Sorting by

×

La nuit
du jas­min

La nuit du jasmin

Cha­pitres 5 à 8

CHA­PITRE 5 — LE JEUNE HÉRITIER

Il arri­va le sur­len­de­main, par le bateau du matin.

Ceci­ly le vit depuis la ter­rasse — elle avait pris l’ha­bi­tude d’y prendre son petit-déjeu­ner, non pas pour le pam­ple­mousse décou­pé en étoile ni pour le thé tiède, mais parce que la ter­rasse était le poste d’ob­ser­va­tion le plus effi­cace de l’hô­tel, le lieu où tout conver­geait, où les lignes de force se croi­saient, où les masques glis­saient un ins­tant avant d’être rajus­tés. Chris­tie le lui avait dit la veille au soir : « Si vous vou­lez com­prendre un lieu, ne cher­chez pas les recoins sombres. Asseyez-vous là où tout le monde passe et regar­dez. Les gens se tra­hissent tou­jours dans les lieux publics — c’est jus­te­ment parce qu’ils croient être pro­té­gés par la foule qu’ils baissent la garde. »

Le bateau accos­ta au pon­ton de l’hô­tel — un pon­ton en bois que le cou­rant fai­sait grin­cer, relié à la ter­rasse par un esca­lier de pierre taillé dans le gra­nit rose de la falaise. Un homme en des­cen­dit. Grand, mince, les che­veux châ­tains ébou­rif­fés par le vent du fleuve, une che­mise kaki ouverte au col, des bottes de ter­rain pous­sié­reuses, un sac de toile jeté sur l’é­paule. Il avait cette beau­té anglaise par­ti­cu­lière qui ne doit rien à l’ef­fort — les pom­mettes hautes, le nez droit, les yeux d’un gris-bleu de mer du Nord — et cette démarche légè­re­ment déhan­chée des hommes qui ont pas­sé trop de temps sur des ter­rains instables.

Phi­lip Ashworth.

Ceci­ly posa sa tasse. Ses doigts, autour de l’anse, étaient deve­nus blancs.

Elle le recon­nut immé­dia­te­ment, bien sûr. On ne peut pas oublier quel­qu’un qu’on a vu tous les jours pen­dant six mois dans la pous­sière d’un chan­tier de fouilles, quel­qu’un avec qui on a par­ta­gé des repas, des aurores, des dis­cus­sions pas­sion­nées sur la stra­ti­gra­phie des niveaux méroï­tiques, quel­qu’un qu’on a peut-être — dans une autre vie, dans la cha­leur des nuits sou­da­naises — regar­dé un ins­tant de trop en se deman­dant ce que ce serait, et puis non, et puis le tra­vail, et puis Bla­ck­more, et puis la catastrophe.

Ash­worth avait vingt-cinq ans en 1933. L’as­sis­tant pré­fé­ré de Bla­ck­more. Le dis­ciple, le fils spi­ri­tuel, le jeune homme brillant à qui le maître pas­sait la main sur les sites les plus déli­cats. Ceci­ly l’a­vait aimé — non, c’é­tait trop dire. Elle l’a­vait trou­vé beau, intel­li­gent, drôle quand il se lais­sait aller, et pro­fon­dé­ment lâche. Parce qu’A­sh­worth était là. Il était sur le chan­tier quand Bla­ck­more avait sécu­ri­sé le tom­beau en l’ab­sence de Ceci­ly. Il avait vu les rele­vés de Ceci­ly entre les mains de Bla­ck­more. Il savait — il ne pou­vait pas ne pas savoir — que la décou­verte n’é­tait pas celle de son men­tor. Et il n’a­vait rien dit.

Le silence d’A­sh­worth était, dans la hié­rar­chie des tra­hi­sons, peut-être pire que le vol de Bla­ck­more. Bla­ck­more avait agi par ambi­tion — un mobile clair, presque res­pec­table dans sa bru­ta­li­té. Ash­worth avait agi par omis­sion, par confort, par cette forme de com­pli­ci­té pas­sive qui per­met aux hommes faibles de tra­ver­ser les catas­trophes sans jamais se salir les mains tout en pro­fi­tant du résultat.

Et main­te­nant il mon­tait l’es­ca­lier du Old Cata­ract avec la décon­trac­tion d’un homme qui n’a rien à se reprocher.

Beau­mont l’ac­cueillit dans le hall avec une cha­leur que Ceci­ly ne lui avait jamais vue — des poi­gnées de main, un sou­rire, un por­teur dépê­ché immé­dia­te­ment. Ash­worth avait de toute évi­dence une suite, pas une chambre 147 vue sur le jar­din. Il avait de l’argent, ou quel­qu’un qui en avait pour lui. Il avait une expé­di­tion à diri­ger. Il avait un nom — celui de Bla­ck­more, trans­mis par capil­la­ri­té comme un titre de noblesse.

Ceci­ly attendit.

Il la vit vingt minutes plus tard, en res­sor­tant sur la ter­rasse avec ce pas élas­tique qu’il avait tou­jours eu, celui d’un homme qui rebon­dit sur le monde au lieu de s’y enfon­cer. Il s’ar­rê­ta net. La cou­leur quit­ta son visage — non pas d’un coup, mais par vagues, comme une marée qui se retire, lais­sant à nu les rochers qu’on pré­fé­rait cacher.

— Ceci­ly.

Sa voix était exac­te­ment comme dans son sou­ve­nir. Un bary­ton léger, un peu rauque, avec cette modu­la­tion qui pou­vait pas­ser pour de la sin­cé­ri­té ou pour du théâtre — elle n’a­vait jamais su trancher.

— Phi­lip.

Il res­ta debout, indé­cis, une main posée sur le dos­sier d’une chaise comme s’il avait besoin de quelque chose pour ne pas tom­ber. Puis il s’as­sit en face d’elle, sans y être invi­té, et la regar­da avec une inten­si­té qui aurait pu être de la culpa­bi­li­té ou de l’é­mo­tion ou les deux — et c’é­tait exac­te­ment le pro­blème avec Ash­worth, c’a­vait tou­jours été le pro­blème : on ne savait jamais.

— Je ne savais pas que tu serais ici, dit-il.

— Moi non plus, je ne savais pas que tu serais ici. Et pour­tant nous voi­là tous les deux à Assouan, comme par hasard, au moment pré­cis où quel­qu’un s’ap­prête à rou­vrir le site de Gebel Bar­kal. C’est une coïn­ci­dence remarquable.

— Ce n’est pas une coïn­ci­dence. C’est moi qui dirige l’expédition.

— Je sais.

Un silence. Le ser­veur appor­ta un café pour Ash­worth — un café turc, remar­qua Ceci­ly, pas un thé anglais. Ash­worth avait tou­jours pré­fé­ré le café turc. C’é­tait un des rares détails authen­tiques qu’elle avait rete­nus de lui : ses goûts étaient sin­cères même quand le reste ne l’é­tait pas.

— Ceci­ly, dit-il en bais­sant la voix. Ce qui s’est pas­sé en 33…

— Tu veux en par­ler ici ? Sur la terrasse ?

— Je veux en par­ler quelque part. N’im­porte où. Ça fait quatre ans que je veux en parler.

— Quatre ans de silence. C’est long, pour quel­qu’un qui veut parler.

Le coup por­ta. Elle le vit dans ses yeux — un éclair de dou­leur, vite étouf­fé, rem­pla­cé par quelque chose de plus maî­tri­sé. Ash­worth était un homme qui contrô­lait ses expres­sions comme un musi­cien contrôle ses doigts, mais il n’a­vait jamais pu mas­quer com­plè­te­ment le pre­mier réflexe, cette frac­tion de seconde où la véri­té jaillis­sait avant que le masque ne retombe.

— Tu as rai­son, dit-il. J’ai été lâche. Je n’ai aucune excuse. Bla­ck­more était… Il était comme un père pour moi. Non — il était pire qu’un père. Il était le seul homme qui avait cru en moi quand per­sonne d’autre ne le fai­sait. Et quand j’ai com­pris ce qu’il avait fait, j’é­tais… coin­cé. Si je par­lais, je détrui­sais l’homme qui m’a­vait tout don­né. Si je ne par­lais pas, je détrui­sais toi.

— Et tu as choisi.

— Oui. J’ai choi­si. Et je vis avec depuis quatre ans.

Ceci­ly le regar­da. Elle cher­chait le men­songe — elle était deve­nue experte en men­songes, le pla­card du Bri­tish Museum avait au moins ser­vi à cela — mais elle ne le trou­vait pas. Ce qui ne vou­lait pas dire qu’il n’é­tait pas là. Les meilleurs men­songes sont ceux qui se croient sincères.

— La nou­velle expé­di­tion, dit-elle. Qui la finance ?

Ash­worth hési­ta. Pas long­temps — une seconde, peut-être deux — mais assez pour que Ceci­ly enre­gistre l’hésitation.

— Une fon­da­tion pri­vée. La Fon­da­tion Orsini.

— Le Comte Orsini-Donadoni.

— Tu le connais ?

— Je l’ai vu man­ger son petit-déjeu­ner avec sept sca­ra­bées en lapis-lazu­li dis­po­sés devant lui comme un jeu d’é­checs. Dif­fi­cile de ne pas le remarquer.

Ash­worth eut presque un sou­rire — un fan­tôme de sou­rire, vite disparu.

— Le Comte est… excen­trique. Mais il a les moyens et l’in­té­rêt. Il veut que le tom­beau de la Can­dace soit entiè­re­ment fouillé, docu­men­té, publié. Il dit que c’est une injus­tice que le monde méroï­tique soit si mal connu en Europe.

— C’est très philanthropique.

— Oui. Trop, peut-être. Je ne suis pas naïf, Ceci­ly. Je sais que les gens qui financent des fouilles veulent quelque chose en retour. Mais tant que je contrôle la métho­do­lo­gie et les publications…

— Tu contrôles les publi­ca­tions. Comme Bla­ck­more contrô­lait les publications.

