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Tvøst

Tvøst

Ven­dre­di et samedi

VEN­DRE­DI — Le sang

Il n’eut pas besoin du SMS.

Il le sut en se réveillant. Quelque chose dans l’air — pas le vent, pas le silence, quelque chose d’autre, une vibra­tion, une fré­quence que son corps cap­tait avant son esprit, comme les chiens sentent l’o­rage une heure avant qu’il n’é­clate. Il ouvrit les yeux. Quatre heures. Le noir du sous-sol. Et cette cer­ti­tude, dans le ventre, dans les os, dans les mains : aujourd’hui.

Le télé­phone vibra à quatre heures onze. Heðin. Le banc avait pas­sé Kvívík pen­dant la nuit. Cent vingt têtes, peut-être cent cin­quante. Direc­tion sud-est. Les cou­rants les pous­saient vers San­davá­gur. Si rien ne chan­geait — et rien ne chan­ge­rait, le vent d’est tenait bon, le vent d’est n’a­vait pas fai­bli depuis mar­di —, les glo­bi­cé­phales seraient dans la baie avant midi.

Le sýs­lu­maður — le pré­fet — avait auto­ri­sé la chasse. La baie de San­davá­gur était ouverte. Le grin­da­for­maður — le chef de chasse — était dési­gné. Les bateaux étaient prêts. Tout était en place. Tout avait tou­jours été en place. Il suf­fi­sait d’un banc, d’un vent et d’un mot pour que mille ans de méca­nique se remettent en marche.

Bárður se leva. S’ha­billa dans le noir. Pas la veste blanche, pas le tablier — un jean, un pull de laine épaisse, le ciré vert. Les bottes en caou­tchouc, celles qui mon­taient jus­qu’aux genoux, celles qui n’a­vaient qu’une seule fonc­tion. Il ouvrit le tiroir de sa com­mode. Sous les pulls, sous les chaus­settes, dans un étui de cuir rigide, le mønus­tin­ga­ri. La lance spi­nale. Vingt-cinq cen­ti­mètres d’a­cier chi­rur­gi­cal, un manche de bois, un cro­chet à l’ex­tré­mi­té. Il le sor­tit de l’é­tui. Le sou­pe­sa. L’a­cier était froid. Il le glis­sa dans la poche inté­rieure de son ciré.

Et il s’arrêta.

La porte d’Ei­ri­kur. Au fond du cou­loir. Fer­mée. Pas de lumière.

Bárður res­ta immo­bile. Une minute, peut-être deux. Le temps se défor­ma — il devint épais, vis­queux, chaque seconde pesait le poids d’une heure. Il regar­da la porte. La porte ne le regar­dait pas. Les portes ne regardent per­sonne, mais celle-ci, à cet ins­tant, dans ce noir, avait une pré­sence — la pré­sence de tout ce qu’elle conte­nait, de tout ce qu’elle sépa­rait, de tout ce qu’elle empêchait.

Il fit un pas. Puis un autre. S’ap­pro­cha de la porte. Leva la main.

Et frap­pa. Trois coups. Nets. Le bruit réson­na dans le cou­loir comme des pierres qu’on jette dans l’eau.

Silence.

— Eiri­kur.

Silence.

— La grind, dit Bárður. Aujourd’­hui. Sandavágur.

Silence. Puis un frois­se­ment. Le lit. Le gar­çon ne dor­mait pas. Bien sûr qu’il ne dor­mait pas. Depuis quand dor­mait-il vrai­ment, depuis quand ne fai­sait-il pas sem­blant, allon­gé dans le noir avec ses écou­teurs et ses pen­sées et ce refus qui n’a­vait pas de mots — Bárður ne le savait pas. Ne le sau­rait peut-être jamais.

— Je pars dans dix minutes, dit Bárður. Si tu veux venir.

Si tu veux. Pas : tu viens. Pas : il faut que tu viennes. Pas : ton grand-père attend, ta famille attend, mille ans attendent. Si tu veux. Deux mots qui ouvraient une porte que tous les Dju­rhuus avant lui avaient gar­dée fer­mée — la porte du choix. Bárður les avait pro­non­cés et il sen­tit, en les pro­non­çant, qu’il venait de faire quelque chose d’ir­ré­ver­sible. Qu’il venait de don­ner à son fils une arme que per­sonne ne lui avait don­née, à lui. Le droit de dire non.

Silence.

Bárður atten­dit. Dix secondes. Vingt. Trente. Chaque seconde tom­bait comme une goutte dans un seau vide et le bruit qu’elle fai­sait en tom­bant était le bruit de la réponse qui ne venait pas.

Puis il se retour­na. Mon­ta l’es­ca­lier. Sor­tit de l’hôtel.

Dehors, l’aube. Ou ce qui pas­sait pour l’aube en juin aux Féroé — une inten­si­fi­ca­tion de la lumière, un pas­sage du gris-bleu au gris-blanc, le ciel qui s’ou­vrait comme un œil. L’air était froid, vif, char­gé de sel. Le vent d’est souf­flait tou­jours — régu­lier, insis­tant, por­teur. Un bon vent. Un vent de grind.

Dans le par­king de l’hô­tel, trois voi­tures atten­daient déjà. Des hommes. Bárður en connais­sait deux — Pætur, qui tra­vaillait à la com­pa­gnie de fer­ries, et Símun, ins­ti­tu­teur à San­davá­gur. Ils fumaient, appuyés contre leurs pick-up, et quand Bárður arri­va ils levèrent le men­ton — le salut féroïen, le salut de ceux qui savent où ils vont et pourquoi.

— Bárður.

— Pætur. Símun.

— Belle journée.

— Belle journée.

C’est tout. Pas d’ex­ci­ta­tion, pas de cris, pas de pré­pa­ra­tifs spec­ta­cu­laires. Trois hommes dans un par­king, à l’aube, qui allaient faire ce que leurs pères avaient fait et les pères de leurs pères avant eux. Comme aller au tra­vail. Comme aller à la messe. Comme respirer.

Bárður mon­ta dans son pick-up. Démar­ra. Des­cen­dit la col­line. Tór­shavn dor­mait encore — les rues vides, les mai­sons closes, un chat qui tra­ver­sa la route sans se pres­ser. Mais pas par­tout. Ici et là, des lumières allu­mées, des sil­houettes der­rière des fenêtres, des moteurs qui démar­raient. La ville savait. La ville se pré­pa­rait. Pas tout le monde — les jeunes, cer­tains, res­taient au lit, et les tou­ristes ne savaient rien, et les enfants dor­maient encore — mais ceux qui savaient, savaient, et ils bou­geaient dans le même sens, vers l’ouest, vers San­davá­gur, vers la baie.

La route de San­davá­gur lon­geait le fjord. Trente minutes de conduite. Les mon­tagnes de chaque côté — noires, abruptes, striées de cas­cades si fines qu’elles res­sem­blaient à des fils d’argent cou­sus sur la roche. Des mou­tons sur les pentes, immo­biles, tour­nés face au vent par ins­tinct ou par habi­tude. Et la mer, en contre­bas, grise et lisse comme du métal fon­du, avec par endroits des ridules que le vent des­si­nait à la sur­face comme des phrases dans une langue illisible.

