Tvøst
Tvøst
Vendredi et samedi
VENDREDI — Le sang
Il n’eut pas besoin du SMS.
Il le sut en se réveillant. Quelque chose dans l’air — pas le vent, pas le silence, quelque chose d’autre, une vibration, une fréquence que son corps captait avant son esprit, comme les chiens sentent l’orage une heure avant qu’il n’éclate. Il ouvrit les yeux. Quatre heures. Le noir du sous-sol. Et cette certitude, dans le ventre, dans les os, dans les mains : aujourd’hui.
Le téléphone vibra à quatre heures onze. Heðin. Le banc avait passé Kvívík pendant la nuit. Cent vingt têtes, peut-être cent cinquante. Direction sud-est. Les courants les poussaient vers Sandavágur. Si rien ne changeait — et rien ne changerait, le vent d’est tenait bon, le vent d’est n’avait pas faibli depuis mardi —, les globicéphales seraient dans la baie avant midi.
Le sýslumaður — le préfet — avait autorisé la chasse. La baie de Sandavágur était ouverte. Le grindaformaður — le chef de chasse — était désigné. Les bateaux étaient prêts. Tout était en place. Tout avait toujours été en place. Il suffisait d’un banc, d’un vent et d’un mot pour que mille ans de mécanique se remettent en marche.
Bárður se leva. S’habilla dans le noir. Pas la veste blanche, pas le tablier — un jean, un pull de laine épaisse, le ciré vert. Les bottes en caoutchouc, celles qui montaient jusqu’aux genoux, celles qui n’avaient qu’une seule fonction. Il ouvrit le tiroir de sa commode. Sous les pulls, sous les chaussettes, dans un étui de cuir rigide, le mønustingari. La lance spinale. Vingt-cinq centimètres d’acier chirurgical, un manche de bois, un crochet à l’extrémité. Il le sortit de l’étui. Le soupesa. L’acier était froid. Il le glissa dans la poche intérieure de son ciré.
Et il s’arrêta.
La porte d’Eirikur. Au fond du couloir. Fermée. Pas de lumière.
Bárður resta immobile. Une minute, peut-être deux. Le temps se déforma — il devint épais, visqueux, chaque seconde pesait le poids d’une heure. Il regarda la porte. La porte ne le regardait pas. Les portes ne regardent personne, mais celle-ci, à cet instant, dans ce noir, avait une présence — la présence de tout ce qu’elle contenait, de tout ce qu’elle séparait, de tout ce qu’elle empêchait.
Il fit un pas. Puis un autre. S’approcha de la porte. Leva la main.
Et frappa. Trois coups. Nets. Le bruit résonna dans le couloir comme des pierres qu’on jette dans l’eau.
Silence.
— Eirikur.
Silence.
— La grind, dit Bárður. Aujourd’hui. Sandavágur.
Silence. Puis un froissement. Le lit. Le garçon ne dormait pas. Bien sûr qu’il ne dormait pas. Depuis quand dormait-il vraiment, depuis quand ne faisait-il pas semblant, allongé dans le noir avec ses écouteurs et ses pensées et ce refus qui n’avait pas de mots — Bárður ne le savait pas. Ne le saurait peut-être jamais.
— Je pars dans dix minutes, dit Bárður. Si tu veux venir.
Si tu veux. Pas : tu viens. Pas : il faut que tu viennes. Pas : ton grand-père attend, ta famille attend, mille ans attendent. Si tu veux. Deux mots qui ouvraient une porte que tous les Djurhuus avant lui avaient gardée fermée — la porte du choix. Bárður les avait prononcés et il sentit, en les prononçant, qu’il venait de faire quelque chose d’irréversible. Qu’il venait de donner à son fils une arme que personne ne lui avait donnée, à lui. Le droit de dire non.
Silence.
Bárður attendit. Dix secondes. Vingt. Trente. Chaque seconde tombait comme une goutte dans un seau vide et le bruit qu’elle faisait en tombant était le bruit de la réponse qui ne venait pas.
Puis il se retourna. Monta l’escalier. Sortit de l’hôtel.
Dehors, l’aube. Ou ce qui passait pour l’aube en juin aux Féroé — une intensification de la lumière, un passage du gris-bleu au gris-blanc, le ciel qui s’ouvrait comme un œil. L’air était froid, vif, chargé de sel. Le vent d’est soufflait toujours — régulier, insistant, porteur. Un bon vent. Un vent de grind.
Dans le parking de l’hôtel, trois voitures attendaient déjà. Des hommes. Bárður en connaissait deux — Pætur, qui travaillait à la compagnie de ferries, et Símun, instituteur à Sandavágur. Ils fumaient, appuyés contre leurs pick-up, et quand Bárður arriva ils levèrent le menton — le salut féroïen, le salut de ceux qui savent où ils vont et pourquoi.
— Bárður.
— Pætur. Símun.
— Belle journée.
— Belle journée.
C’est tout. Pas d’excitation, pas de cris, pas de préparatifs spectaculaires. Trois hommes dans un parking, à l’aube, qui allaient faire ce que leurs pères avaient fait et les pères de leurs pères avant eux. Comme aller au travail. Comme aller à la messe. Comme respirer.
Bárður monta dans son pick-up. Démarra. Descendit la colline. Tórshavn dormait encore — les rues vides, les maisons closes, un chat qui traversa la route sans se presser. Mais pas partout. Ici et là, des lumières allumées, des silhouettes derrière des fenêtres, des moteurs qui démarraient. La ville savait. La ville se préparait. Pas tout le monde — les jeunes, certains, restaient au lit, et les touristes ne savaient rien, et les enfants dormaient encore — mais ceux qui savaient, savaient, et ils bougeaient dans le même sens, vers l’ouest, vers Sandavágur, vers la baie.
