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L’hor­lo­ger de
Mos­cou

L’hor­lo­ger de Moscou

Par­tie 2

CHA­PITRE 4 — LE GÉORGIEN

Gui­vi vint le cher­cher un soir sans prévenir.

C’é­tait un jeu­di — Caird s’en sou­vien­drait parce que c’é­tait le soir où il avait déci­dé de ne pas sor­tir, de res­ter dans sa chambre, de relire le car­net de Fenn pour la qua­trième fois en essayant d’en extraire un sens qui lui échap­pait encore. Il était assis sur le lit, le car­net ouvert sur les genoux, un crayon à la main, quand trois coups frap­pés à sa porte le firent sur­sau­ter si vio­lem­ment qu’il faillit ava­ler le crayon.

— Julian ! Ouvrez ! C’est une urgence !

La voix de Gui­vi. Impos­sible de la confondre avec une autre — ce gron­de­ment tec­to­nique, cette basse pro­fonde qui fai­sait vibrer le bois de la porte comme une mem­brane de tambour.

Caird cacha le car­net sous l’o­reiller — geste absurde, geste d’en­fant sur­pris avec un livre inter­dit — et ouvrit.

Gui­vi se tenait dans le cou­loir, magni­fique et ter­rible. Il por­tait un cos­tume noir à revers de soie, une che­mise d’un blanc éblouis­sant, et un nœud papillon qui pen­dait, défait, de chaque côté de son col comme les oreilles d’un chien triste. Ses joues étaient rouges. Ses yeux brillaient. Il tenait une bou­teille dans chaque main — de la vod­ka dans la gauche, quelque chose d’ambre et d’in­dé­fi­nis­sable dans la droite.

— L’ur­gence, dit Gui­vi, c’est que j’ai chan­té Boris Godou­nov ce soir et que j’ai été magni­fique et que per­sonne ne devrait être seul après avoir été magni­fique. Habillez-vous. On sort.

— Il est dix heures passées.

— Oui. Et alors ? La nuit com­mence. À Mos­cou, tout ce qui compte se passe après dix heures. Avant dix heures, c’est le théâtre. Après dix heures, c’est la vie.

Caird vou­lut pro­tes­ter. Il avait des rai­sons de res­ter — le car­net, la pru­dence, le bon sens. Mais Gui­vi avait déjà posé les deux bou­teilles sur la com­mode et fouillait dans l’ar­moire de Caird avec la désin­vol­ture d’un homme pour qui les notions de pro­prié­té pri­vée et d’es­pace per­son­nel étaient des curio­si­tés occi­den­tales dont il avait enten­du par­ler sans jamais les prendre au sérieux.

— Ceci, dit-il en sor­tant le seul cos­tume conve­nable de Caird — un tweed gris, ache­té à Savile Row trois ans plus tôt, qui avait la digni­té fati­guée des bons vête­ments anglais. Met­tez ceci. Et pas cette cra­vate. Cette cra­vate est une offense à Dieu. Vous n’a­vez pas de cra­vate rouge ? Non ? Les Anglais. Peuple admi­rable mais chro­ma­ti­que­ment désespérant.

Vingt minutes plus tard, ils étaient dans un taxi.

Pas une Vol­ga offi­cielle — un taxi ordi­naire, conduit par un homme mous­ta­chu qui recon­nut Gui­vi immé­dia­te­ment et faillit embou­tir un lam­pa­daire de joie. Ils rou­lèrent à tra­vers Mos­cou noc­turne. La ville était dif­fé­rente la nuit — les façades sta­li­niennes per­daient leur bru­ta­li­té et deve­naient, sous les réver­bères oran­gés, presque majes­tueuses. Les rues étaient presque vides. De temps en temps, une sil­houette pres­sée tra­ver­sait un car­re­four, col rele­vé, tête bais­sée, avec cette démarche carac­té­ris­tique du Mos­co­vite noc­turne — rapide sans cou­rir, dis­crète sans se cacher, une démarche de quel­qu’un qui sait qu’il vaut mieux ne pas être dehors trop long­temps après la tom­bée de la nuit.

Le taxi s’ar­rê­ta devant un immeuble sans signe dis­tinc­tif, dans une rue per­pen­di­cu­laire à l’Ar­bat. Pas d’en­seigne, pas de lumière visible depuis la rue. Gui­vi paya le chauf­feur avec une géné­ro­si­té qui fit briller les yeux de l’homme sous sa mous­tache, puis pous­sa une porte cochère qui don­nait sur une cour intérieure.

— Où sommes-nous ? deman­da Caird.

— Chez des amis.

Ils tra­ver­sèrent la cour — pavés irré­gu­liers, murs lépreux, une odeur de chou et de char­bon — et des­cen­dirent un esca­lier étroit vers un sous-sol. Gui­vi frap­pa un rythme par­ti­cu­lier sur une porte métal­lique. Elle s’ouvrit.

La cha­leur les frap­pa comme une vague.

C’é­tait un appar­te­ment — non, un ate­lier, un ancien local tech­nique trans­for­mé en quelque chose qui res­sem­blait à un salon, un bar et une salle de concert à la fois. Bas de pla­fond, enfu­mé, éclai­ré par des lampes recou­vertes de tis­sus colo­rés qui don­naient à l’air une teinte de cuivre. Il y avait une ving­taine de per­sonnes — assises sur des cous­sins, des chaises dépa­reillées, le rebord d’une vieille bai­gnoire recon­ver­tie en ban­quette. Des bou­teilles par­tout. Des verres. Des cen­driers débor­dants. Et de la musique — quel­qu’un jouait de la gui­tare dans un coin, un air lent, modal, qui n’é­tait ni russe ni occi­den­tal, quelque chose qui venait de plus loin et de plus profond.

Gui­vi fut accueilli comme un roi reve­nu d’exil.

Des cris. Des embras­sades. Des hommes qui se levaient pour le ser­rer dans leurs bras avec une fer­veur qui aurait été embar­ras­sante n’im­porte où ailleurs mais qui ici, dans ce sous-sol, avec cette lumière et cette fumée et cette musique, sem­blait par­fai­te­ment natu­relle. On leur mit des verres dans les mains. Quel­qu’un appor­ta un pla­teau de kha­cha­pou­ri — ce pain géor­gien four­ré de fro­mage fon­du qui brû­lait les doigts et récon­for­tait l’âme. Caird man­gea, but, et regarda.

Les visages. C’é­tait les visages qui le frap­paient. Pas des visages offi­ciels — pas les visages lisses et contrô­lés qu’il croi­sait au minis­tère ou dans le hall du Metro­pol. Des visages ouverts. Vivants. Fati­gués mais vivants. Des peintres, des musi­ciens, des écri­vains peut-être — il ne par­lait pas assez russe pour le savoir avec cer­ti­tude, mais il recon­nais­sait le type. Cette inten­si­té du regard. Cette façon de par­ler avec les mains. Cette urgence de dire quelque chose avant qu’on ne vous empêche de le dire.

— L’in­tel­li­gent­sia, mur­mu­ra Gui­vi en s’as­seyant à côté de lui sur un cous­sin qui pro­tes­ta sous son poids. Pas l’of­fi­cielle. L’autre. Celle qui peint ce qu’elle veut et non ce qu’on lui dit de peindre. Celle qui lit des livres inter­dits et écoute de la musique inter­dite et pense des pen­sées inter­dites. La vraie Rus­sie, Julian. Celle qu’on ne vous mon­tre­ra jamais dans les visites organisées.

— C’est ris­qué, dit Caird.

— Tout est ris­qué. Vivre est ris­qué. Chan­ter est ris­qué. Man­ger ce kha­cha­pou­ri est ris­qué — le fro­mage seul pour­rait tuer un homme faible. Mais on le fait quand même. Parce que sinon, qu’est-ce qu’on fait ? On reste dans sa chambre d’hô­tel à regar­der le plafond ?

Caird pen­sa au car­net sous son oreiller. Au pla­fond de la chambre 418. Il ne dit rien.

La soi­rée avan­ça comme les soi­rées avancent dans les sous-sols de Mos­cou — par vagues. Des moments d’exal­ta­tion col­lec­tive, de toasts et de chants, sui­vis de replis sou­dains, de conver­sa­tions à deux ou trois, voix basses, visages rap­pro­chés. Quel­qu’un réci­ta un poème — en russe, Caird ne com­prit pas les mots, mais il com­prit le rythme, la mon­tée, la chute, la dou­leur conte­nue dans les syl­labes comme un ani­mal dans une cage. L’as­sem­blée écou­tait dans un silence reli­gieux. Quand le poème fut fini, per­sonne n’ap­plau­dit. Ils hochèrent la tête. C’é­tait plus qu’un applaudissement.

Et puis Gui­vi chanta.

Pas un aria. Pas du Mous­sorg­ski ou du Tchaï­kovs­ki. Il chan­ta un chant géor­gien — seul, debout, les yeux fer­més, les bras le long du corps. Sa voix rem­plit le sous-sol comme de l’eau rem­plit une grotte. C’é­tait un chant ancien, poly­pho­nique, mais il le por­tait seul, alter­nant les registres dans sa gorge avec une vir­tuo­si­té qui défiait la phy­sio­lo­gie — la basse gron­dait dans sa poi­trine tan­dis que le bary­ton mon­tait vers quelque chose qui res­sem­blait à une plainte, ou à une prière, ou à un sou­ve­nir de quelque chose de per­du depuis si long­temps qu’on ne savait plus si c’é­tait un lieu, une per­sonne ou un monde entier.

Caird sen­tit ses yeux piquer. Il ne pleu­ra pas. Les Anglais ne pleurent pas dans les sous-sols de Mos­cou. Mais quelque chose en lui, quelque chose de ser­ré et de sec qu’il por­tait depuis des années — depuis Helen, depuis le silence de leur mai­son de Ken­sing­ton, depuis le matin où elle avait dit je ne sais plus qui tu es et où il avait com­pris qu’elle avait rai­son — quelque chose céda. Pas com­plè­te­ment. Juste une fis­sure. Assez pour lais­ser entrer un peu de lumière — ou un peu d’obs­cu­ri­té, c’é­tait la même chose.

Plus tard — une heure, deux heures, le temps avait ces­sé de fonc­tion­ner nor­ma­le­ment — Gui­vi et Caird se retrou­vèrent seuls dans un coin, assis côte à côte contre le mur, une bou­teille de tchat­cha — eau-de-vie géor­gienne, trans­pa­rente et traî­tresse — posée entre eux.

— Vous savez qui j’é­tais avant d’être chan­teur ? dit Guivi.

— Non.

— Per­sonne. Un gar­çon de Kutai­si. Mon père était for­ge­ron. Ma mère fai­sait du vin. J’ai gran­di dans une cour avec des poules et un noyer. Et un jour, le pro­fes­seur de musique de l’é­cole m’a enten­du chan­ter en classe et il est deve­nu blanc comme ce mur. Il a dit : ce gar­çon a le diable dans la gorge. Ma mère l’a giflé. Mais elle savait qu’il avait raison.

Il but une gor­gée de tchat­cha. Son visage avait chan­gé. La jovia­li­té était tou­jours là — elle ne quit­tait jamais tout à fait ce visage — mais en des­sous, comme une rivière sous la glace, il y avait autre chose. De la gra­vi­té. De la fatigue. L’u­sure d’un homme qui porte un masque depuis si long­temps qu’il ne sait plus tou­jours où finit le masque et où com­mence le visage.

— Sta­line, dit Guivi.

Le nom tom­ba dans le silence comme une pierre dans un puits.

— Sta­line était géor­gien. Vous le savez, bien sûr. Tout le monde le sait. Mais savez-vous ce que ça signi­fie ? Être géor­gien après Sta­line ? Pen­dant Staline ?

Caird secoua la tête.

— Ça signi­fie que le monstre avait votre accent. Qu’il man­geait les mêmes plats que vous. Qu’il chan­tait les mêmes chan­sons. Qu’il por­tait le même sang dans ses veines. Quand j’é­tais enfant, les gens de mon vil­lage étaient fiers — Sta­line est des nôtres, ils disaient. Et puis les gens ont com­men­cé à dis­pa­raître. Un oncle. Un voi­sin. Le frère d’un ami. Et les gens du vil­lage ont ces­sé de dire que Sta­line était des nôtres, mais ils n’ont pas dit le contraire non plus. Ils ont sim­ple­ment ces­sé de par­ler. C’est ça, la ter­reur, Julian. Ce n’est pas quand les gens crient. C’est quand les gens cessent de parler.

Il ser­vit deux verres de tchatcha.

— Mon père a été arrê­té en 1949. On ne m’a jamais dit pour­quoi. Il est reve­nu en 1955, après la mort du Géor­gien — c’est comme ça que je l’ap­pelle main­te­nant, le Géor­gien, je ne dis plus l’autre nom. Mon père est reve­nu et il n’a­vait plus de dents. Plus de dents et plus de mots. Il s’as­seyait dans la cour, sous le noyer, et il regar­dait les poules. C’est tout ce qu’il fai­sait. Regar­der les poules. Jus­qu’à sa mort.

Gui­vi leva son verre.

— À mon père, dit-il. Qui regar­dait les poules.

Caird leva le sien. Ils burent. La tchat­cha brû­la comme un serment.

— Pour­quoi me racon­tez-vous ça ? deman­da Caird.

Gui­vi le regar­da. Ses yeux dorés, dans la lumière cui­vrée du sous-sol, avaient une fixi­té que Caird ne leur connais­sait pas — comme si, der­rière le masque du bouf­fon, un autre homme regar­dait à tra­vers les mêmes yeux.

— Parce que vous êtes nou­veau. Parce que vous avez un visage hon­nête. Et parce que les gens qui ont un visage hon­nête à Mos­cou, il faut les pré­ve­nir vite, avant que Mos­cou ne leur apprenne à mentir.

