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L’hor­lo­ger de Mos­cou — Par­tie 2

L’hor­lo­ger de Mos­cou — Par­tie 2

L’hor­lo­ger de
Mos­cou

L’hor­lo­ger de Moscou

Par­tie 2

CHA­PITRE 4 — LE GÉORGIEN

Gui­vi vint le cher­cher un soir sans prévenir.

C’é­tait un jeu­di — Caird s’en sou­vien­drait parce que c’é­tait le soir où il avait déci­dé de ne pas sor­tir, de res­ter dans sa chambre, de relire le car­net de Fenn pour la qua­trième fois en essayant d’en extraire un sens qui lui échap­pait encore. Il était assis sur le lit, le car­net ouvert sur les genoux, un crayon à la main, quand trois coups frap­pés à sa porte le firent sur­sau­ter si vio­lem­ment qu’il faillit ava­ler le crayon.

— Julian ! Ouvrez ! C’est une urgence !

La voix de Gui­vi. Impos­sible de la confondre avec une autre — ce gron­de­ment tec­to­nique, cette basse pro­fonde qui fai­sait vibrer le bois de la porte comme une mem­brane de tambour.

Caird cacha le car­net sous l’o­reiller — geste absurde, geste d’en­fant sur­pris avec un livre inter­dit — et ouvrit.

Gui­vi se tenait dans le cou­loir, magni­fique et ter­rible. Il por­tait un cos­tume noir à revers de soie, une che­mise d’un blanc éblouis­sant, et un nœud papillon qui pen­dait, défait, de chaque côté de son col comme les oreilles d’un chien triste. Ses joues étaient rouges. Ses yeux brillaient. Il tenait une bou­teille dans chaque main — de la vod­ka dans la gauche, quelque chose d’ambre et d’in­dé­fi­nis­sable dans la droite.

— L’ur­gence, dit Gui­vi, c’est que j’ai chan­té Boris Godou­nov ce soir et que j’ai été magni­fique et que per­sonne ne devrait être seul après avoir été magni­fique. Habillez-vous. On sort.

— Il est dix heures passées.

— Oui. Et alors ? La nuit com­mence. À Mos­cou, tout ce qui compte se passe après dix heures. Avant dix heures, c’est le théâtre. Après dix heures, c’est la vie.

Caird vou­lut pro­tes­ter. Il avait des rai­sons de res­ter — le car­net, la pru­dence, le bon sens. Mais Gui­vi avait déjà posé les deux bou­teilles sur la com­mode et fouillait dans l’ar­moire de Caird avec la désin­vol­ture d’un homme pour qui les notions de pro­prié­té pri­vée et d’es­pace per­son­nel étaient des curio­si­tés occi­den­tales dont il avait enten­du par­ler sans jamais les prendre au sérieux.

— Ceci, dit-il en sor­tant le seul cos­tume conve­nable de Caird — un tweed gris, ache­té à Savile Row trois ans plus tôt, qui avait la digni­té fati­guée des bons vête­ments anglais. Met­tez ceci. Et pas cette cra­vate. Cette cra­vate est une offense à Dieu. Vous n’a­vez pas de cra­vate rouge ? Non ? Les Anglais. Peuple admi­rable mais chro­ma­ti­que­ment désespérant.

Vingt minutes plus tard, ils étaient dans un taxi.

Pas une Vol­ga offi­cielle — un taxi ordi­naire, conduit par un homme mous­ta­chu qui recon­nut Gui­vi immé­dia­te­ment et faillit embou­tir un lam­pa­daire de joie. Ils rou­lèrent à tra­vers Mos­cou noc­turne. La ville était dif­fé­rente la nuit — les façades sta­li­niennes per­daient leur bru­ta­li­té et deve­naient, sous les réver­bères oran­gés, presque majes­tueuses. Les rues étaient presque vides. De temps en temps, une sil­houette pres­sée tra­ver­sait un car­re­four, col rele­vé, tête bais­sée, avec cette démarche carac­té­ris­tique du Mos­co­vite noc­turne — rapide sans cou­rir, dis­crète sans se cacher, une démarche de quel­qu’un qui sait qu’il vaut mieux ne pas être dehors trop long­temps après la tom­bée de la nuit.

Le taxi s’ar­rê­ta devant un immeuble sans signe dis­tinc­tif, dans une rue per­pen­di­cu­laire à l’Ar­bat. Pas d’en­seigne, pas de lumière visible depuis la rue. Gui­vi paya le chauf­feur avec une géné­ro­si­té qui fit briller les yeux de l’homme sous sa mous­tache, puis pous­sa une porte cochère qui don­nait sur une cour intérieure.

— Où sommes-nous ? deman­da Caird.

— Chez des amis.

Ils tra­ver­sèrent la cour — pavés irré­gu­liers, murs lépreux, une odeur de chou et de char­bon — et des­cen­dirent un esca­lier étroit vers un sous-sol. Gui­vi frap­pa un rythme par­ti­cu­lier sur une porte métal­lique. Elle s’ouvrit.

La cha­leur les frap­pa comme une vague.

C’é­tait un appar­te­ment — non, un ate­lier, un ancien local tech­nique trans­for­mé en quelque chose qui res­sem­blait à un salon, un bar et une salle de concert à la fois. Bas de pla­fond, enfu­mé, éclai­ré par des lampes recou­vertes de tis­sus colo­rés qui don­naient à l’air une teinte de cuivre. Il y avait une ving­taine de per­sonnes — assises sur des cous­sins, des chaises dépa­reillées, le rebord d’une vieille bai­gnoire recon­ver­tie en ban­quette. Des bou­teilles par­tout. Des verres. Des cen­driers débor­dants. Et de la musique — quel­qu’un jouait de la gui­tare dans un coin, un air lent, modal, qui n’é­tait ni russe ni occi­den­tal, quelque chose qui venait de plus loin et de plus profond.

Gui­vi fut accueilli comme un roi reve­nu d’exil.

Des cris. Des embras­sades. Des hommes qui se levaient pour le ser­rer dans leurs bras avec une fer­veur qui aurait été embar­ras­sante n’im­porte où ailleurs mais qui ici, dans ce sous-sol, avec cette lumière et cette fumée et cette musique, sem­blait par­fai­te­ment natu­relle. On leur mit des verres dans les mains. Quel­qu’un appor­ta un pla­teau de kha­cha­pou­ri — ce pain géor­gien four­ré de fro­mage fon­du qui brû­lait les doigts et récon­for­tait l’âme. Caird man­gea, but, et regarda.

Les visages. C’é­tait les visages qui le frap­paient. Pas des visages offi­ciels — pas les visages lisses et contrô­lés qu’il croi­sait au minis­tère ou dans le hall du Metro­pol. Des visages ouverts. Vivants. Fati­gués mais vivants. Des peintres, des musi­ciens, des écri­vains peut-être — il ne par­lait pas assez russe pour le savoir avec cer­ti­tude, mais il recon­nais­sait le type. Cette inten­si­té du regard. Cette façon de par­ler avec les mains. Cette urgence de dire quelque chose avant qu’on ne vous empêche de le dire.

— L’in­tel­li­gent­sia, mur­mu­ra Gui­vi en s’as­seyant à côté de lui sur un cous­sin qui pro­tes­ta sous son poids. Pas l’of­fi­cielle. L’autre. Celle qui peint ce qu’elle veut et non ce qu’on lui dit de peindre. Celle qui lit des livres inter­dits et écoute de la musique inter­dite et pense des pen­sées inter­dites. La vraie Rus­sie, Julian. Celle qu’on ne vous mon­tre­ra jamais dans les visites organisées.

— C’est ris­qué, dit Caird.

— Tout est ris­qué. Vivre est ris­qué. Chan­ter est ris­qué. Man­ger ce kha­cha­pou­ri est ris­qué — le fro­mage seul pour­rait tuer un homme faible. Mais on le fait quand même. Parce que sinon, qu’est-ce qu’on fait ? On reste dans sa chambre d’hô­tel à regar­der le plafond ?

Caird pen­sa au car­net sous son oreiller. Au pla­fond de la chambre 418. Il ne dit rien.

La soi­rée avan­ça comme les soi­rées avancent dans les sous-sols de Mos­cou — par vagues. Des moments d’exal­ta­tion col­lec­tive, de toasts et de chants, sui­vis de replis sou­dains, de conver­sa­tions à deux ou trois, voix basses, visages rap­pro­chés. Quel­qu’un réci­ta un poème — en russe, Caird ne com­prit pas les mots, mais il com­prit le rythme, la mon­tée, la chute, la dou­leur conte­nue dans les syl­labes comme un ani­mal dans une cage. L’as­sem­blée écou­tait dans un silence reli­gieux. Quand le poème fut fini, per­sonne n’ap­plau­dit. Ils hochèrent la tête. C’é­tait plus qu’un applaudissement.

Et puis Gui­vi chanta.

Pas un aria. Pas du Mous­sorg­ski ou du Tchaï­kovs­ki. Il chan­ta un chant géor­gien — seul, debout, les yeux fer­més, les bras le long du corps. Sa voix rem­plit le sous-sol comme de l’eau rem­plit une grotte. C’é­tait un chant ancien, poly­pho­nique, mais il le por­tait seul, alter­nant les registres dans sa gorge avec une vir­tuo­si­té qui défiait la phy­sio­lo­gie — la basse gron­dait dans sa poi­trine tan­dis que le bary­ton mon­tait vers quelque chose qui res­sem­blait à une plainte, ou à une prière, ou à un sou­ve­nir de quelque chose de per­du depuis si long­temps qu’on ne savait plus si c’é­tait un lieu, une per­sonne ou un monde entier.

Caird sen­tit ses yeux piquer. Il ne pleu­ra pas. Les Anglais ne pleurent pas dans les sous-sols de Mos­cou. Mais quelque chose en lui, quelque chose de ser­ré et de sec qu’il por­tait depuis des années — depuis Helen, depuis le silence de leur mai­son de Ken­sing­ton, depuis le matin où elle avait dit je ne sais plus qui tu es et où il avait com­pris qu’elle avait rai­son — quelque chose céda. Pas com­plè­te­ment. Juste une fis­sure. Assez pour lais­ser entrer un peu de lumière — ou un peu d’obs­cu­ri­té, c’é­tait la même chose.

Plus tard — une heure, deux heures, le temps avait ces­sé de fonc­tion­ner nor­ma­le­ment — Gui­vi et Caird se retrou­vèrent seuls dans un coin, assis côte à côte contre le mur, une bou­teille de tchat­cha — eau-de-vie géor­gienne, trans­pa­rente et traî­tresse — posée entre eux.

— Vous savez qui j’é­tais avant d’être chan­teur ? dit Guivi.

— Non.

— Per­sonne. Un gar­çon de Kutai­si. Mon père était for­ge­ron. Ma mère fai­sait du vin. J’ai gran­di dans une cour avec des poules et un noyer. Et un jour, le pro­fes­seur de musique de l’é­cole m’a enten­du chan­ter en classe et il est deve­nu blanc comme ce mur. Il a dit : ce gar­çon a le diable dans la gorge. Ma mère l’a giflé. Mais elle savait qu’il avait raison.

Il but une gor­gée de tchat­cha. Son visage avait chan­gé. La jovia­li­té était tou­jours là — elle ne quit­tait jamais tout à fait ce visage — mais en des­sous, comme une rivière sous la glace, il y avait autre chose. De la gra­vi­té. De la fatigue. L’u­sure d’un homme qui porte un masque depuis si long­temps qu’il ne sait plus tou­jours où finit le masque et où com­mence le visage.

— Sta­line, dit Guivi.

Le nom tom­ba dans le silence comme une pierre dans un puits.

— Sta­line était géor­gien. Vous le savez, bien sûr. Tout le monde le sait. Mais savez-vous ce que ça signi­fie ? Être géor­gien après Sta­line ? Pen­dant Staline ?

Caird secoua la tête.

— Ça signi­fie que le monstre avait votre accent. Qu’il man­geait les mêmes plats que vous. Qu’il chan­tait les mêmes chan­sons. Qu’il por­tait le même sang dans ses veines. Quand j’é­tais enfant, les gens de mon vil­lage étaient fiers — Sta­line est des nôtres, ils disaient. Et puis les gens ont com­men­cé à dis­pa­raître. Un oncle. Un voi­sin. Le frère d’un ami. Et les gens du vil­lage ont ces­sé de dire que Sta­line était des nôtres, mais ils n’ont pas dit le contraire non plus. Ils ont sim­ple­ment ces­sé de par­ler. C’est ça, la ter­reur, Julian. Ce n’est pas quand les gens crient. C’est quand les gens cessent de parler.

Il ser­vit deux verres de tchatcha.

— Mon père a été arrê­té en 1949. On ne m’a jamais dit pour­quoi. Il est reve­nu en 1955, après la mort du Géor­gien — c’est comme ça que je l’ap­pelle main­te­nant, le Géor­gien, je ne dis plus l’autre nom. Mon père est reve­nu et il n’a­vait plus de dents. Plus de dents et plus de mots. Il s’as­seyait dans la cour, sous le noyer, et il regar­dait les poules. C’est tout ce qu’il fai­sait. Regar­der les poules. Jus­qu’à sa mort.

Gui­vi leva son verre.

— À mon père, dit-il. Qui regar­dait les poules.

Caird leva le sien. Ils burent. La tchat­cha brû­la comme un serment.

— Pour­quoi me racon­tez-vous ça ? deman­da Caird.

Gui­vi le regar­da. Ses yeux dorés, dans la lumière cui­vrée du sous-sol, avaient une fixi­té que Caird ne leur connais­sait pas — comme si, der­rière le masque du bouf­fon, un autre homme regar­dait à tra­vers les mêmes yeux.

— Parce que vous êtes nou­veau. Parce que vous avez un visage hon­nête. Et parce que les gens qui ont un visage hon­nête à Mos­cou, il faut les pré­ve­nir vite, avant que Mos­cou ne leur apprenne à mentir.

— Me pré­ve­nir de quoi ?

— De ne faire confiance à personne.

Un silence.

— Y com­pris à vous ? dit Caird.

Gui­vi écla­ta de rire — son vrai rire, le rire sis­mique, celui qui fai­sait trem­bler les bouteilles.

— Sur­tout à moi ! Un Géor­gien qui chante au Bol­choï, qui voyage à l’é­tran­ger, qui mange du caviar et boit du cham­pagne pen­dant que son peuple mange des hari­cots — vous croyez qu’on peut être cet homme-là sans arran­ge­ments ? Sans com­pro­mis ? Je suis un homme libre, Julian, mais ma liber­té a un prix, et ce prix, je le paie à des gens que vous ne vou­lez pas connaître.

Caird ouvrit la bouche. La refer­ma. Ce que Gui­vi venait de dire était soit un aveu, soit un aver­tis­se­ment, soit les deux. Et dans les deux cas, la bonne réponse était le silence.

Ils res­tèrent assis là un long moment, sans par­ler, à écou­ter quel­qu’un jouer de la gui­tare à l’autre bout de la pièce — un air triste et beau, une de ces mélo­dies russes qui semblent avoir été com­po­sées par le vent lui-même.

Ils quit­tèrent le sous-sol vers trois heures du matin. La rue était déserte. Le froid avait empi­ré — un froid de loup, un froid qui mor­dait les oreilles et les doigts avec une méchan­ce­té per­son­nelle. Gui­vi mar­chait à grands pas, le col rele­vé, chan­ton­nant quelque chose d’i­nau­dible. Caird trot­ti­nait à côté, engour­di par l’al­cool et le froid et les mots de Gui­vi qui réson­naient dans sa tête comme des cloches.

Ne faire confiance à personne.

Sur­tout à moi.

Ils trou­vèrent un taxi — Dieu sait com­ment, à cette heure, dans cette rue — et ren­trèrent au Metro­pol. Le hall était presque vide. Un veilleur de nuit som­no­lait der­rière la récep­tion. Les lustres étaient éteints, sauf un, qui jetait un cercle de lumière pâle sur le sol de marbre.

Et dans ce cercle de lumière, assis dans un fau­teuil, un livre ouvert sur les genoux, un homme.

Il leva les yeux quand ils entrèrent. Un visage mince, angu­leux, des yeux gris — pas froids, pas chauds, gris comme le ciel de mars, gris comme le cra­chin qui tom­bait sur Mos­cou, gris comme l’es­pace entre deux cer­ti­tudes. Il por­tait un cos­tume sombre de bonne coupe et une cra­vate de soie bor­deaux. Il avait l’air d’un homme qui attend quel­qu’un — ou qui attend que quel­qu’un mérite d’être attendu.

— Bon­soir, dit-il en anglais. En anglais par­fait. En anglais d’Ox­ford — mieux qu’Ox­ford, un anglais qui avait été appris, poli, per­fec­tion­né jus­qu’à deve­nir une arme.

Gui­vi s’im­mo­bi­li­sa. Presque imper­cep­ti­ble­ment. Un quart de seconde de rai­deur dans les épaules, un éclat dans les yeux dorés, vite effa­cé. Puis le masque revint — le sou­rire, la cha­leur, la voix de tonnerre.

— Ser­gueï Niko­laïe­vitch ! Vous ne dor­mez donc jamais ?

— Rare­ment, dit l’homme. L’in­som­nie est une mala­die professionnelle.

Il se leva. Grand — pas autant que Gui­vi, mais grand, mince, une élé­gance de félin. Il ten­dit la main à Caird.

— Ser­gueï Vol­kons­ki. Je tra­vaille au minis­tère de la Culture. On m’a par­lé de votre mis­sion — la tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny. Un pro­jet pas­sion­nant. J’es­père que nous aurons l’oc­ca­sion d’en discuter.

Sa poi­gnée de main était ferme sans être agres­sive. Sa voix était douce. Son regard était d’une immo­bi­li­té totale — pas un cil ne bou­geait, pas une pupille ne déviait. C’é­tait le regard d’un homme qui vous donne toute son atten­tion et qui, ce fai­sant, vous prend quelque chose sans que vous sachiez quoi.

— Enchan­té, dit Caird.

— Tout le plai­sir est pour moi. Bon­soir, Gui­vi Zou­ra­bi. Bon­soir, Mon­sieur Caird. Mars est long, n’est-ce pas ? Mais il finit toujours.

Il tour­na les talons et dis­pa­rut dans l’ascenseur.

Gui­vi ne dit rien pen­dant trente secondes. C’é­tait, de la part de Gui­vi, un silence assourdissant.

— Qui est-ce ? deman­da Caird.

— Il vous l’a dit. Minis­tère de la Culture.

— Et en réalité ?

Gui­vi le regar­da. Et pour la pre­mière fois de la soi­rée — pour la pre­mière fois depuis qu’ils se connais­saient — Caird vit de la peur dans les yeux du Géor­gien. Pas une peur panique, pas une peur d’a­ni­mal. Une peur ancienne. Une peur apprise dans l’en­fance, ins­crite dans les os, trans­mise de père en fils comme un héri­tage dont on ne veut pas mais qu’on ne peut pas refuser.

— En réa­li­té, dit Gui­vi, bonne nuit, Julian.

Et il mon­ta l’es­ca­lier sans se retourner.

Caird res­ta seul dans le hall. Le cercle de lumière du lustre éclai­rait le fau­teuil où Vol­kons­ki avait été assis. Le livre était encore là, posé sur l’ac­cou­doir. Caird s’ap­pro­cha. Regar­da le titre.

Ham­let. En anglais. L’é­di­tion Oxford Uni­ver­si­ty Press.

Avec un marque-page à l’acte III, scène 1.

To be or not to be.

Caird mon­ta se cou­cher avec le sen­ti­ment très net que quel­qu’un, quelque part dans cet hôtel — ou au-des­sus de cet hôtel, ou en des­sous, ou par­tout à la fois — venait de lui adres­ser un mes­sage. Et que ce mes­sage, comme tous les mes­sages qui comptent vrai­ment, disait exac­te­ment ce qu’il vou­lait dire et rien de plus.

Le jeu avait commencé.

Il avait com­men­cé depuis le début, bien sûr. Mais main­te­nant, Caird le savait.

CHA­PITRE 5 — MIREILLE

Le musée Pou­ch­kine sen­tait la pous­sière chaude et le bois ciré.

C’é­tait une odeur de sanc­tuaire — une odeur qui disait : ici le temps ne passe pas, ou passe autre­ment, au rythme des toiles et des sculp­tures plu­tôt qu’au rythme des hommes. Caird avait ren­dez-vous avec un conser­va­teur pour dis­cu­ter des condi­tions de prêt éven­tuelles entre musées bri­tan­niques et sovié­tiques — un à‑côté de sa mis­sion prin­ci­pale, une de ces tâches déco­ra­tives qu’on ajoute aux agen­das des atta­chés cultu­rels pour jus­ti­fier leur exis­tence. Le conser­va­teur n’é­tait pas venu. Ou plu­tôt, il avait envoyé un mot par l’in­ter­mé­diaire d’une secré­taire essouf­flée : empê­ché, repor­té, sin­cères excuses, la semaine pro­chaine peut-être.

La semaine pro­chaine peut-être. L’ex­pres­sion favo­rite de Moscou.

Caird, dés­œu­vré, déci­da de res­ter. Il n’a­vait rien de mieux à faire — ou plu­tôt, il avait quelque chose de mieux à faire, il avait le car­net de Fenn à déchif­frer, il avait la men­tion du Cygne qui le han­tait depuis trois jours, il avait la clef de la 418 qui pesait tou­jours dans sa poche et le visage de Vol­kons­ki qui reve­nait chaque nuit flot­ter der­rière ses pau­pières. Mais c’é­tait pré­ci­sé­ment pour cela qu’il devait res­ter ici, dans ce musée, au milieu de ces toiles, à ne rien faire de sus­pect. Parce que ne rien faire de sus­pect était deve­nu, sans qu’il s’en rende compte, sa pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale. Et le fait que ne rien faire de sus­pect soit deve­nu sa pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale signi­fiait qu’il était déjà, irré­mé­dia­ble­ment, en train de faire quelque chose de suspect.

Il errait dans les salles.

Le musée Pou­ch­kine n’a­vait pas la déme­sure de l’Er­mi­tage — il n’a­vait pas cette folie impé­riale, ces enfi­lades infi­nies, cet excès qui vous écra­sait. Il avait quelque chose de plus intime, de plus secret. Des salles de taille humaine. Des Rem­brandt qui vous regar­daient dans les yeux. Des Renoir qui sem­blaient avoir été peints la veille — ces chairs roses, ces lumières de jar­din, cette dou­ceur de vivre qui parais­sait obs­cène dans une ville où la dou­ceur de vivre était un concept aus­si exo­tique que les palmiers.

Et puis les icônes.

Caird s’ar­rê­ta devant une vitrine. Des icônes anciennes, XIVe ou XVe siècle — des visages dorés sur fond de bois sombre, des yeux immenses, fixes, sans pupille visible, qui vous trans­per­çaient avec une séré­ni­té ter­ri­fiante. Des saints. Des mar­tyrs. Des hommes et des femmes qui avaient souf­fert et que la souf­france avait ren­dus lumi­neux — c’é­tait en tout cas ce que la pein­ture vou­lait dire, cette idée byzan­tine que la dou­leur est un che­min vers la lumière. Caird, qui ne croyait en rien de par­ti­cu­lier, trou­va ces visages bou­le­ver­sants. Peut-être parce qu’ils avaient sur­vé­cu à tout — aux Mon­gols, aux tsars, aux révo­lu­tions, aux bom­bar­de­ments, aux musées — et qu’ils étaient encore là, à regar­der les vivants avec cette patience infi­nie des choses qui savent qu’elles dure­ront plus long­temps que nous.

— Vous aimez les icônes ?

Il se retourna.

Mireille Dar­rieux était debout der­rière lui, un car­net de notes sous le bras, un fou­lard noué autour du cou avec cette négli­gence étu­diée que seules les Fran­çaises maî­trisent — ce nœud qui semble fait au hasard et qui est en réa­li­té le pro­duit d’un cal­cul aus­si pré­cis qu’une tra­jec­toire balistique.

— Je ne savais pas que vous étiez là, dit Caird.

— Je suis tou­jours là. C’est mon bureau, en quelque sorte. J’ac­com­pagne la délé­ga­tion cultu­relle fran­çaise, et la délé­ga­tion cultu­relle fran­çaise passe sa vie dans les musées. Vous cher­chiez Gro­mov ? Le conservateur ?

— Oui. Empêché.

— Empê­ché. Mireille eut un sou­rire qui disait tout ce qu’elle ne disait pas. Gro­mov est tou­jours empê­ché quand il doit ren­con­trer un Bri­tan­nique. Ça pas­se­ra. Ou ça ne pas­se­ra pas. Dans les deux cas, inutile de s’inquiéter.

Elle s’ap­pro­cha de la vitrine. Regar­da les icônes.

— Savez-vous ce qui me fas­cine dans les icônes russes ? Ce n’est pas la beau­té. C’est le silence. Regar­dez ces visages — ils ne parlent pas. Ils ne jugent pas. Ils sont là, c’est tout. Dans un pays où tout le monde ment — où men­tir est une com­pé­tence de sur­vie, un sport natio­nal, un art — ces visages sont les seuls qui ne mentent pas. C’est pour ça que les Russes les aiment. Pas par pié­té. Par nos­tal­gie de la vérité.

Caird la regar­da. Elle avait dit cela sans affec­ta­tion, sans pose, avec le natu­rel d’une femme qui pense à voix haute et qui ne se sou­cie pas de l’ef­fet pro­duit. C’é­tait cette qua­li­té, chez Mireille, qui le désta­bi­li­sait — cette absence totale de cal­cul appa­rent. Dans un monde où tout était cal­cul, elle sem­blait être la seule per­sonne à dire exac­te­ment ce qu’elle pen­sait. Ce qui était soit admi­rable, soit dan­ge­reux, soit un cal­cul d’un niveau supé­rieur à tous les autres.

— Vous avez déjeu­né ? dit-elle.

— Non.

— Alors venez. Il y a un endroit.

L’en­droit était une sto­lo­vaya — une can­tine popu­laire, à trois rues du musée, dans un sous-sol dont l’en­trée était signa­lée par une flèche peinte à la main sur le mur. Lumière de néon. Tables de for­mi­ca. Des ouvriers, des étu­diants, des femmes en blouse qui man­geaient de la soupe de bet­te­rave avec la concen­tra­tion silen­cieuse de gens pour qui man­ger n’est pas un plai­sir mais un ravitaillement.

Mireille com­man­da pour deux — du bortsch, du pain noir, des kot­le­ty — ces bou­lettes de viande dont la com­po­si­tion exacte res­tait un mys­tère que la science sovié­tique elle-même n’a­vait pas per­cé — et un verre de kom­pot, ce breu­vage sucré à base de fruits cuits que les Russes buvaient comme les Anglais buvaient du thé, c’est-à-dire en toute cir­cons­tance et sans rai­son particulière.

Ils man­gèrent en silence d’a­bord. Le bortsch était brû­lant, épais, presque vio­let — un bortsch de can­tine, sans pré­ten­tion, mais qui réchauf­fait le corps avec une effi­ca­ci­té que les meilleurs res­tau­rants du Metro­pol ne pou­vaient pas éga­ler. Caird le nota. Il y avait deux Mos­cou — celle du Metro­pol, avec ses lustres et sa ver­rière et ses menus en fran­çais, et celle-ci, cette Mos­cou de for­mi­ca et de néon et de bortsch vio­let, et les deux avaient leur vérité.

— Julian, dit Mireille en posant sa cuillère. Je vais vous dire quelque chose et je vais le dire une seule fois.

Sa voix avait chan­gé. Tou­jours légère en sur­face — la légè­re­té était chez elle une seconde peau — mais en des­sous, une ten­sion, une gra­vi­té, comme un câble d’a­cier sous une nappe de soie.

— J’ai connu Dou­glas Fenn.

— Je sais. Vous l’a­vez mentionné.

— Je l’ai men­tion­né. Oui. Mais je ne vous ai pas dit com­ment je l’ai connu. Je l’ai connu bien. Très bien. C’est un euphé­misme et vous êtes assez intel­li­gent pour com­prendre ce qu’il signifie.

Caird com­prit. Il ne dit rien.

— Dou­glas était un homme extra­or­di­naire, dit Mireille. Brillant. Drôle. Cou­ra­geux — vrai­ment cou­ra­geux, pas le cou­rage de façade, le vrai, celui qui tremble et qui avance quand même. Il par­lait russe comme un Russe. Il aimait ce pays — pas le sys­tème, le pays, les gens, la musique, la folie de tout ça. Et il fai­sait des choses qu’il n’au­rait pas dû faire.

Elle allu­ma une ciga­rette. Ses doigts étaient par­fai­te­ment stables.

— Je ne sais pas exac­te­ment ce qu’il fai­sait. Je ne vou­lais pas savoir. C’est la pre­mière règle qu’on apprend à Mos­cou — ne pose pas de ques­tions dont tu ne veux pas entendre la réponse. Mais je sais qu’il voyait des gens. Des Russes. En dehors des cir­cuits offi­ciels. Et je sais qu’il avait peur. Les der­nières semaines, il avait peur. Il ne dor­mait plus. Il véri­fiait les fenêtres trois fois. Il écou­tait les murs. Il — il n’é­tait plus le même homme.

Elle tira sur sa ciga­rette. Souf­fla la fumée vers le pla­fond de néon.

— Et puis un matin, il est par­ti. Pas rap­pe­lé, Julian. Par­ti. Fui. Il m’a lais­sé un mot — trois lignes, pas de signa­ture, pas d’ex­pli­ca­tion. Juste : je pars, ne me cherche pas, fais atten­tion à toi. Et la qua­trième ligne disait : quel­qu’un va venir après moi. Aide-le si tu peux.

Elle le regar­da droit dans les yeux.

