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La nuit
du jas­min

La nuit du jasmin

Cha­pitres 13 à 15

CHA­PITRE 13 — LA TEMPÊTE

La tem­pête arri­va sans pré­ve­nir, comme arrivent toutes les choses impos­sibles à Assouan.

Il ne pleut pas à Assouan. C’est un fait cli­ma­tique, une cer­ti­tude géo­gra­phique, une loi de la nature que les habi­tants de la ville répètent avec la fier­té de ceux qui vivent dans un endroit où même le ciel a renon­cé à ses droits. Il ne pleut pas à Assouan — et pour­tant, cette nuit-là, le ciel se déchira.

Le vent se leva d’a­bord. Pas le vent du désert, pas le kham­sin chaud et char­gé de sable — un vent dif­fé­rent, venu du sud, des mon­tagnes du Sou­dan, un vent froid, bru­tal, qui s’en­gouf­fra dans les cou­loirs de l’hô­tel par les fenêtres ouvertes et fit cla­quer les volets comme des mâchoires. Puis les nuages. Des nuages noirs, mas­sifs, d’une den­si­té obs­cène dans un ciel qui n’en avait jamais connu, qui s’a­mon­ce­lèrent au-des­sus d’As­souan en moins d’une heure, effa­çant les étoiles, effa­çant le Nil, effa­çant le monde.

Et puis la pluie.

Une pluie tor­ren­tielle, ver­ti­cale, rageuse, qui frap­pait la ter­rasse du Old Cata­ract avec une vio­lence qui fai­sait vibrer les colonnes et rebon­dir l’eau sur le marbre en gerbes blanches. Les ser­veurs cou­rurent sau­ver les nappes, les cous­sins, les lan­ternes. Les felouques en contre­bas tirèrent sur leurs amarres comme des che­vaux affo­lés. Le Nil — ce Nil pai­sible, ce Nil pares­seux qui cou­lait depuis des mil­lé­naires avec la séré­ni­té d’un dieu — se mit à bouillon­ner, à gon­fler, à frap­per les rochers de la cata­racte avec un bruit qui n’é­tait plus un gron­de­ment mais un rugissement.

L’hô­tel se replia sur lui-même. Les fenêtres furent fer­mées, les volets clos, les portes ver­rouillées. Les clients se ras­sem­blèrent dans les salons inté­rieurs — le bar, la salle de lec­ture, le grand salon mau­resque — comme des ani­maux dans une arche. Le Comte com­man­da du cham­pagne. Wen­ners­tröm com­man­da du schnaps. Kess­ler com­man­da du cognac. Les sœurs Car­mi­chael ne com­man­dèrent rien — elles tri­co­taient, imper­tur­bables, comme si la tem­pête était une émis­sion de radio qu’elles avaient choi­si de ne pas écouter.

Ceci­ly et Chris­tie se retrou­vèrent dans la suite de Chris­tie, avec le thé, les car­nets, et toutes les pièces du puzzle éta­lées sur le bureau — le dos­sier de cor­res­pon­dance de Yous­sef, les notes de Ceci­ly prises dans le tom­beau, la tablette en ivoire que Ceci­ly avait fina­le­ment déci­dé de mon­trer à Chris­tie, et les deux colonnes anno­tées pen­dant les interrogatoires.

La tem­pête gron­dait dehors. Dedans, une autre tem­pête — plus silen­cieuse, plus métho­dique — se met­tait en mouvement.

— Repre­nons depuis le début, dit Christie.

Elle avait cette voix qu’elle pre­nait quand elle construi­sait — pas la voix de la conver­sa­tion, pas la voix de l’ob­ser­va­tion, mais une voix plus inté­rieure, plus concen­trée, la voix du méca­nisme qui s’assemble.

— Fait numé­ro un : en 1933, Bla­ck­more vole la décou­verte de Ceci­ly et publie sous son nom. Il extrait les arte­facts les plus pré­cieux du tom­beau via le réseau Beau­mont-Fer­ro. Fait numé­ro deux : Bla­ck­more découvre la seconde chambre — la biblio­thèque de la Can­dace — et la fait murer parce que le conte­nu est trop impor­tant pour être ven­du et trop com­pro­met­tant pour être publié. Fait numé­ro trois : en 1936, Bla­ck­more écrit à Beau­mont qu’il ne peut plus conti­nuer. Un mois plus tard, Bla­ck­more meurt empoi­son­né au datu­ra — offi­ciel­le­ment de fièvre. Fait numé­ro quatre : en 1937, quel­qu’un envoie une lettre à Ceci­ly pour la faire venir à Assouan. Lettre signée « M. ». Fait numé­ro cinq : le Comte — alias Gior­gio Fer­ro — finance une nou­velle expé­di­tion pour rou­vrir le site. Fait numé­ro six : Beau­mont s’ap­prête à remettre à Ceci­ly un dos­sier conte­nant les preuves ori­gi­nales du vol. Fait numé­ro sept : Beau­mont est assas­si­né. Le dos­sier est vidé, le coffre-fort est nettoyé.

Elle posa son crayon.

— Ce sont les faits. Main­te­nant les ques­tions. Qui a envoyé la lettre ? Qui a empoi­son­né Bla­ck­more ? Et qui a tué Beaumont ?

— Trois crimes, dit Ceci­ly. Trois ques­tions. Peut-être trois cou­pables différents.

— Ou peut-être un seul. Poi­rot dirait : cher­chez la per­sonne qui béné­fi­cie des trois actes. Qui béné­fi­cie du vol de la décou­verte, de la mort de Bla­ck­more, et du silence de Beaumont ?

Ceci­ly réflé­chit. Le vent hur­lait contre les fenêtres. La pluie tam­bou­ri­nait sur les volets. Et dans sa tête, les noms tour­naient comme les pièces d’un kaléi­do­scope, for­mant des motifs qui se défai­saient aussitôt.

— Le Comte béné­fi­cie du tra­fic d’an­ti­qui­tés, dit-elle. Mais le meurtre de Beau­mont lui com­plique la vie — sans Beau­mont, il perd son inter­mé­diaire. Et la mort de Bla­ck­more lui fait perdre son archéo­logue. Le Comte n’a pas inté­rêt à tuer ses propres associés.

— Exact, dit Chris­tie. Le Comte est un homme d’af­faires. Les hommes d’af­faires ne détruisent pas leurs actifs. Ils les exploitent.

— Ash­worth béné­fi­cie de la mort de Bla­ck­more — il hérite de la répu­ta­tion, de la chaire, de l’ex­pé­di­tion. Mais il n’a pas de rai­son de tuer Beau­mont — au contraire, Beau­mont était le seul qui pou­vait main­te­nir le sys­tème en place.

— Exact aus­si. Ash­worth est un héri­tier. Les héri­tiers ne tuent pas les gar­diens du trésor.

— Kess­ler n’a pas de mobile évident. Wen­ners­tröm non plus — c’est un mer­ce­naire intel­lec­tuel, il tra­vaille pour qui le paie.

— Ce qui nous laisse…

Chris­tie hési­ta. Elle tenait son crayon en sus­pens au-des­sus de la page, et Ceci­ly recon­nut l’ex­pres­sion — cette contrac­tion des sour­cils, ce plis­se­ment des lèvres — de quel­qu’un qui voit quelque chose mais n’ose pas encore le dire.

— Les sœurs Car­mi­chael, dit Cecily.

— Les sœurs Carmichael.

Un éclair zébra le ciel au-des­sus d’As­souan. Le ton­nerre sui­vit — une déto­na­tion si vio­lente que les vitres trem­blèrent et que quelque part dans l’hô­tel, un verre se bri­sa. La tem­pête était au-des­sus d’eux, main­te­nant, direc­te­ment au-des­sus, comme un dieu furieux qui tam­bou­ri­nait sur le toit du Old Cata­ract avec des poings de pluie et de foudre.

