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La nuit
du jas­min

La nuit du jasmin

Cha­pitres 9 à 12

CHA­PITRE 9 — L’EN­QUÊTE COMMENCE

La police arri­va à huit heures dans une auto­mo­bile noire qui tous­sait de la pous­sière et du mécontentement.

L’ins­pec­teur Mah­moud Saf­wan était un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, petit, tra­pu, avec une mous­tache si épaisse qu’elle sem­blait avoir été col­lée sur sa lèvre supé­rieure par un acces­soi­riste dis­trait. Il por­tait un cos­tume frois­sé, un tar­bouche qui pen­chait dan­ge­reu­se­ment vers la gauche, et l’ex­pres­sion d’un homme qui aurait pré­fé­ré être n’im­porte où ailleurs — dans son bureau du com­mis­sa­riat d’As­souan, par exemple, à boire du thé et à signer des for­mu­laires, plu­tôt que dans le hall du Old Cata­ract, entou­ré d’a­ris­to­crates étran­gers, de diplo­mates, et d’un chef spi­ri­tuel ismaé­lien qui le regar­dait avec la bien­veillance condes­cen­dante d’un homme habi­tué à com­man­der des mil­lions de fidèles.

— Un meurtre, dit Saf­wan. Dans cet hôtel.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une lamentation.

— Un meurtre, confir­ma l’A­ga Khan avec un calme qui fri­sait l’i­ro­nie. Mais un meurtre dis­cret, ins­pec­teur. Un meurtre qui n’a réveillé per­sonne, qui n’a déran­gé per­sonne, et qui — si vous menez votre enquête avec le tact que la situa­tion exige — n’a pas besoin de faire fer­mer l’hôtel.

Saf­wan regar­da l’A­ga Khan comme un chat regarde un tigre — avec un mélange de fas­ci­na­tion et de ter­reur pro­fes­sion­nelle. Il ne vou­lait pas fer­mer l’hô­tel. Fer­mer le Old Cata­ract, c’é­tait mettre en colère le gou­ver­neur d’As­souan, le minis­tère du Tou­risme, la famille royale qui y avait ses habi­tudes, et pro­ba­ble­ment trois ou quatre ambas­sades. Mais ne pas fer­mer l’hô­tel, c’é­tait lais­ser un assas­sin prendre son petit-déjeu­ner sur la ter­rasse avec vue sur le Nil, et si l’af­faire tour­nait mal, c’é­tait sa tête à lui, Mah­moud Saf­wan, ins­pec­teur de troi­sième classe, qui rou­le­rait sur le tapis du bureau du direc­teur de la police.

— Je vais inter­ro­ger tout le monde, dit-il.

— Bien sûr, dit l’A­ga Khan. Mais per­met­tez-moi de vous sug­gé­rer d’ac­cep­ter l’aide de deux per­sonnes qui ont décou­vert le corps et qui pos­sèdent — com­ment dire — des com­pé­tences com­plé­men­taires aux vôtres.

Saf­wan leva un sour­cil — celui de gauche, le seul qui fonc­tion­nait indépendamment.

— Mrs. Aga­tha Chris­tie, dit l’A­ga Khan. L’au­teur de romans poli­ciers. Et Miss Ceci­ly Graves, archéo­logue. L’une connaît l’art du crime, l’autre connaît l’art de la fouille. Ensemble, elles pourraient…

— Je connais mon métier, Votre Altesse.

— Per­sonne n’en doute, ins­pec­teur. Mais un hôtel plein de diplo­mates et d’a­ris­to­crates étran­gers est un ter­rain miné. Mrs. Chris­tie sait com­ment ces gens pensent. Et Miss Graves sait pour­quoi quel­qu’un vou­lait Beau­mont mort.

Saf­wan le regar­da un long moment. Puis il sou­pi­ra — un sou­pir qui venait du fond de son âme, du fond de sa car­rière, du fond de cette mati­née qui avait si mal com­men­cé — et dit :

— D’ac­cord. Mais elles ne touchent à rien. Elles ne posent pas de ques­tions sans ma per­mis­sion. Et si elles trouvent quoi que ce soit, elles viennent me voir d’abord.

L’A­ga Khan sourit.

— Natu­rel­le­ment, ins­pec­teur. Naturellement.

*

Les inter­ro­ga­toires com­men­cèrent à dix heures, dans le salon de lec­ture, trans­for­mé pour l’oc­ca­sion en salle d’en­quête impro­vi­sée. Saf­wan avait réqui­si­tion­né un bureau, une chaise, un car­net, et un adjoint — un jeune poli­cier maigre comme un fil de fer qui notait tout avec un zèle mal­adroit, sa plume cris­sant sur le papier comme un insecte pris au piège.

Chris­tie et Ceci­ly étaient assises dans un coin, offi­ciel­le­ment comme « obser­va­trices » — un sta­tut vague que Saf­wan leur avait accor­dé de mau­vaise grâce et qui leur per­met­tait d’être pré­sentes sans avoir le droit d’ou­vrir la bouche. Chris­tie avait son car­net. Ceci­ly avait sa mémoire.

Le Comte Orsi­ni-Dona­do­ni fut le pre­mier convo­qué. Il entra dans le salon comme il entrait par­tout — en scène. Cos­tume blanc, pochette lilas aujourd’­hui, ses éter­nels sca­ra­bées dans la poche, et un air d’en­nui royal qui sug­gé­rait que le meurtre était un incon­vé­nient esthé­tique plu­tôt qu’un drame humain.

— Comte, dit Saf­wan. Où étiez-vous cette nuit entre minuit et six heures du matin ?

— Dans ma chambre, ins­pec­teur. Suite 201. Je dor­mais. Mon domes­tique peut en témoigner.

— Votre domes­tique est muet.

— Muet ne veut pas dire aveugle, ins­pec­teur. Gia­co­mo voit tout. Il ne parle pas, mais il écrit. Et il écrit remar­qua­ble­ment bien — une cal­li­gra­phie de moine flo­ren­tin. Si vous lui don­nez un papier et un crayon, il vous confir­me­ra que je n’ai pas quit­té ma suite de la nuit.

Saf­wan nota quelque chose dans son car­net. Chris­tie, dans son coin, écri­vit dans le sien un seul mot que Ceci­ly aper­çut du coin de l’œil : « Commode. »

— Connais­siez-vous M. Beau­mont per­son­nel­le­ment ? deman­da Safwan.

— Per­son­nel­le­ment est un bien grand mot. Je connais­sais M. Beau­mont comme tout client connaît le direc­teur de l’hô­tel dans lequel il séjourne — c’est-à-dire avec cette inti­mi­té super­fi­cielle qui est le propre des rela­tions de ser­vice. Il était com­pé­tent, dis­cret, et savait recon­naître un bon cham­pagne. C’est à peu près tout ce que j’exige d’un direc­teur d’hôtel.

— Vous n’a­vez jamais eu d’autres rap­ports avec lui ? Des rap­ports, disons, commerciaux ?

Le Comte ne cil­la pas. Pas un bat­te­ment de pau­pière, pas une contrac­tion de mâchoire. Il était, dans l’art de ne rien tra­hir, d’un niveau olympique.

— Com­mer­ciaux ? répé­ta-t-il avec un amu­se­ment par­fai­te­ment cali­bré. Je suis paléon­to­logue, ins­pec­teur. Je finance des fouilles archéo­lo­giques. Les direc­teurs d’hô­tel ne sont pas, en règle géné­rale, mes par­te­naires commerciaux.

Saf­wan le congé­dia. Le Comte sor­tit avec la même majes­té qu’il était entré, son domes­tique muet pivo­tant der­rière lui comme une porte sur ses gonds.

— Il ment, mur­mu­ra Christie.

— Évi­dem­ment, mur­mu­ra Cecily.

— La ques­tion est : sur quoi exac­te­ment ? Poi­rot dirait qu’un men­teur qui ment sur tout est moins dan­ge­reux qu’un men­teur qui ment sur un seul point — parce que le pre­mier est pré­vi­sible, et le second a quelque chose de pré­cis à cacher.

*

Phi­lip Ash­worth entra ensuite. Il était pâle — mais Ash­worth était tou­jours pâle, et dans la lumière du salon de lec­ture, sa pâleur avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des hommes qui n’ont pas dor­mi et qui ne savent pas encore si c’est de la culpa­bi­li­té ou de l’in­quié­tude qui les empêche de dormir.

— J’é­tais sor­ti tôt ce matin, dit-il à Saf­wan. À cinq heures. Pour aller sur le site de Gebel Bar­kal. J’a­vais ren­dez-vous avec les ouvriers locaux pour pré­pa­rer la réou­ver­ture du chantier.

— À cinq heures du matin ?

— Les ouvriers com­mencent à l’aube. La cha­leur devient inte­nable après neuf heures.

— Com­ment avez-vous quit­té l’hôtel ?

— Par la porte prin­ci­pale. Le gar­çon de nuit m’a vu sor­tir. Il pour­ra confirmer.

— Et com­ment vous êtes-vous ren­du sur le site ?

