L’horloger de
Moscou
L’horloger de Moscou
Partie 1
Metropol, Moscou — Mars 1963
CHAPITRE 1 — L’ARRIVÉE
L’avion toussa deux fois avant de se poser, comme s’il hésitait lui aussi.
Julian Caird regarda par le hublot et ne vit rien. Un ciel de cendre, une piste mouillée, des bâtiments bas qui auraient pu être n’importe où — une usine, une caserne, un purgatoire administratif. Cheremetievo. Le mot même avait quelque chose de trop long, de trop slave, qui lui restait en travers de la gorge comme un arête de poisson. Il se leva, enfila son pardessus, vérifia machinalement la poche intérieure — passeport, accréditation, la lettre de l’ambassade — et suivit le mouvement vers la sortie.
Le froid le gifla.
Pas un froid anglais, ce froid mouillé et poli qui vous laisse le temps de boutonner votre col. Non. Un froid sec, immédiat, qui vous entre dans les os par effraction. Mars à Moscou. On lui avait dit : le pire mois. Ni l’hiver franc, ni le printemps — une zone grise où la ville attend, engourdie, lasse de sa propre patience. La neige au sol n’était plus blanche. Elle avait cette couleur de vieux journal que prend la neige quand elle a trop duré.
Un homme l’attendait au pied de la passerelle. Petit, le crâne rasé sous une chapka de fourrure synthétique, un sourire professionnel collé sur les lèvres.
— Monsieur Caird ? Bienvenue à Moscou. Je suis Grigori, du bureau de liaison culturelle.
Il avait un anglais précis, appris quelque part, avec des voyelles trop rondes et un soin excessif porté à chaque consonne. L’anglais de quelqu’un qui a étudié la langue comme on étudie un mécanisme.
Caird serra la main tendue. Elle était sèche et froide.
— Le trajet jusqu’à l’hôtel prendra quarante minutes environ. Peut-être davantage. Les routes sont… capricieuses, en cette saison.
La voiture — une Volga noire, évidemment noire, tout était noir ou gris dans ce pays — s’engagea sur une route bordée de bouleaux dénudés. Caird regardait défiler le paysage et pensait à Douglas Fenn.
Fenn. Son prédécesseur. L’homme qu’il remplaçait.
On ne lui avait presque rien dit. Whitehall avait cette façon de ne rien dire qui ressemblait à un art — des phrases complètes, grammaticalement irréprochables, qui une fois dépliées ne contenaient rien. Fenn a été rappelé. Raisons personnelles. Vous prendrez le relais pour la préparation de la tournée du Royal Shakespeare Company. Rien de compliqué. De la logistique, des sourires, des dîners. Vous serez très bien au Metropol.
Et cette phrase, glissée par Harrington au moment de le raccompagner à la porte du bureau, avec ce ton détaché qui chez les hommes de Whitehall signale toujours l’essentiel : Caird, ne cherchez pas à comprendre ce que faisait Fenn. Faites simplement ce qu’on vous demande.
Ce qui, naturellement, donnait à Julian Caird une envie féroce de comprendre ce que faisait Fenn.
C’était sa malédiction. Cette curiosité qui n’était même pas de l’intelligence — plutôt une incapacité à laisser les choses tranquilles. Enfant, il démontait les horloges. Adulte, il démontait les silences. Et les silences, contrairement aux horloges, on ne sait jamais comment les remonter.
La Volga entra dans Moscou par le nord.
La ville se révéla par couches, comme un oignon qu’on pèle dans le mauvais sens. D’abord les barres d’immeubles — ces khrouchtchevki empilés par centaines, identiques, beiges, avec leurs fenêtres minuscules derrière lesquelles des millions de vies se jouaient sans témoins. Puis les avenues s’élargirent, prirent de l’ampleur, de la majesté brutale. Des façades staliniennes ornées de colonnes et de bas-reliefs glorifiant le travail. Des statues d’ouvriers en bronze brandissant des outils avec une conviction que personne, visiblement, ne partageait plus dans la rue.
Et soudain, au détour d’un virage — le Kremlin.
Caird le vit de biais, à travers la vitre embuée. Les murs rouges. Les tours. Les coupoles dorées des cathédrales derrière les remparts. Quelque chose de massif et de féerique à la fois, comme un château de conte qui aurait été reconstruit par des ingénieurs militaires. Il sentit son ventre se serrer. Non pas de peur. De quelque chose de plus étrange — la conscience soudaine d’être très loin, et très seul, et au cœur de quelque chose d’immense.
— Voilà, dit Grigori. Le Metropol.
La voiture s’arrêta devant une façade qui lui coupa le souffle.
Il s’attendait à un hôtel. Ce qu’il vit ressemblait davantage à un palais halluciné. Art nouveau, mais d’un art nouveau slave, excessif, onirique — des céramiques immenses sur la façade, des motifs floraux enlacés de figures mythologiques, et au centre, dominant tout, un panneau monumental de mosaïque représentant une princesse lointaine, les bras ouverts, le regard perdu dans un au-delà que personne dans la rue ne prenait la peine de contempler. Le bâtiment tout entier avait l’air d’un rêve qu’on aurait oublié de démonter au réveil.
Caird poussa la porte tambour.
L’intérieur le saisit autrement. Un hall immense, lumineux malgré le jour gris, avec des colonnes de marbre, des balustrades ouvragées, et partout cette odeur — indéfinissable, propre aux grands hôtels d’une autre époque — mélange de cire, de tabac refroidi, de parfum lourd et de quelque chose d’autre, quelque chose de spécifiquement russe qu’il ne saurait jamais nommer. Du thé peut-être. Ou de la mélancolie.
La réception était tenue par une femme blonde aux lèvres sévères qui examina son passeport comme s’il s’agissait d’un document compromettant.
— Chambre 307, dit-elle. Troisième étage.
Elle lui tendit une clef — une vraie clef de laiton, lourde, attachée à un médaillon portant le numéro de la chambre. Pas de carte magnétique, pas de modernité. Au Metropol, les serrures avaient soixante ans et fonctionnaient très bien.
— On vous a laissé ceci.
Une enveloppe. Blanche, anonyme, fermée. Caird la prit. Elle était légère.
— Qui l’a déposée ?
La femme blonde eut un haussement d’épaules d’une éloquence remarquable. Il pouvait signifier je ne sais pas, ou je sais mais je ne vous le dirai pas, ou encore pourquoi posez-vous des questions auxquelles vous ne voulez pas vraiment la réponse ? Caird apprendrait vite que le haussement d’épaules était à Moscou un langage à part entière.
L’ascenseur était une cage de fer forgé, lent, solennel, qui montait avec des craquements de vieux navire. Au troisième, la porte s’ouvrit sur un couloir long et silencieux, éclairé par des appliques tamisées. Et là — assise derrière un petit bureau, à l’angle du couloir — une femme.
