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L’hor­lo­ger de
Mos­cou

L’hor­lo­ger de Moscou

Par­tie 1

Metro­pol, Mos­cou — Mars 1963

CHA­PITRE 1 — L’ARRIVÉE

L’a­vion tous­sa deux fois avant de se poser, comme s’il hési­tait lui aussi.

Julian Caird regar­da par le hublot et ne vit rien. Un ciel de cendre, une piste mouillée, des bâti­ments bas qui auraient pu être n’im­porte où — une usine, une caserne, un pur­ga­toire admi­nis­tra­tif. Che­re­me­tie­vo. Le mot même avait quelque chose de trop long, de trop slave, qui lui res­tait en tra­vers de la gorge comme un arête de pois­son. Il se leva, enfi­la son par­des­sus, véri­fia machi­na­le­ment la poche inté­rieure — pas­se­port, accré­di­ta­tion, la lettre de l’am­bas­sade — et sui­vit le mou­ve­ment vers la sortie.

Le froid le gifla.

Pas un froid anglais, ce froid mouillé et poli qui vous laisse le temps de bou­ton­ner votre col. Non. Un froid sec, immé­diat, qui vous entre dans les os par effrac­tion. Mars à Mos­cou. On lui avait dit : le pire mois. Ni l’hi­ver franc, ni le prin­temps — une zone grise où la ville attend, engour­die, lasse de sa propre patience. La neige au sol n’é­tait plus blanche. Elle avait cette cou­leur de vieux jour­nal que prend la neige quand elle a trop duré.

Un homme l’at­ten­dait au pied de la pas­se­relle. Petit, le crâne rasé sous une chap­ka de four­rure syn­thé­tique, un sou­rire pro­fes­sion­nel col­lé sur les lèvres.

— Mon­sieur Caird ? Bien­ve­nue à Mos­cou. Je suis Gri­go­ri, du bureau de liai­son culturelle.

Il avait un anglais pré­cis, appris quelque part, avec des voyelles trop rondes et un soin exces­sif por­té à chaque consonne. L’an­glais de quel­qu’un qui a étu­dié la langue comme on étu­die un mécanisme.

Caird ser­ra la main ten­due. Elle était sèche et froide.

— Le tra­jet jus­qu’à l’hô­tel pren­dra qua­rante minutes envi­ron. Peut-être davan­tage. Les routes sont… capri­cieuses, en cette saison.

La voi­ture — une Vol­ga noire, évi­dem­ment noire, tout était noir ou gris dans ce pays — s’en­ga­gea sur une route bor­dée de bou­leaux dénu­dés. Caird regar­dait défi­ler le pay­sage et pen­sait à Dou­glas Fenn.

Fenn. Son pré­dé­ces­seur. L’homme qu’il remplaçait.

On ne lui avait presque rien dit. Whi­te­hall avait cette façon de ne rien dire qui res­sem­blait à un art — des phrases com­plètes, gram­ma­ti­ca­le­ment irré­pro­chables, qui une fois dépliées ne conte­naient rien. Fenn a été rap­pe­lé. Rai­sons per­son­nelles. Vous pren­drez le relais pour la pré­pa­ra­tion de la tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny. Rien de com­pli­qué. De la logis­tique, des sou­rires, des dîners. Vous serez très bien au Metropol.

Et cette phrase, glis­sée par Har­ring­ton au moment de le rac­com­pa­gner à la porte du bureau, avec ce ton déta­ché qui chez les hommes de Whi­te­hall signale tou­jours l’es­sen­tiel : Caird, ne cher­chez pas à com­prendre ce que fai­sait Fenn. Faites sim­ple­ment ce qu’on vous demande.

Ce qui, natu­rel­le­ment, don­nait à Julian Caird une envie féroce de com­prendre ce que fai­sait Fenn.

C’é­tait sa malé­dic­tion. Cette curio­si­té qui n’é­tait même pas de l’in­tel­li­gence — plu­tôt une inca­pa­ci­té à lais­ser les choses tran­quilles. Enfant, il démon­tait les hor­loges. Adulte, il démon­tait les silences. Et les silences, contrai­re­ment aux hor­loges, on ne sait jamais com­ment les remonter.

La Vol­ga entra dans Mos­cou par le nord.

La ville se révé­la par couches, comme un oignon qu’on pèle dans le mau­vais sens. D’a­bord les barres d’im­meubles — ces khroucht­chev­ki empi­lés par cen­taines, iden­tiques, beiges, avec leurs fenêtres minus­cules der­rière les­quelles des mil­lions de vies se jouaient sans témoins. Puis les ave­nues s’é­lar­girent, prirent de l’am­pleur, de la majes­té bru­tale. Des façades sta­li­niennes ornées de colonnes et de bas-reliefs glo­ri­fiant le tra­vail. Des sta­tues d’ou­vriers en bronze bran­dis­sant des outils avec une convic­tion que per­sonne, visi­ble­ment, ne par­ta­geait plus dans la rue.

Et sou­dain, au détour d’un virage — le Kremlin.

Caird le vit de biais, à tra­vers la vitre embuée. Les murs rouges. Les tours. Les cou­poles dorées des cathé­drales der­rière les rem­parts. Quelque chose de mas­sif et de fée­rique à la fois, comme un châ­teau de conte qui aurait été recons­truit par des ingé­nieurs mili­taires. Il sen­tit son ventre se ser­rer. Non pas de peur. De quelque chose de plus étrange — la conscience sou­daine d’être très loin, et très seul, et au cœur de quelque chose d’immense.

— Voi­là, dit Gri­go­ri. Le Metropol.

La voi­ture s’ar­rê­ta devant une façade qui lui cou­pa le souffle.

Il s’at­ten­dait à un hôtel. Ce qu’il vit res­sem­blait davan­tage à un palais hal­lu­ci­né. Art nou­veau, mais d’un art nou­veau slave, exces­sif, oni­rique — des céra­miques immenses sur la façade, des motifs flo­raux enla­cés de figures mytho­lo­giques, et au centre, domi­nant tout, un pan­neau monu­men­tal de mosaïque repré­sen­tant une prin­cesse loin­taine, les bras ouverts, le regard per­du dans un au-delà que per­sonne dans la rue ne pre­nait la peine de contem­pler. Le bâti­ment tout entier avait l’air d’un rêve qu’on aurait oublié de démon­ter au réveil.

Caird pous­sa la porte tambour.

L’in­té­rieur le sai­sit autre­ment. Un hall immense, lumi­neux mal­gré le jour gris, avec des colonnes de marbre, des balus­trades ouvra­gées, et par­tout cette odeur — indé­fi­nis­sable, propre aux grands hôtels d’une autre époque — mélange de cire, de tabac refroi­di, de par­fum lourd et de quelque chose d’autre, quelque chose de spé­ci­fi­que­ment russe qu’il ne sau­rait jamais nom­mer. Du thé peut-être. Ou de la mélancolie.

La récep­tion était tenue par une femme blonde aux lèvres sévères qui exa­mi­na son pas­se­port comme s’il s’a­gis­sait d’un docu­ment compromettant.

— Chambre 307, dit-elle. Troi­sième étage.

Elle lui ten­dit une clef — une vraie clef de lai­ton, lourde, atta­chée à un médaillon por­tant le numé­ro de la chambre. Pas de carte magné­tique, pas de moder­ni­té. Au Metro­pol, les ser­rures avaient soixante ans et fonc­tion­naient très bien.

— On vous a lais­sé ceci.

Une enve­loppe. Blanche, ano­nyme, fer­mée. Caird la prit. Elle était légère.

— Qui l’a déposée ?

La femme blonde eut un haus­se­ment d’é­paules d’une élo­quence remar­quable. Il pou­vait signi­fier je ne sais pas, ou je sais mais je ne vous le dirai pas, ou encore pour­quoi posez-vous des ques­tions aux­quelles vous ne vou­lez pas vrai­ment la réponse ? Caird appren­drait vite que le haus­se­ment d’é­paules était à Mos­cou un lan­gage à part entière.