— Vous êtes le quel­qu’un, Julian.

Le bruit de la can­tine — les cuillères contre les bols, les conver­sa­tions étouf­fées, le sif­fle­ment de la machine à kom­pot — sem­blait venir de très loin, comme si un mur de verre venait de se dres­ser entre leur table et le reste du monde.

— Je ne sais pas ce qu’il fai­sait, répé­ta Caird.

C’é­tait vrai et faux. Il ne savait pas — pas avec cer­ti­tude. Mais il avait le car­net. Il avait les notes de Fenn. Il avait le nom du Cygne. Il avait les frag­ments d’une his­toire dont il com­men­çait à devi­ner la forme sans pou­voir encore en lire les détails.

Mireille l’é­tu­dia. Lon­gue­ment. Elle avait cette façon de regar­der les gens qui rap­pe­lait les icônes du musée — fixe, patiente, sans juge­ment appa­rent. Puis quelque chose dans son visage se déten­dit — non pas un sou­rire, mais une décision.

— D’ac­cord, dit-elle. Vous ne savez pas. Peut-être que c’est vrai. Peut-être que vous êtes exac­te­ment ce que vous sem­blez être — un homme envoyé ici pour orga­ni­ser une tour­née de théâtre, rien de plus. Dans ce cas, faites votre tra­vail et ren­trez à Londres et oubliez Dou­glas Fenn et oubliez cette conversation.

Elle écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier en aluminium.

— Mais si ce n’est pas le cas. Si vous avez trou­vé quelque chose — un mes­sage, une piste, n’im­porte quoi — alors écou­tez-moi bien. Dou­glas a essayé. Dou­glas a échoué. Il est par­ti parce qu’il a sen­ti que le piège se refer­mait et qu’il a choi­si de vivre plu­tôt que de finir dans une cel­lule de la Lou­bian­ka. C’é­tait la bonne déci­sion. Peut-être la seule bonne déci­sion qu’il ait prise ces der­niers mois.

Elle se pencha.

— Ne soyez pas Fenn, Julian. Fenn était brillant, et regar­dez où ça l’a mené. Vous n’êtes pas brillant — par­don­nez-moi, mais c’est un fait, et les faits sont vos amis en ce moment. Vous êtes autre chose. Vous êtes hon­nête. Vous avez un visage hon­nête et des yeux hon­nêtes et pro­ba­ble­ment un cœur hon­nête, et c’est à la fois votre plus grande qua­li­té et votre plus grand dan­ger, parce que les gens hon­nêtes à Mos­cou sont comme les agneaux dans un abat­toir — tout le monde les aime, mais pas pour les bonnes raisons.

Caird aurait dû être offen­sé. Il ne l’é­tait pas. Il y avait dans la fran­chise de Mireille quelque chose de si net, de si dépour­vu de cruau­té, que les mots les plus durs son­naient comme des gestes de soin. Elle ne le bles­sait pas. Elle le prévenait.

— Et l’homme de cette nuit ? dit Caird. Volkonski.

Mireille ne cil­la pas. Mais ses doigts, sur la table, se res­ser­rèrent d’un millimètre.

— Vous l’a­vez rencontré.

— Dans le hall. Il nous atten­dait, Gui­vi et moi. Trois heures du matin. Il lisait Hamlet.

— Bien sûr qu’il lisait Ham­let. Vol­kons­ki ne fait rien par hasard. S’il lisait Ham­let à trois heures du matin dans le hall du Metro­pol, c’est qu’il vou­lait que vous le voyiez lire Ham­let à trois heures du matin dans le hall du Metro­pol. C’est un homme qui trans­forme chaque geste en mes­sage. C’est son génie et c’est sa maladie.

— Qui est-il ?

— Offi­ciel­le­ment, minis­tère de la Culture. Offi­cieu­se­ment — Mireille bais­sa la voix d’un ton, ce qui dans une can­tine bruyante reve­nait à mur­mu­rer — KGB. Deuxième Direc­toire. Ren­sei­gne­ment inté­rieur et contre-espion­nage. L’homme char­gé de sur­veiller les étran­gers au Metro­pol. Et pro­ba­ble­ment — non, cer­tai­ne­ment — l’homme char­gé de vous sur­veiller vous.

Caird sen­tit quelque chose de froid se dépla­cer le long de sa colonne ver­té­brale. Pas de la peur. Pas encore. Une prise de conscience. Comme quand on marche dans un champ qu’on croyait pai­sible et qu’on aper­çoit sou­dain, à la limite de la vision, le pan­neau qui dit : mines.

— Il est dangereux ?

Mireille réflé­chit. Vrai­ment réflé­chit — pas le simu­lacre de réflexion des gens qui ont déjà leur réponse, mais le silence authen­tique de quel­qu’un qui cherche le mot juste.

— Il est intel­li­gent, dit-elle. Ce qui est pire. Un homme dan­ge­reux, on peut le fuir. Un homme intel­li­gent, on ne peut que l’in­té­res­ser ou l’en­nuyer, et dans les deux cas on perd. Si vous l’in­té­res­sez, il ne vous lâche­ra jamais. Si vous l’en­nuyez, il vous livre­ra à des gens moins sub­tils que lui. Dou­glas l’in­té­res­sait. C’est pour ça que Dou­glas avait un peu de marge. Un peu de temps. Assez pour sen­tir venir le coup et partir.

Elle se leva. Remit son fou­lard. Ramas­sa son car­net de notes.

— Je vous ai dit ce que j’a­vais à dire. Je ne le redi­rai pas. Si vous avez besoin de moi — vrai­ment besoin — je suis à l’am­bas­sade de France, chambre 214 au Metro­pol les soirs de semaine. Ne venez pas trop sou­vent. Ne venez pas à des heures régu­lières. Et ne venez jamais avec quelque chose sur vous que vous ne vou­driez pas qu’on trouve.

Elle posa sa main sur son bras. Un geste bref, léger, mais d’une cha­leur inattendue.

— Et Julian — soyez pru­dent avec Gui­vi. Je l’aime beau­coup. Mais Gui­vi sur­vit dans ce sys­tème depuis vingt ans, et per­sonne ne sur­vit dans ce sys­tème depuis vingt ans sans don­ner quelque chose en échange. Quelque chose de soi. Quelque chose qu’on ne récu­père jamais.

Elle sor­tit de la can­tine. Caird res­ta assis devant son bortsch refroi­di, dans la lumière crue du néon, entou­ré de gens qui man­geaient en silence.

Il pen­sa à Fenn. À un homme brillant qui avait eu peur et qui avait fui.

Il pen­sa à Vol­kons­ki. À un homme intel­li­gent qui lisait Ham­let à trois heures du matin et qui trans­for­mait chaque geste en message.

Il pen­sa à Gui­vi. À un homme qui chan­tait comme un dieu et qui payait sa liber­té à des gens qu’on ne vou­lait pas connaître.

Et il pen­sa à Mireille. À une femme qui disait la véri­té dans une ville de men­songes, et qui lui avait dit : ne soyez pas Fenn. Avec la voix de quel­qu’un qui avait aimé Fenn et qui ne vou­lait pas avoir à aimer un autre homme qui fini­rait de la même façon.

Le kom­pot avait refroi­di. Il le but quand même. Il était sucré — trop sucré, cette dou­ceur exces­sive des bois­sons sovié­tiques, comme si le sucre com­pen­sait tout ce qui man­quait d’autre.

Puis il sor­tit dans le froid de mars, remon­ta le col de son par­des­sus, et mar­cha vers le Metropol.

Mer­cre­di. C’é­tait demain, mercredi.

Le Cygne. L’é­tang du Patriarche. Elle s’y rend le mercredi.

Il accé­lé­ra le pas. Der­rière lui — mais il ne se retour­na pas, parce qu’il n’a­vait pas encore appris à se retour­ner — un homme en man­teau gris mar­chait au même rythme, à trente mètres, avec la patience d’un homme dont c’est le métier de mar­cher der­rière les autres.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI III

Le rap­port tenait sur une page.

Vol­kons­ki le lut debout, près de la fenêtre qu’il ne regar­dait jamais, en fumant la pre­mière ciga­rette de la jour­née — une Belo­mor­ka­nal, ces ciga­rettes sovié­tiques au tube de car­ton creux qui avaient le goût de papier brû­lé et de rési­gna­tion, et dont il n’ar­ri­vait pas à se défaire mal­gré les paquets de Dun­hill que le Fin­lan­dais Ket­tu­nen fai­sait pas­ser en contre­bande pour la moi­tié des diplo­mates de Moscou.

Sujet CAIRD. Mer­cre­di 13 mars. 06h12 — quitte chambre 307. Emprunte esca­lier de ser­vice. Monte au 4e étage. 06h14 — obser­vé dans cou­loir 4e étage, direc­tion chambre 418. 06h43 — redes­cend esca­lier de ser­vice. Retour chambre 307. Durée séjour 4e étage : 29 minutes. Note : sujet por­tait ves­ton à l’ar­ri­vée au 4e. Por­tait même ves­ton au retour. Poche inté­rieure gauche : appa­rence modi­fiée (volume accru). Esti­ma­tion : sujet a récu­pé­ré un objet de taille réduite. Nature inconnue.

Vol­kons­ki repo­sa le rapport.

Poche inté­rieure gauche. Volume accru.

Il sou­rit.

C’é­tait un sou­rire qu’il réser­vait à de rares occa­sions — pas un sou­rire de joie, pas un sou­rire social, mais le sou­rire inté­rieur et presque invo­lon­taire du joueur d’é­checs qui voit son adver­saire dépla­cer une pièce exac­te­ment là où il espé­rait qu’elle irait. Un sou­rire de confir­ma­tion. Le monde fonc­tion­nait comme il l’a­vait pré­vu. C’é­tait à la fois satis­fai­sant et un peu triste, parce que Vol­kons­ki, au fond de lui, aurait pré­fé­ré être sur­pris. Les sur­prises étaient rares dans son métier. Les confir­ma­tions étaient la norme. Et la norme, à la longue, avait un goût de cendre.

Donc Caird avait le carnet.

Vol­kons­ki en était presque cer­tain. Quand Fenn avait quit­té Mos­cou, l’é­quipe de net­toyage avait fouillé la chambre 418 — som­mai­re­ment, il fal­lait le dire, parce que l’ordre était venu d’en haut et que les ordres d’en haut, à la Lou­bian­ka, étaient exé­cu­tés avec une obéis­sance inver­se­ment pro­por­tion­nelle à leur intel­li­gence. On avait vidé les tiroirs, véri­fié le mate­las, ins­pec­té l’ar­moire. On n’a­vait pas regar­dé le faux pla­fond. Pour­quoi ? Parce que per­sonne n’a­vait pen­sé au faux pla­fond. Parce que les hommes qu’on envoyait fouiller les chambres d’hô­tel étaient des hommes habi­tués à cher­cher sous les mate­las et dans les tiroirs, et que leur ima­gi­na­tion s’ar­rê­tait là où s’ar­rê­taient les meubles.

Vol­kons­ki, lui, avait pen­sé au faux pla­fond. Dès le pre­mier jour. Mais il n’a­vait rien dit.

Pour­quoi ?

Il tira sur sa Belo­mor­ka­nal et consi­dé­ra la ques­tion avec l’hon­nê­te­té froide qu’il réser­vait à ses propres moti­va­tions — une hon­nê­te­té de chi­rur­gien, scal­pel en main, pen­chée sur le corps ouvert de ses propres intentions.

Pre­mière rai­son : le car­net de Fenn, entre les mains de Caird, était plus utile que le car­net de Fenn dans un coffre de la Lou­bian­ka. Dans le coffre, c’é­tait un objet mort — des noms, des dates, des frag­ments. Entre les mains de Caird, c’é­tait un appât. Un fil qu’on pou­vait tirer. Si Caird sui­vait les indices du car­net — s’il allait aux adresses, s’il contac­tait les noms — alors Caird deve­nait un ins­tru­ment. Sans le savoir. Sans le vou­loir. L’ins­tru­ment par­fait : un homme qui croit agir libre­ment et qui, ce fai­sant, des­sine la carte exacte du réseau que Fenn avait construit.

C’é­tait la rai­son offi­cielle. Celle qu’il met­trait dans son rap­port. Celle qui plai­rait au géné­ral Orlov.

Il y avait une deuxième rai­son. Plus trouble. Plus dif­fi­cile à formuler.

Vol­kons­ki vou­lait voir ce que Caird allait faire.

Non pas en tant qu’of­fi­cier de ren­sei­gne­ment. En tant qu’­homme. Il vou­lait savoir quel genre d’homme était Julian Caird — un lâche, un brave, un imbé­cile, un saint. Le dos­sier ne le disait pas. Les rap­ports de sur­veillance ne le disaient pas. Les trans­crip­tions des micros de la chambre 307 — que Vol­kons­ki lisait chaque matin avec l’at­ten­tion d’un cri­tique lit­té­raire, notant les sou­pirs, les silences, le bruit de Caird qui se levait la nuit pour aller aux toi­lettes, le frois­se­ment des pages d’un livre qu’il lisait avant de dor­mir — ne le disaient pas non plus. On pou­vait sur­veiller un homme vingt-quatre heures sur vingt-quatre et ne rien savoir de lui. Parce que ce qui défi­nis­sait un homme, ce n’é­tait pas ce qu’il fai­sait quand il se savait obser­vé. C’é­tait ce qu’il fai­sait au moment du choix.

Et le choix approchait.

Caird avait le car­net. Dans le car­net — Vol­kons­ki le savait, parce qu’il avait lu les anciennes trans­crip­tions des écoutes de Fenn, et que Fenn, mal­gré toute son intel­li­gence, avait par­lé dans son som­meil — dans le car­net il y avait men­tion d’un lieu de ren­dez-vous. Un café. Du côté des Étangs du Patriarche. Un endroit que les habi­tués appe­laient le Cygne.

Mer­cre­di.

Aujourd’­hui était mercredi.

Si Caird était un fonc­tion­naire obéis­sant, il rap­por­te­rait le car­net à l’am­bas­sade bri­tan­nique. Le car­net serait mis dans un coffre. L’am­bas­sade enver­rait un câble chif­fré à Londres. Londres ne répon­drait pas, ou répon­drait à côté. L’af­faire serait clas­sée. Caird conti­nue­rait à pré­pa­rer la tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny et ren­tre­rait à Londres dans six semaines avec le sen­ti­ment confor­table d’a­voir fait son devoir.

Si Caird était un homme curieux — s’il avait cette faille que son dos­sier ne men­tion­nait pas mais que Vol­kons­ki devi­nait, cette inca­pa­ci­té à lais­ser les portes fer­mées, cette com­pul­sion de l’hor­lo­ger — alors il irait au Cygne. Seul. Cet après-midi.

L’im­bé­cile deve­nait intéressant.

Vol­kons­ki décro­cha le téléphone.

— Ici Vol­kons­ki. L’é­quipe sur le sujet Caird — je veux une fila­ture com­plète à par­tir de qua­torze heures. Oui, à pied. Deux hommes, rota­tion toutes les vingt minutes pour évi­ter le repé­rage. Et je veux un pho­to­graphe en cou­ver­ture aux Étangs du Patriarche. Bou­le­vard Malaya Bron­naya, angle Yer­mo­laïevs­ki. Cou­ver­ture stan­dard — tou­riste, pro­me­neur, n’im­porte quoi qui tient debout.

Il mar­qua une pause.

— Et si le sujet entre dans un éta­blis­se­ment — café, res­tau­rant, n’im­porte lequel — je veux savoir avec qui il s’as­soit. Chaque visage. Chaque mot si pos­sible. Non, pas d’in­ter­ven­tion. On regarde. On pho­to­gra­phie. On ne touche à rien.

Il rac­cro­cha.

On ne touche à rien.

C’é­tait sa marque de fabrique. Les autres offi­ciers du Direc­toire — les Gri­go­riev, les Petrov, les hommes de la vieille école, ceux qui avaient gran­di dans l’ombre de Beria et qui por­taient encore dans leurs méthodes la bru­ta­li­té du sta­li­nisme — ces hommes-là frap­paient d’a­bord et com­pre­naient ensuite. Arrê­tez-le, inter­ro­gez-le, il par­le­ra. Ils avaient sou­vent rai­son. Les gens par­laient. Sous la pres­sion, sous la peur, sous la dou­leur, les gens par­laient tou­jours. Mais ce qu’ils disaient sous la pres­sion n’é­tait pas tou­jours la véri­té — c’é­tait ce qu’ils croyaient que vous vou­liez entendre, ce qui n’é­tait pas du tout la même chose, et cette confu­sion entre l’a­veu et la per­for­mance était, selon Vol­kons­ki, la source de la plu­part des erreurs de ren­sei­gne­ment de l’ère soviétique.

Vol­kons­ki pré­fé­rait obser­ver. Lais­ser l’a­ni­mal se dépla­cer dans l’en­clos. Noter ses habi­tudes, ses fai­blesses, ses points d’eau. Et quand le moment venait — quand l’a­ni­mal avait suf­fi­sam­ment révé­lé la carte de son ter­ri­toire — seule­ment alors, avancer.

Il ouvrit le dos­sier de Fenn. Cher­cha la sec­tion sur les contacts iden­ti­fiés. La liste était longue — trop longue pour un atta­ché cultu­rel, ce qui en soi était un aveu. Mais un nom man­quait. Un nom que Vol­kons­ki cher­chait depuis des semaines.

Le Cygne.

Pas le café. La per­sonne. Celle que Fenn voyait au café. Celle pour qui Fenn pre­nait des risques. Celle qui, selon les frag­ments d’é­coute noc­turne, avait des docu­ments. Des docu­ments impor­tants. Assez impor­tants pour que Fenn perde le som­meil, puis les nerfs, puis Moscou.

Vol­kons­ki ne connais­sait pas son nom. Il savait seule­ment qu’elle exis­tait — une ombre dans l’ombre de Fenn, un fan­tôme dont il ne pos­sé­dait ni le visage ni l’i­den­ti­té. C’é­tait humi­liant. C’é­tait fas­ci­nant. C’é­tait la rai­son pour laquelle il n’a­vait pas fait arrê­ter Fenn quand il en avait encore le temps — parce qu’ar­rê­ter Fenn, c’é­tait perdre le fil qui menait au Cygne, et perdre le Cygne, c’é­tait perdre la partie.

Et main­te­nant, Caird tenait ce fil.

Vol­kons­ki écra­sa sa ciga­rette. Enfi­la son man­teau. Pas­sa devant le miroir du ves­tiaire et s’ar­rê­ta une seconde — un réflexe, pas de la vani­té, plu­tôt cette habi­tude de véri­fier que le masque était en place, que le visage qu’il offrait au monde était bien celui qu’il avait choi­si de por­ter ce jour-là. Un visage mince, rasé de près, les tempes gri­son­nantes. Des yeux gris. Un homme de qua­rante-six ans qui en parais­sait cin­quante ou trente-huit selon la lumière. Un homme dont le propre père n’au­rait peut-être pas recon­nu le fils — et c’é­tait vou­lu, c’é­tait le résul­tat de décen­nies de tra­vail sur soi, cette capa­ci­té à être per­sonne en par­ti­cu­lier, à pas­ser dans une pièce sans lais­ser de trace, à être oublié avant d’être parti.

Sauf par les gens qui comp­taient. Ceux-là ne l’ou­bliaient pas.

Il sor­tit de la Lou­bian­ka par la porte laté­rale. Four­kas­sovs­ki per­eou­lok. Le cra­chin de mars avait ces­sé. Le ciel était bas, gris, uni­forme — un pla­fond de nuages si dense qu’il sem­blait posé sur les toits, comme un cou­vercle sur une mar­mite. La ville cui­sait en des­sous. Len­te­ment. En silence.

Vol­kons­ki mar­cha vers le métro.

Il avait trois heures à attendre. Trois heures avant que Caird ne fasse son choix — res­ter au Metro­pol ou aller au Cygne. Obéir ou com­prendre. Être le manche du cou­teau ou deve­nir, mal­gré lui, contre lui, la lame.

En atten­dant, Vol­kons­ki ferait ce qu’il fai­sait tou­jours quand il atten­dait. Il lirait. Il avait dans la poche de son man­teau un livre — pas Ham­let cette fois, il avait lais­sé Ham­let au Metro­pol exprès, comme un mes­sage, comme un clin d’œil, comme un caillou blanc sur un che­min de forêt — non, cette fois c’é­tait autre chose. Un recueil de poèmes d’An­na Akh­ma­to­va. Édi­tion clan­des­tine, tapée à la machine, reliée à la main. Requiem. Le poème sur les femmes qui atten­daient devant les pri­sons de Lenin­grad, dans le froid, pen­dant la Ter­reur, pour avoir des nou­velles de leurs maris, de leurs fils, de leurs frères qui ne revien­draient pas.

Sa mère avait été l’une de ces femmes.

Il ouvrit le livre dans le métro. Lut. Et pen­dant qu’il lisait, une par­tie de son cer­veau — la par­tie qui ne dor­mait jamais, la par­tie qui cal­cu­lait, anti­ci­pait, com­bi­nait — pen­sait à Julian Caird qui, à cet ins­tant pré­cis, dans sa chambre du Metro­pol, était pro­ba­ble­ment en train de relire le car­net de Fenn et de se deman­der s’il avait le cou­rage de sortir.

Va au Cygne, pen­sa Vol­kons­ki. Va au Cygne, Anglais. Montre-moi que tu n’es pas seule­ment un manche en bois. Montre-moi que sous cette sur­face ordi­naire il y a quelque chose — de la curio­si­té, du cou­rage, de la bêtise, n’im­porte quoi qui ait du relief.

Montre-moi quelque chose que je puisse respecter.

Ou que je puisse utiliser.

Ou les deux.

CHA­PITRE 6 — LE CYGNE

Il faillit ne pas y aller.

Trois fois, au cours de la mati­née, il prit la déci­sion de ne pas y aller. La pre­mière fois devant le miroir de la salle de bains, en se rasant, quand la lame glis­sa et entailla le men­ton — une cou­pure minus­cule, un filet de sang rouge vif sur la mousse blanche, et cette pen­sée sou­daine : si tu ne peux même pas te raser sans te bles­ser, qu’est-ce qui te fait croire que tu peux jouer à l’es­pion dans une ville où les vrais espions finissent dans des cel­lules sans fenêtre ? La deuxième fois au petit déjeu­ner, sous la ver­rière, en regar­dant les ser­veurs poser les tasses de thé avec leurs gestes d’au­to­mates bien­veillants — la nor­ma­li­té de la scène, le récon­fort du rituel, et cette voix inté­rieure qui disait : reste ici, mange tes œufs, lis ton jour­nal, sois l’homme que tu es cen­sé être. La troi­sième fois dans le hall, devant la porte tam­bour, quand un cou­rant d’air gla­cé s’en­gouf­fra par le sas et lui mor­dit le visage comme un aver­tis­se­ment — le froid de Mos­cou qui disait : dehors c’est moi, et moi je ne par­donne rien.

Trois fois il déci­da de ne pas y aller.

Et puis il y alla.

Parce que c’est ain­si que Julian Caird fonc­tion­nait. La pru­dence venait d’a­bord — rai­son­nable, argu­men­tée, irré­fu­table. Puis la curio­si­té venait après, silen­cieuse, têtue, et la curio­si­té gagnait tou­jours. Non pas parce qu’elle était plus forte que la pru­dence. Mais parce que la pru­dence finis­sait par s’en­nuyer d’elle-même, et que la curio­si­té, elle, ne s’en­nuyait jamais.

Il sor­tit du Metro­pol à quinze heures.

Le ciel s’é­tait un peu levé. Pas déga­gé — Mos­cou en mars ne se déga­geait pas vrai­ment, elle ne fai­sait que des­ser­rer légè­re­ment sa poigne de gris — mais un gris plus clair, presque lumi­neux, un gris qui lais­sait devi­ner, très loin au-des­sus des nuages, l’exis­tence théo­rique du soleil. Caird remon­ta la rue Petrov­ka vers le nord, les mains dans les poches, le col rele­vé, mar­chant à un rythme qu’il vou­lait natu­rel — celui d’un homme qui se pro­mène, qui n’a nulle part où aller, qui regarde les vitrines sans les voir.

Il ne se retour­na pas.

C’é­tait un effort consi­dé­rable. Chaque muscle de son cou vou­lait pivo­ter, chaque ins­tinct lui criait : regarde der­rière toi, véri­fie, assure-toi que per­sonne ne suit. Mais Mireille avait dit quelque chose la veille — non, pas la veille, quelques jours plus tôt, au dîner, en pas­sant, entre deux gor­gées de vod­ka : le pre­mier réflexe d’un ama­teur, c’est de se retour­ner. Le pre­mier réflexe d’un pro­fes­sion­nel, c’est de ne jamais se retour­ner, parce que se retour­ner, c’est dire à celui qui vous suit : je sais que tu es là. Et savoir que l’autre sait, c’est perdre le seul avan­tage qu’on ait.

Caird n’é­tait ni un ama­teur ni un pro­fes­sion­nel. Il était un homme qui mar­chait dans une ville étran­gère avec un car­net volé dans la poche et une adresse en tête, et qui essayait de ne pas se retourner.

Il tra­ver­sa le bou­le­vard Tverskoï.

Mos­cou, à cette heure de l’a­près-midi, avait une beau­té fati­gante. Les trot­toirs étaient larges — déme­su­ré­ment larges, comme si la ville avait été conçue pour des foules qui ne venaient jamais. Des babou­ch­kas emmi­tou­flées mar­chaient par deux ou trois, solides, car­rées, indes­truc­tibles, avec ces visages de pomme cuite que prennent les femmes russes après soixante ans de cli­mat et de régime sovié­tique. Des étu­diants fumaient devant l’en­trée d’un ins­ti­tut. Un mili­cien en uni­forme gris souf­flait dans ses mains à un car­re­four, avec la mine décou­ra­gée d’un homme qui réa­lise que diri­ger la cir­cu­la­tion dans une ville où per­sonne ne res­pecte la cir­cu­la­tion est une acti­vi­té aus­si utile que vider l’o­céan avec une cuillère.

Et les arbres. Les tilleuls du bou­le­vard, nus, noirs, leurs branches dres­sées vers le ciel comme des bras de sup­pliants. Des arbres d’hi­ver — sans feuilles, sans pro­messe, sans grâce. Et pour­tant beaux. Beaux de cette beau­té russe qui ne cherche pas à plaire mais qui s’im­pose par la seule force de son endu­rance. Ces arbres avaient sur­vé­cu à tout. Aux tem­pêtes, aux guerres, aux pro­jets d’ur­ba­nisme sta­li­niens qui avaient rasé des quar­tiers entiers pour tra­cer des ave­nues triom­phales. Ils étaient encore là. Ils atten­daient le prin­temps avec la patience des choses qui savent que le prin­temps finit tou­jours par venir.

Caird tour­na dans Malaya Bronnaya.

La rue était plus étroite, plus intime. Des immeubles de quatre ou cinq étages, façades pas­tel déla­vées par les hivers — ocre, crème, un vert d’eau éteint. Des cours inté­rieures entre­vues par des portes cochères entrou­vertes. Et au bout de la rue, entre les bâti­ments, un éclat d’eau grise — les Étangs du Patriarche.

Il ralen­tit.

Les Étangs du Patriarche. L’en­droit le plus lit­té­raire de Mos­cou — celui où Boul­ga­kov avait ouvert Le Maître et Mar­gue­rite, où le diable en per­sonne s’é­tait assis sur un banc par une chaude soi­rée de mai pour annon­cer à deux écri­vains sovié­tiques que l’un d’eux mour­rait avant la fin de la jour­née. Caird avait lu le roman à Oxford — en anglais, dans une tra­duc­tion clan­des­tine qui cir­cu­lait dans les cercles de sla­vi­sants — et il se sou­ve­nait de cette ouver­ture avec la pré­ci­sion des choses qui vous marquent à vingt ans. Le diable sur un banc. La cha­leur. Les tilleuls en fleur. Et cette phrase : ne par­lez jamais à des inconnus.

Aujourd’­hui, pas de diable. Pas de tilleuls en fleur. Juste un étang gelé — ou presque gelé, la glace com­men­çait à se fis­su­rer par endroits, lais­sant appa­raître des veines d’eau noire — entou­ré de bancs vides et de réver­bères éteints. Quelques pro­me­neurs. Un vieil homme qui nour­ris­sait des pigeons avec des miettes de pain noir. Deux enfants qui glis­saient sur une plaque de glace avec des cris aigus.

Et sur le trot­toir d’en face, un café.

Pas d’en­seigne. Pas de nom visible. Une vitrine embuée der­rière laquelle on devi­nait des formes — des tables, des sil­houettes, la lueur oran­gée d’un éclai­rage inté­rieur. La porte était une porte ordi­naire, en bois peint, avec une poi­gnée de métal ter­ni. Rien qui indique un café. Rien qui invite à entrer. Mais Caird savait — parce que Kos­tia le lui avait dit, trois mots glis­sés au bar la veille au soir, entre deux verres, avec un natu­rel si par­fait qu’il avait presque oublié que c’é­tait une infor­ma­tion et non une conver­sa­tion : l’é­tang du Patriarche, en face du banc de Boul­ga­kov, la porte sans enseigne.

Kos­tia. Le bar­man qui fre­don­nait du Bru­beck en essuyant des verres. Celui dont Caird n’a­vait jamais deman­dé pour­quoi il savait ce genre de choses. Celui à qui il avait posé la ques­tion — vous connais­sez un endroit appe­lé le Cygne ? — sans réflé­chir, sur une impul­sion, parce que la vod­ka et la confiance sont des cou­sines ger­maines, et que Caird avait bu assez de l’une pour accor­der trop de l’autre.

Il pous­sa la porte.