Bárður condui­sait. La radio pas­sait les infor­ma­tions en féroïen — la grind était le pre­mier sujet, bien sûr, la grind était tou­jours le pre­mier sujet quand elle arri­vait, tout le reste s’ef­fa­çait, les élec­tions com­mu­nales et les résul­tats de foot­ball et le prix du pois­son sur le mar­ché inter­na­tio­nal, tout s’ef­fa­çait devant ce mot, grind, ce mot qui conte­nait le sang et la mer et le cou­teau et la com­mu­nau­té et mille ans d’his­toire et la ques­tion, la ques­tion qui ne s’é­tait jamais posée avant et qui se posait main­te­nant, par­tout, tout le temps — est-ce qu’on a le droit.

Il étei­gnit la radio. Condui­sit en silence.

À San­davá­gur, le vil­lage était réveillé.

Petit — trois cents habi­tants, peut-être quatre cents, des mai­sons épar­pillées autour d’une église blanche, une route, un port, et la baie. La baie était ce qui comp­tait. Une anse large, en forme de crois­sant, bor­dée de galets noirs et d’herbe rase, pro­té­gée des vents du large par deux pro­mon­toires rocheux. L’eau y était calme, peu pro­fonde, et la pente des­cen­dait en dou­ceur — les condi­tions idéales. Les glo­bi­cé­phales pou­vaient y être rabat­tus et s’y échoue­raient natu­rel­le­ment en essayant de fuir. C’é­tait un piège géo­gra­phique. La nature l’a­vait construit. Les hommes l’a­vaient trouvé.

Des pick-up étaient garés le long de la route, sur les bas-côtés, dans les champs. Des hommes des­cen­daient vers la baie. Cin­quante, peut-être soixante. En bottes, en cirés, cer­tains en com­bi­nai­sons de plon­gée. Pas d’u­ni­formes, pas d’or­ga­ni­sa­tion visible — et pour­tant tout était orga­ni­sé. Le grin­da­for­maður — un homme de San­davá­gur, la cin­quan­taine, le visage buri­né, que Bárður connais­sait de vue — diri­geait les opé­ra­tions depuis la plage, un tal­kie-wal­kie dans chaque main. Les bateaux étaient déjà en mer — on les voyait au large, sept ou huit embar­ca­tions, dis­po­sées en arc de cercle, qui avan­çaient len­te­ment vers le nord, vers le banc.

Bárður des­cen­dit vers la plage. L’o­deur le frap­pa — l’o­deur de la grind, cette odeur qu’on ne peut pas décrire à quel­qu’un qui ne l’a jamais sen­tie et qu’on n’ou­blie jamais quand on l’a sen­tie. L’o­deur de la mer plus quelque chose d’autre — une anti­ci­pa­tion, une chi­mie, le mélange du sel et de l’a­dré­na­line et du froid et de quelque chose de très ancien, de pré­his­to­rique presque, l’o­deur de ce que ça fait d’être un humain debout sur une plage en atten­dant de tuer.

Il entra dans l’eau.

L’eau était gla­cée. Trois degrés, peut-être quatre. Elle entra dans ses bottes — il n’a­vait pas mis la com­bi­nai­son, il n’en avait jamais eu besoin, il était de ceux qui entraient en bottes et en ciré, de l’eau jus­qu’aux cuisses, et qui sup­por­taient le froid parce que le froid fai­sait par­tie de la chose, parce que sans le froid ce n’au­rait pas été la grind, ça aurait été autre chose, quelque chose de confor­table et de tiède et de faux. L’eau mon­ta. Ses jambes s’en­gour­dirent. Il avan­ça. Autour de lui, d’autres hommes fai­saient la même chose — ils entraient dans la mer, en ligne, espa­cés de trois ou quatre mètres, et ils attendaient.

L’at­tente. La pire par­tie. La meilleure par­tie. Bárður ne savait plus. Il y avait eu un temps — vingt ans, trente ans en arrière — où l’at­tente était de l’ex­ci­ta­tion pure, un cou­rant élec­trique dans les veines, le cœur qui bat­tait, les mains qui trem­blaient d’im­pa­tience. Main­te­nant c’é­tait autre chose. L’at­tente était deve­nue un espace — un espace blanc, vide, sus­pen­du, où il n’y avait que l’eau, le froid, le bruit de la mer et le silence des hommes. Un espace de concen­tra­tion abso­lue. Un espace de prière, peut-être, si prier c’est se tenir debout face à quelque chose de plus grand que soi et accep­ter ce qui vient.

Les bateaux res­ser­raient leur arc. Les moteurs tour­naient au ralen­ti. On n’en­ten­dait presque rien — le cla­po­tis de l’eau, le vent, les mouettes, et très loin, comme un mur­mure, le souffle des glo­bi­cé­phales. Parce qu’ils souf­flaient. Ils étaient là. On ne les voyait pas encore mais on les enten­dait — ce bruit de res­pi­ra­tion lourde, de vapeur, ce bruit de créa­tures vivantes qui remon­taient à la sur­face pour aspi­rer l’air avant de replon­ger, et ce bruit, ce bruit de vie, était peut-être la chose la plus ter­rible de toute la grind, plus ter­rible que le sang et que le cou­teau, parce qu’il disait : nous res­pi­rons comme vous.

Le pre­mier aile­ron appa­rut à deux cents mètres.

Puis un autre. Puis dix. Puis cin­quante. La sur­face de la mer se mit à bou­ger — pas les vagues, autre chose, un mou­ve­ment orga­nique, une ondu­la­tion de corps noirs et lui­sants qui bri­saient la sur­face et replon­geaient et bri­saient encore, et le soleil — il y avait du soleil, ce matin-là, un soleil pâle et bas qui per­çait les nuages par endroits — le soleil accro­chait les dos mouillés des glo­bi­cé­phales et les fai­sait briller comme des lames.

Ils étaient beaux. C’est la chose que Bárður n’a­vait jamais dite à per­sonne et qu’il pen­sait à chaque fois. Ils étaient beaux. Noirs, puis­sants, gra­cieux mal­gré leur masse — quatre mètres de long, une tonne, peut-être plus — avec ce front bom­bé, rond, presque doux, et ces yeux — mais les yeux, on ne les voyait pas encore, les yeux venaient après, les yeux venaient quand c’é­tait fini.

Les bateaux pous­sèrent le banc vers la baie. Les moteurs accé­lé­rèrent. Des hommes frap­paient la sur­face de l’eau avec des pierres, des chaînes — le bruit, la panique, les glo­bi­cé­phales fuyaient le bruit et allaient vers le calme, vers la baie, vers le piège. C’é­tait le rabat­tage — la par­tie la plus ancienne, la plus simple, celle qui n’a­vait pas chan­gé depuis les Vikings. Uti­li­ser le bruit pour gui­der la peur. Trans­for­mer la fuite en chemin.

