La nuit
du jasmin
La nuit du jasmin
Chapitres 5 à 8
CHAPITRE 5 — LE JEUNE HÉRITIER
Il arriva le surlendemain, par le bateau du matin.
Cecily le vit depuis la terrasse — elle avait pris l’habitude d’y prendre son petit-déjeuner, non pas pour le pamplemousse découpé en étoile ni pour le thé tiède, mais parce que la terrasse était le poste d’observation le plus efficace de l’hôtel, le lieu où tout convergeait, où les lignes de force se croisaient, où les masques glissaient un instant avant d’être rajustés. Christie le lui avait dit la veille au soir : « Si vous voulez comprendre un lieu, ne cherchez pas les recoins sombres. Asseyez-vous là où tout le monde passe et regardez. Les gens se trahissent toujours dans les lieux publics — c’est justement parce qu’ils croient être protégés par la foule qu’ils baissent la garde. »
Le bateau accosta au ponton de l’hôtel — un ponton en bois que le courant faisait grincer, relié à la terrasse par un escalier de pierre taillé dans le granit rose de la falaise. Un homme en descendit. Grand, mince, les cheveux châtains ébouriffés par le vent du fleuve, une chemise kaki ouverte au col, des bottes de terrain poussiéreuses, un sac de toile jeté sur l’épaule. Il avait cette beauté anglaise particulière qui ne doit rien à l’effort — les pommettes hautes, le nez droit, les yeux d’un gris-bleu de mer du Nord — et cette démarche légèrement déhanchée des hommes qui ont passé trop de temps sur des terrains instables.
Philip Ashworth.
Cecily posa sa tasse. Ses doigts, autour de l’anse, étaient devenus blancs.
Elle le reconnut immédiatement, bien sûr. On ne peut pas oublier quelqu’un qu’on a vu tous les jours pendant six mois dans la poussière d’un chantier de fouilles, quelqu’un avec qui on a partagé des repas, des aurores, des discussions passionnées sur la stratigraphie des niveaux méroïtiques, quelqu’un qu’on a peut-être — dans une autre vie, dans la chaleur des nuits soudanaises — regardé un instant de trop en se demandant ce que ce serait, et puis non, et puis le travail, et puis Blackmore, et puis la catastrophe.
Ashworth avait vingt-cinq ans en 1933. L’assistant préféré de Blackmore. Le disciple, le fils spirituel, le jeune homme brillant à qui le maître passait la main sur les sites les plus délicats. Cecily l’avait aimé — non, c’était trop dire. Elle l’avait trouvé beau, intelligent, drôle quand il se laissait aller, et profondément lâche. Parce qu’Ashworth était là. Il était sur le chantier quand Blackmore avait sécurisé le tombeau en l’absence de Cecily. Il avait vu les relevés de Cecily entre les mains de Blackmore. Il savait — il ne pouvait pas ne pas savoir — que la découverte n’était pas celle de son mentor. Et il n’avait rien dit.
Le silence d’Ashworth était, dans la hiérarchie des trahisons, peut-être pire que le vol de Blackmore. Blackmore avait agi par ambition — un mobile clair, presque respectable dans sa brutalité. Ashworth avait agi par omission, par confort, par cette forme de complicité passive qui permet aux hommes faibles de traverser les catastrophes sans jamais se salir les mains tout en profitant du résultat.
Et maintenant il montait l’escalier du Old Cataract avec la décontraction d’un homme qui n’a rien à se reprocher.
Beaumont l’accueillit dans le hall avec une chaleur que Cecily ne lui avait jamais vue — des poignées de main, un sourire, un porteur dépêché immédiatement. Ashworth avait de toute évidence une suite, pas une chambre 147 vue sur le jardin. Il avait de l’argent, ou quelqu’un qui en avait pour lui. Il avait une expédition à diriger. Il avait un nom — celui de Blackmore, transmis par capillarité comme un titre de noblesse.
Cecily attendit.
Il la vit vingt minutes plus tard, en ressortant sur la terrasse avec ce pas élastique qu’il avait toujours eu, celui d’un homme qui rebondit sur le monde au lieu de s’y enfoncer. Il s’arrêta net. La couleur quitta son visage — non pas d’un coup, mais par vagues, comme une marée qui se retire, laissant à nu les rochers qu’on préférait cacher.
— Cecily.
Sa voix était exactement comme dans son souvenir. Un baryton léger, un peu rauque, avec cette modulation qui pouvait passer pour de la sincérité ou pour du théâtre — elle n’avait jamais su trancher.
— Philip.
Il resta debout, indécis, une main posée sur le dossier d’une chaise comme s’il avait besoin de quelque chose pour ne pas tomber. Puis il s’assit en face d’elle, sans y être invité, et la regarda avec une intensité qui aurait pu être de la culpabilité ou de l’émotion ou les deux — et c’était exactement le problème avec Ashworth, c’avait toujours été le problème : on ne savait jamais.
— Je ne savais pas que tu serais ici, dit-il.
— Moi non plus, je ne savais pas que tu serais ici. Et pourtant nous voilà tous les deux à Assouan, comme par hasard, au moment précis où quelqu’un s’apprête à rouvrir le site de Gebel Barkal. C’est une coïncidence remarquable.
— Ce n’est pas une coïncidence. C’est moi qui dirige l’expédition.
— Je sais.
Un silence. Le serveur apporta un café pour Ashworth — un café turc, remarqua Cecily, pas un thé anglais. Ashworth avait toujours préféré le café turc. C’était un des rares détails authentiques qu’elle avait retenus de lui : ses goûts étaient sincères même quand le reste ne l’était pas.
— Cecily, dit-il en baissant la voix. Ce qui s’est passé en 33…
— Tu veux en parler ici ? Sur la terrasse ?
— Je veux en parler quelque part. N’importe où. Ça fait quatre ans que je veux en parler.
— Quatre ans de silence. C’est long, pour quelqu’un qui veut parler.
Le coup porta. Elle le vit dans ses yeux — un éclair de douleur, vite étouffé, remplacé par quelque chose de plus maîtrisé. Ashworth était un homme qui contrôlait ses expressions comme un musicien contrôle ses doigts, mais il n’avait jamais pu masquer complètement le premier réflexe, cette fraction de seconde où la vérité jaillissait avant que le masque ne retombe.
— Tu as raison, dit-il. J’ai été lâche. Je n’ai aucune excuse. Blackmore était… Il était comme un père pour moi. Non — il était pire qu’un père. Il était le seul homme qui avait cru en moi quand personne d’autre ne le faisait. Et quand j’ai compris ce qu’il avait fait, j’étais… coincé. Si je parlais, je détruisais l’homme qui m’avait tout donné. Si je ne parlais pas, je détruisais toi.
— Et tu as choisi.
— Oui. J’ai choisi. Et je vis avec depuis quatre ans.
Cecily le regarda. Elle cherchait le mensonge — elle était devenue experte en mensonges, le placard du British Museum avait au moins servi à cela — mais elle ne le trouvait pas. Ce qui ne voulait pas dire qu’il n’était pas là. Les meilleurs mensonges sont ceux qui se croient sincères.
— La nouvelle expédition, dit-elle. Qui la finance ?
Ashworth hésita. Pas longtemps — une seconde, peut-être deux — mais assez pour que Cecily enregistre l’hésitation.
— Une fondation privée. La Fondation Orsini.
— Le Comte Orsini-Donadoni.
— Tu le connais ?
— Je l’ai vu manger son petit-déjeuner avec sept scarabées en lapis-lazuli disposés devant lui comme un jeu d’échecs. Difficile de ne pas le remarquer.
Ashworth eut presque un sourire — un fantôme de sourire, vite disparu.
— Le Comte est… excentrique. Mais il a les moyens et l’intérêt. Il veut que le tombeau de la Candace soit entièrement fouillé, documenté, publié. Il dit que c’est une injustice que le monde méroïtique soit si mal connu en Europe.
— C’est très philanthropique.
— Oui. Trop, peut-être. Je ne suis pas naïf, Cecily. Je sais que les gens qui financent des fouilles veulent quelque chose en retour. Mais tant que je contrôle la méthodologie et les publications…
— Tu contrôles les publications. Comme Blackmore contrôlait les publications.
Le mot tomba entre eux comme un caillou dans l’eau. Ashworth pâlit davantage — ce qui semblait physiquement impossible, il était déjà blanc comme le linge de table.