La route de Sandavágur longeait le fjord. Trente minutes de conduite. Les montagnes de chaque côté — noires, abruptes, striées de cascades si fines qu’elles ressemblaient à des fils d’argent cousus sur la roche. Des moutons sur les pentes, immobiles, tournés face au vent par instinct ou par habitude. Et la mer, en contrebas, grise et lisse comme du métal fondu, avec par endroits des ridules que le vent dessinait à la surface comme des phrases dans une langue illisible.
Bárður conduisait. La radio passait les informations en féroïen — la grind était le premier sujet, bien sûr, la grind était toujours le premier sujet quand elle arrivait, tout le reste s’effaçait, les élections communales et les résultats de football et le prix du poisson sur le marché international, tout s’effaçait devant ce mot, grind, ce mot qui contenait le sang et la mer et le couteau et la communauté et mille ans d’histoire et la question, la question qui ne s’était jamais posée avant et qui se posait maintenant, partout, tout le temps — est-ce qu’on a le droit.
Il éteignit la radio. Conduisit en silence.
À Sandavágur, le village était réveillé.
Petit — trois cents habitants, peut-être quatre cents, des maisons éparpillées autour d’une église blanche, une route, un port, et la baie. La baie était ce qui comptait. Une anse large, en forme de croissant, bordée de galets noirs et d’herbe rase, protégée des vents du large par deux promontoires rocheux. L’eau y était calme, peu profonde, et la pente descendait en douceur — les conditions idéales. Les globicéphales pouvaient y être rabattus et s’y échoueraient naturellement en essayant de fuir. C’était un piège géographique. La nature l’avait construit. Les hommes l’avaient trouvé.
Des pick-up étaient garés le long de la route, sur les bas-côtés, dans les champs. Des hommes descendaient vers la baie. Cinquante, peut-être soixante. En bottes, en cirés, certains en combinaisons de plongée. Pas d’uniformes, pas d’organisation visible — et pourtant tout était organisé. Le grindaformaður — un homme de Sandavágur, la cinquantaine, le visage buriné, que Bárður connaissait de vue — dirigeait les opérations depuis la plage, un talkie-walkie dans chaque main. Les bateaux étaient déjà en mer — on les voyait au large, sept ou huit embarcations, disposées en arc de cercle, qui avançaient lentement vers le nord, vers le banc.
Bárður descendit vers la plage. L’odeur le frappa — l’odeur de la grind, cette odeur qu’on ne peut pas décrire à quelqu’un qui ne l’a jamais sentie et qu’on n’oublie jamais quand on l’a sentie. L’odeur de la mer plus quelque chose d’autre — une anticipation, une chimie, le mélange du sel et de l’adrénaline et du froid et de quelque chose de très ancien, de préhistorique presque, l’odeur de ce que ça fait d’être un humain debout sur une plage en attendant de tuer.
Il entra dans l’eau.
L’eau était glacée. Trois degrés, peut-être quatre. Elle entra dans ses bottes — il n’avait pas mis la combinaison, il n’en avait jamais eu besoin, il était de ceux qui entraient en bottes et en ciré, de l’eau jusqu’aux cuisses, et qui supportaient le froid parce que le froid faisait partie de la chose, parce que sans le froid ce n’aurait pas été la grind, ça aurait été autre chose, quelque chose de confortable et de tiède et de faux. L’eau monta. Ses jambes s’engourdirent. Il avança. Autour de lui, d’autres hommes faisaient la même chose — ils entraient dans la mer, en ligne, espacés de trois ou quatre mètres, et ils attendaient.
L’attente. La pire partie. La meilleure partie. Bárður ne savait plus. Il y avait eu un temps — vingt ans, trente ans en arrière — où l’attente était de l’excitation pure, un courant électrique dans les veines, le cœur qui battait, les mains qui tremblaient d’impatience. Maintenant c’était autre chose. L’attente était devenue un espace — un espace blanc, vide, suspendu, où il n’y avait que l’eau, le froid, le bruit de la mer et le silence des hommes. Un espace de concentration absolue. Un espace de prière, peut-être, si prier c’est se tenir debout face à quelque chose de plus grand que soi et accepter ce qui vient.
Les bateaux resserraient leur arc. Les moteurs tournaient au ralenti. On n’entendait presque rien — le clapotis de l’eau, le vent, les mouettes, et très loin, comme un murmure, le souffle des globicéphales. Parce qu’ils soufflaient. Ils étaient là. On ne les voyait pas encore mais on les entendait — ce bruit de respiration lourde, de vapeur, ce bruit de créatures vivantes qui remontaient à la surface pour aspirer l’air avant de replonger, et ce bruit, ce bruit de vie, était peut-être la chose la plus terrible de toute la grind, plus terrible que le sang et que le couteau, parce qu’il disait : nous respirons comme vous.
Le premier aileron apparut à deux cents mètres.
Puis un autre. Puis dix. Puis cinquante. La surface de la mer se mit à bouger — pas les vagues, autre chose, un mouvement organique, une ondulation de corps noirs et luisants qui brisaient la surface et replongeaient et brisaient encore, et le soleil — il y avait du soleil, ce matin-là, un soleil pâle et bas qui perçait les nuages par endroits — le soleil accrochait les dos mouillés des globicéphales et les faisait briller comme des lames.
Ils étaient beaux. C’est la chose que Bárður n’avait jamais dite à personne et qu’il pensait à chaque fois. Ils étaient beaux. Noirs, puissants, gracieux malgré leur masse — quatre mètres de long, une tonne, peut-être plus — avec ce front bombé, rond, presque doux, et ces yeux — mais les yeux, on ne les voyait pas encore, les yeux venaient après, les yeux venaient quand c’était fini.
Les bateaux poussèrent le banc vers la baie. Les moteurs accélérèrent. Des hommes frappaient la surface de l’eau avec des pierres, des chaînes — le bruit, la panique, les globicéphales fuyaient le bruit et allaient vers le calme, vers la baie, vers le piège. C’était le rabattage — la partie la plus ancienne, la plus simple, celle qui n’avait pas changé depuis les Vikings. Utiliser le bruit pour guider la peur. Transformer la fuite en chemin.
Le banc entra dans la baie.