L’in­té­rieur était petit. Dix tables peut-être, rondes, cou­vertes de nappes à car­reaux qui avaient été blanches et rouges dans une vie anté­rieure et qui étaient main­te­nant d’un rose gri­sâtre uni­forme. L’é­clai­rage venait de lampes murales à abat-jour de tis­su qui don­naient à l’air une teinte de thé. Ça sen­tait le café — du vrai café, pas le sub­sti­tut de chi­co­rée qu’on ser­vait dans les can­tines sovié­tiques, mais du café turc, épais, noir, pré­pa­ré dans un cezve de cuivre dont Caird enten­dait le gré­sille­ment der­rière le comp­toir. Et ça sen­tait autre chose — la ciga­rette, la laine mouillée, et cette odeur indé­fi­nis­sable des lieux où les gens viennent pour ne pas être vus.

La salle était à moi­tié pleine. Des couples silen­cieux. Un homme seul qui lisait un jour­nal. Deux femmes d’un cer­tain âge qui par­laient à voix basse en remuant leurs cuillères dans des tasses vides. Per­sonne ne leva les yeux quand Caird entra. C’é­tait le genre d’en­droit où ne pas regar­der les nou­veaux arri­vants était une forme de poli­tesse — ou de survie.

Il choi­sit une table au fond, dos au mur. Com­man­da un café. Attendit.

Le café arri­va — dans une petite tasse de por­ce­laine blanche, sans anse, brû­lant, avec un fond de marc épais comme de la boue. Il en but une gor­gée. C’é­tait fort, amer, avec un arrière-goût de car­da­mome qui lui rap­pe­la Le Caire — une autre vie, un autre poste, un autre lui-même. Il pen­sa à Helen. À la der­nière lettre qu’il lui avait envoyée — trois para­graphes polis, infor­ma­tifs, vides. Le temps à Mos­cou est froid. L’hô­tel est confor­table. Le tra­vail avance. Pas un mot vrai. Pas un mot qui res­semble à ce qu’il vivait réel­le­ment. Com­ment aurait-il pu ? Chère Helen, j’ai trou­vé le car­net d’un espion dans un faux pla­fond et je suis assis dans un café clan­des­tin en atten­dant une femme dont je ne connais pas le nom. Porte-toi bien. Embrasse Thomas.

Un quart d’heure pas­sa. Vingt minutes. La porte s’ou­vrait et se refer­mait — des gens entraient, com­man­daient, s’as­seyaient, repar­taient. Per­sonne ne s’ap­pro­chait de sa table. Caird com­men­ça à se sen­tir ridi­cule. Un Anglais seul dans un café mos­co­vite, atten­dant quelque chose qui ne vien­drait peut-être pas, qui n’a­vait peut-être jamais exis­té, qui n’é­tait peut-être que le fan­tasme d’un homme — Fenn — qui avait per­du la rai­son avant de perdre Moscou.

Et puis.

Il ne la vit pas entrer. C’est-à-dire — elle devait être entrée, elle avait dû pous­ser la porte comme tous les autres, mais Caird ne l’a­vait pas remar­quée, et ce n’est que lors­qu’il leva les yeux de sa tasse qu’il la vit, assise à la table voi­sine, comme si elle avait tou­jours été là, comme si elle fai­sait par­tie du mobi­lier, comme si le café lui-même l’a­vait sécrétée.

Une femme d’une qua­ran­taine d’an­nées. Peut-être moins — il était dif­fi­cile de dire, les femmes russes vieillis­saient autre­ment, le froid et les épreuves creu­saient les visages plus tôt mais d’une façon qui n’é­tait pas de la vieillesse, plu­tôt une den­si­té, une concen­tra­tion des traits. Che­veux bruns tirés en arrière, sans orne­ment. Un visage osseux, des pom­mettes hautes, un front large. Pas de maquillage. Des yeux — et c’est là que Caird sen­tit quelque chose bas­cu­ler en lui, un poids qui se déplace, un équi­libre qui se rompt — des yeux d’un vert très sombre, presque noir, des yeux d’une intel­li­gence si nue, si peu pro­té­gée, qu’ils en deve­naient dou­lou­reux à sou­te­nir. C’é­taient les yeux de quel­qu’un qui avait ces­sé depuis long­temps de se cacher der­rière son regard.

Elle por­tait un man­teau gris, strict, et tenait entre ses mains une tasse de café iden­tique à celle de Caird.

Ils se regardèrent.

Le silence entre eux n’é­tait pas un silence vide — c’é­tait un silence plein, ten­du, un silence de recon­nais­sance. Comme si cha­cun savait qui était l’autre sans avoir besoin de le véri­fier. Comme si le café, la table, l’heure, le mer­cre­di, la men­tion du Cygne dans le car­net de Fenn — tout cela avait conver­gé vers ce moment avec la pré­ci­sion d’un méca­nisme d’horlogerie.

— Vous n’êtes pas Dou­glas, dit-elle.

Sa voix était grave, posée, avec un accent anglais qui était bon sans être par­fait — un anglais appris dans les livres plu­tôt que dans la vie, un anglais de scien­ti­fique, pré­cis, fonc­tion­nel, dépour­vu d’é­lé­gance inutile.

— Non, dit Caird. Je suis —

— Ne me dites pas votre nom.

Il se tut.

— Je sais qui vous êtes. Le rem­pla­çant. Dou­glas m’a­vait dit que quel­qu’un vien­drait. Il ne savait pas qui. Il espé­rait que ce serait quel­qu’un de bien.

Elle but une gor­gée de café. Ses mains étaient par­fai­te­ment immo­biles — pas la fausse immo­bi­li­té de quel­qu’un qui se contrôle, mais l’im­mo­bi­li­té natu­relle de quel­qu’un qui a appris à éco­no­mi­ser chaque geste, chaque calo­rie, chaque mou­ve­ment super­flu. Une immo­bi­li­té de survivante.

— Vous avez trou­vé le car­net, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Et vous êtes venu ici. Un mercredi.

— Oui.

Elle le regar­da lon­gue­ment. Ses yeux verts par­cou­raient son visage avec une atten­tion cli­nique — le front, les yeux, la bouche, le men­ton cou­pé par le rasoir ce matin, les épaules, les mains. Elle le lisait. Comme on lit un texte. Comme on lit une radiographie.

— Vous n’êtes pas un espion, dit-elle.

— Non.

— Vous ne savez pas ce que vous faites ici.

— Pas entiè­re­ment, non.

Un silence. Puis quelque chose de tout à fait inat­ten­du — l’ombre d’un sou­rire. Pas un sou­rire joyeux. Un sou­rire de recon­nais­sance. Comme si l’hon­nê­te­té de Caird — cette hon­nê­te­té que tout le monde à Mos­cou iden­ti­fiait comme sa qua­li­té et son dan­ger — était exac­te­ment ce qu’elle espé­rait trouver.

— Bien, dit-elle. Un espion m’au­rait men­ti. Vous ne men­tez pas. C’est soit très cou­ra­geux, soit très impru­dent. Pro­ba­ble­ment les deux.

Elle posa sa tasse.

— Je ne vous dirai pas mon nom. Ce que je vais vous dire, je le dirai une seule fois. Écou­tez, ne pre­nez pas de notes, ne répé­tez rien dans votre chambre d’hô­tel — vos murs ont des oreilles et votre chambre est une cage de verre. Comprenez-vous ?

— Oui.

— Je suis scien­ti­fique. Je tra­vaille dans un ins­ti­tut de recherche dont vous n’a­vez pas besoin de connaître le nom. Les tra­vaux que nous y fai­sons sont — elle cher­cha le mot — sen­sibles. Ils concernent des choses que votre gou­ver­ne­ment vou­drait savoir. Et que mon gou­ver­ne­ment ne veut pas que votre gou­ver­ne­ment sache. C’est la situa­tion dans sa forme la plus simple.

Caird écou­tait. Il sen­tait le sang battre à ses tempes — pas de peur, pas encore, mais d’une concen­tra­tion si intense qu’elle res­sem­blait à de la fièvre. Chaque mot de cette femme se gra­vait en lui avec la net­te­té d’une ins­crip­tion sur du métal.

— Dou­glas m’a aidée. Pen­dant huit mois. Il a trans­mis des docu­ments — petits, dis­crets, en plu­sieurs fois. Mais il reste le plus impor­tant. Le der­nier lot. Celui que je n’ai pas pu lui don­ner avant son départ.

Elle se tut. Regar­da la salle. Per­sonne ne les obser­vait — ou si quel­qu’un les obser­vait, il le fai­sait avec une com­pé­tence qui dépas­sait ce que l’œil nu pou­vait détecter.

— Vous avez quelque chose qui m’ap­par­tient, dit-elle.

Caird com­prit. Le car­net. Elle par­lait du car­net — non, pas du car­net lui-même, mais de ce que le car­net repré­sen­tait. Le lien. Le canal. La main ten­due entre son monde et l’autre.

— Je ne sais pas si je peux vous aider, dit Caird.

C’é­tait la véri­té. Pure, nue, sans orne­ment. Il ne savait pas. Il ne savait rien — ni les pro­to­coles, ni les méthodes, ni les dan­gers réels. Il était un atta­ché cultu­rel avec un car­net volé et une ten­dance à faire confiance trop vite, et cette femme lui deman­dait quelque chose qui pou­vait la tuer, le tuer, ou les tuer tous les deux.

— Je ne vous demande pas de savoir, dit-elle. Je vous demande de vou­loir. Le savoir vien­dra après. Ou ne vien­dra pas. Mais le vou­loir, c’est maintenant.

Le café avait refroi­di. Le marc au fond de la tasse des­si­nait des formes — les Russes lisaient l’a­ve­nir dans le marc de café, Caird le savait, c’é­tait une super­sti­tion ancienne, une de ces pra­tiques que le maté­ria­lisme sovié­tique n’a­vait jamais réus­si à éra­di­quer parce qu’on ne peut pas éra­di­quer le besoin de savoir ce qui va arriver.

— Il y a un moyen, dit-elle. La tour­née de théâtre. Les malles de cos­tumes. Dou­glas avait tout pré­vu — les docu­ments pou­vaient être dis­si­mu­lés dans les doubles fonds des malles, trans­por­tés jus­qu’à l’am­bas­sade bri­tan­nique sous cou­vert de maté­riel scé­nique. C’est propre. C’est simple. C’est la seule fenêtre.

La fenêtre qui se ferme. La phrase du car­net de Fenn. Caird com­prit sou­dain ce qu’elle signi­fiait — pas une méta­phore, pas une expres­sion vague, mais un calen­drier. La tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny avait une date. Quand les malles repar­ti­raient, la fenêtre se fer­me­rait. Et cette femme res­te­rait de ce côté-là du mur, avec ses docu­ments, avec son secret, avec sa vie en sursis.

— Quand ? dit Caird.

— Les malles arrivent dans deux semaines. Elles repar­ti­ront trois semaines après la der­nière repré­sen­ta­tion. C’est tout le temps que nous avons.

Elle se leva. Bou­ton­na son man­teau. Ses gestes étaient d’une éco­no­mie abso­lue — pas un mou­ve­ment inutile, pas un regard super­flu. Une femme habi­tuée à ne rien gas­piller. Ni le temps, ni les mots, ni l’espoir.

— Mer­cre­di pro­chain. Même heure. Même endroit. Si vous venez, je com­pren­drai que vous accep­tez. Si vous ne venez pas, je com­pren­drai aussi.

Elle fit un pas vers la porte. Puis s’ar­rê­ta. Se retour­na à demi.

— Dou­glas disait que les Anglais sont des sen­ti­men­taux. Il disait que c’é­tait leur fai­blesse. Moi, je crois que c’est leur force. Un homme froid ne ris­que­rait rien pour une incon­nue. Un sen­ti­men­tal, peut-être.

Elle sor­tit. La porte se refer­ma der­rière elle sans bruit. L’air froid de mars s’en­gouf­fra un ins­tant dans le café, puis la cha­leur reprit ses droits, et c’é­tait comme si per­sonne n’é­tait venu, comme si la table voi­sine avait tou­jours été vide, comme si les quinze der­nières minutes n’a­vaient pas eu lieu.

Caird res­ta assis.

Il regar­dait sa tasse vide. Le marc des­si­nait des formes qu’il ne savait pas lire. Il pen­sa à des choses — à Helen, à Tho­mas, à la mai­son de Ken­sing­ton, au jar­din où son fils jouait le same­di matin, aux hor­loges qu’il démon­tait enfant et qu’il ne savait pas tou­jours remon­ter. Il pen­sa à Fenn, qui était venu ici avant lui, qui avait bu le même café, qui avait regar­dé les mêmes yeux verts, et qui avait dit oui. Et puis il pen­sa à cette phrase — un sen­ti­men­tal, peut-être — et il sut, avec une cer­ti­tude qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’il avait jamais éprou­vé, que mer­cre­di pro­chain il serait là.

Il se leva. Paya. Sortit.

Le froid le frap­pa. L’é­tang du Patriarche brillait d’un gris de métal sous le ciel bas. Les enfants avaient dis­pa­ru. Le vieil homme aux pigeons aus­si. Il ne res­tait que les bancs vides, la glace qui cra­quait, et le sou­ve­nir de Boul­ga­kov — le diable assis sur un banc, un soir de mai, dans une autre époque, qui disait à deux hommes : ne par­lez jamais à des inconnus.

Caird venait de par­ler à une inconnue.

Il remon­ta Malaya Bron­naya vers le sud, les mains dans les poches, le cœur bat­tant un rythme nou­veau — pas de la peur, pas du cou­rage, quelque chose entre les deux, quelque chose qui n’a­vait pas de nom en anglais mais qui en russe, peut-être, se disait d’un seul mot.

Der­rière lui, à trente mètres, un homme en man­teau gris le sui­vait toujours.

Et quelque part dans Mos­cou, dans un wagon de métro, Ser­gueï Vol­kons­ki tour­nait les pages d’A­kh­ma­to­va et atten­dait le rap­port qui lui dirait si l’An­glais avait choi­si d’être un manche ou une lame.

CHA­PITRE 7 — EVTOUCHENKO

Le poète arri­va un same­di soir, et le Metro­pol chan­gea de température.

Caird le sen­tit avant de le voir — une vibra­tion dans l’air du res­tau­rant, un fré­mis­se­ment col­lec­tif, ce phé­no­mène étrange qui se pro­duit quand une célé­bri­té entre dans une pièce et que chaque per­sonne pré­sente, sans se retour­ner, sans lever les yeux, sait. Les ser­veurs se redres­sèrent d’un cen­ti­mètre. Le maître d’hô­tel sur­git de nulle part avec la vélo­ci­té d’un homme qui a pas­sé sa vie à sur­gir de nulle part au bon moment. Même les lustres sem­blèrent briller un peu plus fort, comme si le cris­tal lui-même vou­lait être à la hauteur.

Evgue­ni Evtou­chen­ko tra­ver­sa le res­tau­rant du Metro­pol comme on tra­verse une scène — c’est-à-dire en sachant exac­te­ment où se trouvent les projecteurs.

Grand. Très grand. Un mètre quatre-vingt-dix au moins, mince, le port de tête d’un dan­seur ou d’un prince en exil. Des che­veux blonds cen­drés reje­tés en arrière avec une négli­gence étu­diée. Un visage taillé à la serpe — pom­mettes saillantes, mâchoire longue, des yeux clairs qui balayaient la salle avec une rapi­di­té de radar. Il por­tait un cos­tume gris perle, une che­mise ouverte au col — pas de cra­vate, jamais de cra­vate, la cra­vate était un acces­soire bour­geois et Evtou­chen­ko était un poète du peuple, ce qui signi­fiait en pra­tique qu’il s’ha­billait mieux que la plu­part des bour­geois — et des chaus­sures qui n’é­taient cer­tai­ne­ment pas soviétiques.

Der­rière lui, comme des pla­nètes autour d’un soleil, cinq ou six per­sonnes — des hommes, des femmes, un mélange de visages russes et étran­gers, le genre de cor­tège que seuls les très célèbres et les très puis­sants traînent der­rière eux sans avoir l’air de s’en apercevoir.

Gui­vi se leva de table comme un ressort.

— Jev­gue­ni !

Le cri tra­ver­sa le res­tau­rant. Des têtes se tour­nèrent. Evtou­chen­ko pivo­ta, vit Gui­vi, et son visage s’é­clai­ra d’un sou­rire immense — un sou­rire de recon­nais­sance, de conni­vence, le sou­rire de deux hommes qui savent qu’ils sont les plus flam­boyants de la salle et qui en tirent une joie enfantine.

— Gui­vi Zou­ra­bo­vitch ! Vieille canaille géorgienne !

Ils s’embrassèrent au milieu du res­tau­rant avec une fer­veur qui fit vaciller une table. Gui­vi avait les larmes aux yeux — de vraies larmes ou des larmes de comé­dien, avec Gui­vi on ne savait jamais, les deux étaient éga­le­ment sin­cères. Evtou­chen­ko riait — un rire de gorge, sonore, le rire d’un homme qui sait que son rire est beau et qui le donne généreusement.

— Venez, venez, dit Gui­vi en l’en­traî­nant vers leur table. Il y a un Anglais. Un vrai. Avec du tweed et de la poli­tesse. Vous allez l’adorer.

Caird se leva. Mireille, à côté de lui, ne se leva pas — elle regar­dait la scène avec un demi-sou­rire qui disait : je connais ce numé­ro, je l’ai vu cent fois, et il me fas­cine encore. Ket­tu­nen, à l’autre bout de la table, avait posé son verre et obser­vait avec cette atten­tion tran­quille qui ne le quit­tait jamais — comme un homme qui prend des notes men­tales sur tout ce qui passe à portée.

— Julian Caird, dit Gui­vi. Atta­ché cultu­rel bri­tan­nique. Il pré­pare la venue de Sha­kes­peare à Mos­cou. Julian, voi­ci Evgue­ni Alexan­dro­vitch Evtou­chen­ko. Le plus grand poète vivant de Rus­sie. Ne le contre­di­sez pas sur ce point, il pour­rait deve­nir violent.

— Le plus grand poète vivant du monde, cor­ri­gea Evtou­chen­ko en ser­rant la main de Caird avec une poigne sur­pre­nante. Mais je suis modeste. Je n’in­siste pas.

Il s’as­sit. Ou plu­tôt, il s’ins­tal­la — il y avait chez cet homme une façon d’oc­cu­per l’es­pace qui trans­for­mait chaque chaise en trône, chaque table en estrade. Son cor­tège se dis­per­sa aux tables voi­sines avec l’ai­sance de gens habi­tués à orbi­ter. Un ser­veur appor­ta du cham­pagne — du cham­pagne sovié­tique, bien sûr, mais ser­vi avec une défé­rence qui le trans­for­mait presque en dom-pérignon.

— Sha­kes­peare ! dit Evtou­chen­ko en levant son verre. Ham­let à Mos­cou ! C’est magni­fique. Savez-vous que Pas­ter­nak a tra­duit Ham­let ? La meilleure tra­duc­tion de Ham­let jamais faite. Meilleure que l’o­ri­gi­nal, disent cer­tains. Les Anglais ne le savent pas, mais Sha­kes­peare sonne mieux en russe. Il a tou­jours été un peu russe, Sha­kes­peare. Ce sens du tra­gique. Cette folie. Ce besoin de tout dire même quand tout dire vous conduit à la mort.

Il par­lait comme il res­pi­rait — sans effort, sans pause, chaque phrase enchaî­née à la sui­vante par un fil invi­sible, une logique inté­rieure qui sau­tait d’une idée à l’autre avec l’a­gi­li­té d’un chat sur les toits. C’é­tait étour­dis­sant. C’é­tait magné­tique. C’é­tait épuisant.

Mireille l’ob­ser­vait avec une fas­ci­na­tion tem­pé­rée de prudence.

— Evgue­ni Alexan­dro­vitch, dit-elle. Com­ment se fait-il qu’un homme qui dit tout ce qu’il pense soit encore en vie dans ce pays ?

Evtou­chen­ko se tour­na vers elle. Ses yeux clairs se posèrent sur son visage avec une atten­tion sou­daine — l’at­ten­tion du joueur qui recon­naît un adver­saire digne.

— Parce que je suis utile, dit-il. C’est la seule rai­son pour laquelle qui­conque reste en vie dans ce pays. Sta­line gar­dait en vie les poètes qu’il aimait. Khroucht­chev garde en vie les poètes qui le diver­tissent. Et moi, je suis très diver­tis­sant. C’est ma forme de sur­vie. D’autres sur­vivent en se tai­sant. Moi, je sur­vis en par­lant si fort que le silence des autres passe inaperçu.

Il dit cela avec un sou­rire — mais sous le sou­rire, une dure­té. Un tran­chant. La conscience exacte de ce qu’il disait et de ce que ça coû­tait de le dire.

— Vous avez lu Babi Yar ? deman­da Caird.

Il ne savait pas pour­quoi il avait dit cela. Le poème lui était reve­nu d’un coup — Babi Yar, le poème qu’Ev­tou­chen­ko avait publié deux ans plus tôt, sur le mas­sacre de trente-trois mille Juifs par les nazis à Kiev, dans un ravin, en 1941. Un poème que per­sonne en URSS n’a­vait osé écrire parce que l’an­ti­sé­mi­tisme sovié­tique pré­fé­rait enter­rer les morts juifs une seconde fois sous le silence. Evtou­chen­ko l’a­vait écrit. Evtou­chen­ko l’a­vait lu devant des dizaines de mil­liers de per­sonnes. Et Evtou­chen­ko était encore là, assis au Metro­pol, buvant du champagne.

Le visage du poète chan­gea. Le sou­rire dis­pa­rut. Ce qui res­ta était plus nu, plus vrai — un visage d’homme qui se sou­vient de quelque chose qui lui a coûté.

— Vous l’a­vez lu, dit-il. En anglais, j’imagine.

— Oui.

— En anglais, c’est un poème. En russe, c’est un cri. La tra­duc­tion ne rend pas le cri. Aucune tra­duc­tion ne rend le cri. C’est le pro­blème des langues — elles trans­portent les mots mais pas le sang.

Il se tut un ins­tant. Autour de la table, le silence s’é­tait éten­du — même Gui­vi ne par­lait pas, ce qui était un évé­ne­ment météorologique.

— Savez-vous ce qui s’est pas­sé après Babi Yar ? dit Evtou­chen­ko. Chos­ta­ko­vitch m’a appe­lé. Chos­ta­ko­vitch — Dmi­tri Dmi­trie­vitch en per­sonne. Il m’a dit : votre poème, je veux le mettre en musique. Il en a fait le pre­mier mou­ve­ment de sa Trei­zième Sym­pho­nie. Et la Trei­zième a été jouée ici, à Mos­cou, une seule fois, devant un public gla­cé de ter­reur et d’é­mo­tion. On m’a dit ensuite que Khroucht­chev était furieux. On m’a dit que j’é­tais fini. On m’a dit beau­coup de choses. Et pour­tant — il ouvrit les bras dans un geste théâ­tral — me voi­ci. Buvant du cham­pagne au Metro­pol. La Rus­sie ne tue pas ses poètes. Elle les fait souf­frir, ce qui est pire. Mais elle ne les tue pas. Pas toujours.

Gui­vi leva son verre.

— Pas tou­jours, répé­ta-t-il d’une voix sourde. Pas toujours.

Et le toast qu’il por­ta — silen­cieux, sans mots, juste le verre levé et le regard per­du — était pour ceux que la Rus­sie avait tués. Man­del­stam. Babel. Meye­rhold. Les autres. Tous les autres.

Le dîner reprit. Le cham­pagne cou­la. Evtou­chen­ko racon­tait des his­toires — son voyage à Cuba, où il avait ren­con­tré Cas­tro et bu du rhum jus­qu’à l’aube. Sa tour­née en Amé­rique, où des étu­diants l’a­vaient por­té en triomphe et où le FBI l’a­vait sui­vi pen­dant trois semaines. Son ami­tié avec Neru­da, avec Fel­li­ni, avec des gens dont les noms tom­baient de ses lèvres comme des pièces d’or d’une bourse per­cée. Il était éblouis­sant. Il était insup­por­table. Il était les deux à la fois, et c’é­tait pré­ci­sé­ment ce qui ren­dait impos­sible de détour­ner le regard.

À un moment — entre la deuxième et la troi­sième bou­teille, dans cet espace flot­tant où l’al­cool dis­sout les pru­dences — Evtou­chen­ko se tour­na vers Caird et le regar­da. Vrai­ment. Pas le regard de sur­face, le regard social, le regard du poète-vedette qui dis­tri­bue son atten­tion comme des auto­graphes. Un regard pro­fond, fouilleur, un regard qui cher­chait quelque chose.

— Ham­let, dit-il.

— Par­don ?

— Vous. Vous êtes Ham­let. Je le vois. Cet air d’homme qui sait qu’il doit agir et qui ne sait pas com­ment. Cet air d’homme coin­cé entre ce qu’il veut faire et ce qu’on attend de lui. Ham­let est l’homme le plus moderne de la lit­té­ra­ture — pas parce qu’il hésite, mais parce qu’il sait que chaque choix est une perte. Choi­sir A, c’est perdre B. Choi­sir d’a­gir, c’est perdre l’in­no­cence. Choi­sir de ne pas agir, c’est perdre l’hon­neur. Ham­let est coin­cé — et vous, Julian, vous avez l’air coincé.

Il dit cela en sou­riant. Légè­re­ment. Comme une plai­san­te­rie. Mais ses yeux ne sou­riaient pas.

Caird sen­tit un froid qui n’a­vait rien à voir avec mars.

— Je ne suis pas Ham­let, dit-il.

— Non ? Tant mieux. Ham­let finit mal. Tout le monde finit mal, dans Ham­let. C’est une pièce où les vivants envient les morts — ce qui, main­te­nant que j’y pense, est une excel­lente des­crip­tion de Moscou.

Gui­vi écla­ta de rire. Mireille allu­ma une ciga­rette. Ket­tu­nen sou­riait — tou­jours le même sou­rire, régu­lier, inal­té­rable, le sou­rire d’un homme qui enre­gistre tout et ne laisse rien filtrer.

Plus tard, Evtou­chen­ko réci­ta un poème.

Pas Babi Yar. Quelque chose de plus intime, de plus récent — un poème qu’il n’a­vait pas encore publié, dit-il, un poème sur Mos­cou la nuit, sur les fenêtres éclai­rées et les vies der­rière les fenêtres, sur la soli­tude d’une ville de huit mil­lions d’ha­bi­tants dont cha­cun porte un secret. Il réci­ta debout, sans notes, les yeux mi-clos, et sa voix — cette voix de bary­ton clair, cette voix qui avait rem­pli des stades — se fit douce, presque mur­mu­rante, et le res­tau­rant du Metro­pol se tut, chaque table, chaque ser­veur, chaque bruit de vais­selle, tout se tut, et il n’y eut plus que cette voix et ces mots russes que Caird ne com­pre­nait pas mais dont il sen­tait le poids, la beau­té, la dou­leur, comme on sent la cha­leur d’un feu à tra­vers un mur.

Quand il eut fini, per­sonne n’ap­plau­dit. Comme dans le sous-sol de l’Ar­bat. Les Russes n’ap­plau­dis­saient pas les poèmes qui comp­taient. Ils hochaient la tête. Ils bais­saient les yeux. Ils buvaient.

Evtou­chen­ko se ras­sit. Vida son verre. Et dit, à mi-voix, pen­ché vers Caird :

— On m’a dit que vous aviez rem­pla­cé un homme qui s’ap­pe­lait Fenn.

Caird ne bou­gea pas. Chaque muscle de son corps se figea, mais il ne bou­gea pas — un réflexe qu’il ne se connais­sait pas, un réflexe que Mos­cou était en train de lui enseigner.

— On me dit beau­coup de choses, conti­nua Evtou­chen­ko. Je suis poète, et les poètes à Mos­cou sont comme les bars à New York — tout le monde vient y dépo­ser ses secrets. Je ne sais pas qui vous êtes, Julian. Je ne veux pas le savoir. Mais je vais vous dire une chose que per­sonne ne vous dira, parce que les gens ici ont peur de le dire et que moi, la peur, je la connais trop bien pour la res­pec­ter encore.

Il se rap­pro­cha. Son haleine sen­tait le cham­pagne et le tabac.

— Il y a des gens dans cette ville qui jouent aux échecs avec des pièces humaines. Les Russes le font. Les Anglais le font. Les Amé­ri­cains le font. Et les pièces humaines ne savent jamais qu’elles sont des pièces. Elles croient qu’elles jouent. Mais elles sont jouées. Fenn l’a com­pris trop tard. Ne le com­pre­nez pas trop tard.

Il se redres­sa. Le sou­rire revint — écla­tant, public, le sou­rire du poète-vedette.

— Mais ce soir, on boit ! À Sha­kes­peare ! À Ham­let ! Au Metro­pol ! Et à ce magni­fique cham­pagne sovié­tique qui, je le dis avec tout mon patrio­tisme, a le goût de vinaigre tiède !

Gui­vi hur­la de rire. Les tables voi­sines applau­dirent. Quel­qu’un com­man­da une autre bou­teille. La soi­rée reprit son cours — bruyante, vivante, dorée sous les lustres.

Mais Caird n’en­ten­dait plus rien.

Il enten­dait seule­ment la voix d’Ev­tou­chen­ko, comme un écho sous la ver­rière : les pièces humaines ne savent jamais qu’elles sont des pièces.

Mireille, en face de lui, le regar­dait. Elle avait enten­du, elle aus­si. Ses yeux disaient : je t’a­vais pré­ve­nu. Et autre chose que ses yeux disaient, quelque chose de plus doux, de plus inquiet : fais atten­tion, Julian. S’il te plaît, fais attention.

Il hocha la tête. Un geste minus­cule. Elle détour­na le regard.