— En felouque. Tarek — le pas­seur de l’hô­tel — devait m’emmener. Mais il n’é­tait pas au pon­ton. J’ai atten­du vingt minutes et j’ai fini par prendre un autre bateau, un pêcheur qui passait.

Saf­wan nota. Chris­tie nota. Ceci­ly, elle, ne nota rien — mais elle enre­gis­tra le fait que Tarek n’a­vait pas été au pon­ton à cinq heures du matin. Ce qui vou­lait dire que Tarek avait men­ti — puisque Yous­sef avait dit qu’il y était tous les matins à sept heures — ou qu’il avait une rai­son de ne pas être là pré­ci­sé­ment ce matin-là.

— Connais­siez-vous M. Beau­mont ? deman­da Safwan.

— Oui. De répu­ta­tion et de quelques ren­contres. Il diri­geait cet hôtel depuis long­temps. Il avait accueilli mon… mon ancien men­tor, le Pro­fes­seur Bla­ck­more, à plu­sieurs reprises.

— Aviez-vous des rai­sons de vou­loir du mal à M. Beaumont ?

— Aucune.

Le mot était tom­bé trop vite. Ceci­ly le sen­tit — comme on sent une fausse note dans un concert. Pas un men­songe, pas tout à fait. Mais une véri­té tron­quée, une véri­té ampu­tée de sa par­tie la plus intéressante.

Chris­tie écri­vit dans son car­net : « Ali­bis véri­fiable. Trop vérifiable. »

*

Les sœurs Car­mi­chael entrèrent ensemble, comme tou­jours — Daph­né la grande sèche et Pru­dence la petite ronde, insé­pa­rables, com­plé­men­taires, avec leurs cha­peaux, leur tri­cot, et leurs sou­rires de sphinx.

— Nous dor­mions, dit Daph­né d’une voix qui avait l’au­to­ri­té tran­chante d’une lame de rasoir dis­si­mu­lée dans du velours.

— Toutes les deux ? deman­da Safwan.

— Toutes les deux. Notre chambre est au deuxième étage. Chambre 218. Nous n’a­vons rien enten­du, rien vu, rien remar­qué d’in­ha­bi­tuel. Nous sommes des tou­ristes, ins­pec­teur. Nous écri­vons un guide de voyage. Les meurtres ne font pas par­tie de notre itinéraire.

Pru­dence, à côté d’elle, hocha la tête avec la régu­la­ri­té d’un métronome.

Saf­wan allait les congé­dier quand Chris­tie tous­sa — une toux dis­crète, presque imper­cep­tible, qui n’en était pas une. Saf­wan la regar­da. Chris­tie regar­da Ceci­ly. Ceci­ly comprit.

— Ins­pec­teur, dit Ceci­ly — et Saf­wan sur­sau­ta, parce qu’elle n’é­tait pas cen­sée par­ler —, puis-je poser une question ?

Saf­wan hési­ta. L’A­ga Khan lui avait dit d’ac­cep­ter leur aide. Le gar­çon de nuit avait confir­mé que ces deux femmes avaient décou­vert le corps. Et l’ar­chéo­logue avait quelque chose dans le regard — une inten­si­té, une pré­ci­sion — qui res­sem­blait à celle des bons enquêteurs.

— Une seule, dit-il.

Ceci­ly se tour­na vers Daph­né Carmichael.

— Miss Car­mi­chael. Vous dites que vous n’a­vez rien remar­qué d’in­ha­bi­tuel. Mais le concierge de l’hô­tel a noté que vous étiez dans le cou­loir du pre­mier étage à six heures du matin. Le cou­loir du pre­mier étage, c’est l’é­tage de l’ad­mi­nis­tra­tion — pas celui des chambres. Qu’y faisiez-vous ?

Le silence qui sui­vit avait la den­si­té du plomb.

Daph­né Car­mi­chael ne bou­gea pas. Mais quelque chose chan­gea dans son visage — pas dans ses traits, qui res­tèrent par­fai­te­ment contrô­lés, mais dans la qua­li­té de son immo­bi­li­té. C’é­tait l’im­mo­bi­li­té de quel­qu’un qui cal­cule à très grande vitesse.

— Je cher­chais la salle de lec­ture, dit-elle. Je me suis trom­pée d’é­tage. L’ar­chi­tec­ture de cet hôtel est déroutante.

— La salle de lec­ture est au rez-de-chaus­sée, dit Cecily.

— Comme je l’ai dit. Je me suis trom­pée d’étage.

À côté d’elle, Pru­dence avait ces­sé de hocher la tête. Ses mains, qui d’ha­bi­tude tri­co­taient avec la régu­la­ri­té d’une machine, étaient immo­biles sur ses genoux — et c’é­tait, Ceci­ly le com­prit, le détail le plus élo­quent de tout l’in­ter­ro­ga­toire. Les mains de Pru­dence Car­mi­chael ne s’ar­rê­taient jamais. Sauf quand elle avait peur.

Les sœurs sortirent.

— Com­ment saviez-vous pour le cou­loir ? deman­da Saf­wan à Cecily.

— Le concierge de l’hô­tel tient un registre très détaillé des allées et venues, dit Ceci­ly. Il note tout. C’est un homme de mémoire.

Saf­wan la regar­da avec un res­pect nou­veau — ce res­pect légè­re­ment méfiant que les poli­ciers réservent aux gens qui en savent plus qu’eux.

— Qui d’autre dans votre registre ? demanda-t-il.

— Ce n’est pas mon registre. Mais je peux vous dire que M. Had­dad — le concierge — sera votre meilleur allié dans cette enquête. Il voit tout, il note tout, et il n’ou­blie rien.

*

Le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm fut bref. Il dor­mait. Il avait bu. Il n’a­vait rien enten­du. Et oui, il avait du schnaps dans sa chambre, assez pour assom­mer un che­val, ce qui était pré­ci­sé­ment sa méthode pour dor­mir en paix dans un pays où les muez­zins com­men­çaient à chan­ter à quatre heures du matin. Non, il ne connais­sait pas Beau­mont per­son­nel­le­ment. Oui, il avait dîné avec tout le monde. Non, il ne savait rien.

Chris­tie écri­vit : « Boit trop pour men­tir bien. Mais sa loupe ne tremble jamais. »

Le Dr Kess­ler fut ner­veux. Ses lunettes glis­sèrent quatre fois en cinq minutes. Il dor­mait — oui, seul, dans sa chambre du deuxième étage. Non, il n’a­vait rien enten­du. Oui, il connais­sait Beau­mont — il était le méde­cin offi­cieux de l’hô­tel, il avait soi­gné Beau­mont pour une grippe l’hi­ver pré­cé­dent, rien de grave. Non, il n’a­vait pas vu Beau­mont hier soir. Et puis, au moment où Saf­wan allait le congé­dier, Kess­ler ajou­ta — comme si les mots lui échap­paient mal­gré lui, comme si une force inté­rieure pous­sait la véri­té hors de lui :

— Il y avait du café dans la pièce, n’est-ce pas ?

Saf­wan le regarda.

— Pour­quoi deman­dez-vous cela ?

— Parce que je suis méde­cin. Et que le café est un excellent véhi­cule pour cer­taines sub­stances. Si Beau­mont a été dro­gué avant d’être tué — si on l’a endor­mi, ou au moins assom­mé — le coupe-papier ne serait qu’un ins­tru­ment de fini­tion. Le vrai meurtre, c’est le café.

Il remon­ta ses lunettes une cin­quième fois et ajou­ta, plus bas :

— Bla­ck­more est mort de la même manière. Le poi­son d’a­bord. La fièvre ensuite. Mais c’est le poi­son qui a ouvert la porte.

Saf­wan nota. Chris­tie nota. Ceci­ly sen­tit un froid la tra­ver­ser — pas le froid de la peur, le froid de la logique. Si Beau­mont avait été dro­gué, l’as­sas­sin n’a­vait pas eu besoin de force phy­sique. N’im­porte qui — homme ou femme, grand ou petit, fort ou faible — aurait pu plan­ter le coupe-papier dans la gorge d’un homme incons­cient. Ce qui élar­gis­sait le champ des sus­pects à l’infini.

Faï­za al-Rashid fut la der­nière. Elle entra dans le salon de lec­ture comme elle entrait par­tout — avec la grâce lente d’un navire, la soie noire de sa robe bruis­sant dans le silence. Elle s’as­sit, reti­ra ses lunettes de soleil, et regar­da Saf­wan avec des yeux si grands, si sombres, si pro­fon­dé­ment tristes qu’il en per­dit le fil de sa pre­mière question.

— Je ne dor­mais pas, dit-elle avant qu’il ait ouvert la bouche. Je ne dors jamais. Les can­ta­trices ne dorment pas — elles veillent. Je chan­tais. Sur mon bal­con. Jus­qu’à trois heures du matin envi­ron. Ensuite j’ai lu. Ensuite j’ai regar­dé le Nil. C’est ce que je fais chaque nuit depuis que je suis arri­vée ici. C’est ce que je fai­sais chaque nuit quand Regi­nald était vivant.

