La nuit
du jasmin
La nuit du jasmin
Chapitres 9 à 12
CHAPITRE 9 — L’ENQUÊTE COMMENCE
La police arriva à huit heures dans une automobile noire qui toussait de la poussière et du mécontentement.
L’inspecteur Mahmoud Safwan était un homme d’une quarantaine d’années, petit, trapu, avec une moustache si épaisse qu’elle semblait avoir été collée sur sa lèvre supérieure par un accessoiriste distrait. Il portait un costume froissé, un tarbouche qui penchait dangereusement vers la gauche, et l’expression d’un homme qui aurait préféré être n’importe où ailleurs — dans son bureau du commissariat d’Assouan, par exemple, à boire du thé et à signer des formulaires, plutôt que dans le hall du Old Cataract, entouré d’aristocrates étrangers, de diplomates, et d’un chef spirituel ismaélien qui le regardait avec la bienveillance condescendante d’un homme habitué à commander des millions de fidèles.
— Un meurtre, dit Safwan. Dans cet hôtel.
Ce n’était pas une question. C’était une lamentation.
— Un meurtre, confirma l’Aga Khan avec un calme qui frisait l’ironie. Mais un meurtre discret, inspecteur. Un meurtre qui n’a réveillé personne, qui n’a dérangé personne, et qui — si vous menez votre enquête avec le tact que la situation exige — n’a pas besoin de faire fermer l’hôtel.
Safwan regarda l’Aga Khan comme un chat regarde un tigre — avec un mélange de fascination et de terreur professionnelle. Il ne voulait pas fermer l’hôtel. Fermer le Old Cataract, c’était mettre en colère le gouverneur d’Assouan, le ministère du Tourisme, la famille royale qui y avait ses habitudes, et probablement trois ou quatre ambassades. Mais ne pas fermer l’hôtel, c’était laisser un assassin prendre son petit-déjeuner sur la terrasse avec vue sur le Nil, et si l’affaire tournait mal, c’était sa tête à lui, Mahmoud Safwan, inspecteur de troisième classe, qui roulerait sur le tapis du bureau du directeur de la police.
— Je vais interroger tout le monde, dit-il.
— Bien sûr, dit l’Aga Khan. Mais permettez-moi de vous suggérer d’accepter l’aide de deux personnes qui ont découvert le corps et qui possèdent — comment dire — des compétences complémentaires aux vôtres.
Safwan leva un sourcil — celui de gauche, le seul qui fonctionnait indépendamment.
— Mrs. Agatha Christie, dit l’Aga Khan. L’auteur de romans policiers. Et Miss Cecily Graves, archéologue. L’une connaît l’art du crime, l’autre connaît l’art de la fouille. Ensemble, elles pourraient…
— Je connais mon métier, Votre Altesse.
— Personne n’en doute, inspecteur. Mais un hôtel plein de diplomates et d’aristocrates étrangers est un terrain miné. Mrs. Christie sait comment ces gens pensent. Et Miss Graves sait pourquoi quelqu’un voulait Beaumont mort.
Safwan le regarda un long moment. Puis il soupira — un soupir qui venait du fond de son âme, du fond de sa carrière, du fond de cette matinée qui avait si mal commencé — et dit :
— D’accord. Mais elles ne touchent à rien. Elles ne posent pas de questions sans ma permission. Et si elles trouvent quoi que ce soit, elles viennent me voir d’abord.
L’Aga Khan sourit.
— Naturellement, inspecteur. Naturellement.
*
Les interrogatoires commencèrent à dix heures, dans le salon de lecture, transformé pour l’occasion en salle d’enquête improvisée. Safwan avait réquisitionné un bureau, une chaise, un carnet, et un adjoint — un jeune policier maigre comme un fil de fer qui notait tout avec un zèle maladroit, sa plume crissant sur le papier comme un insecte pris au piège.
Christie et Cecily étaient assises dans un coin, officiellement comme « observatrices » — un statut vague que Safwan leur avait accordé de mauvaise grâce et qui leur permettait d’être présentes sans avoir le droit d’ouvrir la bouche. Christie avait son carnet. Cecily avait sa mémoire.
Le Comte Orsini-Donadoni fut le premier convoqué. Il entra dans le salon comme il entrait partout — en scène. Costume blanc, pochette lilas aujourd’hui, ses éternels scarabées dans la poche, et un air d’ennui royal qui suggérait que le meurtre était un inconvénient esthétique plutôt qu’un drame humain.
— Comte, dit Safwan. Où étiez-vous cette nuit entre minuit et six heures du matin ?
— Dans ma chambre, inspecteur. Suite 201. Je dormais. Mon domestique peut en témoigner.
— Votre domestique est muet.
— Muet ne veut pas dire aveugle, inspecteur. Giacomo voit tout. Il ne parle pas, mais il écrit. Et il écrit remarquablement bien — une calligraphie de moine florentin. Si vous lui donnez un papier et un crayon, il vous confirmera que je n’ai pas quitté ma suite de la nuit.
Safwan nota quelque chose dans son carnet. Christie, dans son coin, écrivit dans le sien un seul mot que Cecily aperçut du coin de l’œil : « Commode. »
— Connaissiez-vous M. Beaumont personnellement ? demanda Safwan.
— Personnellement est un bien grand mot. Je connaissais M. Beaumont comme tout client connaît le directeur de l’hôtel dans lequel il séjourne — c’est-à-dire avec cette intimité superficielle qui est le propre des relations de service. Il était compétent, discret, et savait reconnaître un bon champagne. C’est à peu près tout ce que j’exige d’un directeur d’hôtel.
— Vous n’avez jamais eu d’autres rapports avec lui ? Des rapports, disons, commerciaux ?
Le Comte ne cilla pas. Pas un battement de paupière, pas une contraction de mâchoire. Il était, dans l’art de ne rien trahir, d’un niveau olympique.
— Commerciaux ? répéta-t-il avec un amusement parfaitement calibré. Je suis paléontologue, inspecteur. Je finance des fouilles archéologiques. Les directeurs d’hôtel ne sont pas, en règle générale, mes partenaires commerciaux.
Safwan le congédia. Le Comte sortit avec la même majesté qu’il était entré, son domestique muet pivotant derrière lui comme une porte sur ses gonds.
— Il ment, murmura Christie.
— Évidemment, murmura Cecily.
— La question est : sur quoi exactement ? Poirot dirait qu’un menteur qui ment sur tout est moins dangereux qu’un menteur qui ment sur un seul point — parce que le premier est prévisible, et le second a quelque chose de précis à cacher.
*
Philip Ashworth entra ensuite. Il était pâle — mais Ashworth était toujours pâle, et dans la lumière du salon de lecture, sa pâleur avait cette qualité particulière des hommes qui n’ont pas dormi et qui ne savent pas encore si c’est de la culpabilité ou de l’inquiétude qui les empêche de dormir.
— J’étais sorti tôt ce matin, dit-il à Safwan. À cinq heures. Pour aller sur le site de Gebel Barkal. J’avais rendez-vous avec les ouvriers locaux pour préparer la réouverture du chantier.
— À cinq heures du matin ?
— Les ouvriers commencent à l’aube. La chaleur devient intenable après neuf heures.
— Comment avez-vous quitté l’hôtel ?
— Par la porte principale. Le garçon de nuit m’a vu sortir. Il pourra confirmer.
— Et comment vous êtes-vous rendu sur le site ?
