Oct 5, 2014 | Routes croisées |
Dimanche 28 septembre
Depuis que j’ai fêté mon anniversaire qui semble avoir marqué un tournant, on me regarde étrangement, comme si ce pas avait consisté en une dizaine d’années supplémentaires, m’avait transporté dans une autre dimension dans laquelle on ne peut être que différent. C’est tout juste si on m’avait accepté dans un autre club, celui des vénérables, des respectables, mais rien n’a changé pour moi, je suis toujours le même — avec un an de plus. Ça change quelque chose pour toi ? Rien pour moi, je ne me sens pas plus vieux. Je t’emmerde. Oui mais quand-même, ça doit faire quelque chose, non ? Non, je t’assure, laisse-moi tranquille, il n’y a rien qui a changé. Mes os vieillissent, ma peau se tanne, mes cheveux blanchissent, mais regarde-moi bien, ça fait combien de temps que c’est comme ça, hein ? Tu ne m’as pas bien vu avant le 10 septembre. Ou alors tu ne m’as jamais vu.
Une déviation m’a fait passer par des lieux de mon enfance, des lieux associés à des souvenirs ternes de jours ennuyeux à Carrières-sur-Seine. Ces ambiances me terrorisent, elles me jettent à la figure mes défaillances, ce que je n’ai pas su faire en temps et en heure. Ça ne dure pas longtemps, mais c’est ici que se nichent mes faiblesses.
Lundi 29 septembre
Il y a des jours comme ça où on ne se réveille pas vraiment de toute la journée, ou alors seulement au moment de se coucher. Des jours qui ne servent à rien. J’ai fait quoi aujourd’hui ? Je suis incapable de le dire, incapable aussi de me souvenir ce que j’ai fait il y a ne serait-ce que deux jours. La mémoire me fait-elle défaut ? Mon grand âge ? Celui qui vous emmerde ?
J’ai rêvé — ou alors j’ai bel et bien vu — un tatouage au bas du dos, qui se découvre avec une chemise qui se relève imperceptiblement.
Mardi 30 septembre
Je crois bien que nous y sommes ; voici arrivé le moment où je suis lancé dans le livre de Malraux, Les conquérants. Premier tome des œuvres complètes, Pléiade. Ces livres ont quelque chose, une odeur déjà, le papier sent le billet de banque — propre, sec, rincé, stérilisé — et glisse sous les doigts, on ose à peine le toucher, de peur qu’il ne se froisse. Une page fine comme ça risque de faire laid dans un si bel ouvrage. Je me demande combien de vies il faut pour pouvoir lire là ces milliers de pages accompagnées de tant de notices et de notes, d’appendices, d’addenda, de repères bibliographiques, ce sont des livres de grands pour les grands. J’avais Pascal, j’ai maintenant une pléiade de Pléiade. Singulier, ne se conjugue pas. Nom propre ?
Il fait brouillard ce matin — pas seulement dans ma tête — , on n’y voit guère à vingt mètres. Soirée d’hier chaude et pluvieuse — pour cette latitude —, soir d’orage tropical. On m’a habitué à aimer ces images, à sentir l’air du dehors, à me repaître des ambiances d’ailleurs. L’humidité remonte et fait de moi un adorateur du chaud et du moite. Qui l’eût cru, moi qui me croyait du froid. C’est l’Asie qui remonte, mais ça ne durera pas. La grève générale est décrétée à Canton.
Je monte au premier étage par une sorte d’échelle. Personne. je m’assieds et, désœuvré, regarde : une armoire européenne, une table Louis-Philippe à dessus de marbre, un canapé chinois en bois noir et de magnifiques fauteuils américains, tout hérissés de manettes et de vis. Dans la glace, au-dessus de moi, un grand portrait de Sun Yatsen, et une photographie, plus petite, du maître de céans. Par la baie arrive, avec un grésillement et le son de la cliquette d’un marchand de soupe, la forte odeur des graisses chinoises qui cuisent…
André Malraux, Les conquérants, 1928
Pas besoin de partir en Chine, Malraux y est. Par contre, on aurait dû lui interdire les virgules. L’abus de virgules est mauvais pour la santé. Malraux était un grand malade. Et il y a toujours quelqu’un qui se cache dans l’ombre.
