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Jour­nal de bord période #2

Jour­nal de bord période #2

Dimanche 28 septembre

Depuis que j’ai fêté mon anni­ver­saire qui semble avoir mar­qué un tour­nant, on me regarde étran­ge­ment, comme si ce pas avait consis­té en une dizaine d’an­nées sup­plé­men­taires, m’a­vait trans­por­té dans une autre dimen­sion dans laquelle on ne peut être que dif­fé­rent. C’est tout juste si on m’a­vait accep­té dans un autre club, celui des véné­rables, des res­pec­tables, mais rien n’a chan­gé pour moi, je suis tou­jours le même — avec un an de plus. Ça change quelque chose pour toi ? Rien pour moi, je ne me sens pas plus vieux. Je t’emmerde. Oui mais quand-même, ça doit faire quelque chose, non ? Non, je t’as­sure, laisse-moi tran­quille, il n’y a rien qui a chan­gé. Mes os vieillissent, ma peau se tanne, mes che­veux blan­chissent, mais regarde-moi bien, ça fait com­bien de temps que c’est comme ça, hein ? Tu ne m’as pas bien vu avant le 10 sep­tembre. Ou alors tu ne m’as jamais vu.

Une dévia­tion m’a fait pas­ser par des lieux de mon enfance, des lieux asso­ciés à des sou­ve­nirs ternes de jours ennuyeux à Car­rières-sur-Seine. Ces ambiances me ter­ro­risent, elles me jettent à la figure mes défaillances, ce que je n’ai pas su faire en temps et en heure. Ça ne dure pas long­temps, mais c’est ici que se nichent mes faiblesses.

Lun­di 29 septembre

Il y a des jours comme ça où on ne se réveille pas vrai­ment de toute la jour­née, ou alors seule­ment au moment de se cou­cher. Des jours qui ne servent à rien. J’ai fait quoi aujourd’­hui ? Je suis inca­pable de le dire, inca­pable aus­si de me sou­ve­nir ce que j’ai fait il y a ne serait-ce que deux jours. La mémoire me fait-elle défaut ? Mon grand âge ? Celui qui vous emmerde ?

J’ai rêvé — ou alors j’ai bel et bien vu — un tatouage au bas du dos, qui se découvre avec une che­mise qui se relève imperceptiblement.

Mar­di 30 septembre

Je crois bien que nous y sommes ; voi­ci arri­vé le moment où je suis lan­cé dans le livre de Mal­raux, Les conqué­rants. Pre­mier tome des œuvres com­plètes, Pléiade. Ces livres ont quelque chose, une odeur déjà, le papier sent le billet de banque — propre, sec, rin­cé, sté­ri­li­sé — et glisse sous les doigts, on ose à peine le tou­cher, de peur qu’il ne se froisse. Une page fine comme ça risque de faire laid dans un si bel ouvrage. Je me demande com­bien de vies il faut pour pou­voir lire là ces mil­liers de pages accom­pa­gnées de tant de notices et de notes, d’ap­pen­dices, d’adden­da, de repères biblio­gra­phiques, ce sont des livres de grands pour les grands. J’a­vais Pas­cal, j’ai main­te­nant une pléiade de Pléiade. Sin­gu­lier, ne se conjugue pas. Nom propre ?

Il fait brouillard ce matin — pas seule­ment dans ma tête — , on n’y voit guère à vingt mètres. Soi­rée d’hier chaude et plu­vieuse — pour cette lati­tude —, soir d’o­rage tro­pi­cal. On m’a habi­tué à aimer ces images, à sen­tir l’air du dehors, à me repaître des ambiances d’ailleurs. L’hu­mi­di­té remonte et fait de moi un ado­ra­teur du chaud et du moite. Qui l’eût cru, moi qui me croyait du froid. C’est l’A­sie qui remonte, mais ça ne dure­ra pas. La grève géné­rale est décré­tée à Can­ton.

Je monte au pre­mier étage par une sorte d’é­chelle. Per­sonne. je m’as­sieds et, dés­œu­vré, regarde : une armoire euro­péenne, une table Louis-Phi­lippe à des­sus de marbre, un cana­pé chi­nois en bois noir et de magni­fiques fau­teuils amé­ri­cains, tout héris­sés de manettes et de vis. Dans la glace, au-des­sus de moi, un grand por­trait de Sun Yat­sen, et une pho­to­gra­phie, plus petite, du maître de céans. Par la baie arrive, avec un gré­sille­ment et le son de la cli­quette d’un mar­chand de soupe, la forte odeur des graisses chi­noises qui cuisent…

André Mal­raux, Les conqué­rants, 1928

Pas besoin de par­tir en Chine, Mal­raux y est. Par contre, on aurait dû lui inter­dire les vir­gules. L’a­bus de vir­gules est mau­vais pour la san­té. Mal­raux était un grand malade. Et il y a tou­jours quel­qu’un qui se cache dans l’ombre.