Le dîner s’a­che­va tard. Evtou­chen­ko par­tit comme il était venu — en comète, traî­nant son cor­tège, lais­sant der­rière lui un sillage de bruit, d’éner­gie et de mots. Le res­tau­rant se vida. Les ser­veurs débar­ras­saient en silence. La ver­rière au-des­sus était noire, aveugle, un ciel de verre qui ne réflé­chis­sait que les der­nières lumières des lustres qu’on étei­gnait un par un.

Caird mon­ta seul. L’as­cen­seur de fer for­gé grin­ça. Au troi­sième, Zinaï­da n’é­tait pas là — sa rem­pla­çante de nuit, la femme au regard vitreux, lui ten­dit sa clef sans un mot.

Il entra dans la 307. S’as­sit sur le lit. Sor­tit le car­net de Fenn — il le gar­dait main­te­nant dans la dou­blure de son man­teau, un trou qu’il avait pra­ti­qué lui-même avec des ciseaux emprun­tés au concierge, une cachette d’a­ma­teur qui ne trom­pe­rait per­sonne mais qui le ras­su­rait comme un talisman.

Il l’ou­vrit à la der­nière page. Relut les mots de Fenn.

J’es­père que ce sera quel­qu’un d’as­sez naïf pour ne pas avoir peur et d’as­sez malin pour avoir peur au bon moment.

Caird fer­ma le car­net. Étei­gnit la lampe. S’al­lon­gea dans le noir.

Il avait peur.

C’é­tait le bon moment.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI IV

L’ap­par­te­ment sen­tait le whis­ky et le regret.

Vol­kons­ki mon­ta les quatre étages à pied — l’as­cen­seur était en panne, comme il l’é­tait tou­jours dans cet immeuble de la rue Pet­chat­ni­kov, un immeuble de bonne fac­ture construit dans les années trente pour les cadres du Par­ti, mais qui avait glis­sé depuis vers cette zone grise du parc immo­bi­lier mos­co­vite où les choses fonc­tion­naient à peu près, c’est-à-dire pas vrai­ment. Les marches étaient propres. Les murs avaient besoin de pein­ture. Sur chaque palier, une ampoule — une sur deux fonc­tion­nait. Vol­kons­ki comp­ta les étages par les ampoules : obs­cu­ri­té, lumière, obs­cu­ri­té, lumière. C’é­tait presque symbolique.

Il frap­pa.

Un long silence. Puis des pas — lents, irré­gu­liers, les pas d’un homme qui n’est pas tout à fait sûr de vou­loir ouvrir.

La porte s’entrebâilla.

— Ah. C’est vous.

Kim Phil­by avait les yeux rouges.

Pas les yeux rouges de quel­qu’un qui a pleu­ré — les yeux rouges de quel­qu’un qui boit depuis le milieu de l’a­près-midi et qui a ces­sé de comp­ter les verres quelque part entre le cin­quième et le hui­tième. Il por­tait un car­di­gan de laine grise sur une che­mise frois­sée, un pan­ta­lon de fla­nelle dont le pli avait depuis long­temps abdi­qué, et des pan­toufles qui avaient été écos­saises dans une autre vie. Ses che­veux — autre­fois blonds, élé­gants, coif­fés avec ce soin non­cha­lant qui était la signa­ture du gent­le­man anglais — étaient main­te­nant gris, en désordre, et col­lés sur les tempes par une trans­pi­ra­tion que le chauf­fage exces­sif de l’ap­par­te­ment ren­dait permanente.

— Entrez, dit-il. Si vous devez entrer.

L’ap­par­te­ment était celui d’un homme qui vit seul et qui a ces­sé de s’en sou­cier. Deux pièces et une cui­sine. Des livres par­tout — sur les éta­gères, sur le sol, empi­lés sur les chaises, entas­sés sous la table. Des livres anglais pour la plu­part, des Pen­guin orange aux dos cas­sés, des édi­tions de poche ache­tées Dieu sait où et Dieu sait quand. Et par­mi les livres, les bou­teilles. Du whis­ky — du John­nie Wal­ker Black Label, un luxe que le KGB four­nis­sait à Phil­by comme on four­nit du foin à un che­val : par néces­si­té, sans affec­tion. Du gin aus­si. Et de la vod­ka, bien sûr, parce qu’on ne vivait pas à Mos­cou sans vod­ka, mais la vod­ka était ran­gée dans la cui­sine, à part, comme si Phil­by refu­sait de mêler sa bois­son natio­nale d’a­dop­tion à ses bois­sons natales.

Vol­kons­ki s’as­sit dans le fau­teuil qu’on lui dési­gna — un fau­teuil anglais, impor­té, le seul meuble de l’ap­par­te­ment qui sem­blait avoir eu une vie avant Mos­cou. Phil­by s’af­fa­la dans l’autre, en face, de l’autre côté d’une table basse encom­brée de jour­naux — la Prav­da, l’Iz­ves­tia, le Times de Londres qui arri­vait avec trois jours de retard par la valise diplo­ma­tique et que Phil­by lisait comme un exi­lé lit des lettres de la maison.

— Whis­ky ? dit Philby.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Il avait déjà rem­pli deux verres. Le whis­ky avait cette cou­leur d’ambre fon­cé que prend le John­nie Wal­ker quand il est ser­vi sans eau et sans glace — pur, direct, sans la moindre conces­sion au confort.

Vol­kons­ki prit le verre. Il ne buvait pas beau­coup — l’al­cool était un outil, pas un plai­sir, et les outils, on les uti­lise quand on en a besoin, pas quand ils se pré­sentent. Mais refu­ser le whis­ky de Phil­by aurait été une erreur. Le whis­ky était le pro­to­cole. Le whis­ky était le lan­gage. Sans le whis­ky, Phil­by ne par­lait pas.

— Alors, dit Phil­by. Qu’est-ce que le Deuxième Direc­toire veut de moi cette fois ?

Son russe était cor­rect — il l’a­vait appris à Bey­routh, per­fec­tion­né à Mos­cou, et il le par­lait avec un accent bri­tan­nique qu’il n’a­vait jamais réus­si à perdre et qu’il ne cher­chait d’ailleurs pas à perdre, parce que son accent était la der­nière chose qui le reliait à ce qu’il avait été. Mais ils par­laient en anglais. Ils par­laient tou­jours en anglais. Vol­kons­ki parce qu’il aimait par­ler anglais — c’é­tait sa langue secrète, la langue dans laquelle il pen­sait quand il ne vou­lait pas pen­ser en russe. Phil­by parce que l’an­glais était tout ce qui lui restait.

— Un Bri­tan­nique, dit Vol­kons­ki. Au Metro­pol. Julian Caird. Atta­ché culturel.

— Cultu­rel.

Phil­by pro­non­ça le mot avec un sou­rire — un sou­rire d’un autre âge, un sou­rire de Cam­bridge, un sou­rire qui conte­nait qua­rante ans de men­songe et de mépris pour ceux qui croyaient aux apparences.

— Ils envoient encore des atta­chés cultu­rels. C’est tou­chant. Comme si la culture avait jamais eu quoi que ce soit à voir avec quoi que ce soit.

Il but. Repo­sa le verre. Le verre lais­sa un cercle humide sur la Pravda.

— Que vou­lez-vous savoir ?

— Tout ce que vous pou­vez me dire sur la façon dont le MI6 uti­lise les postes cultu­rels comme cou­ver­ture. Les méthodes. Les pro­to­coles. Les signaux.

Phil­by rit. Un rire sec, court, qui res­sem­blait au bruit d’une branche qui casse.

— Les méthodes. Vous me deman­dez les méthodes. Comme si les méthodes n’a­vaient pas chan­gé depuis mon temps. J’ai quit­té le Ser­vice en — quand était-ce ? — en 51. Il y a douze ans. Douze ans, Ser­gueï Niko­laïe­vitch. Douze ans pen­dant les­quels le MI6 a eu tout le loi­sir de chan­ger ses méthodes pré­ci­sé­ment parce que je les connais­sais. Si vous croyez qu’ils uti­lisent encore les mêmes pro­cé­dures qu’à mon époque, vous les sous-esti­mez. Et sous-esti­mer le MI6 est la seule erreur que je n’ai jamais commise.

Vol­kons­ki ne répon­dit pas. Il atten­dit. Il savait que Phil­by, mal­gré les pro­tes­ta­tions, mal­gré le cynisme, mal­gré le whis­ky, par­le­rait. Parce que Phil­by avait besoin de par­ler. Parce que par­ler du Ser­vice était la seule chose qui le reliait encore à l’homme qu’il avait été — un homme brillant, un homme au centre de tout, un homme qui tenait les fils. Et non pas cet homme-ci — ce fan­tôme en pan­toufles écos­saises dans un appar­te­ment de la rue Pet­chat­ni­kov, oublié par ses maîtres sovié­tiques qui ne savaient plus quoi faire de lui main­te­nant qu’ils l’a­vaient, négli­gé par les col­lègues du KGB qui le mépri­saient autant qu’ils l’a­vaient uti­li­sé, aban­don­né par ses amis anglais qui l’a­vaient aimé et qui ne pour­raient jamais lui pardonner.

Phil­by parla.

— Les postes cultu­rels. Oui. C’est une vieille cou­ver­ture. Solide, parce qu’elle per­met des contacts natu­rels avec les locaux — artistes, intel­lec­tuels, gens du milieu cultu­rel qui ont sou­vent accès à des cercles inté­res­sants. L’at­ta­ché cultu­rel peut aller n’im­porte où, ren­con­trer n’im­porte qui, et la seule jus­ti­fi­ca­tion dont il a besoin est un pro­gramme de concert ou une expo­si­tion de pein­ture. C’est élé­gant. C’est la spé­cia­li­té anglaise — l’élégance.

Il se res­ser­vit du whis­ky. Vol­kons­ki nota que la bou­teille était à moi­tié vide et qu’il était cinq heures de l’après-midi.

— Mais votre homme — com­ment dites-vous ? Caird ? — s’il est ce que vous dites, un simple atta­ché cultu­rel, alors il n’est pro­ba­ble­ment pas un agent. Le MI6 ne confie pas d’o­pé­ra­tions aux atta­chés cultu­rels. Ils les uti­lisent comme cou­ver­ture, oui — mais la cou­ver­ture et l’agent ne sont pas la même per­sonne. L’at­ta­ché fait son tra­vail d’at­ta­ché. L’agent fait son tra­vail d’agent. Et sou­vent, l’at­ta­ché ne sait même pas qu’il sert de couverture.

— Et si l’at­ta­ché a héri­té, mal­gré lui, de l’o­pé­ra­tion d’un prédécesseur ?

Phil­by s’im­mo­bi­li­sa. Son verre à mi-che­min entre la table et ses lèvres. Ses yeux — des yeux bleus déla­vés, des yeux qui avaient vu trop de choses et qui en por­taient la fatigue comme une croûte — se fixèrent sur Vol­kons­ki avec une acui­té sou­daine. L’al­cool, pen­dant une seconde, reflua, et der­rière les yeux rouges, der­rière le car­di­gan et les pan­toufles, quelque chose appa­rut — l’an­cien Phil­by, le Phil­by d’a­vant, l’in­tel­li­gence meur­trière, la machine à calculer.

— Ah, dit-il. C’est donc ça. Fenn.

Vol­kons­ki ne confir­ma pas. Il n’en avait pas besoin.

— Fenn était bon, dit Phil­by. Meilleur que la plu­part. Je ne l’ai jamais ren­con­tré — on ne me pré­sente per­sonne, ici, je suis le lépreux du ren­sei­gne­ment, l’homme que tout le monde uti­lise et que per­sonne n’in­vite — mais j’ai lu des choses. Des bribes. Ce qui filtre. Fenn avait un réseau. Petit, dis­cret, effi­cace. Et quand il est par­ti — rap­pe­lé, dis­pa­ru, par­ti, peu importe le mot — il a lais­sé le réseau en place. Orphelin.

Il but.

— Et vous pen­sez que Caird a ramas­sé le réseau. Sans le savoir. Ou en le sachant à peine. Et vous vous deman­dez s’il est assez intel­li­gent pour être dan­ge­reux ou assez stu­pide pour être utile.

Vol­kons­ki sou­rit. C’é­tait exac­te­ment la question.

— Je vais vous dire une chose sur les Anglais, dit Phil­by. Et je peux la dire parce que j’en suis un — j’en suis un, Ser­gueï Niko­laïe­vitch, mal­gré tout, mal­gré ce que j’ai fait, mal­gré cet appar­te­ment, mal­gré ce whis­ky sovié­tique dégui­sé en John­nie Wal­ker, je suis anglais, et si vous me cou­pez je saigne du thé.

Une pause. Un sou­pir qui venait de loin — de plus loin que Mos­cou, de plus loin que Bey­routh, de Cam­bridge peut-être, de ces pelouses vertes et de ces conver­sa­tions de jeunes hommes qui croyaient chan­ger le monde et qui n’a­vaient chan­gé qu’eux-mêmes.

— Les Anglais sont des sen­ti­men­taux, dit-il. C’est leur fai­blesse. C’est par là qu’on les prend. Pas par l’argent — les Anglais n’ont pas d’argent et s’en moquent. Pas par l’i­déo­lo­gie — les Anglais n’ont pas d’i­déo­lo­gie, ils ont des opi­nions, ce qui est très dif­fé­rent. Par le sen­ti­ment. Par l’at­ta­che­ment. Par la loyau­té per­son­nelle. Un Anglais ne tra­hit pas pour une cause. Il tra­hit pour une per­sonne. Parce que quel­qu’un qu’il aime lui a deman­dé. Parce que quel­qu’un en qui il a confiance lui a dit que c’é­tait juste.

Phil­by regar­dait son verre.

— Je le sais, dit-il, parce que c’est ce qui m’est arrivé.

Le silence dans l’ap­par­te­ment devint épais. Les livres sur les éta­gères sem­blaient écou­ter. Le radia­teur gar­gouillait. Quelque part dans l’im­meuble, une porte claqua.

Vol­kons­ki but une gor­gée de whis­ky. Il la lais­sa brû­ler len­te­ment dans sa gorge. Et il regar­dait Phil­by — cet homme assis en face de lui qui avait été le plus grand espion du siècle et qui n’é­tait plus qu’un Anglais en exil qui buvait du whis­ky dans un appar­te­ment trop chaud et qui par­lait de sen­ti­men­ta­li­té comme un prêtre défro­qué parle de Dieu.

— Alors si votre Caird est un sen­ti­men­tal, dit Phil­by, et s’il a trou­vé quel­qu’un pour qui il est prêt à ris­quer quelque chose — une femme, un ami, une idée, n’im­porte quoi qui ait un visage humain — alors vous ne l’ar­rê­te­rez pas avec la peur. La peur ne marche pas avec les sen­ti­men­taux. La peur les rend plus obs­ti­nés. Plus stu­pides. Plus dan­ge­reux. Parce qu’ils ont quelque chose à perdre, et les gens qui ont quelque chose à perdre font des choses que les gens rai­son­nables ne feraient jamais.

Il finit son verre.

— C’est par là qu’on les prend, répé­ta-t-il. Et c’est par là qu’on les perd.

Vol­kons­ki se leva. Il avait ce qu’il était venu cher­cher — non pas des infor­ma­tions, pas des méthodes, pas des pro­to­coles. Quelque chose de plus pré­cieux. Un por­trait. Un Anglais vu par un autre Anglais. Un sen­ti­men­tal recon­nu par un sen­ti­men­tal. Phil­by était le miroir dans lequel Caird se reflé­tait sans le savoir — l’a­ve­nir pos­sible, le ter­mi­nus, l’homme seul dans l’ap­par­te­ment trop chaud avec ses bou­teilles et ses livres et le sou­ve­nir d’a­voir été quelqu’un.

— Mer­ci, Harold, dit Volkonski.

C’é­tait le vrai pré­nom de Phil­by — Harold Adrian Rus­sell Phil­by, dit Kim. Per­sonne ne l’ap­pe­lait Harold. C’é­tait un geste d’in­ti­mi­té — ou de cruau­té, les deux étant par­fois indistinguables.

Phil­by le rac­com­pa­gna à la porte. Sur le seuil, il s’ar­rê­ta. Sa main sur la poi­gnée trem­blait — pas beau­coup, juste assez pour que Vol­kons­ki le voie. Le trem­ble­ment d’un homme qui boit trop. Ou le trem­ble­ment d’un homme qui se retient de dire quelque chose.

— Ser­gueï Nikolaïevitch.

— Oui ?

— Quand vous aurez Caird — et vous l’au­rez, ils finissent tous par être pris, c’est la règle du jeu, même moi j’ai été pris, je me suis sim­ple­ment arran­gé pour être pris du bon côté — quand vous l’au­rez, ne le détrui­sez pas. C’est un conseil. Pas un ordre. Je ne donne plus d’ordres à personne.

Ses yeux bleus, dans la lumière du palier — une des ampoules qui fonc­tion­naient — eurent un éclat bref, fugace, comme le reflet d’un soleil sur une fenêtre fermée.

— Les sen­ti­men­taux méritent mieux que ça. Même quand ils se trompent. Sur­tout quand ils se trompent.

La porte se referma.

Vol­kons­ki des­cen­dit les quatre étages. Obs­cu­ri­té, lumière, obs­cu­ri­té, lumière. Dans la rue, le cra­chin de mars avait repris — cette chose sans nom, ni pluie ni neige. Il mar­cha. Il ne pen­sait pas à Caird. Il pen­sait à Phil­by. À cet homme qui avait tra­hi tout ce qu’il aimait et qui aimait encore tout ce qu’il avait tra­hi. À cette phrase : si vous me cou­pez je saigne du thé. À ce trem­ble­ment de la main sur la poi­gnée de la porte.

Et il pen­sait à son père.

Niko­laï Vol­kons­ki. Ancien offi­cier du régi­ment Semio­novs­ki. Mort dans un camp sans tombe. Un homme qui avait aimé la Rus­sie — pas l’URSS, pas le sys­tème, la Rus­sie, le pays, les bou­leaux, les chants, la neige — et que la Rus­sie avait ava­lé comme elle ava­lait tout ce qui l’aimait.

Phil­by aimait l’An­gle­terre. Son père aimait la Rus­sie. Et les deux avaient été dévo­rés par l’ob­jet de leur amour.

Et lui, Ser­gueï Vol­kons­ki — qu’aimait-il ?

La ques­tion res­ta sans réponse. Elle res­tait tou­jours sans réponse. C’é­tait sa forme per­son­nelle de sur­vie — ne rien aimer, ou aimer si peu, si dis­crè­te­ment, que per­sonne ne pour­rait jamais le prendre par là. Par le sen­ti­ment. Par l’at­ta­che­ment. Par cette faille que Phil­by avait décrite avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien — la faille des sentimentaux.

Vol­kons­ki n’é­tait pas un sentimental.

Du moins le croyait-il.

Il mon­ta dans le métro. Sor­tit le recueil d’A­kh­ma­to­va. L’ou­vrit au hasard. Tom­ba sur un vers qu’il connais­sait par cœur mais qui, ce soir, dans ce wagon, après ce whis­ky, après ces yeux bleus déla­vés et ce trem­ble­ment de main, le frap­pa comme un poing :

Et je prie non pour moi seule,

Mais pour tous ceux qui se tenaient là avec moi.

Il refer­ma le livre.

Le métro rou­lait sous Mos­cou. Au-des­sus, la ville conti­nuait — les fenêtres éclai­rées, les vies secrètes, les espions et les poètes et les sen­ti­men­taux et les monstres, tous mélan­gés, tous pris dans la même machine, tous en train de jouer un jeu dont per­sonne ne connais­sait les règles et dont per­sonne ne gagne­rait la partie.

Et quelque part au Metro­pol, Julian Caird dor­mait dans sa chambre 307 avec le car­net de Fenn cou­su dans la dou­blure de son man­teau et la cer­ti­tude nou­velle et ter­rible qu’il avait peur, et que la peur était le signe qu’il était enfin en train de deve­nir quelqu’un.

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L’hor­lo­ger de Mos­cou — Par­tie 1

L’hor­lo­ger de
Mos­cou

L’hor­lo­ger de Moscou

Par­tie 1

Metro­pol, Mos­cou — Mars 1963

CHA­PITRE 1 — L’ARRIVÉE

L’a­vion tous­sa deux fois avant de se poser, comme s’il hési­tait lui aussi.

Julian Caird regar­da par le hublot et ne vit rien. Un ciel de cendre, une piste mouillée, des bâti­ments bas qui auraient pu être n’im­porte où — une usine, une caserne, un pur­ga­toire admi­nis­tra­tif. Che­re­me­tie­vo. Le mot même avait quelque chose de trop long, de trop slave, qui lui res­tait en tra­vers de la gorge comme un arête de pois­son. Il se leva, enfi­la son par­des­sus, véri­fia machi­na­le­ment la poche inté­rieure — pas­se­port, accré­di­ta­tion, la lettre de l’am­bas­sade — et sui­vit le mou­ve­ment vers la sortie.

Le froid le gifla.

Pas un froid anglais, ce froid mouillé et poli qui vous laisse le temps de bou­ton­ner votre col. Non. Un froid sec, immé­diat, qui vous entre dans les os par effrac­tion. Mars à Mos­cou. On lui avait dit : le pire mois. Ni l’hi­ver franc, ni le prin­temps — une zone grise où la ville attend, engour­die, lasse de sa propre patience. La neige au sol n’é­tait plus blanche. Elle avait cette cou­leur de vieux jour­nal que prend la neige quand elle a trop duré.

Un homme l’at­ten­dait au pied de la pas­se­relle. Petit, le crâne rasé sous une chap­ka de four­rure syn­thé­tique, un sou­rire pro­fes­sion­nel col­lé sur les lèvres.

— Mon­sieur Caird ? Bien­ve­nue à Mos­cou. Je suis Gri­go­ri, du bureau de liai­son culturelle.

Il avait un anglais pré­cis, appris quelque part, avec des voyelles trop rondes et un soin exces­sif por­té à chaque consonne. L’an­glais de quel­qu’un qui a étu­dié la langue comme on étu­die un mécanisme.

Caird ser­ra la main ten­due. Elle était sèche et froide.

— Le tra­jet jus­qu’à l’hô­tel pren­dra qua­rante minutes envi­ron. Peut-être davan­tage. Les routes sont… capri­cieuses, en cette saison.

La voi­ture — une Vol­ga noire, évi­dem­ment noire, tout était noir ou gris dans ce pays — s’en­ga­gea sur une route bor­dée de bou­leaux dénu­dés. Caird regar­dait défi­ler le pay­sage et pen­sait à Dou­glas Fenn.

Fenn. Son pré­dé­ces­seur. L’homme qu’il remplaçait.

On ne lui avait presque rien dit. Whi­te­hall avait cette façon de ne rien dire qui res­sem­blait à un art — des phrases com­plètes, gram­ma­ti­ca­le­ment irré­pro­chables, qui une fois dépliées ne conte­naient rien. Fenn a été rap­pe­lé. Rai­sons per­son­nelles. Vous pren­drez le relais pour la pré­pa­ra­tion de la tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny. Rien de com­pli­qué. De la logis­tique, des sou­rires, des dîners. Vous serez très bien au Metropol.

Et cette phrase, glis­sée par Har­ring­ton au moment de le rac­com­pa­gner à la porte du bureau, avec ce ton déta­ché qui chez les hommes de Whi­te­hall signale tou­jours l’es­sen­tiel : Caird, ne cher­chez pas à com­prendre ce que fai­sait Fenn. Faites sim­ple­ment ce qu’on vous demande.

Ce qui, natu­rel­le­ment, don­nait à Julian Caird une envie féroce de com­prendre ce que fai­sait Fenn.

C’é­tait sa malé­dic­tion. Cette curio­si­té qui n’é­tait même pas de l’in­tel­li­gence — plu­tôt une inca­pa­ci­té à lais­ser les choses tran­quilles. Enfant, il démon­tait les hor­loges. Adulte, il démon­tait les silences. Et les silences, contrai­re­ment aux hor­loges, on ne sait jamais com­ment les remonter.

La Vol­ga entra dans Mos­cou par le nord.

La ville se révé­la par couches, comme un oignon qu’on pèle dans le mau­vais sens. D’a­bord les barres d’im­meubles — ces khroucht­chev­ki empi­lés par cen­taines, iden­tiques, beiges, avec leurs fenêtres minus­cules der­rière les­quelles des mil­lions de vies se jouaient sans témoins. Puis les ave­nues s’é­lar­girent, prirent de l’am­pleur, de la majes­té bru­tale. Des façades sta­li­niennes ornées de colonnes et de bas-reliefs glo­ri­fiant le tra­vail. Des sta­tues d’ou­vriers en bronze bran­dis­sant des outils avec une convic­tion que per­sonne, visi­ble­ment, ne par­ta­geait plus dans la rue.

Et sou­dain, au détour d’un virage — le Kremlin.

Caird le vit de biais, à tra­vers la vitre embuée. Les murs rouges. Les tours. Les cou­poles dorées des cathé­drales der­rière les rem­parts. Quelque chose de mas­sif et de fée­rique à la fois, comme un châ­teau de conte qui aurait été recons­truit par des ingé­nieurs mili­taires. Il sen­tit son ventre se ser­rer. Non pas de peur. De quelque chose de plus étrange — la conscience sou­daine d’être très loin, et très seul, et au cœur de quelque chose d’immense.

— Voi­là, dit Gri­go­ri. Le Metropol.

La voi­ture s’ar­rê­ta devant une façade qui lui cou­pa le souffle.

Il s’at­ten­dait à un hôtel. Ce qu’il vit res­sem­blait davan­tage à un palais hal­lu­ci­né. Art nou­veau, mais d’un art nou­veau slave, exces­sif, oni­rique — des céra­miques immenses sur la façade, des motifs flo­raux enla­cés de figures mytho­lo­giques, et au centre, domi­nant tout, un pan­neau monu­men­tal de mosaïque repré­sen­tant une prin­cesse loin­taine, les bras ouverts, le regard per­du dans un au-delà que per­sonne dans la rue ne pre­nait la peine de contem­pler. Le bâti­ment tout entier avait l’air d’un rêve qu’on aurait oublié de démon­ter au réveil.

Caird pous­sa la porte tambour.

L’in­té­rieur le sai­sit autre­ment. Un hall immense, lumi­neux mal­gré le jour gris, avec des colonnes de marbre, des balus­trades ouvra­gées, et par­tout cette odeur — indé­fi­nis­sable, propre aux grands hôtels d’une autre époque — mélange de cire, de tabac refroi­di, de par­fum lourd et de quelque chose d’autre, quelque chose de spé­ci­fi­que­ment russe qu’il ne sau­rait jamais nom­mer. Du thé peut-être. Ou de la mélancolie.

La récep­tion était tenue par une femme blonde aux lèvres sévères qui exa­mi­na son pas­se­port comme s’il s’a­gis­sait d’un docu­ment compromettant.

— Chambre 307, dit-elle. Troi­sième étage.

Elle lui ten­dit une clef — une vraie clef de lai­ton, lourde, atta­chée à un médaillon por­tant le numé­ro de la chambre. Pas de carte magné­tique, pas de moder­ni­té. Au Metro­pol, les ser­rures avaient soixante ans et fonc­tion­naient très bien.

— On vous a lais­sé ceci.

Une enve­loppe. Blanche, ano­nyme, fer­mée. Caird la prit. Elle était légère.

— Qui l’a déposée ?

La femme blonde eut un haus­se­ment d’é­paules d’une élo­quence remar­quable. Il pou­vait signi­fier je ne sais pas, ou je sais mais je ne vous le dirai pas, ou encore pour­quoi posez-vous des ques­tions aux­quelles vous ne vou­lez pas vrai­ment la réponse ? Caird appren­drait vite que le haus­se­ment d’é­paules était à Mos­cou un lan­gage à part entière.

L’as­cen­seur était une cage de fer for­gé, lent, solen­nel, qui mon­tait avec des cra­que­ments de vieux navire. Au troi­sième, la porte s’ou­vrit sur un cou­loir long et silen­cieux, éclai­ré par des appliques tami­sées. Et là — assise der­rière un petit bureau, à l’angle du cou­loir — une femme.

La dejour­naya.

Elle devait avoir soixante ans, peut-être plus. Un visage large, fer­mé, sculp­té par quelque chose de plus dur que le temps — l’his­toire, sans doute. Des yeux petits, très bleus, très fixes. Elle ne sou­rit pas. Elle ne se leva pas. Elle regar­da Caird de la tête aux pieds comme on inven­to­rie un colis, puis prit la clef qu’il lui ten­dait — car ici, on ne gar­dait pas sa clef, c’é­tait la dejour­naya qui la gar­dait pour vous, qui savait donc à chaque ins­tant si vous étiez dans votre chambre ou non, et qui, acces­soi­re­ment, avait le pou­voir d’y entrer quand elle le voulait.

— Zinaï­da, dit-elle. C’est tout.

Deux mots. Pas un de plus. Caird hocha la tête et gagna sa chambre.

La 307 était plus vaste qu’il ne l’a­vait ima­gi­né. De hauts pla­fonds mou­lu­rés, un par­quet sombre qui cra­quait sous chaque pas, des rideaux de velours bor­deaux tirés sur les fenêtres. Il les ouvrit. La vue lui arra­cha un sou­rire — le pre­mier depuis son départ de Londres. En face, de l’autre côté de la place du Théâtre, le Bol­choï. Ses colonnes blanches, son fron­ton clas­sique, le qua­drige de bronze au som­met. Un théâtre qui res­sem­blait à un temple. Ou un temple qui avait déci­dé de deve­nir théâtre.

Il s’as­sit sur le lit. Le mate­las était ferme, presque hos­tile. Il ouvrit l’enveloppe.