— Ce n’est pas la même chose, dit-il.
— Prouve-le.
Leurs regards se tinrent. Quelque chose crépitait dans l’air entre eux — pas de la haine, pas du désir, mais une sorte de courant électrique qui pouvait à tout moment devenir l’un ou l’autre.
Ce fut le Comte Orsini-Donadoni qui brisa le moment. Il surgit sur la terrasse — on ne pouvait pas dire qu’il apparaissait, le Comte surgissait, comme un personnage de commedia dell’arte qui entre en scène par une trappe — vêtu d’un costume blanc si immaculé qu’il semblait luminescent, une pochette de soie violette, des chaussures bicolores noir et blanc, et ses éternels scarabées dans une poche dont ils dépassaient comme des confettis minéraux.
— Ashworth, mon cher ! s’exclama-t-il avec un accent qui pouvait être italien ou pouvait être n’importe quoi d’autre poussé à travers un prisme de théâtralité. Vous êtes arrivé ! Merveilleux ! Et qui est cette — pardonnez-moi — magnifique créature ?
Son domestique muet se tenait trois pas derrière lui, immobile comme un meuble.
— Comte, dit Ashworth avec une raideur polie, je vous présente Miss Cecily Graves. Elle est archéologue. Spécialiste de la période méroïtique.
Le Comte prit la main de Cecily et s’inclina au-dessus d’elle avec une galanterie si excessive qu’elle en devenait presque parodique — et c’était justement là le génie du personnage : on ne savait jamais si le Comte se moquait du monde ou s’il était véritablement, profondément, irrémédiablement baroque.
— Archéologue ! Quelle merveille ! Les femmes archéologues sont les seules femmes véritablement dangereuses — elles savent déterrer ce qu’on a pris soin d’enterrer. C’est une compétence que beaucoup d’hommes redoutent. Moi, je l’admire. Viendrez-vous dîner ce soir ? J’ai convaincu Monsieur Beaumont de nous ouvrir le grand salon mauresque pour un dîner privé. Tout le monde sera là.
— Tout le monde ?
— Les gens qui comptent. C’est-à-dire les gens qui ont quelque chose à cacher.
Il rit de son propre mot — un rire de ténor, sonore, qui fit tourner les têtes sur toute la terrasse — et disparut aussi soudainement qu’il était apparu, son domestique muet pivotant derrière lui comme un satellite.
Ashworth le regarda partir avec une expression que Cecily connut bien — la même que celle d’un chat qui a vu passer quelque chose de très gros et de très rapide et qui n’est pas sûr de ce que c’était.
— Tu vois ce que je veux dire, murmura-t-il. Excentrique.
— Le mot est faible.
— Cecily… Viens au dîner ce soir. Il y a des choses que je ne peux pas te dire ici, comme ça, entre le café et les toasts. Mais il y a des choses que je veux te dire.
— Comme quoi ?
— Comme le fait que le Comte n’est pas la seule raison pour laquelle cette expédition existe. Il y a autre chose. Quelque chose que Blackmore n’a jamais publié, quelque chose qu’il gardait pour lui, et que j’ai trouvé dans ses papiers après sa mort.
Il se leva, posa une main sur le dossier de sa chaise — ce geste d’ancrage, cette habitude de toujours toucher quelque chose de solide quand le terrain devenait instable — et dit :
— Il y a une deuxième chambre, Cecily. Blackmore le savait. Il a bouché l’accès avant de partir. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans, mais je sais qu’il avait peur de ce qu’il y avait trouvé.
Puis il tourna les talons et rentra dans l’hôtel, laissant Cecily seule avec l’information la plus dangereuse qu’on lui ait donnée depuis quatre ans.
Une deuxième chambre.
Le tombeau de la Candace avait un secret que même Blackmore n’avait pas osé révéler.
*
Le dîner eut lieu dans le grand salon mauresque, sous le dôme de vingt-trois mètres que Henri Favarger avait conçu en s’inspirant des mosquées mameloukes du Caire. C’était une salle qui ne ressemblait à rien d’autre au monde — quatre grands iwans disposés en croix, des murs scarlatés et blanc crème ornés d’arabesques d’une finesse hallucinante, des moucharabiehs en bois de cèdre qui filtraient la lumière des candélabres en la transformant en constellations mouvantes, et au centre, sous le dôme, une table ovale dressée pour douze convives avec une argenterie qui renvoyait les flammes des bougies comme autant de petits incendies domestiqués.
Le Comte présidait. Beaumont orchestrait le service avec la précision d’un chef d’orchestre — les serveurs nubiens en livrée blanche se déplaçaient sans bruit, des fantômes en gants de coton qui apparaissaient et disparaissaient avec les plats comme par enchantement. Le menu était un exercice de diplomatie culinaire : soupe de lentilles à l’égyptienne, poisson du Nil grillé au cumin, pigeon farci aux pignons, baklava au miel d’Assouan. L’Orient et l’Occident négociaient dans les assiettes comme ils négociaient partout ailleurs en Égypte — avec élégance et suspicion.
Cecily était assise entre le Professeur Wennerström et le Dr Kessler, ce qui lui donnait d’un côté un géant silencieux qui sentait le schnaps et de l’autre un Autrichien nerveux qui remontait ses lunettes toutes les trente secondes. En face d’elle, Ashworth, flanqué du Comte à sa droite et de Faïza al-Rashid à sa gauche. La cantatrice portait ce soir-là une robe de soie bordeaux qui la faisait ressembler à une prêtresse antique — ses boucles d’oreilles en or captaient la lumière des bougies et projetaient des reflets mouvants sur les murs. Les sœurs Carmichael occupaient un bout de la table, toujours côte à côte, leurs chaises rapprochées comme si elles craignaient que quelqu’un ne s’insère entre elles. Et à l’autre bout, un peu en retrait, Agatha Christie, son carnet posé sur ses genoux sous la nappe, un verre de vin à peine entamé devant elle, les yeux en mouvement perpétuel.
Ce fut le Comte qui lança le premier feu d’artifice.
— Savez-vous, dit-il en levant son verre de champagne avec un geste de chef d’orchestre, que le tombeau de la Candace Amanirenas est peut-être maudit ?
Un silence tomba. Pas le silence gêné des conversations mondaines — un silence plus épais, plus attentif, chargé d’électricité.
— Maudit ? répéta Kessler avec un sourire prudent.
— Maudit, confirma le Comte avec jubilation. Comme le tombeau de Toutankhamon — mais en pire, parce que la Candace n’était pas un roi, elle était une reine guerrière, et les malédictions des reines guerrières sont toujours plus féroces que celles des rois. Elles ne se contentent pas de tuer — elles effacent. Elles font oublier. Quiconque profane leur repos perd son nom, sa mémoire, son identité. Il devient personne.
Il but une gorgée de champagne et ajouta, avec un clin d’œil en direction de Cecily :
— C’est fascinant, vous ne trouvez pas ? Perdre son nom. Être effacé de l’histoire. Je ne peux pas imaginer de châtiment plus terrible.
Cecily sentit son sang se glacer. Était-ce une provocation ? Une allusion ? Le Comte savait-il ce que Blackmore lui avait fait, ou ne faisait-il que jongler avec les mots comme il jonglait avec ses scarabées ?
— Les malédictions sont des superstitions, dit Ashworth avec la fermeté de l’homme de science.
— Les superstitions sont des vérités qui ont oublié leur nom, répondit le Comte. Comme les archéologues, parfois.
Un ange passa — un ange porteur de dynamite.
Ce fut à ce moment que Prudence Carmichael, la petite ronde, renversa son verre de vin. Le geste était si parfaitement synchronisé avec les mots du Comte que Cecily se demanda si c’était un accident ou une diversion. Le vin rouge s’étendit sur la nappe blanche comme une carte de géographie inconnue, et pendant les trente secondes que dura le ballet des serveurs pour éponger le désastre, la tension se dissipa — ou plutôt se redistribua, changea de forme, devint souterraine.
Le Professeur Wennerström, qui n’avait pas prononcé un mot depuis le début du repas, choisit ce moment pour parler. Sa voix était comme lui — immense, lente, graveleuse, une voix de fjord.
— J’ai lu les carnets de Blackmore, dit-il.
Tout le monde se tut. Même les serveurs semblèrent ralentir.