— Me pré­ve­nir de quoi ?

— De ne faire confiance à personne.

Un silence.

— Y com­pris à vous ? dit Caird.

Gui­vi écla­ta de rire — son vrai rire, le rire sis­mique, celui qui fai­sait trem­bler les bouteilles.

— Sur­tout à moi ! Un Géor­gien qui chante au Bol­choï, qui voyage à l’é­tran­ger, qui mange du caviar et boit du cham­pagne pen­dant que son peuple mange des hari­cots — vous croyez qu’on peut être cet homme-là sans arran­ge­ments ? Sans com­pro­mis ? Je suis un homme libre, Julian, mais ma liber­té a un prix, et ce prix, je le paie à des gens que vous ne vou­lez pas connaître.

Caird ouvrit la bouche. La refer­ma. Ce que Gui­vi venait de dire était soit un aveu, soit un aver­tis­se­ment, soit les deux. Et dans les deux cas, la bonne réponse était le silence.

Ils res­tèrent assis là un long moment, sans par­ler, à écou­ter quel­qu’un jouer de la gui­tare à l’autre bout de la pièce — un air triste et beau, une de ces mélo­dies russes qui semblent avoir été com­po­sées par le vent lui-même.

Ils quit­tèrent le sous-sol vers trois heures du matin. La rue était déserte. Le froid avait empi­ré — un froid de loup, un froid qui mor­dait les oreilles et les doigts avec une méchan­ce­té per­son­nelle. Gui­vi mar­chait à grands pas, le col rele­vé, chan­ton­nant quelque chose d’i­nau­dible. Caird trot­ti­nait à côté, engour­di par l’al­cool et le froid et les mots de Gui­vi qui réson­naient dans sa tête comme des cloches.

Ne faire confiance à personne.

Sur­tout à moi.

Ils trou­vèrent un taxi — Dieu sait com­ment, à cette heure, dans cette rue — et ren­trèrent au Metro­pol. Le hall était presque vide. Un veilleur de nuit som­no­lait der­rière la récep­tion. Les lustres étaient éteints, sauf un, qui jetait un cercle de lumière pâle sur le sol de marbre.

Et dans ce cercle de lumière, assis dans un fau­teuil, un livre ouvert sur les genoux, un homme.

Il leva les yeux quand ils entrèrent. Un visage mince, angu­leux, des yeux gris — pas froids, pas chauds, gris comme le ciel de mars, gris comme le cra­chin qui tom­bait sur Mos­cou, gris comme l’es­pace entre deux cer­ti­tudes. Il por­tait un cos­tume sombre de bonne coupe et une cra­vate de soie bor­deaux. Il avait l’air d’un homme qui attend quel­qu’un — ou qui attend que quel­qu’un mérite d’être attendu.

— Bon­soir, dit-il en anglais. En anglais par­fait. En anglais d’Ox­ford — mieux qu’Ox­ford, un anglais qui avait été appris, poli, per­fec­tion­né jus­qu’à deve­nir une arme.

Gui­vi s’im­mo­bi­li­sa. Presque imper­cep­ti­ble­ment. Un quart de seconde de rai­deur dans les épaules, un éclat dans les yeux dorés, vite effa­cé. Puis le masque revint — le sou­rire, la cha­leur, la voix de tonnerre.

— Ser­gueï Niko­laïe­vitch ! Vous ne dor­mez donc jamais ?

— Rare­ment, dit l’homme. L’in­som­nie est une mala­die professionnelle.

Il se leva. Grand — pas autant que Gui­vi, mais grand, mince, une élé­gance de félin. Il ten­dit la main à Caird.

— Ser­gueï Vol­kons­ki. Je tra­vaille au minis­tère de la Culture. On m’a par­lé de votre mis­sion — la tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny. Un pro­jet pas­sion­nant. J’es­père que nous aurons l’oc­ca­sion d’en discuter.

Sa poi­gnée de main était ferme sans être agres­sive. Sa voix était douce. Son regard était d’une immo­bi­li­té totale — pas un cil ne bou­geait, pas une pupille ne déviait. C’é­tait le regard d’un homme qui vous donne toute son atten­tion et qui, ce fai­sant, vous prend quelque chose sans que vous sachiez quoi.

— Enchan­té, dit Caird.

— Tout le plai­sir est pour moi. Bon­soir, Gui­vi Zou­ra­bi. Bon­soir, Mon­sieur Caird. Mars est long, n’est-ce pas ? Mais il finit toujours.

Il tour­na les talons et dis­pa­rut dans l’ascenseur.

Gui­vi ne dit rien pen­dant trente secondes. C’é­tait, de la part de Gui­vi, un silence assourdissant.

— Qui est-ce ? deman­da Caird.

— Il vous l’a dit. Minis­tère de la Culture.

— Et en réalité ?

Gui­vi le regar­da. Et pour la pre­mière fois de la soi­rée — pour la pre­mière fois depuis qu’ils se connais­saient — Caird vit de la peur dans les yeux du Géor­gien. Pas une peur panique, pas une peur d’a­ni­mal. Une peur ancienne. Une peur apprise dans l’en­fance, ins­crite dans les os, trans­mise de père en fils comme un héri­tage dont on ne veut pas mais qu’on ne peut pas refuser.

— En réa­li­té, dit Gui­vi, bonne nuit, Julian.

Et il mon­ta l’es­ca­lier sans se retourner.

Caird res­ta seul dans le hall. Le cercle de lumière du lustre éclai­rait le fau­teuil où Vol­kons­ki avait été assis. Le livre était encore là, posé sur l’ac­cou­doir. Caird s’ap­pro­cha. Regar­da le titre.

Ham­let. En anglais. L’é­di­tion Oxford Uni­ver­si­ty Press.

Avec un marque-page à l’acte III, scène 1.

To be or not to be.

Caird mon­ta se cou­cher avec le sen­ti­ment très net que quel­qu’un, quelque part dans cet hôtel — ou au-des­sus de cet hôtel, ou en des­sous, ou par­tout à la fois — venait de lui adres­ser un mes­sage. Et que ce mes­sage, comme tous les mes­sages qui comptent vrai­ment, disait exac­te­ment ce qu’il vou­lait dire et rien de plus.

Le jeu avait commencé.

Il avait com­men­cé depuis le début, bien sûr. Mais main­te­nant, Caird le savait.

CHA­PITRE 5 — MIREILLE

Le musée Pou­ch­kine sen­tait la pous­sière chaude et le bois ciré.

C’é­tait une odeur de sanc­tuaire — une odeur qui disait : ici le temps ne passe pas, ou passe autre­ment, au rythme des toiles et des sculp­tures plu­tôt qu’au rythme des hommes. Caird avait ren­dez-vous avec un conser­va­teur pour dis­cu­ter des condi­tions de prêt éven­tuelles entre musées bri­tan­niques et sovié­tiques — un à‑côté de sa mis­sion prin­ci­pale, une de ces tâches déco­ra­tives qu’on ajoute aux agen­das des atta­chés cultu­rels pour jus­ti­fier leur exis­tence. Le conser­va­teur n’é­tait pas venu. Ou plu­tôt, il avait envoyé un mot par l’in­ter­mé­diaire d’une secré­taire essouf­flée : empê­ché, repor­té, sin­cères excuses, la semaine pro­chaine peut-être.

La semaine pro­chaine peut-être. L’ex­pres­sion favo­rite de Moscou.

Caird, dés­œu­vré, déci­da de res­ter. Il n’a­vait rien de mieux à faire — ou plu­tôt, il avait quelque chose de mieux à faire, il avait le car­net de Fenn à déchif­frer, il avait la men­tion du Cygne qui le han­tait depuis trois jours, il avait la clef de la 418 qui pesait tou­jours dans sa poche et le visage de Vol­kons­ki qui reve­nait chaque nuit flot­ter der­rière ses pau­pières. Mais c’é­tait pré­ci­sé­ment pour cela qu’il devait res­ter ici, dans ce musée, au milieu de ces toiles, à ne rien faire de sus­pect. Parce que ne rien faire de sus­pect était deve­nu, sans qu’il s’en rende compte, sa pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale. Et le fait que ne rien faire de sus­pect soit deve­nu sa pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale signi­fiait qu’il était déjà, irré­mé­dia­ble­ment, en train de faire quelque chose de suspect.

Il errait dans les salles.

Le musée Pou­ch­kine n’a­vait pas la déme­sure de l’Er­mi­tage — il n’a­vait pas cette folie impé­riale, ces enfi­lades infi­nies, cet excès qui vous écra­sait. Il avait quelque chose de plus intime, de plus secret. Des salles de taille humaine. Des Rem­brandt qui vous regar­daient dans les yeux. Des Renoir qui sem­blaient avoir été peints la veille — ces chairs roses, ces lumières de jar­din, cette dou­ceur de vivre qui parais­sait obs­cène dans une ville où la dou­ceur de vivre était un concept aus­si exo­tique que les palmiers.

Et puis les icônes.

Caird s’ar­rê­ta devant une vitrine. Des icônes anciennes, XIVe ou XVe siècle — des visages dorés sur fond de bois sombre, des yeux immenses, fixes, sans pupille visible, qui vous trans­per­çaient avec une séré­ni­té ter­ri­fiante. Des saints. Des mar­tyrs. Des hommes et des femmes qui avaient souf­fert et que la souf­france avait ren­dus lumi­neux — c’é­tait en tout cas ce que la pein­ture vou­lait dire, cette idée byzan­tine que la dou­leur est un che­min vers la lumière. Caird, qui ne croyait en rien de par­ti­cu­lier, trou­va ces visages bou­le­ver­sants. Peut-être parce qu’ils avaient sur­vé­cu à tout — aux Mon­gols, aux tsars, aux révo­lu­tions, aux bom­bar­de­ments, aux musées — et qu’ils étaient encore là, à regar­der les vivants avec cette patience infi­nie des choses qui savent qu’elles dure­ront plus long­temps que nous.

— Vous aimez les icônes ?

Il se retourna.

Mireille Dar­rieux était debout der­rière lui, un car­net de notes sous le bras, un fou­lard noué autour du cou avec cette négli­gence étu­diée que seules les Fran­çaises maî­trisent — ce nœud qui semble fait au hasard et qui est en réa­li­té le pro­duit d’un cal­cul aus­si pré­cis qu’une tra­jec­toire balistique.

— Je ne savais pas que vous étiez là, dit Caird.

— Je suis tou­jours là. C’est mon bureau, en quelque sorte. J’ac­com­pagne la délé­ga­tion cultu­relle fran­çaise, et la délé­ga­tion cultu­relle fran­çaise passe sa vie dans les musées. Vous cher­chiez Gro­mov ? Le conservateur ?

— Oui. Empêché.

— Empê­ché. Mireille eut un sou­rire qui disait tout ce qu’elle ne disait pas. Gro­mov est tou­jours empê­ché quand il doit ren­con­trer un Bri­tan­nique. Ça pas­se­ra. Ou ça ne pas­se­ra pas. Dans les deux cas, inutile de s’inquiéter.

Elle s’ap­pro­cha de la vitrine. Regar­da les icônes.

— Savez-vous ce qui me fas­cine dans les icônes russes ? Ce n’est pas la beau­té. C’est le silence. Regar­dez ces visages — ils ne parlent pas. Ils ne jugent pas. Ils sont là, c’est tout. Dans un pays où tout le monde ment — où men­tir est une com­pé­tence de sur­vie, un sport natio­nal, un art — ces visages sont les seuls qui ne mentent pas. C’est pour ça que les Russes les aiment. Pas par pié­té. Par nos­tal­gie de la vérité.

Caird la regar­da. Elle avait dit cela sans affec­ta­tion, sans pose, avec le natu­rel d’une femme qui pense à voix haute et qui ne se sou­cie pas de l’ef­fet pro­duit. C’é­tait cette qua­li­té, chez Mireille, qui le désta­bi­li­sait — cette absence totale de cal­cul appa­rent. Dans un monde où tout était cal­cul, elle sem­blait être la seule per­sonne à dire exac­te­ment ce qu’elle pen­sait. Ce qui était soit admi­rable, soit dan­ge­reux, soit un cal­cul d’un niveau supé­rieur à tous les autres.

— Vous avez déjeu­né ? dit-elle.

— Non.

— Alors venez. Il y a un endroit.

L’en­droit était une sto­lo­vaya — une can­tine popu­laire, à trois rues du musée, dans un sous-sol dont l’en­trée était signa­lée par une flèche peinte à la main sur le mur. Lumière de néon. Tables de for­mi­ca. Des ouvriers, des étu­diants, des femmes en blouse qui man­geaient de la soupe de bet­te­rave avec la concen­tra­tion silen­cieuse de gens pour qui man­ger n’est pas un plai­sir mais un ravitaillement.

Mireille com­man­da pour deux — du bortsch, du pain noir, des kot­le­ty — ces bou­lettes de viande dont la com­po­si­tion exacte res­tait un mys­tère que la science sovié­tique elle-même n’a­vait pas per­cé — et un verre de kom­pot, ce breu­vage sucré à base de fruits cuits que les Russes buvaient comme les Anglais buvaient du thé, c’est-à-dire en toute cir­cons­tance et sans rai­son particulière.

Ils man­gèrent en silence d’a­bord. Le bortsch était brû­lant, épais, presque vio­let — un bortsch de can­tine, sans pré­ten­tion, mais qui réchauf­fait le corps avec une effi­ca­ci­té que les meilleurs res­tau­rants du Metro­pol ne pou­vaient pas éga­ler. Caird le nota. Il y avait deux Mos­cou — celle du Metro­pol, avec ses lustres et sa ver­rière et ses menus en fran­çais, et celle-ci, cette Mos­cou de for­mi­ca et de néon et de bortsch vio­let, et les deux avaient leur vérité.

