vous.
Caird sentit quelque chose de froid se déplacer le long de sa colonne vertébrale. Pas de la peur. Pas encore. Une prise de conscience. Comme quand on marche dans un champ qu’on croyait paisible et qu’on aperçoit soudain, à la limite de la vision, le panneau qui dit : mines.
— Il est dangereux ?
Mireille réfléchit. Vraiment réfléchit — pas le simulacre de réflexion des gens qui ont déjà leur réponse, mais le silence authentique de quelqu’un qui cherche le mot juste.
— Il est intelligent, dit-elle. Ce qui est pire. Un homme dangereux, on peut le fuir. Un homme intelligent, on ne peut que l’intéresser ou l’ennuyer, et dans les deux cas on perd. Si vous l’intéressez, il ne vous lâchera jamais. Si vous l’ennuyez, il vous livrera à des gens moins subtils que lui. Douglas l’intéressait. C’est pour ça que Douglas avait un peu de marge. Un peu de temps. Assez pour sentir venir le coup et partir.
Elle se leva. Remit son foulard. Ramassa son carnet de notes.
— Je vous ai dit ce que j’avais à dire. Je ne le redirai pas. Si vous avez besoin de moi — vraiment besoin — je suis à l’ambassade de France, chambre 214 au Metropol les soirs de semaine. Ne venez pas trop souvent. Ne venez pas à des heures régulières. Et ne venez jamais avec quelque chose sur vous que vous ne voudriez pas qu’on trouve.
Elle posa sa main sur son bras. Un geste bref, léger, mais d’une chaleur inattendue.
— Et Julian — soyez prudent avec Guivi. Je l’aime beaucoup. Mais Guivi survit dans ce système depuis vingt ans, et personne ne survit dans ce système depuis vingt ans sans donner quelque chose en échange. Quelque chose de soi. Quelque chose qu’on ne récupère jamais.
Elle sortit de la cantine. Caird resta assis devant son bortsch refroidi, dans la lumière crue du néon, entouré de gens qui mangeaient en silence.
Il pensa à Fenn. À un homme brillant qui avait eu peur et qui avait fui.
Il pensa à Volkonski. À un homme intelligent qui lisait Hamlet à trois heures du matin et qui transformait chaque geste en message.
Il pensa à Guivi. À un homme qui chantait comme un dieu et qui payait sa liberté à des gens qu’on ne voulait pas connaître.
Et il pensa à Mireille. À une femme qui disait la vérité dans une ville de mensonges, et qui lui avait dit : ne soyez pas Fenn. Avec la voix de quelqu’un qui avait aimé Fenn et qui ne voulait pas avoir à aimer un autre homme qui finirait de la même façon.
Le kompot avait refroidi. Il le but quand même. Il était sucré — trop sucré, cette douceur excessive des boissons soviétiques, comme si le sucre compensait tout ce qui manquait d’autre.
Puis il sortit dans le froid de mars, remonta le col de son pardessus, et marcha vers le Metropol.
Mercredi. C’était demain, mercredi.
Le Cygne. L’étang du Patriarche. Elle s’y rend le mercredi.
Il accéléra le pas. Derrière lui — mais il ne se retourna pas, parce qu’il n’avait pas encore appris à se retourner — un homme en manteau gris marchait au même rythme, à trente mètres, avec la patience d’un homme dont c’est le métier de marcher derrière les autres.
INTERLUDE VOLKONSKI III
Le rapport tenait sur une page.
Volkonski le lut debout, près de la fenêtre qu’il ne regardait jamais, en fumant la première cigarette de la journée — une Belomorkanal, ces cigarettes soviétiques au tube de carton creux qui avaient le goût de papier brûlé et de résignation, et dont il n’arrivait pas à se défaire malgré les paquets de Dunhill que le Finlandais Kettunen faisait passer en contrebande pour la moitié des diplomates de Moscou.
Sujet CAIRD. Mercredi 13 mars. 06h12 — quitte chambre 307. Emprunte escalier de service. Monte au 4e étage. 06h14 — observé dans couloir 4e étage, direction chambre 418. 06h43 — redescend escalier de service. Retour chambre 307. Durée séjour 4e étage : 29 minutes. Note : sujet portait veston à l’arrivée au 4e. Portait même veston au retour. Poche intérieure gauche : apparence modifiée (volume accru). Estimation : sujet a récupéré un objet de taille réduite. Nature inconnue.
Volkonski reposa le rapport.
Poche intérieure gauche. Volume accru.
Il sourit.
C’était un sourire qu’il réservait à de rares occasions — pas un sourire de joie, pas un sourire social, mais le sourire intérieur et presque involontaire du joueur d’échecs qui voit son adversaire déplacer une pièce exactement là où il espérait qu’elle irait. Un sourire de confirmation. Le monde fonctionnait comme il l’avait prévu. C’était à la fois satisfaisant et un peu triste, parce que Volkonski, au fond de lui, aurait préféré être surpris. Les surprises étaient rares dans son métier. Les confirmations étaient la norme. Et la norme, à la longue, avait un goût de cendre.
Donc Caird avait le carnet.
Volkonski en était presque certain. Quand Fenn avait quitté Moscou, l’équipe de nettoyage avait fouillé la chambre 418 — sommairement, il fallait le dire, parce que l’ordre était venu d’en haut et que les ordres d’en haut, à la Loubianka, étaient exécutés avec une obéissance inversement proportionnelle à leur intelligence. On avait vidé les tiroirs, vérifié le matelas, inspecté l’armoire. On n’avait pas regardé le faux plafond. Pourquoi ? Parce que personne n’avait pensé au faux plafond. Parce que les hommes qu’on envoyait fouiller les chambres d’hôtel étaient des hommes habitués à chercher sous les matelas et dans les tiroirs, et que leur imagination s’arrêtait là où s’arrêtaient les meubles.
Volkonski, lui, avait pensé au faux plafond. Dès le premier jour. Mais il n’avait rien dit.
Pourquoi ?
Il tira sur sa Belomorkanal et considéra la question avec l’honnêteté froide qu’il réservait à ses propres motivations — une honnêteté de chirurgien, scalpel en main, penchée sur le corps ouvert de ses propres intentions.
Première raison : le carnet de Fenn, entre les mains de Caird, était plus utile que le carnet de Fenn dans un coffre de la Loubianka. Dans le coffre, c’était un objet mort — des noms, des dates, des fragments. Entre les mains de Caird, c’était un appât. Un fil qu’on pouvait tirer. Si Caird suivait les indices du carnet — s’il allait aux adresses, s’il contactait les noms — alors Caird devenait un instrument. Sans le savoir. Sans le vouloir. L’instrument parfait : un homme qui croit agir librement et qui, ce faisant, dessine la carte exacte du réseau que Fenn avait construit.
C’était la raison officielle. Celle qu’il mettrait dans son rapport. Celle qui plairait au général Orlov.
Il y avait une deuxième raison. Plus trouble. Plus difficile à formuler.
Volkonski voulait voir ce que Caird allait faire.
Non pas en tant qu’officier de renseignement. En tant qu’homme. Il voulait savoir quel genre d’homme était Julian Caird — un lâche, un brave, un imbécile, un saint. Le dossier ne le disait pas. Les rapports de surveillance ne le disaient pas. Les transcriptions des micros de la chambre 307 — que Volkonski lisait chaque matin avec l’attention d’un critique littéraire, notant les soupirs, les silences, le bruit de Caird qui se levait la nuit pour aller aux toilettes, le froissement des pages d’un livre qu’il lisait avant de dormir — ne le disaient pas non plus. On pouvait surveiller un homme vingt-quatre heures sur vingt-quatre et ne rien savoir de lui. Parce que ce qui définissait un homme, ce n’était pas ce qu’il faisait quand il se savait observé. C’était ce qu’il faisait au moment du choix.
Et le choix approchait.
Caird avait le carnet. Dans le carnet — Volkonski le savait, parce qu’il avait lu les anciennes transcriptions des écoutes de Fenn, et que Fenn, malgré toute son intelligence, avait parlé dans son sommeil — dans le carnet il y avait mention d’un lieu de rendez-vous. Un café. Du côté des Étangs du Patriarche. Un endroit que les habitués appelaient le Cygne.