— Daph­né Car­mi­chael, dit Chris­tie. Depuis le début, quelque chose me dérange chez elle. Pas chez Pru­dence — Pru­dence est un satel­lite, une sui­vante, elle n’a de sub­stance que celle que Daph­né lui prête. Mais Daph­né… Daph­né a un regard que je connais. C’est le regard des gens qui pro­tègent quelque chose — pas un secret, pas un tré­sor, mais un nom. Une répu­ta­tion. L’hon­neur de quel­qu’un qui n’est pas là.

— Bla­ck­more, mur­mu­ra Cecily.

— C’est mon intui­tion. Mais je n’ai pas de preuve. Et Poi­rot méprise les intui­tions — il les appelle des « fan­tai­sies de l’estomac ».

— Il y a un moyen de vérifier.

— Lequel ?

— Yous­sef. Yous­sef a les registres de l’hô­tel depuis 1912. Si Daph­né Car­mi­chael est venue ici avant — sous un autre nom, à une autre époque — Yous­sef le saura.

Chris­tie la regar­da avec ce sou­rire car­nas­sier qu’elle réser­vait aux moments où la chasse com­men­çait vraiment.

— Allez‑y, dit-elle. Main­te­nant. Pen­dant la tem­pête. Per­sonne ne remar­que­ra votre absence — tout le monde est occu­pé à regar­der le ciel tomber.

*

Ceci­ly des­cen­dit dans les sous-sols pour la troi­sième fois.

L’es­ca­lier de ser­vice était désert. L’hô­tel tout entier sem­blait s’être replié vers les étages supé­rieurs, vers les lumières et les salons, aban­don­nant les pro­fon­deurs aux ombres et au bruit loin­tain de la pluie qui s’in­fil­trait par les sou­pi­raux. L’eau ruis­se­lait le long des murs de chaux, for­mant de petites rivières sur le sol de pierre qui cou­raient vers les drains avec un mur­mure liquide.

Yous­sef était dans son bureau. Bien sûr. Yous­sef était tou­jours dans son bureau — comme si l’hô­tel l’a­vait engen­dré là, dans cette pièce minus­cule tapis­sée de registres, et qu’il ne l’a­vait jamais quittée.

— Car­mi­chael, dit Cecily.

Yous­sef la regar­da. Pas de sur­prise. Pas de ques­tion. Il se leva, se tour­na vers ses éta­gères, et cher­cha — avec la pré­ci­sion d’un biblio­thé­caire dans une biblio­thèque qu’il connaît par cœur — un registre qu’il posa sur le bureau.

— 1933, dit-il. Le registre de mars à juin.

Il l’ou­vrit à une page mar­quée par un ruban de soie — un ruban qui n’a­vait rien d’ac­ci­den­tel, qui était là depuis long­temps, comme si Yous­sef avait tou­jours su que quel­qu’un vien­drait, un jour, poser cette question.

Sur la page, à la date du 28 mars 1933 — deux semaines après la décou­verte du tom­beau — une entrée :

« Miss Doro­thy Bla­ck­more. Chambre 119. Séjour : 28 mars – 15 avril 1933. Accom­pa­gnée de Miss P. Hartwell. »

Doro­thy Blackmore.

Ceci­ly sen­tit le sol se déro­ber sous ses pieds — pas phy­si­que­ment, mais onto­lo­gi­que­ment, comme si la réa­li­té se réar­ran­geait autour d’elle, les meubles, les murs, les registres, tout chan­geant de place en une seconde.

— Doro­thy, dit-elle. Daph­né. Le même pré­nom, angli­ci­sé dif­fé­rem­ment. Doro­thy Bla­ck­more. La sœur de Reginald.

— La sœur, confir­ma Yous­sef. Elle est venue trois fois au Old Cata­ract. En 1933, en 1935, et cette année — sous le nom de Car­mi­chael. Miss Hart­well est deve­nue Miss Pru­dence Car­mi­chael. Même femme, même sil­houette, même habi­tude de tri­co­ter dans le hall.

— Pour­quoi chan­ger de nom ?

— Parce qu’a­près la mort de Bla­ck­more, le nom de Bla­ck­more était deve­nu dan­ge­reux. La sœur ne vou­lait pas qu’on l’as­so­cie à son frère — pas par honte, au contraire. Par pro­tec­tion. Elle pro­té­geait la mémoire de Regi­nald. Sa répu­ta­tion. Son héritage.

— Et Pru­dence ? Qui est Pru­dence Hartwell ?

— Pas une sœur. Pas une parente. J’ai fait des recherches — le télé­graphe est lent mais effi­cace. Pru­dence Hart­well a tra­vaillé au War Office de 1918 à 1931. Sec­tion des archives. Spé­cia­liste du clas­se­ment, de l’ar­chi­vage et de la fal­si­fi­ca­tion de documents.

Le mot tom­ba dans le bureau sou­ter­rain comme une bombe à retardement.

— Fal­si­fi­ca­tion, répé­ta Cecily.

— C’est une com­pé­tence qui se mon­naye, dit Yous­sef. Et qui se prête à toutes sortes d’u­sages — mili­taires, diplo­ma­tiques, et… archéologiques.

Ceci­ly com­prit. La chaîne se for­mait dans sa tête avec la clar­té ter­rible d’un col­lier dont on retrouve les perles une à une. Doro­thy Bla­ck­more — Daph­né Car­mi­chael — était la sœur de Regi­nald. Elle connais­sait le vol. Elle connais­sait le tra­fic. Elle connais­sait le réseau. Et quand Bla­ck­more était mort, elle avait pris sa place — non pas dans le tra­fic lui-même, mais dans la pro­tec­tion du secret. Pru­dence Hart­well — son alliée, sa com­plice, son ombre — avait les com­pé­tences pour fal­si­fier des docu­ments, effa­cer des traces, fabri­quer des preuves.

Et quand Beau­mont avait mena­cé de tout révé­ler — de remettre à Ceci­ly le dos­sier ori­gi­nal — Daph­né avait agi.

— Le cou­loir, mur­mu­ra Ceci­ly. Daph­né était dans le cou­loir du pre­mier étage à six heures du matin. Pas pour cher­cher la salle de lec­ture. Pour s’as­su­rer que per­sonne ne l’a­vait vue sor­tir du bureau de Beaumont.

— C’est une hypo­thèse, dit Youssef.

— C’est plus qu’une hypo­thèse. C’est la seule expli­ca­tion qui tient. Daph­né connais­sait Beau­mont — elle était venue à l’hô­tel trois fois, elle connais­sait les lieux, elle connais­sait les habi­tudes. Elle savait où était le bureau, elle savait où était le coffre-fort, elle savait que Beau­mont gar­dait les docu­ments de Bla­ck­more. Et quand elle a appris — en espion­nant ma conver­sa­tion avec Beau­mont dans le hall, peut-être, ou par un autre canal — qu’il s’ap­prê­tait à les remettre, elle a agi.

— Et Bla­ck­more ? deman­da Yous­sef. Qui a empoi­son­né Blackmore ?

Ceci­ly s’ar­rê­ta. Cette ques­tion-là était plus dif­fi­cile — plus noire, plus ver­ti­gi­neuse. Parce que si Daph­né avait tué Beau­mont pour pro­té­ger la mémoire de son frère, qui avait inté­rêt à tuer Bla­ck­more lui-même ?

— Le Comte, dit-elle len­te­ment. Fer­ro. Bla­ck­more vou­lait arrê­ter le tra­fic — sa lettre à Beau­mont le dit clai­re­ment. Si Bla­ck­more par­lait, tout le réseau s’ef­fon­drait. Fer­ro avait plus à perdre que qui­conque. Fer­ro avait les moyens — il connais­sait le datu­ra, il avait des contacts locaux, il pou­vait admi­nis­trer le poi­son pen­dant des semaines sans que per­sonne ne soup­çonne rien.