— Après sa mort, poursuivit Wennerström en fixant son verre de schnaps comme s’il y lisait un texte ancien. Son exécuteur testamentaire m’a demandé d’évaluer ses papiers scientifiques pour l’université. J’ai passé trois semaines à Cambridge, dans son bureau, à trier ses notes, ses relevés, ses correspondances.
Il leva les yeux et regarda Cecily. Droit dans les yeux. Sans ciller.
— Vos dessins étaient encore dedans, Miss Graves. Vos relevés stratigraphiques. Avec votre nom dessus. Il n’avait même pas pris la peine de les effacer.
Le silence qui suivit n’était plus de l’électricité — c’était du verre pilé.
— Professeur… commença Ashworth.
— Je ne vous accuse de rien, jeune homme. Je constate. Les faits sont les faits. Les dessins de Miss Graves étaient dans les archives de Blackmore, signés de sa main à elle, datés de mars 1933. L’article de Blackmore a été publié en septembre 1933. Je ne suis pas inspecteur de police. Je suis philologue. Mais même un philologue sait lire une chronologie.
Faïza al-Rashid posa ses couverts et dit, d’une voix basse et chaude comme du miel versé sur du sable :
— Reginald n’avait pas de scrupules. C’est ce qui le rendait fascinant et dangereux. Il m’a dit un jour — nous étions dans cette même salle, à cette même table, il y a trois ans — il m’a dit : « Le génie, ce n’est pas de trouver. Le génie, c’est de savoir que ce que les autres trouvent vous appartient de droit. »
Elle tourna ses yeux immenses vers Cecily.
— Il le disait avec fierté. Comme si voler était un talent supérieur à celui de trouver.
Cecily ne bougeait plus. Elle était pétrifiée — non pas par l’émotion, mais par l’accumulation soudaine de vérités qui jaillissaient de tous les côtés comme des sources dans le désert. Wennerström savait. Faïza savait. Ashworth savait. Combien d’autres, autour de cette table, savaient ce que Blackmore lui avait fait — et n’avaient rien dit ?
Le Comte leva son verre.
— Au tombeau de la Candace, dit-il. Et à ceux qui ont le courage de déterrer la vérité.
Les verres se levèrent — mécaniquement, poliment, sans joie. Beaumont, debout près de la porte, regardait la scène avec une immobilité de statue. Ses yeux croisèrent ceux de Cecily et il fit un geste presque imperceptible — un hochement de tête, minuscule, qui pouvait vouloir dire : oui, venez me voir demain. Ou qui pouvait vouloir dire : je suis désolé.
Ce fut à la fin du repas, alors que les convives se dispersaient dans les couloirs et les salons de l’hôtel, que Cecily croisa Howard Carter.
Il était apparu sans qu’elle l’ait vu entrer — un vieil homme sec, voûté, le visage creusé par la maladie et par cette forme particulière d’amertume qui consume les hommes qui ont connu un seul moment de gloire absolue et qui passent le reste de leur vie à en porter le poids. Carter avait soixante-trois ans. Il avait découvert le tombeau de Toutankhamon quinze ans plus tôt, et depuis, le monde ne lui avait plus rien donné que des disputes juridiques, des accusations de pillage et un cancer qui le rongeait de l’intérieur.
Il dînait seul, dans un coin du salon mauresque, à une table que Beaumont lui réservait en permanence. Un whisky, un plat de poisson, un livre — toujours un livre, jamais d’archéologie, des romans policiers pour la plupart, ce qui aurait amusé Christie si elle l’avait su.
Il intercepta Cecily dans le couloir, d’une main posée sur son bras — une main décharnée, couverte de taches brunes, mais dont la poigne était encore étonnamment ferme.
— Vous êtes Graves, dit-il. La fille du tombeau.
— Je suis Cecily Graves, oui.
— Je sais qui vous êtes. Je sais ce qu’on vous a fait. Tout le monde le sait, dans ce métier. Personne n’en parle, parce que personne ne parle jamais de rien dans ce métier. Nous sommes une profession de lâches élégants.
Il la regarda avec des yeux qui avaient vu les trésors de Toutankhamon et la mesquinerie des hommes et qui ne faisaient plus la différence entre les deux.
— Méfiez-vous des gens qui financent des fouilles, dit-il. Ils ne cherchent jamais ce qu’ils prétendent chercher. Et méfiez-vous de ce garçon — Ashworth. Il a les yeux de Blackmore. Pas le même visage, mais les mêmes yeux.
— Quels yeux ?
— Les yeux de quelqu’un qui se regarde dans le miroir et ne se reconnaît pas.
Puis il lâcha son bras, toussa — une toux sèche, profonde, qui venait de très loin à l’intérieur — et retourna à sa table, à son whisky et à son livre.
Cecily resta dans le couloir, seule avec les ombres des moucharabiehs et le murmure du Nil qui montait par les fenêtres ouvertes.
Quelque part dans l’hôtel, une porte se referma. Un scarabée en lapis-lazuli tomba sur le sol en marbre et roula sous un meuble sans que personne ne le ramasse.
CHAPITRE 6 — LES SOUTERRAINS
Le lendemain matin, à six heures, Cecily descendit chercher Beaumont.
Le hall du Old Cataract, à cette heure-là, était un monde différent. Les lustres étaient éteints, la lumière venait uniquement des fenêtres orientales — une lumière oblique, dorée, presque solide, qui entrait en lames à travers les moucharabiehs et dessinait sur le sol de marbre des motifs géométriques qui se déplaçaient avec la course du soleil comme les aiguilles d’une horloge silencieuse. L’air sentait la cire et l’encaustique — les sols avaient été cirés pendant la nuit par les équipes de nettoyage, et l’hôtel exhalait cette odeur de luxe entretenu, de soin maniaque, qui est la signature olfactive des palaces qui prennent au sérieux la prétention de suspendre le temps.
Beaumont n’était pas à la réception.
Cecily attendit dix minutes, puis un jeune employé apparut — un garçon d’une vingtaine d’années, en livrée blanche, l’air ensommeillé — et lui dit que M. Beaumont était « occupé en bas ». En bas. Cecily ne savait pas qu’il y avait un « en bas » au Old Cataract. L’hôtel, de l’extérieur, semblait posé directement sur le granit de la falaise, comme s’il avait poussé de la roche elle-même. Mais le garçon la conduisit, par un escalier de service qu’elle n’avait jamais remarqué — dissimulé derrière une porte en acajou qui se confondait avec les boiseries du hall —, dans un monde souterrain dont elle n’avait pas soupçonné l’existence.
Les sous-sols du Old Cataract étaient un labyrinthe.
Des couloirs étroits, aux murs blanchis à la chaux, éclairés par des ampoules nues qui pendaient du plafond comme des fruits électriques. Des portes numérotées — buanderie, cuisine secondaire, réserves, chambre froide, atelier de couture, salle des machines. L’hôtel, en surface, était un décor de théâtre — la terrasse, le salon mauresque, le bar en acajou, tout cela n’existait que pour le spectacle. Le vrai hôtel, l’hôtel qui fonctionnait, qui faisait tourner la machinerie invisible du luxe, était ici, dans ces boyaux de pierre où des dizaines d’employés nubiens travaillaient à l’aube — des blanchisseuses qui triaient des montagnes de draps, des cuisiniers qui préparaient le pain du petit-déjeuner, des mécaniciens qui entretenaient le système d’eau chaude avec la ferveur de prêtres veillant sur un temple.
Beaumont n’était pas là non plus.
Mais Youssef Haddad, oui.
Elle le trouva dans un bureau au bout d’un couloir, derrière une porte sans inscription. Un bureau minuscule — à peine trois mètres sur deux — mais qui contenait plus de mémoire au mètre carré que la bibliothèque d’Alexandrie. Les murs étaient tapissés d’étagères, et les étagères croulaient sous les registres. Des registres reliés en cuir, numérotés par année, empilés du sol au plafond — chaque registre contenant la liste des clients de l’hôtel, leurs dates de séjour, leurs numéros de chambre, leurs habitudes, leurs demandes, et peut-être — Cecily en eut l’intuition en voyant le regard de Youssef — bien plus que cela.
— M. Beaumont est en retard, dit Youssef sans lever les yeux du carnet qu’il était en train de remplir de sa belle écriture serrée.
— Il m’a dit de venir tôt.