— En felouque. Tarek — le passeur de l’hôtel — devait m’emmener. Mais il n’était pas au ponton. J’ai attendu vingt minutes et j’ai fini par prendre un autre bateau, un pêcheur qui passait.
Safwan nota. Christie nota. Cecily, elle, ne nota rien — mais elle enregistra le fait que Tarek n’avait pas été au ponton à cinq heures du matin. Ce qui voulait dire que Tarek avait menti — puisque Youssef avait dit qu’il y était tous les matins à sept heures — ou qu’il avait une raison de ne pas être là précisément ce matin-là.
— Connaissiez-vous M. Beaumont ? demanda Safwan.
— Oui. De réputation et de quelques rencontres. Il dirigeait cet hôtel depuis longtemps. Il avait accueilli mon… mon ancien mentor, le Professeur Blackmore, à plusieurs reprises.
— Aviez-vous des raisons de vouloir du mal à M. Beaumont ?
— Aucune.
Le mot était tombé trop vite. Cecily le sentit — comme on sent une fausse note dans un concert. Pas un mensonge, pas tout à fait. Mais une vérité tronquée, une vérité amputée de sa partie la plus intéressante.
Christie écrivit dans son carnet : « Alibis vérifiable. Trop vérifiable. »
*
Les sœurs Carmichael entrèrent ensemble, comme toujours — Daphné la grande sèche et Prudence la petite ronde, inséparables, complémentaires, avec leurs chapeaux, leur tricot, et leurs sourires de sphinx.
— Nous dormions, dit Daphné d’une voix qui avait l’autorité tranchante d’une lame de rasoir dissimulée dans du velours.
— Toutes les deux ? demanda Safwan.
— Toutes les deux. Notre chambre est au deuxième étage. Chambre 218. Nous n’avons rien entendu, rien vu, rien remarqué d’inhabituel. Nous sommes des touristes, inspecteur. Nous écrivons un guide de voyage. Les meurtres ne font pas partie de notre itinéraire.
Prudence, à côté d’elle, hocha la tête avec la régularité d’un métronome.
Safwan allait les congédier quand Christie toussa — une toux discrète, presque imperceptible, qui n’en était pas une. Safwan la regarda. Christie regarda Cecily. Cecily comprit.
— Inspecteur, dit Cecily — et Safwan sursauta, parce qu’elle n’était pas censée parler —, puis-je poser une question ?
Safwan hésita. L’Aga Khan lui avait dit d’accepter leur aide. Le garçon de nuit avait confirmé que ces deux femmes avaient découvert le corps. Et l’archéologue avait quelque chose dans le regard — une intensité, une précision — qui ressemblait à celle des bons enquêteurs.
— Une seule, dit-il.
Cecily se tourna vers Daphné Carmichael.
— Miss Carmichael. Vous dites que vous n’avez rien remarqué d’inhabituel. Mais le concierge de l’hôtel a noté que vous étiez dans le couloir du premier étage à six heures du matin. Le couloir du premier étage, c’est l’étage de l’administration — pas celui des chambres. Qu’y faisiez-vous ?
Le silence qui suivit avait la densité du plomb.
Daphné Carmichael ne bougea pas. Mais quelque chose changea dans son visage — pas dans ses traits, qui restèrent parfaitement contrôlés, mais dans la qualité de son immobilité. C’était l’immobilité de quelqu’un qui calcule à très grande vitesse.
— Je cherchais la salle de lecture, dit-elle. Je me suis trompée d’étage. L’architecture de cet hôtel est déroutante.
— La salle de lecture est au rez-de-chaussée, dit Cecily.
— Comme je l’ai dit. Je me suis trompée d’étage.
À côté d’elle, Prudence avait cessé de hocher la tête. Ses mains, qui d’habitude tricotaient avec la régularité d’une machine, étaient immobiles sur ses genoux — et c’était, Cecily le comprit, le détail le plus éloquent de tout l’interrogatoire. Les mains de Prudence Carmichael ne s’arrêtaient jamais. Sauf quand elle avait peur.
Les sœurs sortirent.
— Comment saviez-vous pour le couloir ? demanda Safwan à Cecily.
— Le concierge de l’hôtel tient un registre très détaillé des allées et venues, dit Cecily. Il note tout. C’est un homme de mémoire.
Safwan la regarda avec un respect nouveau — ce respect légèrement méfiant que les policiers réservent aux gens qui en savent plus qu’eux.
— Qui d’autre dans votre registre ? demanda-t-il.
— Ce n’est pas mon registre. Mais je peux vous dire que M. Haddad — le concierge — sera votre meilleur allié dans cette enquête. Il voit tout, il note tout, et il n’oublie rien.
*
Le Professeur Wennerström fut bref. Il dormait. Il avait bu. Il n’avait rien entendu. Et oui, il avait du schnaps dans sa chambre, assez pour assommer un cheval, ce qui était précisément sa méthode pour dormir en paix dans un pays où les muezzins commençaient à chanter à quatre heures du matin. Non, il ne connaissait pas Beaumont personnellement. Oui, il avait dîné avec tout le monde. Non, il ne savait rien.
Christie écrivit : « Boit trop pour mentir bien. Mais sa loupe ne tremble jamais. »
Le Dr Kessler fut nerveux. Ses lunettes glissèrent quatre fois en cinq minutes. Il dormait — oui, seul, dans sa chambre du deuxième étage. Non, il n’avait rien entendu. Oui, il connaissait Beaumont — il était le médecin officieux de l’hôtel, il avait soigné Beaumont pour une grippe l’hiver précédent, rien de grave. Non, il n’avait pas vu Beaumont hier soir. Et puis, au moment où Safwan allait le congédier, Kessler ajouta — comme si les mots lui échappaient malgré lui, comme si une force intérieure poussait la vérité hors de lui :
— Il y avait du café dans la pièce, n’est-ce pas ?
Safwan le regarda.
— Pourquoi demandez-vous cela ?
— Parce que je suis médecin. Et que le café est un excellent véhicule pour certaines substances. Si Beaumont a été drogué avant d’être tué — si on l’a endormi, ou au moins assommé — le coupe-papier ne serait qu’un instrument de finition. Le vrai meurtre, c’est le café.
Il remonta ses lunettes une cinquième fois et ajouta, plus bas :
— Blackmore est mort de la même manière. Le poison d’abord. La fièvre ensuite. Mais c’est le poison qui a ouvert la porte.
Safwan nota. Christie nota. Cecily sentit un froid la traverser — pas le froid de la peur, le froid de la logique. Si Beaumont avait été drogué, l’assassin n’avait pas eu besoin de force physique. N’importe qui — homme ou femme, grand ou petit, fort ou faible — aurait pu planter le coupe-papier dans la gorge d’un homme inconscient. Ce qui élargissait le champ des suspects à l’infini.
Faïza al-Rashid fut la dernière. Elle entra dans le salon de lecture comme elle entrait partout — avec la grâce lente d’un navire, la soie noire de sa robe bruissant dans le silence. Elle s’assit, retira ses lunettes de soleil, et regarda Safwan avec des yeux si grands, si sombres, si profondément tristes qu’il en perdit le fil de sa première question.
— Je ne dormais pas, dit-elle avant qu’il ait ouvert la bouche. Je ne dors jamais. Les cantatrices ne dorment pas — elles veillent. Je chantais. Sur mon balcon. Jusqu’à trois heures du matin environ. Ensuite j’ai lu. Ensuite j’ai regardé le Nil. C’est ce que je fais chaque nuit depuis que je suis arrivée ici. C’est ce que je faisais chaque nuit quand Reginald était vivant.