Le banc entra dans la baie.

Le monde changea.

Tout s’ac­cé­lé­ra. Les glo­bi­cé­phales, sen­tant le fond qui remon­tait sous eux, se mirent à battre de la queue, à tour­ner, à cher­cher une issue. L’eau devint blanche d’é­cume. Les hommes avan­cèrent. Le grin­da­for­maður cria un ordre — un seul mot, un mot que Bárður n’a­vait même pas besoin d’en­tendre pour com­prendre — et la ligne d’hommes se referma.

Bárður sor­tit le mønus­tin­ga­ri de son ciré. L’a­cier était froid dans sa main. Il avan­ça. L’eau lui arri­vait à la taille main­te­nant. Devant lui — à cinq mètres, à trois mètres — un glo­bi­cé­phale. L’a­ni­mal tour­nait sur lui-même, déso­rien­té, la gueule ouverte, les flancs bat­tant l’eau avec une force qui envoyait des gerbes dans toutes les direc­tions. Bárður sen­tit la gerbe sur son visage. L’eau salée. Le souffle de l’a­ni­mal — chaud, lourd, sen­tant le pois­son et l’o­céan et la profondeur.

Il leva le mønustingari.

Il l’a­vait fait cent fois. Il l’a­vait fait depuis ses seize ans, depuis cette pre­mière grind à Hvan­na­sund où son père l’a­vait tenu par l’é­paule et lui avait dit : « Là, dans la nuque, un seul coup, tu ne trembles pas. » Et il n’a­vait pas trem­blé. Pas cette fois-là ni aucune des fois sui­vantes. Le geste était sûr, appris, incor­po­ré — trou­ver la nuque, enfon­cer le cro­chet, sec­tion­ner la moelle épi­nière, et l’a­ni­mal s’ef­fon­drait, d’un coup, comme une machine qu’on débranche. Trente secondes. Par­fois moins. Propre. Rapide. C’é­tait le mot que les Féroïens uti­li­saient tou­jours quand ils défen­daient la grind — rapide. Plus rapide que l’a­bat­toir. Plus rapide que la balle du chas­seur. Trente secondes de dou­leur pour une vie de liber­té dans l’o­céan. Est-ce que c’é­tait un mar­ché accep­table ? Est-ce que la ques­tion avait un sens ?

Il leva le mønus­tin­ga­ri. Le glo­bi­cé­phale tour­nait. L’eau mon­tait. Les cris des hommes, les cris des bêtes — parce que les glo­bi­cé­phales criaient, oui, ils émet­taient des sons, des clics, des sif­fle­ments, et ces sons dans le chaos de la baie res­sem­blaient à des appels, à des prières, à des noms peut-être, qui sait com­ment les glo­bi­cé­phales se nomment entre eux, qui sait si la mère appelle le petit ou le petit appelle la mère dans cette eau qui blan­chit et qui rougit.

Bárður frap­pa.

Le cro­chet s’en­fon­ça dans la nuque de l’a­ni­mal. Il sen­tit la résis­tance de la chair — dense, mus­cu­laire, élas­tique — puis le pas­sage, le moment où l’a­cier trouve le che­min entre les ver­tèbres, et le relâ­che­ment sou­dain, le corps qui s’af­faisse, la vie qui quitte l’a­ni­mal comme l’air quitte un bal­lon cre­vé, d’un coup, sans tran­si­tion, et le sang — le sang qui jaillit, rouge, épais, chaud, chaud sur ses mains froides, chaud sur ses poi­gnets, chaud dans l’eau glacée.

La mer devint rouge.

Pas pro­gres­si­ve­ment — d’un coup. Comme si quel­qu’un avait ren­ver­sé un seau de pein­ture. Le rouge se répan­dit dans l’eau, se mélan­gea à l’é­cume blanche, et l’en­semble devint rose, puis rouge, puis cra­moi­si, un rouge vivant, un rouge qui fumait dans l’air froid du matin, et Bárður était dedans, jus­qu’à la taille, les mains rouges, le ciré rouge, le visage écla­bous­sé de rouge, et autour de lui les autres hommes fai­saient la même chose, frap­paient, tiraient, et les glo­bi­cé­phales tom­baient, un par un, comme des arbres dans une forêt, et la baie de San­davá­gur devint ce qu’elle deve­nait chaque fois — un lieu de sang.

Et c’est là.

C’est là que quelque chose se produisit.

Pas un évé­ne­ment exté­rieur. Per­sonne d’autre ne le vit. Per­sonne d’autre ne le sut. C’é­tait à l’in­té­rieur — à l’in­té­rieur de Bárður, dans cet espace entre le geste et la pen­sée, entre le muscle et la conscience, dans ce lieu du corps où les choses se décident avant qu’on sache qu’elles sont décidées.

Il venait de tuer le pre­mier glo­bi­cé­phale. Il se tour­na vers le deuxième. L’a­ni­mal était plus petit — un jeune, peut-être deux ans, trois ans, un corps plus fin, plus ner­veux. Il tour­nait en cercles ser­rés, la gueule ouverte, et il émet­tait un son — un son aigu, conti­nu, un sif­fle­ment qui per­çait le bruit de la baie comme une aiguille perce le tis­su. Et Bárður, le mønus­tin­ga­ri levé, le sang du pre­mier ani­mal encore chaud sur ses mains, Bárður regar­da le jeune glo­bi­cé­phale et le jeune glo­bi­cé­phale le regarda.

L’œil. Petit, rond, noir, enfon­cé dans le crâne mas­sif. Un œil de mam­mi­fère. Un œil qui voyait. Un œil qui savait. Et dans cet œil — Bárður le jura plus tard, ou ne le jura pas, ou ne le dit jamais à per­sonne — dans cet œil il y avait quelque chose qu’il recon­nut. Pas de l’in­tel­li­gence, pas de la sup­pli­ca­tion, pas de la peur — quelque chose de plus simple et de plus ter­rible. De la pré­sence. L’a­ni­mal était là. Plei­ne­ment, tota­le­ment, irré­duc­ti­ble­ment là. Dans l’eau rouge, dans le bruit, dans la ter­reur, il était là, et il regar­dait Bárður, et Bárður le regar­dait, et pen­dant une seconde — une seconde qui dura un siècle — ils furent deux êtres vivants face à face, et rien d’autre n’exista.

Puis Bárður frappa.

Le geste fut le même. La pré­ci­sion fut la même. L’a­ni­mal s’ef­fon­dra de la même manière. Le sang jaillit de la même manière. Rien, vu de l’ex­té­rieur, n’a­vait changé.

Tout, à l’in­té­rieur, avait changé.

Bárður ne s’ar­rê­ta pas. Il conti­nua. Un troi­sième. Un qua­trième. Les gestes s’en­chaî­naient, le corps savait, les mains savaient, et le reste — la pen­sée, le doute, l’œil du jeune glo­bi­cé­phale — le reste fut repous­sé, enfer­mé, ver­rouillé dans un com­par­ti­ment dont il s’oc­cu­pe­rait plus tard ou jamais.