J’ai retrou­vé un texte que j’a­vais écrit sur un autre blog, quelque chose qui m’a fait mar­rer. C’é­tait le 9 sep­tembre 2011.

Mer­cre­di soir, je suis allé à Paris. J’ai filé avec mon scoo­ter vers la capi­tale, visière ouverte, le vent dans le nez, il ne fai­sait pas encore nuit. Un soir comme un mor­ceau de liber­té à déchi­que­ter avec les dents, s’en repaître jusqu’à en sen­tir la vie cou­ler au bout des doigts… Ça fai­sait deux ans que j’attendais ce moment. A défaut d’avoir tout fait pour entrer ici pour y faire mes études, j’aurais au moins eu la satis­fac­tion de me dire que j’ai sui­vi les cours du soir d’histoire de l’art de l’école du Louvre. 
Arri­vé presque en retard, débou­lant dans le car­rou­sel per­du au milieu du cou­loir qui des­cen­dait et des­cen­dait, arri­vé devant deux files qui s’engouffraient dans le hall de l’amphithéâtre der­rière les portes vitrées et la lumière jaune, vitreuse, crayeuse comme la pierre des fon­da­tions de ce châ­teau. Dans la foule qui se mas­sait vers l’unique point d’entrée là où plus loin les gardes-chiourmes véri­fiaient que tout le monde avait bien sa carte, se tenaient des gens comme moi, la tren­taine, d’autres plus jeunes qu’on croyait sor­tis de l’université, d’autres qui res­sem­blaient à des com­mer­ciaux, cos­tards che­mise cra­vate mor­do­rée et pompes poin­tues, d’autres pas tout jeunes, cer­tai­ne­ment piqués par la soif d’apprendre au creux d’une retraite un peu oisive, des femmes, beau­coup de femmes, des belles et des très belles, des grandes avec des seins fiers et des petites lunettes cer­clées de métal argen­té, des hanches larges et des fesses rebon­dies, d’autres haut per­chées sur de hauts talons, veste de tailleur et jeans ser­rés, coupe au car­ré stricte, regard d’aigle et bouche fine, fer­mée à toute pro­po­si­tion, une fille qui s’appelle Rachel, et qui com­mence à accu­ser son âge, un autre qui s’appelle Natha­lie et empeste le par­fum bon mar­ché, André lui est nor­vé­gien et fait des sudo­kus en atten­dant que ça se passe, tan­dis que son ami fait débraillé, a le che­veu gras et sent l’alcool…

Enfin la foule entre et peut s’engouffrer et je découvre une salle aux dimen­sions impres­sion­nantes toute entière tour­née vers une estrade colos­sale où trônent cinq ou six fau­teuils, une femme seule sur le côté gauche, blonde che­veux tirés en arrière, stricte, par­fai­te­ment froide et mono­li­thique, d’un coup d’œil j’ai tout à coup l’impression qu’il ne reste pas une seule place de libre der­rières ces pupitres rele­vés et éclai­rés d’un dis­crète lumière jaune d’œuf. Je trouve enfin une place sur le côté, en bout de ran­gée, à côté d’une fille aux che­veux bou­clées, pas un regard échangé.

Puis la lumière s’est éteinte. 20h15, pas une minute de plus, ne res­taient plus que les lumières des pupitres, confé­rant à la salle une ambiance stu­dieuse, une onde de plai­sir tra­ver­sa la salle bon­dée et la voix de la confé­ren­cière, Cathe­rine Schwab, conser­va­trice du musée de Saint-Ger­main-en-Laye, s’éleva pour pro­non­cer cette messe tant attendue.

J’ai pris des tonnes de notes sur les réfé­rences uti­li­sées et les lieux pris pour exemple, me gavant de tout ce que je pou­vais prendre, auri­gna­cien, mag­da­lé­nien… plein les yeux, plein les oreilles. Le tout dans une ambiance stu­dieuse et déten­due, par­fai­te­ment ryth­mée par une confé­ren­cière abso­lu­ment dans son élément.
Une heure et demi plus tard, pra­ti­que­ment à la minute près, les portes se sont ouvertes, lais­sant le flot vider l’arène, cra­chant à cette heure inha­bi­tuelle cette foule de part et d’autre de Rivo­li encore bruyante et ner­veuse. Le Louvre et sa pyra­mide pro­je­tait une lumière dis­crète dans la nuit, la lune pour témoin.
Je retourne len­te­ment à ma ban­lieue en trai­nant la savate, n’évitant pas le luxe mal­propre et gros­sier des Champs-Ély­sées où flotte une tenace odeur de pois­son frit et où se pavanent de sombres ado­les­cents sur­vol­tés dans des limou­sines de loca­tion, der­rière les vitres tein­tées, théâtre des tur­luttes vites faites…

Arri­vé chez moi, un hibou enchante la nuit de son par­ler lancinant.

