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La nuit
du jas­min

La nuit du jasmin

Cha­pitres 1 à 4

CHA­PITRE 1 — L’ARRIVÉE

Le train cra­chait du sable.

Pas de la fumée, non — du sable. Un sable fin, cou­leur d’os, qui s’in­fil­trait par les inter­stices des fenêtres et se dépo­sait sur les ban­quettes en velours râpé comme une pous­sière de mort très douce. Ceci­ly Graves n’a­vait pas dor­mi. Qua­torze heures depuis Le Caire, qua­torze heures dans ce wagon de pre­mière classe qui n’a­vait de pre­mière que le nom, et pen­dant qua­torze heures elle avait regar­dé le désert se trans­for­mer — d’a­bord les champs du Del­ta, verts et gor­gés d’eau, puis les terres ocre de la Moyenne-Égypte, puis rien, un néant de pierre et de lumière, et enfin, à mesure qu’on des­cen­dait vers le sud, cette impres­sion que le monde se sim­pli­fiait, se rédui­sait à ses élé­ments pre­miers : la roche, le ciel, le fleuve.

Le fleuve. Quand il était appa­ru, à la hau­teur de Louxor, Ceci­ly avait détour­né les yeux. Elle ne vou­lait pas le voir. Pas encore. Le Nil à cet endroit-là était trop large, trop calme, trop indif­fé­rent à tout ce qu’elle trans­por­tait de rage et de cha­grin com­pri­més dans sa petite valise en cuir fati­gué et dans sa poi­trine plus fati­guée encore.

Elle avait trente-deux ans et elle se sen­tait vieille comme les pierres.

La gare d’As­souan sur­git dans la lumière comme une hal­lu­ci­na­tion — un bâti­ment colo­nial d’une blan­cheur aveu­glante posé au milieu de nulle part, avec ses arcades mau­resques et son quai enva­hi par les mar­chands de dattes, les por­teurs en gala­bieh, les gamins pieds nus qui cou­raient entre les jambes des voya­geurs en criant des mots qu’elle ne com­pre­nait plus. Elle avait par­lé arabe, autre­fois. Assez pour négo­cier avec les ouvriers sur le chan­tier, assez pour com­man­der un thé, assez pour com­prendre les insultes que les fel­lahs adres­saient aux archéo­logues anglais quand ils croyaient ne pas être enten­dus. Mais quatre ans d’exil à Londres avaient effa­cé tout cela — quatre ans de biblio­thèques silen­cieuses, de portes fer­mées, de lettres res­tées sans réponse, de conver­sa­tions qui s’ar­rê­taient net quand elle entrait dans une pièce.

On ne par­donne pas, dans le monde de l’ar­chéo­lo­gie bri­tan­nique, à ceux qui accusent un mort.

Sur­tout quand le mort s’ap­pelle Regi­nald Blackmore.

Elle des­cen­dit du train avec sa valise et un car­ton à des­sins qu’elle n’a­vait pas lâché de tout le voyage, même pour aller aux toi­lettes. Ce car­ton conte­nait ses rele­vés — les copies, pas les ori­gi­naux, puisque les ori­gi­naux avaient dis­pa­ru dans les archives de Bla­ck­more après sa mort. Des rele­vés topo­gra­phiques, des coupes stra­ti­gra­phiques, des cro­quis de tes­sons de pote­rie méroï­tique, et sur­tout — sur­tout — le des­sin au crayon qu’elle avait fait de l’en­trée du tom­beau le jour où elle l’a­vait trou­vée. Le jour le plus impor­tant de sa vie. Le 14 mars 1933. Elle se sou­ve­nait de la date comme on se sou­vient d’une nais­sance ou d’un assassinat.

Le soleil d’As­souan la frap­pa comme une gifle. Ce n’é­tait pas la cha­leur du Caire — moite, épaisse, mêlée de gaz d’é­chap­pe­ment et de graisse de cui­sine. C’é­tait une cha­leur sèche, abso­lue, miné­rale, qui vous aspi­rait l’eau du corps en quelques secondes et vous lais­sait la peau ten­due comme un par­che­min. Décembre, et pour­tant le ther­mo­mètre devait dépas­ser les trente degrés. Elle se sou­ve­nait de cela aussi.

Un calèche l’at­ten­dait — non, per­sonne ne l’at­ten­dait. Elle héla un cocher qui som­no­lait sous un figuier, négo­cia un prix qu’elle savait exor­bi­tant et se lais­sa conduire à tra­vers les rues d’As­souan. La ville avait chan­gé. Ou peut-être n’a­vait-elle pas chan­gé du tout et c’é­tait Ceci­ly qui la regar­dait autre­ment. Les souks sen­taient tou­jours le cumin, l’en­cens et le cuir tan­né. Les mos­quées dres­saient tou­jours leurs mina­rets blancs contre le ciel d’un bleu si pro­fond qu’il en deve­nait noir. Les Nubiens mar­chaient tou­jours avec cette grâce lente et sou­ve­raine qui fai­sait res­sem­bler les Euro­péens à des insectes agi­tés. Mais quelque chose avait bou­gé — des dra­peaux par­tout, des por­traits du jeune roi Farouk dans les vitrines des bou­tiques, un air d’ef­fer­ves­cence natio­nale qui élec­tri­sait les conver­sa­tions dans les cafés.

La calèche grim­pa la colline.

Et l’hô­tel apparut.

Le Old Cata­ract se dres­sait au som­met d’une falaise de gra­nit rose comme un vais­seau échoué entre le désert et le fleuve. Ceci­ly arrê­ta de res­pi­rer. Elle avait oublié — non, elle n’a­vait pas oublié, elle avait refu­sé de se sou­ve­nir — à quel point cet endroit était absurde et magni­fique. La façade vic­to­rienne, mas­sive, presque bru­tale, avec ses balus­trades de pierre et ses volets en bois sombre, plan­tée là au bord du Nil comme un mor­ceau d’An­gle­terre arra­ché à ses brumes et jeté en plein soleil afri­cain. Et en contre­bas, la pre­mière cata­racte — les rochers noirs qui affleu­raient dans le cou­rant, l’eau qui se bri­sait en écume blanche entre les blocs de gra­nit, les felouques qui lou­voyaient entre les obs­tacles avec une aisance de dan­seurs, et de l’autre côté, l’île Élé­phan­tine, verte et silen­cieuse, avec ses pal­miers et ses ruines.

Elle paya le cocher et res­ta un moment debout devant l’en­trée. Les por­tiers nubiens en cos­tume blanc et tar­bouche rouge la regar­daient avec cette poli­tesse imper­tur­bable qui est la marque des grands hôtels — une poli­tesse qui ne juge pas, ou qui juge si dis­crè­te­ment qu’on ne s’en aper­çoit jamais.

Elle entra.

Le hall du Old Cata­ract était un men­songe archi­tec­tu­ral d’une beau­té sidé­rante. L’ex­té­rieur disait l’Em­pire bri­tan­nique — solide, car­ré, conqué­rant. L’in­té­rieur disait l’O­rient — les mou­cha­ra­biehs en bois sculp­té, les ara­besques dorées, les lan­ternes de cuivre qui pro­je­taient des constel­la­tions de lumière sur les murs, le sol en marbre vei­né de rose, et ce par­fum — ce par­fum d’en­cens, de cire d’a­beille et de fleurs de jas­min séchées qui était la signa­ture olfac­tive de l’hô­tel, son âme invi­sible, ce qui res­tait quand on fer­mait les yeux.

— Miss Graves.

La voix venait du fond du hall. Arthur Beau­mont se tenait der­rière le comp­toir de la récep­tion comme un capi­taine sur sa pas­se­relle. Grand, sec, les che­veux gris cou­pés court, une mous­tache taillée au mil­li­mètre, un cos­tume en lin crème sans un pli mal­gré la cha­leur. Il avait le visage tan­né de ceux qui vivent sous le soleil d’É­gypte depuis si long­temps qu’ils sont deve­nus un peu Égypte eux-mêmes — la peau cou­leur de terre cuite, les yeux plis­sés en per­ma­nence, une éco­no­mie de gestes qui res­sem­blait à de la sagesse mais qui n’é­tait peut-être que de l’épuisement.