— M. Beaumont dit beaucoup de choses. Il en fait la moitié. C’est d’ailleurs sa qualité principale — on ne peut jamais lui reprocher de n’avoir rien promis.
Youssef referma son carnet — lentement, comme on referme un livre sacré — et regarda Cecily. Dans la lumière crue de l’ampoule nue, son visage avait une beauté austère qui faisait penser aux portraits royaux de la XXVe dynastie — les pharaons kouchites, ceux qui avaient régné sur l’Égypte depuis la Nubie, depuis cette terre que les Européens appelaient « la frontière » et qui était en réalité le centre de tout.
— Vous cherchez la vérité sur Blackmore, dit-il. Ce n’est pas une question.
— Tout le monde semble savoir ce que je cherche.
— Tout le monde sait. C’est la malédiction de cet hôtel — il n’y a pas de secrets, il n’y a que des silences. Les gens qui viennent ici croient que leurs secrets sont protégés par les murs, les portes, les numéros de chambre. Mais les murs ont des oreilles — c’est un proverbe arabe — et les portes ont des serrures qui s’ouvrent des deux côtés.
Il ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit un carnet à la reliure usée — pas le carnet du jour, un autre, plus ancien, plus fatigué, dont les pages avaient la couleur de l’ivoire vieilli.
— 1933, dit-il. L’année de votre découverte. Blackmore est arrivé au Old Cataract le 2 avril — trois semaines après que vous avez trouvé le tombeau. Il est resté onze jours. Chambre 312. Vue sur le Nil, évidemment.
Il tourna les pages avec la délicatesse d’un restaurateur de manuscrits.
— Pendant ces onze jours, il a reçu sept visiteurs. Trois d’entre eux sont passés par la réception. Les quatre autres sont entrés par la porte de service — celle qui donne sur la route du souk — et sont montés par l’escalier que vous venez de descendre.
— Qui étaient-ils ?
— Les trois officiels : un représentant du Département des Antiquités, un photographe du Caire, et un certain M. Ferro — un Italien, d’après le registre.
— Ferro.
— Oui. Ferro. Giorgio Ferro. C’est le nom qui figure dans le registre. Suite 201.
Cecily sentit quelque chose basculer.
— Orsini-Donadoni, murmura-t-elle.
Youssef ne confirma pas. Il ne nia pas non plus. Il se contenta de tourner une nouvelle page du carnet et de la laisser ouverte devant elle. Sur la page, de son écriture serrée, une note :
« 8 avril 1933. M. Blackmore et M. Ferro : trois caisses expédiées par felouque vers le sud. Poids estimé : 200 kg. Pas de bordereau de douane. Le passeur : Tarek Ben Ali. »
Cecily leva les yeux.
— Tarek ? Le jeune passeur ? Le felouquier ?
— Tarek n’était pas si jeune à l’époque. Il avait dix-sept ans. Maintenant il en a vingt et un. Mais oui — c’est le même Tarek. Celui qui transporte les clients entre l’hôtel et l’île Éléphantine. Celui qui connaît le fleuve mieux que personne. Et celui qui a accompagné Blackmore dans ses dernières expéditions sur la rive ouest.
Youssef referma le carnet.
— Tarek a vu quelque chose, dit-il. Il ne l’a jamais dit. Mais je le sais, parce que depuis 1933, Tarek refuse de naviguer la nuit sur la rive ouest. Avant, il le faisait. Après, plus jamais. Un homme qui change ses habitudes sur le fleuve a vu quelque chose que le fleuve n’aurait pas dû montrer.
— Pourquoi me dites-vous tout cela ? demanda Cecily.
— Parce que vous avez quelque chose que je veux.
— Quoi ?
— La vérité sur pourquoi Philip Ashworth pose des questions sur les anciens employés de l’hôtel. Il a demandé au garçon d’étage de la chambre 312 — celui qui servait Blackmore en 33 — de venir le voir. Le garçon a refusé. Il a peur. Je veux savoir de quoi Ashworth a peur, lui.
Youssef se leva. Dans la lumière crue du bureau souterrain, il ressemblait à ce qu’il était peut-être depuis toujours : le vrai gardien de l’hôtel. Pas Beaumont — Beaumont était la façade, le costume, le sourire. Youssef était la mémoire. Et la mémoire, dans un lieu comme le Old Cataract, était le pouvoir le plus dangereux de tous.
— Trouvez Tarek, dit-il. Il est au ponton tous les matins à sept heures. Dites-lui que Youssef vous envoie. Et dites-lui que les caisses de 1933 ne sont plus un secret.
Cecily remonta l’escalier de service, traversa le hall — le soleil avait monté, les premiers clients descendaient pour le petit-déjeuner, le monde des apparences reprenait ses droits — et sortit par la porte latérale qui menait au jardin, puis au ponton.
*
Tarek était là.
Assis à l’arrière de sa felouque, les pieds dans l’eau, il réparait un cordage avec la concentration silencieuse de ceux dont les mains savent faire des choses que l’esprit n’a pas besoin de superviser. Il avait vingt et un ans et il en paraissait à la fois quinze et quarante — un visage nubien aux traits fins, presque féminins, la peau d’un noir profond comme le basalte du désert, des yeux d’une douceur troublante qui contrastait avec la dureté de ses mains de marin. Il portait une galabieh blanche et un turban noir, et il sentait le Nil — cette odeur de limon, de roseau et de pierre humide qui est l’odeur de l’Égypte elle-même.
— Youssef m’envoie, dit Cecily en arabe.
Tarek leva les yeux. Son visage ne bougea pas — pas un muscle, pas un tressaillement. Mais quelque chose changea dans son regard, une porte qui s’ouvre d’un millimètre, juste assez pour qu’on aperçoive ce qu’il y a derrière.
— Montez, dit-il.
La felouque glissa sur le Nil comme un rêve qui se déplace. Tarek maniait la voile avec une aisance de danseur — un geste, un seul, suffisait pour capter le vent et envoyer le bateau dans la direction voulue. Le courant faisait le reste. La première cataracte grondait quelque part en amont, un grondement sourd et continu qui était la basse continue de toute vie à Assouan, le battement de cœur du fleuve.
Ils passèrent devant l’île Éléphantine — si près que Cecily pouvait voir les enfants nubiens qui jouaient sur la rive, les maisons peintes en bleu et jaune, les chèvres qui broutaient entre les ruines du temple de Khnoum. Puis Tarek vira vers la rive ouest et la felouque s’enfonça dans un bras du fleuve plus étroit, plus calme, bordé de roseaux et de palmiers doum dont les troncs fourchus se penchaient sur l’eau comme des bras tendus.
Ils accostèrent sur une berge de sable fin. Tarek attacha la felouque à un rocher et fit signe à Cecily de le suivre. Ils marchèrent pendant dix minutes à travers un paysage de désolation magnifique — le sable, les rochers, les collines funéraires qui montaient vers le ciel en vagues pétrifiées — jusqu’à un endroit que Cecily reconnut avec un coup au cœur.
Le campement de fouilles. Ou plutôt ce qu’il en restait.
Quatre ans de sable et de vent avaient presque tout effacé. Les tentes avaient disparu, les tables de tri avaient disparu, les tranchées avaient été comblées par les tempêtes successives. Il ne restait que les pierres du foyer — un cercle de pierres noircies où l’équipe faisait chauffer son thé le soir — et quelques piquets de bois qui dépassaient du sable comme des os.
Mais Cecily ne regardait pas le campement. Elle regardait le sol.
Là — à trois cents mètres au sud, exactement là où sa mémoire le plaçait — la dépression. L’anomalie. L’endroit où tout avait commencé. Le sable avait comblé l’entrée de l’escalier, mais la forme était toujours visible — une légère concavité dans le terrain, à peine perceptible, que n’importe qui d’autre aurait prise pour un accident géologique.
Tarek l’observait.
— L’homme qui venait ici avant vous, dit-il dans un anglais lent, soigneusement articulé, comme s’il choisissait chaque mot avec le soin qu’il mettait à choisir ses cordages. Il venait la nuit. Toujours la nuit. Avec des hommes et des caisses. Trois fois, quatre fois. La dernière nuit, il avait peur.
— Peur de quoi ?
Tarek ne répondit pas tout de suite. Il s’accroupit et, du bout des doigts, écarta le sable à la base d’un rocher. Il en sortit un morceau de poterie — un tesson grand comme la paume d’une main, de facture méroïtique, couvert d’inscriptions.
