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Le som­meil de Phi­lippe — Hié­ra­po­lis, la ville sainte au-des­sus des enfers

Le som­meil de Phi­lippe — Hié­ra­po­lis, la ville sainte au-des­sus des enfers

Le som­meil de Philippe

Hié­ra­po­lis, la ville sainte au-des­sus des enfers

Le som­meil de Phi­lippe — Hié­ra­po­lis, la ville sainte au-des­sus des enfers

 

I. Le blanc

On arrive à Hié­ra­po­lis par le blanc. C’est un blanc qui ne res­semble à rien de ce que l’on connaît, ni la neige, ni le sel, ni la chaux, un blanc miné­ral et tiède qui monte du fond de la val­lée du Lycos comme une lèpre magni­fique, et que les Turcs, avec ce génie qu’ils ont pour nom­mer les choses en les ren­dant domes­tiques, ont appe­lé Pamuk­kale, le châ­teau de coton. Vu de loin, depuis la route qui vient de Deniz­li, on jure­rait qu’un gla­cier s’est trom­pé de lati­tude et s’est échoué là, au bord du pla­teau ana­to­lien, à trois cents kilo­mètres de la mer Égée. En s’ap­pro­chant, le gla­cier se révèle être une cas­cade pétri­fiée, une suc­ces­sion de vasques en corolles super­po­sées, des gours géants où l’eau ther­male, en s’é­va­po­rant depuis des mil­lé­naires, aban­donne son car­bo­nate de cal­cium comme un ser­pent aban­donne sa mue.

Les Anciens, qui n’a­vaient pas nos géo­logues mais avaient des yeux, ont vu dans ce pro­dige la signa­ture d’une pré­sence. Ils ont bâti au som­met de la falaise blanche une ville qu’ils ont appe­lée Hié­ra­po­lis, la ville sainte — ou peut-être la ville de Hié­ra, épouse de Télèphe, fils d’Hé­ra­clès et ancêtre mythique des rois de Per­game, les éty­mo­lo­gies antiques ayant tou­jours eu deux fers au feu. Ville sainte, ville de la déesse : les deux lec­tures reviennent au même. On ne fonde pas une cité sur une source qui pétri­fie tout ce qu’elle touche, au bord d’un gouffre qui exhale des vapeurs mor­telles, sans se dire que les dieux ont ici leur adresse.

J’é­cris « on arrive », mais il fau­drait dire « on mon­tait ». Pen­dant des siècles, les voya­geurs ont gra­vi la falaise par les tra­ver­tins eux-mêmes, pieds nus dans l’eau tiède, remon­tant le cou­rant lai­teux comme on remonte le temps. Aujourd’­hui l’ac­cès se fait par le haut, par des gui­chets, des par­kings, des files de cars où se mélangent toutes les langues de la mer Noire et du golfe Per­sique. Qu’im­porte. Pas­sé les tour­ni­quets, il suf­fit de mar­cher dix minutes vers le nord, de lais­ser der­rière soi les pis­cines et les sel­fies, pour se retrou­ver seul dans la plus grande nécro­pole d’A­sie Mineure, au milieu de douze cents tom­beaux qui blan­chissent au soleil depuis deux mille ans. C’est là que cette his­toire com­mence, et c’est là qu’elle fini­ra : Hié­ra­po­lis est une ville où l’on venait gué­rir, et où l’on venait mou­rir, et qui a fini par faire de la mort elle-même son indus­trie prin­ci­pale et sa gloire post­hume. Un apôtre du Christ y dort — ou y a dor­mi, nous ver­rons que la nuance a son impor­tance — depuis dix-neuf siècles.

II. La ville sur la faille

Il faut d’a­bord com­prendre sur quoi Hié­ra­po­lis est posée, car tout le reste en découle : les temples, les bains, l’o­racle, la porte des enfers, le mar­tyre de l’a­pôtre, et jus­qu’à la lumière par­ti­cu­lière qui baigne le site à la fin du jour, quand les tra­ver­tins prennent une teinte de nacre rose.

Hié­ra­po­lis est bâtie sur une faille. Non pas au sens figu­ré où l’on dirait qu’une civi­li­sa­tion porte en elle ses lignes de frac­ture — encore que — mais au sens le plus lit­té­ral : le pla­teau qui porte la ville est tra­ver­sé par un sys­tème de failles sis­miques actives, à la jonc­tion de la val­lée du Lycos (aujourd’­hui le Çürük­su, « l’eau pour­rie », autre trou­vaille de la topo­ny­mie turque) et du grand fos­sé d’ef­fon­dre­ment du Méandre. La croûte ter­restre, ici, est fis­su­rée comme une faïence ancienne. Par ces fis­sures remontent des eaux char­gées de gaz car­bo­nique, chauf­fées en pro­fon­deur, satu­rées de bicar­bo­nate de cal­cium. En sur­face, l’eau jaillit à trente-cinq degrés envi­ron, perd son gaz car­bo­nique au contact de l’air, et pré­ci­pite son cal­caire. C’est ain­si que se fabriquent, cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, les ter­rasses blanches : Pamuk­kale est une usine géo­lo­gique à ciel ouvert, qui tourne sans inter­rup­tion depuis quatre cent mille ans.

Mais la faille donne d’une main et reprend de l’autre. Les mêmes frac­tures qui font sourdre l’eau mira­cu­leuse secouent pério­di­que­ment la ville comme un tapis qu’on bat. Hié­ra­po­lis a été détruite ou gra­ve­ment endom­ma­gée par les trem­ble­ments de terre à inter­valles presque régu­liers : sous Tibère en l’an 17 de notre ère, sous Néron vers 60 — un séisme si violent que la ville hel­lé­nis­tique en fut rasée et qu’il fal­lut la rebâ­tir entiè­re­ment, ce qui explique que presque tout ce qu’on voit aujourd’­hui soit romain —, puis encore au IVe siècle, au VIIe, jus­qu’au coup de grâce du XIVe siècle qui ache­va de la vider de ses habi­tants. La ville sainte a vécu quinze cents ans en sur­sis per­ma­nent, entre deux colères de la terre, et l’on com­prend mieux, en y son­geant, la fer­veur reli­gieuse qui s’y est concen­trée : on prie davan­tage là où le sol tremble.

Et puis il y a le gaz. Le dioxyde de car­bone qui remonte des pro­fon­deurs ne se dis­sout pas tout entier dans l’eau ; une par­tie s’é­chappe direc­te­ment par les fis­sures du sol, invi­sible, inodore, plus lourd que l’air, et s’ac­cu­mule dans les creux du ter­rain comme une eau qu’on ne voit pas. Aux endroits où l’é­mis­sion est la plus forte, un oiseau qui se pose meurt en quelques ins­tants, un chien qui s’a­ven­ture trop bas s’en­dort pour tou­jours. Les Anciens ont vu cela aus­si. Ils en ont fait la porte des enfers, le Plou­to­nion, et nous y des­cen­drons plus loin, pru­dem­ment, comme il se doit.

Voi­là donc le socle : une ville posée sur une machine tel­lu­rique qui dis­tri­bue à la fois l’eau qui gué­rit et le souffle qui tue, la fécon­di­té ther­male et la mort ins­tan­ta­née, le blanc écla­tant des ter­rasses et le noir du gouffre. Aucun décor au monde n’é­tait mieux pré­pa­ré à rece­voir les grandes ques­tions — celles de la mala­die et de la gué­ri­son, de la mort et de ce qui la suit. Hié­ra­po­lis a pas­sé son anti­qui­té à y répondre, suc­ces­si­ve­ment, dans la langue de Cybèle, dans celle d’A­pol­lon, puis dans celle du Christ.

III. Eumène, ou la fondation

L’his­toire offi­cielle com­mence au IIe siècle avant notre ère, et elle com­mence, comme sou­vent en Asie Mineure, par Per­game. Vers 190–188 avant J.-C., dans le grand remem­bre­ment qui suit la défaite d’An­tio­chos III face aux Romains et le trai­té d’A­pa­mée, le roi Eumène II de Per­game se voit attri­buer une bonne part de l’A­na­to­lie occi­den­tale. C’est vrai­sem­bla­ble­ment lui qui fonde — ou refonde, car il y avait sans doute là aupa­ra­vant un sanc­tuaire indi­gène de la Mère des dieux, et peut-être un éta­blis­se­ment séleu­cide — la ville de Hié­ra­po­lis, sur ce pla­teau stra­té­gique qui domine la val­lée du Lycos, car­re­four des routes entre la côte égéenne, la Phry­gie inté­rieure et, au-delà, les hautes terres de l’A­na­to­lie centrale.

Le choix du site n’a rien d’un hasard. La val­lée du Lycos est alors l’un des cou­loirs com­mer­ciaux les plus actifs de l’A­sie Mineure : par elle tran­sitent les cara­vanes qui relient Éphèse à la Syrie et, de proche en proche, aux routes de l’O­rient. Trois villes s’y regardent en chiens de faïence, for­mant un tri­angle que les lec­teurs des épîtres pau­li­niennes connaissent sans le savoir : Lao­di­cée du Lycos, la riche, la ban­quière, celle que l’A­po­ca­lypse trai­te­ra de tiède ; Colosses, la vieille cité phry­gienne déjà décli­nante, à qui Paul adres­se­ra une lettre ; et Hié­ra­po­lis, la ville d’eau, la ville sainte, dont le même Paul dira en pas­sant, dans l’é­pître aux Colos­siens, qu’É­pa­phras se donne beau­coup de peine pour ses fidèles. Trois villes à une jour­née de marche l’une de l’autre, trois des­tins liés — et le chris­tia­nisme, quand il arri­ve­ra, remon­te­ra cette val­lée comme l’eau remonte les failles.