L’a­veu — car c’en était un, un aveu de lien, de pas­sé, d’in­ti­mi­té — tom­ba dans le salon de lec­ture comme une pierre dans l’eau.

— Vous connais­siez M. Bla­ck­more ? deman­da Saf­wan, qui ne com­pre­nait pas le lien mais sen­tait sa gravité.

— Je l’ai aimé. Pen­dant trois ans. Il venait me voir ici — à Assouan, puis au Caire. C’é­tait un homme qui savait men­tir aux femmes aus­si bien qu’au monde. Je ne savais pas, quand je l’ai­mais, qu’il était un voleur. Je l’ai appris après sa mort. Et c’est pour ça que je suis reve­nue ici — pour chan­ter dans l’en­droit où j’ai été le plus heu­reuse et le plus trom­pée. C’est une habi­tude de can­ta­trice. On revient tou­jours sur les lieux de sa plus belle erreur.

Elle regar­da Ceci­ly — un regard direct, sans détour, sans pitié pour elle-même.

— Il m’a par­lé de vous, Miss Graves. Il m’a par­lé du tom­beau. Il m’a dit que la décou­verte n’é­tait pas de lui. Il le disait la nuit, dans cette chambre, quand il croyait que les nuits ne comptent pas et que les mots qu’on dit dans le noir dis­pa­raissent avec le jour.

— Et Beau­mont ? deman­da Saf­wan, qui ten­tait déses­pé­ré­ment de rame­ner la conver­sa­tion au meurtre en cours.

— Arthur Beau­mont était un homme qui gar­dait les secrets des autres parce qu’il ne sup­por­tait pas les siens. Je ne sais pas qui l’a tué. Mais je sais que qui­conque l’a tué ne l’a pas tué pour ce qu’il avait fait — on l’a tué pour ce qu’il s’ap­prê­tait à dire.

Elle remit ses lunettes, se leva, et sor­tit du salon de lec­ture en lais­sant der­rière elle un sillage de par­fum — du musc, de l’ambre, et quelque chose de plus ancien, de plus dou­lou­reux, qui était peut-être sim­ple­ment l’o­deur du chagrin.

Saf­wan fer­ma son carnet.

— J’ai un mort, dit-il à per­sonne en par­ti­cu­lier, un hôtel plein de gens qui mentent, un Comte qui n’est peut-être pas un Comte, une can­ta­trice qui ne dort jamais, deux tri­co­teuses qui se pro­mènent dans les mau­vais cou­loirs, un Sué­dois ivre, un Autri­chien ner­veux, un archéo­logue trop pâle, et deux femmes qui veulent jouer les détectives.

Il regar­da Chris­tie et Cecily.

— Ce que j’ai­me­rais, dit-il avec une sin­cé­ri­té désar­mante, c’est un sus­pect nor­mal. Un homme jaloux, une femme tra­hie, un employé mécon­tent. Quel­qu’un de simple. Quel­qu’un de com­pré­hen­sible. Est-ce que c’est trop demander ?

Chris­tie sou­rit — un de ses sou­rires brefs, presque cou­pables, comme si elle s’ex­cu­sait d’a­vance pour la com­plexi­té du monde.

— Je crains que oui, ins­pec­teur. Poi­rot dirait que nous avons trop de sus­pects. Et quand tout le monde a un mobile, c’est que le vrai mobile est ailleurs.

Saf­wan sou­pi­ra encore — un sou­pir de tout le corps, des épaules aux pieds — et sor­tit du salon pour aller exa­mi­ner le corps avec le méde­cin légiste qui venait d’ar­ri­ver d’As­souan sur un âne.

Sur un âne.

Chris­tie refer­ma la porte du salon der­rière lui et se tour­na vers Cecily.

— Bien, dit-elle. Main­te­nant que la police est occu­pée, occu­pons-nous de ce qui compte vraiment.

Elle ouvrit son car­net à la page qu’elle avait anno­tée pen­dant les inter­ro­ga­toires. Deux colonnes. « Savait. » « Avait peur. »

— Tout le monde savait quelque chose sur Beau­mont, dit-elle. Mais ce n’est pas la ques­tion. La ques­tion est : qui savait que Beau­mont allait vous remettre ce dos­sier ? Parce que l’as­sas­sin ne l’a pas tué pour le pas­sé — le pas­sé est un secret que tout le monde gar­dait depuis des années. L’as­sas­sin l’a tué pour le futur — pour empê­cher le dos­sier de chan­ger de mains.

— Ce qui veut dire que l’as­sas­sin savait que Beau­mont allait me le donner.

— Exac­te­ment. Et com­ment le savait-il ? Deux pos­si­bi­li­tés. Soit quel­qu’un vous a enten­due par­ler avec Beau­mont dans le hall — quand il vous a dit « venez me voir demain ». Soit quel­qu’un a enten­du Beau­mont par­ler de son inten­tion à quel­qu’un d’autre.

Ceci­ly se sou­vint. Le hall. L’a­près-midi du sca­ra­bée. Beau­mont der­rière le comp­toir, sa voix basse. « Venez me voir demain matin. Tôt. Avant le petit-déjeu­ner. J’ai quelque chose qui vous appar­tient. » Y avait-il quel­qu’un d’autre dans le hall ? Le gar­çon de nuit ? Un por­tier ? Un client qui passait ?

— Les murs ont des oreilles, mur­mu­ra Ceci­ly, en repre­nant les mots de Youssef.

— Trou­vons les oreilles, dit Christie.

CHA­PITRE 10 — LES SECRETS DE BEAUMONT

Elles com­men­cèrent par les sous-sols.

Chris­tie n’é­tait jamais des­cen­due dans les entrailles du Old Cata­ract, et quand Ceci­ly la gui­da par l’es­ca­lier de ser­vice vers le laby­rinthe de cou­loirs blan­chis à la chaux, la roman­cière eut un fré­mis­se­ment d’ex­ci­ta­tion — le même, peut-être, que celui d’un enfant qu’on emmène dans un pas­sage secret.

— Magni­fique, mur­mu­ra-t-elle en regar­dant les cou­loirs s’en­fon­cer dans la pénombre. C’est exac­te­ment comme dans un roman — le monde visible au-des­sus, le monde caché en des­sous. La ter­rasse est le masque. Ceci est le visage.

Yous­sef les atten­dait dans son bureau. Il savait déjà — com­ment il savait, par quel canal, quel réseau invi­sible d’in­for­ma­tions cou­rait entre les murs de l’hô­tel, Ceci­ly ne le sau­rait jamais. Mais quand elles entrèrent, il était debout der­rière son bureau, le visage grave, les mains posées à plat sur le car­net de 1933, et il dit simplement :

— M. Beau­mont est mort.

— Assas­si­né, pré­ci­sa Christie.

— Oui. Je sais com­ment. Le gar­çon de nuit a par­lé. Un coupe-papier. La police est là. L’ins­pec­teur Saf­wan est un homme hon­nête mais limi­té. Ce qu’il cherche — un mobile simple, un cou­pable évident — il ne le trou­ve­ra pas. Parce que rien dans cet hôtel n’est simple et rien n’est évident.

Il s’as­sit et ouvrit un tiroir dont Ceci­ly ne soup­çon­nait pas l’exis­tence — un tiroir encas­tré dans le mur, der­rière une éta­gère de registres, invi­sible à moins de savoir exac­te­ment où le cher­cher. Il en sor­tit un dos­sier — plus mince que celui de Beau­mont, mais por­tant la même écri­ture sur la cou­ver­ture. Pas le dos­sier « C. Graves » — un autre.

— « Expé­di­tions Fer­ro-Bla­ck­more — Cor­res­pon­dance — 1932–1936 », lut Chris­tie à voix haute.

— Je fais des copies, dit Yous­sef sans la moindre trace d’ex­cuse. De tout ce qui passe par le bureau de Beau­mont. C’est une habi­tude que j’ai prise il y a vingt ans, quand j’ai com­pris que les direc­teurs passent mais que l’hô­tel reste, et que la mémoire d’un hôtel ne peut pas dépendre d’un seul homme.

Il ouvrit le dossier.

— Voi­ci ce que Beau­mont ne vous aurait peut-être jamais dit de vive voix, dit-il. Mais qu’il aurait dû dire depuis longtemps.

Les docu­ments racon­taient une his­toire que Ceci­ly avait devi­née par frag­ments mais dont elle n’a­vait jamais vu l’ar­chi­tec­ture com­plète. Depuis 1932, un an avant la décou­verte du tom­beau, Beau­mont ser­vait d’in­ter­mé­diaire entre les pilleurs de sites archéo­lo­giques en Haute-Égypte et les col­lec­tion­neurs euro­péens. Le tra­fic fonc­tion­nait avec l’ef­fi­ca­ci­té d’une entre­prise com­mer­ciale — les pilleurs trou­vaient les arte­facts, Beau­mont les sto­ckait à l’hô­tel, dans les caves, dans les salles de ser­vice, par­fois dans des chambres vides qu’il gar­dait blo­quées sous pré­texte de tra­vaux, et les col­lec­tion­neurs venaient les récu­pé­rer en se fai­sant pas­ser pour des tou­ristes ordinaires.

