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Les stèles du tophet de Carthage

Les stèles du tophet de Carthage

Car­thage

Les stèles du tophet 

Les stèles du tophet de Car­thage : ce que l’ar­chéo­lo­gie dis­pute encore aux textes romains

 

Salamm­bô, un après-midi de vent

On arrive au tophet par un quar­tier qui ne pré­vient de rien. Salamm­bô est une ban­lieue de Tunis comme il y en a par­tout sur cette côte : des vil­las basses aux volets déco­lo­rés, des bou­gain­vil­lées qui débordent des murets, la ligne du TGM qui file vers La Mar­sa avec un bruit de fer­raille patiente, et l’o­deur du sel qui monte dès qu’on tourne le dos à la rue. Rien n’an­nonce que l’on marche vers l’un des lieux les plus dis­pu­tés de l’ar­chéo­lo­gie médi­ter­ra­néenne. Un pan­neau, une grille, un gar­dien qui som­nole sous un euca­lyp­tus et vous laisse entrer d’un geste de la main, comme on auto­rise un voi­sin à tra­ver­ser une cour.

Le nom du quar­tier vient d’un roman. En 1862, Flau­bert publiait Salamm­bô, cette machine somp­tueuse et cruelle où il avait entas­sé, à force de lec­tures et d’i­ma­gi­na­tion, tout ce que le XIXe siècle croyait savoir de Car­thage : la fille d’Ha­mil­car, le man­teau sacré de Tanit, les mer­ce­naires révol­tés, et sur­tout ce cha­pitre où les Car­tha­gi­nois, la ville assié­gée, jettent leurs enfants dans les bras rou­gis d’une sta­tue de Moloch pen­dant que les tam­bours couvrent les cris. On a don­né à la ban­lieue le nom de l’hé­roïne de fic­tion, et il se trouve — coïn­ci­dence qui ferait sou­rire n’im­porte quel ama­teur d’i­ro­nie — que la fic­tion avait plan­té son décor à quelques cen­taines de mètres de l’en­droit où l’on a réel­le­ment retrou­vé, soixante ans plus tard, des mil­liers d’urnes conte­nant des osse­ments d’en­fants brû­lés. La lit­té­ra­ture avait mis le doigt sur la plaie avant que la pioche ne la mette au jour. C’est le genre de super­po­si­tion qui donne le ver­tige et qu’il vaut mieux gar­der à l’œil, car elle piège : on des­cend dans le tophet la tête déjà pleine de Flau­bert, et Flau­bert lisait Dio­dore de Sicile, et Dio­dore écri­vait pour un public grec deux siècles et demi après les faits. On croit voir des pierres ; on regarde en réa­li­té à tra­vers une pile de récits empi­lés les uns sur les autres.

L’en­clos, lui, est en contre­bas. On y des­cend par quelques marches, et c’est déjà une pre­mière sur­prise : le lieu du sacré, ici, n’est pas dres­sé vers le ciel comme un temple, il s’en­fonce. On passe sous le niveau de la rue et l’on se retrouve dans une cuvette héris­sée de stèles, cer­taines plan­tées, d’autres cou­chées, quelques-unes redres­sées par les archéo­logues, entre des cyprès et des touffes d’herbe sèche. La mer est tout près, on l’en­tend sans la voir. Le vent fait un bruit conti­nu dans les aiguilles des cyprès. Il y a des chats. Il y a, l’a­près-midi, une lumière blanche et dure qui rebon­dit sur le cal­caire et vous force à plis­ser les yeux.

La pre­mière impres­sion, il faut la dire, est celle d’une étrange bana­li­té. On avait redou­té un lieu de ter­reur, on trouve un jar­din de pierres tièdes. Les stèles ne dépassent guère la taille d’un homme, sou­vent bien moins ; cer­taines tiennent dans deux mains. Elles portent des sym­boles gra­vés au trait mal­adroit — un crois­sant sur­mon­té d’un disque, un cadu­cée, une main levée, et sur­tout ce signe étrange qu’on a pris l’ha­bi­tude d’ap­pe­ler le « signe de Tanit » : un tri­angle ou un tra­pèze, une barre hori­zon­tale posée des­sus comme des bras écar­tés, et par-des­sus un cercle, une sorte de bon­homme géo­mé­trique réduit à trois traits. On peut y voir une déesse sché­ma­ti­sée, une figure d’o­rant, un autel sur­mon­té d’un disque solaire ; les spé­cia­listes n’ont jamais tran­ché. Ce qui frappe, c’est la répé­ti­tion. Des cen­taines de fois le même signe, la même for­mule, la même main gauche qui a tenu le ciseau et gra­vé, pour un enfant, quelques lettres puniques dans une pierre bon marché.

C’est ce contraste que l’on rap­porte de Salamm­bô, avant même de savoir quoi en pen­ser : la dou­ceur du lieu et l’é­nor­mi­té de ce qu’il pour­rait signi­fier. On vou­drait que l’hor­reur ait une odeur, un froid, une aura. Elle n’en a pas. Elle a la forme d’un pré caillou­teux au bord de la mer, où des chats se chauffent au soleil sur des tombes d’enfants.

Ce que contient réel­le­ment l’enclos

Avant de lais­ser par­ler les Romains et de les lais­ser se dis­pu­ter avec les archéo­logues, il faut décrire hon­nê­te­ment le conte­nu du lieu, car tout le débat tourne autour de ces objets-là.

Le tophet de Car­thage n’est pas une décou­verte ponc­tuelle mais un gise­ment immense, exploi­té par couches suc­ces­sives pen­dant près de six siècles, du VIIIe siècle avant notre ère jus­qu’à la des­truc­tion de la ville par Rome en 146. On a esti­mé qu’il pou­vait conte­nir, dans son inté­gra­li­té, des dizaines de mil­liers d’urnes. Les fouilles menées depuis les années 1920 en ont exhu­mé une part seule­ment : on parle cou­ram­ment de plus de vingt mille urnes docu­men­tées et de plu­sieurs mil­liers de stèles. Ce ne sont pas des chiffres qu’on sai­sit vrai­ment. Vingt mille urnes, c’est une popu­la­tion entière, une petite ville de morts minuscules.

Chaque urne — un vase de terre cuite, par­fois gros­sier, par­fois soi­gné — contient des osse­ments cal­ci­nés. Le plus sou­vent ce sont des restes d’en­fants très jeunes : nou­veau-nés, nour­ris­sons de quelques semaines, par­fois des fœtus. Par­fois ce sont des restes d’a­ni­maux : agneaux, che­vreaux, plus rare­ment des oiseaux. Par­fois enfant et ani­mal sont mêlés dans la même urne. Ces vases étaient enfouis dans le sol de l’en­clos, et beau­coup — pas tous — étaient signa­lés en sur­face par une stèle.

Les stèles, jus­te­ment, ont évo­lué avec les siècles, et cette évo­lu­tion sert de calen­drier. Law­rence Sta­ger, qui a diri­gé les fouilles amé­ri­caines dans les années 1970, a dis­tin­gué trois grandes phases stra­ti­gra­phiques qu’il a nom­mées Tanit I, II et III. Dans les couches les plus anciennes, les monu­ments sont sobres : de simples pierres dres­sées, des cippes, par­fois de petites cha­pelles minia­tures abri­tant un bétyle, cette pierre brute qui figure la divi­ni­té sans la repré­sen­ter. Puis, avec le temps, appa­raissent les stèles gra­vées, les sym­boles, et enfin les ins­crip­tions dédi­ca­toires, de plus en plus nom­breuses et bavardes à mesure qu’on approche de l’é­poque romaine.

Les ins­crip­tions, quand il y en a, disent presque tou­jours la même chose, dans une for­mule si sté­réo­ty­pée qu’on finit par la connaître par cœur. Tra­duite du punique, elle donne à peu près : « À la Dame Tanit Face de Baal, et au Sei­gneur Baal Ham­mon, ce qu’a voué Untel, fils d’Un­tel, parce qu’il a enten­du sa voix, qu’il le bénisse. » Deux divi­ni­tés, donc, qui dominent l’en­clos. Baal Ham­mon, le vieux dieu, le maître, que les Romains iden­ti­fie­ront plus tard à leur Saturne. Et Tanit, « Face de Baal », parèdre deve­nue au fil des siècles la grande figure fémi­nine de Car­thage, celle dont le signe se répète par­tout. La for­mule dit un vœu, une tran­sac­tion : quel­qu’un a pro­mis quelque chose à un dieu, le dieu a « enten­du sa voix », et l’on demande en retour la béné­dic­tion. Rete­nez ce voca­bu­laire du vœu et de l’é­change ; il sera au cœur de la dispute.

Un der­nier mot sur le mot lui-même. « Tophet » n’est pas car­tha­gi­nois. Les Puniques n’ont jamais appe­lé ce lieu ain­si ; ils disaient sans doute sim­ple­ment le sanc­tuaire, ou l’en­clos consa­cré. Le terme est emprun­té à la Bible hébraïque, où le Topheth désigne un lieu de la val­lée de Hin­nom, aux portes de Jéru­sa­lem, que les pro­phètes mau­dissent parce qu’on y aurait fait pas­ser des enfants par le feu en l’hon­neur de Moloch. Ce sont les archéo­logues du début du XXe siècle qui, frap­pés par la res­sem­blance, ont pla­qué le nom biblique sur le site car­tha­gi­nois. Le geste est lourd de consé­quences : il a pré­ju­gé de la nature du lieu avant même qu’on ait exa­mi­né les os. Appe­ler cet endroit un « tophet », c’é­tait déjà, d’une cer­taine façon, l’accuser.

Les auteurs anciens et la sta­tue de bronze

Pas­sons aux textes, puisque c’est contre eux que l’ar­chéo­lo­gie va bien­tôt plaider.

Le récit le plus célèbre, le plus cité, le plus repris de Flau­bert à nos manuels, vient de Dio­dore de Sicile, his­to­rien grec du Ier siècle avant notre ère. Racon­tant le siège de Car­thage par Aga­thocle de Syra­cuse, vers 310, il décrit la panique des Car­tha­gi­nois voyant l’ar­mée enne­mie cam­per sous leurs murs. Per­sua­dés d’a­voir offen­sé leurs dieux — notam­ment en ayant pris l’ha­bi­tude de sacri­fier, à la place de leurs propres enfants, des enfants ache­tés ou de basse extrac­tion —, les notables décident de répa­rer le man­que­ment en offrant, d’un coup, deux cents fils des meilleures familles ; et l’é­mu­la­tion aidant, on en aurait immo­lé trois cents de plus. Dio­dore décrit alors le dis­po­si­tif : une sta­tue de bronze du dieu, les bras ten­dus, mains ouvertes et incli­nées vers le sol, sous les­quelles s’ou­vrait une fosse enflam­mée ; on posait l’en­fant sur les mains incli­nées, il glis­sait, et tom­bait dans le feu. Il ajoute que les proches avaient inter­dic­tion de pleurer.

L’i­mage est inou­bliable, et c’est bien là le pro­blème : elle est faite pour l’être. Dio­dore ne l’a pas inven­tée, il la tient d’au­teurs plus anciens, notam­ment de Cli­tarque, dont un com­men­ta­teur de Pla­ton a conser­vé une para­phrase encore plus hor­rible : l’en­fant, sai­si par la flamme, semble rire, ses membres se contractent, la bouche se tord en une gri­mace — et c’est là, dit ce texte, l’o­ri­gine du « rire sar­do­nique », ce ric­tus des mou­rants. On voit le tra­vail de la légende à l’œuvre : une pra­tique reli­gieuse réelle ou sup­po­sée se cris­tal­lise autour d’une éty­mo­lo­gie pit­to­resque et d’un détail atroce qui se trans­met, se polit, s’am­pli­fie de main en main.

Plu­tarque, au tour­nant du Ier et du IIe siècle de notre ère, ajoute sa touche dans un trai­té sur la super­sti­tion : il décrit les mères pré­sentes au sacri­fice, immo­biles, se rete­nant de gémir, car une larme aurait annu­lé l’of­frande et il fal­lait payer l’a­mende ; et tout autour, les flûtes et les tam­bours dont le vacarme cou­vrait les cris pour qu’ils ne par­viennent pas aux oreilles de la foule. Le détail des ins­tru­ments qui couvrent les cris est de ceux qui font froid dans le dos parce qu’ils sonnent vrai — mais c’est aus­si exac­te­ment le genre de détail qu’un rhé­teur ajoute pour rendre une scène insoutenable.

Et puis il y a Ter­tul­lien, qui n’est pas grec mais car­tha­gi­nois, chré­tien, écri­vant vers 200 de notre ère dans sa ville même. Dans son Apo­lo­gé­tique, plai­doyer enflam­mé en faveur des chré­tiens per­sé­cu­tés, il retourne l’ac­cu­sa­tion de bar­ba­rie contre les païens d’A­frique : c’est vous, dit-il en sub­stance à ses juges, qui avez sacri­fié publi­que­ment des enfants à Saturne jus­qu’au pro­con­su­lat de Tibère, lequel fit cru­ci­fier les prêtres sur les arbres de leur propre sanc­tuaire ; et vous conti­nuez de le faire en secret. Le témoi­gnage a un poids par­ti­cu­lier parce qu’il vient de l’in­té­rieur, d’un homme du lieu, pas d’un enne­mi loin­tain. Mais il faut le lire pour ce qu’il est : une pièce de polé­mique, écrite par un conver­ti qui a tout inté­rêt à noir­cir le paga­nisme dont il vient de sortir.

Voi­là le dos­sier lit­té­raire. Il est spec­ta­cu­laire et il est una­nime : Grecs et Romains, sur cinq ou six siècles, s’ac­cordent à dire que les Car­tha­gi­nois brû­laient leurs enfants pour leurs dieux. Mais il par­tage un défaut congé­ni­tal dont il faut prendre la mesure. Ce sont, à une excep­tion près, des voix d’en­ne­mis ou d’ad­ver­saires. Rome a rasé Car­thage, l’a mau­dite, a répan­du du sel sur ses ruines dans la légende sinon dans les faits, et avait tout inté­rêt à peindre sa rivale comme un peuple de tueurs d’en­fants — Car­tha­go delen­da est se nour­rit aus­si d’hor­reur morale. Les Grecs de Sicile étaient en guerre chro­nique contre les Puniques. Et Flau­bert, vingt siècles plus tard, a héri­té de tout cela sans dis­tance cri­tique, ajou­tant à Moloch le pres­tige du roman moderne. Quand on des­cend à Salamm­bô la tête pleine de ces récits, on des­cend avec une accu­sa­tion déjà ins­truite. La ques­tion que l’ar­chéo­lo­gie va poser, à par­tir du XXe siècle, est simple et redou­table : et si tout cela n’é­tait qu’une calom­nie de vainqueurs ?

Le grand doute : et si ce n’é­tait qu’un cimetière ?

Dans la seconde moi­tié du XXe siècle, une géné­ra­tion de cher­cheurs a entre­pris de démon­ter métho­di­que­ment l’ac­cu­sa­tion. Le mou­ve­ment est venu sur­tout d’I­ta­lie et de Tuni­sie — les deux pays où se trouvent la plu­part de ces sanc­tuaires —, por­té notam­ment par Saba­ti­no Mos­ca­ti et son élève Ser­gio Ribi­chi­ni, figures de l’é­cole ita­lienne de phénicien-punique.

Leur thèse tenait en une phrase : le tophet n’é­tait pas un lieu de sacri­fice mais un cime­tière par­ti­cu­lier, réser­vé aux enfants morts trop tôt. Dans l’An­ti­qui­té, la mor­ta­li­té infan­tile était effroyable : un quart, par­fois un tiers des nou­veau-nés ne pas­saient pas la pre­mière année. Ces enfants morts avant d’a­voir vécu, morts sans avoir reçu leur place dans la com­mu­nau­té, ne pou­vaient être enter­rés dans les nécro­poles ordi­naires réser­vées aux adultes et aux plus grands. On leur aurait donc consa­cré un espace à part, sous la pro­tec­tion de Baal Ham­mon et de Tanit, où on les inci­né­rait et les confiait aux dieux. Les stèles ne seraient pas des reçus de sacri­fice mais des ex-voto de deuil, des prières adres­sées au ciel par des parents éplo­rés. Les ani­maux retrou­vés dans les urnes ne seraient pas des vic­times de sub­sti­tu­tion mais des offrandes funé­raires accom­pa­gnant l’en­fant. Bref : pas de bûcher sinistre, pas de sta­tue de bronze, pas de mères aux larmes répri­mées — seule­ment le cha­grin uni­ver­sel de parents qui enterrent leurs bébés, et que des enne­mis mal inten­tion­nés ont trans­for­mé en monstres.

Cette relec­ture avait pour elle plu­sieurs forces. D’a­bord elle ren­dait jus­tice à un peuple qu’on n’en­ten­dait jamais par­ler en son nom, condam­né à n’exis­ter que dans le miroir défor­mant de ses adver­saires. Ensuite elle col­lait à l’air du temps : dans les décen­nies de la déco­lo­ni­sa­tion, l’i­dée que l’i­mage du « Car­tha­gi­nois sacri­fi­ca­teur » était une construc­tion colo­niale et orien­ta­liste avait une évi­dente réso­nance poli­tique. Réha­bi­li­ter Car­thage, c’é­tait refu­ser la cari­ca­ture du bar­bare orien­tal fabri­quée par l’Oc­ci­dent conqué­rant. Le débat scien­ti­fique s’est char­gé, comme sou­vent, d’en­jeux qui le dépassaient.

Il s’ap­puyait aus­si sur une révo­lu­tion phi­lo­lo­gique plus ancienne et plus dis­crète, mais déci­sive. En 1935, l’o­rien­ta­liste Otto Eiss­feldt avait sou­te­nu que le fameux « Moloch » de la Bible n’é­tait peut-être pas du tout le nom d’un dieu. En punique, on trouve le terme mlk — molk — asso­cié à ces offrandes. Eiss­feldt pro­po­sa d’y voir non pas une divi­ni­té dévo­reuse d’en­fants, mais un terme tech­nique dési­gnant un type de sacri­fice, une caté­go­rie d’of­frande. Autre­ment dit, quand les textes hébraïques dénoncent ceux qui « font pas­ser leurs enfants pour Moloch », il fau­drait peut-être lire : « en offrande de type molk ». Le dépla­ce­ment est ver­ti­gi­neux : il fait dis­pa­raître le dieu-idole au visage de tau­reau que l’i­ma­gi­naire occi­den­tal avait dres­sé, et le rem­place par un voca­bu­laire rituel, sec, admi­nis­tra­tif. Moloch cesse d’être un ogre pour deve­nir une rubrique comp­table. Cette hypo­thèse, lar­ge­ment admise aujourd’­hui pour l’é­ty­mo­lo­gie, a nour­ri le camp scep­tique : si « Moloch » n’a jamais exis­té comme dieu, peut-être le sacri­fice qu’on lui prê­tait n’a-t-il jamais exis­té non plus.

Pen­dant une géné­ra­tion, cette lec­ture apai­sée a domi­né une bonne par­tie de la recherche. On ensei­gnait volon­tiers, dans les années 1980 et 1990, que le sacri­fice d’en­fants car­tha­gi­nois rele­vait sur­tout du fan­tasme antique et de la pro­pa­gande romaine, et que le tophet était, tris­te­ment mais bana­le­ment, le champ de repos des tout-petits. C’é­tait une belle his­toire, humaine, répa­ra­trice. Res­tait à la confron­ter aux os eux-mêmes.

La bataille des os

C’est ici que le débat quitte les biblio­thèques pour les labo­ra­toires, et qu’il devient, il faut le dire, d’une tech­ni­ci­té redou­table, où la véri­té se joue à quelques semaines près dans l’âge d’un nour­ris­son mort il y a deux mille cinq cents ans.

En 2010, une équipe conduite par l’an­thro­po­logue Jef­frey Schwartz, de l’u­ni­ver­si­té de Pitts­burgh, avec Frank Hough­ton, Rober­to Mac­chia­rel­li et Luca Bon­dio­li, publia dans la revue PLoS ONE une étude qui fit grand bruit. Ils avaient exa­mi­né les restes cal­ci­nés conte­nus dans plu­sieurs cen­taines d’urnes de Car­thage — autour de trois cent qua­rante — pour en déter­mi­ner l’âge au décès à par­tir de mar­queurs de déve­lop­pe­ment : mesures du crâne, de la hanche, des os longs, des dents. Leur conclu­sion allait dans le sens des scep­tiques. La grande majo­ri­té des enfants étaient morts très tôt, dans les pre­miers mois de vie, et une pro­por­tion impor­tante — au moins un cin­quième de l’é­chan­tillon — était consti­tuée de fœtus, d’in­di­vi­dus morts avant la nais­sance. Pour affi­ner, ils avaient confié une cin­quan­taine de dents à leurs col­lègues Mac­chia­rel­li et Bon­dio­li, qui cher­chèrent la « ligne néo­na­tale », cette bande opaque qui se forme dans l’é­mail au moment de la nais­sance et per­met de dire si l’en­fant a vécu ou non après avoir vu le jour. Sur cin­quante indi­vi­dus, ils ne trou­vèrent cette ligne que dans vingt-quatre dents : les autres étaient morts avant la nais­sance ou dans les tout pre­miers jours.

Le rai­son­ne­ment était lim­pide. Un pro­fil d’âge concen­tré sur le péri­na­tal et les tout pre­miers mois, avec une forte pré­sence de mort-nés, ne cor­res­pond pas à ce qu’on atten­drait d’un sacri­fice sélec­tif — on ne sacri­fie pas un enfant déjà mort dans le ventre de sa mère. En revanche, il cor­res­pond exac­te­ment à la courbe de la mor­ta­li­té natu­relle avant et juste après la nais­sance. Les auteurs ajou­taient un argu­ment maté­riel : aucune urne ne conte­nait assez d’os­se­ments pour y voir plus de deux indi­vi­dus com­plets, ce qui excluait les héca­tombes de masse décrites par Dio­dore. Leur ver­dict tenait dans le titre même de l’ar­ticle : les restes de Car­thage n’é­tayent pas un sacri­fice sys­té­ma­tique d’en­fants. Le tophet était bien un cime­tière pour ceux qui mou­raient juste avant ou juste après la nais­sance, quelle qu’en fût la cause.

La réplique ne tar­da pas. En 2011, dans la revue Anti­qui­ty, une équipe menée par Patri­cia Smith, de l’u­ni­ver­si­té hébraïque de Jéru­sa­lem, avec Gal Avi­shai, Joseph Greene et Law­rence Sta­ger lui-même — l’an­cien fouilleur du site —, atta­qua la méthode plus que les don­nées. Leur objec­tion était tech­nique et redou­ta­ble­ment effi­cace : la cré­ma­tion rétracte l’os. Le feu fait rétré­cir les osse­ments dans des pro­por­tions qui peuvent atteindre plu­sieurs dizaines de pour cent, et de manière inégale selon la tem­pé­ra­ture et la par­tie du corps. Si l’on mesure des os brû­lés sans cor­ri­ger cette rétrac­tion, on les prend pour plus petits qu’ils n’é­taient, donc pour plus jeunes que l’en­fant ne l’é­tait en réa­li­té. En appli­quant des fac­teurs de cor­rec­tion, Smith et ses col­lègues concluaient que les enfants du tophet étaient en moyenne plus âgés que ne le disaient Schwartz et son équipe : la plu­part avaient certes moins de deux ou trois mois, mais ils se situaient au-delà du pic de mor­ta­li­té néo­na­tale, dans une tranche d’âge où l’on meurt sta­tis­ti­que­ment peu de causes natu­relles. Cette sur-repré­sen­ta­tion d’une classe d’âge pré­cise — trop vieux pour la mort-née, trop jeune pour la mala­die infan­tile mas­sive — ne pou­vait s’ex­pli­quer, selon eux, que par une sélec­tion : on avait choi­si ces enfants. Le titre de leur réponse était sans ambi­guï­té : le vieillis­se­ment des nour­ris­sons inci­né­rés attes­tait le sacrifice.

Schwartz et son équipe répon­dirent à leur tour, en 2012 puis dans un long article de 2017 au titre péné­trant, « Deux récits d’une même ville » : ils contes­taient les fac­teurs de rétrac­tion rete­nus par leurs adver­saires, dis­cu­taient os par os la fia­bi­li­té de tel ou tel repère ana­to­mique — l’os pétreux du crâne, notam­ment, dont l’u­sage pour esti­mer l’âge était selon eux mal fon­dé —, et main­te­naient leur lec­ture d’une popu­la­tion morte de causes natu­relles. La contro­verse s’est ain­si ins­tal­lée dans une guerre de tran­chées métho­do­lo­gique où chaque camp accuse l’autre de biais dans le manie­ment d’un fac­teur de cor­rec­tion. Le lec­teur non spé­cia­liste — et je m’y range — en res­sort avec une convic­tion para­doxale : l’os ne parle pas seul. La même poi­gnée de cendres, mesu­rée par deux équipes éga­le­ment com­pé­tentes et hon­nêtes, donne un cime­tière chez les uns, un autel chez les autres. La dif­fé­rence tient à quelques mil­li­mètres de rétrac­tion sup­po­sée. On aime­rait que la science tranche là où les textes sont sus­pects ; elle rend un ver­dict par­ta­gé, et c’est peut-être la leçon la plus utile de toute l’affaire.

Ce que disent les pierres elles-mêmes

Reste un ordre de preuves que la bataille des os laisse curieu­se­ment de côté et sur lequel il faut reve­nir : les ins­crip­tions. Car si les os sont muets ou ambi­gus, les stèles, elles, parlent — en punique, certes, dans une langue for­mu­laire et avare, mais elles parlent.