L’as­cen­seur était une cage de fer for­gé, lent, solen­nel, qui mon­tait avec des cra­que­ments de vieux navire. Au troi­sième, la porte s’ou­vrit sur un cou­loir long et silen­cieux, éclai­ré par des appliques tami­sées. Et là — assise der­rière un petit bureau, à l’angle du cou­loir — une femme.

La dejour­naya.

Elle devait avoir soixante ans, peut-être plus. Un visage large, fer­mé, sculp­té par quelque chose de plus dur que le temps — l’his­toire, sans doute. Des yeux petits, très bleus, très fixes. Elle ne sou­rit pas. Elle ne se leva pas. Elle regar­da Caird de la tête aux pieds comme on inven­to­rie un colis, puis prit la clef qu’il lui ten­dait — car ici, on ne gar­dait pas sa clef, c’é­tait la dejour­naya qui la gar­dait pour vous, qui savait donc à chaque ins­tant si vous étiez dans votre chambre ou non, et qui, acces­soi­re­ment, avait le pou­voir d’y entrer quand elle le voulait.

— Zinaï­da, dit-elle. C’est tout.

Deux mots. Pas un de plus. Caird hocha la tête et gagna sa chambre.

La 307 était plus vaste qu’il ne l’a­vait ima­gi­né. De hauts pla­fonds mou­lu­rés, un par­quet sombre qui cra­quait sous chaque pas, des rideaux de velours bor­deaux tirés sur les fenêtres. Il les ouvrit. La vue lui arra­cha un sou­rire — le pre­mier depuis son départ de Londres. En face, de l’autre côté de la place du Théâtre, le Bol­choï. Ses colonnes blanches, son fron­ton clas­sique, le qua­drige de bronze au som­met. Un théâtre qui res­sem­blait à un temple. Ou un temple qui avait déci­dé de deve­nir théâtre.

Il s’as­sit sur le lit. Le mate­las était ferme, presque hos­tile. Il ouvrit l’enveloppe.

À l’in­té­rieur, une clef — plus petite que celle de sa chambre, en acier, sans médaillon — et un bout de papier plié. L’é­cri­ture était fine, pen­chée, ner­veuse. Une écri­ture d’homme pressé.

Room 418. Ask for nothing.

Rien d’autre. Pas de signa­ture. Pas de date. Mais Caird recon­nut quelque chose dans cette écri­ture — un trem­ble­ment, une urgence — qui ne res­sem­blait pas à une blague. Il retour­na le papier. Vierge. Il regar­da la clef. Petite, ordi­naire, le genre de clef qui ouvre le genre de porte qu’on ne remarque pas.

Room 418. Qua­trième étage. Au-des­sus de lui.

Ask for nothing. Ne deman­dez rien.

Il ran­gea la clef et le mot dans la poche inté­rieure de sa veste, à côté de son pas­se­port. Puis il res­ta assis un long moment, dans le silence de la chambre 307, à écou­ter les bruits du Metro­pol — les tuyaux qui chan­taient dans les murs, un rire loin­tain quelque part dans les étages, le gron­de­ment sourd de la ville der­rière les vitres.

Il ne savait pas encore que ce silence avait des oreilles.

Que tout, au Metro­pol, en avait.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI I

Le dos­sier pesait moins de cent grammes.

Ser­gueï Niko­laïe­vitch Vol­kons­ki le sou­pe­sa dans sa main avant de l’ou­vrir, comme il le fai­sait tou­jours — un tic, une super­sti­tion de métier. Il croyait au poids des choses. Les dos­siers légers étaient les plus dan­ge­reux. Les dos­siers lourds, bour­rés de rap­ports, de trans­crip­tions, de pho­to­gra­phies, signi­fiaient qu’on savait déjà tout et qu’il ne res­tait qu’à frap­per. Les dos­siers légers signi­fiaient l’in­con­nu. Et l’in­con­nu, dans son métier, c’é­tait le seul véri­table ennemi.

Cent grammes. Presque rien.

Il ouvrit.

CAIRD, Julian Edward. Né le 14 mars 1924 à Chel­ten­ham, Glou­ces­ter­shire. Fils de Harold Caird, pro­vi­seur d’é­cole secon­daire, et de Mar­ga­ret Caird née Faw­ley, sans pro­fes­sion. Études à Oxford — St John’s Col­lege, lettres clas­siques. Ser­vice mili­taire 1943–1946, Royal Corps of Signals, grade de lieu­te­nant, affec­té en Ita­lie puis en Autriche. Aucune dis­tinc­tion par­ti­cu­lière. Aucune note dis­ci­pli­naire. Aucun inci­dent. Entré au Forei­gn Office en 1948, sec­tion cultu­relle. Postes suc­ces­sifs : Anka­ra, Vienne, Le Caire. Marié à Helen Caird née Pem­ber­ton en 1951. Un fils, Tho­mas, né en 1953. Arri­vé à Mos­cou le 7 mars 1963 en rem­pla­ce­ment de Dou­glas R. Fenn, rappelé.

Vol­kons­ki refer­ma le dos­sier et allu­ma une cigarette.

Son bureau de la Lou­bian­ka don­nait sur une cour inté­rieure qu’il ne regar­dait jamais. Tout le monde, dans ce bâti­ment, évi­tait les fenêtres. Réflexe ancien, trans­mis de géné­ra­tion en géné­ra­tion d’of­fi­ciers — on ne regarde pas la cour de la Lou­bian­ka, parce que la cour de la Lou­bian­ka vous regarde en retour. Des choses s’é­taient pas­sées dans cette cour dont les murs se sou­ve­naient mieux que les hommes. Vol­kons­ki tra­vaillait ici depuis onze ans et ne s’y était jamais habi­tué. On ne s’ha­bi­tuait pas à la Lou­bian­ka. On s’y résignait.

Julian Caird. Un homme ordinaire.

Oxford, d’ac­cord. Mais St John’s — pas King’s, pas Tri­ni­ty. Un col­lege res­pec­table, sans éclat. Lettres clas­siques — pas le pro­fil d’un agent du MI6. Ita­lie, Autriche pen­dant la guerre — rien qui sug­gère un recru­te­ment par les ser­vices. Anka­ra, Vienne, Le Caire — des postes cultu­rels, des postes de second rang. Un homme qu’on envoie orga­ni­ser des expo­si­tions et ser­rer des mains. Un homme à qui on dit soyez aimable et qui l’est.

Alors pour­quoi.

Pour­quoi envoyer cet homme-là pour rem­pla­cer Dou­glas Fenn.

Parce que Fenn, lui — Vol­kons­ki rou­vrit un second dos­sier, plus épais celui-là, beau­coup plus épais — Fenn n’a­vait rien d’or­di­naire. Fenn était un ani­mal. Trois langues cou­ram­ment, dont un russe appris Dieu sait où qui avait des inflexions de Lenin­grad. Des contacts au minis­tère de la Culture qu’il n’au­rait jamais dû avoir. Une capa­ci­té à se faire aimer qui dépas­sait les attri­bu­tions d’un simple atta­ché cultu­rel. Et puis cette dis­pa­ri­tion — non, ce départ, il fal­lait dire départ — si sou­dain, si propre, sans un mot à ses contacts mos­co­vites, sans un geste d’a­dieu. Comme un homme qui entend un bruit dans la nuit et qui sort par la fenêtre avant même de savoir ce qui a fait ce bruit.

Fenn avait sen­ti quelque chose. Ou quel­qu’un l’a­vait prévenu.

Et main­te­nant, à la place de Fenn, ce Julian Caird. Ce visage sans aspé­ri­tés. Ce par­cours sans acci­dent. Cet homme de qua­rante ans qui res­sem­blait, sur la pho­to d’i­den­ti­té jointe au dos­sier, à exac­te­ment ce qu’il pré­ten­dait être — un fonc­tion­naire bri­tan­nique de rang moyen, ni beau ni laid, le genre de visage qu’on oublie en le regardant.

Vol­kons­ki tira sur sa ciga­rette et consi­dé­ra deux hypothèses.

Hypo­thèse une : Londres avait envoyé Caird pré­ci­sé­ment parce qu’il était inof­fen­sif. Un homme propre pour net­toyer les traces de Fenn. Un visage neutre pour cal­mer le jeu. Les Anglais fai­saient sou­vent cela — après un agent trop brillant, ils envoyaient un employé trop terne, le temps que les eaux se referment.