Le prin­ci­pal client était Gior­gio Fer­ro — le futur Comte Orsini-Donadoni.

Les lettres entre Beau­mont et Fer­ro étaient d’une pré­ci­sion effrayante. Chaque objet était décrit, coté, pho­to­gra­phié. Les prix étaient négo­ciés en livres ster­ling. Les modes de trans­port étaient détaillés — felouques pour les pièces légères, trains pour les caisses lourdes, avec des doua­niers ache­tés à chaque étape. C’é­tait un sys­tème par­fai­te­ment hui­lé, rodé par des années de pra­tique, et pro­té­gé par le silence de tous ceux qui en profitaient.

Bla­ck­more était entré dans le cir­cuit en 1933. Après le vol de la décou­verte de Ceci­ly, il avait uti­li­sé le réseau de Beau­mont pour extraire les arte­facts les plus pré­cieux du tom­beau de la Can­dace — les sca­ra­bées funé­raires, les bijoux en or, les figu­rines en faïence — et les expé­dier vers l’Eu­rope via Fer­ro. Une par­tie de la col­lec­tion avait été ven­due à des col­lec­tion­neurs pri­vés en Ita­lie, en Alle­magne, en Suisse. Le reste avait dis­pa­ru — absor­bé par le mar­ché noir de l’art antique, cette mer sou­ter­raine où les objets cir­culent sans lais­ser de traces, chan­geant de mains dans des arrière-bou­tiques, des coffres de banques, des salons feutrés.

— C’est pour ça que le Comte finance la nou­velle expé­di­tion, dit Ceci­ly. Pas pour la science. Pour le pillage. Il veut finir le tra­vail que Bla­ck­more a commencé.

— C’est une par­tie de l’ex­pli­ca­tion, dit Yous­sef. Mais pas toute l’explication.

Il tour­na une page et posa le doigt sur une lettre datée de sep­tembre 1936 — deux mois avant la mort de Blackmore.

La lettre était de Bla­ck­more à Beau­mont. L’é­cri­ture était trem­blante, presque illi­sible — l’é­cri­ture d’un homme malade, ou d’un homme qui a peur.

Ceci­ly la lut à voix haute, len­te­ment, en pesant chaque mot :

— « Mon cher Beau­mont. Il m’est impos­sible de pour­suivre notre arran­ge­ment dans les condi­tions actuelles. Ce que nous avons trou­vé dans la seconde chambre change tout. Ce n’est pas un tré­sor — c’est un témoi­gnage. Si les auto­ri­tés l’ap­prennent, nous serons tous com­pro­mis. Mais si cela reste caché, je ne pour­rai plus dor­mir. Je n’ai pas signé pour cela. Fer­ro ne com­prend pas — ou ne veut pas com­prendre. Faites ce que vous juge­rez néces­saire. Je m’en remets à votre dis­cré­tion. R. Blackmore. »

Le silence qui sui­vit était celui des pro­fon­deurs — le silence qu’on entend quand on des­cend dans un tom­beau et que le monde d’en haut cesse d’exister.

— La seconde chambre, mur­mu­ra Ceci­ly. Ash­worth m’a dit que Bla­ck­more avait trou­vé une seconde chambre dans le tom­beau et qu’il avait rebou­ché l’ac­cès. Bla­ck­more avait peur de ce qu’il y avait dedans.

— Et il en a par­lé à Beau­mont, dit Chris­tie. Ce qui veut dire que Beau­mont savait ce que contient cette chambre. Et Beau­mont est mort.

— Et Bla­ck­more est mort avant lui, ajou­ta Yous­sef. De « fièvre ». En novembre 1936. Deux mois après cette lettre.

Chris­tie ouvrit son car­net et com­men­ça à des­si­ner un sché­ma — pas un plan, cette fois, mais une toile d’a­rai­gnée. Au centre, elle écri­vit « Seconde chambre ». Autour, comme des fils rayon­nants, les noms : Bla­ck­more, Beau­mont, Ferro/Orsini, Ash­worth. Et au bord, en poin­tillés : Ceci­ly, Kess­ler, Wen­ners­tröm, les Carmichael.

— Quel­qu’un tue pour pro­té­ger un secret, dit-elle. Pas le vol des arte­facts — ça, c’est du com­merce, c’est répu­gnant mais ce n’est pas mor­tel. Quel­qu’un tue pour empê­cher que le conte­nu de la seconde chambre soit révé­lé. Ce qui veut dire que ce conte­nu est explo­sif — pas au sens archéo­lo­gique, au sens humain. Quelque chose qui com­pro­met quel­qu’un, ou qui change la nature de ce qu’on sait.

— Ou quelque chose qui vaut une for­tune, dit Cecily.

— Ou les deux, dit Youssef.

Elles le regar­dèrent. Le concierge du Old Cata­ract avait le visage d’un homme qui en sait plus qu’il n’en dit — ce qui était, recon­nut Ceci­ly, pro­ba­ble­ment son état permanent.

— Il y a une der­nière chose, dit-il. Quelque chose que Beau­mont m’a dit la semaine der­nière, en pas­sant, comme on dit les choses les plus impor­tantes — c’est-à-dire sans y avoir l’air.

Il ouvrit son propre car­net — pas celui de 1933, celui du pré­sent — et lut :

— « Yous­sef, quand je ne serai plus là, quel­qu’un vien­dra cher­cher les archives. Ne les don­nez pas à n’im­porte qui. Don­nez-les à la per­sonne qui sait ce que vaut un nom. »

Il refer­ma le carnet.

— Je crois, dit-il en regar­dant Ceci­ly, que cette per­sonne, c’est vous.

*

Elles remon­tèrent des sous-sols avec le dos­sier de cor­res­pon­dance caché dans le car­ton à des­sins de Ceci­ly — un conte­neur que per­sonne ne soup­çon­ne­rait, puisque tout le monde avait vu Ceci­ly le por­ter depuis son arri­vée. Chris­tie mon­tait l’es­ca­lier de ser­vice avec l’éner­gie d’une femme qui vient de trou­ver un filon — et c’é­tait exac­te­ment ce qu’elle était : une cher­cheuse d’or qui venait de repé­rer l’é­clat du métal dans la roche.

— Nous avons main­te­nant trois pistes, dit-elle en comp­tant sur ses doigts une fois qu’elles furent reve­nues dans le hall, fon­dues dans le décor des clients mati­naux. Pre­miè­re­ment : qui a tué Beau­mont ? C’est la ques­tion de la police. Deuxiè­me­ment : qui a volé le dos­sier « C. Graves » dans le bureau de Beau­mont ? C’est votre ques­tion. Et troi­siè­me­ment : qu’y a‑t-il dans la seconde chambre du tom­beau ? C’est la ques­tion de tout le monde — et c’est peut-être celle qui relie les deux autres.

— Poi­rot com­men­ce­rait par laquelle ?

— Poi­rot com­men­ce­rait par la plus ennuyeuse. Les ali­bis. Les horaires. Les détails. Poi­rot n’est pas un homme de panache — c’est un homme de patience. Il pose­rait la ques­tion que per­sonne ne pose parce qu’elle semble trop simple : qui, dans cet hôtel, avait une clé du bureau de Beaumont ?

Ceci­ly réfléchit.

— Beau­mont lui-même. Yous­sef, pro­ba­ble­ment — le concierge a les doubles de toutes les clés. Et peut-être le gar­çon de nuit.

— Et l’as­sas­sin n’a pas for­cé la porte. Ce qui veut dire qu’il avait une clé — ou que Beau­mont lui a ouvert. Beau­mont a ser­vi du café à son visi­teur. Il l’a accueilli. Il le connais­sait. Il ne se méfiait pas.

Chris­tie s’ar­rê­ta au milieu du hall. La lumière du matin tom­bait par les fenêtres orien­tales et pro­je­tait sur le sol de marbre les mêmes motifs géo­mé­triques que Ceci­ly avait vus à l’aube — mais main­te­nant, dans cette lumière plus forte, les motifs res­sem­blaient à des barreaux.

— Poi­rot dirait une der­nière chose, ajou­ta Chris­tie. Il dirait : le dos­sier « C. Graves » a dis­pa­ru. Les docu­ments de Beau­mont ont été volés. Mais les docu­ments de Yous­sef, eux, existent tou­jours. Ce qui veut dire que nous avons encore des preuves — pas les preuves ori­gi­nales, mais des copies. Et dans un pro­cès, des copies valent mieux que rien.

Elle regar­da Ceci­ly avec une gra­vi­té qui n’a­vait plus rien de littéraire.

— Il faut trou­ver ce que contient la seconde chambre avant que quel­qu’un d’autre ne le fasse. Et il faut le faire vite — parce que l’as­sas­sin sait main­te­nant que la véri­té est en mou­ve­ment, et les assas­sins n’aiment pas la véri­té en mou­ve­ment. Ils aiment la véri­té immo­bile. La véri­té enterrée.