J’ai retrouvé un texte que j’avais écrit sur un autre blog, quelque chose qui m’a fait marrer. C’était le 9 septembre 2011.
Mercredi soir, je suis allé à Paris. J’ai filé avec mon scooter vers la capitale, visière ouverte, le vent dans le nez, il ne faisait pas encore nuit. Un soir comme un morceau de liberté à déchiqueter avec les dents, s’en repaître jusqu’à en sentir la vie couler au bout des doigts… Ça faisait deux ans que j’attendais ce moment. A défaut d’avoir tout fait pour entrer ici pour y faire mes études, j’aurais au moins eu la satisfaction de me dire que j’ai suivi les cours du soir d’histoire de l’art de l’école du Louvre.
Arrivé presque en retard, déboulant dans le carrousel perdu au milieu du couloir qui descendait et descendait, arrivé devant deux files qui s’engouffraient dans le hall de l’amphithéâtre derrière les portes vitrées et la lumière jaune, vitreuse, crayeuse comme la pierre des fondations de ce château. Dans la foule qui se massait vers l’unique point d’entrée là où plus loin les gardes-chiourmes vérifiaient que tout le monde avait bien sa carte, se tenaient des gens comme moi, la trentaine, d’autres plus jeunes qu’on croyait sortis de l’université, d’autres qui ressemblaient à des commerciaux, costards chemise cravate mordorée et pompes pointues, d’autres pas tout jeunes, certainement piqués par la soif d’apprendre au creux d’une retraite un peu oisive, des femmes, beaucoup de femmes, des belles et des très belles, des grandes avec des seins fiers et des petites lunettes cerclées de métal argenté, des hanches larges et des fesses rebondies, d’autres haut perchées sur de hauts talons, veste de tailleur et jeans serrés, coupe au carré stricte, regard d’aigle et bouche fine, fermée à toute proposition, une fille qui s’appelle Rachel, et qui commence à accuser son âge, un autre qui s’appelle Nathalie et empeste le parfum bon marché, André lui est norvégien et fait des sudokus en attendant que ça se passe, tandis que son ami fait débraillé, a le cheveu gras et sent l’alcool…
Enfin la foule entre et peut s’engouffrer et je découvre une salle aux dimensions impressionnantes toute entière tournée vers une estrade colossale où trônent cinq ou six fauteuils, une femme seule sur le côté gauche, blonde cheveux tirés en arrière, stricte, parfaitement froide et monolithique, d’un coup d’œil j’ai tout à coup l’impression qu’il ne reste pas une seule place de libre derrières ces pupitres relevés et éclairés d’un discrète lumière jaune d’œuf. Je trouve enfin une place sur le côté, en bout de rangée, à côté d’une fille aux cheveux bouclées, pas un regard échangé.
Puis la lumière s’est éteinte. 20h15, pas une minute de plus, ne restaient plus que les lumières des pupitres, conférant à la salle une ambiance studieuse, une onde de plaisir traversa la salle bondée et la voix de la conférencière, Catherine Schwab, conservatrice du musée de Saint-Germain-en-Laye, s’éleva pour prononcer cette messe tant attendue.
J’ai pris des tonnes de notes sur les références utilisées et les lieux pris pour exemple, me gavant de tout ce que je pouvais prendre, aurignacien, magdalénien… plein les yeux, plein les oreilles. Le tout dans une ambiance studieuse et détendue, parfaitement rythmée par une conférencière absolument dans son élément.
Une heure et demi plus tard, pratiquement à la minute près, les portes se sont ouvertes, laissant le flot vider l’arène, crachant à cette heure inhabituelle cette foule de part et d’autre de Rivoli encore bruyante et nerveuse. Le Louvre et sa pyramide projetait une lumière discrète dans la nuit, la lune pour témoin.
