La nuit
du jasmin
La nuit du jasmin
Chapitres 1 à 4
CHAPITRE 1 — L’ARRIVÉE
Le train crachait du sable.
Pas de la fumée, non — du sable. Un sable fin, couleur d’os, qui s’infiltrait par les interstices des fenêtres et se déposait sur les banquettes en velours râpé comme une poussière de mort très douce. Cecily Graves n’avait pas dormi. Quatorze heures depuis Le Caire, quatorze heures dans ce wagon de première classe qui n’avait de première que le nom, et pendant quatorze heures elle avait regardé le désert se transformer — d’abord les champs du Delta, verts et gorgés d’eau, puis les terres ocre de la Moyenne-Égypte, puis rien, un néant de pierre et de lumière, et enfin, à mesure qu’on descendait vers le sud, cette impression que le monde se simplifiait, se réduisait à ses éléments premiers : la roche, le ciel, le fleuve.
Le fleuve. Quand il était apparu, à la hauteur de Louxor, Cecily avait détourné les yeux. Elle ne voulait pas le voir. Pas encore. Le Nil à cet endroit-là était trop large, trop calme, trop indifférent à tout ce qu’elle transportait de rage et de chagrin comprimés dans sa petite valise en cuir fatigué et dans sa poitrine plus fatiguée encore.
Elle avait trente-deux ans et elle se sentait vieille comme les pierres.
La gare d’Assouan surgit dans la lumière comme une hallucination — un bâtiment colonial d’une blancheur aveuglante posé au milieu de nulle part, avec ses arcades mauresques et son quai envahi par les marchands de dattes, les porteurs en galabieh, les gamins pieds nus qui couraient entre les jambes des voyageurs en criant des mots qu’elle ne comprenait plus. Elle avait parlé arabe, autrefois. Assez pour négocier avec les ouvriers sur le chantier, assez pour commander un thé, assez pour comprendre les insultes que les fellahs adressaient aux archéologues anglais quand ils croyaient ne pas être entendus. Mais quatre ans d’exil à Londres avaient effacé tout cela — quatre ans de bibliothèques silencieuses, de portes fermées, de lettres restées sans réponse, de conversations qui s’arrêtaient net quand elle entrait dans une pièce.
On ne pardonne pas, dans le monde de l’archéologie britannique, à ceux qui accusent un mort.
Surtout quand le mort s’appelle Reginald Blackmore.
Elle descendit du train avec sa valise et un carton à dessins qu’elle n’avait pas lâché de tout le voyage, même pour aller aux toilettes. Ce carton contenait ses relevés — les copies, pas les originaux, puisque les originaux avaient disparu dans les archives de Blackmore après sa mort. Des relevés topographiques, des coupes stratigraphiques, des croquis de tessons de poterie méroïtique, et surtout — surtout — le dessin au crayon qu’elle avait fait de l’entrée du tombeau le jour où elle l’avait trouvée. Le jour le plus important de sa vie. Le 14 mars 1933. Elle se souvenait de la date comme on se souvient d’une naissance ou d’un assassinat.
Le soleil d’Assouan la frappa comme une gifle. Ce n’était pas la chaleur du Caire — moite, épaisse, mêlée de gaz d’échappement et de graisse de cuisine. C’était une chaleur sèche, absolue, minérale, qui vous aspirait l’eau du corps en quelques secondes et vous laissait la peau tendue comme un parchemin. Décembre, et pourtant le thermomètre devait dépasser les trente degrés. Elle se souvenait de cela aussi.
Un calèche l’attendait — non, personne ne l’attendait. Elle héla un cocher qui somnolait sous un figuier, négocia un prix qu’elle savait exorbitant et se laissa conduire à travers les rues d’Assouan. La ville avait changé. Ou peut-être n’avait-elle pas changé du tout et c’était Cecily qui la regardait autrement. Les souks sentaient toujours le cumin, l’encens et le cuir tanné. Les mosquées dressaient toujours leurs minarets blancs contre le ciel d’un bleu si profond qu’il en devenait noir. Les Nubiens marchaient toujours avec cette grâce lente et souveraine qui faisait ressembler les Européens à des insectes agités. Mais quelque chose avait bougé — des drapeaux partout, des portraits du jeune roi Farouk dans les vitrines des boutiques, un air d’effervescence nationale qui électrisait les conversations dans les cafés.
La calèche grimpa la colline.
Et l’hôtel apparut.
Le Old Cataract se dressait au sommet d’une falaise de granit rose comme un vaisseau échoué entre le désert et le fleuve. Cecily arrêta de respirer. Elle avait oublié — non, elle n’avait pas oublié, elle avait refusé de se souvenir — à quel point cet endroit était absurde et magnifique. La façade victorienne, massive, presque brutale, avec ses balustrades de pierre et ses volets en bois sombre, plantée là au bord du Nil comme un morceau d’Angleterre arraché à ses brumes et jeté en plein soleil africain. Et en contrebas, la première cataracte — les rochers noirs qui affleuraient dans le courant, l’eau qui se brisait en écume blanche entre les blocs de granit, les felouques qui louvoyaient entre les obstacles avec une aisance de danseurs, et de l’autre côté, l’île Éléphantine, verte et silencieuse, avec ses palmiers et ses ruines.
Elle paya le cocher et resta un moment debout devant l’entrée. Les portiers nubiens en costume blanc et tarbouche rouge la regardaient avec cette politesse imperturbable qui est la marque des grands hôtels — une politesse qui ne juge pas, ou qui juge si discrètement qu’on ne s’en aperçoit jamais.
Elle entra.
Le hall du Old Cataract était un mensonge architectural d’une beauté sidérante. L’extérieur disait l’Empire britannique — solide, carré, conquérant. L’intérieur disait l’Orient — les moucharabiehs en bois sculpté, les arabesques dorées, les lanternes de cuivre qui projetaient des constellations de lumière sur les murs, le sol en marbre veiné de rose, et ce parfum — ce parfum d’encens, de cire d’abeille et de fleurs de jasmin séchées qui était la signature olfactive de l’hôtel, son âme invisible, ce qui restait quand on fermait les yeux.
— Miss Graves.
La voix venait du fond du hall. Arthur Beaumont se tenait derrière le comptoir de la réception comme un capitaine sur sa passerelle. Grand, sec, les cheveux gris coupés court, une moustache taillée au millimètre, un costume en lin crème sans un pli malgré la chaleur. Il avait le visage tanné de ceux qui vivent sous le soleil d’Égypte depuis si longtemps qu’ils sont devenus un peu Égypte eux-mêmes — la peau couleur de terre cuite, les yeux plissés en permanence, une économie de gestes qui ressemblait à de la sagesse mais qui n’était peut-être que de l’épuisement.