— Mon­sieur Beaumont.

— Cela fait longtemps.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat, et dans ce constat il y avait tout — la mémoire de ce qu’elle avait été la der­nière fois qu’elle avait fran­chi cette porte, une jeune archéo­logue pro­met­teuse, invi­tée aux dîners, cour­ti­sée par les expé­di­tions, et la vision de ce qu’elle était main­te­nant, une femme seule avec une valise fati­guée et un car­ton à des­sins ser­ré contre elle comme un bouclier.

— Quatre ans, dit Cecily.

— Chambre 147. Deuxième étage. Vue sur le jardin.

Pas vue sur le Nil. Les chambres avec vue sur le Nil coû­taient trois fois plus cher et Beau­mont le savait. Il savait tout. C’é­tait sa fonc­tion, son pou­voir, sa malé­dic­tion peut-être — être le gar­dien d’un lieu qui voyait pas­ser les vies des autres sans jamais vivre la sienne.

Il fit un signe dis­cret et un jeune por­teur nubien prit la valise de Ceci­ly. Elle mon­ta l’es­ca­lier — le grand esca­lier en bois sombre avec sa rampe sculp­tée de motifs flo­raux, cet esca­lier qu’elle avait mon­té des dizaines de fois dans une autre vie — et quelque chose se ser­ra dans sa gorge. Non pas de la nos­tal­gie. Quelque chose de plus dur, de plus tran­chant. De la déter­mi­na­tion, peut-être. Ou de la terreur.

La chambre 147 était petite mais propre. Un lit en fer for­gé, une armoire en aca­jou, un bureau, un fau­teuil, un ven­ti­la­teur au pla­fond qui tour­nait avec la len­teur d’un der­nier souffle. Et la fenêtre. Ceci­ly s’en approcha.

Le jar­din, oui. Des bou­gain­vil­liers, des hibis­cus, un pal­mier dat­tier. Mais au-delà du jar­din, si l’on se pen­chait un peu — et Ceci­ly se pen­cha — on aper­ce­vait un frag­ment du Nil, une lame d’argent entre les feuillages, et au-delà, la rive ouest. La rive des morts. La rive où, quelque part dans le sable, sous un amon­cel­le­ment de pierres et de silence, dor­mait le tom­beau de la Can­dace Ama­ni­re­nas, reine guer­rière de Méroé, celle qui avait fait plier les légions d’Au­guste, celle dont la tombe por­tait dans les registres offi­ciels le nom de Regi­nald Bla­ck­more comme si c’é­tait lui qui l’a­vait tirée de l’oubli.

Ceci­ly posa le car­ton à des­sins sur le bureau.

Elle sor­tit de sa poche une lettre qu’elle avait lue si sou­vent que le papier com­men­çait à se désa­gré­ger aux pliures. Une seule feuille, une écri­ture qu’elle ne connais­sait pas, une signa­ture réduite à une ini­tiale — M. — et ces mots :

« Le site de Gebel Bar­kal sera rou­vert en jan­vier 1938 par une expé­di­tion pri­vée. Si la véri­té vous inté­resse encore, venez à Assouan avant la fin de l’an­née. Des­cen­dez au Old Cata­ract. Attendez. »

Attendre. C’é­tait tout ce qu’on lui deman­dait. Attendre dans cet hôtel qui sen­tait le jas­min et les secrets. Attendre que quelque chose remonte à la sur­face — un objet, un aveu, une preuve, quelque chose.

Le soleil décli­nait. La lumière dans la chambre vira du blanc au doré, puis du doré à l’ambre, puis l’ambre com­men­ça à rou­gir et Ceci­ly com­prit que le cré­pus­cule d’As­souan n’a­vait pas chan­gé non plus — il res­tait ce spec­tacle insen­sé, cette ago­nie magni­fique du jour qui trans­for­mait le Nil en cuivre fon­du, les rochers en braise, le ciel en plaie ouverte.

Quelque part dans l’hô­tel, quel­qu’un jouait du pia­no. Un noc­turne de Cho­pin, joué len­te­ment, avec des hési­ta­tions, comme si le pia­niste cher­chait les notes dans un sou­ve­nir très ancien.

Ceci­ly s’as­sit sur le lit et fer­ma les yeux.

Elle était revenue.

CHA­PITRE 2 — LA TERRASSE

Le matin frap­pa à sa fenêtre comme un visi­teur impoli.

Ceci­ly avait dor­mi par frag­ments — des mor­ceaux de som­meil arra­chés à une nuit peu­plée de bruits qu’elle avait oubliés. Le chant d’un muez­zin à quatre heures, d’a­bord loin­tain puis rejoint par un deuxième, un troi­sième, un qua­trième, jus­qu’à ce que toute la ville d’As­souan semble vibrer d’une seule voix grave et lan­ci­nante. Puis le silence, un silence si com­plet qu’on enten­dait le Nil cou­ler en contre­bas, un frois­se­ment d’eau contre la pierre, un mur­mure de géant endor­mi. Puis les oiseaux — des dizaines, des cen­taines d’oi­seaux qui s’é­veillaient d’un coup comme si quel­qu’un avait don­né un signal, et le jar­din sous sa fenêtre était deve­nu une volière démente. Et enfin, avec le pre­mier rayon de soleil, la cha­leur, ins­tan­ta­née, impla­cable, qui s’ins­tal­lait dans la chambre comme un ani­mal familier.

Elle se leva, se lava le visage à l’eau tiède du broc — l’eau cou­rante du Old Cata­ract avait tou­jours eu un goût de fer et de cal­caire qui rap­pe­lait qu’on était au bord d’un fleuve et non d’une rivière —, enfi­la une robe en coton clair qu’elle n’a­vait pas por­tée depuis quatre ans, la robe d’As­souan, la robe des chan­tiers, et descendit.

La ter­rasse du Old Cata­ract était l’en­droit le plus civi­li­sé et le plus étrange du monde.

On y pre­nait le petit-déjeu­ner face à un pano­ra­ma qui ren­dait caduque toute conver­sa­tion. Le Nil, à cet endroit, n’é­tait plus un fleuve — c’é­tait une mer inté­rieure semée d’îles, de rochers, de bancs de sable dorés, avec les felouques qui glis­saient des­sus comme des oiseaux blancs aux ailes déployées. L’île Élé­phan­tine occu­pait le centre du pay­sage, mas­sive et verte, avec les ruines du temple de Khnoum à sa pointe sud et les mai­sons nubiennes aux cou­leurs écla­tantes — bleu, jaune, orange — qui sem­blaient peintes par un enfant joyeux. Au-delà, la rive ouest, nue, lunaire, les col­lines de sable où dor­maient les tom­beaux des nobles de l’An­cien Empire. Et au-des­sus de tout cela, le ciel — ce ciel d’As­souan qui n’a pas de fond, qui ne s’ar­rête nulle part, un ciel de ver­tige pur.

Mais per­sonne, sur la ter­rasse, ne regar­dait le paysage.

Tout le monde se regardait.

C’é­tait la règle non écrite du Old Cata­ract : le spec­tacle n’é­tait pas le Nil. Le spec­tacle, c’é­taient les autres.

Ceci­ly s’ins­tal­la à une petite table en fer for­gé, légè­re­ment en retrait, un poste d’ob­ser­va­tion idéal. Un ser­veur nubien en veste blanche et gants de coton lui appor­ta du thé, des toasts, de la confi­ture d’a­bri­cot et un demi-pam­ple­mousse rose qu’il avait décou­pé en étoile avec une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale. Elle le remer­cia en arabe — le mot lui revint tout seul, Chou­kran, comme un réflexe d’un autre temps — et l’homme sou­rit avec une sur­prise polie.