— Regardez, dit-il.
Cecily prit le tesson. Son cœur s’arrêta. Puis il repartit, plus vite, beaucoup plus vite.
Sur le tesson, au milieu des inscriptions méroïtiques, quelqu’un avait écrit au crayon — au crayon 2B, le même que le sien — deux lettres et une date :
C.G. — 14/III/33.
Ses initiales. Sa date. Son écriture.
C’était un des tessons qu’elle avait marqués le jour de la découverte, avant de les confier à Blackmore. Un tesson qu’elle avait tenu dans ses propres mains, quatre ans plus tôt, dans la lumière de cette même lampe à pétrole, et qui avait survécu à la trahison, au vol, au sable et au temps.
La preuve.
Pas une preuve complète — un tesson marqué au crayon ne suffisait pas à renverser la réputation d’un mort. Mais c’était un début. Un caillou sur lequel poser le pied pour traverser le torrent.
— Il y en a d’autres, dit Tarek. Enterrés. Partout. L’homme n’a pas pu tout emporter. Le désert garde ce qu’on lui confie.
Cecily serra le tesson contre elle. Le soleil frappait la rive ouest avec une violence blanche. Le Nil coulait en contrebas, indifférent, éternel. Et quelque part dans le sable, sous ses pieds, le tombeau de la Candace Amanirenas attendait — avec sa deuxième chambre, avec ses secrets, avec la vérité que Blackmore avait tenté d’emporter dans sa tombe.
Tarek la regardait. Ses yeux — ces yeux de douceur troublante — avaient changé. Il y avait quelque chose de dur, maintenant, quelque chose de résolu, comme un courant qui change de direction.
— La dernière nuit, dit-il. L’homme — Blackmore — il est descendu dans le tombeau avec un autre homme. Ils sont restés longtemps. Quand ils sont remontés, Blackmore tremblait. L’autre homme portait quelque chose dans un sac. Quelque chose de lourd. Et Blackmore a dit — je ne comprends pas bien l’anglais, mais je comprends la peur — il a dit : « Il faut que personne ne voie ça. Jamais. »
— Et l’autre homme ?
— L’autre homme a ri. Et il a dit : « Personne ne verra rien. C’est à ça que servent les hôtels. »
Le vent se leva. Le sable bougea. Et Cecily comprit — avec la clarté glaciale d’une équation qui se résout — que Beaumont n’était pas seulement le directeur de l’hôtel. Il était le coffre-fort. Le gardien des choses qui ne devaient pas être vues. Et le rendez-vous qu’il lui avait donné — « J’ai quelque chose qui vous appartient » — n’était peut-être pas un acte de générosité.
C’était peut-être un acte de désespoir.
Celui d’un homme qui porte un secret trop lourd et qui cherche quelqu’un — n’importe qui — à qui le transmettre avant que le secret ne le tue.
La felouque les ramena à l’hôtel. Le Old Cataract se dressait sur sa falaise de granit rose, massif, immuable, ses balustrades blanches luisant dans le soleil du matin comme les os d’un animal préhistorique. Sur la terrasse, les petits-déjeuners avaient commencé. On entendait le tintement des cuillères dans les tasses, le murmure des conversations, le rire du Comte quelque part.
Tout était normal.
Tout était un mensonge.
Et demain matin, très tôt, Cecily irait frapper à la porte du bureau de Beaumont pour recevoir ce qu’il avait à lui donner.
Ce qu’elle ne savait pas encore — ce que personne ne savait encore — c’est que demain matin, quand elle pousserait cette porte, Beaumont ne serait plus en mesure de donner quoi que ce soit à qui que ce soit.
Parce que les coffres-forts, quand ils s’apprêtent à s’ouvrir, attirent les cambrioleurs.
Et certains cambrioleurs ne laissent pas de témoins.
CHAPITRE 7 — LA NUIT DU JASMIN
Ce soir-là, le Old Cataract sentait le jasmin comme jamais.
C’était une de ces nuits d’Assouan où le désert, après avoir cuit toute la journée, relâchait sa chaleur en vagues lentes qui portaient les odeurs du jardin jusqu’aux étages — le jasmin, bien sûr, mais aussi le datura, le frangipanier, l’hibiscus, et cette senteur plus profonde, plus minérale, qui montait du Nil et qui était peut-être simplement l’odeur de la terre en train de respirer.
Cecily ne pouvait pas dormir.
Le tesson était posé sur sa table de nuit, à côté du scarabée funéraire. Deux objets. Deux preuves. L’une venait du tombeau, l’autre du sable. L’une portait le nom de la Candace, l’autre portait ses initiales à elle. Et toutes les deux racontaient la même histoire — celle d’une femme dont on avait effacé le nom.
Elle tourna dans sa chambre, ouvrit la fenêtre, laissa entrer la nuit. Le Nil était invisible mais audible — ce froissement continu, ce murmure de serpent géant, et par moments, quand le vent tournait, le grondement lointain de la première cataracte, comme un tonnerre enterré sous l’eau.
Il était dix heures du soir quand elle sortit de sa chambre.
L’hôtel, la nuit, était un autre monde. Les couloirs étaient éclairés par des appliques en cuivre dont la lumière tamisée donnait aux murs une teinte de vieil or. Les tapis étouffaient les pas. Les portes étaient fermées mais pas muettes — derrière l’une, on entendait le crépitement d’une radio qui diffusait de la musique cairote ; derrière une autre, le cliquetis d’une machine à écrire ; derrière une troisième, rien, un silence si complet qu’il en devenait suspect.
Cecily descendit au premier étage. Elle voulait trouver Christie — lui raconter la visite à la rive ouest, le tesson, les caisses de 1933, les mots de Tarek. Mais en passant devant le salon de lecture — cette petite pièce lambrissée de bois sombre où trois canapés Chesterfield en velours vert attendaient des lecteurs qui ne venaient jamais —, elle s’arrêta.
Des voix. Basses, tendues, à la limite du murmure.
Elle reconnut la première immédiatement : Ashworth. La seconde lui prit un instant — plus grave, plus lente, avec cet accent flottant qui pouvait être n’importe quoi : le Comte.
— Ce n’est pas ce qui était prévu, disait Ashworth.
— Rien n’est jamais prévu, mon cher. C’est ce qui rend la vie intéressante.
— La Fondation devait financer les fouilles. Point. Pas… le reste.
— Le reste est précisément ce qui rend les fouilles possibles. Vous êtes naïf si vous croyez qu’on peut séparer la science de l’argent. L’argent n’est jamais pur — il porte toujours une odeur. La question n’est pas de savoir si l’argent sent mauvais, c’est de savoir si vous pouvez supporter l’odeur.
Un silence. Puis Ashworth, plus bas encore, presque inaudible :
— Beaumont sait.
— Beaumont sait beaucoup de choses. C’est son métier. Mais savoir et parler sont deux activités très différentes, et Beaumont a toujours excellé dans l’art de pratiquer la première sans jamais s’abaisser à la seconde.
— Et si ça changeait ?
— Pourquoi changerait-il ? Il a autant à perdre que nous.
— Pas autant. Pas si la fille Graves obtient ce qu’elle cherche.
Un nouveau silence, plus long. Cecily sentit son cœur cogner si fort qu’elle craignit qu’ils ne l’entendent à travers la porte.
— La fille Graves, dit le Comte — et sa voix avait changé, elle n’était plus théâtrale, elle était froide, coupante, une voix que Cecily n’avait jamais entendue chez lui —, la fille Graves est un problème que nous n’avions pas anticipé. Mais les problèmes non anticipés sont les seuls qui valent la peine d’être résolus.
Des pas. Le bruit d’un fauteuil qu’on quitte. Cecily recula dans l’ombre d’une alcôve — une de ces niches décoratives que Favarger avait creusées dans les murs, ornées de vases en cuivre martelé — et retint son souffle. Le Comte sortit du salon de lecture, suivi de son domestique muet qui semblait avoir attendu derrière la porte comme un chien de garde. Ashworth sortit trente secondes plus tard, seul, le visage fermé, les mâchoires serrées. Il prit la direction opposée et monta l’escalier sans se retourner.
Cecily attendit que le couloir soit vide, puis elle sortit de l’alcôve.