— Et la lettre ? Qui vous a envoyé la lettre signée « M. » ?

Ceci­ly regar­da Yous­sef. Yous­sef la regar­da. Et dans le silence du bureau sou­ter­rain, sous les gron­de­ments de la tem­pête qui fai­sait trem­bler les murs de l’hô­tel, une évi­dence se for­ma — si simple, si évi­dente, qu’elle en était presque invisible.

— M., dit Ceci­ly. M. pour Méroé. M. pour Mémoire. M. pour…

Elle s’in­ter­rom­pit. Yous­sef ne dit rien. Mais ses yeux — ces yeux qui avaient tout vu, tout noté, tout rete­nu depuis vingt-cinq ans — eurent un éclat qui n’é­tait ni de la confir­ma­tion ni du déni.

C’é­tait de la satisfaction.

La satis­fac­tion d’un homme dont le plan, après des mois de patience, com­men­çait enfin à por­ter ses fruits.

— Vous, dit Ceci­ly. C’est vous qui m’a­vez envoyé la lettre.

Yous­sef ne confir­ma pas. Il ne nia pas. Il fer­ma le registre de 1933, le ran­gea sur l’é­ta­gère, et dit — avec la sim­pli­ci­té de ceux qui ont atten­du très long­temps pour dire la vérité :

— M. Beau­mont m’a­vait dit de don­ner les archives à la per­sonne qui sait ce que vaut un nom. Mais M. Beau­mont était trop lâche pour faire venir cette per­sonne lui-même. Alors je l’ai fait.

Il croi­sa les mains sur le bureau.

— L’hô­tel garde tout, Miss Graves. Les noms, les dates, les secrets. L’hô­tel sait qui est entré, qui est sor­ti, qui a men­ti. L’hô­tel est la mémoire que les hommes n’ont pas le cou­rage d’être. Et quand la mémoire devient insup­por­table, il faut la trans­mettre — à quel­qu’un qui sau­ra quoi en faire.

La tem­pête hur­la. Les murs trem­blèrent. Et Ceci­ly Graves, debout dans le bureau sou­ter­rain du concierge du Old Cata­ract, com­prit enfin pour­quoi elle était venue à Assouan.

Pas pour la ven­geance. Pas pour la jus­tice. Pour la mémoire.

La mémoire d’une reine enter­rée sous le sable. La mémoire d’une femme dont on avait effa­cé le nom. Et la mémoire d’un hôtel qui n’a­vait jamais oublié.

CHA­PITRE 14 — LE SALON MAURESQUE

La tem­pête ces­sa à l’aube, comme elle avait com­men­cé — d’un coup, sans tran­si­tion, sans ce decres­cen­do gra­duel que les tem­pêtes euro­péennes ont la poli­tesse de four­nir. Un moment, le ciel hur­lait ; le moment d’a­près, le silence — un silence si par­fait, si abso­lu, qu’il sem­blait avoir été inven­té par la tem­pête elle-même, comme un musi­cien invente le silence après la der­nière note.

Le soleil revint. Le Nil scin­tillait. Les rochers de la cata­racte fumaient dans la lumière rasante. Et le Old Cata­ract, lavé par la pluie, brillait sur sa falaise de gra­nit rose comme un palais qu’on vient de sor­tir de l’eau.

Ceci­ly n’a­vait pas dor­mi. Elle avait pas­sé la nuit avec Chris­tie, dans la suite de la roman­cière, à assem­bler les der­nières pièces. Elles avaient bu six théières. Elles avaient noir­ci qua­rante pages de notes. Et quand l’aube était venue, elles avaient un récit — com­plet, cohé­rent, ter­rible — qui liait le vol de 1933, la mort de Bla­ck­more, le meurtre de Beau­mont, et la biblio­thèque secrète de la Can­dace dans une seule toile dont chaque fil menait à un nom.

— Il faut les ras­sem­bler, dit Chris­tie. Tous. Dans une seule pièce. Et il faut que ce soit vous qui par­liez, Ceci­ly — pas moi, pas Saf­wan, vous. Parce que c’est votre his­toire. C’est votre nom qu’on a volé. C’est votre droit de le reprendre.

— Poi­rot ne serait pas d’ac­cord. Poi­rot vou­drait par­ler lui-même.

— Poi­rot est un homme. Il a besoin d’être le héros de ses propres his­toires. Vous n’a­vez pas ce besoin. Vous avez quelque chose de plus pré­cieux — la vérité.

Elle sou­rit — un sou­rire sans timi­di­té, sans iro­nie, un sou­rire de femme qui regarde une autre femme et qui la voit.

— D’ailleurs, ajou­ta-t-elle, Poi­rot serait le pre­mier à admettre que les meilleurs dénoue­ments sont ceux où le cou­pable est démas­qué non pas par le détec­tive, mais par la victime.

*

Le ras­sem­ble­ment eut lieu à dix heures du matin, dans le grand salon mauresque.

Ce fut l’A­ga Khan qui en déci­da — avec cette auto­ri­té natu­relle que per­sonne ne contes­tait, pas même Saf­wan, pas même le Comte, pas même Daph­né Car­mi­chael. Il envoya des billets à chaque convive — écrits de sa propre main, sur du papier à en-tête du Old Cata­ract, avec cette for­mu­la­tion polie qui est la forme la plus impé­ra­tive de l’invitation :

« Votre pré­sence est sou­hai­tée ce matin à dix heures dans le grand salon mau­resque pour une com­mu­ni­ca­tion de Miss Ceci­ly Graves concer­nant les évé­ne­ments récents. Son Altesse l’A­ga Khan vous prie de bien vou­loir accé­der à cette requête. »

Per­sonne ne refu­sa. Per­sonne ne pou­vait refu­ser — pas quand l’A­ga Khan « priait ».

Ils étaient tous là.

Le Comte Orsi­ni-Dona­do­ni, en cos­tume crème, ses quatre sca­ra­bées res­tants ali­gnés dans la poche de sa veste comme des sol­dats au garde-à-vous, son domes­tique muet debout der­rière sa chaise. Phi­lip Ash­worth, pâle, les mains posées sur les genoux avec une rigi­di­té qui tra­his­sait la ten­sion sous le calme appa­rent. Le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm, immense, silen­cieux, son verre de schnaps posé devant lui à dix heures du matin — une entorse aux conven­tions qu’il ne pre­nait plus la peine de dis­si­mu­ler. Le Dr Kess­ler, ses lunettes remon­tées pour la cen­tième fois, ses doigts jouant avec un bou­ton de sa veste comme avec un cha­pe­let. Faï­za al-Rashid, en noir, les yeux immenses der­rière ses lunettes de soleil, un sphinx de soie et de silence. Howard Car­ter, sur­gis de son coin habi­tuel, le visage creu­sé, un livre posé sur ses genoux comme un bou­clier. Et les sœurs Car­mi­chael — Daph­né la grande sèche et Pru­dence la petite ronde — assises côte à côte, leurs mains pour une fois immo­biles, sans tri­cot, sans ouvrage, nues et croi­sées sur leurs jupes comme des mains de prière.

L’A­ga Khan pré­si­dait, assis dans le fau­teuil cen­tral sous le dôme, avec la pos­ture d’un juge qui n’a pas besoin de maillet pour impo­ser le silence. L’ins­pec­teur Saf­wan se tenait près de la porte, son car­net à la main, son adjoint fili­forme à ses côtés. Et Aga­tha Chris­tie était dans l’ombre — assise en retrait, sur une chaise qu’elle avait elle-même pla­cée contre le mur, invi­sible, effa­cée, exac­te­ment là où Poi­rot ne se serait jamais mis mais où elle avait choi­si d’être : non pas au centre, mais à la péri­phé­rie, là où l’on voit tout sans être vu.

Ceci­ly se leva.