La grind dura qua­rante minutes.

Qua­rante minutes. Cent vingt-trois glo­bi­cé­phales. La baie de San­davá­gur, quand ce fut fini, était rouge d’un bord à l’autre. Les corps flot­taient ou gisaient sur les galets, noirs et lui­sants, immenses vus de près, et le silence — le silence d’a­près — était le silence le plus total que Bárður ait jamais enten­du. Comme si la mer elle-même rete­nait son souffle. Comme si le monde s’é­tait arrê­té pour regar­der ce qui venait d’être fait et ne savait pas encore quoi en penser.

Les hommes sor­tirent de l’eau. Trem­pés, rouges, essouf­flés. Cer­tains s’as­sirent sur les galets. D’autres allu­mèrent des ciga­rettes. Per­sonne ne par­lait. C’é­tait tou­jours comme ça, après — le silence. Pas un silence de honte, pas un silence de triomphe. Un silence de fatigue, de gra­vi­té, le silence de gens qui viennent de faire quelque chose de grand et de ter­rible et qui ont besoin d’un moment avant de rede­ve­nir ceux qu’ils étaient avant.

Puis le tra­vail com­men­ça. Le vrai tra­vail. Les corps furent tirés sur la plage, ali­gnés, mesu­rés. Le grin­da­for­maður nota les chiffres — la lon­gueur, le poids esti­mé, le sexe. Chaque ani­mal fut mar­qué. Les familles du vil­lage furent appe­lées. Le par­tage — le skinn, l’u­ni­té de mesure féroïenne — com­men­ça. Chaque famille rece­vrait sa part, cal­cu­lée selon des règles anciennes, immuables, justes. Per­sonne ne pren­drait plus. Per­sonne ne pren­drait moins. C’é­tait la loi.

Bárður décou­pa. Il était bon pour ça — ses mains de chef, ses cou­teaux de chef, sa connais­sance de l’a­na­to­mie ani­male. Il décou­pa la viande et le gras — le tvøst et le spik — avec une pré­ci­sion que les autres n’a­vaient pas, et les femmes qui empor­taient les parts dans des seaux et des caisses le remer­ciaient d’un mot, d’un regard, d’un hoche­ment de tête. Il tra­vaillait. Il ne pen­sait pas. Ou plu­tôt, il pen­sait avec ses mains, et ses mains pen­saient la même chose qu’elles avaient tou­jours pen­sée — cou­per, sépa­rer, ordon­ner, trans­for­mer le chaos en por­tions, la mort en nour­ri­ture, le sang en repas.

Mais quelque part, dans le com­par­ti­ment ver­rouillé, l’œil du jeune glo­bi­cé­phale le regar­dait encore.

*

Sur la col­line au-des­sus de la baie, Léone regardait.

Elle était arri­vée à huit heures, seule, en voi­ture de loca­tion — Rannvá lui avait don­né les clés d’une Hyun­dai de l’hô­tel en disant sim­ple­ment : « San­davá­gur. Pre­nez la route de l’ouest. » Elle avait conduit trop vite, le cœur bat­tant, sans savoir ce qu’elle allait trou­ver, sans savoir si elle vou­lait le trouver.

Elle avait trouvé.

Depuis la col­line, elle voyait tout. La baie, les bateaux, les hommes dans l’eau, les glo­bi­cé­phales qui entraient dans le piège. Elle avait vu le rabat­tage — le bruit, l’é­cume, la ligne de bateaux qui se res­ser­rait. Elle avait vu les hommes entrer dans l’eau. Elle avait vu les pre­miers coups. Elle avait vu le sang.

Elle n’a­vait pas détour­né les yeux. C’est la chose qu’elle se dirait plus tard, la chose dont elle serait le plus fière et le plus trou­blée — elle n’a­vait pas détour­né les yeux. Elle avait regar­dé. Tout. Du début à la fin. Les qua­rante minutes. Les cent vingt-trois ani­maux. Le rouge. Le bruit. Le silence d’après.

Elle avait pleu­ré. Pas beau­coup — quelques larmes, silen­cieuses, qui avaient cou­lé sans qu’elle s’en aper­çoive et qu’elle avait essuyées du dos de la main en réa­li­sant qu’elles étaient là. Ce n’é­taient pas des larmes de pitié ni des larmes d’hor­reur. C’é­taient des larmes de dépas­se­ment — les larmes qu’on verse quand quelque chose excède la capa­ci­té du corps à conte­nir ce qu’il voit, quand l’é­mo­tion est trop grande pour res­ter à l’in­té­rieur et qu’il faut bien qu’elle sorte par quelque part.

Elle avait recon­nu Bárður. De loin, de haut, une sil­houette par­mi d’autres dans l’eau rouge — le ciré vert, les épaules larges, les gestes pré­cis. Elle l’a­vait vu frap­per. Elle l’a­vait vu tuer. Et elle avait pen­sé — pas avec le cer­veau de la jour­na­liste, pas avec le car­net de la repor­ter, avec le ventre — elle avait pen­sé : c’est le même homme. Celui qui dis­pose les tranches de ræst sur l’ar­doise avec la déli­ca­tesse d’un peintre et celui qui enfonce un cro­chet d’a­cier dans la nuque d’un céta­cé. C’est le même homme. Les mêmes mains.

Et elle ne savait pas quoi faire de cette pensée.

À côté d’elle, sur la col­line, d’autres regar­daient. Des habi­tants du vil­lage — des femmes, des enfants, des vieux. Ils regar­daient sans émo­tion visible, comme on regarde un évé­ne­ment connu, atten­du, nor­mal. Les enfants cou­raient entre les jambes des adultes. Un gar­çon de sept ou huit ans mor­dait dans un sand­wich. Une femme tri­co­tait — tri­co­tait, nom de Dieu, pen­sa Léone, elle tri­cote en regar­dant ça. Mais ce n’é­tait pas de l’in­dif­fé­rence. C’é­tait de la fami­lia­ri­té. La grind fai­sait par­tie du pay­sage comme la mon­tagne et la mer et le vent. On ne s’é­tonne pas du vent.

Et un peu plus loin, seul, appuyé contre un rocher, l’homme à la barbe rousse fil­mait. Camé­ra au poing. Objec­tif bra­qué sur la baie. Il fil­mait tout — le sang, les coups, les cris, les corps. Son visage était impas­sible. Pro­fes­sion­nel. Mais ses mains tremblaient.

Léone le regar­da. Il ne la vit pas. Il était absor­bé par son objec­tif, par ce qu’il cap­tu­rait, et elle com­prit — avec une cer­ti­tude froide, jour­na­lis­tique — que ces images seraient en ligne ce soir. Que le monde ver­rait. Que le monde juge­rait. Et que Bárður, là-bas, dans l’eau rouge, ne le savait pas encore.