À l’in­té­rieur, une clef — plus petite que celle de sa chambre, en acier, sans médaillon — et un bout de papier plié. L’é­cri­ture était fine, pen­chée, ner­veuse. Une écri­ture d’homme pressé.

Room 418. Ask for nothing.

Rien d’autre. Pas de signa­ture. Pas de date. Mais Caird recon­nut quelque chose dans cette écri­ture — un trem­ble­ment, une urgence — qui ne res­sem­blait pas à une blague. Il retour­na le papier. Vierge. Il regar­da la clef. Petite, ordi­naire, le genre de clef qui ouvre le genre de porte qu’on ne remarque pas.

Room 418. Qua­trième étage. Au-des­sus de lui.

Ask for nothing. Ne deman­dez rien.

Il ran­gea la clef et le mot dans la poche inté­rieure de sa veste, à côté de son pas­se­port. Puis il res­ta assis un long moment, dans le silence de la chambre 307, à écou­ter les bruits du Metro­pol — les tuyaux qui chan­taient dans les murs, un rire loin­tain quelque part dans les étages, le gron­de­ment sourd de la ville der­rière les vitres.

Il ne savait pas encore que ce silence avait des oreilles.

Que tout, au Metro­pol, en avait.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI I

Le dos­sier pesait moins de cent grammes.

Ser­gueï Niko­laïe­vitch Vol­kons­ki le sou­pe­sa dans sa main avant de l’ou­vrir, comme il le fai­sait tou­jours — un tic, une super­sti­tion de métier. Il croyait au poids des choses. Les dos­siers légers étaient les plus dan­ge­reux. Les dos­siers lourds, bour­rés de rap­ports, de trans­crip­tions, de pho­to­gra­phies, signi­fiaient qu’on savait déjà tout et qu’il ne res­tait qu’à frap­per. Les dos­siers légers signi­fiaient l’in­con­nu. Et l’in­con­nu, dans son métier, c’é­tait le seul véri­table ennemi.

Cent grammes. Presque rien.

Il ouvrit.

CAIRD, Julian Edward. Né le 14 mars 1924 à Chel­ten­ham, Glou­ces­ter­shire. Fils de Harold Caird, pro­vi­seur d’é­cole secon­daire, et de Mar­ga­ret Caird née Faw­ley, sans pro­fes­sion. Études à Oxford — St John’s Col­lege, lettres clas­siques. Ser­vice mili­taire 1943–1946, Royal Corps of Signals, grade de lieu­te­nant, affec­té en Ita­lie puis en Autriche. Aucune dis­tinc­tion par­ti­cu­lière. Aucune note dis­ci­pli­naire. Aucun inci­dent. Entré au Forei­gn Office en 1948, sec­tion cultu­relle. Postes suc­ces­sifs : Anka­ra, Vienne, Le Caire. Marié à Helen Caird née Pem­ber­ton en 1951. Un fils, Tho­mas, né en 1953. Arri­vé à Mos­cou le 7 mars 1963 en rem­pla­ce­ment de Dou­glas R. Fenn, rappelé.

Vol­kons­ki refer­ma le dos­sier et allu­ma une cigarette.

Son bureau de la Lou­bian­ka don­nait sur une cour inté­rieure qu’il ne regar­dait jamais. Tout le monde, dans ce bâti­ment, évi­tait les fenêtres. Réflexe ancien, trans­mis de géné­ra­tion en géné­ra­tion d’of­fi­ciers — on ne regarde pas la cour de la Lou­bian­ka, parce que la cour de la Lou­bian­ka vous regarde en retour. Des choses s’é­taient pas­sées dans cette cour dont les murs se sou­ve­naient mieux que les hommes. Vol­kons­ki tra­vaillait ici depuis onze ans et ne s’y était jamais habi­tué. On ne s’ha­bi­tuait pas à la Lou­bian­ka. On s’y résignait.

Julian Caird. Un homme ordinaire.

Oxford, d’ac­cord. Mais St John’s — pas King’s, pas Tri­ni­ty. Un col­lege res­pec­table, sans éclat. Lettres clas­siques — pas le pro­fil d’un agent du MI6. Ita­lie, Autriche pen­dant la guerre — rien qui sug­gère un recru­te­ment par les ser­vices. Anka­ra, Vienne, Le Caire — des postes cultu­rels, des postes de second rang. Un homme qu’on envoie orga­ni­ser des expo­si­tions et ser­rer des mains. Un homme à qui on dit soyez aimable et qui l’est.

Alors pour­quoi.

Pour­quoi envoyer cet homme-là pour rem­pla­cer Dou­glas Fenn.

Parce que Fenn, lui — Vol­kons­ki rou­vrit un second dos­sier, plus épais celui-là, beau­coup plus épais — Fenn n’a­vait rien d’or­di­naire. Fenn était un ani­mal. Trois langues cou­ram­ment, dont un russe appris Dieu sait où qui avait des inflexions de Lenin­grad. Des contacts au minis­tère de la Culture qu’il n’au­rait jamais dû avoir. Une capa­ci­té à se faire aimer qui dépas­sait les attri­bu­tions d’un simple atta­ché cultu­rel. Et puis cette dis­pa­ri­tion — non, ce départ, il fal­lait dire départ — si sou­dain, si propre, sans un mot à ses contacts mos­co­vites, sans un geste d’a­dieu. Comme un homme qui entend un bruit dans la nuit et qui sort par la fenêtre avant même de savoir ce qui a fait ce bruit.

Fenn avait sen­ti quelque chose. Ou quel­qu’un l’a­vait prévenu.

Et main­te­nant, à la place de Fenn, ce Julian Caird. Ce visage sans aspé­ri­tés. Ce par­cours sans acci­dent. Cet homme de qua­rante ans qui res­sem­blait, sur la pho­to d’i­den­ti­té jointe au dos­sier, à exac­te­ment ce qu’il pré­ten­dait être — un fonc­tion­naire bri­tan­nique de rang moyen, ni beau ni laid, le genre de visage qu’on oublie en le regardant.

Vol­kons­ki tira sur sa ciga­rette et consi­dé­ra deux hypothèses.

Hypo­thèse une : Londres avait envoyé Caird pré­ci­sé­ment parce qu’il était inof­fen­sif. Un homme propre pour net­toyer les traces de Fenn. Un visage neutre pour cal­mer le jeu. Les Anglais fai­saient sou­vent cela — après un agent trop brillant, ils envoyaient un employé trop terne, le temps que les eaux se referment.

Hypo­thèse deux : Caird n’é­tait pas ce qu’il sem­blait être. Le dos­sier léger était un écran. L’ab­sence de signes dis­tinc­tifs était elle-même le signe dis­tinc­tif. Les meilleurs agents — Vol­kons­ki le savait, son métier le lui avait appris dans la chair — les meilleurs agents étaient ceux dont on ne pou­vait rien dire. Les hommes sans relief. Les hommes qu’on oublie en les regardant.

Il y avait une troi­sième hypo­thèse, bien sûr. Celle que Vol­kons­ki n’ai­mait pas, parce qu’elle était la plus pro­bable et la moins inté­res­sante : Caird était exac­te­ment ce qu’il parais­sait être, un homme ordi­naire jeté dans une par­tie qui le dépas­sait, et Londres l’a­vait envoyé sans se sou­cier de ce qui lui arri­ve­rait. Un pion avan­cé d’une case. Sacrifiable.

Vol­kons­ki écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier — un cen­drier de bronze mas­sif, héri­té du pré­cé­dent occu­pant du bureau, un cer­tain colo­nel Rich­kov dont per­sonne ne par­lait plus et dont le nom avait été effa­cé de tous les orga­ni­grammes en 1956.

Il décro­cha le téléphone.

— Ici Vol­kons­ki. Je veux une écoute per­ma­nente de la chambre 307 du Metro­pol. Et une cou­ver­ture pho­to­gra­phique des entrées de l’hô­tel, vingt-quatre heures. Non, pas prio­ri­té maxi­male. Prio­ri­té deux. On observe. On ne touche à rien.

Il rac­cro­cha.

Prio­ri­té deux. Ce qui signi­fiait : cet homme m’in­té­resse mais je ne sais pas encore pour­quoi. Et je ne suis pas homme à frap­per avant de savoir pourquoi.

Il se leva, enfi­la son man­teau — un man­teau de bonne coupe, trop bonne pour un salaire d’of­fi­cier du Deuxième Direc­toire, mais Vol­kons­ki avait ses arran­ge­ments, comme tout le monde à Mos­cou, et les siens étaient sim­ple­ment plus élé­gants que ceux des autres — et sor­tit dans le cou­loir de la Loubianka.

Les cou­loirs de la Lou­bian­ka étaient longs, silen­cieux, et sen­taient le dés­in­fec­tant. On y croi­sait des hommes en uni­forme ou en civil qui mar­chaient vite, les yeux bais­sés, avec cette démarche par­ti­cu­lière qu’ont les gens qui tra­vaillent dans un endroit où d’autres gens ont été tués. Pas une démarche de peur — plu­tôt de dis­cré­tion. Comme si le bruit des talons sur le lino­léum pou­vait réveiller quelque chose qu’il valait mieux lais­ser dormir.

Vol­kons­ki sor­tit par la porte laté­rale, celle qui don­nait sur Four­kas­sovs­ki per­eou­lok, et mar­cha vers la sta­tion de métro.

Il pen­sait à Julian Caird.

Un homme qui arrive à Mos­cou en mars. Qui des­cend au Metro­pol. Qui rem­place un homme dan­ge­reux sans savoir, appa­rem­ment, que cet homme était dangereux.

Oui, pen­sa Vol­kons­ki. Il faut que je voie cet homme de près.

Il faut que je com­prenne s’il est un cou­teau, ou la main qui tient le cou­teau, ou sim­ple­ment le manche — en bois, inerte, qui ne sait même pas qu’il fait par­tie de l’arme.

CHA­PITRE 2 — LA VERRIÈRE

Il des­cen­dit à sept heures, parce qu’on lui avait dit que le res­tau­rant ouvrait à sept heures, et qu’il était anglais, et que les Anglais res­pectent les horaires des res­tau­rants comme ils res­pectent les horaires des trains — c’est-à-dire avec une foi aveugle qui confine au sacerdoce.

Le res­tau­rant du Metro­pol était vide.

Pas tout à fait vide. Un ser­veur au fond de la salle arran­geait des cou­verts avec la len­teur métho­dique d’un homme qui sait que per­sonne ne vien­dra avant au moins une heure. Un autre, plus jeune, essuyait des verres der­rière le bar en fre­don­nant quelque chose que Caird ne recon­nut pas tout de suite — puis si, les pre­mières mesures de Take Five, de Bru­beck, sif­flées entre les dents comme une prière clandestine.

Mais sur­tout, il y avait la verrière.

Caird leva la tête et res­ta debout, stu­pide, la bouche légè­re­ment entrou­verte, comme un pro­vin­cial dans une cathé­drale. Le pla­fond du res­tau­rant n’é­tait pas un pla­fond — c’é­tait un ciel de verre et d’a­cier, une immense cou­pole Art nou­veau dont les vitraux fil­traient la lumière mou­rante de mars en la trans­for­mant en quelque chose de liquide, d’am­bré, d’ir­réel. Des motifs géo­mé­triques et flo­raux s’en­tre­mê­laient dans les arma­tures de fer, et les lustres — des lustres de cris­tal, énormes, absurdes, des lustres qui avaient éclai­ré des ban­quets bol­che­viques et des récep­tions sta­li­niennes et des dîners de diplo­mates et de géné­raux — pen­daient au-des­sous comme des méduses fossilisées.

C’é­tait beau. D’une beau­té exces­sive, presque agres­sive. Une beau­té qui ne deman­dait pas la permission.

Caird choi­sit une table près de la fenêtre, com­man­da un verre de vin — du vin géor­gien, le seul dis­po­nible, un rouge épais qui avait le goût de terre et de cerise noire — et attendit.

Mos­cou, il l’ap­pren­drait vite, était une ville où l’on atten­dait beau­coup. On atten­dait les auto­ri­sa­tions, les tra­duc­tions, les coups de télé­phone, les voi­tures, le prin­temps. On atten­dait que quel­qu’un vous dise que vous pou­viez faire ce que vous étiez venu faire. Et en atten­dant, on buvait. Du thé. De la vod­ka. Du vin géor­gien. On buvait et on obser­vait, et on essayait de com­prendre les règles d’un jeu dont per­sonne ne vous expli­quait les règles.

Le res­tau­rant se rem­plit lentement.

D’a­bord deux hommes en cos­tume sombre, sovié­tiques sans aucun doute — cette façon de s’as­seoir le dos très droit, de ne pas regar­der autour d’eux, de par­ler bas. Puis un couple d’Al­le­mands de l’Est, recon­nais­sables à leurs chaus­sures — il y avait quelque chose dans les chaus­sures est-alle­mandes, quelque chose de trop car­ré, de trop fonc­tion­nel, qui tra­his­sait le bloc aus­si sûre­ment qu’un accent. Puis un groupe plus bruyant, quatre hommes aux visages larges, aux gestes amples, qui com­man­dèrent du cham­pagne sovié­tique avec l’as­su­rance de gens qui savent que le cham­pagne sovié­tique est mau­vais mais qui s’en moquent éper­du­ment parce que le geste seul compte.

Et puis il arriva.

Caird l’en­ten­dit avant de le voir. Une voix de basse, pro­fonde, caver­neuse, qui réson­na sous la ver­rière comme un coup de canon tiré dans une église. La voix disait quelque chose en géor­gien à un ser­veur ter­ro­ri­sé, puis bas­cu­la en russe, puis en un fran­çais approxi­ma­tif mais enthou­siaste, tout cela dans la même phrase, sans reprendre son souffle, comme un fleuve qui refuse de choi­sir son lit.

Gui­vi Matchavariani.

Il était immense. Pas seule­ment grand — immense, au sens où cer­tains hommes occupent l’es­pace au-delà de leur propre corps. Large d’é­paules, le ventre géné­reux, une tête de lion cou­ron­née de boucles noires et grises, un nez monu­men­tal, des yeux d’un mar­ron presque doré qui brillaient d’une joie per­pé­tuelle — ou d’une folie per­pé­tuelle, les deux étant dif­fi­ciles à dis­tin­guer chez les Géor­giens. Il por­tait un cos­tume qui avait dû être élé­gant vingt kilos plus tôt, une che­mise blanche ouverte sur une poi­trine velue, et des chaus­sures ita­liennes qui juraient avec tout le reste.

Il tra­ver­sa le res­tau­rant comme un navire fend la mer — les gens s’é­car­taient, les ser­veurs le saluaient, l’air lui-même sem­blait se dépla­cer pour lui faire de la place.

Et il se diri­gea droit vers Caird.

— Vous ! dit-il en anglais, avec un accent qui trans­for­mait le mot en une excla­ma­tion joyeuse. Vous êtes l’An­glais. On m’a dit qu’il y avait un nou­vel Anglais. Je m’as­sieds avec vous. Non, ne dites rien, je m’assieds.

Il s’as­sit. La chaise grinça.

— Gui­vi Mat­cha­va­ria­ni. Ténor. Bol­choï. Vous connais­sez l’o­pé­ra ? Vous aimez l’o­pé­ra ? Peu importe, vous allez aimer l’o­pé­ra. Quand Gui­vi chante, tout le monde aime l’o­pé­ra, même les sourds, même les Anglais. C’est un fait scien­ti­fique. Gar­çon ! Du vin. Pas cette chose qu’ils servent ici — du vrai vin. Du kindz­ma­rau­li. Vous avez du kindz­ma­rau­li ? Non ? Alors du khvan­ch­ka­ra. Non plus ? Alors de la vod­ka, et que Dieu ait pitié de cet hôtel.

Caird, qui n’a­vait pas pro­non­cé un mot, sourit.

C’é­tait le genre d’homme devant lequel toute résis­tance était inutile. Un phé­no­mène natu­rel. On ne dis­cute pas avec une ava­lanche — on se laisse empor­ter et on espère être encore entier de l’autre côté.

La vod­ka arri­va. Gui­vi rem­plit deux verres à ras bord, leva le sien et pro­non­ça un toast d’une solen­ni­té sai­sis­sante — quelque chose à pro­pos des amis qu’on n’a pas encore ren­con­trés et du vin qu’on n’a pas encore bu, un toast qui com­men­ça comme une prière et finit comme une chan­son. Caird but. La vod­ka lui incen­dia la gorge. Gui­vi rit — un rire de trem­ble­ment de terre.

— Bien ! Vous n’êtes pas mort. C’est bon signe. L’an­cien Anglais, Fenn, lui, buvait comme un Géor­gien. Ce qui est un com­pli­ment. Un très grand com­pli­ment. Où est-il pas­sé, votre Fenn ?

— Rap­pe­lé à Londres, dit Caird.

Gui­vi le regar­da. Ses yeux dorés se plissèrent.

— Rap­pe­lé. Oui. C’est ce qu’on dit.

Il n’a­jou­ta rien. C’é­tait la pre­mière fois que quel­qu’un à Mos­cou fai­sait suivre le mot rap­pe­lé d’un silence, et ce silence en disait plus que toutes les réponses possibles.

Puis la porte du res­tau­rant s’ou­vrit de nou­veau, et Gui­vi chan­gea de sujet comme on change de vitesse — bru­ta­le­ment, joyeu­se­ment, sans regar­der dans le rétroviseur.

— Ah ! Mireille !

Elle tra­ver­sait le res­tau­rant dans leur direc­tion — une femme d’une tren­taine d’an­nées, brune, les che­veux cou­pés court, une démarche qui avait quelque chose de Pari­sien dans les hanches et quelque chose de mili­taire dans les épaules. Pas belle au sens clas­sique — le nez un peu long, la bouche un peu grande — mais il y avait dans son visage une viva­ci­té, une inso­lence au repos, qui accro­chait le regard et refu­sait de le lâcher.

— Mireille Dar­rieux, dit Gui­vi en se levant pour l’embrasser sur les deux joues avec une fer­veur qui fit vaciller la table. La plus dan­ge­reuse Fran­çaise de Mos­cou. Mireille, voi­ci le nou­vel Anglais. Com­ment il s’ap­pelle, je ne sais pas. Je ne lui ai pas deman­dé. Les noms, ça vien­dra après la troi­sième vodka.

— Julian Caird, dit Caird en se levant.

Elle lui ser­ra la main. Poigne ferme, regard direct, un sou­rire qui n’é­tait ni cha­leu­reux ni froid — un sou­rire d’évaluation.

— Atta­ché cultu­rel, dit-elle. Comme Fenn.

— Oui.

— Vous par­lez russe ?

— Pas encore.

— Fenn par­lait russe. Très bien. Trop bien, disaient certains.

Elle s’as­sit, com­man­da un verre de vin blanc — il n’y en avait pas, elle sou­pi­ra avec un fata­lisme théâ­tral et se rabat­tit sur la vod­ka — et allu­ma une cigarette.

— Vous êtes là pour la tour­née du RSC, c’est ça ? Ham­let à Mos­cou. Il y a quelque chose de déli­cieu­se­ment absurde là-dedans. Les Russes adorent Ham­let. Ils pensent que c’est une pièce sur eux. Ils ont pro­ba­ble­ment raison.

Gui­vi approu­va d’un grognement.

— Ham­let est géor­gien, dit-il avec une convic­tion abso­lue. Un prince qui hésite, qui boit, qui parle trop et qui finit par tuer tout le monde. C’est un Géor­gien. J’en suis sûr.

Mireille écla­ta de rire — un rire franc, presque mas­cu­lin, qui fit tour­ner des têtes.

Caird les regar­dait tous les deux et sen­tait quelque chose se des­ser­rer en lui. Depuis son arri­vée, tout avait été gris, contrô­lé, mesu­ré — le froid, Gri­go­ri, la récep­tion­niste, Zinaï­da, l’en­ve­loppe mys­té­rieuse. Et voi­là que sur­gis­saient ces deux-là, bruyants, vivants, exces­sifs, comme une brèche de cou­leur dans un mur de béton. Il vou­lait leur faire confiance. Immé­dia­te­ment. Sans véri­fi­ca­tion. C’é­tait plus fort que lui — cette ten­dance à croire que les gens qui vous font rire ne peuvent pas vous faire de mal.

C’é­tait, bien sûr, exac­te­ment le genre de croyance qui vous tuait à Moscou.

Le dîner se déploya. Gui­vi com­man­da pour tout le monde — des zakous­ki, ces entrées russes qui arrivent par dizaines et ne finissent jamais : harengs mari­nés, bet­te­raves râpées, cham­pi­gnons à la crème, piroj­ki dorés, caviar d’au­ber­gine, et un pain noir si dense qu’on aurait pu bâtir une mai­son avec. La table dis­pa­rut sous les plats. D’autres bou­teilles appa­rurent. Gui­vi por­tait des toasts de plus en plus longs et de plus en plus obs­curs — à la mémoire d’un oncle mort en Abkha­zie, à la san­té d’un che­val qu’il avait aimé dans son enfance, à l’a­mi­tié fran­co-géor­gienne qui, affir­mait-il, remon­tait aux Croisades.

Mireille tra­dui­sait quand Gui­vi bas­cu­lait en géor­gien, cor­ri­geait son fran­çais quand il deve­nait trop créa­tif, et glis­sait entre les toasts des remarques d’une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale sur la vie mos­co­vite — qui était qui, qui sur­veillait qui, quels res­tau­rants étaient fré­quen­tables, quels chauf­feurs étaient des indi­ca­teurs, com­ment obte­nir du beurre frais dans une ville où le beurre frais avait la valeur d’un diamant.

— Et sur­tout, dit-elle en se pen­chant vers Caird avec un sérieux sou­dain, ne dites jamais rien d’im­por­tant dans votre chambre. Jamais. Les murs ici ne sont pas des murs — ce sont des tympans.

Caird hocha la tête. Il le savait déjà. Tout le monde le savait. Mais l’en­tendre dire avec ce natu­rel, entre deux bou­chées de pir­roj­ki, ren­dait la chose à la fois plus réelle et plus absurde.

C’est alors qu’un homme s’ap­pro­cha de leur table.

— Par­don­nez-moi de vous interrompre.

Accent scan­di­nave. Che­veux blonds cou­pés ras, visage rond et sou­riant, une sil­houette épaisse ser­rée dans un cos­tume qui ten­tait d’être décon­trac­té sans y par­ve­nir tout à fait. Il tenait un verre de cognac armé­nien et avait l’air d’un homme qui attend depuis un moment le bon moment pour inter­ve­nir — et qui a déci­dé que ce moment était maintenant.

— Toi­vo Ket­tu­nen. Je suis fin­lan­dais. Homme d’af­faires. Import-export. Bois, papier, ce genre de choses ennuyeuses. Mais je suis au Metro­pol depuis trois semaines et j’ai appris qu’i­ci, les gens ennuyeux ne sur­vivent pas long­temps. Alors je fais des efforts.

Gui­vi lui fit de la place avec un geste impérial.

— Asseyez-vous, Fin­lan­dais ! Tout homme qui boit seul dans un res­tau­rant est soit un espion soit un poète, et dans les deux cas il a besoin de compagnie.

Ket­tu­nen rit — un rire poli, contrô­lé, qui n’a­vait rien à voir avec celui de Gui­vi. Il s’as­sit, posa son verre, et posa son regard sur Caird avec une curio­si­té tranquille.

— Vous êtes le nou­veau Bri­tan­nique. On parle déjà de vous.

— On parle de moi ?

— Au Metro­pol, tout le monde parle de tout le monde. C’est le sport natio­nal de l’hô­tel. Avec les échecs et la paranoïa.

Mireille souf­fla sa fumée vers le plafond.

— Toi­vo connaît tout le monde et tout le monde connaît Toi­vo. C’est un mys­tère fin­lan­dais. Les Fin­lan­dais sont cen­sés être silencieux.

— Nous le sommes, dit Ket­tu­nen. Mais à Mos­cou, le silence attire l’at­ten­tion. Alors j’ai appris à par­ler. C’est de la survie.

Il y avait quelque chose dans cet homme — une affa­bi­li­té trop régu­lière, trop constante, comme un métro­nome — qui met­tait Caird légè­re­ment mal à l’aise. Mais légè­re­ment seule­ment. Et Caird avait cette habi­tude de ne pas écou­ter ses malaises légers. De les ran­ger dans un tiroir. De se dire : ce n’est rien.

La soi­rée avan­ça. La ver­rière au-des­sus d’eux était deve­nue noire — le ciel de mars, opaque, sans étoiles — et les lustres de cris­tal avaient pris le relais, nim­bant le res­tau­rant d’une lumière dorée qui adou­cis­sait les visages et les angles. Gui­vi chan­tait main­te­nant, dou­ce­ment, pour leur table seule­ment — un chant géor­gien poly­pho­nique qu’il por­tait seul, en fai­sant les deux voix, la basse et le bary­ton, alter­nant dans sa gorge comme deux fleuves qui coulent en sens inverse. C’é­tait d’une beau­té étrange, presque dou­lou­reuse. Mireille avait posé sa ciga­rette. Ket­tu­nen avait fer­mé les yeux. Et Caird sen­tait mon­ter en lui quelque chose qu’il n’at­ten­dait pas — de l’é­mo­tion, pure, irra­tion­nelle, ce pin­ce­ment au ster­num que vous donne la beau­té quand elle vous prend par surprise.

Il ne vit pas le jeune homme der­rière le bar qui le regardait.

Kos­tia. Vingt-cinq ans peut-être, brun, les pom­mettes hautes, un visage de renard intel­li­gent. Il essuyait un verre — le même verre depuis dix minutes — et obser­vait la table de Caird avec l’at­ten­tion calme d’un chat devant un aqua­rium. Kos­tia voyait tout. C’é­tait son métier, son talent, et peut-être sa malé­dic­tion. Il voyait le Géor­gien qui jouait au bouf­fon et qui cachait quelque chose der­rière chaque éclat de rire. Il voyait la Fran­çaise qui était trop libre pour être inof­fen­sive. Il voyait le Fin­lan­dais dont le sou­rire ne chan­geait jamais de forme, quel que fût le sujet. Et il voyait l’An­glais — cet homme neuf, cette page blanche, ce visage ouvert — et il pen­sait, avec la luci­di­té un peu triste des bar­men et des insomniaques :

Celui-là, ils vont le dévorer.

Le res­tau­rant se vidait. Gui­vi por­ta un der­nier toast — à Mos­cou, cette ville impos­sible, cette ville que per­sonne n’aime et que per­sonne ne quitte. Ils mon­tèrent ensemble dans l’as­cen­seur de fer for­gé. Gui­vi des­cen­dit au deuxième, Mireille au troi­sième en même temps que Caird.

— Bon­soir, Julian, dit-elle. Et bien­ve­nue dans l’aquarium.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir. Caird mar­cha vers sa chambre. Zinaï­da était à son poste. Elle ne le regar­da pas. Ou plu­tôt — elle le regar­da sans tour­ner la tête, ce qui était une com­pé­tence que seules les dejour­naya du Metro­pol pos­sé­daient, cette vision péri­phé­rique de rapace qui n’a­vait besoin d’au­cun mou­ve­ment pour tout englober.

Caird récu­pé­ra sa clef. Entra dans la 307. S’as­sit sur le lit.

Dans sa poche, la petite clef de la 418 pesait son poids d’a­cier et de silence.

Room 418. Ask for nothing.

Demain, pen­sa-t-il. Demain j’i­rai voir.

Il étei­gnit la lampe. Dans l’obs­cu­ri­té, la ver­rière du res­tau­rant brillait encore der­rière ses pau­pières — ce ciel de verre, ces lustres, ce chant géor­gien qui mon­tait comme une fumée — et il s’en­dor­mit avec le sen­ti­ment étrange et doux que le Metro­pol, mal­gré tout, mal­gré les murs qui écoutent et les yeux qui sur­veillent, mal­gré Zinaï­da et les Vol­ga noires et le froid de mars, le Metro­pol était un endroit où l’on pou­vait, peut-être, pen­dant quelques heures, se sen­tir vivant.

C’é­tait exac­te­ment ce que l’hô­tel vou­lait qu’il croie.

CHA­PITRE 3 — LA CHAMBRE 418

Il atten­dit deux jours.

Deux jours à faire ce qu’on lui avait deman­dé de faire — visi­ter le Bol­choï avec un fonc­tion­naire du minis­tère de la Culture qui par­lait de Sha­kes­peare comme d’un cou­sin éloi­gné dont on était vague­ment fier, ins­pec­ter les loges, les cou­lisses, les espaces de sto­ckage où les malles du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny seraient entre­po­sées. Deux jours à ser­rer des mains, à sou­rire, à boire du thé dans des bureaux sur­chauf­fés où des por­traits de Lénine vous obser­vaient depuis le mur avec cette expres­sion d’im­pa­tience bien­veillante que les por­trai­tistes sovié­tiques avaient éle­vée au rang d’art natio­nal. Deux jours de logis­tique, de for­mu­laires en triple exem­plaire, de tam­pons vio­lets sur des docu­ments dont il ne com­pre­nait pas la moitié.

Et pen­dant ces deux jours, la clef.

Elle était dans la poche inté­rieure de sa veste, contre sa poi­trine, et il la sen­tait à chaque mou­ve­ment — ce petit poids d’a­cier, ce petit froid métal­lique qui pul­sait comme un second cœur. Room 418. Ask for nothing. Il y pen­sait le matin en se rasant devant le miroir embué de la salle de bains — un miroir ancien, légè­re­ment défor­mant, qui lui ren­voyait un visage plus mince et plus inquiet que celui qu’il croyait avoir. Il y pen­sait au déjeu­ner sous la ver­rière, quand Mireille lui racon­tait les intrigues de l’am­bas­sade de France avec une verve qui fri­sait l’im­pru­dence. Il y pen­sait le soir, dans le noir de la chambre 307, en écou­tant les tuyaux chan­ter leur com­plainte métallique.