— Julian, dit Mireille en posant sa cuillère. Je vais vous dire quelque chose et je vais le dire une seule fois.

Sa voix avait chan­gé. Tou­jours légère en sur­face — la légè­re­té était chez elle une seconde peau — mais en des­sous, une ten­sion, une gra­vi­té, comme un câble d’a­cier sous une nappe de soie.

— J’ai connu Dou­glas Fenn.

— Je sais. Vous l’a­vez mentionné.

— Je l’ai men­tion­né. Oui. Mais je ne vous ai pas dit com­ment je l’ai connu. Je l’ai connu bien. Très bien. C’est un euphé­misme et vous êtes assez intel­li­gent pour com­prendre ce qu’il signifie.

Caird com­prit. Il ne dit rien.

— Dou­glas était un homme extra­or­di­naire, dit Mireille. Brillant. Drôle. Cou­ra­geux — vrai­ment cou­ra­geux, pas le cou­rage de façade, le vrai, celui qui tremble et qui avance quand même. Il par­lait russe comme un Russe. Il aimait ce pays — pas le sys­tème, le pays, les gens, la musique, la folie de tout ça. Et il fai­sait des choses qu’il n’au­rait pas dû faire.

Elle allu­ma une ciga­rette. Ses doigts étaient par­fai­te­ment stables.

— Je ne sais pas exac­te­ment ce qu’il fai­sait. Je ne vou­lais pas savoir. C’est la pre­mière règle qu’on apprend à Mos­cou — ne pose pas de ques­tions dont tu ne veux pas entendre la réponse. Mais je sais qu’il voyait des gens. Des Russes. En dehors des cir­cuits offi­ciels. Et je sais qu’il avait peur. Les der­nières semaines, il avait peur. Il ne dor­mait plus. Il véri­fiait les fenêtres trois fois. Il écou­tait les murs. Il — il n’é­tait plus le même homme.

Elle tira sur sa ciga­rette. Souf­fla la fumée vers le pla­fond de néon.

— Et puis un matin, il est par­ti. Pas rap­pe­lé, Julian. Par­ti. Fui. Il m’a lais­sé un mot — trois lignes, pas de signa­ture, pas d’ex­pli­ca­tion. Juste : je pars, ne me cherche pas, fais atten­tion à toi. Et la qua­trième ligne disait : quel­qu’un va venir après moi. Aide-le si tu peux.

Elle le regar­da droit dans les yeux.

— Vous êtes le quel­qu’un, Julian.

Le bruit de la can­tine — les cuillères contre les bols, les conver­sa­tions étouf­fées, le sif­fle­ment de la machine à kom­pot — sem­blait venir de très loin, comme si un mur de verre venait de se dres­ser entre leur table et le reste du monde.

— Je ne sais pas ce qu’il fai­sait, répé­ta Caird.

C’é­tait vrai et faux. Il ne savait pas — pas avec cer­ti­tude. Mais il avait le car­net. Il avait les notes de Fenn. Il avait le nom du Cygne. Il avait les frag­ments d’une his­toire dont il com­men­çait à devi­ner la forme sans pou­voir encore en lire les détails.

Mireille l’é­tu­dia. Lon­gue­ment. Elle avait cette façon de regar­der les gens qui rap­pe­lait les icônes du musée — fixe, patiente, sans juge­ment appa­rent. Puis quelque chose dans son visage se déten­dit — non pas un sou­rire, mais une décision.

— D’ac­cord, dit-elle. Vous ne savez pas. Peut-être que c’est vrai. Peut-être que vous êtes exac­te­ment ce que vous sem­blez être — un homme envoyé ici pour orga­ni­ser une tour­née de théâtre, rien de plus. Dans ce cas, faites votre tra­vail et ren­trez à Londres et oubliez Dou­glas Fenn et oubliez cette conversation.

Elle écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier en aluminium.

— Mais si ce n’est pas le cas. Si vous avez trou­vé quelque chose — un mes­sage, une piste, n’im­porte quoi — alors écou­tez-moi bien. Dou­glas a essayé. Dou­glas a échoué. Il est par­ti parce qu’il a sen­ti que le piège se refer­mait et qu’il a choi­si de vivre plu­tôt que de finir dans une cel­lule de la Lou­bian­ka. C’é­tait la bonne déci­sion. Peut-être la seule bonne déci­sion qu’il ait prise ces der­niers mois.

Elle se pencha.

— Ne soyez pas Fenn, Julian. Fenn était brillant, et regar­dez où ça l’a mené. Vous n’êtes pas brillant — par­don­nez-moi, mais c’est un fait, et les faits sont vos amis en ce moment. Vous êtes autre chose. Vous êtes hon­nête. Vous avez un visage hon­nête et des yeux hon­nêtes et pro­ba­ble­ment un cœur hon­nête, et c’est à la fois votre plus grande qua­li­té et votre plus grand dan­ger, parce que les gens hon­nêtes à Mos­cou sont comme les agneaux dans un abat­toir — tout le monde les aime, mais pas pour les bonnes raisons.

Caird aurait dû être offen­sé. Il ne l’é­tait pas. Il y avait dans la fran­chise de Mireille quelque chose de si net, de si dépour­vu de cruau­té, que les mots les plus durs son­naient comme des gestes de soin. Elle ne le bles­sait pas. Elle le prévenait.

— Et l’homme de cette nuit ? dit Caird. Volkonski.

Mireille ne cil­la pas. Mais ses doigts, sur la table, se res­ser­rèrent d’un millimètre.

— Vous l’a­vez rencontré.

— Dans le hall. Il nous atten­dait, Gui­vi et moi. Trois heures du matin. Il lisait Hamlet.

— Bien sûr qu’il lisait Ham­let. Vol­kons­ki ne fait rien par hasard. S’il lisait Ham­let à trois heures du matin dans le hall du Metro­pol, c’est qu’il vou­lait que vous le voyiez lire Ham­let à trois heures du matin dans le hall du Metro­pol. C’est un homme qui trans­forme chaque geste en mes­sage. C’est son génie et c’est sa maladie.

— Qui est-il ?

— Offi­ciel­le­ment, minis­tère de la Culture. Offi­cieu­se­ment — Mireille bais­sa la voix d’un ton, ce qui dans une can­tine bruyante reve­nait à mur­mu­rer — KGB. Deuxième Direc­toire. Ren­sei­gne­ment inté­rieur et contre-espion­nage. L’homme char­gé de sur­veiller les étran­gers au Metro­pol. Et pro­ba­ble­ment — non, cer­tai­ne­ment — l’homme char­gé de vous sur­veiller vous.

Caird sen­tit quelque chose de froid se dépla­cer le long de sa colonne ver­té­brale. Pas de la peur. Pas encore. Une prise de conscience. Comme quand on marche dans un champ qu’on croyait pai­sible et qu’on aper­çoit sou­dain, à la limite de la vision, le pan­neau qui dit : mines.

— Il est dangereux ?

Mireille réflé­chit. Vrai­ment réflé­chit — pas le simu­lacre de réflexion des gens qui ont déjà leur réponse, mais le silence authen­tique de quel­qu’un qui cherche le mot juste.

— Il est intel­li­gent, dit-elle. Ce qui est pire. Un homme dan­ge­reux, on peut le fuir. Un homme intel­li­gent, on ne peut que l’in­té­res­ser ou l’en­nuyer, et dans les deux cas on perd. Si vous l’in­té­res­sez, il ne vous lâche­ra jamais. Si vous l’en­nuyez, il vous livre­ra à des gens moins sub­tils que lui. Dou­glas l’in­té­res­sait. C’est pour ça que Dou­glas avait un peu de marge. Un peu de temps. Assez pour sen­tir venir le coup et partir.

Elle se leva. Remit son fou­lard. Ramas­sa son car­net de notes.

— Je vous ai dit ce que j’a­vais à dire. Je ne le redi­rai pas. Si vous avez besoin de moi — vrai­ment besoin — je suis à l’am­bas­sade de France, chambre 214 au Metro­pol les soirs de semaine. Ne venez pas trop sou­vent. Ne venez pas à des heures régu­lières. Et ne venez jamais avec quelque chose sur vous que vous ne vou­driez pas qu’on trouve.

Elle posa sa main sur son bras. Un geste bref, léger, mais d’une cha­leur inattendue.

— Et Julian — soyez pru­dent avec Gui­vi. Je l’aime beau­coup. Mais Gui­vi sur­vit dans ce sys­tème depuis vingt ans, et per­sonne ne sur­vit dans ce sys­tème depuis vingt ans sans don­ner quelque chose en échange. Quelque chose de soi. Quelque chose qu’on ne récu­père jamais.

Elle sor­tit de la can­tine. Caird res­ta assis devant son bortsch refroi­di, dans la lumière crue du néon, entou­ré de gens qui man­geaient en silence.

Il pen­sa à Fenn. À un homme brillant qui avait eu peur et qui avait fui.

Il pen­sa à Vol­kons­ki. À un homme intel­li­gent qui lisait Ham­let à trois heures du matin et qui trans­for­mait chaque geste en message.

Il pen­sa à Gui­vi. À un homme qui chan­tait comme un dieu et qui payait sa liber­té à des gens qu’on ne vou­lait pas connaître.

Et il pen­sa à Mireille. À une femme qui disait la véri­té dans une ville de men­songes, et qui lui avait dit : ne soyez pas Fenn. Avec la voix de quel­qu’un qui avait aimé Fenn et qui ne vou­lait pas avoir à aimer un autre homme qui fini­rait de la même façon.

Le kom­pot avait refroi­di. Il le but quand même. Il était sucré — trop sucré, cette dou­ceur exces­sive des bois­sons sovié­tiques, comme si le sucre com­pen­sait tout ce qui man­quait d’autre.

Puis il sor­tit dans le froid de mars, remon­ta le col de son par­des­sus, et mar­cha vers le Metropol.

Mer­cre­di. C’é­tait demain, mercredi.

Le Cygne. L’é­tang du Patriarche. Elle s’y rend le mercredi.

Il accé­lé­ra le pas. Der­rière lui — mais il ne se retour­na pas, parce qu’il n’a­vait pas encore appris à se retour­ner — un homme en man­teau gris mar­chait au même rythme, à trente mètres, avec la patience d’un homme dont c’est le métier de mar­cher der­rière les autres.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI III

Le rap­port tenait sur une page.

Vol­kons­ki le lut debout, près de la fenêtre qu’il ne regar­dait jamais, en fumant la pre­mière ciga­rette de la jour­née — une Belo­mor­ka­nal, ces ciga­rettes sovié­tiques au tube de car­ton creux qui avaient le goût de papier brû­lé et de rési­gna­tion, et dont il n’ar­ri­vait pas à se défaire mal­gré les paquets de Dun­hill que le Fin­lan­dais Ket­tu­nen fai­sait pas­ser en contre­bande pour la moi­tié des diplo­mates de Moscou.

Sujet CAIRD. Mer­cre­di 13 mars. 06h12 — quitte chambre 307. Emprunte esca­lier de ser­vice. Monte au 4e étage. 06h14 — obser­vé dans cou­loir 4e étage, direc­tion chambre 418. 06h43 — redes­cend esca­lier de ser­vice. Retour chambre 307. Durée séjour 4e étage : 29 minutes. Note : sujet por­tait ves­ton à l’ar­ri­vée au 4e. Por­tait même ves­ton au retour. Poche inté­rieure gauche : appa­rence modi­fiée (volume accru). Esti­ma­tion : sujet a récu­pé­ré un objet de taille réduite. Nature inconnue.

Vol­kons­ki repo­sa le rapport.

Poche inté­rieure gauche. Volume accru.

Il sou­rit.

C’é­tait un sou­rire qu’il réser­vait à de rares occa­sions — pas un sou­rire de joie, pas un sou­rire social, mais le sou­rire inté­rieur et presque invo­lon­taire du joueur d’é­checs qui voit son adver­saire dépla­cer une pièce exac­te­ment là où il espé­rait qu’elle irait. Un sou­rire de confir­ma­tion. Le monde fonc­tion­nait comme il l’a­vait pré­vu. C’é­tait à la fois satis­fai­sant et un peu triste, parce que Vol­kons­ki, au fond de lui, aurait pré­fé­ré être sur­pris. Les sur­prises étaient rares dans son métier. Les confir­ma­tions étaient la norme. Et la norme, à la longue, avait un goût de cendre.

Donc Caird avait le carnet.

Vol­kons­ki en était presque cer­tain. Quand Fenn avait quit­té Mos­cou, l’é­quipe de net­toyage avait fouillé la chambre 418 — som­mai­re­ment, il fal­lait le dire, parce que l’ordre était venu d’en haut et que les ordres d’en haut, à la Lou­bian­ka, étaient exé­cu­tés avec une obéis­sance inver­se­ment pro­por­tion­nelle à leur intel­li­gence. On avait vidé les tiroirs, véri­fié le mate­las, ins­pec­té l’ar­moire. On n’a­vait pas regar­dé le faux pla­fond. Pour­quoi ? Parce que per­sonne n’a­vait pen­sé au faux pla­fond. Parce que les hommes qu’on envoyait fouiller les chambres d’hô­tel étaient des hommes habi­tués à cher­cher sous les mate­las et dans les tiroirs, et que leur ima­gi­na­tion s’ar­rê­tait là où s’ar­rê­taient les meubles.

Vol­kons­ki, lui, avait pen­sé au faux pla­fond. Dès le pre­mier jour. Mais il n’a­vait rien dit.

Pour­quoi ?

Il tira sur sa Belo­mor­ka­nal et consi­dé­ra la ques­tion avec l’hon­nê­te­té froide qu’il réser­vait à ses propres moti­va­tions — une hon­nê­te­té de chi­rur­gien, scal­pel en main, pen­chée sur le corps ouvert de ses propres intentions.