— Monsieur Beaumont.
— Cela fait longtemps.
Ce n’était pas une question. C’était un constat, et dans ce constat il y avait tout — la mémoire de ce qu’elle avait été la dernière fois qu’elle avait franchi cette porte, une jeune archéologue prometteuse, invitée aux dîners, courtisée par les expéditions, et la vision de ce qu’elle était maintenant, une femme seule avec une valise fatiguée et un carton à dessins serré contre elle comme un bouclier.
— Quatre ans, dit Cecily.
— Chambre 147. Deuxième étage. Vue sur le jardin.
Pas vue sur le Nil. Les chambres avec vue sur le Nil coûtaient trois fois plus cher et Beaumont le savait. Il savait tout. C’était sa fonction, son pouvoir, sa malédiction peut-être — être le gardien d’un lieu qui voyait passer les vies des autres sans jamais vivre la sienne.
Il fit un signe discret et un jeune porteur nubien prit la valise de Cecily. Elle monta l’escalier — le grand escalier en bois sombre avec sa rampe sculptée de motifs floraux, cet escalier qu’elle avait monté des dizaines de fois dans une autre vie — et quelque chose se serra dans sa gorge. Non pas de la nostalgie. Quelque chose de plus dur, de plus tranchant. De la détermination, peut-être. Ou de la terreur.
La chambre 147 était petite mais propre. Un lit en fer forgé, une armoire en acajou, un bureau, un fauteuil, un ventilateur au plafond qui tournait avec la lenteur d’un dernier souffle. Et la fenêtre. Cecily s’en approcha.
Le jardin, oui. Des bougainvilliers, des hibiscus, un palmier dattier. Mais au-delà du jardin, si l’on se penchait un peu — et Cecily se pencha — on apercevait un fragment du Nil, une lame d’argent entre les feuillages, et au-delà, la rive ouest. La rive des morts. La rive où, quelque part dans le sable, sous un amoncellement de pierres et de silence, dormait le tombeau de la Candace Amanirenas, reine guerrière de Méroé, celle qui avait fait plier les légions d’Auguste, celle dont la tombe portait dans les registres officiels le nom de Reginald Blackmore comme si c’était lui qui l’avait tirée de l’oubli.
Cecily posa le carton à dessins sur le bureau.
Elle sortit de sa poche une lettre qu’elle avait lue si souvent que le papier commençait à se désagréger aux pliures. Une seule feuille, une écriture qu’elle ne connaissait pas, une signature réduite à une initiale — M. — et ces mots :
« Le site de Gebel Barkal sera rouvert en janvier 1938 par une expédition privée. Si la vérité vous intéresse encore, venez à Assouan avant la fin de l’année. Descendez au Old Cataract. Attendez. »
Attendre. C’était tout ce qu’on lui demandait. Attendre dans cet hôtel qui sentait le jasmin et les secrets. Attendre que quelque chose remonte à la surface — un objet, un aveu, une preuve, quelque chose.
Le soleil déclinait. La lumière dans la chambre vira du blanc au doré, puis du doré à l’ambre, puis l’ambre commença à rougir et Cecily comprit que le crépuscule d’Assouan n’avait pas changé non plus — il restait ce spectacle insensé, cette agonie magnifique du jour qui transformait le Nil en cuivre fondu, les rochers en braise, le ciel en plaie ouverte.
Quelque part dans l’hôtel, quelqu’un jouait du piano. Un nocturne de Chopin, joué lentement, avec des hésitations, comme si le pianiste cherchait les notes dans un souvenir très ancien.
Cecily s’assit sur le lit et ferma les yeux.
Elle était revenue.
CHAPITRE 2 — LA TERRASSE
Le matin frappa à sa fenêtre comme un visiteur impoli.
Cecily avait dormi par fragments — des morceaux de sommeil arrachés à une nuit peuplée de bruits qu’elle avait oubliés. Le chant d’un muezzin à quatre heures, d’abord lointain puis rejoint par un deuxième, un troisième, un quatrième, jusqu’à ce que toute la ville d’Assouan semble vibrer d’une seule voix grave et lancinante. Puis le silence, un silence si complet qu’on entendait le Nil couler en contrebas, un froissement d’eau contre la pierre, un murmure de géant endormi. Puis les oiseaux — des dizaines, des centaines d’oiseaux qui s’éveillaient d’un coup comme si quelqu’un avait donné un signal, et le jardin sous sa fenêtre était devenu une volière démente. Et enfin, avec le premier rayon de soleil, la chaleur, instantanée, implacable, qui s’installait dans la chambre comme un animal familier.
Elle se leva, se lava le visage à l’eau tiède du broc — l’eau courante du Old Cataract avait toujours eu un goût de fer et de calcaire qui rappelait qu’on était au bord d’un fleuve et non d’une rivière —, enfila une robe en coton clair qu’elle n’avait pas portée depuis quatre ans, la robe d’Assouan, la robe des chantiers, et descendit.
La terrasse du Old Cataract était l’endroit le plus civilisé et le plus étrange du monde.
On y prenait le petit-déjeuner face à un panorama qui rendait caduque toute conversation. Le Nil, à cet endroit, n’était plus un fleuve — c’était une mer intérieure semée d’îles, de rochers, de bancs de sable dorés, avec les felouques qui glissaient dessus comme des oiseaux blancs aux ailes déployées. L’île Éléphantine occupait le centre du paysage, massive et verte, avec les ruines du temple de Khnoum à sa pointe sud et les maisons nubiennes aux couleurs éclatantes — bleu, jaune, orange — qui semblaient peintes par un enfant joyeux. Au-delà, la rive ouest, nue, lunaire, les collines de sable où dormaient les tombeaux des nobles de l’Ancien Empire. Et au-dessus de tout cela, le ciel — ce ciel d’Assouan qui n’a pas de fond, qui ne s’arrête nulle part, un ciel de vertige pur.
Mais personne, sur la terrasse, ne regardait le paysage.
Tout le monde se regardait.
C’était la règle non écrite du Old Cataract : le spectacle n’était pas le Nil. Le spectacle, c’étaient les autres.
Cecily s’installa à une petite table en fer forgé, légèrement en retrait, un poste d’observation idéal. Un serveur nubien en veste blanche et gants de coton lui apporta du thé, des toasts, de la confiture d’abricot et un demi-pamplemousse rose qu’il avait découpé en étoile avec une précision chirurgicale. Elle le remercia en arabe — le mot lui revint tout seul, Choukran, comme un réflexe d’un autre temps — et l’homme sourit avec une surprise polie.
