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Indian Goods

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Deuxième par­tie

Cha­pitre 4 — L’ap­par­te­ment de la rue Joffre

Novembre 1948

L’ap­par­te­ment de Chen occu­pait le deuxième étage d’un immeuble de la rue Joffre, dans la Conces­sion fran­çaise. Deux pièces — un salon qui ser­vait aus­si de bureau, une chambre à cou­cher — sépa­rées par un cou­loir étroit où s’a­li­gnaient des éta­gères de livres. La cui­sine, minus­cule, don­nait sur une cour inté­rieure où séchait le linge des voi­sins. La salle de bain, par­ta­gée avec les autres loca­taires de l’é­tage, se trou­vait au fond du couloir.

C’é­tait un loge­ment modeste, mais propre et bien tenu. Chen l’oc­cu­pait depuis 1935, l’an­née où il avait quit­té la pen­sion de famille de Hong­kou pour s’ins­tal­ler dans ce quar­tier plus res­pec­table. Il payait son loyer en yuan — une somme qui lui avait paru rai­son­nable pen­dant des années, mais qui repré­sen­tait main­te­nant, avec l’in­fla­tion galo­pante, presque rien. Le pro­prié­taire, un Fran­çais qui vivait à Hanoi, n’a­vait pas encore révi­sé le bail.

Ce matin-là, Chen se leva tard. Il n’a­vait rien à faire, nulle part où aller. La lumière grise de novembre fil­trait à tra­vers les rideaux ; on enten­dait, dans la cour, les voix des femmes qui éten­daient leur les­sive. Chen res­ta un moment assis au bord de son lit, regar­dant sans le voir le mur d’en face.

Sur ce mur était accro­chée une cal­li­gra­phie enca­drée — quatre carac­tères tra­cés d’une main sûre sur papier de riz : 正心誠意. Zhèng xīn chéng yì. Rec­ti­fier son cœur, rendre sin­cères ses inten­tions. Un pré­cepte du Daxue, le Grand Appren­tis­sage, l’un des clas­siques confu­céens que Maître Zhou lui avait fait étu­dier pen­dant des années.

Maître Zhou. Chen pen­sa à son ancien pro­fes­seur, mort en 1943, quelques mois avant la fin de l’oc­cu­pa­tion japo­naise. Un petit homme sec au crâne rasé, qui por­tait tou­jours la même robe de let­tré éli­mée et par­lait d’une voix si basse qu’il fal­lait tendre l’o­reille pour l’en­tendre. Il ensei­gnait le chi­nois clas­sique à St. John’s Uni­ver­si­ty, dans un dépar­te­ment que les étu­diants déser­taient au pro­fit des cours d’an­glais et de com­merce inter­na­tio­nal. Chen avait été l’un de ses rares élèves fidèles.

Rec­ti­fier son cœur. Chen se leva, s’ap­pro­cha de la cal­li­gra­phie. Maître Zhou la lui avait offerte le jour de son départ de l’u­ni­ver­si­té, en 1928. “Gar­dez ceci, Wei­ming. Quoi que vous fas­siez dans la vie, n’ou­bliez jamais ce pré­cepte.” Chen l’a­vait gar­dé. Il l’a­vait regar­dé chaque jour pen­dant vingt ans. Et chaque jour, il avait su qu’il ne le sui­vait pas.

Il pas­sa dans le salon, allu­ma le petit réchaud à char­bon pour faire chauf­fer l’eau du thé. La pièce était meu­blée som­mai­re­ment : un bureau de bois sombre, deux fau­teuils, une table basse. Des livres s’empilaient sur toutes les sur­faces — ouvrages en anglais et en chi­nois, clas­siques confu­céens, romans occi­den­taux, trai­tés de com­merce. La biblio­thèque d’un homme qui avait vou­lu être let­tré et était deve­nu secrétaire.

Pen­dant que l’eau chauf­fait, Chen ouvrit le tiroir de son bureau et en sor­tit l’en­ve­loppe que Sas­soon lui avait remise trois semaines plus tôt. Il l’a­vait comp­tée une fois, le soir même de leur entre­tien : dix mille dol­lars amé­ri­cains. Une somme consi­dé­rable — l’é­qui­valent de plu­sieurs années de salaire. Mais avec l’in­fla­tion qui dévo­rait le yuan, que valait-elle vraiment ?