Pre­mière rai­son : le car­net de Fenn, entre les mains de Caird, était plus utile que le car­net de Fenn dans un coffre de la Lou­bian­ka. Dans le coffre, c’é­tait un objet mort — des noms, des dates, des frag­ments. Entre les mains de Caird, c’é­tait un appât. Un fil qu’on pou­vait tirer. Si Caird sui­vait les indices du car­net — s’il allait aux adresses, s’il contac­tait les noms — alors Caird deve­nait un ins­tru­ment. Sans le savoir. Sans le vou­loir. L’ins­tru­ment par­fait : un homme qui croit agir libre­ment et qui, ce fai­sant, des­sine la carte exacte du réseau que Fenn avait construit.

C’é­tait la rai­son offi­cielle. Celle qu’il met­trait dans son rap­port. Celle qui plai­rait au géné­ral Orlov.

Il y avait une deuxième rai­son. Plus trouble. Plus dif­fi­cile à formuler.

Vol­kons­ki vou­lait voir ce que Caird allait faire.

Non pas en tant qu’of­fi­cier de ren­sei­gne­ment. En tant qu’­homme. Il vou­lait savoir quel genre d’homme était Julian Caird — un lâche, un brave, un imbé­cile, un saint. Le dos­sier ne le disait pas. Les rap­ports de sur­veillance ne le disaient pas. Les trans­crip­tions des micros de la chambre 307 — que Vol­kons­ki lisait chaque matin avec l’at­ten­tion d’un cri­tique lit­té­raire, notant les sou­pirs, les silences, le bruit de Caird qui se levait la nuit pour aller aux toi­lettes, le frois­se­ment des pages d’un livre qu’il lisait avant de dor­mir — ne le disaient pas non plus. On pou­vait sur­veiller un homme vingt-quatre heures sur vingt-quatre et ne rien savoir de lui. Parce que ce qui défi­nis­sait un homme, ce n’é­tait pas ce qu’il fai­sait quand il se savait obser­vé. C’é­tait ce qu’il fai­sait au moment du choix.

Et le choix approchait.

Caird avait le car­net. Dans le car­net — Vol­kons­ki le savait, parce qu’il avait lu les anciennes trans­crip­tions des écoutes de Fenn, et que Fenn, mal­gré toute son intel­li­gence, avait par­lé dans son som­meil — dans le car­net il y avait men­tion d’un lieu de ren­dez-vous. Un café. Du côté des Étangs du Patriarche. Un endroit que les habi­tués appe­laient le Cygne.

Mer­cre­di.

Aujourd’­hui était mercredi.

Si Caird était un fonc­tion­naire obéis­sant, il rap­por­te­rait le car­net à l’am­bas­sade bri­tan­nique. Le car­net serait mis dans un coffre. L’am­bas­sade enver­rait un câble chif­fré à Londres. Londres ne répon­drait pas, ou répon­drait à côté. L’af­faire serait clas­sée. Caird conti­nue­rait à pré­pa­rer la tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny et ren­tre­rait à Londres dans six semaines avec le sen­ti­ment confor­table d’a­voir fait son devoir.

Si Caird était un homme curieux — s’il avait cette faille que son dos­sier ne men­tion­nait pas mais que Vol­kons­ki devi­nait, cette inca­pa­ci­té à lais­ser les portes fer­mées, cette com­pul­sion de l’hor­lo­ger — alors il irait au Cygne. Seul. Cet après-midi.

L’im­bé­cile deve­nait intéressant.

Vol­kons­ki décro­cha le téléphone.

— Ici Vol­kons­ki. L’é­quipe sur le sujet Caird — je veux une fila­ture com­plète à par­tir de qua­torze heures. Oui, à pied. Deux hommes, rota­tion toutes les vingt minutes pour évi­ter le repé­rage. Et je veux un pho­to­graphe en cou­ver­ture aux Étangs du Patriarche. Bou­le­vard Malaya Bron­naya, angle Yer­mo­laïevs­ki. Cou­ver­ture stan­dard — tou­riste, pro­me­neur, n’im­porte quoi qui tient debout.

Il mar­qua une pause.

— Et si le sujet entre dans un éta­blis­se­ment — café, res­tau­rant, n’im­porte lequel — je veux savoir avec qui il s’as­soit. Chaque visage. Chaque mot si pos­sible. Non, pas d’in­ter­ven­tion. On regarde. On pho­to­gra­phie. On ne touche à rien.

Il rac­cro­cha.

On ne touche à rien.

C’é­tait sa marque de fabrique. Les autres offi­ciers du Direc­toire — les Gri­go­riev, les Petrov, les hommes de la vieille école, ceux qui avaient gran­di dans l’ombre de Beria et qui por­taient encore dans leurs méthodes la bru­ta­li­té du sta­li­nisme — ces hommes-là frap­paient d’a­bord et com­pre­naient ensuite. Arrê­tez-le, inter­ro­gez-le, il par­le­ra. Ils avaient sou­vent rai­son. Les gens par­laient. Sous la pres­sion, sous la peur, sous la dou­leur, les gens par­laient tou­jours. Mais ce qu’ils disaient sous la pres­sion n’é­tait pas tou­jours la véri­té — c’é­tait ce qu’ils croyaient que vous vou­liez entendre, ce qui n’é­tait pas du tout la même chose, et cette confu­sion entre l’a­veu et la per­for­mance était, selon Vol­kons­ki, la source de la plu­part des erreurs de ren­sei­gne­ment de l’ère soviétique.

Vol­kons­ki pré­fé­rait obser­ver. Lais­ser l’a­ni­mal se dépla­cer dans l’en­clos. Noter ses habi­tudes, ses fai­blesses, ses points d’eau. Et quand le moment venait — quand l’a­ni­mal avait suf­fi­sam­ment révé­lé la carte de son ter­ri­toire — seule­ment alors, avancer.

Il ouvrit le dos­sier de Fenn. Cher­cha la sec­tion sur les contacts iden­ti­fiés. La liste était longue — trop longue pour un atta­ché cultu­rel, ce qui en soi était un aveu. Mais un nom man­quait. Un nom que Vol­kons­ki cher­chait depuis des semaines.

Le Cygne.

Pas le café. La per­sonne. Celle que Fenn voyait au café. Celle pour qui Fenn pre­nait des risques. Celle qui, selon les frag­ments d’é­coute noc­turne, avait des docu­ments. Des docu­ments impor­tants. Assez impor­tants pour que Fenn perde le som­meil, puis les nerfs, puis Moscou.

Vol­kons­ki ne connais­sait pas son nom. Il savait seule­ment qu’elle exis­tait — une ombre dans l’ombre de Fenn, un fan­tôme dont il ne pos­sé­dait ni le visage ni l’i­den­ti­té. C’é­tait humi­liant. C’é­tait fas­ci­nant. C’é­tait la rai­son pour laquelle il n’a­vait pas fait arrê­ter Fenn quand il en avait encore le temps — parce qu’ar­rê­ter Fenn, c’é­tait perdre le fil qui menait au Cygne, et perdre le Cygne, c’é­tait perdre la partie.

Et main­te­nant, Caird tenait ce fil.

Vol­kons­ki écra­sa sa ciga­rette. Enfi­la son man­teau. Pas­sa devant le miroir du ves­tiaire et s’ar­rê­ta une seconde — un réflexe, pas de la vani­té, plu­tôt cette habi­tude de véri­fier que le masque était en place, que le visage qu’il offrait au monde était bien celui qu’il avait choi­si de por­ter ce jour-là. Un visage mince, rasé de près, les tempes gri­son­nantes. Des yeux gris. Un homme de qua­rante-six ans qui en parais­sait cin­quante ou trente-huit selon la lumière. Un homme dont le propre père n’au­rait peut-être pas recon­nu le fils — et c’é­tait vou­lu, c’é­tait le résul­tat de décen­nies de tra­vail sur soi, cette capa­ci­té à être per­sonne en par­ti­cu­lier, à pas­ser dans une pièce sans lais­ser de trace, à être oublié avant d’être parti.

Sauf par les gens qui comp­taient. Ceux-là ne l’ou­bliaient pas.

Il sor­tit de la Lou­bian­ka par la porte laté­rale. Four­kas­sovs­ki per­eou­lok. Le cra­chin de mars avait ces­sé. Le ciel était bas, gris, uni­forme — un pla­fond de nuages si dense qu’il sem­blait posé sur les toits, comme un cou­vercle sur une mar­mite. La ville cui­sait en des­sous. Len­te­ment. En silence.

Vol­kons­ki mar­cha vers le métro.

Il avait trois heures à attendre. Trois heures avant que Caird ne fasse son choix — res­ter au Metro­pol ou aller au Cygne. Obéir ou com­prendre. Être le manche du cou­teau ou deve­nir, mal­gré lui, contre lui, la lame.

En atten­dant, Vol­kons­ki ferait ce qu’il fai­sait tou­jours quand il atten­dait. Il lirait. Il avait dans la poche de son man­teau un livre — pas Ham­let cette fois, il avait lais­sé Ham­let au Metro­pol exprès, comme un mes­sage, comme un clin d’œil, comme un caillou blanc sur un che­min de forêt — non, cette fois c’é­tait autre chose. Un recueil de poèmes d’An­na Akh­ma­to­va. Édi­tion clan­des­tine, tapée à la machine, reliée à la main. Requiem. Le poème sur les femmes qui atten­daient devant les pri­sons de Lenin­grad, dans le froid, pen­dant la Ter­reur, pour avoir des nou­velles de leurs maris, de leurs fils, de leurs frères qui ne revien­draient pas.

Sa mère avait été l’une de ces femmes.

Il ouvrit le livre dans le métro. Lut. Et pen­dant qu’il lisait, une par­tie de son cer­veau — la par­tie qui ne dor­mait jamais, la par­tie qui cal­cu­lait, anti­ci­pait, com­bi­nait — pen­sait à Julian Caird qui, à cet ins­tant pré­cis, dans sa chambre du Metro­pol, était pro­ba­ble­ment en train de relire le car­net de Fenn et de se deman­der s’il avait le cou­rage de sortir.

Va au Cygne, pen­sa Vol­kons­ki. Va au Cygne, Anglais. Montre-moi que tu n’es pas seule­ment un manche en bois. Montre-moi que sous cette sur­face ordi­naire il y a quelque chose — de la curio­si­té, du cou­rage, de la bêtise, n’im­porte quoi qui ait du relief.

Montre-moi quelque chose que je puisse respecter.

Ou que je puisse utiliser.

Ou les deux.

CHA­PITRE 6 — LE CYGNE

Il faillit ne pas y aller.

Trois fois, au cours de la mati­née, il prit la déci­sion de ne pas y aller. La pre­mière fois devant le miroir de la salle de bains, en se rasant, quand la lame glis­sa et entailla le men­ton — une cou­pure minus­cule, un filet de sang rouge vif sur la mousse blanche, et cette pen­sée sou­daine : si tu ne peux même pas te raser sans te bles­ser, qu’est-ce qui te fait croire que tu peux jouer à l’es­pion dans une ville où les vrais espions finissent dans des cel­lules sans fenêtre ? La deuxième fois au petit déjeu­ner, sous la ver­rière, en regar­dant les ser­veurs poser les tasses de thé avec leurs gestes d’au­to­mates bien­veillants — la nor­ma­li­té de la scène, le récon­fort du rituel, et cette voix inté­rieure qui disait : reste ici, mange tes œufs, lis ton jour­nal, sois l’homme que tu es cen­sé être. La troi­sième fois dans le hall, devant la porte tam­bour, quand un cou­rant d’air gla­cé s’en­gouf­fra par le sas et lui mor­dit le visage comme un aver­tis­se­ment — le froid de Mos­cou qui disait : dehors c’est moi, et moi je ne par­donne rien.

Trois fois il déci­da de ne pas y aller.

Et puis il y alla.

Parce que c’est ain­si que Julian Caird fonc­tion­nait. La pru­dence venait d’a­bord — rai­son­nable, argu­men­tée, irré­fu­table. Puis la curio­si­té venait après, silen­cieuse, têtue, et la curio­si­té gagnait tou­jours. Non pas parce qu’elle était plus forte que la pru­dence. Mais parce que la pru­dence finis­sait par s’en­nuyer d’elle-même, et que la curio­si­té, elle, ne s’en­nuyait jamais.

Il sor­tit du Metro­pol à quinze heures.

Le ciel s’é­tait un peu levé. Pas déga­gé — Mos­cou en mars ne se déga­geait pas vrai­ment, elle ne fai­sait que des­ser­rer légè­re­ment sa poigne de gris — mais un gris plus clair, presque lumi­neux, un gris qui lais­sait devi­ner, très loin au-des­sus des nuages, l’exis­tence théo­rique du soleil. Caird remon­ta la rue Petrov­ka vers le nord, les mains dans les poches, le col rele­vé, mar­chant à un rythme qu’il vou­lait natu­rel — celui d’un homme qui se pro­mène, qui n’a nulle part où aller, qui regarde les vitrines sans les voir.

Il ne se retour­na pas.

C’é­tait un effort consi­dé­rable. Chaque muscle de son cou vou­lait pivo­ter, chaque ins­tinct lui criait : regarde der­rière toi, véri­fie, assure-toi que per­sonne ne suit. Mais Mireille avait dit quelque chose la veille — non, pas la veille, quelques jours plus tôt, au dîner, en pas­sant, entre deux gor­gées de vod­ka : le pre­mier réflexe d’un ama­teur, c’est de se retour­ner. Le pre­mier réflexe d’un pro­fes­sion­nel, c’est de ne jamais se retour­ner, parce que se retour­ner, c’est dire à celui qui vous suit : je sais que tu es là. Et savoir que l’autre sait, c’est perdre le seul avan­tage qu’on ait.