L’aveu — car c’en était un, un aveu de lien, de passé, d’intimité — tomba dans le salon de lecture comme une pierre dans l’eau.
— Vous connaissiez M. Blackmore ? demanda Safwan, qui ne comprenait pas le lien mais sentait sa gravité.
— Je l’ai aimé. Pendant trois ans. Il venait me voir ici — à Assouan, puis au Caire. C’était un homme qui savait mentir aux femmes aussi bien qu’au monde. Je ne savais pas, quand je l’aimais, qu’il était un voleur. Je l’ai appris après sa mort. Et c’est pour ça que je suis revenue ici — pour chanter dans l’endroit où j’ai été le plus heureuse et le plus trompée. C’est une habitude de cantatrice. On revient toujours sur les lieux de sa plus belle erreur.
Elle regarda Cecily — un regard direct, sans détour, sans pitié pour elle-même.
— Il m’a parlé de vous, Miss Graves. Il m’a parlé du tombeau. Il m’a dit que la découverte n’était pas de lui. Il le disait la nuit, dans cette chambre, quand il croyait que les nuits ne comptent pas et que les mots qu’on dit dans le noir disparaissent avec le jour.
— Et Beaumont ? demanda Safwan, qui tentait désespérément de ramener la conversation au meurtre en cours.
— Arthur Beaumont était un homme qui gardait les secrets des autres parce qu’il ne supportait pas les siens. Je ne sais pas qui l’a tué. Mais je sais que quiconque l’a tué ne l’a pas tué pour ce qu’il avait fait — on l’a tué pour ce qu’il s’apprêtait à dire.
Elle remit ses lunettes, se leva, et sortit du salon de lecture en laissant derrière elle un sillage de parfum — du musc, de l’ambre, et quelque chose de plus ancien, de plus douloureux, qui était peut-être simplement l’odeur du chagrin.
Safwan ferma son carnet.
— J’ai un mort, dit-il à personne en particulier, un hôtel plein de gens qui mentent, un Comte qui n’est peut-être pas un Comte, une cantatrice qui ne dort jamais, deux tricoteuses qui se promènent dans les mauvais couloirs, un Suédois ivre, un Autrichien nerveux, un archéologue trop pâle, et deux femmes qui veulent jouer les détectives.
Il regarda Christie et Cecily.
— Ce que j’aimerais, dit-il avec une sincérité désarmante, c’est un suspect normal. Un homme jaloux, une femme trahie, un employé mécontent. Quelqu’un de simple. Quelqu’un de compréhensible. Est-ce que c’est trop demander ?
Christie sourit — un de ses sourires brefs, presque coupables, comme si elle s’excusait d’avance pour la complexité du monde.
— Je crains que oui, inspecteur. Poirot dirait que nous avons trop de suspects. Et quand tout le monde a un mobile, c’est que le vrai mobile est ailleurs.
Safwan soupira encore — un soupir de tout le corps, des épaules aux pieds — et sortit du salon pour aller examiner le corps avec le médecin légiste qui venait d’arriver d’Assouan sur un âne.
Sur un âne.
Christie referma la porte du salon derrière lui et se tourna vers Cecily.
— Bien, dit-elle. Maintenant que la police est occupée, occupons-nous de ce qui compte vraiment.
Elle ouvrit son carnet à la page qu’elle avait annotée pendant les interrogatoires. Deux colonnes. « Savait. » « Avait peur. »
— Tout le monde savait quelque chose sur Beaumont, dit-elle. Mais ce n’est pas la question. La question est : qui savait que Beaumont allait vous remettre ce dossier ? Parce que l’assassin ne l’a pas tué pour le passé — le passé est un secret que tout le monde gardait depuis des années. L’assassin l’a tué pour le futur — pour empêcher le dossier de changer de mains.
— Ce qui veut dire que l’assassin savait que Beaumont allait me le donner.
— Exactement. Et comment le savait-il ? Deux possibilités. Soit quelqu’un vous a entendue parler avec Beaumont dans le hall — quand il vous a dit « venez me voir demain ». Soit quelqu’un a entendu Beaumont parler de son intention à quelqu’un d’autre.
Cecily se souvint. Le hall. L’après-midi du scarabée. Beaumont derrière le comptoir, sa voix basse. « Venez me voir demain matin. Tôt. Avant le petit-déjeuner. J’ai quelque chose qui vous appartient. » Y avait-il quelqu’un d’autre dans le hall ? Le garçon de nuit ? Un portier ? Un client qui passait ?
— Les murs ont des oreilles, murmura Cecily, en reprenant les mots de Youssef.
— Trouvons les oreilles, dit Christie.
CHAPITRE 10 — LES SECRETS DE BEAUMONT
Elles commencèrent par les sous-sols.
Christie n’était jamais descendue dans les entrailles du Old Cataract, et quand Cecily la guida par l’escalier de service vers le labyrinthe de couloirs blanchis à la chaux, la romancière eut un frémissement d’excitation — le même, peut-être, que celui d’un enfant qu’on emmène dans un passage secret.
— Magnifique, murmura-t-elle en regardant les couloirs s’enfoncer dans la pénombre. C’est exactement comme dans un roman — le monde visible au-dessus, le monde caché en dessous. La terrasse est le masque. Ceci est le visage.
Youssef les attendait dans son bureau. Il savait déjà — comment il savait, par quel canal, quel réseau invisible d’informations courait entre les murs de l’hôtel, Cecily ne le saurait jamais. Mais quand elles entrèrent, il était debout derrière son bureau, le visage grave, les mains posées à plat sur le carnet de 1933, et il dit simplement :
— M. Beaumont est mort.
— Assassiné, précisa Christie.
— Oui. Je sais comment. Le garçon de nuit a parlé. Un coupe-papier. La police est là. L’inspecteur Safwan est un homme honnête mais limité. Ce qu’il cherche — un mobile simple, un coupable évident — il ne le trouvera pas. Parce que rien dans cet hôtel n’est simple et rien n’est évident.
Il s’assit et ouvrit un tiroir dont Cecily ne soupçonnait pas l’existence — un tiroir encastré dans le mur, derrière une étagère de registres, invisible à moins de savoir exactement où le chercher. Il en sortit un dossier — plus mince que celui de Beaumont, mais portant la même écriture sur la couverture. Pas le dossier « C. Graves » — un autre.
— « Expéditions Ferro-Blackmore — Correspondance — 1932–1936 », lut Christie à voix haute.
— Je fais des copies, dit Youssef sans la moindre trace d’excuse. De tout ce qui passe par le bureau de Beaumont. C’est une habitude que j’ai prise il y a vingt ans, quand j’ai compris que les directeurs passent mais que l’hôtel reste, et que la mémoire d’un hôtel ne peut pas dépendre d’un seul homme.
Il ouvrit le dossier.
— Voici ce que Beaumont ne vous aurait peut-être jamais dit de vive voix, dit-il. Mais qu’il aurait dû dire depuis longtemps.
Les documents racontaient une histoire que Cecily avait devinée par fragments mais dont elle n’avait jamais vu l’architecture complète. Depuis 1932, un an avant la découverte du tombeau, Beaumont servait d’intermédiaire entre les pilleurs de sites archéologiques en Haute-Égypte et les collectionneurs européens. Le trafic fonctionnait avec l’efficacité d’une entreprise commerciale — les pilleurs trouvaient les artefacts, Beaumont les stockait à l’hôtel, dans les caves, dans les salles de service, parfois dans des chambres vides qu’il gardait bloquées sous prétexte de travaux, et les collectionneurs venaient les récupérer en se faisant passer pour des touristes ordinaires.