Le mot tom­ba entre eux comme un caillou dans l’eau. Ash­worth pâlit davan­tage — ce qui sem­blait phy­si­que­ment impos­sible, il était déjà blanc comme le linge de table.

— Ce n’est pas la même chose, dit-il.

— Prouve-le.

Leurs regards se tinrent. Quelque chose cré­pi­tait dans l’air entre eux — pas de la haine, pas du désir, mais une sorte de cou­rant élec­trique qui pou­vait à tout moment deve­nir l’un ou l’autre.

Ce fut le Comte Orsi­ni-Dona­do­ni qui bri­sa le moment. Il sur­git sur la ter­rasse — on ne pou­vait pas dire qu’il appa­rais­sait, le Comte sur­gis­sait, comme un per­son­nage de com­me­dia dell’arte qui entre en scène par une trappe — vêtu d’un cos­tume blanc si imma­cu­lé qu’il sem­blait lumi­nes­cent, une pochette de soie vio­lette, des chaus­sures bico­lores noir et blanc, et ses éter­nels sca­ra­bées dans une poche dont ils dépas­saient comme des confet­tis minéraux.

— Ash­worth, mon cher ! s’ex­cla­ma-t-il avec un accent qui pou­vait être ita­lien ou pou­vait être n’im­porte quoi d’autre pous­sé à tra­vers un prisme de théâ­tra­li­té. Vous êtes arri­vé ! Mer­veilleux ! Et qui est cette — par­don­nez-moi — magni­fique créature ?

Son domes­tique muet se tenait trois pas der­rière lui, immo­bile comme un meuble.

— Comte, dit Ash­worth avec une rai­deur polie, je vous pré­sente Miss Ceci­ly Graves. Elle est archéo­logue. Spé­cia­liste de la période méroïtique.

Le Comte prit la main de Ceci­ly et s’in­cli­na au-des­sus d’elle avec une galan­te­rie si exces­sive qu’elle en deve­nait presque paro­dique — et c’é­tait jus­te­ment là le génie du per­son­nage : on ne savait jamais si le Comte se moquait du monde ou s’il était véri­ta­ble­ment, pro­fon­dé­ment, irré­mé­dia­ble­ment baroque.

— Archéo­logue ! Quelle mer­veille ! Les femmes archéo­logues sont les seules femmes véri­ta­ble­ment dan­ge­reuses — elles savent déter­rer ce qu’on a pris soin d’en­ter­rer. C’est une com­pé­tence que beau­coup d’hommes redoutent. Moi, je l’ad­mire. Vien­drez-vous dîner ce soir ? J’ai convain­cu Mon­sieur Beau­mont de nous ouvrir le grand salon mau­resque pour un dîner pri­vé. Tout le monde sera là.

— Tout le monde ?

— Les gens qui comptent. C’est-à-dire les gens qui ont quelque chose à cacher.

Il rit de son propre mot — un rire de ténor, sonore, qui fit tour­ner les têtes sur toute la ter­rasse — et dis­pa­rut aus­si sou­dai­ne­ment qu’il était appa­ru, son domes­tique muet pivo­tant der­rière lui comme un satellite.

Ash­worth le regar­da par­tir avec une expres­sion que Ceci­ly connut bien — la même que celle d’un chat qui a vu pas­ser quelque chose de très gros et de très rapide et qui n’est pas sûr de ce que c’était.

— Tu vois ce que je veux dire, mur­mu­ra-t-il. Excentrique.

— Le mot est faible.

— Ceci­ly… Viens au dîner ce soir. Il y a des choses que je ne peux pas te dire ici, comme ça, entre le café et les toasts. Mais il y a des choses que je veux te dire.

— Comme quoi ?

— Comme le fait que le Comte n’est pas la seule rai­son pour laquelle cette expé­di­tion existe. Il y a autre chose. Quelque chose que Bla­ck­more n’a jamais publié, quelque chose qu’il gar­dait pour lui, et que j’ai trou­vé dans ses papiers après sa mort.

Il se leva, posa une main sur le dos­sier de sa chaise — ce geste d’an­crage, cette habi­tude de tou­jours tou­cher quelque chose de solide quand le ter­rain deve­nait instable — et dit :

— Il y a une deuxième chambre, Ceci­ly. Bla­ck­more le savait. Il a bou­ché l’ac­cès avant de par­tir. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans, mais je sais qu’il avait peur de ce qu’il y avait trouvé.

Puis il tour­na les talons et ren­tra dans l’hô­tel, lais­sant Ceci­ly seule avec l’in­for­ma­tion la plus dan­ge­reuse qu’on lui ait don­née depuis quatre ans.

Une deuxième chambre.

Le tom­beau de la Can­dace avait un secret que même Bla­ck­more n’a­vait pas osé révéler.

*

Le dîner eut lieu dans le grand salon mau­resque, sous le dôme de vingt-trois mètres que Hen­ri Favar­ger avait conçu en s’ins­pi­rant des mos­quées mame­loukes du Caire. C’é­tait une salle qui ne res­sem­blait à rien d’autre au monde — quatre grands iwans dis­po­sés en croix, des murs scar­la­tés et blanc crème ornés d’a­ra­besques d’une finesse hal­lu­ci­nante, des mou­cha­ra­biehs en bois de cèdre qui fil­traient la lumière des can­dé­labres en la trans­for­mant en constel­la­tions mou­vantes, et au centre, sous le dôme, une table ovale dres­sée pour douze convives avec une argen­te­rie qui ren­voyait les flammes des bou­gies comme autant de petits incen­dies domestiqués.

Le Comte pré­si­dait. Beau­mont orches­trait le ser­vice avec la pré­ci­sion d’un chef d’or­chestre — les ser­veurs nubiens en livrée blanche se dépla­çaient sans bruit, des fan­tômes en gants de coton qui appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient avec les plats comme par enchan­te­ment. Le menu était un exer­cice de diplo­ma­tie culi­naire : soupe de len­tilles à l’é­gyp­tienne, pois­son du Nil grillé au cumin, pigeon far­ci aux pignons, bak­la­va au miel d’As­souan. L’O­rient et l’Oc­ci­dent négo­ciaient dans les assiettes comme ils négo­ciaient par­tout ailleurs en Égypte — avec élé­gance et suspicion.

Ceci­ly était assise entre le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm et le Dr Kess­ler, ce qui lui don­nait d’un côté un géant silen­cieux qui sen­tait le schnaps et de l’autre un Autri­chien ner­veux qui remon­tait ses lunettes toutes les trente secondes. En face d’elle, Ash­worth, flan­qué du Comte à sa droite et de Faï­za al-Rashid à sa gauche. La can­ta­trice por­tait ce soir-là une robe de soie bor­deaux qui la fai­sait res­sem­bler à une prê­tresse antique — ses boucles d’o­reilles en or cap­taient la lumière des bou­gies et pro­je­taient des reflets mou­vants sur les murs. Les sœurs Car­mi­chael occu­paient un bout de la table, tou­jours côte à côte, leurs chaises rap­pro­chées comme si elles crai­gnaient que quel­qu’un ne s’in­sère entre elles. Et à l’autre bout, un peu en retrait, Aga­tha Chris­tie, son car­net posé sur ses genoux sous la nappe, un verre de vin à peine enta­mé devant elle, les yeux en mou­ve­ment perpétuel.

Ce fut le Comte qui lan­ça le pre­mier feu d’artifice.

— Savez-vous, dit-il en levant son verre de cham­pagne avec un geste de chef d’or­chestre, que le tom­beau de la Can­dace Ama­ni­re­nas est peut-être maudit ?

Un silence tom­ba. Pas le silence gêné des conver­sa­tions mon­daines — un silence plus épais, plus atten­tif, char­gé d’électricité.

— Mau­dit ? répé­ta Kess­ler avec un sou­rire prudent.

— Mau­dit, confir­ma le Comte avec jubi­la­tion. Comme le tom­beau de Tou­tan­kha­mon — mais en pire, parce que la Can­dace n’é­tait pas un roi, elle était une reine guer­rière, et les malé­dic­tions des reines guer­rières sont tou­jours plus féroces que celles des rois. Elles ne se contentent pas de tuer — elles effacent. Elles font oublier. Qui­conque pro­fane leur repos perd son nom, sa mémoire, son iden­ti­té. Il devient personne.

Il but une gor­gée de cham­pagne et ajou­ta, avec un clin d’œil en direc­tion de Cecily :

— C’est fas­ci­nant, vous ne trou­vez pas ? Perdre son nom. Être effa­cé de l’his­toire. Je ne peux pas ima­gi­ner de châ­ti­ment plus terrible.

Ceci­ly sen­tit son sang se gla­cer. Était-ce une pro­vo­ca­tion ? Une allu­sion ? Le Comte savait-il ce que Bla­ck­more lui avait fait, ou ne fai­sait-il que jon­gler avec les mots comme il jon­glait avec ses scarabées ?

— Les malé­dic­tions sont des super­sti­tions, dit Ash­worth avec la fer­me­té de l’homme de science.

— Les super­sti­tions sont des véri­tés qui ont oublié leur nom, répon­dit le Comte. Comme les archéo­logues, parfois.

Un ange pas­sa — un ange por­teur de dynamite.

Ce fut à ce moment que Pru­dence Car­mi­chael, la petite ronde, ren­ver­sa son verre de vin. Le geste était si par­fai­te­ment syn­chro­ni­sé avec les mots du Comte que Ceci­ly se deman­da si c’é­tait un acci­dent ou une diver­sion. Le vin rouge s’é­ten­dit sur la nappe blanche comme une carte de géo­gra­phie incon­nue, et pen­dant les trente secondes que dura le bal­let des ser­veurs pour épon­ger le désastre, la ten­sion se dis­si­pa — ou plu­tôt se redis­tri­bua, chan­gea de forme, devint souterraine.

Le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm, qui n’a­vait pas pro­non­cé un mot depuis le début du repas, choi­sit ce moment pour par­ler. Sa voix était comme lui — immense, lente, gra­ve­leuse, une voix de fjord.