Caird n’é­tait ni un ama­teur ni un pro­fes­sion­nel. Il était un homme qui mar­chait dans une ville étran­gère avec un car­net volé dans la poche et une adresse en tête, et qui essayait de ne pas se retourner.

Il tra­ver­sa le bou­le­vard Tverskoï.

Mos­cou, à cette heure de l’a­près-midi, avait une beau­té fati­gante. Les trot­toirs étaient larges — déme­su­ré­ment larges, comme si la ville avait été conçue pour des foules qui ne venaient jamais. Des babou­ch­kas emmi­tou­flées mar­chaient par deux ou trois, solides, car­rées, indes­truc­tibles, avec ces visages de pomme cuite que prennent les femmes russes après soixante ans de cli­mat et de régime sovié­tique. Des étu­diants fumaient devant l’en­trée d’un ins­ti­tut. Un mili­cien en uni­forme gris souf­flait dans ses mains à un car­re­four, avec la mine décou­ra­gée d’un homme qui réa­lise que diri­ger la cir­cu­la­tion dans une ville où per­sonne ne res­pecte la cir­cu­la­tion est une acti­vi­té aus­si utile que vider l’o­céan avec une cuillère.

Et les arbres. Les tilleuls du bou­le­vard, nus, noirs, leurs branches dres­sées vers le ciel comme des bras de sup­pliants. Des arbres d’hi­ver — sans feuilles, sans pro­messe, sans grâce. Et pour­tant beaux. Beaux de cette beau­té russe qui ne cherche pas à plaire mais qui s’im­pose par la seule force de son endu­rance. Ces arbres avaient sur­vé­cu à tout. Aux tem­pêtes, aux guerres, aux pro­jets d’ur­ba­nisme sta­li­niens qui avaient rasé des quar­tiers entiers pour tra­cer des ave­nues triom­phales. Ils étaient encore là. Ils atten­daient le prin­temps avec la patience des choses qui savent que le prin­temps finit tou­jours par venir.

Caird tour­na dans Malaya Bronnaya.

La rue était plus étroite, plus intime. Des immeubles de quatre ou cinq étages, façades pas­tel déla­vées par les hivers — ocre, crème, un vert d’eau éteint. Des cours inté­rieures entre­vues par des portes cochères entrou­vertes. Et au bout de la rue, entre les bâti­ments, un éclat d’eau grise — les Étangs du Patriarche.

Il ralen­tit.

Les Étangs du Patriarche. L’en­droit le plus lit­té­raire de Mos­cou — celui où Boul­ga­kov avait ouvert Le Maître et Mar­gue­rite, où le diable en per­sonne s’é­tait assis sur un banc par une chaude soi­rée de mai pour annon­cer à deux écri­vains sovié­tiques que l’un d’eux mour­rait avant la fin de la jour­née. Caird avait lu le roman à Oxford — en anglais, dans une tra­duc­tion clan­des­tine qui cir­cu­lait dans les cercles de sla­vi­sants — et il se sou­ve­nait de cette ouver­ture avec la pré­ci­sion des choses qui vous marquent à vingt ans. Le diable sur un banc. La cha­leur. Les tilleuls en fleur. Et cette phrase : ne par­lez jamais à des inconnus.

Aujourd’­hui, pas de diable. Pas de tilleuls en fleur. Juste un étang gelé — ou presque gelé, la glace com­men­çait à se fis­su­rer par endroits, lais­sant appa­raître des veines d’eau noire — entou­ré de bancs vides et de réver­bères éteints. Quelques pro­me­neurs. Un vieil homme qui nour­ris­sait des pigeons avec des miettes de pain noir. Deux enfants qui glis­saient sur une plaque de glace avec des cris aigus.

Et sur le trot­toir d’en face, un café.

Pas d’en­seigne. Pas de nom visible. Une vitrine embuée der­rière laquelle on devi­nait des formes — des tables, des sil­houettes, la lueur oran­gée d’un éclai­rage inté­rieur. La porte était une porte ordi­naire, en bois peint, avec une poi­gnée de métal ter­ni. Rien qui indique un café. Rien qui invite à entrer. Mais Caird savait — parce que Kos­tia le lui avait dit, trois mots glis­sés au bar la veille au soir, entre deux verres, avec un natu­rel si par­fait qu’il avait presque oublié que c’é­tait une infor­ma­tion et non une conver­sa­tion : l’é­tang du Patriarche, en face du banc de Boul­ga­kov, la porte sans enseigne.

Kos­tia. Le bar­man qui fre­don­nait du Bru­beck en essuyant des verres. Celui dont Caird n’a­vait jamais deman­dé pour­quoi il savait ce genre de choses. Celui à qui il avait posé la ques­tion — vous connais­sez un endroit appe­lé le Cygne ? — sans réflé­chir, sur une impul­sion, parce que la vod­ka et la confiance sont des cou­sines ger­maines, et que Caird avait bu assez de l’une pour accor­der trop de l’autre.

Il pous­sa la porte.

L’in­té­rieur était petit. Dix tables peut-être, rondes, cou­vertes de nappes à car­reaux qui avaient été blanches et rouges dans une vie anté­rieure et qui étaient main­te­nant d’un rose gri­sâtre uni­forme. L’é­clai­rage venait de lampes murales à abat-jour de tis­su qui don­naient à l’air une teinte de thé. Ça sen­tait le café — du vrai café, pas le sub­sti­tut de chi­co­rée qu’on ser­vait dans les can­tines sovié­tiques, mais du café turc, épais, noir, pré­pa­ré dans un cezve de cuivre dont Caird enten­dait le gré­sille­ment der­rière le comp­toir. Et ça sen­tait autre chose — la ciga­rette, la laine mouillée, et cette odeur indé­fi­nis­sable des lieux où les gens viennent pour ne pas être vus.

La salle était à moi­tié pleine. Des couples silen­cieux. Un homme seul qui lisait un jour­nal. Deux femmes d’un cer­tain âge qui par­laient à voix basse en remuant leurs cuillères dans des tasses vides. Per­sonne ne leva les yeux quand Caird entra. C’é­tait le genre d’en­droit où ne pas regar­der les nou­veaux arri­vants était une forme de poli­tesse — ou de survie.

Il choi­sit une table au fond, dos au mur. Com­man­da un café. Attendit.

Le café arri­va — dans une petite tasse de por­ce­laine blanche, sans anse, brû­lant, avec un fond de marc épais comme de la boue. Il en but une gor­gée. C’é­tait fort, amer, avec un arrière-goût de car­da­mome qui lui rap­pe­la Le Caire — une autre vie, un autre poste, un autre lui-même. Il pen­sa à Helen. À la der­nière lettre qu’il lui avait envoyée — trois para­graphes polis, infor­ma­tifs, vides. Le temps à Mos­cou est froid. L’hô­tel est confor­table. Le tra­vail avance. Pas un mot vrai. Pas un mot qui res­semble à ce qu’il vivait réel­le­ment. Com­ment aurait-il pu ? Chère Helen, j’ai trou­vé le car­net d’un espion dans un faux pla­fond et je suis assis dans un café clan­des­tin en atten­dant une femme dont je ne connais pas le nom. Porte-toi bien. Embrasse Thomas.

Un quart d’heure pas­sa. Vingt minutes. La porte s’ou­vrait et se refer­mait — des gens entraient, com­man­daient, s’as­seyaient, repar­taient. Per­sonne ne s’ap­pro­chait de sa table. Caird com­men­ça à se sen­tir ridi­cule. Un Anglais seul dans un café mos­co­vite, atten­dant quelque chose qui ne vien­drait peut-être pas, qui n’a­vait peut-être jamais exis­té, qui n’é­tait peut-être que le fan­tasme d’un homme — Fenn — qui avait per­du la rai­son avant de perdre Moscou.

Et puis.

Il ne la vit pas entrer. C’est-à-dire — elle devait être entrée, elle avait dû pous­ser la porte comme tous les autres, mais Caird ne l’a­vait pas remar­quée, et ce n’est que lors­qu’il leva les yeux de sa tasse qu’il la vit, assise à la table voi­sine, comme si elle avait tou­jours été là, comme si elle fai­sait par­tie du mobi­lier, comme si le café lui-même l’a­vait sécrétée.

Une femme d’une qua­ran­taine d’an­nées. Peut-être moins — il était dif­fi­cile de dire, les femmes russes vieillis­saient autre­ment, le froid et les épreuves creu­saient les visages plus tôt mais d’une façon qui n’é­tait pas de la vieillesse, plu­tôt une den­si­té, une concen­tra­tion des traits. Che­veux bruns tirés en arrière, sans orne­ment. Un visage osseux, des pom­mettes hautes, un front large. Pas de maquillage. Des yeux — et c’est là que Caird sen­tit quelque chose bas­cu­ler en lui, un poids qui se déplace, un équi­libre qui se rompt — des yeux d’un vert très sombre, presque noir, des yeux d’une intel­li­gence si nue, si peu pro­té­gée, qu’ils en deve­naient dou­lou­reux à sou­te­nir. C’é­taient les yeux de quel­qu’un qui avait ces­sé depuis long­temps de se cacher der­rière son regard.

Elle por­tait un man­teau gris, strict, et tenait entre ses mains une tasse de café iden­tique à celle de Caird.

Ils se regardèrent.

Le silence entre eux n’é­tait pas un silence vide — c’é­tait un silence plein, ten­du, un silence de recon­nais­sance. Comme si cha­cun savait qui était l’autre sans avoir besoin de le véri­fier. Comme si le café, la table, l’heure, le mer­cre­di, la men­tion du Cygne dans le car­net de Fenn — tout cela avait conver­gé vers ce moment avec la pré­ci­sion d’un méca­nisme d’horlogerie.

— Vous n’êtes pas Dou­glas, dit-elle.

Sa voix était grave, posée, avec un accent anglais qui était bon sans être par­fait — un anglais appris dans les livres plu­tôt que dans la vie, un anglais de scien­ti­fique, pré­cis, fonc­tion­nel, dépour­vu d’é­lé­gance inutile.

— Non, dit Caird. Je suis —

— Ne me dites pas votre nom.

Il se tut.

— Je sais qui vous êtes. Le rem­pla­çant. Dou­glas m’a­vait dit que quel­qu’un vien­drait. Il ne savait pas qui. Il espé­rait que ce serait quel­qu’un de bien.

Elle but une gor­gée de café. Ses mains étaient par­fai­te­ment immo­biles — pas la fausse immo­bi­li­té de quel­qu’un qui se contrôle, mais l’im­mo­bi­li­té natu­relle de quel­qu’un qui a appris à éco­no­mi­ser chaque geste, chaque calo­rie, chaque mou­ve­ment super­flu. Une immo­bi­li­té de survivante.

— Vous avez trou­vé le car­net, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Et vous êtes venu ici. Un mercredi.

— Oui.

Elle le regar­da lon­gue­ment. Ses yeux verts par­cou­raient son visage avec une atten­tion cli­nique — le front, les yeux, la bouche, le men­ton cou­pé par le rasoir ce matin, les épaules, les mains. Elle le lisait. Comme on lit un texte. Comme on lit une radiographie.

— Vous n’êtes pas un espion, dit-elle.

— Non.

— Vous ne savez pas ce que vous faites ici.

— Pas entiè­re­ment, non.

Un silence. Puis quelque chose de tout à fait inat­ten­du — l’ombre d’un sou­rire. Pas un sou­rire joyeux. Un sou­rire de recon­nais­sance. Comme si l’hon­nê­te­té de Caird — cette hon­nê­te­té que tout le monde à Mos­cou iden­ti­fiait comme sa qua­li­té et son dan­ger — était exac­te­ment ce qu’elle espé­rait trouver.

— Bien, dit-elle. Un espion m’au­rait men­ti. Vous ne men­tez pas. C’est soit très cou­ra­geux, soit très impru­dent. Pro­ba­ble­ment les deux.

Elle posa sa tasse.

— Je ne vous dirai pas mon nom. Ce que je vais vous dire, je le dirai une seule fois. Écou­tez, ne pre­nez pas de notes, ne répé­tez rien dans votre chambre d’hô­tel — vos murs ont des oreilles et votre chambre est une cage de verre. Comprenez-vous ?

— Oui.

— Je suis scien­ti­fique. Je tra­vaille dans un ins­ti­tut de recherche dont vous n’a­vez pas besoin de connaître le nom. Les tra­vaux que nous y fai­sons sont — elle cher­cha le mot — sen­sibles. Ils concernent des choses que votre gou­ver­ne­ment vou­drait savoir. Et que mon gou­ver­ne­ment ne veut pas que votre gou­ver­ne­ment sache. C’est la situa­tion dans sa forme la plus simple.

Caird écou­tait. Il sen­tait le sang battre à ses tempes — pas de peur, pas encore, mais d’une concen­tra­tion si intense qu’elle res­sem­blait à de la fièvre. Chaque mot de cette femme se gra­vait en lui avec la net­te­té d’une ins­crip­tion sur du métal.

— Dou­glas m’a aidée. Pen­dant huit mois. Il a trans­mis des docu­ments — petits, dis­crets, en plu­sieurs fois. Mais il reste le plus impor­tant. Le der­nier lot. Celui que je n’ai pas pu lui don­ner avant son départ.

Elle se tut. Regar­da la salle. Per­sonne ne les obser­vait — ou si quel­qu’un les obser­vait, il le fai­sait avec une com­pé­tence qui dépas­sait ce que l’œil nu pou­vait détecter.

— Vous avez quelque chose qui m’ap­par­tient, dit-elle.

Caird com­prit. Le car­net. Elle par­lait du car­net — non, pas du car­net lui-même, mais de ce que le car­net repré­sen­tait. Le lien. Le canal. La main ten­due entre son monde et l’autre.

— Je ne sais pas si je peux vous aider, dit Caird.