Sur la ter­rasse, le petit-déjeu­ner bat­tait son plein. Les ser­veurs cir­cu­laient avec leurs pla­teaux, les felouques glis­saient sur le Nil, les sœurs Car­mi­chael tri­co­taient face au pano­ra­ma. Tout était nor­mal. Tout était un mensonge.

Et quelque part dans l’hô­tel — dans une chambre, dans un tiroir, dans une poche, dans une mémoire — le dos­sier volé atten­dait, comme un sca­ra­bée de cœur posé sur la poi­trine d’un mort, prêt à témoi­gner au tri­bu­nal d’Osiris.

CHA­PITRE 11 — FAUSSES PISTES

Les deux jours qui sui­virent le meurtre furent une sym­pho­nie de mensonges.

L’hô­tel, qui aurait dû se vider — c’est ce que font les hôtels quand quel­qu’un meurt dans le bureau du direc­teur, les clients paniquent, les valises se bouclent, les calèches s’a­lignent devant l’en­trée —, ne se vida pas. Per­sonne ne par­tit. Pas le Comte, pas les sœurs Car­mi­chael, pas Wen­ners­tröm, pas Faï­za, pas Kess­ler. Per­sonne. Comme si le meurtre de Beau­mont, au lieu de les repous­ser, les avait aiman­tés — col­lés à l’hô­tel par une force qui n’é­tait pas la curio­si­té mor­bide mais quelque chose de plus trouble, de plus pro­fond, la cer­ti­tude que par­tir main­te­nant, c’é­tait avouer.

L’ins­pec­teur Saf­wan inter­ro­geait, réin­ter­ro­geait, pre­nait des notes, trans­pi­rai­trait dans son cos­tume frois­sé, et n’a­van­çait pas. Le méde­cin légiste — un homme minus­cule aux mains d’hor­lo­ger qui avait fait le tra­jet d’As­souan sur son âne avec la digni­té d’un pha­raon sur son char — avait confir­mé ce que Kess­ler avait devi­né : Beau­mont avait été dro­gué. Les rési­dus dans la tasse de café conte­naient une sub­stance que le légiste iden­ti­fia comme du datu­ra — la plante du diable, celle qui pousse par­tout en Haute-Égypte, dans les friches, au bord des routes, dans les jar­dins, avec ses fleurs blanches en forme de trom­pette et ses fruits héris­sés d’é­pines. Le datu­ra endort, déso­rien­ter, para­lyse. À forte dose, il tue. Beau­mont avait reçu une dose suf­fi­sante pour l’as­som­mer — pas pour le tuer. Le coupe-papier avait fait le reste.

Ce qui vou­lait dire que l’as­sas­sin avait pla­ni­fié. Il avait pré­pa­ré le poi­son, il avait trou­vé le moment, il avait ver­sé la sub­stance dans le café — le café que Beau­mont avait com­man­dé, ou le café que l’as­sas­sin avait appor­té lui-même — et il avait atten­du que le poi­son fasse effet avant de frap­per. Un acte froid, métho­dique, cal­cu­lé. Pas un crime de pas­sion. Un crime d’horlogerie.

— Le datu­ra se trouve sur n’im­porte quel mar­ché d’As­souan, dit Kess­ler quand Ceci­ly et Chris­tie vinrent le trou­ver dans sa chambre. On le vend comme remède. Les gué­ris­seurs nubiens l’u­ti­lisent pour les dou­leurs arti­cu­laires, les maux de dents, les insom­nies. N’im­porte qui peut en ache­ter. N’im­porte qui.

— Et pour Bla­ck­more ? deman­da Ceci­ly. Vous aviez dit que les fièvres ne laissent pas « ce genre de marques ».

Kess­ler ôta ses lunettes, les essuya len­te­ment avec un mou­choir — un geste qui était chez lui une manière de gagner du temps, de lais­ser les mots se for­mer avant de les libérer.

— Bla­ck­more est venu me consul­ter ici, au Old Cata­ract, en octobre 1936. Un mois avant sa mort. Il avait des symp­tômes que je connais­sais — pupilles dila­tées, confu­sion inter­mit­tente, séche­resse extrême de la bouche, tachy­car­die. Ce ne sont pas les symp­tômes d’une fièvre sou­da­naise. Ce sont les symp­tômes d’un empoi­son­ne­ment chro­nique au datu­ra. Quel­qu’un admi­nis­trait du poi­son à Bla­ck­more par petites doses, sur une longue période. Pas assez pour le tuer d’un coup — assez pour l’af­fai­blir, le déso­rien­ter, le rendre vul­né­rable. Et quand il est par­ti pour Khar­toum, affai­bli, confus, son corps a cédé.

— Pour­quoi n’a­vez-vous rien dit ?

Kess­ler remit ses lunettes. Der­rière les verres, ses yeux avaient l’ex­pres­sion de ceux qui ont vu trop de choses et qui n’ont pas eu le cou­rage d’en parler.

— Parce que j’a­vais peur, Miss Graves. Le datu­ra pousse par­tout. Mais celui qui empoi­son­nait Bla­ck­more savait exac­te­ment quelle dose admi­nis­trer, exac­te­ment com­ment la dis­si­mu­ler, exac­te­ment com­bien de temps il fal­lait. Ce n’é­tait pas un ama­teur. C’é­tait quel­qu’un qui connais­sait la méde­cine — ou la bota­nique, ou les deux. Et dans cet hôtel, les gens qui connaissent la méde­cine ou la bota­nique ne manquent pas.

Il la regarda.

— Y com­pris moi.

*

L’en­quête s’emballa dans plu­sieurs direc­tions simul­ta­nées, comme un fleuve qui se divise en bras mul­tiples et dont aucun ne mène à la mer.

Pre­mière piste : le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm. Le len­de­main du meurtre, un gar­çon d’é­tage sur­prit le géant sué­dois en train de brû­ler des papiers dans la che­mi­née de sa chambre — ce qui était déjà sus­pect en soi, puisque les che­mi­nées du Old Cata­ract n’a­vaient pas été uti­li­sées depuis la construc­tion de l’hô­tel, Assouan n’ayant jamais connu de tem­pé­ra­ture jus­ti­fiant un feu de che­mi­née. Quand Saf­wan l’in­ter­ro­gea, Wen­ners­tröm pré­ten­dit qu’il brû­lait des « notes per­son­nelles sans impor­tance » — des brouillons de tra­duc­tions, des essais avor­tés, le genre de papiers qu’un uni­ver­si­taire accu­mule et détruit par hygiène intellectuelle.

Mais Daph­né Car­mi­chael — que rien n’é­chap­pait, que rien n’a­vait jamais échap­pé, et dont le regard de lézard péné­trait les murs aus­si effi­ca­ce­ment que les rayons X pénètrent la chair — décla­ra à Saf­wan, avec une fausse inno­cence qui ne trom­pait per­sonne, qu’elle avait « aper­çu, en pas­sant devant la porte ouverte du Pro­fes­seur, sans inten­tion d’es­pion­ner bien sûr » le sceau de la Fon­da­tion Orsi­ni sur l’un des docu­ments que Wen­ners­tröm s’ap­prê­tait à brûler.

Le sceau de la Fon­da­tion Orsi­ni sur des papiers de Wennerström.

Ce qui vou­lait dire que le phi­lo­logue sué­dois, le géant silen­cieux qui buvait du schnaps au petit-déjeu­ner et qui pré­ten­dait ne s’in­té­res­ser qu’aux textes funé­raires, avait des liens avec la Fon­da­tion du Comte — la même Fon­da­tion qui finan­çait la nou­velle expé­di­tion, la même Fon­da­tion qui ser­vait de façade au tra­fic d’an­ti­qui­tés, la même Fon­da­tion dont le vrai nom était Fer­ro et dont le fon­da­teur avait par­ti­ci­pé au pillage du tom­beau de la Candace.

Confron­té par Saf­wan, Wen­ners­tröm ne nia pas. Il le fit à sa manière — c’est-à-dire en disant la véri­té d’une voix si basse, si rési­gnée, qu’elle son­nait comme un aveu de culpa­bi­li­té même quand ce n’en était pas un.

— La Fon­da­tion Orsi­ni m’a enga­gé pour tra­duire les ins­crip­tions méroï­tiques du tom­beau, dit-il. C’est un tra­vail scien­ti­fique. Je suis phi­lo­logue. C’est ce que je fais. On me paie. Je tra­duis. Je ne pose pas de ques­tions sur l’o­ri­gine des finan­ce­ments, comme je ne pose pas de ques­tions sur l’o­ri­gine du schnaps que je bois — tant qu’il fait son tra­vail, je fais le mien.

— Et les papiers que vous brûliez ?

— Des copies de la cor­res­pon­dance entre Fer­ro et Bla­ck­more. Le Comte me les avait don­nées pour que je com­prenne le contexte scien­ti­fique de l’ex­pé­di­tion. Quand j’ai appris la mort de Beau­mont, j’ai eu peur que ces docu­ments me com­pro­mettent. Alors je les ai brûlés.

Il leva ses immenses mains — des mains qui auraient pu écra­ser un crâne humain comme une noix — et les retour­na, paumes vers le ciel.