Puis elle regarda.

À la table la plus en vue, la plus proche de la balus­trade qui sur­plom­bait le Nil, un homme en cos­tume blanc imma­cu­lé pre­nait son petit-déjeu­ner avec la solen­ni­té d’un prêtre offi­ciant un rituel. Il était mince, d’âge indé­ter­mi­né — quelque part entre cin­quante et l’é­ter­ni­té —, les che­veux noirs gomi­nés en arrière, un visage allon­gé et oli­vâtre où brillaient des yeux d’une noir­ceur d’encre. Devant lui, dis­po­sés en demi-cercle à côté de son assiette, sept sca­ra­bées en lapis-lazu­li, cha­cun de la taille d’un pouce, posés sur un car­ré de velours noir. Il les dépla­çait de temps en temps, comme des pièces d’é­checs, sans rai­son appa­rente. Un domes­tique se tenait debout der­rière sa chaise — un homme mas­sif, au crâne rasé, qui ne bou­geait pas, ne par­lait pas, ne sem­blait même pas res­pi­rer. C’é­tait, appren­drait Ceci­ly, le Comte Orsini-Donadoni.

Deux tables plus loin, deux femmes d’un cer­tain âge — l’une grande et sèche, l’autre petite et ronde, comme un point d’ex­cla­ma­tion à côté d’un point — tri­co­taient en tan­dem face au Nil. Elles ne regar­daient jamais leur ouvrage. Leurs yeux, petits, vifs, mobiles comme ceux des lézards, balayaient la ter­rasse sans inter­rup­tion, enre­gis­traient tout, ne man­quaient rien. Elles por­taient des cha­peaux à larges bords qui auraient été à la mode dix ans plus tôt, des robes en liber­ty fanée, et des expres­sions de par­faite béa­ti­tude qui ne trom­paient per­sonne. De temps en temps, l’une mur­mu­rait quelque chose à l’autre, et l’autre répon­dait par un mou­ve­ment de tête presque imper­cep­tible, comme un signal codé. Daph­né et Pru­dence Car­mi­chael. Ceci­ly ne les connais­sait pas encore — mais elle sen­tit, avec l’ins­tinct que quatre ans d’hu­mi­lia­tion avaient aigui­sé comme un cou­teau, qu’il fal­lait se méfier de ces deux-là.

À une table d’angle, un homme immense — immense en lar­geur et en hau­teur, un monu­ment humain — étu­diait un frag­ment de papy­rus éta­lé à côté de son assiette avec une loupe en or dont le manche était gra­vé de runes. Il avait une barbe blonde qui lui des­cen­dait jus­qu’à la poi­trine, des yeux d’un bleu si pâle qu’ils sem­blaient déco­lo­rés par le soleil, et des mains de géant qui mani­pu­laient le papy­rus avec une déli­ca­tesse de sage-femme. Un verre de quelque chose qui n’é­tait pas du jus d’o­range — à sept heures du matin — était posé à côté de son coude. Le Pro­fes­seur Axel Wen­ners­tröm. Ceci­ly le recon­nut immé­dia­te­ment. Il avait vieilli — mais les géants ne vieillissent pas vrai­ment, ils s’é­rodent, comme les falaises. La der­nière fois qu’elle l’a­vait vu, c’é­tait sur le chan­tier de Gebel Bar­kal, en 1933. Il déchif­frait des ins­crip­tions méroï­tiques à dix mètres de l’en­droit où elle avait trou­vé l’en­trée du tombeau.

Il avait été là. Il savait.

Il leva les yeux de son papy­rus et croi­sa son regard. Quelque chose pas­sa dans ses iris déla­vés — de la recon­nais­sance, peut-être, ou de la gêne, ou cette forme par­ti­cu­lière de lâche­té intel­lec­tuelle qui consiste à savoir la véri­té et à la consi­dé­rer comme un pro­blème secon­daire. Il incli­na la tête, un salut minus­cule, et replon­gea dans son papyrus.

Ceci­ly nota men­ta­le­ment : Wen­ners­tröm est ici. Wen­ners­tröm boit du schnaps au petit-déjeu­ner. Wen­ners­tröm m’a recon­nue et ne veut pas me parler.

Un bruis­se­ment de soie noire des­cen­dit l’es­ca­lier qui menait à la ter­rasse. Tous les regards conver­gèrent — y com­pris ceux des sœurs Car­mi­chael, y com­pris ceux du Comte, y com­pris ceux du Pro­fes­seur qui leva sa loupe comme si la femme qui des­cen­dait était elle-même un arte­fact à déchiffrer.

Faï­za al-Rashid por­tait une robe longue en soie noire qui aurait été aus­tère sur n’im­porte qui d’autre mais qui, sur elle, deve­nait une décla­ra­tion de guerre. Des lunettes noires, immenses, qui man­geaient la moi­tié de son visage. Des che­veux d’un noir de jais tirés en arrière en un chi­gnon ser­ré. Des boucles d’o­reilles en or — deux crois­sants de lune qui cap­taient la lumière et la ren­voyaient comme des signaux de phare. Elle tra­ver­sa la ter­rasse sans regar­der per­sonne et s’ins­tal­la à une table iso­lée, à l’ombre d’un bou­gain­vil­lier, avec la len­teur cal­cu­lée d’une actrice qui sait que le silence est plus effi­cace que n’im­porte quelle réplique. Le ser­veur se pré­ci­pi­ta. Elle com­man­da en arabe — un arabe du Caire, musi­cal, légè­re­ment dédai­gneux — un café turc, rien d’autre.

Ceci­ly ne savait pas encore qui elle était. Mais elle enten­drait sa voix le soir même, mon­tant depuis un bal­con du pre­mier étage — un chant ancien, une mélo­die nubienne qui sem­blait venir du fond des âges, por­tée par une voix si pure, si déchi­rante, qu’elle ferait taire jus­qu’au Nil.

Un qua­trième per­son­nage atti­ra son atten­tion — et celui-ci, elle faillit ne pas le voir. C’est d’ailleurs ce qui la frap­pa d’a­bord : l’art de ne pas être vue. Une femme d’une cin­quan­taine d’an­nées, petite, presque quel­conque, assise dans un coin de la ter­rasse avec un car­net et un crayon, écri­vait sans lever la tête. Elle por­tait une robe simple, beige, un cha­peau de paille, des chaus­sures plates. Rien de remar­quable. Et pour­tant — et Ceci­ly mit un moment à com­prendre ce qui l’in­tri­guait — ses yeux. Quand cette femme levait la tête, ce qui arri­vait à inter­valles régu­liers, ses yeux fai­saient le tour de la ter­rasse en trois secondes exac­te­ment, avec une pré­ci­sion de méca­nisme d’hor­lo­ge­rie, et dans ces trois secondes Ceci­ly eut la cer­ti­tude abso­lue que rien — ni le dépla­ce­ment d’un sca­ra­bée en lapis-lazu­li, ni le mou­ve­ment d’une aiguille à tri­co­ter, ni la cou­leur du verre de Wen­ners­tröm — ne lui avait échappé.

Puis les yeux redes­cen­daient sur le car­net et le crayon repre­nait son travail.

Ceci­ly la regar­da longtemps.

Ce fut Yous­sef Had­dad qui réso­lut l’é­nigme. Il appa­rut à côté de sa table comme s’il s’é­tait maté­ria­li­sé dans l’air — ce qui était, Ceci­ly le décou­vri­rait, sa manière habi­tuelle de se dépla­cer. Le concierge en chef du Old Cata­ract était un homme d’en­vi­ron cin­quante-cinq ans, nubien, d’une min­ceur de félin et d’une élé­gance qui ne devait rien aux vête­ments — bien que son cos­tume fût impec­cable, d’un gris anthra­cite qui absor­bait la lumière au lieu de la ren­voyer. Son visage avait la beau­té aus­tère des sta­tues de la XXVe dynas­tie — les pha­raons nubiens, ceux dont per­sonne ne par­lait, ceux que l’É­gypte offi­cielle pré­fé­rait oublier. Il sou­riait rare­ment, et quand il sou­riait, c’é­tait avec par­ci­mo­nie, comme quel­qu’un qui éco­no­mise une mon­naie rare.