Il éta­la les billets sur le bureau et fit le cal­cul. Au taux de change actuel — qui chan­geait chaque jour, par­fois chaque heure —, dix mille dol­lars repré­sen­taient envi­ron trois mil­lions de yuans. Assez pour vivre confor­ta­ble­ment pen­dant trois mois, peut-être quatre. Ensuite, il fau­drait trou­ver autre chose.

Chen ran­gea les billets dans l’en­ve­loppe et la repla­ça dans le tiroir. Il avait pen­sé à par­tir — Hong Kong, comme Sas­soon le lui avait sug­gé­ré, ou peut-être Sin­ga­pour, où il connais­sait quelques anciens col­lègues. Mais par­tir coû­tait cher : le billet de bateau, les pots-de-vin aux doua­niers, l’ins­tal­la­tion dans une nou­velle ville. Et puis, par­tir pour quoi ? Pour recom­men­cer ailleurs une vie de secré­taire, de ser­vi­teur ? À cin­quante ans, il était trop vieux pour repar­tir de zéro.

L’eau se mit à bouillir. Chen ver­sa le thé dans une tasse ébré­chée et s’as­sit près de la fenêtre. Dehors, la rue Joffre s’a­ni­mait len­te­ment — les bou­tiques ouvraient leurs volets, les mar­chands ambu­lants ins­tal­laient leurs éven­taires, les auto­mo­biles com­men­çaient à cir­cu­ler. Une scène ordi­naire, presque pai­sible. On aurait pu croire que rien n’a­vait changé.

Mais Chen savait lire les signes. Le bou­lan­ger du coin de la rue, un Russe blanc qui tenait bou­tique depuis 1922, avait fer­mé la semaine pré­cé­dente. La phar­ma­cie fran­çaise d’en face affi­chait des prix qui dou­blaient tous les quinze jours. Les gens mar­chaient plus vite, par­laient moins fort, regar­daient autour d’eux avec une méfiance nou­velle. Shan­ghai se pré­pa­rait à quelque chose — une catas­trophe, une révo­lu­tion, une fin du monde. Per­sonne ne savait exac­te­ment quoi, mais tout le monde le sen­tait venir.

Chen but son thé à petites gor­gées. Il pen­sa à l’argent de Sas­soon, aux mois qu’il lui res­tait. Et puis il pen­sa à autre chose — quelque chose qu’il gar­dait dans un tiroir fer­mé à clé, au fond de son armoire.

Il se leva, tra­ver­sa la chambre, ouvrit l’ar­moire. Sous une pile de che­mises repas­sées, il y avait une petite boîte de laque noire. Chen la sor­tit, la posa sur le lit, tour­na la clé.

À l’in­té­rieur, enve­lop­pée dans un car­ré de soie, repo­sait une pipe d’o­pium. Elle était en bam­bou, longue d’une tren­taine de cen­ti­mètres, avec un four­neau de terre cuite et une embou­chure de jade. À côté de la pipe, dans un petit pot de por­ce­laine, il y avait une bou­lette d’o­pium brun — peut-être dix grammes, de quoi tenir une semaine ou deux.

Chen regar­da la pipe sans la tou­cher. Il se sou­ve­nait de la pre­mière fois qu’il l’a­vait uti­li­sée, dix ans plus tôt, dans la mai­son de Madame Qian. Un soir d’hi­ver, après la dis­pa­ri­tion de Mei­ling. Il était ivre, déses­pé­ré, inca­pable de dor­mir. Un asso­cié de Sas­soon — un Can­to­nais nom­mé Fung, qui s’oc­cu­pait des affaires louches de la mai­son — l’a­vait emme­né à Hong­kou en lui disant que c’é­tait bon pour les nerfs.

Chen avait fumé. Et il avait décou­vert ce que des mil­lions de Chi­nois connais­saient depuis un siècle : la paix de l’o­pium. Cette sen­sa­tion de flot­ter au-des­sus de soi-même, de regar­der le monde à tra­vers un voile de soie. Les pen­sées qui s’ef­fi­lochent, les angoisses qui se dis­solvent, le temps qui ralen­tit jus­qu’à s’ar­rê­ter. Pen­dant quelques heures, il avait ces­sé de pen­ser à Mei­ling, à sa vie gâchée, à ses com­pro­mis­sions. Il avait juste exis­té, dans une bulle de cha­leur et de lumière.