Reve­nons à la for­mule. Elle ne dit pas : ci-gît un enfant, pleu­ré par ses parents. Elle dit un vœu accom­pli. « Ce qu’a voué Untel… parce que le dieu a enten­du sa voix, qu’il le bénisse. » C’est le voca­bu­laire de l’é­change sacri­fi­ciel, pas celui de l’é­pi­taphe funé­raire. On pro­met quelque chose à la divi­ni­té en échange d’une faveur ; la faveur obte­nue — le dieu « a enten­du la voix » —, on s’ac­quitte de la pro­messe. Or ce que l’on dépose dans l’urne, sous la stèle, c’est l’en­fant. La logique interne du texte, indé­pen­dam­ment de tout témoi­gnage grec ou romain, désigne l’en­fant comme l’ob­jet du vœu, comme la contre­par­tie livrée. C’est l’ar­gu­ment le plus trou­blant du camp qui croit au sacri­fice, et il vient des Car­tha­gi­nois eux-mêmes, non de leurs ennemis.

Le voca­bu­laire du molk ren­force l’in­quié­tude au lieu de la dis­si­per. Eiss­feldt avait rai­son : mlk désigne un type d’of­frande. Mais alors on trouve, dans les ins­crip­tions des tophets, des expres­sions qui pré­cisent la nature de cette offrande. Il y a le mlk ‘mr — molk d’a­gneau — et le mlk ‘dm ou mlk b’l — que l’on com­prend comme molk d’homme, ou de citoyen. Le pre­mier semble dési­gner une offrande où un agneau est sub­sti­tué ; le second, une offrande humaine. La seule exis­tence d’un terme pour « sub­sti­tu­tion par un agneau » sup­pose logi­que­ment une norme par rap­port à laquelle on sub­sti­tue. On ne rem­place que ce qui devait être don­né. Le mlk ‘mr, l’a­gneau offert à la place, laisse entendre en creux que la place était, par défaut, celle d’un enfant — et rejoint étran­ge­ment le détail de Dio­dore sur les Car­tha­gi­nois sub­sti­tuant des enfants ache­tés aux leurs, jus­qu’à ce que le dieu, mécon­tent de la fraude, exige les vrais. On répugne à don­ner rai­son à un his­to­rien grec hos­tile ; mais quand son récit et l’é­pi­gra­phie punique se recoupent sur un point aus­si pré­cis que la sub­sti­tu­tion, il devient dif­fi­cile de tout mettre au compte de la calomnie.

C’est en sub­stance l’ar­gu­ment qu’a syn­thé­ti­sé, en 2013, l’é­quipe inter­na­tio­nale conduite par Pao­lo Xel­la, du Conseil natio­nal de la recherche ita­lien, avec Jose­phine Quinn (Oxford), Valen­ti­na Mel­chior­ri et Peter van Dom­me­len, dans un article d’Anti­qui­ty au titre lim­pide — « osse­ments de dis­corde phé­ni­ciens ». Leur posi­tion n’é­tait pas de dire que Dio­dore avait rai­son dans le détail, ni qu’on brû­lait des cen­taines d’en­fants à chaque crise. Elle était de dire que, lors­qu’on cesse d’exa­mi­ner chaque type de preuve iso­lé­ment et qu’on les fait conver­ger — les textes anciens mal­gré leur hos­ti­li­té, l’é­pi­gra­phie punique avec son voca­bu­laire du vœu et du molk, l’ar­chéo­lo­gie avec ses urnes d’en­fants et d’a­ni­maux enfouis de la même façon, la démo­gra­phie avec sa classe d’âge sur-repré­sen­tée —, le fais­ceau devient très dif­fi­cile à écar­ter. Jose­phine Quinn l’a for­mu­lé sans détour : on a long­temps reje­té cette pra­tique comme une pro­pa­gande noire parce que, à l’é­poque moderne, on ne vou­lait tout sim­ple­ment pas y croire. La dif­fi­cul­té n’é­tait pas seule­ment scien­ti­fique ; elle était morale. Il est plus confor­table, pour nous, d’i­ma­gi­ner des parents en deuil que des parents offrant.

Il faut peser cet argu­ment mais aus­si ses limites. Une for­mule votive peut se com­prendre autre­ment : on peut vouer à un dieu un enfant déjà mort, le lui « rendre », le pla­cer sous sa garde, sans l’a­voir tué pour lui. Le lan­gage du don n’im­plique pas néces­sai­re­ment le meurtre. Et le mlk ‘mr pour­rait, dans cer­taines lec­tures, dési­gner sim­ple­ment une offrande d’a­gneau dans un cadre funé­raire, sans arrière-plan de sub­sti­tu­tion. Rien, dans ce dos­sier, n’est aus­si net qu’on le vou­drait. Mais l’é­pi­gra­phie a au moins ce mérite : elle déplace le débat. Elle empêche de tout réduire à un affron­te­ment entre des Romains men­teurs et des Car­tha­gi­nois inno­cents, puis­qu’elle fait entrer dans le dos­sier la voix — for­mu­laire, énig­ma­tique, mais réelle — des Car­tha­gi­nois eux-mêmes.

Neuf sanc­tuaires et un silence

Pour com­prendre ce que fut le tophet, il faut sor­tir de Car­thage et regar­der la carte. Car Car­thage n’est pas un cas iso­lé : c’est le plus grand exem­plaire d’une ins­ti­tu­tion qu’on retrouve, presque à l’i­den­tique, dans tout l’Oc­ci­dent phénicien.

On a repé­ré et fouillé de tels sanc­tuaires — même plan, mêmes urnes d’en­fants et d’a­ni­maux, mêmes stèles à Baal Ham­mon et Tanit — sur les marges d’au moins une dizaine d’é­ta­blis­se­ments puniques. En Sicile, à Motyé, l’î­lot phé­ni­cien face à Mar­sa­la. En Sar­daigne sur­tout, où ils foi­sonnent : Sul­cis, Thar­ros, Nora, Monte Sirai. Sur la côte afri­caine, à Hadru­mète, l’ac­tuelle Sousse, et plus à l’in­té­rieur à Cir­ta, la Constan­tine algé­rienne, où le sanc­tuaire d’El-Hofra a livré des cen­taines de stèles. Le tophet appa­raît ain­si comme une ins­ti­tu­tion par­ta­gée, une marque de fabrique du monde punique occi­den­tal, aus­si carac­té­ris­tique que la langue, l’é­cri­ture ou le culte de Tanit.

Et voi­ci le fait qui, à mes yeux, éclaire tout le reste, et qu’on oublie trop sou­vent de mettre en avant : on n’a rien trou­vé de tel dans la mère patrie phé­ni­cienne. À Tyr, à Sidon, à Byblos, sur la côte du Liban d’où sont par­tis les colons, aucun tophet n’a été mis au jour sous cette forme. L’ins­ti­tu­tion n’est pas un héri­tage rap­por­té d’O­rient et per­pé­tué par nos­tal­gie ; elle semble s’être déve­lop­pée, ou du moins géné­ra­li­sée et monu­men­ta­li­sée, dans la dia­spo­ra, en Médi­ter­ra­née occi­den­tale, loin des cités mères. Cela change la manière de lire le phé­no­mène. Le tophet ne serait pas la sur­vi­vance d’une vieille pra­tique cana­néenne archaïque que les Phé­ni­ciens de l’Ouest auraient conser­vée par fidé­li­té, mais quelque chose que ces com­mu­nau­tés d’é­mi­grés ont fait gran­dir sur place — un rite d’i­den­ti­té, une façon pour des colons dis­per­sés et mena­cés de se dire phé­ni­ciens en terre étran­gère, de scel­ler un pacte avec leurs dieux au moment le plus vul­né­rable de la vie, la nais­sance. On pro­je­tait volon­tiers sur Car­thage une bar­ba­rie orien­tale immé­mo­riale ; l’ar­chéo­lo­gie sug­gère au contraire une inven­tion, ou une inten­si­fi­ca­tion, occi­den­tale et rela­ti­ve­ment tar­dive. Le tophet appar­tien­drait moins au vieil Orient qu’à l’his­toire propre de ces cités neuves de la mer.

L’ar­gu­ment des ani­maux mérite aus­si qu’on s’y arrête, car des études récentes de la faune du tophet l’ont pré­ci­sé. Agneaux, che­vreaux, quelques oiseaux : ces bêtes ne sont pas jetées n’im­porte com­ment. Elles sont inci­né­rées et enfouies exac­te­ment comme les enfants, dans les mêmes urnes, sous les mêmes stèles, avec les mêmes rites. Or on ne construit pas un cime­tière pour ses bébés mort-nés en y mêlant, à l’i­den­tique, des agneaux de lait. La com­mu­nau­té de trai­te­ment entre l’en­fant et l’a­ni­mal a beau­coup plus de sens dans un cadre sacri­fi­ciel — où l’a­gneau est une vic­time comme l’en­fant, ou à sa place — que dans un cadre pure­ment funé­raire. C’est un des argu­ments maté­riels les plus solides du camp du sacri­fice, et il ne dépend d’au­cun fac­teur de rétrac­tion contes­té : il suf­fit de consta­ter que l’en­fant et l’a­gneau reposent côte à côte, trai­tés en semblables.

Enfin la chro­no­lo­gie de Sta­ger, avec ses phases Tanit I, II et III, des­sine une évo­lu­tion. À mesure qu’on avance dans le temps et que Car­thage gran­dit, la pro­por­tion de restes humains par rap­port aux ani­maux aug­men­te­rait, et l’âge des enfants ten­drait à bais­ser. Si cette lec­ture est juste — et elle est dis­cu­tée —, elle contre­dit fron­ta­le­ment l’i­dée d’un simple cime­tière, dont la com­po­si­tion n’au­rait aucune rai­son de déri­ver ain­si. Une nécro­pole d’en­fants morts natu­rel­le­ment devrait reflé­ter, siècle après siècle, la même mor­ta­li­té. Une ins­ti­tu­tion sacri­fi­cielle, elle, peut s’in­ten­si­fier, se dur­cir, récla­mer des vic­times plus jeunes et moins de sub­sti­tuts à mesure que la cité pros­père et que l’en­jeu monte. La courbe du temps, ici, plaide contre l’innocence.

Où en est la dis­pute, et ce qu’elle nous tend

Alors, que reste-t-il, quand on remonte les marches de Salamm­bô et qu’on rend le lieu à ses chats et à son vent ?

Le balan­cier de la recherche, il faut le recon­naître, est reve­nu. Après les décen­nies scep­tiques où l’on tenait volon­tiers le sacri­fice pour une fable de vain­queurs, la ten­dance domi­nante aujourd’­hui accepte de nou­veau qu’une forme de sacri­fice d’en­fants a bel et bien été pra­ti­quée à Car­thage et dans les tophets puniques. Non pas le spec­tacle indus­triel et grand-gui­gno­lesque des textes — la sta­tue de bronze aux bras rou­gis, les cen­taines d’en­fants d’un seul coup, relèvent pro­ba­ble­ment de l’am­pli­fi­ca­tion rhé­to­rique et des cir­cons­tances excep­tion­nelles d’un siège. Mais un rite votif, sans doute rare à l’é­chelle d’une vie, réser­vé à cer­taines familles, à cer­taines pro­messes, à cer­tains moments : on vouait un enfant à Baal Ham­mon et à Tanit, et l’on s’en acquit­tait. Le fais­ceau — épi­gra­phie du vœu, voca­bu­laire du molk, ani­maux trai­tés comme les enfants, classe d’âge sur-repré­sen­tée, géné­ra­li­sa­tion du rite dans la seule dia­spo­ra occi­den­tale — est deve­nu trop dense pour qu’on le dis­perse d’un revers de main en invo­quant la calom­nie romaine.

Cela n’an­nule pas l’autre lec­ture ; cela la nuance. Il est très pos­sible, et même vrai­sem­blable, que le tophet ait été les deux choses à la fois : le lieu où l’on offrait cer­tains enfants, et le lieu où l’on confiait aux mêmes dieux ceux qui étaient morts avant d’a­voir vécu. Les deux gestes ne s’ex­cluent pas ; ils par­tagent le même seuil, cette zone fra­gile de la toute petite enfance où la vie ne tient qu’à un fil et où l’on négo­cie avec le ciel. L’en­fant mort-né qu’on rend au dieu et l’en­fant voué qu’on lui livre peuvent repo­ser dans le même enclos, sous des stèles indis­cer­nables, parce qu’ils relèvent d’une même éco­no­mie du sacré. Vou­loir sépa­rer pro­pre­ment le cime­tière de l’au­tel, c’est peut-être impo­ser à une culture ancienne une fron­tière — entre mou­rir et être offert — qui n’é­tait pas la sienne.

Ce qui me frappe, en défi­ni­tive, ce n’est pas tant l’hor­reur sup­po­sée du lieu que la dif­fi­cul­té que nous avons à le lire. Car­thage est une civi­li­sa­tion pri­vée de sa propre voix. Elle a été détruite, ses biblio­thèques dis­per­sées, ses archives per­dues ; il ne nous en reste presque que des ins­crip­tions for­mu­laires, des ruines, des urnes — et le por­trait qu’en ont lais­sé ses enne­mis. Nous sommes condam­nés à recons­ti­tuer les Car­tha­gi­nois à tra­vers Rome et la Grèce, comme on ten­te­rait de connaître un homme uni­que­ment par ce qu’en disent ceux qui l’ont tué. Dans ces condi­tions, chaque preuve maté­rielle vaut de l’or, pré­ci­sé­ment parce qu’elle échappe au récit des vain­queurs. Les os, les dents, les agneaux, la for­mule punique gra­vée d’une main gauche : ce sont les seuls témoins qui n’ont pas d’in­té­rêt dans le pro­cès. Qu’ils soient si dif­fi­ciles à inter­pré­ter, qu’ils donnent un cime­tière aux uns et un autel aux autres, dit quelque chose de notre condi­tion de lec­teurs du pas­sé. Nous vou­drions un ver­dict ; nous n’au­rons qu’une pro­ba­bi­li­té, hon­nête et inconfortable.

Et il y a, pour finir, le miroir. Si cette affaire nous obsède depuis Flau­bert, si elle pas­sionne encore les revues savantes et les docu­men­taires, ce n’est pas seule­ment pour l’é­nigme scien­ti­fique. C’est parce qu’elle touche à ce que nous jugeons le plus into­lé­rable : qu’un parent puisse offrir son enfant. Nous avons besoin, pour nous ras­su­rer, que les Car­tha­gi­nois aient été soit des monstres bien dis­tincts de nous, soit des parents en deuil iden­tiques à nous. L’hy­po­thèse la plus pro­bable est la plus déran­geante : des gens ni mons­trueux ni iden­tiques, croyant tenir leur sur­vie et celle de leur cité de la faveur de deux divi­ni­tés aux­quelles, dans cer­tains cas, on ren­dait ce qu’on avait de plus pré­cieux. Cela ne se juge pas depuis la ter­rasse d’un café de La Mar­sa, un verre de thé à la menthe devant soi. Cela s’es­saie à com­prendre, ce qui est plus long, plus ingrat, et ne pro­cure aucune bonne conscience.

Je suis remon­té vers la rue au moment où la lumière com­men­çait à jau­nir. Le TGM pas­sait, plein d’employés ren­trant de Tunis, indif­fé­rents à la cuvette de pierres tièdes qu’ils lon­geaient. Un gamin don­nait des coups de pied dans un bal­lon contre le mur du sanc­tuaire. Les cyprès conti­nuaient leur bruit. On vou­drait que ce genre de lieu impose le silence ; il ne l’im­pose pas, la vie l’a recou­vert, et c’est peut-être ain­si qu’il faut le quit­ter — non sur un fris­son, mais sur ce constat plus humble : que la pierre garde son secret, que les os hésitent, et que l’his­toire, ici, n’a pas fini de nous rendre les Carthaginois.


Pour aller plus loin

Sources anciennes — Dio­dore de Sicile, Biblio­thèque his­to­rique, livre XX (siège d’A­ga­thocle, la sta­tue de bronze) ; Cli­tarque, cité par un scho­liaste de Pla­ton (le « rire sar­do­nique ») ; Plu­tarque, De la super­sti­tion (les flûtes et les tam­bours) ; Ter­tul­lien, Apo­lo­gé­tique (Saturne et le pro­con­su­lat de Tibère).

Le débat archéo­lo­gique et osseux — L. E. Sta­ger & S. R. Wolff, « Child Sacri­fice at Car­thage: Reli­gious Rite or Popu­la­tion Control? », Bibli­cal Archaeo­lo­gy Review, 1984 ; J. H. Schwartz, F. Hough­ton, R. Mac­chia­rel­li & L. Bon­dio­li, « Ske­le­tal Remains from Punic Car­thage Do Not Sup­port Sys­te­ma­tic Sacri­fice of Infants », PLoS ONE, 2010 ; P. Smith, G. Avi­shai, J. Greene & L. E. Sta­ger, « Aging Cre­ma­ted Infants: The Pro­blem of Sacri­fice at the Tophet of Car­thage », Anti­qui­ty, 2011 ; réponses croi­sées dans Anti­qui­ty (2012, 2013) et J. H. Schwartz et al., « Two Tales of One City », Anti­qui­ty, 2017.

La syn­thèse en faveur du sacri­fice — P. Xel­la, J. Quinn, V. Mel­chior­ri & P. van Dom­me­len, « Ceme­te­ry or Sacri­fice? Infant Burials at the Car­thage Tophet: Phoe­ni­cian Bones of Conten­tion », Anti­qui­ty, 2013 ; P. Xel­la (dir.), The Tophet in the Ancient Medi­ter­ra­nean, Vérone, 2013.

La lec­ture scep­tique et l’his­toire du terme — O. Eiss­feldt, Molk als Opfer­be­griff im Puni­schen und Hebräi­schen, 1935 ; les tra­vaux de S. Mos­ca­ti et S. Ribi­chi­ni (école ita­lienne) sur le tophet comme nécro­pole d’enfants.

Et, du côté de la fic­tion qui a fixé l’i­mage — Gus­tave Flau­bert, Salamm­bô, 1862.

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Qala­wun, ou le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Qala­wun, ou le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Qala­wun

Le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Qala­wun, ou le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Rue al-Mu’izz, Le Caire. Un sul­tan kipt­chak, un hôpi­tal pour les fous, un dôme qui a sur­vé­cu à sept siècles de trem­ble­ments de terre.


I. Bayn al-Qas­rayn, dix heures du matin

Il faut arri­ver par le sud, depuis Bab Zuway­la, remon­ter la rue al-Mu’izz li-Din Allah dans le sens du cou­rant humain, contre les char­rettes de pain, entre les ven­deurs de jus de canne et les échoppes de cuivre qui mar­tèlent leur métal depuis l’é­poque où l’on comp­tait encore en dinars d’or. C’est une rue étroite pour un si grand nom — al-Mu’izz, le calife fati­mide qui fon­da Le Caire en 969 —, une rue qui fut pen­dant cinq siècles l’ar­tère céré­mo­nielle de la ville, sa colonne ver­té­brale, son axe du monde. Les Cai­rotes l’ap­pellent sim­ple­ment al-Qasa­ba, la voie. On y a fait défi­ler des armées, des califes, des girafes offertes par les rois de Nubie, des têtes d’en­ne­mis plan­tées sur des piques et des pro­ces­sions de pèle­rins reve­nant de La Mecque sous les youyous des femmes pen­chées aux moucharabiehs.

Et puis, à mi-par­cours, la rue s’é­lar­git imper­cep­ti­ble­ment. Le regard bute sur une muraille de pierre cal­caire mon­tée si haut qu’il faut se dévis­ser le cou pour en aper­ce­voir le som­met. Des fenêtres en arc bri­sé super­po­sées sur trois niveaux, comme la façade d’une cathé­drale qui aurait tra­ver­sé la Médi­ter­ra­née dans le mau­vais sens. Des grilles de bronze. Un por­tail de marbre noir et blanc. Au-des­sus, un mina­ret car­ré, mas­sif, presque tus­can, qui ne res­semble à aucun autre mina­ret de la ville. On est à Bayn al-Qas­rayn — « entre les deux palais » —, l’an­cien cœur du Caire fati­mide, là où se fai­saient face les deux rési­dences cali­fales avec leurs douze mille ser­vi­teurs, leurs jar­dins sus­pen­dus et leurs pavillons d’or. Des palais, il ne reste rien. À leur place, un sul­tan a bâti son tombeau.

Le com­plexe du sul­tan al-Man­sur Qala­wun — mau­so­lée, madra­sa et hôpi­tal, ache­vés en 1285 — est l’un de ces monu­ments dont on dit trop vite qu’ils sont des chefs-d’œuvre, ce qui dis­pense géné­ra­le­ment de les regar­der. Moi, je suis venu le regar­der. Plu­sieurs fois, à plu­sieurs années d’in­ter­valle, à plu­sieurs heures du jour, parce que ce bâti­ment ne se livre pas d’un coup. Le matin, la façade est dans l’ombre et la rue lui appar­tient. En fin d’a­près-midi, le soleil des­cend der­rière les toits de l’ouest et vient frap­per les vitraux du mau­so­lée par les fenêtres hautes, et alors l’in­té­rieur s’embrase — rouges, bleus, ors — comme une lan­terne qu’on aurait allu­mée pour un mort qui attend de la visite depuis 1290.

Car il y a un mort, là-dedans. Un mort consi­dé­rable. Un homme qui fut ache­té sur un mar­ché aux esclaves pour la somme extra­va­gante de mille dinars d’or, qui ne par­la jamais cor­rec­te­ment l’a­rabe, qui régna sur l’É­gypte et la Syrie pen­dant onze ans, qui bri­sa les Mon­gols, qui pré­pa­ra l’ex­pul­sion défi­ni­tive des croi­sés, et qui fon­da — chose raris­sime dans l’his­toire mame­louke, ce sys­tème conçu pré­ci­sé­ment pour empê­cher les dynas­ties — une lignée qui tint le trône du Caire pen­dant près d’un siècle. Il s’ap­pe­lait Qala­wun. Ses contem­po­rains l’ap­pe­laient al-Alfi : « l’homme aux mille ». Mille dinars. Le prix d’un che­val excep­tion­nel, ou d’une petite mai­son avec jar­din. On n’a jamais si bien inves­ti dans l’his­toire de l’im­mo­bi­lier cairote.

II. L’homme aux mille dinars

Com­men­çons par le com­men­ce­ment, c’est-à-dire par une steppe. Qala­wun naît vers 1222 chez les Kipt­chaks, ce peuple turc nomade qui occu­pait alors les plaines immenses entre la mer Noire et la mer d’A­ral — les Russes les appe­laient Polovtses, les Byzan­tins Cou­mans, et Boro­dine en tire­ra plus tard ses Danses polovt­siennes, ce qui fait que la musique de fond de l’en­fance de notre sul­tan est peut-être, rétros­pec­ti­ve­ment, un air d’o­pé­ra russe. Dans les années 1230, la machine de guerre mon­gole déferle sur la steppe kipt­chake, dis­loque les tri­bus, et jette sur les mar­chés d’es­claves de la mer Noire des dizaines de mil­liers de jeunes gens dont les ache­teurs se dis­putent les plus robustes. C’est le para­doxe fon­da­teur de l’his­toire mame­louke : Gen­gis Khan et ses suc­ces­seurs, en détrui­sant la steppe, ont four­ni à l’É­gypte l’ar­mée qui allait les arrêter.

Car ces gar­çons-là ne sont pas des­ti­nés aux champs de canne ni aux cui­sines. Le mot mam­luk signi­fie « pos­sé­dé », « celui qui appar­tient » — mais c’est une pos­ses­sion d’un genre très par­ti­cu­lier. Les sul­tans ayyou­bides d’É­gypte, héri­tiers de Sala­din, achètent ces ado­les­cents turcs pour en faire des sol­dats d’é­lite. On les conver­tit à l’is­lam, on leur apprend l’é­qui­ta­tion, le tir à l’arc mon­té, le manie­ment de la lance, un peu de Coran, et on les affran­chit au terme de leur for­ma­tion. L’es­cla­vage n’est ici qu’un sas d’en­trée : de l’autre côté, il y a la caserne, la solde, les pro­mo­tions, et pour les plus doués, les plus durs, les plus chan­ceux, le com­man­de­ment. C’est une aris­to­cra­tie à recru­te­ment ser­vile, une noblesse d’un seul homme et d’une seule géné­ra­tion, puisque les fils de mame­louks, nés libres et en terre d’is­lam, ne peuvent en prin­cipe pas héri­ter du sta­tut de leur père. Le sys­tème se régé­nère à chaque géné­ra­tion par l’a­chat de nou­veaux esclaves. On a inven­té beau­coup de machines poli­tiques dans l’his­toire ; celle-là, qui confie l’empire aux fils de la steppe et le reprend à leurs enfants, est l’une des plus étranges et des plus durables.

Qala­wun, donc, est ache­té dans les années 1240 par un émir de l’en­tou­rage du sul­tan ayyou­bide al-Salih Ayyub, pour ces fameux mille dinars qui lui collent à la peau comme un sur­nom d’é­cole. Pour­quoi si cher ? Les chro­ni­queurs évoquent sa beau­té phy­sique, sa car­rure, cette pres­tance qui fait les chefs. Ils notent aus­si, avec la cruau­té tran­quille des chro­ni­queurs, qu’il ne maî­tri­sa jamais bien l’a­rabe et qu’il fal­lait par­fois lui tra­duire ce qu’on lui disait. Détail qui me le rend étran­ge­ment proche : voi­là un homme qui a régné sur le pays d’al-Azhar, dis­tri­bué des chaires de droit et de gram­maire, fon­dé des écoles cora­niques, et qui est res­té toute sa vie un étran­ger dans sa propre langue de règne. L’empire par­lait arabe ; le pou­voir, lui, pen­sait en kiptchak.

Il intègre le corps des Bah­riyya, ces mame­louks caser­nés sur l’île de Raw­da, au milieu du Nil — bahr, la mer, c’est ain­si que les Égyp­tiens appellent leur fleuve. C’est la meilleure école de guerre du monde musul­man, et l’his­toire va lui don­ner très vite l’oc­ca­sion de le prou­ver. En 1250, à Man­su­ra, dans le Del­ta, les Bah­riyya taillent en pièces la croi­sade de Saint Louis ; le roi de France est fait pri­son­nier, on le loge dans la mai­son d’un scribe et on négo­cie sa ran­çon comme celle d’un che­val de prix — déci­dé­ment, tout se compte en ran­çons dans cette his­toire. La même année, les mame­louks assas­sinent le der­nier sul­tan ayyou­bide effec­tif et prennent le pou­voir pour leur propre compte. En 1260, à Ayn Jalut, en Gali­lée, ils infligent aux Mon­gols leur pre­mière grande défaite, celle qui fixe pour tou­jours la limite occi­den­tale de l’empire des steppes. Qala­wun est de toutes ces cam­pagnes, dans l’ombre d’un autre Kipt­chak, plus flam­boyant, plus bru­tal : Bay­bars, le sul­tan à la pupille voi­lée de blanc, l’homme qui fit du Caire la capi­tale incon­tes­tée de l’is­lam sun­nite en y ins­tal­lant un calife abbas­side de rechange après la des­truc­tion de Bagdad.