Hypo­thèse deux : Caird n’é­tait pas ce qu’il sem­blait être. Le dos­sier léger était un écran. L’ab­sence de signes dis­tinc­tifs était elle-même le signe dis­tinc­tif. Les meilleurs agents — Vol­kons­ki le savait, son métier le lui avait appris dans la chair — les meilleurs agents étaient ceux dont on ne pou­vait rien dire. Les hommes sans relief. Les hommes qu’on oublie en les regardant.

Il y avait une troi­sième hypo­thèse, bien sûr. Celle que Vol­kons­ki n’ai­mait pas, parce qu’elle était la plus pro­bable et la moins inté­res­sante : Caird était exac­te­ment ce qu’il parais­sait être, un homme ordi­naire jeté dans une par­tie qui le dépas­sait, et Londres l’a­vait envoyé sans se sou­cier de ce qui lui arri­ve­rait. Un pion avan­cé d’une case. Sacrifiable.

Vol­kons­ki écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier — un cen­drier de bronze mas­sif, héri­té du pré­cé­dent occu­pant du bureau, un cer­tain colo­nel Rich­kov dont per­sonne ne par­lait plus et dont le nom avait été effa­cé de tous les orga­ni­grammes en 1956.

Il décro­cha le téléphone.

— Ici Vol­kons­ki. Je veux une écoute per­ma­nente de la chambre 307 du Metro­pol. Et une cou­ver­ture pho­to­gra­phique des entrées de l’hô­tel, vingt-quatre heures. Non, pas prio­ri­té maxi­male. Prio­ri­té deux. On observe. On ne touche à rien.

Il rac­cro­cha.

Prio­ri­té deux. Ce qui signi­fiait : cet homme m’in­té­resse mais je ne sais pas encore pour­quoi. Et je ne suis pas homme à frap­per avant de savoir pourquoi.

Il se leva, enfi­la son man­teau — un man­teau de bonne coupe, trop bonne pour un salaire d’of­fi­cier du Deuxième Direc­toire, mais Vol­kons­ki avait ses arran­ge­ments, comme tout le monde à Mos­cou, et les siens étaient sim­ple­ment plus élé­gants que ceux des autres — et sor­tit dans le cou­loir de la Loubianka.

Les cou­loirs de la Lou­bian­ka étaient longs, silen­cieux, et sen­taient le dés­in­fec­tant. On y croi­sait des hommes en uni­forme ou en civil qui mar­chaient vite, les yeux bais­sés, avec cette démarche par­ti­cu­lière qu’ont les gens qui tra­vaillent dans un endroit où d’autres gens ont été tués. Pas une démarche de peur — plu­tôt de dis­cré­tion. Comme si le bruit des talons sur le lino­léum pou­vait réveiller quelque chose qu’il valait mieux lais­ser dormir.

Vol­kons­ki sor­tit par la porte laté­rale, celle qui don­nait sur Four­kas­sovs­ki per­eou­lok, et mar­cha vers la sta­tion de métro.

Il pen­sait à Julian Caird.

Un homme qui arrive à Mos­cou en mars. Qui des­cend au Metro­pol. Qui rem­place un homme dan­ge­reux sans savoir, appa­rem­ment, que cet homme était dangereux.

Oui, pen­sa Vol­kons­ki. Il faut que je voie cet homme de près.

Il faut que je com­prenne s’il est un cou­teau, ou la main qui tient le cou­teau, ou sim­ple­ment le manche — en bois, inerte, qui ne sait même pas qu’il fait par­tie de l’arme.

CHA­PITRE 2 — LA VERRIÈRE

Il des­cen­dit à sept heures, parce qu’on lui avait dit que le res­tau­rant ouvrait à sept heures, et qu’il était anglais, et que les Anglais res­pectent les horaires des res­tau­rants comme ils res­pectent les horaires des trains — c’est-à-dire avec une foi aveugle qui confine au sacerdoce.

Le res­tau­rant du Metro­pol était vide.

Pas tout à fait vide. Un ser­veur au fond de la salle arran­geait des cou­verts avec la len­teur métho­dique d’un homme qui sait que per­sonne ne vien­dra avant au moins une heure. Un autre, plus jeune, essuyait des verres der­rière le bar en fre­don­nant quelque chose que Caird ne recon­nut pas tout de suite — puis si, les pre­mières mesures de Take Five, de Bru­beck, sif­flées entre les dents comme une prière clandestine.

Mais sur­tout, il y avait la verrière.

Caird leva la tête et res­ta debout, stu­pide, la bouche légè­re­ment entrou­verte, comme un pro­vin­cial dans une cathé­drale. Le pla­fond du res­tau­rant n’é­tait pas un pla­fond — c’é­tait un ciel de verre et d’a­cier, une immense cou­pole Art nou­veau dont les vitraux fil­traient la lumière mou­rante de mars en la trans­for­mant en quelque chose de liquide, d’am­bré, d’ir­réel. Des motifs géo­mé­triques et flo­raux s’en­tre­mê­laient dans les arma­tures de fer, et les lustres — des lustres de cris­tal, énormes, absurdes, des lustres qui avaient éclai­ré des ban­quets bol­che­viques et des récep­tions sta­li­niennes et des dîners de diplo­mates et de géné­raux — pen­daient au-des­sous comme des méduses fossilisées.

C’é­tait beau. D’une beau­té exces­sive, presque agres­sive. Une beau­té qui ne deman­dait pas la permission.

Caird choi­sit une table près de la fenêtre, com­man­da un verre de vin — du vin géor­gien, le seul dis­po­nible, un rouge épais qui avait le goût de terre et de cerise noire — et attendit.

Mos­cou, il l’ap­pren­drait vite, était une ville où l’on atten­dait beau­coup. On atten­dait les auto­ri­sa­tions, les tra­duc­tions, les coups de télé­phone, les voi­tures, le prin­temps. On atten­dait que quel­qu’un vous dise que vous pou­viez faire ce que vous étiez venu faire. Et en atten­dant, on buvait. Du thé. De la vod­ka. Du vin géor­gien. On buvait et on obser­vait, et on essayait de com­prendre les règles d’un jeu dont per­sonne ne vous expli­quait les règles.

Le res­tau­rant se rem­plit lentement.

D’a­bord deux hommes en cos­tume sombre, sovié­tiques sans aucun doute — cette façon de s’as­seoir le dos très droit, de ne pas regar­der autour d’eux, de par­ler bas. Puis un couple d’Al­le­mands de l’Est, recon­nais­sables à leurs chaus­sures — il y avait quelque chose dans les chaus­sures est-alle­mandes, quelque chose de trop car­ré, de trop fonc­tion­nel, qui tra­his­sait le bloc aus­si sûre­ment qu’un accent. Puis un groupe plus bruyant, quatre hommes aux visages larges, aux gestes amples, qui com­man­dèrent du cham­pagne sovié­tique avec l’as­su­rance de gens qui savent que le cham­pagne sovié­tique est mau­vais mais qui s’en moquent éper­du­ment parce que le geste seul compte.

Et puis il arriva.

Caird l’en­ten­dit avant de le voir. Une voix de basse, pro­fonde, caver­neuse, qui réson­na sous la ver­rière comme un coup de canon tiré dans une église. La voix disait quelque chose en géor­gien à un ser­veur ter­ro­ri­sé, puis bas­cu­la en russe, puis en un fran­çais approxi­ma­tif mais enthou­siaste, tout cela dans la même phrase, sans reprendre son souffle, comme un fleuve qui refuse de choi­sir son lit.

Gui­vi Matchavariani.

Il était immense. Pas seule­ment grand — immense, au sens où cer­tains hommes occupent l’es­pace au-delà de leur propre corps. Large d’é­paules, le ventre géné­reux, une tête de lion cou­ron­née de boucles noires et grises, un nez monu­men­tal, des yeux d’un mar­ron presque doré qui brillaient d’une joie per­pé­tuelle — ou d’une folie per­pé­tuelle, les deux étant dif­fi­ciles à dis­tin­guer chez les Géor­giens. Il por­tait un cos­tume qui avait dû être élé­gant vingt kilos plus tôt, une che­mise blanche ouverte sur une poi­trine velue, et des chaus­sures ita­liennes qui juraient avec tout le reste.