Depuis, il y reve­nait. Pas sou­vent — il n’é­tait pas un opio­mane, pas comme ces épaves qu’on voyait dans les fume­ries des quar­tiers pauvres. Mais de temps en temps, quand le poids deve­nait trop lourd, quand les ques­tions se fai­saient trop pres­santes. Une pipe, deux au maxi­mum. Juste de quoi oublier.

Chen refer­ma la boîte, la ran­gea sous les che­mises. Pas main­te­nant. Il fai­sait jour, il avait du thé, il pou­vait encore tenir. La pipe atten­drait le soir. Ou le len­de­main. Ou jamais, si par miracle il trou­vait autre chose à quoi se raccrocher.

Il retour­na dans le salon, s’as­sit à son bureau. Sur une feuille de papier, il com­men­ça à faire la liste de ce qu’il pour­rait vendre : ses livres anglais, qui inté­res­se­raient peut-être les anti­quaires de Fuz­hou Road ; sa montre de gous­set, un cadeau de Sas­soon pour ses dix ans de ser­vice ; quelques vête­ments qu’il ne por­tait plus. Des miettes. De quoi gagner quelques semaines, pas davantage.

La jour­née pas­sa, lente et vide. Chen lut un peu, som­meilla dans son fau­teuil, regar­da par la fenêtre les ombres qui s’al­lon­geaient sur la rue Joffre. Quand le soir tom­ba, il n’a­vait tou­jours pas bou­gé de son appartement.

Il pen­sa à Mar­ga­ret Hart­ley, seule dans sa suite du Cathay avec ses bou­teilles de gin. Il pen­sa à Sas­soon, quelque part au-des­sus de l’o­céan, filant vers ses pal­miers et ses impôts allé­gés. Il pen­sa à Maître Zhou, mort dans son lit de la conces­sion fran­çaise, sans avoir jamais su ce que son élève était devenu.

Et puis il pen­sa à la boîte de laque noire, dans l’armoire.

Pas ce soir, se dit-il encore.

Mais il savait que ce soir ou un autre, il ouvri­rait l’armoire.

* * *

Cha­pitre 5 — La fume­rie de Hongkou

Décembre 1948

Il céda deux semaines plus tard, par une nuit de décembre où le froid était deve­nu insupportable.

Son appar­te­ment n’a­vait pas de chauf­fage — seule­ment le petit réchaud à char­bon qui suf­fi­sait à peine à tié­dir la pièce prin­ci­pale. Chen avait pas­sé la jour­née emmi­tou­flé dans son man­teau, les mains autour d’une tasse de thé qu’il réchauf­fait sans cesse. Dehors, une pluie gla­ciale tom­bait sur la rue Joffre, trans­for­mant les trot­toirs en miroirs sombres.

Vers neuf heures du soir, il n’en put plus. Le froid, la soli­tude, les pen­sées qui tour­naient en boucle — tout cela for­mait un poids qu’il ne pou­vait plus por­ter. Il ouvrit l’ar­moire, sor­tit la boîte de laque noire, regar­da la pipe. Puis il la ran­gea. Ce n’é­tait pas de cela qu’il avait besoin. Il avait besoin de cha­leur, de pré­sence humaine, de quel­qu’un qui pré­pa­re­rait la pipe pour lui et le regar­de­rait som­brer dans l’oubli.

Il avait besoin de Madame Qian.

Chen enfi­la son man­teau, noua une écharpe autour de son cou, sor­tit dans la nuit. La pluie s’é­tait trans­for­mée en cra­chin ; l’air sen­tait la suie et le fleuve. Il mar­cha vers le nord, tra­ver­sant la Conces­sion fran­çaise, puis le quar­tier chi­nois de Nan­shi, pour atteindre enfin les ruelles de Hongkou.

Hong­kou avait été, avant la guerre, le quar­tier japo­nais de Shan­ghai. Main­te­nant, c’é­tait un laby­rinthe de mai­sons déla­brées, de com­merces louches, de réfu­giés entas­sés dans des loge­ments insa­lubres. Les Japo­nais étaient par­tis, mais leur empreinte res­tait — des enseignes en carac­tères japo­nais qu’on n’a­vait pas pris la peine d’en­le­ver, des temples shin­to à l’a­ban­don, des bou­tiques de nouilles soba recon­ver­ties en gar­gotes chinoises.