Ou peut-être le savait-il. Peut-être l’a­vait-il tou­jours su. Peut-être était-ce ça, la dif­fé­rence entre les grind d’a­vant et les grind de main­te­nant — non pas la chasse elle-même, qui n’a­vait pas chan­gé, mais le regard. Le regard du monde posé sur un geste qui avait été invi­sible pen­dant mille ans et qui, sou­dain, était vu. Et quand un geste est vu, il change. Même s’il reste iden­tique. Même si les mains font la même chose. Le regard le trans­forme. Le regard le juge. Le regard le condamne ou l’ab­sout et, dans les deux cas, le sort de son silence.

*

Bárður ren­tra à l’hô­tel à quinze heures.

Il avait pas­sé six heures à San­davá­gur. Six heures dans l’eau, sur la plage, à tuer et à décou­per et à par­ta­ger. Il avait rame­né sa part — deux seaux de tvøst, un seau de spik — et il les avait char­gés dans le pick-up avec les gestes lents, métho­diques, d’un homme qui fait ce qu’il fait depuis trente ans et qui pour­rait le faire les yeux fermés.

Il se dou­cha dans le ves­tiaire du per­son­nel. L’eau chaude sur sa peau — sur ses mains, ses bras, son visage. Le sang par­tait. L’eau rose tour­billon­nait dans le siphon et dis­pa­rais­sait. Il regar­da l’eau par­tir. Pen­sa : c’est facile. Le sang part avec l’eau. Il suf­fit de tour­ner le robi­net. Si seule­ment tout par­tait aus­si facilement.

Il s’ha­billa. La veste blanche. Le tablier. Rede­vint le chef.

Dans la cui­sine, Katrin avait assu­ré le ser­vice du midi — elle savait que les jours de grind Bárður n’é­tait pas là, elle l’a­vait tou­jours su, ça fai­sait par­tie de l’ar­ran­ge­ment tacite, des choses qu’on ne dis­cute pas. Le ser­vice avait été simple — pas de tvøst au menu, pas de glo­bi­cé­phale, juste du pois­son et du mou­ton, et les clients n’a­vaient rien remar­qué, ou presque. L’An­glais seul avait deman­dé pour­quoi le res­tau­rant était si calme, et Katrin avait répon­du quelque chose d’é­va­sif, une his­toire de livrai­son, et l’An­glais avait hoché la tête et man­gé sa morue et c’é­tait tout.

Bárður entra dans la cui­sine. Regar­da ses réserves. Les deux seaux de tvøst frais étaient dans la chambre froide — il les avait ran­gés en arri­vant, avant la douche, parce que le froid n’at­tend pas. La viande était sombre, presque noire, dense, et quand il sou­le­va le cou­vercle l’o­deur mon­ta — l’o­deur de la mer, l’o­deur du sang, l’o­deur de l’a­ni­mal — et quelque chose en lui se contrac­ta. Pas du dégoût. Pas du remords. Une contrac­tion sans nom, comme un muscle qu’on ne connais­sait pas et qui se rap­pelle sou­dain à votre existence.

Il refer­ma le seau. Se mit au travail.

Ce soir, il cui­si­ne­rait le tvøst frais. Ce soir, les clients de l’Hô­tel Føroyar man­ge­raient du glo­bi­cé­phale tué le matin même. Et lui, Bárður Dju­rhuus, le chef du bout du monde, dres­se­rait les assiettes avec la même pré­ci­sion, la même atten­tion, le même soin qu’il met­tait dans tout ce qu’il fai­sait, parce que c’é­tait ça son métier — trans­for­mer la mort en beau­té, le sang en saveur, le mønus­tin­ga­ri en assiette blanche. Et per­sonne, en man­geant, ne sau­rait. Per­sonne ne ver­rait la baie rouge. Per­sonne ne sen­ti­rait le froid de l’eau. Per­sonne n’en­ten­drait les cris.

Sauf lui.

Sauf lui, qui enten­drait tout. Cette nuit et toutes les nuits suivantes.

*

À dix-huit heures, Eiri­kur entra dans la cuisine.

Bárður ne l’en­ten­dit pas tout de suite. Il était pen­ché sur le plan de tra­vail, en train de tran­cher le tvøst — des tranches fines, régu­lières, comme il tran­chait le ræst le pre­mier jour, le même geste, le même cou­teau, sauf que cette viande-là était fraîche, cette viande-là avait été vivante ce matin, cette viande-là avait nagé et res­pi­ré et crié.

— Papa.

Bárður leva la tête.

Eiri­kur était dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Tou­jours le même — mince, pâle, la mèche, les écou­teurs autour du cou. Mais quelque chose dans sa pos­ture était dif­fé­rent. Il se tenait droit. Pas rai­di, pas en défi — droit. Comme quel­qu’un qui a pris une déci­sion et qui la porte.

— Tu as — com­men­ça Bárður.

— Je ne suis pas venu.

Silence. Le cou­teau immo­bile sur la planche. La viande sombre sous la lame. Le néon de la cui­sine qui bour­don­nait au-des­sus d’eux avec ce bruit de mouche pri­son­nière que les néons font quand il est tard et qu’ils sont fatigués.

— Je sais, dit Bárður.

— Je ne vien­drai pas. Jamais.

Le mot. Le mot que Bárður avait atten­du toute la semaine sans le savoir. Le mot qu’il avait enten­du dans le silence d’Ei­ri­kur, dans la porte fer­mée, dans le « d’ac­cord » sans éner­gie, dans les écou­teurs remis comme des portes qu’on ferme. Jamais. Un mot de quinze ans. Un mot abso­lu, comme seuls les mots de quinze ans peuvent l’être — sans nuance, sans recul, sans peut-être. Jamais.

Bárður posa le cou­teau. Essuya ses mains sur son tablier. Les mains qui avaient tenu le mønus­tin­ga­ri ce matin. Les mains qui tran­chaient le tvøst. Les mains de toujours.

Il regar­da son fils. Et Eiri­kur le regar­da. Et ce qui pas­sa entre eux à ce moment-là n’é­tait pas de la colère, n’é­tait pas de la com­pré­hen­sion, n’é­tait pas du par­don — c’é­tait quelque chose de plus brut, de plus nu. Une recon­nais­sance. La recon­nais­sance que quelque chose venait de se bri­ser entre eux et que cette chose bri­sée ne serait pas répa­rée, pas aujourd’­hui, peut-être pas jamais, et qu’ils allaient vivre avec, tous les deux, dans cet hôtel, dans cette cui­sine, dans ce sous-sol, avec ce mot — jamais — posé entre eux comme un cou­teau sur une planche.

— D’ac­cord, dit Bárður.

D’ac­cord. Le même mot que son fils avait dit, deux jours plus tôt, de l’autre côté de la porte. Le même mot vide, le même mot flot­tant. Sauf que cette fois c’é­tait le père qui le disait. Et que cette fois, peut-être, il vou­lait dire quelque chose.

Eiri­kur res­ta un ins­tant. Puis il se retour­na et sor­tit. La porte de la cui­sine bat­tit une fois, deux fois, puis s’immobilisa.