Il tra­ver­sa le res­tau­rant comme un navire fend la mer — les gens s’é­car­taient, les ser­veurs le saluaient, l’air lui-même sem­blait se dépla­cer pour lui faire de la place.

Et il se diri­gea droit vers Caird.

— Vous ! dit-il en anglais, avec un accent qui trans­for­mait le mot en une excla­ma­tion joyeuse. Vous êtes l’An­glais. On m’a dit qu’il y avait un nou­vel Anglais. Je m’as­sieds avec vous. Non, ne dites rien, je m’assieds.

Il s’as­sit. La chaise grinça.

— Gui­vi Mat­cha­va­ria­ni. Ténor. Bol­choï. Vous connais­sez l’o­pé­ra ? Vous aimez l’o­pé­ra ? Peu importe, vous allez aimer l’o­pé­ra. Quand Gui­vi chante, tout le monde aime l’o­pé­ra, même les sourds, même les Anglais. C’est un fait scien­ti­fique. Gar­çon ! Du vin. Pas cette chose qu’ils servent ici — du vrai vin. Du kindz­ma­rau­li. Vous avez du kindz­ma­rau­li ? Non ? Alors du khvan­ch­ka­ra. Non plus ? Alors de la vod­ka, et que Dieu ait pitié de cet hôtel.

Caird, qui n’a­vait pas pro­non­cé un mot, sourit.

C’é­tait le genre d’homme devant lequel toute résis­tance était inutile. Un phé­no­mène natu­rel. On ne dis­cute pas avec une ava­lanche — on se laisse empor­ter et on espère être encore entier de l’autre côté.

La vod­ka arri­va. Gui­vi rem­plit deux verres à ras bord, leva le sien et pro­non­ça un toast d’une solen­ni­té sai­sis­sante — quelque chose à pro­pos des amis qu’on n’a pas encore ren­con­trés et du vin qu’on n’a pas encore bu, un toast qui com­men­ça comme une prière et finit comme une chan­son. Caird but. La vod­ka lui incen­dia la gorge. Gui­vi rit — un rire de trem­ble­ment de terre.

— Bien ! Vous n’êtes pas mort. C’est bon signe. L’an­cien Anglais, Fenn, lui, buvait comme un Géor­gien. Ce qui est un com­pli­ment. Un très grand com­pli­ment. Où est-il pas­sé, votre Fenn ?

— Rap­pe­lé à Londres, dit Caird.

Gui­vi le regar­da. Ses yeux dorés se plissèrent.

— Rap­pe­lé. Oui. C’est ce qu’on dit.

Il n’a­jou­ta rien. C’é­tait la pre­mière fois que quel­qu’un à Mos­cou fai­sait suivre le mot rap­pe­lé d’un silence, et ce silence en disait plus que toutes les réponses possibles.

Puis la porte du res­tau­rant s’ou­vrit de nou­veau, et Gui­vi chan­gea de sujet comme on change de vitesse — bru­ta­le­ment, joyeu­se­ment, sans regar­der dans le rétroviseur.

— Ah ! Mireille !

Elle tra­ver­sait le res­tau­rant dans leur direc­tion — une femme d’une tren­taine d’an­nées, brune, les che­veux cou­pés court, une démarche qui avait quelque chose de Pari­sien dans les hanches et quelque chose de mili­taire dans les épaules. Pas belle au sens clas­sique — le nez un peu long, la bouche un peu grande — mais il y avait dans son visage une viva­ci­té, une inso­lence au repos, qui accro­chait le regard et refu­sait de le lâcher.

— Mireille Dar­rieux, dit Gui­vi en se levant pour l’embrasser sur les deux joues avec une fer­veur qui fit vaciller la table. La plus dan­ge­reuse Fran­çaise de Mos­cou. Mireille, voi­ci le nou­vel Anglais. Com­ment il s’ap­pelle, je ne sais pas. Je ne lui ai pas deman­dé. Les noms, ça vien­dra après la troi­sième vodka.

— Julian Caird, dit Caird en se levant.

Elle lui ser­ra la main. Poigne ferme, regard direct, un sou­rire qui n’é­tait ni cha­leu­reux ni froid — un sou­rire d’évaluation.

— Atta­ché cultu­rel, dit-elle. Comme Fenn.

— Oui.

— Vous par­lez russe ?

— Pas encore.

— Fenn par­lait russe. Très bien. Trop bien, disaient certains.

Elle s’as­sit, com­man­da un verre de vin blanc — il n’y en avait pas, elle sou­pi­ra avec un fata­lisme théâ­tral et se rabat­tit sur la vod­ka — et allu­ma une cigarette.

— Vous êtes là pour la tour­née du RSC, c’est ça ? Ham­let à Mos­cou. Il y a quelque chose de déli­cieu­se­ment absurde là-dedans. Les Russes adorent Ham­let. Ils pensent que c’est une pièce sur eux. Ils ont pro­ba­ble­ment raison.

Gui­vi approu­va d’un grognement.

— Ham­let est géor­gien, dit-il avec une convic­tion abso­lue. Un prince qui hésite, qui boit, qui parle trop et qui finit par tuer tout le monde. C’est un Géor­gien. J’en suis sûr.

Mireille écla­ta de rire — un rire franc, presque mas­cu­lin, qui fit tour­ner des têtes.

Caird les regar­dait tous les deux et sen­tait quelque chose se des­ser­rer en lui. Depuis son arri­vée, tout avait été gris, contrô­lé, mesu­ré — le froid, Gri­go­ri, la récep­tion­niste, Zinaï­da, l’en­ve­loppe mys­té­rieuse. Et voi­là que sur­gis­saient ces deux-là, bruyants, vivants, exces­sifs, comme une brèche de cou­leur dans un mur de béton. Il vou­lait leur faire confiance. Immé­dia­te­ment. Sans véri­fi­ca­tion. C’é­tait plus fort que lui — cette ten­dance à croire que les gens qui vous font rire ne peuvent pas vous faire de mal.

C’é­tait, bien sûr, exac­te­ment le genre de croyance qui vous tuait à Moscou.

Le dîner se déploya. Gui­vi com­man­da pour tout le monde — des zakous­ki, ces entrées russes qui arrivent par dizaines et ne finissent jamais : harengs mari­nés, bet­te­raves râpées, cham­pi­gnons à la crème, piroj­ki dorés, caviar d’au­ber­gine, et un pain noir si dense qu’on aurait pu bâtir une mai­son avec. La table dis­pa­rut sous les plats. D’autres bou­teilles appa­rurent. Gui­vi por­tait des toasts de plus en plus longs et de plus en plus obs­curs — à la mémoire d’un oncle mort en Abkha­zie, à la san­té d’un che­val qu’il avait aimé dans son enfance, à l’a­mi­tié fran­co-géor­gienne qui, affir­mait-il, remon­tait aux Croisades.

Mireille tra­dui­sait quand Gui­vi bas­cu­lait en géor­gien, cor­ri­geait son fran­çais quand il deve­nait trop créa­tif, et glis­sait entre les toasts des remarques d’une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale sur la vie mos­co­vite — qui était qui, qui sur­veillait qui, quels res­tau­rants étaient fré­quen­tables, quels chauf­feurs étaient des indi­ca­teurs, com­ment obte­nir du beurre frais dans une ville où le beurre frais avait la valeur d’un diamant.

— Et sur­tout, dit-elle en se pen­chant vers Caird avec un sérieux sou­dain, ne dites jamais rien d’im­por­tant dans votre chambre. Jamais. Les murs ici ne sont pas des murs — ce sont des tympans.

Caird hocha la tête. Il le savait déjà. Tout le monde le savait. Mais l’en­tendre dire avec ce natu­rel, entre deux bou­chées de pir­roj­ki, ren­dait la chose à la fois plus réelle et plus absurde.

C’est alors qu’un homme s’ap­pro­cha de leur table.

— Par­don­nez-moi de vous interrompre.