Elle se tenait debout face à eux, au centre du salon mau­resque, sous le dôme de vingt-trois mètres que Favar­ger avait conçu pour impres­sion­ner les rois et les empe­reurs. Elle n’a­vait pas de notes. Elle n’a­vait pas de dos­sier. Elle avait sa voix, sa mémoire, et quatre ans de rage silen­cieuse qui s’é­taient trans­for­més, au cours de cette semaine à Assouan, en quelque chose de plus froid, de plus tran­chant, de plus juste.

— Le 14 mars 1933, dit-elle, j’ai décou­vert le tom­beau de la Can­dace Ama­ni­re­nas à Gebel Bar­kal. J’é­tais l’as­sis­tante du Pro­fes­seur Regi­nald Bla­ck­more. J’ai trou­vé l’en­trée. J’ai des­si­né les fresques. J’ai iden­ti­fié le site. Et Bla­ck­more m’a tout volé.

Le silence qui sui­vit n’é­tait pas du silence. C’é­tait de la pierre. Du gra­nit. La matière même dont l’hô­tel était bâti.

— Je ne suis pas ici pour deman­der des excuses, pour­sui­vit Ceci­ly. Les excuses ne m’in­té­ressent pas. Je suis ici pour dire la véri­té — toute la véri­té — sur ce qui s’est pas­sé à Gebel Bar­kal, sur ce qui s’est pas­sé dans cet hôtel, et sur ce qui a conduit à la mort d’Ar­thur Beaumont.

Elle com­men­ça par le com­men­ce­ment. Le vol de 1933. Le réseau de tra­fic d’an­ti­qui­tés — Beau­mont comme inter­mé­diaire, Fer­ro comme ache­teur, Bla­ck­more comme four­nis­seur. Elle expo­sa la méca­nique avec la pré­ci­sion d’une archéo­logue qui dégage un sque­lette : chaque os à sa place, chaque arti­cu­la­tion visible, la struc­ture entière du men­songe ren­due lisible par la méthode.

Le Comte écou­tait sans cil­ler. Son visage était un masque — le même masque d’a­mu­se­ment déta­ché qu’il por­tait depuis le pre­mier jour, le même sou­rire de com­me­dia dell’arte, la même dis­tance iro­nique. Mais ses mains — Ceci­ly le remar­qua — ne bou­geaient plus. Les mains du Comte, d’ha­bi­tude si expres­sives, si ges­tuelles, étaient posées sur les accou­doirs de son fau­teuil avec l’im­mo­bi­li­té de mains en cire.

— Le Comte Orsi­ni-Dona­do­ni n’existe pas, dit Ceci­ly. Le vrai nom de cet homme est Gior­gio Fer­ro. Ancien mar­chand d’art à Flo­rence, condam­né en 1928 pour faux et usage de faux — la vente de copies de tableaux Renais­sance pré­sen­tées comme des ori­gi­naux. Il a quit­té l’I­ta­lie, chan­gé de nom, inven­té un titre de noblesse, et recy­clé ses com­pé­tences dans le tra­fic d’an­ti­qui­tés égyp­tiennes. La Fon­da­tion Orsi­ni est une coquille vide. L’ex­pé­di­tion de Gebel Bar­kal est une opé­ra­tion de pillage dégui­sée en mis­sion scientifique.

Le Comte — Fer­ro — ne bou­gea pas. Mais son domes­tique, Gia­co­mo, fit un pas en arrière, comme si le sol venait de se déro­ber sous ses pieds.

Ash­worth était livide. Il regar­dait le Comte avec une expres­sion de stu­peur hor­ri­fiée — la stu­peur de quel­qu’un qui vient de com­prendre dans quel lit il a dormi.

— Vous saviez ? murmura-t-il.

— Je ne savais pas, dit le Comte. Enfin — je ne savais pas tout. Je savais que l’argent avait une odeur. Je vous l’a­vais dit.

— Mon­sieur Fer­ro, dit Saf­wan depuis la porte, avec la gra­vi­té de quel­qu’un qui pro­nonce un nom pour la pre­mière fois. Vous serez inter­ro­gé sépa­ré­ment après cette réunion.

Le Comte haus­sa les épaules — un geste d’une élé­gance infi­nie, même dans la défaite.

— Comme vous vou­drez, ins­pec­teur. Je suis un homme civi­li­sé. Les hommes civi­li­sés ne fuient pas devant les consé­quences — ils les accueillent avec champagne.

Ceci­ly poursuivit.

— En 1936, Bla­ck­more a décou­vert la seconde chambre du tom­beau — une biblio­thèque conte­nant les archives diplo­ma­tiques et mili­taires de la Can­dace Ama­ni­re­nas. Un tré­sor de savoir d’une valeur ines­ti­mable, trop impor­tant pour être ven­du, trop com­pro­met­tant pour être publié. Bla­ck­more a fait murer la chambre et a écrit à Beau­mont qu’il vou­lait arrê­ter. Un mois plus tard, Bla­ck­more est mort — empoi­son­né au datu­ra, len­te­ment, métho­di­que­ment, sur plu­sieurs semaines.

Elle regar­da le Comte.

— Je crois que c’est vous, Mon­sieur Fer­ro, qui avez empoi­son­né Bla­ck­more. Vous aviez le mobile — Bla­ck­more mena­çait de tout révé­ler. Vous aviez les moyens — le datu­ra se trouve sur tous les mar­chés d’As­souan, et vous avez séjour­né en Haute-Égypte pen­dant toute la période où Bla­ck­more a été empoi­son­né. Et vous aviez l’oc­ca­sion — vous le voyiez régu­liè­re­ment, vous dîniez ensemble, vous par­ta­giez des repas dans cet hôtel même.

Le Comte ouvrit la bouche — puis la refer­ma. Pour la pre­mière fois depuis que Ceci­ly le connais­sait, Gior­gio Fer­ro n’a­vait rien à dire.

— Mais ce n’est pas vous qui avez tué Arthur Beau­mont, dit Cecily.

Et elle se tour­na vers les sœurs Carmichael.

Le salon mau­resque devint très silen­cieux. Pas le silence de la sur­prise — le silence de l’i­né­vi­table. Comme si tout le monde, sans le savoir, avait tou­jours su que c’é­tait là que l’his­toire menait.

— Miss Car­mi­chael, dit Ceci­ly. Ou devrais-je dire Miss Bla­ck­more. Doro­thy Bla­ck­more. Sœur de Reginald.

Daph­né Car­mi­chael ne bron­cha pas. Pas un tres­saille­ment, pas un cil­le­ment. Son visage res­ta ce qu’il avait tou­jours été — une falaise. Lisse, ver­ti­cale, impé­né­trable. Mais ses yeux — ses yeux de lézard, ses yeux qui voyaient à tra­vers les murs — eurent un éclat qui n’é­tait ni de la peur ni de la colère.

C’é­tait de la recon­nais­sance. La recon­nais­sance de quel­qu’un qui, après des années de mas­ca­rade, se voit enfin identifié.

— Vous êtes venue au Old Cata­ract en 1933, sous votre vrai nom, deux semaines après le vol de ma décou­verte, pour­sui­vit Ceci­ly. Vous étiez accom­pa­gnée de Pru­dence Hart­well — votre com­plice, ancienne archi­viste du War Office, spé­cia­liste de la fal­si­fi­ca­tion de docu­ments. Vous êtes reve­nue en 1935. Et cette année, sous le nom de Car­mi­chael, pour sur­veiller la réou­ver­ture du site — et pour vous assu­rer que le secret de votre frère reste enterré.

Daph­né ne dit rien. Pru­dence, à côté d’elle, avait com­men­cé à trem­bler — un trem­ble­ment léger, conti­nu, qui par­tait de ses mains et remon­tait jus­qu’aux épaules, comme un cou­rant électrique.