La Hié­ra­po­lis hel­lé­nis­tique, celle d’Eu­mène, nous échappe presque entiè­re­ment : le séisme de 60 l’a effa­cée, et la ville romaine s’est bâtie par-des­sus. On en devine le plan hip­po­da­mien — ce qua­drillage de rues ortho­go­nales dont la grande artère cen­trale, la pla­teia, longue de près d’un kilo­mètre et demi, struc­ture encore le site aujourd’­hui —, quelques tom­beaux anciens de la nécro­pole nord, et le sou­ve­nir de son rat­ta­che­ment à la dynas­tie per­ga­mé­nienne : le culte d’A­pol­lon fon­da­teur, Apol­lon Arché­gète, y voi­sine avec celui de la Mère ana­to­lienne, Cybèle, dont les prêtres eunuques, les galles, avaient seuls le pri­vi­lège de des­cendre dans le gouffre aux vapeurs sans en mou­rir. Déjà ce par­tage des rôles qui fait toute la per­son­na­li­té reli­gieuse de la ville : le dieu grec en façade, la déesse ana­to­lienne dans les profondeurs.

En 133 avant notre ère, der­nier coup de théâtre dynas­tique : Attale III, mou­rant sans héri­tier, lègue son royaume au peuple romain par tes­ta­ment — geste inouï dont les his­to­riens débattent encore, pru­dence poli­tique ou fatigue de régner. Hié­ra­po­lis devient romaine sans avoir com­bat­tu, inté­grée à la pro­vince d’A­sie, et entame la longue car­rière ther­male et com­mer­çante qui fera sa for­tune. Elle frappe mon­naie, elle exporte, elle soigne. Et elle attend, sans le savoir, les deux visi­teurs qui lui vau­dront de figu­rer dans cette his­toire : un phi­lo­sophe esclave et un apôtre galiléen.

IV. La ville romaine : laine pourpre, oracles et un phi­lo­sophe boiteux

Après le séisme de 60, Hié­ra­po­lis se relève avec l’éner­gie des villes qui n’ont plus rien à perdre. Néron règne, l’Em­pire finance, et la cité se rebâ­tit à la romaine : plus large, plus haute, plus mar­brée. Les décen­nies sui­vantes, des Fla­viens aux Sévères, sont son âge d’or. La porte monu­men­tale à trois arches flan­quée de tours rondes que fran­chit encore le visi­teur au nord du site porte le nom de Fron­ti­nus, pro­con­sul d’A­sie sous Domi­tien — le même Fron­tin, notons-le au pas­sage, qui écri­ra plus tard un trai­té sur les aque­ducs de Rome, comme si les hommes d’eau se recon­nais­saient entre eux. Der­rière la porte s’é­tire la grande rue à colon­nades, bor­dée de por­tiques et de bou­tiques, et tout autour se déploie l’é­qui­pe­ment com­plet de la ville impé­riale heu­reuse : deux ensembles ther­maux gigan­tesques, un gym­nase, des fon­taines monu­men­tales, un temple d’A­pol­lon recons­truit, un théâtre.

Ce théâtre mérite qu’on s’y arrête, car c’est l’un des mieux conser­vés d’A­sie Mineure et l’un des plus élo­quents. Com­men­cé sous Hadrien, somp­tueu­se­ment rema­nié sous Sep­time Sévère puis res­tau­ré encore au IVe siècle, il pou­vait accueillir une dizaine de mil­liers de spec­ta­teurs sur ses gra­dins ados­sés à la col­line. Sa scène monu­men­tale, en par­tie rele­vée par les archéo­logues ita­liens, déroule un pro­gramme sculp­té d’une richesse étour­dis­sante : la nais­sance d’A­pol­lon et d’Ar­té­mis, le cor­tège de Dio­ny­sos, l’en­lè­ve­ment de Per­sé­phone — encore et tou­jours, dans cette ville bâtie sur un sou­pi­rail des enfers, l’his­toire de la jeune fille ava­lée par le monde d’en bas et ren­due, une sai­son sur deux, au monde d’en haut. On y voit aus­si l’empereur Sep­time Sévère en majes­té, et l’on com­prend que le décor de théâtre est ici un mani­feste : la ville met en scène ses dieux, son sous-sol et son loya­lisme dans le même mou­ve­ment de marbre.

De quoi vivait Hié­ra­po­lis, outre ses eaux ? De laine. Les sources antiques et les ins­crip­tions sont una­nimes : la ville était un grand centre lai­nier et sur­tout un centre de tein­ture, dont les étoffes riva­li­saient, disait-on, avec la pourpre. Les tein­tu­riers uti­li­saient, semble-t-il, les pro­prié­tés de l’eau ther­male pour fixer les cou­leurs — la garance y don­nait des rouges pro­fonds sans qu’il fût besoin des coû­teux coquillages du murex. Les cor­po­ra­tions de métiers, tein­tu­riers en tête, étaient si puis­santes qu’elles se char­geaient de l’en­tre­tien de cer­tains monu­ments et se fai­saient gra­ver dans la pierre des sièges réser­vés au théâtre. Sur les sar­co­phages de la nécro­pole, on lit des noms de pour­priers, de tis­se­rands, de mar­chands de laine : la ville sainte était aus­si une ville d’a­te­liers, qui sen­tait la tein­ture et le suint autant que l’encens.

Elle comp­tait, dans sa popu­la­tion bigar­rée, une com­mu­nau­té juive nom­breuse et ancienne — ins­tal­lée là, pour une part, depuis qu’An­tio­chos III avait trans­plan­té en Phry­gie et en Lydie deux mille familles juives de Baby­lo­nie, à la fin du IIIe siècle avant notre ère. Les ins­crip­tions de la nécro­pole en gardent la trace émou­vante : des tombes qui invoquent la pro­tec­tion de « la sainte com­mu­nau­té des Juifs », des sar­co­phages ornés de la meno­rah, et cette épi­taphe fameuse d’un cer­tain Publius Aelius Gly­kon qui lègue de l’argent aux cor­po­ra­tions des tein­tu­riers et des tapis­siers pour qu’elles fleu­rissent sa tombe aux fêtes de Pâque, des Azymes et de Pen­te­côte — mais aus­si aux calendes romaines. Un homme, trois calen­driers : toute l’A­na­to­lie est dans cette ins­crip­tion. C’est dans ce ter­reau — une dia­spo­ra juive pros­père, hel­lé­ni­sée, insé­rée dans les métiers de la laine — que la pré­di­ca­tion chré­tienne trou­ve­ra ses pre­mières oreilles.

Et puis Hié­ra­po­lis a don­né au monde un phi­lo­sophe, et pas n’im­porte lequel : Épic­tète. Il naît ici vers l’an 50, esclave, et son nom même — Epik­tè­tos, « acquis », « ache­té » — est un état civil de mar­chan­dise. Ven­du à Rome, boi­teux (de nais­sance ou des suites d’un mau­vais trai­te­ment, la tra­di­tion hésite), affran­chi, ban­ni d’I­ta­lie avec les autres phi­lo­sophes par Domi­tien, il fini­ra à Nico­po­lis d’É­pire, ensei­gnant que rien ne nous appar­tient hors notre juge­ment, et qu’il faut dis­tin­guer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. On a envie de croire — c’est indé­mon­trable et je le crois quand même — que quelque chose de Hié­ra­po­lis est pas­sé dans sa doc­trine : quand on naît esclave dans une ville où le sol tremble, où la source gué­rit qui elle veut et où un trou dans la terre tue les oiseaux en plein vol, on apprend tôt que le monde ne nous a rien pro­mis. Le stoï­cisme d’É­pic­tète est une phi­lo­so­phie de pays sismique.

V. Le Plou­to­nion, ou la porte des enfers

Il faut main­te­nant des­cendre. Au flanc de la col­line du temple d’A­pol­lon, sous l’es­pla­nade sacrée, s’ouvre le lieu qui a fait la répu­ta­tion de Hié­ra­po­lis dans toute l’An­ti­qui­té et qui est, à ma connais­sance, le seul endroit du monde gré­co-romain où l’on pou­vait véri­fier expé­ri­men­ta­le­ment l’exis­tence des enfers : le Plou­to­nion, le sanc­tuaire de Pluton.

Stra­bon, qui visi­ta les lieux au tour­nant de notre ère, en a lais­sé une des­crip­tion de repor­ter : une ouver­ture de taille modeste au flanc de la col­line, pré­cé­dée d’une enceinte car­rée, rem­plie d’une vapeur bru­meuse si dense qu’on dis­tingue à peine le sol. Les tau­reaux qu’on y intro­duit pour le sacri­fice s’ef­fondrent et meurent sans qu’au­cune main les touche ; les moi­neaux qu’il y lâcha lui-même — Stra­bon, géo­graphe scru­pu­leux, pré­cise qu’il fit l’ex­pé­rience — tom­bèrent aus­si­tôt sans vie. Seuls les galles, les prêtres eunuques de Cybèle, entrent dans le gouffre et en res­sortent vivants, en rete­nant leur res­pi­ra­tion, note Stra­bon, qui se demande si cette immu­ni­té tient à leur muti­la­tion ou à une pro­tec­tion divine, et qui penche, en bon esprit fort, pour une tech­nique. Cas­sius Dio, deux siècles plus tard, décrit encore le manège ; Ammien Mar­cel­lin, au IVe siècle, en parle tou­jours. Pen­dant un demi-mil­lé­naire, on est venu de toute l’A­sie voir mou­rir des oiseaux à la porte des enfers.

La science moderne a entiè­re­ment confir­mé le dos­sier antique, ce qui est tou­jours une satis­fac­tion. Le gouffre du Plou­to­nion est une bouche de la faille qui exhale un dioxyde de car­bone d’o­ri­gine pro­fonde ; le gaz, plus dense que l’air, forme au ras du sol un lac invi­sible dont la concen­tra­tion, mesu­rée par les vol­ca­no­logues, dépasse lar­ge­ment le seuil mor­tel pen­dant la nuit et aux pre­mières heures du matin, avant que le soleil et le vent ne le dis­persent en par­tie. Les tau­reaux, qui portent leurs naseaux bas, mou­raient ; les prêtres, debout, la tête au-des­sus de la nappe, sur­vi­vaient — et devaient connaître, en outre, les heures où le dra­gon dor­mait. Le miracle était une affaire de cen­ti­mètres et d’ho­raires. On aurait tort d’en sou­rire : admi­nis­trer un miracle à heures fixes pen­dant cinq siècles sans acci­dent majeur sup­pose un savoir empi­rique du gaz, trans­mis de prêtre à prêtre, qui force le res­pect. Les galles de Cybèle étaient, à leur manière, les pre­miers vol­ca­no­logues de terrain.

