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Tvøst — Dimanche

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Tvøst

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Dimanche

DIMANCHE — Le toit

Il plut.

Pour la pre­mière fois de la semaine, il plut. Pas la bruine féroïenne habi­tuelle — ce cra­chin hori­zon­tal que le vent trans­forme en aiguilles et qui n’est ni de la pluie ni du brouillard mais quelque chose entre les deux, une humi­di­té guer­rière — non, une vraie pluie. Ver­ti­cale. Lourde. Des gouttes épaisses qui tam­bou­ri­naient sur le toit d’herbe de l’hô­tel avec un bruit sourd, orga­nique, le bruit de doigts sur un ventre, et l’herbe du toit buvait, et le bâti­ment entier sem­blait s’en­fon­cer un peu plus dans la col­line, comme un ani­mal qui se couche sous la pluie et attend que ça passe.

Bárður se réveilla tard. Sept heures. Pour lui, c’é­tait tard. Son corps avait déci­dé sans lui — avait déci­dé de dor­mir, de récu­pé­rer, de se taire pen­dant quelques heures de plus. Il res­ta allon­gé. Écou­ta la pluie. La pluie avait un son dif­fé­rent depuis le sous-sol — un gron­de­ment loin­tain, étouf­fé, comme un orage vu de l’in­té­rieur d’une mon­tagne. Les murs de béton brut vibraient légèrement.

Dimanche. Pas de ser­vice. Katrin gérait le petit-déjeu­ner — des choses simples, du pain, des œufs, du skyr, rien qui néces­site ses mains. Ses mains étaient libres. Ses mains n’a­vaient rien à faire.

Il les regar­da. Posées sur le drap blanc. Deux mains d’homme de qua­rante-sept ans — larges, épaisses, la peau sèche et cra­que­lée par le froid et les lavages répé­tés, une cica­trice ancienne sur le pouce gauche — un cou­teau qui avait glis­sé, il y a vingt ans, un acci­dent stu­pide qu’il n’a­vait même pas sen­ti sur le moment parce qu’il était en plein ser­vice et que le corps, en plein ser­vice, n’a pas le temps de sen­tir. Des mains qui savaient tout faire — pétrir, tran­cher, dres­ser, tuer — et qui, ce matin, ne savaient pas quoi faire d’elles-mêmes.

Il se leva. S’ha­billa. Pas la veste blanche. Un pull de laine. Un jean. Ses mains de dimanche. Ses mains de rien.

En pas­sant devant la chambre d’Ei­ri­kur, il s’ar­rê­ta. La porte était entrou­verte. C’é­tait nou­veau. Depuis lun­di — depuis le début de la semaine, depuis le retour du gar­çon —, la porte avait été fer­mée. Tou­jours fer­mée. Une fron­tière, un mur, un pan­neau qui disait : n’entre pas. Et ce matin elle était entrou­verte. Pas grande ouverte — entrou­verte, trois cen­ti­mètres, un inter­stice, presque rien.

Presque rien. Mais aux Féroé, presque rien est sou­vent tout.

Bárður regar­da par l’in­ters­tice. Eiri­kur dor­mait. Pour de vrai, cette fois — pas le faux som­meil des jours pré­cé­dents, pas le silence habi­té, mais le vrai som­meil, le som­meil lourd, pro­fond, de quel­qu’un qui a vidé quelque chose et qui se rem­plit de silence. Il était cou­ché sur le ventre, un bras hors du lit, les écou­teurs sur l’o­reiller à côté de sa tête — pas sur ses oreilles, à côté, comme un objet posé, comme un outil dont on n’a pas besoin pour l’instant.

Bárður regar­da son fils dor­mir. Une minute. Deux minutes. Il nota la manière dont sa poi­trine se sou­le­vait — len­te­ment, régu­liè­re­ment — et la manière dont sa main pen­dait hors du lit, les doigts ouverts, déten­dus, et il pen­sa à ces mêmes doigts fer­més autour d’un mønus­tin­ga­ri et la pen­sée ne vint pas. C’est-à-dire qu’il cher­cha la pen­sée — la pen­sée de son fils tenant l’arme, de son fils dans l’eau rouge, de son fils tuant — et la pen­sée n’é­tait pas là. Elle avait été là. Pen­dant des mois, peut-être des années, elle avait été là, l’i­mage de la trans­mis­sion, de la conti­nua­tion, de la ligne — Óli, Bárður, Eiri­kur, trois noms, trois mains, un même geste. Et main­te­nant l’i­mage était vide. Non pas effa­cée — vidée. Comme une mai­son après un démé­na­ge­ment. Les murs sont là, les pièces sont là, mais les meubles sont par­tis et la lumière tombe autrement.

Il refer­ma dou­ce­ment la porte. Pas tout à fait — il la lais­sa entrou­verte. Les trois cen­ti­mètres. L’interstice.

Et mon­ta.

*

Léone par­tait.

Sa valise était dans le hall, son sac de cabine sur l’é­paule, le car­net dans la poche. Le vol pour Ber­gen décol­lait à treize heures — si le brouillard le per­met­tait, si le vent le per­met­tait, si les Féroé vou­laient bien la lais­ser par­tir. On ne quit­tait jamais cet endroit sans sa permission.

Rannvá était à la récep­tion. Elles se regardèrent.

— Mer­ci, dit Léone.

— Pour quoi ?

— Pour tout ça.

Rannvá incli­na la tête. Ce geste féroïen — ni oui ni non, un acquies­ce­ment sans enga­ge­ment, une manière de rece­voir les mots sans les commenter.

— Vous écri­rez quoi ? demanda-t-elle.

Léone hési­ta. C’é­tait la ques­tion qu’elle se posait depuis la veille. Depuis la col­line de San­davá­gur. Depuis le sang. Depuis le tvøst dans l’as­siette blanche et le goût de ce qu’on sait.

— Je ne sais pas encore.

— C’est la meilleure réponse, dit Rannvá.

Elle sou­rit. Un vrai sou­rire, le deuxième que Léone lui voyait — le pre­mier avait été pour Óli. Celui-ci était pour elle. Léone le prit comme un cadeau.

— Il y a un homme, dit Léone. Le client de la chambre 12. Barbe rousse. Un sac photo.

Rannvá ne dit rien. Son visage ne chan­gea pas.

— Il a fil­mé la grind. Depuis la col­line. Il est par­ti hier matin.

Silence.

— Je sais, dit Rannvá.

Bien sûr qu’elle savait. Rannvá savait tou­jours. Rannvá voyait tout depuis sa récep­tion comme Bárður voyait tout depuis sa cui­sine — deux per­sonnes debout à leur poste, deux vigies, deux phares qui éclai­raient le même bout de monde depuis deux angles différents.

— Les images vont sor­tir, dit Léone.

— Les images sortent toujours.

— Ça sera dur. Pour Bárður. Pour l’hôtel.

Rannvá la regar­da. Les yeux gris, clairs, inébran­lables. Les yeux de quel­qu’un qui a vu les images sor­tir dix fois, vingt fois, et qui a vu l’hô­tel résis­ter dix fois, vingt fois, et qui sait que la pro­chaine fois sera comme les pré­cé­dentes — dif­fi­cile, dou­lou­reuse, survivable.

— Nous sommes un pays de cin­quante mille per­sonnes, dit Rannvá. Le monde nous déteste un mois par an. Le reste du temps, il nous oublie. On a l’habitude.

Elle mar­qua une pause.

— Et Bárður est solide.

— Oui, dit Léone. Mais son fils —

— Son fils est son fils. Pas une image sur Internet.

Léone hocha la tête. Il n’y avait rien à ajou­ter. Rannvá avait rai­son. Rannvá avait tou­jours rai­son — pas de cette rai­son bruyante qui argu­mente et démontre, mais de cette rai­son silen­cieuse des gens qui ont tra­ver­sé beau­coup de choses et qui savent que la plu­part des choses se traversent.

Léone posa sa clé sur le comp­toir. La clé de la chambre 7. La chambre avec vue sur la mer, la chambre où elle avait dor­mi dans la lumière et man­gé du glo­bi­cé­phale et écrit des mots qu’elle n’a­vait pas fini d’écrire.

— Au revoir, Rannvá.

— Au revoir.

Pas de « reve­nez nous voir ». Pas de « ce fut un plai­sir ». Juste au revoir, net, droit, féroïen. Léone prit sa valise et sortit.

Dehors, la pluie. La pluie et le vent et le vert et le gris et cette lumière impos­sible qui n’exis­tait qu’i­ci, cette lumière d’a­qua­rium, de rêve, de monde englou­ti. Elle char­gea sa valise dans la Hyun­dai. Démar­ra. Des­cen­dit la colline.

Elle ne se retour­na pas. Mais dans le rétro­vi­seur, elle vit l’hô­tel s’é­loi­gner — ce long bâti­ment de bois enfon­cé dans l’herbe, ce toit vivant, cette créa­ture patiente cou­chée dans la col­line — et elle pen­sa : il sera tou­jours là. Quand les images sor­ti­ront, quand le monde crie­ra, quand les péti­tions cir­cu­le­ront et que les menaces arri­ve­ront par mil­liers dans les boîtes mail de gens qui vivent sur un caillou dans l’At­lan­tique Nord, il sera tou­jours là. L’hô­tel. L’herbe. Le vent. Et Bárður dans sa cui­sine, avec ses cou­teaux et son silence et ses mains qui savent tout faire sauf tou­cher son fils.

*

À dix heures, Bárður mon­ta sur le toit.

Il n’y avait pas de rai­son par­ti­cu­lière. Pas de répa­ra­tion urgente, pas d’ins­pec­tion à faire. Le toit d’herbe de l’Hô­tel Føroyar néces­si­tait un entre­tien régu­lier — on véri­fiait le drai­nage, on arra­chait les mau­vaises herbes, on sur­veillait les zones où la terre s’a­min­cis­sait — mais c’é­tait un tra­vail de semaine, pas de dimanche, et per­sonne ne l’at­ten­dait là-haut.

Il mon­ta quand même. Par l’é­chelle de ser­vice, à l’ar­rière du bâti­ment, celle que les ouvriers uti­li­saient. L’é­chelle était mouillée — la pluie — et il grim­pa pru­dem­ment, les mains sur les bar­reaux glis­sants, le pull de laine trem­pé en quelques secondes. Quand il attei­gnit le toit, il se redres­sa et le vent le frap­pa — plein visage, pleine poi­trine, un vent d’ouest cette fois, le vent nor­mal, le vent reve­nu, char­gé de pluie et de sel.

Le toit était un monde.

Vu d’en bas, vu de la route, vu des pho­tos dans les maga­zines, le toit d’herbe de l’Hô­tel Føroyar était une image — pit­to­resque, char­mante, ins­ta­gram­mable. Vu d’en haut, debout des­sus, c’é­tait autre chose. C’é­tait un pré. Un vrai pré, avec de la vraie herbe, de la vraie terre, de vrais insectes, de vraies pâque­rettes minus­cules qui pous­saient entre les brins et qui n’a­vaient aucune idée qu’elles pous­saient sur un hôtel. La terre était spon­gieuse sous ses bottes. L’herbe lui arri­vait aux che­villes. Le vent la cou­chait par vagues, comme la mer, et la pluie la fai­sait briller d’un vert si intense qu’il en deve­nait presque dou­lou­reux — un vert de vitrail, un vert de début du monde.

Bárður mar­cha sur le toit. Len­te­ment. Sen­tant la terre sous ses pieds, la terre vivante sur un bâti­ment de bois et de verre, la terre qui ne savait pas qu’elle était un toit et qui fai­sait son tra­vail de terre — absor­ber, nour­rir, pous­ser, vivre. C’é­tait ça que Bárður aimait dans cet hôtel, ça qu’il n’a­vait jamais su dire et qu’il sen­tait ce matin avec une acui­té nou­velle — l’hô­tel était vivant. Pas comme un bâti­ment est vivant — plom­be­rie, élec­tri­ci­té, gens qui vont et viennent — mais vivant pour de vrai. Il pous­sait. Il res­pi­rait. Il fai­sait par­tie de la colline.

Comme lui fai­sait par­tie de l’île.

Comme ses mains fai­saient par­tie de l’eau rouge.

Comme Eiri­kur ne ferait plus par­tie de cette chose dont il avait tou­jours fait partie.

Bárður s’ar­rê­ta au milieu du toit. La vue. On voyait tout d’i­ci — Tór­shavn en bas, le port, les mai­sons rouges et noires, l’é­glise, Tin­ganes, la mer, les îles au loin — Nól­soy, Hes­tur, Kol­tur — posées sur l’ho­ri­zon comme des dos de baleines, et au-des­sus de tout le ciel, immense, gris, mou­vant, ce ciel des Féroé qui n’é­tait jamais le même deux minutes de suite et qui ce matin était magni­fique de lai­deur, lourd de nuages noirs et bas, per­cé par endroits de trouées lumi­neuses qui pro­je­taient sur la mer des colonnes de lumière blanche, comme des pro­jec­teurs cher­chant quel­qu’un dans le noir.

Il res­ta debout. La pluie sur son visage. Le vent dans ses che­veux. Les pieds dans l’herbe, sur le toit, sur l’hô­tel, sur la col­line, sur l’île, sur le monde. Et il pen­sa — pas avec des mots, pas avec la langue, avec le corps tout entier — il pen­sa à tout. À la semaine. Au lun­di, au cou­teau, à la pre­mière tranche de ræst. Au mar­di, au mar­ché, à Óli sur le banc. Au mer­cre­di, au vent d’est, à Léone qui deman­dait « Vous me mon­tre­rez ? ». Au jeu­di, à la rumeur, au SMS de Heðin, au bren­nivín dans le noir. Au ven­dre­di. Au sang. À l’œil du glo­bi­cé­phale. Au corps qui s’ef­fondre. Au « jamais » d’Ei­ri­kur. Au same­di, au silence, à la morue d’Ó­li, aux mains trem­blantes du vieil homme posées sur les siennes.

Et il pen­sa : je ne sais pas.

Pas « je ne sais pas si j’ai rai­son ». Pas « je ne sais pas si j’ai tort ». Pas « je ne sais pas si je recom­men­ce­rai ». Juste : je ne sais pas. Les trois mots les plus hon­nêtes qu’un homme puisse pro­non­cer, debout sur un toit d’herbe, sous la pluie, dans le vent, au bout du monde.

Il ne savait pas s’il chas­se­rait encore. Il ne savait pas s’il refu­se­rait. Il ne savait pas si l’œil du glo­bi­cé­phale le regar­de­rait encore, la pro­chaine fois, ou s’il par­vien­drait à ne pas le voir, comme il avait tou­jours fait avant, comme tous les chas­seurs font, parce que pour tuer il faut ne pas voir cer­taines choses et que ne pas voir est un talent, un muscle, un appren­tis­sage qui se trans­met de père en fils.

Sauf quand le fils dit non.

Sauf quand le fils, en disant non, vous oblige à voir.

Il enten­dit un bruit der­rière lui. Un bruit de pas sur l’herbe mouillée. Un bruit léger, hési­tant, un bruit de quel­qu’un qui ne sait pas s’il a le droit d’être là.

Il se retourna.

Eiri­kur.

Le gar­çon était mon­té par l’é­chelle de ser­vice. Il por­tait un sweat à capuche trop grand, trem­pé, les che­veux pla­qués sur le front par la pluie. Il n’a­vait pas ses écou­teurs. Pour la pre­mière fois de la semaine, il n’a­vait pas ses écou­teurs. Ses oreilles étaient nues, offertes au vent, et Bárður, en voyant ça — ces oreilles sans écou­teurs, ce visage sans rideau —, sen­tit quelque chose bou­ger dans sa poi­trine, quelque chose de lourd et de chaud qui res­sem­blait à ce qu’il avait res­sen­ti hier soir quand Óli avait posé ses mains trem­blantes sur les siennes.

Eiri­kur s’ap­pro­cha. Pas tout près. Trois mètres. La dis­tance qu’on met entre soi et quel­qu’un quand on ne sait pas encore ce qu’on est venu faire.

Ils se regardèrent.

La pluie tom­bait entre eux, sur eux, autour d’eux. Le vent souf­flait. L’herbe ondu­lait sous leurs pieds. L’hô­tel, en des­sous, vivait sa vie — les clients, les cou­loirs, les bruits feu­trés, la cui­sine vide, Rannvá à la récep­tion, le monde — et eux étaient au-des­sus, sur l’herbe, dans le ciel, entre la terre et l’air, debout sur le dos de cette créa­ture patiente qui les por­tait depuis le début de la semaine.

Eiri­kur ne dit rien. Bárður ne dit rien.

C’é­tait suffisant.

Non — c’é­tait plus que suf­fi­sant. C’é­tait exact. C’é­tait le mot juste, le geste juste, le silence juste. Deux hommes — un homme et un gar­çon, un père et un fils, un chas­seur et celui qui ne chas­se­ra pas — debout ensemble sur un toit d’herbe, dans la pluie, dans le vent, et le silence entre eux qui n’é­tait plus un mur mais un espace. Un espace où quelque chose pou­vait tenir. Pas de la récon­ci­lia­tion, pas du par­don, pas de la com­pré­hen­sion — rien d’aus­si propre, rien d’aus­si fini. Quelque chose de plus petit et de plus grand. La simple pré­sence. Le fait d’être là. De ne pas être par­ti. De ne pas être descendu.

Eiri­kur fit un pas. Puis un autre. Il vint se pla­cer à côté de son père. Pas contre lui — à côté. À un bras de dis­tance. La dis­tance des Dju­rhuus. La dis­tance qui dit : je suis là mais je suis moi.

Ils regar­dèrent ensemble. Tór­shavn. Le port. La mer. Les îles au loin, qui appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient dans les nuages comme des pen­sées qu’on n’ar­rive pas à rete­nir. Les bateaux, en bas, minus­cules, atta­chés au quai. Les mouettes, au-des­sus, qui se lais­saient por­ter par le vent sans battre des ailes, comme des vir­gules dans une phrase trop longue. Et au-delà de tout — au-delà du port, au-delà des îles, au-delà de l’ho­ri­zon — l’At­lan­tique Nord, vaste, gris, vivant, indif­fé­rent, qui conte­nait dans ses pro­fon­deurs les glo­bi­cé­phales qui nageaient encore, qui nage­raient tou­jours, qui ne sau­raient jamais ce qu’un gar­çon de quinze ans avait dit à son père dans une cui­sine éclai­rée au néon un ven­dre­di soir.

Bárður leva la main.

Pas vers son fils — vers la mer. Il mon­tra quelque chose. Eiri­kur sui­vit son regard. Au large, à peine visible entre les creux des vagues, un souffle. Un panache de vapeur, infime, aus­si­tôt empor­té par le vent. Puis un autre. Puis un dos noir, lui­sant, qui per­çait la sur­face et replongeait.

Des glo­bi­cé­phales. Un petit groupe. Cinq, six peut-être. Qui pas­saient au large de Tór­shavn, en route vers le nord, vers les eaux pro­fondes, vers les cou­rants froids où ils trou­vaient les cal­mars dont ils se nour­ris­saient. Ils pas­saient. Ils ne s’ar­rê­taient pas. Ils n’en­traient pas dans la baie. Ils pas­saient, et le geste de Bárður — ce bras levé, cette main ten­due vers la mer — n’é­tait pas un geste de chas­seur mon­trant une proie. C’é­tait un geste d’homme mon­trant le monde à son fils. Regarde. C’est là. Ça existe. Ça res­pire comme nous.

Eiri­kur regar­da. Long­temps. Les dos noirs dis­pa­rurent au-delà de la pointe de Tin­ganes. La mer rede­vint grise, vide, ordi­naire. Mais pen­dant un ins­tant — un ins­tant qui dura aus­si long­temps qu’il devait durer, pas plus, pas moins — pen­dant un ins­tant, père et fils avaient regar­dé la même chose et vu la même chose, et ce qu’ils avaient vu n’é­tait ni la chasse ni le refus de la chasse, ni le sang ni l’ab­sence de sang, mais sim­ple­ment des ani­maux vivants qui nageaient dans l’eau froide, et c’é­tait beau, et c’é­tait tout, et c’é­tait assez.

La pluie redou­bla. Le vent for­cit. L’herbe du toit se cou­cha sous les rafales.

Eiri­kur leva le visage vers le ciel. La pluie ruis­se­lait sur ses joues, dans ses yeux, sur ses lèvres. Il ne s’es­suya pas. Il res­ta ain­si, le visage offert, comme on fait quand on est jeune et qu’on croit encore que la pluie peut laver quelque chose.

Puis il redes­cen­dit. L’é­chelle, les bar­reaux mouillés, les pieds pru­dents. Il dis­pa­rut à l’in­té­rieur de l’hôtel.

Bárður res­ta.

Il res­ta sur le toit. Seul. Dans la pluie. Les pieds dans l’herbe, les mains le long du corps — ces mains qui avaient tenu le cou­teau et le mønus­tin­ga­ri et les tranches de ræst et la morue de son père et qui main­te­nant ne tenaient rien, qui étaient vides, qui pen­daient, qui rece­vaient la pluie dans leurs paumes ouvertes.

Il pen­sa à lun­di. Demain, lun­di. La cui­sine. Le cou­teau. Le plan de tra­vail. Le pain de seigle au four. Katrin qui arrive à six heures. Les pre­miers clients à sept. Le ræst. Le tvøst. Les gestes. Les gestes qui revien­draient, qui reviennent tou­jours, parce que les gestes sont plus forts que les pen­sées et plus tenaces que les doutes et que les mains, quand on les a édu­quées pen­dant trente ans, savent ce qu’elles font même quand la tête ne sait plus.

Et il pen­sa : peut-être que c’est ça. Peut-être que c’est tout. On monte sur le toit. On regarde. On voit les baleines pas­ser. On ne sait pas. On redes­cend. On cuisine.

Il redes­cen­dit.

L’hô­tel l’a­va­la. Le toit d’herbe se refer­ma au-des­sus de lui — vivant, vert, patient, indif­fé­rent aux hommes et à leurs ques­tions. La pluie conti­nua de tom­ber. L’herbe conti­nua de pous­ser. Et quelque part dans la cui­sine, un cou­teau atten­dait sur une planche, la lame tour­née vers le pla­fond, et le lun­di arri­vait, et le lun­di arri­ve­rait tou­jours, et les mains de Bárður Dju­rhuus sau­raient quoi faire.

FIN

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Ven­dre­di et samedi

VEN­DRE­DI — Le sang

Il n’eut pas besoin du SMS.

Il le sut en se réveillant. Quelque chose dans l’air — pas le vent, pas le silence, quelque chose d’autre, une vibra­tion, une fré­quence que son corps cap­tait avant son esprit, comme les chiens sentent l’o­rage une heure avant qu’il n’é­clate. Il ouvrit les yeux. Quatre heures. Le noir du sous-sol. Et cette cer­ti­tude, dans le ventre, dans les os, dans les mains : aujourd’hui.

Le télé­phone vibra à quatre heures onze. Heðin. Le banc avait pas­sé Kvívík pen­dant la nuit. Cent vingt têtes, peut-être cent cin­quante. Direc­tion sud-est. Les cou­rants les pous­saient vers San­davá­gur. Si rien ne chan­geait — et rien ne chan­ge­rait, le vent d’est tenait bon, le vent d’est n’a­vait pas fai­bli depuis mar­di —, les glo­bi­cé­phales seraient dans la baie avant midi.

Le sýs­lu­maður — le pré­fet — avait auto­ri­sé la chasse. La baie de San­davá­gur était ouverte. Le grin­da­for­maður — le chef de chasse — était dési­gné. Les bateaux étaient prêts. Tout était en place. Tout avait tou­jours été en place. Il suf­fi­sait d’un banc, d’un vent et d’un mot pour que mille ans de méca­nique se remettent en marche.

Bárður se leva. S’ha­billa dans le noir. Pas la veste blanche, pas le tablier — un jean, un pull de laine épaisse, le ciré vert. Les bottes en caou­tchouc, celles qui mon­taient jus­qu’aux genoux, celles qui n’a­vaient qu’une seule fonc­tion. Il ouvrit le tiroir de sa com­mode. Sous les pulls, sous les chaus­settes, dans un étui de cuir rigide, le mønus­tin­ga­ri. La lance spi­nale. Vingt-cinq cen­ti­mètres d’a­cier chi­rur­gi­cal, un manche de bois, un cro­chet à l’ex­tré­mi­té. Il le sor­tit de l’é­tui. Le sou­pe­sa. L’a­cier était froid. Il le glis­sa dans la poche inté­rieure de son ciré.

Et il s’arrêta.

La porte d’Ei­ri­kur. Au fond du cou­loir. Fer­mée. Pas de lumière.

Bárður res­ta immo­bile. Une minute, peut-être deux. Le temps se défor­ma — il devint épais, vis­queux, chaque seconde pesait le poids d’une heure. Il regar­da la porte. La porte ne le regar­dait pas. Les portes ne regardent per­sonne, mais celle-ci, à cet ins­tant, dans ce noir, avait une pré­sence — la pré­sence de tout ce qu’elle conte­nait, de tout ce qu’elle sépa­rait, de tout ce qu’elle empêchait.

Il fit un pas. Puis un autre. S’ap­pro­cha de la porte. Leva la main.

Et frap­pa. Trois coups. Nets. Le bruit réson­na dans le cou­loir comme des pierres qu’on jette dans l’eau.

Silence.

— Eiri­kur.

Silence.

— La grind, dit Bárður. Aujourd’­hui. Sandavágur.

Silence. Puis un frois­se­ment. Le lit. Le gar­çon ne dor­mait pas. Bien sûr qu’il ne dor­mait pas. Depuis quand dor­mait-il vrai­ment, depuis quand ne fai­sait-il pas sem­blant, allon­gé dans le noir avec ses écou­teurs et ses pen­sées et ce refus qui n’a­vait pas de mots — Bárður ne le savait pas. Ne le sau­rait peut-être jamais.

— Je pars dans dix minutes, dit Bárður. Si tu veux venir.

Si tu veux. Pas : tu viens. Pas : il faut que tu viennes. Pas : ton grand-père attend, ta famille attend, mille ans attendent. Si tu veux. Deux mots qui ouvraient une porte que tous les Dju­rhuus avant lui avaient gar­dée fer­mée — la porte du choix. Bárður les avait pro­non­cés et il sen­tit, en les pro­non­çant, qu’il venait de faire quelque chose d’ir­ré­ver­sible. Qu’il venait de don­ner à son fils une arme que per­sonne ne lui avait don­née, à lui. Le droit de dire non.

Silence.

Bárður atten­dit. Dix secondes. Vingt. Trente. Chaque seconde tom­bait comme une goutte dans un seau vide et le bruit qu’elle fai­sait en tom­bant était le bruit de la réponse qui ne venait pas.

Puis il se retour­na. Mon­ta l’es­ca­lier. Sor­tit de l’hôtel.

Dehors, l’aube. Ou ce qui pas­sait pour l’aube en juin aux Féroé — une inten­si­fi­ca­tion de la lumière, un pas­sage du gris-bleu au gris-blanc, le ciel qui s’ou­vrait comme un œil. L’air était froid, vif, char­gé de sel. Le vent d’est souf­flait tou­jours — régu­lier, insis­tant, por­teur. Un bon vent. Un vent de grind.

Dans le par­king de l’hô­tel, trois voi­tures atten­daient déjà. Des hommes. Bárður en connais­sait deux — Pætur, qui tra­vaillait à la com­pa­gnie de fer­ries, et Símun, ins­ti­tu­teur à San­davá­gur. Ils fumaient, appuyés contre leurs pick-up, et quand Bárður arri­va ils levèrent le men­ton — le salut féroïen, le salut de ceux qui savent où ils vont et pourquoi.

— Bárður.

— Pætur. Símun.

— Belle journée.

— Belle journée.