— Miss Graves, dit-il. Bien­ve­nue. Nous vous avions gar­dé un souvenir.

Le nous était celui de l’hô­tel. Pas des employés, pas de la direc­tion — de l’hô­tel lui-même, comme si le bâti­ment avait une mémoire propre.

— Je ne savais pas que les hôtels avaient de la mémoire, dit Cecily.

— Celui-ci a plus de mémoire que de chambres, répon­dit Yous­sef. Et plus de secrets que de mémoire.

Il lais­sa un silence, puis, avec un geste presque imper­cep­tible du men­ton en direc­tion de la femme au carnet :

— Vous avez remar­qué Mrs. Christie.

Ceci­ly sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine. Aga­tha Chris­tie. La femme au car­net, la femme aux yeux de radar, la femme qui écri­vait dans son coin avec l’in­vi­si­bi­li­té d’un pré­da­teur — c’é­tait Aga­tha Chris­tie. L’au­teur de ces romans que Ceci­ly avait dévo­rés pen­dant ses années d’exil lon­do­nien, ces archi­tec­tures de men­songes et de révé­la­tions qui l’a­vaient main­te­nue en vie dans les soi­rées les plus sombres, quand la rage contre Bla­ck­more deve­nait si épaisse qu’elle ne pou­vait plus respirer.

— Elle est ici depuis trois mois, pour­sui­vit Yous­sef. Elle écrit un roman. Un meurtre sur le Nil, paraît-il. Elle passe ses jour­nées à obser­ver les clients. Je crois qu’elle nous vole nos secrets pour les mettre dans ses livres.

Il dit cela sans reproche — presque avec fier­té, comme si être volé par Aga­tha Chris­tie était un honneur.

— Et les autres ? deman­da Ceci­ly en balayant la ter­rasse du regard.

Yous­sef prit une ins­pi­ra­tion si légère qu’on aurait pu la confondre avec un soupir.

— Le Comte Orsi­ni-Dona­do­ni est arri­vé il y a une semaine. Trois malles, un domes­tique muet, et une pas­sion décla­rée pour la paléon­to­lo­gie. Per­sonne ne l’a vu fouiller quoi que ce soit, mais il com­mande beau­coup de cham­pagne. Les demoi­selles Car­mi­chael sont ici depuis deux mois — elles disent écrire un guide de voyage, mais le guide ne semble avoir ni début ni fin. Le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm est un habi­tué — il vient chaque hiver pour étu­dier ses papy­rus. Il boit trop, mais sa loupe ne tremble jamais. Madame al-Rashid est arri­vée hier — une can­ta­trice, dit-on. Du Caire. Un scan­dale, dit-on aus­si, mais les scan­dales du Caire ne voyagent pas bien jus­qu’à Assouan.

Il fit une pause et ajou­ta, plus bas :

— Son Altesse l’A­ga Khan arrive demain. Et Mr. Car­ter est atten­du en fin de semaine.

— Howard Carter ?

— Lui-même. Il est vieux, malade et furieux. Mais il vient toujours.

Yous­sef s’in­cli­na et dis­pa­rut aus­si silen­cieu­se­ment qu’il était appa­ru, absor­bé par l’ombre d’un cou­loir comme si l’hô­tel l’a­vait avalé.

Ceci­ly res­ta seule avec son thé refroi­di et le pano­ra­ma insen­sé. Le soleil mon­tait. La ter­rasse se rem­plis­sait. D’autres convives appa­rais­saient — des couples anglais en vête­ments de safa­ri qui n’a­vaient visi­ble­ment jamais vu un désert, un homme d’af­faires alle­mand qui lisait le Völ­ki­scher Beo­bach­ter avec une concen­tra­tion osten­ta­toire, une famille fran­çaise dont les trois enfants cou­raient entre les tables en criant pen­dant que la mère fumait une ciga­rette avec l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui regrette cha­cune de ses déci­sions de vie.

Mais Ceci­ly ne voyait plus qu’une chose. Aga­tha Chris­tie avait levé les yeux de son car­net et la regar­dait. Pas fur­ti­ve­ment — fixe­ment. Avec une inten­si­té tran­quille, dénuée de toute gêne, comme un ento­mo­lo­giste qui vient de repé­rer un spé­ci­men inhabituel.

Leurs regards se croisèrent.

Chris­tie sou­rit — un sou­rire bref, un peu timide, presque enfan­tin, qui contras­tait vio­lem­ment avec la pré­ci­sion chi­rur­gi­cale de son obser­va­tion — et se replon­gea dans son carnet.

Ceci­ly por­ta la tasse de thé froid à ses lèvres.

Sur la ter­rasse du Old Cata­ract, un matin de décembre 1937, un sca­ra­bée en lapis-lazu­li venait de chan­ger de place, une aiguille à tri­co­ter venait de man­quer une maille pour la pre­mière fois en deux mois, un géant sué­dois venait de rem­plir son verre de schnaps à ras bord, une can­ta­trice en noir venait de reti­rer ses lunettes de soleil pour révé­ler des yeux immenses et rava­gés, et quelque part dans les entrailles de l’hô­tel, un concierge nubien venait d’ou­vrir un car­net à la reliure usée et d’y ins­crire, de sa belle écri­ture serrée :

« Miss Graves est reve­nue. Pré­ve­nir M. Beaumont. »

Le Nil cou­lait. Les felouques pas­saient. L’hô­tel respirait.

Et per­sonne, encore, n’é­tait mort.

CHA­PITRE 3 — LE FAN­TÔME DE BLACKMORE

Regi­nald Bla­ck­more était mort depuis un an et il n’a­vait tou­jours pas la décence de la lais­ser tranquille.

Ceci­ly pas­sa la mati­née dans sa chambre, le car­ton à des­sins ouvert sur le bureau, ses rele­vés éta­lés devant elle comme les pièces d’un pro­cès qu’elle ins­trui­sait seule depuis quatre ans. Elle les connais­sait par cœur — chaque trait, chaque cote, chaque anno­ta­tion grif­fon­née dans la marge avec ce crayon à papier 2B qu’elle uti­li­sait sur le ter­rain parce qu’il ne bavait pas sous la cha­leur. Et pour­tant elle les regar­dait encore, comme on regarde le visage d’un dis­pa­ru sur une pho­to­gra­phie, en cher­chant un détail qu’on aurait man­qué, un mes­sage caché dans l’ex­pres­sion, un indice que le pas­sé n’au­rait pas fini de livrer.

Le tom­beau de la Can­dace Ama­ni­re­nas. Ceci­ly fer­ma les yeux et se lais­sa glis­ser en arrière, dans le sable, dans le temps.

Mars 1933. Elle avait vingt-huit ans. Elle tra­vaillait comme assis­tante sur la mis­sion de Gebel Bar­kal — un site au nord du Sou­dan, à la fron­tière de la Haute-Égypte, où les pyra­mides de Méroé se dres­saient dans le désert comme les dents noires d’un monstre enfoui. La mis­sion était diri­gée par Regi­nald Bla­ck­more, de l’U­ni­ver­si­té de Cam­bridge. Bla­ck­more avait cin­quante-deux ans, une répu­ta­tion solide sans être écla­tante, un charme de renard et cette ambi­tion dévo­rante, presque phy­sique, qu’ont les hommes qui sentent que le temps leur échappe. Il vou­lait une grande décou­verte. Il en avait besoin. Sa car­rière stag­nait, les finan­ce­ments se taris­saient, ses rivaux à Oxford publiaient des articles brillants tan­dis que lui s’en­li­sait dans des fouilles mineures qui ne don­naient rien.