Je retourne lentement à ma banlieue en trainant la savate, n’évitant pas le luxe malpropre et grossier des Champs-Élysées où flotte une tenace odeur de poisson frit et où se pavanent de sombres adolescents survoltés dans des limousines de location, derrière les vitres teintées, théâtre des turluttes vites faites…
Arrivé chez moi, un hibou enchante la nuit de son parler lancinant.
En écoutant la radio ce soir en rentrant du boulot, je me demande si je suis le seul à avoir lu Romain Gary cette année non pas à cause du centenaire de sa naissance et du tapage qu’on fait autour, mais en lisant un autre livre qui le mentionnait…
Mercredi 1er octobre
Septembre a filé à toute vitesse. Ce mercredi aussi, la tête passée dans mes papiers, au téléphone pour conclure des affaires. Je crois que pour une fois, je n’ai rien fait d’autre que me concentrer sur mon travail, en solitaire. Il me semble toutefois que je deviens efficace au point de ne plus passer qu’un minimum de temps sur un minimum de tâches.
Jeudi 2 octobre
Ai-je le droit de dire que je prends un certain plaisir à lire Malraux ? Un type qui malgré ses faits d’armes était certainement un vrai salaud doublé d’un pleutre ? En fait, je n’en sais rien, je ne connais pas ce monsieur et pour tout dire, je crois que ça m’indiffère totalement. Il berce mes matinées de sa prose ardente, c’est tout ce qui compte pour l’instant. Un jour, j’arriverai peut-être à le détester à sa juste valeur.
A travers le ligne 1 du tramway, j’entends parler, turc, d’autres langues, de couleurs de tous les pays ; en arrivant à la gare ça sent le maïs grillé et les brochettes d’agneau. L’espace d’un instant, je ferme les yeux dans ce lieu que je connais bien pour l’avoir arpenté pendant mes années de fac, et je me sens tout à coup transporté dans le tramway d’Istanbul, au bord du Bosphore, à Eminönü… Mais ce n’est qu’un moment qui s’estompe tout à coup. Tout s’efface et je me fonds dans d’autres réalités.
Samedi 4 octobre
Une des nuits les plus longues de cette année. Dormi près de 11 heures presque d’affilée, plusieurs fois réveillé, mais pas voulu me lever, alors j’ai dormi autant que j’ai pu d’un bon sommeil réparateur. Rien foutu de la journée pour couronner le tout. J’ai simplement regardé Les sentiers de la perdition de Sam Mendes. Et puis je me suis plongé là-dedans, parce que je n’avais envie de rien d’autre :

Photo d’en-tête © Vanessa Arn
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Oct 5, 2014 | Arts |
L’homme est connu sous plusieurs noms ; Caspar van Wittel naît à Amesfoort, en Hollande en 1653 et meurt à Rome en 1736, connu alors sous le nom de Gaspare Vanvitelli, et Gasparo degli Occhiali. Exilé volontaire depuis son plat pays avec sa famille, il s’installe à Rome et entreprend alors un tour des plus belles villes d’Italie, qu’il peint avec ferveur, exportant son savoir faire acquis auprès des maîtres hollandais de la peinture des paysages pour l’appliquer sur les vues qu’il traverse. On le considère, à juste titre, comme le père du védutisme italien au travers de ses œuvres picturales venant de Venise. Si Vanvitelli, qui s’est payé le luxe d’italianiser son nom, n’avait jamais fait le voyage, on se demande si les peintres Bellotto, Guardi et surtout Canaletto auraient rencontré le succès qu’on leur connaît. D’autre part, son fils Luigi a été nommé par le Pape alors qu’il n’avait que 28 ans, architecte officiel de Saint-Pierre de Rome. Une influence italienne non négligeable.
Vanvitelli est surtout connu pour ses études de Santa Maria della Salute, des dessins superbes, simples lavis sur du papier quadrillé et jauni, d’une force expressive hors du commun.