Le monde changea.
Tout s’accéléra. Les globicéphales, sentant le fond qui remontait sous eux, se mirent à battre de la queue, à tourner, à chercher une issue. L’eau devint blanche d’écume. Les hommes avancèrent. Le grindaformaður cria un ordre — un seul mot, un mot que Bárður n’avait même pas besoin d’entendre pour comprendre — et la ligne d’hommes se referma.
Bárður sortit le mønustingari de son ciré. L’acier était froid dans sa main. Il avança. L’eau lui arrivait à la taille maintenant. Devant lui — à cinq mètres, à trois mètres — un globicéphale. L’animal tournait sur lui-même, désorienté, la gueule ouverte, les flancs battant l’eau avec une force qui envoyait des gerbes dans toutes les directions. Bárður sentit la gerbe sur son visage. L’eau salée. Le souffle de l’animal — chaud, lourd, sentant le poisson et l’océan et la profondeur.
Il leva le mønustingari.
Il l’avait fait cent fois. Il l’avait fait depuis ses seize ans, depuis cette première grind à Hvannasund où son père l’avait tenu par l’épaule et lui avait dit : « Là, dans la nuque, un seul coup, tu ne trembles pas. » Et il n’avait pas tremblé. Pas cette fois-là ni aucune des fois suivantes. Le geste était sûr, appris, incorporé — trouver la nuque, enfoncer le crochet, sectionner la moelle épinière, et l’animal s’effondrait, d’un coup, comme une machine qu’on débranche. Trente secondes. Parfois moins. Propre. Rapide. C’était le mot que les Féroïens utilisaient toujours quand ils défendaient la grind — rapide. Plus rapide que l’abattoir. Plus rapide que la balle du chasseur. Trente secondes de douleur pour une vie de liberté dans l’océan. Est-ce que c’était un marché acceptable ? Est-ce que la question avait un sens ?
Il leva le mønustingari. Le globicéphale tournait. L’eau montait. Les cris des hommes, les cris des bêtes — parce que les globicéphales criaient, oui, ils émettaient des sons, des clics, des sifflements, et ces sons dans le chaos de la baie ressemblaient à des appels, à des prières, à des noms peut-être, qui sait comment les globicéphales se nomment entre eux, qui sait si la mère appelle le petit ou le petit appelle la mère dans cette eau qui blanchit et qui rougit.
Bárður frappa.
Le crochet s’enfonça dans la nuque de l’animal. Il sentit la résistance de la chair — dense, musculaire, élastique — puis le passage, le moment où l’acier trouve le chemin entre les vertèbres, et le relâchement soudain, le corps qui s’affaisse, la vie qui quitte l’animal comme l’air quitte un ballon crevé, d’un coup, sans transition, et le sang — le sang qui jaillit, rouge, épais, chaud, chaud sur ses mains froides, chaud sur ses poignets, chaud dans l’eau glacée.
La mer devint rouge.
Pas progressivement — d’un coup. Comme si quelqu’un avait renversé un seau de peinture. Le rouge se répandit dans l’eau, se mélangea à l’écume blanche, et l’ensemble devint rose, puis rouge, puis cramoisi, un rouge vivant, un rouge qui fumait dans l’air froid du matin, et Bárður était dedans, jusqu’à la taille, les mains rouges, le ciré rouge, le visage éclaboussé de rouge, et autour de lui les autres hommes faisaient la même chose, frappaient, tiraient, et les globicéphales tombaient, un par un, comme des arbres dans une forêt, et la baie de Sandavágur devint ce qu’elle devenait chaque fois — un lieu de sang.
Et c’est là.
C’est là que quelque chose se produisit.
Pas un événement extérieur. Personne d’autre ne le vit. Personne d’autre ne le sut. C’était à l’intérieur — à l’intérieur de Bárður, dans cet espace entre le geste et la pensée, entre le muscle et la conscience, dans ce lieu du corps où les choses se décident avant qu’on sache qu’elles sont décidées.
Il venait de tuer le premier globicéphale. Il se tourna vers le deuxième. L’animal était plus petit — un jeune, peut-être deux ans, trois ans, un corps plus fin, plus nerveux. Il tournait en cercles serrés, la gueule ouverte, et il émettait un son — un son aigu, continu, un sifflement qui perçait le bruit de la baie comme une aiguille perce le tissu. Et Bárður, le mønustingari levé, le sang du premier animal encore chaud sur ses mains, Bárður regarda le jeune globicéphale et le jeune globicéphale le regarda.
L’œil. Petit, rond, noir, enfoncé dans le crâne massif. Un œil de mammifère. Un œil qui voyait. Un œil qui savait. Et dans cet œil — Bárður le jura plus tard, ou ne le jura pas, ou ne le dit jamais à personne — dans cet œil il y avait quelque chose qu’il reconnut. Pas de l’intelligence, pas de la supplication, pas de la peur — quelque chose de plus simple et de plus terrible. De la présence. L’animal était là. Pleinement, totalement, irréductiblement là. Dans l’eau rouge, dans le bruit, dans la terreur, il était là, et il regardait Bárður, et Bárður le regardait, et pendant une seconde — une seconde qui dura un siècle — ils furent deux êtres vivants face à face, et rien d’autre n’exista.
Puis Bárður frappa.
Le geste fut le même. La précision fut la même. L’animal s’effondra de la même manière. Le sang jaillit de la même manière. Rien, vu de l’extérieur, n’avait changé.
Tout, à l’intérieur, avait changé.
Bárður ne s’arrêta pas. Il continua. Un troisième. Un quatrième. Les gestes s’enchaînaient, le corps savait, les mains savaient, et le reste — la pensée, le doute, l’œil du jeune globicéphale — le reste fut repoussé, enfermé, verrouillé dans un compartiment dont il s’occuperait plus tard ou jamais.
La grind dura quarante minutes.