Ceci­ly, elle, ne cher­chait pas la gloire. Elle cher­chait la véri­té — ce qui, dans le monde de l’ar­chéo­lo­gie bri­tan­nique des années trente, était consi­dé­ré comme un handicap.

C’est elle qui avait remar­qué l’a­no­ma­lie stra­ti­gra­phique à trois cents mètres au sud du site prin­ci­pal. Une dépres­sion dans le ter­rain, presque invi­sible, que les géo­logues avaient clas­sée comme natu­relle. Mais Ceci­ly avait l’œil — cet œil que cer­tains archéo­logues pos­sèdent comme d’autres pos­sèdent l’o­reille abso­lue, cette capa­ci­té à lire le pay­sage comme un texte, à voir dans les ondu­la­tions du sable les traces de ce que les hommes avaient bâti puis oublié. Elle avait pas­sé trois semaines à étu­dier la dépres­sion, à prendre des mesures, à des­si­ner des coupes, et le 14 mars 1933, elle avait trou­vé l’entrée.

Un esca­lier de pierre, taillé dans le grès, qui des­cen­dait dans l’obscurité.

Elle se sou­ve­nait de la sen­sa­tion exacte. Pas de l’ex­ci­ta­tion — c’é­tait venu après. D’a­bord, il y avait eu la peur. Cette peur ances­trale, irrai­son­née, qu’on éprouve quand on ouvre une porte qui est res­tée fer­mée pen­dant deux mille ans. L’air qui mon­tait de l’es­ca­lier était froid — gla­cial, même — et il sen­tait quelque chose que Ceci­ly ne pou­vait décrire qu’en uti­li­sant un mot absurde : il sen­tait le temps. Le temps lui-même, comme une sub­stance, comme une matière pal­pable, un mélange de pous­sière miné­rale, de résine séchée, de bois décom­po­sé et de quelque chose d’autre, quelque chose de doux et d’ef­frayant qui était peut-être tout sim­ple­ment l’ab­sence de vie.

Elle était des­cen­due seule. Pro­to­cole vio­lé, règle enfreinte, impru­dence totale — et elle s’en fichait. Sa lampe à pétrole pro­je­tait des ombres mou­vantes sur les murs du cor­ri­dor et les ombres des­si­naient des sil­houettes qui sem­blaient mar­cher à côté d’elle, une pro­ces­sion fan­tôme. Au bout du cor­ri­dor, une chambre. Pas immense — peut-être quatre mètres sur cinq — mais entiè­re­ment peinte. Les murs étaient cou­verts de fresques d’une beau­té à cou­per le souffle : des scènes de bataille, une reine sur un char, des archers, des enne­mis romains recon­nais­sables à leurs casques et leurs glaives, et au centre du mur du fond, plus grande que nature, la Can­dace elle-même — une femme mas­sive, puis­sante, repré­sen­tée avec cette fran­chise phy­sique que l’art méroï­tique ne cher­chait pas à adou­cir. Elle avait des bras larges, un ventre rond, un visage de guer­rière au regard fixe, et elle tenait dans sa main gauche la tête cou­pée d’un sol­dat romain.

Ama­ni­re­nas. La reine borgne qui avait défié Auguste.

Ceci­ly avait pleu­ré. Debout dans le tom­beau, seule avec les morts, elle avait pleu­ré sans bruit et sans honte. Puis elle avait sor­ti son car­net et elle avait dessiné.

Quand elle était remon­tée, la nuit tom­bait sur le désert. Elle avait cou­ru — cou­ru comme une enfant — jus­qu’au cam­pe­ment, et elle avait tout racon­té à Bla­ck­more. Tout. L’es­ca­lier, le cor­ri­dor, la chambre, les fresques, la Can­dace. Elle lui avait mon­tré ses cro­quis, ses mesures, ses hypo­thèses. Elle avait les joues en feu et les mains qui trem­blaient et elle était la plus heu­reuse des femmes.

Bla­ck­more avait écou­té. Il avait regar­dé les des­sins. Il avait hoché la tête. Puis il avait dit, avec ce sou­rire — ce sou­rire qu’elle met­trait des années à déchif­frer et qui n’é­tait pas un sou­rire de joie mais de calcul :

— Magni­fique tra­vail, Ceci­ly. Magni­fique. Nous en repar­le­rons demain.

Le len­de­main, il l’a­vait envoyée au Caire pour une pré­ten­due urgence admi­nis­tra­tive. Quand elle était reve­nue, dix jours plus tard, le site avait été sécu­ri­sé, pho­to­gra­phié, cata­lo­gué — par Bla­ck­more et son équipe. Le nom de Ceci­ly n’ap­pa­rais­sait nulle part. Et six mois plus tard, le Jour­nal of Egyp­tian Archaeo­lo­gy publiait l’ar­ticle qui allait faire de Regi­nald Bla­ck­more une légende : « Dis­co­ve­ry of the Tomb of Can­dace Ama­ni­re­nas at Gebel Bar­kal ». Par Regi­nald H. Bla­ck­more, Uni­ver­si­té de Cam­bridge. Pas de co-auteur. Pas de men­tion. Pas même un remerciement.

Ceci­ly avait pro­tes­té. Elle avait écrit au jour­nal, à l’u­ni­ver­si­té, à la Royal Archaeo­lo­gi­cal Socie­ty. On l’a­vait écou­tée poli­ment. On avait haus­sé les sour­cils. Le Pro­fes­seur Bla­ck­more était un homme de la plus haute res­pec­ta­bi­li­té — n’é­tait-il pas exa­gé­ré, pour une jeune assis­tante, de reven­di­quer une décou­verte de cette impor­tance ? N’a­vait-elle pas, peut-être, confon­du le tra­vail de ter­rain avec l’in­ter­pré­ta­tion scien­ti­fique ? Et d’ailleurs, où étaient ses preuves ?

Ses preuves. Ses rele­vés ori­gi­naux — ceux qu’elle avait remis à Bla­ck­more le soir même de la décou­verte — avaient dis­pa­ru. Il ne res­tait que les copies qu’elle avait faites avant de les don­ner, des copies incom­plètes, sans les anno­ta­tions de ter­rain, sans les pho­to­gra­phies — car l’ap­pa­reil pho­to­gra­phique appar­te­nait à l’ex­pé­di­tion, c’est-à-dire à Blackmore.

Le monde aca­dé­mique l’a­vait broyée en silence. Pas de pro­cès public, pas de scan­dale — juste une porte qui se ferme, une invi­ta­tion qui n’ar­rive pas, un poste qui se vola­ti­lise, un nom qu’on cesse de pro­non­cer. En six mois, Ceci­ly Graves était pas­sée de jeune archéo­logue pro­met­teuse à per­sonne gra­ta nulle part. Elle était ren­trée à Londres. Elle avait trou­vé un emploi de cata­lo­gueuse au Bri­tish Museum — un pla­card, un bureau sans fenêtre, des tes­sons de pote­rie à éti­que­ter du matin au soir. Le purgatoire.

Et Bla­ck­more était deve­nu célèbre. Confé­rences, dis­tinc­tions, articles dans le Times. Le décou­vreur de la Can­dace. L’homme qui avait fait recu­ler les fron­tières de la connais­sance. Il rayonnait.

Puis il était mort.

En novembre 1936, à Khar­toum, offi­ciel­le­ment d’une fièvre sou­da­naise. Il avait cin­quante-cinq ans. La nécro­lo­gie du Times fai­sait deux colonnes. Celle du Jour­nal of Egyp­tian Archaeo­lo­gy, quatre pages. On l’en­ter­rait sous les louanges avec la même géné­ro­si­té qu’on l’a­vait enter­ré sous la terre.