L’ar­chéo­lo­gie a ren­du au lieu sa topo­gra­phie exacte en 2013, quand la mis­sion ita­lienne diri­gée par Fran­ces­co D’An­dria — rete­nez ce nom, il revien­dra — a déga­gé l’en­semble du sanc­tuaire : la source chaude qui sourd du gouffre, la porte de marbre, les gra­dins d’un petit théâtre où les pèle­rins s’as­seyaient pour assis­ter aux sacri­fices, une sta­tue de ser­pent lové, un Cer­bère. On y a trou­vé aus­si des lampes à huile par cen­taines, offrandes de ceux qui inter­ro­geaient le dieu d’en bas, et l’on a com­pris que le Plou­to­nion fonc­tion­nait en tan­dem avec le temple d’A­pol­lon qui le sur­plombe : le dieu de la lumière au-des­sus, le dieu des morts au-des­sous, reliés par la même fis­sure. L’o­racle d’A­pol­lon de Hié­ra­po­lis — un oracle alpha­bé­tique, où le sort dési­gnait une lettre qui ren­voyait à une sen­tence — par­lait lit­té­ra­le­ment au-des­sus du souffle de Plu­ton. Aucune ville n’a jamais mis en scène avec cette fran­chise la véri­té que toutes les reli­gions enrobent : que la parole divine et l’ex­ha­lai­son mor­telle sortent du même trou.

Le chris­tia­nisme, on s’en doute, ne pou­vait pas lais­ser un tel dis­po­si­tif en état de marche. Au Ve siècle, le Plou­to­nion fut condam­né, com­blé, ses sta­tues jetées dans le gouffre — c’est là que les archéo­logues les ont retrou­vées, ce qui est une iro­nie de plus : les fouilleurs du XXIe siècle ont rou­vert la porte des enfers que les évêques avaient fer­mée. Aujourd’­hui, une grille inter­dit l’ap­proche, et des cap­teurs mesurent le CO2 en conti­nu. Les oiseaux, m’a-t-on dit, y meurent encore de temps en temps. La faille, elle, n’a jamais été baptisée.

VI. La ville des morts

Mais c’est au nord de la ville, au-delà de la porte de Fron­ti­nus, que Hié­ra­po­lis livre son visage le plus sai­sis­sant. Sur près de deux kilo­mètres, de part et d’autre de l’an­cienne route de Tri­po­lis et de Sardes, s’é­tend la plus grande nécro­pole d’A­sie Mineure : plus de mille deux cents tom­beaux recen­sés, éche­lon­nés du IIe siècle avant notre ère à l’é­poque byzan­tine, tumu­lus hel­lé­nis­tiques à tam­bour cir­cu­laire, sar­co­phages per­chés sur des podiums, mai­sons funé­raires à étage avec leur porte, leur toit à double pente et par­fois leur jar­din clos — une ville entière, avec ses rues, ses quar­tiers riches et ses fau­bourgs, ses par­ve­nus et ses conces­sions à per­pé­tui­té, dou­blant la ville des vivants comme son ombre por­tée sur le calcaire.

L’ex­pli­ca­tion de cette déme­sure est simple et ver­ti­gi­neuse : on venait à Hié­ra­po­lis pour gué­rir, et beau­coup n’y gué­ris­saient pas. La ville ther­male était le der­nier recours des malades de toute l’A­sie, et ceux que l’eau sainte ne sau­vait pas res­taient sur place, dans la terre blanche. Hié­ra­po­lis a bâti sa pros­pé­ri­té sur l’es­pé­rance des mou­rants et son immense nécro­pole avec leur décep­tion. Les deux indus­tries — le soin et la sépul­ture — tra­vaillaient main dans la main, comme aujourd’­hui les cli­niques et les pompes funèbres, et la ville avait pous­sé le sens du ser­vice jus­qu’à déve­lop­per tout un arti­sa­nat de l’é­pi­taphe, du sar­co­phage sculp­té et de la fon­da­tion funé­raire, ces rentes que les défunts consti­tuaient de leur vivant pour qu’on vînt fleu­rir leur tombe à dates fixes.

En mar­chant dans la nécro­pole nord aux heures vides — tôt le matin, quand les cars dorment encore —, on éprouve quelque chose qui ne res­semble à aucune autre visite de site antique. Les tom­beaux ne sont pas ali­gnés dans un musée : ils sont chez eux, pen­chés par les séismes, gai­nés par endroits de tra­ver­tin, car l’eau cal­caire, en diva­guant à tra­vers la nécro­pole au fil des siècles, a enro­bé cer­tains sar­co­phages d’une gangue blanche, les pétri­fiant une seconde fois — la mort prise dans le miné­ral comme un insecte dans l’ambre. Les cou­vercles pèsent des tonnes et sont presque tous de tra­vers : les pilleurs sont pas­sés, à toutes les époques, et les trem­ble­ments de terre ont fait le reste. On se penche, on lit. Le grec des épi­taphes est direct, pro­cé­du­rier, éton­nam­ment vivant : untel a construit ce tom­beau pour lui-même, sa femme et ses enfants ; défense d’y intro­duire un corps étran­ger sous peine d’a­mende payable au tré­sor sacré, au fisc impé­rial, ou à la cor­po­ra­tion des tein­tu­riers pourpre ; le déla­teur tou­che­ra un tiers.

Une stèle, entre toutes, vaut le voyage. Près de la porte de Fron­ti­nus se dresse le tom­beau de Titus Fla­vius Zeuxis, mar­chand, qui fit gra­ver au fron­ton qu’il avait, de son vivant, dou­blé le cap Malée — la pointe redou­tée du Pélo­pon­nèse — soixante-douze fois en navi­guant vers l’I­ta­lie. Soixante-douze allers vers Rome, sans doute des car­gai­sons de laine teinte, et l’homme n’a rien trou­vé de plus glo­rieux à dire à l’é­ter­ni­té que son nombre de rota­tions. J’a­voue une ten­dresse sans borne pour Zeuxis : voi­là un homme qui a com­pris que la seule immor­ta­li­té véri­fiable est celle du kilo­mé­trage. Tout voya­geur qui compte ses car­nets, ses visas ou ses articles de blog est son héri­tier direct, et je dépose ici, à ma façon, une fleur élec­tro­nique sur son sarcophage.

C’est dans ce pay­sage-là — une ville qui parle aux dieux par une fis­sure et qui héberge plus de morts que de vivants — qu’ar­rive, dans la seconde moi­tié du Ier siècle, un vieillard venu de Gali­lée avec ses filles. Il s’ap­pelle Philippe.

VII. Lequel des deux Philippe ?

Ici, l’hon­nê­te­té oblige à ouvrir le dos­sier le plus embrouillé de toute cette his­toire, un dos­sier vieux de dix-neuf siècles que les éru­dits n’ont tou­jours pas refer­mé, et qui tient en une ques­tion d’é­tat civil : quel Phi­lippe est mort à Hiérapolis ?

Car le Nou­veau Tes­ta­ment en connaît deux, et la tra­di­tion les a mélan­gés avec un entrain qui déses­père les phi­lo­logues. Il y a d’a­bord Phi­lippe l’a­pôtre, l’un des Douze, ori­gi­naire de Beth­saïde comme Pierre et André, celui qui dans l’é­van­gile de Jean amène Natha­naël à Jésus (« Viens et vois »), s’in­quiète du prix du pain avant la mul­ti­pli­ca­tion (« deux cents deniers n’y suf­fi­raient pas »), et demande lors du der­nier repas : « Sei­gneur, montre-nous le Père » — figure de l’in­ter­mé­diaire, de l’homme qui pré­sente, qui intro­duit, qui pose les ques­tions pra­tiques. Et il y a Phi­lippe le diacre, dit l’É­van­gé­liste, l’un des Sept ins­ti­tués dans les Actes des Apôtres pour le ser­vice des tables, mis­sion­naire ful­gu­rant de la Sama­rie, bap­ti­seur de l’eu­nuque éthio­pien sur la route de Gaza, éta­bli ensuite à Césa­rée mari­time avec ses quatre filles vierges qui pro­phé­ti­saient — c’est chez lui que Paul fait étape, et l’au­teur des Actes note ce détail des quatre filles avec la pré­ci­sion d’un homme qui a dîné à leur table.

Or que disent les sources anciennes sur Hié­ra­po­lis ? Deux témoi­gnages, tous deux du IIe siècle, tous deux conser­vés par Eusèbe de Césa­rée dans son His­toire ecclé­sias­tique, et tous deux locaux, ce qui leur donne un poids consi­dé­rable. Le pre­mier est celui de Papias, évêque de Hié­ra­po­lis même vers 110–130, auteur d’une Expli­ca­tion des paroles du Sei­gneur en cinq livres dont il ne nous reste que des miettes — l’une des grandes pertes de la lit­té­ra­ture chré­tienne pri­mi­tive. Papias raconte qu’il tenait des filles de Phi­lippe, qui vivaient dans sa ville, des récits mer­veilleux, dont une résur­rec­tion. Le second est Poly­crate, évêque d’É­phèse, qui écrit vers 190 au pape Vic­tor, dans la que­relle sur la date de Pâques, pour défendre les usages d’A­sie en invo­quant les « grands astres » qui reposent dans sa pro­vince : et il cite en tête « Phi­lippe, l’un des douze apôtres, qui repose à Hié­ra­po­lis, avec deux de ses filles qui vieillirent dans la vir­gi­ni­té, tan­dis qu’une autre, qui vécut dans le Saint-Esprit, repose à Éphèse ».

Poly­crate dit donc expli­ci­te­ment : l’a­pôtre, l’un des Douze. Mais les filles pro­phé­tesses res­semblent furieu­se­ment à celles du diacre de Césa­rée, et Eusèbe lui-même, citant les deux dos­siers à quelques pages de dis­tance, glisse de l’un à l’autre sans paraître s’a­per­ce­voir du pro­blème — ou en s’en aper­ce­vant trop bien, ce qui serait plus piquant. Depuis, deux écoles : ceux qui pensent que le diacre a fini ses jours à Hié­ra­po­lis et que la tra­di­tion locale l’a pro­mu apôtre par infla­tion hono­ri­fique, pro­cé­dé attes­té par­tout (une ville qui pos­sède un tom­beau a tou­jours inté­rêt à ce que le loca­taire soit du pre­mier cercle) ; et ceux qui tiennent pour l’a­pôtre, arguant que Poly­crate, écri­vant à Rome sur un sujet grave, à une cen­taine de kilo­mètres de la tombe, une soixan­taine d’an­nées seule­ment après Papias, n’au­rait pas com­mis ni tolé­ré une confu­sion aus­si gros­sière sur le joyau funé­raire de sa province.