La mai­son de Madame Qian se trou­vait au fond d’une impasse, der­rière une façade de salon de thé. Chen pous­sa la porte, fit tin­ter la clo­chette. Une jeune femme qu’il ne connais­sait pas appa­rut der­rière le comptoir.

— Pour le thé ou pour autre chose ?

— Autre chose. Je suis un ami de Madame Qian.

La jeune femme le dévi­sa­gea, puis hocha la tête et dis­pa­rut der­rière un rideau de perles. Quelques ins­tants plus tard, le rideau s’é­car­ta et Madame Qian apparut.

Elle avait vieilli depuis la der­nière visite de Chen — c’é­tait il y a quoi, un an, deux ans ? Son visage s’é­tait creu­sé, ses che­veux avaient blan­chi, mais ses yeux gar­daient cette acui­té de vieille renarde qui ne lais­sait rien pas­ser. Elle por­tait une robe de soie noire, aus­tère, presque monacale.

— Mon­sieur Chen, dit-elle sans sou­rire. Cela fai­sait longtemps.

— Bon­soir, Madame Qian.

— Vous avez l’air fatigué.

— Je suis fatigué.

Elle l’exa­mi­na un moment, comme si elle pesait quelque chose dans sa tête. Puis elle fit un geste vers le rideau.

— Venez.

Chen la sui­vit à tra­vers un cou­loir étroit, puis un esca­lier qui des­cen­dait vers le sous-sol. L’o­deur le sai­sit avant même qu’il atteigne la der­nière marche — cette odeur dou­ceâtre, entê­tante, qu’il aurait recon­nue entre mille. L’opium.

La fume­rie occu­pait une cave voû­tée, éclai­rée par des lampes à huile qui pro­je­taient des ombres mou­vantes sur les murs. Des nattes étaient dis­po­sées le long des parois, sépa­rées par des para­vents de bam­bou. Sur chaque natte, un fumeur était allon­gé, la tête posée sur un appuie-nuque de por­ce­laine, les yeux mi-clos. Cer­tains dor­maient ; d’autres fixaient le pla­fond avec une expres­sion de béa­ti­tude loin­taine. L’air était épais, presque pal­pable, char­gé de fumée et de chaleur.

Chen sen­tit son corps se détendre avant même d’a­voir fumé. La cha­leur, après le froid de la rue. Le silence oua­té, après le bruit du monde. Il était chez lui.

Madame Qian le condui­sit vers une natte libre, dans un coin recu­lé de la cave. À côté de la natte, sur un pla­teau de laque, étaient dis­po­sés les ins­tru­ments : une lampe à opium dont la flamme vacillait dou­ce­ment, une longue aiguille de métal, un pot conte­nant la pâte brune.

— Vous vou­lez que je pré­pare ? deman­da Madame Qian.

— S’il vous plaît.

Chen s’al­lon­gea sur la natte, posa sa tête sur l’ap­puie-nuque. Le tis­su était tiède sous son corps — quel­qu’un avait dû l’oc­cu­per peu de temps avant. Il fer­ma les yeux, écou­ta les bruits de la fume­rie : le cré­pi­te­ment des lampes, le souffle des fumeurs, le mur­mure loin­tain d’une conversation.

Madame Qian s’a­ge­nouilla près de lui et com­men­ça à pré­pa­rer la pipe. Chen la regar­da faire — les gestes pré­cis, rituels, qu’il connais­sait par cœur. Elle prit une bou­lette d’o­pium avec l’ai­guille, la fit chauf­fer au-des­sus de la flamme jus­qu’à ce qu’elle ramol­lisse, puis la dépo­sa dans le four­neau de la pipe. L’o­deur s’in­ten­si­fia — sucrée, végé­tale, avec une note de brûlé.

— Votre maître est par­ti, dit Madame Qian sans lever les yeux de son tra­vail. Sas­soon. Tout le monde en parle.

— Oui.

— Et vous êtes resté.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Chen ne répon­dit pas.

— Beau­coup de mes clients partent aus­si, conti­nua Madame Qian. Les riches, les étran­gers. Ils sentent le vent tour­ner. Bien­tôt, il ne res­te­ra plus que les pauvres et les fous.