Ceci­ly avait lu la nécro­lo­gie dans son bureau sans fenêtre et elle avait res­sen­ti — quoi ? Pas de la satis­fac­tion. Pas du sou­la­ge­ment. Quelque chose de pire : un vide. La fin de toute pos­si­bi­li­té de jus­tice. On ne fait pas le pro­cès d’un mort. On ne confronte pas un fan­tôme. La véri­té était enter­rée avec Bla­ck­more, scel­lée sous le marbre de sa répu­ta­tion, et Ceci­ly était condam­née à res­ter dans son pla­card pour l’éternité.

Jus­qu’à la lettre.

Elle la reprit, la relut une fois de plus. L’é­cri­ture était angu­leuse, légè­re­ment pen­chée vers la gauche — une écri­ture de gau­cher, peut-être, ou de quel­qu’un qui écri­vait dans une posi­tion incon­for­table. Le papier était du papier à lettres ordi­naire, sans en-tête, sans fili­grane. L’en­ve­loppe por­tait un cachet pos­tal d’As­souan. La date : octobre 1937. Et cette signa­ture — M. — qui ne disait rien et pou­vait dire n’im­porte quoi.

Qui savait ? C’é­tait la ques­tion qui tour­nait dans la tête de Ceci­ly depuis des semaines. Qui savait ce que Bla­ck­more avait fait ? Qui avait des preuves ? Et sur­tout — qui avait inté­rêt à ce que la véri­té éclate main­te­nant, un an après sa mort, au moment pré­cis où une nou­velle expé­di­tion allait rou­vrir le site ?

On frap­pa à sa porte.

Ceci­ly ran­gea la lettre dans la poche de sa robe et ouvrit. Le cou­loir était vide. Mais sur le sol, devant sa porte, quel­qu’un avait dépo­sé un objet enve­lop­pé dans un mor­ceau de tis­su. Elle le ramas­sa, refer­ma la porte, posa le paquet sur le bureau et l’ouvrit.

C’é­tait un scarabée.

Pas un sca­ra­bée en lapis-lazu­li comme ceux du Comte — un vrai sca­ra­bée funé­raire, en stéa­tite émaillée de bleu-vert, de la taille d’une noix. Un sca­ra­bée de cœur, celui qu’on pla­çait sur la poi­trine des morts pour que leur cœur ne témoigne pas contre eux au tri­bu­nal d’O­si­ris. Il était vieux — très vieux. Méroï­tique, à en juger par le style des hié­ro­glyphes gra­vés sur le plat. Et sur ces hié­ro­glyphes, Ceci­ly lut — avec cette aisance qui ne s’é­tait jamais effa­cée mal­gré les années d’exil — le nom de la Can­dace Amanirenas.

Quel­qu’un venait de dépo­ser devant sa porte un arte­fact volé du tombeau.

Ses mains trem­blèrent. Pas de peur — de fureur. Parce que cet objet n’au­rait jamais dû se trou­ver dans un hôtel. Il aurait dû être dans un musée, dans une vitrine, accom­pa­gné d’un car­tel por­tant son nom à elle — Ceci­ly Graves, archéo­logue, décou­vreuse du tom­beau. Au lieu de quoi il avait été pillé, extrait, trans­por­té illé­ga­le­ment, et dépo­sé sur son seuil comme un mes­sage — ou comme une menace.

Elle des­cen­dit dans le hall avec le sca­ra­bée ser­ré dans son poing. Beau­mont était à son poste, der­rière le comp­toir, le visage aus­si lisse qu’une porte fermée.

— Quel­qu’un a dépo­sé un objet devant ma chambre, dit Cecily.

— Quel genre d’objet ?

— Le genre qui devrait être dans un musée.

Beau­mont la regar­da un long moment. Il y avait quelque chose dans ses yeux — pas de la sur­prise, non. Quelque chose de plus ancien, de plus lourd. De la rési­gna­tion, peut-être. Ou de la peur.

— Miss Graves, dit-il d’une voix très basse. L’hô­tel reçoit beau­coup de visi­teurs. Cer­tains apportent des objets aux­quels ils ne devraient pas tou­cher. Ce n’est pas mon affaire de fouiller leurs bagages.

— Mais c’est votre affaire de savoir qui se pro­mène dans vos cou­loirs à…

Elle s’in­ter­rom­pit. Beau­mont avait bais­sé les yeux sur le sca­ra­bée qu’elle tenait ouvert dans sa paume, et son visage avait chan­gé. Ce n’é­tait plus de la rési­gna­tion. C’é­tait de la recon­nais­sance. Il connais­sait cet objet.

— Venez me voir demain matin, dit-il. Tôt. Avant le petit-déjeu­ner. J’ai quelque chose qui vous appartient.

Puis il se détour­na et fit signe au por­tier de s’oc­cu­per d’un couple d’A­mé­ri­cains qui fran­chis­sait la porte d’en­trée, char­gé de malles comme s’ils démé­na­geaient un continent.

Ceci­ly remon­ta dans sa chambre. Le sca­ra­bée pesait dans sa main comme une pro­messe — ou comme une bombe à retardement.

C’est dans le cou­loir du deuxième étage, juste avant de tour­ner vers sa porte, qu’elle croi­sa le Doc­teur Émile Kess­ler. Il sor­tait d’une chambre voi­sine avec sa sacoche de méde­cin et cet air de dis­trac­tion aimable qui sem­blait être son état per­ma­nent. Un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, mince, les che­veux châ­tains mêlés de gris, des lunettes rondes cer­clées d’or qui glis­saient constam­ment sur son nez et qu’il remon­tait avec l’in­dex comme un tic — un geste qui pou­vait pas­ser pour de la ner­vo­si­té mais qui était peut-être sim­ple­ment la marque d’un homme qui avait accep­té de ne jamais être tout à fait ajus­té au monde.

— Oh, dit-il en s’ar­rê­tant net, comme si la pré­sence d’un autre être humain dans un cou­loir d’hô­tel était un évé­ne­ment remar­quable. Vous êtes nouvelle.

— J’é­tais là avant vous, répon­dit Ceci­ly sans sourire.

— Pos­sible, pos­sible. Je ne remarque pas grand-chose avant mon troi­sième café. Kess­ler. Doc­teur Émile Kess­ler. Autri­chien de nais­sance, citoyen de nulle part par néces­si­té, méde­cin par voca­tion, et joueur de back­gam­mon par désespoir.

Il avait un accent — pas un accent épais de Vienne, mais quelque chose de plus sub­til, un léger tré­bu­che­ment sur les consonnes dures de l’an­glais, comme si sa langue mater­nelle tirait en arrière.

— Vous êtes méde­cin ici ? deman­da Cecily.

— Je soigne les tou­ristes qui ont trop pris le soleil et les diplo­mates qui ont trop pris le whis­ky. C’est à peu près la même chose, en termes de symp­tômes. Et vous ?

— Archéo­logue.

— Ah. Vous cher­chez des choses mortes.

— On peut dire ça.

Kess­ler remon­ta ses lunettes, la regar­da avec une atten­tion sou­daine qui contras­tait avec sa légè­re­té affi­chée, et dit — très dou­ce­ment, comme s’il par­lait à lui-même autant qu’à elle :

— Je connais­sais un archéo­logue, autre­fois. Bla­ck­more. Regi­nald Bla­ck­more. Un homme char­mant. Enfin — char­mant comme un cobra est char­mant. Il est venu ici plu­sieurs fois. La der­nière fois, il était malade. Il ne vou­lait pas que je l’exa­mine, mais j’ai insis­té — c’est ma malé­dic­tion, j’in­siste tou­jours. Et ce que j’ai vu…

Il s’in­ter­rom­pit. Ses yeux, der­rière les lunettes, s’é­taient assombris.

— Bla­ck­more n’est pas mort de fièvre, Miss… ?

— Graves. Ceci­ly Graves.

— Miss Graves. Bla­ck­more n’est pas mort de fièvre. Les fièvres ne laissent pas ce genre de marques.

Puis il s’ex­cu­sa, mur­mu­ra quelque chose à pro­pos d’un ren­dez-vous avec l’A­ga Khan pour une par­tie de back­gam­mon, et dis­pa­rut dans l’es­ca­lier avec cette démarche hési­tante de ceux qui ne savent jamais s’ils vont vers quelque chose ou s’ils fuient quelque chose d’autre.