C’est tout. Pas d’ex­ci­ta­tion, pas de cris, pas de pré­pa­ra­tifs spec­ta­cu­laires. Trois hommes dans un par­king, à l’aube, qui allaient faire ce que leurs pères avaient fait et les pères de leurs pères avant eux. Comme aller au tra­vail. Comme aller à la messe. Comme respirer.

Bárður mon­ta dans son pick-up. Démar­ra. Des­cen­dit la col­line. Tór­shavn dor­mait encore — les rues vides, les mai­sons closes, un chat qui tra­ver­sa la route sans se pres­ser. Mais pas par­tout. Ici et là, des lumières allu­mées, des sil­houettes der­rière des fenêtres, des moteurs qui démar­raient. La ville savait. La ville se pré­pa­rait. Pas tout le monde — les jeunes, cer­tains, res­taient au lit, et les tou­ristes ne savaient rien, et les enfants dor­maient encore — mais ceux qui savaient, savaient, et ils bou­geaient dans le même sens, vers l’ouest, vers San­davá­gur, vers la baie.

La route de San­davá­gur lon­geait le fjord. Trente minutes de conduite. Les mon­tagnes de chaque côté — noires, abruptes, striées de cas­cades si fines qu’elles res­sem­blaient à des fils d’argent cou­sus sur la roche. Des mou­tons sur les pentes, immo­biles, tour­nés face au vent par ins­tinct ou par habi­tude. Et la mer, en contre­bas, grise et lisse comme du métal fon­du, avec par endroits des ridules que le vent des­si­nait à la sur­face comme des phrases dans une langue illisible.

Bárður condui­sait. La radio pas­sait les infor­ma­tions en féroïen — la grind était le pre­mier sujet, bien sûr, la grind était tou­jours le pre­mier sujet quand elle arri­vait, tout le reste s’ef­fa­çait, les élec­tions com­mu­nales et les résul­tats de foot­ball et le prix du pois­son sur le mar­ché inter­na­tio­nal, tout s’ef­fa­çait devant ce mot, grind, ce mot qui conte­nait le sang et la mer et le cou­teau et la com­mu­nau­té et mille ans d’his­toire et la ques­tion, la ques­tion qui ne s’é­tait jamais posée avant et qui se posait main­te­nant, par­tout, tout le temps — est-ce qu’on a le droit.

Il étei­gnit la radio. Condui­sit en silence.

À San­davá­gur, le vil­lage était réveillé.

Petit — trois cents habi­tants, peut-être quatre cents, des mai­sons épar­pillées autour d’une église blanche, une route, un port, et la baie. La baie était ce qui comp­tait. Une anse large, en forme de crois­sant, bor­dée de galets noirs et d’herbe rase, pro­té­gée des vents du large par deux pro­mon­toires rocheux. L’eau y était calme, peu pro­fonde, et la pente des­cen­dait en dou­ceur — les condi­tions idéales. Les glo­bi­cé­phales pou­vaient y être rabat­tus et s’y échoue­raient natu­rel­le­ment en essayant de fuir. C’é­tait un piège géo­gra­phique. La nature l’a­vait construit. Les hommes l’a­vaient trouvé.

Des pick-up étaient garés le long de la route, sur les bas-côtés, dans les champs. Des hommes des­cen­daient vers la baie. Cin­quante, peut-être soixante. En bottes, en cirés, cer­tains en com­bi­nai­sons de plon­gée. Pas d’u­ni­formes, pas d’or­ga­ni­sa­tion visible — et pour­tant tout était orga­ni­sé. Le grin­da­for­maður — un homme de San­davá­gur, la cin­quan­taine, le visage buri­né, que Bárður connais­sait de vue — diri­geait les opé­ra­tions depuis la plage, un tal­kie-wal­kie dans chaque main. Les bateaux étaient déjà en mer — on les voyait au large, sept ou huit embar­ca­tions, dis­po­sées en arc de cercle, qui avan­çaient len­te­ment vers le nord, vers le banc.

Bárður des­cen­dit vers la plage. L’o­deur le frap­pa — l’o­deur de la grind, cette odeur qu’on ne peut pas décrire à quel­qu’un qui ne l’a jamais sen­tie et qu’on n’ou­blie jamais quand on l’a sen­tie. L’o­deur de la mer plus quelque chose d’autre — une anti­ci­pa­tion, une chi­mie, le mélange du sel et de l’a­dré­na­line et du froid et de quelque chose de très ancien, de pré­his­to­rique presque, l’o­deur de ce que ça fait d’être un humain debout sur une plage en atten­dant de tuer.

Il entra dans l’eau.

L’eau était gla­cée. Trois degrés, peut-être quatre. Elle entra dans ses bottes — il n’a­vait pas mis la com­bi­nai­son, il n’en avait jamais eu besoin, il était de ceux qui entraient en bottes et en ciré, de l’eau jus­qu’aux cuisses, et qui sup­por­taient le froid parce que le froid fai­sait par­tie de la chose, parce que sans le froid ce n’au­rait pas été la grind, ça aurait été autre chose, quelque chose de confor­table et de tiède et de faux. L’eau mon­ta. Ses jambes s’en­gour­dirent. Il avan­ça. Autour de lui, d’autres hommes fai­saient la même chose — ils entraient dans la mer, en ligne, espa­cés de trois ou quatre mètres, et ils attendaient.

L’at­tente. La pire par­tie. La meilleure par­tie. Bárður ne savait plus. Il y avait eu un temps — vingt ans, trente ans en arrière — où l’at­tente était de l’ex­ci­ta­tion pure, un cou­rant élec­trique dans les veines, le cœur qui bat­tait, les mains qui trem­blaient d’im­pa­tience. Main­te­nant c’é­tait autre chose. L’at­tente était deve­nue un espace — un espace blanc, vide, sus­pen­du, où il n’y avait que l’eau, le froid, le bruit de la mer et le silence des hommes. Un espace de concen­tra­tion abso­lue. Un espace de prière, peut-être, si prier c’est se tenir debout face à quelque chose de plus grand que soi et accep­ter ce qui vient.

Les bateaux res­ser­raient leur arc. Les moteurs tour­naient au ralen­ti. On n’en­ten­dait presque rien — le cla­po­tis de l’eau, le vent, les mouettes, et très loin, comme un mur­mure, le souffle des glo­bi­cé­phales. Parce qu’ils souf­flaient. Ils étaient là. On ne les voyait pas encore mais on les enten­dait — ce bruit de res­pi­ra­tion lourde, de vapeur, ce bruit de créa­tures vivantes qui remon­taient à la sur­face pour aspi­rer l’air avant de replon­ger, et ce bruit, ce bruit de vie, était peut-être la chose la plus ter­rible de toute la grind, plus ter­rible que le sang et que le cou­teau, parce qu’il disait : nous res­pi­rons comme vous.

Le pre­mier aile­ron appa­rut à deux cents mètres.

Puis un autre. Puis dix. Puis cin­quante. La sur­face de la mer se mit à bou­ger — pas les vagues, autre chose, un mou­ve­ment orga­nique, une ondu­la­tion de corps noirs et lui­sants qui bri­saient la sur­face et replon­geaient et bri­saient encore, et le soleil — il y avait du soleil, ce matin-là, un soleil pâle et bas qui per­çait les nuages par endroits — le soleil accro­chait les dos mouillés des glo­bi­cé­phales et les fai­sait briller comme des lames.

Ils étaient beaux. C’est la chose que Bárður n’a­vait jamais dite à per­sonne et qu’il pen­sait à chaque fois. Ils étaient beaux. Noirs, puis­sants, gra­cieux mal­gré leur masse — quatre mètres de long, une tonne, peut-être plus — avec ce front bom­bé, rond, presque doux, et ces yeux — mais les yeux, on ne les voyait pas encore, les yeux venaient après, les yeux venaient quand c’é­tait fini.

Les bateaux pous­sèrent le banc vers la baie. Les moteurs accé­lé­rèrent. Des hommes frap­paient la sur­face de l’eau avec des pierres, des chaînes — le bruit, la panique, les glo­bi­cé­phales fuyaient le bruit et allaient vers le calme, vers la baie, vers le piège. C’é­tait le rabat­tage — la par­tie la plus ancienne, la plus simple, celle qui n’a­vait pas chan­gé depuis les Vikings. Uti­li­ser le bruit pour gui­der la peur. Trans­for­mer la fuite en chemin.

Le banc entra dans la baie.

Le monde changea.

Tout s’ac­cé­lé­ra. Les glo­bi­cé­phales, sen­tant le fond qui remon­tait sous eux, se mirent à battre de la queue, à tour­ner, à cher­cher une issue. L’eau devint blanche d’é­cume. Les hommes avan­cèrent. Le grin­da­for­maður cria un ordre — un seul mot, un mot que Bárður n’a­vait même pas besoin d’en­tendre pour com­prendre — et la ligne d’hommes se referma.

Bárður sor­tit le mønus­tin­ga­ri de son ciré. L’a­cier était froid dans sa main. Il avan­ça. L’eau lui arri­vait à la taille main­te­nant. Devant lui — à cinq mètres, à trois mètres — un glo­bi­cé­phale. L’a­ni­mal tour­nait sur lui-même, déso­rien­té, la gueule ouverte, les flancs bat­tant l’eau avec une force qui envoyait des gerbes dans toutes les direc­tions. Bárður sen­tit la gerbe sur son visage. L’eau salée. Le souffle de l’a­ni­mal — chaud, lourd, sen­tant le pois­son et l’o­céan et la profondeur.

Il leva le mønustingari.

Il l’a­vait fait cent fois. Il l’a­vait fait depuis ses seize ans, depuis cette pre­mière grind à Hvan­na­sund où son père l’a­vait tenu par l’é­paule et lui avait dit : « Là, dans la nuque, un seul coup, tu ne trembles pas. » Et il n’a­vait pas trem­blé. Pas cette fois-là ni aucune des fois sui­vantes. Le geste était sûr, appris, incor­po­ré — trou­ver la nuque, enfon­cer le cro­chet, sec­tion­ner la moelle épi­nière, et l’a­ni­mal s’ef­fon­drait, d’un coup, comme une machine qu’on débranche. Trente secondes. Par­fois moins. Propre. Rapide. C’é­tait le mot que les Féroïens uti­li­saient tou­jours quand ils défen­daient la grind — rapide. Plus rapide que l’a­bat­toir. Plus rapide que la balle du chas­seur. Trente secondes de dou­leur pour une vie de liber­té dans l’o­céan. Est-ce que c’é­tait un mar­ché accep­table ? Est-ce que la ques­tion avait un sens ?

Il leva le mønus­tin­ga­ri. Le glo­bi­cé­phale tour­nait. L’eau mon­tait. Les cris des hommes, les cris des bêtes — parce que les glo­bi­cé­phales criaient, oui, ils émet­taient des sons, des clics, des sif­fle­ments, et ces sons dans le chaos de la baie res­sem­blaient à des appels, à des prières, à des noms peut-être, qui sait com­ment les glo­bi­cé­phales se nomment entre eux, qui sait si la mère appelle le petit ou le petit appelle la mère dans cette eau qui blan­chit et qui rougit.

Bárður frap­pa.

Le cro­chet s’en­fon­ça dans la nuque de l’a­ni­mal. Il sen­tit la résis­tance de la chair — dense, mus­cu­laire, élas­tique — puis le pas­sage, le moment où l’a­cier trouve le che­min entre les ver­tèbres, et le relâ­che­ment sou­dain, le corps qui s’af­faisse, la vie qui quitte l’a­ni­mal comme l’air quitte un bal­lon cre­vé, d’un coup, sans tran­si­tion, et le sang — le sang qui jaillit, rouge, épais, chaud, chaud sur ses mains froides, chaud sur ses poi­gnets, chaud dans l’eau glacée.

La mer devint rouge.

Pas pro­gres­si­ve­ment — d’un coup. Comme si quel­qu’un avait ren­ver­sé un seau de pein­ture. Le rouge se répan­dit dans l’eau, se mélan­gea à l’é­cume blanche, et l’en­semble devint rose, puis rouge, puis cra­moi­si, un rouge vivant, un rouge qui fumait dans l’air froid du matin, et Bárður était dedans, jus­qu’à la taille, les mains rouges, le ciré rouge, le visage écla­bous­sé de rouge, et autour de lui les autres hommes fai­saient la même chose, frap­paient, tiraient, et les glo­bi­cé­phales tom­baient, un par un, comme des arbres dans une forêt, et la baie de San­davá­gur devint ce qu’elle deve­nait chaque fois — un lieu de sang.

Et c’est là.

C’est là que quelque chose se produisit.

Pas un évé­ne­ment exté­rieur. Per­sonne d’autre ne le vit. Per­sonne d’autre ne le sut. C’é­tait à l’in­té­rieur — à l’in­té­rieur de Bárður, dans cet espace entre le geste et la pen­sée, entre le muscle et la conscience, dans ce lieu du corps où les choses se décident avant qu’on sache qu’elles sont décidées.

Il venait de tuer le pre­mier glo­bi­cé­phale. Il se tour­na vers le deuxième. L’a­ni­mal était plus petit — un jeune, peut-être deux ans, trois ans, un corps plus fin, plus ner­veux. Il tour­nait en cercles ser­rés, la gueule ouverte, et il émet­tait un son — un son aigu, conti­nu, un sif­fle­ment qui per­çait le bruit de la baie comme une aiguille perce le tis­su. Et Bárður, le mønus­tin­ga­ri levé, le sang du pre­mier ani­mal encore chaud sur ses mains, Bárður regar­da le jeune glo­bi­cé­phale et le jeune glo­bi­cé­phale le regarda.

L’œil. Petit, rond, noir, enfon­cé dans le crâne mas­sif. Un œil de mam­mi­fère. Un œil qui voyait. Un œil qui savait. Et dans cet œil — Bárður le jura plus tard, ou ne le jura pas, ou ne le dit jamais à per­sonne — dans cet œil il y avait quelque chose qu’il recon­nut. Pas de l’in­tel­li­gence, pas de la sup­pli­ca­tion, pas de la peur — quelque chose de plus simple et de plus ter­rible. De la pré­sence. L’a­ni­mal était là. Plei­ne­ment, tota­le­ment, irré­duc­ti­ble­ment là. Dans l’eau rouge, dans le bruit, dans la ter­reur, il était là, et il regar­dait Bárður, et Bárður le regar­dait, et pen­dant une seconde — une seconde qui dura un siècle — ils furent deux êtres vivants face à face, et rien d’autre n’exista.

Puis Bárður frappa.

Le geste fut le même. La pré­ci­sion fut la même. L’a­ni­mal s’ef­fon­dra de la même manière. Le sang jaillit de la même manière. Rien, vu de l’ex­té­rieur, n’a­vait changé.

Tout, à l’in­té­rieur, avait changé.

Bárður ne s’ar­rê­ta pas. Il conti­nua. Un troi­sième. Un qua­trième. Les gestes s’en­chaî­naient, le corps savait, les mains savaient, et le reste — la pen­sée, le doute, l’œil du jeune glo­bi­cé­phale — le reste fut repous­sé, enfer­mé, ver­rouillé dans un com­par­ti­ment dont il s’oc­cu­pe­rait plus tard ou jamais.

La grind dura qua­rante minutes.

Qua­rante minutes. Cent vingt-trois glo­bi­cé­phales. La baie de San­davá­gur, quand ce fut fini, était rouge d’un bord à l’autre. Les corps flot­taient ou gisaient sur les galets, noirs et lui­sants, immenses vus de près, et le silence — le silence d’a­près — était le silence le plus total que Bárður ait jamais enten­du. Comme si la mer elle-même rete­nait son souffle. Comme si le monde s’é­tait arrê­té pour regar­der ce qui venait d’être fait et ne savait pas encore quoi en penser.

Les hommes sor­tirent de l’eau. Trem­pés, rouges, essouf­flés. Cer­tains s’as­sirent sur les galets. D’autres allu­mèrent des ciga­rettes. Per­sonne ne par­lait. C’é­tait tou­jours comme ça, après — le silence. Pas un silence de honte, pas un silence de triomphe. Un silence de fatigue, de gra­vi­té, le silence de gens qui viennent de faire quelque chose de grand et de ter­rible et qui ont besoin d’un moment avant de rede­ve­nir ceux qu’ils étaient avant.

Puis le tra­vail com­men­ça. Le vrai tra­vail. Les corps furent tirés sur la plage, ali­gnés, mesu­rés. Le grin­da­for­maður nota les chiffres — la lon­gueur, le poids esti­mé, le sexe. Chaque ani­mal fut mar­qué. Les familles du vil­lage furent appe­lées. Le par­tage — le skinn, l’u­ni­té de mesure féroïenne — com­men­ça. Chaque famille rece­vrait sa part, cal­cu­lée selon des règles anciennes, immuables, justes. Per­sonne ne pren­drait plus. Per­sonne ne pren­drait moins. C’é­tait la loi.

Bárður décou­pa. Il était bon pour ça — ses mains de chef, ses cou­teaux de chef, sa connais­sance de l’a­na­to­mie ani­male. Il décou­pa la viande et le gras — le tvøst et le spik — avec une pré­ci­sion que les autres n’a­vaient pas, et les femmes qui empor­taient les parts dans des seaux et des caisses le remer­ciaient d’un mot, d’un regard, d’un hoche­ment de tête. Il tra­vaillait. Il ne pen­sait pas. Ou plu­tôt, il pen­sait avec ses mains, et ses mains pen­saient la même chose qu’elles avaient tou­jours pen­sée — cou­per, sépa­rer, ordon­ner, trans­for­mer le chaos en por­tions, la mort en nour­ri­ture, le sang en repas.

Mais quelque part, dans le com­par­ti­ment ver­rouillé, l’œil du jeune glo­bi­cé­phale le regar­dait encore.

*

Sur la col­line au-des­sus de la baie, Léone regardait.

Elle était arri­vée à huit heures, seule, en voi­ture de loca­tion — Rannvá lui avait don­né les clés d’une Hyun­dai de l’hô­tel en disant sim­ple­ment : « San­davá­gur. Pre­nez la route de l’ouest. » Elle avait conduit trop vite, le cœur bat­tant, sans savoir ce qu’elle allait trou­ver, sans savoir si elle vou­lait le trouver.

Elle avait trouvé.

Depuis la col­line, elle voyait tout. La baie, les bateaux, les hommes dans l’eau, les glo­bi­cé­phales qui entraient dans le piège. Elle avait vu le rabat­tage — le bruit, l’é­cume, la ligne de bateaux qui se res­ser­rait. Elle avait vu les hommes entrer dans l’eau. Elle avait vu les pre­miers coups. Elle avait vu le sang.

Elle n’a­vait pas détour­né les yeux. C’est la chose qu’elle se dirait plus tard, la chose dont elle serait le plus fière et le plus trou­blée — elle n’a­vait pas détour­né les yeux. Elle avait regar­dé. Tout. Du début à la fin. Les qua­rante minutes. Les cent vingt-trois ani­maux. Le rouge. Le bruit. Le silence d’après.

Elle avait pleu­ré. Pas beau­coup — quelques larmes, silen­cieuses, qui avaient cou­lé sans qu’elle s’en aper­çoive et qu’elle avait essuyées du dos de la main en réa­li­sant qu’elles étaient là. Ce n’é­taient pas des larmes de pitié ni des larmes d’hor­reur. C’é­taient des larmes de dépas­se­ment — les larmes qu’on verse quand quelque chose excède la capa­ci­té du corps à conte­nir ce qu’il voit, quand l’é­mo­tion est trop grande pour res­ter à l’in­té­rieur et qu’il faut bien qu’elle sorte par quelque part.

Elle avait recon­nu Bárður. De loin, de haut, une sil­houette par­mi d’autres dans l’eau rouge — le ciré vert, les épaules larges, les gestes pré­cis. Elle l’a­vait vu frap­per. Elle l’a­vait vu tuer. Et elle avait pen­sé — pas avec le cer­veau de la jour­na­liste, pas avec le car­net de la repor­ter, avec le ventre — elle avait pen­sé : c’est le même homme. Celui qui dis­pose les tranches de ræst sur l’ar­doise avec la déli­ca­tesse d’un peintre et celui qui enfonce un cro­chet d’a­cier dans la nuque d’un céta­cé. C’est le même homme. Les mêmes mains.

Et elle ne savait pas quoi faire de cette pensée.

À côté d’elle, sur la col­line, d’autres regar­daient. Des habi­tants du vil­lage — des femmes, des enfants, des vieux. Ils regar­daient sans émo­tion visible, comme on regarde un évé­ne­ment connu, atten­du, nor­mal. Les enfants cou­raient entre les jambes des adultes. Un gar­çon de sept ou huit ans mor­dait dans un sand­wich. Une femme tri­co­tait — tri­co­tait, nom de Dieu, pen­sa Léone, elle tri­cote en regar­dant ça. Mais ce n’é­tait pas de l’in­dif­fé­rence. C’é­tait de la fami­lia­ri­té. La grind fai­sait par­tie du pay­sage comme la mon­tagne et la mer et le vent. On ne s’é­tonne pas du vent.

Et un peu plus loin, seul, appuyé contre un rocher, l’homme à la barbe rousse fil­mait. Camé­ra au poing. Objec­tif bra­qué sur la baie. Il fil­mait tout — le sang, les coups, les cris, les corps. Son visage était impas­sible. Pro­fes­sion­nel. Mais ses mains tremblaient.

Léone le regar­da. Il ne la vit pas. Il était absor­bé par son objec­tif, par ce qu’il cap­tu­rait, et elle com­prit — avec une cer­ti­tude froide, jour­na­lis­tique — que ces images seraient en ligne ce soir. Que le monde ver­rait. Que le monde juge­rait. Et que Bárður, là-bas, dans l’eau rouge, ne le savait pas encore.

Ou peut-être le savait-il. Peut-être l’a­vait-il tou­jours su. Peut-être était-ce ça, la dif­fé­rence entre les grind d’a­vant et les grind de main­te­nant — non pas la chasse elle-même, qui n’a­vait pas chan­gé, mais le regard. Le regard du monde posé sur un geste qui avait été invi­sible pen­dant mille ans et qui, sou­dain, était vu. Et quand un geste est vu, il change. Même s’il reste iden­tique. Même si les mains font la même chose. Le regard le trans­forme. Le regard le juge. Le regard le condamne ou l’ab­sout et, dans les deux cas, le sort de son silence.

*

Bárður ren­tra à l’hô­tel à quinze heures.

Il avait pas­sé six heures à San­davá­gur. Six heures dans l’eau, sur la plage, à tuer et à décou­per et à par­ta­ger. Il avait rame­né sa part — deux seaux de tvøst, un seau de spik — et il les avait char­gés dans le pick-up avec les gestes lents, métho­diques, d’un homme qui fait ce qu’il fait depuis trente ans et qui pour­rait le faire les yeux fermés.

Il se dou­cha dans le ves­tiaire du per­son­nel. L’eau chaude sur sa peau — sur ses mains, ses bras, son visage. Le sang par­tait. L’eau rose tour­billon­nait dans le siphon et dis­pa­rais­sait. Il regar­da l’eau par­tir. Pen­sa : c’est facile. Le sang part avec l’eau. Il suf­fit de tour­ner le robi­net. Si seule­ment tout par­tait aus­si facilement.

Il s’ha­billa. La veste blanche. Le tablier. Rede­vint le chef.

Dans la cui­sine, Katrin avait assu­ré le ser­vice du midi — elle savait que les jours de grind Bárður n’é­tait pas là, elle l’a­vait tou­jours su, ça fai­sait par­tie de l’ar­ran­ge­ment tacite, des choses qu’on ne dis­cute pas. Le ser­vice avait été simple — pas de tvøst au menu, pas de glo­bi­cé­phale, juste du pois­son et du mou­ton, et les clients n’a­vaient rien remar­qué, ou presque. L’An­glais seul avait deman­dé pour­quoi le res­tau­rant était si calme, et Katrin avait répon­du quelque chose d’é­va­sif, une his­toire de livrai­son, et l’An­glais avait hoché la tête et man­gé sa morue et c’é­tait tout.

Bárður entra dans la cui­sine. Regar­da ses réserves. Les deux seaux de tvøst frais étaient dans la chambre froide — il les avait ran­gés en arri­vant, avant la douche, parce que le froid n’at­tend pas. La viande était sombre, presque noire, dense, et quand il sou­le­va le cou­vercle l’o­deur mon­ta — l’o­deur de la mer, l’o­deur du sang, l’o­deur de l’a­ni­mal — et quelque chose en lui se contrac­ta. Pas du dégoût. Pas du remords. Une contrac­tion sans nom, comme un muscle qu’on ne connais­sait pas et qui se rap­pelle sou­dain à votre existence.

Il refer­ma le seau. Se mit au travail.

Ce soir, il cui­si­ne­rait le tvøst frais. Ce soir, les clients de l’Hô­tel Føroyar man­ge­raient du glo­bi­cé­phale tué le matin même. Et lui, Bárður Dju­rhuus, le chef du bout du monde, dres­se­rait les assiettes avec la même pré­ci­sion, la même atten­tion, le même soin qu’il met­tait dans tout ce qu’il fai­sait, parce que c’é­tait ça son métier — trans­for­mer la mort en beau­té, le sang en saveur, le mønus­tin­ga­ri en assiette blanche. Et per­sonne, en man­geant, ne sau­rait. Per­sonne ne ver­rait la baie rouge. Per­sonne ne sen­ti­rait le froid de l’eau. Per­sonne n’en­ten­drait les cris.

Sauf lui.

Sauf lui, qui enten­drait tout. Cette nuit et toutes les nuits suivantes.

*

À dix-huit heures, Eiri­kur entra dans la cuisine.

Bárður ne l’en­ten­dit pas tout de suite. Il était pen­ché sur le plan de tra­vail, en train de tran­cher le tvøst — des tranches fines, régu­lières, comme il tran­chait le ræst le pre­mier jour, le même geste, le même cou­teau, sauf que cette viande-là était fraîche, cette viande-là avait été vivante ce matin, cette viande-là avait nagé et res­pi­ré et crié.

— Papa.

Bárður leva la tête.

Eiri­kur était dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Tou­jours le même — mince, pâle, la mèche, les écou­teurs autour du cou. Mais quelque chose dans sa pos­ture était dif­fé­rent. Il se tenait droit. Pas rai­di, pas en défi — droit. Comme quel­qu’un qui a pris une déci­sion et qui la porte.

— Tu as — com­men­ça Bárður.

— Je ne suis pas venu.

Silence. Le cou­teau immo­bile sur la planche. La viande sombre sous la lame. Le néon de la cui­sine qui bour­don­nait au-des­sus d’eux avec ce bruit de mouche pri­son­nière que les néons font quand il est tard et qu’ils sont fatigués.

— Je sais, dit Bárður.

— Je ne vien­drai pas. Jamais.

Le mot. Le mot que Bárður avait atten­du toute la semaine sans le savoir. Le mot qu’il avait enten­du dans le silence d’Ei­ri­kur, dans la porte fer­mée, dans le « d’ac­cord » sans éner­gie, dans les écou­teurs remis comme des portes qu’on ferme. Jamais. Un mot de quinze ans. Un mot abso­lu, comme seuls les mots de quinze ans peuvent l’être — sans nuance, sans recul, sans peut-être. Jamais.

Bárður posa le cou­teau. Essuya ses mains sur son tablier. Les mains qui avaient tenu le mønus­tin­ga­ri ce matin. Les mains qui tran­chaient le tvøst. Les mains de toujours.

Il regar­da son fils. Et Eiri­kur le regar­da. Et ce qui pas­sa entre eux à ce moment-là n’é­tait pas de la colère, n’é­tait pas de la com­pré­hen­sion, n’é­tait pas du par­don — c’é­tait quelque chose de plus brut, de plus nu. Une recon­nais­sance. La recon­nais­sance que quelque chose venait de se bri­ser entre eux et que cette chose bri­sée ne serait pas répa­rée, pas aujourd’­hui, peut-être pas jamais, et qu’ils allaient vivre avec, tous les deux, dans cet hôtel, dans cette cui­sine, dans ce sous-sol, avec ce mot — jamais — posé entre eux comme un cou­teau sur une planche.