— Je suis un lâche, Miss Graves. Vous le saviez déjà. En 1933, j’ai vu vos des­sins dans les archives de Bla­ck­more et je n’ai rien dit. Aujourd’­hui, je brûle des papiers pour me pro­té­ger. La lâche­té est une mala­die chro­nique dont je n’ai jamais trou­vé le remède — et pour­tant, je suis ami avec un médecin.

Il eut un sou­rire triste en direc­tion de Kess­ler, qui assis­tait à la scène depuis le cou­loir, et ajouta :

— Mais je n’ai pas tué Beau­mont. Je n’ai tué per­sonne. Tuer exige une forme de cou­rage que je n’ai jamais possédée.

Chris­tie, dans son coin, écri­vit : « Dit la véri­té sur sa lâche­té. Ment peut-être sur le reste. »

*

Deuxième piste : le Comte lui-même.

Les sca­ra­bées en lapis-lazu­li dis­pa­rais­saient. C’est le domes­tique muet — Gia­co­mo — qui don­na l’a­lerte, par l’in­ter­mé­diaire d’un billet écrit de sa « cal­li­gra­phie de moine flo­ren­tin » et glis­sé sous la porte de Saf­wan : trois des sept sca­ra­bées avaient dis­pa­ru de la suite du Comte. Pas volés — le Comte ne par­lait pas de vol. Mais man­quants. Absents. Évaporés.

Le Comte attri­bua la dis­pa­ri­tion à Gia­co­mo lui-même — une accu­sa­tion que le domes­tique réfu­ta dans un billet furieux d’une page et demie, chef-d’œuvre de prose accu­sa­trice dans lequel il détaillait avec une pré­ci­sion maniaque les mou­ve­ments de chaque sca­ra­bée depuis l’ar­ri­vée au Cata­ract, prou­vant, dia­grammes à l’ap­pui, qu’il n’a­vait jamais été seul avec les sca­ra­bées plus de quatre minutes consécutives.

Mais le vrai drame se pro­dui­sit quand Gia­co­mo fut retrou­vé, le soir même, enfer­mé dans une des caves de l’hô­tel — une cave à vin désaf­fec­tée, au fond des sous-sols, dont la porte avait été blo­quée de l’ex­té­rieur par une cale en bois. Gia­co­mo était ter­ro­ri­sé — trem­blant, livide, inca­pable d’é­crire, lui qui écri­vait tou­jours, comme si la peur avait tari l’encre dans son cer­veau. Quand il retrou­va l’u­sage de ses mains, une heure plus tard, avec un verre de cognac et une cou­ver­ture, il écri­vit un seul mot :

« Ombre. »

Quel­qu’un — une ombre, une sil­houette qu’il n’a­vait pas pu iden­ti­fier dans l’obs­cu­ri­té des sous-sols — l’a­vait sui­vi, pous­sé dans la cave, et ver­rouillé la porte. Gia­co­mo n’a­vait pas vu de visage. Il n’a­vait enten­du aucune voix. Seule­ment des pas, légers, rapides — et un par­fum. Un par­fum qu’il connais­sait mais qu’il ne pou­vait pas nommer.

— Un par­fum, dit Chris­tie. C’est un indice clas­sique. Poi­rot adore les par­fums — ils sont plus fiables que les empreintes digi­tales, parce que les gens changent de gants mais ne changent pas de parfum.

— Mais Gia­co­mo ne peut pas l’identifier.

— Pas encore. Mais son nez se sou­vien­dra. Les nez ont une mémoire plus longue que les yeux.

*

Troi­sième piste : Faï­za al-Rashid.

Ce fut Faï­za elle-même qui vint trou­ver Ceci­ly — pas sur la ter­rasse, pas dans un salon, mais dans le jar­din de l’hô­tel, à la tom­bée de la nuit, sous le bou­gain­vil­lier géant dont les fleurs pourpres retom­baient comme des grappes de sang séché. La can­ta­trice avait tro­qué sa soie noire pour une robe plus simple, en coton blanc, et sans ses lunettes de soleil, son visage avait une vul­né­ra­bi­li­té que Ceci­ly ne lui avait jamais vue — les cernes, les rides d’ex­pres­sion, les traces d’une beau­té qui n’a­vait pas vieilli mais qui s’é­tait trans­for­mée, comme une chan­son qu’on rejoue dans un autre ton.

— Il faut que je vous dise quelque chose, dit Faï­za. Quelque chose que je n’ai pas dit à la police.

— Pour­quoi à moi ?

— Parce que la police cherche un cou­pable. Vous, vous cher­chez la véri­té. Ce n’est pas la même chose.

Elle s’as­sit sur le banc de pierre, sous le bou­gain­vil­lier, et regar­da le Nil — ce Nil qui était son confi­dent, son témoin, le seul spec­ta­teur qui ne l’a­vait jamais jugée.

— Regi­nald m’a don­né quelque chose, dit-elle. La der­nière fois qu’il est venu ici. En octobre 1936. Un objet qu’il avait trou­vé dans le tom­beau — pas dans la pre­mière chambre, dans la deuxième. Celle qu’il avait rebou­chée. Il m’a dit : « Garde ça. Ne le montre à per­sonne. Si quelque chose m’ar­rive, donne-le à la seule per­sonne qui mérite de le voir. »

— Et qui est cette personne ?

— Il n’a pas dit de nom. Mais je crois — main­te­nant que je vous connais, main­te­nant que je sais ce qu’il vous a fait — je crois que c’é­tait vous.

Elle sor­tit de la poche de sa robe un petit paquet enve­lop­pé dans un mor­ceau de soie bleue, noué par un cor­don doré. Elle le ten­dit à Cecily.

Ceci­ly défit le cor­don. Déplia la soie. Et res­ta pétrifiée.

C’é­tait une tablette. Petite — de la taille d’une main — en ivoire jau­ni par le temps. Sur une face, des ins­crip­tions en méroï­tique cur­sif — cette écri­ture que per­sonne au monde, ou presque, ne savait encore déchif­frer com­plè­te­ment. Sur l’autre face, un des­sin — gra­vé, pas peint — qui repré­sen­tait deux figures : une femme assise sur un trône, coif­fée de la double cou­ronne de Haute et Basse-Égypte, et devant elle, un homme à genoux qui lui pré­sen­tait un rou­leau de papyrus.

— Qu’est-ce que c’est ? deman­da Faïza.

Ceci­ly ne répon­dit pas tout de suite. Elle tenait la tablette dans ses mains et ses mains trem­blaient — pas de la même manière qu’elles avaient trem­blé quand elle avait vu le tes­son mar­qué de ses ini­tiales. C’é­tait un trem­ble­ment dif­fé­rent, plus pro­fond, celui de quel­qu’un qui touche quelque chose qui ne devrait pas exister.

— Si c’est ce que je crois, dit-elle enfin, d’une voix très basse, c’est un trai­té diplo­ma­tique. Un docu­ment offi­ciel de la cour de Méroé. Le des­sin montre la Can­dace rece­vant un envoyé — pro­ba­ble­ment un Romain — qui lui pré­sente un texte. Et les ins­crip­tions, si elles disent ce que le des­sin montre, seraient le plus ancien docu­ment diplo­ma­tique du royaume de Méroé jamais découvert.

Elle regar­da Faïza.

— Vous com­pre­nez ce que ça signi­fie ? Ce n’est pas un tré­sor — pas au sens maté­riel. C’est un docu­ment his­to­rique d’une valeur ines­ti­mable. Il prouve que le royaume de Méroé avait des rela­tions diplo­ma­tiques for­melles avec Rome — ce que les his­to­riens soup­çonnent depuis long­temps mais n’ont jamais pu prou­ver. Ce docu­ment réécrit un pan entier de l’his­toire africaine.

— Et c’est pour ça que Bla­ck­more avait peur.

— Oui. Parce qu’un objet comme celui-ci ne peut pas dis­pa­raître dans une col­lec­tion pri­vée. Il ne peut pas être ven­du au mar­ché noir. Il est trop impor­tant. S’il refait sur­face, toute la chaîne du pillage sera expo­sée — Bla­ck­more, Beau­mont, Fer­ro, tout le monde. Et quel­qu’un a déci­dé que cette chaîne devait res­ter invisible.

Faï­za la regar­da avec des yeux immenses.

— Regi­nald l’a­vait confié à une can­ta­trice, dit-elle. Parce que les can­ta­trices savent gar­der les secrets dans leur voix. Mais je ne suis pas archéo­logue. Je ne sais pas quoi faire de cet objet. Vous, si.

Ceci­ly enve­lop­pa la tablette dans la soie bleue et la glis­sa dans la poche de sa robe. Sous le bou­gain­vil­lier, les fleurs pourpres fré­mis­saient dans le vent du soir. Le Nil cou­lait. Et quelque part dans l’hô­tel, quel­qu’un — l’as­sas­sin, le voleur, l’ombre qui avait enfer­mé Gia­co­mo dans la cave — cher­chait peut-être cette tablette exacte.

Ceci­ly se leva.