En écou­tant la radio ce soir en ren­trant du bou­lot, je me demande si je suis le seul à avoir lu Romain Gary cette année non pas à cause du cen­te­naire de sa nais­sance et du tapage qu’on fait autour, mais en lisant un autre livre qui le mentionnait…

Mer­cre­di 1er octobre

Sep­tembre a filé à toute vitesse. Ce mer­cre­di aus­si, la tête pas­sée dans mes papiers, au télé­phone pour conclure des affaires. Je crois que pour une fois, je n’ai rien fait d’autre que me concen­trer sur mon tra­vail, en soli­taire. Il me semble tou­te­fois que je deviens effi­cace au point de ne plus pas­ser qu’un mini­mum de temps sur un mini­mum de tâches.

Jeu­di 2 octobre

Ai-je le droit de dire que je prends un cer­tain plai­sir à lire Mal­raux ? Un type qui mal­gré ses faits d’armes était cer­tai­ne­ment un vrai salaud dou­blé d’un pleutre ? En fait, je n’en sais rien, je ne connais pas ce mon­sieur et pour tout dire, je crois que ça m’in­dif­fère tota­le­ment. Il berce mes mati­nées de sa prose ardente, c’est tout ce qui compte pour l’ins­tant. Un jour, j’ar­ri­ve­rai peut-être à le détes­ter à sa juste valeur.

A tra­vers le ligne 1 du tram­way, j’en­tends par­ler, turc, d’autres langues, de cou­leurs de tous les pays ; en arri­vant à la gare ça sent le maïs grillé et les bro­chettes d’a­gneau. L’es­pace d’un ins­tant, je ferme les yeux dans ce lieu que je connais bien pour l’a­voir arpen­té pen­dant mes années de fac, et je me sens tout à coup trans­por­té dans le tram­way d’Is­tan­bul, au bord du Bos­phore, à Eminönü… Mais ce n’est qu’un moment qui s’es­tompe tout à coup. Tout s’ef­face et je me fonds dans d’autres réalités.

Same­di 4 octobre

Une des nuits les plus longues de cette année. Dor­mi près de 11 heures presque d’af­fi­lée, plu­sieurs fois réveillé, mais pas vou­lu me lever, alors j’ai dor­mi autant que j’ai pu d’un bon som­meil répa­ra­teur. Rien fou­tu de la jour­née pour cou­ron­ner le tout. J’ai sim­ple­ment regar­dé Les sen­tiers de la per­di­tion de Sam Mendes. Et puis je me suis plon­gé là-dedans, parce que je n’a­vais envie de rien d’autre :

Caravage l'oeuvre complet

Pho­to d’en-tête © Vanes­sa Arn

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Gas­pare Van­vi­tel­li, védu­tiste pré­coce venu de Hollande

Gas­pare Van­vi­tel­li, védu­tiste pré­coce venu de Hollande

L’homme est connu sous plu­sieurs noms ; Cas­par van Wit­tel naît à Ames­foort, en Hol­lande en 1653 et meurt à Rome en 1736, connu alors sous le nom de Gas­pare Van­vi­tel­li, et Gas­pa­ro degli Occhia­li. Exi­lé volon­taire depuis son plat pays avec sa famille, il s’ins­talle à Rome et entre­prend alors un tour des plus belles villes d’I­ta­lie, qu’il peint avec fer­veur, expor­tant son savoir faire acquis auprès des maîtres hol­lan­dais de la pein­ture des pay­sages pour l’ap­pli­quer sur les vues qu’il tra­verse. On le consi­dère, à juste titre, comme le père du védu­tisme ita­lien au tra­vers de ses œuvres pic­tu­rales venant de Venise. Si Van­vi­tel­li, qui s’est payé le luxe d’i­ta­lia­ni­ser son nom, n’a­vait jamais fait le voyage, on se demande si les peintres Bel­lot­to, Guar­di et sur­tout Cana­let­to auraient ren­con­tré le suc­cès qu’on leur connaît. D’autre part, son fils Lui­gi a été nom­mé par le Pape alors qu’il n’a­vait que 28 ans, archi­tecte offi­ciel de Saint-Pierre de Rome. Une influence ita­lienne non négligeable.