Puis elle regarda.
À la table la plus en vue, la plus proche de la balustrade qui surplombait le Nil, un homme en costume blanc immaculé prenait son petit-déjeuner avec la solennité d’un prêtre officiant un rituel. Il était mince, d’âge indéterminé — quelque part entre cinquante et l’éternité —, les cheveux noirs gominés en arrière, un visage allongé et olivâtre où brillaient des yeux d’une noirceur d’encre. Devant lui, disposés en demi-cercle à côté de son assiette, sept scarabées en lapis-lazuli, chacun de la taille d’un pouce, posés sur un carré de velours noir. Il les déplaçait de temps en temps, comme des pièces d’échecs, sans raison apparente. Un domestique se tenait debout derrière sa chaise — un homme massif, au crâne rasé, qui ne bougeait pas, ne parlait pas, ne semblait même pas respirer. C’était, apprendrait Cecily, le Comte Orsini-Donadoni.
Deux tables plus loin, deux femmes d’un certain âge — l’une grande et sèche, l’autre petite et ronde, comme un point d’exclamation à côté d’un point — tricotaient en tandem face au Nil. Elles ne regardaient jamais leur ouvrage. Leurs yeux, petits, vifs, mobiles comme ceux des lézards, balayaient la terrasse sans interruption, enregistraient tout, ne manquaient rien. Elles portaient des chapeaux à larges bords qui auraient été à la mode dix ans plus tôt, des robes en liberty fanée, et des expressions de parfaite béatitude qui ne trompaient personne. De temps en temps, l’une murmurait quelque chose à l’autre, et l’autre répondait par un mouvement de tête presque imperceptible, comme un signal codé. Daphné et Prudence Carmichael. Cecily ne les connaissait pas encore — mais elle sentit, avec l’instinct que quatre ans d’humiliation avaient aiguisé comme un couteau, qu’il fallait se méfier de ces deux-là.
À une table d’angle, un homme immense — immense en largeur et en hauteur, un monument humain — étudiait un fragment de papyrus étalé à côté de son assiette avec une loupe en or dont le manche était gravé de runes. Il avait une barbe blonde qui lui descendait jusqu’à la poitrine, des yeux d’un bleu si pâle qu’ils semblaient décolorés par le soleil, et des mains de géant qui manipulaient le papyrus avec une délicatesse de sage-femme. Un verre de quelque chose qui n’était pas du jus d’orange — à sept heures du matin — était posé à côté de son coude. Le Professeur Axel Wennerström. Cecily le reconnut immédiatement. Il avait vieilli — mais les géants ne vieillissent pas vraiment, ils s’érodent, comme les falaises. La dernière fois qu’elle l’avait vu, c’était sur le chantier de Gebel Barkal, en 1933. Il déchiffrait des inscriptions méroïtiques à dix mètres de l’endroit où elle avait trouvé l’entrée du tombeau.
Il avait été là. Il savait.
Il leva les yeux de son papyrus et croisa son regard. Quelque chose passa dans ses iris délavés — de la reconnaissance, peut-être, ou de la gêne, ou cette forme particulière de lâcheté intellectuelle qui consiste à savoir la vérité et à la considérer comme un problème secondaire. Il inclina la tête, un salut minuscule, et replongea dans son papyrus.
Cecily nota mentalement : Wennerström est ici. Wennerström boit du schnaps au petit-déjeuner. Wennerström m’a reconnue et ne veut pas me parler.
Un bruissement de soie noire descendit l’escalier qui menait à la terrasse. Tous les regards convergèrent — y compris ceux des sœurs Carmichael, y compris ceux du Comte, y compris ceux du Professeur qui leva sa loupe comme si la femme qui descendait était elle-même un artefact à déchiffrer.
Faïza al-Rashid portait une robe longue en soie noire qui aurait été austère sur n’importe qui d’autre mais qui, sur elle, devenait une déclaration de guerre. Des lunettes noires, immenses, qui mangeaient la moitié de son visage. Des cheveux d’un noir de jais tirés en arrière en un chignon serré. Des boucles d’oreilles en or — deux croissants de lune qui captaient la lumière et la renvoyaient comme des signaux de phare. Elle traversa la terrasse sans regarder personne et s’installa à une table isolée, à l’ombre d’un bougainvillier, avec la lenteur calculée d’une actrice qui sait que le silence est plus efficace que n’importe quelle réplique. Le serveur se précipita. Elle commanda en arabe — un arabe du Caire, musical, légèrement dédaigneux — un café turc, rien d’autre.
Cecily ne savait pas encore qui elle était. Mais elle entendrait sa voix le soir même, montant depuis un balcon du premier étage — un chant ancien, une mélodie nubienne qui semblait venir du fond des âges, portée par une voix si pure, si déchirante, qu’elle ferait taire jusqu’au Nil.
Un quatrième personnage attira son attention — et celui-ci, elle faillit ne pas le voir. C’est d’ailleurs ce qui la frappa d’abord : l’art de ne pas être vue. Une femme d’une cinquantaine d’années, petite, presque quelconque, assise dans un coin de la terrasse avec un carnet et un crayon, écrivait sans lever la tête. Elle portait une robe simple, beige, un chapeau de paille, des chaussures plates. Rien de remarquable. Et pourtant — et Cecily mit un moment à comprendre ce qui l’intriguait — ses yeux. Quand cette femme levait la tête, ce qui arrivait à intervalles réguliers, ses yeux faisaient le tour de la terrasse en trois secondes exactement, avec une précision de mécanisme d’horlogerie, et dans ces trois secondes Cecily eut la certitude absolue que rien — ni le déplacement d’un scarabée en lapis-lazuli, ni le mouvement d’une aiguille à tricoter, ni la couleur du verre de Wennerström — ne lui avait échappé.
Puis les yeux redescendaient sur le carnet et le crayon reprenait son travail.
Cecily la regarda longtemps.
Ce fut Youssef Haddad qui résolut l’énigme. Il apparut à côté de sa table comme s’il s’était matérialisé dans l’air — ce qui était, Cecily le découvrirait, sa manière habituelle de se déplacer. Le concierge en chef du Old Cataract était un homme d’environ cinquante-cinq ans, nubien, d’une minceur de félin et d’une élégance qui ne devait rien aux vêtements — bien que son costume fût impeccable, d’un gris anthracite qui absorbait la lumière au lieu de la renvoyer. Son visage avait la beauté austère des statues de la XXVe dynastie — les pharaons nubiens, ceux dont personne ne parlait, ceux que l’Égypte officielle préférait oublier. Il souriait rarement, et quand il souriait, c’était avec parcimonie, comme quelqu’un qui économise une monnaie rare.