Le troi­sième matin, il n’y tint plus.

Il se leva tôt. Six heures. Le Metro­pol à six heures du matin était un ani­mal endor­mi — les cou­loirs sen­taient l’en­caus­tique fraîche, quelque part une porte cla­quait, l’as­cen­seur dor­mait au rez-de-chaus­sée. Caird s’ha­billa, sor­tit dans le cou­loir. Zinaï­da n’é­tait pas à son poste. Son rem­pla­çante — une femme plus jeune, le regard vitreux de celle qui finit un ser­vice de nuit — lui remit sa clef sans lever les yeux.

Il mon­ta à pied.

L’es­ca­lier de ser­vice du Metro­pol était un monde à part. Là où les par­ties com­munes étaient marbre et dorure, l’es­ca­lier était béton et fer peint, éclai­ré par des ampoules nues qui jetaient une lumière jau­nâtre. Les marches étaient usées en leur centre par des décen­nies de pas — les pas des femmes de chambre, des por­teurs de bagages, des tech­ni­ciens, de tous ces gens invi­sibles qui fai­saient fonc­tion­ner la machine. Et d’autres pas aus­si, peut-être. Des pas noc­turnes. Des pas qui ne vou­laient pas être vus.

Qua­trième étage.

Le cou­loir res­sem­blait à celui du troi­sième — même moquette bor­deaux fati­guée, mêmes appliques, même silence. Mais quelque chose était dif­fé­rent. Une impres­sion. Une absence. Le poste de la dejour­naya était vide — pas de femme assise, pas de registre, pas de clefs accro­chées au tableau. L’é­tage sem­blait désaf­fec­té. Pas aban­don­né — entre­te­nu, propre — mais vidé de sa sub­stance. Comme un théâtre entre deux représentations.

Caird comp­ta les portes. 411, 412, 413. Les numé­ros en lai­ton brillaient fai­ble­ment dans la pénombre. 414, 415. Il mar­chait len­te­ment, en posant les pieds avec soin, cette pré­cau­tion absurde du cou­pable qui ne sait pas encore de quoi il est cou­pable. 416, 417.

418.

La porte était iden­tique aux autres. Bois sombre, poi­gnée de lai­ton, le numé­ro vis­sé à hau­teur d’yeux. Rien ne la dis­tin­guait. Aucun pan­neau de tra­vaux, aucune chaîne, aucun signe indi­quant qu’elle était dif­fé­rente. Et pour­tant elle l’é­tait. Caird le sen­tait dans ses os — cette porte n’é­tait pas comme les autres portes, de la même façon que cer­tains silences ne sont pas comme les autres silences.

Il sor­tit la clef.

Sa main ne trem­blait pas. Il nota ce fait avec un déta­che­ment sur­pris, comme s’il s’ob­ser­vait de l’ex­té­rieur — tiens, ma main ne tremble pas, inté­res­sant, qu’est-ce que cela dit de moi, suis-je plus cou­ra­geux que je ne le croyais ou sim­ple­ment trop stu­pide pour avoir peur ?

La clef entra. Tour­na. Un déclic.

Il pous­sa.

La chambre 418 était petite. Plus petite que la sienne — une chambre simple, sans la hau­teur de pla­fond ni les mou­lures de la 307. Un lit étroit recou­vert d’un couvre-lit gris. Une table de nuit. Un bureau. Une chaise. Les rideaux étaient tirés. L’air avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des pièces fer­mées depuis long­temps — immo­bile, légè­re­ment acide, comme si les molé­cules elles-mêmes s’é­taient las­sées de bouger.

Pas de valise. Pas d’ef­fets per­son­nels. Pas de traces d’occupation.

Et pour­tant — Caird s’im­mo­bi­li­sa sur le seuil, tous les sens en alerte — quel­qu’un avait vécu ici. Récem­ment. Il le sen­tait. Non pas une odeur, non pas un objet oublié, mais une empreinte. La façon dont le couvre-lit était tiré — trop soi­gneu­se­ment, avec cette minu­tie exces­sive qui tra­hit le net­toyage. La chaise, légè­re­ment déca­lée par rap­port au bureau, comme si on l’a­vait repla­cée sans se sou­ve­nir de son angle exact. Le tapis au pied du lit, dont les fibres étaient écra­sées à un endroit pré­cis — la marque d’un homme qui se levait chaque matin du même côté.

Fenn. C’é­tait la chambre de Fenn.

Pas sa chambre offi­cielle — celle-là devait être ailleurs, pro­ba­ble­ment au même étage que celle de Caird, enre­gis­trée, connue, sur­veillée. Celle-ci était l’autre. La chambre secrète. La chambre où Fenn venait faire ce qu’il ne pou­vait pas faire sous les yeux de Zinaï­da et des micros.

Caird fer­ma la porte der­rière lui. Le déclic réson­na dans le silence comme un coup de feu tiré sous l’eau.

Il com­men­ça à chercher.

Métho­di­que­ment d’a­bord — les tiroirs du bureau, vides. La table de nuit, vide. Sous le mate­las, rien. Sous le lit, rien. Dans l’ar­moire — une armoire étroite, en bois sombre, qui sen­tait le camphre — rien. Der­rière les rideaux, rien. Il tâta les murs, cher­chant une latte mobile, un pan­neau amo­vible. Rien. Fenn avait bien net­toyé. Ou quel­qu’un avait net­toyé pour lui.

Presque rien.

Caird s’as­sit sur la chaise. Regar­da la pièce. Pen­sa. Fenn était un homme intel­li­gent — Mireille l’a­vait dit, Gui­vi l’a­vait sous-enten­du, même Whi­te­hall, dans son silence élo­quent, l’a­vait confir­mé. Un homme intel­li­gent qui laisse une clef et un mot — Room 418, ask for nothing — ne laisse pas une chambre vide. Il laisse quelque chose. Mais il le laisse là où seul quel­qu’un d’as­sez curieux pour venir jus­qu’i­ci et d’as­sez patient pour cher­cher pour­rait le trouver.

Ask for nothing. Ne deman­dez rien.

Ne deman­dez rien à per­sonne. Mais cherchez.

Caird leva les yeux.

Le pla­fond. Bas, blanc, sans mou­lures. Un faux pla­fond — ces dalles de fibres miné­rales posées sur une arma­ture métal­lique, une moder­ni­sa­tion sovié­tique qui jurait avec le reste de l’hô­tel. Et dans le coin gauche, au-des­sus de l’ar­moire, une dalle légè­re­ment déca­lée. Un mil­li­mètre peut-être. Rien qu’on remar­que­rait si on n’a­vait pas pas­sé dix minutes à regar­der la pièce comme un pro­blème à résoudre.

Il grim­pa sur la chaise. Puis sur le bureau, en s’ai­dant du mur. Ses doigts attei­gnirent la dalle. Il la sou­le­va. Der­rière — un espace, trente cen­ti­mètres de vide entre le faux pla­fond et le vrai, cette zone d’ombre où courent les tuyaux et les câbles. Il glis­sa la main.

Ses doigts tou­chèrent quelque chose.

Un objet rec­tan­gu­laire, souple. Il le sai­sit. Le sortit.

Un car­net.

Petit — la taille d’un pas­se­port, peut-être un peu plus large. Cou­ver­ture de cuir noir, usée aux angles. Un élas­tique le main­te­nait fer­mé. Caird des­cen­dit du bureau, s’as­sit sur le lit, et ouvrit le car­net avec des gestes lents, comme on ouvre un livre dont on sait qu’il ne pour­ra pas être refermé.

L’é­cri­ture de Fenn. La même que sur le mot — fine, pen­chée, ner­veuse, mais ici plus ser­rée, plus dense, comme si l’es­pace man­quait et les mots se pres­saient les uns contre les autres.

Les pre­mières pages étaient des notes — des adresses, des numé­ros de télé­phone, des noms. Des noms russes pour la plu­part, écrits en carac­tères latins avec des trans­crip­tions pho­né­tiques entre paren­thèses. Cer­tains étaient bar­rés. D’autres sou­li­gnés. L’un d’eux — un cer­tain Arka­di — était entou­ré de trois cercles, comme si Fenn avait tour­né autour de ce nom avec son sty­lo, hési­tant, reve­nant, tour­nant encore.

Plus loin, les notes deve­naient plus per­son­nelles. Des frag­ments — pas un jour­nal intime, plu­tôt un car­net de bord, le genre de chose qu’un marin tien­drait dans une mer dont il ne connaît pas les récifs.

14 jan­vier. Ren­con­tré K. à l’en­droit habi­tuel. Ner­veux. Dit que les choses s’ac­cé­lèrent. Parle d’une fenêtre qui se ferme. Je ne sais pas s’il exa­gère ou si je minimise.

22 jan­vier. Le Cygne, 16h. Elle était là. Calme, comme tou­jours. Trop calme. Les gens calmes dans ce pays sont soit très cou­ra­geux, soit déjà morts à l’in­té­rieur. Elle m’a don­né le pre­mier lot. Rien vu qui res­semble à une fila­ture. Mais est-ce qu’on voit jamais ?

3 février. Londres ne répond pas. Ou répond à côté. J’ai l’im­pres­sion de par­ler dans un télé­phone dont per­sonne n’a bran­ché l’autre bout.

15 février. Quel­qu’un est entré dans ma chambre (la vraie, pas celle-ci). Rien dépla­cé, rien pris. Mais je sais. On sait tou­jours. C’est dans l’air. Dans l’angle d’un objet. Je deviens peut-être para­noïaque. Ou peut-être que la para­noïa est la seule forme de luci­di­té qui reste dans cette ville.

Et puis, vers la fin du car­net, cette entrée — la der­nière, datée du 27 février, quatre jours avant l’ar­ri­vée de Caird :

Le Cygne, encore. Elle a les docu­ments. Tous. C’est plus gros que ce que je pen­sais. Il faut une extrac­tion propre et je n’ai plus le temps. Je pars. On m’en­voie quel­qu’un — je ne sais pas qui. J’es­père que ce sera quel­qu’un d’as­sez naïf pour ne pas avoir peur et d’as­sez malin pour avoir peur au bon moment. J’es­père sur­tout que ce sera quel­qu’un qui trou­ve­ra ce car­net. Si vous le lisez : le Cygne est un café près de l’é­tang du Patriarche. Elle s’y rend le mer­cre­di. Ne lui deman­dez rien. Elle vien­dra à vous. Faites-lui confiance. C’est la seule per­sonne à Mos­cou à qui vous pou­vez faire confiance.

Caird refer­ma le carnet.

Ses mains, nota-t-il, trem­blaient maintenant.

Il res­ta assis sur le lit de la chambre 418, le car­net sur les genoux, et sen­tit le sol se déro­ber sous lui — non pas d’un coup, mais len­te­ment, comme une plaque de glace qui se fis­sure cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, et vous savez que vous allez tom­ber, et vous savez que l’eau en des­sous est noire et froide, mais vous ne pou­vez pas bou­ger parce que bou­ger c’est accé­lé­rer la chute.

Il devait rap­por­ter ce car­net à l’am­bas­sade. C’é­tait la chose rai­son­nable. La chose pru­dente. La chose que tout fonc­tion­naire du Forei­gn Office digne de ce nom ferait sans hésiter.

Il ne le fit pas.

Il glis­sa le car­net dans la poche inté­rieure de sa veste — à côté de son pas­se­port, à côté de la clef — et quit­ta la chambre 418 en refer­mant der­rière lui avec le soin méti­cu­leux d’un homme qui vient de com­mettre un acte dont il ne mesure pas encore les conséquences.

Dans le cou­loir du qua­trième, le silence était total.

Il redes­cen­dit par l’es­ca­lier de ser­vice. Au troi­sième, il retrou­va le monde des vivants — une femme de chambre qui pous­sait un cha­riot, l’o­deur du petit déjeu­ner qui mon­tait du res­tau­rant, le mur­mure de la ville qui s’é­veillait der­rière les fenêtres.

Et Zinaï­da.

Elle était reve­nue à son poste. Droite, immo­bile, les mains posées à plat sur le bureau comme deux ani­maux au repos. Elle le regar­da arri­ver du bout du cou­loir. Leurs yeux se croi­sèrent. Le visage de Zinaï­da ne chan­gea pas — il ne chan­geait jamais — mais Caird eut la cer­ti­tude fou­droyante, irra­tion­nelle, impos­sible à prou­ver, qu’elle savait. Qu’elle savait d’où il venait. Qu’elle savait ce qu’il avait dans sa poche. Qu’elle savait tout ce qui se pas­sait dans cet hôtel, à chaque étage, à chaque heure, depuis des années, et qu’elle gar­dait ce savoir der­rière ce visage de pierre comme on garde un tré­sor dans un coffre dont on a jeté la clef.

— Bon­jour, mon­sieur, dit-elle en russe.

Caird ne par­lait pas russe. Mais il comprit.

— Bon­jour, répondit-il.

Il prit sa clef. Entra dans sa chambre. Fer­ma la porte. S’a­dos­sa au battant.

Le car­net pesait contre sa poi­trine. Le poids de la vie de quel­qu’un d’autre. Le poids d’une his­toire dans laquelle il venait d’en­trer sans y avoir été invi­té — ou peut-être si, peut-être que tout, depuis le début, depuis la lettre de Whi­te­hall, depuis l’a­vion qui tous­sait en se posant, depuis Gri­go­ri et sa Vol­ga noire, peut-être que tout n’a­vait été qu’une invitation.

Et lui, Julian Caird, avec sa ten­dance à ouvrir les portes qu’il aurait fal­lu lais­ser fer­mées, avec sa curio­si­té d’hor­lo­ger et sa confiance de som­nam­bule, il avait accepté.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI II

Le Bol­choï jouait La Dame de pique.

Vol­kons­ki avait pris sa place habi­tuelle — loge laté­rale, deuxième rang, côté cour. Pas les meilleures places. Les meilleures étaient réser­vées aux membres du Comi­té cen­tral, aux géné­raux en retraite déco­rée, aux épouses de ministres qui venaient pour être vues et qui s’en­dor­maient au deuxième acte. Vol­kons­ki pré­fé­rait le côté. De là, on voyait la scène en biais — un angle qui défor­mait légè­re­ment les pers­pec­tives, qui don­nait aux chan­teurs des ombres plus longues et aux décors une pro­fon­deur trom­peuse. Un angle d’es­pion, en somme. Il sou­rit à cette pen­sée. Puis ces­sa de sou­rire, parce que sou­rire seul dans une loge du Bol­choï atti­rait l’at­ten­tion, et atti­rer l’at­ten­tion était la seule chose qu’un offi­cier du Deuxième Direc­toire ne devait jamais faire.

L’or­chestre atta­qua l’ouverture.

Tchaï­kovs­ki. La Dame de pique. L’his­toire d’un homme qui se perd par obses­sion — obses­sion d’un secret, obses­sion d’une femme, obses­sion d’un jeu dont il ne maî­trise pas les règles. Her­mann, l’of­fi­cier sans for­tune qui veut arra­cher à la vieille com­tesse le secret des trois cartes. Trois, sept, as. La for­mule magique. Le rac­cour­ci vers la vic­toire. Et bien sûr, Her­mann perd. Her­mann perd parce que le secret n’existe pas, ou parce qu’il existe mais qu’il ne peut être pos­sé­dé que par ceux qui n’en ont pas besoin.

Vol­kons­ki connais­sait cet opé­ra par cœur. Son père le lui avait fait écou­ter pour la pre­mière fois à l’âge de neuf ans, sur un gra­mo­phone à mani­velle, dans l’ap­par­te­ment com­mu­nau­taire de Tagan­ka où ils vivaient à trois familles — son père, sa mère, lui-même, et cinq autres per­sonnes dont les noms s’é­taient effa­cés de sa mémoire comme des ins­crip­tions sur une pierre expo­sée à la pluie.

Son père.

Niko­laï Andreïe­vitch Vol­kons­ki. Ancien offi­cier de l’ar­mée impé­riale, régi­ment Semio­novs­ki — ce détail que son père pro­non­çait avec une fier­té muette, les lèvres ser­rées, comme si le nom du régi­ment était un bijou qu’il cachait dans sa bouche. Niko­laï Vol­kons­ki avait sur­vé­cu à la Révo­lu­tion par miracle, à la guerre civile par ruse, aux purges des années trente par une com­bi­nai­son d’in­vi­si­bi­li­té et de chance qui tenait du pro­dige. Il avait chan­gé de nom trois fois, de ville cinq fois, de métier huit fois. Il avait été comp­table, biblio­thé­caire, pro­fes­seur de mathé­ma­tiques dans une école de pro­vince, gar­dien de nuit dans une usine tex­tile. Des métiers de fan­tôme. Des métiers d’homme qui ne veut pas être vu.

Et puis, en 1948, la chance s’é­tait épuisée.

Quel­qu’un — un voi­sin, un col­lègue, un ancien cama­rade de régi­ment deve­nu infor­ma­teur, on ne sau­rait jamais — avait par­lé. L’ar­res­ta­tion avait eu lieu un mar­di, à cinq heures du matin, comme toutes les arres­ta­tions. Deux hommes en man­teau de cuir. Son père avait eu le temps de poser la main sur la tête de Ser­gueï — il avait treize ans — et de dire quelque chose que Ser­gueï n’a­vait pas enten­du, ou avait enten­du et avait oublié, ou avait enten­du et se for­çait à oublier parce que s’en sou­ve­nir était au-des­sus de ses forces.

Camp de tra­vail. Quelque part en Sibé­rie. Mort en 1951. Les cir­cons­tances n’a­vaient jamais été com­mu­ni­quées. Il n’y avait pas de tombe.

L’or­chestre jouait. Sur scène, Her­mann entrait dans la chambre de la com­tesse. La vieille femme dor­mait dans son fau­teuil. Her­mann la sup­pliait de lui révé­ler le secret. Le sopra­no trem­blait de ter­reur et de beauté.

Vol­kons­ki regar­dait sans voir.

Il pen­sait à la ques­tion qui l’a­vait conduit ici — non pas au Bol­choï, mais au Deuxième Direc­toire, au KGB, à cette vie de sur­veillance et de men­songe qui était deve­nue la sienne. La ques­tion était simple, et il ne l’a­vait jamais réso­lue : pourquoi.

Pour­quoi le fils d’un homme détruit par le sys­tème avait-il choi­si de ser­vir ce même système.

Il y avait des réponses faciles. La sur­vie — un gar­çon por­tant le nom de Vol­kons­ki, avec un père au Gou­lag, n’a­vait que deux options : dis­pa­raître ou deve­nir indis­pen­sable. Ser­gueï avait choi­si la seconde. Il avait étu­dié l’an­glais avec une rage froide, puis le fran­çais, puis les méthodes de ren­sei­gne­ment. Il avait gra­vi les éche­lons avec la patience métho­dique d’un homme qui sait que chaque pro­mo­tion est une couche d’ar­mure sup­plé­men­taire. Plus on mon­tait dans le sys­tème, moins le sys­tème pou­vait vous atteindre. C’é­tait le para­doxe sovié­tique — le seul endroit sûr était le cœur de la bête.

Il y avait aus­si une autre réponse, plus trouble. Vol­kons­ki aimait son métier. Il aimait la méca­nique fine du ren­sei­gne­ment — le jeu, l’a­na­lyse, la patience. Il aimait lire les gens comme on lit des par­ti­tions. Il aimait la sen­sa­tion de pou­voir — non pas le pou­voir brut, celui des géné­raux et des secré­taires du Par­ti, mais le pou­voir invi­sible, celui de savoir. Savoir que la femme du vice-ministre des Affaires étran­gères avait un amant. Savoir que l’at­ta­ché mili­taire amé­ri­cain jouait aux cartes et per­dait. Savoir que le cor­res­pon­dant du Times avait pleu­ré dans sa chambre d’hô­tel un soir de novembre. Savoir, c’é­tait pos­sé­der le monde sans que le monde le sache.

Et main­te­nant, Julian Caird.

Le rap­port de la jour­née était arri­vé sur son bureau à dix-huit heures. Caird avait pas­sé deux jours au Bol­choï et au minis­tère de la Culture. Nor­mal. Pré­vi­sible. Il avait dîné au res­tau­rant du Metro­pol avec le ténor Mat­cha­va­ria­ni, la Fran­çaise Dar­rieux et le Fin­lan­dais Ket­tu­nen. Inté­res­sant mais pas sur­pre­nant — au Metro­pol, les étran­gers se regrou­paient comme des nau­fra­gés sur un radeau.

Mais ce matin.

Ce matin, Caird était mon­té au qua­trième étage. L’agent de sur­veillance — un jeune, trop jeune peut-être, affec­té au hall — l’a­vait vu emprun­ter l’es­ca­lier de ser­vice à six heures douze. Il était redes­cen­du à six heures qua­rante-trois. Trente et une minutes au qua­trième étage. Un étage offi­ciel­le­ment en tra­vaux. Un étage où per­sonne n’a­vait de rai­son de se rendre.

Un étage où se trou­vait la chambre 418.

Vol­kons­ki connais­sait la chambre 418. Bien sûr qu’il la connais­sait. Il savait que Fenn y allait. Il avait choi­si de ne pas inter­ve­nir — de lais­ser Fenn croire que sa cachette était sûre, parce qu’un homme qui se croit en sécu­ri­té fait des erreurs, et les erreurs sont le pain quo­ti­dien du ren­sei­gne­ment. Le pro­blème, c’est que Fenn n’a­vait pas fait d’er­reurs. Fenn était par­ti avant que le piège ne se referme, et la chambre 418 avait été net­toyée — par les ser­vices de l’hô­tel, sur ins­truc­tion, le len­de­main du départ.

Net­toyée. Mais avait-elle été vidée ?

Si Caird était mon­té, c’est qu’il avait une rai­son. Ou une clef. Ou les deux.

Sur scène, Her­mann retour­nait la der­nière carte. La dame de pique. Le mau­vais choix. La folie. L’or­chestre mon­tait vers la catas­trophe avec cette urgence magni­fique que Tchaï­kovs­ki seul savait créer — ce sen­ti­ment que la beau­té et la des­truc­tion sont la même chose vue sous deux angles différents.

Vol­kons­ki sor­tit un petit car­net de sa poche — pas sans res­sem­blance, par une iro­nie qu’il n’au­rait pas goû­tée, avec celui que Caird venait de trou­ver — et nota trois mots.

Caird. 418. Mercredi.

Mer­cre­di. Le jour où Fenn, selon les anciens rap­ports de sur­veillance, avait l’ha­bi­tude de quit­ter l’hô­tel en fin d’a­près-midi pour une des­ti­na­tion que les fila­tures n’a­vaient jamais réus­si à confir­mer avec cer­ti­tude. Quelque part du côté des Étangs du Patriarche. Si Caird avait trou­vé quelque chose dans la 418 — un car­net, un mes­sage, des ins­truc­tions — il irait peut-être au même endroit.

Et Vol­kons­ki serait là.

L’o­pé­ra finis­sait. Her­mann se poi­gnar­dait. Le chœur chan­tait la rédemp­tion. Le public applau­dis­sait. Vol­kons­ki applau­dit aus­si, avec cette poli­tesse méca­nique des habi­tués, et quit­ta sa loge avant que les lumières ne se ral­lument, parce qu’il n’ai­mait pas être vu dans la lumière crue des entractes et des fins de spectacle.

Dans le ves­tiaire, en enfi­lant son man­teau, il croi­sa un visage qu’il connais­sait — le géné­ral Orlov, Direc­toire des opé­ra­tions exté­rieures, un homme aux joues lourdes et aux yeux de pois­son qui fai­sait sem­blant de ne pas le recon­naître et qui, en pas­sant près de lui, mur­mu­ra sans bou­ger les lèvres :

— Votre Anglais. Pas de bavures, Ser­gueï Niko­laïe­vitch. Pas de bavures.

Vol­kons­ki hocha la tête sans répondre.

Dehors, Mos­cou était noire et gla­cée. La place du Théâtre brillait sous les réver­bères. En face — de l’autre côté de la place, éclai­ré comme un gâteau de mariage — le Metro­pol. Ses fenêtres. Ses secrets. Et quelque part der­rière l’une de ces fenêtres, un Anglais qui venait de trou­ver un car­net et qui ne savait pas encore ce que ce car­net allait lui coûter.

Vol­kons­ki rele­va son col et mar­cha vers la sta­tion de métro.

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La Nuit des reve­nants — Cha­pitres 13 à 16

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La nuit des revenants

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Cha­pitres 13 à 16

XIII

Il arri­va à minuit. Gara sa voi­ture – une vieille Nis­san louée sous un faux nom – à deux rues du marché.

Le quar­tier était calme. Trop calme. Comme si tous les habi­tants savaient qu’il valait mieux res­ter chez soi après minuit.

Damian mar­cha jus­qu’à l’en­trée du mar­ché. Les grilles étaient fer­mées. Mais il y avait un pas­sage. Sur le côté. Une porte en métal rouillé.

Il la pous­sa. Elle s’ou­vrit en grinçant.

À l’in­té­rieur, le mar­ché était un autre monde.

Des allées sombres. Des stands fer­més. Des mar­chan­dises cou­vertes de bâches. Et cette odeur. Encens. Herbes séchées. Quelque chose de plus ancien. De plus profond.

Damian avan­ça len­te­ment. Son Beret­ta à la main.

Des bruits. Quelque part dans le noir. Des voix. Des pas.

Il sui­vit les sons.

Tra­ver­sa le mar­ché. Arri­va au fond. Là où les stands deve­naient des entre­pôts. Des portes fer­mées. Des cadenas.

Et puis il vit de la lumière. Sous une porte. Au bout d’un couloir.

Il s’ap­pro­cha. Col­la son oreille à la porte.

Des voix. Deux hommes. Peut-être trois.

Et une femme.

Azu­ce­na.

— …je vous ai dit que je ne sais rien ! criait-elle.

— Men­tez pas, répon­dit une voix d’homme. Votre sœur vous a tout dit avant de mourir.

— Tere­sa ne savait rien ! Elle était juste une étudiante !

— Elle savait où sont les docu­ments. Les vrais. Ceux que votre grand-père a cachés. Les preuves.

— Quelles preuves ?

Un bruit. Un coup. Azu­ce­na qui gémissait.

Damian sen­tit la rage monter.

Il recu­la. Prit son élan.

Défon­ça la porte d’un coup de pied.

La scène se figea.

Trois hommes. Cagoules. Pistolets.

Azu­ce­na atta­chée à une chaise. Le visage tumé­fié. Du sang sur sa lèvre.

Les trois hommes se retournèrent.

— Ins­pec­teur Sara­zai, dit celui du milieu. On vous atten­dait pas si tôt.

Damian poin­ta son arme.

— Lâchez-la.

L’homme rit.

— Ou sinon quoi ? Vous nous tirez des­sus ? Vous êtes seul. On est trois. Faites le calcul.

— Je suis pas seul, men­tit Damian. J’ai des ren­forts dehors. Dans deux minutes, cet endroit sera plein de flics.

Les trois hommes se regar­dèrent. Hésitèrent.

Et c’est là qu’A­zu­ce­na bougea.

Elle se jeta en arrière. La chaise bas­cu­la. Elle rou­la sur le côté.

Les trois hommes se retour­nèrent vers elle.

Damian tira.

Une fois. Deux fois. Trois fois.

Les trois hommes tombèrent.

Le silence.

Damian cou­rut vers Azu­ce­na. Défit ses liens.

— Ça va ?

Elle hocha la tête. Tremblante.

— Vous… vous m’a­vez trouvée.

— Évi­dem­ment.

Il l’ai­da à se lever. Elle vacilla. Il la rattrapa.

— On doit par­tir. Maintenant.

Ils sor­tirent de l’en­tre­pôt. Tra­ver­sèrent le mar­ché en courant.

Der­rière eux, des cris. Des bruits de pas. D’autres hommes. Com­bien ? Cinq ? Dix ?

Damian et Azu­ce­na cou­rurent vers la sortie.

Une balle sif­fla. Puis une autre.

Ils se jetèrent der­rière un stand. Respirèrent.

— La voi­ture est à deux rues, dit Damian. On court. Sans s’ar­rê­ter. D’accord ?

Azu­ce­na hocha la tête.

Ils cou­rurent.

Les balles pleu­vaient autour d’eux. Rico­chaient sur les murs. Sur le sol.

Damian ripos­ta. Tira sans viser. Juste pour les ralentir.

Ils sor­tirent du mar­ché. Cou­rurent dans la rue.

La Nis­san était là.

Damian ouvrit la por­tière. Azu­ce­na mon­ta. Il démar­ra en trombe.

Les pour­sui­vants sor­tirent du mar­ché. Tirèrent encore.

La voi­ture accé­lé­ra. Tour­na au coin. Dis­pa­rut dans la nuit.

Damian rou­la pen­dant dix minutes. Sans s’ar­rê­ter. Sans ralentir.

Jus­qu’à ce qu’il soit sûr qu’ils étaient seuls.

Il se gara dans une rue déserte. Cou­pa le moteur.

Se tour­na vers Azucena.

Elle pleu­rait. En silence. Les larmes cou­laient sur son visage tuméfié.

— C’est fini, dit-il dou­ce­ment. Vous êtes en sécu­ri­té maintenant.

Elle le regar­da. Avec ces yeux dorés qui le han­taient depuis des jours.

— Non, dit-elle. C’est pas fini. Ça ne sera jamais fini. Tant qu’ils seront là. Tant qu’ils pen­se­ront que je sais quelque chose.

— Qu’est-ce qu’ils cherchent ?

— Des docu­ments. Mon grand-père les a cachés avant de mou­rir. Des preuves de ce qu’il a fait. Des noms. Des dates. Des mon­tants. Tout.

— Et vous savez où ils sont ?

Elle hési­ta. Puis :

— Oui.