Van­vi­tel­li est sur­tout connu pour ses études de San­ta Maria del­la Salute, des des­sins superbes, simples lavis sur du papier qua­drillé et jau­ni, d’une force expres­sive hors du commun.

 

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L’ai­guière aux oiseaux ou aiguière de Saint-Denis (Mr 333)

L’ai­guière aux oiseaux ou aiguière de Saint-Denis (Mr 333)

L’ai­guière aux oiseaux est un vrai tré­sor issu des échanges liés à l’his­toire médi­ter­ra­néenne. Elle est men­tion­née par le moine béné­dic­tin Dom Michel Féli­bien dans son His­toire de l’ab­baye royale de Saint-Denys en France, en  1706, mais bien aupa­ra­vant, on retrouve trace de cet objet déjà aux pre­miers temps de l’é­di­fi­ca­tion de la basi­lique puisque dans les œuvres-mêmes de l’ab­bé Suger, on en retrouve men­tion, dès la fin du XIè siècle. Si on ne sait pas vrai­ment d’où elle vient, ni dans quelles condi­tions elle est arri­vée en France, on se doute tout de même qu’elle a pu être offerte en cadeau ou plus pro­ba­ble­ment volée ou sor­tie d’E­gypte lors d’un pillage au milieu du XIè siècle. Ce que nous indique son cou­vercle en or, faus­se­ment de style orien­tal puis­qu’on sait de source sûre qu’il a été fabri­qué en Ita­lie, c’est que l’ob­jet a voya­gé jus­qu’à Saint-Denis en pas­sant par un ate­lier d’or­fè­vre­rie de haut rang, cer­tai­ne­ment dans le sud du pays. Orné de fili­granes tor­sa­dés, de rosettes et de minus­cules entre­lacs de type « ver­mi­cel­li », ce cou­vercle épouse l’ouverture en amande du bec ver­seur et « chris­tia­nise » l’objet. (source Qan­ta­ra)

L’his­toire de son arri­vée jus­qu’à Saint-Denis demeure un mystère.

Aiguière aux oiseaux - Musée du Louvre - cristal de roche

Aiguière aux oiseaux — Musée du Louvre — cris­tal de roche (Mr 333)

Ce qui fait de cet objet une rare­té, c’est non seule­ment sa matière, puis­qu’il a été réa­li­sé dans du cris­tal de roche, d’un seul bloc. De dimen­sion modestes, haute de 24cm et à peine large de 13,5cm, le décor réa­li­sé sur son flanc en forme de poire repré­sente des oiseaux sty­li­sés enrou­lés autour de motifs flo­raux d’ins­pi­ra­tion per­sane. Même l’anse n’est pas rap­por­tée et fait par­tie du même bloc. La voir ain­si tou­jours soli­daire du corps prin­ci­pal plus de 1000 ans après sa créa­tion en fait une pièce tout-à-fait excep­tion­nelle, même si la par­tie supé­rieure taillée en ronde bosse repré­sen­tant cer­tai­ne­ment un oiseau ou un bou­que­tin, située sur le haut de l’anse a disparu.

Dom Michel Félibien - Trésor de Saint-Denis (1706) - Planche issue de l'Histoire de l'abbaye royale de Saint-Denys en France - détail

Dom Michel Féli­bien — Tré­sor de Saint-Denis (1706) — Planche issue de l’His­toire de l’ab­baye royale de Saint-Denys en France — détail

La tech­nique uti­li­sée par les artistes cai­rotes de la période fati­mide est une taille par abra­sion par des maté­riaux per­met­tant une grande pré­ci­sion (sable et dia­mant) dans une pierre d’une dure­té de 7 (le dia­mant étant à 10). Même si ce n’est pas évident au pre­mier coup d’œil, la pièce de cris­tal de roche est creu­sée de l’in­té­rieur, évi­dée par abra­sion, ce qui repré­sente un tra­vail de longue haleine et de pré­ci­sion. A son point le plus fin, l’é­pais­seur au col n’est que de 3mm et il aura fal­lu à l’ar­tiste pas­ser un outil dans un gou­let de moins de 2cm de large. On remarque aus­si que la symé­trie de la pièce n’est pas par­faite, cer­tai­ne­ment parce que l’ar­tiste a été contraint par la forme de la pierre initiale.

La période de fabri­ca­tion remonte très cer­tai­ne­ment au der­nier quart du Xè siècle et elle porte au col une ins­crip­tion en cou­fique signi­fiant “béné­dic­tion, satis­fac­tion et [mot man­quant] à son pos­ses­seur”. Source Wiki­pe­dia.

On retrouve la men­tion de la pré­sence de cet objet dans le tré­sor de Saint-Denis sur cette gra­vure de Dom Michel Féli­bien, sous le nom de vase d’A­lié­nor, mais on recon­naît bien sa forme, l’oi­seau et le bec, ain­si que son cou­vercle en or por­tant chaînette.