— D’ac­cord, dit Bárður.

D’ac­cord. Le même mot que son fils avait dit, deux jours plus tôt, de l’autre côté de la porte. Le même mot vide, le même mot flot­tant. Sauf que cette fois c’é­tait le père qui le disait. Et que cette fois, peut-être, il vou­lait dire quelque chose.

Eiri­kur res­ta un ins­tant. Puis il se retour­na et sor­tit. La porte de la cui­sine bat­tit une fois, deux fois, puis s’immobilisa.

Bárður reprit le cou­teau. Reprit la viande. Tran­cha. Les lamelles tom­baient sur la planche, régu­lières, pré­cises, iden­tiques. Le geste n’a­vait pas chan­gé. Le geste ne chan­ge­rait jamais. Le geste était tout ce qui lui restait.

Il cui­si­na.

SAME­DI — Le silence

La baie de San­davá­gur était propre.

Bárður le sut parce que Pætur lui envoya une pho­to à sept heures du matin — la baie, les galets, la mer. Grise. Calme. Comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Les Féroïens net­toyaient tou­jours. C’é­tait la règle, la règle non écrite, la règle la plus impor­tante peut-être — après la grind, on lave. On rince les galets, on éva­cue les car­casses, on efface. Non pas pour cacher — il n’y avait rien à cacher, la grind était légale, publique, assu­mée — mais par res­pect. Pour la baie. Pour les ani­maux. Pour ce qui venait d’a­voir lieu. On lave parce qu’on ne laisse pas un lieu de mort en état de mort. On lave parce que la vie conti­nue et que la vie a besoin de pro­pre­té pour continuer.

Bárður regar­da la pho­to. La baie propre. L’eau grise. Rien.

Il ran­gea le télé­phone. Mon­ta à la cuisine.

Tout était comme d’ha­bi­tude. Katrin arri­vait à six heures. Le pain de seigle au four. Le bouillon qui mon­tait. Les cou­teaux ali­gnés. L’ordre. L’ar­mure. Bárður enfi­la sa veste blanche, noua son tablier, et com­men­ça à tra­vailler, et ses mains firent ce qu’elles fai­saient tou­jours, et pen­dant une heure — une heure entière, soixante minutes de gestes pré­cis et de silence concen­tré — il par­vint à ne pas penser.

Puis il pensa.

Ce n’é­tait pas un sou­ve­nir. Pas une image. C’é­tait une sen­sa­tion — le froid de l’eau autour de ses jambes, la résis­tance de la chair sous le cro­chet, la cha­leur du sang sur ses poi­gnets. Son corps se sou­ve­nait. Son corps n’a­vait pas net­toyé, lui. Son corps n’é­tait pas la baie de San­davá­gur. On ne pou­vait pas le rin­cer au jet d’eau et le rendre gris et propre et calme. Son corps gar­dait tout — le froid, le chaud, la secousse dans le bras au moment de l’im­pact, et l’œil, l’œil du jeune glo­bi­cé­phale, cet œil noir et rond et plein qui l’a­vait regar­dé une seconde avant de mourir.

Il posa son cou­teau. S’ap­puya contre le plan de tra­vail. Fer­ma les yeux.

— Ça va ? dit Katrin.

— Oui.

Il rou­vrit les yeux. Reprit le cou­teau. Continua.

*

La mati­née fut étrange. L’hô­tel sem­blait flot­ter dans une sorte de ouate — les bruits étaient feu­trés, les gestes ralen­tis, comme si le bâti­ment lui-même était fati­gué, comme si les murs de bois et le toit d’herbe avaient absor­bé la vio­lence de la veille et la digé­raient len­te­ment. Rannvá tra­ver­sait le hall avec sa pré­ci­sion habi­tuelle, mais Léone, qui com­men­çait à lire les visages de cet endroit, nota quelque chose de dif­fé­rent dans sa démarche — une rai­deur, peut-être, ou l’in­verse, un relâ­che­ment infime, comme un arc qu’on détend après l’a­voir tenu ban­dé trop longtemps.

L’homme à la barbe rousse n’é­tait pas des­cen­du pour le petit-déjeuner.

Léone le remar­qua parce qu’elle le cher­chait. Depuis la veille — depuis la col­line de San­davá­gur, depuis qu’elle l’a­vait vu fil­mer avec ses mains trem­blantes et son visage impas­sible — elle le cher­chait. Pas pour lui par­ler. Pour le regar­der. Pour com­prendre ce qu’il fai­sait là, ce qu’il allait faire de ces images, ce qu’il était.

Elle deman­da à Eiri­kur, à la réception.

— Le client de la chambre 12, il est sorti ?

Eiri­kur regar­da l’é­cran. Sans expression.

— Par­ti ce matin. Check-out à six heures.

— Par­ti ?

— Vol de sept heures pour Copenhague.

Par­ti. Avec ses images. Léone sen­tit quelque chose se nouer dans son ventre — pas de la colère, pas de la peur, quelque chose de plus ambi­gu. Du pres­sen­ti­ment. L’homme était par­ti avec la baie rouge dans sa camé­ra et il allait quelque part avec, et Léone, qui était jour­na­liste, qui savait com­ment les images voyagent et ce qu’elles font quand elles arrivent à des­ti­na­tion, Léone sut que quelque chose allait se pas­ser. Pas aujourd’­hui. Peut-être pas demain. Mais bientôt.

— Tu sais qui c’é­tait ? deman­da-t-elle à Eirikur.

— Un client.

Le ton disait : je ne fais pas de com­men­taires sur les clients. Rannvá lui avait bien appris.

Léone hocha la tête. Mon­ta dans sa chambre. S’as­sit devant la baie vitrée. La mer, en bas, était calme. Tór­shavn fumait dou­ce­ment — les che­mi­nées, la brume, le mélange des deux qu’on ne pou­vait pas dis­tin­guer. Les bateaux étaient au port. Les mouettes tour­naient. Tout était nor­mal. Tout était exac­te­ment comme lun­di, quand elle était arri­vée, quand elle ne savait rien, quand le mot grind n’é­tait pas encore entré dans sa vie.

Elle ouvrit son ordi­na­teur. Relut ses notes. Les mots sur le car­net — « Pas de mots. Des mains. Des mains qui savent. » — « Le même geste. » — « C’est un goût d’i­ci. Ça ne voyage pas. » Les mots lui parurent légers. Des mots d’a­vant. Des mots d’un article gas­tro­no­mique sur un chef excen­trique dans un hôtel-ter­rier. Ce n’é­tait plus ça. Ce n’é­tait plus ça depuis hier, depuis la col­line, depuis le sang.

Elle com­men­ça à écrire.

Pas l’ar­ticle pour Fré­dé­ric. Pas les cinq mille mots sur le chef du bout du monde. Autre chose. Quelque chose qui n’a­vait pas encore de forme, qui n’é­tait pas encore un texte mais qui cher­chait à le deve­nir — des phrases, des frag­ments, des images. L’eau rouge. Les mains de Bárður. L’œil du glo­bi­cé­phale — elle ne l’a­vait pas vu, pas de si loin, pas depuis la col­line, mais elle l’i­ma­gi­nait, elle le savait, avec cette cer­ti­tude des choses qu’on n’a pas besoin de voir pour connaître. La femme qui tri­co­tait. L’en­fant qui man­geait son sand­wich. Le silence d’après.

Elle écri­vit trois heures. Puis elle s’ar­rê­ta. Relut. Effa­ça la moi­tié. Gar­da le reste. Ce n’é­tait pas bon. Ce n’é­tait pas mau­vais. C’é­tait hon­nête, et l’hon­nê­te­té, en écri­ture, est le début de quelque chose ou la fin de tout.

*

À midi, Bárður ser­vit le tvøst.

Il l’a­vait pré­pa­ré toute la mati­née. Pas le tar­tare mari­né de lun­di soir — quelque chose de dif­fé­rent, de plus simple, de plus nu. Le tvøst poché, à peine, dans un bouillon d’algues et de genièvre, ser­vi avec des pommes de terre nou­velles et une huile d’herbes sau­vages cueillies sur la col­line der­rière l’hô­tel. C’é­tait un plat dépouillé, presque aus­tère, qui ne cachait rien — ni l’o­deur de la viande, ni sa cou­leur sombre, ni son goût de haute mer, de pro­fon­deur, de sang.

C’é­tait un plat qui disait : voi­là ce que c’est. Regar­dez. Man­gez. Décidez.

Le couple d’Al­le­mands man­gea. La femme hési­ta — un ins­tant, four­chette levée — puis goû­ta et son visage se plis­sa d’une sur­prise qui n’é­tait pas du déplai­sir. L’An­glais man­gea sans com­men­taire, métho­di­que­ment, comme il fai­sait tout. La cliente féroïenne du lun­di — reve­nue, fidèle — man­gea avec une len­teur recueillie, les yeux mi-clos, et Léone, qui l’ob­ser­vait, pen­sa qu’elle man­geait comme on communie.

Léone man­gea.

Le goût. Le même goût que lun­di et pas le même. Lun­di, elle ne savait pas. Aujourd’­hui, elle savait. Elle savait que cette viande avait res­pi­ré hier matin. Elle savait que des mains — les mains de Bárður — avaient enfon­cé un cro­chet dans la nuque de l’a­ni­mal et que d’autres mains — les mêmes mains — avaient tran­ché cette chair et l’a­vaient pochée et l’a­vaient dépo­sée dans cette assiette avec le soin d’un orfèvre. Le goût n’a­vait pas chan­gé. C’é­tait elle qui avait chan­gé. Le savoir chan­geait le goût. Le savoir chan­geait tout.

Elle repo­sa sa four­chette. Regar­da l’as­siette. La viande sombre dans le bouillon clair. Comme un cœur dans une cage tho­ra­cique. Comme un secret dans un silence.

Elle finit son assiette.

*

L’a­près-midi, Eiri­kur disparut.

Pas long­temps — quelques heures. Il quit­ta la récep­tion à qua­torze heures, quand son ser­vice se ter­mi­nait, et au lieu de des­cendre au sous-sol ou de traî­ner dans le hall, il sor­tit. Rannvá le vit pas­ser la porte d’en­trée, les mains dans les poches, sans veste, le vent dans les che­veux, et elle ne le retint pas. Les gar­çons de quinze ans ont besoin de sor­tir. Les gar­çons de quinze ans qui ont dit « jamais » à leur père la veille au soir ont besoin de sor­tir plus que les autres.

Il mar­cha. Des­cen­dit la col­line. Tra­ver­sa Tór­shavn sans la voir — les mai­sons, les rues, le port, tout glis­sait sur lui comme l’eau sur un ciré. Il mar­chait avec cette éner­gie des ado­les­cents en colère, sauf qu’il n’é­tait pas en colère. Il ne savait pas ce qu’il était. Il avait dit le mot — jamais — et le mot était sor­ti de lui comme un caillou qu’il aurait por­té dans la gorge pen­dant des semaines et qui sou­dain se serait déta­ché, et main­te­nant sa gorge était vide, et le vide était pire que le caillou.

Il arri­va au port. S’as­sit sur le banc. Le banc d’Ó­li. Il ne le savait pas — ou peut-être le savait-il, peut-être avait-il vu son grand-père assis là mar­di matin quand Bárður et Léone étaient pas­sés, peut-être l’a­vait-il vu depuis la baie vitrée de la récep­tion, ou peut-être était-ce un hasard, ou peut-être n’y a‑t-il pas de hasard aux Féroé, peut-être que dans un archi­pel de cin­quante mille âmes les bancs, comme les noms, comme les visages, comme les gestes, sont par­ta­gés sans qu’on le décide.

Il s’as­sit. Regar­da la mer. La même mer que son grand-père regar­dait. La même mer que son père tra­ver­sait pour aller tuer. La même mer qui conte­nait, quelque part dans ses pro­fon­deurs noires, les glo­bi­cé­phales — ceux qui res­taient, ceux qui avaient échap­pé au rabat­tage, ceux qui nageaient encore, ampu­tés d’une par­tie de leur groupe, et qui conti­nuaient, parce que c’est ce que font les glo­bi­cé­phales, ils conti­nuent, ils ne s’ar­rêtent pas, ils ne savent pas s’arrêter.

Eiri­kur sor­tit son télé­phone. Ouvrit Ins­ta­gram. Cher­cha. Trou­va. Les images de la grind cir­cu­laient déjà — pas celles de l’homme à la barbe rousse, pas encore, mais d’autres, des images prises par des télé­phones, par des drones, par des gens qui étaient là et qui avaient fil­mé et pos­té comme on filme et on poste tout, aujourd’­hui, sans réflé­chir, sans fil­trer, parce que le monde est deve­nu un œil qui ne se ferme jamais.

Il regar­da les images. La baie rouge. Les corps noirs. Les hommes dans l’eau. Il cher­cha son père. Ne le trou­va pas — les images étaient floues, loin­taines, les sil­houettes inter­chan­geables. Mais il savait que son père était là-dedans. Quelque part dans ce rouge.

Il refer­ma le télé­phone. Regar­da la mer.

Il ne pleu­rait pas. Les Dju­rhuus ne pleu­raient pas. Mais ses mains, posées sur ses genoux, trem­blaient — comme celles d’Ó­li, comme les mains d’un vieil homme, sauf que ce trem­ble­ment-là n’a­vait rien à voir avec l’ar­throse. C’é­tait le trem­ble­ment de quel­qu’un qui vient de poser un poids qu’il por­tait depuis long­temps et dont le corps, libé­ré, ne sait plus quoi faire de la légèreté.

Il res­ta une heure sur le banc. Puis il se leva et remon­ta vers l’hôtel.

*

Óli vint le soir.

Il vint sans pré­ve­nir — c’é­tait sa manière, il ne télé­pho­nait jamais, il appa­rais­sait, comme le vent, comme la pluie, comme les choses aux­quelles on ne peut rien. Son pick-up — un Ford des années 90, rouillé, indes­truc­tible — se gara devant l’hô­tel à dix-neuf heures et le vieil homme en sor­tit avec cette len­teur sou­ve­raine des gens qui savent que le monde les atten­dra parce qu’il les a tou­jours attendus.

Rannvá le vit depuis la récep­tion. Sou­rit — un vrai sou­rire, un sou­rire de petite fille, le seul sou­rire de ce genre que Léone, qui pas­sait dans le hall à ce moment-là, lui ver­rait jamais.

— Óli, dit-elle.

— Rannvá.

— Tu dînes ?

— Si ton cui­si­nier sait encore faire la morue.

Il entra dans la salle de res­tau­rant comme on entre chez soi — sans hési­ter, sans regar­der autour de lui, droit vers une table près de la fenêtre, la table qui avait la meilleure vue sur le port et qui, d’une manière ou d’une autre, sem­blait lui être réser­vée depuis tou­jours. Il s’as­sit. Posa ses mains sur la table — ces mains trem­blantes, ces mains de géant vain­cu — et regar­da dehors.

Bárður sor­tit de la cui­sine. Tra­ver­sa la salle. S’ar­rê­ta devant la table de son père.

— Pab­bi.

— Assieds-toi une minute.

Bárður s’as­sit. Ils ne se regar­dèrent pas — ils regar­dèrent ensemble, par la fenêtre, la mer qui s’as­som­bris­sait, le port, les bateaux, le ciel gris-bleu qui virait au gris-vio­let. Deux hommes qui regardent la même chose et qui voient des choses différentes.

— C’é­tait bien, hier, dit Óli.

Bárður hocha la tête.

— Belle grind. Propre.

— Oui.

— Heðin dit que tu as été bon. Rapide.

Bárður ne répon­dit pas. Rapide. Le mot encore. Le mot de tou­jours. Il avait été rapide. Trente secondes par ani­mal. Propre. Effi­cace. Bon. Comme si « bon » et « rapide » suf­fi­saient. Comme si la vitesse de la mort ren­dait la mort acceptable.

— Le petit n’est pas venu, dit Óli.

Ce n’é­tait pas une question.

— Non.

— Il ne vien­dra pas.

Ce n’é­tait pas une ques­tion non plus. Óli savait. Bien sûr qu’il savait. Les nou­velles, aux Féroé, voya­geaient à la vitesse du vent, et le vent, aux Féroé, était rapide.

Bárður regar­da son père. Le vieux visage — ravi­né, brû­lé, usé par le sel et le temps, un visage de falaise. Les yeux bleus qui avaient vu mille grind et mille tem­pêtes et mille retours de mer et qui main­te­nant voyaient ceci : la fin de quelque chose. La fin d’une ligne. Trois géné­ra­tions de Dju­rhuus dans l’eau rouge et puis plus rien. Eiri­kur ne vien­drait pas. Eiri­kur ne vien­drait jamais. Et après Eiri­kur il n’y aurait per­sonne, et le mønus­tin­ga­ri de Bárður res­te­rait dans son étui de cuir au fond du tiroir et un jour quel­qu’un le trou­ve­rait et ne sau­rait pas ce que c’était.

Óli leva ses mains trem­blantes. Les posa sur celles de Bárður. Le geste — le même que Bárður avait fait mar­di, sur le banc de Bøs­da­la­fos­sur, mais inver­sé main­te­nant, le père qui touche le fils — dura trois secondes. Puis Óli reti­ra ses mains.

— Fais-moi ta morue, dit-il.

Bárður se leva. Retour­na dans la cui­sine. Cui­si­na la morue — la meilleure morue qu’il ait jamais cui­si­née, pochée dans un bouillon trans­lu­cide, la chair nacrée, par­faite, une morue qui était un acte de ten­dresse dégui­sé en assiette. Il la por­ta lui-même à la table de son père. La posa devant lui. Óli regar­da l’as­siette. Regar­da son fils.

— Bon cui­si­nier, dit-il. Meilleur que pêcheur.

C’é­tait, de la part d’Ó­li Dju­rhuus, la plus grande décla­ra­tion d’a­mour qu’il était capable de faire. Bárður le sut. Le reçut. Ne dit rien. Retour­na dans sa cuisine.

Óli man­gea sa morue. Len­te­ment. En regar­dant la mer.

*

La nuit. L’hô­tel était silen­cieux. Ce silence pro­fond, miné­ral, des bâti­ments la nuit — le bois qui craque, la ven­ti­la­tion qui res­pire, le vent qui passe sur le toit d’herbe avec un bruit de main cares­sant une fourrure.

Léone ne dor­mait pas. Elle était assise à son bureau, devant son ordi­na­teur ouvert, et elle regar­dait l’é­cran. Les mots qu’elle avait écrits l’a­près-midi. Le texte qui n’é­tait pas un article. Le texte qui ne savait pas encore ce qu’il était.

Elle pen­sait au dîner. Au tvøst de midi. Au goût. À ce que le savoir fait au goût. Elle pen­sait à Bárður por­tant la morue à son père, ce geste simple, cette assiette posée devant un vieil homme, et à ce qu’elle avait lu dans ce geste — pas de la sou­mis­sion, pas du défi, quelque chose d’autre. De la conti­nua­tion. L’homme cui­si­nait. Quoi qu’il arrive, quoi que son fils dise, quoi que le monde pense, l’homme cui­si­nait. C’é­tait sa réponse. La seule qu’il avait. La seule qui tenait.

Elle fer­ma l’or­di­na­teur. Se cou­cha. Le soleil, dehors, ne se cou­chait pas. Mais elle avait appris à dor­mir dans la lumière. On apprend vite, aux Féroé. On n’a pas le choix.

Dans le sous-sol, Bárður était allon­gé dans le noir. Les yeux ouverts. Les mains posées sur le drap, à plat, comme deux outils au repos. Il écou­tait le silence. Le silence de l’hô­tel. Le silence d’Ei­ri­kur, au bout du cou­loir, der­rière sa porte — mais ce silence-là avait chan­gé. Ce n’é­tait plus le silence ten­du, habi­té, de l’a­ni­mal qui fait le mort. C’é­tait un silence plus léger. Le silence de quel­qu’un qui a dit ce qu’il avait à dire et qui, pour la pre­mière fois depuis long­temps, peut-être, n’a plus besoin de se taire.

Et Bárður, dans le noir, allon­gé, les mains à plat, pen­sa à demain. Dimanche. Son jour de repos. Le jour où il ne cui­si­ne­rait pas, où il ne tran­che­rait pas, où ses mains n’au­raient rien à faire. Et cette pen­sée — ses mains sans rien à faire — lui fit peur. Une peur douce, sourde, sans objet pré­cis. La peur d’un homme qui a tou­jours su quoi faire de ses mains et qui sent, pour la pre­mière fois, qu’un jour peut-être il ne sau­ra plus.

Il fer­ma les yeux. Ne dor­mit pas. Pas tout de suite. Écou­ta le vent. Le vent d’est avait fai­bli. Quelque chose chan­geait, dehors, dans l’air, dans la direc­tion des choses. Le vent tour­nait. Le vent reve­nait à l’ouest — le vent nor­mal, le vent de tou­jours, le vent des Féroé. Le vent de chan­ge­ment avait fait ce qu’il avait à faire. Il partait.

Bárður s’en­dor­mit.

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Tvøst — Dimanche

Tvøst — Mer­cre­di et jeudi

Tvøst

Tvøst

Mer­cre­di et jeudi

MER­CRE­DI — Le vent

Le vent chan­gea pen­dant la nuit.

Bárður le sut avant de le sen­tir — il le sut parce que l’hô­tel chan­gea de voix. Les bâti­ments, aux Féroé, sont des ins­tru­ments. Chaque direc­tion de vent pro­duit un son dif­fé­rent dans les char­pentes, les huis­se­ries, les inter­stices entre les planches. Un nord-ouest fait sif­fler les baies vitrées de la salle de res­tau­rant — un sif­fle­ment aigu, conti­nu, presque musi­cal. Un sud fait vibrer la porte de ser­vice de la cui­sine, celle qui donne sur la col­line, un trem­ble­ment sourd, irré­gu­lier, comme un cœur malade. Et ce qui souf­flait cette nuit-là, ce n’é­tait ni l’un ni l’autre. C’é­tait un vent d’est. Un vent rare. Un vent qui venait de la Nor­vège, qui avait tra­ver­sé la mer du Nord, qui char­riait une odeur dif­fé­rente — plus sèche, plus miné­rale, une odeur de conti­nent — et qui fai­sait chan­ter le toit de l’hô­tel, le toit d’herbe, avec un mur­mure grave et conti­nu que Bárður, allon­gé dans le noir à quatre heures du matin, écou­ta comme on écoute quel­qu’un qui parle dans son sommeil.

Le vent d’est, aux Féroé, est un vent de chan­ge­ment. Les vieux le disaient. Óli le disait. Quand le vent vient de l’est, quelque chose arrive. Pas for­cé­ment quelque chose de mau­vais. Pas for­cé­ment quelque chose de bon. Quelque chose.

Bárður se leva. Mon­ta. Cuisina.

*

Eiri­kur des­cen­dit à sept heures.

C’est Rannvá qui le vit la pre­mière. Il appa­rut dans le hall comme une appa­ri­tion — mince, pâle, les che­veux apla­tis d’un côté parce qu’il avait dor­mi des­sus, un polo noir trop grand pour lui qui devait être l’an­cien uni­forme de quel­qu’un d’autre. Il avait les yeux gon­flés et les mains dans les poches et cette expres­sion des gens qui font quelque chose non pas parce qu’ils le veulent mais parce que l’al­ter­na­tive — la scène, le conflit, l’ef­fort de résis­ter — leur paraît plus fati­gante encore que l’obéissance.

— Bon­jour, Eiri­kur, dit Rannvá.

— Bon­jour.

— Tu sais com­ment fonc­tionne le sys­tème de réservation ?

— Non.

— Viens, je te montre.

Elle le mon­tra. L’é­cran, le logi­ciel, les check-in, les check-out, les demandes spé­ciales — chambre avec vue, oreiller sup­plé­men­taire, régime ali­men­taire. Eiri­kur écou­tait avec l’at­ten­tion flot­tante des ado­les­cents, cette capa­ci­té à absor­ber l’in­for­ma­tion sans avoir l’air d’être pré­sent, comme un magné­to­phone lais­sé dans une pièce vide. Rannvá ne s’en for­ma­li­sa pas. Elle avait éle­vé deux filles. Elle connais­sait ce regard.

— Si quel­qu’un appelle et que tu ne sais pas quoi répondre, tu dis : « Un ins­tant, s’il vous plaît » et tu viens me cher­cher. Tu ne dis jamais non. Tu ne dis jamais « je ne sais pas ». Tu dis : « Un instant. »

— D’ac­cord.

— Et enlève tes écou­teurs quand tu es au comptoir.

Eiri­kur reti­ra ses écou­teurs. Les enrou­la autour de son poi­gnet, comme un bra­ce­let, comme un lien qu’on ne veut pas perdre tout à fait. Rannvá le regar­da un moment — pas avec sévé­ri­té, pas avec ten­dresse non plus, avec quelque chose d’in­ter­mé­diaire, une forme de vigi­lance calme, la vigi­lance de quel­qu’un qui sait que les choses prennent du temps et que la patience n’est pas une ver­tu mais une technique.

— Ton père est content que tu sois là, dit-elle.

Eiri­kur ne répon­dit pas. Mais il ne remit pas ses écouteurs.

*

Léone sor­tit.

Elle avait besoin de mar­cher, de voir, de sen­tir. Le car­net n’é­tait pas suf­fi­sant. Il lui fal­lait le corps — les pieds sur la terre, le vent sur la peau, les yeux grands ouverts. C’é­tait sa manière à elle de tra­vailler : s’im­pré­gner d’a­bord, écrire ensuite. Lais­ser le lieu entrer par tous les pores avant de le trans­for­mer en mots.

Tór­shavn, vue d’en bas, depuis le port, était une ville impro­bable. Pas une ville, en fait — un vil­lage qui s’é­tait mis à gran­dir sans tout à fait y croire. Les mai­sons modernes côtoyaient les mai­sons anciennes sans tran­si­tion, comme des phrases d’é­poques dif­fé­rentes dans un même texte. Ici, un super­mar­ché Bonus au néon jaune. Là, à vingt mètres, un hjal­lur — une cabane de séchage en bois noir, ouverte sur les côtés, d’où pen­daient des mor­ceaux de mou­ton qui pre­naient le vent comme du linge. L’o­deur. Léone s’ar­rê­ta. L’o­deur du ræst — âcre, pro­fonde, presque vivante — et der­rière, l’o­deur de la mer, et der­rière encore, le vent qui empor­tait tout. Elle pen­sa : ici, tout est expo­sé. La viande, les mai­sons, les gens. Rien ne se cache. Le vent inter­dit le secret.

Elle lon­gea le port. Les bateaux se balan­çaient plus fort que la veille — le vent d’est, celui que Bárður avait enten­du cette nuit, pous­sait les vagues dans le fjord et les coques cognaient contre les pon­tons avec un bruit sourd, régu­lier, comme un pouls. Des pêcheurs pré­pa­raient leurs lignes. L’un d’eux, un homme mas­sif au visage rouge, la salua d’un geste de la tête — pas un sou­rire, pas un mot, juste un mou­ve­ment du men­ton qui signi­fiait : je t’ai vue, tu existes, c’est suf­fi­sant. La poli­tesse féroïenne. Léone com­men­çait à la com­prendre. C’é­tait une poli­tesse de gens qui vivent les uns sur les autres depuis mille ans et qui ont appris que le meilleur moyen de coexis­ter est de ne pas en faire trop.