Je n’ar­bi­tre­rai pas — per­sonne ne le peut, et c’est très bien ain­si. Je note­rai seule­ment ceci, qui me paraît l’es­sen­tiel : dès le IIe siècle, c’est-à-dire à une ou deux géné­ra­tions des faits, l’A­sie chré­tienne tout entière tient pour acquis qu’un Phi­lippe du cercle le plus proche de Jésus est enter­ré à Hié­ra­po­lis avec ses filles, et per­sonne, nulle part, ne conteste la loca­li­sa­tion. On dis­cute du grade, jamais de l’a­dresse. Dans le grand jeu de Mono­po­ly des reliques qui com­mence alors — Jean à Éphèse, Jacques à Jéru­sa­lem, Pierre et Paul à Rome —, Hié­ra­po­lis a tiré Phi­lippe, et elle ne le lâche­ra plus. La ville qui pos­sé­dait la porte des enfers pos­sé­dait désor­mais mieux : la tombe d’un homme qui avait tou­ché le Ressuscité.

VIII. Le mar­tyre, ver­sion légen­daire : la ville des serpents

Sur la mort de Phi­lippe à Hié­ra­po­lis, l’his­toire se tait et la légende parle — abon­dam­ment. Le texte clef est un apo­cryphe du IVe siècle, les Actes de Phi­lippe, com­po­sé vrai­sem­bla­ble­ment en Asie Mineure, peut-être dans des cercles ascé­tiques de Phry­gie, et dont le der­nier acte, le Mar­tyre de Phi­lippe, se passe pré­ci­sé­ment dans notre ville, rebap­ti­sée pour l’oc­ca­sion Ophio­ry­mè, « la rue des ser­pents » — car dans la logique de l’a­po­cryphe, Hié­ra­po­lis est la capi­tale du culte de la Vipère, ce qui est une trans­po­si­tion assez trans­pa­rente des cultes ana­to­liens de la terre et de leur fameuse fis­sure exha­lante. Les auteurs des Actes connais­saient leur Ploutonion.

L’his­toire vaut d’être racon­tée, car elle a l’éner­gie des contes. Phi­lippe arrive à Ophio­ry­mè accom­pa­gné de sa sœur Mariam­nè et de l’a­pôtre Bar­thé­le­my, plus un léo­pard et un che­vreau conver­tis en che­min, qui parlent et prient — les apo­cryphes ont sur les textes cano­niques l’a­van­tage déci­sif des ani­maux qui parlent. Le trio gué­rit, prêche, conver­tit ; par­mi les conver­ties, Nica­no­ra, l’é­pouse du pro­con­sul Tyran­no­gno­phos (lit­té­ra­le­ment « le tyran des ténèbres », les apo­cryphes ne s’embarrassent pas de sub­ti­li­té ono­mas­tique). Le pro­con­sul, furieux de voir sa femme pas­ser à l’as­cé­tisme, fait sai­sir les apôtres. Phi­lippe est per­cé aux che­villes et aux cuisses, puis sus­pen­du la tête en bas à un arbre — ou à un poteau, selon les ver­sions — face au temple de la Vipère. De là-haut, ou plu­tôt de là-bas, il mau­dit ses bour­reaux, et la terre s’ouvre : l’a­bîme englou­tit le temple, la vipère, le pro­con­sul et sept mille hommes. Le Christ appa­raît, répri­mande Phi­lippe — un apôtre ne mau­dit pas — et, en puni­tion de sa colère, lui annonce qu’il devra attendre qua­rante jours aux portes du para­dis. Phi­lippe, sus­pen­du, refuse qu’on le détache, meurt dans sa posi­tion de sup­pli­cié, et la terre englou­tie est ren­due à la sur­face, les sept mille res­sus­ci­tés conver­tis d’of­fice. On l’en­terre sur place ; de son sang, au bout de trois jours, naît une vigne.

Tout est faux, sans doute, et tout est vrai à un niveau plus pro­fond. Car qu’est-ce que ce récit, sinon le pay­sage de Hié­ra­po­lis pas­sé au tamis du mythe chré­tien ? La ville des ser­pents, c’est la ville du gouffre chto­nien ; la terre qui s’ouvre et englou­tit, c’est le séisme, l’ex­pé­rience ana­to­lienne par excel­lence ; l’a­bîme qui rend ce qu’il a pris, c’est Per­sé­phone chris­tia­ni­sée, la même his­toire que sur les reliefs du théâtre, trois col­lines plus loin. Le sup­plice la tête en bas lui-même — que Phi­lippe par­tage avec Pierre dans la tra­di­tion — prend ici un sens topo­gra­phique : l’a­pôtre meurt orien­té vers l’a­bîme qu’il com­bat, tête pre­mière vers le Plou­to­nion, comme un plon­geur. Les Actes de Phi­lippe sont un docu­ment médiocre sur la mort d’un homme et un docu­ment extra­or­di­naire sur la manière dont une ville digère ses anciens dieux : on n’in­vente pas de tels détails ailleurs que sur place, les pieds sur la faille.

La tra­di­tion retien­dra l’es­sen­tiel sim­pli­fié : Phi­lippe, apôtre, mar­ty­ri­sé à Hié­ra­po­lis — cru­ci­fié la tête en bas, ou lapi­dé, ou les deux — sous Domi­tien selon les uns, plus tôt selon les autres, à un âge cano­nique. L’i­co­no­gra­phie occi­den­tale lui don­ne­ra pour attri­but la croix de son sup­plice, et par­fois le dra­gon ou le ser­pent vain­cu. Et la ville, elle, fera ce que les villes font de leurs mar­tyrs : de l’architecture.

IX. Le Mar­ty­rion, l’oc­to­gone sur la colline

Mon­tez main­te­nant. Au nord-est de la ville, hors les murs, une col­line domine tout le site — la plaine du Lycos en contre­bas, la barre nei­geuse du Cad­mos en face, la ville antique éta­lée à vos pieds avec sa grande rue comme une raie dans les che­veux. C’est sur cette hau­teur que l’É­glise de Hié­ra­po­lis, au tout début du Ve siècle, quand l’Em­pire deve­nu chré­tien eut les moyens de ses gra­ti­tudes, éle­va à son apôtre l’un des monu­ments les plus sin­gu­liers de l’ar­chi­tec­ture paléo­chré­tienne : le Mar­ty­rion de Saint-Philippe.

Le plan est un théo­rème. Dans un car­ré de près de soixante mètres de côté s’ins­crit un octo­gone cen­tral de vingt mètres, cou­vert à l’o­ri­gine d’une cou­pole pro­ba­ble­ment char­pen­tée et plom­bée ; autour de l’oc­to­gone rayonnent huit cha­pelles et un cha­pe­let de salles tri­an­gu­laires et car­rées qui rem­plissent les angles, le tout cein­tu­ré de por­tiques où s’ou­vraient vingt-huit petites chambres — des cel­lules pour les pèle­rins, venus par­fois de très loin, car on dor­mait dans les sanc­tuaires, l’in­cu­ba­tion étant une pra­tique que le chris­tia­nisme avait reprise sans trop le dire aux vieux temples gué­ris­seurs. Huit, le chiffre est un dogme en pierre : c’est le chiffre de la résur­rec­tion, le « hui­tième jour » qui suit le sab­bat, le jour du monde nou­veau — les bap­tis­tères sont octo­go­naux pour la même rai­son. Le Mar­ty­rion de Phi­lippe est une machine à signi­fier que la mort du mar­tyr débouche sur autre chose que la mort.

Le plus éton­nant est que ce vais­seau théo­lo­gique ne conte­nait pas de tombe. Les fouilles l’ont confir­mé : pas de crypte, pas de sar­co­phage sous l’oc­to­gone. Le Mar­ty­rion était un lieu de célé­bra­tion et de mémoire, le cadre monu­men­tal des grandes fêtes de l’a­pôtre, pas son cer­cueil. Pen­dant des décen­nies, les archéo­logues ont donc buté sur une ques­tion de bon sens : on ne bâtit pas un octo­gone de soixante mètres de côté au som­met d’une col­line pour com­mé­mo­rer un saint enter­ré ailleurs — le tom­beau devait être là, quelque part, à por­tée de prière. Mais où ?

Toute la col­line, du reste, était équi­pée pour le pèle­ri­nage, et les fouilles ita­liennes en ont réas­sem­blé le cir­cuit com­plet, qui est celui d’un sanc­tuaire de masse orga­ni­sé avec un sens du flux digne des grands lieux saints d’au­jourd’­hui : un pont sur le tor­rent, une porte, un éta­blis­se­ment de bains où le pèle­rin se puri­fiait — les thermes avant le sacré, vieille gram­maire ana­to­lienne —, puis un esca­lier pro­ces­sion­nel monu­men­tal, large, superbe, gra­vis­sant la pente en droite ligne vers le pla­teau du Mar­ty­rion. Des fon­taines jalon­naient la mon­tée. On ima­gine les foules des 14 novembre — la fête de l’a­pôtre dans le calen­drier byzan­tin —, la rumeur des langues d’A­sie, les malades por­tés, les mar­chands d’am­poules à eulo­gie, toute cette huma­ni­té suante et espé­rante grim­pant vers l’oc­to­gone comme elle avait grim­pé, quelques siècles plus tôt, vers le théâtre et le Plou­to­nion. La ville avait chan­gé de dieux, pas de métier : elle orga­ni­sait tou­jours la ren­contre du haut et du bas, de l’eau et du salut.