— Miss Graves, dit-il. Bienvenue. Nous vous avions gardé un souvenir.
Le nous était celui de l’hôtel. Pas des employés, pas de la direction — de l’hôtel lui-même, comme si le bâtiment avait une mémoire propre.
— Je ne savais pas que les hôtels avaient de la mémoire, dit Cecily.
— Celui-ci a plus de mémoire que de chambres, répondit Youssef. Et plus de secrets que de mémoire.
Il laissa un silence, puis, avec un geste presque imperceptible du menton en direction de la femme au carnet :
— Vous avez remarqué Mrs. Christie.
Cecily sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine. Agatha Christie. La femme au carnet, la femme aux yeux de radar, la femme qui écrivait dans son coin avec l’invisibilité d’un prédateur — c’était Agatha Christie. L’auteur de ces romans que Cecily avait dévorés pendant ses années d’exil londonien, ces architectures de mensonges et de révélations qui l’avaient maintenue en vie dans les soirées les plus sombres, quand la rage contre Blackmore devenait si épaisse qu’elle ne pouvait plus respirer.
— Elle est ici depuis trois mois, poursuivit Youssef. Elle écrit un roman. Un meurtre sur le Nil, paraît-il. Elle passe ses journées à observer les clients. Je crois qu’elle nous vole nos secrets pour les mettre dans ses livres.
Il dit cela sans reproche — presque avec fierté, comme si être volé par Agatha Christie était un honneur.
— Et les autres ? demanda Cecily en balayant la terrasse du regard.
Youssef prit une inspiration si légère qu’on aurait pu la confondre avec un soupir.
— Le Comte Orsini-Donadoni est arrivé il y a une semaine. Trois malles, un domestique muet, et une passion déclarée pour la paléontologie. Personne ne l’a vu fouiller quoi que ce soit, mais il commande beaucoup de champagne. Les demoiselles Carmichael sont ici depuis deux mois — elles disent écrire un guide de voyage, mais le guide ne semble avoir ni début ni fin. Le Professeur Wennerström est un habitué — il vient chaque hiver pour étudier ses papyrus. Il boit trop, mais sa loupe ne tremble jamais. Madame al-Rashid est arrivée hier — une cantatrice, dit-on. Du Caire. Un scandale, dit-on aussi, mais les scandales du Caire ne voyagent pas bien jusqu’à Assouan.
Il fit une pause et ajouta, plus bas :
— Son Altesse l’Aga Khan arrive demain. Et Mr. Carter est attendu en fin de semaine.
— Howard Carter ?
— Lui-même. Il est vieux, malade et furieux. Mais il vient toujours.
Youssef s’inclina et disparut aussi silencieusement qu’il était apparu, absorbé par l’ombre d’un couloir comme si l’hôtel l’avait avalé.
Cecily resta seule avec son thé refroidi et le panorama insensé. Le soleil montait. La terrasse se remplissait. D’autres convives apparaissaient — des couples anglais en vêtements de safari qui n’avaient visiblement jamais vu un désert, un homme d’affaires allemand qui lisait le Völkischer Beobachter avec une concentration ostentatoire, une famille française dont les trois enfants couraient entre les tables en criant pendant que la mère fumait une cigarette avec l’expression de quelqu’un qui regrette chacune de ses décisions de vie.
Mais Cecily ne voyait plus qu’une chose. Agatha Christie avait levé les yeux de son carnet et la regardait. Pas furtivement — fixement. Avec une intensité tranquille, dénuée de toute gêne, comme un entomologiste qui vient de repérer un spécimen inhabituel.
Leurs regards se croisèrent.
Christie sourit — un sourire bref, un peu timide, presque enfantin, qui contrastait violemment avec la précision chirurgicale de son observation — et se replongea dans son carnet.
Cecily porta la tasse de thé froid à ses lèvres.
Sur la terrasse du Old Cataract, un matin de décembre 1937, un scarabée en lapis-lazuli venait de changer de place, une aiguille à tricoter venait de manquer une maille pour la première fois en deux mois, un géant suédois venait de remplir son verre de schnaps à ras bord, une cantatrice en noir venait de retirer ses lunettes de soleil pour révéler des yeux immenses et ravagés, et quelque part dans les entrailles de l’hôtel, un concierge nubien venait d’ouvrir un carnet à la reliure usée et d’y inscrire, de sa belle écriture serrée :
« Miss Graves est revenue. Prévenir M. Beaumont. »
Le Nil coulait. Les felouques passaient. L’hôtel respirait.
Et personne, encore, n’était mort.
CHAPITRE 3 — LE FANTÔME DE BLACKMORE
Reginald Blackmore était mort depuis un an et il n’avait toujours pas la décence de la laisser tranquille.
Cecily passa la matinée dans sa chambre, le carton à dessins ouvert sur le bureau, ses relevés étalés devant elle comme les pièces d’un procès qu’elle instruisait seule depuis quatre ans. Elle les connaissait par cœur — chaque trait, chaque cote, chaque annotation griffonnée dans la marge avec ce crayon à papier 2B qu’elle utilisait sur le terrain parce qu’il ne bavait pas sous la chaleur. Et pourtant elle les regardait encore, comme on regarde le visage d’un disparu sur une photographie, en cherchant un détail qu’on aurait manqué, un message caché dans l’expression, un indice que le passé n’aurait pas fini de livrer.
Le tombeau de la Candace Amanirenas. Cecily ferma les yeux et se laissa glisser en arrière, dans le sable, dans le temps.
Mars 1933. Elle avait vingt-huit ans. Elle travaillait comme assistante sur la mission de Gebel Barkal — un site au nord du Soudan, à la frontière de la Haute-Égypte, où les pyramides de Méroé se dressaient dans le désert comme les dents noires d’un monstre enfoui. La mission était dirigée par Reginald Blackmore, de l’Université de Cambridge. Blackmore avait cinquante-deux ans, une réputation solide sans être éclatante, un charme de renard et cette ambition dévorante, presque physique, qu’ont les hommes qui sentent que le temps leur échappe. Il voulait une grande découverte. Il en avait besoin. Sa carrière stagnait, les financements se tarissaient, ses rivaux à Oxford publiaient des articles brillants tandis que lui s’enlisait dans des fouilles mineures qui ne donnaient rien.