Bay­bars meurt en 1277 — empoi­son­né, dit-on, par une coupe de kou­mis qu’il des­ti­nait à un autre, ce qui serait la plus belle iro­nie de l’his­toire mame­louke si l’his­toire mame­louke n’en regor­geait pas. Ses fils ne tiennent pas deux ans. En novembre 1279, Qala­wun écarte le der­nier, un enfant, et monte sur le trône sous le titre d’al-Malik al-Man­sur — « le roi ren­du vic­to­rieux ». Il a près de soixante ans. Il en a pas­sé qua­rante à la guerre. Et il va faire de sa vieillesse le socle d’un siècle.

III. Onze ans de règne, treize mois de chantier

Le règne d’al-Man­sur Qala­wun (1279–1290) est de ceux dont les manuels disent qu’ils « conso­lident ». Le mot est faible. En 1281, à Homs, il affronte la deuxième grande inva­sion mon­gole de la Syrie — quatre-vingt mille cava­liers de l’Il­khan Aba­qa, ren­for­cés d’Ar­mé­niens et de Géor­giens — et la brise au terme d’une jour­née si incer­taine que les deux ailes de chaque armée se crurent simul­ta­né­ment vic­to­rieuses et vain­cues. En 1289, il prend Tri­po­li aux croi­sés, met­tant fin à un com­té qui avait duré cent quatre-vingts ans. Il meurt en novembre 1290, à près de soixante-dix ans, dans son cam­pe­ment au départ du Caire, alors qu’il s’ap­prê­tait à mar­cher sur Acre, la der­nière grande place franque. Son fils al-Ash­raf Kha­lil pren­dra la ville six mois plus tard, ache­vant l’œuvre pater­nelle et refer­mant, après deux siècles, la paren­thèse des croi­sades au Levant.

Mais Qala­wun, contrai­re­ment à tant de conqué­rants, ne se contente pas de gagner des batailles. Il signe des trai­tés de com­merce avec Gênes, avec Byzance, avec l’A­ra­gon ; il échange des ambas­sades avec le roi de Cey­lan et entre­tient la route des esclaves de la mer Noire par un accord avec la Horde d’Or — le sys­tème mame­louk a besoin de sa steppe comme un pou­mon a besoin d’air. Et sur­tout, il construit. C’est là que notre rue al-Mu’izz retrouve son fil.

En 1284, le sul­tan décide d’é­le­ver au cœur du Caire un com­plexe monu­men­tal réunis­sant trois fonc­tions : un maris­tan — un hôpi­tal —, une madra­sa pour l’en­sei­gne­ment du droit dans les quatre écoles sun­nites, et son propre mau­so­lée. Pour l’emplacement, il voit grand : les ter­rains de l’an­cien palais fati­mide occi­den­tal, à Bayn al-Qas­rayn, c’est-à-dire l’a­dresse la plus pres­ti­gieuse et la plus sym­bo­lique de la ville, celle où le pou­voir cai­rote se met en scène depuis trois siècles. Une par­tie du site est alors occu­pée par un palais ayyou­bide, le Dar Qut­biyya ; on rachète, on expro­prie, on démo­lit. Les chro­ni­queurs — et les juristes, qui feront la fine bouche pen­dant des décen­nies — notent que le chan­tier fut mené avec des méthodes expé­di­tives : cor­vées impo­sées aux pas­sants, pri­son­niers de guerre mon­gols atte­lés aux tra­vaux, maté­riaux pré­le­vés où l’on pou­vait, y com­pris, raconte-t-on, des colonnes et des marbres rap­por­tés des for­te­resses franques déman­te­lées de la côte. L’é­mir Alam al-Din San­jar al-Shu­ja’i, qui super­vise l’ou­vrage, est de ces hommes à qui l’on ne dit pas non deux fois.

Le résul­tat de cette bru­ta­li­té orga­ni­sa­trice tient du pro­dige : l’en­semble du com­plexe — des mil­liers de mètres car­rés, une façade de près de soixante-dix mètres sur la rue, un dôme, un mina­ret, des cours, des salles voû­tées — est ache­vé en treize mois envi­ron, entre 1284 et 1285. Treize mois. Il faut avoir vu la den­si­té de décor du mau­so­lée, ses marbres incrus­tés, ses stucs cise­lés, ses pla­fonds peints et dorés, pour mesu­rer ce que ce délai a d’in­vrai­sem­blable. Les his­to­riens de l’ar­chi­tec­ture en déduisent une mobi­li­sa­tion de main-d’œuvre excep­tion­nelle et une orga­ni­sa­tion de chan­tier qua­si mili­taire — ce qui, pour un État dont l’ar­mée était l’os­sa­ture et la rai­son d’être, est fina­le­ment dans l’ordre des choses. On bâtis­sait comme on menait cam­pagne : vite, mas­si­ve­ment, sans comp­ter les hommes.

Reste la ques­tion que tout visi­teur finit par se poser, plan­té devant cette façade : pour­quoi ? Pour­quoi un sol­dat kipt­chak sexa­gé­naire, par­ve­nu au som­met par le sabre et l’in­trigue, englou­tit-il une for­tune dans un hôpi­tal pour les pauvres et une école de droit ? Il y a la pié­té, bien sûr, et il ne faut pas l’é­va­cuer d’un haus­se­ment d’é­paules moderne : Qala­wun était tom­bé gra­ve­ment malade à Damas des années aupa­ra­vant, avait été soi­gné au grand hôpi­tal de Nur al-Din, et aurait fait vœu, s’il accé­dait un jour au pou­voir, d’en fon­der un plus grand encore. Il y a le cal­cul poli­tique : dans un sys­tème où le trône ne se trans­met pas, où chaque sul­tan n’est que le plus fort des émirs, la fon­da­tion pieuse est une machine à fabri­quer de la légi­ti­mi­té. Et il y a le waqf, cette ins­ti­tu­tion admi­rable et retorse du droit musul­man : en dotant sa fon­da­tion de reve­nus inalié­nables — terres, bou­tiques, bains, cara­van­sé­rails —, le fon­da­teur sous­trait une par­tie de sa for­tune aux confis­ca­tions futures et en réserve la ges­tion à ses des­cen­dants. Le mau­so­lée de Qala­wun est à la fois un acte de foi, un mani­feste dynas­tique et un mon­tage patri­mo­nial. Les trois à la fois, indis­so­cia­ble­ment, et c’est ce qui en fait un docu­ment autant qu’un monument.

IV. Le maris­tan, ou la mala­die prise au sérieux

Du com­plexe pri­mi­tif, l’hô­pi­tal est la par­tie la plus rava­gée par le temps — il n’en sub­siste que des frag­ments en fond de par­celle, une salle voû­tée, des pans de mur, et un éta­blis­se­ment oph­tal­mo­lo­gique moderne qui per­pé­tue, par une fidé­li­té admi­nis­tra­tive assez émou­vante, sept siècles de voca­tion médi­cale. Mais c’est par lui qu’il faut pas­ser, au moins en pen­sée, parce que c’est lui qui don­nait son sens à l’en­semble. Les contem­po­rains ne par­laient d’ailleurs pas du « com­plexe de Qala­wun » : ils disaient al-Maris­tan al-Man­su­ri, l’hô­pi­tal d’al-Man­sur. Le tom­beau du sul­tan n’é­tait, en quelque sorte, que la dépen­dance funé­raire de son œuvre charitable.

Le mot maris­tan vient du per­san — bima­res­tan, la mai­son des malades — et l’ins­ti­tu­tion elle-même est l’une des grandes réus­sites de la civi­li­sa­tion isla­mique médié­vale. Celui de Qala­wun, à son ouver­ture en 1285, est pro­ba­ble­ment le plus grand et le mieux doté du monde. L’acte de fon­da­tion, qui nous est par­ve­nu, pré­cise que l’é­ta­blis­se­ment est ouvert à tous — hommes et femmes, riches et pauvres, habi­tants et étran­gers de pas­sage —, gra­tui­te­ment, sans limite de durée de séjour. Quatre iwans autour d’une cour à fon­taine, des salles spé­cia­li­sées : fié­vreux, bles­sés, dys­en­té­riques, oph­tal­miques, et — chose qui frappe tou­jours les visi­teurs euro­péens de l’é­poque — des sec­tions pour les malades de l’es­prit, qu’on ne consi­dère ni comme des pos­sé­dés ni comme des cri­mi­nels, mais comme des patients.

Sur le trai­te­ment de ces der­niers, les sources rap­portent des détails qui laissent son­geur qui­conque connaît ce qu’é­tait au même moment le sort des insen­sés dans l’Oc­ci­dent latin. On soi­gnait par la musique : des ensembles de musi­ciens venaient jouer pour apai­ser les mélan­co­liques. On soi­gnait par le récit : des conteurs étaient appoin­tés pour dis­traire les insom­niaques et accom­pa­gner la nuit des malades, et l’on se prend à rêver de ce poste — conteur d’hô­pi­tal, fonc­tion­naire du som­meil des autres —, peut-être le plus beau métier dont j’aie jamais trou­vé trace dans une archive. À leur sor­tie, les patients gué­ris rece­vaient un pécule et des vête­ments, afin de ne pas être contraints de reprendre le tra­vail trop tôt. Une indem­ni­té de conva­les­cence, en somme, au XIIIe siècle.

Le maris­tan était aus­si un lieu de science. Le plus illustre de ses méde­cins fut Ibn al-Nafis, le Damas­cène ins­tal­lé au Caire, qui diri­gea l’é­ta­blis­se­ment et qui, dans un com­men­taire d’A­vi­cenne rédi­gé quelques décen­nies plus tôt, avait décrit pour la pre­mière fois la cir­cu­la­tion pul­mo­naire du sang — trois siècles avant Michel Ser­vet et Har­vey, dont les manuels euro­péens ont long­temps fait les décou­vreurs de ce que le méde­cin du Caire avait cou­ché par écrit dans l’in­dif­fé­rence géné­rale de la pos­té­ri­té occi­den­tale. À sa mort, en 1288, Ibn al-Nafis légua sa mai­son et sa biblio­thèque à l’hô­pi­tal de Qala­wun. Le savoir retour­nait à l’ins­ti­tu­tion comme les reve­nus du waqf : en cir­cuit fer­mé, pour durer.

Il faut enfin dire un mot des chiffres, parce qu’ils donnent l’é­chelle. Les reve­nus affec­tés au maris­tan par l’acte de waqf se comp­taient en dizaines de mil­liers de dirhams par an, pré­le­vés sur un empire de bou­tiques, de ham­mams, de mou­lins et de terres agri­coles s’é­ten­dant de l’É­gypte à la Syrie. L’hô­pi­tal pou­vait trai­ter, selon les esti­ma­tions, plu­sieurs mil­liers de patients par an, nour­ris de viande et de volaille — régime de riche pres­crit aux pauvres sur ordon­nance. Quand on longe aujourd’­hui le grand mur aveugle qui borde la ruelle der­rière le mau­so­lée, on longe, sans le savoir, la plus for­mi­dable machine de pro­tec­tion sociale du Moyen Âge méditerranéen.

V. Fran­chir le seuil

Reve­nons à la rue, et entrons. Le por­tail prin­ci­pal ouvre sur un long cor­ri­dor voû­té, haut, sombre, frais — trente mètres envi­ron de pénombre qui séparent le vacarme d’al-Mu’izz du silence des morts. Ce cou­loir est l’une des trou­vailles du plan : il des­sert, à main gauche, la madra­sa, à main droite, le mau­so­lée, et menait autre­fois, tout au fond, à l’hô­pi­tal. Trois ins­ti­tu­tions, une seule adresse, un seul axe. Au Caire, où le sol vaut de l’or depuis tou­jours, les archi­tectes mame­louks sont deve­nus les grands maîtres de la par­celle impos­sible : leurs monu­ments se tordent, se plient, absorbent les angles des rues, pré­sentent au pas­sant des façades rigou­reu­se­ment ali­gnées sur la voie pen­dant que, der­rière, les salles de prière pivotent en silence pour s’o­rien­ter vers La Mecque. Le com­plexe de Qala­wun est un trai­té de géo­mé­trie appli­quée à la ville.

Dans le cor­ri­dor, je m’ar­rête tou­jours un moment. C’est un lieu de tran­si­tion, et les lieux de tran­si­tion sont les plus habi­tés. Pen­dant des siècles, des géné­ra­tions de Cai­rotes s’y sont assises — malades atten­dant leur admis­sion, étu­diants entre deux cours, men­diants sachant que la cha­ri­té passe par là. Le marbre des ban­quettes est poli par les fonds de culotte de sept cents ans. La lumière tombe de rares ouver­tures hautes, par lames obliques où dansent les pous­sières. On entend encore la rue, mais assour­die, comme enten­due de sous l’eau.

Puis on tourne à droite, on fran­chit une porte de bois pla­quée de bronze, et c’est le mausolée.

Je vou­drais pou­voir décrire l’ef­fet que pro­duit cette salle sans recou­rir au voca­bu­laire de l’é­blouis­se­ment, qui est le degré zéro de l’é­cri­ture du voyage — mais il se trouve que l’é­blouis­se­ment est ici une don­née tech­nique, cal­cu­lée, vou­lue. La salle est vaste : une ving­taine de mètres de côté, plus de trente mètres sous cou­pole. Au centre, quatre piliers mas­sifs de pierre et quatre colonnes de gra­nit rose — du gra­nit pha­rao­nique rem­ployé, pré­le­vé sur quelque temple ou quelque palais, l’É­gypte se recy­clant elle-même comme elle le fait depuis les Pto­lé­mées — des­sinent un octo­gone qui porte le dôme. Autour, un déam­bu­la­toire. Et par­tout, sur chaque sur­face, à chaque hau­teur, du décor : lam­bris de marbres poly­chromes incrus­tés de nacre, frises de stuc ajou­ré, pla­fonds à cais­sons peints et dorés, ins­crip­tions cora­niques cou­rant en ban­deaux à hau­teur de vertige.

L’oc­to­gone cen­tral n’est pas une fan­tai­sie. Tout visi­teur qui a vu Jéru­sa­lem le recon­naît immé­dia­te­ment : c’est le plan du Dôme du Rocher — quatre piliers, quatre groupes de colonnes, la rota­tion octo­go­nale autour d’un centre sacré. La cita­tion est déli­bé­rée, et elle est poli­tique. Qala­wun, sul­tan d’un État qui se pré­sente comme le pro­tec­teur des villes saintes et le bou­clier de l’is­lam face aux Mon­gols et aux Francs, s’offre pour tom­beau une réplique du plus ancien et du plus pres­ti­gieux monu­ment de l’is­lam. Il y a là une reven­di­ca­tion d’hé­ri­tage — les Mame­louks, par­ve­nus sans ancêtres, se fabriquent une généa­lo­gie archi­tec­tu­rale en s’ap­pro­priant les formes des Omeyyades — et peut-être aus­si un écho des ambi­tions syriennes du sul­tan, qui pas­sa sa vie à défendre et à admi­nis­trer le cor­ri­dor Le Caire–Damas–Jérusalem.

Le mih­rab, sur le mur orien­tal, passe pour l’un des plus somp­tueux du Caire, et je n’ai pas trou­vé de rai­son de contes­ter ce clas­se­ment. C’est une niche pro­fonde, enca­drée de trois registres de colon­nettes de marbre, tapis­sée de pla­cages poly­chromes où alternent des arca­tures aveugles, des mosaïques de marbre, des incrus­ta­tions de nacre qui accrochent la moindre lumière. On pense aux mih­rabs de Damas, aux décors byzan­tins, à Cor­doue même — toute la Médi­ter­ra­née des mar­briers semble s’être don­né ren­dez-vous dans cette niche de quelques mètres car­rés. Des équipes d’ar­ti­sans syriens, peut-être for­mées sur les chan­tiers des villes côtières reprises aux Francs, ont vrai­sem­bla­ble­ment tra­vaillé ici, appor­tant des tech­niques que Le Caire ne connais­sait pas encore à cette échelle.

Et puis il y a la lumière, dont je par­lais au début. Les murs hauts sont per­cés de fenêtres doubles sur­mon­tées d’o­cu­lus, fer­mées de grilles de stuc ser­ties de verres colo­rés. En fin d’a­près-midi, le soleil de l’ouest tra­verse ces claires-voies et pro­jette sur les marbres des taches mou­vantes, rouges et bleues, qui glissent len­te­ment le long des piliers à mesure que la terre tourne. Les res­tau­ra­teurs du XXe siècle ont refait une par­tie de ces vitraux, mais le dis­po­si­tif optique est d’o­ri­gine : cette salle a été conçue comme un ins­tru­ment à cap­tu­rer le soir. On y enter­rait un sul­tan ; on y a pié­gé la lumière d’É­gypte, ce qui est une manière plus sûre d’éternité.

Au centre, sous le dôme, une haute clô­ture de bois tour­né — une maq­su­ra de mou­cha­ra­bieh — entoure le céno­taphe. Der­rière ce grillage sombre reposent Qala­wun et son fils al-Nasir Muham­mad, le plus grand des sul­tans mame­louks, celui qui régna trois fois et trans­for­ma Le Caire en chan­tier per­ma­nent. Le père mort en novembre 1290 ne fut d’ailleurs pas inhu­mé ici tout de suite : la dépouille atten­dit à la Cita­delle que les cir­cons­tances — et les conve­nances astro­lo­giques, disent cer­taines sources — per­mettent le trans­fert, quelques mois plus tard. Détail bureau­cra­tique et tou­chant : même mort, un sul­tan mame­louk atten­dait son tour.

VI. Une façade venue d’ailleurs, un dôme refait deux fois

Res­sor­tons, et regar­dons la façade, cette fois pour de bon. Elle est unique au Caire, et les his­to­riens de l’ar­chi­tec­ture se dis­putent à son sujet depuis plus d’un siècle avec cette véhé­mence feu­trée qui est la poli­tesse des éru­dits. Sur près de soixante-dix mètres, elle aligne de hautes arca­tures en retrait dans les­quelles s’ins­crivent des fenêtres super­po­sées — une baie rec­tan­gu­laire en bas, des baies gémi­nées au-des­sus, un ocu­lus dans le tym­pan. Gémi­nées : le mot dit tout. Ce rythme de fenêtres jumelles sous arc bri­sé, coif­fées d’un ocu­lus, c’est celui des églises gothiques, celui des cathé­drales de croi­sade bâties à Acre, à Tyr, à Tri­po­li. Cer­tains y voient l’in­fluence de maîtres d’œuvre ayant tra­vaillé sur les chan­tiers francs, d’autres le rem­ploi pur et simple d’élé­ments arra­chés aux villes croi­sées déman­te­lées — on sait que les Mame­louks ne s’en pri­vaient pas, et que le por­tail gothique de l’é­glise Saint-André d’Acre fini­ra, quelques années plus tard, remon­té en tro­phée dans la madra­sa d’al-Nasir Muham­mad, juste à côté. La façade de Qala­wun serait ain­si une sorte de com­mu­ni­qué de vic­toire en pierre : l’ar­chi­tec­ture des vain­cus, digé­rée, retour­née, mise au ser­vice du tom­beau du vainqueur.

J’aime cette hypo­thèse, mais j’aime aus­si qu’elle reste une hypo­thèse. Les bâti­ments de cette ampleur sont des œuvres col­lec­tives et cos­mo­po­lites ; des arti­sans syriens, des mar­briers venus des villes côtières, des stu­ca­teurs per­sans peut-être, des maçons cai­rotes y ont mêlé leurs manières comme les langues se mêlaient sur le chan­tier. Le Caire du XIIIe siècle est une capi­tale-monde, gon­flée de réfu­giés fuyant les Mon­gols — savants de Bag­dad, arti­sans de Damas, princes dépos­sé­dés d’un peu par­tout —, et sa pierre enre­gistre ce bras­sage plus fidè­le­ment que les chroniques.

Au-des­sus de l’angle nord, le mina­ret. Il détonne, lui aus­si : une tour car­rée, puis­sante, en trois registres décrois­sants, ornée d’ar­ca­tures en fer à che­val et de colon­nettes, plus proche des mina­rets du Magh­reb ou des cam­pa­niles que des fines tours octo­go­nales que Le Caire mul­ti­plie­ra au siècle sui­vant. Le trem­ble­ment de terre de 1303 — un séisme ter­rible, qui cou­cha les mina­rets de la ville comme des quilles — endom­ma­gea gra­ve­ment l’ou­vrage ; al-Nasir Muham­mad fit recons­truire l’é­tage supé­rieur en brique, et la tour porte encore, lisible pour qui sait regar­der, la cica­trice de cette reprise : la pierre en bas, la brique en haut, deux époques empilées.

Quant au dôme que l’on voit aujourd’­hui, il faut faire un aveu qui cha­grine tou­jours un peu les ama­teurs d’au­then­ti­ci­té : il date de 1903. La cou­pole ori­gi­nelle, sans doute en bois, avait dis­pa­ru depuis long­temps — rem­pla­cée une pre­mière fois au XVIIIe siècle, puis démo­lie —, et c’est le Comi­té de conser­va­tion des monu­ments de l’art arabe, cette ins­ti­tu­tion fon­dée en 1881 où tra­vaillaient côte à côte des archi­tectes euro­péens et égyp­tiens, qui fit édi­fier le dôme actuel sous la direc­tion de Max Herz, l’in­fa­ti­gable Hon­grois qui a res­tau­ré la moi­tié du Caire isla­mique. On peut ergo­ter sur ses choix. On peut aus­si se dire que ce monu­ment n’a jamais ces­sé d’être répa­ré, repris, com­plé­té depuis 1285 — par al-Nasir Muham­mad après le séisme, par les émirs des siècles sui­vants, par les Otto­mans, par le Comi­té, par les cam­pagnes de res­tau­ra­tion des années 2000 —, et que cette sédi­men­ta­tion conti­nue est sa manière d’être vivant. Les monu­ments intacts sont des monu­ments morts. Celui-là a tou­jours eu des ouvriers sur le dos, comme un navire en carène perpétuelle.

VII. Lire les murs

Il y a une chose que le visi­teur pres­sé manque presque tou­jours, et c’est pour­tant la voix même du bâti­ment : les ins­crip­tions. Sur toute la lon­gueur de la façade court, à hau­teur d’homme ou presque, un immense ban­deau épi­gra­phique gra­vé dans la pierre — la titu­la­ture du fon­da­teur, dérou­lée sur des dizaines de mètres en carac­tères monu­men­taux. Notre maître le sul­tan, le roi al-Man­sur, le savant, le juste, le com­bat­tant du dji­had, le défen­seur des fron­tières, le sou­te­nu par Dieu, le vic­to­rieux, Sayf al-Dunya wa-l-Din — sabre du monde d’i­ci-bas et de la reli­gion — Qala­wun al-Sali­hi, asso­cié de l’é­mir des croyants… Chaque épi­thète est un article de pro­gramme. « Al-Sali­hi » : le rap­pel du maître d’o­ri­gine, al-Salih Ayyub, car dans le monde mame­louk on porte le nom de celui qui vous a ache­té comme un patro­nyme d’a­dop­tion — l’es­cla­vage retour­né en généa­lo­gie. « Asso­cié de l’é­mir des croyants » : la cau­tion du calife abbas­side fan­toche entre­te­nu au Caire. Le pas­sant du XIIIe siècle, même illet­tré, savait ce que disait ce ruban de pierre ; on le lui lisait, on le lui réci­tait, et la façade fonc­tion­nait comme fonc­tionnent aujourd’­hui nos façades offi­cielles cou­vertes de sigles : elle pro­cla­mait l’État.

À l’in­té­rieur du mau­so­lée, l’é­pi­gra­phie change de registre et de matière. Le grand ban­deau qui cein­ture la salle, en stuc ajou­ré autre­fois rehaus­sé de cou­leur et d’or, porte le ver­set du Trône — Ayat al-Kur­si, le texte que l’is­lam place volon­tiers au-des­sus des tombes parce qu’il dit la sou­ve­rai­ne­té de Dieu sur le som­meil et sur la mort : « Ni som­no­lence ni som­meil ne Le sai­sissent… » Il y a une conve­nance pro­fonde, presque une ten­dresse, à dérou­ler autour d’un sul­tan endor­mi le ver­set qui affirme que Dieu, Lui, ne dort jamais. La cal­li­gra­phie est un thu­luth ample, aux hampes ver­ti­cales ser­rées comme une palis­sade, dont les entre­lacs supé­rieurs se nouent en frise conti­nue : de loin, un décor ; de près, un texte ; à mi-dis­tance, ce bat­te­ment entre les deux qui est le génie propre de l’art isla­mique, où l’or­ne­ment n’est jamais tout à fait muet ni l’é­cri­ture tout à fait sage.

Le reste du décor mérite qu’on s’y attarde avec la même len­teur. Les lam­bris de marbre ne sont pas un pla­cage uni­forme mais une mar­que­te­rie savante : pan­neaux de por­phyre et de ser­pen­tine enca­drés de filets blancs, roues de marbres concen­triques, incrus­ta­tions de nacre décou­pées en étoiles minus­cules qui s’al­lument quand on se déplace. Les Cai­rotes de l’é­poque, rap­portent les chro­ni­queurs, venaient voir le mau­so­lée comme une curio­si­té, et l’ex­pres­sion popu­laire fit long­temps du maris­tan et de sa qub­ba l’é­ta­lon du luxe inima­gi­nable. Au-des­sus des marbres, le stuc prend le relais — ara­besques ajou­rées, rin­ceaux, coquilles — puis le bois : pla­fonds à cais­sons peints, poutres dorées, et cette maq­su­ra de tour­nage si fin qu’elle semble tis­sée plu­tôt que menui­sée. Trois matières, trois cor­po­ra­tions, trois hau­teurs de regard. Le décor mame­louk est stra­ti­fié comme une socié­té de cour : le marbre au niveau des hommes, le stuc au niveau des anges, le bois doré au niveau de Dieu.