— Quand Beau­mont a annon­cé son inten­tion de me remettre les preuves du vol — le dos­sier ori­gi­nal, les docu­ments du coffre-fort, tout ce qui pou­vait détruire la répu­ta­tion de votre frère —, vous avez agi. Vous vous êtes intro­duite dans son bureau dans la nuit. Vous connais­siez les lieux — vous étiez venue trois fois. Vous avez appor­té du café — du café dans lequel vous aviez ver­sé du datu­ra, la même sub­stance qui avait tué votre frère. Beau­mont a bu. Il s’est endor­mi. Et vous avez pris le coupe-papier sur son bureau — l’o­bé­lisque en bronze — et vous l’a­vez plan­té dans sa gorge.

Le silence.

La tem­pête avait net­toyé le ciel. Par les fenêtres du salon mau­resque, on voyait le Nil — bleu, immense, indif­fé­rent. Le soleil entrait par les mou­cha­ra­biehs et pro­je­tait des constel­la­tions de lumière sur le sol, sur les murs, sur les visages.

— Puis vous avez vidé le dos­sier et le coffre-fort, pour­sui­vit Ceci­ly. Vous avez pris tous les docu­ments — les preuves ori­gi­nales de ma décou­verte, les bor­de­reaux d’ex­pé­di­tion, les pho­to­gra­phies, tout. Et vous les avez don­nés à Pru­dence — qui savait quoi en faire. Parce que Pru­dence ne détruit pas les docu­ments. Pru­dence les trans­forme. C’est son métier.

Elle regar­da Pru­dence. La petite femme ronde avait ces­sé de trem­bler. Ses yeux étaient rem­plis de larmes — des larmes silen­cieuses, conti­nues, qui cou­laient sur ses joues comme la pluie de la nuit sur les murs de l’hôtel.

— Vous avez été vue dans le cou­loir à six heures du matin, dit Ceci­ly en se tour­nant vers Daph­né. Pas parce que vous « cher­chiez la salle de lec­ture ». Parce que vous reve­niez du bureau de Beau­mont, après avoir net­toyé les traces, après vous être assu­rée que le dos­sier était vide et le coffre-fort ouvert — pour faire croire à un cam­brio­lage, pour diri­ger les soup­çons vers le Comte ou vers un intrus extérieur.

— Et le par­fum, ajou­ta Chris­tie depuis l’ombre.

Tout le monde se tour­na vers elle. La roman­cière n’a­vait pas bou­gé de sa chaise contre le mur, mais sa voix, douce et pré­cise, por­ta à tra­vers le salon comme un mur­mure ampli­fié par le dôme.

— Gia­co­mo — le domes­tique du Comte — a été enfer­mé dans la cave des sous-sols par quel­qu’un qu’il n’a pas vu. Mais il a sen­ti un par­fum. Un par­fum qu’il connais­sait sans pou­voir le nom­mer. J’ai deman­dé à Gia­co­mo, ce matin, de sen­tir les fou­lards de chaque femme de l’hô­tel. Il a iden­ti­fié le vôtre, Miss Car­mi­chael. Lavande anglaise et musc. Le par­fum que Gia­co­mo a sen­ti dans la cave.

— Vous l’a­vez enfer­mé, dit Ceci­ly, parce qu’il vous avait vue dans les sous-sols. Il se pro­me­nait — les domes­tiques se pro­mènent, ils n’ont pas d’ho­raires comme les clients. Et il vous a vue, dans les cou­loirs sou­ter­rains, peut-être en train de cher­cher la cave de Beau­mont, peut-être en train de repé­rer les lieux. Vous ne pou­viez pas le lais­ser par­ler — même par écrit. Alors vous l’a­vez enfermé.

Daph­né Car­mi­chael leva la tête.

Son visage n’a­vait pas chan­gé. Tou­jours la falaise. Tou­jours la ver­ti­ca­li­té. Mais quelque chose s’é­tait modi­fié dans la qua­li­té de son immo­bi­li­té — ce n’é­tait plus de la résis­tance, c’é­tait de la rési­gna­tion. Le même regard que celui de Beau­mont dans la mort. Le regard de quel­qu’un qui savait que ça arriverait.

— Mon frère, dit-elle.

Sa voix était sèche, nette, sans trem­ble­ment. La voix d’une femme qui a pris sa déci­sion il y a long­temps et qui n’a pas l’in­ten­tion de la regretter.

— Mon frère n’é­tait pas un grand homme. Je le sais. Il était vani­teux, ambi­tieux, et il a fait quelque chose d’im­par­don­nable en vous volant votre décou­verte, Miss Graves. Je ne pré­tends pas le contraire.

Elle croi­sa les mains sur ses genoux.

— Mais c’é­tait mon frère. Mon petit frère. J’ai quinze ans de plus que lui. Je l’ai éle­vé après la mort de notre mère. Je l’ai vu gran­dir, étu­dier, deve­nir archéo­logue. Je l’ai vu briller — et je l’ai vu échouer, et briller à nou­veau, et échouer encore. Et quand il a trou­vé ce tom­beau — votre tom­beau, Miss Graves, je sais que c’é­tait le vôtre —, j’ai vu quelque chose dans ses yeux que je n’a­vais jamais vu. De la joie. Une joie pure, totale, enfan­tine. La joie d’un homme qui croit avoir enfin fait quelque chose qui jus­ti­fie son existence.

Elle s’in­ter­rom­pit. Le salon était pétri­fié. Per­sonne ne respirait.

— Je savais que c’é­tait un men­songe. Il me l’a dit — pas tout de suite, des mois plus tard, un soir à Londres, après trop de whis­ky. Il m’a dit : « La décou­verte n’est pas de moi, Doro­thy. Elle est de Graves. Mais si je rends le mérite, je perds tout. Et je ne peux pas tout perdre. Pas encore. » Et j’ai fait ce que font les sœurs aînées depuis la nuit des temps — j’ai pro­té­gé le men­songe. Pas parce que je le trou­vais juste. Parce que je ne pou­vais pas sup­por­ter de voir mon frère détruit.

Elle regar­da Ceci­ly. Et dans ce regard, Ceci­ly vit — pour la pre­mière fois — non pas un monstre, non pas une enne­mie, mais une femme. Une femme qui avait aimé quel­qu’un de plus que la vérité.

— Quand Beau­mont a mena­cé de tout révé­ler, j’ai com­pris que la des­truc­tion de Regi­nald conti­nue­rait après sa mort. Son nom serait sali, sa car­rière effa­cée, ses publi­ca­tions reti­rées. Il ne res­te­rait rien de lui — rien que la honte. Et je ne pou­vais pas… Je ne pou­vais pas accep­ter que mon frère devienne rien.

Sa voix ne trem­blait tou­jours pas. Mais ses mains, sur ses genoux, s’é­taient ser­rées si fort que les join­tures étaient blanches.

— Alors oui, dit-elle. J’ai tué Beau­mont. J’ai pris les docu­ments. J’ai net­toyé le coffre-fort. J’ai fait tout ce que Miss Graves a décrit, exac­te­ment comme elle l’a décrit. Et je ne le regrette pas. Parce que pro­té­ger les morts est la seule chose que les vivants puissent encore faire pour eux.

Le silence dura long­temps. Puis Pru­dence Hart­well — Pru­dence Car­mi­chael — lais­sa échap­per un san­glot. Un seul. Un san­glot déchi­rant, ani­mal, qui mon­ta du fond de sa poi­trine et se bri­sa contre les murs du salon mau­resque comme une vague contre un rocher.

— Doro­thy…, murmura-t-elle.

— Tais-toi, Pru­dence, dit Daph­né sans dure­té. C’est fini.

L’ins­pec­teur Saf­wan s’a­van­ça. Il avait le visage d’un homme qui vient d’ob­te­nir ce qu’il ne croyait pas pou­voir obte­nir — des aveux com­plets, cir­cons­tan­ciés, don­nés avec une digni­té qui lui gla­çait le sang.