Elle ten­dit la pipe à Chen.

— Et vous, Mon­sieur Chen ? Vous êtes pauvre ou fou ?

Chen prit la pipe, la por­ta à ses lèvres, aspi­ra. La fumée emplit ses pou­mons — chaude, épaisse, avec ce goût carac­té­ris­tique qu’au­cun mot ne pou­vait décrire. Il retint sa res­pi­ra­tion quelques secondes, puis exha­la lentement.

La pre­mière bouf­fée ne fai­sait jamais grand effet. C’é­tait la deuxième, la troi­sième, qui vous empor­taient. Chen aspi­ra de nou­veau, les yeux fixés sur la flamme de la lampe. Peu à peu, le monde com­men­ça à chan­ger. Les contours s’a­dou­cirent, les cou­leurs se fon­dirent les unes dans les autres, le temps ralentit.

— Les deux, mur­mu­ra-t-il enfin. Pauvre et fou.

Madame Qian eut un rire bref — un son sec, sans joie.

— Au moins, vous êtes honnête.

Elle se leva, dis­pa­rut der­rière un paravent. Chen res­ta seul avec sa pipe, sa lampe, ses pen­sées qui s’effilochaient.

Il pen­sa à Meiling.

C’é­tait tou­jours ain­si, quand il fumait. Les pre­miers ins­tants étaient une fuite — le monde s’é­loi­gnait, les sou­cis se dis­sol­vaient. Mais ensuite, quand la paix s’ins­tal­lait, les sou­ve­nirs reve­naient. Des sou­ve­nirs qu’il avait enter­rés, des visages qu’il avait oubliés. Et tou­jours, au centre de tout, Meiling.

Il l’a­vait ren­con­trée en 1935, dans une librai­rie de Fuz­hou Road. Elle avait vingt-cinq ans, lui trente-cinq. Elle tra­vaillait comme secré­taire dans une com­pa­gnie d’im­port-export — un tra­vail médiocre, mal payé, mais qui lui per­met­tait de vivre seule, ce qui était rare pour une femme à l’é­poque. Elle lisait de la poé­sie anglaise, par­lait trois langues, rêvait de voya­ger en Europe.

Ils s’é­taient aimés pen­dant trois ans. Des pro­me­nades sur le Bund, des dîners dans les petits res­tau­rants de la Conces­sion fran­çaise, des nuits dans l’ap­par­te­ment de Chen. Il avait pen­sé à l’é­pou­ser. Il avait même com­men­cé à éco­no­mi­ser pour ache­ter une bague.

Et puis, en 1938, elle avait disparu.

Pas morte — du moins, il ne le pen­sait pas. Dis­pa­rue, sim­ple­ment. Un matin, elle n’é­tait plus là. Son appar­te­ment était vide, ses col­lègues ne savaient rien, ses amis n’a­vaient pas de nou­velles. Chen avait cher­ché pen­dant des mois, inter­ro­gé tout le monde, dépen­sé une for­tune en enquê­teurs pri­vés. Rien. Mei­ling s’é­tait éva­po­rée, comme si elle n’a­vait jamais existé.

Plus tard, il avait appris — par des rumeurs, des bribes de conver­sa­tion — qu’elle avait peut-être rejoint les com­mu­nistes. Qu’elle était peut-être par­tie pour Yan’an, la base de Mao dans le nord-ouest. Qu’elle s’é­tait peut-être enga­gée dans la résis­tance contre les Japo­nais. Mais ce n’é­taient que des rumeurs. Il n’a­vait jamais su la vérité.

Chen aspi­ra une nou­velle bouf­fée de fumée. Dans les volutes qui mon­taient vers le pla­fond, il crut voir son visage — les yeux en amande, le sou­rire légè­re­ment moqueur, la mèche de che­veux qu’elle repous­sait tou­jours der­rière son oreille. Une illu­sion, bien sûr. L’o­pium créait des fantômes.

Il fer­ma les yeux et la lais­sa venir.

Où es-tu, Mei­ling ? Es-tu vivante ? Te sou­viens-tu de moi ?

Les ques­tions flot­taient dans la fumée, sans réponse. Chen s’en­fon­ça dans les cous­sins et lais­sa le temps s’arrêter.