Gaspar Vanvitelli — La fontana dei Fiumi a Piazza Navona
Gaspar Vanvitelli — Veduta di piazza del Popolo a Roma
Gaspar Vanvitelli — La Piazza San Pietro, Roma
Gaspar Vanvitelli — Veduta di Castel Sant’Angelo da sud
Gaspar Vanvitelli — La Piazza San Pietro, Roma
Gaspar Vanvitelli — Canal et Santa Maria della Salute
Gaspar Vanvitelli — La Piazza Navona
Gaspar Vanvitelli — Vue du Bassin San Marco depuis le Grand Canal
Gaspar Vanvitelli — Canal et Santa Maria della Salute (étude)
Gaspar Vanvitelli — Veduta del Campidoglio e dell’Aracoeli
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Sep 30, 2014 | Arts |
L’aiguière aux oiseaux est un vrai trésor issu des échanges liés à l’histoire méditerranéenne. Elle est mentionnée par le moine bénédictin Dom Michel Félibien dans son Histoire de l’abbaye royale de Saint-Denys en France, en 1706, mais bien auparavant, on retrouve trace de cet objet déjà aux premiers temps de l’édification de la basilique puisque dans les œuvres-mêmes de l’abbé Suger, on en retrouve mention, dès la fin du XIè siècle. Si on ne sait pas vraiment d’où elle vient, ni dans quelles conditions elle est arrivée en France, on se doute tout de même qu’elle a pu être offerte en cadeau ou plus probablement volée ou sortie d’Egypte lors d’un pillage au milieu du XIè siècle. Ce que nous indique son couvercle en or, faussement de style oriental puisqu’on sait de source sûre qu’il a été fabriqué en Italie, c’est que l’objet a voyagé jusqu’à Saint-Denis en passant par un atelier d’orfèvrerie de haut rang, certainement dans le sud du pays. Orné de filigranes torsadés, de rosettes et de minuscules entrelacs de type « vermicelli », ce couvercle épouse l’ouverture en amande du bec verseur et « christianise » l’objet. (source Qantara)
L’histoire de son arrivée jusqu’à Saint-Denis demeure un mystère.

Aiguière aux oiseaux — Musée du Louvre — cristal de roche (Mr 333)
Ce qui fait de cet objet une rareté, c’est non seulement sa matière, puisqu’il a été réalisé dans du cristal de roche, d’un seul bloc. De dimension modestes, haute de 24cm et à peine large de 13,5cm, le décor réalisé sur son flanc en forme de poire représente des oiseaux stylisés enroulés autour de motifs floraux d’inspiration persane. Même l’anse n’est pas rapportée et fait partie du même bloc. La voir ainsi toujours solidaire du corps principal plus de 1000 ans après sa création en fait une pièce tout-à-fait exceptionnelle, même si la partie supérieure taillée en ronde bosse représentant certainement un oiseau ou un bouquetin, située sur le haut de l’anse a disparu.

Dom Michel Félibien — Trésor de Saint-Denis (1706) — Planche issue de l’Histoire de l’abbaye royale de Saint-Denys en France — détail
La technique utilisée par les artistes cairotes de la période fatimide est une taille par abrasion par des matériaux permettant une grande précision (sable et diamant) dans une pierre d’une dureté de 7 (le diamant étant à 10). Même si ce n’est pas évident au premier coup d’œil, la pièce de cristal de roche est creusée de l’intérieur, évidée par abrasion, ce qui représente un travail de longue haleine et de précision. A son point le plus fin, l’épaisseur au col n’est que de 3mm et il aura fallu à l’artiste passer un outil dans un goulet de moins de 2cm de large. On remarque aussi que la symétrie de la pièce n’est pas parfaite, certainement parce que l’artiste a été contraint par la forme de la pierre initiale.