Mercredi.
Aujourd’hui était mercredi.
Si Caird était un fonctionnaire obéissant, il rapporterait le carnet à l’ambassade britannique. Le carnet serait mis dans un coffre. L’ambassade enverrait un câble chiffré à Londres. Londres ne répondrait pas, ou répondrait à côté. L’affaire serait classée. Caird continuerait à préparer la tournée du Royal Shakespeare Company et rentrerait à Londres dans six semaines avec le sentiment confortable d’avoir fait son devoir.
Si Caird était un homme curieux — s’il avait cette faille que son dossier ne mentionnait pas mais que Volkonski devinait, cette incapacité à laisser les portes fermées, cette compulsion de l’horloger — alors il irait au Cygne. Seul. Cet après-midi.
L’imbécile devenait intéressant.
Volkonski décrocha le téléphone.
— Ici Volkonski. L’équipe sur le sujet Caird — je veux une filature complète à partir de quatorze heures. Oui, à pied. Deux hommes, rotation toutes les vingt minutes pour éviter le repérage. Et je veux un photographe en couverture aux Étangs du Patriarche. Boulevard Malaya Bronnaya, angle Yermolaïevski. Couverture standard — touriste, promeneur, n’importe quoi qui tient debout.
Il marqua une pause.
— Et si le sujet entre dans un établissement — café, restaurant, n’importe lequel — je veux savoir avec qui il s’assoit. Chaque visage. Chaque mot si possible. Non, pas d’intervention. On regarde. On photographie. On ne touche à rien.
Il raccrocha.
On ne touche à rien.
C’était sa marque de fabrique. Les autres officiers du Directoire — les Grigoriev, les Petrov, les hommes de la vieille école, ceux qui avaient grandi dans l’ombre de Beria et qui portaient encore dans leurs méthodes la brutalité du stalinisme — ces hommes-là frappaient d’abord et comprenaient ensuite. Arrêtez-le, interrogez-le, il parlera. Ils avaient souvent raison. Les gens parlaient. Sous la pression, sous la peur, sous la douleur, les gens parlaient toujours. Mais ce qu’ils disaient sous la pression n’était pas toujours la vérité — c’était ce qu’ils croyaient que vous vouliez entendre, ce qui n’était pas du tout la même chose, et cette confusion entre l’aveu et la performance était, selon Volkonski, la source de la plupart des erreurs de renseignement de l’ère soviétique.
Volkonski préférait observer. Laisser l’animal se déplacer dans l’enclos. Noter ses habitudes, ses faiblesses, ses points d’eau. Et quand le moment venait — quand l’animal avait suffisamment révélé la carte de son territoire — seulement alors, avancer.
Il ouvrit le dossier de Fenn. Chercha la section sur les contacts identifiés. La liste était longue — trop longue pour un attaché culturel, ce qui en soi était un aveu. Mais un nom manquait. Un nom que Volkonski cherchait depuis des semaines.
Le Cygne.
Pas le café. La personne. Celle que Fenn voyait au café. Celle pour qui Fenn prenait des risques. Celle qui, selon les fragments d’écoute nocturne, avait des documents. Des documents importants. Assez importants pour que Fenn perde le sommeil, puis les nerfs, puis Moscou.
Volkonski ne connaissait pas son nom. Il savait seulement qu’elle existait — une ombre dans l’ombre de Fenn, un fantôme dont il ne possédait ni le visage ni l’identité. C’était humiliant. C’était fascinant. C’était la raison pour laquelle il n’avait pas fait arrêter Fenn quand il en avait encore le temps — parce qu’arrêter Fenn, c’était perdre le fil qui menait au Cygne, et perdre le Cygne, c’était perdre la partie.
Et maintenant, Caird tenait ce fil.
Volkonski écrasa sa cigarette. Enfila son manteau. Passa devant le miroir du vestiaire et s’arrêta une seconde — un réflexe, pas de la vanité, plutôt cette habitude de vérifier que le masque était en place, que le visage qu’il offrait au monde était bien celui qu’il avait choisi de porter ce jour-là. Un visage mince, rasé de près, les tempes grisonnantes. Des yeux gris. Un homme de quarante-six ans qui en paraissait cinquante ou trente-huit selon la lumière. Un homme dont le propre père n’aurait peut-être pas reconnu le fils — et c’était voulu, c’était le résultat de décennies de travail sur soi, cette capacité à être personne en particulier, à passer dans une pièce sans laisser de trace, à être oublié avant d’être parti.
Sauf par les gens qui comptaient. Ceux-là ne l’oubliaient pas.
Il sortit de la Loubianka par la porte latérale. Fourkassovski pereoulok. Le crachin de mars avait cessé. Le ciel était bas, gris, uniforme — un plafond de nuages si dense qu’il semblait posé sur les toits, comme un couvercle sur une marmite. La ville cuisait en dessous. Lentement. En silence.
Volkonski marcha vers le métro.
Il avait trois heures à attendre. Trois heures avant que Caird ne fasse son choix — rester au Metropol ou aller au Cygne. Obéir ou comprendre. Être le manche du couteau ou devenir, malgré lui, contre lui, la lame.
En attendant, Volkonski ferait ce qu’il faisait toujours quand il attendait. Il lirait. Il avait dans la poche de son manteau un livre — pas Hamlet cette fois, il avait laissé Hamlet au Metropol exprès, comme un message, comme un clin d’œil, comme un caillou blanc sur un chemin de forêt — non, cette fois c’était autre chose. Un recueil de poèmes d’Anna Akhmatova. Édition clandestine, tapée à la machine, reliée à la main. Requiem. Le poème sur les femmes qui attendaient devant les prisons de Leningrad, dans le froid, pendant la Terreur, pour avoir des nouvelles de leurs maris, de leurs fils, de leurs frères qui ne reviendraient pas.
Sa mère avait été l’une de ces femmes.
Il ouvrit le livre dans le métro. Lut. Et pendant qu’il lisait, une partie de son cerveau — la partie qui ne dormait jamais, la partie qui calculait, anticipait, combinait — pensait à Julian Caird qui, à cet instant précis, dans sa chambre du Metropol, était probablement en train de relire le carnet de Fenn et de se demander s’il avait le courage de sortir.
Va au Cygne, pensa Volkonski. Va au Cygne, Anglais. Montre-moi que tu n’es pas seulement un manche en bois. Montre-moi que sous cette surface ordinaire il y a quelque chose — de la curiosité, du courage, de la bêtise, n’importe quoi qui ait du relief.
Montre-moi quelque chose que je puisse respecter.
Ou que je puisse utiliser.
Ou les deux.
CHAPITRE 6 — LE CYGNE
Il faillit ne pas y aller.
Trois fois, au cours de la matinée, il prit la décision de ne pas y aller. La première fois devant le miroir de la salle de bains, en se rasant, quand la lame glissa et entailla le menton — une coupure minuscule, un filet de sang rouge vif sur la mousse blanche, et cette pensée soudaine : si tu ne peux même pas te raser sans te blesser, qu’est-ce qui te fait croire que tu peux jouer à l’espion dans une ville où les vrais espions finissent dans des cellules sans fenêtre ? La deuxième fois au petit déjeuner, sous la verrière, en regardant les serveurs poser les tasses de thé avec leurs gestes d’automates bienveillants — la normalité de la scène, le réconfort du rituel, et cette voix intérieure qui disait : reste ici, mange tes œufs, lis ton journal, sois l’homme que tu es censé être. La troisième fois dans le hall, devant la porte tambour, quand un courant d’air glacé s’engouffra par le sas et lui mordit le visage comme un avertissement — le froid de Moscou qui disait : dehors c’est moi, et moi je ne pardonne rien.
Trois fois il décida de ne pas y aller.
Et puis il y alla.