Le principal client était Giorgio Ferro — le futur Comte Orsini-Donadoni.
Les lettres entre Beaumont et Ferro étaient d’une précision effrayante. Chaque objet était décrit, coté, photographié. Les prix étaient négociés en livres sterling. Les modes de transport étaient détaillés — felouques pour les pièces légères, trains pour les caisses lourdes, avec des douaniers achetés à chaque étape. C’était un système parfaitement huilé, rodé par des années de pratique, et protégé par le silence de tous ceux qui en profitaient.
Blackmore était entré dans le circuit en 1933. Après le vol de la découverte de Cecily, il avait utilisé le réseau de Beaumont pour extraire les artefacts les plus précieux du tombeau de la Candace — les scarabées funéraires, les bijoux en or, les figurines en faïence — et les expédier vers l’Europe via Ferro. Une partie de la collection avait été vendue à des collectionneurs privés en Italie, en Allemagne, en Suisse. Le reste avait disparu — absorbé par le marché noir de l’art antique, cette mer souterraine où les objets circulent sans laisser de traces, changeant de mains dans des arrière-boutiques, des coffres de banques, des salons feutrés.
— C’est pour ça que le Comte finance la nouvelle expédition, dit Cecily. Pas pour la science. Pour le pillage. Il veut finir le travail que Blackmore a commencé.
— C’est une partie de l’explication, dit Youssef. Mais pas toute l’explication.
Il tourna une page et posa le doigt sur une lettre datée de septembre 1936 — deux mois avant la mort de Blackmore.
La lettre était de Blackmore à Beaumont. L’écriture était tremblante, presque illisible — l’écriture d’un homme malade, ou d’un homme qui a peur.
Cecily la lut à voix haute, lentement, en pesant chaque mot :
— « Mon cher Beaumont. Il m’est impossible de poursuivre notre arrangement dans les conditions actuelles. Ce que nous avons trouvé dans la seconde chambre change tout. Ce n’est pas un trésor — c’est un témoignage. Si les autorités l’apprennent, nous serons tous compromis. Mais si cela reste caché, je ne pourrai plus dormir. Je n’ai pas signé pour cela. Ferro ne comprend pas — ou ne veut pas comprendre. Faites ce que vous jugerez nécessaire. Je m’en remets à votre discrétion. R. Blackmore. »
Le silence qui suivit était celui des profondeurs — le silence qu’on entend quand on descend dans un tombeau et que le monde d’en haut cesse d’exister.
— La seconde chambre, murmura Cecily. Ashworth m’a dit que Blackmore avait trouvé une seconde chambre dans le tombeau et qu’il avait rebouché l’accès. Blackmore avait peur de ce qu’il y avait dedans.
— Et il en a parlé à Beaumont, dit Christie. Ce qui veut dire que Beaumont savait ce que contient cette chambre. Et Beaumont est mort.
— Et Blackmore est mort avant lui, ajouta Youssef. De « fièvre ». En novembre 1936. Deux mois après cette lettre.
Christie ouvrit son carnet et commença à dessiner un schéma — pas un plan, cette fois, mais une toile d’araignée. Au centre, elle écrivit « Seconde chambre ». Autour, comme des fils rayonnants, les noms : Blackmore, Beaumont, Ferro/Orsini, Ashworth. Et au bord, en pointillés : Cecily, Kessler, Wennerström, les Carmichael.
— Quelqu’un tue pour protéger un secret, dit-elle. Pas le vol des artefacts — ça, c’est du commerce, c’est répugnant mais ce n’est pas mortel. Quelqu’un tue pour empêcher que le contenu de la seconde chambre soit révélé. Ce qui veut dire que ce contenu est explosif — pas au sens archéologique, au sens humain. Quelque chose qui compromet quelqu’un, ou qui change la nature de ce qu’on sait.
— Ou quelque chose qui vaut une fortune, dit Cecily.
— Ou les deux, dit Youssef.
Elles le regardèrent. Le concierge du Old Cataract avait le visage d’un homme qui en sait plus qu’il n’en dit — ce qui était, reconnut Cecily, probablement son état permanent.
— Il y a une dernière chose, dit-il. Quelque chose que Beaumont m’a dit la semaine dernière, en passant, comme on dit les choses les plus importantes — c’est-à-dire sans y avoir l’air.
Il ouvrit son propre carnet — pas celui de 1933, celui du présent — et lut :
— « Youssef, quand je ne serai plus là, quelqu’un viendra chercher les archives. Ne les donnez pas à n’importe qui. Donnez-les à la personne qui sait ce que vaut un nom. »
Il referma le carnet.
— Je crois, dit-il en regardant Cecily, que cette personne, c’est vous.
*
Elles remontèrent des sous-sols avec le dossier de correspondance caché dans le carton à dessins de Cecily — un conteneur que personne ne soupçonnerait, puisque tout le monde avait vu Cecily le porter depuis son arrivée. Christie montait l’escalier de service avec l’énergie d’une femme qui vient de trouver un filon — et c’était exactement ce qu’elle était : une chercheuse d’or qui venait de repérer l’éclat du métal dans la roche.
— Nous avons maintenant trois pistes, dit-elle en comptant sur ses doigts une fois qu’elles furent revenues dans le hall, fondues dans le décor des clients matinaux. Premièrement : qui a tué Beaumont ? C’est la question de la police. Deuxièmement : qui a volé le dossier « C. Graves » dans le bureau de Beaumont ? C’est votre question. Et troisièmement : qu’y a‑t-il dans la seconde chambre du tombeau ? C’est la question de tout le monde — et c’est peut-être celle qui relie les deux autres.
— Poirot commencerait par laquelle ?
— Poirot commencerait par la plus ennuyeuse. Les alibis. Les horaires. Les détails. Poirot n’est pas un homme de panache — c’est un homme de patience. Il poserait la question que personne ne pose parce qu’elle semble trop simple : qui, dans cet hôtel, avait une clé du bureau de Beaumont ?
Cecily réfléchit.
— Beaumont lui-même. Youssef, probablement — le concierge a les doubles de toutes les clés. Et peut-être le garçon de nuit.
— Et l’assassin n’a pas forcé la porte. Ce qui veut dire qu’il avait une clé — ou que Beaumont lui a ouvert. Beaumont a servi du café à son visiteur. Il l’a accueilli. Il le connaissait. Il ne se méfiait pas.
Christie s’arrêta au milieu du hall. La lumière du matin tombait par les fenêtres orientales et projetait sur le sol de marbre les mêmes motifs géométriques que Cecily avait vus à l’aube — mais maintenant, dans cette lumière plus forte, les motifs ressemblaient à des barreaux.
— Poirot dirait une dernière chose, ajouta Christie. Il dirait : le dossier « C. Graves » a disparu. Les documents de Beaumont ont été volés. Mais les documents de Youssef, eux, existent toujours. Ce qui veut dire que nous avons encore des preuves — pas les preuves originales, mais des copies. Et dans un procès, des copies valent mieux que rien.
Elle regarda Cecily avec une gravité qui n’avait plus rien de littéraire.
— Il faut trouver ce que contient la seconde chambre avant que quelqu’un d’autre ne le fasse. Et il faut le faire vite — parce que l’assassin sait maintenant que la vérité est en mouvement, et les assassins n’aiment pas la vérité en mouvement. Ils aiment la vérité immobile. La vérité enterrée.