Ceci­ly res­ta seule dans le cou­loir. La cha­leur de l’a­près-midi pesait sur l’hô­tel comme un cou­vercle. Les volets étaient fer­més, la lumière fil­trait en lames dorées à tra­vers les per­siennes, et dans ce demi-jour, le cou­loir du deuxième étage du Old Cata­ract res­sem­blait à ce qu’il était peut-être depuis tou­jours : un tom­beau hori­zon­tal peu­plé de vivants qui mar­chaient entre les murs sans savoir ce qui était enfoui sous leurs pieds.

Elle entra dans sa chambre, posa le sca­ra­bée sur la table de nuit et s’al­lon­gea sur le lit.

Bla­ck­more n’est pas mort de fièvre.

Les fièvres ne laissent pas ce genre de marques.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. Les ombres tour­naient. Assouan tour­nait autour de l’hô­tel comme un fleuve autour d’une île.

Et le fan­tôme de Regi­nald Bla­ck­more, quelque part dans cette cha­leur, sou­riait de ce sou­rire qu’elle avait mis quatre ans à déchiffrer.

CHA­PITRE 4 — LA ROMANCIÈRE

Le cré­pus­cule tom­ba comme un rideau de théâtre — pas len­te­ment, pas gra­duel­le­ment, mais d’un coup, avec cette bru­ta­li­té magni­fique des cou­chers de soleil équa­to­riaux qui trans­forment le monde en bra­sier pen­dant dix minutes exac­te­ment avant de l’a­ban­don­ner à la nuit.

Ceci­ly était sur la terrasse.

Elle ne savait pas très bien pour­quoi. Elle aurait pu res­ter dans sa chambre, relire ses notes, exa­mi­ner le sca­ra­bée, dres­ser la liste de ses ques­tions et de ses soup­çons. Mais quelque chose l’a­vait atti­rée dehors — le même ins­tinct qui l’a­vait gui­dée vers la dépres­sion dans le sable, quatre ans plus tôt. L’ins­tinct de l’ar­chéo­logue : quand le sol vibre d’une manière par­ti­cu­lière, c’est qu’il y a quelque chose en dessous.

La ter­rasse vibrait.

Le Nil virait au cuivre. Les felouques ren­traient, leurs voiles latines abais­sées comme des ailes fati­guées. L’île Élé­phan­tine pre­nait des teintes de mala­chite et d’or. Sur la rive ouest, les col­lines funé­raires se décou­paient en noir contre un ciel de sang. Et au-des­sus de tout cela, le mau­so­lée de l’A­ga Khan — un petit dôme blanc per­ché sur la crête de la col­line, soli­taire, par­fait, absurde.

Les ser­veurs allu­maient les lan­ternes. De petites flammes oran­gées appa­rais­saient sur les tables comme des lucioles domes­ti­quées. Le bar en aca­jou, à l’in­té­rieur, ren­voyait des reflets d’ambre et de miel. Quel­qu’un jouait du oud dans un coin — un musi­cien nubien assis en tailleur sur un cous­sin, les yeux fer­més, les doigts cou­rant sur les cordes avec la même aisance qu’un scribe sur un papyrus.

Ceci­ly com­man­dait un gin tonic — on peut dire beau­coup de choses sur l’Em­pire bri­tan­nique, mais il avait au moins expor­té cette com­bi­nai­son par­faite du genièvre et de la qui­nine — quand la voix monta.

Elle venait du pre­mier étage. D’un bal­con qu’on ne voyait pas depuis la ter­rasse, caché par les bou­gain­vil­liers et les volets entrou­verts. Une voix de femme, seule, sans accom­pa­gne­ment, qui chan­tait une mélo­die que Ceci­ly ne recon­nut pas — quelque chose d’an­cien, d’an­té­rieur à la musique arabe clas­sique, quelque chose qui sem­blait venir d’a­vant les mots, d’a­vant les langues, d’un temps où le chant n’é­tait pas de l’art mais de la néces­si­té. Une com­plainte nubienne. Un chant du fleuve. Une voix si pure, si tra­gi­que­ment belle, que la ter­rasse entière se figea.

Le joueur de oud s’ar­rê­ta. Les ser­veurs s’im­mo­bi­li­sèrent, leurs pla­teaux en sus­pens. Le Comte Orsi­ni-Dona­do­ni posa son verre de cham­pagne. Les sœurs Car­mi­chael ces­sèrent de tri­co­ter. Le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm fer­ma les yeux. Même les felouques, en contre­bas, sem­blaient ralen­tir, comme si le Nil lui-même écoutait.

Faï­za al-Rashid chantait.

Elle chan­tait l’his­toire d’une reine enter­rée avec ses secrets, une reine dont le nom avait été effa­cé des pierres par ceux qui l’a­vaient tra­hie, et dont la voix conti­nuait de réson­ner la nuit dans le désert, por­tée par le vent, pour que quel­qu’un — un jour, peut-être, dans mille ans — l’en­tende enfin et la rap­pelle à la lumière.

Ceci­ly sen­tit ses yeux brû­ler. Ce n’é­tait pas de la musique. C’é­tait un miroir.

— Elle a une voix qui oblige à dire la véri­té, dit quel­qu’un à côté d’elle. C’est pour ça qu’ils l’ont chas­sée du Caire.

Ceci­ly tour­na la tête. Aga­tha Chris­tie s’é­tait assise à la table voi­sine — ou y était depuis le début, invi­sible comme à son habi­tude, camou­flée par l’ombre d’un bou­gain­vil­lier et un verre de sher­ry. Elle por­tait la même robe beige que le matin, le même cha­peau de paille posé sur la table à côté de son éter­nel car­net. Mais dans la lumière des lan­ternes, son visage avait chan­gé — il était plus doux, plus ouvert, comme si le cré­pus­cule d’As­souan avait fait fondre quelque chose en elle.

— Par­don ? dit Cecily.

— Faï­za al-Rashid. On dit qu’elle a chan­té la véri­té sur quel­qu’un d’im­por­tant lors d’un concert au Caire — un ministre, ou un géné­ral, quel­qu’un qui ne sup­por­tait pas qu’on le démasque en public. C’est une habi­tude ancienne, chez les can­ta­trices arabes — glis­ser des véri­tés dans les orne­ments mélo­diques, comme des lames dans de la soie. L’au­dience com­prend. Le cou­pable com­prend. Et per­sonne ne peut rien prouver.

Chris­tie par­lait d’une voix calme, légè­re­ment hési­tante, avec un accent des Home Coun­ties qui contras­tait avec la pré­ci­sion de ses obser­va­tions. Elle n’a­vait rien de l’as­su­rance des écri­vains célèbres que Ceci­ly avait croi­sés dans les dîners lon­do­niens — ces hommes bar­dés de cer­ti­tudes qui par­laient d’eux-mêmes comme s’ils dic­taient leurs mémoires. Chris­tie res­sem­blait plu­tôt à quel­qu’un qui s’ex­cuse d’être intéressante.

— Vous êtes Aga­tha Chris­tie, dit Cecily.

— Mal­heu­reu­se­ment.

— Pour­quoi malheureusement ?

— Parce que quand les gens savent qui vous êtes, ils com­mencent à sur­veiller leurs gestes. Ils ont peur de finir dans un livre. Ce qui est absurde — les gens réels sont tou­jours moins inté­res­sants que les per­son­nages inven­tés. Les per­son­nages inven­tés ont la cour­toi­sie de ne pas men­tir au hasard.

Elle sou­rit — ce même sou­rire bref et presque timide que Ceci­ly avait aper­çu le matin — et ajouta :

— Vous, par exemple. Vous men­tez. Mais pas au hasard. Vous men­tez de manière très orga­ni­sée, ce qui est beau­coup plus intéressant.

— Je ne vous ai encore rien dit.