Parce que c’est ainsi que Julian Caird fonctionnait. La prudence venait d’abord — raisonnable, argumentée, irréfutable. Puis la curiosité venait après, silencieuse, têtue, et la curiosité gagnait toujours. Non pas parce qu’elle était plus forte que la prudence. Mais parce que la prudence finissait par s’ennuyer d’elle-même, et que la curiosité, elle, ne s’ennuyait jamais.
Il sortit du Metropol à quinze heures.
Le ciel s’était un peu levé. Pas dégagé — Moscou en mars ne se dégageait pas vraiment, elle ne faisait que desserrer légèrement sa poigne de gris — mais un gris plus clair, presque lumineux, un gris qui laissait deviner, très loin au-dessus des nuages, l’existence théorique du soleil. Caird remonta la rue Petrovka vers le nord, les mains dans les poches, le col relevé, marchant à un rythme qu’il voulait naturel — celui d’un homme qui se promène, qui n’a nulle part où aller, qui regarde les vitrines sans les voir.
Il ne se retourna pas.
C’était un effort considérable. Chaque muscle de son cou voulait pivoter, chaque instinct lui criait : regarde derrière toi, vérifie, assure-toi que personne ne suit. Mais Mireille avait dit quelque chose la veille — non, pas la veille, quelques jours plus tôt, au dîner, en passant, entre deux gorgées de vodka : le premier réflexe d’un amateur, c’est de se retourner. Le premier réflexe d’un professionnel, c’est de ne jamais se retourner, parce que se retourner, c’est dire à celui qui vous suit : je sais que tu es là. Et savoir que l’autre sait, c’est perdre le seul avantage qu’on ait.
Caird n’était ni un amateur ni un professionnel. Il était un homme qui marchait dans une ville étrangère avec un carnet volé dans la poche et une adresse en tête, et qui essayait de ne pas se retourner.
Il traversa le boulevard Tverskoï.
Moscou, à cette heure de l’après-midi, avait une beauté fatigante. Les trottoirs étaient larges — démesurément larges, comme si la ville avait été conçue pour des foules qui ne venaient jamais. Des babouchkas emmitouflées marchaient par deux ou trois, solides, carrées, indestructibles, avec ces visages de pomme cuite que prennent les femmes russes après soixante ans de climat et de régime soviétique. Des étudiants fumaient devant l’entrée d’un institut. Un milicien en uniforme gris soufflait dans ses mains à un carrefour, avec la mine découragée d’un homme qui réalise que diriger la circulation dans une ville où personne ne respecte la circulation est une activité aussi utile que vider l’océan avec une cuillère.
Et les arbres. Les tilleuls du boulevard, nus, noirs, leurs branches dressées vers le ciel comme des bras de suppliants. Des arbres d’hiver — sans feuilles, sans promesse, sans grâce. Et pourtant beaux. Beaux de cette beauté russe qui ne cherche pas à plaire mais qui s’impose par la seule force de son endurance. Ces arbres avaient survécu à tout. Aux tempêtes, aux guerres, aux projets d’urbanisme staliniens qui avaient rasé des quartiers entiers pour tracer des avenues triomphales. Ils étaient encore là. Ils attendaient le printemps avec la patience des choses qui savent que le printemps finit toujours par venir.
Caird tourna dans Malaya Bronnaya.
La rue était plus étroite, plus intime. Des immeubles de quatre ou cinq étages, façades pastel délavées par les hivers — ocre, crème, un vert d’eau éteint. Des cours intérieures entrevues par des portes cochères entrouvertes. Et au bout de la rue, entre les bâtiments, un éclat d’eau grise — les Étangs du Patriarche.
Il ralentit.
Les Étangs du Patriarche. L’endroit le plus littéraire de Moscou — celui où Boulgakov avait ouvert Le Maître et Marguerite, où le diable en personne s’était assis sur un banc par une chaude soirée de mai pour annoncer à deux écrivains soviétiques que l’un d’eux mourrait avant la fin de la journée. Caird avait lu le roman à Oxford — en anglais, dans une traduction clandestine qui circulait dans les cercles de slavisants — et il se souvenait de cette ouverture avec la précision des choses qui vous marquent à vingt ans. Le diable sur un banc. La chaleur. Les tilleuls en fleur. Et cette phrase : ne parlez jamais à des inconnus.
Aujourd’hui, pas de diable. Pas de tilleuls en fleur. Juste un étang gelé — ou presque gelé, la glace commençait à se fissurer par endroits, laissant apparaître des veines d’eau noire — entouré de bancs vides et de réverbères éteints. Quelques promeneurs. Un vieil homme qui nourrissait des pigeons avec des miettes de pain noir. Deux enfants qui glissaient sur une plaque de glace avec des cris aigus.
Et sur le trottoir d’en face, un café.
Pas d’enseigne. Pas de nom visible. Une vitrine embuée derrière laquelle on devinait des formes — des tables, des silhouettes, la lueur orangée d’un éclairage intérieur. La porte était une porte ordinaire, en bois peint, avec une poignée de métal terni. Rien qui indique un café. Rien qui invite à entrer. Mais Caird savait — parce que Kostia le lui avait dit, trois mots glissés au bar la veille au soir, entre deux verres, avec un naturel si parfait qu’il avait presque oublié que c’était une information et non une conversation : l’étang du Patriarche, en face du banc de Boulgakov, la porte sans enseigne.
Kostia. Le barman qui fredonnait du Brubeck en essuyant des verres. Celui dont Caird n’avait jamais demandé pourquoi il savait ce genre de choses. Celui à qui il avait posé la question — vous connaissez un endroit appelé le Cygne ? — sans réfléchir, sur une impulsion, parce que la vodka et la confiance sont des cousines germaines, et que Caird avait bu assez de l’une pour accorder trop de l’autre.
Il poussa la porte.
L’intérieur était petit. Dix tables peut-être, rondes, couvertes de nappes à carreaux qui avaient été blanches et rouges dans une vie antérieure et qui étaient maintenant d’un rose grisâtre uniforme. L’éclairage venait de lampes murales à abat-jour de tissu qui donnaient à l’air une teinte de thé. Ça sentait le café — du vrai café, pas le substitut de chicorée qu’on servait dans les cantines soviétiques, mais du café turc, épais, noir, préparé dans un cezve de cuivre dont Caird entendait le grésillement derrière le comptoir. Et ça sentait autre chose — la cigarette, la laine mouillée, et cette odeur indéfinissable des lieux où les gens viennent pour ne pas être vus.
La salle était à moitié pleine. Des couples silencieux. Un homme seul qui lisait un journal. Deux femmes d’un certain âge qui parlaient à voix basse en remuant leurs cuillères dans des tasses vides. Personne ne leva les yeux quand Caird entra. C’était le genre d’endroit où ne pas regarder les nouveaux arrivants était une forme de politesse — ou de survie.
Il choisit une table au fond, dos au mur. Commanda un café. Attendit.
Le café arriva — dans une petite tasse de porcelaine blanche, sans anse, brûlant, avec un fond de marc épais comme de la boue. Il en but une gorgée. C’était fort, amer, avec un arrière-goût de cardamome qui lui rappela Le Caire — une autre vie, un autre poste, un autre lui-même. Il pensa à Helen. À la dernière lettre qu’il lui avait envoyée — trois paragraphes polis, informatifs, vides. Le temps à Moscou est froid. L’hôtel est confortable. Le travail avance. Pas un mot vrai. Pas un mot qui ressemble à ce qu’il vivait réellement. Comment aurait-il pu ? Chère Helen, j’ai trouvé le carnet d’un espion dans un faux plafond et je suis assis dans un café clandestin en attendant une femme dont je ne connais pas le nom. Porte-toi bien. Embrasse Thomas.
Un quart d’heure passa. Vingt minutes. La porte s’ouvrait et se refermait — des gens entraient, commandaient, s’asseyaient, repartaient. Personne ne s’approchait de sa table. Caird commença à se sentir ridicule. Un Anglais seul dans un café moscovite, attendant quelque chose qui ne viendrait peut-être pas, qui n’avait peut-être jamais existé, qui n’était peut-être que le fantasme d’un homme — Fenn — qui avait perdu la raison avant de perdre Moscou.