X. 2011 : la tombe retrouvée

L’his­toire de l’ar­chéo­lo­gie à Hié­ra­po­lis est une his­toire ita­lienne. Depuis 1957, une mis­sion archéo­lo­gique ita­lienne — fon­dée par Pao­lo Ver­zone, du Poli­tec­ni­co de Turin — fouille, relève, redresse et publie le site avec cette patience de longue haleine qui est la vraie noblesse du métier : trois géné­ra­tions de cher­cheurs sur la même ville, des mil­liers de pages de rap­ports, des colonnes remon­tées une à une. À par­tir des années 2000, la mis­sion est diri­gée par Fran­ces­co D’An­dria, pro­fes­seur à l’u­ni­ver­si­té du Salen­to, un homme qui aura pas­sé sa vie savante dans la val­lée du Lycos, et qui s’é­tait mis en tête de résoudre l’é­nigme de la col­line : retrou­ver la tombe de Philippe.

Long­temps, on avait cher­ché au plus près de l’é­vi­dence — sous l’oc­to­gone, dans l’oc­to­gone, autour de l’oc­to­gone. Rien. C’est en élar­gis­sant la fouille au pla­teau qui s’é­tend à quelques dizaines de mètres du Mar­ty­rion que la réponse est sor­tie de terre, à l’é­té 2011. Là, sous les brous­sailles, dor­maient les restes d’une église à trois nefs du Ve siècle, jus­qu’a­lors incon­nue. Et au centre de cette église, en posi­tion d’hon­neur abso­lue, enchâs­sé dans le bâti­ment comme une pierre pré­cieuse dans son cha­ton, les archéo­logues ont déga­gé un tom­beau romain — un sépulcre du Ier siècle de notre ère, du type exact des tombes à chambre de la grande nécro­pole, mais iso­lé, exhaus­sé, entou­ré de dis­po­si­tifs litur­giques : des marches pour y mon­ter, des plaques de marbre, des traces de lampes, des graf­fi­tis de pèle­rins, l’u­sure carac­té­ris­tique lais­sée par des siècles de mains et de lèvres sur la pierre.

Le rai­son­ne­ment de D’An­dria, pré­sen­té cette année-là et publié ensuite, est d’une sim­pli­ci­té lumi­neuse, et c’est ce qui fait sa force. Voi­ci une tombe du Ier siècle — l’é­poque de la mort de Phi­lippe. Voi­ci une com­mu­nau­té qui, quatre siècles plus tard, au lieu de dépla­cer cette tombe ou d’en construire une plus digne, bâtit une basi­lique entière autour d’elle, en tor­dant son plan pour que le vieux sépulcre romain occupe le centre exact du dis­po­si­tif — on ne fait cela que pour une tombe qu’on ne peut pas tou­cher, une tombe plus impor­tante que l’é­glise elle-même. Voi­ci enfin, à côté, le grand Mar­ty­rion octo­go­nal, désor­mais expli­cable : le com­plexe fonc­tion­nait en binôme, l’é­glise du tom­beau pour la véné­ra­tion du corps, l’oc­to­gone pour les célé­bra­tions et les foules, reliés par le même pla­teau sacré. La col­line entière était le reli­quaire ; on n’a­vait pas trou­vé la tombe plus tôt parce qu’on la cher­chait dans le mau­vais bâtiment.

Et puis il y a eu la confir­ma­tion par l’i­mage, qui est l’un de ces cadeaux que l’ar­chéo­lo­gie fait rare­ment. Un petit sceau à pain en bronze du VIe siècle — un de ces cachets dont on mar­quait les pains d’eu­lo­gie dis­tri­bués aux pèle­rins —, retrou­vé dans les envi­rons et étu­dié à la lumière de la décou­verte, montre saint Phi­lippe debout, en orant, entre deux édi­fices : à sa droite, un bâti­ment à cou­pole pré­cé­dé d’un esca­lier monu­men­tal ; à sa gauche, une basi­lique à toit à double pente. L’es­ca­lier pro­ces­sion­nel, l’oc­to­gone, l’é­glise du tom­beau : le plan du sanc­tuaire tenait depuis quinze siècles dans la paume d’un bou­lan­ger. Il fal­lait sim­ple­ment avoir déga­gé les deux bâti­ments pour savoir lire l’i­mage. J’aime cette idée que la preuve dor­mait dans un tam­pon à pain — que la mémoire des lieux saints se soit conser­vée, mieux que dans les chro­niques, dans l’ou­tillage des mar­chands de petits pains bénits. Zeuxis le lai­nier aurait apprécié.

La nou­velle fit en juillet 2011 le tour du monde en vingt-quatre heures — « la tombe de l’a­pôtre Phi­lippe décou­verte en Tur­quie » —, avec les sim­pli­fi­ca­tions d’u­sage. Il faut donc redire les choses avec l’exac­ti­tude qu’elles méritent. Ce que la fouille a éta­bli, c’est que ce tom­beau du Ier siècle est celui que les chré­tiens de Hié­ra­po­lis, dès l’An­ti­qui­té, véné­raient comme la tombe de Phi­lippe, avec une conti­nui­té de culte maté­riel­le­ment docu­men­tée. Que l’at­tri­bu­tion antique fût exacte — que ce sépulcre ait réel­le­ment reçu le corps du Gali­léen —, aucune fouille ne peut le prou­ver, et D’An­dria, en savant hon­nête, ne l’a jamais pré­ten­du. Mais la chaîne est courte et solide : Papias écrit à Hié­ra­po­lis quelques décen­nies après la mort de Phi­lippe, dans une ville où vivaient encore ses filles ; Poly­crate loca­lise la tombe en 190 ; l’é­glise du Ve siècle enchâsse une tombe du Ier. Entre le témoin et le monu­ment, il n’y a presque pas de jeu. Dans le dos­sier des tom­beaux apos­to­liques, où l’on trouve de tout, celui de Hié­ra­po­lis est l’un des mieux tenus.

Une chose, en revanche, est cer­taine : la tombe est vide, et elle l’é­tait sans doute déjà quand on a bâti l’é­glise autour d’elle, ou elle l’est deve­nue peu après. Car les reliques de Phi­lippe, comme toutes les grandes reliques d’O­rient, ont pris la route.

XI. Les reliques voyageuses

Le second des­tin d’un saint com­mence à sa mort, et il est géné­ra­le­ment plus mou­ve­men­té que le pre­mier. Celui de Phi­lippe ne fait pas excep­tion : son corps a plus voya­gé mort que vivant.

Dès l’An­ti­qui­té tar­dive, des reliques de l’a­pôtre sont signa­lées hors de Hié­ra­po­lis — la machine à trans­la­tions byzan­tine s’é­tait mise en marche, qui aspi­rait vers Constan­ti­nople les corps saints de tout l’O­rient comme la nou­velle Rome aspi­rait les colonnes et les obé­lisques. Mais c’est en Occi­dent que Phi­lippe a fini par élire domi­cile, et de la manière la plus offi­cielle : à Rome, au VIe siècle, le pape Pélage Ier puis Jean III dédient aux apôtres Phi­lippe et Jacques le Mineur la grande basi­lique que nous appe­lons aujourd’­hui, au plu­riel œcu­mé­nique, les San­ti Apos­to­li, à deux pas de la piaz­za Vene­zia. Les reliques des deux apôtres y reposent depuis lors dans la confes­sion, sous le maître-autel — des restes que les recon­nais­sances modernes ont exa­mi­nés, un fémur, des frag­ments, ce qui reste d’un homme quand quinze siècles de dévo­tion se le sont par­ta­gé. Chaque 3 mai, l’É­glise latine fête ensemble Phi­lippe et Jacques, non pour une affi­ni­té bio­gra­phique quel­conque, mais pour une rai­son de pur cadastre : ils par­tagent le même autel romain. Il y a quelque chose d’é­mou­vant dans cette ami­tié post­hume et admi­nis­tra­tive, ces deux Gali­léens colo­ca­taires pour l’é­ter­ni­té au centre de Rome, à trois mille kilo­mètres de leurs tombes.

D’autres frag­ments ont essai­mé, selon la loi de dif­fu­sion des reliques qui veut qu’un corps saint se mul­ti­plie en se divi­sant : un pied à Flo­rence, dit-on, un bras envoyé au roi de France, des par­celles dans le tré­sor de telle cathé­drale rhé­nane — l’in­ven­taire com­plet est impos­sible et n’au­rait pas grand sens. L’es­sen­tiel est ailleurs : à Hié­ra­po­lis, il ne res­tait rien, que la pierre. Quand D’An­dria a déga­gé la tombe en 2011, il ne s’at­ten­dait à aucun corps et n’en a trou­vé aucun ; le sépulcre avait été vidé par l’his­toire, pro­pre­ment, dévo­te­ment, il y a un mil­lé­naire et demi. Et c’est peut-être la leçon la plus pro­fonde de toute cette affaire : la décou­verte de 2011 n’a pas ren­du au monde le corps de Phi­lippe, elle lui a ren­du quelque chose de plus rare — le lieu. Le point exact de la sur­face ter­restre où une com­mu­nau­té du Ier siècle a dépo­sé son mort le plus pré­cieux, et autour duquel elle a tout orga­ni­sé, l’es­ca­lier, les bains, l’oc­to­gone, les petits pains. Les reliques voyagent ; les lieux res­tent. Le corps est à Rome, mais la tombe est en Phry­gie, et une tombe vide, toute la tra­di­tion chré­tienne est là pour le dire, n’est pas la moins élo­quente des tombes.

XII. Palimp­seste blanc

Il faut redes­cendre de la col­line, à la fin du jour si pos­sible, quand le site se vide et que les tra­ver­tins virent au rose, et refaire le che­min en sens inverse — l’é­glise du tom­beau, l’oc­to­gone, l’es­ca­lier des pèle­rins, le pont, puis la grande rue, le théâtre, le Plou­to­nion muse­lé sous sa grille, et enfin la nécro­pole immense où les sar­co­phages prennent la der­nière lumière. Alors la ville se laisse lire tout entière, d’un seul regard, comme une page.