Dom Michel Félibien - Trésor de Saint-Denis (1706) - Planche issue de l'Histoire de l'abbaye royale de Saint-Denys en France

Dom Michel Féli­bien — Tré­sor de Saint-Denis (1706) — Planche issue de l’His­toire de l’ab­baye royale de Saint-Denys en France

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Jour­nal de bord période #1

Jour­nal de bord période #1

Mar­di 23 septembre

Petit matin, je viens de ter­mi­ner L’homme aux semelles de vent de Michel Le Bris, un livre fort exci­tant si tant est que l’on soit un peu sen­sible à l’homme lui-même. J’ai ache­té ce livre en n’ayant pas pris le soin de lire la qua­trième de cou­ver­ture, comme sou­vent atti­ré par le simple titre, et sur­tout l’au­teur que je connais notam­ment pour avoir écrit de très belles pages sur Ste­ven­son. Conne­ment j’ai cru avoir avoir ache­té un livre sur Rim­baud et le voyage, un peu aveu­glé par le che­min de l’au­teur, mais je me suis lour­de­ment trom­pé sur ses inten­tions. Racon­ter ce livre est impos­sible, c’est une immense gerbe de feu qui brûle sur le bûcher de la Rai­son ; ses détours sont nom­breux et on n’ac­cède fina­le­ment à une pen­sée qui ne se laisse pas sai­sir si faci­le­ment, entre une cri­tique sen­sa­tion­nelle du hégé­lia­nisme, une ode à Nietzsche, une vision flam­boyante du roman­tisme fos­soyé par ce même Nietzsche, et une pen­sée de l’in­ter­ces­sion du sacré au cœur d’une vie com­men­cée dans le renon­ce­ment et le res­sen­ti­ment géné­ré par le déra­ci­ne­ment d’un homme de sa terre dans une socié­té d’a­près-guerre qui se moder­nise à un train d’enfer.

Il est temps pour moi de ras­sem­bler toutes mes lec­tures de cette année, de les entas­ser. Il va fal­loir conti­nuer à écrire main­te­nant ; il va fal­loir que je m’é­mer­veille à la relec­ture de mes notes, de tout ce que j’ai entas­sé pen­dant cette nou­velle année uni­ver­si­taire un peu clan­des­tine à plu­sieurs titres, qu’il va fal­loir aus­si que je réor­ga­nise, que je jette dans la mar­mite pour en faire une nou­velle pro­duc­tion, solaire, ful­gu­rante. Tout est en train de se recréer.

Nou­velle lec­ture : Fran­çois Jul­lien, L’écart et l’entre : Leçon inau­gu­rale de la Chaire sur l’altérité.

Je conti­nue mon che­mi­ne­ment de pen­sée ; cette année le voyage se fera sur les terres du noma­disme ; le titre de mon mémoire en porte déjà les stig­mates. A peu de choses près, l’ac­cès se fera par le détour.

Antoine Cal­vi­no, Un an autour de l’océan Indien : un livre écrit avec les pieds. Il y avait long­temps que je n’a­vais pas lu quelque chose d’aus­si mal écrit, d’aus­si mau­vais, d’aus­si incon­sis­tant. Pour­tant, ça se sent, l’au­teur s’est don­né du mal. En vain.

Barbe de 4 jours.

Mer­cre­di 24 septembre

J’ai appris hier soir, à peu près en même temps que tout le monde, la mort d’Her­vé Gour­del qui a été kid­nap­pé en Algé­rie. L’é­mis­sion que j’é­tais en train d’é­cou­ter a été inter­rom­pue bru­ta­le­ment, l’a­ni­ma­trice a bre­douillé quelque chose, une porte a cla­qué, des bruits comme quel­qu’un qui s’ins­talle autour de la table et elle dit, nous inter­rom­pons cette émis­sion pour faire place à un flash d’in­for­ma­tion spé­cial. Je n’aime pas ces moments solen­nels dont la dure­té de pierre est comme un sou­ve­nir dont on sait qu’il ne s’ef­fa­ce­ra jamais. For­cé­ment, ce n’est pas facile de recom­men­cer son émis­sion dans ces condi­tions, quand on vient d’ap­prendre qu’un guide de haute mon­tagne en vacances en Algé­rie s’est fait égor­ger par une troupe d’a­bru­tis illu­mi­nés. Com­ment recom­men­cer à vivre après ça ?