Sur la terrasse, le petit-déjeuner battait son plein. Les serveurs circulaient avec leurs plateaux, les felouques glissaient sur le Nil, les sœurs Carmichael tricotaient face au panorama. Tout était normal. Tout était un mensonge.
Et quelque part dans l’hôtel — dans une chambre, dans un tiroir, dans une poche, dans une mémoire — le dossier volé attendait, comme un scarabée de cœur posé sur la poitrine d’un mort, prêt à témoigner au tribunal d’Osiris.
CHAPITRE 11 — FAUSSES PISTES
Les deux jours qui suivirent le meurtre furent une symphonie de mensonges.
L’hôtel, qui aurait dû se vider — c’est ce que font les hôtels quand quelqu’un meurt dans le bureau du directeur, les clients paniquent, les valises se bouclent, les calèches s’alignent devant l’entrée —, ne se vida pas. Personne ne partit. Pas le Comte, pas les sœurs Carmichael, pas Wennerström, pas Faïza, pas Kessler. Personne. Comme si le meurtre de Beaumont, au lieu de les repousser, les avait aimantés — collés à l’hôtel par une force qui n’était pas la curiosité morbide mais quelque chose de plus trouble, de plus profond, la certitude que partir maintenant, c’était avouer.
L’inspecteur Safwan interrogeait, réinterrogeait, prenait des notes, transpiraitrait dans son costume froissé, et n’avançait pas. Le médecin légiste — un homme minuscule aux mains d’horloger qui avait fait le trajet d’Assouan sur son âne avec la dignité d’un pharaon sur son char — avait confirmé ce que Kessler avait deviné : Beaumont avait été drogué. Les résidus dans la tasse de café contenaient une substance que le légiste identifia comme du datura — la plante du diable, celle qui pousse partout en Haute-Égypte, dans les friches, au bord des routes, dans les jardins, avec ses fleurs blanches en forme de trompette et ses fruits hérissés d’épines. Le datura endort, désorienter, paralyse. À forte dose, il tue. Beaumont avait reçu une dose suffisante pour l’assommer — pas pour le tuer. Le coupe-papier avait fait le reste.
Ce qui voulait dire que l’assassin avait planifié. Il avait préparé le poison, il avait trouvé le moment, il avait versé la substance dans le café — le café que Beaumont avait commandé, ou le café que l’assassin avait apporté lui-même — et il avait attendu que le poison fasse effet avant de frapper. Un acte froid, méthodique, calculé. Pas un crime de passion. Un crime d’horlogerie.
— Le datura se trouve sur n’importe quel marché d’Assouan, dit Kessler quand Cecily et Christie vinrent le trouver dans sa chambre. On le vend comme remède. Les guérisseurs nubiens l’utilisent pour les douleurs articulaires, les maux de dents, les insomnies. N’importe qui peut en acheter. N’importe qui.
— Et pour Blackmore ? demanda Cecily. Vous aviez dit que les fièvres ne laissent pas « ce genre de marques ».
Kessler ôta ses lunettes, les essuya lentement avec un mouchoir — un geste qui était chez lui une manière de gagner du temps, de laisser les mots se former avant de les libérer.
— Blackmore est venu me consulter ici, au Old Cataract, en octobre 1936. Un mois avant sa mort. Il avait des symptômes que je connaissais — pupilles dilatées, confusion intermittente, sécheresse extrême de la bouche, tachycardie. Ce ne sont pas les symptômes d’une fièvre soudanaise. Ce sont les symptômes d’un empoisonnement chronique au datura. Quelqu’un administrait du poison à Blackmore par petites doses, sur une longue période. Pas assez pour le tuer d’un coup — assez pour l’affaiblir, le désorienter, le rendre vulnérable. Et quand il est parti pour Khartoum, affaibli, confus, son corps a cédé.
— Pourquoi n’avez-vous rien dit ?
Kessler remit ses lunettes. Derrière les verres, ses yeux avaient l’expression de ceux qui ont vu trop de choses et qui n’ont pas eu le courage d’en parler.
— Parce que j’avais peur, Miss Graves. Le datura pousse partout. Mais celui qui empoisonnait Blackmore savait exactement quelle dose administrer, exactement comment la dissimuler, exactement combien de temps il fallait. Ce n’était pas un amateur. C’était quelqu’un qui connaissait la médecine — ou la botanique, ou les deux. Et dans cet hôtel, les gens qui connaissent la médecine ou la botanique ne manquent pas.
Il la regarda.
— Y compris moi.
*
L’enquête s’emballa dans plusieurs directions simultanées, comme un fleuve qui se divise en bras multiples et dont aucun ne mène à la mer.
Première piste : le Professeur Wennerström. Le lendemain du meurtre, un garçon d’étage surprit le géant suédois en train de brûler des papiers dans la cheminée de sa chambre — ce qui était déjà suspect en soi, puisque les cheminées du Old Cataract n’avaient pas été utilisées depuis la construction de l’hôtel, Assouan n’ayant jamais connu de température justifiant un feu de cheminée. Quand Safwan l’interrogea, Wennerström prétendit qu’il brûlait des « notes personnelles sans importance » — des brouillons de traductions, des essais avortés, le genre de papiers qu’un universitaire accumule et détruit par hygiène intellectuelle.
Mais Daphné Carmichael — que rien n’échappait, que rien n’avait jamais échappé, et dont le regard de lézard pénétrait les murs aussi efficacement que les rayons X pénètrent la chair — déclara à Safwan, avec une fausse innocence qui ne trompait personne, qu’elle avait « aperçu, en passant devant la porte ouverte du Professeur, sans intention d’espionner bien sûr » le sceau de la Fondation Orsini sur l’un des documents que Wennerström s’apprêtait à brûler.
Le sceau de la Fondation Orsini sur des papiers de Wennerström.
Ce qui voulait dire que le philologue suédois, le géant silencieux qui buvait du schnaps au petit-déjeuner et qui prétendait ne s’intéresser qu’aux textes funéraires, avait des liens avec la Fondation du Comte — la même Fondation qui finançait la nouvelle expédition, la même Fondation qui servait de façade au trafic d’antiquités, la même Fondation dont le vrai nom était Ferro et dont le fondateur avait participé au pillage du tombeau de la Candace.
Confronté par Safwan, Wennerström ne nia pas. Il le fit à sa manière — c’est-à-dire en disant la vérité d’une voix si basse, si résignée, qu’elle sonnait comme un aveu de culpabilité même quand ce n’en était pas un.
— La Fondation Orsini m’a engagé pour traduire les inscriptions méroïtiques du tombeau, dit-il. C’est un travail scientifique. Je suis philologue. C’est ce que je fais. On me paie. Je traduis. Je ne pose pas de questions sur l’origine des financements, comme je ne pose pas de questions sur l’origine du schnaps que je bois — tant qu’il fait son travail, je fais le mien.
— Et les papiers que vous brûliez ?
— Des copies de la correspondance entre Ferro et Blackmore. Le Comte me les avait données pour que je comprenne le contexte scientifique de l’expédition. Quand j’ai appris la mort de Beaumont, j’ai eu peur que ces documents me compromettent. Alors je les ai brûlés.
Il leva ses immenses mains — des mains qui auraient pu écraser un crâne humain comme une noix — et les retourna, paumes vers le ciel.