— Jus­te­ment. Vous êtes sur la ter­rasse du Old Cata­ract un soir de décembre, seule, avec un gin tonic que vous n’a­vez pas tou­ché et des yeux qui regardent la rive ouest comme si vous cher­chiez quelque chose de très pré­cis dans le noir. Vous êtes anglaise, vous êtes jeune, vous êtes ici sans com­pa­gnon, sans groupe, sans invi­ta­tion — ce qui veut dire que vous n’êtes pas tou­riste. Vos mains ont des cal­lo­si­tés qui ne viennent pas du jar­di­nage — elles viennent du manie­ment d’ou­tils, de pin­ceaux, de truelles peut-être. Et ce matin, quand Yous­sef vous a dit mon nom, quelque chose a chan­gé dans votre pos­ture — pas de la sur­prise, pas de l’ad­mi­ra­tion, mais de la recon­nais­sance. Vous recon­nais­sez les gens qui observent parce que vous êtes vous-même une obser­va­trice. Ce qui me dit que vous êtes pro­ba­ble­ment archéologue.

Ceci­ly la dévisagea.

— Vous faites ça avec tout le monde ?

— Seule­ment avec les gens qui m’in­té­ressent. Les autres, je les laisse à Poirot.

— Et Poi­rot, qu’est-ce qu’il dirait de moi ?

Chris­tie pen­cha la tête, comme si elle consul­tait un inter­lo­cu­teur invisible.

— Poi­rot dirait : cette jeune femme ment sur la rai­son de sa pré­sence ici. Elle pré­tend — ou pré­ten­dra, quand on le lui deman­de­ra — être venue pour le cli­mat, ou pour la nos­tal­gie, ou pour visi­ter des amis. Mais elle est venue pour quelque chose de pré­cis, quelque chose qu’elle a per­du et qu’elle espère retrou­ver. Et elle a peur — non pas de ne pas le trou­ver, mais de ce qu’elle décou­vri­ra en le cherchant.

Le chant de Faï­za s’é­tait tu. Le silence qui sui­vit était si com­plet qu’on enten­dait le cré­pi­te­ment des lan­ternes et, très loin, le cla­po­tis du Nil contre les rochers de la cataracte.

— Vous avez rai­son, dit Ceci­ly. Sur tout.

Elle ne savait pas pour­quoi elle disait cela. Elle avait pré­vu de ne faire confiance à per­sonne — c’é­tait la pre­mière règle, la seule règle, celle qu’elle s’é­tait répé­tée pen­dant tout le voyage. Ne fais confiance à per­sonne. L’hô­tel est un ter­rain miné. Chaque sou­rire est un piège possible.

Mais Aga­tha Chris­tie n’é­tait pas un piège. Chris­tie était — Ceci­ly le com­prit avec une clar­té sou­daine — exac­te­ment ce qu’elle parais­sait : une femme qui regar­dait le monde avec une curio­si­té sans cruau­té, qui démon­tait les men­songes non pas pour bles­ser mais pour com­prendre, et qui écri­vait des his­toires de meurtre parce que le meurtre était le seul acte humain assez violent pour for­cer la véri­té à sor­tir de sa cachette.

— Je suis archéo­logue, dit Ceci­ly. J’é­tais archéo­logue. On m’a volé une décou­verte. L’homme qui me l’a volée est mort. Et quel­qu’un m’a fait venir ici en me disant que je pour­rais prou­ver la vérité.

Chris­tie ne dit rien. Elle ne prit pas de notes. Elle ne deman­da pas de détails. Elle écou­ta — et son écoute avait une qua­li­té que Ceci­ly n’a­vait jamais ren­con­trée : une atten­tion totale, dépour­vue de juge­ment, qui don­nait à celui qui par­lait l’im­pres­sion d’être non pas obser­vé mais accueilli.

Puis Chris­tie dit, très doucement :

— Vous savez, dans mes romans, la per­sonne qui a le meilleur mobile est rare­ment le cou­pable. Et la per­sonne qui semble la plus inno­cente est presque tou­jours impli­quée d’une manière ou d’une autre. Ce qui veut dire que si quel­qu’un vous a fait venir ici, la ques­tion n’est pas ce que cette per­sonne veut vous don­ner — c’est ce qu’elle veut obte­nir de vous.

Ceci­ly sen­tit un fris­son — et ce n’é­tait pas le vent du désert, qui s’é­tait levé avec la nuit et souf­flait sur la ter­rasse en por­tant des odeurs de sable chaud et de tamaris.

— Vous pen­sez que c’est un piège ?

— Je pense que tout est tou­jours un piège. La ques­tion est de savoir quel genre de piège. Il y a les pièges qui se referment sur vous. Et il y a les pièges qui se referment sur quel­qu’un d’autre, et pour les­quels vous n’êtes que l’appât.

Elle prit une gor­gée de son sher­ry et regar­da le Nil, qui avait viré au noir.

— Poi­rot dirait : atten­tion aux gens qui veulent vous aider. Ce sont les plus dan­ge­reux. Pas parce qu’ils mentent, mais parce qu’ils croient sin­cè­re­ment que leur aide est dés­in­té­res­sée — et rien n’est plus aveu­glant que la sincérité.

— Même vous ? deman­da Cecily.

Chris­tie eut un rire — un rire court, sur­pris, presque juvénile.

— Sur­tout moi. Je suis roman­cière. Je fais sem­blant pour gagner ma vie. La seule dif­fé­rence entre un roman­cier et un men­teur, c’est que le roman­cier prévient.

Elles res­tèrent silen­cieuses un moment. Le joueur de oud avait repris, mais plus dou­ce­ment, un air mélan­co­lique qui s’en­rou­lait autour des colonnes de la ter­rasse comme de la fumée. Le Nil était deve­nu invi­sible — on ne le devi­nait plus qu’au son, ce mur­mure conti­nu, ce souffle de ser­pent géant glis­sant dans le noir.

— Si je vous raconte tout, dit Ceci­ly, qu’est-ce que vous ferez ?

— Ce que je fais tou­jours, répon­dit Chris­tie. J’é­cou­te­rai. Je pose­rai des ques­tions. Et si quel­qu’un finit par mou­rir — ce qui, dans mon expé­rience, arrive presque tou­jours quand il y a trop de secrets réunis dans un même lieu —, j’es­saie­rai de com­prendre pourquoi.

Ceci­ly la regar­da. La roman­cière était petite, presque insi­gni­fiante, assise dans l’ombre d’un bou­gain­vil­lier avec son sher­ry et son car­net. Mais ses yeux — ces yeux de radar, ces yeux d’hor­lo­gère qui démon­taient le monde en trois secondes — brillaient dans la lumière des lan­ternes avec quelque chose qui res­sem­blait à de la faim.

— D’ac­cord, dit Cecily.

Et elle com­men­ça à raconter.

Au-des­sus d’elles, depuis son bal­con invi­sible, Faï­za al-Rashid recom­men­ça à chan­ter. Un air dif­fé­rent cette fois — pas une com­plainte nubienne, mais quelque chose qu’on aurait pu prendre pour une ber­ceuse si les paroles n’a­vaient pas par­lé de sang, de sable et d’une reine dont per­sonne ne vou­lait se souvenir.

Loin en contre­bas, sur le Nil noir, une felouque glis­sait sans bruit. Tarek était assis à la barre, le visage tour­né vers l’hô­tel illu­mi­né. Il regar­dait la ter­rasse. Il voyait les deux femmes assises l’une en face de l’autre, pen­chées dans la lumière des lan­ternes comme deux conspi­ra­trices. Il ne pou­vait pas entendre leurs mots.

Mais il savait — avec cette cer­ti­tude tran­quille des gens du fleuve, de ceux qui lisent les cou­rants et les silences — que quelque chose venait de com­men­cer qui ne s’ar­rê­te­rait plus.

Il tira sur sa corde et la felouque s’en­fon­ça dans la nuit.

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