Quarante minutes. Cent vingt-trois globicéphales. La baie de Sandavágur, quand ce fut fini, était rouge d’un bord à l’autre. Les corps flottaient ou gisaient sur les galets, noirs et luisants, immenses vus de près, et le silence — le silence d’après — était le silence le plus total que Bárður ait jamais entendu. Comme si la mer elle-même retenait son souffle. Comme si le monde s’était arrêté pour regarder ce qui venait d’être fait et ne savait pas encore quoi en penser.
Les hommes sortirent de l’eau. Trempés, rouges, essoufflés. Certains s’assirent sur les galets. D’autres allumèrent des cigarettes. Personne ne parlait. C’était toujours comme ça, après — le silence. Pas un silence de honte, pas un silence de triomphe. Un silence de fatigue, de gravité, le silence de gens qui viennent de faire quelque chose de grand et de terrible et qui ont besoin d’un moment avant de redevenir ceux qu’ils étaient avant.
Puis le travail commença. Le vrai travail. Les corps furent tirés sur la plage, alignés, mesurés. Le grindaformaður nota les chiffres — la longueur, le poids estimé, le sexe. Chaque animal fut marqué. Les familles du village furent appelées. Le partage — le skinn, l’unité de mesure féroïenne — commença. Chaque famille recevrait sa part, calculée selon des règles anciennes, immuables, justes. Personne ne prendrait plus. Personne ne prendrait moins. C’était la loi.
Bárður découpa. Il était bon pour ça — ses mains de chef, ses couteaux de chef, sa connaissance de l’anatomie animale. Il découpa la viande et le gras — le tvøst et le spik — avec une précision que les autres n’avaient pas, et les femmes qui emportaient les parts dans des seaux et des caisses le remerciaient d’un mot, d’un regard, d’un hochement de tête. Il travaillait. Il ne pensait pas. Ou plutôt, il pensait avec ses mains, et ses mains pensaient la même chose qu’elles avaient toujours pensée — couper, séparer, ordonner, transformer le chaos en portions, la mort en nourriture, le sang en repas.
Mais quelque part, dans le compartiment verrouillé, l’œil du jeune globicéphale le regardait encore.
*
Sur la colline au-dessus de la baie, Léone regardait.
Elle était arrivée à huit heures, seule, en voiture de location — Rannvá lui avait donné les clés d’une Hyundai de l’hôtel en disant simplement : « Sandavágur. Prenez la route de l’ouest. » Elle avait conduit trop vite, le cœur battant, sans savoir ce qu’elle allait trouver, sans savoir si elle voulait le trouver.
Elle avait trouvé.
Depuis la colline, elle voyait tout. La baie, les bateaux, les hommes dans l’eau, les globicéphales qui entraient dans le piège. Elle avait vu le rabattage — le bruit, l’écume, la ligne de bateaux qui se resserrait. Elle avait vu les hommes entrer dans l’eau. Elle avait vu les premiers coups. Elle avait vu le sang.
Elle n’avait pas détourné les yeux. C’est la chose qu’elle se dirait plus tard, la chose dont elle serait le plus fière et le plus troublée — elle n’avait pas détourné les yeux. Elle avait regardé. Tout. Du début à la fin. Les quarante minutes. Les cent vingt-trois animaux. Le rouge. Le bruit. Le silence d’après.
Elle avait pleuré. Pas beaucoup — quelques larmes, silencieuses, qui avaient coulé sans qu’elle s’en aperçoive et qu’elle avait essuyées du dos de la main en réalisant qu’elles étaient là. Ce n’étaient pas des larmes de pitié ni des larmes d’horreur. C’étaient des larmes de dépassement — les larmes qu’on verse quand quelque chose excède la capacité du corps à contenir ce qu’il voit, quand l’émotion est trop grande pour rester à l’intérieur et qu’il faut bien qu’elle sorte par quelque part.
Elle avait reconnu Bárður. De loin, de haut, une silhouette parmi d’autres dans l’eau rouge — le ciré vert, les épaules larges, les gestes précis. Elle l’avait vu frapper. Elle l’avait vu tuer. Et elle avait pensé — pas avec le cerveau de la journaliste, pas avec le carnet de la reporter, avec le ventre — elle avait pensé : c’est le même homme. Celui qui dispose les tranches de ræst sur l’ardoise avec la délicatesse d’un peintre et celui qui enfonce un crochet d’acier dans la nuque d’un cétacé. C’est le même homme. Les mêmes mains.
Et elle ne savait pas quoi faire de cette pensée.
À côté d’elle, sur la colline, d’autres regardaient. Des habitants du village — des femmes, des enfants, des vieux. Ils regardaient sans émotion visible, comme on regarde un événement connu, attendu, normal. Les enfants couraient entre les jambes des adultes. Un garçon de sept ou huit ans mordait dans un sandwich. Une femme tricotait — tricotait, nom de Dieu, pensa Léone, elle tricote en regardant ça. Mais ce n’était pas de l’indifférence. C’était de la familiarité. La grind faisait partie du paysage comme la montagne et la mer et le vent. On ne s’étonne pas du vent.
Et un peu plus loin, seul, appuyé contre un rocher, l’homme à la barbe rousse filmait. Caméra au poing. Objectif braqué sur la baie. Il filmait tout — le sang, les coups, les cris, les corps. Son visage était impassible. Professionnel. Mais ses mains tremblaient.
Léone le regarda. Il ne la vit pas. Il était absorbé par son objectif, par ce qu’il capturait, et elle comprit — avec une certitude froide, journalistique — que ces images seraient en ligne ce soir. Que le monde verrait. Que le monde jugerait. Et que Bárður, là-bas, dans l’eau rouge, ne le savait pas encore.
Ou peut-être le savait-il. Peut-être l’avait-il toujours su. Peut-être était-ce ça, la différence entre les grind d’avant et les grind de maintenant — non pas la chasse elle-même, qui n’avait pas changé, mais le regard. Le regard du monde posé sur un geste qui avait été invisible pendant mille ans et qui, soudain, était vu. Et quand un geste est vu, il change. Même s’il reste identique. Même si les mains font la même chose. Le regard le transforme. Le regard le juge. Le regard le condamne ou l’absout et, dans les deux cas, le sort de son silence.
