
Carnet de campagne #3
Carnets de campagne #3
Carnets de campagne #3
Les carnets de Jérusalem
La journée se termine sur Ubud, l’après-midi touche à sa fin. Il fait très chaud et mon corps est incroyablement las. J’ai mal au crâne, harassé par la fatigue, les heures de sommeil perdues dans le long trajet qui m’a amené jusqu’ici. J’ai comme l’impression que je ne verrai pas le soleil se coucher tant je ne pense qu’à une seule chose ; aller me coucher. Sur le chemin du retour vers l’hôtel, je mange une assiette de mie goreng, un riz frit aux légumes, la version indonésienne du riz cantonnais, mais la nourriture ne trouve pas grâce à mes yeux ; je m’endors à moitié dans mon assiette…
J’ai l’impression de tituber en essayant de retrouver mon chemin vers l’hôtel. Le ciel prend des teintes violacées en tombant derrière l’horizon et les fantômes de la nuit ont tendance à venir danser dans mes pas. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai l’impression de marcher beaucoup plus qu’à l’aller pour retourner là d’où je viens. Autour de moi, ce ne sont que des rizières et des champs nus où parfois beuglent des bœufs débonnaires, des champs que rien ne distinguent d’autres champs.
L’incroyable symétrie des rangs de riz plongés les pieds dans l’eau me donne le tournis. J’essaie d’y trouver l’erreur, mais tout est planté au cordeau, rien ne dépasse ; le travail des hommes et des femmes qui ont procédé à cette belle ouvrage (oui, ouvrage est aussi féminin) me donne une idée de la rigueur qu’il faut pour cultiver ce féculent qui nourrit plus de la moitié de la planète.
Pour la première fois de ma vie, j’entends de mes propres oreilles le son improbable des métallophones frappés au maillet que les musiciens de Bali jouent avec ferveur pour faire vivre leurs traditions, le gamelan. Dans la pénombre d’Ubud, je perçois derrière les murs d’une grande bâtisse, le son à la fois métallique et doux d’un orchestre qui joue méthodiquement la partition d’un ballet inconnu, joué à l’autre bout du monde connu.
Le gamelan (la langue de l’Indonésie, le bahasa indonesia, s’écrit avec l’alphabet latin, et le fait de ne pas prononcer le “e” dans certains mots est parfois déconcertant. Ainsi, on prononce le mot gamelan, gam’lan) vient du fond des âges, d’une époque si lointaine qu’on peut en apercevoir les prémices sur les bas-reliefs de Borobudur. En découvrant le gamelan, on finit par s’en trouver envouté.
Des frissons parcourent ma peau, je me sens fébrile en même temps qu’une certaine excitation me saisit. Je sais où je suis, je m’en rends compte et ne prends pas forcément la mesure de ce qui m’arrive. Je suis à Bali. L’air que je respire est balinais. Je peine à retrouver mon chemin et partout autour de moi, tandis que la nuit tombe, des voix insanes se lèvent des fourrés, des rizières, des cris bestiaux d’insectes ou de batraciens que je n’ai jamais entendu, je ne sais pas ce que c’est, je ne connais plus rien, je suis complètement perdu…
J’arrive finalement à retrouver mon chemin dans l’obscurité de cette terre qui a tourné vers l’est et dont on ne distingue plus les contours. L’hôtel n’est qu’un minuscule point dans la campagne d’une ville qui ressemble à une grosse bourgade rurale, une vague qui s’écroule derrière les rizières à flanc de coteau. Un simple chemin de terre y mène, un chemin si étroit qu’un faux pas dans les ténèbres suffirait à rendre hasardeux, passible d’une visite surprise aux créatures de la nuit qui, certainement autant effrayées que le passant, se tairaient d’un seul coup.
Je descends le petit chemin qui mène à ma chambre, seulement illuminé par endroit de quelques loupiotes souffreteuses. Une statue de Ganesh apaisé semble me souhaiter la plus belle des nuits, n’attendant rien d’autre qu’une révérence avant de passer son chemin.
Je m’écrase lamentablement sur mon lit, sans pouvoir bouger, à peine dérangé par la chaleur, les bruits du dehors et tout ce qui pourrait se passer dans le monde. Pas question de dîner ce soir, je ne ressors plus et m’endors comme un ange au paradis ; il est à peine 19h30.
Quelque chose me réveille à 1h30, pensant que la nuit est déjà terminée. J’ai laissé la porte de la chambre grande ouverte mais je sais que je ne risque rien. Je me rendors qu’à 7h00 après avoir fait un tour de cadran.
Moment récolté le 21 février 2014. Écrit le 6 février 2019.