— J’ai lu les car­nets de Bla­ck­more, dit-il.

Tout le monde se tut. Même les ser­veurs sem­blèrent ralentir.

— Après sa mort, pour­sui­vit Wen­ners­tröm en fixant son verre de schnaps comme s’il y lisait un texte ancien. Son exé­cu­teur tes­ta­men­taire m’a deman­dé d’é­va­luer ses papiers scien­ti­fiques pour l’u­ni­ver­si­té. J’ai pas­sé trois semaines à Cam­bridge, dans son bureau, à trier ses notes, ses rele­vés, ses correspondances.

Il leva les yeux et regar­da Ceci­ly. Droit dans les yeux. Sans ciller.

— Vos des­sins étaient encore dedans, Miss Graves. Vos rele­vés stra­ti­gra­phiques. Avec votre nom des­sus. Il n’a­vait même pas pris la peine de les effacer.

Le silence qui sui­vit n’é­tait plus de l’élec­tri­ci­té — c’é­tait du verre pilé.

— Pro­fes­seur… com­men­ça Ashworth.

— Je ne vous accuse de rien, jeune homme. Je constate. Les faits sont les faits. Les des­sins de Miss Graves étaient dans les archives de Bla­ck­more, signés de sa main à elle, datés de mars 1933. L’ar­ticle de Bla­ck­more a été publié en sep­tembre 1933. Je ne suis pas ins­pec­teur de police. Je suis phi­lo­logue. Mais même un phi­lo­logue sait lire une chronologie.

Faï­za al-Rashid posa ses cou­verts et dit, d’une voix basse et chaude comme du miel ver­sé sur du sable :

— Regi­nald n’a­vait pas de scru­pules. C’est ce qui le ren­dait fas­ci­nant et dan­ge­reux. Il m’a dit un jour — nous étions dans cette même salle, à cette même table, il y a trois ans — il m’a dit : « Le génie, ce n’est pas de trou­ver. Le génie, c’est de savoir que ce que les autres trouvent vous appar­tient de droit. »

Elle tour­na ses yeux immenses vers Cecily.

— Il le disait avec fier­té. Comme si voler était un talent supé­rieur à celui de trouver.

Ceci­ly ne bou­geait plus. Elle était pétri­fiée — non pas par l’é­mo­tion, mais par l’ac­cu­mu­la­tion sou­daine de véri­tés qui jaillis­saient de tous les côtés comme des sources dans le désert. Wen­ners­tröm savait. Faï­za savait. Ash­worth savait. Com­bien d’autres, autour de cette table, savaient ce que Bla­ck­more lui avait fait — et n’a­vaient rien dit ?

Le Comte leva son verre.

— Au tom­beau de la Can­dace, dit-il. Et à ceux qui ont le cou­rage de déter­rer la vérité.

Les verres se levèrent — méca­ni­que­ment, poli­ment, sans joie. Beau­mont, debout près de la porte, regar­dait la scène avec une immo­bi­li­té de sta­tue. Ses yeux croi­sèrent ceux de Ceci­ly et il fit un geste presque imper­cep­tible — un hoche­ment de tête, minus­cule, qui pou­vait vou­loir dire : oui, venez me voir demain. Ou qui pou­vait vou­loir dire : je suis désolé.

Ce fut à la fin du repas, alors que les convives se dis­per­saient dans les cou­loirs et les salons de l’hô­tel, que Ceci­ly croi­sa Howard Carter.

Il était appa­ru sans qu’elle l’ait vu entrer — un vieil homme sec, voû­té, le visage creu­sé par la mala­die et par cette forme par­ti­cu­lière d’a­mer­tume qui consume les hommes qui ont connu un seul moment de gloire abso­lue et qui passent le reste de leur vie à en por­ter le poids. Car­ter avait soixante-trois ans. Il avait décou­vert le tom­beau de Tou­tan­kha­mon quinze ans plus tôt, et depuis, le monde ne lui avait plus rien don­né que des dis­putes juri­diques, des accu­sa­tions de pillage et un can­cer qui le ron­geait de l’intérieur.

Il dînait seul, dans un coin du salon mau­resque, à une table que Beau­mont lui réser­vait en per­ma­nence. Un whis­ky, un plat de pois­son, un livre — tou­jours un livre, jamais d’ar­chéo­lo­gie, des romans poli­ciers pour la plu­part, ce qui aurait amu­sé Chris­tie si elle l’a­vait su.

Il inter­cep­ta Ceci­ly dans le cou­loir, d’une main posée sur son bras — une main déchar­née, cou­verte de taches brunes, mais dont la poigne était encore éton­nam­ment ferme.

— Vous êtes Graves, dit-il. La fille du tombeau.

— Je suis Ceci­ly Graves, oui.

— Je sais qui vous êtes. Je sais ce qu’on vous a fait. Tout le monde le sait, dans ce métier. Per­sonne n’en parle, parce que per­sonne ne parle jamais de rien dans ce métier. Nous sommes une pro­fes­sion de lâches élégants.

Il la regar­da avec des yeux qui avaient vu les tré­sors de Tou­tan­kha­mon et la mes­qui­ne­rie des hommes et qui ne fai­saient plus la dif­fé­rence entre les deux.

— Méfiez-vous des gens qui financent des fouilles, dit-il. Ils ne cherchent jamais ce qu’ils pré­tendent cher­cher. Et méfiez-vous de ce gar­çon — Ash­worth. Il a les yeux de Bla­ck­more. Pas le même visage, mais les mêmes yeux.

— Quels yeux ?

— Les yeux de quel­qu’un qui se regarde dans le miroir et ne se recon­naît pas.

Puis il lâcha son bras, tous­sa — une toux sèche, pro­fonde, qui venait de très loin à l’in­té­rieur — et retour­na à sa table, à son whis­ky et à son livre.

Ceci­ly res­ta dans le cou­loir, seule avec les ombres des mou­cha­ra­biehs et le mur­mure du Nil qui mon­tait par les fenêtres ouvertes.

Quelque part dans l’hô­tel, une porte se refer­ma. Un sca­ra­bée en lapis-lazu­li tom­ba sur le sol en marbre et rou­la sous un meuble sans que per­sonne ne le ramasse.

CHA­PITRE 6 — LES SOUTERRAINS

Le len­de­main matin, à six heures, Ceci­ly des­cen­dit cher­cher Beaumont.

Le hall du Old Cata­ract, à cette heure-là, était un monde dif­fé­rent. Les lustres étaient éteints, la lumière venait uni­que­ment des fenêtres orien­tales — une lumière oblique, dorée, presque solide, qui entrait en lames à tra­vers les mou­cha­ra­biehs et des­si­nait sur le sol de marbre des motifs géo­mé­triques qui se dépla­çaient avec la course du soleil comme les aiguilles d’une hor­loge silen­cieuse. L’air sen­tait la cire et l’en­caus­tique — les sols avaient été cirés pen­dant la nuit par les équipes de net­toyage, et l’hô­tel exha­lait cette odeur de luxe entre­te­nu, de soin maniaque, qui est la signa­ture olfac­tive des palaces qui prennent au sérieux la pré­ten­tion de sus­pendre le temps.

Beau­mont n’é­tait pas à la réception.

Ceci­ly atten­dit dix minutes, puis un jeune employé appa­rut — un gar­çon d’une ving­taine d’an­nées, en livrée blanche, l’air ensom­meillé — et lui dit que M. Beau­mont était « occu­pé en bas ». En bas. Ceci­ly ne savait pas qu’il y avait un « en bas » au Old Cata­ract. L’hô­tel, de l’ex­té­rieur, sem­blait posé direc­te­ment sur le gra­nit de la falaise, comme s’il avait pous­sé de la roche elle-même. Mais le gar­çon la condui­sit, par un esca­lier de ser­vice qu’elle n’a­vait jamais remar­qué — dis­si­mu­lé der­rière une porte en aca­jou qui se confon­dait avec les boi­se­ries du hall —, dans un monde sou­ter­rain dont elle n’a­vait pas soup­çon­né l’existence.

Les sous-sols du Old Cata­ract étaient un labyrinthe.

Des cou­loirs étroits, aux murs blan­chis à la chaux, éclai­rés par des ampoules nues qui pen­daient du pla­fond comme des fruits élec­triques. Des portes numé­ro­tées — buan­de­rie, cui­sine secon­daire, réserves, chambre froide, ate­lier de cou­ture, salle des machines. L’hô­tel, en sur­face, était un décor de théâtre — la ter­rasse, le salon mau­resque, le bar en aca­jou, tout cela n’exis­tait que pour le spec­tacle. Le vrai hôtel, l’hô­tel qui fonc­tion­nait, qui fai­sait tour­ner la machi­ne­rie invi­sible du luxe, était ici, dans ces boyaux de pierre où des dizaines d’employés nubiens tra­vaillaient à l’aube — des blan­chis­seuses qui triaient des mon­tagnes de draps, des cui­si­niers qui pré­pa­raient le pain du petit-déjeu­ner, des méca­ni­ciens qui entre­te­naient le sys­tème d’eau chaude avec la fer­veur de prêtres veillant sur un temple.

Beau­mont n’é­tait pas là non plus.

Mais Yous­sef Had­dad, oui.

Elle le trou­va dans un bureau au bout d’un cou­loir, der­rière une porte sans ins­crip­tion. Un bureau minus­cule — à peine trois mètres sur deux — mais qui conte­nait plus de mémoire au mètre car­ré que la biblio­thèque d’A­lexan­drie. Les murs étaient tapis­sés d’é­ta­gères, et les éta­gères crou­laient sous les registres. Des registres reliés en cuir, numé­ro­tés par année, empi­lés du sol au pla­fond — chaque registre conte­nant la liste des clients de l’hô­tel, leurs dates de séjour, leurs numé­ros de chambre, leurs habi­tudes, leurs demandes, et peut-être — Ceci­ly en eut l’in­tui­tion en voyant le regard de Yous­sef — bien plus que cela.