*
Bárður rentra à l’hôtel à quinze heures.
Il avait passé six heures à Sandavágur. Six heures dans l’eau, sur la plage, à tuer et à découper et à partager. Il avait ramené sa part — deux seaux de tvøst, un seau de spik — et il les avait chargés dans le pick-up avec les gestes lents, méthodiques, d’un homme qui fait ce qu’il fait depuis trente ans et qui pourrait le faire les yeux fermés.
Il se doucha dans le vestiaire du personnel. L’eau chaude sur sa peau — sur ses mains, ses bras, son visage. Le sang partait. L’eau rose tourbillonnait dans le siphon et disparaissait. Il regarda l’eau partir. Pensa : c’est facile. Le sang part avec l’eau. Il suffit de tourner le robinet. Si seulement tout partait aussi facilement.
Il s’habilla. La veste blanche. Le tablier. Redevint le chef.
Dans la cuisine, Katrin avait assuré le service du midi — elle savait que les jours de grind Bárður n’était pas là, elle l’avait toujours su, ça faisait partie de l’arrangement tacite, des choses qu’on ne discute pas. Le service avait été simple — pas de tvøst au menu, pas de globicéphale, juste du poisson et du mouton, et les clients n’avaient rien remarqué, ou presque. L’Anglais seul avait demandé pourquoi le restaurant était si calme, et Katrin avait répondu quelque chose d’évasif, une histoire de livraison, et l’Anglais avait hoché la tête et mangé sa morue et c’était tout.
Bárður entra dans la cuisine. Regarda ses réserves. Les deux seaux de tvøst frais étaient dans la chambre froide — il les avait rangés en arrivant, avant la douche, parce que le froid n’attend pas. La viande était sombre, presque noire, dense, et quand il souleva le couvercle l’odeur monta — l’odeur de la mer, l’odeur du sang, l’odeur de l’animal — et quelque chose en lui se contracta. Pas du dégoût. Pas du remords. Une contraction sans nom, comme un muscle qu’on ne connaissait pas et qui se rappelle soudain à votre existence.
Il referma le seau. Se mit au travail.
Ce soir, il cuisinerait le tvøst frais. Ce soir, les clients de l’Hôtel Føroyar mangeraient du globicéphale tué le matin même. Et lui, Bárður Djurhuus, le chef du bout du monde, dresserait les assiettes avec la même précision, la même attention, le même soin qu’il mettait dans tout ce qu’il faisait, parce que c’était ça son métier — transformer la mort en beauté, le sang en saveur, le mønustingari en assiette blanche. Et personne, en mangeant, ne saurait. Personne ne verrait la baie rouge. Personne ne sentirait le froid de l’eau. Personne n’entendrait les cris.
Sauf lui.
Sauf lui, qui entendrait tout. Cette nuit et toutes les nuits suivantes.
*
À dix-huit heures, Eirikur entra dans la cuisine.
Bárður ne l’entendit pas tout de suite. Il était penché sur le plan de travail, en train de trancher le tvøst — des tranches fines, régulières, comme il tranchait le ræst le premier jour, le même geste, le même couteau, sauf que cette viande-là était fraîche, cette viande-là avait été vivante ce matin, cette viande-là avait nagé et respiré et crié.
— Papa.
Bárður leva la tête.
Eirikur était dans l’encadrement de la porte. Toujours le même — mince, pâle, la mèche, les écouteurs autour du cou. Mais quelque chose dans sa posture était différent. Il se tenait droit. Pas raidi, pas en défi — droit. Comme quelqu’un qui a pris une décision et qui la porte.
— Tu as — commença Bárður.
— Je ne suis pas venu.
Silence. Le couteau immobile sur la planche. La viande sombre sous la lame. Le néon de la cuisine qui bourdonnait au-dessus d’eux avec ce bruit de mouche prisonnière que les néons font quand il est tard et qu’ils sont fatigués.
— Je sais, dit Bárður.
— Je ne viendrai pas. Jamais.
Le mot. Le mot que Bárður avait attendu toute la semaine sans le savoir. Le mot qu’il avait entendu dans le silence d’Eirikur, dans la porte fermée, dans le « d’accord » sans énergie, dans les écouteurs remis comme des portes qu’on ferme. Jamais. Un mot de quinze ans. Un mot absolu, comme seuls les mots de quinze ans peuvent l’être — sans nuance, sans recul, sans peut-être. Jamais.
Bárður posa le couteau. Essuya ses mains sur son tablier. Les mains qui avaient tenu le mønustingari ce matin. Les mains qui tranchaient le tvøst. Les mains de toujours.
Il regarda son fils. Et Eirikur le regarda. Et ce qui passa entre eux à ce moment-là n’était pas de la colère, n’était pas de la compréhension, n’était pas du pardon — c’était quelque chose de plus brut, de plus nu. Une reconnaissance. La reconnaissance que quelque chose venait de se briser entre eux et que cette chose brisée ne serait pas réparée, pas aujourd’hui, peut-être pas jamais, et qu’ils allaient vivre avec, tous les deux, dans cet hôtel, dans cette cuisine, dans ce sous-sol, avec ce mot — jamais — posé entre eux comme un couteau sur une planche.
— D’accord, dit Bárður.
D’accord. Le même mot que son fils avait dit, deux jours plus tôt, de l’autre côté de la porte. Le même mot vide, le même mot flottant. Sauf que cette fois c’était le père qui le disait. Et que cette fois, peut-être, il voulait dire quelque chose.
Eirikur resta un instant. Puis il se retourna et sortit. La porte de la cuisine battit une fois, deux fois, puis s’immobilisa.
Bárður reprit le couteau. Reprit la viande. Trancha. Les lamelles tombaient sur la planche, régulières, précises, identiques. Le geste n’avait pas changé. Le geste ne changerait jamais. Le geste était tout ce qui lui restait.
Il cuisina.