— Faï­za, dit-elle. Ne dites à per­sonne que vous m’a­vez don­né cela. À per­sonne. Pas même à l’ins­pec­teur Saf­wan. Pas même à Mrs. Christie.

— Pour­quoi pas à Christie ?

Ceci­ly hési­ta. Puis elle se sou­vint des mots de Chris­tie elle-même : « Sur­tout moi. Je suis roman­cière. Je fais sem­blant pour gagner ma vie. »

— Parce que je ne sais pas encore à qui faire confiance, dit Ceci­ly. Et c’est la seule chose hon­nête que je puisse dire en ce moment.

CHA­PITRE 12 — LE TOMBEAU

Le len­de­main, Ceci­ly retour­na sur la rive ouest.

Pas avec Tarek cette fois — avec Ash­worth. C’é­tait une déci­sion qu’elle avait mûrie toute la nuit, allon­gée dans sa chambre, le ven­ti­la­teur tour­nant au-des­sus d’elle comme une hélice de des­tin, la tablette en ivoire et le sca­ra­bée funé­raire posés côte à côte sur la table de nuit comme les deux pièces d’un puzzle dont elle ne voyait pas encore la forme.

Ash­worth avait les clés du site. Ash­worth avait les ouvriers. Ash­worth avait les auto­ri­sa­tions. Et sur­tout, Ash­worth avait dit qu’il y avait une deuxième chambre — ce qui vou­lait dire que, quelle que soit sa com­pli­ci­té pas­sée avec Bla­ck­more, il vou­lait main­te­nant ouvrir ce que Bla­ck­more avait fer­mé. Pour­quoi ? Par conscience ? Par ambi­tion ? Par peur ? Ceci­ly ne savait pas encore. Mais elle savait qu’elle ne pou­vait pas y aller seule.

Ils par­tirent à l’aube. La felouque de Tarek les dépo­sa sur la rive ouest dans la lumière nais­sante — cette lumière d’As­souan qui avait la cou­leur du miel et la consis­tance de l’é­ter­ni­té. Tarek les regar­da des­cendre sans un mot. Son visage était fer­mé, illi­sible, mais ses yeux sui­virent Ceci­ly jus­qu’à ce qu’elle dis­pa­raisse der­rière les col­lines funéraires.

Le site de Gebel Bar­kal n’a­vait pas chan­gé depuis la visite de Ceci­ly avec Tarek — les mêmes pierres noir­cies du foyer, les mêmes piquets éro­dés, le même désert immo­bile — mais l’é­quipe d’A­sh­worth avait com­men­cé à tra­vailler. Quatre ouvriers nubiens, diri­gés par un contre­maître à la mous­tache grise, avaient déblayé l’en­trée du tom­beau. L’es­ca­lier de pierre réap­pa­rais­sait, marche après marche, comme un secret qui remon­tait à la surface.

— C’est moi qui ai trou­vé cet esca­lier, dit Cecily.

Ce n’é­tait pas un reproche. C’é­tait un fait. Un fait qu’elle avait besoin de dire à voix haute, ici, à cet endroit pré­cis, comme un acte de mémoire — un rituel d’ar­chéo­logue, un geste de restitution.

Ash­worth ne répon­dit pas. Mais il hocha la tête — un geste minus­cule, presque imper­cep­tible, qui pou­vait être de la recon­nais­sance ou de la honte, et Ceci­ly déci­da, pour le moment, de ne pas cher­cher à savoir lequel.

Ils des­cen­dirent.

L’es­ca­lier s’en­fon­çait dans la roche comme un cou­loir de gorge. La lumière du jour dis­pa­rut en quelques marches, rem­pla­cée par celle des lampes torches qu’A­sh­worth avait appor­tées — des cônes de lumière blanche qui décou­paient les ténèbres en tranches, révé­lant les murs de grès, les veines de quartz qui les tra­ver­saient comme des éclairs fos­siles, et cette tex­ture par­ti­cu­lière de l’air sou­ter­rain que Ceci­ly connais­sait si bien — froid, sec, char­gé de cette pous­sière miné­rale qui pique les narines et qui est, lit­té­ra­le­ment, la res­pi­ra­tion des morts.

Le cor­ri­dor s’ou­vrit sur la pre­mière chambre.

Ceci­ly s’arrêta.

Les fresques. Les fresques étaient là, exac­te­ment comme dans son sou­ve­nir — peut-être plus vives encore, parce que le sou­ve­nir apla­tit, sim­pli­fie, tan­dis que la réa­li­té insiste sur chaque détail avec une vio­lence que la mémoire ne peut pas repro­duire. Les scènes de bataille sur les murs laté­raux — les archers nubiens aux corps ten­dus comme des arcs eux-mêmes, les légion­naires romains en déroute, les che­vaux cabrés, la pous­sière de com­bat ren­due par des traits si fins qu’on aurait dit de la cal­li­gra­phie. Et au centre du mur du fond, la Candace.

Ama­ni­re­nas.

Plus grande que nature. Mas­sive, sou­ve­raine, ter­rible. Son œil unique — l’autre avait été per­du au com­bat, selon les his­to­riens grecs — fixait le spec­ta­teur avec une inten­si­té qui tra­ver­sait les siècles. Sa main gauche tenait la tête cou­pée d’un sol­dat romain. Sa main droite tenait un sceptre sur­mon­té d’un lotus. Elle por­tait la double cou­ronne — la même que sur la tablette en ivoire — et son visage avait cette beau­té ter­ri­fiante des êtres qui ont fait de la guerre un art et de la sur­vie une philosophie.

Ceci­ly posa sa main sur le mur. La pierre était froide sous ses doigts. Deux mille ans la sépa­raient de la main qui avait peint cette fresque, et pour­tant — c’é­tait absurde, c’é­tait irra­tion­nel, c’é­tait pro­fon­dé­ment vrai — elle sen­tait une pré­sence. Pas un fan­tôme. Quelque chose de plus concret, de plus char­nel. La pré­sence d’une inten­tion. Quel­qu’un avait peint ces fresques pour que quel­qu’un d’autre les voie, un jour, et com­prenne. C’é­tait un mes­sage. Un mes­sage adres­sé au futur.

— Par ici, dit Ashworth.

Il la condui­sit vers le mur de droite, celui qui, dans le sou­ve­nir de Ceci­ly, était cou­vert de scènes de la vie quo­ti­dienne — des femmes por­tant des jarres, des enfants jouant, des musi­ciens, des dan­seurs. Mais les ouvriers avaient déga­gé la base du mur, et Ceci­ly vit ce qu’elle n’a­vait pas vu en 1933 : une ouver­ture, basse, étroite, qui avait été com­blée par des pierres maçon­nées — un tra­vail récent, gros­sier, qui tran­chait vio­lem­ment avec la finesse de l’ar­chi­tec­ture originale.

— C’est Bla­ck­more qui a fait ça, dit Ash­worth. Il a fait murer l’en­trée de la seconde chambre après l’a­voir explo­rée. Le mor­tier est moderne — du ciment Port­land mélan­gé à du sable local. Mes ouvriers l’ont iden­ti­fié tout de suite.

— Il a muré la chambre, mur­mu­ra Ceci­ly. Il a trou­vé quelque chose de si impor­tant — ou de si dan­ge­reux — qu’il a pré­fé­ré le cacher plu­tôt que le révéler.

— Ou plu­tôt, dit Ash­worth, il a trou­vé quelque chose qu’il ne pou­vait ni vendre ni publier. Quelque chose qui échap­pait à ses catégories.

Les ouvriers avaient déjà com­men­cé à démon­ter le mur de ciment. Les pierres venaient faci­le­ment — le mor­tier n’a­vait pas eu le temps de dur­cir com­plè­te­ment, quatre ans n’é­tant rien à l’é­chelle des tom­beaux. Chaque pierre reti­rée ouvrait un peu plus la brèche, et par cette brèche, un air dif­fé­rent s’é­chap­pait — plus froid encore que celui de la pre­mière chambre, avec une odeur que Ceci­ly ne recon­nut pas tout de suite mais qui la fit recu­ler d’un pas.

Du bois de san­tal. Du musc. Et quelque chose d’autre — quelque chose de sucré, d’en­tê­tant, qui n’a­vait rien à faire dans un tom­beau vieux de deux millénaires.

De l’en­cens. Quel­qu’un avait brû­lé de l’en­cens dans cette chambre. Récemment.

— Ash­worth, dit Ceci­ly. Quel­qu’un est entré ici.

— C’est impos­sible. Le mur était intact quand nous avons com­men­cé les travaux.

— Le mur n’est pas le seul accès. Les tom­beaux méroï­tiques ont sou­vent des conduits d’aé­ra­tion — des pas­sages étroits qui montent vers la sur­face pour per­mettre à l’air de cir­cu­ler. Si quel­qu’un connais­sait l’emplacement d’un conduit…

Elle s’in­ter­rom­pit. La der­nière pierre venait de tom­ber. L’ou­ver­ture était main­te­nant assez large pour qu’une per­sonne s’y glisse. Ash­worth bra­qua sa lampe torche dans l’obscurité.

Et Ceci­ly vit.

