Indian Goods
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Quatrième partie
Chapitre 11 — Les documents
Février 1949
L’appartement était situé au troisième étage d’un immeuble de la rue Maoming, dans un quartier tranquille de la Concession française. Luo l’y attendait, assis derrière une table couverte de papiers.
— Monsieur Chen. Ponctuel, comme toujours. Asseyez-vous.
Chen s’assit. L’appartement était sobrement meublé — un bureau, quelques chaises, un coffre-fort dans un coin. Rien de personnel, rien qui pût identifier ses occupants. Un lieu de passage, fait pour les affaires qu’on préfère ne pas conduire en plein jour.
Luo poussa vers lui un dossier épais.
— Tout est là. Les noms, les adresses, les codes. Les contacts à Hong Kong que vous devez utiliser. Les documents que vous devez rédiger.
Chen ouvrit le dossier, parcourut les premières pages. Il reconnut certains noms — d’anciens partenaires de la maison Sassoon, des transitaires qu’il avait utilisés des dizaines de fois pour des affaires parfaitement légitimes. Ils étaient toujours là, toujours en activité. Seule la nature des marchandises avait changé.
— La cargaison, dit Luo, se trouve actuellement dans un entrepôt du port de Yangpu. Quatre cents kilogrammes de chlorhydrate de morphine, de qualité pharmaceutique. Officiellement, elle est destinée à des hôpitaux du Vietnam français. En réalité…
Il laissa la phrase en suspens. Chen n’avait pas besoin qu’on lui explique.
— Qu’est-ce que vous attendez de moi exactement ? demanda-t-il.
— Trois choses. D’abord, rédiger les documents d’exportation — lettres de crédit, manifestes, certificats d’origine. Vous savez comment faire, et surtout vous savez comment les faire paraître authentiques. Ensuite, contacter vos anciens partenaires à Hong Kong pour organiser le transit. Enfin, superviser le chargement au port — pas physiquement, mais administrativement. Vous serez le garant de la transaction.
— Et en cas de problème ?
Luo eut un sourire mince.
— Il n’y aura pas de problème. Pas si vous faites bien votre travail.
Chen feuilleta le dossier. Il y avait là des mois de travail condensés — des organigrammes de la Bande Verte, des listes de fonctionnaires corrompus, des codes de communication. Quelqu’un avait soigneusement préparé cette opération.
— Pourquoi moi ? demanda-t-il. Vous devez avoir des gens plus expérimentés, plus fiables.
— Plus expérimentés, peut-être. Mais pas plus discrets. Et surtout, pas avec vos contacts. La maison Sassoon avait une réputation impeccable — même après tout ce temps, même après le départ de Sir Victor. Vos anciens partenaires vous feront confiance. C’est ça qui compte.
Chen comprit. Il n’était pas un criminel qu’on recrutait ; il était une façade, une caution de respectabilité. La même fonction qu’il avait remplie pendant vingt ans pour Sassoon.
— Combien de temps ai-je ?
— Trois semaines. La cargaison doit partir avant la fin février. Après, les routes seront trop dangereuses — les communistes approchent, les contrôles se multiplient.
Chen referma le dossier.
— D’accord. Je commence demain.
Luo se leva, lui tendit la main.
— Excellent. Je savais que nous pouvions compter sur vous, Monsieur Chen.
Chen serra cette main — froide, sèche — et quitta l’appartement. Dans la rue, il respira profondément l’air froid de février. Il venait de franchir une ligne. Il n’y aurait pas de retour en arrière.
Les jours suivants, Chen travailla comme il n’avait pas travaillé depuis des années. Il s’installa dans son appartement, transforma son salon en bureau, et commença à rédiger les documents. Lettres de crédit à l’en-tête de compagnies fictives, manifestes détaillant des cargaisons imaginaires, certificats d’origine tamponnés de sceaux qu’il fabriquait lui-même avec du liège et de l’encre rouge.
C’était un travail minutieux, exigeant — et, d’une certaine façon, satisfaisant. Chen retrouvait l’efficacité qu’il avait eue au service de Sassoon, la précision du secrétaire qui ne commet jamais d’erreur. Chaque document était parfait, chaque détail vérifié trois fois. Il travaillait seize heures par jour, ne sortant que pour acheter de la nourriture ou poster des lettres à ses contacts de Hong Kong.