SAMEDI — Le silence
La baie de Sandavágur était propre.
Bárður le sut parce que Pætur lui envoya une photo à sept heures du matin — la baie, les galets, la mer. Grise. Calme. Comme si rien ne s’était passé. Les Féroïens nettoyaient toujours. C’était la règle, la règle non écrite, la règle la plus importante peut-être — après la grind, on lave. On rince les galets, on évacue les carcasses, on efface. Non pas pour cacher — il n’y avait rien à cacher, la grind était légale, publique, assumée — mais par respect. Pour la baie. Pour les animaux. Pour ce qui venait d’avoir lieu. On lave parce qu’on ne laisse pas un lieu de mort en état de mort. On lave parce que la vie continue et que la vie a besoin de propreté pour continuer.
Bárður regarda la photo. La baie propre. L’eau grise. Rien.
Il rangea le téléphone. Monta à la cuisine.
Tout était comme d’habitude. Katrin arrivait à six heures. Le pain de seigle au four. Le bouillon qui montait. Les couteaux alignés. L’ordre. L’armure. Bárður enfila sa veste blanche, noua son tablier, et commença à travailler, et ses mains firent ce qu’elles faisaient toujours, et pendant une heure — une heure entière, soixante minutes de gestes précis et de silence concentré — il parvint à ne pas penser.
Puis il pensa.
Ce n’était pas un souvenir. Pas une image. C’était une sensation — le froid de l’eau autour de ses jambes, la résistance de la chair sous le crochet, la chaleur du sang sur ses poignets. Son corps se souvenait. Son corps n’avait pas nettoyé, lui. Son corps n’était pas la baie de Sandavágur. On ne pouvait pas le rincer au jet d’eau et le rendre gris et propre et calme. Son corps gardait tout — le froid, le chaud, la secousse dans le bras au moment de l’impact, et l’œil, l’œil du jeune globicéphale, cet œil noir et rond et plein qui l’avait regardé une seconde avant de mourir.
Il posa son couteau. S’appuya contre le plan de travail. Ferma les yeux.
— Ça va ? dit Katrin.
— Oui.
Il rouvrit les yeux. Reprit le couteau. Continua.
*
La matinée fut étrange. L’hôtel semblait flotter dans une sorte de ouate — les bruits étaient feutrés, les gestes ralentis, comme si le bâtiment lui-même était fatigué, comme si les murs de bois et le toit d’herbe avaient absorbé la violence de la veille et la digéraient lentement. Rannvá traversait le hall avec sa précision habituelle, mais Léone, qui commençait à lire les visages de cet endroit, nota quelque chose de différent dans sa démarche — une raideur, peut-être, ou l’inverse, un relâchement infime, comme un arc qu’on détend après l’avoir tenu bandé trop longtemps.
L’homme à la barbe rousse n’était pas descendu pour le petit-déjeuner.
Léone le remarqua parce qu’elle le cherchait. Depuis la veille — depuis la colline de Sandavágur, depuis qu’elle l’avait vu filmer avec ses mains tremblantes et son visage impassible — elle le cherchait. Pas pour lui parler. Pour le regarder. Pour comprendre ce qu’il faisait là, ce qu’il allait faire de ces images, ce qu’il était.
Elle demanda à Eirikur, à la réception.
— Le client de la chambre 12, il est sorti ?
Eirikur regarda l’écran. Sans expression.
— Parti ce matin. Check-out à six heures.
— Parti ?
— Vol de sept heures pour Copenhague.
Parti. Avec ses images. Léone sentit quelque chose se nouer dans son ventre — pas de la colère, pas de la peur, quelque chose de plus ambigu. Du pressentiment. L’homme était parti avec la baie rouge dans sa caméra et il allait quelque part avec, et Léone, qui était journaliste, qui savait comment les images voyagent et ce qu’elles font quand elles arrivent à destination, Léone sut que quelque chose allait se passer. Pas aujourd’hui. Peut-être pas demain. Mais bientôt.
— Tu sais qui c’était ? demanda-t-elle à Eirikur.
— Un client.
Le ton disait : je ne fais pas de commentaires sur les clients. Rannvá lui avait bien appris.
Léone hocha la tête. Monta dans sa chambre. S’assit devant la baie vitrée. La mer, en bas, était calme. Tórshavn fumait doucement — les cheminées, la brume, le mélange des deux qu’on ne pouvait pas distinguer. Les bateaux étaient au port. Les mouettes tournaient. Tout était normal. Tout était exactement comme lundi, quand elle était arrivée, quand elle ne savait rien, quand le mot grind n’était pas encore entré dans sa vie.
Elle ouvrit son ordinateur. Relut ses notes. Les mots sur le carnet — « Pas de mots. Des mains. Des mains qui savent. » — « Le même geste. » — « C’est un goût d’ici. Ça ne voyage pas. » Les mots lui parurent légers. Des mots d’avant. Des mots d’un article gastronomique sur un chef excentrique dans un hôtel-terrier. Ce n’était plus ça. Ce n’était plus ça depuis hier, depuis la colline, depuis le sang.
Elle commença à écrire.
Pas l’article pour Frédéric. Pas les cinq mille mots sur le chef du bout du monde. Autre chose. Quelque chose qui n’avait pas encore de forme, qui n’était pas encore un texte mais qui cherchait à le devenir — des phrases, des fragments, des images. L’eau rouge. Les mains de Bárður. L’œil du globicéphale — elle ne l’avait pas vu, pas de si loin, pas depuis la colline, mais elle l’imaginait, elle le savait, avec cette certitude des choses qu’on n’a pas besoin de voir pour connaître. La femme qui tricotait. L’enfant qui mangeait son sandwich. Le silence d’après.
Elle écrivit trois heures. Puis elle s’arrêta. Relut. Effaça la moitié. Garda le reste. Ce n’était pas bon. Ce n’était pas mauvais. C’était honnête, et l’honnêteté, en écriture, est le début de quelque chose ou la fin de tout.
*
À midi, Bárður servit le tvøst.