Elle mon­ta vers Tin­ganes. Le pro­mon­toire. Les mai­sons les plus anciennes de la ville — noires, basses, les toits d’herbe si verts qu’on aurait dit une pein­ture tru­quée. C’est là que le Løg­ting — le par­le­ment — s’é­tait réuni depuis le Xe siècle. Léone s’as­sit sur un muret. Devant elle, le port. Der­rière, la ville. Au-des­sus, le ciel, immense, en mou­ve­ment per­pé­tuel — des nuages gris qui cou­raient à une vitesse stu­pé­fiante, se déchi­raient, se refor­maient, et par les déchi­rures pas­sait une lumière blanche, vio­lente, presque chi­rur­gi­cale, qui illu­mi­nait un bout de mer pen­dant trois secondes avant de dis­pa­raître. Le ciel des Féroé, pen­sa Léone, est un film en accé­lé­ré. Vingt sai­sons dans une heure.

Un homme s’as­sit à côté d’elle. La soixan­taine, barbe blanche, bon­net de marin, un jour­nal plié sous le bras — Dim­malæt­ting, le quo­ti­dien féroïen. Il ne la regar­da pas. Sor­tit une pipe. L’al­lu­ma avec une dex­té­ri­té que le vent sem­blait res­pec­ter — la flamme ne trem­bla pas. Tira. Souf­fla. L’o­deur du tabac se mêla à l’o­deur du sel et de l’herbe mouillée.

— Fran­çais ? dit-il sans la regarder.

— Oui.

— Tou­riste ?

— Jour­na­liste.

Il hocha la tête. Tira sur sa pipe.

— Vous écri­vez sur quoi ?

— La cui­sine. L’Hô­tel Føroyar. Le chef.

— Bárður.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Tout le monde connais­sait Bárður. Cin­quante mille habi­tants. Tout le monde connais­sait tout le monde.

— Bon cui­si­nier, dit l’homme. Bon chas­seur aussi.

— Chas­seur ?

L’homme la regar­da pour la pre­mière fois. Les yeux très bleus, très clairs, avec cette trans­pa­rence qu’ont les yeux des gens qui ont pas­sé leur vie à regar­der la mer.

— Grin­da­dráp, dit-il. Vous savez ce que c’est ?

— Non.

Ce n’é­tait pas tout à fait vrai. Léone avait lu des choses, vague­ment, dans ses recherches. Des baleines. Une chasse. Des images sur Inter­net qu’elle avait sur­vo­lées sans s’y arrê­ter. Mais elle dit non parce qu’elle sen­tait que cet homme vou­lait racon­ter, et qu’un jour­na­liste qui dit « non » obtient tou­jours plus qu’un jour­na­liste qui dit « oui, je sais ».

Alors l’homme raconta.

Il racon­ta les glo­bi­cé­phales — grin­dah­va­lur, en féroïen. Les baleines pilotes. Ces céta­cés noirs, lui­sants, au front bom­bé, qui nagent en groupes de cin­quante, de cent, de deux cents par­fois, et qui suivent les cou­rants le long de l’ar­chi­pel depuis des temps immé­mo­riaux. Il racon­ta com­ment ça se passe — quel­qu’un repère le banc, on donne l’a­lerte, les bateaux sortent, on rabat les ani­maux vers une baie auto­ri­sée, et là, dans l’eau, les hommes attendent. Il racon­ta le mønus­tin­ga­ri — la lance spi­nale, l’ou­til de mise à mort, un cro­chet d’a­cier qu’on enfonce dans la nuque pour sec­tion­ner la moelle épi­nière et les artères. Il racon­ta la rapi­di­té — trente secondes par ani­mal, par­fois moins, et la mer qui devient rouge d’un coup, rouge comme rien de ce qu’on a vu n’est rouge, un rouge vivant, chaud, qui fume dans l’air froid.

Il racon­ta tout ça d’une voix tran­quille, en tirant sur sa pipe, sans émo­tion appa­rente, comme on raconte la récolte ou la mois­son ou le ramas­sage des pommes — un geste sai­son­nier, un tra­vail col­lec­tif, une chose qu’on fait.

— Et après ? deman­da Léone.

— Après, on par­tage. Chaque famille a sa part. On mesure les ani­maux, on cal­cule, tout est réglé. Per­sonne ne prend plus que sa part. C’est la loi. Depuis mille ans.

— Et les gens — les étran­gers — qu’est-ce qu’ils en pensent ?

L’homme eut un sou­rire. Un sou­rire lent, fati­gué, le sou­rire de quel­qu’un qui a répon­du à cette ques­tion cent fois et qui sait que la réponse n’est jamais suffisante.

— Ils pensent qu’on est des barbares.

Il tira sur sa pipe. Souffla.

— Peut-être qu’on est des bar­bares. Peut-être que tout le monde est bar­bare et que nous, au moins, on le fait à ciel ouvert.

Léone ne répon­dit pas. Elle regar­dait le port. Les bateaux. La mer grise et agi­tée. Et elle pen­sa à Bárður, là-haut dans sa cui­sine, avec ses cou­teaux et ses assiettes blanches et son tar­tare de glo­bi­cé­phale au vinaigre de bou­leau. Elle pen­sa : il cui­sine ce qu’il tue. Non. Il cui­sine ce que son peuple tue. Est-ce que c’est la même chose ?

L’homme se leva. Plia son jour­nal sous son bras.

— Quand la grind arrive, dit-il, allez voir. N’é­cri­vez pas avant d’a­voir vu.

Il s’é­loi­gna. La pipe lais­sa der­rière lui un filet de fumée que le vent empor­ta avant qu’il n’at­teigne le coin de la rue.

*

De retour à l’hô­tel, Léone trou­va Bárður dans la cui­sine. Seul. Le ser­vice du midi était ter­mi­né, les plans de tra­vail essuyés, les cas­se­roles ran­gées. Il était assis sur le tabou­ret qu’elle avait occu­pé la veille — son tabou­ret à elle — et buvait un café dans une tasse blanche, les yeux tour­nés vers la fenêtre étroite qui don­nait sur le flanc de la col­line. De l’herbe. Des mou­tons. Le ciel en mouvement.

Elle entra. S’ap­puya contre le chambranle.

— Quel­qu’un m’a par­lé de la grin­da­dráp, dit-elle.

Bárður ne bou­gea pas. Ne se retour­na pas. Mais quelque chose chan­gea — dans ses épaules, peut-être, un rai­dis­se­ment imper­cep­tible, ou dans sa manière de tenir la tasse, un res­ser­re­ment des doigts.

— Qui ?

— Un homme, sur le port. Avec une pipe.

— Jóhan­nus.

Bien sûr. Il savait exac­te­ment qui c’était.

— Il m’a dit que vous étiez chasseur.

Bárður posa sa tasse. Se retour­na. La regar­da. Et Léone vit quelque chose dans ses yeux qu’elle n’y avait pas vu avant — pas de la défiance, pas de la peur, quelque chose de plus com­plexe. Un cal­cul, peut-être. L’é­va­lua­tion silen­cieuse de ce que cette femme allait faire de cette infor­ma­tion. De quel côté elle allait tomber.

— Oui, dit-il.

— Depuis quand ?

— Depuis toujours.

Silence. Le vent sif­fla dans la fenêtre. Un mou­ton bêla, dehors, avec cette voix plain­tive et comique qui ren­dait impos­sible toute solennité.

— Vous me mon­tre­rez ? deman­da Léone.

Ce n’é­tait pas la ques­tion qu’elle avait pré­vu de poser. Elle avait pré­vu quelque chose de plus pru­dent, de plus jour­na­lis­tique — « Pour­riez-vous m’ex­pli­quer votre rap­port à la grin­da­dráp » ou « Com­ment conci­liez-vous votre métier de chef avec cette tra­di­tion ». Mais ce qui sor­tit, ce fut : « Vous me mon­tre­rez ? » Comme une enfant. Comme quel­qu’un qui veut voir, sim­ple­ment voir, avant de comprendre.

Bárður la regar­da long­temps. Puis :

— Ce n’est pas moi qui décide. C’est la mer.

*

Ce soir-là, quelque chose se produisit.

Eiri­kur était à la récep­tion. Il avait tenu toute la jour­née — depuis sept heures, comme pro­mis, avec une pause à midi qu’il avait pas­sée dehors, assis dans l’herbe der­rière l’hô­tel, les écou­teurs remis, le visage tour­né vers le ciel. Rannvá avait noté qu’il fai­sait le tra­vail — pas bien, pas mal, avec cette com­pé­tence mini­male des gens qui ont déci­dé de faire le mini­mum et qui s’y tiennent avec une dis­ci­pline de fer. Il répon­dait au télé­phone. Il enre­gis­trait les arri­vées. Il disait « Un ins­tant, s’il vous plaît » quand il ne savait pas. Il ne sou­riait pas, mais aux Féroé le sou­rire à la récep­tion n’é­tait pas une obli­ga­tion. La cour­toi­sie, ici, avait la forme du sérieux.

À dix-neuf heures, Bárður sor­tit de la cui­sine. Il tra­ver­sa le hall pour aller au bureau de Rannvá — une ques­tion sur une livrai­son, un détail logis­tique. En pas­sant devant la récep­tion, il vit son fils. Eiri­kur était debout der­rière le comp­toir, le télé­phone à l’o­reille, et il par­lait en anglais à un client — une réser­va­tion pour le week-end — et sa voix, sa voix que Bárður n’a­vait enten­due que molle et plate et éteinte depuis des jours, sa voix était claire. Pro­fes­sion­nelle. Presque adulte.

Bárður s’ar­rê­ta. Il ne le fit pas exprès — son corps s’ar­rê­ta, c’est tout, comme on s’ar­rête quand on entend une musique qu’on connaît jouée par quel­qu’un qu’on ne recon­naît pas. Il écou­ta. Eiri­kur par­lait. Il arti­cu­lait, il ajus­tait son ton, il disait « Cer­tain­ly, sir » et « Let me check that for you » et Bárður pen­sa : il sait faire ça. Il sait par­ler aux gens. Il sait être dans le monde. Mais pas dans le mien.

Eiri­kur rac­cro­cha. Leva les yeux. Vit son père.

Ils se regar­dèrent. Trois secondes, peut-être quatre. Un de ces regards entre père et fils qui contiennent des conver­sa­tions entières — des reproches qu’on ne for­mule pas, des fier­tés qu’on n’ex­prime pas, des ques­tions qu’on ne pose pas parce qu’on a peur des réponses. Puis Eiri­kur bais­sa les yeux. Bárður reprit sa marche vers le bureau de Rannvá. Aucun mot ne fut échan­gé. Mais dans le hall silen­cieux de l’Hô­tel Føroyar, quelque chose avait eu lieu — quelque chose d’aus­si ténu que le pas­sage d’un cou­rant d’air sous une porte, et d’aus­si irréversible.

*

La nuit. Vingt-trois heures. Le soleil rasait l’ho­ri­zon, énorme, orange, refu­sant de par­tir. Léone était à sa fenêtre, un verre de vin blanc à la main — du vin chi­lien, le seul que l’hô­tel pro­po­sait au verre, parce qu’aux Féroé le vin est une impor­ta­tion et que les prix sont ceux d’un pays qui a déci­dé que l’al­cool devait res­ter un luxe.

Elle pen­sait à son article. Ou plu­tôt, elle pen­sait à l’ar­ticle qu’elle n’é­cri­rait pas — celui que Fré­dé­ric atten­dait, le por­trait lumi­neux du chef excen­trique au bout du monde, cinq mille mots et des pho­tos de plats sur ardoise. Ce n’é­tait pas ça. Ce n’é­tait déjà plus ça. C’é­tait autre chose — plus sombre, plus pro­fond, plus dan­ge­reux. Un homme qui cui­sine ce qu’il tue. Un fils qui ne parle pas. Un peuple qui chasse les baleines à mains nues et qui ne com­prend pas pour­quoi le monde le déteste. Il y avait un texte là-dedans, mais ce n’é­tait pas un por­trait gas­tro­no­mique. C’é­tait autre chose. Et Léone ne savait pas encore si elle avait le droit de l’é­crire, ni si elle en avait le courage.

Elle ouvrit son ordi­na­teur. Tapo­ta quelques phrases. Les effa­ça. Recom­men­ça. Effa­ça encore. Refer­ma l’ordinateur.

Dehors, le vent d’est souf­flait tou­jours. Il fai­sait vibrer la baie vitrée de sa chambre avec un son grave, conti­nu, qui res­sem­blait au chant d’un ani­mal très grand et très patient. Léone posa sa main à plat sur la vitre. Elle était froide. De l’autre côté, le monde — la mer, le ciel, les îles au loin, noires sur l’ho­ri­zon doré, et quelque part dans cette immen­si­té, sous la sur­face, les glo­bi­cé­phales qui conti­nuaient leur route, indif­fé­rents au vent, indif­fé­rents aux hommes, gui­dés par quelque chose de plus ancien que le langage.

Elle pen­sa à Bárður. À sa réponse, cet après-midi, dans la cui­sine. « Ce n’est pas moi qui décide. C’est la mer. » Et elle com­prit — pas avec l’in­tel­lect, pas avec le car­net, avec le ventre — que c’é­tait exac­te­ment ça. Que per­sonne ici ne déci­dait. Que la grind n’é­tait pas un choix. Que c’é­tait un évé­ne­ment, comme la marée, comme la tem­pête, comme la nais­sance ou la mort — quelque chose qui arrive, et face à quoi on se tient debout ou on se détourne, et que toute la ques­tion, la seule ques­tion, était celle-là : se tenir debout ou se détourner.

Et que Bárður, pour la pre­mière fois de sa vie, ne savait peut-être plus de quel côté il était.

Mais ça, Léone ne pou­vait pas encore le savoir. Pas ce soir. Ce soir, elle finit son verre de vin chi­lien, regar­da le soleil refu­ser une fois de plus de se cou­cher, et s’en­dor­mit dans la lumière.

*

Deux étages plus bas, dans le sous-sol de l’hô­tel, Bárður était assis dans le salon. La télé­vi­sion était allu­mée, le son cou­pé. Un match de foot­ball — Tór­shavn contre Klaksvík, en redif­fu­sion, un der­by féroïen que per­sonne ne regar­dait sauf les Féroïens et encore, pas tous. L’i­mage trem­blait — une pelouse verte bat­tue par le vent, des joueurs en maillot qui cou­raient après un bal­lon que le vent déviait de sa tra­jec­toire, un stade minus­cule, quelques dizaines de spec­ta­teurs emmi­tou­flés. Le foot­ball féroïen. L’obs­ti­na­tion faite sport.

Bárður ne regar­dait pas le match. Il regar­dait le cou­loir. La porte d’Ei­ri­kur, au fond, fer­mée. Pas de lumière cette fois. Le gar­çon dor­mait — ou ne dor­mait pas, ou fai­sait sem­blant, qu’est-ce que Bárður en savait, qu’est-ce qu’un père sait vrai­ment de ce qui se passe der­rière la porte fer­mée de son fils de quinze ans.

Il pen­sa à Óli. À son père, sur le banc de la jetée, ce matin, quand il était pas­sé avec Léone. Óli l’a­vait vu. Bien sûr qu’il l’a­vait vu. Óli voyait tout — ses yeux, si mau­vais pour lire ou pour enfi­ler un hame­çon, étaient infaillibles quand il s’a­gis­sait de repé­rer son fils à trois cents mètres. Il avait vu Bárður avec une étran­gère. Il n’a­vait rien dit. Il dirait quelque chose plus tard, ou jamais, ou il dirait quelque chose sans rap­port qui vou­drait dire autre chose, parce que c’é­tait comme ça que les Dju­rhuus com­mu­ni­quaient — par rico­chets, par bandes, comme au billard.

Et Óli deman­de­rait, à un moment ou à un autre : le petit sera prêt ?

Le petit. Eiri­kur. Qui avait les mains de Bárður et le silence de Bárður mais pas le poids de Bárður, pas cette gra­vi­té ter­rienne qui vous ancre au sol et qui fait que vous êtes d’i­ci, que vous faites ce qu’on fait ici, que vous tuez ce qu’on tue ici et que vous man­gez ce qu’on mange ici et que vous ne posez pas de ques­tions parce que les ques­tions sont un luxe de gens qui ont le choix et qu’aux Féroé, pen­dant mille ans, per­sonne n’a­vait eu le choix.

Mais Eiri­kur avait le choix. C’é­tait ça, la fis­sure. Eiri­kur avait gran­di dans un monde où l’on pou­vait dire non. Où le non était pos­sible, tolé­ré, pro­té­gé même — par Inter­net, par Copen­hague, par le monde exté­rieur qui regar­dait les Féroé avec ses yeux d’ailleurs et qui disait : c’est bar­bare, arrê­tez, vous n’a­vez pas le droit. Et Eiri­kur avait enten­du. Pas les slo­gans, pas les péti­tions — quelque chose de plus sub­til, une fré­quence, un doute, un espace ouvert entre ce que son père fai­sait et ce que le monde pen­sait, et dans cet espace il s’é­tait glis­sé, silen­cieu­se­ment, comme on se glisse dans l’eau froide, et il n’en était pas ressorti.

Bárður étei­gnit la télé­vi­sion. Le salon devint noir. Il res­ta assis un long moment dans le noir, les mains sur les genoux, les mains qui savaient tran­cher et tuer et cui­si­ner et qui ne savaient pas com­ment atteindre un gar­çon de quinze ans à tra­vers une porte fermée.

Puis il se leva et alla dormir.

Dehors, le vent d’est souf­flait tou­jours. L’herbe sur le toit de l’hô­tel ondu­lait dans le noir doré de la nuit d’é­té, et l’hô­tel, sous cette peau vivante, respirait.

JEU­DI — La rumeur

Le pre­mier SMS arri­va à six heures douze.

Bárður était dans la cui­sine, les mains dans la pâte du pain de seigle, quand son télé­phone vibra sur le plan de tra­vail. Il ne le regar­da pas tout de suite. La pâte avait besoin de lui — cette pâte dense, lourde, presque noire, qui exi­geait un pétris­sage long et ferme et qui ne par­don­nait pas la dis­trac­tion. Il finit son geste. Essuya ses mains sur son tablier. Prit le téléphone.

Le mes­sage venait de Heðin, un pêcheur de Vest­man­na. Quatre mots en féroïen. Quatre mots qui, aux Féroé, entre juin et sep­tembre, avaient le pou­voir de tout suspendre :

Grin­da­boð. Norður av Streymoy.

Alerte à la grind. Au nord de Streymoy.

Bárður repo­sa le télé­phone. Ne bou­gea pas. Quelque chose dans son ventre — pas de l’ex­ci­ta­tion, pas de la peur, quelque chose de plus ancien, de plus mus­cu­laire, un réflexe qui remon­tait de très loin, du fond du corps, comme ces mou­ve­ments que les méde­cins appellent archaïques et que les nou­veau-nés font sans les avoir appris. La grind. Le mot seul suf­fi­sait. Grind — qui signi­fiait à la fois la chasse, le banc de glo­bi­cé­phales et la viande qu’on en tirait, trois choses en un seul mot, parce qu’aux Féroé la chasse et l’a­ni­mal et la nour­ri­ture n’a­vaient jamais été sépa­rés, n’a­vaient jamais eu besoin de l’être.

Il reprit son pétris­sage. La pâte céda sous ses poings. Dehors, le jour se levait — si l’on pou­vait appe­ler ça se lever, cette lumière grise et dif­fuse qui ne com­men­çait ni ne finis­sait mais qui était sim­ple­ment là, comme un état per­ma­nent, comme un fond sonore visuel.

Le deuxième SMS arri­va à six heures trente-sept. Un autre pêcheur. Confir­ma­tion. Un banc d’une cen­taine de têtes, peut-être plus, repé­ré à huit milles au nord-ouest. Direc­tion sud-est. Vers les côtes de Strey­moy. Vers eux.

Mais rien n’é­tait sûr. Rien n’é­tait jamais sûr. Les glo­bi­cé­phales pou­vaient chan­ger de cap, plon­ger, dis­pa­raître. Ils pou­vaient pas­ser au large sans appro­cher des côtes. Ils pou­vaient être là demain ou la semaine pro­chaine ou jamais. La grind n’é­tait pas une déci­sion. C’é­tait une pos­si­bi­li­té. Une porte entrou­verte que la mer pou­vait refer­mer à tout moment.

Bárður mit le pain au four. Régla la tem­pé­ra­ture. Lava ses mains. Et pen­dant qu’il les lavait, sous le filet d’eau froide, il regar­da ses mains — ces mains qui pétris­saient et tran­chaient et dres­saient des assiettes et qui, quand le moment venait, tenaient le mønus­tin­ga­ri avec la même assu­rance, la même pré­ci­sion, le même calme — et il se deman­da, pour la pre­mière fois, non pas s’il vou­lait encore le faire mais si ses mains le vou­laient encore. Si ses mains, indé­pen­dam­ment de lui, indé­pen­dam­ment de ce que sa tête pen­sait et de ce que son cœur sen­tait, si ses mains seraient encore prêtes quand le moment viendrait.

Ques­tion absurde. Il la chas­sa. S’es­suya les mains. Continua.

*

À huit heures, la rumeur avait gagné l’hôtel.

Pas sous forme de mots — per­sonne ne disait rien, per­sonne ne fai­sait d’an­nonce. Mais l’air avait chan­gé. Rannvá, en arri­vant dans le hall, avait ce pli entre les sour­cils qu’elle n’a­vait que lorsque quelque chose la pré­oc­cu­pait — un client dif­fi­cile, une annu­la­tion de groupe, un pro­blème tech­nique. Sauf que ce matin, le pli ne venait pas de l’hô­tel. Il venait de son télé­phone, qu’elle avait consul­té en se réveillant et qui conte­nait les mêmes mes­sages que celui de Bárður, parce qu’aux Féroé l’a­lerte à la grind se pro­pa­geait comme une onde sis­mique, cercle après cercle, et en moins de deux heures toute l’île savait.

Elle entra dans la cuisine.

— Tu as vu ?

Bárður hocha la tête.

— Rien de sûr, dit-il.

— Non. Mais le vent les pousse.

C’é­tait vrai. Le vent d’est — ce vent qui souf­flait depuis mar­di, ce vent de chan­ge­ment — pous­sait les cou­rants vers les côtes, et les glo­bi­cé­phales sui­vaient les cou­rants, et les cou­rants menaient aux baies, et les baies étaient les pièges, les enton­noirs natu­rels où, depuis mille ans, les hommes attendaient.

Rannvá s’ap­puya contre le cham­branle. Croi­sa les bras. Elle por­tait une veste grise, un col rou­lé noir, et elle avait cette élé­gance des femmes du Nord qui ne cherchent pas à plaire mais à durer — des vête­ments qui résistent au vent, des cou­leurs qui résistent au temps, une pos­ture qui résiste à tout.

— La jour­na­liste, dit-elle.

— Quoi, la journaliste ?

— Elle va com­prendre. Si ça arrive, elle sera là, elle verra.

— C’est une jour­na­liste gas­tro­no­mique, Rannvá. Elle écrit sur la nourriture.

— La nour­ri­ture vient de quelque part, Bárður.

Silence. Ils se regar­dèrent. Entre eux, ce lan­gage sans mots, ce cou­rant sou­ter­rain qui pas­sait depuis trente ans — depuis l’é­cole pri­maire de Tór­shavn, depuis les étés à cou­rir sur les rochers de Nól­soy, depuis cette nuit de leurs dix-sept ans dont ils ne par­laient jamais et qui flot­tait entre eux comme un fan­tôme bien­veillant. Rannvá savait des choses sur Bárður que per­sonne d’autre ne savait. Elle savait que sous le gra­nit il y avait de la terre meuble. Elle savait que sous les mains sûres il y avait un trem­ble­ment. Et elle savait — elle l’a­vait vu avant lui, peut-être — que quelque chose était en train de changer.

— Et Eiri­kur ? dit-elle.

Bárður se retour­na vers son plan de tra­vail. Reprit son cou­teau. Com­men­ça à émin­cer des oignons — et les oignons, pen­sa-t-il, étaient une béné­dic­tion, parce que si vos yeux pleurent on peut tou­jours accu­ser les oignons.

— Eiri­kur fera ce qu’il veut, dit-il.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il le disait à voix haute. Rannvá ne répon­dit pas. Elle le regar­da un ins­tant — ce dos large, ces épaules, ce cou­teau qui allait et venait — puis elle sortit.

Dans le hall, Eiri­kur était à son poste. Sept heures, comme pro­mis. Rannvá pas­sa devant lui. Lui tou­cha l’é­paule — un geste rapide, léger, presque rien. Eiri­kur ne leva pas les yeux. Mais il ne se déro­ba pas non plus.

*

Léone sen­tit la rumeur avant de la comprendre.

C’é­tait dans les regards. Dans les gestes. Dans la façon dont les gens de l’hô­tel — le per­son­nel, les rares habi­tués — consul­taient leur télé­phone avec une fré­quence inha­bi­tuelle, d’un mou­ve­ment rapide, presque fur­tif, comme des joueurs qui véri­fient leurs cartes. C’é­tait dans la voix de la femme de ménage qui chan­ton­nait dans le cou­loir — une mélo­die féroïenne, lente, répé­ti­tive, et Léone ne com­pre­nait pas les paroles mais elle enten­dait dans le rythme quelque chose de cir­cu­laire, de rituel, comme un chant de tra­vail ou un chant de marche. C’é­tait dans l’air lui-même, qui sem­blait plus dense, plus char­gé, comme avant un orage — sauf qu’il n’y avait pas d’o­rage, le ciel était gris et bas comme d’ha­bi­tude, le vent souf­flait comme d’ha­bi­tude, tout était comme d’ha­bi­tude et rien ne l’était.

Elle des­cen­dit au res­tau­rant pour le petit-déjeu­ner. Le couple d’Al­le­mands était là, imper­tur­bable, plon­gé dans un guide de ran­don­née. L’An­glais seul lisait le Times sur sa tablette. Un nou­veau client était arri­vé dans la nuit — un homme jeune, trente ans peut-être, avec une barbe rousse et un sweat à capuche noir et un sac pho­to qu’il gar­dait sous sa chaise avec une atten­tion par­ti­cu­lière. Léone le nota. Le sac pho­to. L’at­ten­tion. Ce n’é­tait pas un tou­riste ordinaire.

Elle man­gea. Le pain de seigle, le grav­lax, les œufs. La nour­ri­ture de Bárður, même au petit-déjeu­ner, avait cette qua­li­té d’é­vi­dence — rien de spec­ta­cu­laire, rien de déco­ra­tif, juste la chose juste au bon moment, avec le bon goût, comme une phrase bien construite dans un texte sobre.

Après le petit-déjeu­ner, elle alla voir Bárður. La cui­sine était en pleine pré­pa­ra­tion du déjeu­ner. Katrin éplu­chait des pommes de terre. Un appren­ti dont Léone n’a­vait pas encore rete­nu le nom — un gar­çon de Klaksvík, silen­cieux et métho­dique — por­tait des caisses depuis la chambre froide. Bárður était au centre de tout, comme tou­jours, et comme tou­jours il don­nait l’im­pres­sion d’être seul.

— Il se passe quelque chose ? deman­da Léone.

Bárður la regar­da. Hési­ta. L’hé­si­ta­tion dura moins d’une seconde — une contrac­tion de la mâchoire, un plis­se­ment des yeux — mais Léone, dont le métier était de voir les hési­ta­tions, la vit.

— Des glo­bi­cé­phales, dit-il. Un banc, au nord. Peut-être qu’ils viennent vers nous. Peut-être pas.

— La grindadráp ?

— Peut-être.

— Quand ?

— Quand la mer décide. Demain. Après-demain. Jamais.

Léone hocha la tête. Elle sen­tait l’im­por­tance du moment — pas pour son article, pas pour son maga­zine, pour elle. Quelque chose allait arri­ver. Quelque chose qui dépas­sait le cadre de ce qu’elle était venue cher­cher, qui débor­dait du por­trait, du chef, de la gas­tro­no­mie. Quelque chose de bru­tal et d’an­cien et de vivant.