Je note enfin, pour les ama­teurs de détails qui font les vraies visites, deux petites choses. La pre­mière : dans le déam­bu­la­toire, cer­tains cha­pi­teaux des colonnes de gra­nit sont antiques, corin­thiens, à peine retaillés — l’a­canthe grecque por­tant la cou­pole d’un Kipt­chak, et per­sonne au XIIIe siècle n’y voyait le moindre para­doxe, ce en quoi ils étaient plus sages que nous. La seconde : par endroits, sous les repeints et les res­tau­ra­tions, sub­sistent des frag­ments de la poly­chro­mie d’o­ri­gine, bleus pro­fonds, rouges, ors éteints. Le mau­so­lée que nous voyons blond et miné­ral fut un inté­rieur colo­ré, presque satu­ré, plus proche dans son effet d’une tente prin­cière que d’une église de pierre. C’est toute la dif­fi­cul­té de visi­ter les monu­ments anciens : il faut regar­der ce qui est là et ima­gi­ner ce qui manque, tenir les deux images ensemble, comme ces por­traits qui changent selon l’angle. L’ar­chéo­lo­gie est un exer­cice de vision double, et le voya­geur qui l’ou­blie ne voit que des ruines propres.

VIII. La madra­sa, l’autre moi­tié du silence

En face du mau­so­lée, de l’autre côté du cor­ri­dor, la madra­sa. Elle est plus abî­mée, plus sobre, moins visi­tée — les groupes la tra­versent d’un pas pres­sé pour rejoindre la salle funé­raire, et c’est une erreur. Son plan suit le modèle cai­rote du temps : une cour cen­trale, un grand iwan de prière à l’est, un iwan plus petit en face, et sur les côtés les loge­ments des étu­diants, empi­lés sur plu­sieurs niveaux comme les cabines d’un paque­bot stu­dieux. Le grand iwan conserve une dis­po­si­tion rare au Caire : trois vais­seaux sépa­rés par des colonnes antiques, une basi­lique en minia­ture tour­née vers le mih­rab — encore un écho médi­ter­ra­néen, encore un rem­ploi, l’An­ti­qui­té ser­vant de car­rière et de modèle à la fois.

L’acte de fon­da­tion pré­voyait l’en­sei­gne­ment du droit selon les quatre écoles sun­nites, plus des chaires de méde­cine et de hadith. Il faut ima­gi­ner la jour­née sonore du com­plexe vers 1300 : les leçons psal­mo­diées dans les iwans, les dis­putes juri­diques, les réci­ta­tions cora­niques des orphe­lins de l’é­cole élé­men­taire ins­tal­lée au-des­sus de l’en­trée — le kut­tab, dont les fenêtres don­naient sur la rue, si bien que le pas­sant mar­chait lit­té­ra­le­ment sous une pluie de sou­rates réci­tées par des voix d’en­fants —, les gémis­se­ments de l’hô­pi­tal au fond, les musi­ciens des mélan­co­liques, et, réglant le tout, la lec­ture per­pé­tuelle du Coran auprès du tom­beau, assu­rée jour et nuit par des équipes de réci­tants sala­riés du waqf. Un monu­ment mame­louk n’é­tait pas fait pour être vu : il était fait pour être enten­du. Ce que nous visi­tons en silence était une machine à pro­duire du son sacré, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, autour du corps d’un sul­tan qui ne com­pre­nait qu’à moi­tié la langue qu’on réci­tait pour lui.

Le mau­so­lée lui-même, du reste, n’é­tait pas seule­ment une chambre funé­raire. On y prê­tait ser­ment : c’est devant la tombe de Qala­wun que les émirs venaient jurer fidé­li­té aux sul­tans de sa lignée, la main sur le tom­beau du fon­da­teur comme on la pose sur un livre. On y sus­pen­dait des tro­phées. On y célé­brait des céré­mo­nies d’in­ves­ti­ture. La qub­ba al-Man­su­riyya fut, pen­dant un siècle, une sorte de cha­pelle dynas­tique et de salle du trône funé­raire — le Saint-Denis et le Reims des Mame­louks réunis sous un seul dôme, à cette dif­fé­rence près que la dynas­tie qui s’y fai­sait sacrer était née d’un mar­ché aux esclaves.

Car c’est peut-être le plus éton­nant de toute cette his­toire : le sys­tème mame­louk, conçu pour broyer l’hé­ré­di­té, a pro­duit ici sa grande excep­tion. Les des­cen­dants de Qala­wun ont occu­pé le trône, avec des inter­rup­tions, des dépo­si­tions, des res­tau­ra­tions et quelques assas­si­nats de bonne com­pa­gnie, de 1279 à 1382 — un siècle de sul­tans qala­wu­nides, dont le pro­di­gieux al-Nasir Muham­mad, dépo­sé deux fois, reve­nu deux fois, mort sur le trône après qua­rante ans de règne cumu­lé. Sous lui, Le Caire devient la plus grande ville du monde hors de Chine, un demi-mil­lion d’ha­bi­tants peut-être, et la rue al-Mu’izz se borde de fon­da­tions rivales : sa propre madra­sa au por­tail gothique volé, juste au nord de celle de son père, puis le khan­qah de Bay­bars al-Jashan­kir, puis, plus tard, le gigan­tesque com­plexe du sul­tan Bar­quq. Bayn al-Qas­rayn devient ce qu’il est res­té : une enfi­lade de dômes et de mina­rets où chaque géné­ra­tion de pou­voir a vou­lu son mètre de façade, la plus extra­or­di­naire concen­tra­tion d’ar­chi­tec­ture médié­vale du monde musul­man — et l’une des plus denses du monde tout court, avec, m’a-t-on tou­jours sem­blé, cette dif­fé­rence d’a­vec l’Eu­rope : ici, les monu­ments ne sont pas déga­gés, iso­lés, muséi­fiés sur leurs par­vis ; ils sont pris dans la ville comme des fos­siles dans la roche, avec des ate­liers dans leurs sou­bas­se­ments et du linge aux fenêtres d’en face.

IX. Sept siècles plus tard

Que devient un monu­ment pareil quand son monde meurt ? Les Otto­mans prennent l’É­gypte en 1517 et Le Caire cesse d’être une capi­tale d’empire. Le waqf conti­nue de fonc­tion­ner, cahin-caha, rogné par les admi­nis­tra­teurs suc­ces­sifs — l’his­toire des waqfs est une longue his­toire de détour­ne­ments pieu­se­ment maquillés —, mais l’hô­pi­tal fonc­tionne encore, et les voya­geurs euro­péens des XVIIe et XVIIIe siècles le men­tionnent avec éton­ne­ment. Au XIXe siècle, l’ins­ti­tu­tion décline en asile, puis les bâti­ments hos­pi­ta­liers, très dégra­dés, sont en grande par­tie démo­lis ; on élè­ve­ra sur leur emprise, dans les années 1920, un hôpi­tal oph­tal­mo­lo­gique moderne. La voca­tion aura donc tenu, sous des formes chan­geantes, de 1285 à nos jours. Je ne connais pas beau­coup d’é­ta­blis­se­ments de soins au monde qui puissent pro­duire sept siècles de conti­nui­té sur la même parcelle.

Le mau­so­lée, lui, tra­verse les siècles en accu­mu­lant les couches. Le Comi­té de conser­va­tion s’en empare à la fin du XIXe siècle : rele­vés, conso­li­da­tions, le dôme de Herz en 1903, la réfec­tion des vitraux et des stucs. Puis le XXe siècle égyp­tien, les res­tau­ra­tions des années 2000 dans le cadre du grand pro­jet de réha­bi­li­ta­tion de la rue al-Mu’izz, la pié­ton­ni­sa­tion par­tielle, l’é­clai­rage noc­turne qui trans­forme désor­mais la façade, le soir venu, en décor doré devant lequel les familles cai­rotes viennent se pho­to­gra­phier. On peut faire la moue devant cette patri­mo­nia­li­sa­tion. Je m’en garde : la rue al-Mu’izz du soir, avec ses gamins à vélo sla­lo­mant entre les tou­ristes, ses ven­deurs de barbe à papa sous les mou­cha­ra­biehs et ses vieux assis face aux façades illu­mi­nées comme devant un feu, est une des scènes urbaines les plus heu­reuses que je connaisse. Le monu­ment est ren­du à sa fonc­tion pre­mière, qui était d’être un spec­tacle public.

Et puis il y a la lit­té­ra­ture, qui est une autre forme de waqf. Naguib Mah­fouz a don­né le nom du lieu au pre­mier volume de sa tri­lo­gie — Bayn al-Qas­rayn, tra­duit en fran­çais par Impasse des deux palais —, ancrant dans ces quelques cen­taines de mètres la plus grande fresque roma­nesque de la langue arabe moderne. Le patriarche Ahmad Abd al-Gaw­wad tient bou­tique à deux pas du mau­so­lée ; ses fils passent sous ces façades pour aller à l’é­cole, à la mos­quée, chez la luthiste. Quand je marche dans la rue al-Mu’izz, je ne sais jamais très bien si je visite un monu­ment mame­louk ou un cha­pitre de Mah­fouz, et cette hési­ta­tion est exac­te­ment ce que j’ap­pelle un lieu réussi.

Der­nière image, pour finir, parce qu’on n’é­crit jamais que pour une image. C’é­tait en fin d’a­près-midi, l’heure des vitraux. Dans le mau­so­lée presque vide, un gar­dien som­no­lait sur une chaise de plas­tique près de la maq­su­ra, sous les trente mètres de la cou­pole, dans le cli­gno­te­ment lent des taches rouges et bleues que le soleil cou­chant pous­sait le long des colonnes de gra­nit rose. De la rue par­ve­nait, très assour­di, le racle­ment d’une char­rette. J’ai pen­sé à l’a­do­les­cent kipt­chak ven­du mille dinars sur un quai de la mer Noire, qui ne sut jamais bien l’a­rabe et qui dort ici depuis 1290 dans la plus belle chambre d’É­gypte, veillé par un fonc­tion­naire assou­pi et par la lumière qu’il avait fait mettre en cage. Les empires passent ; les dis­po­si­tifs optiques res­tent. À tout prendre, comme défi­ni­tion de l’ar­chi­tec­ture, je n’ai jamais trou­vé mieux.


Le com­plexe de Qala­wun se visite tous les jours sur la rue al-Mu’izz li-Din Allah, dans le quar­tier de Bayn al-Qas­rayn (métro le plus proche : Bab el-Chaa­ria, puis quinze minutes de marche qui valent le voyage à elles seules). Y aller de pré­fé­rence en fin d’a­près-midi pour les vitraux du mau­so­lée, et reve­nir à la nuit tom­bée pour la façade illu­mi­née. À lire avant, pen­dant ou après : la tri­lo­gie de Naguib Mah­fouz, et pour l’ar­chi­tec­ture, les tra­vaux de Doris Beh­rens-Abou­seif sur Le Caire des Mamelouks.

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Un style à poulpes

Un style à poulpes

Un style à poulpes

Un motif tra­verse la Méditerranée

Le poulpe sur l’argile

Un motif tra­verse la Médi­ter­ra­née, 1500–400 avant notre ère

Vingt-sept cen­ti­mètres, deux assiettes collées

L’ob­jet tient dans les deux mains. Vingt-sept cen­ti­mètres de haut, pas davan­tage. Une gourde ronde et plate, avec un col court et deux petites anses au som­met — la forme exacte de ce qu’on appel­le­ra plus tard une gourde de pèle­rin, et qui exis­tait déjà, sans pèle­rins, mille cinq cents ans avant notre ère.

Elle vient de Palai­kas­tro, à l’ex­tré­mi­té orien­tale de la Crète, là où la côte se replie sur une plaine étroite et où l’on culti­vait l’o­li­vier. Elle est aujourd’­hui au musée d’Hé­rak­lion, sous verre, éclai­rée par le bas.

La façon dont elle a été fabri­quée mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle explique une par­tie du reste. Le potier a tour­né deux assiettes très plates en argile fine, puis, avant que l’ar­gile ne sèche com­plè­te­ment — au stade dit du cuir, quand la matière est encore souple mais ne s’af­faisse plus —, il les a assem­blées dos à dos. On voit encore, au centre de chaque face, le cercle lais­sé par le tour. Le col, les anses et le pied ont été ajou­tés à la main. La gourde était faite pour conte­nir un liquide qui valait la peine d’être ver­sé len­te­ment. De l’huile par­fu­mée, probablement.

Ensuite quel­qu’un a peint un poulpe dessus.

Pas un poulpe déco­ra­tif, pas un poulpe en frise, pas un poulpe réduit à un motif géo­mé­trique. Un poulpe entier, vu de face, mais nageant en dia­go­nale, comme s’il tra­ver­sait la panse du vase en biais. Les bras s’é­cartent et couvrent la tota­li­té de la sur­face dis­po­nible. Entre eux, le peintre a glis­sé des our­sins, des tri­tons, des rochers avec des algues. Il ne reste aucun vide. C’est le prin­cipe que les his­to­riens de l’art appellent, avec cette élé­gance latine dont ils ont le secret, l’hor­ror vacui — la peur du vide.

Le musée d’Hé­rak­lion attri­bue cette pièce à un arti­san qu’on ne connaît que par sa main, et qu’on a fini par bap­ti­ser le Maître du style marin. On lui donne aus­si une jarre à étrier trou­vée à Gour­nia, à une tren­taine de kilo­mètres de là. Deux objets, un tem­pé­ra­ment. C’est tout ce qu’on aura jamais de lui.

Le pro­blème du peintre : cou­vrir une sphère

Il faut pen­ser à ce que c’est, maté­riel­le­ment, que de déco­rer un vase.

La sur­face est convexe. Elle fuit dans toutes les direc­tions. Une scène rec­tan­gu­laire, celle qu’on pein­drait sur un mur, s’y déforme immé­dia­te­ment : les per­son­nages s’é­crasent aux extré­mi­tés, les lignes hori­zon­tales se courbent, la com­po­si­tion se dérobe dès qu’on tourne l’ob­jet d’un quart de tour. Pen­dant des siècles, la solu­tion cré­toise avait consis­té à cou­vrir les vases de spi­rales, de rosaces, de motifs qui n’ont ni haut ni bas et qui acceptent donc n’im­porte quelle cour­bure. Les céra­miques dites de Kamares, claires sur fond sombre, sont le som­met de cette logique — et elles ne repré­sentent presque rien.

Et puis, au Minoen récent IB, autour de 1500 avant notre ère, deux choses changent en même temps.

D’a­bord l’in­ver­sion chro­ma­tique : on passe au sombre sur fond clair. Cette conven­tion-là tien­dra en Grèce, à peu de chose près, pen­dant mille ans. Ensuite l’ap­pa­ri­tion d’un réper­toire figu­ra­tif entiè­re­ment marin : poulpes, argo­nautes, tri­tons, murex, étoiles de mer, our­sins. Les archéo­logues rangent cet ensemble dans ce qu’ils nomment la Tra­di­tion pala­tiale spé­ciale, et le style marin en est la branche la plus spectaculaire.

Un détail de ce réper­toire mérite qu’on s’y arrête. Par­mi les vases du style marin figure un rhy­ton de Zakros entiè­re­ment cou­vert de murex. Le murex n’est pas un coquillage comme les autres : c’est celui dont on extrait, glande par glande, le colo­rant qui devien­dra la pourpre — la tein­ture la plus chère de l’An­ti­qui­té, celle des Phé­ni­ciens de Tyr, celle des our­lets de séna­teurs et des man­teaux d’empereurs byzantins.

Or l’ar­chéo­lo­gie cré­toise a mis au jour des amas de coquilles bri­sées et des ins­tal­la­tions de tein­ture bien anté­rieurs à tout ce qu’on connaît au Levant : à Kom­mos dès le Minoen moyen, sur l’î­lot de Chrys­si, à Kou­pho­ni­si. Et à Palai­kas­tro même, sur les pentes du Kas­tri, il y a un dépôt de murex écra­sés que Bosan­quet avait déjà signa­lé au début du siècle dernier.

Autre­ment dit, dans le vil­lage où l’on pei­gnait la plus belle gourde à poulpe de l’âge du bronze, on cas­sait aus­si des coquillages par mil­liers pour en tirer du vio­let. Le même monde, la même odeur de marée, deux indus­tries qui se tournent le dos et qui puisent dans le même sac.

Ce que je trouve remar­quable, c’est que le poulpe est la seule créa­ture de la Médi­ter­ra­née qui résolve le pro­blème du peintre au lieu de le poser. Il n’a pas d’o­rien­ta­tion. Il n’a pas de dos. Ses bras sont huit lignes souples qui peuvent par­tir dans huit direc­tions sans que rien paraisse contraint. On peut l’é­ti­rer, l’en­rou­ler, le faire épou­ser un col ou une panse : il reste lui-même. Un tau­reau sur un vase rond est un tau­reau défor­mé. Un poulpe sur un vase rond est un poulpe.

Je ne pré­tends pas que ce soit la rai­son pour laquelle il a été choi­si. Sim­ple­ment, c’est une rai­son suf­fi­sante pour qu’il ait duré.

Une date qui refuse de se fixer

Il faut main­te­nant par­ler de Thé­ra, parce que tout le monde en parle, et parce que la ques­tion est moins réglée qu’on ne le croit.

À une cen­taine de kilo­mètres au nord de la Crète, le vol­can de San­to­rin a explo­sé. C’est l’un des plus grands évé­ne­ments érup­tifs de l’Ho­lo­cène. Il a ense­ve­li la ville d’A­kro­ti­ri sous qua­rante mètres de cendre et de ponce, et la cendre s’est dépo­sée jus­qu’en Ana­to­lie et en Égypte.

Reste à savoir quand.

Deux méthodes donnent deux réponses, et l’é­cart entre elles est d’à peu près un siècle. Les data­tions au radio­car­bone effec­tuées sur des légu­mi­neuses et des grains scel­lés sous les dépôts érup­tifs, ain­si que sur une branche d’o­li­vier prise dans la ponce, situent l’é­vé­ne­ment autour de 1600 avant notre ère, voire un peu avant. Les syn­chro­nismes archéo­lo­giques — c’est-à-dire les cor­res­pon­dances éta­blies entre les couches cré­toises, les objets chy­priotes, les niveaux égyp­tiens et levan­tins — plaident au contraire pour un évé­ne­ment plus tar­dif, autour de 1500.

Cent ans. À cette échelle, ce n’est presque rien, et c’est énorme : c’est la dif­fé­rence entre une catas­trophe qui pré­cède l’a­po­gée minoenne et une catas­trophe qui l’interrompt.

Le débat s’est dépla­cé récem­ment. Des mesures de radio­car­bone effec­tuées année par année sur des cernes d’arbres calen­dai­re­ment datés ont mon­tré un déca­lage par rap­port à la courbe de cali­bra­tion inter­na­tio­nale, ce qui ramène la four­chette vers le sei­zième siècle. En 2023, une étude por­tant sur un arbuste d’o­li­vier ense­ve­li à Thé­ra­sia est allée dans le même sens : milieu du sei­zième siècle. La branche d’o­li­vier de 2006, long­temps consi­dé­rée comme déci­sive, a par ailleurs été contes­tée — dater du bois d’o­li­vier est une opé­ra­tion dif­fi­cile, cet arbre pro­duit des cernes irré­gu­liers et par­fois discontinus.

Bref, on res­serre, on ne conclut pas.

Pour­quoi cela nous inté­resse ici : le style marin appar­tient au Minoen récent IB. L’é­rup­tion, elle, tombe à la fin du Minoen récent IA. Autre­ment dit, les plus beaux poulpes de Crète ont été peints après que la mon­tagne a sauté.

Un lec­teur du Per­ro­quet sué­dois avait pro­po­sé, il y a quelques années, une hypo­thèse sédui­sante : le tsu­na­mi consé­cu­tif à l’é­rup­tion aurait jeté sur les côtes des poulpes énormes, et le motif serait né de cette ren­contre. La chro­no­lo­gie ne lui donne pas tort sur l’ordre des évé­ne­ments. Elle ne lui donne pas rai­son non plus. Le poulpe figu­rait déjà, sous des formes plus timides, dans le réper­toire minoen anté­rieur ; et rien, dans les textes ou dans les images, ne relie expli­ci­te­ment le motif à la catastrophe.

Je note sim­ple­ment ceci, sans en tirer de thèse : une géné­ra­tion de peintres a pro­duit ses images les plus ten­dues, les plus satu­rées, les plus vivantes, dans les décen­nies qui ont sui­vi le plus grand désastre natu­rel connu de leur monde. Les his­to­riens de l’art se méfient de ce genre de coïn­ci­dence, et ils ont rai­son. Elle reste là quand même.

L’a­ni­mal qu’on avait sous les yeux

On oublie sou­vent que ces gens man­geaient des poulpes.

Ils les pêchaient à la nasse, au har­pon, à la main dans les trous de rocher. Ils les frap­paient contre la pierre pour atten­drir la chair, comme on le fait tou­jours dans les ports de la mer Égée. Ils savaient à quelle pro­fon­deur les trou­ver, en quelle sai­son, et ce que fait un poulpe quand on l’approche.

Cela se voit dans la pein­ture. Les grands yeux du poulpe de Palai­kas­tro, qui frappent tous les visi­teurs par leur air presque comique, ne sont pas une inven­tion déco­ra­tive : le poulpe a effec­ti­ve­ment des yeux dis­pro­por­tion­nés, laté­raux, avec une pupille hori­zon­tale, et il les tourne vers vous. Les ven­touses sont peintes sur toute la lon­gueur des bras, ce qu’au­cune pers­pec­tive réelle ne per­met­trait — mais c’est là un choix de savoir, pas d’i­gno­rance. Le peintre montre ce qu’il sait qui est là.

Il fau­dra attendre mille ans pour qu’un Grec écrive ce que tout le monde voyait. Aris­tote, dans l’His­toire des ani­maux, observe les cépha­lo­podes autour de Les­bos et note qu’ils changent de cou­leur, qu’ils émettent leur encre, que la seiche s’en sert non seule­ment par peur mais pour se dis­si­mu­ler — elle se montre devant son nuage puis recule dedans. Il dis­tingue les usages du poulpe, du cal­mar et de la seiche. Ce sont, dans toute la lit­té­ra­ture ancienne, quelques-unes des pages où l’on sent le plus net­te­ment quel­qu’un qui a regar­dé longtemps.

Cinq siècles après lui, Oppien, dans un poème didac­tique sur la pêche, écrit que per­sonne n’i­gnore l’art du poulpe, qui se rend sem­blable au rocher qu’il embrasse. Le mot qu’il emploie est technē. Un savoir-faire. Une technique.

Il y a là quelque chose que le Minoen de 1500 n’au­rait pas for­mu­lé ain­si mais qu’il connais­sait cer­tai­ne­ment : le poulpe est l’a­ni­mal qui imite. Celui qui devient la sur­face qu’il touche. Peindre un imi­ta­teur sur un vase, c’est-à-dire sur une sur­face qui prend elle-même la forme qu’on lui donne, n’est pas un geste inno­cent. Les Romains le com­pren­dront très bien, et met­tront des poulpes au centre de leurs mosaïques d’emble­ma­ta marins — à Pom­péi, le poulpe, la lan­gouste et la murène se dis­putent la place cen­trale d’un pave­ment, et le spec­ta­teur qui les regarde se sou­vient que le poulpe, lui, sait se faire pavement.

Le motif passe sur le continent

Les Mycé­niens l’ont vu, et ils l’ont voulu.

C’est un mou­ve­ment qu’on observe dans presque tous les domaines : la Crète pro­duit, le conti­nent copie, puis le conti­nent domine. À la fin du quin­zième siècle, Cnos­sos est détruit, l’in­fluence minoenne recule, et les ate­liers du Pélo­pon­nèse prennent la main sur les cir­cuits d’ex­por­ta­tion. Mais le poulpe, lui, passe.

L’ob­jet qui montre le mieux ce pas­sage est une amphore à trois anses conser­vée au Musée natio­nal d’A­thènes, trou­vée dans une tombe du cime­tière mycé­nien de Pro­sym­na, près d’Ar­gos. Elle date du quin­zième siècle. Elle appar­tient à la caté­go­rie des amphores dites pala­tiales, forme emprun­tée aux modèles cré­tois. Trois grands poulpes en couvrent la panse, avec des rochers et des algues. La main est mycé­nienne ; la gram­maire est encore entiè­re­ment crétoise.

Puis quelque chose se met à bou­ger, len­te­ment, dans le sens de la simplification.

Au Hel­la­dique récent IIIA, le réper­toire natu­ra­liste recule. La jarre à étrier devient une forme domi­nante. De nou­veaux motifs appa­raissent — le coquillage en volute, la fleur sty­li­sée — qui sont d’emblée des sché­mas, pas des obser­va­tions. Le style mycé­nien s’u­ni­for­mise sur une immense aire, de la Sicile au Levant, avec une régu­la­ri­té de pro­duc­tion presque industrielle.

Le poulpe sur­vit à cette nor­ma­li­sa­tion, mais il en sort trans­for­mé. Ce n’est plus l’a­ni­mal sai­si dans son mou­ve­ment. C’est un signe qui garde la mémoire d’un animal.

Comp­ter les bras

Il y a, au musée Get­ty, une jarre à étrier des îles grecques sur laquelle un poulpe est peint sans corps. Il n’a plus que six bras. Ses yeux sont deve­nus deux rosettes posées près de la base du vase. Le cata­logue emploie le mot dégé­né­ré, qui est un terme tech­nique et qui sonne quand même comme un jugement.

Ce genre de dérive est la règle. À par­tir du dou­zième siècle, on trouve des poulpes à sept bras, à six, à cinq, à quatre. On trouve des poulpes réduits à deux spi­rales symé­triques et à une paire de points. On trouve, sur cer­taines pièces tar­dives, des motifs qu’un œil non pré­ve­nu ne recon­naî­trait jamais comme des poulpes si l’on ne pou­vait pas remon­ter la série vase par vase jus­qu’à Palaikastro.