Cecily, elle, ne cherchait pas la gloire. Elle cherchait la vérité — ce qui, dans le monde de l’archéologie britannique des années trente, était considéré comme un handicap.
C’est elle qui avait remarqué l’anomalie stratigraphique à trois cents mètres au sud du site principal. Une dépression dans le terrain, presque invisible, que les géologues avaient classée comme naturelle. Mais Cecily avait l’œil — cet œil que certains archéologues possèdent comme d’autres possèdent l’oreille absolue, cette capacité à lire le paysage comme un texte, à voir dans les ondulations du sable les traces de ce que les hommes avaient bâti puis oublié. Elle avait passé trois semaines à étudier la dépression, à prendre des mesures, à dessiner des coupes, et le 14 mars 1933, elle avait trouvé l’entrée.
Un escalier de pierre, taillé dans le grès, qui descendait dans l’obscurité.
Elle se souvenait de la sensation exacte. Pas de l’excitation — c’était venu après. D’abord, il y avait eu la peur. Cette peur ancestrale, irraisonnée, qu’on éprouve quand on ouvre une porte qui est restée fermée pendant deux mille ans. L’air qui montait de l’escalier était froid — glacial, même — et il sentait quelque chose que Cecily ne pouvait décrire qu’en utilisant un mot absurde : il sentait le temps. Le temps lui-même, comme une substance, comme une matière palpable, un mélange de poussière minérale, de résine séchée, de bois décomposé et de quelque chose d’autre, quelque chose de doux et d’effrayant qui était peut-être tout simplement l’absence de vie.
Elle était descendue seule. Protocole violé, règle enfreinte, imprudence totale — et elle s’en fichait. Sa lampe à pétrole projetait des ombres mouvantes sur les murs du corridor et les ombres dessinaient des silhouettes qui semblaient marcher à côté d’elle, une procession fantôme. Au bout du corridor, une chambre. Pas immense — peut-être quatre mètres sur cinq — mais entièrement peinte. Les murs étaient couverts de fresques d’une beauté à couper le souffle : des scènes de bataille, une reine sur un char, des archers, des ennemis romains reconnaissables à leurs casques et leurs glaives, et au centre du mur du fond, plus grande que nature, la Candace elle-même — une femme massive, puissante, représentée avec cette franchise physique que l’art méroïtique ne cherchait pas à adoucir. Elle avait des bras larges, un ventre rond, un visage de guerrière au regard fixe, et elle tenait dans sa main gauche la tête coupée d’un soldat romain.
Amanirenas. La reine borgne qui avait défié Auguste.
Cecily avait pleuré. Debout dans le tombeau, seule avec les morts, elle avait pleuré sans bruit et sans honte. Puis elle avait sorti son carnet et elle avait dessiné.
Quand elle était remontée, la nuit tombait sur le désert. Elle avait couru — couru comme une enfant — jusqu’au campement, et elle avait tout raconté à Blackmore. Tout. L’escalier, le corridor, la chambre, les fresques, la Candace. Elle lui avait montré ses croquis, ses mesures, ses hypothèses. Elle avait les joues en feu et les mains qui tremblaient et elle était la plus heureuse des femmes.
Blackmore avait écouté. Il avait regardé les dessins. Il avait hoché la tête. Puis il avait dit, avec ce sourire — ce sourire qu’elle mettrait des années à déchiffrer et qui n’était pas un sourire de joie mais de calcul :
— Magnifique travail, Cecily. Magnifique. Nous en reparlerons demain.
Le lendemain, il l’avait envoyée au Caire pour une prétendue urgence administrative. Quand elle était revenue, dix jours plus tard, le site avait été sécurisé, photographié, catalogué — par Blackmore et son équipe. Le nom de Cecily n’apparaissait nulle part. Et six mois plus tard, le Journal of Egyptian Archaeology publiait l’article qui allait faire de Reginald Blackmore une légende : « Discovery of the Tomb of Candace Amanirenas at Gebel Barkal ». Par Reginald H. Blackmore, Université de Cambridge. Pas de co-auteur. Pas de mention. Pas même un remerciement.
Cecily avait protesté. Elle avait écrit au journal, à l’université, à la Royal Archaeological Society. On l’avait écoutée poliment. On avait haussé les sourcils. Le Professeur Blackmore était un homme de la plus haute respectabilité — n’était-il pas exagéré, pour une jeune assistante, de revendiquer une découverte de cette importance ? N’avait-elle pas, peut-être, confondu le travail de terrain avec l’interprétation scientifique ? Et d’ailleurs, où étaient ses preuves ?
Ses preuves. Ses relevés originaux — ceux qu’elle avait remis à Blackmore le soir même de la découverte — avaient disparu. Il ne restait que les copies qu’elle avait faites avant de les donner, des copies incomplètes, sans les annotations de terrain, sans les photographies — car l’appareil photographique appartenait à l’expédition, c’est-à-dire à Blackmore.
Le monde académique l’avait broyée en silence. Pas de procès public, pas de scandale — juste une porte qui se ferme, une invitation qui n’arrive pas, un poste qui se volatilise, un nom qu’on cesse de prononcer. En six mois, Cecily Graves était passée de jeune archéologue prometteuse à personne grata nulle part. Elle était rentrée à Londres. Elle avait trouvé un emploi de catalogueuse au British Museum — un placard, un bureau sans fenêtre, des tessons de poterie à étiqueter du matin au soir. Le purgatoire.
Et Blackmore était devenu célèbre. Conférences, distinctions, articles dans le Times. Le découvreur de la Candace. L’homme qui avait fait reculer les frontières de la connaissance. Il rayonnait.
Puis il était mort.
En novembre 1936, à Khartoum, officiellement d’une fièvre soudanaise. Il avait cinquante-cinq ans. La nécrologie du Times faisait deux colonnes. Celle du Journal of Egyptian Archaeology, quatre pages. On l’enterrait sous les louanges avec la même générosité qu’on l’avait enterré sous la terre.
Cecily avait lu la nécrologie dans son bureau sans fenêtre et elle avait ressenti — quoi ? Pas de la satisfaction. Pas du soulagement. Quelque chose de pire : un vide. La fin de toute possibilité de justice. On ne fait pas le procès d’un mort. On ne confronte pas un fantôme. La vérité était enterrée avec Blackmore, scellée sous le marbre de sa réputation, et Cecily était condamnée à rester dans son placard pour l’éternité.
Jusqu’à la lettre.