Il l’avait préparé toute la matinée. Pas le tartare mariné de lundi soir — quelque chose de différent, de plus simple, de plus nu. Le tvøst poché, à peine, dans un bouillon d’algues et de genièvre, servi avec des pommes de terre nouvelles et une huile d’herbes sauvages cueillies sur la colline derrière l’hôtel. C’était un plat dépouillé, presque austère, qui ne cachait rien — ni l’odeur de la viande, ni sa couleur sombre, ni son goût de haute mer, de profondeur, de sang.
C’était un plat qui disait : voilà ce que c’est. Regardez. Mangez. Décidez.
Le couple d’Allemands mangea. La femme hésita — un instant, fourchette levée — puis goûta et son visage se plissa d’une surprise qui n’était pas du déplaisir. L’Anglais mangea sans commentaire, méthodiquement, comme il faisait tout. La cliente féroïenne du lundi — revenue, fidèle — mangea avec une lenteur recueillie, les yeux mi-clos, et Léone, qui l’observait, pensa qu’elle mangeait comme on communie.
Léone mangea.
Le goût. Le même goût que lundi et pas le même. Lundi, elle ne savait pas. Aujourd’hui, elle savait. Elle savait que cette viande avait respiré hier matin. Elle savait que des mains — les mains de Bárður — avaient enfoncé un crochet dans la nuque de l’animal et que d’autres mains — les mêmes mains — avaient tranché cette chair et l’avaient pochée et l’avaient déposée dans cette assiette avec le soin d’un orfèvre. Le goût n’avait pas changé. C’était elle qui avait changé. Le savoir changeait le goût. Le savoir changeait tout.
Elle reposa sa fourchette. Regarda l’assiette. La viande sombre dans le bouillon clair. Comme un cœur dans une cage thoracique. Comme un secret dans un silence.
Elle finit son assiette.
*
L’après-midi, Eirikur disparut.
Pas longtemps — quelques heures. Il quitta la réception à quatorze heures, quand son service se terminait, et au lieu de descendre au sous-sol ou de traîner dans le hall, il sortit. Rannvá le vit passer la porte d’entrée, les mains dans les poches, sans veste, le vent dans les cheveux, et elle ne le retint pas. Les garçons de quinze ans ont besoin de sortir. Les garçons de quinze ans qui ont dit « jamais » à leur père la veille au soir ont besoin de sortir plus que les autres.
Il marcha. Descendit la colline. Traversa Tórshavn sans la voir — les maisons, les rues, le port, tout glissait sur lui comme l’eau sur un ciré. Il marchait avec cette énergie des adolescents en colère, sauf qu’il n’était pas en colère. Il ne savait pas ce qu’il était. Il avait dit le mot — jamais — et le mot était sorti de lui comme un caillou qu’il aurait porté dans la gorge pendant des semaines et qui soudain se serait détaché, et maintenant sa gorge était vide, et le vide était pire que le caillou.
Il arriva au port. S’assit sur le banc. Le banc d’Óli. Il ne le savait pas — ou peut-être le savait-il, peut-être avait-il vu son grand-père assis là mardi matin quand Bárður et Léone étaient passés, peut-être l’avait-il vu depuis la baie vitrée de la réception, ou peut-être était-ce un hasard, ou peut-être n’y a‑t-il pas de hasard aux Féroé, peut-être que dans un archipel de cinquante mille âmes les bancs, comme les noms, comme les visages, comme les gestes, sont partagés sans qu’on le décide.
Il s’assit. Regarda la mer. La même mer que son grand-père regardait. La même mer que son père traversait pour aller tuer. La même mer qui contenait, quelque part dans ses profondeurs noires, les globicéphales — ceux qui restaient, ceux qui avaient échappé au rabattage, ceux qui nageaient encore, amputés d’une partie de leur groupe, et qui continuaient, parce que c’est ce que font les globicéphales, ils continuent, ils ne s’arrêtent pas, ils ne savent pas s’arrêter.
Eirikur sortit son téléphone. Ouvrit Instagram. Chercha. Trouva. Les images de la grind circulaient déjà — pas celles de l’homme à la barbe rousse, pas encore, mais d’autres, des images prises par des téléphones, par des drones, par des gens qui étaient là et qui avaient filmé et posté comme on filme et on poste tout, aujourd’hui, sans réfléchir, sans filtrer, parce que le monde est devenu un œil qui ne se ferme jamais.
Il regarda les images. La baie rouge. Les corps noirs. Les hommes dans l’eau. Il chercha son père. Ne le trouva pas — les images étaient floues, lointaines, les silhouettes interchangeables. Mais il savait que son père était là-dedans. Quelque part dans ce rouge.
Il referma le téléphone. Regarda la mer.
Il ne pleurait pas. Les Djurhuus ne pleuraient pas. Mais ses mains, posées sur ses genoux, tremblaient — comme celles d’Óli, comme les mains d’un vieil homme, sauf que ce tremblement-là n’avait rien à voir avec l’arthrose. C’était le tremblement de quelqu’un qui vient de poser un poids qu’il portait depuis longtemps et dont le corps, libéré, ne sait plus quoi faire de la légèreté.
Il resta une heure sur le banc. Puis il se leva et remonta vers l’hôtel.
*
Óli vint le soir.
Il vint sans prévenir — c’était sa manière, il ne téléphonait jamais, il apparaissait, comme le vent, comme la pluie, comme les choses auxquelles on ne peut rien. Son pick-up — un Ford des années 90, rouillé, indestructible — se gara devant l’hôtel à dix-neuf heures et le vieil homme en sortit avec cette lenteur souveraine des gens qui savent que le monde les attendra parce qu’il les a toujours attendus.
Rannvá le vit depuis la réception. Sourit — un vrai sourire, un sourire de petite fille, le seul sourire de ce genre que Léone, qui passait dans le hall à ce moment-là, lui verrait jamais.
— Óli, dit-elle.
— Rannvá.
— Tu dînes ?