La période de fabrication remonte très certainement au dernier quart du Xè siècle et elle porte au col une inscription en coufique signifiant “bénédiction, satisfaction et [mot manquant] à son possesseur”. Source Wikipedia.
On retrouve la mention de la présence de cet objet dans le trésor de Saint-Denis sur cette gravure de Dom Michel Félibien, sous le nom de vase d’Aliénor, mais on reconnaît bien sa forme, l’oiseau et le bec, ainsi que son couvercle en or portant chaînette.

Dom Michel Félibien — Trésor de Saint-Denis (1706) — Planche issue de l’Histoire de l’abbaye royale de Saint-Denys en France
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Sep 27, 2014 | Routes croisées |
Mardi 23 septembre
Petit matin, je viens de terminer L’homme aux semelles de vent de Michel Le Bris, un livre fort excitant si tant est que l’on soit un peu sensible à l’homme lui-même. J’ai acheté ce livre en n’ayant pas pris le soin de lire la quatrième de couverture, comme souvent attiré par le simple titre, et surtout l’auteur que je connais notamment pour avoir écrit de très belles pages sur Stevenson. Connement j’ai cru avoir avoir acheté un livre sur Rimbaud et le voyage, un peu aveuglé par le chemin de l’auteur, mais je me suis lourdement trompé sur ses intentions. Raconter ce livre est impossible, c’est une immense gerbe de feu qui brûle sur le bûcher de la Raison ; ses détours sont nombreux et on n’accède finalement à une pensée qui ne se laisse pas saisir si facilement, entre une critique sensationnelle du hégélianisme, une ode à Nietzsche, une vision flamboyante du romantisme fossoyé par ce même Nietzsche, et une pensée de l’intercession du sacré au cœur d’une vie commencée dans le renoncement et le ressentiment généré par le déracinement d’un homme de sa terre dans une société d’après-guerre qui se modernise à un train d’enfer.
Il est temps pour moi de rassembler toutes mes lectures de cette année, de les entasser. Il va falloir continuer à écrire maintenant ; il va falloir que je m’émerveille à la relecture de mes notes, de tout ce que j’ai entassé pendant cette nouvelle année universitaire un peu clandestine à plusieurs titres, qu’il va falloir aussi que je réorganise, que je jette dans la marmite pour en faire une nouvelle production, solaire, fulgurante. Tout est en train de se recréer.
Nouvelle lecture : François Jullien, L’écart et l’entre : Leçon inaugurale de la Chaire sur l’altérité.
Je continue mon cheminement de pensée ; cette année le voyage se fera sur les terres du nomadisme ; le titre de mon mémoire en porte déjà les stigmates. A peu de choses près, l’accès se fera par le détour.
Antoine Calvino, Un an autour de l’océan Indien : un livre écrit avec les pieds. Il y avait longtemps que je n’avais pas lu quelque chose d’aussi mal écrit, d’aussi mauvais, d’aussi inconsistant. Pourtant, ça se sent, l’auteur s’est donné du mal. En vain.
Barbe de 4 jours.
Mercredi 24 septembre
J’ai appris hier soir, à peu près en même temps que tout le monde, la mort d’Hervé Gourdel qui a été kidnappé en Algérie. L’émission que j’étais en train d’écouter a été interrompue brutalement, l’animatrice a bredouillé quelque chose, une porte a claqué, des bruits comme quelqu’un qui s’installe autour de la table et elle dit, nous interrompons cette émission pour faire place à un flash d’information spécial. Je n’aime pas ces moments solennels dont la dureté de pierre est comme un souvenir dont on sait qu’il ne s’effacera jamais. Forcément, ce n’est pas facile de recommencer son émission dans ces conditions, quand on vient d’apprendre qu’un guide de haute montagne en vacances en Algérie s’est fait égorger par une troupe d’abrutis illuminés. Comment recommencer à vivre après ça ?