— Je suis un lâche, Miss Graves. Vous le saviez déjà. En 1933, j’ai vu vos dessins dans les archives de Blackmore et je n’ai rien dit. Aujourd’hui, je brûle des papiers pour me protéger. La lâcheté est une maladie chronique dont je n’ai jamais trouvé le remède — et pourtant, je suis ami avec un médecin.
Il eut un sourire triste en direction de Kessler, qui assistait à la scène depuis le couloir, et ajouta :
— Mais je n’ai pas tué Beaumont. Je n’ai tué personne. Tuer exige une forme de courage que je n’ai jamais possédée.
Christie, dans son coin, écrivit : « Dit la vérité sur sa lâcheté. Ment peut-être sur le reste. »
*
Deuxième piste : le Comte lui-même.
Les scarabées en lapis-lazuli disparaissaient. C’est le domestique muet — Giacomo — qui donna l’alerte, par l’intermédiaire d’un billet écrit de sa « calligraphie de moine florentin » et glissé sous la porte de Safwan : trois des sept scarabées avaient disparu de la suite du Comte. Pas volés — le Comte ne parlait pas de vol. Mais manquants. Absents. Évaporés.
Le Comte attribua la disparition à Giacomo lui-même — une accusation que le domestique réfuta dans un billet furieux d’une page et demie, chef-d’œuvre de prose accusatrice dans lequel il détaillait avec une précision maniaque les mouvements de chaque scarabée depuis l’arrivée au Cataract, prouvant, diagrammes à l’appui, qu’il n’avait jamais été seul avec les scarabées plus de quatre minutes consécutives.
Mais le vrai drame se produisit quand Giacomo fut retrouvé, le soir même, enfermé dans une des caves de l’hôtel — une cave à vin désaffectée, au fond des sous-sols, dont la porte avait été bloquée de l’extérieur par une cale en bois. Giacomo était terrorisé — tremblant, livide, incapable d’écrire, lui qui écrivait toujours, comme si la peur avait tari l’encre dans son cerveau. Quand il retrouva l’usage de ses mains, une heure plus tard, avec un verre de cognac et une couverture, il écrivit un seul mot :
« Ombre. »
Quelqu’un — une ombre, une silhouette qu’il n’avait pas pu identifier dans l’obscurité des sous-sols — l’avait suivi, poussé dans la cave, et verrouillé la porte. Giacomo n’avait pas vu de visage. Il n’avait entendu aucune voix. Seulement des pas, légers, rapides — et un parfum. Un parfum qu’il connaissait mais qu’il ne pouvait pas nommer.
— Un parfum, dit Christie. C’est un indice classique. Poirot adore les parfums — ils sont plus fiables que les empreintes digitales, parce que les gens changent de gants mais ne changent pas de parfum.
— Mais Giacomo ne peut pas l’identifier.
— Pas encore. Mais son nez se souviendra. Les nez ont une mémoire plus longue que les yeux.
*
Troisième piste : Faïza al-Rashid.
Ce fut Faïza elle-même qui vint trouver Cecily — pas sur la terrasse, pas dans un salon, mais dans le jardin de l’hôtel, à la tombée de la nuit, sous le bougainvillier géant dont les fleurs pourpres retombaient comme des grappes de sang séché. La cantatrice avait troqué sa soie noire pour une robe plus simple, en coton blanc, et sans ses lunettes de soleil, son visage avait une vulnérabilité que Cecily ne lui avait jamais vue — les cernes, les rides d’expression, les traces d’une beauté qui n’avait pas vieilli mais qui s’était transformée, comme une chanson qu’on rejoue dans un autre ton.
— Il faut que je vous dise quelque chose, dit Faïza. Quelque chose que je n’ai pas dit à la police.
— Pourquoi à moi ?
— Parce que la police cherche un coupable. Vous, vous cherchez la vérité. Ce n’est pas la même chose.
Elle s’assit sur le banc de pierre, sous le bougainvillier, et regarda le Nil — ce Nil qui était son confident, son témoin, le seul spectateur qui ne l’avait jamais jugée.
— Reginald m’a donné quelque chose, dit-elle. La dernière fois qu’il est venu ici. En octobre 1936. Un objet qu’il avait trouvé dans le tombeau — pas dans la première chambre, dans la deuxième. Celle qu’il avait rebouchée. Il m’a dit : « Garde ça. Ne le montre à personne. Si quelque chose m’arrive, donne-le à la seule personne qui mérite de le voir. »
— Et qui est cette personne ?
— Il n’a pas dit de nom. Mais je crois — maintenant que je vous connais, maintenant que je sais ce qu’il vous a fait — je crois que c’était vous.
Elle sortit de la poche de sa robe un petit paquet enveloppé dans un morceau de soie bleue, noué par un cordon doré. Elle le tendit à Cecily.
Cecily défit le cordon. Déplia la soie. Et resta pétrifiée.
C’était une tablette. Petite — de la taille d’une main — en ivoire jauni par le temps. Sur une face, des inscriptions en méroïtique cursif — cette écriture que personne au monde, ou presque, ne savait encore déchiffrer complètement. Sur l’autre face, un dessin — gravé, pas peint — qui représentait deux figures : une femme assise sur un trône, coiffée de la double couronne de Haute et Basse-Égypte, et devant elle, un homme à genoux qui lui présentait un rouleau de papyrus.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Faïza.
Cecily ne répondit pas tout de suite. Elle tenait la tablette dans ses mains et ses mains tremblaient — pas de la même manière qu’elles avaient tremblé quand elle avait vu le tesson marqué de ses initiales. C’était un tremblement différent, plus profond, celui de quelqu’un qui touche quelque chose qui ne devrait pas exister.
— Si c’est ce que je crois, dit-elle enfin, d’une voix très basse, c’est un traité diplomatique. Un document officiel de la cour de Méroé. Le dessin montre la Candace recevant un envoyé — probablement un Romain — qui lui présente un texte. Et les inscriptions, si elles disent ce que le dessin montre, seraient le plus ancien document diplomatique du royaume de Méroé jamais découvert.
Elle regarda Faïza.
— Vous comprenez ce que ça signifie ? Ce n’est pas un trésor — pas au sens matériel. C’est un document historique d’une valeur inestimable. Il prouve que le royaume de Méroé avait des relations diplomatiques formelles avec Rome — ce que les historiens soupçonnent depuis longtemps mais n’ont jamais pu prouver. Ce document réécrit un pan entier de l’histoire africaine.
— Et c’est pour ça que Blackmore avait peur.
— Oui. Parce qu’un objet comme celui-ci ne peut pas disparaître dans une collection privée. Il ne peut pas être vendu au marché noir. Il est trop important. S’il refait surface, toute la chaîne du pillage sera exposée — Blackmore, Beaumont, Ferro, tout le monde. Et quelqu’un a décidé que cette chaîne devait rester invisible.
Faïza la regarda avec des yeux immenses.
— Reginald l’avait confié à une cantatrice, dit-elle. Parce que les cantatrices savent garder les secrets dans leur voix. Mais je ne suis pas archéologue. Je ne sais pas quoi faire de cet objet. Vous, si.
Cecily enveloppa la tablette dans la soie bleue et la glissa dans la poche de sa robe. Sous le bougainvillier, les fleurs pourpres frémissaient dans le vent du soir. Le Nil coulait. Et quelque part dans l’hôtel, quelqu’un — l’assassin, le voleur, l’ombre qui avait enfermé Giacomo dans la cave — cherchait peut-être cette tablette exacte.
Cecily se leva.
— Faïza, dit-elle. Ne dites à personne que vous m’avez donné cela. À personne. Pas même à l’inspecteur Safwan. Pas même à Mrs. Christie.