La dejournaya.
Elle devait avoir soixante ans, peut-être plus. Un visage large, fermé, sculpté par quelque chose de plus dur que le temps — l’histoire, sans doute. Des yeux petits, très bleus, très fixes. Elle ne sourit pas. Elle ne se leva pas. Elle regarda Caird de la tête aux pieds comme on inventorie un colis, puis prit la clef qu’il lui tendait — car ici, on ne gardait pas sa clef, c’était la dejournaya qui la gardait pour vous, qui savait donc à chaque instant si vous étiez dans votre chambre ou non, et qui, accessoirement, avait le pouvoir d’y entrer quand elle le voulait.
— Zinaïda, dit-elle. C’est tout.
Deux mots. Pas un de plus. Caird hocha la tête et gagna sa chambre.
La 307 était plus vaste qu’il ne l’avait imaginé. De hauts plafonds moulurés, un parquet sombre qui craquait sous chaque pas, des rideaux de velours bordeaux tirés sur les fenêtres. Il les ouvrit. La vue lui arracha un sourire — le premier depuis son départ de Londres. En face, de l’autre côté de la place du Théâtre, le Bolchoï. Ses colonnes blanches, son fronton classique, le quadrige de bronze au sommet. Un théâtre qui ressemblait à un temple. Ou un temple qui avait décidé de devenir théâtre.
Il s’assit sur le lit. Le matelas était ferme, presque hostile. Il ouvrit l’enveloppe.
À l’intérieur, une clef — plus petite que celle de sa chambre, en acier, sans médaillon — et un bout de papier plié. L’écriture était fine, penchée, nerveuse. Une écriture d’homme pressé.
Room 418. Ask for nothing.
Rien d’autre. Pas de signature. Pas de date. Mais Caird reconnut quelque chose dans cette écriture — un tremblement, une urgence — qui ne ressemblait pas à une blague. Il retourna le papier. Vierge. Il regarda la clef. Petite, ordinaire, le genre de clef qui ouvre le genre de porte qu’on ne remarque pas.
Room 418. Quatrième étage. Au-dessus de lui.
Ask for nothing. Ne demandez rien.
Il rangea la clef et le mot dans la poche intérieure de sa veste, à côté de son passeport. Puis il resta assis un long moment, dans le silence de la chambre 307, à écouter les bruits du Metropol — les tuyaux qui chantaient dans les murs, un rire lointain quelque part dans les étages, le grondement sourd de la ville derrière les vitres.
Il ne savait pas encore que ce silence avait des oreilles.
Que tout, au Metropol, en avait.
INTERLUDE VOLKONSKI I
Le dossier pesait moins de cent grammes.
Sergueï Nikolaïevitch Volkonski le soupesa dans sa main avant de l’ouvrir, comme il le faisait toujours — un tic, une superstition de métier. Il croyait au poids des choses. Les dossiers légers étaient les plus dangereux. Les dossiers lourds, bourrés de rapports, de transcriptions, de photographies, signifiaient qu’on savait déjà tout et qu’il ne restait qu’à frapper. Les dossiers légers signifiaient l’inconnu. Et l’inconnu, dans son métier, c’était le seul véritable ennemi.
Cent grammes. Presque rien.
Il ouvrit.
CAIRD, Julian Edward. Né le 14 mars 1924 à Cheltenham, Gloucestershire. Fils de Harold Caird, proviseur d’école secondaire, et de Margaret Caird née Fawley, sans profession. Études à Oxford — St John’s College, lettres classiques. Service militaire 1943–1946, Royal Corps of Signals, grade de lieutenant, affecté en Italie puis en Autriche. Aucune distinction particulière. Aucune note disciplinaire. Aucun incident. Entré au Foreign Office en 1948, section culturelle. Postes successifs : Ankara, Vienne, Le Caire. Marié à Helen Caird née Pemberton en 1951. Un fils, Thomas, né en 1953. Arrivé à Moscou le 7 mars 1963 en remplacement de Douglas R. Fenn, rappelé.
Volkonski referma le dossier et alluma une cigarette.
Son bureau de la Loubianka donnait sur une cour intérieure qu’il ne regardait jamais. Tout le monde, dans ce bâtiment, évitait les fenêtres. Réflexe ancien, transmis de génération en génération d’officiers — on ne regarde pas la cour de la Loubianka, parce que la cour de la Loubianka vous regarde en retour. Des choses s’étaient passées dans cette cour dont les murs se souvenaient mieux que les hommes. Volkonski travaillait ici depuis onze ans et ne s’y était jamais habitué. On ne s’habituait pas à la Loubianka. On s’y résignait.
Julian Caird. Un homme ordinaire.
Oxford, d’accord. Mais St John’s — pas King’s, pas Trinity. Un college respectable, sans éclat. Lettres classiques — pas le profil d’un agent du MI6. Italie, Autriche pendant la guerre — rien qui suggère un recrutement par les services. Ankara, Vienne, Le Caire — des postes culturels, des postes de second rang. Un homme qu’on envoie organiser des expositions et serrer des mains. Un homme à qui on dit soyez aimable et qui l’est.
Alors pourquoi.
Pourquoi envoyer cet homme-là pour remplacer Douglas Fenn.
Parce que Fenn, lui — Volkonski rouvrit un second dossier, plus épais celui-là, beaucoup plus épais — Fenn n’avait rien d’ordinaire. Fenn était un animal. Trois langues couramment, dont un russe appris Dieu sait où qui avait des inflexions de Leningrad. Des contacts au ministère de la Culture qu’il n’aurait jamais dû avoir. Une capacité à se faire aimer qui dépassait les attributions d’un simple attaché culturel. Et puis cette disparition — non, ce départ, il fallait dire départ — si soudain, si propre, sans un mot à ses contacts moscovites, sans un geste d’adieu. Comme un homme qui entend un bruit dans la nuit et qui sort par la fenêtre avant même de savoir ce qui a fait ce bruit.
Fenn avait senti quelque chose. Ou quelqu’un l’avait prévenu.
Et maintenant, à la place de Fenn, ce Julian Caird. Ce visage sans aspérités. Ce parcours sans accident. Cet homme de quarante ans qui ressemblait, sur la photo d’identité jointe au dossier, à exactement ce qu’il prétendait être — un fonctionnaire britannique de rang moyen, ni beau ni laid, le genre de visage qu’on oublie en le regardant.
Volkonski tira sur sa cigarette et considéra deux hypothèses.
Hypothèse une : Londres avait envoyé Caird précisément parce qu’il était inoffensif. Un homme propre pour nettoyer les traces de Fenn. Un visage neutre pour calmer le jeu. Les Anglais faisaient souvent cela — après un agent trop brillant, ils envoyaient un employé trop terne, le temps que les eaux se referment.