Et puis.
Il ne la vit pas entrer. C’est-à-dire — elle devait être entrée, elle avait dû pousser la porte comme tous les autres, mais Caird ne l’avait pas remarquée, et ce n’est que lorsqu’il leva les yeux de sa tasse qu’il la vit, assise à la table voisine, comme si elle avait toujours été là, comme si elle faisait partie du mobilier, comme si le café lui-même l’avait sécrétée.
Une femme d’une quarantaine d’années. Peut-être moins — il était difficile de dire, les femmes russes vieillissaient autrement, le froid et les épreuves creusaient les visages plus tôt mais d’une façon qui n’était pas de la vieillesse, plutôt une densité, une concentration des traits. Cheveux bruns tirés en arrière, sans ornement. Un visage osseux, des pommettes hautes, un front large. Pas de maquillage. Des yeux — et c’est là que Caird sentit quelque chose basculer en lui, un poids qui se déplace, un équilibre qui se rompt — des yeux d’un vert très sombre, presque noir, des yeux d’une intelligence si nue, si peu protégée, qu’ils en devenaient douloureux à soutenir. C’étaient les yeux de quelqu’un qui avait cessé depuis longtemps de se cacher derrière son regard.
Elle portait un manteau gris, strict, et tenait entre ses mains une tasse de café identique à celle de Caird.
Ils se regardèrent.
Le silence entre eux n’était pas un silence vide — c’était un silence plein, tendu, un silence de reconnaissance. Comme si chacun savait qui était l’autre sans avoir besoin de le vérifier. Comme si le café, la table, l’heure, le mercredi, la mention du Cygne dans le carnet de Fenn — tout cela avait convergé vers ce moment avec la précision d’un mécanisme d’horlogerie.
— Vous n’êtes pas Douglas, dit-elle.
Sa voix était grave, posée, avec un accent anglais qui était bon sans être parfait — un anglais appris dans les livres plutôt que dans la vie, un anglais de scientifique, précis, fonctionnel, dépourvu d’élégance inutile.
— Non, dit Caird. Je suis —
— Ne me dites pas votre nom.
Il se tut.
— Je sais qui vous êtes. Le remplaçant. Douglas m’avait dit que quelqu’un viendrait. Il ne savait pas qui. Il espérait que ce serait quelqu’un de bien.
Elle but une gorgée de café. Ses mains étaient parfaitement immobiles — pas la fausse immobilité de quelqu’un qui se contrôle, mais l’immobilité naturelle de quelqu’un qui a appris à économiser chaque geste, chaque calorie, chaque mouvement superflu. Une immobilité de survivante.
— Vous avez trouvé le carnet, dit-elle. Ce n’était pas une question.
— Oui.
— Et vous êtes venu ici. Un mercredi.
— Oui.
Elle le regarda longuement. Ses yeux verts parcouraient son visage avec une attention clinique — le front, les yeux, la bouche, le menton coupé par le rasoir ce matin, les épaules, les mains. Elle le lisait. Comme on lit un texte. Comme on lit une radiographie.
— Vous n’êtes pas un espion, dit-elle.
— Non.
— Vous ne savez pas ce que vous faites ici.
— Pas entièrement, non.
Un silence. Puis quelque chose de tout à fait inattendu — l’ombre d’un sourire. Pas un sourire joyeux. Un sourire de reconnaissance. Comme si l’honnêteté de Caird — cette honnêteté que tout le monde à Moscou identifiait comme sa qualité et son danger — était exactement ce qu’elle espérait trouver.
— Bien, dit-elle. Un espion m’aurait menti. Vous ne mentez pas. C’est soit très courageux, soit très imprudent. Probablement les deux.
Elle posa sa tasse.
— Je ne vous dirai pas mon nom. Ce que je vais vous dire, je le dirai une seule fois. Écoutez, ne prenez pas de notes, ne répétez rien dans votre chambre d’hôtel — vos murs ont des oreilles et votre chambre est une cage de verre. Comprenez-vous ?
— Oui.
— Je suis scientifique. Je travaille dans un institut de recherche dont vous n’avez pas besoin de connaître le nom. Les travaux que nous y faisons sont — elle chercha le mot — sensibles. Ils concernent des choses que votre gouvernement voudrait savoir. Et que mon gouvernement ne veut pas que votre gouvernement sache. C’est la situation dans sa forme la plus simple.
Caird écoutait. Il sentait le sang battre à ses tempes — pas de peur, pas encore, mais d’une concentration si intense qu’elle ressemblait à de la fièvre. Chaque mot de cette femme se gravait en lui avec la netteté d’une inscription sur du métal.
— Douglas m’a aidée. Pendant huit mois. Il a transmis des documents — petits, discrets, en plusieurs fois. Mais il reste le plus important. Le dernier lot. Celui que je n’ai pas pu lui donner avant son départ.
Elle se tut. Regarda la salle. Personne ne les observait — ou si quelqu’un les observait, il le faisait avec une compétence qui dépassait ce que l’œil nu pouvait détecter.
— Vous avez quelque chose qui m’appartient, dit-elle.
Caird comprit. Le carnet. Elle parlait du carnet — non, pas du carnet lui-même, mais de ce que le carnet représentait. Le lien. Le canal. La main tendue entre son monde et l’autre.
— Je ne sais pas si je peux vous aider, dit Caird.
C’était la vérité. Pure, nue, sans ornement. Il ne savait pas. Il ne savait rien — ni les protocoles, ni les méthodes, ni les dangers réels. Il était un attaché culturel avec un carnet volé et une tendance à faire confiance trop vite, et cette femme lui demandait quelque chose qui pouvait la tuer, le tuer, ou les tuer tous les deux.
— Je ne vous demande pas de savoir, dit-elle. Je vous demande de vouloir. Le savoir viendra après. Ou ne viendra pas. Mais le vouloir, c’est maintenant.
Le café avait refroidi. Le marc au fond de la tasse dessinait des formes — les Russes lisaient l’avenir dans le marc de café, Caird le savait, c’était une superstition ancienne, une de ces pratiques que le matérialisme soviétique n’avait jamais réussi à éradiquer parce qu’on ne peut pas éradiquer le besoin de savoir ce qui va arriver.
— Il y a un moyen, dit-elle. La tournée de théâtre. Les malles de costumes. Douglas avait tout prévu — les documents pouvaient être dissimulés dans les doubles fonds des malles, transportés jusqu’à l’ambassade britannique sous couvert de matériel scénique. C’est propre. C’est simple. C’est la seule fenêtre.
La fenêtre qui se ferme. La phrase du carnet de Fenn. Caird comprit soudain ce qu’elle signifiait — pas une métaphore, pas une expression vague, mais un calendrier. La tournée du Royal Shakespeare Company avait une date. Quand les malles repartiraient, la fenêtre se fermerait. Et cette femme resterait de ce côté-là du mur, avec ses documents, avec son secret, avec sa vie en sursis.
— Quand ? dit Caird.
— Les malles arrivent dans deux semaines. Elles repartiront trois semaines après la dernière représentation. C’est tout le temps que nous avons.
Elle se leva. Boutonna son manteau. Ses gestes étaient d’une économie absolue — pas un mouvement inutile, pas un regard superflu. Une femme habituée à ne rien gaspiller. Ni le temps, ni les mots, ni l’espoir.
— Mercredi prochain. Même heure. Même endroit. Si vous venez, je comprendrai que vous acceptez. Si vous ne venez pas, je comprendrai aussi.
Elle fit un pas vers la porte. Puis s’arrêta. Se retourna à demi.
— Douglas disait que les Anglais sont des sentimentaux. Il disait que c’était leur faiblesse. Moi, je crois que c’est leur force. Un homme froid ne risquerait rien pour une inconnue. Un sentimental, peut-être.
Elle sortit. La porte se referma derrière elle sans bruit. L’air froid de mars s’engouffra un instant dans le café, puis la chaleur reprit ses droits, et c’était comme si personne n’était venu, comme si la table voisine avait toujours été vide, comme si les quinze dernières minutes n’avaient pas eu lieu.