Jeu­di 25 septembre

J’ai pris la liber­té d’é­teindre mon réveil lors­qu’il a son­né pour dor­mir jus­qu’à temps de perdre pied au beau milieu de mes rêves. On ne peut pas vrai­ment dire que je fais des rêves pré­mo­ni­toires ; dans l’am­biance un peu catas­tro­phiste de mes songes, je me suis sen­ti mal, à deux doigts d’é­cla­ter en san­glots à cause d’une de mes sta­giaires. Ce matin, ren­ver­se­ment de situa­tion, tout s’est arran­gé. Levé tard, mais tou­jours dans les clous, j’ai juste eu le temps de sau­ter sous la douche, ava­ler un petit déjeu­ner et je suis arri­vé à l’heure.
La route s’est per­due dans un brouillard épais, épais comme une vie sans joie, sombre de l’in­té­rieur. Peut-être est-ce matin que l’au­rore a tour­né les talons face à la fadeur des jour­nées sans teint ?

Com­men­cé trois livres de front : L’in­ven­tion du quo­ti­dien du jésuite Michel de Cer­teau, Dehors dedans, la condi­tion d’é­tran­ger du phi­lo­sophe Guillaume Le Banc et Les conqué­rants d’André Mal­raux, qui n’a abso­lu­ment rien à voir les deux pre­miers dans leur thé­ma­tique et sur­tout, à pro­pos duquel je suis stric­te­ment inca­pable de dire quel en est le sujet.

Ven­dre­di 26 septembre

Je me suis ini­tié de manière ins­tinc­tive à la lec­ture rapide pour lire de Cer­teau ; éton­nam­ment, je me suis tout de suite calé sur la recherche de l’es­sen­tiel dans le texte, le texte s’est alors mis à défi­ler seul devant mes yeux en écré­mant direc­te­ment les infor­ma­tions essen­tielles ; j’a­vais déjà quelques notions de lec­ture sur l’empan de la page, ce qui implique dans un pre­mier temps de cali­brer son champs de vision sur le gaba­rit de la page. Il faut ensuite trou­ver son propre mode de lec­ture. Je ne lis pas les pre­mières lignes de la page car la fin de la pré­cé­dente induit déjà cette par­tie, j’ai déjà donc l’in­tui­tion de ce qui va être dit. Pour la suite, je balaie la page en me basant sur les côtés, en lisant par flèches obliques, un coup à droite, un coup à gauche. Je peux ain­si trou­ver des élé­ments essen­tiels par mots-clés, mais en me basant aus­si sur la méthode glo­bale ; j’in­voque les mots plus que je ne les lis réel­le­ment. Je passe ain­si quelques secondes seule­ment sur une page. Jus­qu’au moment où il est néces­saire de ralen­tir. Évi­dem­ment, ce type de lec­ture ne convient qu’à des lec­tures de recherche, pas à de la lec­ture plai­sir, sinon l’in­té­rêt est nul. La lec­ture rapide est aus­si très fati­gante pour la vue et l’es­prit, et le temps s’é­tire alors, devient den­rée rare à savou­rer. Une expé­rience étrange, mais sage dans mon cas, tan­dis que je dois remettre dans quelques semaines mon mémoire de master.

En route pour Paris dans le RER, le voyage pas­sé sur la nuque d’une fille dont je n’ai jamais vu le visage, blou­son de cuir bleu, che­veux bou­clés atta­chés, une mèche qui frôle sa joue lisse, Sha­li­mar. Un ins­tant de grâce inter­rom­pu par un type d’A­sie Cen­trale qui par­lait fort dans son télé­phone. Au retour du CNAM, la douce cha­leur der­rière les car­reaux m’a fait m’as­sou­pir. Un ven­dre­di comme un autre, en somme.

Same­di 27 septembre

Voi­là, ma semaine se referme dou­ce­ment. Mon pro­gramme du week-end va se par­ta­ger entre poser du car­re­lage et en faire le joint, net­toyer le voile de ciment, repeindre le mur de la salle de bain. Je pren­drai cer­tai­ne­ment aus­si le temps de lire un peu et d’é­crire quelques lignes sur mon blog, peut-être même mon­ter quelques vidéos, le tout étant d’al­ler à mon rythme. Le mau­vais mois d’août s’é­loigne et n’a fina­le­ment pas lais­sé tant de traces que ça.

J’ai encore quelques jours devant moi pour me docu­men­ter et écrire encore quelques lignes pour mon sujet. Je vais lais­ser les choses venir, et retour­ner du côté de la peinture.

Je me laisse tou­jours enva­hir par l’o­deur des femmes, et par­fois, leur insou­te­nable et tendre féminité.