Hypothèse deux : Caird n’était pas ce qu’il semblait être. Le dossier léger était un écran. L’absence de signes distinctifs était elle-même le signe distinctif. Les meilleurs agents — Volkonski le savait, son métier le lui avait appris dans la chair — les meilleurs agents étaient ceux dont on ne pouvait rien dire. Les hommes sans relief. Les hommes qu’on oublie en les regardant.
Il y avait une troisième hypothèse, bien sûr. Celle que Volkonski n’aimait pas, parce qu’elle était la plus probable et la moins intéressante : Caird était exactement ce qu’il paraissait être, un homme ordinaire jeté dans une partie qui le dépassait, et Londres l’avait envoyé sans se soucier de ce qui lui arriverait. Un pion avancé d’une case. Sacrifiable.
Volkonski écrasa sa cigarette dans le cendrier — un cendrier de bronze massif, hérité du précédent occupant du bureau, un certain colonel Richkov dont personne ne parlait plus et dont le nom avait été effacé de tous les organigrammes en 1956.
Il décrocha le téléphone.
— Ici Volkonski. Je veux une écoute permanente de la chambre 307 du Metropol. Et une couverture photographique des entrées de l’hôtel, vingt-quatre heures. Non, pas priorité maximale. Priorité deux. On observe. On ne touche à rien.
Il raccrocha.
Priorité deux. Ce qui signifiait : cet homme m’intéresse mais je ne sais pas encore pourquoi. Et je ne suis pas homme à frapper avant de savoir pourquoi.
Il se leva, enfila son manteau — un manteau de bonne coupe, trop bonne pour un salaire d’officier du Deuxième Directoire, mais Volkonski avait ses arrangements, comme tout le monde à Moscou, et les siens étaient simplement plus élégants que ceux des autres — et sortit dans le couloir de la Loubianka.
Les couloirs de la Loubianka étaient longs, silencieux, et sentaient le désinfectant. On y croisait des hommes en uniforme ou en civil qui marchaient vite, les yeux baissés, avec cette démarche particulière qu’ont les gens qui travaillent dans un endroit où d’autres gens ont été tués. Pas une démarche de peur — plutôt de discrétion. Comme si le bruit des talons sur le linoléum pouvait réveiller quelque chose qu’il valait mieux laisser dormir.
Volkonski sortit par la porte latérale, celle qui donnait sur Fourkassovski pereoulok, et marcha vers la station de métro.
Il pensait à Julian Caird.
Un homme qui arrive à Moscou en mars. Qui descend au Metropol. Qui remplace un homme dangereux sans savoir, apparemment, que cet homme était dangereux.
Oui, pensa Volkonski. Il faut que je voie cet homme de près.
Il faut que je comprenne s’il est un couteau, ou la main qui tient le couteau, ou simplement le manche — en bois, inerte, qui ne sait même pas qu’il fait partie de l’arme.
CHAPITRE 2 — LA VERRIÈRE
Il descendit à sept heures, parce qu’on lui avait dit que le restaurant ouvrait à sept heures, et qu’il était anglais, et que les Anglais respectent les horaires des restaurants comme ils respectent les horaires des trains — c’est-à-dire avec une foi aveugle qui confine au sacerdoce.
Le restaurant du Metropol était vide.
Pas tout à fait vide. Un serveur au fond de la salle arrangeait des couverts avec la lenteur méthodique d’un homme qui sait que personne ne viendra avant au moins une heure. Un autre, plus jeune, essuyait des verres derrière le bar en fredonnant quelque chose que Caird ne reconnut pas tout de suite — puis si, les premières mesures de Take Five, de Brubeck, sifflées entre les dents comme une prière clandestine.
Mais surtout, il y avait la verrière.
Caird leva la tête et resta debout, stupide, la bouche légèrement entrouverte, comme un provincial dans une cathédrale. Le plafond du restaurant n’était pas un plafond — c’était un ciel de verre et d’acier, une immense coupole Art nouveau dont les vitraux filtraient la lumière mourante de mars en la transformant en quelque chose de liquide, d’ambré, d’irréel. Des motifs géométriques et floraux s’entremêlaient dans les armatures de fer, et les lustres — des lustres de cristal, énormes, absurdes, des lustres qui avaient éclairé des banquets bolcheviques et des réceptions staliniennes et des dîners de diplomates et de généraux — pendaient au-dessous comme des méduses fossilisées.
C’était beau. D’une beauté excessive, presque agressive. Une beauté qui ne demandait pas la permission.
Caird choisit une table près de la fenêtre, commanda un verre de vin — du vin géorgien, le seul disponible, un rouge épais qui avait le goût de terre et de cerise noire — et attendit.
Moscou, il l’apprendrait vite, était une ville où l’on attendait beaucoup. On attendait les autorisations, les traductions, les coups de téléphone, les voitures, le printemps. On attendait que quelqu’un vous dise que vous pouviez faire ce que vous étiez venu faire. Et en attendant, on buvait. Du thé. De la vodka. Du vin géorgien. On buvait et on observait, et on essayait de comprendre les règles d’un jeu dont personne ne vous expliquait les règles.
Le restaurant se remplit lentement.
D’abord deux hommes en costume sombre, soviétiques sans aucun doute — cette façon de s’asseoir le dos très droit, de ne pas regarder autour d’eux, de parler bas. Puis un couple d’Allemands de l’Est, reconnaissables à leurs chaussures — il y avait quelque chose dans les chaussures est-allemandes, quelque chose de trop carré, de trop fonctionnel, qui trahissait le bloc aussi sûrement qu’un accent. Puis un groupe plus bruyant, quatre hommes aux visages larges, aux gestes amples, qui commandèrent du champagne soviétique avec l’assurance de gens qui savent que le champagne soviétique est mauvais mais qui s’en moquent éperdument parce que le geste seul compte.
Et puis il arriva.
Caird l’entendit avant de le voir. Une voix de basse, profonde, caverneuse, qui résonna sous la verrière comme un coup de canon tiré dans une église. La voix disait quelque chose en géorgien à un serveur terrorisé, puis bascula en russe, puis en un français approximatif mais enthousiaste, tout cela dans la même phrase, sans reprendre son souffle, comme un fleuve qui refuse de choisir son lit.
Guivi Matchavariani.
Il était immense. Pas seulement grand — immense, au sens où certains hommes occupent l’espace au-delà de leur propre corps. Large d’épaules, le ventre généreux, une tête de lion couronnée de boucles noires et grises, un nez monumental, des yeux d’un marron presque doré qui brillaient d’une joie perpétuelle — ou d’une folie perpétuelle, les deux étant difficiles à distinguer chez les Géorgiens. Il portait un costume qui avait dû être élégant vingt kilos plus tôt, une chemise blanche ouverte sur une poitrine velue, et des chaussures italiennes qui juraient avec tout le reste.