— Miss Bla­ck­more, dit-il. Vous êtes en état d’ar­res­ta­tion pour le meurtre d’Ar­thur Beau­mont, direc­teur du Old Cata­ract Hotel.

Daph­né se leva. Elle se leva comme elle fai­sait tout — droite, sèche, impec­cable. Elle bou­ton­na sa veste, ajus­ta son cha­peau, et dit :

— Puis-je prendre mon sac, ins­pec­teur ? Il est dans ma chambre.

— Un agent vous accompagnera.

Elle hocha la tête. Puis, avant de se diri­ger vers la porte, elle se tour­na vers Ceci­ly une der­nière fois.

— Votre tom­beau, Miss Graves. Votre nom. Votre décou­verte. Je n’ai jamais contes­té cela. Et pour ce que ça vaut — ce qui n’est pro­ba­ble­ment pas grand-chose, venant de moi — je suis désolée.

Elle sor­tit, enca­drée par Saf­wan et son adjoint, avec la démarche d’une femme qui marche vers quelque chose qu’elle a tou­jours su inévi­table. Pru­dence la sui­vit, en larmes, ses mains vides, sans tri­cot, sans ouvrage, nues et trem­blantes comme celles d’un enfant qu’on arrache à sa mère.

Le salon mau­resque se vida len­te­ment. Le Comte fut escor­té vers une autre pièce par un poli­cier. Ash­worth res­ta assis, le visage dans les mains. Wen­ners­tröm vida son schnaps d’un trait. Kess­ler remon­ta ses lunettes une der­nière fois et sor­tit sans un mot. Car­ter hocha la tête — un hoche­ment lent, fati­gué, qui pou­vait vou­loir dire « je savais » ou « c’est tou­jours la même his­toire » ou sim­ple­ment « je suis vieux et le monde ne change pas ».

Faï­za al-Rashid pas­sa devant Ceci­ly et lui prit la main — un geste bref, chaud, silen­cieux. Puis elle mon­ta à son bal­con et, quelques minutes plus tard, sa voix s’é­le­va dans l’air lavé par la tem­pête. Un chant nubien. Pas une com­plainte — un hymne. Un chant de mémoire. Un chant pour les rois et les reines dont les noms avaient été effa­cés et qui, dans la voix d’une can­ta­trice en dis­grâce, retrou­vaient enfin leur place dans le monde.

Ceci­ly res­ta seule dans le salon mau­resque avec Christie.

La roman­cière se leva de sa chaise dans l’ombre, s’ap­pro­cha de Ceci­ly, et posa une main sur son épaule.

— Vous avez été magni­fique, dit-elle.

— J’ai été juste.

— C’est la même chose. C’est exac­te­ment la même chose.

Elles res­tèrent un moment dans le silence du salon. La lumière des mou­cha­ra­biehs dan­sait sur les murs. Le Nil, en contre­bas, repre­nait son cours éter­nel. Et quelque part dans les murs du Old Cata­ract, dans le gra­nit rose de la falaise, dans les registres de Yous­sef, dans les ins­crip­tions de la Can­dace, la mémoire conti­nuait de faire son tra­vail — patient, impla­cable, indif­fé­rent aux men­songes des hommes.

Les tom­beaux ne parlent pas, pen­sa Ceci­ly. Mais les gens qui les écoutent finissent tou­jours par par­ler pour eux.

CHA­PITRE 15 — LE FLEUVE

Trois jours passèrent.

Trois jours d’une dou­ceur irréelle, comme si Assouan, après la tem­pête et les aveux, avait déci­dé de se mon­trer sous son vrai visage — celui d’une ville qui a vu pas­ser les empires et les catas­trophes et qui a appris, au fil des mil­lé­naires, que tout finit par se dis­soudre dans la lumière et le cou­rant du fleuve.

Daph­né Bla­ck­more fut emme­née au Caire par le train du matin, enca­drée par deux poli­ciers en civil que Saf­wan avait choi­sis pour leur dis­cré­tion plu­tôt que pour leur car­rure. Elle mon­ta dans le wagon de pre­mière classe avec la même rai­deur impec­cable qu’elle avait eue en quit­tant le salon mau­resque — le cha­peau droit, le dos ver­ti­cal, les yeux fixés devant elle comme si le pay­sage n’exis­tait pas. Pru­dence Hart­well mon­ta dans le wagon sui­vant, les yeux rouges, les mains vides, sans tri­cot, sans ouvrage, ampu­tée de la seule chose qui lui avait don­né un rôle dans le monde. Elle serait inter­ro­gée au Caire, peut-être incul­pée comme com­plice, peut-être relâ­chée — Saf­wan n’é­tait pas sûr, et Ceci­ly ne vou­lait pas le savoir.

Le Comte — Gior­gio Fer­ro — disparut.

Pas par la porte. Pas par le train. Pas par le Nil. Il dis­pa­rut comme il était appa­ru — dans un nuage de théâ­tra­li­té, un sillage de par­fum et de men­songe, sans lais­ser d’a­dresse. Le matin sui­vant les aveux, sa suite était vide. Le lit n’a­vait pas été défait. Les sca­ra­bées en lapis-lazu­li avaient dis­pa­ru — les quatre res­tants. Gia­co­mo, le domes­tique muet, était introu­vable. Sur le bureau de la suite 201, un seul objet : une bou­teille de cham­pagne, non ouverte, avec un car­ton sur lequel Fer­ro avait écrit, de sa belle écri­ture italienne :

« Pour Miss Graves. Avec mes com­pli­ments. Le monde est plein de tom­beaux — seuls les meilleurs voleurs savent les­quels ouvrir. G.F. »

Saf­wan lan­ça un avis de recherche. L’a­vis ne don­ne­rait rien — Ceci­ly le savait, Chris­tie le savait, l’A­ga Khan le savait. Les hommes comme Fer­ro ne se font pas attra­per. Ils changent de nom, de ville, de conti­nent. Ils se réin­ventent. Ils réap­pa­raissent, des années plus tard, sous une autre iden­ti­té, dans un autre palace, avec d’autres sca­ra­bées. C’est leur malé­dic­tion et leur talent — être éter­nel­le­ment en fuite, éter­nel­le­ment en scène, éter­nel­le­ment nulle part.

Le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm res­ta. Il res­ta parce qu’il n’a­vait nulle part où aller — ou plu­tôt, parce que les endroits où il aurait pu aller ne vou­laient plus de lui. L’u­ni­ver­si­té d’Upp­sa­la, infor­mée de ses liens avec la Fon­da­tion Orsi­ni, avait sus­pen­du son affi­lia­tion. Il n’a­vait plus de chaire, plus de titre, plus de reve­nus. Mais il avait quelque chose d’autre — quelque chose qu’il avait gar­dé, mal­gré tout, mal­gré la lâche­té et le schnaps et les papiers brûlés.

Il avait les car­nets de Blackmore.

Le len­de­main des aveux, il vint trou­ver Ceci­ly dans sa chambre. Il frap­pa — un coup, un seul, comme un homme qui n’a le cou­rage de frap­per qu’une fois — et quand elle ouvrit, il se tenait dans le cou­loir, immense, voû­té, un paquet sous le bras, avec l’ex­pres­sion d’un chien qui rap­porte un objet volé.

— J’ai men­ti, dit-il. Pas sur tout. Mais sur l’es­sen­tiel. Je n’ai pas brû­lé les car­nets de Bla­ck­more. J’ai brû­lé les lettres de la Fon­da­tion — les docu­ments com­pro­met­tants, ceux qui me liaient à Fer­ro. Mais les car­nets de ter­rain de Bla­ck­more — ceux que j’ai trou­vés à Cam­bridge, ceux qui contiennent vos des­sins signés, vos rele­vés, vos anno­ta­tions — je les ai gardés.