Caird resta assis.
Il regardait sa tasse vide. Le marc dessinait des formes qu’il ne savait pas lire. Il pensa à des choses — à Helen, à Thomas, à la maison de Kensington, au jardin où son fils jouait le samedi matin, aux horloges qu’il démontait enfant et qu’il ne savait pas toujours remonter. Il pensa à Fenn, qui était venu ici avant lui, qui avait bu le même café, qui avait regardé les mêmes yeux verts, et qui avait dit oui. Et puis il pensa à cette phrase — un sentimental, peut-être — et il sut, avec une certitude qui ne ressemblait à rien de ce qu’il avait jamais éprouvé, que mercredi prochain il serait là.
Il se leva. Paya. Sortit.
Le froid le frappa. L’étang du Patriarche brillait d’un gris de métal sous le ciel bas. Les enfants avaient disparu. Le vieil homme aux pigeons aussi. Il ne restait que les bancs vides, la glace qui craquait, et le souvenir de Boulgakov — le diable assis sur un banc, un soir de mai, dans une autre époque, qui disait à deux hommes : ne parlez jamais à des inconnus.
Caird venait de parler à une inconnue.
Il remonta Malaya Bronnaya vers le sud, les mains dans les poches, le cœur battant un rythme nouveau — pas de la peur, pas du courage, quelque chose entre les deux, quelque chose qui n’avait pas de nom en anglais mais qui en russe, peut-être, se disait d’un seul mot.
Derrière lui, à trente mètres, un homme en manteau gris le suivait toujours.
Et quelque part dans Moscou, dans un wagon de métro, Sergueï Volkonski tournait les pages d’Akhmatova et attendait le rapport qui lui dirait si l’Anglais avait choisi d’être un manche ou une lame.
CHAPITRE 7 — EVTOUCHENKO
Le poète arriva un samedi soir, et le Metropol changea de température.
Caird le sentit avant de le voir — une vibration dans l’air du restaurant, un frémissement collectif, ce phénomène étrange qui se produit quand une célébrité entre dans une pièce et que chaque personne présente, sans se retourner, sans lever les yeux, sait. Les serveurs se redressèrent d’un centimètre. Le maître d’hôtel surgit de nulle part avec la vélocité d’un homme qui a passé sa vie à surgir de nulle part au bon moment. Même les lustres semblèrent briller un peu plus fort, comme si le cristal lui-même voulait être à la hauteur.
Evgueni Evtouchenko traversa le restaurant du Metropol comme on traverse une scène — c’est-à-dire en sachant exactement où se trouvent les projecteurs.
Grand. Très grand. Un mètre quatre-vingt-dix au moins, mince, le port de tête d’un danseur ou d’un prince en exil. Des cheveux blonds cendrés rejetés en arrière avec une négligence étudiée. Un visage taillé à la serpe — pommettes saillantes, mâchoire longue, des yeux clairs qui balayaient la salle avec une rapidité de radar. Il portait un costume gris perle, une chemise ouverte au col — pas de cravate, jamais de cravate, la cravate était un accessoire bourgeois et Evtouchenko était un poète du peuple, ce qui signifiait en pratique qu’il s’habillait mieux que la plupart des bourgeois — et des chaussures qui n’étaient certainement pas soviétiques.
Derrière lui, comme des planètes autour d’un soleil, cinq ou six personnes — des hommes, des femmes, un mélange de visages russes et étrangers, le genre de cortège que seuls les très célèbres et les très puissants traînent derrière eux sans avoir l’air de s’en apercevoir.
Guivi se leva de table comme un ressort.
— Jevgueni !
Le cri traversa le restaurant. Des têtes se tournèrent. Evtouchenko pivota, vit Guivi, et son visage s’éclaira d’un sourire immense — un sourire de reconnaissance, de connivence, le sourire de deux hommes qui savent qu’ils sont les plus flamboyants de la salle et qui en tirent une joie enfantine.
— Guivi Zourabovitch ! Vieille canaille géorgienne !
Ils s’embrassèrent au milieu du restaurant avec une ferveur qui fit vaciller une table. Guivi avait les larmes aux yeux — de vraies larmes ou des larmes de comédien, avec Guivi on ne savait jamais, les deux étaient également sincères. Evtouchenko riait — un rire de gorge, sonore, le rire d’un homme qui sait que son rire est beau et qui le donne généreusement.
— Venez, venez, dit Guivi en l’entraînant vers leur table. Il y a un Anglais. Un vrai. Avec du tweed et de la politesse. Vous allez l’adorer.
Caird se leva. Mireille, à côté de lui, ne se leva pas — elle regardait la scène avec un demi-sourire qui disait : je connais ce numéro, je l’ai vu cent fois, et il me fascine encore. Kettunen, à l’autre bout de la table, avait posé son verre et observait avec cette attention tranquille qui ne le quittait jamais — comme un homme qui prend des notes mentales sur tout ce qui passe à portée.
— Julian Caird, dit Guivi. Attaché culturel britannique. Il prépare la venue de Shakespeare à Moscou. Julian, voici Evgueni Alexandrovitch Evtouchenko. Le plus grand poète vivant de Russie. Ne le contredisez pas sur ce point, il pourrait devenir violent.
— Le plus grand poète vivant du monde, corrigea Evtouchenko en serrant la main de Caird avec une poigne surprenante. Mais je suis modeste. Je n’insiste pas.
Il s’assit. Ou plutôt, il s’installa — il y avait chez cet homme une façon d’occuper l’espace qui transformait chaque chaise en trône, chaque table en estrade. Son cortège se dispersa aux tables voisines avec l’aisance de gens habitués à orbiter. Un serveur apporta du champagne — du champagne soviétique, bien sûr, mais servi avec une déférence qui le transformait presque en dom-pérignon.
— Shakespeare ! dit Evtouchenko en levant son verre. Hamlet à Moscou ! C’est magnifique. Savez-vous que Pasternak a traduit Hamlet ? La meilleure traduction de Hamlet jamais faite. Meilleure que l’original, disent certains. Les Anglais ne le savent pas, mais Shakespeare sonne mieux en russe. Il a toujours été un peu russe, Shakespeare. Ce sens du tragique. Cette folie. Ce besoin de tout dire même quand tout dire vous conduit à la mort.
Il parlait comme il respirait — sans effort, sans pause, chaque phrase enchaînée à la suivante par un fil invisible, une logique intérieure qui sautait d’une idée à l’autre avec l’agilité d’un chat sur les toits. C’était étourdissant. C’était magnétique. C’était épuisant.
Mireille l’observait avec une fascination tempérée de prudence.
— Evgueni Alexandrovitch, dit-elle. Comment se fait-il qu’un homme qui dit tout ce qu’il pense soit encore en vie dans ce pays ?
Evtouchenko se tourna vers elle. Ses yeux clairs se posèrent sur son visage avec une attention soudaine — l’attention du joueur qui reconnaît un adversaire digne.
— Parce que je suis utile, dit-il. C’est la seule raison pour laquelle quiconque reste en vie dans ce pays. Staline gardait en vie les poètes qu’il aimait. Khrouchtchev garde en vie les poètes qui le divertissent. Et moi, je suis très divertissant. C’est ma forme de survie. D’autres survivent en se taisant. Moi, je survis en parlant si fort que le silence des autres passe inaperçu.
Il dit cela avec un sourire — mais sous le sourire, une dureté. Un tranchant. La conscience exacte de ce qu’il disait et de ce que ça coûtait de le dire.
— Vous avez lu Babi Yar ? demanda Caird.
Il ne savait pas pourquoi il avait dit cela. Le poème lui était revenu d’un coup — Babi Yar, le poème qu’Evtouchenko avait publié deux ans plus tôt, sur le massacre de trente-trois mille Juifs par les nazis à Kiev, dans un ravin, en 1941. Un poème que personne en URSS n’avait osé écrire parce que l’antisémitisme soviétique préférait enterrer les morts juifs une seconde fois sous le silence. Evtouchenko l’avait écrit. Evtouchenko l’avait lu devant des dizaines de milliers de personnes. Et Evtouchenko était encore là, assis au Metropol, buvant du champagne.