Jeudi 25 septembre
J’ai pris la liberté d’éteindre mon réveil lorsqu’il a sonné pour dormir jusqu’à temps de perdre pied au beau milieu de mes rêves. On ne peut pas vraiment dire que je fais des rêves prémonitoires ; dans l’ambiance un peu catastrophiste de mes songes, je me suis senti mal, à deux doigts d’éclater en sanglots à cause d’une de mes stagiaires. Ce matin, renversement de situation, tout s’est arrangé. Levé tard, mais toujours dans les clous, j’ai juste eu le temps de sauter sous la douche, avaler un petit déjeuner et je suis arrivé à l’heure.
La route s’est perdue dans un brouillard épais, épais comme une vie sans joie, sombre de l’intérieur. Peut-être est-ce matin que l’aurore a tourné les talons face à la fadeur des journées sans teint ?
Commencé trois livres de front : L’invention du quotidien du jésuite Michel de Certeau, Dehors dedans, la condition d’étranger du philosophe Guillaume Le Banc et Les conquérants d’André Malraux, qui n’a absolument rien à voir les deux premiers dans leur thématique et surtout, à propos duquel je suis strictement incapable de dire quel en est le sujet.
Vendredi 26 septembre
Je me suis initié de manière instinctive à la lecture rapide pour lire de Certeau ; étonnamment, je me suis tout de suite calé sur la recherche de l’essentiel dans le texte, le texte s’est alors mis à défiler seul devant mes yeux en écrémant directement les informations essentielles ; j’avais déjà quelques notions de lecture sur l’empan de la page, ce qui implique dans un premier temps de calibrer son champs de vision sur le gabarit de la page. Il faut ensuite trouver son propre mode de lecture. Je ne lis pas les premières lignes de la page car la fin de la précédente induit déjà cette partie, j’ai déjà donc l’intuition de ce qui va être dit. Pour la suite, je balaie la page en me basant sur les côtés, en lisant par flèches obliques, un coup à droite, un coup à gauche. Je peux ainsi trouver des éléments essentiels par mots-clés, mais en me basant aussi sur la méthode globale ; j’invoque les mots plus que je ne les lis réellement. Je passe ainsi quelques secondes seulement sur une page. Jusqu’au moment où il est nécessaire de ralentir. Évidemment, ce type de lecture ne convient qu’à des lectures de recherche, pas à de la lecture plaisir, sinon l’intérêt est nul. La lecture rapide est aussi très fatigante pour la vue et l’esprit, et le temps s’étire alors, devient denrée rare à savourer. Une expérience étrange, mais sage dans mon cas, tandis que je dois remettre dans quelques semaines mon mémoire de master.
En route pour Paris dans le RER, le voyage passé sur la nuque d’une fille dont je n’ai jamais vu le visage, blouson de cuir bleu, cheveux bouclés attachés, une mèche qui frôle sa joue lisse, Shalimar. Un instant de grâce interrompu par un type d’Asie Centrale qui parlait fort dans son téléphone. Au retour du CNAM, la douce chaleur derrière les carreaux m’a fait m’assoupir. Un vendredi comme un autre, en somme.
Samedi 27 septembre
Voilà, ma semaine se referme doucement. Mon programme du week-end va se partager entre poser du carrelage et en faire le joint, nettoyer le voile de ciment, repeindre le mur de la salle de bain. Je prendrai certainement aussi le temps de lire un peu et d’écrire quelques lignes sur mon blog, peut-être même monter quelques vidéos, le tout étant d’aller à mon rythme. Le mauvais mois d’août s’éloigne et n’a finalement pas laissé tant de traces que ça.
J’ai encore quelques jours devant moi pour me documenter et écrire encore quelques lignes pour mon sujet. Je vais laisser les choses venir, et retourner du côté de la peinture.
Je me laisse toujours envahir par l’odeur des femmes, et parfois, leur insoutenable et tendre féminité.