Car Hié­ra­po­lis est, à la lettre, un palimp­seste — et le plus franc que je connaisse, parce que le sup­port y est visible en même temps que toutes les écri­tures. Le sup­port, c’est la faille : l’eau chaude, le gaz, le trem­ble­ment. Pre­mière écri­ture, la Mère ana­to­lienne et ses prêtres apnéistes, qui des­cen­daient dans le souffle de la terre. Deuxième écri­ture, Apol­lon et son oracle alpha­bé­tique, la Grèce posant son théâtre et sa rai­son lumi­neuse par-des­sus le gouffre sans le bou­cher — les Grecs n’ont jamais bou­ché les gouffres, ils les ont mis en scène. Troi­sième écri­ture, Rome, ses thermes, sa laine pourpre, ses cor­po­ra­tions, son mar­chand aux soixante-douze tra­ver­sées. Qua­trième écri­ture, le vieillard de Beth­saïde et ses filles pro­phé­tesses, puis l’oc­to­gone de la résur­rec­tion bâti face à la porte des enfers, dans un face-à-face qui n’a rien d’un hasard et tout d’une réplique : à la ville qui mon­trait la mort au fond d’un trou, l’É­glise a répon­du par un tom­beau vide au som­met d’une col­line. La géo­gra­phie sacrée de Hié­ra­po­lis est une conver­sa­tion de mille cinq cents ans sur une seule ques­tion, posée par le sol lui-même.

Et par-des­sus tout cela, la der­nière écri­ture, la plus lente et la plus sûre : le cal­caire. L’eau de Pamuk­kale conti­nue de cou­ler et de pétri­fier, indif­fé­rente aux dieux qu’elle a vus pas­ser, gai­nant de blanc les canaux byzan­tins, les sar­co­phages, les fûts de colonnes, ense­ve­lis­sant la ville sainte sous la sub­stance même qui l’a fait naître. Un jour loin­tain, tout cela ne sera plus qu’une seule ter­rasse blanche, et il fau­dra des archéo­logues d’une patience incon­ce­vable pour retrou­ver, sous le tra­ver­tin, l’oc­to­gone de Phi­lippe comme on a retrou­vé le Cer­bère au fond du Ploutonion.

En atten­dant, la col­line est là, et l’on peut s’y asseoir. J’y ai pen­sé à Épic­tète, l’en­fant esclave de la ville d’eau, qui ensei­gnait qu’il ne faut pas dire des choses « je les ai per­dues » mais « je les ai ren­dues ». Ton fils est mort ? Il est ren­du. Ta terre t’est ôtée ? Elle est ren­due. Hié­ra­po­lis a tout ren­du — ses dieux, son apôtre, ses reliques, ses tein­tu­riers, jus­qu’à ses habi­tants —, et il lui reste l’es­sen­tiel, qui est le lieu et le blanc. Le pèle­rin d’au­jourd’­hui, qu’il vienne pour l’a­pôtre, pour les vasques ou pour les pierres, refait sans le savoir le geste de tous ses pré­dé­ces­seurs depuis vingt-deux siècles : mon­ter vers une hau­teur blanche pour y inter­ro­ger ce qui ne meurt pas. Les réponses ont chan­gé plu­sieurs fois. La mon­tée, jamais.


Hié­ra­po­lis de Phry­gie (Pamuk­kale, pro­vince de Deniz­li, Tur­quie) est ins­crite au patri­moine mon­dial de l’U­NES­CO depuis 1988, au titre — rare — de site mixte, natu­rel et cultu­rel. Le Mar­ty­rion et l’é­glise du tom­beau de Saint-Phi­lippe se trouvent sur la col­line au nord-est du site, au terme de l’es­ca­lier pro­ces­sion­nel. La fête de l’a­pôtre est célé­brée le 3 mai en Occi­dent, le 14 novembre dans le calen­drier byzan­tin. Les fouilles de la mis­sion archéo­lo­gique ita­lienne, fon­dée par Pao­lo Ver­zone en 1957 et long­temps diri­gée par Fran­ces­co D’An­dria, se poursuivent.

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Tout le monde connaît la Citerne Basi­lique, ses colonnes noyées et ses Méduses ren­ver­sées. Mais Constan­ti­nople fut bâtie sur des dizaines de réser­voirs, dont la plu­part dorment encore sous les bou­tiques, sous les stades, sous les pota­gers de Fatih. Enquête dans une capi­tale qui a pas­sé seize siècles à rete­nir de l’eau qu’elle n’a­vait pas.


Une capi­tale sans fleuve

Il faut par­tir d’un para­doxe de géo­graphe. Constan­ti­nople est une ville d’eau : la Corne d’Or, le Bos­phore, la Mar­ma­ra la cernent de trois côtés, et aucune image de la ville ne se conçoit sans cette pré­sence liquide qui monte jus­qu’au pied des murailles. Mais c’est une ville qui a soif. Aucun fleuve ne la tra­verse. Le Lycus, mince ruis­seau intra-muros aujourd’­hui enter­ré sous les bou­le­vards, ne suf­fi­sait pas ; les « Eaux douces d’Eu­rope », au fond de la Corne d’Or, coulent hors les murs et modes­te­ment. L’eau salée est par­tout, et ne sert à rien.

La Byzance grecque des pre­miers siècles, bour­gade de com­merce accro­chée à la pointe du Sérail, avait pu vivre de puits, de sources locales et de citernes domes­tiques. La Nou­velle Rome de Constan­tin, à par­tir de 330, change d’é­chelle et donc de pro­blème. Une capi­tale impé­riale sup­pose des thermes publics, des fon­taines monu­men­tales, un palais, des casernes, des mar­chés, une popu­la­tion qui, aux siècles les plus peu­plés, a pu appro­cher le demi-mil­lion d’ha­bi­tants avant que peste et guerres ne la fassent chu­ter. Aucune res­source locale ne peut répondre à cette demande. La ville doit faire venir l’eau de loin.

De cette contrainte est né l’un des plus vastes sys­tèmes hydrau­liques de l’An­ti­qui­té, et sans doute le plus mécon­nu. Les pre­mières lignes captent les sources de la forêt de Bel­grade, au nord de la ville, à une tren­taine de kilo­mètres. Puis, aux IVᵉ et Vᵉ siècles, l’in­gé­nie­rie impé­riale va cher­cher beau­coup plus loin : les col­lines de Thrace, du côté de Vize, à plus de cent vingt kilo­mètres à vol d’oi­seau, deux cents et davan­tage en sui­vant les courbes de niveau. Canaux enter­rés, tun­nels, ponts-aque­ducs fran­chis­sant les val­lées : mis bout à bout, les rele­vés modernes attri­buent à ce réseau une lon­gueur cumu­lée dépas­sant les quatre cents kilo­mètres, ce qui en fait la plus longue adduc­tion d’eau connue du monde romain.

La pente géné­rale de ces canaux se compte en cen­ti­mètres par kilo­mètre. Sur des dizaines de kilo­mètres de forêt et de pla­teau, des ingé­nieurs du IVᵉ siècle ont conduit l’eau à la nivelle, sans jamais qu’elle s’ar­rête ni qu’elle s’emballe. C’est là un des traits les plus constants de l’his­toire médi­ter­ra­néenne : les socié­tés qui manquent d’eau pro­duisent, pour la dépla­cer, des mathé­ma­tiques appli­quées d’une pré­ci­sion que rien d’autre ne justifie.

Reste que l’ad­duc­tion est aus­si une vul­né­ra­bi­li­té. Un canal de deux cents kilo­mètres est une gorge offerte à qui veut la tran­cher. Les Avars, en 626, coupent la ligne en amont pen­dant leur siège ; les répa­ra­tions n’in­ter­vien­dront qu’un siècle et demi plus tard, sous Constan­tin V, avec des ouvriers ras­sem­blés depuis plu­sieurs pro­vinces. Entre-temps, cinq géné­ra­tions de Constan­ti­no­po­li­tains ont bu l’eau sto­ckée. Toute la logique du sys­tème tient dans cette alter­nance : l’a­que­duc apporte, la citerne garde. La ville se dote donc d’une réserve, et cette réserve est immense.

Les inven­taires modernes recensent plus de cent cin­quante citernes iden­ti­fiées dans la seule pénin­sule his­to­rique, et le chiffre n’est pas clos : chaque grand chan­tier en exhume de nou­velles. Sous chaque quar­tier de Fatih, la pro­ba­bi­li­té est forte qu’une salle voû­tée retienne encore un peu d’obs­cu­ri­té humide.

Une pré­ci­sion de voca­bu­laire, avant de des­cendre. Le turc dit sarnıç, emprun­té au grec, et le mot s’ap­plique indif­fé­rem­ment à toutes les réserves d’eau, byzan­tines ou otto­manes, monu­men­tales ou domes­tiques. Quand un Stam­bou­liote parle du sarnıç sous sa mai­son, il peut s’a­gir d’une salle jus­ti­nienne comme d’un réser­voir de la fin du XIXᵉ siècle. L’am­bi­guï­té du mot dit assez la conti­nui­té de la pratique.

Sous les arches de Valens

Du sys­tème d’ad­duc­tion, la ville a conser­vé une pièce que per­sonne ne peut igno­rer, parce qu’elle passe au-des­sus des têtes. L’a­que­duc de Valens — Boz­doğan Keme­ri en turc, « l’arc du fau­con gris » — aligne encore près d’un kilo­mètre d’arches sur la crête qui relie la troi­sième et la qua­trième col­line, culmi­nant à une tren­taine de mètres au-des­sus du bou­le­vard Atatürk. Ache­vé vers 373 sous le règne de Valens, il n’ap­por­tait pas l’eau depuis la Thrace, contrai­re­ment à ce que sug­gèrent les guides : il n’é­tait que le maillon urbain du dis­po­si­tif, le pont per­met­tant au canal, entré en ville par les hau­teurs occi­den­tales, de fran­chir la dépres­sion cen­trale sans perdre sa pente, pour rejoindre le Nym­phée, les thermes, le quar­tier du palais et, en contre­bas, les citernes.

L’ou­vrage a tra­ver­sé les régimes avec une indif­fé­rence de pierre. Répa­ré sous les empe­reurs ico­no­clastes, répa­ré encore par les Otto­mans — Sinan y inter­vient au XVIᵉ siècle, comme il inter­vient sur tout ce qui porte de l’eau —, il a fonc­tion­né par inter­mit­tence jusque tard dans l’é­poque moderne. Aujourd’­hui, six voies de cir­cu­la­tion s’en­gouffrent sous ses arches cen­trales. La conti­nui­té fonc­tion­nelle est plus pro­fonde qu’il n’y paraît : cet ouvrage a tou­jours ser­vi à faire pas­ser un flux au-des­sus d’un obs­tacle, et il conti­nue de le faire. Seul l’é­tat du flux a changé.