Le visage du poète changea. Le sourire disparut. Ce qui resta était plus nu, plus vrai — un visage d’homme qui se souvient de quelque chose qui lui a coûté.
— Vous l’avez lu, dit-il. En anglais, j’imagine.
— Oui.
— En anglais, c’est un poème. En russe, c’est un cri. La traduction ne rend pas le cri. Aucune traduction ne rend le cri. C’est le problème des langues — elles transportent les mots mais pas le sang.
Il se tut un instant. Autour de la table, le silence s’était étendu — même Guivi ne parlait pas, ce qui était un événement météorologique.
— Savez-vous ce qui s’est passé après Babi Yar ? dit Evtouchenko. Chostakovitch m’a appelé. Chostakovitch — Dmitri Dmitrievitch en personne. Il m’a dit : votre poème, je veux le mettre en musique. Il en a fait le premier mouvement de sa Treizième Symphonie. Et la Treizième a été jouée ici, à Moscou, une seule fois, devant un public glacé de terreur et d’émotion. On m’a dit ensuite que Khrouchtchev était furieux. On m’a dit que j’étais fini. On m’a dit beaucoup de choses. Et pourtant — il ouvrit les bras dans un geste théâtral — me voici. Buvant du champagne au Metropol. La Russie ne tue pas ses poètes. Elle les fait souffrir, ce qui est pire. Mais elle ne les tue pas. Pas toujours.
Guivi leva son verre.
— Pas toujours, répéta-t-il d’une voix sourde. Pas toujours.
Et le toast qu’il porta — silencieux, sans mots, juste le verre levé et le regard perdu — était pour ceux que la Russie avait tués. Mandelstam. Babel. Meyerhold. Les autres. Tous les autres.
Le dîner reprit. Le champagne coula. Evtouchenko racontait des histoires — son voyage à Cuba, où il avait rencontré Castro et bu du rhum jusqu’à l’aube. Sa tournée en Amérique, où des étudiants l’avaient porté en triomphe et où le FBI l’avait suivi pendant trois semaines. Son amitié avec Neruda, avec Fellini, avec des gens dont les noms tombaient de ses lèvres comme des pièces d’or d’une bourse percée. Il était éblouissant. Il était insupportable. Il était les deux à la fois, et c’était précisément ce qui rendait impossible de détourner le regard.
À un moment — entre la deuxième et la troisième bouteille, dans cet espace flottant où l’alcool dissout les prudences — Evtouchenko se tourna vers Caird et le regarda. Vraiment. Pas le regard de surface, le regard social, le regard du poète-vedette qui distribue son attention comme des autographes. Un regard profond, fouilleur, un regard qui cherchait quelque chose.
— Hamlet, dit-il.
— Pardon ?
— Vous. Vous êtes Hamlet. Je le vois. Cet air d’homme qui sait qu’il doit agir et qui ne sait pas comment. Cet air d’homme coincé entre ce qu’il veut faire et ce qu’on attend de lui. Hamlet est l’homme le plus moderne de la littérature — pas parce qu’il hésite, mais parce qu’il sait que chaque choix est une perte. Choisir A, c’est perdre B. Choisir d’agir, c’est perdre l’innocence. Choisir de ne pas agir, c’est perdre l’honneur. Hamlet est coincé — et vous, Julian, vous avez l’air coincé.
Il dit cela en souriant. Légèrement. Comme une plaisanterie. Mais ses yeux ne souriaient pas.
Caird sentit un froid qui n’avait rien à voir avec mars.
— Je ne suis pas Hamlet, dit-il.
— Non ? Tant mieux. Hamlet finit mal. Tout le monde finit mal, dans Hamlet. C’est une pièce où les vivants envient les morts — ce qui, maintenant que j’y pense, est une excellente description de Moscou.
Guivi éclata de rire. Mireille alluma une cigarette. Kettunen souriait — toujours le même sourire, régulier, inaltérable, le sourire d’un homme qui enregistre tout et ne laisse rien filtrer.
Plus tard, Evtouchenko récita un poème.
Pas Babi Yar. Quelque chose de plus intime, de plus récent — un poème qu’il n’avait pas encore publié, dit-il, un poème sur Moscou la nuit, sur les fenêtres éclairées et les vies derrière les fenêtres, sur la solitude d’une ville de huit millions d’habitants dont chacun porte un secret. Il récita debout, sans notes, les yeux mi-clos, et sa voix — cette voix de baryton clair, cette voix qui avait rempli des stades — se fit douce, presque murmurante, et le restaurant du Metropol se tut, chaque table, chaque serveur, chaque bruit de vaisselle, tout se tut, et il n’y eut plus que cette voix et ces mots russes que Caird ne comprenait pas mais dont il sentait le poids, la beauté, la douleur, comme on sent la chaleur d’un feu à travers un mur.
Quand il eut fini, personne n’applaudit. Comme dans le sous-sol de l’Arbat. Les Russes n’applaudissaient pas les poèmes qui comptaient. Ils hochaient la tête. Ils baissaient les yeux. Ils buvaient.
Evtouchenko se rassit. Vida son verre. Et dit, à mi-voix, penché vers Caird :
— On m’a dit que vous aviez remplacé un homme qui s’appelait Fenn.
Caird ne bougea pas. Chaque muscle de son corps se figea, mais il ne bougea pas — un réflexe qu’il ne se connaissait pas, un réflexe que Moscou était en train de lui enseigner.
— On me dit beaucoup de choses, continua Evtouchenko. Je suis poète, et les poètes à Moscou sont comme les bars à New York — tout le monde vient y déposer ses secrets. Je ne sais pas qui vous êtes, Julian. Je ne veux pas le savoir. Mais je vais vous dire une chose que personne ne vous dira, parce que les gens ici ont peur de le dire et que moi, la peur, je la connais trop bien pour la respecter encore.
Il se rapprocha. Son haleine sentait le champagne et le tabac.
— Il y a des gens dans cette ville qui jouent aux échecs avec des pièces humaines. Les Russes le font. Les Anglais le font. Les Américains le font. Et les pièces humaines ne savent jamais qu’elles sont des pièces. Elles croient qu’elles jouent. Mais elles sont jouées. Fenn l’a compris trop tard. Ne le comprenez pas trop tard.
Il se redressa. Le sourire revint — éclatant, public, le sourire du poète-vedette.
— Mais ce soir, on boit ! À Shakespeare ! À Hamlet ! Au Metropol ! Et à ce magnifique champagne soviétique qui, je le dis avec tout mon patriotisme, a le goût de vinaigre tiède !
Guivi hurla de rire. Les tables voisines applaudirent. Quelqu’un commanda une autre bouteille. La soirée reprit son cours — bruyante, vivante, dorée sous les lustres.
Mais Caird n’entendait plus rien.
Il entendait seulement la voix d’Evtouchenko, comme un écho sous la verrière : les pièces humaines ne savent jamais qu’elles sont des pièces.
Mireille, en face de lui, le regardait. Elle avait entendu, elle aussi. Ses yeux disaient : je t’avais prévenu. Et autre chose que ses yeux disaient, quelque chose de plus doux, de plus inquiet : fais attention, Julian. S’il te plaît, fais attention.
Il hocha la tête. Un geste minuscule. Elle détourna le regard.
Le dîner s’acheva tard. Evtouchenko partit comme il était venu — en comète, traînant son cortège, laissant derrière lui un sillage de bruit, d’énergie et de mots. Le restaurant se vida. Les serveurs débarrassaient en silence. La verrière au-dessus était noire, aveugle, un ciel de verre qui ne réfléchissait que les dernières lumières des lustres qu’on éteignait un par un.
Caird monta seul. L’ascenseur de fer forgé grinça. Au troisième, Zinaïda n’était pas là — sa remplaçante de nuit, la femme au regard vitreux, lui tendit sa clef sans un mot.