Parfois, la nuit, quand il s’arrêtait enfin de travailler, il regardait les piles de papiers sur son bureau et se demandait ce qu’il était en train de faire. Il pensait à Maître Zhou, à la rectitude du cœur. Il pensait à Meiling, qui avait peut-être rejoint les communistes pour combattre exactement ce qu’il était en train de faciliter.
Mais ces pensées ne duraient pas. Le travail reprenait le dessus, l’engourdissait, le protégeait de lui-même.
À la fin de la deuxième semaine, tout était prêt.
* * *
Chapitre 12 — Le Cantonais
Mars 1949
La transaction devait avoir lieu dans un entrepôt du port de Yangpu, à l’est de la ville. Chen s’y rendit une nuit sans lune, un sac contenant les documents serrés contre sa poitrine.
Le port de Yangpu était un labyrinthe de quais, d’entrepôts et de grues qui se découpaient comme des squelettes sur le ciel noir. Chen suivit les instructions de Luo — tourner à gauche après le bureau des douanes, longer le quai numéro sept, frapper trois coups à la porte de l’entrepôt 34.
La porte s’ouvrit sur un homme qu’il n’avait jamais vu.
Ce n’était pas Luo. C’était quelqu’un d’autre — un Cantonais d’une quarantaine d’années, au visage grêlé, aux doigts jaunis par le tabac. Il avait des yeux froids, sans expression, qui examinèrent Chen de haut en bas avant de le laisser entrer.
L’entrepôt était faiblement éclairé par quelques ampoules nues. Des caisses s’empilaient le long des murs — des caisses marquées de caractères qui signifiaient “équipements médicaux”. La morphine était là, quelque part, dissimulée sous des couches de bandages et de seringues.
— Les documents, dit le Cantonais.
Chen lui tendit le sac. L’homme l’ouvrit, en sortit les papiers un par un. Il les examina avec une minutie terrifiante — chaque signature, chaque tampon, chaque numéro de série. Chen le regardait faire, les mains moites, le cœur battant.
Après ce qui sembla une éternité, le Cantonais hocha la tête.
— C’est bon.
Il rangea les documents dans le sac, le tendit à un assistant qui attendait dans l’ombre.
— Monsieur Luo vous fera parvenir le reste de votre paiement d’ici une semaine.
— C’est tout ?
Le Cantonais le regarda avec une expression qui aurait pu être du mépris.
— Qu’est-ce que vous attendiez ? Des félicitations ?
Chen ne répondit pas. Le Cantonais fit un geste vers la porte.
— Vous pouvez partir.
Chen se dirigea vers la sortie. Il avait presque atteint la porte quand la voix du Cantonais l’arrêta.
— Monsieur Chen.
Il se retourna.
— Vous avez bien travaillé.
Ce n’était pas un compliment. C’était un constat froid, professionnel. Chen comprit soudain que cet homme — ce Cantonais silencieux aux yeux morts — était celui qui réglait les problèmes. Celui qui faisait disparaître les gens quand les choses tournaient mal.
— Merci, dit Chen.
Et il sortit dans la nuit.
Il marcha jusqu’à ce qu’il trouve une ruelle déserte. Là, il s’appuya contre un mur et vomit. Son estomac se vida, encore et encore, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.
Puis il se redressa, essuya sa bouche, et reprit sa marche vers la ville.
C’était fait. Il avait franchi le point de non-retour.
* * *
Chapitre 13 — L’attente
Mars-Avril 1949
Les semaines qui suivirent furent les plus longues de la vie de Chen. Il attendait — le paiement promis par Luo, des nouvelles de Hong Kong, un signe que la cargaison était passée. Mais rien ne venait.
Il retourna au Cathay, plus par désœuvrement que par envie. Le bar du Horse and Hound était maintenant presque toujours vide. Fernandez avait été remplacé par un jeune Chinois qui ne le reconnaissait pas. Margaret Hartley avait disparu — personne ne savait où. L’hôtel se vidait, se dépeuplait, comme un corps dont la vie se retire lentement.