Un cas par­ti­cu­lier mérite d’être signa­lé, parce qu’il a pro­duit une petite contro­verse savante que j’aime bien. Le cercle des tombes A de Mycènes a livré des orne­ments funé­raires en feuille d’or en forme de poulpe. Tous ont sept bras. Un cher­cheur a pro­po­sé d’y voir la repré­sen­ta­tion d’une espèce réelle, Hali­phron atlan­ti­cus, le poulpe dit à sept bras — un ani­mal de haute mer, géla­ti­neux, dont les mâles dis­si­mulent leur hui­tième bras dans une poche située sous l’œil droit, ce qui leur donne effec­ti­ve­ment l’air d’en avoir sept. Un spé­cia­liste des cépha­lo­podes lui a répon­du, publi­ca­tion à l’ap­pui, que rien n’au­to­ri­sait cette iden­ti­fi­ca­tion : Hali­phron vit en pro­fon­deur, on ne le voit presque jamais, et la réduc­tion du nombre de bras est un phé­no­mène banal dans l’art égéen tardif.

Je ne tranche pas. La pro­po­si­tion reste sur la table, contes­tée. Ce qui m’in­té­resse, c’est qu’elle est le symp­tôme d’un vrai malaise : dès qu’un motif ancien s’é­carte du réel, nous cher­chons déses­pé­ré­ment un réel qui l’ex­pli­que­rait. Il est plus dif­fi­cile d’ad­mettre qu’un peintre du dou­zième siècle avant notre ère ait sim­ple­ment ces­sé de compter.

Le poulpe des­cend dans les tombes

Et c’est ici que l’his­toire change de nature.

À par­tir du Minoen récent IIIB, au trei­zième siècle, le poulpe cesse d’être un orne­ment de pres­tige pour deve­nir autre chose. On le trouve de plus en plus sou­vent sur les lar­nakes, ces cuves d’ar­gile en forme de bai­gnoire ou de coffre dans les­quelles les Cré­tois inhu­maient leurs morts. Un poulpe, par­fois deux, peints sur le flanc du cercueil.

Au même moment, un ate­lier de Cha­nia, sur la côte nord-ouest de l’île, se met à pro­duire de petites jarres à étrier déco­rées d’un ou deux poulpes, avec une inven­ti­vi­té qui contraste avec la mono­to­nie ambiante. Ces jarres deviennent l’une des formes les plus carac­té­ris­tiques de la fin de l’âge du bronze égéen.

La sta­tis­tique est élo­quente. Les jarres à étrier au poulpe ne repré­sentent qu’une part infime du mobi­lier trou­vé dans les habi­tats — quelques pour­cents. Elles sont, en écra­sante majo­ri­té, des objets de tombe.

Que fai­sait-on avec elles ? Une jarre à étrier sert à conte­nir et à ver­ser de l’huile. Dans un contexte funé­raire, cela signi­fie des onc­tions, des liba­tions, des gestes accom­plis au bord de la fosse et dont il ne reste que le réci­pient. L’ob­jet est dépo­sé avec le mort, visible, déco­ra­tif, coû­teux. C’est un objet de mons­tra­tion autant qu’un contenant.

Reste à savoir pour­quoi le poulpe.

Une hypo­thèse, avan­cée par l’ar­chéo­lo­gie ita­lienne, relie le motif à l’eau, au pas­sage et à la régé­né­ra­tion. Elle a pour elle une cohé­rence médi­ter­ra­néenne large : la mer comme lieu de tra­ver­sée, l’a­ni­mal capable de repous­ser un bras arra­ché, la créa­ture qui vit dans les creux du rocher — dans les trous, lit­té­ra­le­ment, comme les morts.

Elle a contre elle qu’au­cun texte ne la confirme. Le linéaire B, quand on le déchiffre, parle de rations d’orge, de trou­peaux et de noms de divi­ni­tés ; il ne dit rien des poulpes.

Je pré­fère m’en tenir à ce qui est véri­fiable et qui suf­fit à don­ner le ver­tige : pen­dant envi­ron trois siècles, dans une grande par­tie de l’É­gée, on a dépo­sé auprès des morts des vases por­tant l’i­mage d’un ani­mal capable de se glis­ser dans n’im­porte quelle ouver­ture, de chan­ger de cou­leur, et de refaire ce qu’on lui a coupé.

avec les jarres d’huile

Un motif ne voyage pas seul. Il voyage avec ce qui le porte.

Pour mesu­rer ce que cela veut dire concrè­te­ment, il faut se sou­ve­nir de ce qu’on a remon­té du fond de l’eau au large d’U­lu­bu­run, sur la côte lycienne. Un navire cou­lé dans le der­nier tiers du XIVe siècle, quelque part entre 1335 et 1305. Dix tonnes de cuivre chy­priote en lin­gots à peau de bœuf — trois cent cin­quante-quatre pièces, ran­gées en quatre files dans la cale. Une tonne d’é­tain, le rap­port exact qu’il faut pour faire du bronze. Cent qua­rante-neuf jarres cana­néennes, dont la plu­part conte­naient de la résine de téré­binthe. De l’i­voire d’hip­po­po­tame et d’é­lé­phant, des ron­dins d’é­bène venus d’A­frique, des lin­gots de verre bleu de cobalt, plu­sieurs jeux de poids de balance aux stan­dards proche-orien­taux, des tablettes à écrire en bois pliantes à char­nières d’i­voire, un sca­ra­bée d’or au car­touche de Néfer­ti­ti. Et, au milieu de tout cela, de la céra­mique mycé­nienne et chy­priote. Une seule coque conte­nait le cata­logue d’un monde.

C’est dans ces cales-là que les vases cir­culent. Non comme car­gai­son prin­ci­pale — le poids et la valeur sont dans le métal — mais comme fret d’ac­com­pa­gne­ment, cadeau, effet per­son­nel de mar­chand, embal­lage d’une huile par­fu­mée qui vaut plus cher que son réci­pient. Le poulpe voyage à titre secon­daire. C’est presque tou­jours ain­si que les images voyagent.

La jarre à étrier est le conte­neur stan­dard du com­merce égéen de l’huile. On en trouve par mil­liers autour de la Médi­ter­ra­née orien­tale, jus­qu’en Sicile et en Sar­daigne à l’ouest. Cer­taines, en Crète et sur le conti­nent, portent des ins­crip­tions peintes en linéaire B — des men­tions admi­nis­tra­tives, l’é­qui­valent d’une éti­quette d’ex­pé­di­tion. C’est un objet de logis­tique avant d’être un objet d’art.

Et voi­ci où on les retrouve.

À Ouga­rit, sur la côte syrienne, dans le port de Minet el-Bei­da, on a exhu­mé un rhy­ton égéen orné d’un poulpe peint. Le grand comp­toir levan­tin de la fin de l’âge du bronze, celui où l’on écri­vait en six langues et où l’on inven­tait un alpha­bet, avait dans ses mai­sons des vases venus de la mer Égée.

À Chypre, la céra­mique figu­ra­tive de la fin du bronze mêle pois­sons, hip­po­campes et poulpes, dans un réper­toire qui doit à la fois aux modèles mycé­niens, aux tra­di­tions orien­tales et aux usages locaux. L’i­co­no­gra­phie du pois­son y prend une valeur nette : vie, renais­sance, protection.

Sur la côte sud du Levant, au dou­zième siècle, appa­raît la céra­mique bichrome dite phi­lis­tine, dont les formes — le cra­tère, la jarre à étrier, la cruche à bec fil­trant — dérivent direc­te­ment des pro­to­types mycé­niens, tan­dis que le décor emprunte lar­ge­ment à Chypre. Les débats sur ce que cela signi­fie exac­te­ment — migra­tion, colo­ni­sa­tion, imi­ta­tion, appro­pria­tion — occupent l’ar­chéo­lo­gie levan­tine depuis qua­rante ans et ne sont pas près de se clore.

Et en Égypte, enfin, il faut évo­quer Tell el-Dab’a, l’an­cienne Ava­ris, dans le Del­ta. Des mil­liers de frag­ments de pein­tures murales y ont été mis au jour à par­tir des années 1990, dans un quar­tier pala­tial de la période thout­mo­side. La tech­nique est celle de la fresque sur enduit de chaux frais, incon­nue en Égypte avant Thout­mô­sis III et par­fai­te­ment attes­tée dans l’É­gée. Les conven­tions chro­ma­tiques sont minoennes — le bleu là où l’É­gypte met­trait du gris. Les motifs — sauts de tau­reau, grif­fons, frise de demi-rosettes — ren­voient à Cnos­sos, par­fois à l’é­chelle exacte des figures de la salle du trône.

L’ex­ca­va­teur en conclut que des artistes minoens ont tra­vaillé sur place. D’autres, dont Eric Cline, objectent qu’on ne peut pas le prou­ver et qu’il suf­fit d’in­vo­quer des arti­sans locaux pro­fon­dé­ment fami­liers de l’art égéen. Le débat reste ouvert, et il vaut mieux le pré­sen­ter comme tel.

Ce qu’on peut dire sans risque : au quin­zième siècle avant notre ère, dans un palais du Del­ta du Nil, quel­qu’un regar­dait des murs peints selon des conven­tions cré­toises. Le monde était plus petit qu’on ne l’i­ma­gine et plus grand qu’ils ne le pensaient.

il reste le poulpe

Puis tout tombe.

Vers 1200, les palais mycé­niens brûlent les uns après les autres. Ouga­rit dis­pa­raît. Hat­tu­sa est aban­don­née. Le sys­tème d’é­changes qui reliait l’É­gée, Chypre, le Levant et l’É­gypte cesse de fonc­tion­ner. On sait beau­coup de choses sur ce qui est détruit, très peu sur ce qui détruit.

Et dans les décen­nies qui suivent, dans un monde appau­vri, frag­men­té, sans admi­nis­tra­tion cen­trale, sans linéaire B, sans com­merce à longue dis­tance — le poulpe revient.

Les jarres à étrier au poulpe des dou­zième et onzième siècles consti­tuent l’un des rares groupes de céra­mique déco­ra­tive de qua­li­té pro­duits dans cette période. Elles sont grandes, ambi­tieuses, faites pour être vues. Elles appa­raissent au moment pré­cis où la plu­part des autres arts figu­ra­tifs de l’É­gée s’éteignent.

Une thèse consa­crée à ce cor­pus a mon­tré qu’on peut y dis­tin­guer des styles régio­naux nets : la Crète, le Dodé­ca­nèse, les Cyclades, l’At­tique déve­loppent cha­cun leurs conven­tions. Cette régio­na­li­sa­tion est en elle-même un docu­ment his­to­rique. Elle des­sine la carte d’un monde qui s’est défait en mor­ceaux et où chaque mor­ceau conti­nue, à sa manière, à peindre le même animal.

Il y a là un fait qui mérite qu’on s’y arrête sans en faire un sym­bole. Quand une civi­li­sa­tion perd ses palais, ses archives, ses cir­cuits, ses écri­tures, il lui reste des gestes. Un potier conti­nue de tour­ner. Un peintre conti­nue de tra­cer huit lignes qui partent d’un point. Il ne sait pro­ba­ble­ment plus d’où vient le motif ni ce qu’il vou­lait dire à Palai­kas­tro trois siècles plus tôt. Il le fait quand même, parce que c’est ce qu’on fait sur un vase.

Une vache, un poulpe, un car­ré creux

Le motif ne meurt pas avec l’âge du bronze. Il se réveille ailleurs, dans un contexte qui n’a plus rien à voir.

À Éré­trie, sur l’île d’Eu­bée, à la fin du sixième siècle avant notre ère, on frappe mon­naie. Les pre­mières émis­sions eubéennes sont contem­po­raines des pre­mières chouettes d’A­thènes. Sur l’a­vers, une vache qui se gratte le museau avec un sabot arrière — l’île était répu­tée pour son bétail. Sur le revers, dans un car­ré creux, un poulpe.

Il y res­te­ra. Le poulpe devient l’emblème civique d’É­ré­trie, et on le retrouve sur ses mon­naies pen­dant plus d’un siècle et demi.

À Syra­cuse, autre grande cité mari­time, on frappe des litrai d’argent ornées d’un poulpe dans les années 460, puis des bronzes où le poulpe figure au revers de la tête de la nymphe Aré­thuse. Le gra­veur syra­cu­sain observe l’a­ni­mal avec une exac­ti­tude qui n’a rien de mycé­nien : c’est un poulpe de natu­ra­liste, ramas­sé, bien pro­por­tion­né, les bras repliés.

Entre-temps, un potier de Corinthe a peint un poulpe sur un petit ary­balle à par­fum, vers 625–600. La forme n’a plus rien de cré­tois, le style non plus. Le motif, lui, a tenu neuf cents ans.

Je ne crois pas à une trans­mis­sion conti­nue et consciente. Il n’y a pas de lignée d’a­te­liers qui se seraient pas­sé le poulpe de géné­ra­tion en géné­ra­tion depuis Palai­kas­tro. Il y a une mer, un ani­mal abon­dant dans cette mer, des gens qui le pêchent et le mangent, et la pro­prié­té for­melle que j’é­vo­quais au début : huit bras conviennent admi­ra­ble­ment à un objet rond. Le motif se réin­vente chaque fois qu’on le laisse tran­quille assez longtemps.

L’in­con­nu

Reste, au bout de cette tra­ver­sée, une gêne qu’il faut nommer.

Nous appe­lons cela un sym­bole, et nous n’en savons rien. Nous par­lons de divi­ni­té marine, de régé­né­ra­tion, de pas­sage, parce que ce sont les caté­go­ries dont nous dis­po­sons et parce qu’un poulpe posé sur un cer­cueil demande une expli­ca­tion. Mais aucun Minoen, aucun Mycé­nien ne nous a lais­sé une phrase sur le sujet. Le cor­pus des textes de l’âge du bronze égéen est un cor­pus de comptabilité.

Ce qui sub­siste, c’est de la matière. De l’ar­gile fine tour­née très mince. Un pig­ment fer­ru­gi­neux qui vire au brun-noir à la cuis­son. Deux assiettes col­lées au stade du cuir. Un geste de pin­ceau, char­gé au départ, qui s’af­fine en s’é­loi­gnant du centre, exac­te­ment comme un bras de poulpe s’ef­file vers sa pointe.

Un jour de juillet, dans une crique de Crète orien­tale, j’ai vu un poulpe sor­tir d’une anfrac­tuo­si­té et se poser sur une pierre plate. En trois secondes, il a pris la cou­leur de la pierre. Il est res­té là, immo­bile, à peine visible, avec seule­ment un œil qui bougeait.

Je n’en tire aucune conclu­sion sur ce que pen­saient les gens de Palai­kas­tro. Je sais seule­ment qu’ils ont vu la même chose, dans la même eau, avec la même lumière, et qu’ils sont ren­trés à l’atelier.


Note de sources

Objets et attributions

  • Gourde du style marin de Palai­kas­tro, Minoen récent IB, h. 27 cm, Musée archéo­lo­gique d’Hé­rak­lion (inv. Π3383). Tech­nique d’as­sem­blage de deux plats tour­nés, décor de poulpe, our­sins, tri­tons, rochers et algues ; attri­bu­tion au « Maître du style marin », auquel est éga­le­ment don­née une jarre à étrier de Gour­nia. Notices du Musée d’Hé­rak­lion et de Smarthistory.
  • Amphore mycé­nienne à trois anses au décor de poulpes, XVe s. av. n.è., tombe 2 du cime­tière de Pro­sym­na, Musée natio­nal d’A­thènes, inv. Π 6725.
  • Jarre à étrier des îles à poulpe « dégé­né­ré » (six bras, yeux trans­for­més en rosettes), J. Paul Get­ty Museum.
  • Rhy­ton égéen à poulpe trou­vé à Minet el-Bei­da (Ouga­rit).
  • Ary­balle corin­thien à poulpe, v. 625–600 av. n.è., Prin­ce­ton Uni­ver­si­ty Art Museum.
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Le savon d’A­lep, ou la très longue mémoire d’un pain vert

Le savon d’A­lep, ou la très longue mémoire d’un pain vert

Le savon d’Alep

La très longue mémoire d’un pain vert

Le savon d’A­lep, ou la très longue mémoire d’un pain vert

Il y a des objets qui contiennent plus d’his­toire que bien des monu­ments. Un pain de savon brun, fen­du d’un cœur vert, en sait plus long sur la Médi­ter­ra­née que la plu­part des livres qui pré­tendent la raconter.


I. Un cube brun dans la paume

Tout com­mence par un geste que je refais chaque fois avec la même len­teur un peu céré­mo­nieuse : prendre le pain de savon dans la paume, le sou­pe­ser, le por­ter au visage. Il pèse son poids d’o­live et de lau­rier, quelque chose entre la pierre et le pain, et il sent — com­ment dire — il sent la réserve d’un vieux pla­card orien­tal, l’huile chauf­fée, la feuille frois­sée, une pointe de fumée loin­taine, et der­rière tout cela une note verte, médi­ci­nale, qui est celle de la baie de lau­rier et qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans la par­fu­me­rie du monde. Ce n’est pas un par­fum qui séduit. C’est un par­fum qui ras­sure. Il dit : on m’a fait ain­si depuis très long­temps, et l’on continuera.

L’ob­jet lui-même a la beau­té fruste des choses qui n’ont jamais cher­ché à plaire. Un cube irré­gu­lier, taillé à la main, aux arêtes émous­sées comme un galet de rivière qui aurait des angles. La croûte est d’un brun doré, cou­leur de pain trop cuit ou de terre d’é­té. On y lit, frap­pé au tam­pon de bronze, le nom du fabri­cant en carac­tères arabes, et sou­vent le mot حلب — Halab, Alep. Cou­pez-le en deux : l’in­té­rieur est vert. D’un vert pro­fond, dense, presque végé­tal, un vert d’o­live noire ou de feuillage sous la pluie. Ce vert est le secret du savon, la preuve de sa jeu­nesse enfer­mée sous la patine des ans. Car le brun n’est que l’œuvre du temps : le savon sort vert des ate­liers, et c’est le séchage, des mois durant, par­fois des années, qui oxyde sa sur­face et la dore. Sous la croûte, le cœur reste vert. Un savon d’A­lep porte son âge comme un arbre, en cernes invisibles.

J’ai ache­té mon pre­mier pain de savon d’A­lep il y a long­temps, dans une de ces bou­tiques du Marais où l’O­rient se vend au détail, entre les lou­koums et les verres à thé. Le mar­chand me l’a­vait ten­du comme on tend un fruit : sen­tez d’a­bord. J’ai sen­ti. J’ai ache­té. Et depuis, ce cube brun a tou­jours occu­pé un coin de ma salle de bains, rem­pla­cé fidè­le­ment quand il finit par n’être plus qu’une lamelle trans­lu­cide qu’on hésite à jeter, tant elle a l’air d’a­voir méri­té une autre fin.

On me dira qu’il y a des sujets plus consi­dé­rables qu’un savon. Je n’en suis pas sûr. Sui­vez ce cube à rebours, remon­tez la chaîne de ses arti­sans, de ses cara­vanes, de ses chau­drons, et vous tra­ver­sez quatre mille ans d’his­toire, deux ou trois empires, une des plus vieilles villes du monde, une guerre récente et ter­rible, et vous finis­sez, détail piquant, par croi­ser en che­min le savon de Mar­seille — qui est son petit-fils, son élève, son loin­tain héri­tier pro­ven­çal, quoi qu’en disent les éti­quettes qui se donnent des airs d’an­cêtre. Car c’est bien le sens de ce voyage : quand Mar­seille com­mence à cuire ses pre­mières huiles, Alep savonne déjà depuis des siècles. Peut-être des mil­lé­naires. L’an­té­rio­ri­té n’est pas une coquet­te­rie d’his­to­rien ; elle est ins­crite dans la géo­gra­phie même de la Médi­ter­ra­née, dans le sens de cir­cu­la­tion des tech­niques, qui a presque tou­jours été, pour les choses du corps et du raf­fi­ne­ment, d’est en ouest.

II. Alep avant toute chose

Il faut d’a­bord par­ler de la ville, parce que le savon n’est pas né n’im­porte où. Il est né dans une cité qui dis­pute à Damas et à Jéri­cho le titre de plus ancienne ville conti­nû­ment habi­tée du monde — que­relle inso­luble et au fond assez vaine, car à ces pro­fon­deurs-là, l’ar­chéo­lo­gie devient de la géo­lo­gie. On habite le site d’A­lep depuis au moins cinq mille ans. Les tablettes d’E­bla et de Mari, au troi­sième mil­lé­naire avant notre ère, men­tionnent déjà Halab et son grand temple du dieu de l’o­rage. Les Hit­tites l’ont convoi­tée, les Assy­riens l’ont prise, Alexandre est pas­sé dans les parages, les Séleu­cides l’ont rebap­ti­sée Beroia — nom grec qui n’a pas tenu, car les villes très anciennes finissent tou­jours par reprendre leur pre­mier nom, comme les fleuves reprennent leur lit.

Ce qui a fait Alep, c’est sa posi­tion. Ouvrez une carte : la ville se tient exac­te­ment là où la route qui vient de la Médi­ter­ra­née, par Antioche, croise celle qui des­cend de l’A­na­to­lie vers l’Eu­phrate et, au-delà, vers Bag­dad, la Perse, et les pays de la soie. Alep est un car­re­four fait ville. Pen­dant des siècles, tout ce que l’A­sie envoyait vers l’Eu­rope — soie­ries, épices, pierres, tein­tures, drogues — et tout ce que l’Eu­rope ren­voyait vers l’A­sie — draps, verre, métaux, mon­naies — pas­sait par ses portes, s’y pesait, s’y taxait, s’y reven­dait. Les cara­vanes y fai­saient étape dans des khans dont cer­tains comptent par­mi les plus beaux du monde isla­mique : cours dal­lées, arcades de pierre blonde, un pla­tane ou un citron­nier au centre, et à l’é­tage les chambres des mar­chands, véni­tiens, per­sans, armé­niens, anglais, fran­çais. Au XVIᵉ siècle, Venise y entre­te­nait un consul ; les mar­chands de Mar­seille — rete­nons ce détail, il ser­vi­ra — y avaient leurs comp­toirs, leurs entre­pôts, leurs habi­tudes. Sha­kes­peare lui-même fait dire à une sor­cière de Mac­beth que le mari d’une de ses vic­times est par­ti pour Alep, patron d’un navire : c’est dire si le nom de la ville son­nait fami­liè­re­ment aux oreilles de Londres vers 1606.

Le cœur de tout cela, c’é­tait le souk. Le plus grand mar­ché cou­vert du monde, dit-on : une dou­zaine de kilo­mètres de gale­ries voû­tées ser­pen­tant au pied de la cita­delle, un laby­rinthe de pierre fraîche où le soleil n’en­trait que par des ocu­li per­cés dans les voûtes, colonnes de lumière pou­dreuse tom­bant droit sur les étals. Chaque métier y avait sa rue, selon la vieille logique des villes d’is­lam : le souk des cor­diers, celui des tein­tu­riers, celui de la laine, celui des épices où l’air lui-même sem­blait comes­tible. Et celui du savon. Car dans cette ville de mar­chands, le savon n’é­tait pas une mar­chan­dise par­mi d’autres : c’é­tait, avec les tex­tiles et la pis­tache, une des gloires locales, un pro­duit qu’on expor­tait vers Istan­bul, vers Le Caire, vers Bag­dad, et dont les ham­mams de tout l’Em­pire otto­man fai­saient leur ordi­naire de luxe.

J’aime me repré­sen­ter ce que devait être, un matin d’hi­ver au XVIIIᵉ siècle, la rue des savon­niers d’A­lep : la vapeur sor­tant des ate­liers, l’o­deur d’huile cuite se mêlant à celle du crot­tin des ânes de bât, les por­te­faix char­gés de pains verts empi­lés comme des briques, le mar­chand assis en tailleur sur son banc de pierre, fai­sant cla­quer deux savons l’un contre l’autre pour en faire entendre la sono­ri­té — car un bon savon sec sonne, comme sonne une bonne pote­rie. Tout cela n’est pas une rêve­rie gra­tuite : les voya­geurs euro­péens qui pas­sèrent par Alep, de Jean de La Roque à Vol­ney, ont décrit ces souks avec une pré­ci­sion d’in­ven­taire, et le savon y figure tou­jours, quelque part entre les soie­ries et les cuirs, comme une évidence.

III. Le plus vieux geste du monde propre

Mais d’où vient-il, ce savon ? De plus loin encore que la ville, s’il faut en croire les tablettes.

Car le savon n’a pas été inven­té une fois, pro­pre­ment, par un génie iden­ti­fiable. Il a été décou­vert, pro­ba­ble­ment plu­sieurs fois, par l’hu­ma­ni­té entière, chaque fois qu’une graisse et une cendre se sont ren­con­trées en pré­sence d’eau. La cendre de bois contient de la potasse ; la graisse contient des acides gras ; mélan­gez, chauf­fez, et la chi­mie fait le reste — cette réac­tion que les manuels appellent sapo­ni­fi­ca­tion et qui est, à tout prendre, une des plus vieilles opé­ra­tions chi­miques maî­tri­sées par l’homme, bien avant qu’on sût qu’elle était de la chi­mie. Les Sumé­riens, au troi­sième mil­lé­naire avant notre ère, notaient déjà sur l’ar­gile des recettes mêlant huiles et cendres végé­tales, pour laver la laine, soi­gner les peaux malades, puri­fier les offi­ciants avant les rites. À Baby­lone, on a retrou­vé des cylindres conte­nant des restes d’une matière savon­neuse vieille de plus de quatre mille ans. Les Égyp­tiens, grands maniaques de la pro­pre­té rituelle, avaient leurs pâtes net­toyantes ; le papy­rus Ebers, vers 1550 avant notre ère, en donne des formules.