Elle la reprit, la relut une fois de plus. L’écriture était anguleuse, légèrement penchée vers la gauche — une écriture de gaucher, peut-être, ou de quelqu’un qui écrivait dans une position inconfortable. Le papier était du papier à lettres ordinaire, sans en-tête, sans filigrane. L’enveloppe portait un cachet postal d’Assouan. La date : octobre 1937. Et cette signature — M. — qui ne disait rien et pouvait dire n’importe quoi.
Qui savait ? C’était la question qui tournait dans la tête de Cecily depuis des semaines. Qui savait ce que Blackmore avait fait ? Qui avait des preuves ? Et surtout — qui avait intérêt à ce que la vérité éclate maintenant, un an après sa mort, au moment précis où une nouvelle expédition allait rouvrir le site ?
On frappa à sa porte.
Cecily rangea la lettre dans la poche de sa robe et ouvrit. Le couloir était vide. Mais sur le sol, devant sa porte, quelqu’un avait déposé un objet enveloppé dans un morceau de tissu. Elle le ramassa, referma la porte, posa le paquet sur le bureau et l’ouvrit.
C’était un scarabée.
Pas un scarabée en lapis-lazuli comme ceux du Comte — un vrai scarabée funéraire, en stéatite émaillée de bleu-vert, de la taille d’une noix. Un scarabée de cœur, celui qu’on plaçait sur la poitrine des morts pour que leur cœur ne témoigne pas contre eux au tribunal d’Osiris. Il était vieux — très vieux. Méroïtique, à en juger par le style des hiéroglyphes gravés sur le plat. Et sur ces hiéroglyphes, Cecily lut — avec cette aisance qui ne s’était jamais effacée malgré les années d’exil — le nom de la Candace Amanirenas.
Quelqu’un venait de déposer devant sa porte un artefact volé du tombeau.
Ses mains tremblèrent. Pas de peur — de fureur. Parce que cet objet n’aurait jamais dû se trouver dans un hôtel. Il aurait dû être dans un musée, dans une vitrine, accompagné d’un cartel portant son nom à elle — Cecily Graves, archéologue, découvreuse du tombeau. Au lieu de quoi il avait été pillé, extrait, transporté illégalement, et déposé sur son seuil comme un message — ou comme une menace.
Elle descendit dans le hall avec le scarabée serré dans son poing. Beaumont était à son poste, derrière le comptoir, le visage aussi lisse qu’une porte fermée.
— Quelqu’un a déposé un objet devant ma chambre, dit Cecily.
— Quel genre d’objet ?
— Le genre qui devrait être dans un musée.
Beaumont la regarda un long moment. Il y avait quelque chose dans ses yeux — pas de la surprise, non. Quelque chose de plus ancien, de plus lourd. De la résignation, peut-être. Ou de la peur.
— Miss Graves, dit-il d’une voix très basse. L’hôtel reçoit beaucoup de visiteurs. Certains apportent des objets auxquels ils ne devraient pas toucher. Ce n’est pas mon affaire de fouiller leurs bagages.
— Mais c’est votre affaire de savoir qui se promène dans vos couloirs à…
Elle s’interrompit. Beaumont avait baissé les yeux sur le scarabée qu’elle tenait ouvert dans sa paume, et son visage avait changé. Ce n’était plus de la résignation. C’était de la reconnaissance. Il connaissait cet objet.
— Venez me voir demain matin, dit-il. Tôt. Avant le petit-déjeuner. J’ai quelque chose qui vous appartient.
Puis il se détourna et fit signe au portier de s’occuper d’un couple d’Américains qui franchissait la porte d’entrée, chargé de malles comme s’ils déménageaient un continent.
Cecily remonta dans sa chambre. Le scarabée pesait dans sa main comme une promesse — ou comme une bombe à retardement.
C’est dans le couloir du deuxième étage, juste avant de tourner vers sa porte, qu’elle croisa le Docteur Émile Kessler. Il sortait d’une chambre voisine avec sa sacoche de médecin et cet air de distraction aimable qui semblait être son état permanent. Un homme d’une cinquantaine d’années, mince, les cheveux châtains mêlés de gris, des lunettes rondes cerclées d’or qui glissaient constamment sur son nez et qu’il remontait avec l’index comme un tic — un geste qui pouvait passer pour de la nervosité mais qui était peut-être simplement la marque d’un homme qui avait accepté de ne jamais être tout à fait ajusté au monde.
— Oh, dit-il en s’arrêtant net, comme si la présence d’un autre être humain dans un couloir d’hôtel était un événement remarquable. Vous êtes nouvelle.
— J’étais là avant vous, répondit Cecily sans sourire.
— Possible, possible. Je ne remarque pas grand-chose avant mon troisième café. Kessler. Docteur Émile Kessler. Autrichien de naissance, citoyen de nulle part par nécessité, médecin par vocation, et joueur de backgammon par désespoir.
Il avait un accent — pas un accent épais de Vienne, mais quelque chose de plus subtil, un léger trébuchement sur les consonnes dures de l’anglais, comme si sa langue maternelle tirait en arrière.
— Vous êtes médecin ici ? demanda Cecily.
— Je soigne les touristes qui ont trop pris le soleil et les diplomates qui ont trop pris le whisky. C’est à peu près la même chose, en termes de symptômes. Et vous ?
— Archéologue.
— Ah. Vous cherchez des choses mortes.
— On peut dire ça.
Kessler remonta ses lunettes, la regarda avec une attention soudaine qui contrastait avec sa légèreté affichée, et dit — très doucement, comme s’il parlait à lui-même autant qu’à elle :
— Je connaissais un archéologue, autrefois. Blackmore. Reginald Blackmore. Un homme charmant. Enfin — charmant comme un cobra est charmant. Il est venu ici plusieurs fois. La dernière fois, il était malade. Il ne voulait pas que je l’examine, mais j’ai insisté — c’est ma malédiction, j’insiste toujours. Et ce que j’ai vu…
Il s’interrompit. Ses yeux, derrière les lunettes, s’étaient assombris.
— Blackmore n’est pas mort de fièvre, Miss… ?
— Graves. Cecily Graves.
— Miss Graves. Blackmore n’est pas mort de fièvre. Les fièvres ne laissent pas ce genre de marques.
Puis il s’excusa, murmura quelque chose à propos d’un rendez-vous avec l’Aga Khan pour une partie de backgammon, et disparut dans l’escalier avec cette démarche hésitante de ceux qui ne savent jamais s’ils vont vers quelque chose ou s’ils fuient quelque chose d’autre.