Bárður reprit le cou­teau. Reprit la viande. Tran­cha. Les lamelles tom­baient sur la planche, régu­lières, pré­cises, iden­tiques. Le geste n’a­vait pas chan­gé. Le geste ne chan­ge­rait jamais. Le geste était tout ce qui lui restait.

Il cui­si­na.

SAME­DI — Le silence

La baie de San­davá­gur était propre.

Bárður le sut parce que Pætur lui envoya une pho­to à sept heures du matin — la baie, les galets, la mer. Grise. Calme. Comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Les Féroïens net­toyaient tou­jours. C’é­tait la règle, la règle non écrite, la règle la plus impor­tante peut-être — après la grind, on lave. On rince les galets, on éva­cue les car­casses, on efface. Non pas pour cacher — il n’y avait rien à cacher, la grind était légale, publique, assu­mée — mais par res­pect. Pour la baie. Pour les ani­maux. Pour ce qui venait d’a­voir lieu. On lave parce qu’on ne laisse pas un lieu de mort en état de mort. On lave parce que la vie conti­nue et que la vie a besoin de pro­pre­té pour continuer.

Bárður regar­da la pho­to. La baie propre. L’eau grise. Rien.

Il ran­gea le télé­phone. Mon­ta à la cuisine.

Tout était comme d’ha­bi­tude. Katrin arri­vait à six heures. Le pain de seigle au four. Le bouillon qui mon­tait. Les cou­teaux ali­gnés. L’ordre. L’ar­mure. Bárður enfi­la sa veste blanche, noua son tablier, et com­men­ça à tra­vailler, et ses mains firent ce qu’elles fai­saient tou­jours, et pen­dant une heure — une heure entière, soixante minutes de gestes pré­cis et de silence concen­tré — il par­vint à ne pas penser.

Puis il pensa.

Ce n’é­tait pas un sou­ve­nir. Pas une image. C’é­tait une sen­sa­tion — le froid de l’eau autour de ses jambes, la résis­tance de la chair sous le cro­chet, la cha­leur du sang sur ses poi­gnets. Son corps se sou­ve­nait. Son corps n’a­vait pas net­toyé, lui. Son corps n’é­tait pas la baie de San­davá­gur. On ne pou­vait pas le rin­cer au jet d’eau et le rendre gris et propre et calme. Son corps gar­dait tout — le froid, le chaud, la secousse dans le bras au moment de l’im­pact, et l’œil, l’œil du jeune glo­bi­cé­phale, cet œil noir et rond et plein qui l’a­vait regar­dé une seconde avant de mourir.

Il posa son cou­teau. S’ap­puya contre le plan de tra­vail. Fer­ma les yeux.

— Ça va ? dit Katrin.

— Oui.

Il rou­vrit les yeux. Reprit le cou­teau. Continua.

*

La mati­née fut étrange. L’hô­tel sem­blait flot­ter dans une sorte de ouate — les bruits étaient feu­trés, les gestes ralen­tis, comme si le bâti­ment lui-même était fati­gué, comme si les murs de bois et le toit d’herbe avaient absor­bé la vio­lence de la veille et la digé­raient len­te­ment. Rannvá tra­ver­sait le hall avec sa pré­ci­sion habi­tuelle, mais Léone, qui com­men­çait à lire les visages de cet endroit, nota quelque chose de dif­fé­rent dans sa démarche — une rai­deur, peut-être, ou l’in­verse, un relâ­che­ment infime, comme un arc qu’on détend après l’a­voir tenu ban­dé trop longtemps.

L’homme à la barbe rousse n’é­tait pas des­cen­du pour le petit-déjeuner.

Léone le remar­qua parce qu’elle le cher­chait. Depuis la veille — depuis la col­line de San­davá­gur, depuis qu’elle l’a­vait vu fil­mer avec ses mains trem­blantes et son visage impas­sible — elle le cher­chait. Pas pour lui par­ler. Pour le regar­der. Pour com­prendre ce qu’il fai­sait là, ce qu’il allait faire de ces images, ce qu’il était.

Elle deman­da à Eiri­kur, à la réception.

— Le client de la chambre 12, il est sorti ?

Eiri­kur regar­da l’é­cran. Sans expression.

— Par­ti ce matin. Check-out à six heures.

— Par­ti ?

— Vol de sept heures pour Copenhague.

Par­ti. Avec ses images. Léone sen­tit quelque chose se nouer dans son ventre — pas de la colère, pas de la peur, quelque chose de plus ambi­gu. Du pres­sen­ti­ment. L’homme était par­ti avec la baie rouge dans sa camé­ra et il allait quelque part avec, et Léone, qui était jour­na­liste, qui savait com­ment les images voyagent et ce qu’elles font quand elles arrivent à des­ti­na­tion, Léone sut que quelque chose allait se pas­ser. Pas aujourd’­hui. Peut-être pas demain. Mais bientôt.

— Tu sais qui c’é­tait ? deman­da-t-elle à Eirikur.

— Un client.

Le ton disait : je ne fais pas de com­men­taires sur les clients. Rannvá lui avait bien appris.

Léone hocha la tête. Mon­ta dans sa chambre. S’as­sit devant la baie vitrée. La mer, en bas, était calme. Tór­shavn fumait dou­ce­ment — les che­mi­nées, la brume, le mélange des deux qu’on ne pou­vait pas dis­tin­guer. Les bateaux étaient au port. Les mouettes tour­naient. Tout était nor­mal. Tout était exac­te­ment comme lun­di, quand elle était arri­vée, quand elle ne savait rien, quand le mot grind n’é­tait pas encore entré dans sa vie.

Elle ouvrit son ordi­na­teur. Relut ses notes. Les mots sur le car­net — « Pas de mots. Des mains. Des mains qui savent. » — « Le même geste. » — « C’est un goût d’i­ci. Ça ne voyage pas. » Les mots lui parurent légers. Des mots d’a­vant. Des mots d’un article gas­tro­no­mique sur un chef excen­trique dans un hôtel-ter­rier. Ce n’é­tait plus ça. Ce n’é­tait plus ça depuis hier, depuis la col­line, depuis le sang.

Elle com­men­ça à écrire.

Pas l’ar­ticle pour Fré­dé­ric. Pas les cinq mille mots sur le chef du bout du monde. Autre chose. Quelque chose qui n’a­vait pas encore de forme, qui n’é­tait pas encore un texte mais qui cher­chait à le deve­nir — des phrases, des frag­ments, des images. L’eau rouge. Les mains de Bárður. L’œil du glo­bi­cé­phale — elle ne l’a­vait pas vu, pas de si loin, pas depuis la col­line, mais elle l’i­ma­gi­nait, elle le savait, avec cette cer­ti­tude des choses qu’on n’a pas besoin de voir pour connaître. La femme qui tri­co­tait. L’en­fant qui man­geait son sand­wich. Le silence d’après.