Les Grecs et les Romains, curieu­se­ment, sont res­tés long­temps réfrac­taires. Eux se frot­taient d’huile et se raclaient au stri­gile — méthode qui a son élé­gance mais qui déplace la crasse plus qu’elle ne l’ôte. Pline l’An­cien men­tionne bien le sapo, mais comme une inven­tion des Gau­lois, une pom­made de suif et de cendres dont ces bar­bares du Nord se rou­gis­saient les che­veux. Le mot est res­té — savon, sapone, jabón, soap, tous fils du sapo de Pline — mais la chose, chez Pline, n’est encore qu’une tein­ture capil­laire. Il fau­dra des siècles pour que la Médi­ter­ra­née adopte fran­che­ment l’objet.

Et c’est ici que le Levant reprend la main. Car ce qui man­quait aux pâtes molles de l’An­ti­qui­té pour deve­nir le savon que nous connais­sons — dur, sec, trans­por­table, conser­vable, expor­table —, c’é­taient deux choses que la Syrie du Nord pos­sé­dait en abon­dance : l’huile d’o­live, et la soude. Non pas la potasse des cendres de bois, qui donne des savons mous, mais la soude véri­table, celle qu’on tire des plantes des steppes salées — sali­cornes, sal­so­las, ces buis­sons gris qui poussent dans les terres où rien d’autre ne veut pous­ser, entre Alep et Pal­myre, et qu’on brû­lait en meules pour en recueillir des blocs de cendre alca­line. Les Arabes appe­laient cette cendre al-qaly — et le mot, pas­sé dans toutes les langues de la science, est deve­nu notre alca­li, comme al-kohl est deve­nu alcool et al-kimiya la chi­mie : petite armée de mots en al- qui rap­pelle, à qui veut bien l’en­tendre, où l’Eu­rope a appris ses sciences de laboratoire.

Avec la soude végé­tale et l’huile d’o­live, les arti­sans du Levant obtinrent ce que per­sonne n’a­vait obte­nu avant eux à cette échelle : un savon dur. Un savon qui se démoule, se coupe, se tam­ponne, s’empile, voyage à dos de cha­meau et tra­verse les mers sans fondre ni ran­cir. Dès les pre­miers siècles de l’is­lam, les savon­ne­ries — mas­ban, masa­bin au plu­riel — sont attes­tées dans les grandes villes de Syrie et de Pales­tine : Naplouse, Damas, Tri­po­li, Alep. Les géo­graphes arabes du Xᵉ siècle en parlent comme d’une indus­trie éta­blie, pros­père, taxée — signe infaillible d’an­cien­ne­té, car le fisc n’ar­rive jamais le pre­mier. Quand Alep a‑t-elle cuit son pre­mier chau­dron ? Les savon­niers alé­pins, qui ne doutent de rien, vous diront volon­tiers : il y a trois mille ans. Les his­to­riens, plus pru­dents, s’ac­cordent sur ceci : au VIIIᵉ siècle de notre ère, la chose est faite, docu­men­tée, ins­tal­lée. Ce qui laisse tout de même au savon d’A­lep, sur son cou­sin mar­seillais, une avance confor­table de cinq à six cents ans au bas mot — et bien davan­tage si l’on fait remon­ter la lignée aux cendres sumé­riennes, ce qui n’est pas dérai­son­nable, la Syrie du Nord étant la fille directe de ce monde-là.

IV. Trois ingré­dients, pas un de plus

La recette tient en une phrase, et c’est ce qui la rend admi­rable : de l’huile d’o­live, de l’huile de baies de lau­rier, de la soude, de l’eau. Rien d’autre. Pas de graisse ani­male, pas de par­fum ajou­té, pas de colo­rant, pas de conser­va­teur — le savon d’A­lep se conserve tout seul, et se boni­fie même, comme cer­tains vins et cer­taines per­sonnes. Quatre ingré­dients dont deux ne sont que des véhi­cules, et l’af­faire est enten­due. Mais dans cette sim­pli­ci­té, comme tou­jours, loge un monde.

L’huile d’o­live, d’a­bord. La Syrie du Nord est un très vieux pays d’o­li­viers — cer­tains font de la région d’Id­lib et du mas­sif cal­caire, avec ses villes mortes byzan­tines entou­rées de pres­soirs antiques, un des ber­ceaux mêmes de l’o­léi­cul­ture. Pour le savon, on n’u­ti­lise pas l’huile fine de pre­mière pres­sion, celle qui va à la table : ce serait un gas­pillage que la sagesse pay­sanne réprouve. On prend l’huile de deuxième ou troi­sième pres­sion, celle des gri­gnons, plus verte, plus char­gée, impropre à l’as­sai­son­ne­ment mais par­faite pour le chau­dron. Le savon est ain­si, depuis tou­jours, l’a­val de l’o­li­vier, la valo­ri­sa­tion de ce que la table refuse — éco­no­mie cir­cu­laire, dirait-on aujourd’­hui avec des airs d’a­voir inven­té quelque chose.

L’huile de baies de lau­rier, ensuite. C’est elle, l’âme du savon, ce qui le dis­tingue de tous les autres savons d’o­live de la Médi­ter­ra­née. Le lau­rier noble, Lau­rus nobi­lis — celui des cou­ronnes antiques, celui des pot-au-feu — pousse à l’é­tat sau­vage sur les col­lines du nord-ouest syrien et du sud turc, entre Afrine, Anta­kya et la côte. À l’au­tomne, on en récolte les baies, petites olives noires et lui­santes, qu’on fait bouillir lon­gue­ment dans l’eau : l’huile monte en sur­face, on l’é­cume, on la recueille. C’est un tra­vail lent, de cueillette et de patience, qui donne une huile épaisse, vert sombre, au par­fum puis­sant, cam­phré, presque médi­ci­nal. Les Alé­pins l’ap­pellent zayt al-ghar, l’huile de ghar — et c’est sous ce nom, savon Ghar, que l’ar­ti­sa­nat alé­pin est entré en 2024 au patri­moine de l’U­NES­CO. La pro­por­tion d’huile de lau­rier fait toute la hié­rar­chie des savons : de quelques pour cent pour l’u­sage cou­rant jus­qu’à trente, qua­rante pour cent pour les pains les plus riches, les plus verts, les plus chers, ceux qu’on réserve aux peaux dif­fi­ciles et aux cadeaux impor­tants. Le chiffre est frap­pé sur le pain avec le tam­pon du fabri­cant, et l’on dis­cute de ces pour­cen­tages, dans les bou­tiques, avec le sérieux qu’ailleurs on met aux millésimes.

La soude, enfin. Jadis végé­tale, tirée des plantes de la steppe, appor­tée par cara­vanes entières depuis les envi­rons de Pal­myre — il y avait des routes de la soude comme il y avait des routes de la soie, plus humbles mais non moins néces­saires. Aujourd’­hui la soude est indus­trielle, et les puristes en sou­pirent, mais la réac­tion, elle, n’a pas chan­gé d’un atome depuis Sumer.

Trois ingré­dients du pays, donc, et pas un qui vienne de plus de deux cents kilo­mètres. Le savon d’A­lep est un conden­sé de sa géo­gra­phie : l’o­li­vier des col­lines, le lau­rier des mon­tagnes côtières, la soude de la steppe. On pour­rait le lire comme une carte. Il suf­fit de savoir sentir.

V. Les chau­drons de novembre

La fabri­ca­tion est une affaire de sai­son. On cuit le savon l’hi­ver, de novembre à mars, quand la récolte des olives est faite, que l’huile nou­velle est pres­sée et que la fraî­cheur per­met à la pâte de prendre. Le reste de l’an­née, le savon sèche. Ce calen­drier n’a pas varié depuis des siècles, et il donne à toute l’in­dus­trie un rythme agri­cole, presque litur­gique : il y a un temps pour cuire et un temps pour attendre.

Voi­ci com­ment les choses se passent, telles qu’on peut encore les voir dans les savon­ne­ries tra­di­tion­nelles. Dans une grande cuve — jadis un chau­dron de cuivre enter­ré, chauf­fé par-des­sous au feu de bois — on verse l’huile d’o­live, l’eau et la soude. Et l’on cuit. Trois jours durant, par­fois plus, la pâte bout, tourne, épais­sit, sous la garde du maître savon­nier qui la goûte — oui, la goûte, du bout de la langue, pour juger de la caus­ti­ci­té res­tante — la tra­vaille à la rame de bois, la sur­veille comme on sur­veille un malade ou une confi­ture. C’est le pro­cé­dé dit à chaud, l’an­cêtre de toutes les sapo­ni­fi­ca­tions indus­trielles, mais conduit ici à l’ins­tinct, sans ther­mo­mètre ni pH-mètre, au coup d’œil et au coup de langue. En fin de cuis­son seule­ment, quand la pâte est faite, on ajoute l’huile de lau­rier : elle arrive en der­nière, comme un par­fum qu’on ne veut pas brû­ler, et c’est elle qui donne au savon frais sa belle cou­leur d’algue.

Puis vient le moment que tous les visi­teurs de savon­ne­rie décrivent avec la même stu­peur émer­veillée : la cou­lée. On étale la pâte chaude, verte, lui­sante, à même le sol de l’a­te­lier — un sol immense, préa­la­ble­ment tapis­sé de papier — en une nappe conti­nue de quelques cen­ti­mètres d’é­pais­seur. Des ouvriers en bottes lissent cette mer verte avec le mas­dah, une planche de bois mon­tée sur manche, en mar­chant des­sus à recu­lons, avec des gestes de fau­cheurs ou de jar­di­niers zen ratis­sant un sable qui serait tiède et sen­ti­rait le lau­rier. On véri­fie l’é­pais­seur à la pique. Puis on laisse refroi­dir une nuit, et le len­de­main, la mer est deve­nue ban­quise : une dalle ferme qu’on découpe au cor­deau et au rateau gan­té de lames, en car­rés régu­liers, ligne après ligne, comme on qua­drille un champ.

Alors passent les tam­pon­neurs. Accrou­pis, avan­çant en crabe sur la dalle, ils frappent chaque cube d’un coup de maillet sur le tam­pon de bronze : le nom de la mai­son, la ville, par­fois la teneur en lau­rier, s’im­priment en creux dans la pâte encore tendre. Ce geste-là — des cen­taines, des mil­liers de coups de tam­pon par jour, dans une cadence de per­cus­sion­niste — est peut-être le plus beau de toute la chaîne, et le plus ancien : on scel­lait déjà ain­si les jarres et les briques dans la Méso­po­ta­mie des rois. Le savon est signé comme une œuvre, et il l’est à bon droit.

Reste le plus long : ne rien faire. Les cubes sont mon­tés dans les étages des savon­ne­ries et empi­lés en tours ajou­rées — che­mi­nées, puits, spi­rales de savons dis­po­sés en quin­conce pour que l’air cir­cule entre tous. Ces tours vertes qui bru­nissent len­te­ment, dres­sées par cen­taines dans la pénombre des gre­niers, com­posent un des spec­tacles les plus étranges qui soient : on dirait une ville de ter­mi­tières, ou les tours funé­raires de quelque Pal­myre en réduc­tion, ou un jeu de construc­tion pour géants patients. Là, le savon sèche. Neuf mois au mini­mum, un an le plus sou­vent, et pour les grandes cuvées davan­tage encore — il se vend des savons d’A­lep affi­nés comme des com­tés, trois ans, cinq ans, dont la croûte a pris une cou­leur de pain d’é­pices et dont le par­fum s’est arron­di. Pen­dant tout ce temps, le savon perd son eau, dur­cit, s’a­dou­cit — l’al­ca­li­ni­té rési­duelle s’é­teint dou­ce­ment — et sa sur­face s’oxyde en ce brun doré qui le fait recon­naître entre mille. Le cœur, pro­té­gé, reste vert : c’est la fameuse coupe bico­lore, brune dehors, verte dedans, qui est au savon d’A­lep ce que la croûte fleu­rie est au camem­bert — une signa­ture du temps.

Neuf mois. Le chiffre laisse son­geur, à une époque où l’in­dus­trie cos­mé­tique compte en heures de chaîne. Un savon d’A­lep, entre la cueillette des olives et la vente au souk, a l’âge d’un enfant qui naît. On com­prend mieux, à cette aune, pour­quoi il coûte ce qu’il coûte — c’est-à-dire, tout bien pesé, presque rien pour tant de temps enfermé.

VI. Les mai­sons et les khans

À Alep, le savon fut tou­jours une affaire de familles. Les grandes mai­sons savon­nières — les Zana­bi­li, les Jbei­li, les Fan­sa, les Naj­jar, d’autres encore — se trans­mettent les tam­pons de bronze, les tours de main et les car­nets de clients depuis des géné­ra­tions, par­fois depuis des siècles. Le métier a ses dynas­ties comme la musique a les siennes, et l’on y entre enfant, en por­tant les cubes, avant d’y régner vieillard, en goû­tant la pâte. Cer­taines savon­ne­ries de la vieille ville occu­paient des bâti­ments qui sont eux-mêmes des monu­ments : d’an­ciens khans aux voûtes de pierre, des fon­da­tions mame­loukes ou otto­manes, avec leurs cours où séchaient les pyra­mides vertes et leurs cel­liers pro­fonds où les meilleurs pains atten­daient leur heure dans une odeur de lau­rier, d’huile et de pierre froide qui, au dire de tous ceux qui l’ont res­pi­rée, ne s’ou­blie pas.

Le savon d’A­lep fut ain­si, très tôt, davan­tage qu’un pro­duit : une ins­ti­tu­tion urbaine. Il payait des impôts consi­dé­rables, entre­te­nait des cor­po­ra­tions, dotait des fon­da­tions pieuses — plus d’un waqf alé­pin fut assis sur les reve­nus d’une savon­ne­rie, si bien que le savon lavait les corps et finan­çait les mos­quées, les écoles et les fon­taines, double emploi de la pro­pre­té qui aurait plu aux théo­lo­giens. Il ser­vait de mon­naie de pres­tige : on en offrait aux hôtes de marque, on en gar­nis­sait les trous­seaux des mariées, on en envoyait aux gou­ver­neurs qu’il fal­lait adou­cir. Et il voya­geait. Vers Istan­bul, où le sérail en consom­mait ; vers les ham­mams d’A­na­to­lie et d’É­gypte ; vers Bag­dad et la Perse par les cara­vanes de l’est ; et vers l’Eu­rope par Alexan­drette, le port d’A­lep, où les navires véni­tiens, génois, mar­seillais char­geaient, avec la soie et la galle, des caisses de savon levantin.

Car l’Eu­rope, pen­dant tout le Moyen Âge, fut cliente avant d’être concur­rente. Le savon dur d’O­rient y arri­vait comme un pro­duit de luxe, au même titre que le sucre ou le poivre, et les inven­taires des apo­thi­caires et des princes en font men­tion sous des noms qui disent son ori­gine : savon sar­ra­si­nois, savon de Damas, savon d’outre-mer. Il fal­lut du temps — et quelques guerres saintes — pour que la recette elle-même fît le voyage.

VII. Paren­thèse au hammam

On ne com­prend rien au savon d’A­lep si l’on oublie pour quoi il fut fait : le ham­mam. Le savon et le bain de vapeur sont nés l’un pour l’autre, comme le pain et le four, et pen­dant des siècles c’est dans la pénombre embuée des bains publics que le cube vert a accom­pli l’es­sen­tiel de sa carrière.

Alep comp­tait, aux grandes heures otto­manes, plu­sieurs dizaines de ham­mams — le ham­mam Yal­bou­gha al-Nas­ri, joyau mame­louk posé au pied de la cita­delle avec ses cou­poles per­cées d’é­toiles de verre, pas­sait pour l’un des plus beaux du monde arabe. On y allait comme on va aujourd’­hui au café et à la salle de sport réunis : pour se laver, certes, mais sur­tout pour trans­pi­rer, se faire frot­ter, par­ler affaires, marier les enfants — les mères y exa­mi­naient les futures brus avec un œil de maqui­gnon —, célé­brer les rele­vailles et les veilles de noces. Le savon y avait son rituel : ramol­li par la vapeur, mon­té en mousse dans une tais­sa de cuivre, éta­lé au gant de crin par le frot­teur dont le métier consis­tait, très exac­te­ment, à vous reti­rer de la peau une semaine de ville. Ceux qui ont connu cela — la cha­leur en trois salles, la brû­lure douce du gant, l’o­deur de lau­rier flot­tant sous les cou­poles, le thé gla­cé de la sor­tie — en parlent tous de la même manière : comme d’une des rares expé­riences où l’hy­giène touche à la méta­phy­sique. On entre au ham­mam avec son corps, on en sort avec un corps neuf, et entre les deux il y a eu un cube vert.

Ce com­pa­gnon­nage du bain et du savon explique un trait qui étonne tou­jours les Occi­den­taux : au Levant, le savon fut d’a­bord une affaire publique, col­lec­tive, presque civique, avant de deve­nir l’ob­jet intime de nos salles d’eau. Il appar­te­nait à la ville comme les fon­taines et les fours. Et quand les ham­mams d’A­lep ont fer­mé un à un — moder­ni­té, salles de bains pri­vées, puis la guerre, qui a endom­ma­gé jus­qu’au vieux Yal­bou­gha, res­tau­ré depuis —, le savon leur a sur­vé­cu en empor­tant avec lui, dans chaque cube, un peu de cette socia­bi­li­té per­due. C’est peut-être pour cela qu’il dégage, même seul sur le rebord d’un lava­bo pari­sien, cette impres­sion de venir d’un monde plus habi­té que le nôtre : il a pas­sé mille ans dans des lieux où l’on se lavait ensemble.

Fer­mons la paren­thèse, et repre­nons la route de l’ouest.

VIII. Le voyage vers l’ouest, ou com­ment Mar­seille apprit à se savonner

C’est ici que l’his­toire prend son tour le plus savou­reux, celui qui jus­ti­fie le titre de cet article et qu’on devrait affi­cher dans toutes les dro­gue­ries de Pro­vence, par simple hon­nê­te­té généalogique.

Com­ment la recette du savon dur pas­sa-t-elle en Occi­dent ? Par les voies habi­tuelles de la Médi­ter­ra­née, qui sont la guerre, le com­merce et le pèle­ri­nage, trois acti­vi­tés que le Moyen Âge pra­ti­quait volon­tiers ensemble. La tra­di­tion veut que les croi­sés, aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, aient décou­vert au Levant ce savon d’o­live qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’ils connais­saient, et en aient rap­por­té le goût, puis le secret. La tra­di­tion sim­pli­fie, comme tou­jours : les Ita­liens n’a­vaient pas atten­du les croi­sades pour com­mer­cer avec la Syrie, et l’Es­pagne musul­mane, de son côté, savon­nait déjà — le fameux savon de Cas­tille, blanc, tout d’o­live, est un enfant d’al-Anda­lus, c’est-à-dire un autre reje­ton de la même souche orien­tale, arri­vé par le sud pen­dant que son frère arri­vait par la mer. Mais l’i­dée géné­rale est juste : entre le XIIᵉ et le XIVᵉ siècle, la tech­nique du savon dur à l’huile d’o­live et à la soude remonte d’est en ouest, d’es­cale en escale, comme remon­tèrent le papier, la bous­sole, le chiffre arabe et l’a­bri­cot. Ali­cante, Mala­ga, Car­tha­gène ; Naples, Gênes, Venise ; Savone enfin — dont cer­tains veulent, éty­mo­lo­gie trop belle pour être hon­nête, tirer le mot savon, alors que Pline nous attend depuis deux mille ans avec son sapo gaulois.

Mar­seille vient en bout de chaîne, et rela­ti­ve­ment tard. On y signale bien un savon­nier au XIVᵉ siècle — un cer­tain Cres­cas Davin, en 1371, dont le nom passe pour celui du pre­mier de la pro­fes­sion dans la ville — mais il s’a­git encore d’un arti­sa­nat modeste, qui tra­vaille pour le voi­si­nage. La grande indus­trie mar­seillaise ne décolle qu’aux XVIᵉ et sur­tout XVIIᵉ siècles, quand la ville, port du Levant s’il en fut, com­prend qu’elle a tout sous la main pour fabri­quer elle-même ce qu’elle importe : l’huile de Pro­vence, la soude des sali­cornes de Camargue, le char­bon des col­lines, et des mar­chés entiers à prendre. Col­bert fait le reste. L’é­dit de 1688, signé par Louis XIV, fixe la doc­trine : ne pour­ra s’ap­pe­ler savon de Mar­seille que le savon cuit en grandes chau­dières, aux huiles d’o­live pures, sans graisse ani­male. C’est un beau texte, fon­da­teur d’une des plus hono­rables indus­tries fran­çaises — mais notons la date. 1688. À ce moment-là, les savon­ne­ries d’A­lep cui­saient depuis huit ou neuf siècles au bas mot. Quand Mar­seille codi­fie, Alep com­mé­more déjà.

Il ne s’a­git pas d’hu­mi­lier le cube pro­ven­çal, qui a ses lettres de noblesse, son hon­nê­te­té d’ar­ti­san et sa place dans toutes les buan­de­ries de mon enfance. Il s’a­git de remettre la filia­tion à l’en­droit. Le savon de Mar­seille est au savon d’A­lep ce que le loin­tain cou­sin est au patriarche : même sang, autre mai­son. Tech­ni­que­ment, d’ailleurs, les deux se dis­tinguent net­te­ment. Mar­seille, savon de les­sive autant que de toi­lette, cuit à l’huile d’o­live ou — de plus en plus, au fil des siècles — aux huiles de coprah et de palme, et se défi­nit par ses 72 % d’a­cides gras frap­pés sur le cube. Alep n’a jamais tran­si­gé sur l’o­live et garde son lau­rier, dont Mar­seille ignore tout : c’est le ghar qui fait la dif­fé­rence, au nez comme sur la peau. Mar­seille est vert ou blanc dans la masse ; Alep est brun dehors et vert dedans, parce qu’il a séché des mois là où Mar­seille sèche des semaines. L’un est un excellent savon. L’autre est, en plus, une mémoire.

Et puisque nous en sommes aux généa­lo­gies : presque tous les savons durs du monde des­cendent, par des che­mins plus ou moins directs, de cette souche levan­tine. Le savon de Cas­tille, on l’a dit. Le savon de Naplouse, frère pales­ti­nien tout d’o­live, blanc et car­ré. Les savons anglais et amé­ri­cains dits cas­tile soaps, qui avouent leur ori­gine dans leur nom. Toute la savon­ne­rie fine euro­péenne du XIXᵉ siècle, qui n’a fait qu’in­dus­tria­li­ser la vieille cuis­son syrienne. Quand vous vous lavez les mains, où que vous soyez sur la pla­nète, il y a de fortes chances qu’un peu d’A­lep vous coule entre les doigts sans que vous le sachiez. C’est une forme de gloire dis­crète — la meilleure, sans doute, mais aus­si la plus injuste, puisque per­sonne ne songe à en remer­cier la ville.

IX. Les années de cendres

Il faut main­te­nant par­ler de ce dont on par­le­rait volon­tiers à voix basse. En 2011, la guerre est entrée en Syrie, et en 2012 elle est entrée dans Alep. Pen­dant quatre ans, la ville a été cou­pée en deux, pilon­née, affa­mée, et la bataille d’A­lep — 2012–2016 — res­te­ra comme l’un des épi­sodes les plus atroces de ce début de siècle. La vieille ville, clas­sée au patri­moine mon­dial, s’est trou­vée sur la ligne de front. Le mina­ret seld­jou­kide de la Grande Mos­quée, mille ans d’âge, s’est effon­dré un jour d’a­vril 2013. Et les souks — les douze kilo­mètres de gale­ries, les khans, les fon­douks, la rue des savon­niers — ont brû­lé, dès l’au­tomne 2012, dans un incen­die que les pho­to­gra­phies montrent dévo­rant les voûtes comme un four à pain deve­nu fou. Plus de la moi­tié de la vieille ville, sans doute davan­tage, est sor­tie de la guerre en ruines.

L’in­dus­trie du savon a subi le sort de sa ville. Les chiffres, ici, parlent avec une bru­ta­li­té que la prose n’at­teint pas : autour de vingt mille tonnes pro­duites en 2010 ; à peine un mil­lier en 2018. Les savon­ne­ries his­to­riques des vieux quar­tiers, détruites ou pillées ; les stocks — ces tours de savon patiem­ment vieillies — par­tis en fumée ou en butin ; les familles dis­per­sées. Beau­coup de maîtres savon­niers ont fait ce que font les arti­sans quand leur ville meurt : ils ont empor­té le métier. Les uns ont trans­plan­té leurs cuves dans la val­lée d’A­frine, à soixante kilo­mètres, au plus près des oli­viers ; d’autres ont pas­sé la fron­tière turque et ral­lu­mé leurs feux du côté de Gazian­tep ou d’An­ta­kya, sur des terres où poussent les mêmes lau­riers ; d’autres encore sont allés plus loin — Liban, Jor­da­nie, France —, et il s’est pro­duit cette chose étrange et émou­vante : des savons d’A­lep fabri­qués à San­té, près de Car­cas­sonne, ou en région pari­sienne, par des Alé­pins exi­lés qui avaient sau­vé leurs tam­pons de bronze comme on sauve des titres de noblesse. Le savon, né d’une ville, est deve­nu pour quelques années le savon d’une dia­spo­ra — vert dedans, brun dehors, apa­tride autour.

Et pen­dant ce temps, iro­nie amère, la demande occi­den­tale n’a jamais été aus­si forte. Le savon d’A­lep, por­té par la vague du natu­rel et du bio, se ven­dait en Europe mieux que jamais — au point d’at­ti­rer les contre­fa­çons, savons tein­tés, par­fu­més au lau­rier de syn­thèse, cuits n’im­porte où et ven­dus sous le nom de la ville mar­tyre. Les vrais savon­niers, entre deux exils, devaient en plus défendre leur nom. Il n’existe tou­jours pas d’ap­pel­la­tion d’o­ri­gine pro­té­gée pour le savon d’A­lep — le cube le plus ancien du monde est aus­si l’un des moins pro­té­gés juri­di­que­ment, et cette ano­ma­lie en dit long sur la hié­rar­chie de nos attentions.