Cecily resta seule dans le couloir. La chaleur de l’après-midi pesait sur l’hôtel comme un couvercle. Les volets étaient fermés, la lumière filtrait en lames dorées à travers les persiennes, et dans ce demi-jour, le couloir du deuxième étage du Old Cataract ressemblait à ce qu’il était peut-être depuis toujours : un tombeau horizontal peuplé de vivants qui marchaient entre les murs sans savoir ce qui était enfoui sous leurs pieds.
Elle entra dans sa chambre, posa le scarabée sur la table de nuit et s’allongea sur le lit.
Blackmore n’est pas mort de fièvre.
Les fièvres ne laissent pas ce genre de marques.
Le ventilateur tournait. Les ombres tournaient. Assouan tournait autour de l’hôtel comme un fleuve autour d’une île.
Et le fantôme de Reginald Blackmore, quelque part dans cette chaleur, souriait de ce sourire qu’elle avait mis quatre ans à déchiffrer.
CHAPITRE 4 — LA ROMANCIÈRE
Le crépuscule tomba comme un rideau de théâtre — pas lentement, pas graduellement, mais d’un coup, avec cette brutalité magnifique des couchers de soleil équatoriaux qui transforment le monde en brasier pendant dix minutes exactement avant de l’abandonner à la nuit.
Cecily était sur la terrasse.
Elle ne savait pas très bien pourquoi. Elle aurait pu rester dans sa chambre, relire ses notes, examiner le scarabée, dresser la liste de ses questions et de ses soupçons. Mais quelque chose l’avait attirée dehors — le même instinct qui l’avait guidée vers la dépression dans le sable, quatre ans plus tôt. L’instinct de l’archéologue : quand le sol vibre d’une manière particulière, c’est qu’il y a quelque chose en dessous.
La terrasse vibrait.
Le Nil virait au cuivre. Les felouques rentraient, leurs voiles latines abaissées comme des ailes fatiguées. L’île Éléphantine prenait des teintes de malachite et d’or. Sur la rive ouest, les collines funéraires se découpaient en noir contre un ciel de sang. Et au-dessus de tout cela, le mausolée de l’Aga Khan — un petit dôme blanc perché sur la crête de la colline, solitaire, parfait, absurde.
Les serveurs allumaient les lanternes. De petites flammes orangées apparaissaient sur les tables comme des lucioles domestiquées. Le bar en acajou, à l’intérieur, renvoyait des reflets d’ambre et de miel. Quelqu’un jouait du oud dans un coin — un musicien nubien assis en tailleur sur un coussin, les yeux fermés, les doigts courant sur les cordes avec la même aisance qu’un scribe sur un papyrus.
Cecily commandait un gin tonic — on peut dire beaucoup de choses sur l’Empire britannique, mais il avait au moins exporté cette combinaison parfaite du genièvre et de la quinine — quand la voix monta.
Elle venait du premier étage. D’un balcon qu’on ne voyait pas depuis la terrasse, caché par les bougainvilliers et les volets entrouverts. Une voix de femme, seule, sans accompagnement, qui chantait une mélodie que Cecily ne reconnut pas — quelque chose d’ancien, d’antérieur à la musique arabe classique, quelque chose qui semblait venir d’avant les mots, d’avant les langues, d’un temps où le chant n’était pas de l’art mais de la nécessité. Une complainte nubienne. Un chant du fleuve. Une voix si pure, si tragiquement belle, que la terrasse entière se figea.
Le joueur de oud s’arrêta. Les serveurs s’immobilisèrent, leurs plateaux en suspens. Le Comte Orsini-Donadoni posa son verre de champagne. Les sœurs Carmichael cessèrent de tricoter. Le Professeur Wennerström ferma les yeux. Même les felouques, en contrebas, semblaient ralentir, comme si le Nil lui-même écoutait.
Faïza al-Rashid chantait.
Elle chantait l’histoire d’une reine enterrée avec ses secrets, une reine dont le nom avait été effacé des pierres par ceux qui l’avaient trahie, et dont la voix continuait de résonner la nuit dans le désert, portée par le vent, pour que quelqu’un — un jour, peut-être, dans mille ans — l’entende enfin et la rappelle à la lumière.
Cecily sentit ses yeux brûler. Ce n’était pas de la musique. C’était un miroir.
— Elle a une voix qui oblige à dire la vérité, dit quelqu’un à côté d’elle. C’est pour ça qu’ils l’ont chassée du Caire.
Cecily tourna la tête. Agatha Christie s’était assise à la table voisine — ou y était depuis le début, invisible comme à son habitude, camouflée par l’ombre d’un bougainvillier et un verre de sherry. Elle portait la même robe beige que le matin, le même chapeau de paille posé sur la table à côté de son éternel carnet. Mais dans la lumière des lanternes, son visage avait changé — il était plus doux, plus ouvert, comme si le crépuscule d’Assouan avait fait fondre quelque chose en elle.
— Pardon ? dit Cecily.
— Faïza al-Rashid. On dit qu’elle a chanté la vérité sur quelqu’un d’important lors d’un concert au Caire — un ministre, ou un général, quelqu’un qui ne supportait pas qu’on le démasque en public. C’est une habitude ancienne, chez les cantatrices arabes — glisser des vérités dans les ornements mélodiques, comme des lames dans de la soie. L’audience comprend. Le coupable comprend. Et personne ne peut rien prouver.
Christie parlait d’une voix calme, légèrement hésitante, avec un accent des Home Counties qui contrastait avec la précision de ses observations. Elle n’avait rien de l’assurance des écrivains célèbres que Cecily avait croisés dans les dîners londoniens — ces hommes bardés de certitudes qui parlaient d’eux-mêmes comme s’ils dictaient leurs mémoires. Christie ressemblait plutôt à quelqu’un qui s’excuse d’être intéressante.
— Vous êtes Agatha Christie, dit Cecily.
— Malheureusement.
— Pourquoi malheureusement ?
— Parce que quand les gens savent qui vous êtes, ils commencent à surveiller leurs gestes. Ils ont peur de finir dans un livre. Ce qui est absurde — les gens réels sont toujours moins intéressants que les personnages inventés. Les personnages inventés ont la courtoisie de ne pas mentir au hasard.
Elle sourit — ce même sourire bref et presque timide que Cecily avait aperçu le matin — et ajouta :
— Vous, par exemple. Vous mentez. Mais pas au hasard. Vous mentez de manière très organisée, ce qui est beaucoup plus intéressant.
— Je ne vous ai encore rien dit.