Il traversa le restaurant comme un navire fend la mer — les gens s’écartaient, les serveurs le saluaient, l’air lui-même semblait se déplacer pour lui faire de la place.
Et il se dirigea droit vers Caird.
— Vous ! dit-il en anglais, avec un accent qui transformait le mot en une exclamation joyeuse. Vous êtes l’Anglais. On m’a dit qu’il y avait un nouvel Anglais. Je m’assieds avec vous. Non, ne dites rien, je m’assieds.
Il s’assit. La chaise grinça.
— Guivi Matchavariani. Ténor. Bolchoï. Vous connaissez l’opéra ? Vous aimez l’opéra ? Peu importe, vous allez aimer l’opéra. Quand Guivi chante, tout le monde aime l’opéra, même les sourds, même les Anglais. C’est un fait scientifique. Garçon ! Du vin. Pas cette chose qu’ils servent ici — du vrai vin. Du kindzmarauli. Vous avez du kindzmarauli ? Non ? Alors du khvanchkara. Non plus ? Alors de la vodka, et que Dieu ait pitié de cet hôtel.
Caird, qui n’avait pas prononcé un mot, sourit.
C’était le genre d’homme devant lequel toute résistance était inutile. Un phénomène naturel. On ne discute pas avec une avalanche — on se laisse emporter et on espère être encore entier de l’autre côté.
La vodka arriva. Guivi remplit deux verres à ras bord, leva le sien et prononça un toast d’une solennité saisissante — quelque chose à propos des amis qu’on n’a pas encore rencontrés et du vin qu’on n’a pas encore bu, un toast qui commença comme une prière et finit comme une chanson. Caird but. La vodka lui incendia la gorge. Guivi rit — un rire de tremblement de terre.
— Bien ! Vous n’êtes pas mort. C’est bon signe. L’ancien Anglais, Fenn, lui, buvait comme un Géorgien. Ce qui est un compliment. Un très grand compliment. Où est-il passé, votre Fenn ?
— Rappelé à Londres, dit Caird.
Guivi le regarda. Ses yeux dorés se plissèrent.
— Rappelé. Oui. C’est ce qu’on dit.
Il n’ajouta rien. C’était la première fois que quelqu’un à Moscou faisait suivre le mot rappelé d’un silence, et ce silence en disait plus que toutes les réponses possibles.
Puis la porte du restaurant s’ouvrit de nouveau, et Guivi changea de sujet comme on change de vitesse — brutalement, joyeusement, sans regarder dans le rétroviseur.
— Ah ! Mireille !
Elle traversait le restaurant dans leur direction — une femme d’une trentaine d’années, brune, les cheveux coupés court, une démarche qui avait quelque chose de Parisien dans les hanches et quelque chose de militaire dans les épaules. Pas belle au sens classique — le nez un peu long, la bouche un peu grande — mais il y avait dans son visage une vivacité, une insolence au repos, qui accrochait le regard et refusait de le lâcher.
— Mireille Darrieux, dit Guivi en se levant pour l’embrasser sur les deux joues avec une ferveur qui fit vaciller la table. La plus dangereuse Française de Moscou. Mireille, voici le nouvel Anglais. Comment il s’appelle, je ne sais pas. Je ne lui ai pas demandé. Les noms, ça viendra après la troisième vodka.
— Julian Caird, dit Caird en se levant.
Elle lui serra la main. Poigne ferme, regard direct, un sourire qui n’était ni chaleureux ni froid — un sourire d’évaluation.
— Attaché culturel, dit-elle. Comme Fenn.
— Oui.
— Vous parlez russe ?
— Pas encore.
— Fenn parlait russe. Très bien. Trop bien, disaient certains.
Elle s’assit, commanda un verre de vin blanc — il n’y en avait pas, elle soupira avec un fatalisme théâtral et se rabattit sur la vodka — et alluma une cigarette.
— Vous êtes là pour la tournée du RSC, c’est ça ? Hamlet à Moscou. Il y a quelque chose de délicieusement absurde là-dedans. Les Russes adorent Hamlet. Ils pensent que c’est une pièce sur eux. Ils ont probablement raison.
Guivi approuva d’un grognement.
— Hamlet est géorgien, dit-il avec une conviction absolue. Un prince qui hésite, qui boit, qui parle trop et qui finit par tuer tout le monde. C’est un Géorgien. J’en suis sûr.
Mireille éclata de rire — un rire franc, presque masculin, qui fit tourner des têtes.
Caird les regardait tous les deux et sentait quelque chose se desserrer en lui. Depuis son arrivée, tout avait été gris, contrôlé, mesuré — le froid, Grigori, la réceptionniste, Zinaïda, l’enveloppe mystérieuse. Et voilà que surgissaient ces deux-là, bruyants, vivants, excessifs, comme une brèche de couleur dans un mur de béton. Il voulait leur faire confiance. Immédiatement. Sans vérification. C’était plus fort que lui — cette tendance à croire que les gens qui vous font rire ne peuvent pas vous faire de mal.
C’était, bien sûr, exactement le genre de croyance qui vous tuait à Moscou.
Le dîner se déploya. Guivi commanda pour tout le monde — des zakouski, ces entrées russes qui arrivent par dizaines et ne finissent jamais : harengs marinés, betteraves râpées, champignons à la crème, pirojki dorés, caviar d’aubergine, et un pain noir si dense qu’on aurait pu bâtir une maison avec. La table disparut sous les plats. D’autres bouteilles apparurent. Guivi portait des toasts de plus en plus longs et de plus en plus obscurs — à la mémoire d’un oncle mort en Abkhazie, à la santé d’un cheval qu’il avait aimé dans son enfance, à l’amitié franco-géorgienne qui, affirmait-il, remontait aux Croisades.
Mireille traduisait quand Guivi basculait en géorgien, corrigeait son français quand il devenait trop créatif, et glissait entre les toasts des remarques d’une précision chirurgicale sur la vie moscovite — qui était qui, qui surveillait qui, quels restaurants étaient fréquentables, quels chauffeurs étaient des indicateurs, comment obtenir du beurre frais dans une ville où le beurre frais avait la valeur d’un diamant.
— Et surtout, dit-elle en se penchant vers Caird avec un sérieux soudain, ne dites jamais rien d’important dans votre chambre. Jamais. Les murs ici ne sont pas des murs — ce sont des tympans.
Caird hocha la tête. Il le savait déjà. Tout le monde le savait. Mais l’entendre dire avec ce naturel, entre deux bouchées de pirrojki, rendait la chose à la fois plus réelle et plus absurde.
C’est alors qu’un homme s’approcha de leur table.
— Pardonnez-moi de vous interrompre.
Accent scandinave. Cheveux blonds coupés ras, visage rond et souriant, une silhouette épaisse serrée dans un costume qui tentait d’être décontracté sans y parvenir tout à fait. Il tenait un verre de cognac arménien et avait l’air d’un homme qui attend depuis un moment le bon moment pour intervenir — et qui a décidé que ce moment était maintenant.