Ses mains tremblaient. Pas de peur — pas encore. De cette forme d’excitation glaciale que l’archéologue ressent quand le sol commence à céder sous la truelle et que l’ombre d’une forme se dessine dans la terre : quelque chose est là, juste en dessous, et ce quelque chose va tout changer.
Elle trouva Christie dans sa suite — ou plutôt, Christie lui ouvrit la porte avant même qu’elle ait frappé, comme si elle l’attendait.
— Entrez, dit-elle. J’ai commandé du thé. Je commande toujours du thé quand les choses deviennent intéressantes. C’est un réflexe britannique dont je n’arrive pas à me défaire.
La suite de Christie était plus grande que la chambre de Cecily — deux pièces, un petit salon et une chambre, vue sur le Nil. Le bureau était couvert de feuillets manuscrits, de carnets, de crayons taillés avec une précision maniaque. Sur un guéridon, une machine à écrire portable — une Remington noire, compacte — attendait d’être nourrie. Les fenêtres étaient ouvertes et la nuit d’Assouan entrait dans la pièce avec ses odeurs de jasmin et de fleuve.
— Asseyez-vous, dit Christie. Et racontez-moi ce que vous n’arrivez pas à dormir.
Cecily s’assit et raconta. Tout. La visite aux souterrains, le carnet de Youssef, les caisses de 1933, le nom de Ferro dans le registre — Giorgio Ferro, le vrai nom du Comte. La traversée en felouque avec Tarek. Le campement en ruines. Le tesson marqué de ses initiales. Et les mots de Tarek : « La dernière nuit, il avait peur. »
Christie écouta sans interrompre. Elle ne prenait pas de notes — pas cette fois. Ses yeux étaient fermés, la tête légèrement inclinée, et Cecily comprit qu’elle ne se contentait pas d’écouter : elle construisait. Elle assemblait les pièces dans sa tête avec la même précision qu’elle assemblait les chapitres de ses romans, chaque élément à sa place, chaque fil relié aux autres par des nœuds invisibles.
Quand Cecily eut fini, Christie rouvrit les yeux.
— Trois choses, dit-elle en comptant sur ses doigts — un geste qui avait quelque chose de charmant, d’enfantin, comme une maîtresse d’école qui récapitule la leçon. Premièrement : le Comte n’est pas le Comte. Il est Giorgio Ferro. Ce qui veut dire que son intérêt pour les fouilles n’est pas philanthropique — c’est commercial. Il veut des artefacts, pas des publications scientifiques. Deuxièmement : Beaumont est le maillon faible. Il sait tout, il a facilité tout, et maintenant quelqu’un — vous — menace de faire remonter la vérité à la surface. La question est : que va-t-il faire ? Se protéger en vous aidant, ou se protéger en vous faisant taire ? Et troisièmement…
Elle s’interrompit. Son regard était devenu très fixe, très concentré — le regard du prédateur qui vient de repérer un mouvement dans l’herbe.
— Troisièmement : qui vous a envoyé la lettre ?
— Je ne sais pas.
— Réfléchissez. La lettre est signée « M. ». Qui, dans cette histoire, porte un nom commençant par M ?
Cecily chercha. Les noms défilèrent — Ashworth, Blackmore, Carter, Christie, Orsini-Donadoni, Kessler, Wennerström, Faïza, Beaumont, Youssef, Tarek…
— Personne, dit-elle.
— Exactement. Ce qui veut dire deux choses : soit « M » est une initiale de nom que nous n’avons pas encore rencontré — quelqu’un qui n’est pas dans l’hôtel, ou qui n’y est pas encore. Soit « M » n’est pas une initiale de nom. C’est autre chose. Un code. Un pseudonyme. Un jeu.
— Poirot aurait une idée ?
Christie sourit — mais cette fois, le sourire n’avait rien de timide. Il était carnassier.
— Poirot dirait : quand vous ne comprenez pas une lettre, ne cherchez pas le sens des mots. Cherchez le sens du papier. D’où vient-il ? Comment a‑t-il voyagé ? Qui a touché l’enveloppe avant vous ?
— Le cachet postal est d’Assouan.
— Ce qui veut dire que la personne qui l’a envoyée était ici — ou voulait que vous croyiez qu’elle était ici. Avez-vous gardé l’enveloppe ?
— Oui.
— Apportez-la-moi demain. Je veux la regarder. L’enveloppe dit toujours plus que la lettre — c’est une règle que Poirot m’a apprise et que je n’ai jamais eu l’occasion de démentir.
Elles burent le thé en silence. La nuit d’Assouan pressait contre les fenêtres comme un animal vivant. Quelque part dans l’hôtel, quelqu’un marchait — des pas légers, rapides, dans le couloir du premier étage. Puis un bruit de porte. Puis le silence.
— Encore une chose, dit Cecily. J’ai entendu Ashworth et le Comte parler. Ce soir, dans le salon de lecture. Ashworth a dit : « Beaumont sait. » Et le Comte a dit que c’était « un problème ».
Christie posa sa tasse.
— Quand quelqu’un dit qu’un homme qui sait est un problème, dit-elle avec une lenteur qui glaça Cecily, il n’y a que deux solutions au problème. Le faire taire ou le faire disparaître. La première est temporaire. La seconde est définitive.
Elle regarda la nuit par la fenêtre — le Nil invisible, les étoiles, le désert.
— Poirot dirait : allez voir Beaumont dès la première heure demain. Ne le laissez pas changer d’avis. Ce qu’il a à vous donner, prenez-le avant que quelqu’un d’autre ne le prenne.
Cecily se leva. À la porte, elle se retourna.
— Mrs. Christie…
— Agatha. Si nous allons partager des secrets, autant partager nos prénoms.
— Agatha. Pourquoi m’aidez-vous ?
Christie la regarda un long moment. Puis elle dit, avec une honnêteté si nue qu’elle en était presque douloureuse :
— Parce que je suis en train d’écrire un roman sur une femme à qui l’on vole tout sur un bateau du Nil, et que je viens de rencontrer une femme à qui l’on a tout volé sur les rives du Nil. Et que la réalité, quand elle imite la fiction, a toujours quelque chose à m’apprendre. C’est égoïste. Mais au moins, c’est honnête.
Cecily sourit — un vrai sourire, le premier depuis longtemps.
— Bonne nuit, Agatha.
— Bonne nuit, Cecily. Et fermez votre porte à clé.
*
Cecily ferma sa porte à clé.
Elle se déshabilla, se coucha, et resta longtemps les yeux ouverts dans le noir. Le ventilateur tournait. Le jasmin entrait par la fenêtre. Le scarabée et le tesson veillaient sur la table de nuit comme deux sentinelles.
Quelque part dans l’hôtel — peut-être au rez-de-chaussée, peut-être dans les souterrains — un coffre-fort s’ouvrit et se referma. Un bruissement de papier. Un froissement de tissu. Puis des pas — des pas qui ne faisaient pas de bruit, ou si peu que seul le bâtiment lui-même pouvait les entendre, dans ses murs, dans ses fondations, dans sa mémoire de granit rose.
Et dans son bureau, Arthur Beaumont était encore éveillé.
Il était assis derrière son bureau, face au portrait du roi Fouad qui cachait le coffre-fort, et il regardait un dossier ouvert devant lui. Un dossier en carton brun, épais de trois centimètres, sur lequel quelqu’un avait écrit au stylo-plume, d’une écriture ronde et soigneuse : « Gebel Barkal — 1933 — Documents originaux — C. Graves. »
Beaumont regarda le dossier pendant longtemps.
Puis il se leva, ouvrit le coffre-fort derrière le portrait, en sortit d’autres documents — des bordereaux d’expédition, des reçus, des photographies — et les ajouta au dossier. Il referma le coffre-fort. Il referma le dossier. Il posa ses deux mains à plat sur le carton brun et ferma les yeux.
Il avait le visage d’un homme qui s’apprête à faire quelque chose qu’il aurait dû faire il y a quatre ans. Quelque chose de simple et de terrible. Quelque chose qui allait détruire des réputations, compromettre des arrangements, briser des alliances — et, peut-être, le libérer enfin du poids qui l’écrasait depuis le jour où il avait aidé Reginald Blackmore à voler le destin d’une jeune femme.
Il murmura quelque chose — un mot, un seul, que personne n’entendit.