Accent scan­di­nave. Che­veux blonds cou­pés ras, visage rond et sou­riant, une sil­houette épaisse ser­rée dans un cos­tume qui ten­tait d’être décon­trac­té sans y par­ve­nir tout à fait. Il tenait un verre de cognac armé­nien et avait l’air d’un homme qui attend depuis un moment le bon moment pour inter­ve­nir — et qui a déci­dé que ce moment était maintenant.

— Toi­vo Ket­tu­nen. Je suis fin­lan­dais. Homme d’af­faires. Import-export. Bois, papier, ce genre de choses ennuyeuses. Mais je suis au Metro­pol depuis trois semaines et j’ai appris qu’i­ci, les gens ennuyeux ne sur­vivent pas long­temps. Alors je fais des efforts.

Gui­vi lui fit de la place avec un geste impérial.

— Asseyez-vous, Fin­lan­dais ! Tout homme qui boit seul dans un res­tau­rant est soit un espion soit un poète, et dans les deux cas il a besoin de compagnie.

Ket­tu­nen rit — un rire poli, contrô­lé, qui n’a­vait rien à voir avec celui de Gui­vi. Il s’as­sit, posa son verre, et posa son regard sur Caird avec une curio­si­té tranquille.

— Vous êtes le nou­veau Bri­tan­nique. On parle déjà de vous.

— On parle de moi ?

— Au Metro­pol, tout le monde parle de tout le monde. C’est le sport natio­nal de l’hô­tel. Avec les échecs et la paranoïa.

Mireille souf­fla sa fumée vers le plafond.

— Toi­vo connaît tout le monde et tout le monde connaît Toi­vo. C’est un mys­tère fin­lan­dais. Les Fin­lan­dais sont cen­sés être silencieux.

— Nous le sommes, dit Ket­tu­nen. Mais à Mos­cou, le silence attire l’at­ten­tion. Alors j’ai appris à par­ler. C’est de la survie.

Il y avait quelque chose dans cet homme — une affa­bi­li­té trop régu­lière, trop constante, comme un métro­nome — qui met­tait Caird légè­re­ment mal à l’aise. Mais légè­re­ment seule­ment. Et Caird avait cette habi­tude de ne pas écou­ter ses malaises légers. De les ran­ger dans un tiroir. De se dire : ce n’est rien.

La soi­rée avan­ça. La ver­rière au-des­sus d’eux était deve­nue noire — le ciel de mars, opaque, sans étoiles — et les lustres de cris­tal avaient pris le relais, nim­bant le res­tau­rant d’une lumière dorée qui adou­cis­sait les visages et les angles. Gui­vi chan­tait main­te­nant, dou­ce­ment, pour leur table seule­ment — un chant géor­gien poly­pho­nique qu’il por­tait seul, en fai­sant les deux voix, la basse et le bary­ton, alter­nant dans sa gorge comme deux fleuves qui coulent en sens inverse. C’é­tait d’une beau­té étrange, presque dou­lou­reuse. Mireille avait posé sa ciga­rette. Ket­tu­nen avait fer­mé les yeux. Et Caird sen­tait mon­ter en lui quelque chose qu’il n’at­ten­dait pas — de l’é­mo­tion, pure, irra­tion­nelle, ce pin­ce­ment au ster­num que vous donne la beau­té quand elle vous prend par surprise.

Il ne vit pas le jeune homme der­rière le bar qui le regardait.

Kos­tia. Vingt-cinq ans peut-être, brun, les pom­mettes hautes, un visage de renard intel­li­gent. Il essuyait un verre — le même verre depuis dix minutes — et obser­vait la table de Caird avec l’at­ten­tion calme d’un chat devant un aqua­rium. Kos­tia voyait tout. C’é­tait son métier, son talent, et peut-être sa malé­dic­tion. Il voyait le Géor­gien qui jouait au bouf­fon et qui cachait quelque chose der­rière chaque éclat de rire. Il voyait la Fran­çaise qui était trop libre pour être inof­fen­sive. Il voyait le Fin­lan­dais dont le sou­rire ne chan­geait jamais de forme, quel que fût le sujet. Et il voyait l’An­glais — cet homme neuf, cette page blanche, ce visage ouvert — et il pen­sait, avec la luci­di­té un peu triste des bar­men et des insomniaques :

Celui-là, ils vont le dévorer.

Le res­tau­rant se vidait. Gui­vi por­ta un der­nier toast — à Mos­cou, cette ville impos­sible, cette ville que per­sonne n’aime et que per­sonne ne quitte. Ils mon­tèrent ensemble dans l’as­cen­seur de fer for­gé. Gui­vi des­cen­dit au deuxième, Mireille au troi­sième en même temps que Caird.

— Bon­soir, Julian, dit-elle. Et bien­ve­nue dans l’aquarium.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir. Caird mar­cha vers sa chambre. Zinaï­da était à son poste. Elle ne le regar­da pas. Ou plu­tôt — elle le regar­da sans tour­ner la tête, ce qui était une com­pé­tence que seules les dejour­naya du Metro­pol pos­sé­daient, cette vision péri­phé­rique de rapace qui n’a­vait besoin d’au­cun mou­ve­ment pour tout englober.

Caird récu­pé­ra sa clef. Entra dans la 307. S’as­sit sur le lit.

Dans sa poche, la petite clef de la 418 pesait son poids d’a­cier et de silence.

Room 418. Ask for nothing.

Demain, pen­sa-t-il. Demain j’i­rai voir.

Il étei­gnit la lampe. Dans l’obs­cu­ri­té, la ver­rière du res­tau­rant brillait encore der­rière ses pau­pières — ce ciel de verre, ces lustres, ce chant géor­gien qui mon­tait comme une fumée — et il s’en­dor­mit avec le sen­ti­ment étrange et doux que le Metro­pol, mal­gré tout, mal­gré les murs qui écoutent et les yeux qui sur­veillent, mal­gré Zinaï­da et les Vol­ga noires et le froid de mars, le Metro­pol était un endroit où l’on pou­vait, peut-être, pen­dant quelques heures, se sen­tir vivant.

C’é­tait exac­te­ment ce que l’hô­tel vou­lait qu’il croie.

CHA­PITRE 3 — LA CHAMBRE 418

Il atten­dit deux jours.

Deux jours à faire ce qu’on lui avait deman­dé de faire — visi­ter le Bol­choï avec un fonc­tion­naire du minis­tère de la Culture qui par­lait de Sha­kes­peare comme d’un cou­sin éloi­gné dont on était vague­ment fier, ins­pec­ter les loges, les cou­lisses, les espaces de sto­ckage où les malles du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny seraient entre­po­sées. Deux jours à ser­rer des mains, à sou­rire, à boire du thé dans des bureaux sur­chauf­fés où des por­traits de Lénine vous obser­vaient depuis le mur avec cette expres­sion d’im­pa­tience bien­veillante que les por­trai­tistes sovié­tiques avaient éle­vée au rang d’art natio­nal. Deux jours de logis­tique, de for­mu­laires en triple exem­plaire, de tam­pons vio­lets sur des docu­ments dont il ne com­pre­nait pas la moitié.

Et pen­dant ces deux jours, la clef.

Elle était dans la poche inté­rieure de sa veste, contre sa poi­trine, et il la sen­tait à chaque mou­ve­ment — ce petit poids d’a­cier, ce petit froid métal­lique qui pul­sait comme un second cœur. Room 418. Ask for nothing. Il y pen­sait le matin en se rasant devant le miroir embué de la salle de bains — un miroir ancien, légè­re­ment défor­mant, qui lui ren­voyait un visage plus mince et plus inquiet que celui qu’il croyait avoir. Il y pen­sait au déjeu­ner sous la ver­rière, quand Mireille lui racon­tait les intrigues de l’am­bas­sade de France avec une verve qui fri­sait l’im­pru­dence. Il y pen­sait le soir, dans le noir de la chambre 307, en écou­tant les tuyaux chan­ter leur com­plainte métallique.

Le troi­sième matin, il n’y tint plus.