La seconde chambre était plus petite que la pre­mière — trois mètres sur trois, peut-être — et elle n’é­tait pas peinte. Les murs étaient nus, en grès brut, sans déco­ra­tion. Au centre, sur un socle de pierre, un sar­co­phage. Intact. Le cou­vercle était en place — un cou­vercle de gra­nit noir, lourd, mas­sif, gra­vé d’ins­crip­tions méroï­tiques qui cou­raient sur toute sa sur­face comme un fleuve de signes.

Mais ce n’é­tait pas le sar­co­phage qui cou­pa le souffle de Cecily.

C’é­tait ce qu’il y avait autour.

Les murs étaient cou­verts de textes. Pas de fresques — de textes. Des colonnes entières d’é­cri­ture méroï­tique, gra­vées dans le grès avec une régu­la­ri­té qui sug­gé­rait un tra­vail de scribe pro­fes­sion­nel, cou­rant du sol au pla­fond comme les pages d’un livre géant ouvert sur quatre côtés. Et entre les colonnes de texte, des des­sins — pas des scènes de bataille ou de vie quo­ti­dienne, mais des plans. Des cartes. Des schémas.

Des plans de bâti­ments, de for­ti­fi­ca­tions, de sys­tèmes d’irrigation.

Des cartes de régions, de routes com­mer­ciales, de frontières.

Des sché­mas de machines — des machines que Ceci­ly ne recon­nut pas immé­dia­te­ment, des méca­nismes com­plexes, des sys­tèmes de leviers et de poulies.

C’é­tait une archive. La seconde chambre n’é­tait pas un tom­beau — c’é­tait une biblio­thèque. La biblio­thèque secrète de la Can­dace Ama­ni­re­nas. L’en­droit où elle avait conser­vé les docu­ments les plus impor­tants de son règne — les trai­tés diplo­ma­tiques, les plans mili­taires, les connais­sances tech­niques, tout ce qui fai­sait du royaume de Méroé une puis­sance que Rome avait été contrainte de respecter.

Ceci­ly tom­ba à genoux.

Ce n’é­tait pas une réac­tion volon­taire. Ses jambes avaient cédé, tout sim­ple­ment, sous le poids de ce qu’elle voyait. Elle était archéo­logue. Elle avait pas­sé sa vie à cher­cher des frag­ments — un tes­son, un sca­ra­bée, une ins­crip­tion iso­lée — et voi­là qu’elle se trou­vait face à un tré­sor qui n’é­tait pas un tré­sor d’or ou de bijoux mais quelque chose d’in­fi­ni­ment plus pré­cieux : un tré­sor de savoir. La preuve que le royaume de Méroé n’é­tait pas une civi­li­sa­tion péri­phé­rique, un satel­lite de l’É­gypte pha­rao­nique, un peuple de second rang — mais une puis­sance auto­nome, sophis­ti­quée, capable de diplo­ma­tie, d’in­gé­nie­rie, de pen­sée stratégique.

La Can­dace n’é­tait pas seule­ment une guer­rière. Elle était une sou­ve­raine qui avait bâti un État.

— Mon Dieu, mur­mu­ra Ashworth.

Il était debout der­rière Ceci­ly, sa lampe torche balayant les murs, la lumière cou­rant sur les ins­crip­tions comme une main qui caresse un visage aimé. Lui aus­si avait compris.

— Bla­ck­more a vu ça, dit-il. Il a vu ça et il a muré la chambre. Parce qu’il ne pou­vait pas le vendre — ce n’est pas un objet, c’est un mur entier, un monu­ment, quelque chose qu’on ne peut pas mettre dans une caisse. Et il ne pou­vait pas le publier — parce que publier, c’é­tait avouer le pillage de la pre­mière chambre, c’é­tait expo­ser tout le réseau, c’é­tait se détruire lui-même.

— Alors il a choi­si le silence, dit Ceci­ly. Il a choi­si d’en­ter­rer la véri­té pour pro­té­ger son mensonge.

Elle se rele­va. Ses genoux étaient cou­verts de pous­sière — cette pous­sière ancienne, cette pous­sière de temps, qui col­lait à la peau comme un baptême.

— Plus main­te­nant, dit-elle. Plus jamais.

Elle sor­tit le car­net qu’elle avait empor­té — pas le car­ton à des­sins, un simple car­net de cro­quis — et com­men­ça à des­si­ner. Les ins­crip­tions, les plans, les cartes. Chaque ligne, chaque signe, chaque détail. L’ar­chéo­logue en elle repre­nait le contrôle, avec la dis­ci­pline, la patience, la rigueur maniaque de quel­qu’un qui sait que le des­sin est la pre­mière forme de la mémoire, la seule qui ne tra­hit pas.

Ash­worth la regar­dait tra­vailler. Il ne dit rien pen­dant une heure. Puis il dit, d’une voix qu’elle ne lui connais­sait pas — une voix dépouillée, sans charme, sans cal­cul, la voix d’un homme qui parle enfin sans masque :

— Je suis déso­lé, Ceci­ly. Pour tout.

Elle ne leva pas les yeux de son carnet.

— Je sais, dit-elle. Mais « déso­lé » ne suf­fit pas. Ce qui suf­fi­ra, c’est que le monde sache que ce tom­beau porte mon nom. Pas celui de Bla­ck­more. Le mien.

— Et celui de la Candace.

— Et celui de la Can­dace. Sur­tout celui de la Candace.

Elle conti­nua de des­si­ner. Le silence du tom­beau était abso­lu — pas le silence de l’ab­sence, mais le silence de la pré­sence. La Can­dace était là. Pas son fan­tôme, pas son esprit — sa pen­sée. Gra­vée dans la pierre, pré­ser­vée par le sable, atten­dant depuis deux mille ans que quel­qu’un des­cende dans cette chambre et lise ce qu’elle avait à dire.

Et Ceci­ly lisait.

*

Quand ils remon­tèrent, le soleil était haut et le désert brû­lait. Ceci­ly avait rem­pli trente pages de cro­quis et de notes. Ash­worth por­tait des échan­tillons de mor­tier et des mesures du sar­co­phage. Ils étaient cou­verts de pous­sière, assoif­fés, épui­sés, et trans­for­més — parce qu’on ne des­cend pas dans un tom­beau comme celui-ci sans en remon­ter différent.

Tarek les atten­dait au bord du fleuve. Il ne dit rien quand il vit leurs visages. Il ne deman­da rien. Il fit ce qu’il fai­sait tou­jours — il leva la voile, attra­pa le vent, et gui­da la felouque vers l’hô­tel avec cette aisance de dan­seur qui était sa signature.

En appro­chant du Old Cata­ract, Ceci­ly vit une sil­houette sur la ter­rasse qui la regar­dait. Petite, immo­bile, un car­net à la main.

Chris­tie.

Et à côté de Chris­tie, une autre sil­houette — grande, sèche, un cha­peau à larges bords.

Daph­né Carmichael.

Les deux femmes étaient côte à côte, accou­dées à la balus­trade, et elles regar­daient la felouque reve­nir. Chris­tie avec ses yeux de radar. Daph­né avec des yeux que Ceci­ly ne pou­vait pas lire à cette dis­tance mais qui, elle en était sûre, ne conte­naient rien de bon.

La felouque accos­ta. Ceci­ly mon­ta l’es­ca­lier de gra­nit rose qui menait à la ter­rasse. Chris­tie vint à sa rencontre.

— Vous avez trou­vé quelque chose, dit Chris­tie. Je le vois à vos mains. Vous avez les mains de quel­qu’un qui a tou­ché l’histoire.

— J’ai trou­vé la deuxième chambre.

— Et ?

— Et il faut qu’on parle. Pas ici. Pas main­te­nant. Ce soir.

Chris­tie acquies­ça. Puis elle dit, très bas :

— Pen­dant votre absence, il s’est pas­sé quelque chose. Daph­né Car­mi­chael est venue me trou­ver. Elle m’a dit — avec cette cour­toi­sie gla­ciale qui est sa manière de mena­cer — qu’elle « s’in­quié­tait pour ma sécu­ri­té » et qu’il serait « plus sage, pour une femme de lettres, de se concen­trer sur la fic­tion plu­tôt que sur la réalité ».

— C’est une menace.

— C’est plus qu’une menace. C’est un aveu. On ne menace que les gens qui s’ap­prochent trop de la véri­té. Et Daph­né Car­mi­chael, ma chère Ceci­ly, s’ap­proche trop de quelque chose — pas de la véri­té, mais du centre de l’araignée.

Le soleil frap­pait la ter­rasse. Le Nil brillait. Les felouques pas­saient. Et dans la poche de Ceci­ly, contre la tablette en ivoire et le sca­ra­bée funé­raire, le car­net de cro­quis pesait trente pages de plus qu’à l’al­ler — trente pages qui conte­naient peut-être la clé de tout.

Mais la clé de tout n’ouvre rien si on ne sait pas quelle porte chercher.

Et la porte, Ceci­ly le com­pren­drait cette nuit-là, n’é­tait pas dans le tombeau.

Elle était dans l’hôtel.

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