— Toivo Kettunen. Je suis finlandais. Homme d’affaires. Import-export. Bois, papier, ce genre de choses ennuyeuses. Mais je suis au Metropol depuis trois semaines et j’ai appris qu’ici, les gens ennuyeux ne survivent pas longtemps. Alors je fais des efforts.
Guivi lui fit de la place avec un geste impérial.
— Asseyez-vous, Finlandais ! Tout homme qui boit seul dans un restaurant est soit un espion soit un poète, et dans les deux cas il a besoin de compagnie.
Kettunen rit — un rire poli, contrôlé, qui n’avait rien à voir avec celui de Guivi. Il s’assit, posa son verre, et posa son regard sur Caird avec une curiosité tranquille.
— Vous êtes le nouveau Britannique. On parle déjà de vous.
— On parle de moi ?
— Au Metropol, tout le monde parle de tout le monde. C’est le sport national de l’hôtel. Avec les échecs et la paranoïa.
Mireille souffla sa fumée vers le plafond.
— Toivo connaît tout le monde et tout le monde connaît Toivo. C’est un mystère finlandais. Les Finlandais sont censés être silencieux.
— Nous le sommes, dit Kettunen. Mais à Moscou, le silence attire l’attention. Alors j’ai appris à parler. C’est de la survie.
Il y avait quelque chose dans cet homme — une affabilité trop régulière, trop constante, comme un métronome — qui mettait Caird légèrement mal à l’aise. Mais légèrement seulement. Et Caird avait cette habitude de ne pas écouter ses malaises légers. De les ranger dans un tiroir. De se dire : ce n’est rien.
La soirée avança. La verrière au-dessus d’eux était devenue noire — le ciel de mars, opaque, sans étoiles — et les lustres de cristal avaient pris le relais, nimbant le restaurant d’une lumière dorée qui adoucissait les visages et les angles. Guivi chantait maintenant, doucement, pour leur table seulement — un chant géorgien polyphonique qu’il portait seul, en faisant les deux voix, la basse et le baryton, alternant dans sa gorge comme deux fleuves qui coulent en sens inverse. C’était d’une beauté étrange, presque douloureuse. Mireille avait posé sa cigarette. Kettunen avait fermé les yeux. Et Caird sentait monter en lui quelque chose qu’il n’attendait pas — de l’émotion, pure, irrationnelle, ce pincement au sternum que vous donne la beauté quand elle vous prend par surprise.
Il ne vit pas le jeune homme derrière le bar qui le regardait.
Kostia. Vingt-cinq ans peut-être, brun, les pommettes hautes, un visage de renard intelligent. Il essuyait un verre — le même verre depuis dix minutes — et observait la table de Caird avec l’attention calme d’un chat devant un aquarium. Kostia voyait tout. C’était son métier, son talent, et peut-être sa malédiction. Il voyait le Géorgien qui jouait au bouffon et qui cachait quelque chose derrière chaque éclat de rire. Il voyait la Française qui était trop libre pour être inoffensive. Il voyait le Finlandais dont le sourire ne changeait jamais de forme, quel que fût le sujet. Et il voyait l’Anglais — cet homme neuf, cette page blanche, ce visage ouvert — et il pensait, avec la lucidité un peu triste des barmen et des insomniaques :
Celui-là, ils vont le dévorer.
Le restaurant se vidait. Guivi porta un dernier toast — à Moscou, cette ville impossible, cette ville que personne n’aime et que personne ne quitte. Ils montèrent ensemble dans l’ascenseur de fer forgé. Guivi descendit au deuxième, Mireille au troisième en même temps que Caird.
— Bonsoir, Julian, dit-elle. Et bienvenue dans l’aquarium.
Elle disparut dans le couloir. Caird marcha vers sa chambre. Zinaïda était à son poste. Elle ne le regarda pas. Ou plutôt — elle le regarda sans tourner la tête, ce qui était une compétence que seules les dejournaya du Metropol possédaient, cette vision périphérique de rapace qui n’avait besoin d’aucun mouvement pour tout englober.
Caird récupéra sa clef. Entra dans la 307. S’assit sur le lit.
Dans sa poche, la petite clef de la 418 pesait son poids d’acier et de silence.
Room 418. Ask for nothing.
Demain, pensa-t-il. Demain j’irai voir.
Il éteignit la lampe. Dans l’obscurité, la verrière du restaurant brillait encore derrière ses paupières — ce ciel de verre, ces lustres, ce chant géorgien qui montait comme une fumée — et il s’endormit avec le sentiment étrange et doux que le Metropol, malgré tout, malgré les murs qui écoutent et les yeux qui surveillent, malgré Zinaïda et les Volga noires et le froid de mars, le Metropol était un endroit où l’on pouvait, peut-être, pendant quelques heures, se sentir vivant.
C’était exactement ce que l’hôtel voulait qu’il croie.
CHAPITRE 3 — LA CHAMBRE 418
Il attendit deux jours.
Deux jours à faire ce qu’on lui avait demandé de faire — visiter le Bolchoï avec un fonctionnaire du ministère de la Culture qui parlait de Shakespeare comme d’un cousin éloigné dont on était vaguement fier, inspecter les loges, les coulisses, les espaces de stockage où les malles du Royal Shakespeare Company seraient entreposées. Deux jours à serrer des mains, à sourire, à boire du thé dans des bureaux surchauffés où des portraits de Lénine vous observaient depuis le mur avec cette expression d’impatience bienveillante que les portraitistes soviétiques avaient élevée au rang d’art national. Deux jours de logistique, de formulaires en triple exemplaire, de tampons violets sur des documents dont il ne comprenait pas la moitié.
Et pendant ces deux jours, la clef.
Elle était dans la poche intérieure de sa veste, contre sa poitrine, et il la sentait à chaque mouvement — ce petit poids d’acier, ce petit froid métallique qui pulsait comme un second cœur. Room 418. Ask for nothing. Il y pensait le matin en se rasant devant le miroir embué de la salle de bains — un miroir ancien, légèrement déformant, qui lui renvoyait un visage plus mince et plus inquiet que celui qu’il croyait avoir. Il y pensait au déjeuner sous la verrière, quand Mireille lui racontait les intrigues de l’ambassade de France avec une verve qui frisait l’imprudence. Il y pensait le soir, dans le noir de la chambre 307, en écoutant les tuyaux chanter leur complainte métallique.
Le troisième matin, il n’y tint plus.
Il se leva tôt. Six heures. Le Metropol à six heures du matin était un animal endormi — les couloirs sentaient l’encaustique fraîche, quelque part une porte claquait, l’ascenseur dormait au rez-de-chaussée. Caird s’habilla, sortit dans le couloir. Zinaïda n’était pas à son poste. Son remplaçante — une femme plus jeune, le regard vitreux de celle qui finit un service de nuit — lui remit sa clef sans lever les yeux.