— Je peux res­ter ? dit-elle.

— Vous êtes cliente de l’hô­tel. Vous res­tez autant que vous voulez.

Ce n’é­tait pas ce qu’elle avait vou­lu dire et il le savait. Elle vou­lait dire : je peux res­ter dans votre monde, je peux voir ce que vous allez faire, je peux être là quand ça arri­ve­ra. Et sa réponse — tech­nique, fac­tuelle, fer­mée — était une manière de ne pas répondre. De gar­der la porte entrou­verte sans l’ou­vrir tout à fait.

*

L’a­près-midi, Bárður des­cen­dit voir Óli.

Il prit la voi­ture — un pick-up Toyo­ta gris, cabos­sé, le seul luxe du véhi­cule étant un auto­ra­dio qui ne cap­tait que la sta­tion féroïenne, Kring­varp Føroya, et qui ce jour-là pas­sait de la musique — du Eivør, la chan­teuse féroïenne à la voix d’a­bîme, et Bárður mon­ta le son parce que cette voix-là, cette voix de falaise et de vent, était la seule musique qui avait un sens quand on rou­lait sur les routes des Féroé, entre les mon­tagnes noires et la mer grise et les tun­nels creu­sés dans la roche qui vous fai­saient pas­ser d’une île à l’autre comme d’un rêve à l’autre.

Óli vivait à Bøs­da­la­fos­sur. Pas dans le vil­lage — à côté du vil­lage, dans une mai­son en bois rouge posée sur un pro­mon­toire, face à la mer, face au vent, face à tout. La mai­son n’a­vait pas chan­gé depuis que Bárður était enfant — les mêmes murs, le même toit de tourbe, la même odeur à l’in­té­rieur, mélange de pois­son séché, de laine mouillée et de tabac à pipe, une odeur qui était pour Bárður l’o­deur même du temps, l’o­deur de ce qui ne change pas pen­dant que tout le reste change.

Óli était dehors. Assis sur le banc devant la mai­son, face à la mer. Tou­jours le même banc. Tou­jours la même mer.

— Pab­bi, dit Bárður.

Óli ne se retour­na pas.

— Assieds-toi.

Bárður s’as­sit. Ils regar­dèrent la mer ensemble. La houle était longue, lente, venue de loin — des vagues qui avaient voya­gé mille kilo­mètres avant d’ar­ri­ver ici et qui se bri­saient sur les rochers en contre­bas avec un bruit sourd et régu­lier qui était le métro­nome de cette mai­son, de cette vie, de cet homme.

— Tu as eu le mes­sage, dit Óli.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Cent têtes. Peut-être plus. Heðin dit qu’il n’a pas vu un banc pareil depuis 2006.

Bárður ne dit rien. Óli leva ses mains — ces mains qui avaient été les plus fortes de Bøs­da­la­fos­sur, les mains qui avaient tiré des filets de quatre cents kilos, qui avaient tenu le mønus­tin­ga­ri dans l’eau rouge, qui avaient décou­pé la viande sur la plage pen­dant des heures — et les regar­da. Elles trem­blaient. Pas beau­coup. Un fré­mis­se­ment, un trem­ble­ment de vieille méca­nique, à peine visible. Mais il était là. Et Óli le regar­dait comme on regarde une trahison.

— Mes mains, dit-il. Mes putains de mains.

Bárður posa sa main sur celles de son père. Un geste rare — les Dju­rhuus ne se tou­chaient pas, les Dju­rhuus ne se ser­raient pas dans les bras, les Dju­rhuus com­mu­ni­quaient par le tra­vail, par la mer, par le silence, pas par le contact. Mais il posa sa main. Et Óli ne la reti­ra pas.

— Le petit, dit Óli.

Voi­là. Le mot était lâché. Le petit. Eirikur.

— Il vien­dra, dit Bárður.

Il ne savait pas pour­quoi il avait dit ça. Il ne savait pas si c’é­tait un sou­hait, une pré­dic­tion ou un men­songe. Ça avait la forme d’une cer­ti­tude et le goût d’un espoir et la tex­ture d’une prière, et Bárður, qui ne priait jamais, qui n’al­lait jamais à l’é­glise de Tór­shavn sauf pour les enter­re­ments et les bap­têmes, Bárður avait pro­non­cé ce mot — il vien­dra — comme on pro­nonce un vœu dans le noir, sans y croire, en y croyant quand même.

Óli tour­na la tête. Regar­da son fils. Les yeux du vieil homme — bleus, déla­vés, usés par soixante ans de sel et de lumière — cher­chèrent quelque chose dans le visage de Bárður. Cher­chèrent et ne trou­vèrent pas. Ou trou­vèrent mais n’ai­mèrent pas ce qu’ils trouvaient.

— Il faut qu’il vienne, dit Óli. Tu comprends ?

Bárður com­pre­nait. Oh oui, il com­pre­nait. Il com­pre­nait que pour Óli la grind n’é­tait pas une tra­di­tion, pas un folk­lore, pas un sujet de débat — c’é­tait la colonne ver­té­brale. Le pilier. La chose autour de laquelle tout le reste s’or­ga­ni­sait — la famille, la com­mu­nau­té, le rap­port à la mer, le rap­port à la mort, le rap­port aux autres. Un homme qui ne chas­sait pas n’é­tait pas un homme. Un Dju­rhuus qui ne chas­sait pas n’é­tait pas un Dju­rhuus. C’é­tait simple. C’é­tait ter­rible. Et c’é­tait, depuis mille ans, incontestable.

Jus­qu’à maintenant.

— Je lui par­le­rai, dit Bárður.

— Tu lui par­le­ras, répé­ta Óli. Comme si par­ler ser­vait à quelque chose.

Le vieil homme se leva. Ren­tra dans la mai­son. Bárður enten­dit la porte se fer­mer — pas cla­quer, se fer­mer, avec cette rete­nue des gens qui n’é­lèvent jamais la voix parce que la colère, chez eux, ne monte pas, elle des­cend, elle s’en­fonce, elle se dépose au fond comme du sable dans l’eau trouble.

Bárður res­ta sur le banc. Regar­da la mer. Les vagues, les rochers, l’é­cume. Quelque part là-des­sous, dans le noir gla­cé, les glo­bi­cé­phales nageaient. Ils nageaient vers le sud. Vers les côtes. Vers les baies. Vers les couteaux.

Il ren­tra à l’hôtel.

*

Le soir, au dîner, Bárður cui­si­na comme un forcené.

Pas dans la rage — dans la pré­ci­sion. Une pré­ci­sion aug­men­tée, exa­cer­bée, comme s’il avait besoin de prou­ver quelque chose à quel­qu’un, ou à lui-même. Chaque assiette qui sor­tait de la cui­sine ce soir-là était un exer­cice de maî­trise abso­lue — le pois­son cuit à la seconde près, la sauce d’une flui­di­té par­faite, les herbes dis­po­sées avec une exac­ti­tude d’or­fèvre. Katrin, qui le connais­sait depuis cinq ans, sen­tit la dif­fé­rence. Elle ne dit rien. Elle accé­lé­ra le rythme, ajus­ta ses gestes aux siens, et la cui­sine devint ce soir-là une machine de guerre silen­cieuse, un sous-marin lan­cé à pleine vitesse dans les eaux noires d’un ser­vice parfait.

Léone dîna. Elle nota la per­fec­tion des plats — une lotte rôtie sur lit d’algues, un consom­mé de glo­bi­cé­phale fumé d’une pro­fon­deur presque irréelle, un des­sert de skyr aux baies sau­vages qui avait le goût du vent. Elle nota aus­si la ten­sion. Quelque chose dans le rythme du ser­vice, dans la vitesse à laquelle les assiettes appa­rais­saient, dans le silence abso­lu qui régnait entre la cui­sine et la salle — pas le silence habi­tuel, confor­table, de l’Hô­tel Føroyar, mais un silence char­gé, un silence de veillée d’armes.

L’homme à la barbe rousse et au sac pho­to dîna seul, à une table du fond. Il ne tou­cha pas au consom­mé de glo­bi­cé­phale. Léone le remar­qua. Il avait com­man­dé le menu, avait man­gé tout le reste, et avait lais­sé le consom­mé intact, la cuillère posée à côté du bol comme un outil dont on refuse de se ser­vir. Quand il quit­ta la salle, il croi­sa Rannvá dans le hall. Léone, qui par­tait au même moment, enten­dit leur échange :

— Tout allait bien, monsieur ?

— Très bien. Je ne mange pas de cétacé.

— Je com­prends. Je suis déso­lée, nous aurions dû —

— Ce n’est pas grave.

Il sou­rit. Un sou­rire poli, fer­mé, un sou­rire de quel­qu’un qui a des opi­nions et qui ne les par­tage pas encore. Il mon­ta à sa chambre. Son sac pho­to pen­dait à son épaule, lourd, et Léone pen­sa — sans preuve, par ins­tinct, par ce sixième sens que les jour­na­listes déve­loppent pour recon­naître les leurs — qu’il n’é­tait pas là pour les paysages.

Rannvá regar­da l’homme mon­ter l’es­ca­lier. Puis elle se tour­na vers Léone. Leurs regards se croi­sèrent. Et dans le regard de Rannvá, Léone lut quelque chose qu’elle n’y avait pas vu avant — pas de l’in­quié­tude, pas de la peur, quelque chose de plus dur, de plus ancien. De la vigi­lance. La vigi­lance d’une femme qui pro­tège un lieu, des gens, un monde, et qui sent que la pro­tec­tion ne suf­fi­ra peut-être pas.

— Bonne nuit, madame D’Argent.

— Bonne nuit.

*

Minuit. L’hô­tel dor­mait. Ou fai­sait semblant.

Bárður était dans la cui­sine. Seul. Les lumières éteintes, sauf la veilleuse au-des­sus de l’é­vier qui pro­je­tait un halo jaune sur l’a­cier. Il avait un verre de bren­nivín devant lui — l’eau-de-vie islan­daise, le « vin brû­lant », qu’il ne buvait que rare­ment et tou­jours seul et tou­jours dans la cui­sine, jamais en bas, jamais dans l’ap­par­te­ment, parce que la cui­sine était son lieu et que c’est dans son lieu qu’on se per­met les choses qu’on ne se per­met pas ailleurs.

Il but une gor­gée. Le bren­nivín brû­la sa gorge — cumin, anis, feu.

Son télé­phone vibra. Un troi­sième mes­sage. De Heðin encore. Le banc se rap­pro­chait. Trente milles au nord-ouest main­te­nant. Direc­tion confir­mée. Si le vent tenait, si les cou­rants ne chan­geaient pas, si la mer vou­lait bien — la mer, tou­jours la mer, c’est elle qui déci­dait — les glo­bi­cé­phales seraient dans les eaux de San­davá­gur demain. Peut-être à l’aube. Peut-être avant midi.

Bárður repo­sa le télé­phone. Regar­da ses mains. Les mêmes mains que ce matin, que la veille, que depuis qua­rante-sept ans. Les mêmes mains et pour­tant pas les mêmes. Il y avait une ques­tion dedans, main­te­nant. Une ques­tion qu’il ne for­mu­lait pas, qu’il ne pou­vait pas for­mu­ler, parce que for­mu­ler c’est admettre et qu’ad­mettre c’est com­men­cer à perdre.

Ce n’é­tait pas le doute. Le doute est clair, le doute a une forme — on doute de quelque chose, on peut le nom­mer, on peut le com­battre. Ce que Bárður éprou­vait n’a­vait pas de forme. C’é­tait un flot­te­ment. Une hési­ta­tion du corps, pas de l’es­prit. Comme quand on marche sur un sen­tier qu’on a emprun­té mille fois et que sou­dain le pied hésite — pas parce que le sen­tier a chan­gé mais parce que quelque chose dans le pied, dans la che­ville, dans le muscle, a oublié pen­dant une frac­tion de seconde com­ment faire. Et cette frac­tion de seconde suf­fit. Elle ouvre un gouffre.

Il finit son verre. Rin­ça le verre. Le posa à l’en­vers sur l’é­gout­toir. Étei­gnit la veilleuse.

En des­cen­dant vers l’ap­par­te­ment, il pas­sa devant la récep­tion. Le hall était vide, bai­gné dans la lumière bleu­tée des veilleuses de nuit. Par les baies vitrées, le soleil de minuit — ce soleil qui ne se cou­chait pas, ce soleil obs­ti­né, féroïen — pro­je­tait une lumière d’ambre sur le par­quet, sur les fau­teuils, sur le comp­toir der­rière lequel Eiri­kur avait pas­sé la jour­née à dire « Un ins­tant, s’il vous plaît » avec la voix de quel­qu’un qui attend que l’ins­tant passe.

Bárður s’ar­rê­ta. Regar­da le comp­toir vide. Les bro­chures tou­ris­tiques. Le petit vase avec une fleur séchée que Rannvá renou­ve­lait chaque semaine. Et il pen­sa à ce qu’il devait faire demain. Il devait par­ler à Eiri­kur. Il devait lui dire : la grind arrive. Il devait lui deman­der : tu viens ?

Et il avait peur de la réponse.

Non — il avait peur de ne pas avoir peur de la réponse. Il avait peur de décou­vrir que la réponse d’Ei­ri­kur, quelle qu’elle soit, ne le sur­pren­drait pas. Qu’il la connais­sait déjà. Qu’il l’a­vait tou­jours connue. Et que toute cette semaine — le silence, la porte fer­mée, les écou­teurs, le « d’ac­cord » sans éner­gie — n’a­vait été que le long, le lent, l’in­ter­mi­nable pré­am­bule d’un mot que son fils allait pro­non­cer et qui chan­ge­rait tout.

Il des­cen­dit. S’ar­rê­ta devant la porte d’Ei­ri­kur. Leva la main. Ne frap­pa pas. Bais­sa la main. Alla se coucher.

Demain.

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Tvøst — Dimanche

Tvøst — Lun­di et mardi

Tvøst

Tvøst 

Lun­di et mardi

LUN­DI — Le couteau

Il y a un moment, juste avant cinq heures, où la cui­sine n’ap­par­tient à per­sonne. Les plans de tra­vail sont froids. L’a­cier des hottes ren­voie un reflet gris qui n’est pas encore de la lumière. Les brû­leurs sont éteints et l’o­deur de la veille — la graisse, le thym arc­tique, le fond de cuis­son réduit trop tard — flotte encore un peu, comme un sou­ve­nir de fièvre après une nuit de mala­die. C’est l’heure que Bárður pré­fère. Celle d’avant.

Il pous­sa la porte avec l’é­paule, les deux mains prises — un sac de toile dans la gauche, les clés dans la droite, et entre les dents un bon­net de laine qu’il avait reti­ré dans le cou­loir parce qu’un chef ne porte pas de bon­net, même quand il fait trois degrés dehors et que le vent arrache les pen­sées. Il posa le sac sur l’î­lot cen­tral. Sor­tit un paquet enve­lop­pé de papier ciré. Le défit. Le ræst kjøt — la viande de mou­ton séchée à l’air libre pen­dant des mois dans le hjal­lur, la cabane à claire-voie — avait la cou­leur sombre des choses qui ont atten­du long­temps. Il la por­ta à son nez. Fer­ma les yeux. C’é­tait bon. C’é­tait juste. Cette odeur que les étran­gers trou­vaient insou­te­nable et que lui res­pi­rait comme d’autres res­pirent le café du matin. L’o­deur de la patience. L’o­deur de l’île.

Il prit le couteau.

Pas n’im­porte lequel. Le For­ge­craft à lame courbe que son oncle Jóg­van lui avait don­né le jour où il était entré en appren­tis­sage au Áars­to­va, à dix-sept ans. La lame avait été aigui­sée tant de fois qu’elle s’é­tait amin­cie, presque trans­pa­rente sur le fil, et le manche de bois avait pris la forme exacte de sa paume — sa paume à lui, celle de per­sonne d’autre. Il y a des objets qu’on ne prête pas. Celui-là, il ne le prê­tait pas.

Il tran­cha. Des lamelles fines, régu­lières, presque trans­lu­cides. Le ræst se décou­pait avec une résis­tance douce, fibreuse, et chaque tranche s’en­rou­lait légè­re­ment sur elle-même comme une page qu’on tourne. Il dis­po­sa les pre­mières sur une planche d’ar­doise. Recu­la d’un pas. Regar­da. Pas avec satis­fac­tion — Bárður n’é­tait pas un homme à satis­fac­tion. Plu­tôt avec l’at­ten­tion d’un méca­ni­cien qui véri­fie un réglage. C’est droit. C’est propre. On continue.

La cui­sine de l’Hô­tel Føroyar n’é­tait pas grande. Quinze cou­verts le soir, vingt-cinq le midi les bons jours, et la plu­part du temps moins. Ce n’é­tait pas un res­tau­rant qu’on rem­plis­sait — c’é­tait un res­tau­rant où l’on venait. La dif­fé­rence comp­tait. Les gens fai­saient la route depuis Tór­shavn, huit minutes en voi­ture en mon­tant la col­line, et ce qu’ils trou­vaient en arri­vant — les baies vitrées ouvertes sur le port, l’herbe sur le toit, le silence — leur fai­sait bais­ser la voix sans qu’on le leur demande. Bárður aimait ça. Le mur­mure. Il cui­si­nait pour des gens qui murmuraient.

À cinq heures et quart, il enten­dit le bâti­ment se mettre en route. Les cana­li­sa­tions d’a­bord — quel­qu’un avait ouvert un robi­net à l’é­tage, dans une chambre, un client mati­nal ou insom­niaque. Puis la ven­ti­la­tion, le léger ron­ron­ne­ment des sys­tèmes qui s’é­veillaient. Et dehors, le vent. Tou­jours le vent. Aux Féroé, le vent n’est pas un phé­no­mène météo­ro­lo­gique. C’est un colocataire.

Il pré­pa­ra le bouillon de pois­son. Têtes de morue, algues récol­tées à Nól­soy, oignon, pas de sel — la mer s’en char­geait. Pen­dant que le bouillon mon­tait, il sor­tit fumer sur le pas de la porte de ser­vice, celle qui don­nait sur l’ar­rière de l’hô­tel, côté col­line. L’herbe était rase, d’un vert presque irréel, et mon­tait en pente douce vers le ciel bas. Des mou­tons, là-haut, le regar­daient avec cette expres­sion d’é­ter­nelle per­plexi­té qui était la leur. Bárður tira sur sa ciga­rette. Souf­fla. La fumée par­tit à l’ho­ri­zon­tale, hap­pée par le vent, et dis­pa­rut avant d’a­voir existé.

Eiri­kur dor­mait encore.

Il le savait parce qu’il avait vu la lumière sous la porte de sa chambre en par­tant, à quatre heures et demie. Éteinte. Le gar­çon dor­mait — ou du moins fai­sait sem­blant avec suf­fi­sam­ment de convic­tion pour que la lumière soit éteinte et la porte fer­mée et le silence intact. Depuis qu’il était ren­tré du col­lège de Hoyvík, trois jours plus tôt, Eiri­kur dor­mait. C’é­tait son acti­vi­té prin­ci­pale. Il dor­mait le matin, traî­nait l’a­près-midi, dis­pa­rais­sait le soir. Quand il appa­rais­sait — à table, dans le salon, par­fois dans le hall de l’hô­tel où il était cen­sé com­men­cer à tra­vailler cette semaine —, il avait cette trans­pa­rence des gens qui ne sont pas vrai­ment là. Les écou­teurs tou­jours vis­sés. La mèche devant l’œil gauche. Les épaules ren­trées, comme pour occu­per moins de place dans le monde.

Bárður écra­sa sa ciga­rette. Rentra.

Il n’y avait pas de conflit. C’est ce qu’il se disait. Il n’y avait pas de crise, pas de drame, pas de scène. Eiri­kur ne cla­quait pas les portes. Ne criait pas. Ne repro­chait rien. Il était sim­ple­ment — absent. Pré­sent phy­si­que­ment, d’ac­cord, il man­geait, il res­pi­rait, il pas­sait d’une pièce à l’autre de leur appar­te­ment au sous-sol de l’hô­tel, mais quelque chose en lui s’é­tait reti­ré, comme la marée se retire, sans bruit, et on ne s’en aper­çoit que quand on a les pieds au sec là où hier encore il y avait de l’eau.

À six heures, Katrin, la com­mis, arri­va. Petite, rouge de joues, effi­cace. Elle ne par­lait pas beau­coup non plus, ce qui conve­nait par­fai­te­ment à Bárður. Ils tra­vaillèrent côte à côte dans un silence hui­lé, cha­cun sachant exac­te­ment quoi faire — le pain de seigle au four, les œufs de maca­reux triés, le pois­son du matin pré­pa­ré pour le grav­lax. La cui­sine d’un hôtel le matin est un méca­nisme d’hor­lo­ge­rie et Bárður en était le ressort.

À sept heures, les pre­miers clients des­cen­dirent pour le petit-déjeu­ner. Bárður n’al­lait jamais en salle — c’é­tait le ter­ri­toire de Rannvá et de son équipe — mais il enten­dait les voix, les tin­te­ments, les racle­ments de chaises. Un couple d’Al­le­mands. Un homme seul, anglais pro­ba­ble­ment. Une famille danoise avec des enfants qui cou­raient trop vite sur le par­quet ciré et que per­sonne ne retenait.

Rannvá entra dans la cui­sine à sept heures vingt. Elle ne dit pas bon­jour — entre eux, le bon­jour avait été sup­pri­mé depuis long­temps, rem­pla­cé par un regard, un haus­se­ment de sour­cils, une forme de télé­pa­thie rodée par trente ans de voisinage.

— Ton fils n’est pas descendu.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas un reproche. Rannvá énon­çait un fait, comme elle aurait dit il pleut ou le fer­ry est en retard.

— Il des­cen­dra, dit Bárður.

— Il devait com­men­cer aujourd’­hui. À la réception.

— Je sais.

Rannvá le regar­da. Elle avait cette manière de regar­der qui n’in­sis­tait pas mais qui ne lâchait pas non plus — un regard de phare, régu­lier, impla­cable, et si vous étiez pris dedans c’é­tait votre pro­blème, pas le sien.

— Je lui par­le­rai, dit Bárður.

— Bien.

Elle repar­tit. La porte bat­tit deux fois der­rière elle.

Bárður conti­nua de tran­cher. Le cou­teau allait et venait, et chaque tranche tom­bait avec la même pré­ci­sion que la pré­cé­dente, et la sui­vante serait iden­tique, et celle d’a­près aus­si, parce que c’é­tait ça son métier et sa vie — la répé­ti­tion maî­tri­sée, le geste juste refait mille fois, et dans cette répé­ti­tion quelque chose qui res­sem­blait sinon au bon­heur du moins à l’ordre.

*

Elle arri­va par le vol de Ber­gen, avec une escale à Vágar qui avait duré trois heures de plus que pré­vu parce que le brouillard, bien sûr, le brouillard. Les Féroé ne vou­laient pas d’elle et le fai­saient savoir dès l’atterrissage.

Léone D’Argent avait trente-huit ans, un sac de cabine trop lourd, un car­net Moles­kine dont elle n’a­vait uti­li­sé que les trois pre­mières pages, et un sujet de repor­tage qui lui avait sem­blé lumi­neux à Paris et qui, à mesure que l’a­vion des­cen­dait à tra­vers les nuages et qu’elle aper­ce­vait pour la pre­mière fois ce pay­sage de bout du monde — les falaises noires, l’herbe verte absurde, l’ab­sence totale d’arbres —, com­men­çait à lui paraître légè­re­ment insen­sé. Le maga­zine l’en­voyait pour un por­trait. « Le chef du bout du monde », avait dit Fré­dé­ric au télé­phone, Fré­dé­ric le rédac­teur en chef qui n’é­tait jamais sor­ti de Paris sinon pour aller à Lis­bonne et qui disait bout du monde comme on dit bout de la rue. « Un type qui cui­sine du phoque et du maca­reux dans un hôtel-ter­rier sur une île de Vikings. C’est magni­fique. Cinq mille mots, des pho­tos, on en fait la cou­ver­ture de septembre. »

Du phoque. Il ne cui­si­nait pas de phoque. Elle le savait parce qu’elle avait fait ses recherches — Bárður Dju­rhuus, né à Tór­shavn en 1967, for­mé au Dane­mark, reve­nu, ins­tal­lé à l’Hô­tel Føroyar depuis son ouver­ture. Des articles dans le Copen­ha­gen Post, dans un blog nor­vé­gien de gas­tro­no­mie, un pas­sage éclair dans un docu­men­taire sur le New Nor­dic qu’elle avait regar­dé sur son ordi­na­teur dans le Tha­lys. Il cui­si­nait du mou­ton séché, du pois­son fer­men­té, du guille­mot, de l’oi­seau, des algues et oui, du glo­bi­cé­phale. Pas du phoque. Mais Fré­dé­ric, comme beau­coup de gens, ne fai­sait pas la dif­fé­rence entre un phoque et un céta­cé, ni entre les Féroé et l’Is­lande, ni entre un chef et un chasseur.

Le taxi la dépo­sa devant l’hô­tel à seize heures, dans un vent qui faillit lui arra­cher la por­tière des mains. Elle res­ta un moment immo­bile, le sac contre la hanche, et regar­da. L’Hô­tel Føroyar ne res­sem­blait à rien de ce qu’elle connais­sait. Un long bâti­ment de bois sombre, vitré, presque entiè­re­ment enfoui dans la col­line, avec un toit recou­vert d’herbe — d’herbe véri­table, vivante, qui ondu­lait sous le vent comme la four­rure d’une bête immense et patiente. On aurait dit que la terre avait essayé d’a­va­ler l’hô­tel et avait presque réus­si. Devant, la pente des­cen­dait vers Tór­shavn — les toits rouges et noirs de Tin­ganes, le port, les bateaux, et au-delà, la mer, la mer par­tout, grise et verte et sans fin, et cette lumière impos­sible, cette lumière d’a­qua­rium, qui n’é­tait ni du jour ni du soir mais quelque chose entre les deux, quelque chose qui n’a­vait pas de nom en français.

Elle entra. La récep­tion sen­tait le bois neuf et la laine mouillée.

— Madame D’Argent ?

Rannvá Res­torff avait la poi­gnée de main ferme, le sou­rire rare, et cette élé­gance nor­dique qui consiste à être par­fai­te­ment habillée sans qu’on puisse dire exac­te­ment com­ment. Elle condui­sit Léone à sa chambre — au bout du cou­loir, vue sur la mer, immense baie vitrée —, lui expli­qua le fonc­tion­ne­ment du chauf­fage, lui indi­qua les heures du res­tau­rant, et ajou­ta, en posant la main sur la poi­gnée de la porte :

— Bárður vous attend pour le dîner. Il a pré­pa­ré quelque chose pour vous.

— C’est très aimable. Je —

— Pas aimable. Curieux.

Rannvá sou­rit pour la pre­mière fois. Un sou­rire court, pré­cis, et Léone com­prit que dans cet hôtel, les choses se pas­se­raient au rythme de l’hô­tel et pas au sien.

*

Le dîner. Sept cou­verts seule­ment ce soir-là. Le couple d’Al­le­mands, l’An­glais seul, une femme féroïenne que Léone prit d’a­bord pour une tou­riste avant de com­prendre qu’elle venait chaque lun­di, par habi­tude, par fidé­li­té, comme on va à la messe. Et Léone, à une table près de la vitre.

Bárður ne sor­tit pas de la cui­sine. C’est Rannvá qui appor­ta les plats, un par un, en énon­çant leurs noms d’une voix neutre et douce — « Ræst kjøt, agneau séché, mousse de rai­fort et baies d’ar­gou­sier » — « Morue pochée au bouillon d’algues de Nól­soy » — et Léone man­gea et quelque chose se passa.