Quand il rou­vrit les yeux, plu­sieurs heures avaient pas­sé. La lampe brû­lait tou­jours, mais la plu­part des autres fumeurs étaient par­tis. La cave était presque vide, silen­cieuse. Chen se redres­sa len­te­ment, la tête lourde, la bouche pâteuse.

Madame Qian appa­rut comme par magie, un pla­teau de thé à la main.

— Buvez, dit-elle. Ça aide.

Chen prit la tasse, but à petites gor­gées. Le thé était amer, brû­lant — exac­te­ment ce dont il avait besoin.

— Com­bien je vous dois ?

Madame Qian fit un geste vague.

— Nous régle­rons ça plus tard. Vous reviendrez.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Chen hocha la tête.

Il se leva, remit son man­teau, remon­ta l’es­ca­lier. Dehors, la pluie avait ces­sé. L’aube poin­tait à l’est, grise et froide. Chen se mit à mar­cher vers le sud, vers son appar­te­ment vide.

En sor­tant de la ruelle, il croi­sa un jeune homme qui dis­tri­buait des tracts. Leurs regards se croi­sèrent un ins­tant. Le jeune homme avait des yeux fié­vreux, idéa­listes — le regard de quel­qu’un qui croit en quelque chose. Chen détour­na les yeux et accé­lé­ra le pas.

Il ne vou­lait pas savoir ce qu’il y avait écrit sur les tracts. Il ne vou­lait pas pen­ser à l’a­ve­nir. Il vou­lait juste ren­trer chez lui, dor­mir, et oublier — jus­qu’à la pro­chaine fois.

* * *

Cha­pitre 6 — Conver­sa­tion avec un fantôme

Décembre 1948

Le len­de­main, Chen se réveilla avec la fièvre. Son corps était moite, sa tête dou­lou­reuse, ses pen­sées embrouillées. Les suites de l’o­pium, sans doute — ou peut-être le froid de la nuit pas­sée à mar­cher dans les rues.

Il res­ta au lit toute la jour­née, inca­pable de se lever. La lumière grise fil­trait à tra­vers les rideaux ; les heures pas­saient sans qu’il les compte. De temps en temps, il enten­dait les bruits de l’im­meuble — une porte qui cla­quait, des voix dans l’es­ca­lier, le cri d’un ven­deur ambu­lant dans la rue. Mais tout cela lui par­ve­nait assour­di, loin­tain, comme à tra­vers une couche d’ouate.

Vers le soir, la fièvre mon­ta. Chen se mit à trem­bler sous ses cou­ver­tures, cla­quant des dents mal­gré les trois épais­seurs de tis­su. Il fer­ma les yeux et ten­ta de dor­mir, mais le som­meil ne venait pas. À la place, des images défi­laient der­rière ses pau­pières — des frag­ments de sou­ve­nirs, des visages du pas­sé, des scènes qu’il croyait avoir oubliées.

Il se revit à St. John’s Uni­ver­si­ty, jeune homme de vingt ans, assis dans la classe de Maître Zhou. Le vieux let­tré com­men­tait un pas­sage des Ana­lectes de Confu­cius, de sa voix si basse qu’il fal­lait tendre l’o­reille : “Le Maître a dit : L’homme de bien pense à la ver­tu ; l’homme de peu pense au profit.”

Chen avait noté la phrase dans son cahier. Il l’a­vait médi­tée pen­dant des jours. Et puis, deux ans plus tard, il avait accep­té le poste chez Sas­soon — le pro­fit, les affaires, l’argent. Il avait choisi.

Qu’au­riez-vous dit, Maître Zhou, si vous aviez su ?

La ques­tion flot­ta dans l’air de la chambre, sans réponse. Maître Zhou était mort en 1943, empor­té par une pneu­mo­nie. Chen était allé à ses funé­railles — une céré­mo­nie modeste, dans un temple boud­dhiste de la Conces­sion fran­çaise. Il y avait une dizaine de per­sonnes, dont quelques anciens élèves. Le cer­cueil de bois simple conte­nait le corps d’un homme qui avait consa­cré sa vie aux clas­siques, à la ver­tu, à l’en­sei­gne­ment — et qui n’a­vait jamais pos­sé­dé plus que sa robe de let­tré et ses livres.

Chen se sou­ve­nait s’être tenu devant le cer­cueil, inca­pable de prier. Il avait pen­sé : Voi­là ce que devrait être une vie. Voi­là ce que j’au­rais pu être.