Il monta à pied.
L’escalier de service du Metropol était un monde à part. Là où les parties communes étaient marbre et dorure, l’escalier était béton et fer peint, éclairé par des ampoules nues qui jetaient une lumière jaunâtre. Les marches étaient usées en leur centre par des décennies de pas — les pas des femmes de chambre, des porteurs de bagages, des techniciens, de tous ces gens invisibles qui faisaient fonctionner la machine. Et d’autres pas aussi, peut-être. Des pas nocturnes. Des pas qui ne voulaient pas être vus.
Quatrième étage.
Le couloir ressemblait à celui du troisième — même moquette bordeaux fatiguée, mêmes appliques, même silence. Mais quelque chose était différent. Une impression. Une absence. Le poste de la dejournaya était vide — pas de femme assise, pas de registre, pas de clefs accrochées au tableau. L’étage semblait désaffecté. Pas abandonné — entretenu, propre — mais vidé de sa substance. Comme un théâtre entre deux représentations.
Caird compta les portes. 411, 412, 413. Les numéros en laiton brillaient faiblement dans la pénombre. 414, 415. Il marchait lentement, en posant les pieds avec soin, cette précaution absurde du coupable qui ne sait pas encore de quoi il est coupable. 416, 417.
418.
La porte était identique aux autres. Bois sombre, poignée de laiton, le numéro vissé à hauteur d’yeux. Rien ne la distinguait. Aucun panneau de travaux, aucune chaîne, aucun signe indiquant qu’elle était différente. Et pourtant elle l’était. Caird le sentait dans ses os — cette porte n’était pas comme les autres portes, de la même façon que certains silences ne sont pas comme les autres silences.
Il sortit la clef.
Sa main ne tremblait pas. Il nota ce fait avec un détachement surpris, comme s’il s’observait de l’extérieur — tiens, ma main ne tremble pas, intéressant, qu’est-ce que cela dit de moi, suis-je plus courageux que je ne le croyais ou simplement trop stupide pour avoir peur ?
La clef entra. Tourna. Un déclic.
Il poussa.
La chambre 418 était petite. Plus petite que la sienne — une chambre simple, sans la hauteur de plafond ni les moulures de la 307. Un lit étroit recouvert d’un couvre-lit gris. Une table de nuit. Un bureau. Une chaise. Les rideaux étaient tirés. L’air avait cette qualité particulière des pièces fermées depuis longtemps — immobile, légèrement acide, comme si les molécules elles-mêmes s’étaient lassées de bouger.
Pas de valise. Pas d’effets personnels. Pas de traces d’occupation.
Et pourtant — Caird s’immobilisa sur le seuil, tous les sens en alerte — quelqu’un avait vécu ici. Récemment. Il le sentait. Non pas une odeur, non pas un objet oublié, mais une empreinte. La façon dont le couvre-lit était tiré — trop soigneusement, avec cette minutie excessive qui trahit le nettoyage. La chaise, légèrement décalée par rapport au bureau, comme si on l’avait replacée sans se souvenir de son angle exact. Le tapis au pied du lit, dont les fibres étaient écrasées à un endroit précis — la marque d’un homme qui se levait chaque matin du même côté.
Fenn. C’était la chambre de Fenn.
Pas sa chambre officielle — celle-là devait être ailleurs, probablement au même étage que celle de Caird, enregistrée, connue, surveillée. Celle-ci était l’autre. La chambre secrète. La chambre où Fenn venait faire ce qu’il ne pouvait pas faire sous les yeux de Zinaïda et des micros.
Caird ferma la porte derrière lui. Le déclic résonna dans le silence comme un coup de feu tiré sous l’eau.
Il commença à chercher.
Méthodiquement d’abord — les tiroirs du bureau, vides. La table de nuit, vide. Sous le matelas, rien. Sous le lit, rien. Dans l’armoire — une armoire étroite, en bois sombre, qui sentait le camphre — rien. Derrière les rideaux, rien. Il tâta les murs, cherchant une latte mobile, un panneau amovible. Rien. Fenn avait bien nettoyé. Ou quelqu’un avait nettoyé pour lui.
Presque rien.
Caird s’assit sur la chaise. Regarda la pièce. Pensa. Fenn était un homme intelligent — Mireille l’avait dit, Guivi l’avait sous-entendu, même Whitehall, dans son silence éloquent, l’avait confirmé. Un homme intelligent qui laisse une clef et un mot — Room 418, ask for nothing — ne laisse pas une chambre vide. Il laisse quelque chose. Mais il le laisse là où seul quelqu’un d’assez curieux pour venir jusqu’ici et d’assez patient pour chercher pourrait le trouver.
Ask for nothing. Ne demandez rien.
Ne demandez rien à personne. Mais cherchez.
Caird leva les yeux.
Le plafond. Bas, blanc, sans moulures. Un faux plafond — ces dalles de fibres minérales posées sur une armature métallique, une modernisation soviétique qui jurait avec le reste de l’hôtel. Et dans le coin gauche, au-dessus de l’armoire, une dalle légèrement décalée. Un millimètre peut-être. Rien qu’on remarquerait si on n’avait pas passé dix minutes à regarder la pièce comme un problème à résoudre.
Il grimpa sur la chaise. Puis sur le bureau, en s’aidant du mur. Ses doigts atteignirent la dalle. Il la souleva. Derrière — un espace, trente centimètres de vide entre le faux plafond et le vrai, cette zone d’ombre où courent les tuyaux et les câbles. Il glissa la main.
Ses doigts touchèrent quelque chose.
Un objet rectangulaire, souple. Il le saisit. Le sortit.
Un carnet.
Petit — la taille d’un passeport, peut-être un peu plus large. Couverture de cuir noir, usée aux angles. Un élastique le maintenait fermé. Caird descendit du bureau, s’assit sur le lit, et ouvrit le carnet avec des gestes lents, comme on ouvre un livre dont on sait qu’il ne pourra pas être refermé.
L’écriture de Fenn. La même que sur le mot — fine, penchée, nerveuse, mais ici plus serrée, plus dense, comme si l’espace manquait et les mots se pressaient les uns contre les autres.
Les premières pages étaient des notes — des adresses, des numéros de téléphone, des noms. Des noms russes pour la plupart, écrits en caractères latins avec des transcriptions phonétiques entre parenthèses. Certains étaient barrés. D’autres soulignés. L’un d’eux — un certain Arkadi — était entouré de trois cercles, comme si Fenn avait tourné autour de ce nom avec son stylo, hésitant, revenant, tournant encore.
Plus loin, les notes devenaient plus personnelles. Des fragments — pas un journal intime, plutôt un carnet de bord, le genre de chose qu’un marin tiendrait dans une mer dont il ne connaît pas les récifs.