Ce n’é­tait pas le goût. Ou plu­tôt, ce n’é­tait pas seule­ment le goût. C’é­tait l’é­tran­ge­té du goût. Le ræst kjøt avait une saveur qu’elle n’a­vait jamais ren­con­trée — pro­fonde, presque déran­geante, entre le fro­mage très affi­né et la viande crue et autre chose encore, quelque chose de miné­ral, de marin, comme si l’a­ni­mal avait été len­te­ment trans­for­mé par le vent en une sub­stance nou­velle, ni tout à fait de la terre ni tout à fait de la mer. C’é­tait beau. C’é­tait dérou­tant. C’é­tait un peu comme man­ger le pay­sage qu’elle avait vu en arri­vant — les falaises, l’herbe, le sel.

Le der­nier plat arri­va. Rannvá le posa avec un geste légè­re­ment dif­fé­rent — une hési­ta­tion, peut-être, ou une atten­tion plus grande, Léone n’au­rait su dire.

— Tvøst. Glo­bi­cé­phale. Mari­né au vinaigre de bou­leau, baies de genièvre.

Un rec­tangle de chair sombre, presque noire, sur une assiette blanche. Léone regar­da. C’é­tait beau, dans sa sim­pli­ci­té aus­tère. Elle prit sa four­chette. Cou­pa. Por­ta à sa bouche.

Le goût était sau­vage. Dense. Un goût de haute mer, de pro­fon­deur, quelque chose qui n’a­vait rien à voir avec le pois­son — plus lourd, plus san­guin, plus ancien. Un goût de mam­mi­fère marin. Un goût qui disait : je res­pi­rais comme toi.

Elle repo­sa sa four­chette. Pas par dégoût. Par sur­prise. Comme si le plat lui avait par­lé et qu’elle ne s’y atten­dait pas.

À la fin du ser­vice, Bárður sor­tit de la cui­sine. Il por­tait sa veste blanche, les manches retrous­sées sur des avant-bras larges, bruns de soleil et de vent. Il s’ap­pro­cha de la table de Léone. Ne s’as­sit pas. Res­ta debout, les mains der­rière le dos, comme un homme qui se pré­sente à un examen.

— C’é­tait bien ?

Son fran­çais était lent, rocailleux, appris sans doute au Dane­mark, pra­ti­qué rare­ment, et il y avait dedans des cailloux féroïens qui rou­laient sous chaque syllabe.

— C’é­tait… je ne sais pas encore, dit Léone. C’est la réponse la plus hon­nête que je puisse vous donner.

Bárður la regar­da. Et pour la pre­mière fois ce soir-là, il eut quelque chose qui res­sem­blait à un sou­rire — pas un sou­rire de poli­tesse ni de séduc­tion, un sou­rire de recon­nais­sance. Quel­qu’un qui ne savait pas encore. Quel­qu’un qui n’ar­ri­vait pas avec des réponses. C’é­tait rare. C’é­tait bien.

— Demain, dit-il. Je vous montre.

Il retour­na dans sa cui­sine. La porte battit.

Léone res­ta seule devant la baie vitrée. Dehors, il était vingt-deux heures et le soleil n’é­tait pas cou­ché. Il ne se cou­che­rait pas. La lumière avait chan­gé — plus dorée, plus rasante, presque liquide — mais elle était tou­jours là, et la mer aus­si, et le port en contre­bas où les bateaux bou­geaient dou­ce­ment, et cette impres­sion ver­ti­gi­neuse d’être au bord de quelque chose qu’elle ne pou­vait pas nommer.

Dans le cou­loir de l’hô­tel, en rega­gnant sa chambre, elle croi­sa un gar­çon. Mince, pâle, des écou­teurs sur les oreilles, une mèche devant l’œil gauche. Il mar­chait en rasant le mur, comme quel­qu’un qui ne veut pas être vu. Ils se croi­sèrent sans un mot. Léone se retour­na. Le gar­çon avait déjà dis­pa­ru au bout du cou­loir, ava­lé par le silence de l’hô­tel, et elle pen­sa — sans savoir pour­quoi elle le pen­sait — qu’il avait les mêmes mains que le chef. Les mêmes mains exac­te­ment, mais vides.

MAR­DI — Le portrait

Bárður ne dor­mait pas beau­coup. Cinq heures, par­fois quatre, rare­ment six. Ce n’é­tait pas de l’in­som­nie — l’in­som­nie sup­pose un désir contra­rié, une volon­té de dor­mir à laquelle le corps résiste —, c’é­tait autre chose. Une habi­tude de veille. Comme les marins, comme les ber­gers, comme les gens dont le métier a long­temps dépen­du du moment exact où les choses arrivent — la marée, l’a­gne­lage, le pois­son —, Bárður s’é­tait construit un corps de guet­teur. Il dor­mait en sur­face. Tou­jours prêt à remonter.

Ce mar­di-là, il se réveilla à quatre heures dix. Pas de réveil. Le corps savait. Il res­ta un moment allon­gé dans le noir de sa chambre — leur appar­te­ment occu­pait le sous-sol de l’hô­tel, deux chambres, un salon minus­cule, une salle de bains aux murs de béton brut que Rannvá avait vou­lu faire repeindre et que Bárður avait refu­sé parce qu’il aimait le béton, sa froi­deur, sa fran­chise. Il écou­ta. Le vent, bien sûr. Et der­rière le vent, plus loin, au fond du cou­loir, le silence d’Eirikur.

C’é­tait un silence par­ti­cu­lier. Bárður le connais­sait bien — il vivait avec depuis trois jours, depuis le retour du gar­çon, mais en véri­té il le connais­sait depuis plus long­temps, depuis des mois peut-être, depuis les appels télé­pho­niques du col­lège de Hoyvík qui étaient deve­nus plus courts, plus rares, et dont les silences avaient pris plus de place que les mots. Un silence qui n’é­tait pas du vide. Un silence habi­té, ten­du, qui res­sem­blait à celui d’un ani­mal qui fait le mort — par­fai­te­ment immo­bile, par­fai­te­ment conscient.

Il se leva. Pas­sa devant la porte d’Ei­ri­kur sans s’ar­rê­ter. Mon­ta à la cuisine.

*

Le mar­ché de Tór­shavn ne res­sem­blait à rien de ce que Léone connaissait.

D’a­bord, il n’a­vait pas de nom. Pas d’en­seigne, pas de site inter­net, pas de hash­tag. C’é­tait une halle basse, rec­tan­gu­laire, près du port, où les pêcheurs venaient dépo­ser ce que la mer leur avait don­né et où les gens venaient cher­cher ce que la mer avait bien vou­lu leur don­ner. La dif­fé­rence entre les deux for­mu­la­tions était toute la phi­lo­so­phie féroïenne, mais Léone ne le com­pren­drait que plus tard.

Bárður l’a­vait retrou­vée à huit heures dans le hall de l’hô­tel. Il por­tait un ciré vert sombre, des bottes noires, et avait un sac de toile à l’é­paule. Il n’a­vait rien dit, sinon :

— On marche.

Ils avaient mar­ché. Des­cen­du la col­line par le sen­tier de terre qui ser­pen­tait entre les mai­sons — des mai­sons de bois peintes en rouge, en noir, en bleu fon­cé, avec des toits de tourbe d’où jaillis­saient des touffes d’herbe folle. Des rues sans trot­toir. Des cordes à linge où séchaient des pulls de laine qui sem­blaient peser des kilos. Quelques voi­tures, tou­jours des 4x4, parce qu’i­ci une ber­line est une plai­san­te­rie. Un chat roux sur un muret qui les regar­da pas­ser avec l’in­dif­fé­rence sou­ve­raine de son espèce. Et par­tout, le vent. Tou­jours le vent. Léone avait mis un bon­net et une écharpe et un man­teau et elle avait encore froid et Bárður mar­chait en ciré ouvert comme si c’é­tait le mois d’août sur la Côte d’Azur.

Au mar­ché, il ne par­lait pas aux pêcheurs. Il les tou­chait. C’est-à-dire qu’il tou­chait ce qu’ils avaient — il pre­nait un pois­son, le retour­nait, appuyait son pouce sur la chair, le por­tait à son nez, le repo­sait, en pre­nait un autre. Les pêcheurs le lais­saient faire. Cer­tains lui adres­saient un mot en féroïen — un mot court, gut­tu­ral, qui pou­vait être un salut ou une vanne ou un prix, Léone ne savait pas — et Bárður répon­dait d’un geste, un hoche­ment, une moue. Tout un lan­gage sans alpha­bet. Elle avait sor­ti son car­net. Elle écri­vait : « Pas de mots. Des mains. Des mains qui savent. »

— Celui-là, dit Bárður en lui mon­trant un cabillaud de quatre kilos, les yeux encore clairs.

— Qu’est-ce qu’il a de spécial ?

Bárður la regar­da comme si la ques­tion était à la fois idiote et intéressante.

— Il est bien.

Il paya. Glis­sa le pois­son dans son sac. Ils mar­chèrent encore. Le port, la jetée, les bateaux de pêche ali­gnés comme des jouets sérieux — bleus, orange, blancs, tra­pus, faits pour encais­ser. L’o­deur de fuel et de varech. Des mouettes dont le cri déchi­rait l’air à inter­valles régu­liers, comme un réveil qu’on ne peut pas éteindre. Et au bout de la jetée, tour­né vers le large, un vieil homme assis sur un banc qui ne regar­dait rien.

Bárður s’ar­rê­ta.

— Mon père, dit-il.

Il ne dit pas : « Je vous pré­sente mon père » ou « Venez, je vais vous le pré­sen­ter ». Il dit « Mon père » et res­ta immo­bile, le sac de pois­son à l’é­paule, et Léone com­prit qu’il n’i­rait pas plus loin. Qu’il regar­dait le vieil homme de loin, comme on regarde un monu­ment ou un sou­ve­nir, et que le vieil homme sur le banc ne les avait pas vus ou fai­sait sem­blant de ne pas les voir, ce qui aux Féroé reve­nait pro­ba­ble­ment au même.

— Il pêchait ? deman­da Léone.

— Soixante ans.

— Il ne pêche plus ?

— Ses mains.

Bárður leva les siennes, les ouvrit, les refer­ma. Arthrose, com­prit Léone. Le vieil homme ne pou­vait plus serrer.

Ils remon­tèrent vers l’hô­tel par un autre che­min — par Tin­ganes, le pro­mon­toire aux mai­sons anciennes, siège du par­le­ment féroïen depuis le IXe siècle, le plus vieux du monde, et Bárður dit cette chose étonnante :

— Ici, on vote depuis mille ans. On tue les baleines depuis mille ans. C’est le même geste.

Léone écri­vit dans son car­net : « Le même geste. » Elle ne savait pas encore ce que ça vou­lait dire. Elle le saurait.

*

Dans la cui­sine, le por­trait commença.

C’est-à-dire que Léone s’ins­tal­la sur un tabou­ret dans un coin, son car­net sur les genoux, et regar­da Bárður tra­vailler. C’é­tait la méthode qu’elle pré­fé­rait — pas l’in­ter­view fron­tale, pas les ques­tions-réponses, mais l’ob­ser­va­tion. Être là. Attendre que les choses se montrent.

Et les choses se montrèrent.

D’a­bord les gestes. La manière dont Bárður levait les filets de cabillaud — un mou­ve­ment conti­nu, sans à‑coup, le cou­teau épou­sant l’a­rête comme s’il la connais­sait par cœur, comme si chaque pois­son était le même pois­son et que le geste avait été appris une fois pour toutes et n’a­vait plus besoin d’être pen­sé. Puis les pauses. Il s’ar­rê­tait sou­vent — pas long­temps, deux ou trois secondes, par­fois cinq — et regar­dait ce qu’il avait fait. Pas pour véri­fier. Pour voir. Léone finit par com­prendre que c’é­tait ça, sa signa­ture : il regar­dait la nour­ri­ture comme un peintre regarde sa toile. Avec dis­tance. Avec gra­vi­té. Avec quelque chose qui n’é­tait pas de l’a­mour mais qui y res­sem­blait si on plis­sait les yeux.

— Vous avez tou­jours su que vous seriez cuisinier ?

Bárður ne leva pas les yeux.

— Non.

Silence.

— Pêcheur ?

— Mon père voulait.

— Et vous ?

— J’ai­mais manger.

Léone atten­dit. Rien ne vint. Elle chan­gea d’angle.

— Le ræst. La fer­men­ta­tion. Vous pou­vez m’expliquer ?

Alors Bárður par­la. Pas beau­coup, pas long­temps, mais plus qu’il n’a­vait par­lé depuis qu’elle le connais­sait, c’est-à-dire depuis la veille. Il par­la du hjal­lur — la cabane de séchage, ouverte aux quatre vents, où l’on sus­pend la viande de mou­ton pen­dant des mois, par­fois un an. Il par­la de l’air des Féroé — humide, salin, constam­ment en mou­ve­ment — qui est le véri­table cui­si­nier, l’agent de trans­for­ma­tion. La viande ne pour­rit pas. Elle fer­mente. Elle se trans­forme en autre chose, quelque chose que le voca­bu­laire culi­naire fran­çais ne sait pas nom­mer parce que les Fran­çais ont le fro­mage et le vin mais pas ça, pas cette alchi­mie de la viande et du vent. Il par­la de l’o­deur — l’o­deur de ræst que les étran­gers com­parent à du vieux fro­mage ou à des chaus­settes sales ou pire, et qui pour lui sen­tait l’en­fance, la mai­son, le mois de décembre quand sa mère décro­chait les pièces du hjal­lur et que toute la cui­sine embau­mait et que son père ren­trait de la mer avec les mains si froides qu’il les posait sur le poêle avant de tou­cher quoi que ce soit.

— C’est un goût d’i­ci, dit-il. Ça ne voyage pas. Si vous met­tez du ræst dans un avion, à l’ar­ri­vée ce n’est plus du ræst. C’est de la viande qui pue. Il faut le vent. Il faut être ici.

Léone écri­vait. Elle écri­vait vite, en pattes de mouche, et elle sen­tait que quelque chose pre­nait forme — pas un article encore, pas un por­trait, quelque chose de plus flou, un contour, comme quand on des­sine un visage et qu’on com­mence par l’ombre sous la mâchoire plu­tôt que par les yeux.

Katrin entra avec un cageot de légumes — des pommes de terre, des navets, les rares choses qui pous­saient ici — et Bárður se tut aus­si­tôt. Comme un robi­net qu’on ferme. Léone com­prit qu’il ne par­lait qu’en tête-à-tête, que la pré­sence d’un tiers refer­mait quelque chose en lui, et elle en fut secrè­te­ment tou­chée, parce que cela vou­lait dire qu’il avait déci­dé de lui par­ler à elle. Pas au maga­zine. Pas à l’ar­ticle. À elle.

*

L’a­près-midi, Léone arpen­ta l’hô­tel. C’é­tait un lieu étrange — on y entrait par le haut, depuis la col­line, et l’on des­cen­dait vers la lumière, vers les baies vitrées, vers la vue, comme si le bâti­ment avait été conçu pour mimer la des­cente vers la mer. Les cou­loirs étaient silen­cieux, tapis­sés de bois clair, et l’on mar­chait sur de la moquette épaisse qui ava­lait les pas. Par endroits, des fenêtres hori­zon­tales, au ras du sol exté­rieur, lais­saient entrer une lumière ver­dâtre — la lumière fil­trée par l’herbe du toit, une lumière sous-marine, de grotte ou d’a­qua­rium. Léone eut l’im­pres­sion d’être à l’in­té­rieur d’une créa­ture vivante. Un ani­mal calme, cou­ché dans l’herbe, qui digé­rait doucement.

Elle trou­va Eiri­kur à la récep­tion. Il était assis der­rière le comp­toir, les écou­teurs autour du cou pour une fois, et feuille­tait quelque chose — un livre, un maga­zine, elle ne vit pas. Quand elle appro­cha, il leva les yeux. Le même regard que son père — gris-vert, miné­ral, lent — mais sans la den­si­té. Un regard en cours de fabri­ca­tion. Un regard qui ne savait pas encore ce qu’il allait devenir.

— Bon­jour, dit-elle en anglais. Je suis Léone. Je fais un article sur le restaurant.

— Je sais, dit le gar­çon. En anglais aus­si, mais avec un accent danois, pas féroïen. L’an­glais de Copen­hague, de la télé­vi­sion, de Spotify.

— Tu tra­vailles à la réception ?

— Je suis censé.

Ce « cen­sé » conte­nait un monde. Léone sourit.

— Ton père est un sacré cuisinier.

Eiri­kur ne répon­dit pas. Il remit ses écou­teurs. Pas avec vio­lence — avec méthode. Comme on referme une porte. Comme on dit : cette conver­sa­tion est ter­mi­née et elle n’a­vait pas vrai­ment com­men­cé. Léone res­ta un ins­tant, puis s’é­loi­gna. En se retour­nant, elle le vit qui regar­dait par la baie vitrée, vers la mer, avec une expres­sion qu’elle ne par­vint pas à déchif­frer — pas de la tris­tesse, pas de l’en­nui, quelque chose de plus ancien que lui, quelque chose qui n’a­vait pas sa place sur un visage de quinze ans.

*

Le soir, après le ser­vice, Bárður descendit.

L’ap­par­te­ment était silen­cieux. La lumière du salon était allu­mée mais le salon était vide — un cana­pé gris, une table basse, une pile de livres qui appar­te­naient à Eiri­kur et dont Bárður ne com­pre­nait même pas les titres, des romans en anglais avec des cou­ver­tures sombres, des noms qu’il ne connais­sait pas. Contre le mur, dans un cadre bon mar­ché, une pho­to : Bárður, plus jeune, vingt ans de moins, debout sur un bateau avec un gar­çon de trois ou quatre ans dans les bras. Le gar­çon riait. L’homme aus­si. La mer der­rière eux était bleue, ce qui aux Féroé consti­tuait un événement.

Il frap­pa à la porte d’Ei­ri­kur. Pas de réponse.

— Eiri­kur.

Un frois­se­ment. Le lit. Le gar­çon ne dor­mait pas.

— Rannvá dit que tu n’es pas des­cen­du ce matin.

Silence.

— Tu devais com­men­cer à la réception.

— J’y suis allé l’après-midi.

La voix, de l’autre côté de la porte. Pas hos­tile. Pas sou­mise. Plate. Une voix sans prise, comme une paroi lisse.

— Il faut y être à sept heures.

— D’ac­cord.

D’ac­cord. Le mot le plus trom­peur du monde. D’ac­cord ne veut rien dire quand il est dit de cette façon — sans éner­gie, sans résis­tance, comme un mor­ceau de bois qui flotte et qui suit le cou­rant non pas parce qu’il accepte la direc­tion mais parce qu’il n’a pas de gouvernail.

Bárður res­ta devant la porte. Il aurait vou­lu l’ou­vrir. Entrer. S’as­seoir sur le lit de son fils et lui deman­der quelque chose — mais quoi ? Qu’est-ce qu’on demande à un gar­çon de quinze ans qui flotte ? Tu vas bien ? Ques­tion idiote. Qu’est-ce qui ne va pas ? Ques­tion pire. Alors il res­ta là, la main à plat sur le bois de la porte, et il sen­tit — il crut sen­tir — de l’autre côté, le silence d’Ei­ri­kur qui sen­tait sa pré­sence, lui aus­si, et pen­dant un ins­tant ils furent ain­si, de part et d’autre de la porte, père et fils sépa­rés par quatre cen­ti­mètres de bois, et ni l’un ni l’autre ne bou­gea, et ni l’un ni l’autre ne parla.

Puis Bárður reti­ra sa main.

— Demain, sept heures.

Il remon­ta. Dehors, le soleil ne s’é­tait pas cou­ché. Il ne se cou­chait jamais vrai­ment, en juin, aux Féroé — il des­cen­dait vers l’ho­ri­zon, le frô­lait, et repar­tait, comme quel­qu’un qui hésite à sor­tir d’une pièce et fina­le­ment reste. La lumière était d’un or pâle, presque blanc, et la mer avait cette cou­leur d’é­tain que Bárður avait vue des mil­liers de fois et qui ne l’é­mou­vait plus — ou plu­tôt, qui l’é­mou­vait tel­le­ment qu’il avait ces­sé de le sen­tir, de la même manière qu’on cesse de sen­tir le bat­te­ment de son propre cœur.

Dans la cui­sine, il ran­gea. Les cas­se­roles, les cou­teaux, les planches. Chaque chose à sa place. L’ordre comme armure. Puis il ouvrit la chambre froide et véri­fia les réserves de tvøst — la viande de glo­bi­cé­phale, sto­ckée depuis la der­nière grind, celle du mois d’août pré­cé­dent. Les blocs sombres, embal­lés sous vide, étaient ali­gnés comme des livres sur une éta­gère. Il en prit un. Le sou­pe­sa. Ferme, dense, lourd de cette lour­deur ani­male qui n’est pas celle du bœuf ni celle du porc — une lour­deur marine, comme si la mer elle-même avait été com­pri­mée dans cette chair. Il le reposa.

Bien­tôt, pen­sa-t-il. Bien­tôt il y en aurait du frais.

Et quelque chose en lui, à ce moment-là, eut un mou­ve­ment qu’il ne recon­nut pas. Pas du doute — Bárður ne dou­tait pas, Bárður n’a­vait jamais dou­té, pas de la cui­sine ni de la chasse ni de sa place dans l’ordre des choses. Mais un mou­ve­ment. Un trem­ble­ment infime, tec­to­nique, comme ces séismes si faibles qu’au­cun sis­mo­graphe ne les enre­gistre mais que les ani­maux, eux, per­çoivent. Il refer­ma la chambre froide. Étei­gnit la lumière. Mon­ta se coucher.

Dehors, quelque part au large, dans l’eau noire et gla­cée de l’At­lan­tique Nord, un banc de glo­bi­cé­phales nageait. Ils nageaient comme ils avaient tou­jours nagé — ensemble, en for­ma­tion ser­rée, gui­dés par le plus vieux d’entre eux, celui qui savait le che­min. Ils ne savaient pas où ils allaient. Ils savaient qu’ils allaient ensemble. C’é­tait suf­fi­sant. Ça l’a­vait tou­jours été.

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La nuit du jas­min — Par­tie 4

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La nuit
du jas­min

La nuit du jasmin

Cha­pitres 13 à 15

CHA­PITRE 13 — LA TEMPÊTE

La tem­pête arri­va sans pré­ve­nir, comme arrivent toutes les choses impos­sibles à Assouan.

Il ne pleut pas à Assouan. C’est un fait cli­ma­tique, une cer­ti­tude géo­gra­phique, une loi de la nature que les habi­tants de la ville répètent avec la fier­té de ceux qui vivent dans un endroit où même le ciel a renon­cé à ses droits. Il ne pleut pas à Assouan — et pour­tant, cette nuit-là, le ciel se déchira.

Le vent se leva d’a­bord. Pas le vent du désert, pas le kham­sin chaud et char­gé de sable — un vent dif­fé­rent, venu du sud, des mon­tagnes du Sou­dan, un vent froid, bru­tal, qui s’en­gouf­fra dans les cou­loirs de l’hô­tel par les fenêtres ouvertes et fit cla­quer les volets comme des mâchoires. Puis les nuages. Des nuages noirs, mas­sifs, d’une den­si­té obs­cène dans un ciel qui n’en avait jamais connu, qui s’a­mon­ce­lèrent au-des­sus d’As­souan en moins d’une heure, effa­çant les étoiles, effa­çant le Nil, effa­çant le monde.

Et puis la pluie.

Une pluie tor­ren­tielle, ver­ti­cale, rageuse, qui frap­pait la ter­rasse du Old Cata­ract avec une vio­lence qui fai­sait vibrer les colonnes et rebon­dir l’eau sur le marbre en gerbes blanches. Les ser­veurs cou­rurent sau­ver les nappes, les cous­sins, les lan­ternes. Les felouques en contre­bas tirèrent sur leurs amarres comme des che­vaux affo­lés. Le Nil — ce Nil pai­sible, ce Nil pares­seux qui cou­lait depuis des mil­lé­naires avec la séré­ni­té d’un dieu — se mit à bouillon­ner, à gon­fler, à frap­per les rochers de la cata­racte avec un bruit qui n’é­tait plus un gron­de­ment mais un rugissement.

L’hô­tel se replia sur lui-même. Les fenêtres furent fer­mées, les volets clos, les portes ver­rouillées. Les clients se ras­sem­blèrent dans les salons inté­rieurs — le bar, la salle de lec­ture, le grand salon mau­resque — comme des ani­maux dans une arche. Le Comte com­man­da du cham­pagne. Wen­ners­tröm com­man­da du schnaps. Kess­ler com­man­da du cognac. Les sœurs Car­mi­chael ne com­man­dèrent rien — elles tri­co­taient, imper­tur­bables, comme si la tem­pête était une émis­sion de radio qu’elles avaient choi­si de ne pas écouter.

Ceci­ly et Chris­tie se retrou­vèrent dans la suite de Chris­tie, avec le thé, les car­nets, et toutes les pièces du puzzle éta­lées sur le bureau — le dos­sier de cor­res­pon­dance de Yous­sef, les notes de Ceci­ly prises dans le tom­beau, la tablette en ivoire que Ceci­ly avait fina­le­ment déci­dé de mon­trer à Chris­tie, et les deux colonnes anno­tées pen­dant les interrogatoires.

La tem­pête gron­dait dehors. Dedans, une autre tem­pête — plus silen­cieuse, plus métho­dique — se met­tait en mouvement.

— Repre­nons depuis le début, dit Christie.

Elle avait cette voix qu’elle pre­nait quand elle construi­sait — pas la voix de la conver­sa­tion, pas la voix de l’ob­ser­va­tion, mais une voix plus inté­rieure, plus concen­trée, la voix du méca­nisme qui s’assemble.

— Fait numé­ro un : en 1933, Bla­ck­more vole la décou­verte de Ceci­ly et publie sous son nom. Il extrait les arte­facts les plus pré­cieux du tom­beau via le réseau Beau­mont-Fer­ro. Fait numé­ro deux : Bla­ck­more découvre la seconde chambre — la biblio­thèque de la Can­dace — et la fait murer parce que le conte­nu est trop impor­tant pour être ven­du et trop com­pro­met­tant pour être publié. Fait numé­ro trois : en 1936, Bla­ck­more écrit à Beau­mont qu’il ne peut plus conti­nuer. Un mois plus tard, Bla­ck­more meurt empoi­son­né au datu­ra — offi­ciel­le­ment de fièvre. Fait numé­ro quatre : en 1937, quel­qu’un envoie une lettre à Ceci­ly pour la faire venir à Assouan. Lettre signée « M. ». Fait numé­ro cinq : le Comte — alias Gior­gio Fer­ro — finance une nou­velle expé­di­tion pour rou­vrir le site. Fait numé­ro six : Beau­mont s’ap­prête à remettre à Ceci­ly un dos­sier conte­nant les preuves ori­gi­nales du vol. Fait numé­ro sept : Beau­mont est assas­si­né. Le dos­sier est vidé, le coffre-fort est nettoyé.

Elle posa son crayon.

— Ce sont les faits. Main­te­nant les ques­tions. Qui a envoyé la lettre ? Qui a empoi­son­né Bla­ck­more ? Et qui a tué Beaumont ?

— Trois crimes, dit Ceci­ly. Trois ques­tions. Peut-être trois cou­pables différents.

— Ou peut-être un seul. Poi­rot dirait : cher­chez la per­sonne qui béné­fi­cie des trois actes. Qui béné­fi­cie du vol de la décou­verte, de la mort de Bla­ck­more, et du silence de Beaumont ?

Ceci­ly réflé­chit. Le vent hur­lait contre les fenêtres. La pluie tam­bou­ri­nait sur les volets. Et dans sa tête, les noms tour­naient comme les pièces d’un kaléi­do­scope, for­mant des motifs qui se défai­saient aussitôt.