Mais il avait fait d’autres choix.

La fièvre mon­tait encore. Chen se tour­na sur le côté, face au mur où était accro­chée la cal­li­gra­phie de Maître Zhou. Les quatre carac­tères dan­saient dans la pénombre : 正心誠意. Rec­ti­fier son cœur, rendre sin­cères ses intentions.

— Je n’ai pas rec­ti­fié mon cœur, mur­mu­ra Chen.

Sa voix réson­na étran­ge­ment dans la chambre vide. Il eut l’im­pres­sion que quel­qu’un l’é­cou­tait — une pré­sence invi­sible, tapie dans l’ombre.

— J’ai ser­vi des hommes qui ont empoi­son­né mon peuple. J’ai fer­mé les yeux pen­dant vingt ans. Et main­te­nant, je fume moi-même le poi­son. Est-ce que vous me pardonnez ?

Le silence lui répon­dit. Bien sûr. Les morts ne parlent pas.

Mais dans son délire fié­vreux, Chen crut entendre une voix — la voix de Maître Zhou, douce et lointaine :

Le par­don n’est pas mon affaire, Wei­ming. C’est la vôtre. Vous seul pou­vez rec­ti­fier votre cœur. Vous seul pou­vez choi­sir ce que vous ferez du temps qui vous reste.

Chen fer­ma les yeux. Des larmes cou­lèrent sur ses joues — des larmes de fièvre, de fatigue, de honte. Il pleu­ra long­temps, silen­cieu­se­ment, sans savoir si c’é­tait pour Maître Zhou, pour Mei­ling, pour lui-même, ou pour tout ce qu’il avait perdu.

Quand il s’en­dor­mit enfin, l’aube poin­tait à tra­vers les rideaux.

Il rêva de Mei­ling. Elle mar­chait sur le Bund, vêtue de la robe bleue qu’elle por­tait le jour de leur ren­contre. Elle se retour­nait vers lui, sou­riait, lui fai­sait signe de la suivre. Chen cou­rait pour la rat­tra­per, mais elle s’é­loi­gnait tou­jours, dis­pa­rais­sant dans la foule, dans le brouillard, dans le néant.

Il se réveilla en sur­saut. La fièvre était tom­bée. Dehors, il fai­sait nuit. On enten­dait, au loin, le bruit d’une fusillade — des coups de feu spo­ra­diques, peut-être des déser­teurs natio­na­listes que la police pourchassait.

Chen res­ta un moment immo­bile, les yeux ouverts dans l’obs­cu­ri­té. Puis il se leva, allu­ma le réchaud à char­bon, et fit chauf­fer de l’eau pour le thé.

Il était vivant. C’é­tait déjà quelque chose.

* * *

Cha­pitre 7 — Le liftier

Jan­vier 1949

L’an­née nou­velle com­men­ça sans célé­bra­tions. Pas de feux d’ar­ti­fice sur le Bund, pas de bals au Cathay, pas de cham­pagne dans les clubs. Shan­ghai atten­dait, rete­nant son souffle, comme un condam­né qui guette le pas du bourreau.

Chen reprit ses visites au Cathay — non par plai­sir, mais par habi­tude, par inca­pa­ci­té de faire autre chose. Le bar du Horse and Hound était de plus en plus vide ; Mar­ga­ret Hart­ley avait dis­pa­ru, expul­sée de sa suite ou par­tie Dieu savait où. Fer­nan­dez, le bar­man por­tu­gais, ser­vait les rares clients avec une moro­si­té résignée.

Ce jour-là, Chen arri­va plus tôt qu’à l’or­di­naire — il était à peine trois heures de l’a­près-midi. Le lob­by était désert ; seuls quelques employés vaquaient à leurs occu­pa­tions, épous­se­tant des meubles que per­sonne ne regar­dait plus. Chen se diri­gea vers l’ascenseur.

Xiao­wu était là.

Le jeune lif­tier avait chan­gé depuis la der­nière fois que Chen l’a­vait vu. Il avait gran­di — non en taille, mais en assu­rance. Ses gestes étaient plus sûrs, son regard plus direct. Il y avait quelque chose de nou­veau dans sa manière de se tenir, une fier­té conte­nue qui n’exis­tait pas auparavant.