— M. Beau­mont est en retard, dit Yous­sef sans lever les yeux du car­net qu’il était en train de rem­plir de sa belle écri­ture serrée.

— Il m’a dit de venir tôt.

— M. Beau­mont dit beau­coup de choses. Il en fait la moi­tié. C’est d’ailleurs sa qua­li­té prin­ci­pale — on ne peut jamais lui repro­cher de n’a­voir rien promis.

Yous­sef refer­ma son car­net — len­te­ment, comme on referme un livre sacré — et regar­da Ceci­ly. Dans la lumière crue de l’am­poule nue, son visage avait une beau­té aus­tère qui fai­sait pen­ser aux por­traits royaux de la XXVe dynas­tie — les pha­raons kou­chites, ceux qui avaient régné sur l’É­gypte depuis la Nubie, depuis cette terre que les Euro­péens appe­laient « la fron­tière » et qui était en réa­li­té le centre de tout.

— Vous cher­chez la véri­té sur Bla­ck­more, dit-il. Ce n’est pas une question.

— Tout le monde semble savoir ce que je cherche.

— Tout le monde sait. C’est la malé­dic­tion de cet hôtel — il n’y a pas de secrets, il n’y a que des silences. Les gens qui viennent ici croient que leurs secrets sont pro­té­gés par les murs, les portes, les numé­ros de chambre. Mais les murs ont des oreilles — c’est un pro­verbe arabe — et les portes ont des ser­rures qui s’ouvrent des deux côtés.

Il ouvrit un tiroir de son bureau et en sor­tit un car­net à la reliure usée — pas le car­net du jour, un autre, plus ancien, plus fati­gué, dont les pages avaient la cou­leur de l’i­voire vieilli.

— 1933, dit-il. L’an­née de votre décou­verte. Bla­ck­more est arri­vé au Old Cata­ract le 2 avril — trois semaines après que vous avez trou­vé le tom­beau. Il est res­té onze jours. Chambre 312. Vue sur le Nil, évidemment.

Il tour­na les pages avec la déli­ca­tesse d’un res­tau­ra­teur de manuscrits.

— Pen­dant ces onze jours, il a reçu sept visi­teurs. Trois d’entre eux sont pas­sés par la récep­tion. Les quatre autres sont entrés par la porte de ser­vice — celle qui donne sur la route du souk — et sont mon­tés par l’es­ca­lier que vous venez de descendre.

— Qui étaient-ils ?

— Les trois offi­ciels : un repré­sen­tant du Dépar­te­ment des Anti­qui­tés, un pho­to­graphe du Caire, et un cer­tain M. Fer­ro — un Ita­lien, d’a­près le registre.

— Fer­ro.

— Oui. Fer­ro. Gior­gio Fer­ro. C’est le nom qui figure dans le registre. Suite 201.

Ceci­ly sen­tit quelque chose basculer.

— Orsi­ni-Dona­do­ni, murmura-t-elle.

Yous­sef ne confir­ma pas. Il ne nia pas non plus. Il se conten­ta de tour­ner une nou­velle page du car­net et de la lais­ser ouverte devant elle. Sur la page, de son écri­ture ser­rée, une note :

« 8 avril 1933. M. Bla­ck­more et M. Fer­ro : trois caisses expé­diées par felouque vers le sud. Poids esti­mé : 200 kg. Pas de bor­de­reau de douane. Le pas­seur : Tarek Ben Ali. »

Ceci­ly leva les yeux.

— Tarek ? Le jeune pas­seur ? Le felouquier ?

— Tarek n’é­tait pas si jeune à l’é­poque. Il avait dix-sept ans. Main­te­nant il en a vingt et un. Mais oui — c’est le même Tarek. Celui qui trans­porte les clients entre l’hô­tel et l’île Élé­phan­tine. Celui qui connaît le fleuve mieux que per­sonne. Et celui qui a accom­pa­gné Bla­ck­more dans ses der­nières expé­di­tions sur la rive ouest.

Yous­sef refer­ma le carnet.

— Tarek a vu quelque chose, dit-il. Il ne l’a jamais dit. Mais je le sais, parce que depuis 1933, Tarek refuse de navi­guer la nuit sur la rive ouest. Avant, il le fai­sait. Après, plus jamais. Un homme qui change ses habi­tudes sur le fleuve a vu quelque chose que le fleuve n’au­rait pas dû montrer.

— Pour­quoi me dites-vous tout cela ? deman­da Cecily.

— Parce que vous avez quelque chose que je veux.

— Quoi ?

— La véri­té sur pour­quoi Phi­lip Ash­worth pose des ques­tions sur les anciens employés de l’hô­tel. Il a deman­dé au gar­çon d’é­tage de la chambre 312 — celui qui ser­vait Bla­ck­more en 33 — de venir le voir. Le gar­çon a refu­sé. Il a peur. Je veux savoir de quoi Ash­worth a peur, lui.

Yous­sef se leva. Dans la lumière crue du bureau sou­ter­rain, il res­sem­blait à ce qu’il était peut-être depuis tou­jours : le vrai gar­dien de l’hô­tel. Pas Beau­mont — Beau­mont était la façade, le cos­tume, le sou­rire. Yous­sef était la mémoire. Et la mémoire, dans un lieu comme le Old Cata­ract, était le pou­voir le plus dan­ge­reux de tous.

— Trou­vez Tarek, dit-il. Il est au pon­ton tous les matins à sept heures. Dites-lui que Yous­sef vous envoie. Et dites-lui que les caisses de 1933 ne sont plus un secret.

Ceci­ly remon­ta l’es­ca­lier de ser­vice, tra­ver­sa le hall — le soleil avait mon­té, les pre­miers clients des­cen­daient pour le petit-déjeu­ner, le monde des appa­rences repre­nait ses droits — et sor­tit par la porte laté­rale qui menait au jar­din, puis au ponton.

*

Tarek était là.

Assis à l’ar­rière de sa felouque, les pieds dans l’eau, il répa­rait un cor­dage avec la concen­tra­tion silen­cieuse de ceux dont les mains savent faire des choses que l’es­prit n’a pas besoin de super­vi­ser. Il avait vingt et un ans et il en parais­sait à la fois quinze et qua­rante — un visage nubien aux traits fins, presque fémi­nins, la peau d’un noir pro­fond comme le basalte du désert, des yeux d’une dou­ceur trou­blante qui contras­tait avec la dure­té de ses mains de marin. Il por­tait une gala­bieh blanche et un tur­ban noir, et il sen­tait le Nil — cette odeur de limon, de roseau et de pierre humide qui est l’o­deur de l’É­gypte elle-même.

— Yous­sef m’en­voie, dit Ceci­ly en arabe.

Tarek leva les yeux. Son visage ne bou­gea pas — pas un muscle, pas un tres­saille­ment. Mais quelque chose chan­gea dans son regard, une porte qui s’ouvre d’un mil­li­mètre, juste assez pour qu’on aper­çoive ce qu’il y a derrière.

— Mon­tez, dit-il.

La felouque glis­sa sur le Nil comme un rêve qui se déplace. Tarek maniait la voile avec une aisance de dan­seur — un geste, un seul, suf­fi­sait pour cap­ter le vent et envoyer le bateau dans la direc­tion vou­lue. Le cou­rant fai­sait le reste. La pre­mière cata­racte gron­dait quelque part en amont, un gron­de­ment sourd et conti­nu qui était la basse conti­nue de toute vie à Assouan, le bat­te­ment de cœur du fleuve.

Ils pas­sèrent devant l’île Élé­phan­tine — si près que Ceci­ly pou­vait voir les enfants nubiens qui jouaient sur la rive, les mai­sons peintes en bleu et jaune, les chèvres qui brou­taient entre les ruines du temple de Khnoum. Puis Tarek vira vers la rive ouest et la felouque s’en­fon­ça dans un bras du fleuve plus étroit, plus calme, bor­dé de roseaux et de pal­miers doum dont les troncs four­chus se pen­chaient sur l’eau comme des bras tendus.

Ils accos­tèrent sur une berge de sable fin. Tarek atta­cha la felouque à un rocher et fit signe à Ceci­ly de le suivre. Ils mar­chèrent pen­dant dix minutes à tra­vers un pay­sage de déso­la­tion magni­fique — le sable, les rochers, les col­lines funé­raires qui mon­taient vers le ciel en vagues pétri­fiées — jus­qu’à un endroit que Ceci­ly recon­nut avec un coup au cœur.

Le cam­pe­ment de fouilles. Ou plu­tôt ce qu’il en restait.

Quatre ans de sable et de vent avaient presque tout effa­cé. Les tentes avaient dis­pa­ru, les tables de tri avaient dis­pa­ru, les tran­chées avaient été com­blées par les tem­pêtes suc­ces­sives. Il ne res­tait que les pierres du foyer — un cercle de pierres noir­cies où l’é­quipe fai­sait chauf­fer son thé le soir — et quelques piquets de bois qui dépas­saient du sable comme des os.

Mais Ceci­ly ne regar­dait pas le cam­pe­ment. Elle regar­dait le sol.

Là — à trois cents mètres au sud, exac­te­ment là où sa mémoire le pla­çait — la dépres­sion. L’a­no­ma­lie. L’en­droit où tout avait com­men­cé. Le sable avait com­blé l’en­trée de l’es­ca­lier, mais la forme était tou­jours visible — une légère conca­vi­té dans le ter­rain, à peine per­cep­tible, que n’im­porte qui d’autre aurait prise pour un acci­dent géologique.

Tarek l’ob­ser­vait.

— L’homme qui venait ici avant vous, dit-il dans un anglais lent, soi­gneu­se­ment arti­cu­lé, comme s’il choi­sis­sait chaque mot avec le soin qu’il met­tait à choi­sir ses cor­dages. Il venait la nuit. Tou­jours la nuit. Avec des hommes et des caisses. Trois fois, quatre fois. La der­nière nuit, il avait peur.

— Peur de quoi ?