Elle écri­vit trois heures. Puis elle s’ar­rê­ta. Relut. Effa­ça la moi­tié. Gar­da le reste. Ce n’é­tait pas bon. Ce n’é­tait pas mau­vais. C’é­tait hon­nête, et l’hon­nê­te­té, en écri­ture, est le début de quelque chose ou la fin de tout.

*

À midi, Bárður ser­vit le tvøst.

Il l’a­vait pré­pa­ré toute la mati­née. Pas le tar­tare mari­né de lun­di soir — quelque chose de dif­fé­rent, de plus simple, de plus nu. Le tvøst poché, à peine, dans un bouillon d’algues et de genièvre, ser­vi avec des pommes de terre nou­velles et une huile d’herbes sau­vages cueillies sur la col­line der­rière l’hô­tel. C’é­tait un plat dépouillé, presque aus­tère, qui ne cachait rien — ni l’o­deur de la viande, ni sa cou­leur sombre, ni son goût de haute mer, de pro­fon­deur, de sang.

C’é­tait un plat qui disait : voi­là ce que c’est. Regar­dez. Man­gez. Décidez.

Le couple d’Al­le­mands man­gea. La femme hési­ta — un ins­tant, four­chette levée — puis goû­ta et son visage se plis­sa d’une sur­prise qui n’é­tait pas du déplai­sir. L’An­glais man­gea sans com­men­taire, métho­di­que­ment, comme il fai­sait tout. La cliente féroïenne du lun­di — reve­nue, fidèle — man­gea avec une len­teur recueillie, les yeux mi-clos, et Léone, qui l’ob­ser­vait, pen­sa qu’elle man­geait comme on communie.

Léone man­gea.

Le goût. Le même goût que lun­di et pas le même. Lun­di, elle ne savait pas. Aujourd’­hui, elle savait. Elle savait que cette viande avait res­pi­ré hier matin. Elle savait que des mains — les mains de Bárður — avaient enfon­cé un cro­chet dans la nuque de l’a­ni­mal et que d’autres mains — les mêmes mains — avaient tran­ché cette chair et l’a­vaient pochée et l’a­vaient dépo­sée dans cette assiette avec le soin d’un orfèvre. Le goût n’a­vait pas chan­gé. C’é­tait elle qui avait chan­gé. Le savoir chan­geait le goût. Le savoir chan­geait tout.

Elle repo­sa sa four­chette. Regar­da l’as­siette. La viande sombre dans le bouillon clair. Comme un cœur dans une cage tho­ra­cique. Comme un secret dans un silence.

Elle finit son assiette.

*

L’a­près-midi, Eiri­kur disparut.

Pas long­temps — quelques heures. Il quit­ta la récep­tion à qua­torze heures, quand son ser­vice se ter­mi­nait, et au lieu de des­cendre au sous-sol ou de traî­ner dans le hall, il sor­tit. Rannvá le vit pas­ser la porte d’en­trée, les mains dans les poches, sans veste, le vent dans les che­veux, et elle ne le retint pas. Les gar­çons de quinze ans ont besoin de sor­tir. Les gar­çons de quinze ans qui ont dit « jamais » à leur père la veille au soir ont besoin de sor­tir plus que les autres.

Il mar­cha. Des­cen­dit la col­line. Tra­ver­sa Tór­shavn sans la voir — les mai­sons, les rues, le port, tout glis­sait sur lui comme l’eau sur un ciré. Il mar­chait avec cette éner­gie des ado­les­cents en colère, sauf qu’il n’é­tait pas en colère. Il ne savait pas ce qu’il était. Il avait dit le mot — jamais — et le mot était sor­ti de lui comme un caillou qu’il aurait por­té dans la gorge pen­dant des semaines et qui sou­dain se serait déta­ché, et main­te­nant sa gorge était vide, et le vide était pire que le caillou.

Il arri­va au port. S’as­sit sur le banc. Le banc d’Ó­li. Il ne le savait pas — ou peut-être le savait-il, peut-être avait-il vu son grand-père assis là mar­di matin quand Bárður et Léone étaient pas­sés, peut-être l’a­vait-il vu depuis la baie vitrée de la récep­tion, ou peut-être était-ce un hasard, ou peut-être n’y a‑t-il pas de hasard aux Féroé, peut-être que dans un archi­pel de cin­quante mille âmes les bancs, comme les noms, comme les visages, comme les gestes, sont par­ta­gés sans qu’on le décide.

Il s’as­sit. Regar­da la mer. La même mer que son grand-père regar­dait. La même mer que son père tra­ver­sait pour aller tuer. La même mer qui conte­nait, quelque part dans ses pro­fon­deurs noires, les glo­bi­cé­phales — ceux qui res­taient, ceux qui avaient échap­pé au rabat­tage, ceux qui nageaient encore, ampu­tés d’une par­tie de leur groupe, et qui conti­nuaient, parce que c’est ce que font les glo­bi­cé­phales, ils conti­nuent, ils ne s’ar­rêtent pas, ils ne savent pas s’arrêter.

Eiri­kur sor­tit son télé­phone. Ouvrit Ins­ta­gram. Cher­cha. Trou­va. Les images de la grind cir­cu­laient déjà — pas celles de l’homme à la barbe rousse, pas encore, mais d’autres, des images prises par des télé­phones, par des drones, par des gens qui étaient là et qui avaient fil­mé et pos­té comme on filme et on poste tout, aujourd’­hui, sans réflé­chir, sans fil­trer, parce que le monde est deve­nu un œil qui ne se ferme jamais.

Il regar­da les images. La baie rouge. Les corps noirs. Les hommes dans l’eau. Il cher­cha son père. Ne le trou­va pas — les images étaient floues, loin­taines, les sil­houettes inter­chan­geables. Mais il savait que son père était là-dedans. Quelque part dans ce rouge.

Il refer­ma le télé­phone. Regar­da la mer.

Il ne pleu­rait pas. Les Dju­rhuus ne pleu­raient pas. Mais ses mains, posées sur ses genoux, trem­blaient — comme celles d’Ó­li, comme les mains d’un vieil homme, sauf que ce trem­ble­ment-là n’a­vait rien à voir avec l’ar­throse. C’é­tait le trem­ble­ment de quel­qu’un qui vient de poser un poids qu’il por­tait depuis long­temps et dont le corps, libé­ré, ne sait plus quoi faire de la légèreté.

Il res­ta une heure sur le banc. Puis il se leva et remon­ta vers l’hôtel.

*

Óli vint le soir.

Il vint sans pré­ve­nir — c’é­tait sa manière, il ne télé­pho­nait jamais, il appa­rais­sait, comme le vent, comme la pluie, comme les choses aux­quelles on ne peut rien. Son pick-up — un Ford des années 90, rouillé, indes­truc­tible — se gara devant l’hô­tel à dix-neuf heures et le vieil homme en sor­tit avec cette len­teur sou­ve­raine des gens qui savent que le monde les atten­dra parce qu’il les a tou­jours attendus.