C’é­tait la véri­té. Pure, nue, sans orne­ment. Il ne savait pas. Il ne savait rien — ni les pro­to­coles, ni les méthodes, ni les dan­gers réels. Il était un atta­ché cultu­rel avec un car­net volé et une ten­dance à faire confiance trop vite, et cette femme lui deman­dait quelque chose qui pou­vait la tuer, le tuer, ou les tuer tous les deux.

— Je ne vous demande pas de savoir, dit-elle. Je vous demande de vou­loir. Le savoir vien­dra après. Ou ne vien­dra pas. Mais le vou­loir, c’est maintenant.

Le café avait refroi­di. Le marc au fond de la tasse des­si­nait des formes — les Russes lisaient l’a­ve­nir dans le marc de café, Caird le savait, c’é­tait une super­sti­tion ancienne, une de ces pra­tiques que le maté­ria­lisme sovié­tique n’a­vait jamais réus­si à éra­di­quer parce qu’on ne peut pas éra­di­quer le besoin de savoir ce qui va arriver.

— Il y a un moyen, dit-elle. La tour­née de théâtre. Les malles de cos­tumes. Dou­glas avait tout pré­vu — les docu­ments pou­vaient être dis­si­mu­lés dans les doubles fonds des malles, trans­por­tés jus­qu’à l’am­bas­sade bri­tan­nique sous cou­vert de maté­riel scé­nique. C’est propre. C’est simple. C’est la seule fenêtre.

La fenêtre qui se ferme. La phrase du car­net de Fenn. Caird com­prit sou­dain ce qu’elle signi­fiait — pas une méta­phore, pas une expres­sion vague, mais un calen­drier. La tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny avait une date. Quand les malles repar­ti­raient, la fenêtre se fer­me­rait. Et cette femme res­te­rait de ce côté-là du mur, avec ses docu­ments, avec son secret, avec sa vie en sursis.

— Quand ? dit Caird.

— Les malles arrivent dans deux semaines. Elles repar­ti­ront trois semaines après la der­nière repré­sen­ta­tion. C’est tout le temps que nous avons.

Elle se leva. Bou­ton­na son man­teau. Ses gestes étaient d’une éco­no­mie abso­lue — pas un mou­ve­ment inutile, pas un regard super­flu. Une femme habi­tuée à ne rien gas­piller. Ni le temps, ni les mots, ni l’espoir.

— Mer­cre­di pro­chain. Même heure. Même endroit. Si vous venez, je com­pren­drai que vous accep­tez. Si vous ne venez pas, je com­pren­drai aussi.

Elle fit un pas vers la porte. Puis s’ar­rê­ta. Se retour­na à demi.

— Dou­glas disait que les Anglais sont des sen­ti­men­taux. Il disait que c’é­tait leur fai­blesse. Moi, je crois que c’est leur force. Un homme froid ne ris­que­rait rien pour une incon­nue. Un sen­ti­men­tal, peut-être.

Elle sor­tit. La porte se refer­ma der­rière elle sans bruit. L’air froid de mars s’en­gouf­fra un ins­tant dans le café, puis la cha­leur reprit ses droits, et c’é­tait comme si per­sonne n’é­tait venu, comme si la table voi­sine avait tou­jours été vide, comme si les quinze der­nières minutes n’a­vaient pas eu lieu.

Caird res­ta assis.

Il regar­dait sa tasse vide. Le marc des­si­nait des formes qu’il ne savait pas lire. Il pen­sa à des choses — à Helen, à Tho­mas, à la mai­son de Ken­sing­ton, au jar­din où son fils jouait le same­di matin, aux hor­loges qu’il démon­tait enfant et qu’il ne savait pas tou­jours remon­ter. Il pen­sa à Fenn, qui était venu ici avant lui, qui avait bu le même café, qui avait regar­dé les mêmes yeux verts, et qui avait dit oui. Et puis il pen­sa à cette phrase — un sen­ti­men­tal, peut-être — et il sut, avec une cer­ti­tude qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’il avait jamais éprou­vé, que mer­cre­di pro­chain il serait là.

Il se leva. Paya. Sortit.

Le froid le frap­pa. L’é­tang du Patriarche brillait d’un gris de métal sous le ciel bas. Les enfants avaient dis­pa­ru. Le vieil homme aux pigeons aus­si. Il ne res­tait que les bancs vides, la glace qui cra­quait, et le sou­ve­nir de Boul­ga­kov — le diable assis sur un banc, un soir de mai, dans une autre époque, qui disait à deux hommes : ne par­lez jamais à des inconnus.

Caird venait de par­ler à une inconnue.

Il remon­ta Malaya Bron­naya vers le sud, les mains dans les poches, le cœur bat­tant un rythme nou­veau — pas de la peur, pas du cou­rage, quelque chose entre les deux, quelque chose qui n’a­vait pas de nom en anglais mais qui en russe, peut-être, se disait d’un seul mot.

Der­rière lui, à trente mètres, un homme en man­teau gris le sui­vait toujours.

Et quelque part dans Mos­cou, dans un wagon de métro, Ser­gueï Vol­kons­ki tour­nait les pages d’A­kh­ma­to­va et atten­dait le rap­port qui lui dirait si l’An­glais avait choi­si d’être un manche ou une lame.

CHA­PITRE 7 — EVTOUCHENKO

Le poète arri­va un same­di soir, et le Metro­pol chan­gea de température.

Caird le sen­tit avant de le voir — une vibra­tion dans l’air du res­tau­rant, un fré­mis­se­ment col­lec­tif, ce phé­no­mène étrange qui se pro­duit quand une célé­bri­té entre dans une pièce et que chaque per­sonne pré­sente, sans se retour­ner, sans lever les yeux, sait. Les ser­veurs se redres­sèrent d’un cen­ti­mètre. Le maître d’hô­tel sur­git de nulle part avec la vélo­ci­té d’un homme qui a pas­sé sa vie à sur­gir de nulle part au bon moment. Même les lustres sem­blèrent briller un peu plus fort, comme si le cris­tal lui-même vou­lait être à la hauteur.

Evgue­ni Evtou­chen­ko tra­ver­sa le res­tau­rant du Metro­pol comme on tra­verse une scène — c’est-à-dire en sachant exac­te­ment où se trouvent les projecteurs.

Grand. Très grand. Un mètre quatre-vingt-dix au moins, mince, le port de tête d’un dan­seur ou d’un prince en exil. Des che­veux blonds cen­drés reje­tés en arrière avec une négli­gence étu­diée. Un visage taillé à la serpe — pom­mettes saillantes, mâchoire longue, des yeux clairs qui balayaient la salle avec une rapi­di­té de radar. Il por­tait un cos­tume gris perle, une che­mise ouverte au col — pas de cra­vate, jamais de cra­vate, la cra­vate était un acces­soire bour­geois et Evtou­chen­ko était un poète du peuple, ce qui signi­fiait en pra­tique qu’il s’ha­billait mieux que la plu­part des bour­geois — et des chaus­sures qui n’é­taient cer­tai­ne­ment pas soviétiques.

Der­rière lui, comme des pla­nètes autour d’un soleil, cinq ou six per­sonnes — des hommes, des femmes, un mélange de visages russes et étran­gers, le genre de cor­tège que seuls les très célèbres et les très puis­sants traînent der­rière eux sans avoir l’air de s’en apercevoir.

Gui­vi se leva de table comme un ressort.

— Jev­gue­ni !

Le cri tra­ver­sa le res­tau­rant. Des têtes se tour­nèrent. Evtou­chen­ko pivo­ta, vit Gui­vi, et son visage s’é­clai­ra d’un sou­rire immense — un sou­rire de recon­nais­sance, de conni­vence, le sou­rire de deux hommes qui savent qu’ils sont les plus flam­boyants de la salle et qui en tirent une joie enfantine.

— Gui­vi Zou­ra­bo­vitch ! Vieille canaille géorgienne !

Ils s’embrassèrent au milieu du res­tau­rant avec une fer­veur qui fit vaciller une table. Gui­vi avait les larmes aux yeux — de vraies larmes ou des larmes de comé­dien, avec Gui­vi on ne savait jamais, les deux étaient éga­le­ment sin­cères. Evtou­chen­ko riait — un rire de gorge, sonore, le rire d’un homme qui sait que son rire est beau et qui le donne généreusement.

— Venez, venez, dit Gui­vi en l’en­traî­nant vers leur table. Il y a un Anglais. Un vrai. Avec du tweed et de la poli­tesse. Vous allez l’adorer.

Caird se leva. Mireille, à côté de lui, ne se leva pas — elle regar­dait la scène avec un demi-sou­rire qui disait : je connais ce numé­ro, je l’ai vu cent fois, et il me fas­cine encore. Ket­tu­nen, à l’autre bout de la table, avait posé son verre et obser­vait avec cette atten­tion tran­quille qui ne le quit­tait jamais — comme un homme qui prend des notes men­tales sur tout ce qui passe à portée.

— Julian Caird, dit Gui­vi. Atta­ché cultu­rel bri­tan­nique. Il pré­pare la venue de Sha­kes­peare à Mos­cou. Julian, voi­ci Evgue­ni Alexan­dro­vitch Evtou­chen­ko. Le plus grand poète vivant de Rus­sie. Ne le contre­di­sez pas sur ce point, il pour­rait deve­nir violent.

— Le plus grand poète vivant du monde, cor­ri­gea Evtou­chen­ko en ser­rant la main de Caird avec une poigne sur­pre­nante. Mais je suis modeste. Je n’in­siste pas.

Il s’as­sit. Ou plu­tôt, il s’ins­tal­la — il y avait chez cet homme une façon d’oc­cu­per l’es­pace qui trans­for­mait chaque chaise en trône, chaque table en estrade. Son cor­tège se dis­per­sa aux tables voi­sines avec l’ai­sance de gens habi­tués à orbi­ter. Un ser­veur appor­ta du cham­pagne — du cham­pagne sovié­tique, bien sûr, mais ser­vi avec une défé­rence qui le trans­for­mait presque en dom-pérignon.

— Sha­kes­peare ! dit Evtou­chen­ko en levant son verre. Ham­let à Mos­cou ! C’est magni­fique. Savez-vous que Pas­ter­nak a tra­duit Ham­let ? La meilleure tra­duc­tion de Ham­let jamais faite. Meilleure que l’o­ri­gi­nal, disent cer­tains. Les Anglais ne le savent pas, mais Sha­kes­peare sonne mieux en russe. Il a tou­jours été un peu russe, Sha­kes­peare. Ce sens du tra­gique. Cette folie. Ce besoin de tout dire même quand tout dire vous conduit à la mort.

Il par­lait comme il res­pi­rait — sans effort, sans pause, chaque phrase enchaî­née à la sui­vante par un fil invi­sible, une logique inté­rieure qui sau­tait d’une idée à l’autre avec l’a­gi­li­té d’un chat sur les toits. C’é­tait étour­dis­sant. C’é­tait magné­tique. C’é­tait épuisant.

Mireille l’ob­ser­vait avec une fas­ci­na­tion tem­pé­rée de prudence.

— Evgue­ni Alexan­dro­vitch, dit-elle. Com­ment se fait-il qu’un homme qui dit tout ce qu’il pense soit encore en vie dans ce pays ?

Evtou­chen­ko se tour­na vers elle. Ses yeux clairs se posèrent sur son visage avec une atten­tion sou­daine — l’at­ten­tion du joueur qui recon­naît un adver­saire digne.

— Parce que je suis utile, dit-il. C’est la seule rai­son pour laquelle qui­conque reste en vie dans ce pays. Sta­line gar­dait en vie les poètes qu’il aimait. Khroucht­chev garde en vie les poètes qui le diver­tissent. Et moi, je suis très diver­tis­sant. C’est ma forme de sur­vie. D’autres sur­vivent en se tai­sant. Moi, je sur­vis en par­lant si fort que le silence des autres passe inaperçu.

Il dit cela avec un sou­rire — mais sous le sou­rire, une dure­té. Un tran­chant. La conscience exacte de ce qu’il disait et de ce que ça coû­tait de le dire.

— Vous avez lu Babi Yar ? deman­da Caird.

Il ne savait pas pour­quoi il avait dit cela. Le poème lui était reve­nu d’un coup — Babi Yar, le poème qu’Ev­tou­chen­ko avait publié deux ans plus tôt, sur le mas­sacre de trente-trois mille Juifs par les nazis à Kiev, dans un ravin, en 1941. Un poème que per­sonne en URSS n’a­vait osé écrire parce que l’an­ti­sé­mi­tisme sovié­tique pré­fé­rait enter­rer les morts juifs une seconde fois sous le silence. Evtou­chen­ko l’a­vait écrit. Evtou­chen­ko l’a­vait lu devant des dizaines de mil­liers de per­sonnes. Et Evtou­chen­ko était encore là, assis au Metro­pol, buvant du champagne.

Le visage du poète chan­gea. Le sou­rire dis­pa­rut. Ce qui res­ta était plus nu, plus vrai — un visage d’homme qui se sou­vient de quelque chose qui lui a coûté.

— Vous l’a­vez lu, dit-il. En anglais, j’imagine.

— Oui.

— En anglais, c’est un poème. En russe, c’est un cri. La tra­duc­tion ne rend pas le cri. Aucune tra­duc­tion ne rend le cri. C’est le pro­blème des langues — elles trans­portent les mots mais pas le sang.

Il se tut un ins­tant. Autour de la table, le silence s’é­tait éten­du — même Gui­vi ne par­lait pas, ce qui était un évé­ne­ment météorologique.