— Pourquoi pas à Christie ?
Cecily hésita. Puis elle se souvint des mots de Christie elle-même : « Surtout moi. Je suis romancière. Je fais semblant pour gagner ma vie. »
— Parce que je ne sais pas encore à qui faire confiance, dit Cecily. Et c’est la seule chose honnête que je puisse dire en ce moment.
CHAPITRE 12 — LE TOMBEAU
Le lendemain, Cecily retourna sur la rive ouest.
Pas avec Tarek cette fois — avec Ashworth. C’était une décision qu’elle avait mûrie toute la nuit, allongée dans sa chambre, le ventilateur tournant au-dessus d’elle comme une hélice de destin, la tablette en ivoire et le scarabée funéraire posés côte à côte sur la table de nuit comme les deux pièces d’un puzzle dont elle ne voyait pas encore la forme.
Ashworth avait les clés du site. Ashworth avait les ouvriers. Ashworth avait les autorisations. Et surtout, Ashworth avait dit qu’il y avait une deuxième chambre — ce qui voulait dire que, quelle que soit sa complicité passée avec Blackmore, il voulait maintenant ouvrir ce que Blackmore avait fermé. Pourquoi ? Par conscience ? Par ambition ? Par peur ? Cecily ne savait pas encore. Mais elle savait qu’elle ne pouvait pas y aller seule.
Ils partirent à l’aube. La felouque de Tarek les déposa sur la rive ouest dans la lumière naissante — cette lumière d’Assouan qui avait la couleur du miel et la consistance de l’éternité. Tarek les regarda descendre sans un mot. Son visage était fermé, illisible, mais ses yeux suivirent Cecily jusqu’à ce qu’elle disparaisse derrière les collines funéraires.
Le site de Gebel Barkal n’avait pas changé depuis la visite de Cecily avec Tarek — les mêmes pierres noircies du foyer, les mêmes piquets érodés, le même désert immobile — mais l’équipe d’Ashworth avait commencé à travailler. Quatre ouvriers nubiens, dirigés par un contremaître à la moustache grise, avaient déblayé l’entrée du tombeau. L’escalier de pierre réapparaissait, marche après marche, comme un secret qui remontait à la surface.
— C’est moi qui ai trouvé cet escalier, dit Cecily.
Ce n’était pas un reproche. C’était un fait. Un fait qu’elle avait besoin de dire à voix haute, ici, à cet endroit précis, comme un acte de mémoire — un rituel d’archéologue, un geste de restitution.
Ashworth ne répondit pas. Mais il hocha la tête — un geste minuscule, presque imperceptible, qui pouvait être de la reconnaissance ou de la honte, et Cecily décida, pour le moment, de ne pas chercher à savoir lequel.
Ils descendirent.
L’escalier s’enfonçait dans la roche comme un couloir de gorge. La lumière du jour disparut en quelques marches, remplacée par celle des lampes torches qu’Ashworth avait apportées — des cônes de lumière blanche qui découpaient les ténèbres en tranches, révélant les murs de grès, les veines de quartz qui les traversaient comme des éclairs fossiles, et cette texture particulière de l’air souterrain que Cecily connaissait si bien — froid, sec, chargé de cette poussière minérale qui pique les narines et qui est, littéralement, la respiration des morts.
Le corridor s’ouvrit sur la première chambre.
Cecily s’arrêta.
Les fresques. Les fresques étaient là, exactement comme dans son souvenir — peut-être plus vives encore, parce que le souvenir aplatit, simplifie, tandis que la réalité insiste sur chaque détail avec une violence que la mémoire ne peut pas reproduire. Les scènes de bataille sur les murs latéraux — les archers nubiens aux corps tendus comme des arcs eux-mêmes, les légionnaires romains en déroute, les chevaux cabrés, la poussière de combat rendue par des traits si fins qu’on aurait dit de la calligraphie. Et au centre du mur du fond, la Candace.
Amanirenas.
Plus grande que nature. Massive, souveraine, terrible. Son œil unique — l’autre avait été perdu au combat, selon les historiens grecs — fixait le spectateur avec une intensité qui traversait les siècles. Sa main gauche tenait la tête coupée d’un soldat romain. Sa main droite tenait un sceptre surmonté d’un lotus. Elle portait la double couronne — la même que sur la tablette en ivoire — et son visage avait cette beauté terrifiante des êtres qui ont fait de la guerre un art et de la survie une philosophie.
Cecily posa sa main sur le mur. La pierre était froide sous ses doigts. Deux mille ans la séparaient de la main qui avait peint cette fresque, et pourtant — c’était absurde, c’était irrationnel, c’était profondément vrai — elle sentait une présence. Pas un fantôme. Quelque chose de plus concret, de plus charnel. La présence d’une intention. Quelqu’un avait peint ces fresques pour que quelqu’un d’autre les voie, un jour, et comprenne. C’était un message. Un message adressé au futur.
— Par ici, dit Ashworth.
Il la conduisit vers le mur de droite, celui qui, dans le souvenir de Cecily, était couvert de scènes de la vie quotidienne — des femmes portant des jarres, des enfants jouant, des musiciens, des danseurs. Mais les ouvriers avaient dégagé la base du mur, et Cecily vit ce qu’elle n’avait pas vu en 1933 : une ouverture, basse, étroite, qui avait été comblée par des pierres maçonnées — un travail récent, grossier, qui tranchait violemment avec la finesse de l’architecture originale.
— C’est Blackmore qui a fait ça, dit Ashworth. Il a fait murer l’entrée de la seconde chambre après l’avoir explorée. Le mortier est moderne — du ciment Portland mélangé à du sable local. Mes ouvriers l’ont identifié tout de suite.
— Il a muré la chambre, murmura Cecily. Il a trouvé quelque chose de si important — ou de si dangereux — qu’il a préféré le cacher plutôt que le révéler.
— Ou plutôt, dit Ashworth, il a trouvé quelque chose qu’il ne pouvait ni vendre ni publier. Quelque chose qui échappait à ses catégories.
Les ouvriers avaient déjà commencé à démonter le mur de ciment. Les pierres venaient facilement — le mortier n’avait pas eu le temps de durcir complètement, quatre ans n’étant rien à l’échelle des tombeaux. Chaque pierre retirée ouvrait un peu plus la brèche, et par cette brèche, un air différent s’échappait — plus froid encore que celui de la première chambre, avec une odeur que Cecily ne reconnut pas tout de suite mais qui la fit reculer d’un pas.
Du bois de santal. Du musc. Et quelque chose d’autre — quelque chose de sucré, d’entêtant, qui n’avait rien à faire dans un tombeau vieux de deux millénaires.
De l’encens. Quelqu’un avait brûlé de l’encens dans cette chambre. Récemment.
— Ashworth, dit Cecily. Quelqu’un est entré ici.
— C’est impossible. Le mur était intact quand nous avons commencé les travaux.
— Le mur n’est pas le seul accès. Les tombeaux méroïtiques ont souvent des conduits d’aération — des passages étroits qui montent vers la surface pour permettre à l’air de circuler. Si quelqu’un connaissait l’emplacement d’un conduit…
Elle s’interrompit. La dernière pierre venait de tomber. L’ouverture était maintenant assez large pour qu’une personne s’y glisse. Ashworth braqua sa lampe torche dans l’obscurité.
Et Cecily vit.