X. Le vert sous la cendre

Mais cette his­toire, qui a tout d’une élé­gie, refuse de finir en élé­gie. Car depuis quelques années, les nou­velles qui viennent d’A­lep ont chan­gé de registre.

D’a­bord les pierres. Dès la fin des com­bats, la réha­bi­li­ta­tion de la vieille ville a com­men­cé, lente, obs­ti­née, por­tée notam­ment par la Fon­da­tion Aga Khan et divers fonds inter­na­tio­naux : les voûtes des souks rele­vées tra­vée par tra­vée, les échoppes ren­dues une à une à leurs mar­chands. À l’é­té 2024, quatre souks his­to­riques res­tau­rés ont rou­vert leurs portes, et les récits de ces réou­ver­tures ont tous la même tona­li­té : des com­mer­çants sexa­gé­naires retrou­vant l’é­choppe du père et du grand-père, et disant que leur âme était reve­nue avec la bou­tique. On prête aux pierres plus de sen­ti­ment qu’elles n’en ont ; mais aux souks, non — un souk n’existe que peu­plé, et sa réou­ver­ture est très exac­te­ment une résurrection.

Ensuite la recon­nais­sance. En décembre 2024, à Asun­ción — il fal­lait aller au Para­guay pour cou­ron­ner un savon syrien, la géo­gra­phie de l’U­NES­CO a de ces détours —, le comi­té du patri­moine cultu­rel imma­té­riel a ins­crit l’ar­ti­sa­nat du savon Ghar d’A­lep sur la liste repré­sen­ta­tive du patri­moine de l’hu­ma­ni­té, aux côtés, cette année-là, du saké japo­nais et des rituels du hen­né. Ins­crip­tion tar­dive, dira-t-on, pour un savoir-faire mil­lé­naire ; mais venue au meilleur moment, celui où elle pou­vait ser­vir : le patri­moine imma­té­riel, c’est pré­ci­sé­ment ce qui sur­vit quand les murs tombent — le geste, la recette, le calen­drier des cuis­sons, le coup de tam­pon. Tout ce que les savon­niers avaient empor­té dans l’exil se trou­vait sou­dain recon­nu pour ce qu’il est : un bien com­mun de l’hu­ma­ni­té, au même titre qu’une cathédrale.

Le même mois — décembre 2024, déci­dé­ment — le régime qui avait pré­si­dé à la des­truc­tion de la ville s’est effon­dré, et la Syrie est entrée dans un autre cha­pitre, incer­tain comme le sont tous les len­de­mains de ce genre, mais ouvert. Depuis, on lit des récits de savon­niers ren­trant voir leurs ate­liers, pesant ce qui peut être rele­vé, ral­lu­mant ici une cuve, réins­tal­lant là un séchoir. Rien n’est simple, rien n’est acquis : les hommes sont dis­per­sés, les capi­taux manquent, les oli­ve­raies ont souf­fert, et une indus­trie qui compte en années de séchage ne se relève pas en une sai­son. Mais la logique pro­fonde du savon d’A­lep joue pour lui. Un pro­duit qui a tra­ver­sé les Assy­riens, les Mon­gols — Tamer­lan a rasé Alep en 1400, et les savon­ne­ries ont rou­vert —, les Otto­mans, deux guerres mon­diales et un demi-siècle de dic­ta­ture, a démon­tré une chose : on peut détruire ses murs, pas sa recette. Elle tient en une phrase, elle loge dans une mémoire d’homme, elle passe les fron­tières dans un tam­pon de bronze au fond d’un sac.

XI. Éloge de la len­teur savonneuse

Reve­nons, pour finir, à la salle de bains — car c’est là que cette his­toire de quatre mille ans se ter­mine chaque matin, dans la bana­li­té tiède d’une toilette.

Uti­li­ser un savon d’A­lep, une fois qu’on sait tout cela, n’est plus tout à fait un geste ano­din. Le pain mouillé mousse peu — c’est un savon sobre, il ne fait pas le spec­tacle des gels douche — mais il lave loya­le­ment, sans des­sé­cher, et il laisse sur la peau ce voile dis­cret d’o­live et de lau­rier que les der­ma­to­logues recom­mandent aux peaux qui pro­testent contre la chi­mie moderne. Il sert à tout, comme ser­vaient à tout les objets d’a­vant la spé­cia­li­sa­tion : le corps, les che­veux, la barbe, le linge fin, et même, disent les anciens, les mites, qu’un cube glis­sé dans une armoire tient à dis­tance. Il dure des mois. Il finit en lamelle, puis en copeaux, puis en rien, sans lais­ser d’autre déchet qu’un par­fum. On cher­che­rait long­temps, dans nos exis­tences encom­brées, un objet dont le bilan soit aus­si propre — c’est le cas de le dire.

Mais sur­tout, il porte le temps. Ce cube a pous­sé sur un arbre qui vit des siècles, cuit trois jours, séché un an, voya­gé des semaines ; il des­cend d’un geste vieux comme l’é­cri­ture, il a le même âge que les plus vieilles routes du monde, et il a sur­vé­cu, ces années-ci, à ce qui aurait dû l’a­néan­tir. Le tenir dans sa paume, c’est tenir un concen­tré de Médi­ter­ra­née orien­tale — l’o­li­vier, le lau­rier, la steppe, le souk, la cara­vane, l’exil, le retour. Mar­seille, qui a fait de son savon un emblème natio­nal, ne m’en vou­dra pas de conclure ain­si : tout ce que son cube sait faire, il l’a appris d’un aîné qui savon­nait déjà quand la Cane­bière n’é­tait qu’une chè­ne­vière. Rendre au savon d’A­lep son rang de patriarche, ce n’est rien enle­ver à per­sonne. C’est sim­ple­ment remettre la Médi­ter­ra­née dans le bon sens : celui des influences réelles, qui vont si sou­vent d’est en ouest, et que l’ouest oublie avec une constance qui fini­rait par res­sem­bler à une méthode.

La pro­chaine fois que vous croi­se­rez, sur un mar­ché ou dans une bou­tique, un de ces cubes bruns frap­pés de carac­tères arabes, faites le geste : pre­nez-le, sou­pe­sez-le, sen­tez-le. Vous tien­drez dans la main quatre mille ans d’his­toire lavante, une ville qui refuse de mou­rir, et la preuve odo­rante que les civi­li­sa­tions ne s’ef­fondrent jamais tout à fait tant qu’il reste quel­qu’un pour cuire l’huile, cou­per la pâte et attendre — neuf mois, un an, le temps qu’il faut — que le vert se couvre d’or.

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Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Le Bou­co­léon

Palais des lions de mer. Constan­ti­nople au ras de l’eau

Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Constan­ti­nople au ras de l’eau — his­toire d’une façade qui refuse de mourir

I. Trois fenêtres sur la Marmara

Il faut d’a­bord accep­ter de ne rien voir. C’est la condi­tion d’en­trée, le droit de pas­sage. Celui qui longe la rive sud de la vieille Istan­bul, sur cette ave­nue Ken­ne­dy où les voi­tures filent comme si la mer de Mar­ma­ra n’exis­tait pas, celui-là passe devant le Bou­co­léon sans le savoir. Un pan de muraille, trois grandes baies enca­drées de marbre blanc, un appa­reil de briques rousses man­gé par les figuiers sau­vages, et der­rière, le gron­de­ment régu­lier du train de ban­lieue. Rien n’in­dique qu’i­ci s’é­le­vait, pen­dant sept siècles, la rési­dence mari­time des empe­reurs de Byzance. Rien, sinon ces trois fenêtres qui regardent la mer avec l’obs­ti­na­tion des aveugles.

Je me sou­viens de ma pre­mière ren­contre avec cette ruine. Je des­cen­dais de Sul­ta­nah­met vers la mer, un peu au hasard, par ces ruelles de Kadır­ga où le linge sèche entre les bal­cons et où les enfants jouent au foot­ball contre des murs byzan­tins sans le savoir — ou en le sachant très bien, ce qui revient au même. J’a­vais dans ma poche un plan de la ville ancienne, un de ces plans recons­ti­tués où Constan­ti­nople appa­raît comme elle n’a jamais tout à fait été, avec ses forums, ses por­tiques, son Hip­po­drome intact. Et sou­dain, au détour de la voie fer­rée, le mur. Haut, mas­sif, per­cé de ces baies monu­men­tales dont les lin­teaux de marbre sem­blaient avoir été posés la veille. Une porte murée. Des cor­beaux de pierre en saillie, ves­tiges d’un bal­con dis­pa­ru. Et au pied du mur, là où cla­po­tait autre­fois un port impé­rial, l’as­phalte, les glis­sières de sécu­ri­té, un arrêt de bus.

C’est cela, le Bou­co­léon : le plus ancien palais d’Is­tan­bul, plus vieux que Top­kapı de mille ans, et le plus invi­sible. Les guides l’ex­pé­dient en trois lignes quand ils le men­tionnent. Les tou­ristes pho­to­gra­phient Sainte-Sophie à huit cents mètres de là et ne des­cen­dront jamais jus­qu’à lui. Il a fal­lu attendre ces toutes der­nières années pour que la muni­ci­pa­li­té d’Is­tan­bul entre­prenne de le tirer de son som­meil, d’en faire un musée à ciel ouvert, de rendre aux Stam­bou­liotes ce frag­ment de leur ville dont ils avaient oublié jus­qu’au nom.

Ce nom, pour­tant. Bou­ko­leôn. Il roule dans la bouche comme un galet. Il fau­dra y reve­nir, car tout com­mence par lui — par un tau­reau et par un lion.

II. Le tau­reau et le lion

Les Byzan­tins aimaient que leurs lieux racontent des his­toires, et quand les lieux n’en racon­taient pas, ils leur en inven­taient. Le Bou­co­léon tire son nom, dit la tra­di­tion, d’un groupe sculp­té qui ornait le petit port amé­na­gé au pied du palais : un lion ter­ras­sant un tau­reau. Bous, le bœuf ; leôn, le lion. Le com­bat éter­nel de la force sou­ve­raine et de la puis­sance domes­ti­quée, plan­té là, face à la mer, comme une enseigne. Les navires qui appro­chaient de la capi­tale par la Pro­pon­tide voyaient d’a­bord cela : un fauve de pierre dévo­rant sa proie, et der­rière lui, éta­gée sur les murailles mari­times, la façade du palais impérial.

L’é­ty­mo­lo­gie est peut-être fausse, comme le sont la plu­part des belles éty­mo­lo­gies. Cer­tains éru­dits penchent pour une défor­ma­tion de Bou­ko­los, le bou­vier, d’autres pour un nom propre oublié. Peu importe. La légende a gagné, comme tou­jours à Constan­ti­nople, ville où la légende gagne sys­té­ma­ti­que­ment contre l’ar­chive, et c’est jus­tice : une ville qui a inven­té le récit de sa propre fon­da­tion par un Byzas mythique pou­vait bien inven­ter le nom de ses palais.

Ce qui n’est pas une légende, ce sont les lions eux-mêmes. Car on les a retrou­vés — du moins cer­tains d’entre eux. Des lions de marbre, mas­sifs, la cri­nière sty­li­sée, la gueule entrou­verte, qui gar­daient l’es­ca­lier monu­men­tal des­cen­dant du palais vers le débar­ca­dère impé­rial. Ils dorment aujourd’­hui au Musée archéo­lo­gique d’Is­tan­bul, à quelques cen­taines de mètres de leur poste de garde mil­lé­naire, dans cette belle bâtisse otto­mane où l’on conserve aus­si le sar­co­phage dit d’A­lexandre et les stèles funé­raires de Sidon. Je suis allé les voir, un après-midi de cani­cule où le musée était presque vide. Ils ont cette expres­sion par­ti­cu­lière des fauves byzan­tins, ni tout à fait antique ni tout à fait médié­vale, une féro­ci­té orne­men­tale, appri­voi­sée par des siècles de céré­mo­nies. On ima­gine les ambas­sa­deurs perses, arabes, bul­gares, russes, débar­quant au pied de ces bêtes, levant les yeux vers la façade, et com­pre­nant d’un coup, avant même d’a­voir vu l’empereur, ce que Byzance vou­lait leur dire : ici, même les lions sont à notre service.

Le port lui-même a dis­pa­ru. Com­blé, asphal­té, ren­du à la terre. Il occu­pait cette bande étroite entre la muraille mari­time et la mer, un bas­sin modeste — ce n’é­tait pas un port de com­merce, mais un embar­ca­dère de pres­tige, réser­vé aux galères impé­riales, aux dro­mons de parade, aux barques dorées qui menaient le basi­leus vers les monas­tères du Bos­phore ou les palais d’A­sie. Quand on se tient aujourd’­hui sur le trot­toir de l’a­ve­nue Ken­ne­dy, on a les pieds, très exac­te­ment, sur l’eau morte du port du Boucoléon.

III. La mai­son d’Hormisdas

Avant d’être le palais des lions, le lieu fut la mai­son d’un exi­lé. L’his­toire du Bou­co­léon com­mence par un prince perse en fuite — et cela aus­si est une manière de pro­gramme, dans cette ville qui fut tou­jours le refuge et la pri­son des princes déchus de trois continents.

Hor­mis­das — Hor­mizd, pour lui rendre son nom sas­sa­nide — était un fils de roi. Frère cadet ou parent proche de Sha­pur II selon les sources, il fut empri­son­né lors d’une que­relle suc­ces­so­rale dont l’O­rient avait le secret, s’é­va­da de sa for­te­resse grâce à une lime dis­si­mu­lée dans un pois­son par son épouse (la légende, encore, tou­jours, mais lais­sons-la faire son tra­vail), et vint cher­cher asile auprès de Constan­tin, dans la Rome nou­velle qui sor­tait à peine de terre. On lui don­na un quar­tier, sur la pente qui des­cend de l’Hip­po­drome vers la Pro­pon­tide, un quar­tier qui prit son nom et le gar­da long­temps : ta Hor­mis­dou, les terres d’Hor­mis­das. Le prince perse ser­vit dans la cava­le­rie romaine, par­ti­ci­pa à l’ex­pé­di­tion de Julien contre son propre pays natal, et dis­pa­raît de l’his­toire sans qu’on sache où il est enter­ré. Mais son nom res­ta accro­ché à la col­line, comme ces odeurs qui per­sistent dans une mai­son long­temps après le départ des habitants.

C’est là, sur les terres du Perse, que s’é­lève au début du Ve siècle la pre­mière rési­dence impé­riale mari­time. On l’at­tri­bue tra­di­tion­nel­le­ment à Théo­dose II, cet empe­reur bâtis­seur de murailles qui régna qua­rante-deux ans sans presque jamais faire la guerre lui-même, et qui lais­sa à sa ville les rem­parts ter­restres les plus for­mi­dables du monde antique. Le palais du rivage était le pen­dant mari­time de cette œuvre défen­sive : une rési­dence posée sur la muraille de mer, l’ha­bi­tant même de la for­ti­fi­ca­tion, comme si l’empereur avait vou­lu dor­mir à l’in­té­rieur de son bouclier.

Puis vient Jus­ti­nien — et avec lui, tout change d’é­chelle. Avant de mon­ter sur le trône, le neveu de Jus­tin rési­dait pré­ci­sé­ment là, dans la mai­son d’Hor­mis­das, avec Théo­do­ra. C’est de cette mai­son que le couple le plus impro­bable de l’his­toire romaine — le pay­san de Macé­doine et l’an­cienne actrice de l’Hip­po­drome — guet­tait le pou­voir. Deve­nu empe­reur, Jus­ti­nien ne l’ou­blia pas : il agran­dit la rési­dence, l’in­cor­po­ra au Grand Palais, et fit bâtir juste à côté cette église des Saints-Serge-et-Bac­chus que les Turcs appellent aujourd’­hui Küçük Aya­so­fya, la petite Sainte-Sophie, cou­pole d’es­sai avant la grande, bijou octo­go­nal qui sur­vit intact à trois cents mètres de la ruine du palais. Un bloc de marbre por­tant le mono­gramme de Jus­ti­nien se voyait encore, il y a peu, rem­ployé près de l’en­trée prin­ci­pale du Bou­co­léon — les res­tau­ra­teurs ont pré­vu de le remettre à sa place d’o­ri­gine. Seize siècles plus tard, l’empereur signe encore son mur.

IV. Théo­phile, ou la façade

Le Bou­co­léon que l’on voit aujourd’­hui — ce qu’il en reste — n’est pour­tant ni de Théo­dose ni de Jus­ti­nien. Il est, pour l’es­sen­tiel, l’œuvre d’un empe­reur du IXe siècle que l’his­toire a ran­gé par­mi les ico­no­clastes et que l’ar­chi­tec­ture devrait ran­ger par­mi les grands esthètes : Théo­phile, qui régna de 829 à 842.

Théo­phile est un per­son­nage de roman. Der­nier empe­reur ico­no­claste, per­sé­cu­teur des images et amou­reux fou des formes, il mena contre le calife de Bag­dad des guerres désas­treuses tout en copiant avec pas­sion l’ar­chi­tec­ture de ses enne­mis. Ses ambas­sa­deurs reve­naient de la cour abbas­side éblouis, et l’empereur, au lieu d’en conce­voir du dépit, en conce­vait des palais. Il fit bâtir sur la rive asia­tique du Bos­phore une rési­dence à la manière arabe, le palais de Bryas, dont les chro­ni­queurs disent qu’elle repro­dui­sait les demeures de Bag­dad jusque dans leurs jar­dins. Voi­là qui devrait faire médi­ter ceux qui ima­ginent les civi­li­sa­tions comme des blocs étanches : au IXe siècle, l’empereur très chré­tien de Constan­ti­nople fai­sait construire des palais abbas­sides pour son plai­sir per­son­nel, pen­dant que ses théo­lo­giens ana­thé­mi­saient l’is­lam. La fron­tière pas­sait par les champs de bataille d’A­na­to­lie ; elle ne pas­sait pas par les jardins.

Au Bou­co­léon, Théo­phile fit édi­fier la grande façade mari­time, posée direc­te­ment sur la muraille de mer qu’on avait épais­sie quelques décen­nies plus tôt. C’est ce mur, pré­ci­sé­ment, qui nous est par­ve­nu : les trois baies monu­men­tales aux enca­dre­ments de marbre, le bal­con dont il ne reste que les consoles, la log­gia d’où l’empereur regar­dait la Pro­pon­tide. Il faut ima­gi­ner cette façade dans son état d’o­ri­gine : les marbres poly­chromes, les colon­nettes, les cha­pi­teaux, la mer bat­tant le pied de la muraille — car la mer, alors, venait jus­qu’au mur, et les fenêtres du palais s’ou­vraient direc­te­ment sur l’eau, comme celles d’un palais véni­tien avant Venise. Le bal­con impé­rial sur­plom­bait le port aux lions. Par les soirs d’é­té, le basi­leus pou­vait s’y tenir et voir pas­ser les navires du monde entier, qui ralen­tis­saient à hau­teur du palais, non par obli­ga­tion mais par stupeur.

Entre le IXe et le XIe siècle, le Bou­co­léon devient le cœur habi­té du Grand Palais. Il faut se repré­sen­ter ce que fut le Grand Palais de Constan­ti­nople : non pas un bâti­ment, mais une ville dans la ville, une acro­pole de pavillons, d’é­glises, de casernes, de ter­rasses, de cis­ternes et de jar­dins déva­lant en gra­dins de l’Hip­po­drome à la mer, sur des hec­tares. Les empe­reurs, au fil des siècles, s’y dépla­çaient comme des loca­taires per­pé­tuels, aban­don­nant une aile pour une autre, lais­sant des quar­tiers entiers à la ruine pen­dant qu’ils en édi­fiaient de nou­veaux. Au temps de la dynas­tie macé­do­nienne, c’est au Bou­co­léon qu’ils vivent — dans la par­tie la plus méri­dio­nale, la plus mari­time du com­plexe, là où l’air est le meilleur et la vue la plus vaste. Le reste du Grand Palais devient peu à peu un décor de céré­mo­nie, un théâtre qu’on ouvre pour les grandes occa­sions. Le Bou­co­léon, lui, est la maison.

V. La chambre des reliques

Une mai­son, mais une mai­son sacrée. Car le Bou­co­léon abri­tait, outre les empe­reurs, ce que Byzance pos­sé­dait de plus pré­cieux : les insignes impé­riaux et les grandes reliques de la chrétienté.

Tout près de la façade mari­time s’é­le­vait l’é­glise de la Vierge du Phare — Théo­to­kos tou Pha­rou — ain­si nom­mée parce qu’elle voi­si­nait avec le fanal qui gui­dait les navires vers le port impé­rial. La tour du Phare existe encore, muti­lée, acco­lée à la ruine ; les res­tau­ra­teurs tra­vaillent aujourd’­hui à conso­li­der ses façades. L’é­glise, elle, a dis­pa­ru corps et biens, et c’est une des grandes dis­pa­ri­tions de l’his­toire de l’art, car cette cha­pelle pala­tine de dimen­sions modestes fut, pen­dant trois siècles, le plus grand reli­quaire du monde. On y véné­rait la Cou­ronne d’é­pines, des frag­ments de la Vraie Croix, la Sainte Lance, le Man­dy­lion d’É­desse — cette image du Christ « non faite de main d’homme » que l’empereur Romain Léca­pène avait fait trans­fé­rer d’É­desse en 944, au terme d’une expé­di­tion mili­taire dont la relique était l’u­nique objec­tif. Une armée entière pour un mor­ceau de tis­su : voi­là Byzance.

L’ac­cès à la cha­pelle était stric­te­ment contrô­lé — on n’en­trait pas chez l’empereur comme dans une église de quar­tier — et pour­tant les sources laissent devi­ner que des pèle­rins, des pri­vi­lé­giés, des ambas­sa­deurs obte­naient par­fois la faveur d’une visite. Les récits des voya­geurs russes, des clercs latins, des émis­saires arabes qui purent appro­cher les reliques du Phare ont tous le même ton : celui de l’homme qui a vu le centre du monde et qui ne sait pas com­ment le dire. Robert de Cla­ri, le petit che­va­lier picard qui par­ti­ci­pa au sac de 1204, énu­mère les mer­veilles de la cha­pelle avec une stu­pé­fac­tion de pay­san à la foire, et son inven­taire émer­veillé est deve­nu l’un des docu­ments majeurs sur ce tré­sor — dres­sé, iro­nie cruelle, au moment même où on le dispersait.

Car tout cela fini­ra à Paris, à Venise, dans les tré­sors d’é­glise de la France et de l’I­ta­lie. La Cou­ronne d’é­pines, ven­due par l’empereur latin Bau­douin II à saint Louis, arri­ve­ra en 1239 en France, où on lui bâti­ra le plus somp­tueux des écrins : la Sainte-Cha­pelle. La Sainte-Cha­pelle de Paris est, très exac­te­ment, la fille de la cha­pelle du Bou­co­léon — sa réplique fonc­tion­nelle, son héri­tière, presque son remords. Quand vous faites la queue sur l’île de la Cité pour admi­rer les ver­rières, son­gez que vous visi­tez le fan­tôme pari­sien d’une église d’Is­tan­bul dont il ne reste pas une pierre.

VI. La nuit de décembre 969

Mais le Bou­co­léon n’est pas seule­ment un palais de céré­mo­nies et de reliques. C’est aus­si une scène de crime — l’une des plus célèbres du mil­lé­naire byzan­tin. Et il faut racon­ter cette nuit-là, parce qu’elle dit tout du lieu : sa splen­deur, sa para­noïa, et cette façon qu’a­vait Byzance de mêler le sublime et l’ab­ject dans les mêmes chambres.

Nicé­phore II Pho­cas était le plus grand sol­dat de son temps. Vain­queur des Arabes en Crète, en Cili­cie, en Syrie, recon­qué­rant d’An­tioche, il avait ren­du à l’Em­pire des pro­vinces per­dues depuis trois siècles. Les chro­ni­queurs arabes eux-mêmes l’ap­pe­laient avec effroi « la mort pâle des Sar­ra­sins ». Deve­nu empe­reur en 963, il avait épou­sé Théo­pha­no, la veuve — jeune, belle et redou­tée — de son pré­dé­ces­seur. Mais Nicé­phore était un moine sous l’ar­mure : ascète, dor­mant sur une peau de pan­thère à même le sol, por­tant le cilice, rêvant de finir ses jours au Mont Athos dont il avait finan­cé la grande Laure. L’im­pé­ra­trice s’en­nuya. L’his­toire est vieille comme les palais.

Nicé­phore se savait haï — par le peuple qu’é­cra­saient ses impôts de guerre, par le cler­gé dont il vou­lait limi­ter les biens, par l’a­ris­to­cra­tie qu’il bru­ta­li­sait. En 969, pré­ci­sé­ment, il fit entou­rer le Bou­co­léon d’une nou­velle enceinte for­ti­fiée, trans­for­mant le palais du rivage en cita­delle per­son­nelle. On raconte qu’un soir, une main ano­nyme lui fit pas­ser un billet : « Sire, tu as beau bâtir des murs hauts comme le ciel ; si le mal est dedans, la ville est pre­nable. » Le mal était dedans. Il s’ap­pe­lait Jean Tzi­mis­kès, neveu de l’empereur, brillant géné­ral dis­gra­cié, et il était l’a­mant de Théophano.

La nuit du 10 au 11 décembre 969, par une tem­pête de neige, une barque s’ap­pro­cha de la muraille mari­time du Bou­co­léon. À son bord, Tzi­mis­kès et une poi­gnée de conju­rés. Des com­plices — les ser­vantes de l’im­pé­ra­trice, dit-on — des­cen­dirent une cor­beille le long du mur, et l’on his­sa les assas­sins un par un dans le gyné­cée. Théo­pha­no avait lais­sé ouverte la porte de la chambre impé­riale. Nicé­phore dor­mait sur le sol, sur sa peau de bête, comme à son habi­tude. Les conju­rés, ne le trou­vant pas dans le lit, crurent un ins­tant au piège et faillirent fuir. Puis on le décou­vrit, endor­mi dans son coin d’as­cète. Ce qui sui­vit fut long et hideux : réveillé à coups d’é­pée, le visage ouvert, traî­né aux pieds de Tzi­mis­kès qui l’in­sul­ta, lui arra­cha la barbe et lui bri­sa les dents avant de l’a­che­ver. La tête de l’empereur fut mon­trée à une fenêtre pour décou­ra­ger la garde ; son corps atten­dit tout un jour dans la neige avant qu’on l’en­ter­rât à la sau­vette aux Saints-Apôtres.