Tarek ne répon­dit pas tout de suite. Il s’ac­crou­pit et, du bout des doigts, écar­ta le sable à la base d’un rocher. Il en sor­tit un mor­ceau de pote­rie — un tes­son grand comme la paume d’une main, de fac­ture méroï­tique, cou­vert d’inscriptions.

— Regar­dez, dit-il.

Ceci­ly prit le tes­son. Son cœur s’ar­rê­ta. Puis il repar­tit, plus vite, beau­coup plus vite.

Sur le tes­son, au milieu des ins­crip­tions méroï­tiques, quel­qu’un avait écrit au crayon — au crayon 2B, le même que le sien — deux lettres et une date :

C.G. — 14/III/33.

Ses ini­tiales. Sa date. Son écriture.

C’é­tait un des tes­sons qu’elle avait mar­qués le jour de la décou­verte, avant de les confier à Bla­ck­more. Un tes­son qu’elle avait tenu dans ses propres mains, quatre ans plus tôt, dans la lumière de cette même lampe à pétrole, et qui avait sur­vé­cu à la tra­hi­son, au vol, au sable et au temps.

La preuve.

Pas une preuve com­plète — un tes­son mar­qué au crayon ne suf­fi­sait pas à ren­ver­ser la répu­ta­tion d’un mort. Mais c’é­tait un début. Un caillou sur lequel poser le pied pour tra­ver­ser le torrent.

— Il y en a d’autres, dit Tarek. Enter­rés. Par­tout. L’homme n’a pas pu tout empor­ter. Le désert garde ce qu’on lui confie.

Ceci­ly ser­ra le tes­son contre elle. Le soleil frap­pait la rive ouest avec une vio­lence blanche. Le Nil cou­lait en contre­bas, indif­fé­rent, éter­nel. Et quelque part dans le sable, sous ses pieds, le tom­beau de la Can­dace Ama­ni­re­nas atten­dait — avec sa deuxième chambre, avec ses secrets, avec la véri­té que Bla­ck­more avait ten­té d’emporter dans sa tombe.

Tarek la regar­dait. Ses yeux — ces yeux de dou­ceur trou­blante — avaient chan­gé. Il y avait quelque chose de dur, main­te­nant, quelque chose de réso­lu, comme un cou­rant qui change de direction.

— La der­nière nuit, dit-il. L’homme — Bla­ck­more — il est des­cen­du dans le tom­beau avec un autre homme. Ils sont res­tés long­temps. Quand ils sont remon­tés, Bla­ck­more trem­blait. L’autre homme por­tait quelque chose dans un sac. Quelque chose de lourd. Et Bla­ck­more a dit — je ne com­prends pas bien l’an­glais, mais je com­prends la peur — il a dit : « Il faut que per­sonne ne voie ça. Jamais. »

— Et l’autre homme ?

— L’autre homme a ri. Et il a dit : « Per­sonne ne ver­ra rien. C’est à ça que servent les hôtels. »

Le vent se leva. Le sable bou­gea. Et Ceci­ly com­prit — avec la clar­té gla­ciale d’une équa­tion qui se résout — que Beau­mont n’é­tait pas seule­ment le direc­teur de l’hô­tel. Il était le coffre-fort. Le gar­dien des choses qui ne devaient pas être vues. Et le ren­dez-vous qu’il lui avait don­né — « J’ai quelque chose qui vous appar­tient » — n’é­tait peut-être pas un acte de générosité.

C’é­tait peut-être un acte de désespoir.

Celui d’un homme qui porte un secret trop lourd et qui cherche quel­qu’un — n’im­porte qui — à qui le trans­mettre avant que le secret ne le tue.

La felouque les rame­na à l’hô­tel. Le Old Cata­ract se dres­sait sur sa falaise de gra­nit rose, mas­sif, immuable, ses balus­trades blanches lui­sant dans le soleil du matin comme les os d’un ani­mal pré­his­to­rique. Sur la ter­rasse, les petits-déjeu­ners avaient com­men­cé. On enten­dait le tin­te­ment des cuillères dans les tasses, le mur­mure des conver­sa­tions, le rire du Comte quelque part.

Tout était normal.

Tout était un mensonge.

Et demain matin, très tôt, Ceci­ly irait frap­per à la porte du bureau de Beau­mont pour rece­voir ce qu’il avait à lui donner.

Ce qu’elle ne savait pas encore — ce que per­sonne ne savait encore — c’est que demain matin, quand elle pous­se­rait cette porte, Beau­mont ne serait plus en mesure de don­ner quoi que ce soit à qui que ce soit.

Parce que les coffres-forts, quand ils s’ap­prêtent à s’ou­vrir, attirent les cambrioleurs.

Et cer­tains cam­brio­leurs ne laissent pas de témoins.

CHA­PITRE 7 — LA NUIT DU JASMIN

Ce soir-là, le Old Cata­ract sen­tait le jas­min comme jamais.

C’é­tait une de ces nuits d’As­souan où le désert, après avoir cuit toute la jour­née, relâ­chait sa cha­leur en vagues lentes qui por­taient les odeurs du jar­din jus­qu’aux étages — le jas­min, bien sûr, mais aus­si le datu­ra, le fran­gi­pa­nier, l’hi­bis­cus, et cette sen­teur plus pro­fonde, plus miné­rale, qui mon­tait du Nil et qui était peut-être sim­ple­ment l’o­deur de la terre en train de respirer.

Ceci­ly ne pou­vait pas dormir.

Le tes­son était posé sur sa table de nuit, à côté du sca­ra­bée funé­raire. Deux objets. Deux preuves. L’une venait du tom­beau, l’autre du sable. L’une por­tait le nom de la Can­dace, l’autre por­tait ses ini­tiales à elle. Et toutes les deux racon­taient la même his­toire — celle d’une femme dont on avait effa­cé le nom.

Elle tour­na dans sa chambre, ouvrit la fenêtre, lais­sa entrer la nuit. Le Nil était invi­sible mais audible — ce frois­se­ment conti­nu, ce mur­mure de ser­pent géant, et par moments, quand le vent tour­nait, le gron­de­ment loin­tain de la pre­mière cata­racte, comme un ton­nerre enter­ré sous l’eau.

Il était dix heures du soir quand elle sor­tit de sa chambre.

L’hô­tel, la nuit, était un autre monde. Les cou­loirs étaient éclai­rés par des appliques en cuivre dont la lumière tami­sée don­nait aux murs une teinte de vieil or. Les tapis étouf­faient les pas. Les portes étaient fer­mées mais pas muettes — der­rière l’une, on enten­dait le cré­pi­te­ment d’une radio qui dif­fu­sait de la musique cai­rote ; der­rière une autre, le cli­que­tis d’une machine à écrire ; der­rière une troi­sième, rien, un silence si com­plet qu’il en deve­nait suspect.

Ceci­ly des­cen­dit au pre­mier étage. Elle vou­lait trou­ver Chris­tie — lui racon­ter la visite à la rive ouest, le tes­son, les caisses de 1933, les mots de Tarek. Mais en pas­sant devant le salon de lec­ture — cette petite pièce lam­bris­sée de bois sombre où trois cana­pés Ches­ter­field en velours vert atten­daient des lec­teurs qui ne venaient jamais —, elle s’arrêta.

Des voix. Basses, ten­dues, à la limite du murmure.

Elle recon­nut la pre­mière immé­dia­te­ment : Ash­worth. La seconde lui prit un ins­tant — plus grave, plus lente, avec cet accent flot­tant qui pou­vait être n’im­porte quoi : le Comte.

— Ce n’est pas ce qui était pré­vu, disait Ashworth.

— Rien n’est jamais pré­vu, mon cher. C’est ce qui rend la vie intéressante.

— La Fon­da­tion devait finan­cer les fouilles. Point. Pas… le reste.

— Le reste est pré­ci­sé­ment ce qui rend les fouilles pos­sibles. Vous êtes naïf si vous croyez qu’on peut sépa­rer la science de l’argent. L’argent n’est jamais pur — il porte tou­jours une odeur. La ques­tion n’est pas de savoir si l’argent sent mau­vais, c’est de savoir si vous pou­vez sup­por­ter l’odeur.

Un silence. Puis Ash­worth, plus bas encore, presque inaudible :

— Beau­mont sait.

— Beau­mont sait beau­coup de choses. C’est son métier. Mais savoir et par­ler sont deux acti­vi­tés très dif­fé­rentes, et Beau­mont a tou­jours excel­lé dans l’art de pra­ti­quer la pre­mière sans jamais s’a­bais­ser à la seconde.

— Et si ça changeait ?

— Pour­quoi chan­ge­rait-il ? Il a autant à perdre que nous.

— Pas autant. Pas si la fille Graves obtient ce qu’elle cherche.

Un nou­veau silence, plus long. Ceci­ly sen­tit son cœur cogner si fort qu’elle crai­gnit qu’ils ne l’en­tendent à tra­vers la porte.

— La fille Graves, dit le Comte — et sa voix avait chan­gé, elle n’é­tait plus théâ­trale, elle était froide, cou­pante, une voix que Ceci­ly n’a­vait jamais enten­due chez lui —, la fille Graves est un pro­blème que nous n’a­vions pas anti­ci­pé. Mais les pro­blèmes non anti­ci­pés sont les seuls qui valent la peine d’être résolus.

Des pas. Le bruit d’un fau­teuil qu’on quitte. Ceci­ly recu­la dans l’ombre d’une alcôve — une de ces niches déco­ra­tives que Favar­ger avait creu­sées dans les murs, ornées de vases en cuivre mar­te­lé — et retint son souffle. Le Comte sor­tit du salon de lec­ture, sui­vi de son domes­tique muet qui sem­blait avoir atten­du der­rière la porte comme un chien de garde. Ash­worth sor­tit trente secondes plus tard, seul, le visage fer­mé, les mâchoires ser­rées. Il prit la direc­tion oppo­sée et mon­ta l’es­ca­lier sans se retourner.

Ceci­ly atten­dit que le cou­loir soit vide, puis elle sor­tit de l’alcôve.