— Où ?

— Au Gran Hotel.

Damian la fixa.

— Quoi ?

— Mon grand-père a loué un coffre-fort au Gran Hotel en 1975. Il est tou­jours là. Dans les sous-sols. Per­sonne ne le sait. Sauf moi. Tere­sa l’a décou­vert il y a six mois en fouillant les archives fami­liales. Elle me l’a dit juste avant de disparaître.

— Et c’est pour ça qu’ils vous ont enle­vée ? Pour que vous leur don­niez accès au coffre ?

Azu­ce­na hocha la tête.

— Mais je leur ai rien dit. Même quand ils m’ont frap­pée. Parce que si je leur disais, ils me tue­raient. Et tout ce que mon grand-père a fait res­te­rait caché.

Damian réflé­chit. Puis :

— On doit ouvrir ce coffre. Voir ce qu’il y a dedans. Et le don­ner aux auto­ri­tés. Aux vrais jour­na­listes. À ceux qui ne peuvent pas être achetés.

— Vous croyez vrai­ment qu’il en reste ?

— On essaye au moins.

Il redé­mar­ra la voiture.

Direc­tion : le Gran Hotel.

XIV

Ils arri­vèrent au Gran Hotel à deux heures du matin. Par l’en­trée de ser­vice. Damian connais­sait les lieux main­te­nant. Toutes les portes. Tous les passages.

Le hall était vide. Juste le récep­tion­niste de nuit qui som­no­lait der­rière son comptoir.

Ils mon­tèrent au qua­trième étage. Chambre de Damian. Azu­ce­na avait besoin de se laver. De se changer.

Pen­dant qu’elle pre­nait une douche, Damian réfléchissait.

Le coffre. Dans les sous-sols.

Com­ment y accé­der ? Il fal­lait une clé. Ou un code.

Azu­ce­na sor­tit de la salle de bain. Che­veux mouillés. Vêtue d’un pei­gnoir blanc de l’hôtel.

Elle s’as­sit sur le lit.

— Mer­ci, dit-elle dou­ce­ment. Pour m’a­voir cher­chée. Pour m’a­voir trouvée.

— C’est mon travail.

— Non. Votre tra­vail c’é­tait de m’ar­rê­ter. De prou­ver que j’é­tais cri­mi­nelle. Pas de me sauver.

Damian ne répon­dit pas.

Elle s’ap­pro­cha. Posa sa main sur la sienne.

— Pour­quoi vous l’a­vez fait ?

Il la regar­da. Vrai­ment la regarda.

— Parce que vous aviez rai­son. Je ne com­pre­nais rien. J’a­vais construit une his­toire dans ma tête. Et j’é­tais tel­le­ment sûr d’a­voir rai­son que je ne voyais plus la vérité.

— Et maintenant ?

— Main­te­nant je vois.

Un long silence.

Puis Azu­ce­na se leva.

— Le coffre. On peut y aller main­te­nant. Pen­dant que l’hô­tel dort.

Ils des­cen­dirent au sous-sol. Par les esca­liers de ser­vice. Per­sonne ne les vit.

Le sous-sol du Gran Hotel était un laby­rinthe. Des cou­loirs qui menaient à des salles de sto­ckage. À des cui­sines désaf­fec­tées. À des chambres de personnel.

Et au fond. Une porte blin­dée. Mar­quée “Coffres-forts pri­vés — Accès restreint”.

— C’est là, dit Azucena.

Elle sor­tit une clé de sa poche. Petite. Dorée. Ancienne.

— Tere­sa me l’a envoyée. Une semaine avant de dis­pa­raître. Avec un mot : “Si quelque chose m’ar­rive, ouvre le coffre 127.”

Elle insé­ra la clé. Tourna.

La porte s’ouvrit.

À l’in­té­rieur, une petite salle. Des coffres numé­ro­tés du sol au plafond.

Azu­ce­na cher­cha. Trou­va le 127.

Insé­ra la même clé. Ouvrit.

Le coffre conte­nait une boîte métal­lique. Lourde.

Elle la sor­tit. L’ouvrit.

À l’in­té­rieur : des docu­ments. Des cen­taines de pages. Pho­to­co­pies. Contrats. Pho­tos. Lettres.

Damian prit un docu­ment au hasard. Lut.

C’é­tait un rap­port. Daté de 1974. Signé par Rober­to Septién.

*“Opé­ra­tion San­ta Rita : Dépla­ce­ment for­cé de 247 familles. Coût total : 3 mil­lions de pesos en pots-de-vin. 12 morts confir­més. Vil­lage rasé le 15 août. Puits opé­ra­tion­nel le 1er sep­tembre. Ren­de­ment esti­mé : 50 000 barils/jour.”*

Damian sen­tit la nau­sée revenir.

Il y avait des dizaines de rap­ports comme celui-là. Des années de mas­sacres. De cor­rup­tion. De crimes.

Et des noms. Des noms de fonc­tion­naires. De poli­ti­ciens. De juges. Tous complices.

Cer­tains étaient encore en vie. Cer­tains avaient des car­rières brillantes. Des postes importants.

— C’est… c’est énorme, dit Damian.

Azu­ce­na hocha la tête.

— Si ça sort, ça détruit pas juste ma famille. Ça détruit tout un sys­tème. Toute une géné­ra­tion de politiciens.

— Et c’est pour ça qu’ils vous veulent morte.

— Oui.

Damian fer­ma la boîte.

— On doit sor­tir ça d’i­ci. Le mettre en sécu­ri­té. Et ensuite le don­ner aux médias. À tous les médias en même temps. Pour qu’ils ne puissent pas l’étouffer.

Azu­ce­na sou­rit. Tristement.

— Vous êtes naïf, ins­pec­teur. Même si on le donne aux médias, pen­sez-vous vrai­ment que quel­qu’un publie­ra ? Ces noms… ce sont les gens qui pos­sèdent les médias. Qui contrôlent tout.

— Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Elle réflé­chit. Puis :

— On le donne à quel­qu’un qui ne peut pas être ache­té. Quel­qu’un qui n’a rien à perdre.

— Qui ?

— Les familles. Les sur­vi­vants. Ceux qui vivent encore à Tabas­co. Dans les vil­lages que mon grand-père a détruits. On leur donne les docu­ments. Et on les laisse déci­der ce qu’ils veulent en faire.

Damian regar­da Azu­ce­na. Cette femme qu’il avait tra­quée. Qu’il avait jugée. Qu’il avait sauvée.

Et il vit enfin qui elle était vraiment.

Quel­qu’un qui essayait de répa­rer ce qui ne pour­rait jamais être réparé.

— D’ac­cord, dit-il. On fait comme vous voulez.

Ils refer­mèrent le coffre. Sor­tirent du sous-sol.

Mon­tèrent dans la chambre de Damian.

Demain, ils par­ti­raient pour Tabas­co. Avec les documents.

Demain, ils essaie­raient de rendre justice.

Mais cette nuit…

Cette nuit, ils étaient vivants.

Et pour l’ins­tant, ça suffisait.

XV

Le len­de­main matin, Damian se réveilla avec une cer­ti­tude : quel­qu’un les observait.

Il se leva dou­ce­ment. Azu­ce­na dor­mait encore, recro­que­villée sous les draps blancs. Son visage tumé­fié avait un peu dégon­flé mais les bleus restaient.

Il s’ap­pro­cha de la fenêtre. Regar­da la rue en dessous.

Une voi­ture noire. Mer­cedes. Vitres tein­tées. Garée juste en face de l’hôtel.

La même que celle qui avait emme­né Azucena.

Ils étaient là.

Damian fer­ma les rideaux. Réveilla Azu­ce­na doucement.

— On doit par­tir. Maintenant.

Elle ouvrit les yeux. Com­prit immédiatement.

Ils s’ha­billèrent en silence. Damian prit la boîte métal­lique. La glis­sa dans un sac de sport.

Ils des­cen­dirent par l’es­ca­lier de ser­vice. Évi­tèrent le hall.

Sor­tirent par la porte de la cui­sine. Celle que seul le per­son­nel utilisait.

La rue der­rière l’hô­tel était calme. Damian héla un taxi.

— Aéro­port, dit-il.

Le taxi démar­ra. Damian regar­dait par la vitre arrière. La Mer­cedes noire n’ap­pa­rais­sait pas. Pas encore.

À mi-che­min, il chan­gea d’avis.

— Non, pas l’aé­ro­port. Ter­mi­nal TAPO. Les bus longue distance.

Le chauf­feur haus­sa les épaules. Tourna.

TAPO était une gare rou­tière géante à l’est de la ville. Des cen­taines de bus par­taient vers tout le Mexique chaque heure.

Plus dif­fi­cile à sur­veiller qu’un aéroport.

Ils ache­tèrent deux billets. Vil­la­her­mo­sa, Tabas­co. Départ dans trente minutes.

Damian et Azu­ce­na s’ins­tal­lèrent dans un coin. Attendirent.

Vingt minutes pas­sèrent. Rien.

Puis Damian les vit.

Deux hommes. Cos­tumes sombres. Qui scan­naient la gare du regard.

— Ils sont là, mur­mu­ra-t-il à Azucena.

Elle ne se retour­na pas. Gar­da les yeux baissés.

Les deux hommes s’ap­pro­chaient. Len­te­ment. Méthodiquement.

Damian prit la main d’Azucena.

— Quand je le dirai, on court vers le bus. D’accord ?

Elle hocha la tête.

Les hommes étaient à dix mètres. Cinq mètres.

— Main­te­nant !

Ils cou­rurent.

Tra­ver­sèrent la gare. Les gens les regar­daient. Intri­gués. Effrayés.

Le bus pour Vil­la­her­mo­sa était au quai 14. Moteur qui tour­nait. Prêt à partir.

Damian et Azu­ce­na mon­tèrent. Le chauf­feur leur jeta un regard inter­ro­ga­teur mais ne dit rien.

Les portes se fermèrent.

Le bus démarra.

Damian regar­da par la vitre arrière. Les deux hommes cou­raient vers le quai. Trop tard.

Le bus s’en­ga­gea sur la route. Direc­tion sud. Vers Tabasco.

Vers la vérité.

XVI

Le voyage dura douze heures. Damian et Azu­ce­na ne par­lèrent presque pas. Trop dan­ge­reux. Trop de gens autour.

Ils arri­vèrent à Vil­la­her­mo­sa en fin d’a­près-midi. Cha­leur étouf­fante. Humi­di­té qui col­lait à la peau.

Azu­ce­na loua une voi­ture. Ils rou­lèrent vers l’in­té­rieur des terres. Vers les vil­lages que son grand-père avait détruits cin­quante ans plus tôt.

Le pay­sage chan­geait. Ville lais­sait place à la jungle. Routes gou­dron­nées deve­naient pistes de terre.

Ils arri­vèrent à San­ta Rita à la tom­bée de la nuit.

Le vil­lage n’exis­tait presque plus. Quelques mai­sons. Des champs aban­don­nés. Une église aux murs fissurés.

Azu­ce­na gara la voi­ture devant l’é­glise. Descendit.

Une vieille femme était assise sur les marches. Quatre-vingt-dix ans, peut-être plus. Che­veux blancs atta­chés. Robe fleu­rie délavée.

Azu­ce­na s’approcha.

— Doña Lucía ?

La vieille femme leva les yeux. Regar­da Azu­ce­na longuement.

— Toi, dit-elle. Tu es revenue.

— Oui.

— Pour­quoi ?

Azu­ce­na posa le sac de sport devant elle.

— Parce que j’ai trou­vé les preuves. Tout ce que mon grand-père a fait. Tous les noms. Toutes les dates. C’est là-dedans.

Doña Lucía ne bou­gea pas.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec ça ?

— Ce que vous vou­lez. Les brû­ler. Les gar­der. Les mon­trer au monde. C’est votre choix. Plus le mien.

La vieille femme ouvrit le sac. Sor­tit un docu­ment au hasard. Lut.

Ses mains tremblaient.

— Mon fils, dit-elle d’une voix cas­sée. Pedro. Il avait dix-neuf ans. Il est là. Sur cette liste. “Éli­mi­né le 15 août 1974.”

Elle leva les yeux vers Azucena.

— Ils l’ont tué parce qu’il refu­sait de par­tir. Parce qu’il disait que cette terre était à nous. Pas à des hommes riches de Mexi­co City.

Azu­ce­na s’a­ge­nouilla devant elle.

— Je suis déso­lée. Je sais que ça change rien. Que rien ne peut répa­rer. Mais je suis désolée.

Doña Lucía posa sa main sur la tête d’A­zu­ce­na. Comme une bénédiction.

— Tu n’es pas res­pon­sable des crimes de ton grand-père. Mais tu es res­pon­sable de ce que tu fais avec la véri­té. Et tu as fait ce qu’il fallait.

Elle se leva péni­ble­ment. Prit le sac.

— Je vais appe­ler les autres. Les familles. Ceux qui res­tent. On va déci­der ensemble.

Elle ren­tra dans l’église.

Azu­ce­na res­ta age­nouillée sur les marches. Pleu­rant en silence.

Damian s’ap­pro­cha. S’as­sit à côté d’elle.

— Vous avez fait ce qu’il fal­lait, dit-il doucement.

— Ça change rien. Ils sont tou­jours morts.

— Mais main­te­nant, ils ont une voix. Une his­toire. Ce n’est pas rien.

Azu­ce­na le regarda.

— Et main­te­nant ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Main­te­nant, vous dis­pa­rais­sez. Pour de vrai. Vous chan­gez de nom. Vous quit­tez le Mexique. Vous vivez ailleurs.

— Et vous ?

Damian sou­rit tristement.

— Moi, je rentre à Mexi­co City. Je reprends mon tra­vail. J’es­saye de ne pas me faire tuer.

— Ils ne vous lais­se­ront pas tran­quille. Vous savez trop.

— Peut-être. Mais je suis flic. C’est mon métier de savoir trop.

Ils res­tèrent assis en silence. Regar­dant la nuit tom­ber sur ce vil­lage fantôme.

Puis Azu­ce­na se leva.

— Venez. Il y a quelque chose que je veux vous montrer.

Elle le mena vers le cime­tière. Der­rière l’é­glise. Des tombes enva­hies par la végé­ta­tion. Des croix de bois pourries.

Elle s’ar­rê­ta devant une tombe. Simple. Juste un nom gra­vé sur une pierre.

*Tere­sa Men­do­za Septién*

*1994–2019*

Damian la regarda.

— Elle est vrai­ment morte ?

Azu­ce­na hocha la tête.

— Je l’ai su il y a trois jours. Une amie à moi. Méde­cin légiste. Elle a trou­vé son corps dans une morgue de Vil­la­her­mo­sa. Over­dose. Comme ils avaient dit. Mais pas acci­den­telle. Forcée.

Elle s’a­ge­nouilla devant la tombe.

— Je l’ai fait enter­rer ici. Dans le vil­lage d’où venait sa mère. C’est ce qu’elle aurait voulu.

Damian s’a­ge­nouilla aussi.

Ils res­tèrent là long­temps. Dans ce cime­tière oublié. Ren­dant hom­mage à une fille qui vou­lait juste aider. Et qui était morte pour ça.

Quand ils repar­tirent, il fai­sait nuit noire.

Azu­ce­na condui­sit jus­qu’à Vil­la­her­mo­sa. Dépo­sa Damian à la gare routière.

— Vous allez où main­te­nant ? demanda-t-il.

— Gua­te­ma­la. Puis peut-être plus loin. L’A­mé­rique du Sud. Je ne sais pas encore.

— Pre­nez soin de vous.

— Vous aus­si, inspecteur.

Elle sou­rit. Pour la pre­mière fois depuis des jours, un vrai sou­rire. Pas triste. Pas iro­nique. Juste humain.

— Au fait, dit-elle. Je ne vous ai jamais deman­dé. Pour­quoi vous êtes deve­nu flic ?

Damian réflé­chit.

— Parce que je croyais qu’on pou­vait sau­ver les gens.

— Et main­te­nant ? Vous y croyez toujours ?

Il regar­da Azu­ce­na. Cette femme qu’il avait tra­quée. Sau­vée. Accompagnée.

— Oui, dit-il. Je crois encore.

Elle l’embrassa sur la joue. Mon­ta dans sa voi­ture. Dis­pa­rut dans la nuit.

Damian res­ta seul.

Ache­ta un billet pour Mexi­co City.

Ren­tra chez lui.

ÉPI­LOGUE

Trois mois plus tard.

Mexi­co City. Jan­vier 2020.

Damian Sara­zai repre­nait son ser­vice à la divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues. Même bureau. Même dossiers.

Mais quelque chose avait changé.

Le scan­dale avait écla­té en décembre. Les docu­ments du coffre-fort avaient été publiés. Par les familles de Tabas­co. Sur inter­net. Impos­sible à cen­su­rer. Impos­sible à étouffer.

Trois ministres avaient démis­sion­né. Dix busi­ness­men arrê­tés. L’empire Sep­tién démantelé.

Et Gabrie­la Montes de Oca, la mère d’A­zu­ce­na, s’é­tait pen­due dans sa vil­la de Cuer­na­va­ca. Lais­sant une lettre où elle admet­tait tout. Les crimes de son mari. Sa propre com­pli­ci­té. Et l’en­lè­ve­ment de sa fille. “Pour pro­té­ger le nom de la famille”, écrivait-elle.

Damian lisait le jour­nal quand son télé­phone sonna.

Numé­ro incon­nu. International.

Il décro­cha.

— Ins­pec­teur Sarazai ?

La voix d’A­zu­ce­na. Loin­taine. Mais vivante.

— Azu­ce­na ? Vous allez bien ?

— Oui. Je suis en Argen­tine. Bue­nos Aires. C’est beau ici.

— Content de l’entendre.

Un silence. Puis :

— Je vou­lais vous dire. Mer­ci. Pour tout.

— Vous n’a­vez pas à me remercier.

— Si. Sans vous, je serais morte. Ou pire.

— Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ?

— Vivre. Sim­ple­ment. Sous un autre nom. Une autre vie. Essayer d’oublier.

— On n’ou­blie jamais.

— Non. Mais on apprend à vivre avec.

Damian sou­rit.

— Pre­nez soin de vous.

— Vous aus­si, ins­pec­teur. Et conti­nuez à cher­cher. Les gens qui dis­pa­raissent. Conti­nuez à les cher­cher. Parce que quel­qu’un doit le faire.

— Pro­mis.

Elle rac­cro­cha.

Damian posa son télé­phone. Regar­da par la fenêtre.

Mexi­co City s’é­ten­dait à perte de vue. Vingt-deux mil­lions d’ha­bi­tants. Et com­bien de disparus ?

Trop.

Beau­coup trop.

Mais tant qu’il y aurait quel­qu’un pour cher­cher, il y aurait de l’espoir.

Même dans cette ville qui ava­lait les gens.

Même dans ce pays où dis­pa­raître était deve­nu banal.

Il y aurait tou­jours quel­qu’un pour chercher.

Et cette per­sonne, c’é­tait lui.

Damian Sara­zai. Ins­pec­teur. Divi­sion des per­sonnes disparues.

Celui qui ne lâchait jamais.

Même quand tout le monde avait abandonné.

Il prit un nou­veau dos­sier sur son bureau. Ouvrit.

Une jeune fille. Vingt ans. Dis­pa­rue depuis deux semaines.

Il com­men­ça à lire.

Dehors, Mexi­co City conti­nuait de res­pi­rer. Immense. Ter­rible. Magnifique.

Et quelque part dans ses rues, dans ses quar­tiers, dans ses secrets, des gens atten­daient qu’on les retrouve.

Des gens atten­daient qu’on les cherche.

Damian allait les chercher.

Un par un.

Jus­qu’à son der­nier souffle.

FIN

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IX

Damian pas­sa les trois jours sui­vants à cher­cher. Métho­di­que­ment. Obstinément.

Il retour­na dans la rue où la Mer­cedes s’é­tait arrê­tée. Inter­ro­gea les voi­sins. Per­sonne n’a­vait rien vu. Ou per­sonne ne vou­lait parler.

Il contac­ta ses indics dans la police. Ceux qui étaient encore loyaux. Qui n’a­vaient pas été ache­tés. Il y en avait trois. Peut-être quatre.

Ils posèrent des ques­tions. Dis­crè­te­ment. Dans les quar­tiers chauds. Tepi­to. Izta­pa­la­pa. Les endroits où on cache les gens qu’on a enlevés.

Rien.

Il retour­na voir Caro­li­na Domín­guez. Son cabi­net était fer­mé. Un pan­neau sur la porte : “En vacances jus­qu’au 15 novembre”.

Trop pra­tique.

Le cin­quième jour, il reçut un appel. Numé­ro inconnu.

— Ins­pec­teur Sarazai ?

Une voix d’homme. Jeune. Nerveuse.

— Oui ?

— Je… j’ai des infor­ma­tions. Sur Azu­ce­na Sep­tién. Mais je ne peux pas par­ler au télé­phone. Retrou­vez-moi à la Ciu­da­de­la. Le mar­ché. Dans une heure.

— Qui êtes-vous ?

— Un ami. C’est tout ce que vous devez savoir.

Il rac­cro­cha.

Damian hési­ta. C’é­tait peut-être un piège. Pro­ba­ble­ment un piège.

Mais c’é­tait la pre­mière piste en cinq jours.

Il y alla.

La Ciu­da­de­la était un mar­ché arti­sa­nal géant. Des cen­taines de stands qui ven­daient des pote­ries, des tex­tiles, des masques, des ins­tru­ments. Le genre d’en­droit où on se perd faci­le­ment dans la foule.

Damian entra. Chercha.

Et puis il le vit.

Un jeune homme. Vingt-cinq ans, peut-être. Jean déla­vé, t‑shirt des Pumas, cas­quette de base­ball. Il se tenait près d’un stand de céra­miques. Regar­dait autour de lui. Nerveux.

Damian s’ap­pro­cha.

— C’est vous qui avez appelé ?

Le jeune homme sursauta.

— Ins­pec­teur Sarazai ?

— Oui.

— Venez. Pas ici.

Ils mar­chèrent vers le fond du mar­ché. Trou­vèrent un coin tran­quille près des toi­lettes publiques. Per­sonne ne venait là.

— Je m’ap­pelle Miguel, dit le jeune homme. Je tra­vaillais pour Azucena.

— Com­ment ça, vous travailliez ?

— Je suis étu­diant en archi­tec­ture. À l’U­NAM. Elle m’a­vait embau­ché pour l’ai­der sur un pro­jet. Un pro­jet de… recherche.

— Quel genre de recherche ?

Miguel regar­da autour de lui encore une fois. Puis, à voix basse :

— Elle enquê­tait sur sa famille. Sur son grand-père. Rober­to Sep­tién. L’homme qui a fait for­tune dans le pétrole dans les années 70.

— Je sais qui c’était.

— Alors vous savez qu’il n’é­tait pas propre. Qu’il a fait des choses. Des choses hor­ribles. Pour construire ses puits. Pour agran­dir son empire.

— Conti­nuez.

— Azu­ce­na a décou­vert des docu­ments. Des pho­tos. Des témoi­gnages. Elle vou­lait tout rendre public. Créer une fon­da­tion pour les vic­times. Res­ti­tuer l’argent. Tout.

— Et quel­qu’un ne vou­lait pas qu’elle le fasse.

Miguel hocha la tête.

— Sa famille. Sa mère sur­tout. Gabrie­la Montes de Oca. Elle vit à Cuer­na­va­ca main­te­nant mais elle contrôle encore tout. L’argent. Les entre­prises. Et elle ne vou­lait pas qu’A­zu­ce­na salisse le nom des Septién.

— Vous pen­sez que sa mère l’a fait enlever ?

— Je ne sais pas. Mais je sais que quel­qu’un a fait pres­sion sur Azu­ce­na. Il y a deux semaines, elle a reçu des menaces. Par télé­phone. Par email. Des gens qui lui disaient d’ar­rê­ter. Que c’é­tait dangereux.

— Elle vous a dit qui ?

— Non. Mais elle avait peur. Pour la pre­mière fois depuis que je la connais­sais, elle avait peur.

Miguel sor­tit une clé USB de sa poche. La ten­dit à Damian.

— Tout est là-dedans. Les docu­ments qu’elle a trou­vés. Les pho­tos. Les noms. Peut-être que ça vous aide­ra à la retrouver.

Damian prit la clé USB.

— Pour­quoi vous me don­nez ça ?

— Parce qu’A­zu­ce­na est quel­qu’un de bien. Et parce que per­sonne d’autre ne la cherche. Alors si vous ne la trou­vez pas…

Il ne ter­mi­na pas sa phrase. Mais Damian comprit.

Si per­sonne ne la trou­vait, elle était morte.

Miguel par­tit. Dis­pa­rut dans la foule du marché.

Damian res­ta seul. La clé USB dans sa main.

Il devait la regar­der. Voir ce qu’il y avait dedans.

Mais pas ici. Pas dans un lieu public.

Il retour­na au Gran Hotel.

X

Dans sa chambre, Damian bran­cha la clé USB sur son ordinateur.

Des cen­taines de fichiers s’af­fi­chèrent. Pho­tos. PDF. Docu­ments Word.

Il com­men­ça à lire.

C’é­tait pire que ce qu’il imaginait.

Des pho­tos de vil­lages détruits. Mai­sons brû­lées. Corps dans la rue. Enfants morts.

Des docu­ments offi­ciels. Per­mis de construc­tion fal­si­fiés. Rap­ports d’ins­pec­tion tru­qués. Pots-de-vin ver­sés à des fonctionnaires.

Des témoi­gnages. Enre­gis­tre­ments audio de sur­vi­vants. Voix trem­blantes racon­tant com­ment les hommes de Sep­tién étaient venus. Com­ment ils avaient chas­sé les familles. Tué ceux qui résistaient.

Tout ça dans les années 70. Pen­dant que le Mexique décou­vrait ses réserves de pétrole. Pen­dant que des hommes comme Rober­to Sep­tién s’en­ri­chis­saient sur le dos des pauvres.

Damian sen­tit la nau­sée monter.

Et puis il vit un dos­sier. Mar­qué “Tere­sa”.

Il l’ou­vrit.

Des pho­tos. Une jeune femme. Vingt-cinq ans. Che­veux noirs. Sou­rire timide.

Et puis d’autres pho­tos. Plus récentes. La même femme. Mais plus vieille. Plus fati­guée. Dans une chambre minable. Sur un mate­las sale.

La pho­to qu’on avait don­née à Azucena.

Tere­sa était vivante. Ou elle l’é­tait il y a quelques mois.

Il y avait un fichier texte. Damian l’ouvrit.

*“Notes de recherche — Tere­sa Men­do­za Septién*

*Fille de Rober­to Sep­tién et de Luz Men­do­za, femme de chambre à Vil­la­her­mo­sa, Tabas­co. Née en 1994. Éle­vée par sa mère. Rober­to a nié la pater­ni­té mais a payé des pen­sions ali­men­taires jus­qu’à sa mort en 2016.*

*Tere­sa a étu­dié la méde­cine à l’U­ni­ver­si­dad Autó­no­ma de Tabas­co. Brillante élève. Vou­lait deve­nir méde­cin dans les com­mu­nau­tés rurales. Aider ceux que l’in­dus­trie pétro­lière avait détruits.*

*A dis­pa­ru le 15 juillet 2019. Sor­tie de son appar­te­ment à 7h30 du matin. Jamais arri­vée à l’université.*

*J’ai cher­ché pen­dant trois mois. Contac­té la police. Les hôpi­taux. Les morgues. Rien.*

*Et puis j’ai trou­vé Jorge Cam­pos. Il m’a dit qu’il pou­vait deman­der. Faire pas­ser le mot.*

*Il m’a dit qu’il savait où elle était. Qu’elle était vivante. Mais qu’il fal­lait payer.*

*J’ai payé. 500 000 pesos. Tout ce que j’a­vais sur mon compte.*

*Il m’a don­né une pho­to. Et une adresse.*

*Colo­nia Bue­nos Aires. Calle Soto 127. Appar­te­ment 4.*

*J’y suis allée. L’ap­par­te­ment était vide. Per­sonne. Juste des meubles cas­sés et de la poussière.*

*Ils m’ont menti.*

*Ou peut-être qu’elle était là. Et qu’ils l’ont déplacée.*

*Je ne sais plus quoi penser.”*

Damian relut l’a­dresse. Calle Soto 127. Colo­nia Bue­nos Aires.

C’é­tait à quinze minutes du Gran Hotel.

Il regar­da sa montre. Dix-neuf heures.

Il prit son Beret­ta. Véri­fia le chargeur.

Sor­tit de l’hôtel.

XI

Colo­nia Bue­nos Aires était un de ces quar­tiers qu’on ne visite pas par hasard. Rues étroites. Immeubles décré­pits. Graf­fi­tis sur les murs. Dea­lers au coin des rues qui regar­daient pas­ser les incon­nus avec des yeux de rapaces.

Damian mar­cha jus­qu’à la Calle Soto. Numé­ro 127. Un immeuble de quatre étages. Façade grise. Fenêtres cas­sées. Porte d’en­trée arrachée.

Il entra. Esca­lier sombre. Odeur d’u­rine et de moisissure.

Appar­te­ment 4. Deuxième étage.

La porte était entrouverte.

Damian sor­tit son Beret­ta. Pous­sa la porte doucement.

L’ap­par­te­ment était vide. Comme Azu­ce­na l’a­vait écrit. Meubles cas­sés. Mate­las souillé. Bou­teilles vides.

Mais quelque chose avait changé.

Sur le mur du fond, quel­qu’un avait écrit quelque chose. À la bombe rouge.

*“ELLE N’EST PLUS LÀ. ARRÊTE DE CHERCHER.”*

Damian s’ap­pro­cha. Le graf­fi­ti était frais. Fait dans les der­nières heures.