— Savez-vous ce qui s’est pas­sé après Babi Yar ? dit Evtou­chen­ko. Chos­ta­ko­vitch m’a appe­lé. Chos­ta­ko­vitch — Dmi­tri Dmi­trie­vitch en per­sonne. Il m’a dit : votre poème, je veux le mettre en musique. Il en a fait le pre­mier mou­ve­ment de sa Trei­zième Sym­pho­nie. Et la Trei­zième a été jouée ici, à Mos­cou, une seule fois, devant un public gla­cé de ter­reur et d’é­mo­tion. On m’a dit ensuite que Khroucht­chev était furieux. On m’a dit que j’é­tais fini. On m’a dit beau­coup de choses. Et pour­tant — il ouvrit les bras dans un geste théâ­tral — me voi­ci. Buvant du cham­pagne au Metro­pol. La Rus­sie ne tue pas ses poètes. Elle les fait souf­frir, ce qui est pire. Mais elle ne les tue pas. Pas toujours.

Gui­vi leva son verre.

— Pas tou­jours, répé­ta-t-il d’une voix sourde. Pas toujours.

Et le toast qu’il por­ta — silen­cieux, sans mots, juste le verre levé et le regard per­du — était pour ceux que la Rus­sie avait tués. Man­del­stam. Babel. Meye­rhold. Les autres. Tous les autres.

Le dîner reprit. Le cham­pagne cou­la. Evtou­chen­ko racon­tait des his­toires — son voyage à Cuba, où il avait ren­con­tré Cas­tro et bu du rhum jus­qu’à l’aube. Sa tour­née en Amé­rique, où des étu­diants l’a­vaient por­té en triomphe et où le FBI l’a­vait sui­vi pen­dant trois semaines. Son ami­tié avec Neru­da, avec Fel­li­ni, avec des gens dont les noms tom­baient de ses lèvres comme des pièces d’or d’une bourse per­cée. Il était éblouis­sant. Il était insup­por­table. Il était les deux à la fois, et c’é­tait pré­ci­sé­ment ce qui ren­dait impos­sible de détour­ner le regard.

À un moment — entre la deuxième et la troi­sième bou­teille, dans cet espace flot­tant où l’al­cool dis­sout les pru­dences — Evtou­chen­ko se tour­na vers Caird et le regar­da. Vrai­ment. Pas le regard de sur­face, le regard social, le regard du poète-vedette qui dis­tri­bue son atten­tion comme des auto­graphes. Un regard pro­fond, fouilleur, un regard qui cher­chait quelque chose.

— Ham­let, dit-il.

— Par­don ?

— Vous. Vous êtes Ham­let. Je le vois. Cet air d’homme qui sait qu’il doit agir et qui ne sait pas com­ment. Cet air d’homme coin­cé entre ce qu’il veut faire et ce qu’on attend de lui. Ham­let est l’homme le plus moderne de la lit­té­ra­ture — pas parce qu’il hésite, mais parce qu’il sait que chaque choix est une perte. Choi­sir A, c’est perdre B. Choi­sir d’a­gir, c’est perdre l’in­no­cence. Choi­sir de ne pas agir, c’est perdre l’hon­neur. Ham­let est coin­cé — et vous, Julian, vous avez l’air coincé.

Il dit cela en sou­riant. Légè­re­ment. Comme une plai­san­te­rie. Mais ses yeux ne sou­riaient pas.

Caird sen­tit un froid qui n’a­vait rien à voir avec mars.

— Je ne suis pas Ham­let, dit-il.

— Non ? Tant mieux. Ham­let finit mal. Tout le monde finit mal, dans Ham­let. C’est une pièce où les vivants envient les morts — ce qui, main­te­nant que j’y pense, est une excel­lente des­crip­tion de Moscou.

Gui­vi écla­ta de rire. Mireille allu­ma une ciga­rette. Ket­tu­nen sou­riait — tou­jours le même sou­rire, régu­lier, inal­té­rable, le sou­rire d’un homme qui enre­gistre tout et ne laisse rien filtrer.

Plus tard, Evtou­chen­ko réci­ta un poème.

Pas Babi Yar. Quelque chose de plus intime, de plus récent — un poème qu’il n’a­vait pas encore publié, dit-il, un poème sur Mos­cou la nuit, sur les fenêtres éclai­rées et les vies der­rière les fenêtres, sur la soli­tude d’une ville de huit mil­lions d’ha­bi­tants dont cha­cun porte un secret. Il réci­ta debout, sans notes, les yeux mi-clos, et sa voix — cette voix de bary­ton clair, cette voix qui avait rem­pli des stades — se fit douce, presque mur­mu­rante, et le res­tau­rant du Metro­pol se tut, chaque table, chaque ser­veur, chaque bruit de vais­selle, tout se tut, et il n’y eut plus que cette voix et ces mots russes que Caird ne com­pre­nait pas mais dont il sen­tait le poids, la beau­té, la dou­leur, comme on sent la cha­leur d’un feu à tra­vers un mur.

Quand il eut fini, per­sonne n’ap­plau­dit. Comme dans le sous-sol de l’Ar­bat. Les Russes n’ap­plau­dis­saient pas les poèmes qui comp­taient. Ils hochaient la tête. Ils bais­saient les yeux. Ils buvaient.

Evtou­chen­ko se ras­sit. Vida son verre. Et dit, à mi-voix, pen­ché vers Caird :

— On m’a dit que vous aviez rem­pla­cé un homme qui s’ap­pe­lait Fenn.

Caird ne bou­gea pas. Chaque muscle de son corps se figea, mais il ne bou­gea pas — un réflexe qu’il ne se connais­sait pas, un réflexe que Mos­cou était en train de lui enseigner.

— On me dit beau­coup de choses, conti­nua Evtou­chen­ko. Je suis poète, et les poètes à Mos­cou sont comme les bars à New York — tout le monde vient y dépo­ser ses secrets. Je ne sais pas qui vous êtes, Julian. Je ne veux pas le savoir. Mais je vais vous dire une chose que per­sonne ne vous dira, parce que les gens ici ont peur de le dire et que moi, la peur, je la connais trop bien pour la res­pec­ter encore.

Il se rap­pro­cha. Son haleine sen­tait le cham­pagne et le tabac.

— Il y a des gens dans cette ville qui jouent aux échecs avec des pièces humaines. Les Russes le font. Les Anglais le font. Les Amé­ri­cains le font. Et les pièces humaines ne savent jamais qu’elles sont des pièces. Elles croient qu’elles jouent. Mais elles sont jouées. Fenn l’a com­pris trop tard. Ne le com­pre­nez pas trop tard.

Il se redres­sa. Le sou­rire revint — écla­tant, public, le sou­rire du poète-vedette.

— Mais ce soir, on boit ! À Sha­kes­peare ! À Ham­let ! Au Metro­pol ! Et à ce magni­fique cham­pagne sovié­tique qui, je le dis avec tout mon patrio­tisme, a le goût de vinaigre tiède !

Gui­vi hur­la de rire. Les tables voi­sines applau­dirent. Quel­qu’un com­man­da une autre bou­teille. La soi­rée reprit son cours — bruyante, vivante, dorée sous les lustres.

Mais Caird n’en­ten­dait plus rien.

Il enten­dait seule­ment la voix d’Ev­tou­chen­ko, comme un écho sous la ver­rière : les pièces humaines ne savent jamais qu’elles sont des pièces.

Mireille, en face de lui, le regar­dait. Elle avait enten­du, elle aus­si. Ses yeux disaient : je t’a­vais pré­ve­nu. Et autre chose que ses yeux disaient, quelque chose de plus doux, de plus inquiet : fais atten­tion, Julian. S’il te plaît, fais attention.

Il hocha la tête. Un geste minus­cule. Elle détour­na le regard.

Le dîner s’a­che­va tard. Evtou­chen­ko par­tit comme il était venu — en comète, traî­nant son cor­tège, lais­sant der­rière lui un sillage de bruit, d’éner­gie et de mots. Le res­tau­rant se vida. Les ser­veurs débar­ras­saient en silence. La ver­rière au-des­sus était noire, aveugle, un ciel de verre qui ne réflé­chis­sait que les der­nières lumières des lustres qu’on étei­gnait un par un.

Caird mon­ta seul. L’as­cen­seur de fer for­gé grin­ça. Au troi­sième, Zinaï­da n’é­tait pas là — sa rem­pla­çante de nuit, la femme au regard vitreux, lui ten­dit sa clef sans un mot.

Il entra dans la 307. S’as­sit sur le lit. Sor­tit le car­net de Fenn — il le gar­dait main­te­nant dans la dou­blure de son man­teau, un trou qu’il avait pra­ti­qué lui-même avec des ciseaux emprun­tés au concierge, une cachette d’a­ma­teur qui ne trom­pe­rait per­sonne mais qui le ras­su­rait comme un talisman.

Il l’ou­vrit à la der­nière page. Relut les mots de Fenn.

J’es­père que ce sera quel­qu’un d’as­sez naïf pour ne pas avoir peur et d’as­sez malin pour avoir peur au bon moment.

Caird fer­ma le car­net. Étei­gnit la lampe. S’al­lon­gea dans le noir.

Il avait peur.

C’é­tait le bon moment.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI IV

L’ap­par­te­ment sen­tait le whis­ky et le regret.

Vol­kons­ki mon­ta les quatre étages à pied — l’as­cen­seur était en panne, comme il l’é­tait tou­jours dans cet immeuble de la rue Pet­chat­ni­kov, un immeuble de bonne fac­ture construit dans les années trente pour les cadres du Par­ti, mais qui avait glis­sé depuis vers cette zone grise du parc immo­bi­lier mos­co­vite où les choses fonc­tion­naient à peu près, c’est-à-dire pas vrai­ment. Les marches étaient propres. Les murs avaient besoin de pein­ture. Sur chaque palier, une ampoule — une sur deux fonc­tion­nait. Vol­kons­ki comp­ta les étages par les ampoules : obs­cu­ri­té, lumière, obs­cu­ri­té, lumière. C’é­tait presque symbolique.

Il frap­pa.

Un long silence. Puis des pas — lents, irré­gu­liers, les pas d’un homme qui n’est pas tout à fait sûr de vou­loir ouvrir.

La porte s’entrebâilla.

— Ah. C’est vous.

Kim Phil­by avait les yeux rouges.

Pas les yeux rouges de quel­qu’un qui a pleu­ré — les yeux rouges de quel­qu’un qui boit depuis le milieu de l’a­près-midi et qui a ces­sé de comp­ter les verres quelque part entre le cin­quième et le hui­tième. Il por­tait un car­di­gan de laine grise sur une che­mise frois­sée, un pan­ta­lon de fla­nelle dont le pli avait depuis long­temps abdi­qué, et des pan­toufles qui avaient été écos­saises dans une autre vie. Ses che­veux — autre­fois blonds, élé­gants, coif­fés avec ce soin non­cha­lant qui était la signa­ture du gent­le­man anglais — étaient main­te­nant gris, en désordre, et col­lés sur les tempes par une trans­pi­ra­tion que le chauf­fage exces­sif de l’ap­par­te­ment ren­dait permanente.

— Entrez, dit-il. Si vous devez entrer.

L’ap­par­te­ment était celui d’un homme qui vit seul et qui a ces­sé de s’en sou­cier. Deux pièces et une cui­sine. Des livres par­tout — sur les éta­gères, sur le sol, empi­lés sur les chaises, entas­sés sous la table. Des livres anglais pour la plu­part, des Pen­guin orange aux dos cas­sés, des édi­tions de poche ache­tées Dieu sait où et Dieu sait quand. Et par­mi les livres, les bou­teilles. Du whis­ky — du John­nie Wal­ker Black Label, un luxe que le KGB four­nis­sait à Phil­by comme on four­nit du foin à un che­val : par néces­si­té, sans affec­tion. Du gin aus­si. Et de la vod­ka, bien sûr, parce qu’on ne vivait pas à Mos­cou sans vod­ka, mais la vod­ka était ran­gée dans la cui­sine, à part, comme si Phil­by refu­sait de mêler sa bois­son natio­nale d’a­dop­tion à ses bois­sons natales.

Vol­kons­ki s’as­sit dans le fau­teuil qu’on lui dési­gna — un fau­teuil anglais, impor­té, le seul meuble de l’ap­par­te­ment qui sem­blait avoir eu une vie avant Mos­cou. Phil­by s’af­fa­la dans l’autre, en face, de l’autre côté d’une table basse encom­brée de jour­naux — la Prav­da, l’Iz­ves­tia, le Times de Londres qui arri­vait avec trois jours de retard par la valise diplo­ma­tique et que Phil­by lisait comme un exi­lé lit des lettres de la maison.

— Whis­ky ? dit Philby.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Il avait déjà rem­pli deux verres. Le whis­ky avait cette cou­leur d’ambre fon­cé que prend le John­nie Wal­ker quand il est ser­vi sans eau et sans glace — pur, direct, sans la moindre conces­sion au confort.

Vol­kons­ki prit le verre. Il ne buvait pas beau­coup — l’al­cool était un outil, pas un plai­sir, et les outils, on les uti­lise quand on en a besoin, pas quand ils se pré­sentent. Mais refu­ser le whis­ky de Phil­by aurait été une erreur. Le whis­ky était le pro­to­cole. Le whis­ky était le lan­gage. Sans le whis­ky, Phil­by ne par­lait pas.

— Alors, dit Phil­by. Qu’est-ce que le Deuxième Direc­toire veut de moi cette fois ?

Son russe était cor­rect — il l’a­vait appris à Bey­routh, per­fec­tion­né à Mos­cou, et il le par­lait avec un accent bri­tan­nique qu’il n’a­vait jamais réus­si à perdre et qu’il ne cher­chait d’ailleurs pas à perdre, parce que son accent était la der­nière chose qui le reliait à ce qu’il avait été. Mais ils par­laient en anglais. Ils par­laient tou­jours en anglais. Vol­kons­ki parce qu’il aimait par­ler anglais — c’é­tait sa langue secrète, la langue dans laquelle il pen­sait quand il ne vou­lait pas pen­ser en russe. Phil­by parce que l’an­glais était tout ce qui lui restait.