— Le Comte béné­fi­cie du tra­fic d’an­ti­qui­tés, dit-elle. Mais le meurtre de Beau­mont lui com­plique la vie — sans Beau­mont, il perd son inter­mé­diaire. Et la mort de Bla­ck­more lui fait perdre son archéo­logue. Le Comte n’a pas inté­rêt à tuer ses propres associés.

— Exact, dit Chris­tie. Le Comte est un homme d’af­faires. Les hommes d’af­faires ne détruisent pas leurs actifs. Ils les exploitent.

— Ash­worth béné­fi­cie de la mort de Bla­ck­more — il hérite de la répu­ta­tion, de la chaire, de l’ex­pé­di­tion. Mais il n’a pas de rai­son de tuer Beau­mont — au contraire, Beau­mont était le seul qui pou­vait main­te­nir le sys­tème en place.

— Exact aus­si. Ash­worth est un héri­tier. Les héri­tiers ne tuent pas les gar­diens du trésor.

— Kess­ler n’a pas de mobile évident. Wen­ners­tröm non plus — c’est un mer­ce­naire intel­lec­tuel, il tra­vaille pour qui le paie.

— Ce qui nous laisse…

Chris­tie hési­ta. Elle tenait son crayon en sus­pens au-des­sus de la page, et Ceci­ly recon­nut l’ex­pres­sion — cette contrac­tion des sour­cils, ce plis­se­ment des lèvres — de quel­qu’un qui voit quelque chose mais n’ose pas encore le dire.

— Les sœurs Car­mi­chael, dit Cecily.

— Les sœurs Carmichael.

Un éclair zébra le ciel au-des­sus d’As­souan. Le ton­nerre sui­vit — une déto­na­tion si vio­lente que les vitres trem­blèrent et que quelque part dans l’hô­tel, un verre se bri­sa. La tem­pête était au-des­sus d’eux, main­te­nant, direc­te­ment au-des­sus, comme un dieu furieux qui tam­bou­ri­nait sur le toit du Old Cata­ract avec des poings de pluie et de foudre.

— Daph­né Car­mi­chael, dit Chris­tie. Depuis le début, quelque chose me dérange chez elle. Pas chez Pru­dence — Pru­dence est un satel­lite, une sui­vante, elle n’a de sub­stance que celle que Daph­né lui prête. Mais Daph­né… Daph­né a un regard que je connais. C’est le regard des gens qui pro­tègent quelque chose — pas un secret, pas un tré­sor, mais un nom. Une répu­ta­tion. L’hon­neur de quel­qu’un qui n’est pas là.

— Bla­ck­more, mur­mu­ra Cecily.

— C’est mon intui­tion. Mais je n’ai pas de preuve. Et Poi­rot méprise les intui­tions — il les appelle des « fan­tai­sies de l’estomac ».

— Il y a un moyen de vérifier.

— Lequel ?

— Yous­sef. Yous­sef a les registres de l’hô­tel depuis 1912. Si Daph­né Car­mi­chael est venue ici avant — sous un autre nom, à une autre époque — Yous­sef le saura.

Chris­tie la regar­da avec ce sou­rire car­nas­sier qu’elle réser­vait aux moments où la chasse com­men­çait vraiment.

— Allez‑y, dit-elle. Main­te­nant. Pen­dant la tem­pête. Per­sonne ne remar­que­ra votre absence — tout le monde est occu­pé à regar­der le ciel tomber.

*

Ceci­ly des­cen­dit dans les sous-sols pour la troi­sième fois.

L’es­ca­lier de ser­vice était désert. L’hô­tel tout entier sem­blait s’être replié vers les étages supé­rieurs, vers les lumières et les salons, aban­don­nant les pro­fon­deurs aux ombres et au bruit loin­tain de la pluie qui s’in­fil­trait par les sou­pi­raux. L’eau ruis­se­lait le long des murs de chaux, for­mant de petites rivières sur le sol de pierre qui cou­raient vers les drains avec un mur­mure liquide.

Yous­sef était dans son bureau. Bien sûr. Yous­sef était tou­jours dans son bureau — comme si l’hô­tel l’a­vait engen­dré là, dans cette pièce minus­cule tapis­sée de registres, et qu’il ne l’a­vait jamais quittée.

— Car­mi­chael, dit Cecily.

Yous­sef la regar­da. Pas de sur­prise. Pas de ques­tion. Il se leva, se tour­na vers ses éta­gères, et cher­cha — avec la pré­ci­sion d’un biblio­thé­caire dans une biblio­thèque qu’il connaît par cœur — un registre qu’il posa sur le bureau.

— 1933, dit-il. Le registre de mars à juin.

Il l’ou­vrit à une page mar­quée par un ruban de soie — un ruban qui n’a­vait rien d’ac­ci­den­tel, qui était là depuis long­temps, comme si Yous­sef avait tou­jours su que quel­qu’un vien­drait, un jour, poser cette question.

Sur la page, à la date du 28 mars 1933 — deux semaines après la décou­verte du tom­beau — une entrée :

« Miss Doro­thy Bla­ck­more. Chambre 119. Séjour : 28 mars – 15 avril 1933. Accom­pa­gnée de Miss P. Hartwell. »

Doro­thy Blackmore.

Ceci­ly sen­tit le sol se déro­ber sous ses pieds — pas phy­si­que­ment, mais onto­lo­gi­que­ment, comme si la réa­li­té se réar­ran­geait autour d’elle, les meubles, les murs, les registres, tout chan­geant de place en une seconde.

— Doro­thy, dit-elle. Daph­né. Le même pré­nom, angli­ci­sé dif­fé­rem­ment. Doro­thy Bla­ck­more. La sœur de Reginald.

— La sœur, confir­ma Yous­sef. Elle est venue trois fois au Old Cata­ract. En 1933, en 1935, et cette année — sous le nom de Car­mi­chael. Miss Hart­well est deve­nue Miss Pru­dence Car­mi­chael. Même femme, même sil­houette, même habi­tude de tri­co­ter dans le hall.

— Pour­quoi chan­ger de nom ?

— Parce qu’a­près la mort de Bla­ck­more, le nom de Bla­ck­more était deve­nu dan­ge­reux. La sœur ne vou­lait pas qu’on l’as­so­cie à son frère — pas par honte, au contraire. Par pro­tec­tion. Elle pro­té­geait la mémoire de Regi­nald. Sa répu­ta­tion. Son héritage.

— Et Pru­dence ? Qui est Pru­dence Hartwell ?

— Pas une sœur. Pas une parente. J’ai fait des recherches — le télé­graphe est lent mais effi­cace. Pru­dence Hart­well a tra­vaillé au War Office de 1918 à 1931. Sec­tion des archives. Spé­cia­liste du clas­se­ment, de l’ar­chi­vage et de la fal­si­fi­ca­tion de documents.

Le mot tom­ba dans le bureau sou­ter­rain comme une bombe à retardement.

— Fal­si­fi­ca­tion, répé­ta Cecily.

— C’est une com­pé­tence qui se mon­naye, dit Yous­sef. Et qui se prête à toutes sortes d’u­sages — mili­taires, diplo­ma­tiques, et… archéologiques.

Ceci­ly com­prit. La chaîne se for­mait dans sa tête avec la clar­té ter­rible d’un col­lier dont on retrouve les perles une à une. Doro­thy Bla­ck­more — Daph­né Car­mi­chael — était la sœur de Regi­nald. Elle connais­sait le vol. Elle connais­sait le tra­fic. Elle connais­sait le réseau. Et quand Bla­ck­more était mort, elle avait pris sa place — non pas dans le tra­fic lui-même, mais dans la pro­tec­tion du secret. Pru­dence Hart­well — son alliée, sa com­plice, son ombre — avait les com­pé­tences pour fal­si­fier des docu­ments, effa­cer des traces, fabri­quer des preuves.

Et quand Beau­mont avait mena­cé de tout révé­ler — de remettre à Ceci­ly le dos­sier ori­gi­nal — Daph­né avait agi.

— Le cou­loir, mur­mu­ra Ceci­ly. Daph­né était dans le cou­loir du pre­mier étage à six heures du matin. Pas pour cher­cher la salle de lec­ture. Pour s’as­su­rer que per­sonne ne l’a­vait vue sor­tir du bureau de Beaumont.

— C’est une hypo­thèse, dit Youssef.

— C’est plus qu’une hypo­thèse. C’est la seule expli­ca­tion qui tient. Daph­né connais­sait Beau­mont — elle était venue à l’hô­tel trois fois, elle connais­sait les lieux, elle connais­sait les habi­tudes. Elle savait où était le bureau, elle savait où était le coffre-fort, elle savait que Beau­mont gar­dait les docu­ments de Bla­ck­more. Et quand elle a appris — en espion­nant ma conver­sa­tion avec Beau­mont dans le hall, peut-être, ou par un autre canal — qu’il s’ap­prê­tait à les remettre, elle a agi.

— Et Bla­ck­more ? deman­da Yous­sef. Qui a empoi­son­né Blackmore ?

Ceci­ly s’ar­rê­ta. Cette ques­tion-là était plus dif­fi­cile — plus noire, plus ver­ti­gi­neuse. Parce que si Daph­né avait tué Beau­mont pour pro­té­ger la mémoire de son frère, qui avait inté­rêt à tuer Bla­ck­more lui-même ?

— Le Comte, dit-elle len­te­ment. Fer­ro. Bla­ck­more vou­lait arrê­ter le tra­fic — sa lettre à Beau­mont le dit clai­re­ment. Si Bla­ck­more par­lait, tout le réseau s’ef­fon­drait. Fer­ro avait plus à perdre que qui­conque. Fer­ro avait les moyens — il connais­sait le datu­ra, il avait des contacts locaux, il pou­vait admi­nis­trer le poi­son pen­dant des semaines sans que per­sonne ne soup­çonne rien.

— Et la lettre ? Qui vous a envoyé la lettre signée « M. » ?

Ceci­ly regar­da Yous­sef. Yous­sef la regar­da. Et dans le silence du bureau sou­ter­rain, sous les gron­de­ments de la tem­pête qui fai­sait trem­bler les murs de l’hô­tel, une évi­dence se for­ma — si simple, si évi­dente, qu’elle en était presque invisible.

— M., dit Ceci­ly. M. pour Méroé. M. pour Mémoire. M. pour…

Elle s’in­ter­rom­pit. Yous­sef ne dit rien. Mais ses yeux — ces yeux qui avaient tout vu, tout noté, tout rete­nu depuis vingt-cinq ans — eurent un éclat qui n’é­tait ni de la confir­ma­tion ni du déni.

C’é­tait de la satisfaction.

La satis­fac­tion d’un homme dont le plan, après des mois de patience, com­men­çait enfin à por­ter ses fruits.

— Vous, dit Ceci­ly. C’est vous qui m’a­vez envoyé la lettre.

Yous­sef ne confir­ma pas. Il ne nia pas. Il fer­ma le registre de 1933, le ran­gea sur l’é­ta­gère, et dit — avec la sim­pli­ci­té de ceux qui ont atten­du très long­temps pour dire la vérité :

— M. Beau­mont m’a­vait dit de don­ner les archives à la per­sonne qui sait ce que vaut un nom. Mais M. Beau­mont était trop lâche pour faire venir cette per­sonne lui-même. Alors je l’ai fait.

Il croi­sa les mains sur le bureau.

— L’hô­tel garde tout, Miss Graves. Les noms, les dates, les secrets. L’hô­tel sait qui est entré, qui est sor­ti, qui a men­ti. L’hô­tel est la mémoire que les hommes n’ont pas le cou­rage d’être. Et quand la mémoire devient insup­por­table, il faut la trans­mettre — à quel­qu’un qui sau­ra quoi en faire.

La tem­pête hur­la. Les murs trem­blèrent. Et Ceci­ly Graves, debout dans le bureau sou­ter­rain du concierge du Old Cata­ract, com­prit enfin pour­quoi elle était venue à Assouan.

Pas pour la ven­geance. Pas pour la jus­tice. Pour la mémoire.

La mémoire d’une reine enter­rée sous le sable. La mémoire d’une femme dont on avait effa­cé le nom. Et la mémoire d’un hôtel qui n’a­vait jamais oublié.

CHA­PITRE 14 — LE SALON MAURESQUE

La tem­pête ces­sa à l’aube, comme elle avait com­men­cé — d’un coup, sans tran­si­tion, sans ce decres­cen­do gra­duel que les tem­pêtes euro­péennes ont la poli­tesse de four­nir. Un moment, le ciel hur­lait ; le moment d’a­près, le silence — un silence si par­fait, si abso­lu, qu’il sem­blait avoir été inven­té par la tem­pête elle-même, comme un musi­cien invente le silence après la der­nière note.

Le soleil revint. Le Nil scin­tillait. Les rochers de la cata­racte fumaient dans la lumière rasante. Et le Old Cata­ract, lavé par la pluie, brillait sur sa falaise de gra­nit rose comme un palais qu’on vient de sor­tir de l’eau.

Ceci­ly n’a­vait pas dor­mi. Elle avait pas­sé la nuit avec Chris­tie, dans la suite de la roman­cière, à assem­bler les der­nières pièces. Elles avaient bu six théières. Elles avaient noir­ci qua­rante pages de notes. Et quand l’aube était venue, elles avaient un récit — com­plet, cohé­rent, ter­rible — qui liait le vol de 1933, la mort de Bla­ck­more, le meurtre de Beau­mont, et la biblio­thèque secrète de la Can­dace dans une seule toile dont chaque fil menait à un nom.

— Il faut les ras­sem­bler, dit Chris­tie. Tous. Dans une seule pièce. Et il faut que ce soit vous qui par­liez, Ceci­ly — pas moi, pas Saf­wan, vous. Parce que c’est votre his­toire. C’est votre nom qu’on a volé. C’est votre droit de le reprendre.

— Poi­rot ne serait pas d’ac­cord. Poi­rot vou­drait par­ler lui-même.

— Poi­rot est un homme. Il a besoin d’être le héros de ses propres his­toires. Vous n’a­vez pas ce besoin. Vous avez quelque chose de plus pré­cieux — la vérité.

Elle sou­rit — un sou­rire sans timi­di­té, sans iro­nie, un sou­rire de femme qui regarde une autre femme et qui la voit.

— D’ailleurs, ajou­ta-t-elle, Poi­rot serait le pre­mier à admettre que les meilleurs dénoue­ments sont ceux où le cou­pable est démas­qué non pas par le détec­tive, mais par la victime.

*

Le ras­sem­ble­ment eut lieu à dix heures du matin, dans le grand salon mauresque.

Ce fut l’A­ga Khan qui en déci­da — avec cette auto­ri­té natu­relle que per­sonne ne contes­tait, pas même Saf­wan, pas même le Comte, pas même Daph­né Car­mi­chael. Il envoya des billets à chaque convive — écrits de sa propre main, sur du papier à en-tête du Old Cata­ract, avec cette for­mu­la­tion polie qui est la forme la plus impé­ra­tive de l’invitation :

« Votre pré­sence est sou­hai­tée ce matin à dix heures dans le grand salon mau­resque pour une com­mu­ni­ca­tion de Miss Ceci­ly Graves concer­nant les évé­ne­ments récents. Son Altesse l’A­ga Khan vous prie de bien vou­loir accé­der à cette requête. »

Per­sonne ne refu­sa. Per­sonne ne pou­vait refu­ser — pas quand l’A­ga Khan « priait ».

Ils étaient tous là.

Le Comte Orsi­ni-Dona­do­ni, en cos­tume crème, ses quatre sca­ra­bées res­tants ali­gnés dans la poche de sa veste comme des sol­dats au garde-à-vous, son domes­tique muet debout der­rière sa chaise. Phi­lip Ash­worth, pâle, les mains posées sur les genoux avec une rigi­di­té qui tra­his­sait la ten­sion sous le calme appa­rent. Le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm, immense, silen­cieux, son verre de schnaps posé devant lui à dix heures du matin — une entorse aux conven­tions qu’il ne pre­nait plus la peine de dis­si­mu­ler. Le Dr Kess­ler, ses lunettes remon­tées pour la cen­tième fois, ses doigts jouant avec un bou­ton de sa veste comme avec un cha­pe­let. Faï­za al-Rashid, en noir, les yeux immenses der­rière ses lunettes de soleil, un sphinx de soie et de silence. Howard Car­ter, sur­gis de son coin habi­tuel, le visage creu­sé, un livre posé sur ses genoux comme un bou­clier. Et les sœurs Car­mi­chael — Daph­né la grande sèche et Pru­dence la petite ronde — assises côte à côte, leurs mains pour une fois immo­biles, sans tri­cot, sans ouvrage, nues et croi­sées sur leurs jupes comme des mains de prière.

L’A­ga Khan pré­si­dait, assis dans le fau­teuil cen­tral sous le dôme, avec la pos­ture d’un juge qui n’a pas besoin de maillet pour impo­ser le silence. L’ins­pec­teur Saf­wan se tenait près de la porte, son car­net à la main, son adjoint fili­forme à ses côtés. Et Aga­tha Chris­tie était dans l’ombre — assise en retrait, sur une chaise qu’elle avait elle-même pla­cée contre le mur, invi­sible, effa­cée, exac­te­ment là où Poi­rot ne se serait jamais mis mais où elle avait choi­si d’être : non pas au centre, mais à la péri­phé­rie, là où l’on voit tout sans être vu.

Ceci­ly se leva.

Elle se tenait debout face à eux, au centre du salon mau­resque, sous le dôme de vingt-trois mètres que Favar­ger avait conçu pour impres­sion­ner les rois et les empe­reurs. Elle n’a­vait pas de notes. Elle n’a­vait pas de dos­sier. Elle avait sa voix, sa mémoire, et quatre ans de rage silen­cieuse qui s’é­taient trans­for­més, au cours de cette semaine à Assouan, en quelque chose de plus froid, de plus tran­chant, de plus juste.

— Le 14 mars 1933, dit-elle, j’ai décou­vert le tom­beau de la Can­dace Ama­ni­re­nas à Gebel Bar­kal. J’é­tais l’as­sis­tante du Pro­fes­seur Regi­nald Bla­ck­more. J’ai trou­vé l’en­trée. J’ai des­si­né les fresques. J’ai iden­ti­fié le site. Et Bla­ck­more m’a tout volé.

Le silence qui sui­vit n’é­tait pas du silence. C’é­tait de la pierre. Du gra­nit. La matière même dont l’hô­tel était bâti.

— Je ne suis pas ici pour deman­der des excuses, pour­sui­vit Ceci­ly. Les excuses ne m’in­té­ressent pas. Je suis ici pour dire la véri­té — toute la véri­té — sur ce qui s’est pas­sé à Gebel Bar­kal, sur ce qui s’est pas­sé dans cet hôtel, et sur ce qui a conduit à la mort d’Ar­thur Beaumont.

Elle com­men­ça par le com­men­ce­ment. Le vol de 1933. Le réseau de tra­fic d’an­ti­qui­tés — Beau­mont comme inter­mé­diaire, Fer­ro comme ache­teur, Bla­ck­more comme four­nis­seur. Elle expo­sa la méca­nique avec la pré­ci­sion d’une archéo­logue qui dégage un sque­lette : chaque os à sa place, chaque arti­cu­la­tion visible, la struc­ture entière du men­songe ren­due lisible par la méthode.

Le Comte écou­tait sans cil­ler. Son visage était un masque — le même masque d’a­mu­se­ment déta­ché qu’il por­tait depuis le pre­mier jour, le même sou­rire de com­me­dia dell’arte, la même dis­tance iro­nique. Mais ses mains — Ceci­ly le remar­qua — ne bou­geaient plus. Les mains du Comte, d’ha­bi­tude si expres­sives, si ges­tuelles, étaient posées sur les accou­doirs de son fau­teuil avec l’im­mo­bi­li­té de mains en cire.

— Le Comte Orsi­ni-Dona­do­ni n’existe pas, dit Ceci­ly. Le vrai nom de cet homme est Gior­gio Fer­ro. Ancien mar­chand d’art à Flo­rence, condam­né en 1928 pour faux et usage de faux — la vente de copies de tableaux Renais­sance pré­sen­tées comme des ori­gi­naux. Il a quit­té l’I­ta­lie, chan­gé de nom, inven­té un titre de noblesse, et recy­clé ses com­pé­tences dans le tra­fic d’an­ti­qui­tés égyp­tiennes. La Fon­da­tion Orsi­ni est une coquille vide. L’ex­pé­di­tion de Gebel Bar­kal est une opé­ra­tion de pillage dégui­sée en mis­sion scientifique.

Le Comte — Fer­ro — ne bou­gea pas. Mais son domes­tique, Gia­co­mo, fit un pas en arrière, comme si le sol venait de se déro­ber sous ses pieds.

Ash­worth était livide. Il regar­dait le Comte avec une expres­sion de stu­peur hor­ri­fiée — la stu­peur de quel­qu’un qui vient de com­prendre dans quel lit il a dormi.

— Vous saviez ? murmura-t-il.

— Je ne savais pas, dit le Comte. Enfin — je ne savais pas tout. Je savais que l’argent avait une odeur. Je vous l’a­vais dit.

— Mon­sieur Fer­ro, dit Saf­wan depuis la porte, avec la gra­vi­té de quel­qu’un qui pro­nonce un nom pour la pre­mière fois. Vous serez inter­ro­gé sépa­ré­ment après cette réunion.

Le Comte haus­sa les épaules — un geste d’une élé­gance infi­nie, même dans la défaite.

— Comme vous vou­drez, ins­pec­teur. Je suis un homme civi­li­sé. Les hommes civi­li­sés ne fuient pas devant les consé­quences — ils les accueillent avec champagne.

Ceci­ly poursuivit.

— En 1936, Bla­ck­more a décou­vert la seconde chambre du tom­beau — une biblio­thèque conte­nant les archives diplo­ma­tiques et mili­taires de la Can­dace Ama­ni­re­nas. Un tré­sor de savoir d’une valeur ines­ti­mable, trop impor­tant pour être ven­du, trop com­pro­met­tant pour être publié. Bla­ck­more a fait murer la chambre et a écrit à Beau­mont qu’il vou­lait arrê­ter. Un mois plus tard, Bla­ck­more est mort — empoi­son­né au datu­ra, len­te­ment, métho­di­que­ment, sur plu­sieurs semaines.

Elle regar­da le Comte.

— Je crois que c’est vous, Mon­sieur Fer­ro, qui avez empoi­son­né Bla­ck­more. Vous aviez le mobile — Bla­ck­more mena­çait de tout révé­ler. Vous aviez les moyens — le datu­ra se trouve sur tous les mar­chés d’As­souan, et vous avez séjour­né en Haute-Égypte pen­dant toute la période où Bla­ck­more a été empoi­son­né. Et vous aviez l’oc­ca­sion — vous le voyiez régu­liè­re­ment, vous dîniez ensemble, vous par­ta­giez des repas dans cet hôtel même.

Le Comte ouvrit la bouche — puis la refer­ma. Pour la pre­mière fois depuis que Ceci­ly le connais­sait, Gior­gio Fer­ro n’a­vait rien à dire.

— Mais ce n’est pas vous qui avez tué Arthur Beau­mont, dit Cecily.

Et elle se tour­na vers les sœurs Carmichael.

Le salon mau­resque devint très silen­cieux. Pas le silence de la sur­prise — le silence de l’i­né­vi­table. Comme si tout le monde, sans le savoir, avait tou­jours su que c’é­tait là que l’his­toire menait.

— Miss Car­mi­chael, dit Ceci­ly. Ou devrais-je dire Miss Bla­ck­more. Doro­thy Bla­ck­more. Sœur de Reginald.

Daph­né Car­mi­chael ne bron­cha pas. Pas un tres­saille­ment, pas un cil­le­ment. Son visage res­ta ce qu’il avait tou­jours été — une falaise. Lisse, ver­ti­cale, impé­né­trable. Mais ses yeux — ses yeux de lézard, ses yeux qui voyaient à tra­vers les murs — eurent un éclat qui n’é­tait ni de la peur ni de la colère.

C’é­tait de la recon­nais­sance. La recon­nais­sance de quel­qu’un qui, après des années de mas­ca­rade, se voit enfin identifié.

— Vous êtes venue au Old Cata­ract en 1933, sous votre vrai nom, deux semaines après le vol de ma décou­verte, pour­sui­vit Ceci­ly. Vous étiez accom­pa­gnée de Pru­dence Hart­well — votre com­plice, ancienne archi­viste du War Office, spé­cia­liste de la fal­si­fi­ca­tion de docu­ments. Vous êtes reve­nue en 1935. Et cette année, sous le nom de Car­mi­chael, pour sur­veiller la réou­ver­ture du site — et pour vous assu­rer que le secret de votre frère reste enterré.

Daph­né ne dit rien. Pru­dence, à côté d’elle, avait com­men­cé à trem­bler — un trem­ble­ment léger, conti­nu, qui par­tait de ses mains et remon­tait jus­qu’aux épaules, comme un cou­rant électrique.

— Quand Beau­mont a annon­cé son inten­tion de me remettre les preuves du vol — le dos­sier ori­gi­nal, les docu­ments du coffre-fort, tout ce qui pou­vait détruire la répu­ta­tion de votre frère —, vous avez agi. Vous vous êtes intro­duite dans son bureau dans la nuit. Vous connais­siez les lieux — vous étiez venue trois fois. Vous avez appor­té du café — du café dans lequel vous aviez ver­sé du datu­ra, la même sub­stance qui avait tué votre frère. Beau­mont a bu. Il s’est endor­mi. Et vous avez pris le coupe-papier sur son bureau — l’o­bé­lisque en bronze — et vous l’a­vez plan­té dans sa gorge.

Le silence.

La tem­pête avait net­toyé le ciel. Par les fenêtres du salon mau­resque, on voyait le Nil — bleu, immense, indif­fé­rent. Le soleil entrait par les mou­cha­ra­biehs et pro­je­tait des constel­la­tions de lumière sur le sol, sur les murs, sur les visages.

— Puis vous avez vidé le dos­sier et le coffre-fort, pour­sui­vit Ceci­ly. Vous avez pris tous les docu­ments — les preuves ori­gi­nales de ma décou­verte, les bor­de­reaux d’ex­pé­di­tion, les pho­to­gra­phies, tout. Et vous les avez don­nés à Pru­dence — qui savait quoi en faire. Parce que Pru­dence ne détruit pas les docu­ments. Pru­dence les trans­forme. C’est son métier.

Elle regar­da Pru­dence. La petite femme ronde avait ces­sé de trem­bler. Ses yeux étaient rem­plis de larmes — des larmes silen­cieuses, conti­nues, qui cou­laient sur ses joues comme la pluie de la nuit sur les murs de l’hôtel.

— Vous avez été vue dans le cou­loir à six heures du matin, dit Ceci­ly en se tour­nant vers Daph­né. Pas parce que vous « cher­chiez la salle de lec­ture ». Parce que vous reve­niez du bureau de Beau­mont, après avoir net­toyé les traces, après vous être assu­rée que le dos­sier était vide et le coffre-fort ouvert — pour faire croire à un cam­brio­lage, pour diri­ger les soup­çons vers le Comte ou vers un intrus extérieur.

— Et le par­fum, ajou­ta Chris­tie depuis l’ombre.

Tout le monde se tour­na vers elle. La roman­cière n’a­vait pas bou­gé de sa chaise contre le mur, mais sa voix, douce et pré­cise, por­ta à tra­vers le salon comme un mur­mure ampli­fié par le dôme.

— Gia­co­mo — le domes­tique du Comte — a été enfer­mé dans la cave des sous-sols par quel­qu’un qu’il n’a pas vu. Mais il a sen­ti un par­fum. Un par­fum qu’il connais­sait sans pou­voir le nom­mer. J’ai deman­dé à Gia­co­mo, ce matin, de sen­tir les fou­lards de chaque femme de l’hô­tel. Il a iden­ti­fié le vôtre, Miss Car­mi­chael. Lavande anglaise et musc. Le par­fum que Gia­co­mo a sen­ti dans la cave.