— Mon­sieur Chen, dit-il en fai­sant cou­lis­ser la grille. Quel étage ?

— Le bar. Rez-de-chaussée.

— Vous n’a­vez pas besoin de l’as­cen­seur pour le rez-de-chaussée.

— Non. Mais je vou­lais te voir.

Xiao­wu le dévi­sa­gea, sur­pris. Depuis vingt ans que Chen fré­quen­tait le Cathay, il n’a­vait jamais adres­sé plus de quelques mots au lif­tier — des salu­ta­tions polies, des indi­ca­tions d’é­tage, rien de plus. Les domes­tiques res­taient invi­sibles ; c’é­tait la règle.

— Me voir ? Pourquoi ?

Chen entra dans la cabine. Xiao­wu refer­ma la grille, mais n’ap­puya sur aucun bou­ton. L’as­cen­seur res­ta immobile.

— Tu as chan­gé, dit Chen. Quelque chose a chan­gé en toi.

Xiao­wu ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­dait Chen avec une méfiance nou­velle — celle qu’on réserve aux étran­gers, aux enne­mis potentiels.

— Tout le monde change, finit-il par dire. Les temps changent.

— Les temps, oui. Mais toi aus­si. Tu lis des choses, n’est-ce pas ? Des tracts, des jour­naux interdits.

Le visage de Xiao­wu se ferma.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Je ne te dénonce pas. Je veux juste comprendre.

Un silence. L’as­cen­seur était sus­pen­du entre deux mondes — le lob­by du Cathay en bas, les étages déser­tés en haut. Xiao­wu regar­dait Chen comme s’il le voyait pour la pre­mière fois.

— Vous tra­vailliez pour Sas­soon, dit-il enfin. Vous étiez son homme. Son serviteur.

— Oui.

— Et main­te­nant, il est par­ti. Il vous a aban­don­né, comme il a aban­don­né tout le monde. Comme ils aban­donnent tous.

Chen hocha la tête.

— C’est vrai.

— Alors pour­quoi vous res­tez ? Pour­quoi vous reve­nez ici, dans cet hôtel qui va bien­tôt appar­te­nir au peuple ?

Appar­te­nir au peuple. Chen enten­dit la phrase comme un écho de quelque chose de plus grand — un slo­gan, une pro­messe, une révo­lu­tion en marche.

— Je ne sais pas, dit-il hon­nê­te­ment. Je n’ai nulle part où aller.

Xiao­wu le regar­da lon­gue­ment. Puis, contre toute attente, son visage s’adoucit.

— Vous êtes dif­fé­rent des autres, dit-il. Vous êtes chi­nois. Vous avez ser­vi les étran­gers, mais vous êtes chi­nois. Quand le monde nou­veau vien­dra, il y aura peut-être une place pour vous.

— Tu crois ?

— Je ne sais pas. Mais au moins, vous n’êtes pas un enne­mi. Pas vraiment.

Chen pen­sa à toutes les rai­sons pour les­quelles il était un enne­mi — le ser­vi­teur des capi­ta­listes, le com­plice du com­merce de l’o­pium, l’homme qui avait fer­mé les yeux pen­dant vingt ans. Dans le monde que Xiao­wu espé­rait, il serait au mieux un paria.

— Mer­ci, dit-il simplement.

Xiao­wu appuya sur le bou­ton du rez-de-chaus­sée. L’as­cen­seur se mit à descendre.

— Les étran­gers partent tous, dit Xiao­wu. C’est bien­tôt fini pour eux. Mais vous… vous pou­vez peut-être choisir.

La cabine s’ar­rê­ta. Xiao­wu fit cou­lis­ser la grille.

— Choi­sis­sez bien, Mon­sieur Chen.

Chen sor­tit de l’as­cen­seur. Il se retour­na pour répondre, mais Xiao­wu avait déjà refer­mé la grille. La cabine remon­tait vers les étages supé­rieurs, empor­tant le jeune homme vers un ave­nir que Chen ne pou­vait pas imaginer.

Il res­ta un moment immo­bile dans le lob­by, pen­sif. Puis il se diri­gea vers le bar, com­man­da un whis­ky, et regar­da par la fenêtre le Bund qui s’as­som­bris­sait sous les nuages d’hiver.

Choi­sis­sez bien.

Mais que res­tait-il à choisir ?

* * *

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