Il entra dans la 307. S’assit sur le lit. Sortit le carnet de Fenn — il le gardait maintenant dans la doublure de son manteau, un trou qu’il avait pratiqué lui-même avec des ciseaux empruntés au concierge, une cachette d’amateur qui ne tromperait personne mais qui le rassurait comme un talisman.
Il l’ouvrit à la dernière page. Relut les mots de Fenn.
J’espère que ce sera quelqu’un d’assez naïf pour ne pas avoir peur et d’assez malin pour avoir peur au bon moment.
Caird ferma le carnet. Éteignit la lampe. S’allongea dans le noir.
Il avait peur.
C’était le bon moment.
INTERLUDE VOLKONSKI IV
L’appartement sentait le whisky et le regret.
Volkonski monta les quatre étages à pied — l’ascenseur était en panne, comme il l’était toujours dans cet immeuble de la rue Petchatnikov, un immeuble de bonne facture construit dans les années trente pour les cadres du Parti, mais qui avait glissé depuis vers cette zone grise du parc immobilier moscovite où les choses fonctionnaient à peu près, c’est-à-dire pas vraiment. Les marches étaient propres. Les murs avaient besoin de peinture. Sur chaque palier, une ampoule — une sur deux fonctionnait. Volkonski compta les étages par les ampoules : obscurité, lumière, obscurité, lumière. C’était presque symbolique.
Il frappa.
Un long silence. Puis des pas — lents, irréguliers, les pas d’un homme qui n’est pas tout à fait sûr de vouloir ouvrir.
La porte s’entrebâilla.
— Ah. C’est vous.
Kim Philby avait les yeux rouges.
Pas les yeux rouges de quelqu’un qui a pleuré — les yeux rouges de quelqu’un qui boit depuis le milieu de l’après-midi et qui a cessé de compter les verres quelque part entre le cinquième et le huitième. Il portait un cardigan de laine grise sur une chemise froissée, un pantalon de flanelle dont le pli avait depuis longtemps abdiqué, et des pantoufles qui avaient été écossaises dans une autre vie. Ses cheveux — autrefois blonds, élégants, coiffés avec ce soin nonchalant qui était la signature du gentleman anglais — étaient maintenant gris, en désordre, et collés sur les tempes par une transpiration que le chauffage excessif de l’appartement rendait permanente.
— Entrez, dit-il. Si vous devez entrer.
L’appartement était celui d’un homme qui vit seul et qui a cessé de s’en soucier. Deux pièces et une cuisine. Des livres partout — sur les étagères, sur le sol, empilés sur les chaises, entassés sous la table. Des livres anglais pour la plupart, des Penguin orange aux dos cassés, des éditions de poche achetées Dieu sait où et Dieu sait quand. Et parmi les livres, les bouteilles. Du whisky — du Johnnie Walker Black Label, un luxe que le KGB fournissait à Philby comme on fournit du foin à un cheval : par nécessité, sans affection. Du gin aussi. Et de la vodka, bien sûr, parce qu’on ne vivait pas à Moscou sans vodka, mais la vodka était rangée dans la cuisine, à part, comme si Philby refusait de mêler sa boisson nationale d’adoption à ses boissons natales.
Volkonski s’assit dans le fauteuil qu’on lui désigna — un fauteuil anglais, importé, le seul meuble de l’appartement qui semblait avoir eu une vie avant Moscou. Philby s’affala dans l’autre, en face, de l’autre côté d’une table basse encombrée de journaux — la Pravda, l’Izvestia, le Times de Londres qui arrivait avec trois jours de retard par la valise diplomatique et que Philby lisait comme un exilé lit des lettres de la maison.
— Whisky ? dit Philby.
Ce n’était pas une question. Il avait déjà rempli deux verres. Le whisky avait cette couleur d’ambre foncé que prend le Johnnie Walker quand il est servi sans eau et sans glace — pur, direct, sans la moindre concession au confort.
Volkonski prit le verre. Il ne buvait pas beaucoup — l’alcool était un outil, pas un plaisir, et les outils, on les utilise quand on en a besoin, pas quand ils se présentent. Mais refuser le whisky de Philby aurait été une erreur. Le whisky était le protocole. Le whisky était le langage. Sans le whisky, Philby ne parlait pas.
— Alors, dit Philby. Qu’est-ce que le Deuxième Directoire veut de moi cette fois ?
Son russe était correct — il l’avait appris à Beyrouth, perfectionné à Moscou, et il le parlait avec un accent britannique qu’il n’avait jamais réussi à perdre et qu’il ne cherchait d’ailleurs pas à perdre, parce que son accent était la dernière chose qui le reliait à ce qu’il avait été. Mais ils parlaient en anglais. Ils parlaient toujours en anglais. Volkonski parce qu’il aimait parler anglais — c’était sa langue secrète, la langue dans laquelle il pensait quand il ne voulait pas penser en russe. Philby parce que l’anglais était tout ce qui lui restait.
— Un Britannique, dit Volkonski. Au Metropol. Julian Caird. Attaché culturel.
— Culturel.
Philby prononça le mot avec un sourire — un sourire d’un autre âge, un sourire de Cambridge, un sourire qui contenait quarante ans de mensonge et de mépris pour ceux qui croyaient aux apparences.
— Ils envoient encore des attachés culturels. C’est touchant. Comme si la culture avait jamais eu quoi que ce soit à voir avec quoi que ce soit.
Il but. Reposa le verre. Le verre laissa un cercle humide sur la Pravda.
— Que voulez-vous savoir ?
— Tout ce que vous pouvez me dire sur la façon dont le MI6 utilise les postes culturels comme couverture. Les méthodes. Les protocoles. Les signaux.
Philby rit. Un rire sec, court, qui ressemblait au bruit d’une branche qui casse.
— Les méthodes. Vous me demandez les méthodes. Comme si les méthodes n’avaient pas changé depuis mon temps. J’ai quitté le Service en — quand était-ce ? — en 51. Il y a douze ans. Douze ans, Sergueï Nikolaïevitch. Douze ans pendant lesquels le MI6 a eu tout le loisir de changer ses méthodes précisément parce que je les connaissais. Si vous croyez qu’ils utilisent encore les mêmes procédures qu’à mon époque, vous les sous-estimez. Et sous-estimer le MI6 est la seule erreur que je n’ai jamais commise.
Volkonski ne répondit pas. Il attendit. Il savait que Philby, malgré les protestations, malgré le cynisme, malgré le whisky, parlerait. Parce que Philby avait besoin de parler. Parce que parler du Service était la seule chose qui le reliait encore à l’homme qu’il avait été — un homme brillant, un homme au centre de tout, un homme qui tenait les fils. Et non pas cet homme-ci — ce fantôme en pantoufles écossaises dans un appartement de la rue Petchatnikov, oublié par ses maîtres soviétiques qui ne savaient plus quoi faire de lui maintenant qu’ils l’avaient, négligé par les collègues du KGB qui le méprisaient autant qu’ils l’avaient utilisé, abandonné par ses amis anglais qui l’avaient aimé et qui ne pourraient jamais lui pardonner.
Philby parla.
— Les postes culturels. Oui. C’est une vieille couverture. Solide, parce qu’elle permet des contacts naturels avec les locaux — artistes, intellectuels, gens du milieu culturel qui ont souvent accès à des cercles intéressants. L’attaché culturel peut aller n’importe où, rencontrer n’importe qui, et la seule justification dont il a besoin est un programme de concert ou une exposition de peinture. C’est élégant. C’est la spécialité anglaise — l’élégance.
Il se resservit du whisky. Volkonski nota que la bouteille était à moitié vide et qu’il était cinq heures de l’après-midi.
— Mais votre homme — comment dites-vous ? Caird ? — s’il est ce que vous dites, un simple attaché culturel, alors il n’est probablement pas un agent. Le MI6 ne confie pas d’opérations aux attachés culturels. Ils les utilisent comme couverture, oui — mais la couverture et l’agent ne sont pas la même personne. L’attaché fait son travail d’attaché. L’agent fait son travail d’agent. Et souvent, l’attaché ne sait même pas qu’il sert de couverture.
— Et si l’attaché a hérité, malgré lui, de l’opération d’un prédécesseur ?