Ses mains trem­blaient. Pas de peur — pas encore. De cette forme d’ex­ci­ta­tion gla­ciale que l’ar­chéo­logue res­sent quand le sol com­mence à céder sous la truelle et que l’ombre d’une forme se des­sine dans la terre : quelque chose est là, juste en des­sous, et ce quelque chose va tout changer.

Elle trou­va Chris­tie dans sa suite — ou plu­tôt, Chris­tie lui ouvrit la porte avant même qu’elle ait frap­pé, comme si elle l’attendait.

— Entrez, dit-elle. J’ai com­man­dé du thé. Je com­mande tou­jours du thé quand les choses deviennent inté­res­santes. C’est un réflexe bri­tan­nique dont je n’ar­rive pas à me défaire.

La suite de Chris­tie était plus grande que la chambre de Ceci­ly — deux pièces, un petit salon et une chambre, vue sur le Nil. Le bureau était cou­vert de feuillets manus­crits, de car­nets, de crayons taillés avec une pré­ci­sion maniaque. Sur un gué­ri­don, une machine à écrire por­table — une Reming­ton noire, com­pacte — atten­dait d’être nour­rie. Les fenêtres étaient ouvertes et la nuit d’As­souan entrait dans la pièce avec ses odeurs de jas­min et de fleuve.

— Asseyez-vous, dit Chris­tie. Et racon­tez-moi ce que vous n’ar­ri­vez pas à dormir.

Ceci­ly s’as­sit et racon­ta. Tout. La visite aux sou­ter­rains, le car­net de Yous­sef, les caisses de 1933, le nom de Fer­ro dans le registre — Gior­gio Fer­ro, le vrai nom du Comte. La tra­ver­sée en felouque avec Tarek. Le cam­pe­ment en ruines. Le tes­son mar­qué de ses ini­tiales. Et les mots de Tarek : « La der­nière nuit, il avait peur. »

Chris­tie écou­ta sans inter­rompre. Elle ne pre­nait pas de notes — pas cette fois. Ses yeux étaient fer­més, la tête légè­re­ment incli­née, et Ceci­ly com­prit qu’elle ne se conten­tait pas d’é­cou­ter : elle construi­sait. Elle assem­blait les pièces dans sa tête avec la même pré­ci­sion qu’elle assem­blait les cha­pitres de ses romans, chaque élé­ment à sa place, chaque fil relié aux autres par des nœuds invisibles.

Quand Ceci­ly eut fini, Chris­tie rou­vrit les yeux.

— Trois choses, dit-elle en comp­tant sur ses doigts — un geste qui avait quelque chose de char­mant, d’en­fan­tin, comme une maî­tresse d’é­cole qui réca­pi­tule la leçon. Pre­miè­re­ment : le Comte n’est pas le Comte. Il est Gior­gio Fer­ro. Ce qui veut dire que son inté­rêt pour les fouilles n’est pas phi­lan­thro­pique — c’est com­mer­cial. Il veut des arte­facts, pas des publi­ca­tions scien­ti­fiques. Deuxiè­me­ment : Beau­mont est le maillon faible. Il sait tout, il a faci­li­té tout, et main­te­nant quel­qu’un — vous — menace de faire remon­ter la véri­té à la sur­face. La ques­tion est : que va-t-il faire ? Se pro­té­ger en vous aidant, ou se pro­té­ger en vous fai­sant taire ? Et troisièmement…

Elle s’in­ter­rom­pit. Son regard était deve­nu très fixe, très concen­tré — le regard du pré­da­teur qui vient de repé­rer un mou­ve­ment dans l’herbe.

— Troi­siè­me­ment : qui vous a envoyé la lettre ?

— Je ne sais pas.

— Réflé­chis­sez. La lettre est signée « M. ». Qui, dans cette his­toire, porte un nom com­men­çant par M ?

Ceci­ly cher­cha. Les noms défi­lèrent — Ash­worth, Bla­ck­more, Car­ter, Chris­tie, Orsi­ni-Dona­do­ni, Kess­ler, Wen­ners­tröm, Faï­za, Beau­mont, Yous­sef, Tarek…

— Per­sonne, dit-elle.

— Exac­te­ment. Ce qui veut dire deux choses : soit « M » est une ini­tiale de nom que nous n’a­vons pas encore ren­con­tré — quel­qu’un qui n’est pas dans l’hô­tel, ou qui n’y est pas encore. Soit « M » n’est pas une ini­tiale de nom. C’est autre chose. Un code. Un pseu­do­nyme. Un jeu.

— Poi­rot aurait une idée ?

Chris­tie sou­rit — mais cette fois, le sou­rire n’a­vait rien de timide. Il était carnassier.

— Poi­rot dirait : quand vous ne com­pre­nez pas une lettre, ne cher­chez pas le sens des mots. Cher­chez le sens du papier. D’où vient-il ? Com­ment a‑t-il voya­gé ? Qui a tou­ché l’en­ve­loppe avant vous ?

— Le cachet pos­tal est d’Assouan.

— Ce qui veut dire que la per­sonne qui l’a envoyée était ici — ou vou­lait que vous croyiez qu’elle était ici. Avez-vous gar­dé l’enveloppe ?

— Oui.

— Appor­tez-la-moi demain. Je veux la regar­der. L’en­ve­loppe dit tou­jours plus que la lettre — c’est une règle que Poi­rot m’a apprise et que je n’ai jamais eu l’oc­ca­sion de démentir.

Elles burent le thé en silence. La nuit d’As­souan pres­sait contre les fenêtres comme un ani­mal vivant. Quelque part dans l’hô­tel, quel­qu’un mar­chait — des pas légers, rapides, dans le cou­loir du pre­mier étage. Puis un bruit de porte. Puis le silence.

— Encore une chose, dit Ceci­ly. J’ai enten­du Ash­worth et le Comte par­ler. Ce soir, dans le salon de lec­ture. Ash­worth a dit : « Beau­mont sait. » Et le Comte a dit que c’é­tait « un problème ».

Chris­tie posa sa tasse.

— Quand quel­qu’un dit qu’un homme qui sait est un pro­blème, dit-elle avec une len­teur qui gla­ça Ceci­ly, il n’y a que deux solu­tions au pro­blème. Le faire taire ou le faire dis­pa­raître. La pre­mière est tem­po­raire. La seconde est définitive.

Elle regar­da la nuit par la fenêtre — le Nil invi­sible, les étoiles, le désert.

— Poi­rot dirait : allez voir Beau­mont dès la pre­mière heure demain. Ne le lais­sez pas chan­ger d’a­vis. Ce qu’il a à vous don­ner, pre­nez-le avant que quel­qu’un d’autre ne le prenne.

Ceci­ly se leva. À la porte, elle se retourna.

— Mrs. Christie…

— Aga­tha. Si nous allons par­ta­ger des secrets, autant par­ta­ger nos prénoms.

— Aga­tha. Pour­quoi m’aidez-vous ?

Chris­tie la regar­da un long moment. Puis elle dit, avec une hon­nê­te­té si nue qu’elle en était presque douloureuse :

— Parce que je suis en train d’é­crire un roman sur une femme à qui l’on vole tout sur un bateau du Nil, et que je viens de ren­con­trer une femme à qui l’on a tout volé sur les rives du Nil. Et que la réa­li­té, quand elle imite la fic­tion, a tou­jours quelque chose à m’ap­prendre. C’est égoïste. Mais au moins, c’est honnête.

Ceci­ly sou­rit — un vrai sou­rire, le pre­mier depuis longtemps.

— Bonne nuit, Agatha.

— Bonne nuit, Ceci­ly. Et fer­mez votre porte à clé.

*

Ceci­ly fer­ma sa porte à clé.

Elle se désha­billa, se cou­cha, et res­ta long­temps les yeux ouverts dans le noir. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le jas­min entrait par la fenêtre. Le sca­ra­bée et le tes­son veillaient sur la table de nuit comme deux sentinelles.

Quelque part dans l’hô­tel — peut-être au rez-de-chaus­sée, peut-être dans les sou­ter­rains — un coffre-fort s’ou­vrit et se refer­ma. Un bruis­se­ment de papier. Un frois­se­ment de tis­su. Puis des pas — des pas qui ne fai­saient pas de bruit, ou si peu que seul le bâti­ment lui-même pou­vait les entendre, dans ses murs, dans ses fon­da­tions, dans sa mémoire de gra­nit rose.

Et dans son bureau, Arthur Beau­mont était encore éveillé.

Il était assis der­rière son bureau, face au por­trait du roi Fouad qui cachait le coffre-fort, et il regar­dait un dos­sier ouvert devant lui. Un dos­sier en car­ton brun, épais de trois cen­ti­mètres, sur lequel quel­qu’un avait écrit au sty­lo-plume, d’une écri­ture ronde et soi­gneuse : « Gebel Bar­kal — 1933 — Docu­ments ori­gi­naux — C. Graves. »

Beau­mont regar­da le dos­sier pen­dant longtemps.

Puis il se leva, ouvrit le coffre-fort der­rière le por­trait, en sor­tit d’autres docu­ments — des bor­de­reaux d’ex­pé­di­tion, des reçus, des pho­to­gra­phies — et les ajou­ta au dos­sier. Il refer­ma le coffre-fort. Il refer­ma le dos­sier. Il posa ses deux mains à plat sur le car­ton brun et fer­ma les yeux.

Il avait le visage d’un homme qui s’ap­prête à faire quelque chose qu’il aurait dû faire il y a quatre ans. Quelque chose de simple et de ter­rible. Quelque chose qui allait détruire des répu­ta­tions, com­pro­mettre des arran­ge­ments, bri­ser des alliances — et, peut-être, le libé­rer enfin du poids qui l’é­cra­sait depuis le jour où il avait aidé Regi­nald Bla­ck­more à voler le des­tin d’une jeune femme.

Il mur­mu­ra quelque chose — un mot, un seul, que per­sonne n’entendit.

Puis il ran­gea le dos­sier dans le tiroir de son bureau, tour­na la clé, glis­sa la clé dans la poche inté­rieure de sa veste, et se leva pour aller dormir.