Pho­to d’en-tête © János Cson­gor Kerekes

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Indo­né­sie sonore #1 CDG ✈ DPS

Indo­né­sie sonore #1 CDG ✈ DPS

Prendre l’a­vion est tou­jours pour moi une angoisse pas pos­sible. Les longs voyages m’é­puisent, même si je suis bien évi­dem­ment tou­jours heu­reux de me dire qu’au bout je me réveille­rai dans un autre pays, peut-être à l’autre bout du monde. Mais voi­là, je déteste être coin­cé 7 heures ou plus dans une car­lingue volante, d’au­tant que je ne sais pas dor­mir assis et que le moindre bruit me réveille. En géné­ral, j’at­tends mon pla­teau repas que j’en­glou­tis avant de fer­mer l’œil. Pour la pre­mière fois, je suis par­ti en empor­tant mon enre­gis­treur, à l’af­fût de la moindre cocas­se­rie — autant dire qu’elle n’ar­rive pas sou­vent, ou alors bien avant qu’on ait eu le temps de sor­tir l’instrument.
J’ai tenu à enre­gis­trer une par­tie de mon voyage jus­qu’en Indo­né­sie, pour me replon­ger dans cette ambiance si par­ti­cu­lière propre aux aéro­ports, aux salles d’at­tente ou aux abords des files où passent les taxis qui vous inter­pellent à grands coups de klaxons et c’est tou­jours avec plai­sir que je ferme les yeux en écou­tant l’a­vion décol­ler ou l’am­biance dans l’aéroport.

Détails du vol Paris-Dubaï-Jakarta-Denpasar :

  • 21h15 CDG ✈ DXB 6h45
  • 10h45 DXB ✈ CGK 21h55
  • 5h40 CGK ✈ DPS 8h45

Voi­ci mes notes prises en vol, ou dans l’at­tente, faute de faire autre chose. Je sais tou­jours très bien m’occuper.

Mau­vais moment dans l’a­vion, impos­sible de dor­mir à cause d’une migraine tenace. J’ai tour à tour eu chaud, envie de vomir, d’al­ler au toi­lettes et une soif atroce. En gros, je me suis endor­mi quand l’a­vion a tour­né au-des­sus de Dubaï, comme d’habitude.

L’aé­ro­port de Dubaï n’est qu’une immense vitrine, un centre com­mer­cial géant d’où acces­soi­re­ment décollent quelques avions, où tra­vaillent des Chi­nois et des Pakis­ta­nais sous-payés. Le Hei­ne­ken Lounge cible une cer­taine popu­la­tion qui s’y recon­naît bien. Le duty free est fon­ciè­re­ment cher et un café et un jus d’o­range me reviennent à 8 euros ; on me rend la mon­naie en dirham des Émi­rats Arabes (AED) dont je ne sais que faire.

L’at­ter­ris­sage a été com­pli­qué, et sur une grosse bête comme l’A380, ça fait du bruit.

En atten­dant l’a­vion, j’ose à peine m’en­dor­mir, de peur de ne pas me réveiller. Je com­mence à flan­cher. J’ai fini par dor­mir une demi-heure à deux pas de la porte d’embarquement. Pour la pre­mière fois, je vois des Indo­né­siens, des visages dif­fé­rents, des gens au visage brun, por­tant le calot natio­nal, le songkok.

L’a­vion a du retard aus­si au départ. A chaque fois à Dubaï, quelque chose ne tourne pas rond, à part les avions qui attendent d’at­ter­rir. Leur aéro­port est énorme, n’ac­cueille que des vols inter­na­tio­naux sur Emi­rates et QA, d’im­menses salles d’at­tente sont com­plè­te­ment vides, mais ça bou­chonne tou­jours sur le tarmac.

L’an­nonce au micro dans l’a­vion est faite en baha­sa, et pour la pre­mière fois depuis que je vole sur cette com­pa­gnie, je vole dans un avion vide. Busi­ness class fer­mée, éco rem­plie au deux tiers. Cer­tains s’offrent quatre places pour dor­mir. Je ne sau­rais dire com­bien de temps j’ai dor­mi dans ce Boeing 777 mais ça reste stric­te­ment anecdotique.

Fina­le­ment, j’ai quand-même réus­si à me repo­ser un peu et j’ai pris le par­ti de ne me fier ni à l’heure ni au jour, mais à la fatigue. Pour l’ins­tant, tout va bien, je ne me sens pas épui­sé. L’i­dée d’ar­ri­ver en Indo­né­sie me fait bizarre, tout y sera nou­veau pour moi, à décou­vrir, peut-être un peu pit­to­resque. Il paraît que l’aé­ro­port de Jakar­ta est un peu… rus­tique. Je vais y pas­ser la nuit, je ver­rai bien.

Pen­dant une bonne par­tie du voyage, l’ap­pa­reil est bal­lo­té dans tous les sens. On tra­verse un sacré orage, même les hôtesses n’en mènent pas large.