Autour de lui, la topo­gra­phie hydrau­lique de la ville se laisse devi­ner. Côté Sara­ç­hane, les fouilles de Saint-Poly­eucte — l’é­glise-défi bâtie par l’a­ris­to­crate Ani­cia Julia­na dans les années 520, dont les marbres sculp­tés ont fini pour par­tie à Venise — reposent sur des sub­struc­tures voû­tées où l’eau avait ses habi­tudes. Côté Zey­rek, les arches se fau­filent entre les immeubles jus­qu’à frô­ler les murs de l’an­cien monas­tère du Pan­to­cra­tor. Par­tout, la même règle : là où il y a un monu­ment byzan­tin, il y a, des­sous, une réserve d’eau.

Yere­ba­tan, la citerne deve­nue spectacle

Il faut com­men­cer par celle que tout le monde connaît, ne serait-ce que pour mesu­rer ensuite le silence des autres.

La Citerne Basi­lique porte en turc le nom de Yere­ba­tan Sarnıcı, la citerne « enfon­cée dans la terre ». Le nom popu­laire plus ancien, Yere­ba­tan Sarayı, « le palais englou­ti », dit le pres­tige que la salle exer­çait sur l’i­ma­gi­na­tion. Elle fut amé­na­gée sous Jus­ti­nien, vers 532, dans la fièvre de recons­truc­tion qui sui­vit la sédi­tion Nika et l’in­cen­die du centre monu­men­tal, à l’emplacement d’une basi­lique civile à por­tiques dont elle a héri­té le nom.

Les dimen­sions donnent le ver­tige tran­quille des grandes infra­struc­tures : envi­ron 140 mètres sur 65, trois cent trente-six colonnes dis­po­sées en douze ran­gées de vingt-huit, neuf mètres sous voûte, une capa­ci­té esti­mée à quelque quatre-vingt mille mètres cubes. L’eau y arri­vait par la ligne de Valens et des­ser­vait le Grand Palais tout proche ; après 1453, elle ali­men­te­ra un temps les jar­dins de Topkapı.

Ce qui frappe, une fois des­cen­du, n’est pas la taille : c’est le désordre. Les colonnes ne sont pas sœurs. Marbres dif­fé­rents, cha­pi­teaux corin­thiens, ioniques, doriques ou simples dés de pierre, fûts lisses ou can­ne­lés, hau­teurs rat­tra­pées par des socles et des cales. Jus­ti­nien a meu­blé sa citerne avec les restes des temples et des por­tiques de l’empire. Le rem­ploi n’é­tait pas une éco­no­mie hon­teuse mais une pra­tique admi­nis­tra­tive ordi­naire : per­sonne ne devait voir cet entre­pôt d’eau, on y a donc ver­sé les fonds de maga­sin de l’An­ti­qui­té. C’est pré­ci­sé­ment ce bric-à-brac qui fait aujourd’­hui la beau­té du lieu.

Deux élé­ments concentrent l’at­ten­tion des visi­teurs. La colonne dite « aux larmes », cou­verte de motifs en gouttes ou en yeux de paon, res­semble à celles qui ornaient le forum de Théo­dose et pro­vient vrai­sem­bla­ble­ment d’un même ensemble. Et sur­tout, dans l’angle nord-ouest, les deux têtes de Méduse retour­nées qui servent de bases, l’une posée sur la tempe, l’autre sur le crâne. Elles ont fait cou­ler beau­coup plus d’encre que d’eau. On leur prête la fonc­tion de conju­rer le mau­vais œil, ou de signi­fier la vic­toire du chris­tia­nisme sur les idoles païennes, ren­ver­sées comme on ren­verse un adver­saire. L’ex­pli­ca­tion tech­nique est plus éco­no­mique : à ces hau­teurs de maçon­ne­rie, une tête de Méduse est un bloc de calage comme un autre, et le tailleur l’a posée dans le sens qui don­nait la bonne cote. Que l’o­ri­gine de ces blocs demeure incon­nue — aucun monu­ment source n’a été iden­ti­fié avec cer­ti­tude — n’a fait qu’ac­croître leur pou­voir d’at­trac­tion. Les siècles ont trans­for­mé une com­mo­di­té de chan­tier en énigme méta­phy­sique, ce qui consti­tue une assez bonne défi­ni­tion du tou­risme monumental.

L’his­toire moderne de Yere­ba­tan est celle d’une lente pro­mo­tion. Oubliée des auto­ri­tés après la conquête otto­mane, la citerne res­tait connue des rive­rains qui pui­saient par des trous per­cés dans leurs caves et y pêchaient du pois­son. Redé­cou­verte pour la science euro­péenne au milieu du XVIᵉ siècle, curée de plu­sieurs mètres de boue, elle n’ouvre au public qu’en 1987, après un chan­tier muni­ci­pal consi­dé­rable. Le ciné­ma s’en empare — une séquence de Bons Bai­sers de Rus­sie y est tour­née en 1963 —, puis la lit­té­ra­ture à suc­cès, puis l’in­dus­trie du tou­risme. Une longue res­tau­ra­tion ache­vée en 2022 lui a don­né des pas­se­relles neuves, un sys­tème anti­sis­mique, un éclai­rage colo­ré pro­gram­mable et des ins­tal­la­tions d’art contem­po­rain sus­pen­dues entre les fûts.

On peut regret­ter les barques qui, jusque dans les années 1980, per­met­taient de cir­cu­ler à la rame entre les colonnes. On peut trou­ver que les éclai­rages rouges tirent la vieille dame vers le parc d’at­trac­tions. Il faut pour­tant recon­naître ceci : même har­na­chée pour le spec­tacle, Yere­ba­tan reste l’un des rares lieux au monde où l’ar­chi­tec­ture se donne à voir les pieds dans son propre reflet, où huit mille mètres car­rés de forêt de pierre tiennent debout sous une place où freinent les tram­ways. Les carpes qui patrouillent entre les bases sont les des­cen­dantes loin­taines de celles que les rive­rains pêchaient par leurs trappes.

Yere­ba­tan est cepen­dant un arbre qui cache une forêt — ou plu­tôt une nappe qui masque tout un aqui­fère. À moins de dix minutes de marche, deux autres citernes monu­men­tales attendent, presque vides de visiteurs.

Bin­bir­di­rek, les mille et une colonnes

À quelques cen­taines de mètres de l’Hip­po­drome, une entrée dis­crète de la rue İmr­an Öktem, que les pas­sants prennent volon­tiers pour celle d’un par­king, ouvre sur Bin­bir­di­rek : la « citerne aux mille et une colonnes ». En turc, bin bir, mille et un, est une manière de dire « innom­brable », comme dans les Mille et Une Nuits. Le compte réel est de deux cent vingt-quatre sup­ports, en seize ran­gées de qua­torze, dont deux cent douze tiennent encore debout. Pour un ouvrage de seize siècles, le taux de sur­vie est honorable.

La tra­di­tion attri­bue le chan­tier à Phi­loxe­nos, séna­teur qui aurait sui­vi Constan­tin depuis Rome et se serait fait bâtir un palais sur la deuxième col­line — d’où l’autre nom de l’é­di­fice, citerne de Phi­loxe­nos. La cri­tique archéo­lo­gique est plus pru­dente et penche pour les Vᵉ ou VIᵉ siècles, rat­ta­chant volon­tiers l’ou­vrage au tis­su des grands palais aris­to­cra­tiques du quar­tier, celui d’An­tio­chos, celui de Lau­sos, dont les ves­tiges affleurent le long du tram­way. L’at­tri­bu­tion constan­ti­nienne relève sans doute de cette habi­tude qu’ont les villes anciennes d’an­ti­da­ter leurs merveilles.

Bin­bir­di­rek est l’exact contraire de Yere­ba­tan. Pas d’eau : la salle est à sec depuis des siècles. Pas de reflets, pas de bande-son, pas de foule. À la place, une pro­fon­deur que sa rivale n’offre pas. C’é­tait la plus haute des citernes cou­vertes de la ville, une dou­zaine de mètres sous voûte à l’o­ri­gine, et pour atteindre cette hau­teur les bâtis­seurs ont eu un geste d’une élé­gance sin­gu­lière : chaque sup­port est com­po­sé de deux colonnes super­po­sées, emboî­tées l’une sur l’autre et cein­tu­rées à mi-hau­teur d’un anneau de marbre. Ce col­lier n’est pas orne­men­tal, il assure la liai­son des deux tron­çons. L’ef­fet, répé­té deux cent vingt-quatre fois, pro­duit une forêt de fûts bagués dont l’é­tran­ge­té n’a pas d’é­qui­valent à Constantinople.

Le sol actuel n’est pas le sol d’o­ri­gine. Des siècles de limon, de gra­vats et de rem­blais ont rele­vé le niveau de plu­sieurs mètres : les colonnes visibles sont des demi-colonnes, et il faut ima­gi­ner sous les semelles cinq ou six mètres de vide com­blé. Cette accu­mu­la­tion est elle-même un docu­ment. Elle mesure le temps pen­dant lequel per­sonne n’a jugé utile de curer.

Sur beau­coup de fûts se lisent des lettres grecques gra­vées : marques de tâche­rons, signa­tures de car­riers payés à la pièce, comp­ta­bi­li­té de chan­tier deve­nue épi­gra­phie. Ces marques consti­tuent l’une des rares traces directes de l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail dans les ate­liers de marbre de l’An­ti­qui­té tar­dive, et il faut un moment pour admettre que ces graf­fi­tis admi­nis­tra­tifs sont, pour l’his­to­rien, plus pré­cieux que les chapiteaux.