Rannvá le vit depuis la récep­tion. Sou­rit — un vrai sou­rire, un sou­rire de petite fille, le seul sou­rire de ce genre que Léone, qui pas­sait dans le hall à ce moment-là, lui ver­rait jamais.

— Óli, dit-elle.

— Rannvá.

— Tu dînes ?

— Si ton cui­si­nier sait encore faire la morue.

Il entra dans la salle de res­tau­rant comme on entre chez soi — sans hési­ter, sans regar­der autour de lui, droit vers une table près de la fenêtre, la table qui avait la meilleure vue sur le port et qui, d’une manière ou d’une autre, sem­blait lui être réser­vée depuis tou­jours. Il s’as­sit. Posa ses mains sur la table — ces mains trem­blantes, ces mains de géant vain­cu — et regar­da dehors.

Bárður sor­tit de la cui­sine. Tra­ver­sa la salle. S’ar­rê­ta devant la table de son père.

— Pab­bi.

— Assieds-toi une minute.

Bárður s’as­sit. Ils ne se regar­dèrent pas — ils regar­dèrent ensemble, par la fenêtre, la mer qui s’as­som­bris­sait, le port, les bateaux, le ciel gris-bleu qui virait au gris-vio­let. Deux hommes qui regardent la même chose et qui voient des choses différentes.

— C’é­tait bien, hier, dit Óli.

Bárður hocha la tête.

— Belle grind. Propre.

— Oui.

— Heðin dit que tu as été bon. Rapide.

Bárður ne répon­dit pas. Rapide. Le mot encore. Le mot de tou­jours. Il avait été rapide. Trente secondes par ani­mal. Propre. Effi­cace. Bon. Comme si « bon » et « rapide » suf­fi­saient. Comme si la vitesse de la mort ren­dait la mort acceptable.

— Le petit n’est pas venu, dit Óli.

Ce n’é­tait pas une question.

— Non.

— Il ne vien­dra pas.

Ce n’é­tait pas une ques­tion non plus. Óli savait. Bien sûr qu’il savait. Les nou­velles, aux Féroé, voya­geaient à la vitesse du vent, et le vent, aux Féroé, était rapide.

Bárður regar­da son père. Le vieux visage — ravi­né, brû­lé, usé par le sel et le temps, un visage de falaise. Les yeux bleus qui avaient vu mille grind et mille tem­pêtes et mille retours de mer et qui main­te­nant voyaient ceci : la fin de quelque chose. La fin d’une ligne. Trois géné­ra­tions de Dju­rhuus dans l’eau rouge et puis plus rien. Eiri­kur ne vien­drait pas. Eiri­kur ne vien­drait jamais. Et après Eiri­kur il n’y aurait per­sonne, et le mønus­tin­ga­ri de Bárður res­te­rait dans son étui de cuir au fond du tiroir et un jour quel­qu’un le trou­ve­rait et ne sau­rait pas ce que c’était.

Óli leva ses mains trem­blantes. Les posa sur celles de Bárður. Le geste — le même que Bárður avait fait mar­di, sur le banc de Bøs­da­la­fos­sur, mais inver­sé main­te­nant, le père qui touche le fils — dura trois secondes. Puis Óli reti­ra ses mains.

— Fais-moi ta morue, dit-il.

Bárður se leva. Retour­na dans la cui­sine. Cui­si­na la morue — la meilleure morue qu’il ait jamais cui­si­née, pochée dans un bouillon trans­lu­cide, la chair nacrée, par­faite, une morue qui était un acte de ten­dresse dégui­sé en assiette. Il la por­ta lui-même à la table de son père. La posa devant lui. Óli regar­da l’as­siette. Regar­da son fils.

— Bon cui­si­nier, dit-il. Meilleur que pêcheur.

C’é­tait, de la part d’Ó­li Dju­rhuus, la plus grande décla­ra­tion d’a­mour qu’il était capable de faire. Bárður le sut. Le reçut. Ne dit rien. Retour­na dans sa cuisine.

Óli man­gea sa morue. Len­te­ment. En regar­dant la mer.

*

La nuit. L’hô­tel était silen­cieux. Ce silence pro­fond, miné­ral, des bâti­ments la nuit — le bois qui craque, la ven­ti­la­tion qui res­pire, le vent qui passe sur le toit d’herbe avec un bruit de main cares­sant une fourrure.

Léone ne dor­mait pas. Elle était assise à son bureau, devant son ordi­na­teur ouvert, et elle regar­dait l’é­cran. Les mots qu’elle avait écrits l’a­près-midi. Le texte qui n’é­tait pas un article. Le texte qui ne savait pas encore ce qu’il était.

Elle pen­sait au dîner. Au tvøst de midi. Au goût. À ce que le savoir fait au goût. Elle pen­sait à Bárður por­tant la morue à son père, ce geste simple, cette assiette posée devant un vieil homme, et à ce qu’elle avait lu dans ce geste — pas de la sou­mis­sion, pas du défi, quelque chose d’autre. De la conti­nua­tion. L’homme cui­si­nait. Quoi qu’il arrive, quoi que son fils dise, quoi que le monde pense, l’homme cui­si­nait. C’é­tait sa réponse. La seule qu’il avait. La seule qui tenait.

Elle fer­ma l’or­di­na­teur. Se cou­cha. Le soleil, dehors, ne se cou­chait pas. Mais elle avait appris à dor­mir dans la lumière. On apprend vite, aux Féroé. On n’a pas le choix.

Dans le sous-sol, Bárður était allon­gé dans le noir. Les yeux ouverts. Les mains posées sur le drap, à plat, comme deux outils au repos. Il écou­tait le silence. Le silence de l’hô­tel. Le silence d’Ei­ri­kur, au bout du cou­loir, der­rière sa porte — mais ce silence-là avait chan­gé. Ce n’é­tait plus le silence ten­du, habi­té, de l’a­ni­mal qui fait le mort. C’é­tait un silence plus léger. Le silence de quel­qu’un qui a dit ce qu’il avait à dire et qui, pour la pre­mière fois depuis long­temps, peut-être, n’a plus besoin de se taire.

Et Bárður, dans le noir, allon­gé, les mains à plat, pen­sa à demain. Dimanche. Son jour de repos. Le jour où il ne cui­si­ne­rait pas, où il ne tran­che­rait pas, où ses mains n’au­raient rien à faire. Et cette pen­sée — ses mains sans rien à faire — lui fit peur. Une peur douce, sourde, sans objet pré­cis. La peur d’un homme qui a tou­jours su quoi faire de ses mains et qui sent, pour la pre­mière fois, qu’un jour peut-être il ne sau­ra plus.

Il fer­ma les yeux. Ne dor­mit pas. Pas tout de suite. Écou­ta le vent. Le vent d’est avait fai­bli. Quelque chose chan­geait, dehors, dans l’air, dans la direc­tion des choses. Le vent tour­nait. Le vent reve­nait à l’ouest — le vent nor­mal, le vent de tou­jours, le vent des Féroé. Le vent de chan­ge­ment avait fait ce qu’il avait à faire. Il partait.

Bárður s’en­dor­mit.

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