Sur son sar­co­phage, un poète gra­va plus tard une épi­taphe deve­nue pro­ver­biale : il avait tout vain­cu, sauf une femme. Théo­pha­no, du reste, fut la grande per­dante de sa propre conspi­ra­tion : Tzi­mis­kès, pour se faire cou­ron­ner, dut apai­ser le patriarche, qui exi­gea le châ­ti­ment des cou­pables — et l’a­mant exi­la l’a­mante. La corde qui avait his­sé les assas­sins le long du mur du Bou­co­léon avait his­sé, en somme, l’ordre nou­veau tout entier, moins celle qui l’a­vait nouée.

Quand on longe aujourd’­hui la façade du palais, on cherche mal­gré soi la fenêtre. On ne la trou­ve­ra pas — le gyné­cée a dis­pa­ru avec le reste — mais le mur est là, et la mer aus­si, et par les nuits de décembre où le vent du sud rabat les embruns sur l’a­ve­nue Ken­ne­dy, il n’est pas très dif­fi­cile d’en­tendre grin­cer une cor­beille le long de la pierre.

VII. Le théâtre de la mer

Il faut main­te­nant remon­ter le temps de quelques années et chan­ger d’é­clai­rage, car le Bou­co­léon ne fut pas seule­ment une chambre à cou­cher tra­gique. Il fut, avant tout, une machine à pro­duire de la majes­té — et cette machine avait la mer pour scène.

Nous connais­sons le fonc­tion­ne­ment de ce théâtre grâce à un livre extra­or­di­naire, le Livre des céré­mo­nies com­pi­lé au Xe siècle sous Constan­tin VII Por­phy­ro­gé­nète, cet empe­reur let­tré qui pré­fé­rait les biblio­thèques aux champs de bataille et qui consi­gna, avec une minu­tie d’en­to­mo­lo­giste, le moindre geste du pro­to­cole impé­rial. On y voit le basi­leus quit­ter le palais par l’es­ca­lier des lions, s’embarquer sur la galère impé­riale ten­due de pourpre, gagner par mer les sanc­tuaires de la rive ou les palais de plai­sance du Bos­phore. Chaque dépla­ce­ment est une litur­gie : les accla­ma­tions des dèmes, les chants, les sta­tions, les chan­ge­ments de vête­ments. L’empereur byzan­tin ne voyage pas, il pro­ces­sionne — et le Bou­co­léon est son por­tail mari­time, le point exact où la majes­té ter­restre se change en majes­té flottante.

C’est par là que passent aus­si les hôtes de marque, et le XIIe siècle offre à cet égard deux scènes remar­quables. En 1161, Kılıç Ars­lan II, sul­tan seld­jou­kide de Roum, séjourne à Constan­ti­nople — l’en­ne­mi héré­di­taire reçu en grande pompe, pro­me­né de mer­veille en mer­veille par Manuel Com­nène qui enten­dait l’é­cra­ser de splen­deur puis­qu’il n’a­vait pu l’é­cra­ser sur le ter­rain. Le Bou­co­léon ser­vit de cadre à ces ren­contres où la diplo­ma­tie byzan­tine don­nait sa pleine mesure : ne jamais mon­trer sa force, mon­trer son décor. Dix ans plus tard, en 1171, c’est Amau­ry, roi de Jéru­sa­lem, qui vient en per­sonne sol­li­ci­ter l’al­liance de l’Em­pire — un roi croi­sé des­cen­dant l’es­ca­lier aux lions, s’in­cli­nant devant le basi­leus dans les salles du palais du rivage. Et entre les deux, en 1166, Manuel y réunit un concile pour tran­cher une que­relle théo­lo­gique sur la parole « le Père est plus grand que moi » : les déci­sions furent gra­vées sur des plaques de pierre, dont cer­taines, retrou­vées, ont fini elles aus­si au musée. Palais de la guerre, palais de la foi, palais du pro­to­cole : au Bou­co­léon, tout finit gra­vé dans le marbre, puis tout finit au musée.

Il y a pour­tant, dès cette époque, une fêlure dans le décor. Depuis Alexis Com­nène, à la fin du XIe siècle, les empe­reurs ont pris l’ha­bi­tude de rési­der aux Bla­chernes, à l’autre bout de la ville, dans l’angle nord-ouest des murailles, près de la Corne d’Or. Les rai­sons sont pra­tiques — la proxi­mi­té des ter­rains de chasse, la moder­ni­té des bâti­ments — mais le sym­bole est immense : le centre de gra­vi­té de l’Em­pire quitte la mer. Le Grand Palais, et le Bou­co­léon avec lui, entame alors sa longue car­rière de monu­ment : on l’en­tre­tient, on y célèbre, on y loge les hôtes, mais on n’y vit plus. Les palais meurent ain­si, non par la ruine, mais par la céré­mo­nie : le jour où l’on n’y fait plus que des visites, ils sont déjà des musées.

VIII. 1204, ou les dames dans la tour

Puis vient avril 1204, et la plus grande catas­trophe de l’his­toire de Constan­ti­nople avant la der­nière — le sac de la ville par les croi­sés de la qua­trième croi­sade, ces pèle­rins par­tis déli­vrer Jéru­sa­lem et qui, de détour­ne­ment en détour­ne­ment, de dette véni­tienne en que­relle dynas­tique byzan­tine, finirent par prendre d’as­saut la plus grande ville chré­tienne du monde.

Geof­froy de Vil­le­har­douin, maré­chal de Cham­pagne et chro­ni­queur de l’ex­pé­di­tion, raconte la scène qui nous concerne. Tan­dis que la ville brûle et que les croi­sés se répandent dans les rues, Boni­face de Mont­fer­rat, chef nomi­nal de la croi­sade, pique droit vers le rivage : il che­vauche le long de la mer jus­qu’au palais de Bou­co­léon, qui se rend à lui à condi­tion que la vie de ses occu­pants soit épar­gnée. Et là, dans la cita­delle du rivage, il trouve ce que la panique y avait ras­sem­blé : les grandes dames de l’Em­pire, réfu­giées dans le palais le mieux for­ti­fié de la ville. Par­mi elles, deux impé­ra­trices — Agnès de France, sœur du roi Phi­lippe Auguste, mariée enfant à Constan­ti­nople et deux fois veuve d’empereurs ; et Mar­gue­rite de Hon­grie, fille du roi Béla III, veuve de l’empereur Isaac l’Ange. Quant au tré­sor trou­vé dans le palais, Vil­le­har­douin renonce à le décrire : il y en avait trop, dit-il en sub­stance, pour qu’on pût le compter.

Ce qui suit tient du roman cour­tois gref­fé sur le pillage : Boni­face de Mont­fer­rat, quin­qua­gé­naire, épouse dans la fou­lée Mar­gue­rite de Hon­grie, la jeune impé­ra­trice trou­vée dans le palais conquis. On peut lire cette union comme un cal­cul poli­tique — elle l’é­tait — mais les contem­po­rains y virent aus­si le geste sym­bo­lique par excel­lence : prendre le palais, prendre l’im­pé­ra­trice, prendre la légi­ti­mi­té. Le Bou­co­léon fonc­tion­nait, jusque dans sa chute, comme une machine à pro­duire de la souveraineté.

La cha­pelle du Phare, elle, fut mise en coupe réglée. Les reliques par­tirent par vagues, ven­dues, don­nées, volées, authen­ti­fiées par des clercs qui savaient très bien qu’ils léga­li­saient un pillage. C’est le plus grand trans­fert de sacré de l’his­toire euro­péenne : la Cou­ronne d’é­pines vers Paris, des frag­ments de la Croix vers cent tré­sors d’é­glises, le Man­dy­lion vers une des­ti­na­tion qui se perd — cer­tains disent Paris, d’où il aurait dis­pa­ru à la Révo­lu­tion, d’autres le cherchent encore. Byzance avait concen­tré le sacré en un seul point du monde, une cha­pelle au bord de la Mar­ma­ra ; la qua­trième croi­sade le pul­vé­ri­sa sur toute la carte de l’Oc­ci­dent. La Sainte-Cha­pelle, les tré­sors de Venise, vingt cathé­drales de France et d’I­ta­lie sont les éclats de cette déflagration.

Pen­dant le demi-siècle de l’Em­pire latin — 1204–1261 —, le Bou­co­léon ser­vit de rési­dence aux empe­reurs francs de Constan­ti­nople, ces sou­ve­rains fan­to­ma­tiques qui régnaient sur une ville exsangue dont ils ven­daient les toits de plomb pour payer leurs sol­dats. Bau­douin II, le der­nier d’entre eux, en fut réduit à mettre en gage la Cou­ronne d’é­pines chez les Véni­tiens ; saint Louis la rache­ta. Quand on en est à vendre les reliques de sa propre cha­pelle pala­tine, c’est que l’his­toire est finie ; elle le fut en 1261, quand les troupes de Michel VIII Paléo­logue reprirent la ville presque sans combat.

IX. L’a­rai­gnée dans le palais des Césars

On pour­rait croire que la recon­quête byzan­tine ren­dit vie au vieux palais. C’est le contraire qui advint. Michel VIII et ses suc­ces­seurs s’ins­tal­lèrent aux Bla­chernes, défi­ni­ti­ve­ment, et le Grand Palais — trop vaste, trop dégra­dé par les Latins, trop coû­teux pour un empire rui­né — fut aban­don­né à son sort. Pen­dant les deux der­niers siècles de Byzance, le plus grand ensemble pala­tial du monde médié­val se défit len­te­ment, pavillon par pavillon, toi­ture par toi­ture. On y pre­nait des maté­riaux ; les jar­dins retour­naient à la brous­saille ; des quar­tiers entiers de la ville, dépeu­plée par les pestes et les guerres civiles, rede­ve­naient des champs. Les der­niers empe­reurs, dit-on, n’a­vaient plus les moyens d’en­tre­te­nir ne serait-ce que les salles où l’on cou­ron­nait leurs ancêtres.

Le 29 mai 1453, Meh­med II entre dans Constan­ti­nople conquise. Le jeune sul­tan — il a vingt et un ans — par­court la ville dans les jours qui suivent, et les chro­ni­queurs rap­portent qu’il visi­ta les ruines du Grand Palais. Devant les salles éven­trées, les cours enva­hies d’herbe, il aurait mur­mu­ré les vers d’un poète per­san : l’a­rai­gnée tisse ses rideaux dans le palais des Césars, la chouette sonne la relève sur les tours d’A­fra­siab. L’a­nec­dote est peut-être arran­gée — elle l’est sans doute, comme tout ce qui est trop beau — mais elle dit une véri­té pro­fonde : le conqué­rant de Constan­ti­nople trou­va le palais des empe­reurs déjà mort, et il eut, devant cette mort, le réflexe non du vain­queur mais du poète. Meh­med, du reste, ne s’ins­tal­la pas dans les ruines : il bâtit son propre palais, puis un second — Top­kapı — sur la pre­mière col­line, à l’en­droit exact de l’a­cro­pole de l’an­tique Byzance. Le cycle recom­men­çait ailleurs.

Le Bou­co­léon, lui, entra dans sa nuit otto­mane. Le quar­tier prit le nom de Çat­ladı­kapı, « la porte fen­due » — d’a­près une poterne de la muraille mari­time lézar­dée par un trem­ble­ment de terre, et il y a quelque chose de juste à ce qu’un palais d’empereurs finisse sous le patro­nage d’une fis­sure. Des mai­sons de bois s’a­dos­sèrent à la façade de Théo­phile, s’y incrus­tèrent, y per­cèrent leurs fenêtres ; les grandes baies de marbre ser­virent de murs por­teurs à des logis de pêcheurs. Les voya­geurs euro­péens du XVIIIe et du XIXe siècle, Grand Tour en poche, venaient cher­cher là leur fris­son de déca­dence : Pierre Gilles au XVIe siècle déjà, puis les autres, des­si­na­teurs et pho­to­graphes, s’ar­rê­taient devant ce mur où des consoles de marbre sou­te­naient du linge qui séchait. Le pho­to­graphe fran­çais Pierre Tré­maux fixa vers le milieu du XIXe siècle la façade cen­trale encore debout — image pré­cieuse entre toutes, car ce qu’il pho­to­gra­phiait allait disparaître.

X. Le train contre le palais

Car le pire enne­mi du Bou­co­léon ne fut ni le croi­sé, ni le trem­ble­ment de terre, ni le pêcheur squat­teur. Ce fut le pro­grès — et le pro­grès, dans les années 1870, avait la forme d’une locomotive.

L’Em­pire otto­man finis­sant vou­lait son che­min de fer, et l’Eu­rope vou­lait le lui vendre. La ligne de Rou­mé­lie, qui devait relier Constan­ti­nople à l’Eu­rope cen­trale — l’an­cêtre direct de l’O­rient-Express —, exi­geait une péné­trante jus­qu’au cœur de la vieille ville, jus­qu’à la pointe du Sérail où l’on bâti­rait la gare de Sir­ke­ci. Le tra­cé rete­nu lon­geait la rive de Mar­ma­ra, au ras des murailles mari­times. Il fal­lait pas­ser ; le pas­sé était sur le che­min ; on cou­pa dans le pas­sé. Le sul­tan Abdü­la­ziz, à qui l’on fai­sait remar­quer que la voie tra­ver­se­rait les jar­dins de ses propres palais du rivage, aurait répon­du que le che­min de fer pou­vait bien lui pas­ser sur le dos, pour­vu qu’il se fît. Bou­tade de sou­ve­rain moderne — et arrêt de mort pour ce qui res­tait du palais des empereurs.

Au début des années 1870, les ter­ras­siers de la ligne éven­trèrent le site. La par­tie occi­den­tale de la façade de Théo­phile, celle-là même que Tré­maux avait pho­to­gra­phiée, fut démo­lie vers 1873 pour lais­ser pas­ser les rails ; seule la sec­tion orien­tale — nos trois fenêtres — res­ta debout, épar­gnée moins par scru­pule que par hasard de tra­cé. Les trains pas­sèrent, et passent encore : la ligne de ban­lieue, puis aujourd’­hui les rames modernes, cir­culent à quelques mètres der­rière la façade, dans ce qui fut les salles du palais. Il y a une iro­nie fer­ro­viaire assez ver­ti­gi­neuse à son­ger que les voya­geurs de l’O­rient-Express, ce train-palace, cette machine à fan­tasmes orien­ta­listes, fai­saient leur entrée triom­phale dans Istan­bul en tra­ver­sant le cadavre du plus ancien palais de la ville — et que pas un sur mille ne le savait.

Le XXe siècle ache­va le tra­vail à sa manière, qui fut para­doxale. En 1912, un grand incen­die rava­gea le quar­tier de Çat­ladı­kapı et dévo­ra les mai­sons de bois incrus­tées dans la ruine ; le feu, en détrui­sant le quar­tier, dénu­da le monu­ment. Les archéo­logues purent enfin voir le mur — et le voir, c’est le com­prendre. L’entre-deux-guerres fut le moment des savants : Ernest Mam­bou­ry, ce Suisse d’Is­tan­bul, pro­fes­seur et topo­graphe obs­ti­né, arpen­ta le site, le des­si­na, le publia, et c’est sur ses rele­vés que reposent encore aujourd’­hui la plu­part des recons­ti­tu­tions du palais. Les fouilles du Wal­ker Trust bri­tan­nique, dans les années 1930 et 1950, exhu­mèrent un peu plus haut les mosaïques pro­di­gieuses du Grand Palais — chasses, grif­fons, enfants jouant — qu’on peut voir aujourd’­hui au musée des Mosaïques, der­rière la Mos­quée bleue. Mais le Bou­co­léon lui-même res­ta ce qu’il était deve­nu : un mur au bord d’une voie fer­rée, enva­hi de figuiers, ceint de grillage, où dor­maient les chats et par­fois les hommes.

Puis, dans les années 1950, on gagna sur la mer. Les grands rem­blais du lit­to­ral et le per­ce­ment de l’a­ve­nue côtière — cette Ken­ne­dy Cad­de­si que l’on doit à l’ère Men­deres, quand Istan­bul se rêvait en métro­pole auto­mo­bile — repous­sèrent le rivage à cent mètres du mur. Le palais mari­time ces­sa d’être mari­time. Les fenêtres de Théo­phile, bâties pour s’ou­vrir sur l’eau, s’ouvrent depuis sur six voies de cir­cu­la­tion. C’est peut-être la plus cruelle des méta­mor­phoses : on avait tué le palais, on tuait main­te­nant sa rai­son d’être, qui était la mer.

XI. La ruine qui se relève

Et puis, contre toute attente, le vent tour­na. En 2018, la muni­ci­pa­li­té métro­po­li­taine d’Is­tan­bul annon­ça un pro­jet de res­tau­ra­tion du Bou­co­léon, dans le cadre de son pro­gramme de sau­ve­garde du patri­moine ; le pro­jet pré­voyait de faire du site un musée à ciel ouvert, avec che­mi­ne­ment de bois pour les visi­teurs, retrait des grillages au pro­fit de grilles en fer for­gé, net­toyage des marbres, conso­li­da­tion des maçon­ne­ries, remise en place du bloc au mono­gramme de Jus­ti­nien, et trai­te­ment des façades de la tour du Phare, com­plé­tées en pierre de taille dans le res­pect des formes d’o­ri­gine. Le chan­tier, conduit par le dépar­te­ment de conser­va­tion du patri­moine cultu­rel de la muni­ci­pa­li­té sous la super­vi­sion d’un comi­té scien­ti­fique diri­gé par le byzan­ti­niste Engin Akyü­rek, s’ou­vrit au tour­nant des années 2020, avec un prin­cipe affi­ché d’in­ter­ven­tion minimale.

Et le sol se mit à par­ler. En 2021, les archéo­logues mirent au jour une fon­taine byzan­tine dans l’emprise du palais ; les fouilles révé­lèrent des môles, des colonnes riche­ment ornées, tout un appa­reillage monu­men­tal qui confir­mait ce que les textes lais­saient entendre : le débar­ca­dère du Bou­co­léon était une scé­no­gra­phie totale, un par­cours céré­mo­niel où l’empereur, arri­vant de la mer, tra­ver­sait une cour à cou­pole entre deux haies de sol­dats avant de péné­trer dans le palais. Chose rare et réjouis­sante, la muni­ci­pa­li­té ouvrit le chan­tier aux curieux : des visites furent orga­ni­sées sur place, où les Stam­bou­liotes pou­vaient inter­ro­ger les archéo­logues au tra­vail. Après des décen­nies d’a­ban­don, le vieux palais rede­ve­nait ce qu’il n’au­rait jamais dû ces­ser d’être — un lieu public, au sens le plus noble.

Il faut dire un mot de ce que ce chan­tier signi­fie, au-delà des pierres. Istan­bul entre­tient avec son pas­sé byzan­tin une rela­tion com­pli­quée, faite de fier­té, d’embarras et de longues amné­sies ; l’hé­ri­tage otto­man a ses palais ruti­lants, Top­kapı, Dol­ma­bah­çe, ses files de visi­teurs et ses bou­tiques de sou­ve­nirs ; l’hé­ri­tage byzan­tin, hors Sainte-Sophie et Kariye, a long­temps eu les ter­rains vagues. Qu’une muni­ci­pa­li­té consacre des années et des bud­gets à rele­ver un palais d’empereurs chré­tiens, qu’elle res­taure dans le même mou­ve­ment les murailles théo­do­siennes, qu’elle reven­dique la ville « mul­ti­di­men­sion­nelle » dans toute son épais­seur his­to­rique — cela n’a rien d’a­no­din. Les res­tau­ra­tions sont tou­jours des dis­cours. Celle du Bou­co­léon dit à peu près ceci : cette ville a mille six cents ans de palais, et ils sont tous à elle.

XII. Mar­cher au Boucoléon

Reste à dire com­ment on y va, et ce qu’on y éprouve — car cet article est aus­si, qu’on me par­donne, une invitation.

De Sul­ta­nah­met, des­cen­dez vers le sud-ouest, vers Küçük Aya­so­fya. Visi­tez d’a­bord la petite Sainte-Sophie, l’é­glise de Jus­ti­nien deve­nue mos­quée, pour vous mettre l’œil et l’âme en état : sous sa cou­pole octo­go­nale, dans la fraî­cheur des marbres, vous êtes déjà, tech­ni­que­ment, dans l’or­bite du palais — Serge et Bac­chus était l’é­glise de la mai­son d’Hor­mis­das. Puis pas­sez sous la voie fer­rée, gagnez le rivage, et lon­gez la muraille vers l’est. La façade est là, entre la ligne de che­min de fer et l’a­ve­nue : les trois baies, les consoles du bal­con, la porte de mer murée, la tour du Phare en retrait. Selon l’a­van­ce­ment des tra­vaux, vous ver­rez les écha­fau­dages, les che­mi­ne­ments neufs, ou déjà le musée à ciel ouvert ache­vé ; mais même en chan­tier, même de der­rière une palis­sade, le mur pro­duit son effet, qui est un effet de temps pur.

Choi­sis­sez la fin d’a­près-midi. La façade regarde le sud : c’est l’heure où le soleil des­cen­dant sur la Mar­ma­ra frappe les marbres de biais et rend aux enca­dre­ments des fenêtres leur blan­cheur d’o­ri­gine. Les car­gos passent au large, à l’ancre ou en route vers le Bos­phore, exac­te­ment là où pas­saient les dro­mons. Un train de ban­lieue fran­chit le site dans un long feu­le­ment métal­lique — et ce train, qui fut l’as­sas­sin du palais, en est deve­nu mal­gré lui le der­nier habi­tant, la seule chose vivante qui tra­verse encore ses salles. Il y a des chats, évi­dem­ment. Il y a des pêcheurs à la ligne le long de l’a­ve­nue, héri­tiers sans le savoir des pêcheurs qui nichaient dans la ruine. Il y a, si vous avez de la chance, per­sonne d’autre que vous.

Alors regar­dez les trois fenêtres, et faites l’exer­cice auquel ce lieu oblige : remon­tez. Reti­rez l’a­ve­nue, ren­dez l’eau au pied du mur. Posez les lions de part et d’autre de l’es­ca­lier. Remet­tez le bal­con sur ses consoles, les marbres poly­chromes sur la brique, la galère pourpre à quai. Met­tez Théo­phile à la fenêtre, regar­dant venir de Bag­dad des idées d’ar­chi­tec­ture ; Nicé­phore endor­mi sur sa peau de pan­thère pen­dant que la neige tombe sur la mer ; Théo­pha­no guet­tant une barque ; Boni­face de Mont­fer­rat pous­sant son che­val le long du rivage ; Meh­med mur­mu­rant du per­san dans les gra­vats ; Tré­maux sous son voile noir de pho­to­graphe ; les ter­ras­siers de 1873 ; l’in­cen­die de 1912 ; Mam­bou­ry et son car­net ; les archéo­logues de 2021 déga­geant une fon­taine. Tout cela tient dans un mur de cent mètres.

XIII. l’é­loge des façades

On m’ob­jec­te­ra qu’il ne reste presque rien, et c’est vrai. Un byzan­ti­niste le disait joli­ment : c’est comme si l’on avait lu tous les livres sur Top­kapı sans jamais rien en voir que quelques tristes ruines. Du Bou­co­léon, nous ne savons au fond que ce que disent les textes ; la façade est un index qui pointe vers un livre dis­pa­ru. Mais je finis par croire que c’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’il faut y aller. Les monu­ments intacts nous dis­pensent d’i­ma­gi­ner ; ils font le tra­vail à notre place, et l’on en sort repu et vide. Les façades seules, elles, nous mettent au tra­vail. Le Bou­co­léon appar­tient à cette famille de lieux — le mur du temple à Jéru­sa­lem, les colonnes seules dans les cam­pagnes grecques, les por­tails sans église — qui n’offrent qu’un frag­ment et exigent le reste.

Constan­ti­nople fut la ville des palimp­sestes ; j’ai racon­té ailleurs ses églises deve­nues mos­quées, ses mos­quées rede­ve­nues musées, ses musées rede­ve­nus mos­quées. Le Bou­co­léon est un palimp­seste plus radi­cal encore, puisque presque toutes les écri­tures s’y sont effa­cées : mai­son d’un prince perse, palais d’un empe­reur romain, reli­quaire de la chré­tien­té, scène d’as­sas­si­nat, butin de croi­sés, car­rière de pierres, bidon­ville de bois, tran­chée fer­ro­viaire, ter­rain vague — et main­te­nant, musée à ciel ouvert, der­nière couche, la nôtre, qui consiste à don­ner à voir toutes les autres. Il aura fal­lu mille six cents ans pour que ce mur trouve sa fonc­tion défi­ni­tive, qui est de se souvenir.

Le soir tom­bait quand j’ai quit­té le rivage, la der­nière fois. Der­rière moi, un train pas­sait dans le palais. Devant, la Mar­ma­ra pre­nait cette cou­leur d’é­tain que Bou­vier aimait tant, celle des fins de jour­née qui ne concluent rien. Les trois fenêtres, dans mon dos, conti­nuaient de regar­der la mer — et je me suis dit qu’elles avaient rai­son, qu’elles avaient tou­jours eu rai­son : quand on a vu pas­ser les dro­mons, les croi­sés, les sul­tans, les loco­mo­tives et les auto­routes, on peut bien attendre encore. Les lions, eux, sont au musée. Mais le tau­reau et le lion du vieux port, le com­bat de pierre qui don­na son nom au palais, per­sonne ne les a jamais retrou­vés. Ils sont quelque part sous l’as­phalte de l’a­ve­nue Ken­ne­dy, ou au fond de la Mar­ma­ra, ou nulle part — c’est-à-dire par­tout où l’on pro­nonce encore leur nom. Bous, leôn. Bou­ko­leôn. Le nom aura sur­vé­cu à tout, comme tou­jours. C’est le propre des villes très anciennes : à la fin, il ne reste que les noms.

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