Il posa le paquet sur le bureau de Ceci­ly. Un paquet enve­lop­pé dans du papier kraft, lourd, rec­tan­gu­laire, de la taille d’une pile de livres.

— Trois car­nets, dit-il. Mars à juin 1933. Tout est dedans. Vos des­sins, votre écri­ture, vos dates. Les preuves ori­gi­nales que Beau­mont avait copiées et que Daph­né Bla­ck­more a détruites. Sauf que celles-ci ne sont pas des copies. Ce sont les originaux.

Ceci­ly ouvrit le paquet. Les car­nets étaient là — reliés en toile cirée noire, mar­qués « R.H.B. — Gebel Bar­kal — 1933 » au dos, cor­nés par le sable et le temps. Elle ouvrit le pre­mier. Et sur la troi­sième page, entre un rele­vé topo­gra­phique et une note sur les vents domi­nants, elle vit son propre des­sin — le cro­quis de l’es­ca­lier de pierre, daté du 14 mars 1933, signé « C. Graves » dans le coin infé­rieur droit, avec cette écri­ture pen­chée et ner­veuse qu’elle recon­nut comme on recon­naît sa propre respiration.

Ses yeux brû­lèrent. Elle ne pleu­ra pas — elle avait fini de pleu­rer pour Gebel Bar­kal, elle avait pleu­ré tout ce qu’il y avait à pleu­rer, dans le tom­beau en 1933, dans le pla­card du Bri­tish Museum, dans les nuits sans som­meil de son exil. Mais ses yeux brû­lèrent, et Wen­ners­tröm le vit, et il détour­na le regard avec la pudeur de ceux qui savent qu’ils ont par­ti­ci­pé au désastre.

— Pour­quoi main­te­nant ? deman­da Cecily.

— Parce que la lâche­té a une date d’ex­pi­ra­tion. Et la mienne vient d’expirer.

Il sor­tit sans ajou­ter un mot, et Ceci­ly enten­dit ses pas s’é­loi­gner dans le cou­loir — des pas de géant, lents, lourds, les pas d’un homme qui venait d’al­lé­ger sa conscience du poids de quatre années de silence.

*

Howard Car­ter par­tit le lendemain.

Il ne dit au revoir à per­sonne — ou plu­tôt, il ne dit au revoir qu’à Ceci­ly. Il la croi­sa dans le hall, à l’aube, son unique valise à la main, son cha­peau sur la tête, le visage creu­sé par la mala­die mais éclai­ré par quelque chose qui res­sem­blait, de loin, à de la paix.

— Graves, dit-il.

— Mr. Carter.

— J’ai lu des articles sur le royaume de Méroé dans le Jour­nal of Egyp­tian Archaeo­lo­gy. Pas assez d’ar­ticles. Pas assez bons. Quand vous publie­rez le vôtre — et vous le publie­rez, parce que vous êtes archéo­logue et que c’est ce que font les archéo­logues —, envoyez-le-moi. J’ai­me­rais le lire avant de mourir.

— Vous n’al­lez pas mourir.

— Bien sûr que si. Tout le monde meurt, Graves. C’est la seule chose que les tom­beaux nous apprennent. La ques­tion n’est pas de mou­rir — c’est de savoir ce qu’on laisse der­rière soi. Bla­ck­more a lais­sé un men­songe. Vous, vous lais­se­rez la véri­té. C’est la seule dif­fé­rence qui compte.

Il tous­sa — cette toux sèche, pro­fonde, qui venait de l’in­té­rieur — ser­ra sa valise et sor­tit du Old Cata­ract pour la der­nière fois. Il mour­rait l’an­née sui­vante, à Londres, dans son appar­te­ment d’Al­bert Court, seul avec ses sou­ve­nirs de Tou­tan­kha­mon et cette amer­tume qui avait été le prix de sa gloire.

Ceci­ly le regar­da par­tir et pen­sa : les décou­vreurs de tom­beaux finissent tou­jours seuls. C’est le tri­but. Le tri­but que le pas­sé exige de ceux qui le dérangent.

*

Le Dr Kess­ler res­ta aus­si. Il res­ta parce que l’Au­triche, en décembre 1937, n’é­tait plus un endroit où un méde­cin juif pou­vait ren­trer en toute sécu­ri­té. L’An­schluss n’a­vait pas encore eu lieu, mais son ombre s’é­ten­dait déjà sur Vienne comme un nuage qu’on voyait venir sans pou­voir l’ar­rê­ter. Kess­ler le sen­tait — dans les lettres de ses col­lègues, dans les silences de ses amis, dans cette ner­vo­si­té par­ti­cu­lière de l’exi­lé qui sait que la porte se referme der­rière lui.

Il conti­nua de jouer au back­gam­mon avec l’A­ga Khan tous les après-midi. Il conti­nua de soi­gner les tou­ristes qui avaient trop pris le soleil. Et il conti­nua de remon­ter ses lunettes toutes les trente secondes, comme si l’a­jus­te­ment per­pé­tuel de ses verres était sa manière de main­te­nir le monde en place.

— Vous avez été très cou­ra­geux, dit-il à Ceci­ly le matin où elle com­men­ça à pré­pa­rer son départ. Racon­ter la véri­té devant tous ces gens. Accu­ser quel­qu’un de meurtre. C’est un acte de cou­rage que beau­coup d’hommes n’au­raient pas eu.

— Ce n’é­tait pas du cou­rage, dit Ceci­ly. C’é­tait de la nécessité.

— La néces­si­té est la mère du cou­rage. C’est une phrase de per­sonne — je viens de l’in­ven­ter. Mais elle a le mérite d’être vraie.

Il remon­ta ses lunettes une der­nière fois et ajou­ta, avec ce sou­rire triste qui était sa signature :

— Si vous avez besoin d’un méde­cin, un jour, en Égypte, vous savez où me trou­ver. Je serai ici. Dans cet hôtel. À jouer au back­gam­mon et à attendre que le monde décide ce qu’il veut faire de moi.

*

L’A­ga Khan fit ce que font les sou­ve­rains : il arran­gea les choses.

En trois jours, avec la dis­cré­tion d’un diplo­mate et l’ef­fi­ca­ci­té d’un chef d’É­tat, il contac­ta le direc­teur du Ser­vice des Anti­qui­tés égyp­tiennes, le rédac­teur en chef du Jour­nal of Egyp­tian Archaeo­lo­gy, et deux pro­fes­seurs d’ar­chéo­lo­gie à l’U­ni­ver­si­té du Caire. Il leur envoya les car­nets de Bla­ck­more — en copie, les ori­gi­naux res­tant en pos­ses­sion de Ceci­ly —, la cor­res­pon­dance Fer­ro-Bla­ck­more-Beau­mont que Yous­sef avait conser­vée, et un résu­mé de la décou­verte de la seconde chambre rédi­gé par Ash­worth et contre­si­gné par Cecily.

L’at­tri­bu­tion du tom­beau de la Can­dace Ama­ni­re­nas serait révi­sée. Le nom de Ceci­ly Graves appa­raî­trait comme décou­vreuse prin­ci­pale. Un article — le vrai article, celui qui aurait dû être publié en 1933 — serait rédi­gé conjoin­te­ment par Ceci­ly et Ash­worth, sous l’au­to­ri­té scien­ti­fique du Ser­vice des Anti­qui­tés. La seconde chambre — la biblio­thèque de la Can­dace — ferait l’ob­jet d’une mis­sion offi­cielle, finan­cée par des fonds publics cette fois, sans Fon­da­tion Orsi­ni, sans coquille vide, sans tra­fi­quants en cos­tume blanc.

La Can­dace aurait enfin droit à sa vérité.

Et Ceci­ly aurait enfin droit à son nom.

*

Le der­nier soir, Ceci­ly dîna sur la ter­rasse avec Christie.