Photo d’en-tête © János Csongor Kerekes
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Sep 19, 2014 | Carnet de route en Indonésie, Carnets de route (Osmanlı lale), Prises de son |
Prendre l’avion est toujours pour moi une angoisse pas possible. Les longs voyages m’épuisent, même si je suis bien évidemment toujours heureux de me dire qu’au bout je me réveillerai dans un autre pays, peut-être à l’autre bout du monde. Mais voilà, je déteste être coincé 7 heures ou plus dans une carlingue volante, d’autant que je ne sais pas dormir assis et que le moindre bruit me réveille. En général, j’attends mon plateau repas que j’engloutis avant de fermer l’œil. Pour la première fois, je suis parti en emportant mon enregistreur, à l’affût de la moindre cocasserie — autant dire qu’elle n’arrive pas souvent, ou alors bien avant qu’on ait eu le temps de sortir l’instrument.
J’ai tenu à enregistrer une partie de mon voyage jusqu’en Indonésie, pour me replonger dans cette ambiance si particulière propre aux aéroports, aux salles d’attente ou aux abords des files où passent les taxis qui vous interpellent à grands coups de klaxons et c’est toujours avec plaisir que je ferme les yeux en écoutant l’avion décoller ou l’ambiance dans l’aéroport.
Détails du vol Paris-Dubaï-Jakarta-Denpasar :
- 21h15 CDG ✈ DXB 6h45
- 10h45 DXB ✈ CGK 21h55
- 5h40 CGK ✈ DPS 8h45
Voici mes notes prises en vol, ou dans l’attente, faute de faire autre chose. Je sais toujours très bien m’occuper.
Mauvais moment dans l’avion, impossible de dormir à cause d’une migraine tenace. J’ai tour à tour eu chaud, envie de vomir, d’aller au toilettes et une soif atroce. En gros, je me suis endormi quand l’avion a tourné au-dessus de Dubaï, comme d’habitude.
L’aéroport de Dubaï n’est qu’une immense vitrine, un centre commercial géant d’où accessoirement décollent quelques avions, où travaillent des Chinois et des Pakistanais sous-payés. Le Heineken Lounge cible une certaine population qui s’y reconnaît bien. Le duty free est foncièrement cher et un café et un jus d’orange me reviennent à 8 euros ; on me rend la monnaie en dirham des Émirats Arabes (AED) dont je ne sais que faire.
L’atterrissage a été compliqué, et sur une grosse bête comme l’A380, ça fait du bruit.
En attendant l’avion, j’ose à peine m’endormir, de peur de ne pas me réveiller. Je commence à flancher. J’ai fini par dormir une demi-heure à deux pas de la porte d’embarquement. Pour la première fois, je vois des Indonésiens, des visages différents, des gens au visage brun, portant le calot national, le songkok.
L’avion a du retard aussi au départ. A chaque fois à Dubaï, quelque chose ne tourne pas rond, à part les avions qui attendent d’atterrir. Leur aéroport est énorme, n’accueille que des vols internationaux sur Emirates et QA, d’immenses salles d’attente sont complètement vides, mais ça bouchonne toujours sur le tarmac.
L’annonce au micro dans l’avion est faite en bahasa, et pour la première fois depuis que je vole sur cette compagnie, je vole dans un avion vide. Business class fermée, éco remplie au deux tiers. Certains s’offrent quatre places pour dormir. Je ne saurais dire combien de temps j’ai dormi dans ce Boeing 777 mais ça reste strictement anecdotique.
Finalement, j’ai quand-même réussi à me reposer un peu et j’ai pris le parti de ne me fier ni à l’heure ni au jour, mais à la fatigue. Pour l’instant, tout va bien, je ne me sens pas épuisé. L’idée d’arriver en Indonésie me fait bizarre, tout y sera nouveau pour moi, à découvrir, peut-être un peu pittoresque. Il paraît que l’aéroport de Jakarta est un peu… rustique. Je vais y passer la nuit, je verrai bien.
Pendant une bonne partie du voyage, l’appareil est balloté dans tous les sens. On traverse un sacré orage, même les hôtesses n’en mènent pas large.