Il ne savait pas que c’é­tait sa der­nière nuit.

La nuit du jas­min. La nuit où le Old Cata­ract sen­tait si bon que per­sonne — pas même Yous­sef, pas même les murs — n’a­vait sen­ti l’o­deur de ce qui se pré­pa­rait dans l’ombre.

CHA­PITRE 8 — LE CORPS

Six heures du matin. Le soleil n’é­tait pas encore levé sur Assouan mais le ciel avait déjà chan­gé — cette trans­for­ma­tion imper­cep­tible de l’obs­cu­ri­té, ce pas­sage du noir abso­lu à un bleu très sombre, presque vio­let, qui annon­çait l’aube comme un mur­mure annonce un cri.

Ceci­ly des­cen­dit l’escalier.

Elle n’a­vait pas dor­mi — ou si peu que ça ne comp­tait pas. Trois heures, peut-être quatre, d’un som­meil peu­plé de tom­beaux, de felouques et de sca­ra­bées qui mar­chaient sur les murs avec un bruit de pattes minus­cules. Elle s’é­tait réveillée en sur­saut à cinq heures, le cœur bat­tant, avec la cer­ti­tude qu’il fal­lait y aller main­te­nant. Pas à sept heures, pas après le petit-déjeu­ner — main­te­nant. Avant que l’hô­tel ne se réveille, avant que les masques ne se remettent en place, avant que quel­qu’un ne change d’avis.

Le hall était désert. Pas tout à fait — un gar­çon de nuit som­no­lait der­rière le comp­toir de la récep­tion, et quelque part dans les pro­fon­deurs de l’hô­tel, les bruits de la cui­sine mati­nale avaient com­men­cé : le choc des cas­se­roles, le sif­fle­ment de la vapeur, l’o­deur du pain qui mon­tait par les esca­liers de ser­vice comme une prière. Mais le monde des clients dor­mait encore, et le hall, dans cette lumière d’a­vant l’aube, avait la majes­té silen­cieuse d’un temple abandonné.

Le bureau de Beau­mont était au rez-de-chaus­sée, au bout d’un cou­loir qui par­tait du hall vers l’aile ouest de l’hô­tel — un cou­loir que les clients ne fré­quen­taient jamais, réser­vé à l’ad­mi­nis­tra­tion, bor­dé de portes closes et de pho­to­gra­phies enca­drées qui racon­taient l’his­toire de l’hô­tel : l’i­nau­gu­ra­tion en 1900, les pre­miers clients en habits de soi­rée posant devant des pal­miers, le bar­rage d’As­souan en construc­tion, Chur­chill sur la ter­rasse avec un cigare et un sou­rire de conquérant.

Ceci­ly avan­ça. Ses pas étaient étouf­fés par le tapis — un tapis rouge sombre, usé par des décen­nies de pas­sages, qui avait gar­dé en mémoire, peut-être, les pas de tous ceux qui avaient mar­ché sur lui.

La porte du bureau était au fond du cou­loir. Une porte en aca­jou, comme toutes les portes du Old Cata­ract, avec une poi­gnée en lai­ton et une plaque dis­crète : « Direction. »

La porte était entrouverte.

Ceci­ly s’ar­rê­ta. Son ins­tinct — cet ins­tinct d’ar­chéo­logue, cette capa­ci­té à sen­tir quand quelque chose n’é­tait pas à sa place — se mit en alerte. Beau­mont était un homme de pré­ci­sion. Un homme qui ne lais­sait rien au hasard, rien d’ou­vert, rien de désordre. Sa porte n’é­tait jamais entrou­verte. Elle était fer­mée ou elle était ouverte, comme le coffre-fort der­rière le por­trait, comme les comptes de l’hô­tel, comme le visage de Beau­mont lui-même : contrô­lé, net, hermétique.

Elle pous­sa la porte.

Le bureau de Beau­mont était une pièce rec­tan­gu­laire, plus grande qu’elle ne l’a­vait ima­gi­né, avec une fenêtre qui don­nait sur le Nil — pas le Nil pano­ra­mique de la ter­rasse, mais un frag­ment plus intime, une vue en biais sur les rochers de la cata­racte et, au-delà, sur l’île de Kit­che­ner avec son jar­din bota­nique. Le mobi­lier était colo­nial — un bureau mas­sif en teck, un fau­teuil en cuir vert, des éta­gères rem­plies de registres et de clas­seurs, un tapis per­san dont les cou­leurs avaient été adou­cies par des années de lumière fil­trant à tra­vers les per­siennes. Au mur, face au bureau, le por­trait du roi Fouad — jeune, mous­ta­chu, le regard impé­rial — dans un cadre doré légè­re­ment de travers.

Et dans le fau­teuil, face à la fenêtre, Arthur Beaumont.

Il était assis très droit. C’est la pre­mière chose que Ceci­ly remar­qua — cette rigi­di­té, cette pos­ture impec­cable, comme si même dans le som­meil, ou dans ce qu’elle prit d’a­bord pour le som­meil, Beau­mont refu­sait de se lais­ser aller. Ses mains étaient posées sur les accou­doirs. Sa tête était légè­re­ment incli­née vers la droite, comme s’il regar­dait quelque chose par la fenêtre — le Nil, peut-être, ou les rochers, ou l’aube qui montait.

— Mon­sieur Beau­mont, dit Cecily.

Pas de réponse.

— Mon­sieur Beau­mont, répé­ta-t-elle, plus fort.

Le silence avait une qua­li­té par­ti­cu­lière — non pas l’ab­sence de son, mais la pré­sence de quelque chose d’autre, quelque chose de lourd, de défi­ni­tif, qui rem­plis­sait la pièce comme un gaz invisible.

Ceci­ly fit un pas. Puis un autre. Le tapis per­san absor­bait ses pas comme il avait absor­bé tous les pas, tous les secrets, toutes les véri­tés qui avaient tra­ver­sé cette pièce.

Elle contour­na le bureau.

Et elle vit.

Le coupe-papier en forme d’o­bé­lisque était plan­té dans la gorge de Beau­mont — enfon­cé jus­qu’à la garde, avec une pré­ci­sion qui n’a­vait rien d’ac­ci­den­tel. C’é­tait un bel objet, Ceci­ly eut le temps de le pen­ser — absur­de­ment, irréel­le­ment — un objet en bronze doré, une réplique minia­ture de l’o­bé­lisque inache­vé d’As­souan, le genre de bibe­lot qu’on vend aux tou­ristes dans les bou­tiques du souk mais en plus fin, en plus lourd, un objet de bureau qui avait trou­vé un autre usage.

Le sang avait cou­lé — pas beau­coup, éton­nam­ment peu, un filet sombre qui avait tra­cé une ligne sur le col blanc de la che­mise de Beau­mont et qui avait séché en une croûte presque noire. Les yeux de Beau­mont étaient ouverts. Ils regar­daient la fenêtre — le Nil, les rochers, l’aube. Son visage avait une expres­sion que Ceci­ly mit un moment à iden­ti­fier, parce que c’é­tait la der­nière expres­sion qu’elle aurait atten­due sur le visage d’un homme assassiné.

De la résignation.

Arthur Beau­mont était mort avec la séré­ni­té d’un homme qui savait que ça arriverait.

Sur le bureau, devant lui, un dos­sier ouvert. Un dos­sier en car­ton brun sur lequel Ceci­ly lut — avec un ver­tige qui faillit la faire tom­ber — « Gebel Bar­kal — 1933 — Docu­ments ori­gi­naux — C. Graves. » Le dos­sier était ouvert mais il était vide. Les pages qui s’y trou­vaient avaient été arra­chées — pas pro­pre­ment, pas soi­gneu­se­ment, avec une vio­lence qui avait déchi­ré le car­ton aux endroits où les feuillets avaient été rete­nus par des attaches. Quel­qu’un avait ouvert le dos­sier, arra­ché le conte­nu, et lais­sé la coquille vide comme un sar­co­phage profané.

Le coffre-fort der­rière le por­trait du roi Fouad était ouvert. La porte métal­lique pen­dait comme une mâchoire béante. L’in­té­rieur était vide — pas un papier, pas un objet, rien. Net­toyé. Vidé. Comme si le coffre-fort n’a­vait jamais rien contenu.

Les clés. Ceci­ly cher­cha des yeux la veste de Beau­mont — il l’a­vait posée sur le dos­sier de sa chaise, pliée avec cette mania­que­rie qui était sa signa­ture. Elle fouilla les poches. Rien. La clé du tiroir du bureau avait dis­pa­ru. Quel­qu’un l’a­vait prise — sur le corps, ou dans la veste, ou avant la mort, peut-être, pen­dant que Beau­mont dor­mait, ou pen­dant que le coupe-papier…

Ceci­ly recu­la. Ses jambes trem­blaient. Son esto­mac se retour­na — pas à cause du sang, elle avait vu pire sur les chan­tiers de fouilles, des osse­ments bri­sés, des crânes fra­cas­sés par le temps, la mort ancienne ne la trou­blait pas. C’é­tait la mort fraîche. La mort qui sen­tait encore le fer et le jas­min. La mort qui avait les yeux ouverts et qui regar­dait le Nil avec l’ex­pres­sion d’un homme qui savait.

Elle sor­tit du bureau. Le cou­loir était tou­jours vide. Les pho­to­gra­phies enca­drées regar­daient droit devant elles — Chur­chill avec son cigare, les pal­miers, le bar­rage. Ceci­ly s’ap­puya contre le mur et res­pi­ra. Une fois, deux fois, trois fois. Puis elle fit la seule chose sen­sée qu’elle pou­vait faire.

Elle mon­ta frap­per à la porte d’A­ga­tha Christie.

Chris­tie ouvrit en robe de chambre, les che­veux défaits, les yeux encore brouillés par le som­meil. Elle regar­da Ceci­ly et le som­meil dis­pa­rut d’un coup — rem­pla­cé par cette acui­té ins­tan­ta­née, ce pas­sage ful­gu­rant de l’or­di­naire à l’ex­tra­or­di­naire, qui était peut-être le vrai génie de Christie.