Quel­qu’un savait qu’il viendrait.

Quel­qu’un le suivait.

Il se retour­na brusquement.

Trop tard.

Deux hommes se tenaient dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Cagoules. Pistolets.

— Ins­pec­teur Sara­zai, dit l’un d’eux. On vous avait dit d’arrêter.

Damian poin­ta son arme vers eux.

— Où est Azucena ?

— Loin. Très loin. Vous ne la retrou­ve­rez jamais.

— Essayez toujours.

L’homme rit.

— Vous êtes têtu. Ça, on peut le res­pec­ter. Mais la bra­voure ne suf­fit pas.

Il fit un pas en avant.

— Posez votre arme. Ou on vous tue. Simple.

Damian ne bou­gea pas.

Les deux hommes se regar­dèrent. Puis celui de gauche leva son pistolet.

Damian tira.

Le coup par­tit. Tou­cha l’homme à l’é­paule. Il hur­la, tomba.

Le deuxième homme tira aussi.

La balle sif­fla près de l’o­reille de Damian. Trop près.

Il se jeta der­rière le cana­pé éven­tré. Tira encore. Deux coups. Trois.

L’autre homme recu­la dans le couloir.

Damian pro­fi­ta de l’ou­ver­ture. Cou­rut vers la porte. Sau­ta par-des­sus le pre­mier homme qui se tor­dait par terre.

Déva­la les escaliers.

Des coups de feu der­rière lui. Les balles rico­chaient sur les murs.

Il sor­tit dans la rue. Cou­rut. Sans regar­der derrière.

Des cris. Des sirènes au loin. Quel­qu’un avait appe­lé la police.

Damian tour­na à gauche. Puis à droite. Se per­dit dans le laby­rinthe des ruelles.

Jus­qu’à ce qu’il soit sûr que per­sonne ne le suivait.

Il s’ar­rê­ta. S’ap­puya contre un mur. Respira.

Son télé­phone vibra.

Un mes­sage. Numé­ro inconnu.

Il l’ou­vrit.

Une pho­to.

Azu­ce­na.

Atta­chée à une chaise. Dans une pièce sombre. Les yeux bandés.

Vivante.

Et en des­sous, un message :

*“Arrête de cher­cher. Ou elle meurt. Tu as 24 heures pour quit­ter Mexi­co City. Sinon, on te tue tous les deux.”*

Damian fixa la photo.

Azu­ce­na était vivante.

Mais pour com­bien de temps ?

XII

Damian ren­tra au Gran Hotel par les toits. Pas par l’en­trée prin­ci­pale. Trop ris­qué. Ils le cher­chaient maintenant.

Il mon­ta par l’es­ca­lier de secours. Entra par la ter­rasse. Des­cen­dit au qua­trième étage.

Sa chambre était intacte. Per­sonne n’é­tait venu. Pas encore.

Il s’as­sit sur le lit. Regar­da la pho­to encore et encore.

Azu­ce­na. Vivante. Quelque part dans cette ville.

Il zoo­ma sur l’i­mage. Cher­cha des détails. N’im­porte quoi qui pour­rait lui dire où elle était.

Le mur der­rière elle. Béton brut. Pas de fenêtre visible.

La chaise. Métal. Industrielle.

Le sol. Car­re­lage blanc. Sale.

Ça pou­vait être n’im­porte où. Un entre­pôt. Un garage. Un sous-sol.

Il agran­dit encore.

Et puis il vit quelque chose.

Dans le coin supé­rieur droit de la pho­to. À peine visible. Un reflet dans une vitre.

Il agran­dit au maximum.

C’é­tait flou. Pixe­li­sé. Mais on devi­nait quelque chose. Un bâti­ment. Des lettres.

Il plis­sa les yeux. Essaya de lire.

*”…RCA­DO…”*

Un mar­ché ?

Il cher­cha sur son télé­phone. Mer­ca­dos à Mexi­co City. Il y en avait des centaines.

Mais celui-ci avait quelque chose de par­ti­cu­lier. La typo­gra­phie des lettres. Le style.

Il connais­sait ça.

Le Mer­ca­do de Sonora.

Un mar­ché immense dans le centre-est de la ville. Célèbre pour ses ven­deurs de sor­cel­le­rie. De plantes médi­ci­nales. D’ob­jets rituels.

Et aus­si pour ses arrière-cours. Ses entre­pôts cachés. Les endroits où se trai­taient des affaires moins légales.

C’é­tait là. Azu­ce­na était là.

Damian regar­da sa montre. Vingt-trois heures.

Il avait 24 heures pour quit­ter la ville. Mais il n’al­lait pas partir.

Il allait la chercher.

Une der­nière fois.

Même si ça devait le tuer.

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V

Damian ren­tra au Gran Hotel vers dix-huit heures. Le soleil se cou­chait sur Mexi­co City, trans­for­mant les buil­dings en mono­lithes de cuivre. Les rues étaient encore pleines. Le deuxième jour du Día de los Muer­tos était par­fois plus intense que le pre­mier. Comme si per­sonne ne vou­lait lais­ser par­tir les morts. Pas encore. Pas si vite.

Il mon­ta dans sa chambre, s’al­lon­gea sur le lit sans se désha­biller. Essaya de dor­mir. N’y arri­va pas.

À vingt heures, il redes­cen­dit. Le bar de l’hô­tel était bon­dé. Il com­man­da un whis­ky, s’ins­tal­la dans un coin. Observa.

Les clients ce soir étaient dif­fé­rents de ceux d’hier. Moins de tou­ristes. Plus de Mexi­cains. Des familles qui avaient pas­sé la jour­née dans les cime­tières et venaient main­te­nant se réchauf­fer, man­ger, boire. L’am­biance était douce. Fati­guée. Comme après une longue veillée.

À vingt et une heures, une femme entra dans le bar.

La cin­quan­taine, élé­gante, che­veux gris courts, tailleur Cha­nel. Elle balaya la salle du regard, le repé­ra, s’approcha.

— Ins­pec­teur Sarazai ?

Il se leva. Com­ment elle savait son nom ?

— Oui ?

— Je suis Caro­li­na Domín­guez. Avo­cate. Je tra­vaille avec Fer­nan­do Villarreal.

Elle s’as­sit sans qu’il l’y invite. Com­man­da un martini.

— Mlle Sep­tién m’a dit que vous seriez là ce soir. Que vous alliez l’aider.

— Elle vous a dit ça ?

— Oui. Et je vou­lais vous pré­ve­nir. C’est dan­ge­reux. Ce que vous allez faire. Très dangereux.

— Je suis flic. Le dan­ger fait par­tie du métier.

Caro­li­na sou­rit. Un sou­rire froid.

— Vous ne com­pre­nez pas. Ces gens… ils ne sont pas comme les cri­mi­nels que vous arrê­tez d’ha­bi­tude. Ce ne sont pas des dea­lers de rue ou des voleurs de voi­ture. Ce sont des pro­fes­sion­nels. Ils font dis­pa­raître des gens depuis vingt ans. Et quand ils décident que quel­qu’un doit mou­rir, per­sonne ne peut l’en empêcher.

— Pour­quoi vous me dites ça ?

— Parce que j’aime bien Azu­ce­na. C’est une bonne per­sonne. Et je ne veux pas qu’elle meure ce soir.

Elle but son mar­ti­ni d’un trait. Se leva.

— Vingt-trois heures. Ter­rasse. Ne soyez pas en retard. Et ins­pec­teur ? Pre­nez votre arme.

Elle par­tit.

Damian res­ta seul. Finit son whis­ky. Mon­ta dans sa chambre.

Sor­tit son Beret­ta de sa valise. Véri­fia le char­geur. Quinze balles. Ça devrait suffire.

Ou pas.

VI

À vingt-deux heures trente, Damian mon­ta au sixième étage par l’es­ca­lier de ser­vice. La ter­rasse du Gran Hotel occu­pait tout le toit. Nor­ma­le­ment fer­mée au public. Mais ce soir, pour le Día de los Muer­tos, l’hô­tel avait orga­ni­sé une récep­tion pri­vée. Cent per­sonnes, cock­tails, orchestre de maria­chis, vue impre­nable sur le Zócalo.

La récep­tion était finie depuis vingt-deux heures. Damian trou­va la porte de la ter­rasse entrouverte.

Il sor­tit.

La ter­rasse était déserte. Des tables encore dres­sées, des verres à moi­tié pleins, des bou­gies qui se consu­maient dans le vent. Au centre, un autel monu­men­tal. Trois mètres de haut. Cou­vert de pho­tos de clients célèbres qui avaient séjour­né au Gran Hotel au fil des décen­nies. Por­fi­rio Díaz. Emi­lia­no Zapa­ta. Fri­da et Die­go. Des acteurs d’Hol­ly­wood. Des pré­si­dents. Des nar­cos, pro­ba­ble­ment, même si leurs pho­tos n’é­taient pas affichées.

Damian se cacha der­rière l’au­tel. Bon point de vue. Il voyait toute la ter­rasse. La porte. Les esca­liers. Per­sonne ne pour­rait appro­cher sans qu’il le voie.

Il atten­dit.

À vingt-deux heures cin­quante-huit, la porte s’ouvrit.

Azu­ce­na.

Elle por­tait la même robe blanche que ce matin au cime­tière. Che­veux atta­chés main­te­nant. Dans sa main droite, une mal­lette en cuir. L’argent.

Elle tra­ver­sa la ter­rasse len­te­ment. S’ar­rê­ta près de la balus­trade qui don­nait sur le Zóca­lo. En bas, la ville brillait comme un bra­sier. Des mil­liers de bou­gies allu­mées sur la place. Des écrans géants qui dif­fu­saient des images du défi­lé d’hier. Et tou­jours cette foule. Cette foule qui ne vou­lait pas rentrer.

Damian véri­fia sa montre. Vingt-trois heures moins une.

Le vent souf­flait fort sur la ter­rasse. Fai­sait vaciller les flammes des bou­gies. Azu­ce­na fris­son­na, res­ser­ra son châle sur ses épaules.

Vingt-trois heures.

Rien.

Azu­ce­na atten­dait. Immo­bile. Fixant la porte.

Vingt-trois heures cinq.

Tou­jours rien.

Damian sen­tit quelque chose se tordre dans son ventre. C’é­tait trop facile. Trop simple. Per­sonne n’al­lait venir. Ils l’a­vaient pié­gée. Ils avaient pris l’argent d’a­vance, peut-être. Ou ils ne vien­draient jamais.

Vingt-trois heures dix.

Azu­ce­na posa la mal­lette sur une table. Se retour­na vers la balus­trade. Regar­da Mexi­co City qui res­pi­rait en dessous.

Et puis elle par­la. Sans se retour­ner. À voix basse.

— Je sais que vous êtes là, inspecteur.

Damian ne bou­gea pas.

— Je sais que vous vous cachez. Vous pou­vez sor­tir main­te­nant. Ils ne vien­dront pas.

Il sor­tit de der­rière l’au­tel. S’approcha.

— Com­ment vous savez ?

— Parce que c’é­tait un test. Pour voir si je vien­drais vrai­ment. Si j’é­tais vrai­ment prête à payer. Main­te­nant ils savent. Demain ils me don­ne­ront l’a­dresse. Pour de vrai.

— Vous en êtes sûre ?

Elle se tour­na vers lui. Dans la lumière des bou­gies, son visage avait quelque chose d’ir­réel. Comme une pein­ture. Comme un fantôme.

— Non. Je ne suis sûre de rien. Mais c’est tout ce que j’ai.

Elle prit la mal­lette, com­men­ça à mar­cher vers la porte.

Et c’est là que ça arriva.

La porte s’ou­vrit. Violemment.

Trois hommes entrèrent.

Cagoules noires. Gants. Vestes sombres.

L’un d’eux tenait un pistolet.

Azu­ce­na se figea.

Damian por­ta la main à sa cein­ture. Son Beretta.

— Ne bou­gez pas, dit l’homme au pis­to­let. D’une voix calme. Presque douce.

Damian ne bou­gea pas.

— La mal­lette. Posez-la par terre. Lentement.

Azu­ce­na obéit. Posa la mal­lette. Recula.

L’homme fit signe au deuxième. Celui-ci ramas­sa la mal­lette, l’ou­vrit. Véri­fia le conte­nu. Hocha la tête.

— C’est bon.

L’homme au pis­to­let sou­rit. On voyait juste ses dents sous la cagoule.

— Mer­ci, made­moi­selle Sep­tién. Vous êtes une femme de parole.

— L’a­dresse, dit Azu­ce­na. Vous avez promis.

— Oh, nous n’a­vons rien pro­mis. Nous avons juste dit que nous vous contac­te­rions. Ce que nous venons de faire.

— Enfoi­rés.

L’homme rit. Un rire sans joie.

— Peut-être. Mais nous sommes des enfoi­rés riches maintenant.

Il fit un pas vers elle.

— Au fait. Tere­sa. Votre petite sœur. Elle est morte il y a deux mois. Over­dose. Désolé.

Azu­ce­na chan­ce­la. Comme si on l’a­vait frappée.

— Vous mentez.

— Non. C’est la véri­té. Triste, n’est-ce pas ? Mais au moins main­te­nant vous savez. Et savoir, ça n’a pas de prix.

Il se tour­na vers Damian.

— Et vous, ins­pec­teur Sara­zai. Oui, on sait qui vous êtes. On sait tout sur vous. Vos enquêtes. Vos échecs. Votre petit appar­te­ment miteux à Izta­pa­la­pa. Si j’é­tais vous, je ren­tre­rais chez moi. Et j’ou­blie­rais tout ça.

Damian ne répon­dit pas. Sa main était tou­jours sur son arme. Mais trois contre un. Et l’un d’eux tenait déjà un pis­to­let braqué.

Les trois hommes recu­lèrent vers la porte. Le pre­mier gar­dait le pis­to­let poin­té. Le deuxième tenait la mal­lette. Le troisième…

Le troi­sième attra­pa Azucena.

— Qu’est-ce que vous faites ? cria-t-elle.

— Bonus, dit l’homme au pis­to­let. On nous a dit que si on pou­vait, on devait vous emme­ner aus­si. Rien de per­son­nel. Juste du business.

Damian sor­tit son Beretta.

— Lâchez-la.

L’homme au pis­to­let ne bou­gea pas. Ne pani­qua pas. Gar­da son calme.

— Ins­pec­teur. Vous pou­vez me tirer des­sus. Peut-être que vous me tou­che­rez. Peut-être que vous me tue­rez. Mais mes amis ont des ins­truc­tions. Si je meurs, la fille meurt. Et puis vous. Et puis tous les témoins qu’on peut trou­ver. Ça vaut vrai­ment le coup ?

Damian hési­ta. Une seconde. Pas plus.

Mais ça suffit.

Les trois hommes dis­pa­rurent par la porte. Emme­nant Azu­ce­na avec eux.

Damian se pré­ci­pi­ta. Tra­ver­sa la ter­rasse en cou­rant. Ouvrit la porte.

Le cou­loir était vide.

Il déva­la les esca­liers. Arri­va au cin­quième étage. Per­sonne. Qua­trième. Per­sonne. Troisième.

Et puis il les vit.

Ils sor­taient de l’as­cen­seur. Ils avaient enle­vé leurs cagoules. Trois hommes ordi­naires. Cos­tumes sombres. Valise. On aurait dit des busi­ness­men ren­trant d’un rendez-vous.

Azu­ce­na était entre eux. Elle ne criait pas. Ne se débat­tait pas. Ils avaient dû la dro­guer. Ou la menacer.

Ils tra­ver­sèrent le hall. Per­sonne ne les regar­da. Dans un hôtel comme le Gran Hotel, on ne regarde pas. On ne voit pas. On laisse les gens vivre leurs vies, même quand ces vies sont tordues.

Damian les sui­vit. À dis­tance. Dix mètres. Quinze.

Ils sor­tirent dans la rue.

Une voi­ture atten­dait. Mer­cedes noire. Vitres teintées.

Ils firent mon­ter Azu­ce­na à l’ar­rière. Mon­tèrent. La voi­ture démarra.

Damian cou­rut vers un taxi garé devant l’hôtel.

— Sui­vez cette Mer­cedes ! cria-t-il au chauf­feur en montant.

Le chauf­feur, un vieil homme aux che­veux blancs, le regar­da dans le rétroviseur.

— C’est une blague ?

Damian sor­tit sa carte de police.

— Sui­vez cette putain de voiture !

Le taxi démar­ra en trombe.

La Mer­cedes tour­na sur Cin­co de Mayo. Puis sur Tacu­ba. Puis sur Refor­ma. Filant vers l’ouest.

Le taxi sui­vait. Dif­fi­ci­le­ment. La Mer­cedes était rapide. Puissante.

Ils dépas­sèrent Cha­pul­te­pec. Polan­co. Conti­nuèrent vers l’ouest. Vers les quar­tiers riches. Les zones résidentielles.

La Mer­cedes tour­na brus­que­ment à gauche. S’en­gouf­fra dans une rue étroite bor­dée de vil­las coloniales.

Le taxi suivit.

La rue était sombre. Pas de lam­pa­daires. Juste les lumières des mai­sons der­rière les murs hauts.

La Mer­cedes accé­lé­ra encore.

Et puis sou­dain, elle frei­na. Violemment.

S’ar­rê­ta au milieu de la rue.

Les portes s’ouvrirent.

Les trois hommes descendirent.

Sans Azu­ce­na.

Ils regar­dèrent vers le taxi. Sourirent.

Puis ils par­tirent. À pied. Dis­pa­rurent dans l’ombre.

Damian des­cen­dit du taxi. Cou­rut vers la Mercedes.

La por­tière arrière était ouverte.

La ban­quette était vide.

Azu­ce­na avait disparu.

VII

Damian res­ta plan­té au milieu de la rue pen­dant dix secondes qui durèrent une éter­ni­té. La Mer­cedes vide. Les por­tières ouvertes. Le moteur qui tour­nait encore.

Com­ment ? Com­ment avaient-ils fait ?

Il regar­da autour de lui. Des vil­las par­tout. Hauts murs. Por­tails fer­més. Jar­dins invi­sibles der­rière les grilles.

Elle était là. Quelque part. Forcément.

Il cou­rut vers la pre­mière vil­la. Son­na. Frap­pa. Per­sonne. Il pas­sa à la sui­vante. Même chose. Et la suivante.

Rien.

Le chauf­feur de taxi le regar­dait depuis sa voi­ture, l’air inquiet.

— Mon­sieur ? Vous vou­lez que j’ap­pelle du renfort ?

Damian ne répon­dit pas. Il tour­nait en rond. Cher­chait. Une trace. Un indice. N’im­porte quoi.

Et puis il la vit.

Sur le trot­toir. Un châle. Blanc. Celui qu’A­zu­ce­na por­tait sur la terrasse.

Il le ramas­sa. Encore tiède.

Elle était pas­sée là. Il y a quelques secondes. Mais où était-elle maintenant ?

Il leva les yeux. Regar­da les mai­sons. Toutes fer­mées. Toutes silencieuses.

Comme si elles gar­daient un secret.

Damian sor­tit son télé­phone. Com­po­sa un numéro.

— Com­mis­sa­riat cen­tral. Qui est à l’appareil ?

— Ins­pec­teur Sara­zai. Divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues. J’ai besoin d’un appui. Tout de suite. Calle Ana­tole France, Polan­co. Une femme a été enlevée.

— Nom de la victime ?

— Azu­ce­na Septién.

Un silence. Puis :

— Ins­pec­teur, nous avons une note sur ce nom. Un instant…

Damian atten­dit. Le vent souf­flait dans la rue. Fai­sait voler des feuilles mortes.

— Ins­pec­teur ? La note dit que vous n’êtes pas auto­ri­sé à enquê­ter sur Mlle Sep­tién. Ordre du com­mis­saire Herrera.

— Quoi ?

— L’en­quête a été close ce matin. Mlle Sep­tién n’est pas consi­dé­rée comme une per­sonne d’in­té­rêt. Je ne peux pas envoyer de ren­fort sans autorisation.

— Elle vient de se faire enle­ver sous mes yeux !

— Je suis déso­lé, ins­pec­teur. Mes mains sont liées. Si vous vou­lez rou­vrir l’en­quête, il faut pas­ser par votre supérieur.

Damian rac­cro­cha. Ou plu­tôt, il jeta son télé­phone contre le mur d’une vil­la. L’é­cran se fissura.

Quel­qu’un l’a­vait grillé. Quel­qu’un avait fer­mé l’en­quête. Quel­qu’un qui ne vou­lait pas qu’il cherche Azucena.

Il ramas­sa son télé­phone cas­sé. Remon­ta dans le taxi.

— Où on va ? deman­da le chauffeur.

Bonne ques­tion.

Il ne pou­vait pas retour­ner au com­mis­sa­riat. Pas ren­trer chez lui. S’ils savaient pour l’en­quête, ils savaient où il habitait.

Il y avait un seul endroit où il pou­vait aller.

— Gran Hotel, dit-il. Cen­tro Histórico.

Le taxi repartit.

Damian regar­dait défi­ler les rues. Mexi­co City la nuit. Cette ville qui ne dor­mait jamais. Même main­te­nant, à minuit pas­sé, les rues étaient pleines. Les fêtes du Día de los Muer­tos conti­nuaient. Les gens ne vou­laient pas ren­trer. Pas encore.

Comme si le simple fait de res­ter dehors, de dan­ser, de boire, pou­vait repous­ser le moment où les morts devraient repartir.

Le taxi le dépo­sa devant le Gran Hotel à une heure du matin.

Le hall était calme. Quelques clients attar­dés au bar. Le récep­tion­niste de nuit der­rière son comptoir.

Damian mon­ta direc­te­ment au qua­trième étage. Sa chambre était intacte. Il véri­fia quand même. Che­veu sur la porte. Ser­viette pliée. Per­sonne n’é­tait entré.

Il s’as­sit sur le lit. Posa le châle d’A­zu­ce­na à côté de lui.

Blanc. Léger. Avec cette odeur. Son parfum.

Elle était vivante. Elle devait être vivante.

Ils ne l’a­vaient pas enle­vée pour la tuer. Pas tout de suite. Ils vou­laient quelque chose. De l’argent, peut-être. Ou des informations.

Ou autre chose.

Damian fer­ma les yeux. Essaya de réflé­chir. Mais son cer­veau tour­nait à vide. Trop de fatigue. Trop d’a­dré­na­line. Trop de tout.

Il s’al­lon­gea. Juste cinq minutes. Le temps de reprendre ses esprits.

Il s’en­dor­mit.

Et rêva d’A­zu­ce­na. Qui mar­chait dans un cime­tière. Qui posait des pho­tos sur des tombes. Qui se retour­nait vers lui et souriait.

*Je suis déjà morte, ins­pec­teur. Vous cher­chez un fantôme.*

VIII

Damian se réveilla en sur­saut à six heures du matin. Lumière grise qui fil­trait à tra­vers les rideaux. Bruits de la ville qui s’éveillait.

Il avait dor­mi quatre heures. Pas assez. Mais ça devrait suffire.

Il prit une douche. Froide. Pour se réveiller vrai­ment. S’ha­billa. Même cos­tume qu’­hier. Frois­sé, sale. Tant pis.

Il des­cen­dit au res­tau­rant. Com­man­da un café. Triple. Et des œufs. Il avait besoin d’énergie.

Pen­dant qu’il man­geait, il réfléchissait.

Azu­ce­na avait dis­pa­ru. Les flics ne l’ai­de­raient pas. Il était seul.

Mais il avait des pistes.

Un : l’a­vo­cat. Vil­lar­real. C’é­tait lui qui avait orga­ni­sé la ren­contre. Lui qui avait don­né la pho­to de Tere­sa. Il savait quelque chose.

Deux : Caro­li­na Domín­guez. L’autre avo­cate. Celle qui l’a­vait pré­ve­nu au bar. Pour­quoi ? Qu’est-ce qu’elle savait ?

Trois : Tere­sa. La sœur dis­pa­rue. Peut-être qu’elle n’é­tait pas morte. Peut-être que c’é­tait un men­songe pour désta­bi­li­ser Azucena.

Il sor­tit son télé­phone cas­sé. L’é­cran était fis­su­ré mais il fonc­tion­nait encore. Il cher­cha dans les contacts.

Fer­nan­do Vil­lar­real, avo­cat. Adresse : Paseo de la Refor­ma 250, bureau 1804.

Damian paya son petit-déjeu­ner. Sor­tit du Gran Hotel.

Le 2 novembre. Der­nier jour du Día de los Muer­tos. Dans les rues, les gens ramas­saient les déco­ra­tions. Démon­taient les autels. Balayaient les pétales de cempasúchil.

Les morts repar­taient. Retour­naient dans leur monde.

Et Azu­ce­na ? Où était-elle ?

Damian héla un taxi. Don­na l’adresse.

Le buil­ding sur Refor­ma était un monstre de verre et d’a­cier. Trente étages. Plein d’a­vo­cats, de ban­quiers, de consultants.

Le genre d’en­droit où on lave de l’argent en cos­tume trois-pièces.

Damian mon­ta au dix-hui­tième. Bureau 1804. Plaque dorée : *Fer­nan­do Vil­lar­real & Asociados*.

Il pous­sa la porte. Une récep­tion­niste blonde le regar­da par-des­sus ses lunettes Prada.

— Bon­jour. Vous avez rendez-vous ?

— Non. Mais c’est urgent. Dites à M. Vil­lar­real que l’ins­pec­teur Sara­zai est là.

Elle hési­ta. Décro­cha son télé­phone. Par­la à voix basse. Raccrocha.

— M. Vil­lar­real vous rece­vra dans cinq minutes.

Damian s’as­sit. Regar­da autour de lui. Bureau de luxe. Cana­pés en cuir. Tableaux contem­po­rains. Maga­zines d’ar­chi­tec­ture sur la table basse.

Cinq minutes pas­sèrent. Puis dix.

Enfin, la porte du fond s’ouvrit.

Fer­nan­do Vil­lar­real. Cin­quante ans. Cos­tume gris anthra­cite. Che­veux poivre et sel. L’homme qu’il avait vu au res­tau­rant avec Azucena.

— Ins­pec­teur Sara­zai. Je me deman­dais quand vous viendriez.

Il le fit entrer dans son bureau. Immense. Vue sur tout Refor­ma. Du sol au pla­fond, des éta­gères rem­plies de codes juri­diques, de juris­pru­dences, de dossiers.

Vil­lar­real s’as­sit der­rière son bureau. N’in­vi­ta pas Damian à s’asseoir.

— Azu­ce­na a dis­pa­ru, dit Damian.

— Je sais.

— Vous savez ?

— Ils m’ont appe­lé ce matin. Pour me dire que la tran­sac­tion s’é­tait bien pas­sée. Qu’ils avaient pris l’argent. Et la fille.

— Qui ça, “ils” ?

Vil­lar­real sou­rit. Un sou­rire froid.

— Ins­pec­teur. Vous savez très bien que je ne peux pas répondre à cette ques­tion. Secret pro­fes­sion­nel. Je repré­sente mes clients, quels qu’ils soient.

— Vos clients ont enle­vé une femme.

— Mes clients ont récu­pé­ré un paie­ment. Ce que Mlle Sep­tién a fait ensuite ne me concerne pas.

Damian sen­tit la colère mon­ter. Il se pen­cha sur le bureau.

— Où est-elle ?

— Je ne sais pas.

— Vous mentez.

Vil­lar­real se leva. Contour­na le bureau. S’ap­pro­cha de la fenêtre. Regar­da Mexi­co City qui s’é­ten­dait en dessous.

— Vous savez ce qui est drôle, ins­pec­teur ? Cette ville. Vingt-deux mil­lions d’ha­bi­tants. Et com­bien sont por­tés dis­pa­rus en ce moment ? Soixante-dix mille ? Quatre-vingt mille ? On ne sait même plus. Les chiffres sont tel­le­ment énormes qu’ils ne veulent plus rien dire.

Il se tour­na vers Damian.

— Azu­ce­na Sep­tién est une de plus. Une riche héri­tière qui s’est frot­tée aux mau­vaises per­sonnes. Qui a cher­ché quelque chose qu’elle n’au­rait pas dû cher­cher. Et main­te­nant elle paye le prix.

— Tere­sa. Sa sœur. Elle est vrai­ment morte ?

Vil­lar­real haus­sa les épaules.

— Peut-être. Peut-être pas. Qu’est-ce que ça change ?

— Ça change tout.

— Pour vous, peut-être. Pas pour eux.

Damian s’ap­pro­cha. Jus­qu’à être à deux cen­ti­mètres du visage de Villarreal.

— Écou­tez-moi bien. Je vais la retrou­ver. Et quand je l’au­rai retrou­vée, je revien­drai vous voir. Et là, on aura une vraie conver­sa­tion. Celle où vous me dites tout. Où vous avouez votre com­pli­ci­té. Où vous me don­nez les noms.

Vil­lar­real ne cil­la pas.

— Je vous sou­haite bonne chance, ins­pec­teur. Mais je ne pense pas que vous la retrou­ve­rez. Cette ville avale les gens. Elle ne les recrache pas.

Damian sor­tit en cla­quant la porte.

Dans l’as­cen­seur, il trem­bla. De rage. D’impuissance.

Vil­lar­real savait. Il savait tout. Mais il ne dirait rien.

Parce que dans cette ville, le silence valait plus cher que la vérité.

Damian sor­tit du buil­ding. Mar­cha sans but. Refor­ma. Cha­pul­te­pec. Les rues se vidaient. Le Día de los Muer­tos se ter­mi­nait. Les gens ren­traient chez eux. Retour­naient à leurs vies.

Mais Azu­ce­na, elle, ne ren­tre­rait pas.

Sauf si quel­qu’un la cherchait.

Et ce quel­qu’un, c’é­tait lui.

Même si ça devait le détruire.

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