La seconde chambre était plus petite que la première — trois mètres sur trois, peut-être — et elle n’était pas peinte. Les murs étaient nus, en grès brut, sans décoration. Au centre, sur un socle de pierre, un sarcophage. Intact. Le couvercle était en place — un couvercle de granit noir, lourd, massif, gravé d’inscriptions méroïtiques qui couraient sur toute sa surface comme un fleuve de signes.
Mais ce n’était pas le sarcophage qui coupa le souffle de Cecily.
C’était ce qu’il y avait autour.
Les murs étaient couverts de textes. Pas de fresques — de textes. Des colonnes entières d’écriture méroïtique, gravées dans le grès avec une régularité qui suggérait un travail de scribe professionnel, courant du sol au plafond comme les pages d’un livre géant ouvert sur quatre côtés. Et entre les colonnes de texte, des dessins — pas des scènes de bataille ou de vie quotidienne, mais des plans. Des cartes. Des schémas.
Des plans de bâtiments, de fortifications, de systèmes d’irrigation.
Des cartes de régions, de routes commerciales, de frontières.
Des schémas de machines — des machines que Cecily ne reconnut pas immédiatement, des mécanismes complexes, des systèmes de leviers et de poulies.
C’était une archive. La seconde chambre n’était pas un tombeau — c’était une bibliothèque. La bibliothèque secrète de la Candace Amanirenas. L’endroit où elle avait conservé les documents les plus importants de son règne — les traités diplomatiques, les plans militaires, les connaissances techniques, tout ce qui faisait du royaume de Méroé une puissance que Rome avait été contrainte de respecter.
Cecily tomba à genoux.
Ce n’était pas une réaction volontaire. Ses jambes avaient cédé, tout simplement, sous le poids de ce qu’elle voyait. Elle était archéologue. Elle avait passé sa vie à chercher des fragments — un tesson, un scarabée, une inscription isolée — et voilà qu’elle se trouvait face à un trésor qui n’était pas un trésor d’or ou de bijoux mais quelque chose d’infiniment plus précieux : un trésor de savoir. La preuve que le royaume de Méroé n’était pas une civilisation périphérique, un satellite de l’Égypte pharaonique, un peuple de second rang — mais une puissance autonome, sophistiquée, capable de diplomatie, d’ingénierie, de pensée stratégique.
La Candace n’était pas seulement une guerrière. Elle était une souveraine qui avait bâti un État.
— Mon Dieu, murmura Ashworth.
Il était debout derrière Cecily, sa lampe torche balayant les murs, la lumière courant sur les inscriptions comme une main qui caresse un visage aimé. Lui aussi avait compris.
— Blackmore a vu ça, dit-il. Il a vu ça et il a muré la chambre. Parce qu’il ne pouvait pas le vendre — ce n’est pas un objet, c’est un mur entier, un monument, quelque chose qu’on ne peut pas mettre dans une caisse. Et il ne pouvait pas le publier — parce que publier, c’était avouer le pillage de la première chambre, c’était exposer tout le réseau, c’était se détruire lui-même.
— Alors il a choisi le silence, dit Cecily. Il a choisi d’enterrer la vérité pour protéger son mensonge.
Elle se releva. Ses genoux étaient couverts de poussière — cette poussière ancienne, cette poussière de temps, qui collait à la peau comme un baptême.
— Plus maintenant, dit-elle. Plus jamais.
Elle sortit le carnet qu’elle avait emporté — pas le carton à dessins, un simple carnet de croquis — et commença à dessiner. Les inscriptions, les plans, les cartes. Chaque ligne, chaque signe, chaque détail. L’archéologue en elle reprenait le contrôle, avec la discipline, la patience, la rigueur maniaque de quelqu’un qui sait que le dessin est la première forme de la mémoire, la seule qui ne trahit pas.
Ashworth la regardait travailler. Il ne dit rien pendant une heure. Puis il dit, d’une voix qu’elle ne lui connaissait pas — une voix dépouillée, sans charme, sans calcul, la voix d’un homme qui parle enfin sans masque :
— Je suis désolé, Cecily. Pour tout.
Elle ne leva pas les yeux de son carnet.
— Je sais, dit-elle. Mais « désolé » ne suffit pas. Ce qui suffira, c’est que le monde sache que ce tombeau porte mon nom. Pas celui de Blackmore. Le mien.
— Et celui de la Candace.
— Et celui de la Candace. Surtout celui de la Candace.
Elle continua de dessiner. Le silence du tombeau était absolu — pas le silence de l’absence, mais le silence de la présence. La Candace était là. Pas son fantôme, pas son esprit — sa pensée. Gravée dans la pierre, préservée par le sable, attendant depuis deux mille ans que quelqu’un descende dans cette chambre et lise ce qu’elle avait à dire.
Et Cecily lisait.
*
Quand ils remontèrent, le soleil était haut et le désert brûlait. Cecily avait rempli trente pages de croquis et de notes. Ashworth portait des échantillons de mortier et des mesures du sarcophage. Ils étaient couverts de poussière, assoiffés, épuisés, et transformés — parce qu’on ne descend pas dans un tombeau comme celui-ci sans en remonter différent.
Tarek les attendait au bord du fleuve. Il ne dit rien quand il vit leurs visages. Il ne demanda rien. Il fit ce qu’il faisait toujours — il leva la voile, attrapa le vent, et guida la felouque vers l’hôtel avec cette aisance de danseur qui était sa signature.
En approchant du Old Cataract, Cecily vit une silhouette sur la terrasse qui la regardait. Petite, immobile, un carnet à la main.
Christie.
Et à côté de Christie, une autre silhouette — grande, sèche, un chapeau à larges bords.
Daphné Carmichael.
Les deux femmes étaient côte à côte, accoudées à la balustrade, et elles regardaient la felouque revenir. Christie avec ses yeux de radar. Daphné avec des yeux que Cecily ne pouvait pas lire à cette distance mais qui, elle en était sûre, ne contenaient rien de bon.
La felouque accosta. Cecily monta l’escalier de granit rose qui menait à la terrasse. Christie vint à sa rencontre.
— Vous avez trouvé quelque chose, dit Christie. Je le vois à vos mains. Vous avez les mains de quelqu’un qui a touché l’histoire.
— J’ai trouvé la deuxième chambre.
— Et ?
— Et il faut qu’on parle. Pas ici. Pas maintenant. Ce soir.
Christie acquiesça. Puis elle dit, très bas :
— Pendant votre absence, il s’est passé quelque chose. Daphné Carmichael est venue me trouver. Elle m’a dit — avec cette courtoisie glaciale qui est sa manière de menacer — qu’elle « s’inquiétait pour ma sécurité » et qu’il serait « plus sage, pour une femme de lettres, de se concentrer sur la fiction plutôt que sur la réalité ».
— C’est une menace.
— C’est plus qu’une menace. C’est un aveu. On ne menace que les gens qui s’approchent trop de la vérité. Et Daphné Carmichael, ma chère Cecily, s’approche trop de quelque chose — pas de la vérité, mais du centre de l’araignée.
Le soleil frappait la terrasse. Le Nil brillait. Les felouques passaient. Et dans la poche de Cecily, contre la tablette en ivoire et le scarabée funéraire, le carnet de croquis pesait trente pages de plus qu’à l’aller — trente pages qui contenaient peut-être la clé de tout.
Mais la clé de tout n’ouvre rien si on ne sait pas quelle porte chercher.
Et la porte, Cecily le comprendrait cette nuit-là, n’était pas dans le tombeau.
Elle était dans l’hôtel.