Philby s’immobilisa. Son verre à mi-chemin entre la table et ses lèvres. Ses yeux — des yeux bleus délavés, des yeux qui avaient vu trop de choses et qui en portaient la fatigue comme une croûte — se fixèrent sur Volkonski avec une acuité soudaine. L’alcool, pendant une seconde, reflua, et derrière les yeux rouges, derrière le cardigan et les pantoufles, quelque chose apparut — l’ancien Philby, le Philby d’avant, l’intelligence meurtrière, la machine à calculer.
— Ah, dit-il. C’est donc ça. Fenn.
Volkonski ne confirma pas. Il n’en avait pas besoin.
— Fenn était bon, dit Philby. Meilleur que la plupart. Je ne l’ai jamais rencontré — on ne me présente personne, ici, je suis le lépreux du renseignement, l’homme que tout le monde utilise et que personne n’invite — mais j’ai lu des choses. Des bribes. Ce qui filtre. Fenn avait un réseau. Petit, discret, efficace. Et quand il est parti — rappelé, disparu, parti, peu importe le mot — il a laissé le réseau en place. Orphelin.
Il but.
— Et vous pensez que Caird a ramassé le réseau. Sans le savoir. Ou en le sachant à peine. Et vous vous demandez s’il est assez intelligent pour être dangereux ou assez stupide pour être utile.
Volkonski sourit. C’était exactement la question.
— Je vais vous dire une chose sur les Anglais, dit Philby. Et je peux la dire parce que j’en suis un — j’en suis un, Sergueï Nikolaïevitch, malgré tout, malgré ce que j’ai fait, malgré cet appartement, malgré ce whisky soviétique déguisé en Johnnie Walker, je suis anglais, et si vous me coupez je saigne du thé.
Une pause. Un soupir qui venait de loin — de plus loin que Moscou, de plus loin que Beyrouth, de Cambridge peut-être, de ces pelouses vertes et de ces conversations de jeunes hommes qui croyaient changer le monde et qui n’avaient changé qu’eux-mêmes.
— Les Anglais sont des sentimentaux, dit-il. C’est leur faiblesse. C’est par là qu’on les prend. Pas par l’argent — les Anglais n’ont pas d’argent et s’en moquent. Pas par l’idéologie — les Anglais n’ont pas d’idéologie, ils ont des opinions, ce qui est très différent. Par le sentiment. Par l’attachement. Par la loyauté personnelle. Un Anglais ne trahit pas pour une cause. Il trahit pour une personne. Parce que quelqu’un qu’il aime lui a demandé. Parce que quelqu’un en qui il a confiance lui a dit que c’était juste.
Philby regardait son verre.
— Je le sais, dit-il, parce que c’est ce qui m’est arrivé.
Le silence dans l’appartement devint épais. Les livres sur les étagères semblaient écouter. Le radiateur gargouillait. Quelque part dans l’immeuble, une porte claqua.
Volkonski but une gorgée de whisky. Il la laissa brûler lentement dans sa gorge. Et il regardait Philby — cet homme assis en face de lui qui avait été le plus grand espion du siècle et qui n’était plus qu’un Anglais en exil qui buvait du whisky dans un appartement trop chaud et qui parlait de sentimentalité comme un prêtre défroqué parle de Dieu.
— Alors si votre Caird est un sentimental, dit Philby, et s’il a trouvé quelqu’un pour qui il est prêt à risquer quelque chose — une femme, un ami, une idée, n’importe quoi qui ait un visage humain — alors vous ne l’arrêterez pas avec la peur. La peur ne marche pas avec les sentimentaux. La peur les rend plus obstinés. Plus stupides. Plus dangereux. Parce qu’ils ont quelque chose à perdre, et les gens qui ont quelque chose à perdre font des choses que les gens raisonnables ne feraient jamais.
Il finit son verre.
— C’est par là qu’on les prend, répéta-t-il. Et c’est par là qu’on les perd.
Volkonski se leva. Il avait ce qu’il était venu chercher — non pas des informations, pas des méthodes, pas des protocoles. Quelque chose de plus précieux. Un portrait. Un Anglais vu par un autre Anglais. Un sentimental reconnu par un sentimental. Philby était le miroir dans lequel Caird se reflétait sans le savoir — l’avenir possible, le terminus, l’homme seul dans l’appartement trop chaud avec ses bouteilles et ses livres et le souvenir d’avoir été quelqu’un.
— Merci, Harold, dit Volkonski.
C’était le vrai prénom de Philby — Harold Adrian Russell Philby, dit Kim. Personne ne l’appelait Harold. C’était un geste d’intimité — ou de cruauté, les deux étant parfois indistinguables.
Philby le raccompagna à la porte. Sur le seuil, il s’arrêta. Sa main sur la poignée tremblait — pas beaucoup, juste assez pour que Volkonski le voie. Le tremblement d’un homme qui boit trop. Ou le tremblement d’un homme qui se retient de dire quelque chose.
— Sergueï Nikolaïevitch.
— Oui ?
— Quand vous aurez Caird — et vous l’aurez, ils finissent tous par être pris, c’est la règle du jeu, même moi j’ai été pris, je me suis simplement arrangé pour être pris du bon côté — quand vous l’aurez, ne le détruisez pas. C’est un conseil. Pas un ordre. Je ne donne plus d’ordres à personne.
Ses yeux bleus, dans la lumière du palier — une des ampoules qui fonctionnaient — eurent un éclat bref, fugace, comme le reflet d’un soleil sur une fenêtre fermée.
— Les sentimentaux méritent mieux que ça. Même quand ils se trompent. Surtout quand ils se trompent.
La porte se referma.
Volkonski descendit les quatre étages. Obscurité, lumière, obscurité, lumière. Dans la rue, le crachin de mars avait repris — cette chose sans nom, ni pluie ni neige. Il marcha. Il ne pensait pas à Caird. Il pensait à Philby. À cet homme qui avait trahi tout ce qu’il aimait et qui aimait encore tout ce qu’il avait trahi. À cette phrase : si vous me coupez je saigne du thé. À ce tremblement de la main sur la poignée de la porte.
Et il pensait à son père.
Nikolaï Volkonski. Ancien officier du régiment Semionovski. Mort dans un camp sans tombe. Un homme qui avait aimé la Russie — pas l’URSS, pas le système, la Russie, le pays, les bouleaux, les chants, la neige — et que la Russie avait avalé comme elle avalait tout ce qui l’aimait.
Philby aimait l’Angleterre. Son père aimait la Russie. Et les deux avaient été dévorés par l’objet de leur amour.
Et lui, Sergueï Volkonski — qu’aimait-il ?
La question resta sans réponse. Elle restait toujours sans réponse. C’était sa forme personnelle de survie — ne rien aimer, ou aimer si peu, si discrètement, que personne ne pourrait jamais le prendre par là. Par le sentiment. Par l’attachement. Par cette faille que Philby avait décrite avec une précision de chirurgien — la faille des sentimentaux.
Volkonski n’était pas un sentimental.
Du moins le croyait-il.
Il monta dans le métro. Sortit le recueil d’Akhmatova. L’ouvrit au hasard. Tomba sur un vers qu’il connaissait par cœur mais qui, ce soir, dans ce wagon, après ce whisky, après ces yeux bleus délavés et ce tremblement de main, le frappa comme un poing :
Et je prie non pour moi seule,
Mais pour tous ceux qui se tenaient là avec moi.
Il referma le livre.
Le métro roulait sous Moscou. Au-dessus, la ville continuait — les fenêtres éclairées, les vies secrètes, les espions et les poètes et les sentimentaux et les monstres, tous mélangés, tous pris dans la même machine, tous en train de jouer un jeu dont personne ne connaissait les règles et dont personne ne gagnerait la partie.
Et quelque part au Metropol, Julian Caird dormait dans sa chambre 307 avec le carnet de Fenn cousu dans la doublure de son manteau et la certitude nouvelle et terrible qu’il avait peur, et que la peur était le signe qu’il était enfin en train de devenir quelqu’un.