— Un Bri­tan­nique, dit Vol­kons­ki. Au Metro­pol. Julian Caird. Atta­ché culturel.

— Cultu­rel.

Phil­by pro­non­ça le mot avec un sou­rire — un sou­rire d’un autre âge, un sou­rire de Cam­bridge, un sou­rire qui conte­nait qua­rante ans de men­songe et de mépris pour ceux qui croyaient aux apparences.

— Ils envoient encore des atta­chés cultu­rels. C’est tou­chant. Comme si la culture avait jamais eu quoi que ce soit à voir avec quoi que ce soit.

Il but. Repo­sa le verre. Le verre lais­sa un cercle humide sur la Pravda.

— Que vou­lez-vous savoir ?

— Tout ce que vous pou­vez me dire sur la façon dont le MI6 uti­lise les postes cultu­rels comme cou­ver­ture. Les méthodes. Les pro­to­coles. Les signaux.

Phil­by rit. Un rire sec, court, qui res­sem­blait au bruit d’une branche qui casse.

— Les méthodes. Vous me deman­dez les méthodes. Comme si les méthodes n’a­vaient pas chan­gé depuis mon temps. J’ai quit­té le Ser­vice en — quand était-ce ? — en 51. Il y a douze ans. Douze ans, Ser­gueï Niko­laïe­vitch. Douze ans pen­dant les­quels le MI6 a eu tout le loi­sir de chan­ger ses méthodes pré­ci­sé­ment parce que je les connais­sais. Si vous croyez qu’ils uti­lisent encore les mêmes pro­cé­dures qu’à mon époque, vous les sous-esti­mez. Et sous-esti­mer le MI6 est la seule erreur que je n’ai jamais commise.

Vol­kons­ki ne répon­dit pas. Il atten­dit. Il savait que Phil­by, mal­gré les pro­tes­ta­tions, mal­gré le cynisme, mal­gré le whis­ky, par­le­rait. Parce que Phil­by avait besoin de par­ler. Parce que par­ler du Ser­vice était la seule chose qui le reliait encore à l’homme qu’il avait été — un homme brillant, un homme au centre de tout, un homme qui tenait les fils. Et non pas cet homme-ci — ce fan­tôme en pan­toufles écos­saises dans un appar­te­ment de la rue Pet­chat­ni­kov, oublié par ses maîtres sovié­tiques qui ne savaient plus quoi faire de lui main­te­nant qu’ils l’a­vaient, négli­gé par les col­lègues du KGB qui le mépri­saient autant qu’ils l’a­vaient uti­li­sé, aban­don­né par ses amis anglais qui l’a­vaient aimé et qui ne pour­raient jamais lui pardonner.

Phil­by parla.

— Les postes cultu­rels. Oui. C’est une vieille cou­ver­ture. Solide, parce qu’elle per­met des contacts natu­rels avec les locaux — artistes, intel­lec­tuels, gens du milieu cultu­rel qui ont sou­vent accès à des cercles inté­res­sants. L’at­ta­ché cultu­rel peut aller n’im­porte où, ren­con­trer n’im­porte qui, et la seule jus­ti­fi­ca­tion dont il a besoin est un pro­gramme de concert ou une expo­si­tion de pein­ture. C’est élé­gant. C’est la spé­cia­li­té anglaise — l’élégance.

Il se res­ser­vit du whis­ky. Vol­kons­ki nota que la bou­teille était à moi­tié vide et qu’il était cinq heures de l’après-midi.

— Mais votre homme — com­ment dites-vous ? Caird ? — s’il est ce que vous dites, un simple atta­ché cultu­rel, alors il n’est pro­ba­ble­ment pas un agent. Le MI6 ne confie pas d’o­pé­ra­tions aux atta­chés cultu­rels. Ils les uti­lisent comme cou­ver­ture, oui — mais la cou­ver­ture et l’agent ne sont pas la même per­sonne. L’at­ta­ché fait son tra­vail d’at­ta­ché. L’agent fait son tra­vail d’agent. Et sou­vent, l’at­ta­ché ne sait même pas qu’il sert de couverture.

— Et si l’at­ta­ché a héri­té, mal­gré lui, de l’o­pé­ra­tion d’un prédécesseur ?

Phil­by s’im­mo­bi­li­sa. Son verre à mi-che­min entre la table et ses lèvres. Ses yeux — des yeux bleus déla­vés, des yeux qui avaient vu trop de choses et qui en por­taient la fatigue comme une croûte — se fixèrent sur Vol­kons­ki avec une acui­té sou­daine. L’al­cool, pen­dant une seconde, reflua, et der­rière les yeux rouges, der­rière le car­di­gan et les pan­toufles, quelque chose appa­rut — l’an­cien Phil­by, le Phil­by d’a­vant, l’in­tel­li­gence meur­trière, la machine à calculer.

— Ah, dit-il. C’est donc ça. Fenn.

Vol­kons­ki ne confir­ma pas. Il n’en avait pas besoin.

— Fenn était bon, dit Phil­by. Meilleur que la plu­part. Je ne l’ai jamais ren­con­tré — on ne me pré­sente per­sonne, ici, je suis le lépreux du ren­sei­gne­ment, l’homme que tout le monde uti­lise et que per­sonne n’in­vite — mais j’ai lu des choses. Des bribes. Ce qui filtre. Fenn avait un réseau. Petit, dis­cret, effi­cace. Et quand il est par­ti — rap­pe­lé, dis­pa­ru, par­ti, peu importe le mot — il a lais­sé le réseau en place. Orphelin.

Il but.

— Et vous pen­sez que Caird a ramas­sé le réseau. Sans le savoir. Ou en le sachant à peine. Et vous vous deman­dez s’il est assez intel­li­gent pour être dan­ge­reux ou assez stu­pide pour être utile.

Vol­kons­ki sou­rit. C’é­tait exac­te­ment la question.

— Je vais vous dire une chose sur les Anglais, dit Phil­by. Et je peux la dire parce que j’en suis un — j’en suis un, Ser­gueï Niko­laïe­vitch, mal­gré tout, mal­gré ce que j’ai fait, mal­gré cet appar­te­ment, mal­gré ce whis­ky sovié­tique dégui­sé en John­nie Wal­ker, je suis anglais, et si vous me cou­pez je saigne du thé.

Une pause. Un sou­pir qui venait de loin — de plus loin que Mos­cou, de plus loin que Bey­routh, de Cam­bridge peut-être, de ces pelouses vertes et de ces conver­sa­tions de jeunes hommes qui croyaient chan­ger le monde et qui n’a­vaient chan­gé qu’eux-mêmes.

— Les Anglais sont des sen­ti­men­taux, dit-il. C’est leur fai­blesse. C’est par là qu’on les prend. Pas par l’argent — les Anglais n’ont pas d’argent et s’en moquent. Pas par l’i­déo­lo­gie — les Anglais n’ont pas d’i­déo­lo­gie, ils ont des opi­nions, ce qui est très dif­fé­rent. Par le sen­ti­ment. Par l’at­ta­che­ment. Par la loyau­té per­son­nelle. Un Anglais ne tra­hit pas pour une cause. Il tra­hit pour une per­sonne. Parce que quel­qu’un qu’il aime lui a deman­dé. Parce que quel­qu’un en qui il a confiance lui a dit que c’é­tait juste.

Phil­by regar­dait son verre.

— Je le sais, dit-il, parce que c’est ce qui m’est arrivé.

Le silence dans l’ap­par­te­ment devint épais. Les livres sur les éta­gères sem­blaient écou­ter. Le radia­teur gar­gouillait. Quelque part dans l’im­meuble, une porte claqua.

Vol­kons­ki but une gor­gée de whis­ky. Il la lais­sa brû­ler len­te­ment dans sa gorge. Et il regar­dait Phil­by — cet homme assis en face de lui qui avait été le plus grand espion du siècle et qui n’é­tait plus qu’un Anglais en exil qui buvait du whis­ky dans un appar­te­ment trop chaud et qui par­lait de sen­ti­men­ta­li­té comme un prêtre défro­qué parle de Dieu.

— Alors si votre Caird est un sen­ti­men­tal, dit Phil­by, et s’il a trou­vé quel­qu’un pour qui il est prêt à ris­quer quelque chose — une femme, un ami, une idée, n’im­porte quoi qui ait un visage humain — alors vous ne l’ar­rê­te­rez pas avec la peur. La peur ne marche pas avec les sen­ti­men­taux. La peur les rend plus obs­ti­nés. Plus stu­pides. Plus dan­ge­reux. Parce qu’ils ont quelque chose à perdre, et les gens qui ont quelque chose à perdre font des choses que les gens rai­son­nables ne feraient jamais.

Il finit son verre.

— C’est par là qu’on les prend, répé­ta-t-il. Et c’est par là qu’on les perd.

Vol­kons­ki se leva. Il avait ce qu’il était venu cher­cher — non pas des infor­ma­tions, pas des méthodes, pas des pro­to­coles. Quelque chose de plus pré­cieux. Un por­trait. Un Anglais vu par un autre Anglais. Un sen­ti­men­tal recon­nu par un sen­ti­men­tal. Phil­by était le miroir dans lequel Caird se reflé­tait sans le savoir — l’a­ve­nir pos­sible, le ter­mi­nus, l’homme seul dans l’ap­par­te­ment trop chaud avec ses bou­teilles et ses livres et le sou­ve­nir d’a­voir été quelqu’un.

— Mer­ci, Harold, dit Volkonski.

C’é­tait le vrai pré­nom de Phil­by — Harold Adrian Rus­sell Phil­by, dit Kim. Per­sonne ne l’ap­pe­lait Harold. C’é­tait un geste d’in­ti­mi­té — ou de cruau­té, les deux étant par­fois indistinguables.

Phil­by le rac­com­pa­gna à la porte. Sur le seuil, il s’ar­rê­ta. Sa main sur la poi­gnée trem­blait — pas beau­coup, juste assez pour que Vol­kons­ki le voie. Le trem­ble­ment d’un homme qui boit trop. Ou le trem­ble­ment d’un homme qui se retient de dire quelque chose.

— Ser­gueï Nikolaïevitch.

— Oui ?

— Quand vous aurez Caird — et vous l’au­rez, ils finissent tous par être pris, c’est la règle du jeu, même moi j’ai été pris, je me suis sim­ple­ment arran­gé pour être pris du bon côté — quand vous l’au­rez, ne le détrui­sez pas. C’est un conseil. Pas un ordre. Je ne donne plus d’ordres à personne.

Ses yeux bleus, dans la lumière du palier — une des ampoules qui fonc­tion­naient — eurent un éclat bref, fugace, comme le reflet d’un soleil sur une fenêtre fermée.

— Les sen­ti­men­taux méritent mieux que ça. Même quand ils se trompent. Sur­tout quand ils se trompent.

La porte se referma.

Vol­kons­ki des­cen­dit les quatre étages. Obs­cu­ri­té, lumière, obs­cu­ri­té, lumière. Dans la rue, le cra­chin de mars avait repris — cette chose sans nom, ni pluie ni neige. Il mar­cha. Il ne pen­sait pas à Caird. Il pen­sait à Phil­by. À cet homme qui avait tra­hi tout ce qu’il aimait et qui aimait encore tout ce qu’il avait tra­hi. À cette phrase : si vous me cou­pez je saigne du thé. À ce trem­ble­ment de la main sur la poi­gnée de la porte.

Et il pen­sait à son père.

Niko­laï Vol­kons­ki. Ancien offi­cier du régi­ment Semio­novs­ki. Mort dans un camp sans tombe. Un homme qui avait aimé la Rus­sie — pas l’URSS, pas le sys­tème, la Rus­sie, le pays, les bou­leaux, les chants, la neige — et que la Rus­sie avait ava­lé comme elle ava­lait tout ce qui l’aimait.

Phil­by aimait l’An­gle­terre. Son père aimait la Rus­sie. Et les deux avaient été dévo­rés par l’ob­jet de leur amour.

Et lui, Ser­gueï Vol­kons­ki — qu’aimait-il ?

La ques­tion res­ta sans réponse. Elle res­tait tou­jours sans réponse. C’é­tait sa forme per­son­nelle de sur­vie — ne rien aimer, ou aimer si peu, si dis­crè­te­ment, que per­sonne ne pour­rait jamais le prendre par là. Par le sen­ti­ment. Par l’at­ta­che­ment. Par cette faille que Phil­by avait décrite avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien — la faille des sentimentaux.

Vol­kons­ki n’é­tait pas un sentimental.

Du moins le croyait-il.

Il mon­ta dans le métro. Sor­tit le recueil d’A­kh­ma­to­va. L’ou­vrit au hasard. Tom­ba sur un vers qu’il connais­sait par cœur mais qui, ce soir, dans ce wagon, après ce whis­ky, après ces yeux bleus déla­vés et ce trem­ble­ment de main, le frap­pa comme un poing :

Et je prie non pour moi seule,

Mais pour tous ceux qui se tenaient là avec moi.

Il refer­ma le livre.

Le métro rou­lait sous Mos­cou. Au-des­sus, la ville conti­nuait — les fenêtres éclai­rées, les vies secrètes, les espions et les poètes et les sen­ti­men­taux et les monstres, tous mélan­gés, tous pris dans la même machine, tous en train de jouer un jeu dont per­sonne ne connais­sait les règles et dont per­sonne ne gagne­rait la partie.

Et quelque part au Metro­pol, Julian Caird dor­mait dans sa chambre 307 avec le car­net de Fenn cou­su dans la dou­blure de son man­teau et la cer­ti­tude nou­velle et ter­rible qu’il avait peur, et que la peur était le signe qu’il était enfin en train de deve­nir quelqu’un.

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