Puis il rangea le dossier dans le tiroir de son bureau, tourna la clé, glissa la clé dans la poche intérieure de sa veste, et se leva pour aller dormir.
Il ne savait pas que c’était sa dernière nuit.
La nuit du jasmin. La nuit où le Old Cataract sentait si bon que personne — pas même Youssef, pas même les murs — n’avait senti l’odeur de ce qui se préparait dans l’ombre.
CHAPITRE 8 — LE CORPS
Six heures du matin. Le soleil n’était pas encore levé sur Assouan mais le ciel avait déjà changé — cette transformation imperceptible de l’obscurité, ce passage du noir absolu à un bleu très sombre, presque violet, qui annonçait l’aube comme un murmure annonce un cri.
Cecily descendit l’escalier.
Elle n’avait pas dormi — ou si peu que ça ne comptait pas. Trois heures, peut-être quatre, d’un sommeil peuplé de tombeaux, de felouques et de scarabées qui marchaient sur les murs avec un bruit de pattes minuscules. Elle s’était réveillée en sursaut à cinq heures, le cœur battant, avec la certitude qu’il fallait y aller maintenant. Pas à sept heures, pas après le petit-déjeuner — maintenant. Avant que l’hôtel ne se réveille, avant que les masques ne se remettent en place, avant que quelqu’un ne change d’avis.
Le hall était désert. Pas tout à fait — un garçon de nuit somnolait derrière le comptoir de la réception, et quelque part dans les profondeurs de l’hôtel, les bruits de la cuisine matinale avaient commencé : le choc des casseroles, le sifflement de la vapeur, l’odeur du pain qui montait par les escaliers de service comme une prière. Mais le monde des clients dormait encore, et le hall, dans cette lumière d’avant l’aube, avait la majesté silencieuse d’un temple abandonné.
Le bureau de Beaumont était au rez-de-chaussée, au bout d’un couloir qui partait du hall vers l’aile ouest de l’hôtel — un couloir que les clients ne fréquentaient jamais, réservé à l’administration, bordé de portes closes et de photographies encadrées qui racontaient l’histoire de l’hôtel : l’inauguration en 1900, les premiers clients en habits de soirée posant devant des palmiers, le barrage d’Assouan en construction, Churchill sur la terrasse avec un cigare et un sourire de conquérant.
Cecily avança. Ses pas étaient étouffés par le tapis — un tapis rouge sombre, usé par des décennies de passages, qui avait gardé en mémoire, peut-être, les pas de tous ceux qui avaient marché sur lui.
La porte du bureau était au fond du couloir. Une porte en acajou, comme toutes les portes du Old Cataract, avec une poignée en laiton et une plaque discrète : « Direction. »
La porte était entrouverte.
Cecily s’arrêta. Son instinct — cet instinct d’archéologue, cette capacité à sentir quand quelque chose n’était pas à sa place — se mit en alerte. Beaumont était un homme de précision. Un homme qui ne laissait rien au hasard, rien d’ouvert, rien de désordre. Sa porte n’était jamais entrouverte. Elle était fermée ou elle était ouverte, comme le coffre-fort derrière le portrait, comme les comptes de l’hôtel, comme le visage de Beaumont lui-même : contrôlé, net, hermétique.
Elle poussa la porte.
Le bureau de Beaumont était une pièce rectangulaire, plus grande qu’elle ne l’avait imaginé, avec une fenêtre qui donnait sur le Nil — pas le Nil panoramique de la terrasse, mais un fragment plus intime, une vue en biais sur les rochers de la cataracte et, au-delà, sur l’île de Kitchener avec son jardin botanique. Le mobilier était colonial — un bureau massif en teck, un fauteuil en cuir vert, des étagères remplies de registres et de classeurs, un tapis persan dont les couleurs avaient été adoucies par des années de lumière filtrant à travers les persiennes. Au mur, face au bureau, le portrait du roi Fouad — jeune, moustachu, le regard impérial — dans un cadre doré légèrement de travers.
Et dans le fauteuil, face à la fenêtre, Arthur Beaumont.
Il était assis très droit. C’est la première chose que Cecily remarqua — cette rigidité, cette posture impeccable, comme si même dans le sommeil, ou dans ce qu’elle prit d’abord pour le sommeil, Beaumont refusait de se laisser aller. Ses mains étaient posées sur les accoudoirs. Sa tête était légèrement inclinée vers la droite, comme s’il regardait quelque chose par la fenêtre — le Nil, peut-être, ou les rochers, ou l’aube qui montait.
— Monsieur Beaumont, dit Cecily.
Pas de réponse.
— Monsieur Beaumont, répéta-t-elle, plus fort.
Le silence avait une qualité particulière — non pas l’absence de son, mais la présence de quelque chose d’autre, quelque chose de lourd, de définitif, qui remplissait la pièce comme un gaz invisible.
Cecily fit un pas. Puis un autre. Le tapis persan absorbait ses pas comme il avait absorbé tous les pas, tous les secrets, toutes les vérités qui avaient traversé cette pièce.
Elle contourna le bureau.
Et elle vit.
Le coupe-papier en forme d’obélisque était planté dans la gorge de Beaumont — enfoncé jusqu’à la garde, avec une précision qui n’avait rien d’accidentel. C’était un bel objet, Cecily eut le temps de le penser — absurdement, irréellement — un objet en bronze doré, une réplique miniature de l’obélisque inachevé d’Assouan, le genre de bibelot qu’on vend aux touristes dans les boutiques du souk mais en plus fin, en plus lourd, un objet de bureau qui avait trouvé un autre usage.
Le sang avait coulé — pas beaucoup, étonnamment peu, un filet sombre qui avait tracé une ligne sur le col blanc de la chemise de Beaumont et qui avait séché en une croûte presque noire. Les yeux de Beaumont étaient ouverts. Ils regardaient la fenêtre — le Nil, les rochers, l’aube. Son visage avait une expression que Cecily mit un moment à identifier, parce que c’était la dernière expression qu’elle aurait attendue sur le visage d’un homme assassiné.
De la résignation.
Arthur Beaumont était mort avec la sérénité d’un homme qui savait que ça arriverait.
Sur le bureau, devant lui, un dossier ouvert. Un dossier en carton brun sur lequel Cecily lut — avec un vertige qui faillit la faire tomber — « Gebel Barkal — 1933 — Documents originaux — C. Graves. » Le dossier était ouvert mais il était vide. Les pages qui s’y trouvaient avaient été arrachées — pas proprement, pas soigneusement, avec une violence qui avait déchiré le carton aux endroits où les feuillets avaient été retenus par des attaches. Quelqu’un avait ouvert le dossier, arraché le contenu, et laissé la coquille vide comme un sarcophage profané.
Le coffre-fort derrière le portrait du roi Fouad était ouvert. La porte métallique pendait comme une mâchoire béante. L’intérieur était vide — pas un papier, pas un objet, rien. Nettoyé. Vidé. Comme si le coffre-fort n’avait jamais rien contenu.
Les clés. Cecily chercha des yeux la veste de Beaumont — il l’avait posée sur le dossier de sa chaise, pliée avec cette maniaquerie qui était sa signature. Elle fouilla les poches. Rien. La clé du tiroir du bureau avait disparu. Quelqu’un l’avait prise — sur le corps, ou dans la veste, ou avant la mort, peut-être, pendant que Beaumont dormait, ou pendant que le coupe-papier…
Cecily recula. Ses jambes tremblaient. Son estomac se retourna — pas à cause du sang, elle avait vu pire sur les chantiers de fouilles, des ossements brisés, des crânes fracassés par le temps, la mort ancienne ne la troublait pas. C’était la mort fraîche. La mort qui sentait encore le fer et le jasmin. La mort qui avait les yeux ouverts et qui regardait le Nil avec l’expression d’un homme qui savait.
Elle sortit du bureau. Le couloir était toujours vide. Les photographies encadrées regardaient droit devant elles — Churchill avec son cigare, les palmiers, le barrage. Cecily s’appuya contre le mur et respira. Une fois, deux fois, trois fois. Puis elle fit la seule chose sensée qu’elle pouvait faire.
Elle monta frapper à la porte d’Agatha Christie.
Christie ouvrit en robe de chambre, les cheveux défaits, les yeux encore brouillés par le sommeil. Elle regarda Cecily et le sommeil disparut d’un coup — remplacé par cette acuité instantanée, ce passage fulgurant de l’ordinaire à l’extraordinaire, qui était peut-être le vrai génie de Christie.