Il se leva tôt. Six heures. Le Metro­pol à six heures du matin était un ani­mal endor­mi — les cou­loirs sen­taient l’en­caus­tique fraîche, quelque part une porte cla­quait, l’as­cen­seur dor­mait au rez-de-chaus­sée. Caird s’ha­billa, sor­tit dans le cou­loir. Zinaï­da n’é­tait pas à son poste. Son rem­pla­çante — une femme plus jeune, le regard vitreux de celle qui finit un ser­vice de nuit — lui remit sa clef sans lever les yeux.

Il mon­ta à pied.

L’es­ca­lier de ser­vice du Metro­pol était un monde à part. Là où les par­ties com­munes étaient marbre et dorure, l’es­ca­lier était béton et fer peint, éclai­ré par des ampoules nues qui jetaient une lumière jau­nâtre. Les marches étaient usées en leur centre par des décen­nies de pas — les pas des femmes de chambre, des por­teurs de bagages, des tech­ni­ciens, de tous ces gens invi­sibles qui fai­saient fonc­tion­ner la machine. Et d’autres pas aus­si, peut-être. Des pas noc­turnes. Des pas qui ne vou­laient pas être vus.

Qua­trième étage.

Le cou­loir res­sem­blait à celui du troi­sième — même moquette bor­deaux fati­guée, mêmes appliques, même silence. Mais quelque chose était dif­fé­rent. Une impres­sion. Une absence. Le poste de la dejour­naya était vide — pas de femme assise, pas de registre, pas de clefs accro­chées au tableau. L’é­tage sem­blait désaf­fec­té. Pas aban­don­né — entre­te­nu, propre — mais vidé de sa sub­stance. Comme un théâtre entre deux représentations.

Caird comp­ta les portes. 411, 412, 413. Les numé­ros en lai­ton brillaient fai­ble­ment dans la pénombre. 414, 415. Il mar­chait len­te­ment, en posant les pieds avec soin, cette pré­cau­tion absurde du cou­pable qui ne sait pas encore de quoi il est cou­pable. 416, 417.

418.

La porte était iden­tique aux autres. Bois sombre, poi­gnée de lai­ton, le numé­ro vis­sé à hau­teur d’yeux. Rien ne la dis­tin­guait. Aucun pan­neau de tra­vaux, aucune chaîne, aucun signe indi­quant qu’elle était dif­fé­rente. Et pour­tant elle l’é­tait. Caird le sen­tait dans ses os — cette porte n’é­tait pas comme les autres portes, de la même façon que cer­tains silences ne sont pas comme les autres silences.

Il sor­tit la clef.

Sa main ne trem­blait pas. Il nota ce fait avec un déta­che­ment sur­pris, comme s’il s’ob­ser­vait de l’ex­té­rieur — tiens, ma main ne tremble pas, inté­res­sant, qu’est-ce que cela dit de moi, suis-je plus cou­ra­geux que je ne le croyais ou sim­ple­ment trop stu­pide pour avoir peur ?

La clef entra. Tour­na. Un déclic.

Il pous­sa.

La chambre 418 était petite. Plus petite que la sienne — une chambre simple, sans la hau­teur de pla­fond ni les mou­lures de la 307. Un lit étroit recou­vert d’un couvre-lit gris. Une table de nuit. Un bureau. Une chaise. Les rideaux étaient tirés. L’air avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des pièces fer­mées depuis long­temps — immo­bile, légè­re­ment acide, comme si les molé­cules elles-mêmes s’é­taient las­sées de bouger.

Pas de valise. Pas d’ef­fets per­son­nels. Pas de traces d’occupation.

Et pour­tant — Caird s’im­mo­bi­li­sa sur le seuil, tous les sens en alerte — quel­qu’un avait vécu ici. Récem­ment. Il le sen­tait. Non pas une odeur, non pas un objet oublié, mais une empreinte. La façon dont le couvre-lit était tiré — trop soi­gneu­se­ment, avec cette minu­tie exces­sive qui tra­hit le net­toyage. La chaise, légè­re­ment déca­lée par rap­port au bureau, comme si on l’a­vait repla­cée sans se sou­ve­nir de son angle exact. Le tapis au pied du lit, dont les fibres étaient écra­sées à un endroit pré­cis — la marque d’un homme qui se levait chaque matin du même côté.

Fenn. C’é­tait la chambre de Fenn.

Pas sa chambre offi­cielle — celle-là devait être ailleurs, pro­ba­ble­ment au même étage que celle de Caird, enre­gis­trée, connue, sur­veillée. Celle-ci était l’autre. La chambre secrète. La chambre où Fenn venait faire ce qu’il ne pou­vait pas faire sous les yeux de Zinaï­da et des micros.

Caird fer­ma la porte der­rière lui. Le déclic réson­na dans le silence comme un coup de feu tiré sous l’eau.

Il com­men­ça à chercher.

Métho­di­que­ment d’a­bord — les tiroirs du bureau, vides. La table de nuit, vide. Sous le mate­las, rien. Sous le lit, rien. Dans l’ar­moire — une armoire étroite, en bois sombre, qui sen­tait le camphre — rien. Der­rière les rideaux, rien. Il tâta les murs, cher­chant une latte mobile, un pan­neau amo­vible. Rien. Fenn avait bien net­toyé. Ou quel­qu’un avait net­toyé pour lui.

Presque rien.

Caird s’as­sit sur la chaise. Regar­da la pièce. Pen­sa. Fenn était un homme intel­li­gent — Mireille l’a­vait dit, Gui­vi l’a­vait sous-enten­du, même Whi­te­hall, dans son silence élo­quent, l’a­vait confir­mé. Un homme intel­li­gent qui laisse une clef et un mot — Room 418, ask for nothing — ne laisse pas une chambre vide. Il laisse quelque chose. Mais il le laisse là où seul quel­qu’un d’as­sez curieux pour venir jus­qu’i­ci et d’as­sez patient pour cher­cher pour­rait le trouver.

Ask for nothing. Ne deman­dez rien.

Ne deman­dez rien à per­sonne. Mais cherchez.

Caird leva les yeux.

Le pla­fond. Bas, blanc, sans mou­lures. Un faux pla­fond — ces dalles de fibres miné­rales posées sur une arma­ture métal­lique, une moder­ni­sa­tion sovié­tique qui jurait avec le reste de l’hô­tel. Et dans le coin gauche, au-des­sus de l’ar­moire, une dalle légè­re­ment déca­lée. Un mil­li­mètre peut-être. Rien qu’on remar­que­rait si on n’a­vait pas pas­sé dix minutes à regar­der la pièce comme un pro­blème à résoudre.

Il grim­pa sur la chaise. Puis sur le bureau, en s’ai­dant du mur. Ses doigts attei­gnirent la dalle. Il la sou­le­va. Der­rière — un espace, trente cen­ti­mètres de vide entre le faux pla­fond et le vrai, cette zone d’ombre où courent les tuyaux et les câbles. Il glis­sa la main.

Ses doigts tou­chèrent quelque chose.

Un objet rec­tan­gu­laire, souple. Il le sai­sit. Le sortit.

Un car­net.

Petit — la taille d’un pas­se­port, peut-être un peu plus large. Cou­ver­ture de cuir noir, usée aux angles. Un élas­tique le main­te­nait fer­mé. Caird des­cen­dit du bureau, s’as­sit sur le lit, et ouvrit le car­net avec des gestes lents, comme on ouvre un livre dont on sait qu’il ne pour­ra pas être refermé.

L’é­cri­ture de Fenn. La même que sur le mot — fine, pen­chée, ner­veuse, mais ici plus ser­rée, plus dense, comme si l’es­pace man­quait et les mots se pres­saient les uns contre les autres.

Les pre­mières pages étaient des notes — des adresses, des numé­ros de télé­phone, des noms. Des noms russes pour la plu­part, écrits en carac­tères latins avec des trans­crip­tions pho­né­tiques entre paren­thèses. Cer­tains étaient bar­rés. D’autres sou­li­gnés. L’un d’eux — un cer­tain Arka­di — était entou­ré de trois cercles, comme si Fenn avait tour­né autour de ce nom avec son sty­lo, hési­tant, reve­nant, tour­nant encore.

Plus loin, les notes deve­naient plus per­son­nelles. Des frag­ments — pas un jour­nal intime, plu­tôt un car­net de bord, le genre de chose qu’un marin tien­drait dans une mer dont il ne connaît pas les récifs.