14 janvier. Rencontré K. à l’endroit habituel. Nerveux. Dit que les choses s’accélèrent. Parle d’une fenêtre qui se ferme. Je ne sais pas s’il exagère ou si je minimise.
22 janvier. Le Cygne, 16h. Elle était là. Calme, comme toujours. Trop calme. Les gens calmes dans ce pays sont soit très courageux, soit déjà morts à l’intérieur. Elle m’a donné le premier lot. Rien vu qui ressemble à une filature. Mais est-ce qu’on voit jamais ?
3 février. Londres ne répond pas. Ou répond à côté. J’ai l’impression de parler dans un téléphone dont personne n’a branché l’autre bout.
15 février. Quelqu’un est entré dans ma chambre (la vraie, pas celle-ci). Rien déplacé, rien pris. Mais je sais. On sait toujours. C’est dans l’air. Dans l’angle d’un objet. Je deviens peut-être paranoïaque. Ou peut-être que la paranoïa est la seule forme de lucidité qui reste dans cette ville.
Et puis, vers la fin du carnet, cette entrée — la dernière, datée du 27 février, quatre jours avant l’arrivée de Caird :
Le Cygne, encore. Elle a les documents. Tous. C’est plus gros que ce que je pensais. Il faut une extraction propre et je n’ai plus le temps. Je pars. On m’envoie quelqu’un — je ne sais pas qui. J’espère que ce sera quelqu’un d’assez naïf pour ne pas avoir peur et d’assez malin pour avoir peur au bon moment. J’espère surtout que ce sera quelqu’un qui trouvera ce carnet. Si vous le lisez : le Cygne est un café près de l’étang du Patriarche. Elle s’y rend le mercredi. Ne lui demandez rien. Elle viendra à vous. Faites-lui confiance. C’est la seule personne à Moscou à qui vous pouvez faire confiance.
Caird referma le carnet.
Ses mains, nota-t-il, tremblaient maintenant.
Il resta assis sur le lit de la chambre 418, le carnet sur les genoux, et sentit le sol se dérober sous lui — non pas d’un coup, mais lentement, comme une plaque de glace qui se fissure centimètre par centimètre, et vous savez que vous allez tomber, et vous savez que l’eau en dessous est noire et froide, mais vous ne pouvez pas bouger parce que bouger c’est accélérer la chute.
Il devait rapporter ce carnet à l’ambassade. C’était la chose raisonnable. La chose prudente. La chose que tout fonctionnaire du Foreign Office digne de ce nom ferait sans hésiter.
Il ne le fit pas.
Il glissa le carnet dans la poche intérieure de sa veste — à côté de son passeport, à côté de la clef — et quitta la chambre 418 en refermant derrière lui avec le soin méticuleux d’un homme qui vient de commettre un acte dont il ne mesure pas encore les conséquences.
Dans le couloir du quatrième, le silence était total.
Il redescendit par l’escalier de service. Au troisième, il retrouva le monde des vivants — une femme de chambre qui poussait un chariot, l’odeur du petit déjeuner qui montait du restaurant, le murmure de la ville qui s’éveillait derrière les fenêtres.
Et Zinaïda.
Elle était revenue à son poste. Droite, immobile, les mains posées à plat sur le bureau comme deux animaux au repos. Elle le regarda arriver du bout du couloir. Leurs yeux se croisèrent. Le visage de Zinaïda ne changea pas — il ne changeait jamais — mais Caird eut la certitude foudroyante, irrationnelle, impossible à prouver, qu’elle savait. Qu’elle savait d’où il venait. Qu’elle savait ce qu’il avait dans sa poche. Qu’elle savait tout ce qui se passait dans cet hôtel, à chaque étage, à chaque heure, depuis des années, et qu’elle gardait ce savoir derrière ce visage de pierre comme on garde un trésor dans un coffre dont on a jeté la clef.
— Bonjour, monsieur, dit-elle en russe.
Caird ne parlait pas russe. Mais il comprit.
— Bonjour, répondit-il.
Il prit sa clef. Entra dans sa chambre. Ferma la porte. S’adossa au battant.
Le carnet pesait contre sa poitrine. Le poids de la vie de quelqu’un d’autre. Le poids d’une histoire dans laquelle il venait d’entrer sans y avoir été invité — ou peut-être si, peut-être que tout, depuis le début, depuis la lettre de Whitehall, depuis l’avion qui toussait en se posant, depuis Grigori et sa Volga noire, peut-être que tout n’avait été qu’une invitation.
Et lui, Julian Caird, avec sa tendance à ouvrir les portes qu’il aurait fallu laisser fermées, avec sa curiosité d’horloger et sa confiance de somnambule, il avait accepté.
INTERLUDE VOLKONSKI II
Le Bolchoï jouait La Dame de pique.
Volkonski avait pris sa place habituelle — loge latérale, deuxième rang, côté cour. Pas les meilleures places. Les meilleures étaient réservées aux membres du Comité central, aux généraux en retraite décorée, aux épouses de ministres qui venaient pour être vues et qui s’endormaient au deuxième acte. Volkonski préférait le côté. De là, on voyait la scène en biais — un angle qui déformait légèrement les perspectives, qui donnait aux chanteurs des ombres plus longues et aux décors une profondeur trompeuse. Un angle d’espion, en somme. Il sourit à cette pensée. Puis cessa de sourire, parce que sourire seul dans une loge du Bolchoï attirait l’attention, et attirer l’attention était la seule chose qu’un officier du Deuxième Directoire ne devait jamais faire.
L’orchestre attaqua l’ouverture.
Tchaïkovski. La Dame de pique. L’histoire d’un homme qui se perd par obsession — obsession d’un secret, obsession d’une femme, obsession d’un jeu dont il ne maîtrise pas les règles. Hermann, l’officier sans fortune qui veut arracher à la vieille comtesse le secret des trois cartes. Trois, sept, as. La formule magique. Le raccourci vers la victoire. Et bien sûr, Hermann perd. Hermann perd parce que le secret n’existe pas, ou parce qu’il existe mais qu’il ne peut être possédé que par ceux qui n’en ont pas besoin.
Volkonski connaissait cet opéra par cœur. Son père le lui avait fait écouter pour la première fois à l’âge de neuf ans, sur un gramophone à manivelle, dans l’appartement communautaire de Taganka où ils vivaient à trois familles — son père, sa mère, lui-même, et cinq autres personnes dont les noms s’étaient effacés de sa mémoire comme des inscriptions sur une pierre exposée à la pluie.
Son père.