Le Nil avait retrou­vé sa cou­leur d’a­vant la tem­pête — ce bleu pro­fond, presque noir, qui virait au cuivre dans les der­nières minutes du cré­pus­cule. Les felouques ren­traient, leurs voiles latines abais­sées. L’île Élé­phan­tine flot­tait dans la lumière comme un rêve qu’on n’ar­rive pas à quit­ter. Le mau­so­lée de l’A­ga Khan brillait sur la crête de la col­line — un point blanc, soli­taire, parfait.

Le joueur de oud était de retour. Il jouait un air que Ceci­ly ne recon­nut pas — quelque chose de lent, de sinueux, de pro­fon­dé­ment triste et pro­fon­dé­ment beau, un air qui sem­blait venir du fleuve lui-même, comme si le Nil avait une voix et que cette voix pas­sait par les doigts du musicien.

Chris­tie avait com­man­dé du sher­ry. Ceci­ly avait com­man­dé un gin tonic — le pre­mier qu’elle finis­sait depuis son arrivée.

— Vous allez res­ter ? deman­da Christie.

— Quelques semaines. Pour super­vi­ser le début des tra­vaux dans la seconde chambre. Puis je ren­tre­rai à Londres pour rédi­ger l’article.

— Et le Bri­tish Museum ?

— Je don­ne­rai ma démis­sion. Le pla­card sans fenêtre a assez duré.

Chris­tie sou­rit. Ce sou­rire qu’elle avait — bref, timide, presque cou­pable — et qui était peut-être la chose la plus authen­tique chez une femme dont le métier était d’in­ven­ter des fictions.

— Je finis mon roman, dit-elle. Celui que j’é­cris depuis que je suis ici. Il se passe sur un bateau — pas dans un hôtel. Un bateau sur le Nil. Il y aura un meurtre, évi­dem­ment. Il y a tou­jours un meurtre.

— Quel­qu’un que je connais ?

— Per­sonne. Tout le monde. Poi­rot résou­dra l’af­faire, comme tou­jours. Mais je crois que, cette fois, il la résou­dra un peu dif­fé­rem­ment — avec moins de cer­ti­tude, peut-être. Avec plus de… vertige.

Elle regar­da le Nil.

— Vous m’a­vez appris quelque chose, Ceci­ly. Quelque chose que Poi­rot ne m’a­vait jamais appris. Poi­rot résout des énigmes. Vous, vous déter­rez des véri­tés. Ce n’est pas la même chose. Les énigmes ont des solu­tions. Les véri­tés n’en ont pas — elles ont des consé­quences. Et les consé­quences conti­nuent long­temps après que le détec­tive a fer­mé son carnet.

— Poi­rot aurait été fier, dit Cecily.

Chris­tie rit — un rire court, sur­pris, presque juvé­nile. Le même rire que le pre­mier soir, sur cette même ter­rasse, quand elles ne se connais­saient pas encore et que le jas­min sen­tait si fort qu’il sem­blait inven­ter l’air.

— Poi­rot aurait été furieux, cor­ri­gea-t-elle. Furieux de ne pas avoir été au centre. Furieux que ce soit une archéo­logue, et non un détec­tive belge à mous­tache, qui ait réso­lu l’af­faire. Mais oui — au fond, très au fond, der­rière la mous­tache et la vani­té — il aurait été fier.

Elles trin­quèrent. Le sher­ry et le gin tonic se tou­chèrent avec un tin­te­ment clair qui se per­dit dans le mur­mure du Nil.

Au-des­sus d’elles, depuis son bal­con, Faï­za al-Rashid com­men­ça à chanter.

Un air dif­fé­rent de tous ceux que Ceci­ly avait enten­dus. Pas une com­plainte. Pas un hymne. Quelque chose d’in­ter­mé­diaire — un chant qui n’a­vait pas de nom dans les caté­go­ries de la musique occi­den­tale, un chant qui était à la fois triste et joyeux, ancien et neuf, un chant qui par­lait d’une reine dont le nom avait été effa­cé des pierres et qui, après deux mille ans de silence, venait d’être pro­non­cé à nou­veau par la bouche d’une vivante.

Ama­ni­re­nas. Can­dace. Reine de Méroé. Celle qui avait défié Auguste. Celle qui avait tenu une tête cou­pée dans sa main gauche et un trai­té de paix dans sa main droite. Celle qui avait bâti un État, com­man­dé des armées, négo­cié avec Rome, et fait gra­ver sa mémoire dans la pierre pour que quel­qu’un — un jour, peut-être, dans deux mille ans — des­cende dans son tom­beau et lise ce qu’elle avait à dire.

Et ce quel­qu’un, c’é­tait Cecily.

Chris­tie fer­ma son car­net. Elle le posa sur la table, à côté de son verre de sher­ry, et regar­da le Nil avec l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui vient d’é­crire le der­nier mot d’un roman — non pas la satis­fac­tion de la fin, mais le ver­tige du vide qui suit, ce moment où l’his­toire vous quitte et où vous res­tez seul avec le silence.

— Bonne nuit, Cecily.

— Bonne nuit, Agatha.

Chris­tie se leva et ren­tra dans l’hô­tel. Ceci­ly res­ta seule sur la terrasse.

La nuit tom­bait. Les lan­ternes s’al­lu­maient. Les étoiles appa­rais­saient une à une, comme des sou­ve­nirs qui remontent à la sur­face. Le joueur de oud avait ces­sé de jouer. Les felouques avaient dis­pa­ru. Le Nil cou­lait, noir, immense, éternel.

En contre­bas, une der­nière felouque glis­sait vers le sud. Tarek était assis à la barre, le visage tour­né vers l’hô­tel illu­mi­né. Il ne waved pas. Il ne cria pas. Il fit ce qu’il fai­sait tou­jours — il leva la voile, attra­pa le vent, et lais­sa le cou­rant l’emporter.

Ceci­ly le regar­da s’éloigner.

Elle avait dans sa chambre les car­nets de Bla­ck­more avec ses des­sins signés. La tablette en ivoire de la Can­dace. Le sca­ra­bée funé­raire. Le tes­son mar­qué de ses ini­tiales. Et trente pages de cro­quis de la biblio­thèque secrète — la mémoire d’une reine ins­crite dans la pierre, atten­dant d’être lue, d’être publiée, d’être ren­due au monde.

Elle avait son nom.

Elle rit. Un rire bref, inat­ten­du, qui mon­ta de sa poi­trine comme un oiseau qu’on libère — le pre­mier vrai rire depuis quatre ans, depuis le matin du 14 mars 1933, depuis l’es­ca­lier de pierre dans le grès, depuis la lampe à pétrole et les fresques et la Can­dace aux bras larges qui la regar­dait d’un seul œil comme pour dire : te voi­là enfin.

La voix de Faï­za s’é­le­va une der­nière fois dans la nuit d’As­souan. Un mot, un seul, tenu sur une note si haute et si pure qu’il sem­bla res­ter sus­pen­du dans l’air après que la voix se fut tue — un mot nubien que Ceci­ly ne com­pre­nait pas mais dont elle sen­tait le sens dans sa chair, dans ses os, dans cette par­tie d’elle-même qui avait tou­jours su que les tom­beaux ne parlent pas, que les morts ne reviennent pas, que les noms effa­cés ne réap­pa­raissent pas d’eux-mêmes — et que c’est pour cela, pré­ci­sé­ment pour cela, qu’il faut des vivants assez obs­ti­nés pour des­cendre dans le noir, poser la main sur la pierre, et lire.

Le Nil coulait.

L’hô­tel veillait.

Et la Can­dace, dans son tom­beau de sable et de mémoire, sou­riait peut-être — de ce sou­rire de reine qu’au­cun empire, aucun siècle, aucun men­songe, n’a­vait jamais réus­si à effacer.

FIN

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