14 jan­vier. Ren­con­tré K. à l’en­droit habi­tuel. Ner­veux. Dit que les choses s’ac­cé­lèrent. Parle d’une fenêtre qui se ferme. Je ne sais pas s’il exa­gère ou si je minimise.

22 jan­vier. Le Cygne, 16h. Elle était là. Calme, comme tou­jours. Trop calme. Les gens calmes dans ce pays sont soit très cou­ra­geux, soit déjà morts à l’in­té­rieur. Elle m’a don­né le pre­mier lot. Rien vu qui res­semble à une fila­ture. Mais est-ce qu’on voit jamais ?

3 février. Londres ne répond pas. Ou répond à côté. J’ai l’im­pres­sion de par­ler dans un télé­phone dont per­sonne n’a bran­ché l’autre bout.

15 février. Quel­qu’un est entré dans ma chambre (la vraie, pas celle-ci). Rien dépla­cé, rien pris. Mais je sais. On sait tou­jours. C’est dans l’air. Dans l’angle d’un objet. Je deviens peut-être para­noïaque. Ou peut-être que la para­noïa est la seule forme de luci­di­té qui reste dans cette ville.

Et puis, vers la fin du car­net, cette entrée — la der­nière, datée du 27 février, quatre jours avant l’ar­ri­vée de Caird :

Le Cygne, encore. Elle a les docu­ments. Tous. C’est plus gros que ce que je pen­sais. Il faut une extrac­tion propre et je n’ai plus le temps. Je pars. On m’en­voie quel­qu’un — je ne sais pas qui. J’es­père que ce sera quel­qu’un d’as­sez naïf pour ne pas avoir peur et d’as­sez malin pour avoir peur au bon moment. J’es­père sur­tout que ce sera quel­qu’un qui trou­ve­ra ce car­net. Si vous le lisez : le Cygne est un café près de l’é­tang du Patriarche. Elle s’y rend le mer­cre­di. Ne lui deman­dez rien. Elle vien­dra à vous. Faites-lui confiance. C’est la seule per­sonne à Mos­cou à qui vous pou­vez faire confiance.

Caird refer­ma le carnet.

Ses mains, nota-t-il, trem­blaient maintenant.

Il res­ta assis sur le lit de la chambre 418, le car­net sur les genoux, et sen­tit le sol se déro­ber sous lui — non pas d’un coup, mais len­te­ment, comme une plaque de glace qui se fis­sure cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, et vous savez que vous allez tom­ber, et vous savez que l’eau en des­sous est noire et froide, mais vous ne pou­vez pas bou­ger parce que bou­ger c’est accé­lé­rer la chute.

Il devait rap­por­ter ce car­net à l’am­bas­sade. C’é­tait la chose rai­son­nable. La chose pru­dente. La chose que tout fonc­tion­naire du Forei­gn Office digne de ce nom ferait sans hésiter.

Il ne le fit pas.

Il glis­sa le car­net dans la poche inté­rieure de sa veste — à côté de son pas­se­port, à côté de la clef — et quit­ta la chambre 418 en refer­mant der­rière lui avec le soin méti­cu­leux d’un homme qui vient de com­mettre un acte dont il ne mesure pas encore les conséquences.

Dans le cou­loir du qua­trième, le silence était total.

Il redes­cen­dit par l’es­ca­lier de ser­vice. Au troi­sième, il retrou­va le monde des vivants — une femme de chambre qui pous­sait un cha­riot, l’o­deur du petit déjeu­ner qui mon­tait du res­tau­rant, le mur­mure de la ville qui s’é­veillait der­rière les fenêtres.

Et Zinaï­da.

Elle était reve­nue à son poste. Droite, immo­bile, les mains posées à plat sur le bureau comme deux ani­maux au repos. Elle le regar­da arri­ver du bout du cou­loir. Leurs yeux se croi­sèrent. Le visage de Zinaï­da ne chan­gea pas — il ne chan­geait jamais — mais Caird eut la cer­ti­tude fou­droyante, irra­tion­nelle, impos­sible à prou­ver, qu’elle savait. Qu’elle savait d’où il venait. Qu’elle savait ce qu’il avait dans sa poche. Qu’elle savait tout ce qui se pas­sait dans cet hôtel, à chaque étage, à chaque heure, depuis des années, et qu’elle gar­dait ce savoir der­rière ce visage de pierre comme on garde un tré­sor dans un coffre dont on a jeté la clef.

— Bon­jour, mon­sieur, dit-elle en russe.

Caird ne par­lait pas russe. Mais il comprit.

— Bon­jour, répondit-il.

Il prit sa clef. Entra dans sa chambre. Fer­ma la porte. S’a­dos­sa au battant.

Le car­net pesait contre sa poi­trine. Le poids de la vie de quel­qu’un d’autre. Le poids d’une his­toire dans laquelle il venait d’en­trer sans y avoir été invi­té — ou peut-être si, peut-être que tout, depuis le début, depuis la lettre de Whi­te­hall, depuis l’a­vion qui tous­sait en se posant, depuis Gri­go­ri et sa Vol­ga noire, peut-être que tout n’a­vait été qu’une invitation.

Et lui, Julian Caird, avec sa ten­dance à ouvrir les portes qu’il aurait fal­lu lais­ser fer­mées, avec sa curio­si­té d’hor­lo­ger et sa confiance de som­nam­bule, il avait accepté.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI II

Le Bol­choï jouait La Dame de pique.

Vol­kons­ki avait pris sa place habi­tuelle — loge laté­rale, deuxième rang, côté cour. Pas les meilleures places. Les meilleures étaient réser­vées aux membres du Comi­té cen­tral, aux géné­raux en retraite déco­rée, aux épouses de ministres qui venaient pour être vues et qui s’en­dor­maient au deuxième acte. Vol­kons­ki pré­fé­rait le côté. De là, on voyait la scène en biais — un angle qui défor­mait légè­re­ment les pers­pec­tives, qui don­nait aux chan­teurs des ombres plus longues et aux décors une pro­fon­deur trom­peuse. Un angle d’es­pion, en somme. Il sou­rit à cette pen­sée. Puis ces­sa de sou­rire, parce que sou­rire seul dans une loge du Bol­choï atti­rait l’at­ten­tion, et atti­rer l’at­ten­tion était la seule chose qu’un offi­cier du Deuxième Direc­toire ne devait jamais faire.

L’or­chestre atta­qua l’ouverture.

Tchaï­kovs­ki. La Dame de pique. L’his­toire d’un homme qui se perd par obses­sion — obses­sion d’un secret, obses­sion d’une femme, obses­sion d’un jeu dont il ne maî­trise pas les règles. Her­mann, l’of­fi­cier sans for­tune qui veut arra­cher à la vieille com­tesse le secret des trois cartes. Trois, sept, as. La for­mule magique. Le rac­cour­ci vers la vic­toire. Et bien sûr, Her­mann perd. Her­mann perd parce que le secret n’existe pas, ou parce qu’il existe mais qu’il ne peut être pos­sé­dé que par ceux qui n’en ont pas besoin.

Vol­kons­ki connais­sait cet opé­ra par cœur. Son père le lui avait fait écou­ter pour la pre­mière fois à l’âge de neuf ans, sur un gra­mo­phone à mani­velle, dans l’ap­par­te­ment com­mu­nau­taire de Tagan­ka où ils vivaient à trois familles — son père, sa mère, lui-même, et cinq autres per­sonnes dont les noms s’é­taient effa­cés de sa mémoire comme des ins­crip­tions sur une pierre expo­sée à la pluie.

Son père.

Niko­laï Andreïe­vitch Vol­kons­ki. Ancien offi­cier de l’ar­mée impé­riale, régi­ment Semio­novs­ki — ce détail que son père pro­non­çait avec une fier­té muette, les lèvres ser­rées, comme si le nom du régi­ment était un bijou qu’il cachait dans sa bouche. Niko­laï Vol­kons­ki avait sur­vé­cu à la Révo­lu­tion par miracle, à la guerre civile par ruse, aux purges des années trente par une com­bi­nai­son d’in­vi­si­bi­li­té et de chance qui tenait du pro­dige. Il avait chan­gé de nom trois fois, de ville cinq fois, de métier huit fois. Il avait été comp­table, biblio­thé­caire, pro­fes­seur de mathé­ma­tiques dans une école de pro­vince, gar­dien de nuit dans une usine tex­tile. Des métiers de fan­tôme. Des métiers d’homme qui ne veut pas être vu.