La forêt des singes, ce sont trois temples. Le Pura Dalem Agung Padangtegal, le plus grand et dédié aux rituels quotidiens, la source sacrée qui n’est autre que l’enfer émeraude, et le troisième, situé au nord-ouest, beaucoup plus discret et qui occupe une place particulière, le Prajapati. Voici le lieu où l’on célèbre les morts.
C’est un lieu étrange. Un temple orné de statues, de monstres ricanants, comme un pied de nez à la mort et aux mauvais esprits qui rôdent dans les parages.
A vrai dire, le temple lui-même n’a pas beaucoup d’intérêt… Tout autour, une esplanade de terre sèche, où quelques singes viennent ramasser des graines tombées des arbres dont les frondaisons surplombent l’étrange champ. Rien ne laisse présager de ce qui se passe ici.
Il règne une atmosphère à la fois sereine et mystérieuse, comme si un secret planait sur ce lieu. Sur le sol, tout autour du temple, des stèles ornées du signe sanskrit de la svastika, d’autres de signes d’une écriture que je ne connais pas, peut-être du tamil, mais plus certainement du javanais. Des noms, parfois des dates, de naissance et de décès, des mots qui ne ressemblent même pas à des noms.
Une odeur de fumée très légère est perceptible, mais rien alentour ne brûle. Je me sens un peu confus car les bouddhistes n’enterrent pas leurs morts ; la crémation est la cérémonie (depuis l’interdiction des funérailles célestes) qui permet la libération du corps et de l’esprit. La vue de ces stèles indique clairement des tombes, des corps enterrés…
En réalité, ici, on ne brûle pas les morts, du moins pas tout de suite. La grande cérémonie de la crémation a lieu tous les cinq ans et en attendant, on enterre les corps dans l’enceinte du temple. Le moment venu, on les sort de terre pour les placer sur un immense bûcher dressé spécialement pour l’occasion, et toute la ville est conviée pour ce grand événement. La cérémonie est publique, tout le monde peut y participer, et on peut même se renseigner auprès des autorités locales pour savoir quand aura lieu la prochaine cérémonie.
Moment récolté le 21 février 2014. Écrit le 2 février 2019.
Comme par hasard, dès qu’on s’éloigne un peu de la foule massée autour des singes, il n’y a plus personne. Il n’y a plus rien, c’est comme si le monde avait ses frontières aux limites de ce qui est écrit dans les guides touristiques. Pourtant, la forêt des singes ne manque pas d’offrir des surprises à celui qui fuit ceux qui marchent sans s’arrêter.
La forêt prend le dessus, les racines cachent une vie qui ose parfois se montrer, les ficus s’élèvent au-dessus de la canopée et les nœuds qui s’enfoncent dans la terre laissent présager d’une vie grouillante, faite d’écailles et de reptations…
Il suffit de prendre les chemins de traverse, malgré la touffeur et la fatigue qui m’étreignent.
Il suffit de se rendre là où les chemins descendent vers le cours d’une rivière qu’on entend chuchoter un peu plus bas, malgré les rires bruyants.
Quelque chose me dit que je vais trouver un trésor.
Une volée de marches encadrée par le corps immense de deux nagas serpente jusqu’à une plateforme qui donne sur un petit pont.
Partout, cachées, des fontaines chantent dans l’air humide, des corps de femmes ondulant ou des monstres aux dents redoutables.
En surplomb de la rivière, on peut voir le corps de deux dragons de Komodo, animal symbolique de l’Indonésie, qui malgré son aspect repoussant et la dangerosité de sa salive dont il se sert pour foudroyer ses proies, terrassées par une septicémie éclair, garde quelque chose de majestueux lorsqu’il déplace son corps massif avec grâce.
Arrivé tout en bas de la petite vallée, un autre temple trône sur un sol dallé. Deux cahutes au toit de chaume de riz, et surtout ces colonnes qui sont comme des temples miniatures qu’on trouve un peu partout sur l’île… Lorsque la religion se mêle à la nature.
Je suis dans un enfer vert, peuplé de créatures terrifiantes, toute en rondeur, dans une chaleur accablante, un enfer couleur d’émeraude, où les ombres dansent au gré du vent dans les hautes branches, sous un soleil qui tente de percer le feuillage.
L’après-midi est bien avancée mais la chaleur ne semble pas vouloir s’atténuer. Je n’ai qu’une hâte, trouver de quoi manger et aller me reposer un peu, mais quelque chose me dit qu’il reste encore des lieux à découvrir dans les parages, avant d’avaler un grand bol de mie goreng.
Moment récolté le 21 février 2014. Écrit le 24 janvier 2019.