— Beau­mont, dit Cecily.

— Mort ?

— Mort.

Chris­tie ne deman­da pas com­ment. Elle ne deman­da pas quand. Elle enfi­la des chaus­sures, attra­pa son car­net — par réflexe, comme un méde­cin attrape sa sacoche — et sui­vit Ceci­ly dans l’escalier.

Elles des­cen­dirent ensemble, deux femmes en silence dans les cou­loirs encore endor­mis d’un hôtel qui ne savait pas encore qu’il avait per­du son gar­dien. Quand elles arri­vèrent devant la porte du bureau, Chris­tie s’ar­rê­ta un ins­tant, la main sur le cham­branle, et dit :

— Poi­rot dirait qu’il faut regar­der qui n’est pas surpris.

Puis elle entra.

Elle exa­mi­na la scène avec un calme qui aurait été effrayant s’il n’a­vait pas été, Ceci­ly le com­prit, pro­fes­sion­nel. Chris­tie ne regar­dait pas le corps comme une per­sonne nor­male regarde un mort — avec hor­reur, avec pitié, avec fas­ci­na­tion mor­bide. Elle le regar­dait comme un texte. Elle lisait la pièce comme elle lisait un cha­pitre — la posi­tion du corps, l’angle du coupe-papier, le dos­sier vide, le coffre-fort béant, l’ab­sence de lutte, l’ex­pres­sion du visage.

— Il connais­sait son assas­sin, dit-elle.

— Com­ment le savez-vous ?

— Pas de lutte. Pas de ren­ver­se­ment de meubles. Pas de désordre — sauf le dos­sier et le coffre-fort, qui ont été vidés métho­di­que­ment. Il était assis dans son fau­teuil. Il n’a pas essayé de se lever. Ce qui veut dire qu’il ne se sen­tait pas mena­cé — ou qu’il ne pou­vait pas se lever.

Elle se pen­cha — pas vers le corps, vers le bureau.

— Deux tasses, dit-elle.

Ceci­ly regar­da. Sur le coin du bureau, deux tasses à café. En por­ce­laine blanche, avec le mono­gramme du Old Cata­ract — un C entre­la­cé de feuilles de lotus. L’une était à moi­tié pleine. L’autre était vide, mais un anneau brun mar­quait l’in­té­rieur, la trace d’un café bu jus­qu’à la der­nière goutte.

— Son visi­teur a bu le café, dit Chris­tie. Beau­mont n’a pas fini le sien. Ce qui veut dire que quelque chose l’a inter­rom­pu — ou que quelque chose dans le café l’a empê­ché de le terminer.

Elle se redressa.

— Ne tou­chez à rien. Il faut pré­ve­nir la police. Mais avant…

Elle ouvrit son car­net et, avec une rapi­di­té qui tenait du pro­dige, des­si­na un plan de la pièce — le bureau, le fau­teuil, le corps, les tasses, le dos­sier, le coffre-fort, la fenêtre, la porte. Un plan pré­cis, coté, anno­té, qui avait la clar­té d’un rele­vé archéo­lo­gique. Ceci­ly la regar­da faire avec un mélange d’ad­mi­ra­tion et de stupeur.

— Vous avez déjà fait ça, dit-elle.

— Dans ma tête, des cen­taines de fois. En vrai, c’est la pre­mière. Et j’es­père que c’est la dernière.

Chris­tie refer­ma son carnet.

— Main­te­nant, il faut agir vite. Deux choses. Pre­miè­re­ment : qui avait accès à ce cou­loir cette nuit ? Les employés de nuit, le gar­çon de récep­tion, et qui­conque connais­sait la dis­po­si­tion de l’hô­tel — ce qui inclut tous les habi­tués. Deuxiè­me­ment : les docu­ments qui étaient dans ce dos­sier por­taient votre nom. Quel­qu’un les a volés pour empê­cher la véri­té de sor­tir. Ce qui veut dire que votre quête vient de deve­nir beau­coup plus dan­ge­reuse — parce que quel­qu’un, dans cet hôtel, est prêt à tuer pour que cette véri­té reste enterrée.

Elle regar­da Ceci­ly avec une inten­si­té qui n’a­vait plus rien de littéraire.

— Poi­rot vous dirait de faire confiance à per­sonne. Moi, je vous dis de faire confiance à votre ins­tinct. Vous êtes archéo­logue — vous savez lire les couches, les sédi­ments, les traces que les gens laissent der­rière eux sans le vou­loir. Faites la même chose avec les vivants. Lisez-les comme vous lisez la terre.

La lumière de l’aube avait fran­chi la fenêtre et tom­bait sur le visage de Beau­mont. Dans cette lumière, le sang sur son col pre­nait des reflets d’ambre — presque beaux, presque abs­traits, comme un motif déco­ra­tif sur une pote­rie ancienne.

Quelque part dans l’hô­tel, le pre­mier muez­zin d’As­souan com­men­ça son appel.

Le Old Cata­ract se réveillait.

Et il allait se réveiller avec un mort dans son bureau, un coffre-fort vide, un dos­sier éven­tré, et une gale­rie de sus­pects dont cha­cun — cha­cun sans excep­tion — avait une rai­son de vou­loir que les tom­beaux ne parlent pas.

*

L’A­ga Khan fut le pre­mier informé.

Non pas parce que quel­qu’un avait déci­dé de le pré­ve­nir, mais parce que l’A­ga Khan, comme tous les sou­ve­rains, pos­sé­dait ce sixième sens qui lui per­met­tait de sen­tir le désordre dans l’air avant même qu’il ne se mani­feste. Il des­cen­dit de sa suite à six heures trente, vêtu d’un cos­tume gris perle d’une coupe par­faite, le visage calme, les mains croi­sées der­rière le dos, et dit au gar­çon de nuit — qui était main­te­nant livide et tremblant :

— Où est le corps ?

Le gar­çon bégaya. L’A­ga Khan le regar­da avec la patience infi­nie des hommes qui ont diri­gé des mil­lions de fidèles et qui savent que la panique est un luxe que seuls les gens sans res­pon­sa­bi­li­té peuvent se permettre.

— Le bureau de Beau­mont, dit-il. Bien. Fer­mez la porte. Pré­ve­nez la police. Et ser­vez le petit-déjeu­ner comme d’ha­bi­tude. Un hôtel qui s’ef­fondre à la pre­mière crise ne mérite pas de por­ter le nom de Cataract.

Puis il se tour­na vers Ceci­ly et Chris­tie, qui se tenaient dans le hall comme deux conspi­ra­trices prises en fla­grant délit, et ajou­ta, avec un sou­rire qui n’at­tei­gnait pas ses yeux :

— Mes­dames. Je sup­pose que vous avez des choses à me raconter.

Ils s’ins­tal­lèrent dans le salon de lec­ture — celui-là même où, quelques heures plus tôt, Ash­worth et le Comte avaient eu leur conver­sa­tion. L’A­ga Khan écou­ta le récit de Ceci­ly avec la même atten­tion totale que Chris­tie la veille — mais d’une qua­li­té dif­fé­rente. Chris­tie écou­tait pour com­prendre. L’A­ga Khan écou­tait pour déci­der. Il hocha la tête à inter­valles régu­liers, posa deux ques­tions — « La porte était-elle for­cée ? » (non) et « Le coupe-papier était-il un objet du bureau ou un objet appor­té ? » (du bureau, Ceci­ly en était presque sûre) — et quand elle eut fini, il dit :

— La police d’As­souan est com­pé­tente pour les vols de cha­meaux et les dis­putes de mar­ché. Elle n’est pas com­pé­tente pour ceci. Mais elle vien­dra, elle pose­ra des ques­tions, elle vou­dra fer­mer l’hô­tel, et il fau­dra l’en empê­cher — parce que si l’hô­tel ferme, les sus­pects s’é­par­pillent, et si les sus­pects s’é­par­pillent, la véri­té s’évapore.

Il regar­da Christie.

— Mrs. Chris­tie. Vous écri­vez des romans poli­ciers. Avez-vous jamais pen­sé que vos com­pé­tences pour­raient ser­vir à autre chose qu’à diver­tir les lec­teurs des gares ?

Chris­tie rou­git — une rou­geur brève, presque imper­cep­tible, qui tra­his­sait la timi­di­té sous l’ar­mure de l’observatrice.

— Je ne suis pas détec­tive, Votre Altesse.

— Non. Mais vous savez com­ment les détec­tives pensent. Et cette jeune femme — il dési­gna Ceci­ly — sait com­ment les archéo­logues fouillent. L’une pense en men­songes, l’autre pense en couches. Ensemble, vous avez une chance de trou­ver ce que la police ne trou­ve­ra pas.

Il se leva.

— Je vais m’oc­cu­per de la police. Vous, occu­pez-vous de la vérité.

Et il sor­tit, sui­vi d’un sillage de digni­té et d’eau de Cologne, lais­sant Ceci­ly et Chris­tie seules dans le salon de lec­ture avec un meurtre à résoudre, un dos­sier volé à retrou­ver, et une dou­zaine de sus­pects qui, à cet ins­tant pré­cis, pre­naient leur petit-déjeu­ner sur la ter­rasse du Old Cata­ract comme si le monde n’a­vait pas basculé.

Chris­tie ouvrit son carnet.

— Bien, dit-elle. Poi­rot com­men­ce­rait par les ali­bis. Mais sur­tout par les mobiles. Qui avait besoin que cet homme se taise ?

Elle tra­ça une ligne ver­ti­cale au milieu de la page. D’un côté, elle écri­vit « Savait » ; de l’autre, « Avait peur ».

— Com­men­çons, dit-elle.

Et le Nil, en contre­bas, conti­nua de cou­ler, indif­fé­rent, éter­nel, comme il avait cou­lé du temps des pha­raons et des reines guer­rières, comme il cou­le­rait long­temps après que tous les secrets de cet hôtel auraient été enter­rés ou révé­lés ou oubliés.

Lire la suite…

Tags de cet article: , ,