Et puis, en 1948, la chance s’é­tait épuisée.

Quel­qu’un — un voi­sin, un col­lègue, un ancien cama­rade de régi­ment deve­nu infor­ma­teur, on ne sau­rait jamais — avait par­lé. L’ar­res­ta­tion avait eu lieu un mar­di, à cinq heures du matin, comme toutes les arres­ta­tions. Deux hommes en man­teau de cuir. Son père avait eu le temps de poser la main sur la tête de Ser­gueï — il avait treize ans — et de dire quelque chose que Ser­gueï n’a­vait pas enten­du, ou avait enten­du et avait oublié, ou avait enten­du et se for­çait à oublier parce que s’en sou­ve­nir était au-des­sus de ses forces.

Camp de tra­vail. Quelque part en Sibé­rie. Mort en 1951. Les cir­cons­tances n’a­vaient jamais été com­mu­ni­quées. Il n’y avait pas de tombe.

L’or­chestre jouait. Sur scène, Her­mann entrait dans la chambre de la com­tesse. La vieille femme dor­mait dans son fau­teuil. Her­mann la sup­pliait de lui révé­ler le secret. Le sopra­no trem­blait de ter­reur et de beauté.

Vol­kons­ki regar­dait sans voir.

Il pen­sait à la ques­tion qui l’a­vait conduit ici — non pas au Bol­choï, mais au Deuxième Direc­toire, au KGB, à cette vie de sur­veillance et de men­songe qui était deve­nue la sienne. La ques­tion était simple, et il ne l’a­vait jamais réso­lue : pourquoi.

Pour­quoi le fils d’un homme détruit par le sys­tème avait-il choi­si de ser­vir ce même système.

Il y avait des réponses faciles. La sur­vie — un gar­çon por­tant le nom de Vol­kons­ki, avec un père au Gou­lag, n’a­vait que deux options : dis­pa­raître ou deve­nir indis­pen­sable. Ser­gueï avait choi­si la seconde. Il avait étu­dié l’an­glais avec une rage froide, puis le fran­çais, puis les méthodes de ren­sei­gne­ment. Il avait gra­vi les éche­lons avec la patience métho­dique d’un homme qui sait que chaque pro­mo­tion est une couche d’ar­mure sup­plé­men­taire. Plus on mon­tait dans le sys­tème, moins le sys­tème pou­vait vous atteindre. C’é­tait le para­doxe sovié­tique — le seul endroit sûr était le cœur de la bête.

Il y avait aus­si une autre réponse, plus trouble. Vol­kons­ki aimait son métier. Il aimait la méca­nique fine du ren­sei­gne­ment — le jeu, l’a­na­lyse, la patience. Il aimait lire les gens comme on lit des par­ti­tions. Il aimait la sen­sa­tion de pou­voir — non pas le pou­voir brut, celui des géné­raux et des secré­taires du Par­ti, mais le pou­voir invi­sible, celui de savoir. Savoir que la femme du vice-ministre des Affaires étran­gères avait un amant. Savoir que l’at­ta­ché mili­taire amé­ri­cain jouait aux cartes et per­dait. Savoir que le cor­res­pon­dant du Times avait pleu­ré dans sa chambre d’hô­tel un soir de novembre. Savoir, c’é­tait pos­sé­der le monde sans que le monde le sache.

Et main­te­nant, Julian Caird.

Le rap­port de la jour­née était arri­vé sur son bureau à dix-huit heures. Caird avait pas­sé deux jours au Bol­choï et au minis­tère de la Culture. Nor­mal. Pré­vi­sible. Il avait dîné au res­tau­rant du Metro­pol avec le ténor Mat­cha­va­ria­ni, la Fran­çaise Dar­rieux et le Fin­lan­dais Ket­tu­nen. Inté­res­sant mais pas sur­pre­nant — au Metro­pol, les étran­gers se regrou­paient comme des nau­fra­gés sur un radeau.

Mais ce matin.

Ce matin, Caird était mon­té au qua­trième étage. L’agent de sur­veillance — un jeune, trop jeune peut-être, affec­té au hall — l’a­vait vu emprun­ter l’es­ca­lier de ser­vice à six heures douze. Il était redes­cen­du à six heures qua­rante-trois. Trente et une minutes au qua­trième étage. Un étage offi­ciel­le­ment en tra­vaux. Un étage où per­sonne n’a­vait de rai­son de se rendre.

Un étage où se trou­vait la chambre 418.

Vol­kons­ki connais­sait la chambre 418. Bien sûr qu’il la connais­sait. Il savait que Fenn y allait. Il avait choi­si de ne pas inter­ve­nir — de lais­ser Fenn croire que sa cachette était sûre, parce qu’un homme qui se croit en sécu­ri­té fait des erreurs, et les erreurs sont le pain quo­ti­dien du ren­sei­gne­ment. Le pro­blème, c’est que Fenn n’a­vait pas fait d’er­reurs. Fenn était par­ti avant que le piège ne se referme, et la chambre 418 avait été net­toyée — par les ser­vices de l’hô­tel, sur ins­truc­tion, le len­de­main du départ.

Net­toyée. Mais avait-elle été vidée ?

Si Caird était mon­té, c’est qu’il avait une rai­son. Ou une clef. Ou les deux.

Sur scène, Her­mann retour­nait la der­nière carte. La dame de pique. Le mau­vais choix. La folie. L’or­chestre mon­tait vers la catas­trophe avec cette urgence magni­fique que Tchaï­kovs­ki seul savait créer — ce sen­ti­ment que la beau­té et la des­truc­tion sont la même chose vue sous deux angles différents.

Vol­kons­ki sor­tit un petit car­net de sa poche — pas sans res­sem­blance, par une iro­nie qu’il n’au­rait pas goû­tée, avec celui que Caird venait de trou­ver — et nota trois mots.

Caird. 418. Mercredi.

Mer­cre­di. Le jour où Fenn, selon les anciens rap­ports de sur­veillance, avait l’ha­bi­tude de quit­ter l’hô­tel en fin d’a­près-midi pour une des­ti­na­tion que les fila­tures n’a­vaient jamais réus­si à confir­mer avec cer­ti­tude. Quelque part du côté des Étangs du Patriarche. Si Caird avait trou­vé quelque chose dans la 418 — un car­net, un mes­sage, des ins­truc­tions — il irait peut-être au même endroit.

Et Vol­kons­ki serait là.

L’o­pé­ra finis­sait. Her­mann se poi­gnar­dait. Le chœur chan­tait la rédemp­tion. Le public applau­dis­sait. Vol­kons­ki applau­dit aus­si, avec cette poli­tesse méca­nique des habi­tués, et quit­ta sa loge avant que les lumières ne se ral­lument, parce qu’il n’ai­mait pas être vu dans la lumière crue des entractes et des fins de spectacle.

Dans le ves­tiaire, en enfi­lant son man­teau, il croi­sa un visage qu’il connais­sait — le géné­ral Orlov, Direc­toire des opé­ra­tions exté­rieures, un homme aux joues lourdes et aux yeux de pois­son qui fai­sait sem­blant de ne pas le recon­naître et qui, en pas­sant près de lui, mur­mu­ra sans bou­ger les lèvres :

— Votre Anglais. Pas de bavures, Ser­gueï Niko­laïe­vitch. Pas de bavures.

Vol­kons­ki hocha la tête sans répondre.

Dehors, Mos­cou était noire et gla­cée. La place du Théâtre brillait sous les réver­bères. En face — de l’autre côté de la place, éclai­ré comme un gâteau de mariage — le Metro­pol. Ses fenêtres. Ses secrets. Et quelque part der­rière l’une de ces fenêtres, un Anglais qui venait de trou­ver un car­net et qui ne savait pas encore ce que ce car­net allait lui coûter.

Vol­kons­ki rele­va son col et mar­cha vers la sta­tion de métro.

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