Des gens habillés dans un beau blanc, des femmes voi­lées, des song­kok, des barbes. Des visages agréables. Je me suis fait un pote d’un type qui venait d’A­ra­bie Saou­dite et qui ne savait pas rem­plir son for­mu­laire d’im­mi­gra­tion, il m’ex­plique dans un anglais approxi­ma­tif qu’il ne connait que l’al­pha­bet arabe. Du coup, c’est moi qui lui rem­plit sa carte. C’est quand-même un peu drôle comme situa­tion. Il me demande si je suis Amé­ri­cain ou Cana­dien, un peu sur la défen­sive, mais quand je lui dit que je viens de France, il a comme l’air sou­la­gé. Il s’ap­pelle Nader et me remer­cie cha­leu­reu­se­ment de l’a­voir aidé et me serre la main. Il finit par me dire “good french…”

Arri­vée à l’aé­ro­port. Il fait lourd, la cli­ma­ti­sa­tion n’est pas à fond, loin de là. Tra­cas­se­rie du visa à payer en dol­lars, puis attente pour les papiers à la douane. Les types ont vrai­ment des sales gueules, me demandent d’où je viens. France.

Je suis en tran­sit dans l’aé­ro­port, mais en dehors de l’aé­ro­port, sous les néons jaunes du hall. Je suis har­ce­lé par les taxis et les por­teurs mais main­te­nant j’ai la tech­nique. Ils sont gen­tils et pré­ve­nants, même s’ils essaient de m’emmener dans un hôtel pas cher. Je m’é­tais dit que la pre­mière chose que je ferai en arri­vant, ce serait fumer un ciga­rillo. Un taxi s’as­soit à côté de moi, il essaie de m’embarquer dans son manège, mais je lui pro­pose un ciga­rillo qui lui cloue le bec, il a l’air heu­reux, un peu sur­pris tout de même. Il a vrai­ment l’air sym­pa, et n’in­siste pas. Mon pre­mier contact avec cet Indo­né­sien me fait oublier un peu les Thaïs.

Diner dans un boui­boui cher où je mange un Ipoh lun mee, je ne sais pas ce que c’est, c’est impos­sible à décrire, c’est gras et ça res­semble à des ramens.

Soe­kar­no ne res­semble à rien de ce que je connais. Samui qui est plus petit est aus­si plus moderne. On est loin de Suvar­nabhu­mi qui est à la pointe de la moder­ni­té. Ici, c’est un vaste hall en lon­gueur dont le toit imite l’ar­chi­tec­ture bali­naise en bois, mais le tout est hété­ro­clite et un peu sale. Je ne pense pas pou­voir entrer dans la zone d’embarquement avant 3h00. Dehors, la patrouille aéro­por­tuaire passe dans une espèce de taxi 4x4 qui pousse d’é­tranges glous­se­ments que des types assis par terre imitent en se marrant.

Une petite salle fait office de mos­quée. J’au­rais dû me conver­tir à l’is­lam pour aller dor­mir sur les cous­sins moi aussi

L’o­deur humide, les insectes, les éclairs dans le ciel ora­geux, les hauts-par­leurs qui crient leurs annonces, les sirènes des voi­tures de police, les chats qui se battent.

Arrive 3h10 après un somme sur un banc en pierre, le seul que j’ai trou­vé est dans la zone fumeurs. Je me suis fina­le­ment replié dans une salle cli­ma­ti­sée, avec des familles indo­né­siennes qui l’air de rien me regardent avec cir­cons­pec­tion, tout en sou­riant ; je m’ins­talle à côté d’eux et tente de fer­mer l’œil, la tête posée sur la bouche de la clim, un coup à attra­per la mort. Un type ronfle à en faire trem­bler les vitres.

Enre­gis­tre­ment au comp­toir de Garu­da Air­lines. Tous les comp­toirs ont une orchi­dée blanche, les employées sont toutes voi­lées, vêtues de turquoise.

Le type du contrôle me parle en baha­sa, mais j’ai beau faire des efforts, je ne com­prends pas. Il chante tout seul entre deux passagers.

Je mange un Roti’O (“savour hard to des­cribe”, on dirait quelque chose comme notre tour­teau au fro­mage, sauf que c’est aro­ma­ti­sé au café), l’aé­ro­port se rem­plit, il a plus de gueule dans la zone d’embarquement que dans la zone d’at­tente. J’ar­rive dans une salle car­rée magni­fique, les employées ne sont plus voi­lées pas­sés les contrôles. Les éclairs illu­minent le ciel où le soleil pointe le bout de son nez. Il a plu fort sans que je m’en rende compte.

La suite, c’est à Bali.

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