— Vous l’a­vez enfer­mé, dit Ceci­ly, parce qu’il vous avait vue dans les sous-sols. Il se pro­me­nait — les domes­tiques se pro­mènent, ils n’ont pas d’ho­raires comme les clients. Et il vous a vue, dans les cou­loirs sou­ter­rains, peut-être en train de cher­cher la cave de Beau­mont, peut-être en train de repé­rer les lieux. Vous ne pou­viez pas le lais­ser par­ler — même par écrit. Alors vous l’a­vez enfermé.

Daph­né Car­mi­chael leva la tête.

Son visage n’a­vait pas chan­gé. Tou­jours la falaise. Tou­jours la ver­ti­ca­li­té. Mais quelque chose s’é­tait modi­fié dans la qua­li­té de son immo­bi­li­té — ce n’é­tait plus de la résis­tance, c’é­tait de la rési­gna­tion. Le même regard que celui de Beau­mont dans la mort. Le regard de quel­qu’un qui savait que ça arriverait.

— Mon frère, dit-elle.

Sa voix était sèche, nette, sans trem­ble­ment. La voix d’une femme qui a pris sa déci­sion il y a long­temps et qui n’a pas l’in­ten­tion de la regretter.

— Mon frère n’é­tait pas un grand homme. Je le sais. Il était vani­teux, ambi­tieux, et il a fait quelque chose d’im­par­don­nable en vous volant votre décou­verte, Miss Graves. Je ne pré­tends pas le contraire.

Elle croi­sa les mains sur ses genoux.

— Mais c’é­tait mon frère. Mon petit frère. J’ai quinze ans de plus que lui. Je l’ai éle­vé après la mort de notre mère. Je l’ai vu gran­dir, étu­dier, deve­nir archéo­logue. Je l’ai vu briller — et je l’ai vu échouer, et briller à nou­veau, et échouer encore. Et quand il a trou­vé ce tom­beau — votre tom­beau, Miss Graves, je sais que c’é­tait le vôtre —, j’ai vu quelque chose dans ses yeux que je n’a­vais jamais vu. De la joie. Une joie pure, totale, enfan­tine. La joie d’un homme qui croit avoir enfin fait quelque chose qui jus­ti­fie son existence.

Elle s’in­ter­rom­pit. Le salon était pétri­fié. Per­sonne ne respirait.

— Je savais que c’é­tait un men­songe. Il me l’a dit — pas tout de suite, des mois plus tard, un soir à Londres, après trop de whis­ky. Il m’a dit : « La décou­verte n’est pas de moi, Doro­thy. Elle est de Graves. Mais si je rends le mérite, je perds tout. Et je ne peux pas tout perdre. Pas encore. » Et j’ai fait ce que font les sœurs aînées depuis la nuit des temps — j’ai pro­té­gé le men­songe. Pas parce que je le trou­vais juste. Parce que je ne pou­vais pas sup­por­ter de voir mon frère détruit.

Elle regar­da Ceci­ly. Et dans ce regard, Ceci­ly vit — pour la pre­mière fois — non pas un monstre, non pas une enne­mie, mais une femme. Une femme qui avait aimé quel­qu’un de plus que la vérité.

— Quand Beau­mont a mena­cé de tout révé­ler, j’ai com­pris que la des­truc­tion de Regi­nald conti­nue­rait après sa mort. Son nom serait sali, sa car­rière effa­cée, ses publi­ca­tions reti­rées. Il ne res­te­rait rien de lui — rien que la honte. Et je ne pou­vais pas… Je ne pou­vais pas accep­ter que mon frère devienne rien.

Sa voix ne trem­blait tou­jours pas. Mais ses mains, sur ses genoux, s’é­taient ser­rées si fort que les join­tures étaient blanches.

— Alors oui, dit-elle. J’ai tué Beau­mont. J’ai pris les docu­ments. J’ai net­toyé le coffre-fort. J’ai fait tout ce que Miss Graves a décrit, exac­te­ment comme elle l’a décrit. Et je ne le regrette pas. Parce que pro­té­ger les morts est la seule chose que les vivants puissent encore faire pour eux.

Le silence dura long­temps. Puis Pru­dence Hart­well — Pru­dence Car­mi­chael — lais­sa échap­per un san­glot. Un seul. Un san­glot déchi­rant, ani­mal, qui mon­ta du fond de sa poi­trine et se bri­sa contre les murs du salon mau­resque comme une vague contre un rocher.

— Doro­thy…, murmura-t-elle.

— Tais-toi, Pru­dence, dit Daph­né sans dure­té. C’est fini.

L’ins­pec­teur Saf­wan s’a­van­ça. Il avait le visage d’un homme qui vient d’ob­te­nir ce qu’il ne croyait pas pou­voir obte­nir — des aveux com­plets, cir­cons­tan­ciés, don­nés avec une digni­té qui lui gla­çait le sang.

— Miss Bla­ck­more, dit-il. Vous êtes en état d’ar­res­ta­tion pour le meurtre d’Ar­thur Beau­mont, direc­teur du Old Cata­ract Hotel.

Daph­né se leva. Elle se leva comme elle fai­sait tout — droite, sèche, impec­cable. Elle bou­ton­na sa veste, ajus­ta son cha­peau, et dit :

— Puis-je prendre mon sac, ins­pec­teur ? Il est dans ma chambre.

— Un agent vous accompagnera.

Elle hocha la tête. Puis, avant de se diri­ger vers la porte, elle se tour­na vers Ceci­ly une der­nière fois.

— Votre tom­beau, Miss Graves. Votre nom. Votre décou­verte. Je n’ai jamais contes­té cela. Et pour ce que ça vaut — ce qui n’est pro­ba­ble­ment pas grand-chose, venant de moi — je suis désolée.

Elle sor­tit, enca­drée par Saf­wan et son adjoint, avec la démarche d’une femme qui marche vers quelque chose qu’elle a tou­jours su inévi­table. Pru­dence la sui­vit, en larmes, ses mains vides, sans tri­cot, sans ouvrage, nues et trem­blantes comme celles d’un enfant qu’on arrache à sa mère.

Le salon mau­resque se vida len­te­ment. Le Comte fut escor­té vers une autre pièce par un poli­cier. Ash­worth res­ta assis, le visage dans les mains. Wen­ners­tröm vida son schnaps d’un trait. Kess­ler remon­ta ses lunettes une der­nière fois et sor­tit sans un mot. Car­ter hocha la tête — un hoche­ment lent, fati­gué, qui pou­vait vou­loir dire « je savais » ou « c’est tou­jours la même his­toire » ou sim­ple­ment « je suis vieux et le monde ne change pas ».

Faï­za al-Rashid pas­sa devant Ceci­ly et lui prit la main — un geste bref, chaud, silen­cieux. Puis elle mon­ta à son bal­con et, quelques minutes plus tard, sa voix s’é­le­va dans l’air lavé par la tem­pête. Un chant nubien. Pas une com­plainte — un hymne. Un chant de mémoire. Un chant pour les rois et les reines dont les noms avaient été effa­cés et qui, dans la voix d’une can­ta­trice en dis­grâce, retrou­vaient enfin leur place dans le monde.

Ceci­ly res­ta seule dans le salon mau­resque avec Christie.

La roman­cière se leva de sa chaise dans l’ombre, s’ap­pro­cha de Ceci­ly, et posa une main sur son épaule.

— Vous avez été magni­fique, dit-elle.

— J’ai été juste.

— C’est la même chose. C’est exac­te­ment la même chose.

Elles res­tèrent un moment dans le silence du salon. La lumière des mou­cha­ra­biehs dan­sait sur les murs. Le Nil, en contre­bas, repre­nait son cours éter­nel. Et quelque part dans les murs du Old Cata­ract, dans le gra­nit rose de la falaise, dans les registres de Yous­sef, dans les ins­crip­tions de la Can­dace, la mémoire conti­nuait de faire son tra­vail — patient, impla­cable, indif­fé­rent aux men­songes des hommes.

Les tom­beaux ne parlent pas, pen­sa Ceci­ly. Mais les gens qui les écoutent finissent tou­jours par par­ler pour eux.

CHA­PITRE 15 — LE FLEUVE

Trois jours passèrent.

Trois jours d’une dou­ceur irréelle, comme si Assouan, après la tem­pête et les aveux, avait déci­dé de se mon­trer sous son vrai visage — celui d’une ville qui a vu pas­ser les empires et les catas­trophes et qui a appris, au fil des mil­lé­naires, que tout finit par se dis­soudre dans la lumière et le cou­rant du fleuve.

Daph­né Bla­ck­more fut emme­née au Caire par le train du matin, enca­drée par deux poli­ciers en civil que Saf­wan avait choi­sis pour leur dis­cré­tion plu­tôt que pour leur car­rure. Elle mon­ta dans le wagon de pre­mière classe avec la même rai­deur impec­cable qu’elle avait eue en quit­tant le salon mau­resque — le cha­peau droit, le dos ver­ti­cal, les yeux fixés devant elle comme si le pay­sage n’exis­tait pas. Pru­dence Hart­well mon­ta dans le wagon sui­vant, les yeux rouges, les mains vides, sans tri­cot, sans ouvrage, ampu­tée de la seule chose qui lui avait don­né un rôle dans le monde. Elle serait inter­ro­gée au Caire, peut-être incul­pée comme com­plice, peut-être relâ­chée — Saf­wan n’é­tait pas sûr, et Ceci­ly ne vou­lait pas le savoir.

Le Comte — Gior­gio Fer­ro — disparut.

Pas par la porte. Pas par le train. Pas par le Nil. Il dis­pa­rut comme il était appa­ru — dans un nuage de théâ­tra­li­té, un sillage de par­fum et de men­songe, sans lais­ser d’a­dresse. Le matin sui­vant les aveux, sa suite était vide. Le lit n’a­vait pas été défait. Les sca­ra­bées en lapis-lazu­li avaient dis­pa­ru — les quatre res­tants. Gia­co­mo, le domes­tique muet, était introu­vable. Sur le bureau de la suite 201, un seul objet : une bou­teille de cham­pagne, non ouverte, avec un car­ton sur lequel Fer­ro avait écrit, de sa belle écri­ture italienne :

« Pour Miss Graves. Avec mes com­pli­ments. Le monde est plein de tom­beaux — seuls les meilleurs voleurs savent les­quels ouvrir. G.F. »

Saf­wan lan­ça un avis de recherche. L’a­vis ne don­ne­rait rien — Ceci­ly le savait, Chris­tie le savait, l’A­ga Khan le savait. Les hommes comme Fer­ro ne se font pas attra­per. Ils changent de nom, de ville, de conti­nent. Ils se réin­ventent. Ils réap­pa­raissent, des années plus tard, sous une autre iden­ti­té, dans un autre palace, avec d’autres sca­ra­bées. C’est leur malé­dic­tion et leur talent — être éter­nel­le­ment en fuite, éter­nel­le­ment en scène, éter­nel­le­ment nulle part.

Le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm res­ta. Il res­ta parce qu’il n’a­vait nulle part où aller — ou plu­tôt, parce que les endroits où il aurait pu aller ne vou­laient plus de lui. L’u­ni­ver­si­té d’Upp­sa­la, infor­mée de ses liens avec la Fon­da­tion Orsi­ni, avait sus­pen­du son affi­lia­tion. Il n’a­vait plus de chaire, plus de titre, plus de reve­nus. Mais il avait quelque chose d’autre — quelque chose qu’il avait gar­dé, mal­gré tout, mal­gré la lâche­té et le schnaps et les papiers brûlés.

Il avait les car­nets de Blackmore.

Le len­de­main des aveux, il vint trou­ver Ceci­ly dans sa chambre. Il frap­pa — un coup, un seul, comme un homme qui n’a le cou­rage de frap­per qu’une fois — et quand elle ouvrit, il se tenait dans le cou­loir, immense, voû­té, un paquet sous le bras, avec l’ex­pres­sion d’un chien qui rap­porte un objet volé.

— J’ai men­ti, dit-il. Pas sur tout. Mais sur l’es­sen­tiel. Je n’ai pas brû­lé les car­nets de Bla­ck­more. J’ai brû­lé les lettres de la Fon­da­tion — les docu­ments com­pro­met­tants, ceux qui me liaient à Fer­ro. Mais les car­nets de ter­rain de Bla­ck­more — ceux que j’ai trou­vés à Cam­bridge, ceux qui contiennent vos des­sins signés, vos rele­vés, vos anno­ta­tions — je les ai gardés.

Il posa le paquet sur le bureau de Ceci­ly. Un paquet enve­lop­pé dans du papier kraft, lourd, rec­tan­gu­laire, de la taille d’une pile de livres.

— Trois car­nets, dit-il. Mars à juin 1933. Tout est dedans. Vos des­sins, votre écri­ture, vos dates. Les preuves ori­gi­nales que Beau­mont avait copiées et que Daph­né Bla­ck­more a détruites. Sauf que celles-ci ne sont pas des copies. Ce sont les originaux.

Ceci­ly ouvrit le paquet. Les car­nets étaient là — reliés en toile cirée noire, mar­qués « R.H.B. — Gebel Bar­kal — 1933 » au dos, cor­nés par le sable et le temps. Elle ouvrit le pre­mier. Et sur la troi­sième page, entre un rele­vé topo­gra­phique et une note sur les vents domi­nants, elle vit son propre des­sin — le cro­quis de l’es­ca­lier de pierre, daté du 14 mars 1933, signé « C. Graves » dans le coin infé­rieur droit, avec cette écri­ture pen­chée et ner­veuse qu’elle recon­nut comme on recon­naît sa propre respiration.

Ses yeux brû­lèrent. Elle ne pleu­ra pas — elle avait fini de pleu­rer pour Gebel Bar­kal, elle avait pleu­ré tout ce qu’il y avait à pleu­rer, dans le tom­beau en 1933, dans le pla­card du Bri­tish Museum, dans les nuits sans som­meil de son exil. Mais ses yeux brû­lèrent, et Wen­ners­tröm le vit, et il détour­na le regard avec la pudeur de ceux qui savent qu’ils ont par­ti­ci­pé au désastre.

— Pour­quoi main­te­nant ? deman­da Cecily.

— Parce que la lâche­té a une date d’ex­pi­ra­tion. Et la mienne vient d’expirer.

Il sor­tit sans ajou­ter un mot, et Ceci­ly enten­dit ses pas s’é­loi­gner dans le cou­loir — des pas de géant, lents, lourds, les pas d’un homme qui venait d’al­lé­ger sa conscience du poids de quatre années de silence.

*

Howard Car­ter par­tit le lendemain.

Il ne dit au revoir à per­sonne — ou plu­tôt, il ne dit au revoir qu’à Ceci­ly. Il la croi­sa dans le hall, à l’aube, son unique valise à la main, son cha­peau sur la tête, le visage creu­sé par la mala­die mais éclai­ré par quelque chose qui res­sem­blait, de loin, à de la paix.

— Graves, dit-il.

— Mr. Carter.

— J’ai lu des articles sur le royaume de Méroé dans le Jour­nal of Egyp­tian Archaeo­lo­gy. Pas assez d’ar­ticles. Pas assez bons. Quand vous publie­rez le vôtre — et vous le publie­rez, parce que vous êtes archéo­logue et que c’est ce que font les archéo­logues —, envoyez-le-moi. J’ai­me­rais le lire avant de mourir.

— Vous n’al­lez pas mourir.

— Bien sûr que si. Tout le monde meurt, Graves. C’est la seule chose que les tom­beaux nous apprennent. La ques­tion n’est pas de mou­rir — c’est de savoir ce qu’on laisse der­rière soi. Bla­ck­more a lais­sé un men­songe. Vous, vous lais­se­rez la véri­té. C’est la seule dif­fé­rence qui compte.

Il tous­sa — cette toux sèche, pro­fonde, qui venait de l’in­té­rieur — ser­ra sa valise et sor­tit du Old Cata­ract pour la der­nière fois. Il mour­rait l’an­née sui­vante, à Londres, dans son appar­te­ment d’Al­bert Court, seul avec ses sou­ve­nirs de Tou­tan­kha­mon et cette amer­tume qui avait été le prix de sa gloire.

Ceci­ly le regar­da par­tir et pen­sa : les décou­vreurs de tom­beaux finissent tou­jours seuls. C’est le tri­but. Le tri­but que le pas­sé exige de ceux qui le dérangent.

*

Le Dr Kess­ler res­ta aus­si. Il res­ta parce que l’Au­triche, en décembre 1937, n’é­tait plus un endroit où un méde­cin juif pou­vait ren­trer en toute sécu­ri­té. L’An­schluss n’a­vait pas encore eu lieu, mais son ombre s’é­ten­dait déjà sur Vienne comme un nuage qu’on voyait venir sans pou­voir l’ar­rê­ter. Kess­ler le sen­tait — dans les lettres de ses col­lègues, dans les silences de ses amis, dans cette ner­vo­si­té par­ti­cu­lière de l’exi­lé qui sait que la porte se referme der­rière lui.

Il conti­nua de jouer au back­gam­mon avec l’A­ga Khan tous les après-midi. Il conti­nua de soi­gner les tou­ristes qui avaient trop pris le soleil. Et il conti­nua de remon­ter ses lunettes toutes les trente secondes, comme si l’a­jus­te­ment per­pé­tuel de ses verres était sa manière de main­te­nir le monde en place.

— Vous avez été très cou­ra­geux, dit-il à Ceci­ly le matin où elle com­men­ça à pré­pa­rer son départ. Racon­ter la véri­té devant tous ces gens. Accu­ser quel­qu’un de meurtre. C’est un acte de cou­rage que beau­coup d’hommes n’au­raient pas eu.

— Ce n’é­tait pas du cou­rage, dit Ceci­ly. C’é­tait de la nécessité.

— La néces­si­té est la mère du cou­rage. C’est une phrase de per­sonne — je viens de l’in­ven­ter. Mais elle a le mérite d’être vraie.

Il remon­ta ses lunettes une der­nière fois et ajou­ta, avec ce sou­rire triste qui était sa signature :

— Si vous avez besoin d’un méde­cin, un jour, en Égypte, vous savez où me trou­ver. Je serai ici. Dans cet hôtel. À jouer au back­gam­mon et à attendre que le monde décide ce qu’il veut faire de moi.

*

L’A­ga Khan fit ce que font les sou­ve­rains : il arran­gea les choses.

En trois jours, avec la dis­cré­tion d’un diplo­mate et l’ef­fi­ca­ci­té d’un chef d’É­tat, il contac­ta le direc­teur du Ser­vice des Anti­qui­tés égyp­tiennes, le rédac­teur en chef du Jour­nal of Egyp­tian Archaeo­lo­gy, et deux pro­fes­seurs d’ar­chéo­lo­gie à l’U­ni­ver­si­té du Caire. Il leur envoya les car­nets de Bla­ck­more — en copie, les ori­gi­naux res­tant en pos­ses­sion de Ceci­ly —, la cor­res­pon­dance Fer­ro-Bla­ck­more-Beau­mont que Yous­sef avait conser­vée, et un résu­mé de la décou­verte de la seconde chambre rédi­gé par Ash­worth et contre­si­gné par Cecily.

L’at­tri­bu­tion du tom­beau de la Can­dace Ama­ni­re­nas serait révi­sée. Le nom de Ceci­ly Graves appa­raî­trait comme décou­vreuse prin­ci­pale. Un article — le vrai article, celui qui aurait dû être publié en 1933 — serait rédi­gé conjoin­te­ment par Ceci­ly et Ash­worth, sous l’au­to­ri­té scien­ti­fique du Ser­vice des Anti­qui­tés. La seconde chambre — la biblio­thèque de la Can­dace — ferait l’ob­jet d’une mis­sion offi­cielle, finan­cée par des fonds publics cette fois, sans Fon­da­tion Orsi­ni, sans coquille vide, sans tra­fi­quants en cos­tume blanc.

La Can­dace aurait enfin droit à sa vérité.

Et Ceci­ly aurait enfin droit à son nom.

*

Le der­nier soir, Ceci­ly dîna sur la ter­rasse avec Christie.

Le Nil avait retrou­vé sa cou­leur d’a­vant la tem­pête — ce bleu pro­fond, presque noir, qui virait au cuivre dans les der­nières minutes du cré­pus­cule. Les felouques ren­traient, leurs voiles latines abais­sées. L’île Élé­phan­tine flot­tait dans la lumière comme un rêve qu’on n’ar­rive pas à quit­ter. Le mau­so­lée de l’A­ga Khan brillait sur la crête de la col­line — un point blanc, soli­taire, parfait.

Le joueur de oud était de retour. Il jouait un air que Ceci­ly ne recon­nut pas — quelque chose de lent, de sinueux, de pro­fon­dé­ment triste et pro­fon­dé­ment beau, un air qui sem­blait venir du fleuve lui-même, comme si le Nil avait une voix et que cette voix pas­sait par les doigts du musicien.

Chris­tie avait com­man­dé du sher­ry. Ceci­ly avait com­man­dé un gin tonic — le pre­mier qu’elle finis­sait depuis son arrivée.

— Vous allez res­ter ? deman­da Christie.

— Quelques semaines. Pour super­vi­ser le début des tra­vaux dans la seconde chambre. Puis je ren­tre­rai à Londres pour rédi­ger l’article.

— Et le Bri­tish Museum ?

— Je don­ne­rai ma démis­sion. Le pla­card sans fenêtre a assez duré.

Chris­tie sou­rit. Ce sou­rire qu’elle avait — bref, timide, presque cou­pable — et qui était peut-être la chose la plus authen­tique chez une femme dont le métier était d’in­ven­ter des fictions.

— Je finis mon roman, dit-elle. Celui que j’é­cris depuis que je suis ici. Il se passe sur un bateau — pas dans un hôtel. Un bateau sur le Nil. Il y aura un meurtre, évi­dem­ment. Il y a tou­jours un meurtre.

— Quel­qu’un que je connais ?

— Per­sonne. Tout le monde. Poi­rot résou­dra l’af­faire, comme tou­jours. Mais je crois que, cette fois, il la résou­dra un peu dif­fé­rem­ment — avec moins de cer­ti­tude, peut-être. Avec plus de… vertige.

Elle regar­da le Nil.

— Vous m’a­vez appris quelque chose, Ceci­ly. Quelque chose que Poi­rot ne m’a­vait jamais appris. Poi­rot résout des énigmes. Vous, vous déter­rez des véri­tés. Ce n’est pas la même chose. Les énigmes ont des solu­tions. Les véri­tés n’en ont pas — elles ont des consé­quences. Et les consé­quences conti­nuent long­temps après que le détec­tive a fer­mé son carnet.

— Poi­rot aurait été fier, dit Cecily.

Chris­tie rit — un rire court, sur­pris, presque juvé­nile. Le même rire que le pre­mier soir, sur cette même ter­rasse, quand elles ne se connais­saient pas encore et que le jas­min sen­tait si fort qu’il sem­blait inven­ter l’air.

— Poi­rot aurait été furieux, cor­ri­gea-t-elle. Furieux de ne pas avoir été au centre. Furieux que ce soit une archéo­logue, et non un détec­tive belge à mous­tache, qui ait réso­lu l’af­faire. Mais oui — au fond, très au fond, der­rière la mous­tache et la vani­té — il aurait été fier.

Elles trin­quèrent. Le sher­ry et le gin tonic se tou­chèrent avec un tin­te­ment clair qui se per­dit dans le mur­mure du Nil.

Au-des­sus d’elles, depuis son bal­con, Faï­za al-Rashid com­men­ça à chanter.

Un air dif­fé­rent de tous ceux que Ceci­ly avait enten­dus. Pas une com­plainte. Pas un hymne. Quelque chose d’in­ter­mé­diaire — un chant qui n’a­vait pas de nom dans les caté­go­ries de la musique occi­den­tale, un chant qui était à la fois triste et joyeux, ancien et neuf, un chant qui par­lait d’une reine dont le nom avait été effa­cé des pierres et qui, après deux mille ans de silence, venait d’être pro­non­cé à nou­veau par la bouche d’une vivante.

Ama­ni­re­nas. Can­dace. Reine de Méroé. Celle qui avait défié Auguste. Celle qui avait tenu une tête cou­pée dans sa main gauche et un trai­té de paix dans sa main droite. Celle qui avait bâti un État, com­man­dé des armées, négo­cié avec Rome, et fait gra­ver sa mémoire dans la pierre pour que quel­qu’un — un jour, peut-être, dans deux mille ans — des­cende dans son tom­beau et lise ce qu’elle avait à dire.

Et ce quel­qu’un, c’é­tait Cecily.

Chris­tie fer­ma son car­net. Elle le posa sur la table, à côté de son verre de sher­ry, et regar­da le Nil avec l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui vient d’é­crire le der­nier mot d’un roman — non pas la satis­fac­tion de la fin, mais le ver­tige du vide qui suit, ce moment où l’his­toire vous quitte et où vous res­tez seul avec le silence.

— Bonne nuit, Cecily.

— Bonne nuit, Agatha.

Chris­tie se leva et ren­tra dans l’hô­tel. Ceci­ly res­ta seule sur la terrasse.

La nuit tom­bait. Les lan­ternes s’al­lu­maient. Les étoiles appa­rais­saient une à une, comme des sou­ve­nirs qui remontent à la sur­face. Le joueur de oud avait ces­sé de jouer. Les felouques avaient dis­pa­ru. Le Nil cou­lait, noir, immense, éternel.

En contre­bas, une der­nière felouque glis­sait vers le sud. Tarek était assis à la barre, le visage tour­né vers l’hô­tel illu­mi­né. Il ne waved pas. Il ne cria pas. Il fit ce qu’il fai­sait tou­jours — il leva la voile, attra­pa le vent, et lais­sa le cou­rant l’emporter.

Ceci­ly le regar­da s’éloigner.

Elle avait dans sa chambre les car­nets de Bla­ck­more avec ses des­sins signés. La tablette en ivoire de la Can­dace. Le sca­ra­bée funé­raire. Le tes­son mar­qué de ses ini­tiales. Et trente pages de cro­quis de la biblio­thèque secrète — la mémoire d’une reine ins­crite dans la pierre, atten­dant d’être lue, d’être publiée, d’être ren­due au monde.

Elle avait son nom.

Elle rit. Un rire bref, inat­ten­du, qui mon­ta de sa poi­trine comme un oiseau qu’on libère — le pre­mier vrai rire depuis quatre ans, depuis le matin du 14 mars 1933, depuis l’es­ca­lier de pierre dans le grès, depuis la lampe à pétrole et les fresques et la Can­dace aux bras larges qui la regar­dait d’un seul œil comme pour dire : te voi­là enfin.

La voix de Faï­za s’é­le­va une der­nière fois dans la nuit d’As­souan. Un mot, un seul, tenu sur une note si haute et si pure qu’il sem­bla res­ter sus­pen­du dans l’air après que la voix se fut tue — un mot nubien que Ceci­ly ne com­pre­nait pas mais dont elle sen­tait le sens dans sa chair, dans ses os, dans cette par­tie d’elle-même qui avait tou­jours su que les tom­beaux ne parlent pas, que les morts ne reviennent pas, que les noms effa­cés ne réap­pa­raissent pas d’eux-mêmes — et que c’est pour cela, pré­ci­sé­ment pour cela, qu’il faut des vivants assez obs­ti­nés pour des­cendre dans le noir, poser la main sur la pierre, et lire.

Le Nil coulait.

L’hô­tel veillait.

Et la Can­dace, dans son tom­beau de sable et de mémoire, sou­riait peut-être — de ce sou­rire de reine qu’au­cun empire, aucun siècle, aucun men­songe, n’a­vait jamais réus­si à effacer.

FIN

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