Chen passait ses journées à errer dans son appartement, à relire les journaux, à écouter la radio. Les nouvelles étaient de plus en plus sombres. Les communistes avaient pris Pékin en janvier. L’armée de Mao avançait vers le sud. Nankin était tombée fin avril. Shanghai serait la prochaine.
Et toujours pas de nouvelles de Luo.
Chen commença à s’inquiéter. Quelque chose avait-il mal tourné ? La cargaison avait-elle été interceptée ? Ou bien — pensée plus terrifiante encore — était-il devenu un témoin gênant, un problème à éliminer ?
Il pensa à fuir. Mais pour aller où ? Avec quel argent ? L’acompte de Luo avait fondu — le loyer, la nourriture, quelques visites à la fumerie de Madame Qian. Il ne lui restait presque rien.
Un soir d’avril, alors qu’il rentrait chez lui après une promenade sans but sur le Bund, il trouva un journal sous sa porte. Un journal de Canton, vieux de plusieurs jours. Et, cerclé au crayon rouge, un article en première page.
Saisie record de morphine au port de Canton. Plusieurs arrestations.
Chen lut l’article trois fois. Les noms ne lui disaient rien — des intermédiaires, des petits poissons. Mais les quantités correspondaient. La cargaison — sa cargaison — avait été interceptée.
Il resta un long moment assis dans l’obscurité, le journal sur les genoux. Puis il se leva et commença à brûler tous les documents qu’il avait gardés — les brouillons, les copies, les notes. Il les brûla un par un dans l’évier de la cuisine, regardant le papier se consumer, les preuves disparaître.
Quand il eut fini, il s’assit à nouveau et attendit. Attendit que quelqu’un vienne frapper à sa porte — la police, la Bande Verte, ou quelqu’un de pire.
Mais personne ne vint.
Pas cette nuit-là. Pas les jours suivants. Le silence, l’attente, l’angoisse — c’était tout ce qui lui restait.
* * *
Chapitre 14 — La nouvelle
Avril 1949
La confirmation arriva une semaine plus tard, par un chemin inattendu. Chen était au Cathay, assis au bar désert, quand Xiaowu vint le trouver.
— Monsieur Chen. Il y a quelqu’un qui vous cherche.
Chen se raidit.
— Qui ?
— Un homme. Il attend dehors. Il a dit que c’était urgent.
Chen hésita. Puis il posa son verre, traversa le lobby, sortit sur le Bund. Un homme l’attendait près d’un réverbère — pas Luo, mais quelqu’un qu’il avait déjà vu. L’assistant du Cantonais, celui qui avait récupéré les documents dans l’entrepôt.
— Monsieur Chen. Vous devez disparaître.
— Quoi ?
— La cargaison a été saisie. Il y a eu des arrestations. Certains ont parlé. Votre nom a été mentionné.
Chen sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— Qui a parlé ?
— Je ne sais pas. Mais vous êtes grillé. Les nationalistes vous cherchent — ou peut-être les communistes, on ne sait plus qui contrôle quoi. Dans tous les cas, vous ne pouvez pas rester ici.
— Et Monsieur Luo ?
L’assistant eut un rire bref, sans joie.
— Monsieur Luo est parti. Hong Kong, paraît-il. Ou les Bahamas, comme votre ancien patron. Les rats quittent le navire, Monsieur Chen. Vous devriez faire pareil.
Il lui tendit une enveloppe.
— C’est tout ce qu’on peut faire pour vous. Le reste de votre paiement. Ça devrait suffire pour disparaître.
Chen prit l’enveloppe. Elle était légère — beaucoup plus légère que ce qu’on lui avait promis.
— Et ensuite ?
— Ensuite, débrouillez-vous. C’est chacun pour soi maintenant.
L’assistant tourna les talons et disparut dans la nuit. Chen resta seul sur le Bund, l’enveloppe à la main, le monde s’effondrant autour de lui.
Il ne rentra pas chez lui cette nuit-là. Il prit une chambre dans un hôtel miteux du quartier de Zhabei, sous un faux nom, et attendit l’aube en regardant le plafond.
Il était recherché. Par qui exactement, il ne savait pas. Mais il ne pouvait plus rentrer dans son appartement, ne pouvait plus fréquenter ses lieux habituels, ne pouvait plus exister sous son vrai nom.
Chen Weiming était mort. Il ne restait plus qu’un fantôme.
* * *