— Justement. Vous êtes sur la terrasse du Old Cataract un soir de décembre, seule, avec un gin tonic que vous n’avez pas touché et des yeux qui regardent la rive ouest comme si vous cherchiez quelque chose de très précis dans le noir. Vous êtes anglaise, vous êtes jeune, vous êtes ici sans compagnon, sans groupe, sans invitation — ce qui veut dire que vous n’êtes pas touriste. Vos mains ont des callosités qui ne viennent pas du jardinage — elles viennent du maniement d’outils, de pinceaux, de truelles peut-être. Et ce matin, quand Youssef vous a dit mon nom, quelque chose a changé dans votre posture — pas de la surprise, pas de l’admiration, mais de la reconnaissance. Vous reconnaissez les gens qui observent parce que vous êtes vous-même une observatrice. Ce qui me dit que vous êtes probablement archéologue.
Cecily la dévisagea.
— Vous faites ça avec tout le monde ?
— Seulement avec les gens qui m’intéressent. Les autres, je les laisse à Poirot.
— Et Poirot, qu’est-ce qu’il dirait de moi ?
Christie pencha la tête, comme si elle consultait un interlocuteur invisible.
— Poirot dirait : cette jeune femme ment sur la raison de sa présence ici. Elle prétend — ou prétendra, quand on le lui demandera — être venue pour le climat, ou pour la nostalgie, ou pour visiter des amis. Mais elle est venue pour quelque chose de précis, quelque chose qu’elle a perdu et qu’elle espère retrouver. Et elle a peur — non pas de ne pas le trouver, mais de ce qu’elle découvrira en le cherchant.
Le chant de Faïza s’était tu. Le silence qui suivit était si complet qu’on entendait le crépitement des lanternes et, très loin, le clapotis du Nil contre les rochers de la cataracte.
— Vous avez raison, dit Cecily. Sur tout.
Elle ne savait pas pourquoi elle disait cela. Elle avait prévu de ne faire confiance à personne — c’était la première règle, la seule règle, celle qu’elle s’était répétée pendant tout le voyage. Ne fais confiance à personne. L’hôtel est un terrain miné. Chaque sourire est un piège possible.
Mais Agatha Christie n’était pas un piège. Christie était — Cecily le comprit avec une clarté soudaine — exactement ce qu’elle paraissait : une femme qui regardait le monde avec une curiosité sans cruauté, qui démontait les mensonges non pas pour blesser mais pour comprendre, et qui écrivait des histoires de meurtre parce que le meurtre était le seul acte humain assez violent pour forcer la vérité à sortir de sa cachette.
— Je suis archéologue, dit Cecily. J’étais archéologue. On m’a volé une découverte. L’homme qui me l’a volée est mort. Et quelqu’un m’a fait venir ici en me disant que je pourrais prouver la vérité.
Christie ne dit rien. Elle ne prit pas de notes. Elle ne demanda pas de détails. Elle écouta — et son écoute avait une qualité que Cecily n’avait jamais rencontrée : une attention totale, dépourvue de jugement, qui donnait à celui qui parlait l’impression d’être non pas observé mais accueilli.
Puis Christie dit, très doucement :
— Vous savez, dans mes romans, la personne qui a le meilleur mobile est rarement le coupable. Et la personne qui semble la plus innocente est presque toujours impliquée d’une manière ou d’une autre. Ce qui veut dire que si quelqu’un vous a fait venir ici, la question n’est pas ce que cette personne veut vous donner — c’est ce qu’elle veut obtenir de vous.
Cecily sentit un frisson — et ce n’était pas le vent du désert, qui s’était levé avec la nuit et soufflait sur la terrasse en portant des odeurs de sable chaud et de tamaris.
— Vous pensez que c’est un piège ?
— Je pense que tout est toujours un piège. La question est de savoir quel genre de piège. Il y a les pièges qui se referment sur vous. Et il y a les pièges qui se referment sur quelqu’un d’autre, et pour lesquels vous n’êtes que l’appât.
Elle prit une gorgée de son sherry et regarda le Nil, qui avait viré au noir.
— Poirot dirait : attention aux gens qui veulent vous aider. Ce sont les plus dangereux. Pas parce qu’ils mentent, mais parce qu’ils croient sincèrement que leur aide est désintéressée — et rien n’est plus aveuglant que la sincérité.
— Même vous ? demanda Cecily.
Christie eut un rire — un rire court, surpris, presque juvénile.
— Surtout moi. Je suis romancière. Je fais semblant pour gagner ma vie. La seule différence entre un romancier et un menteur, c’est que le romancier prévient.
Elles restèrent silencieuses un moment. Le joueur de oud avait repris, mais plus doucement, un air mélancolique qui s’enroulait autour des colonnes de la terrasse comme de la fumée. Le Nil était devenu invisible — on ne le devinait plus qu’au son, ce murmure continu, ce souffle de serpent géant glissant dans le noir.
— Si je vous raconte tout, dit Cecily, qu’est-ce que vous ferez ?
— Ce que je fais toujours, répondit Christie. J’écouterai. Je poserai des questions. Et si quelqu’un finit par mourir — ce qui, dans mon expérience, arrive presque toujours quand il y a trop de secrets réunis dans un même lieu —, j’essaierai de comprendre pourquoi.
Cecily la regarda. La romancière était petite, presque insignifiante, assise dans l’ombre d’un bougainvillier avec son sherry et son carnet. Mais ses yeux — ces yeux de radar, ces yeux d’horlogère qui démontaient le monde en trois secondes — brillaient dans la lumière des lanternes avec quelque chose qui ressemblait à de la faim.
— D’accord, dit Cecily.
Et elle commença à raconter.
Au-dessus d’elles, depuis son balcon invisible, Faïza al-Rashid recommença à chanter. Un air différent cette fois — pas une complainte nubienne, mais quelque chose qu’on aurait pu prendre pour une berceuse si les paroles n’avaient pas parlé de sang, de sable et d’une reine dont personne ne voulait se souvenir.
Loin en contrebas, sur le Nil noir, une felouque glissait sans bruit. Tarek était assis à la barre, le visage tourné vers l’hôtel illuminé. Il regardait la terrasse. Il voyait les deux femmes assises l’une en face de l’autre, penchées dans la lumière des lanternes comme deux conspiratrices. Il ne pouvait pas entendre leurs mots.
Mais il savait — avec cette certitude tranquille des gens du fleuve, de ceux qui lisent les courants et les silences — que quelque chose venait de commencer qui ne s’arrêterait plus.
Il tira sur sa corde et la felouque s’enfonça dans la nuit.