— Si ton cuisinier sait encore faire la morue.
Il entra dans la salle de restaurant comme on entre chez soi — sans hésiter, sans regarder autour de lui, droit vers une table près de la fenêtre, la table qui avait la meilleure vue sur le port et qui, d’une manière ou d’une autre, semblait lui être réservée depuis toujours. Il s’assit. Posa ses mains sur la table — ces mains tremblantes, ces mains de géant vaincu — et regarda dehors.
Bárður sortit de la cuisine. Traversa la salle. S’arrêta devant la table de son père.
— Pabbi.
— Assieds-toi une minute.
Bárður s’assit. Ils ne se regardèrent pas — ils regardèrent ensemble, par la fenêtre, la mer qui s’assombrissait, le port, les bateaux, le ciel gris-bleu qui virait au gris-violet. Deux hommes qui regardent la même chose et qui voient des choses différentes.
— C’était bien, hier, dit Óli.
Bárður hocha la tête.
— Belle grind. Propre.
— Oui.
— Heðin dit que tu as été bon. Rapide.
Bárður ne répondit pas. Rapide. Le mot encore. Le mot de toujours. Il avait été rapide. Trente secondes par animal. Propre. Efficace. Bon. Comme si « bon » et « rapide » suffisaient. Comme si la vitesse de la mort rendait la mort acceptable.
— Le petit n’est pas venu, dit Óli.
Ce n’était pas une question.
— Non.
— Il ne viendra pas.
Ce n’était pas une question non plus. Óli savait. Bien sûr qu’il savait. Les nouvelles, aux Féroé, voyageaient à la vitesse du vent, et le vent, aux Féroé, était rapide.
Bárður regarda son père. Le vieux visage — raviné, brûlé, usé par le sel et le temps, un visage de falaise. Les yeux bleus qui avaient vu mille grind et mille tempêtes et mille retours de mer et qui maintenant voyaient ceci : la fin de quelque chose. La fin d’une ligne. Trois générations de Djurhuus dans l’eau rouge et puis plus rien. Eirikur ne viendrait pas. Eirikur ne viendrait jamais. Et après Eirikur il n’y aurait personne, et le mønustingari de Bárður resterait dans son étui de cuir au fond du tiroir et un jour quelqu’un le trouverait et ne saurait pas ce que c’était.
Óli leva ses mains tremblantes. Les posa sur celles de Bárður. Le geste — le même que Bárður avait fait mardi, sur le banc de Bøsdalafossur, mais inversé maintenant, le père qui touche le fils — dura trois secondes. Puis Óli retira ses mains.
— Fais-moi ta morue, dit-il.
Bárður se leva. Retourna dans la cuisine. Cuisina la morue — la meilleure morue qu’il ait jamais cuisinée, pochée dans un bouillon translucide, la chair nacrée, parfaite, une morue qui était un acte de tendresse déguisé en assiette. Il la porta lui-même à la table de son père. La posa devant lui. Óli regarda l’assiette. Regarda son fils.
— Bon cuisinier, dit-il. Meilleur que pêcheur.
C’était, de la part d’Óli Djurhuus, la plus grande déclaration d’amour qu’il était capable de faire. Bárður le sut. Le reçut. Ne dit rien. Retourna dans sa cuisine.
Óli mangea sa morue. Lentement. En regardant la mer.
*
La nuit. L’hôtel était silencieux. Ce silence profond, minéral, des bâtiments la nuit — le bois qui craque, la ventilation qui respire, le vent qui passe sur le toit d’herbe avec un bruit de main caressant une fourrure.
Léone ne dormait pas. Elle était assise à son bureau, devant son ordinateur ouvert, et elle regardait l’écran. Les mots qu’elle avait écrits l’après-midi. Le texte qui n’était pas un article. Le texte qui ne savait pas encore ce qu’il était.
Elle pensait au dîner. Au tvøst de midi. Au goût. À ce que le savoir fait au goût. Elle pensait à Bárður portant la morue à son père, ce geste simple, cette assiette posée devant un vieil homme, et à ce qu’elle avait lu dans ce geste — pas de la soumission, pas du défi, quelque chose d’autre. De la continuation. L’homme cuisinait. Quoi qu’il arrive, quoi que son fils dise, quoi que le monde pense, l’homme cuisinait. C’était sa réponse. La seule qu’il avait. La seule qui tenait.
Elle ferma l’ordinateur. Se coucha. Le soleil, dehors, ne se couchait pas. Mais elle avait appris à dormir dans la lumière. On apprend vite, aux Féroé. On n’a pas le choix.
Dans le sous-sol, Bárður était allongé dans le noir. Les yeux ouverts. Les mains posées sur le drap, à plat, comme deux outils au repos. Il écoutait le silence. Le silence de l’hôtel. Le silence d’Eirikur, au bout du couloir, derrière sa porte — mais ce silence-là avait changé. Ce n’était plus le silence tendu, habité, de l’animal qui fait le mort. C’était un silence plus léger. Le silence de quelqu’un qui a dit ce qu’il avait à dire et qui, pour la première fois depuis longtemps, peut-être, n’a plus besoin de se taire.
Et Bárður, dans le noir, allongé, les mains à plat, pensa à demain. Dimanche. Son jour de repos. Le jour où il ne cuisinerait pas, où il ne trancherait pas, où ses mains n’auraient rien à faire. Et cette pensée — ses mains sans rien à faire — lui fit peur. Une peur douce, sourde, sans objet précis. La peur d’un homme qui a toujours su quoi faire de ses mains et qui sent, pour la première fois, qu’un jour peut-être il ne saura plus.
Il ferma les yeux. Ne dormit pas. Pas tout de suite. Écouta le vent. Le vent d’est avait faibli. Quelque chose changeait, dehors, dans l’air, dans la direction des choses. Le vent tournait. Le vent revenait à l’ouest — le vent normal, le vent de toujours, le vent des Féroé. Le vent de changement avait fait ce qu’il avait à faire. Il partait.
Bárður s’endormit.