— Beaumont, dit Cecily.
— Mort ?
— Mort.
Christie ne demanda pas comment. Elle ne demanda pas quand. Elle enfila des chaussures, attrapa son carnet — par réflexe, comme un médecin attrape sa sacoche — et suivit Cecily dans l’escalier.
Elles descendirent ensemble, deux femmes en silence dans les couloirs encore endormis d’un hôtel qui ne savait pas encore qu’il avait perdu son gardien. Quand elles arrivèrent devant la porte du bureau, Christie s’arrêta un instant, la main sur le chambranle, et dit :
— Poirot dirait qu’il faut regarder qui n’est pas surpris.
Puis elle entra.
Elle examina la scène avec un calme qui aurait été effrayant s’il n’avait pas été, Cecily le comprit, professionnel. Christie ne regardait pas le corps comme une personne normale regarde un mort — avec horreur, avec pitié, avec fascination morbide. Elle le regardait comme un texte. Elle lisait la pièce comme elle lisait un chapitre — la position du corps, l’angle du coupe-papier, le dossier vide, le coffre-fort béant, l’absence de lutte, l’expression du visage.
— Il connaissait son assassin, dit-elle.
— Comment le savez-vous ?
— Pas de lutte. Pas de renversement de meubles. Pas de désordre — sauf le dossier et le coffre-fort, qui ont été vidés méthodiquement. Il était assis dans son fauteuil. Il n’a pas essayé de se lever. Ce qui veut dire qu’il ne se sentait pas menacé — ou qu’il ne pouvait pas se lever.
Elle se pencha — pas vers le corps, vers le bureau.
— Deux tasses, dit-elle.
Cecily regarda. Sur le coin du bureau, deux tasses à café. En porcelaine blanche, avec le monogramme du Old Cataract — un C entrelacé de feuilles de lotus. L’une était à moitié pleine. L’autre était vide, mais un anneau brun marquait l’intérieur, la trace d’un café bu jusqu’à la dernière goutte.
— Son visiteur a bu le café, dit Christie. Beaumont n’a pas fini le sien. Ce qui veut dire que quelque chose l’a interrompu — ou que quelque chose dans le café l’a empêché de le terminer.
Elle se redressa.
— Ne touchez à rien. Il faut prévenir la police. Mais avant…
Elle ouvrit son carnet et, avec une rapidité qui tenait du prodige, dessina un plan de la pièce — le bureau, le fauteuil, le corps, les tasses, le dossier, le coffre-fort, la fenêtre, la porte. Un plan précis, coté, annoté, qui avait la clarté d’un relevé archéologique. Cecily la regarda faire avec un mélange d’admiration et de stupeur.
— Vous avez déjà fait ça, dit-elle.
— Dans ma tête, des centaines de fois. En vrai, c’est la première. Et j’espère que c’est la dernière.
Christie referma son carnet.
— Maintenant, il faut agir vite. Deux choses. Premièrement : qui avait accès à ce couloir cette nuit ? Les employés de nuit, le garçon de réception, et quiconque connaissait la disposition de l’hôtel — ce qui inclut tous les habitués. Deuxièmement : les documents qui étaient dans ce dossier portaient votre nom. Quelqu’un les a volés pour empêcher la vérité de sortir. Ce qui veut dire que votre quête vient de devenir beaucoup plus dangereuse — parce que quelqu’un, dans cet hôtel, est prêt à tuer pour que cette vérité reste enterrée.
Elle regarda Cecily avec une intensité qui n’avait plus rien de littéraire.
— Poirot vous dirait de faire confiance à personne. Moi, je vous dis de faire confiance à votre instinct. Vous êtes archéologue — vous savez lire les couches, les sédiments, les traces que les gens laissent derrière eux sans le vouloir. Faites la même chose avec les vivants. Lisez-les comme vous lisez la terre.
La lumière de l’aube avait franchi la fenêtre et tombait sur le visage de Beaumont. Dans cette lumière, le sang sur son col prenait des reflets d’ambre — presque beaux, presque abstraits, comme un motif décoratif sur une poterie ancienne.
Quelque part dans l’hôtel, le premier muezzin d’Assouan commença son appel.
Le Old Cataract se réveillait.
Et il allait se réveiller avec un mort dans son bureau, un coffre-fort vide, un dossier éventré, et une galerie de suspects dont chacun — chacun sans exception — avait une raison de vouloir que les tombeaux ne parlent pas.
*
L’Aga Khan fut le premier informé.
Non pas parce que quelqu’un avait décidé de le prévenir, mais parce que l’Aga Khan, comme tous les souverains, possédait ce sixième sens qui lui permettait de sentir le désordre dans l’air avant même qu’il ne se manifeste. Il descendit de sa suite à six heures trente, vêtu d’un costume gris perle d’une coupe parfaite, le visage calme, les mains croisées derrière le dos, et dit au garçon de nuit — qui était maintenant livide et tremblant :
— Où est le corps ?
Le garçon bégaya. L’Aga Khan le regarda avec la patience infinie des hommes qui ont dirigé des millions de fidèles et qui savent que la panique est un luxe que seuls les gens sans responsabilité peuvent se permettre.
— Le bureau de Beaumont, dit-il. Bien. Fermez la porte. Prévenez la police. Et servez le petit-déjeuner comme d’habitude. Un hôtel qui s’effondre à la première crise ne mérite pas de porter le nom de Cataract.
Puis il se tourna vers Cecily et Christie, qui se tenaient dans le hall comme deux conspiratrices prises en flagrant délit, et ajouta, avec un sourire qui n’atteignait pas ses yeux :
— Mesdames. Je suppose que vous avez des choses à me raconter.
Ils s’installèrent dans le salon de lecture — celui-là même où, quelques heures plus tôt, Ashworth et le Comte avaient eu leur conversation. L’Aga Khan écouta le récit de Cecily avec la même attention totale que Christie la veille — mais d’une qualité différente. Christie écoutait pour comprendre. L’Aga Khan écoutait pour décider. Il hocha la tête à intervalles réguliers, posa deux questions — « La porte était-elle forcée ? » (non) et « Le coupe-papier était-il un objet du bureau ou un objet apporté ? » (du bureau, Cecily en était presque sûre) — et quand elle eut fini, il dit :
— La police d’Assouan est compétente pour les vols de chameaux et les disputes de marché. Elle n’est pas compétente pour ceci. Mais elle viendra, elle posera des questions, elle voudra fermer l’hôtel, et il faudra l’en empêcher — parce que si l’hôtel ferme, les suspects s’éparpillent, et si les suspects s’éparpillent, la vérité s’évapore.
Il regarda Christie.
— Mrs. Christie. Vous écrivez des romans policiers. Avez-vous jamais pensé que vos compétences pourraient servir à autre chose qu’à divertir les lecteurs des gares ?
Christie rougit — une rougeur brève, presque imperceptible, qui trahissait la timidité sous l’armure de l’observatrice.
— Je ne suis pas détective, Votre Altesse.
— Non. Mais vous savez comment les détectives pensent. Et cette jeune femme — il désigna Cecily — sait comment les archéologues fouillent. L’une pense en mensonges, l’autre pense en couches. Ensemble, vous avez une chance de trouver ce que la police ne trouvera pas.
Il se leva.
— Je vais m’occuper de la police. Vous, occupez-vous de la vérité.
Et il sortit, suivi d’un sillage de dignité et d’eau de Cologne, laissant Cecily et Christie seules dans le salon de lecture avec un meurtre à résoudre, un dossier volé à retrouver, et une douzaine de suspects qui, à cet instant précis, prenaient leur petit-déjeuner sur la terrasse du Old Cataract comme si le monde n’avait pas basculé.
Christie ouvrit son carnet.
— Bien, dit-elle. Poirot commencerait par les alibis. Mais surtout par les mobiles. Qui avait besoin que cet homme se taise ?
Elle traça une ligne verticale au milieu de la page. D’un côté, elle écrivit « Savait » ; de l’autre, « Avait peur ».
— Commençons, dit-elle.
Et le Nil, en contrebas, continua de couler, indifférent, éternel, comme il avait coulé du temps des pharaons et des reines guerrières, comme il coulerait longtemps après que tous les secrets de cet hôtel auraient été enterrés ou révélés ou oubliés.