Des gens habillés dans un beau blanc, des femmes voilées, des songkok, des barbes. Des visages agréables. Je me suis fait un pote d’un type qui venait d’Arabie Saoudite et qui ne savait pas remplir son formulaire d’immigration, il m’explique dans un anglais approximatif qu’il ne connait que l’alphabet arabe. Du coup, c’est moi qui lui remplit sa carte. C’est quand-même un peu drôle comme situation. Il me demande si je suis Américain ou Canadien, un peu sur la défensive, mais quand je lui dit que je viens de France, il a comme l’air soulagé. Il s’appelle Nader et me remercie chaleureusement de l’avoir aidé et me serre la main. Il finit par me dire “good french…”
Arrivée à l’aéroport. Il fait lourd, la climatisation n’est pas à fond, loin de là. Tracasserie du visa à payer en dollars, puis attente pour les papiers à la douane. Les types ont vraiment des sales gueules, me demandent d’où je viens. France.
Je suis en transit dans l’aéroport, mais en dehors de l’aéroport, sous les néons jaunes du hall. Je suis harcelé par les taxis et les porteurs mais maintenant j’ai la technique. Ils sont gentils et prévenants, même s’ils essaient de m’emmener dans un hôtel pas cher. Je m’étais dit que la première chose que je ferai en arrivant, ce serait fumer un cigarillo. Un taxi s’assoit à côté de moi, il essaie de m’embarquer dans son manège, mais je lui propose un cigarillo qui lui cloue le bec, il a l’air heureux, un peu surpris tout de même. Il a vraiment l’air sympa, et n’insiste pas. Mon premier contact avec cet Indonésien me fait oublier un peu les Thaïs.
Diner dans un bouiboui cher où je mange un Ipoh lun mee, je ne sais pas ce que c’est, c’est impossible à décrire, c’est gras et ça ressemble à des ramens.
Soekarno ne ressemble à rien de ce que je connais. Samui qui est plus petit est aussi plus moderne. On est loin de Suvarnabhumi qui est à la pointe de la modernité. Ici, c’est un vaste hall en longueur dont le toit imite l’architecture balinaise en bois, mais le tout est hétéroclite et un peu sale. Je ne pense pas pouvoir entrer dans la zone d’embarquement avant 3h00. Dehors, la patrouille aéroportuaire passe dans une espèce de taxi 4x4 qui pousse d’étranges gloussements que des types assis par terre imitent en se marrant.
Une petite salle fait office de mosquée. J’aurais dû me convertir à l’islam pour aller dormir sur les coussins moi aussi
L’odeur humide, les insectes, les éclairs dans le ciel orageux, les hauts-parleurs qui crient leurs annonces, les sirènes des voitures de police, les chats qui se battent.
Arrive 3h10 après un somme sur un banc en pierre, le seul que j’ai trouvé est dans la zone fumeurs. Je me suis finalement replié dans une salle climatisée, avec des familles indonésiennes qui l’air de rien me regardent avec circonspection, tout en souriant ; je m’installe à côté d’eux et tente de fermer l’œil, la tête posée sur la bouche de la clim, un coup à attraper la mort. Un type ronfle à en faire trembler les vitres.
Enregistrement au comptoir de Garuda Airlines. Tous les comptoirs ont une orchidée blanche, les employées sont toutes voilées, vêtues de turquoise.
Le type du contrôle me parle en bahasa, mais j’ai beau faire des efforts, je ne comprends pas. Il chante tout seul entre deux passagers.
Je mange un Roti’O (“savour hard to describe”, on dirait quelque chose comme notre tourteau au fromage, sauf que c’est aromatisé au café), l’aéroport se remplit, il a plus de gueule dans la zone d’embarquement que dans la zone d’attente. J’arrive dans une salle carrée magnifique, les employées ne sont plus voilées passés les contrôles. Les éclairs illuminent le ciel où le soleil pointe le bout de son nez. Il a plu fort sans que je m’en rende compte.
La suite, c’est à Bali.
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