Nikolaï Andreïevitch Volkonski. Ancien officier de l’armée impériale, régiment Semionovski — ce détail que son père prononçait avec une fierté muette, les lèvres serrées, comme si le nom du régiment était un bijou qu’il cachait dans sa bouche. Nikolaï Volkonski avait survécu à la Révolution par miracle, à la guerre civile par ruse, aux purges des années trente par une combinaison d’invisibilité et de chance qui tenait du prodige. Il avait changé de nom trois fois, de ville cinq fois, de métier huit fois. Il avait été comptable, bibliothécaire, professeur de mathématiques dans une école de province, gardien de nuit dans une usine textile. Des métiers de fantôme. Des métiers d’homme qui ne veut pas être vu.
Et puis, en 1948, la chance s’était épuisée.
Quelqu’un — un voisin, un collègue, un ancien camarade de régiment devenu informateur, on ne saurait jamais — avait parlé. L’arrestation avait eu lieu un mardi, à cinq heures du matin, comme toutes les arrestations. Deux hommes en manteau de cuir. Son père avait eu le temps de poser la main sur la tête de Sergueï — il avait treize ans — et de dire quelque chose que Sergueï n’avait pas entendu, ou avait entendu et avait oublié, ou avait entendu et se forçait à oublier parce que s’en souvenir était au-dessus de ses forces.
Camp de travail. Quelque part en Sibérie. Mort en 1951. Les circonstances n’avaient jamais été communiquées. Il n’y avait pas de tombe.
L’orchestre jouait. Sur scène, Hermann entrait dans la chambre de la comtesse. La vieille femme dormait dans son fauteuil. Hermann la suppliait de lui révéler le secret. Le soprano tremblait de terreur et de beauté.
Volkonski regardait sans voir.
Il pensait à la question qui l’avait conduit ici — non pas au Bolchoï, mais au Deuxième Directoire, au KGB, à cette vie de surveillance et de mensonge qui était devenue la sienne. La question était simple, et il ne l’avait jamais résolue : pourquoi.
Pourquoi le fils d’un homme détruit par le système avait-il choisi de servir ce même système.
Il y avait des réponses faciles. La survie — un garçon portant le nom de Volkonski, avec un père au Goulag, n’avait que deux options : disparaître ou devenir indispensable. Sergueï avait choisi la seconde. Il avait étudié l’anglais avec une rage froide, puis le français, puis les méthodes de renseignement. Il avait gravi les échelons avec la patience méthodique d’un homme qui sait que chaque promotion est une couche d’armure supplémentaire. Plus on montait dans le système, moins le système pouvait vous atteindre. C’était le paradoxe soviétique — le seul endroit sûr était le cœur de la bête.
Il y avait aussi une autre réponse, plus trouble. Volkonski aimait son métier. Il aimait la mécanique fine du renseignement — le jeu, l’analyse, la patience. Il aimait lire les gens comme on lit des partitions. Il aimait la sensation de pouvoir — non pas le pouvoir brut, celui des généraux et des secrétaires du Parti, mais le pouvoir invisible, celui de savoir. Savoir que la femme du vice-ministre des Affaires étrangères avait un amant. Savoir que l’attaché militaire américain jouait aux cartes et perdait. Savoir que le correspondant du Times avait pleuré dans sa chambre d’hôtel un soir de novembre. Savoir, c’était posséder le monde sans que le monde le sache.
Et maintenant, Julian Caird.
Le rapport de la journée était arrivé sur son bureau à dix-huit heures. Caird avait passé deux jours au Bolchoï et au ministère de la Culture. Normal. Prévisible. Il avait dîné au restaurant du Metropol avec le ténor Matchavariani, la Française Darrieux et le Finlandais Kettunen. Intéressant mais pas surprenant — au Metropol, les étrangers se regroupaient comme des naufragés sur un radeau.
Mais ce matin.
Ce matin, Caird était monté au quatrième étage. L’agent de surveillance — un jeune, trop jeune peut-être, affecté au hall — l’avait vu emprunter l’escalier de service à six heures douze. Il était redescendu à six heures quarante-trois. Trente et une minutes au quatrième étage. Un étage officiellement en travaux. Un étage où personne n’avait de raison de se rendre.
Un étage où se trouvait la chambre 418.
Volkonski connaissait la chambre 418. Bien sûr qu’il la connaissait. Il savait que Fenn y allait. Il avait choisi de ne pas intervenir — de laisser Fenn croire que sa cachette était sûre, parce qu’un homme qui se croit en sécurité fait des erreurs, et les erreurs sont le pain quotidien du renseignement. Le problème, c’est que Fenn n’avait pas fait d’erreurs. Fenn était parti avant que le piège ne se referme, et la chambre 418 avait été nettoyée — par les services de l’hôtel, sur instruction, le lendemain du départ.
Nettoyée. Mais avait-elle été vidée ?
Si Caird était monté, c’est qu’il avait une raison. Ou une clef. Ou les deux.
Sur scène, Hermann retournait la dernière carte. La dame de pique. Le mauvais choix. La folie. L’orchestre montait vers la catastrophe avec cette urgence magnifique que Tchaïkovski seul savait créer — ce sentiment que la beauté et la destruction sont la même chose vue sous deux angles différents.
Volkonski sortit un petit carnet de sa poche — pas sans ressemblance, par une ironie qu’il n’aurait pas goûtée, avec celui que Caird venait de trouver — et nota trois mots.
Caird. 418. Mercredi.
Mercredi. Le jour où Fenn, selon les anciens rapports de surveillance, avait l’habitude de quitter l’hôtel en fin d’après-midi pour une destination que les filatures n’avaient jamais réussi à confirmer avec certitude. Quelque part du côté des Étangs du Patriarche. Si Caird avait trouvé quelque chose dans la 418 — un carnet, un message, des instructions — il irait peut-être au même endroit.
Et Volkonski serait là.
L’opéra finissait. Hermann se poignardait. Le chœur chantait la rédemption. Le public applaudissait. Volkonski applaudit aussi, avec cette politesse mécanique des habitués, et quitta sa loge avant que les lumières ne se rallument, parce qu’il n’aimait pas être vu dans la lumière crue des entractes et des fins de spectacle.
Dans le vestiaire, en enfilant son manteau, il croisa un visage qu’il connaissait — le général Orlov, Directoire des opérations extérieures, un homme aux joues lourdes et aux yeux de poisson qui faisait semblant de ne pas le reconnaître et qui, en passant près de lui, murmura sans bouger les lèvres :
— Votre Anglais. Pas de bavures, Sergueï Nikolaïevitch. Pas de bavures.
Volkonski hocha la tête sans répondre.
Dehors, Moscou était noire et glacée. La place du Théâtre brillait sous les réverbères. En face — de l’autre côté de la place, éclairé comme un gâteau de mariage — le Metropol. Ses fenêtres. Ses secrets. Et quelque part derrière l’une de ces fenêtres, un Anglais qui venait de trouver un carnet et qui ne savait pas encore ce que ce carnet allait lui coûter.
Volkonski releva son col et marcha vers la station de métro.