L’his­toire otto­mane du lieu mérite atten­tion. Vidée de son eau, la salle devient au fil des siècles un ate­lier de mou­li­nage : des arti­sans, sou­vent grecs et armé­niens, y tordent le fil de soie dans la pénombre, l’hu­mi­di­té constante conve­nant à un fil qui casse dans l’air trop sec. Des récits de voya­geurs du XIXᵉ siècle décrivent les échelles par les­quelles on des­cen­dait vers le bour­don­ne­ment des rouets, sous les mai­sons de bois du quar­tier. Puis vient l’ou­bli, l’en­com­bre­ment, la ruine par­tielle, et une réou­ver­ture au début des années 2000.

Le sta­tut actuel décon­certe : Bin­bir­di­rek est à la fois un monu­ment visi­table en jour­née et une salle évé­ne­men­tielle qui accueille le soir mariages, défi­lés et dîners d’en­tre­prise, ses trois mille mètres car­rés pou­vant asseoir plus d’un mil­lier de convives. On peut s’en offus­quer. On peut aus­si obser­ver que ser­vir à quelque chose est, depuis dix-sept siècles, la meilleure assu­rance-vie de cette salle, et qu’une citerne byzan­tine qui gagne sa vie comme salle des fêtes reste plus fidèle à son pas­sé d’a­te­lier qu’un monu­ment embau­mé sous vitrine.

Şere­fiye, la citerne revenue

La troi­sième grande citerne de Sul­ta­nah­met ouvre sur une rue au nom impro­bable pour un lec­teur fran­co­phone : la Piyer Loti Cad­de­si, la rue Pierre-Loti. Qu’un réser­voir de Théo­dose II ait pour adresse le nom de l’of­fi­cier de marine le plus tur­co­phile des lettres fran­çaises est un de ces hasards topo­ny­miques dont Istan­bul est prodigue.

La citerne de Şere­fiye, dite aus­si citerne de Théo­dose, est la der­nière venue dans le cercle res­treint des citernes visi­tables, et son his­toire récente tient du conte muni­ci­pal. Aucune ins­crip­tion de fon­da­tion n’a été retrou­vée ; c’est l’a­na­lyse archi­tec­tu­rale qui conduit à la dater du second quart du Vᵉ siècle, sous Théo­dose II, l’empereur des grandes murailles ter­restres. Elle rece­vait l’eau de la ligne de Valens et la redis­tri­buait au quartier.

Puis la ville a fait ce qu’elle fait tou­jours : elle a construit des­sus. Au XXᵉ siècle, un immeuble admi­nis­tra­tif — siège de la muni­ci­pa­li­té d’E­minönü — écra­sait la salle de son béton, et la citerne n’é­tait plus connue que des éru­dits et de quelques employés qui clas­saient des dos­siers au-des­sus. En 2010, l’im­meuble est démo­li. Réap­pa­raissent trente-deux colonnes de marbre de neuf mètres, sous des voûtes de brique intactes. Huit années de tra­vaux plus tard, en 2018, Şere­fiye ouvre au public, coif­fée d’une dalle contem­po­raine qui la pro­tège sans l’étouffer.

C’est la plus petite des trois grandes, qua­rante-cinq mètres sur vingt-cinq envi­ron. C’est peut-être la plus lisible. Les colonnes y sont hautes, régu­lières, coif­fées de cha­pi­teaux corin­thiens homo­gènes : pas de bric-à-brac jus­ti­nien ici, on est un siècle plus tôt, l’empire a encore les moyens de com­man­der des séries neuves. La com­pa­rai­son avec Yere­ba­tan vaut leçon d’his­toire éco­no­mique : entre le Vᵉ siècle théo­do­sien et le VIᵉ siècle jus­ti­nien, la capa­ci­té à mobi­li­ser du marbre taillé sur mesure s’est visi­ble­ment dégra­dée, ou bien la prio­ri­té a changé.

Les pas­se­relles font cir­cu­ler au ras d’une eau main­te­nue basse, et la muni­ci­pa­li­té y pro­jette des spec­tacles immer­sifs à trois cent soixante degrés. Le lieu reste peu fré­quen­té au regard de sa voi­sine. Par les jour­nées de cani­cule, c’est l’un des endroits les plus frais de la pénin­sule his­to­rique — ce qui fut, après tout, l’une de ses fonc­tions d’origine.

Les pota­gers creux : les citernes à ciel ouvert

Jus­qu’i­ci, tout se passe sous terre. Mais les plus grandes citernes de Constan­ti­nople sont en plein air, et le para­doxe est com­plet : elles sont si vastes qu’on ne les voit pas. Trois immenses bas­sins décou­verts, construits aux Vᵉ et VIᵉ siècles sur les hau­teurs occi­den­tales, sto­ckaient l’eau par cen­taines de mil­liers de mètres cubes avant de la relâ­cher, par gra­vi­té, vers les quar­tiers bas et les citernes cou­vertes. Leur empla­ce­ment sur les crêtes n’est pas un caprice : c’est la condi­tion de la distribution.

Quand ils ont ces­sé de ser­vir, on ne les a pas com­blés. On s’y est ins­tal­lé. Les Otto­mans les appe­laient çukur­bos­tan, « pota­gers creux », et le mot dit tout : des géné­ra­tions de maraî­chers ont culti­vé lai­tues, concombres et melons dans des cuves impé­riales, à l’a­bri du vent, dans une terre grasse d’an­ciennes vases. Le maraî­chage intra-muros a nour­ri Istan­bul jus­qu’au XXᵉ siècle, et ces rec­tangles de brique en furent des places fortes.

La citerne d’Ae­tius, la plus ancienne des trois, fut construite vers 421 par un pré­fet de la ville de ce nom : deux cent qua­rante-quatre mètres sur quatre-vingt-cinq. Elle se trouve à Karagümrük, près de la porte d’É­dirne. On n’y voit aujourd’­hui ni eau ni salades, mais un stade de foot­ball : depuis les années 1930, le rec­tangle byzan­tin abrite le ter­rain du club de Karagümrük, et les gra­dins s’a­dossent aux murs du Vᵉ siècle. Le réem­ploi a sa logique — le foot­ball est une affaire de rec­tangles sacrés, et la cuve d’Ae­tius en offrait un, plan, clos, dimen­sion­né presque à l’exact.

La citerne d’As­par est un car­ré de cent cin­quante-deux mètres de côté, creu­sé vers 459 par un géné­ral d’o­ri­gine alaine, fai­seur d’empereurs, assez puis­sant pour être assas­si­né au palais avec son fils en 471 — les Byzan­tins réglaient ain­si les ques­tions de tutelle. Située près de la mos­quée de Selim Iᵉʳ, à Çarşam­ba, elle a connu le des­tin le plus étrange de toutes : à l’é­poque otto­mane, un quar­tier entier s’y est ins­tal­lé, avec mai­sons, ruelles et petite mos­quée, toute une vie de vil­lage à huit mètres sous le niveau des rues voi­sines, dans son enceinte de brique comme dans une arrière-cour de l’his­toire. Les pho­to­gra­phies du début du XXᵉ siècle montrent ce puits d’ha­bi­ta­tions, linge aux fenêtres com­pris. Les réno­va­tions urbaines l’ont fait dis­pa­raître ; le fond de la cuve est aujourd’­hui un parc, avec ter­rains de sport et jar­dins péda­go­giques. Depuis la ter­rasse de la mos­quée de Selim, le regard plonge dans le grand car­ré vert : l’un des rares points d’Is­tan­bul d’où l’on observe une citerne d’en haut.

La troi­sième, la citerne de Saint-Mocius, sur la sep­tième col­line près d’Altı­mer­mer, est la plus vaste par la sur­face : envi­ron cent soixante-dix mètres sur cent qua­rante-sept. On la date géné­ra­le­ment du règne d’A­nas­tase, autour de l’an 500. Même des­tin de çukur­bos­tan, mêmes maraî­chers pen­dant des siècles, même conver­sion récente en parc de quar­tier avec pelouses et cages de but. Rien n’y est spec­ta­cu­laire, et c’est jus­te­ment ce qui en fait le lieu le plus ins­truc­tif du dos­sier : il faut un moment pour com­prendre que la légère falaise de brique bor­dant les ter­rains de bas­ket est un mur du VIᵉ siècle, et que les enfants qui dribblent jouent au fond d’un verre d’eau vidé il y a mille ans. Les monu­ments les mieux por­tants sont ceux qu’on a ces­sé de remarquer.

Fil­damı, l’é­table des éléphants

Il existe une qua­trième citerne à ciel ouvert, hors les murs. Elle se trouve à Bakırköy, l’an­cien Heb­do­mon — « le sep­tième mille », sept milles romains depuis le Milion, la borne d’or de Constantinople.

L’Heb­do­mon fut le Champ-de-Mars de l’empire : un palais impé­rial en bord de mer, un champ de manœuvres où l’ar­mée accla­mait les nou­veaux sou­ve­rains. Valens, Arca­dius et plu­sieurs autres y furent his­sés sur le pavois avant d’en­trer en ville. Pour abreu­ver cette foule mili­taire et curiale, on construi­sit une citerne de cent vingt-sept mètres sur soixante-seize, aux murs de brique et de pierre hauts comme trois étages, ryth­més de niches en plein cintre qui lui donnent de loin l’al­lure d’un aque­duc replié sur lui-même.

Son nom turc actuel vaut tous les guides : Fil­damı, « l’é­table des élé­phants ». La cuve vidée aurait ser­vi, à l’é­poque otto­mane, à par­quer les élé­phants du sul­tan — ou selon d’autres ver­sions à sto­cker leur four­rage ; la phi­lo­lo­gie des pachy­dermes reste débat­tue. L’i­mage, quoi qu’il en soit, résume l’art stam­bou­liote du réem­ploi : des ani­maux de céré­mo­nie, offerts par des princes loin­tains, hiver­nant au fond d’un rec­tangle de brique du Vᵉ siècle.

Plus près de nous, l’a­cous­tique de ce grand vais­seau à ciel ouvert a ser­vi à des concerts dans les der­nières décen­nies du XXᵉ siècle, avant que la pru­dence patri­mo­niale ne referme les grilles. La citerne s’ouvre désor­mais par inter­mit­tence, au gré des res­tau­ra­tions et des poli­tiques muni­ci­pales. Même close, elle se laisse voir depuis les rues qui la sur­plombent, coin­cée entre les immeubles de Bakırköy et l’hip­po­drome de Velie­fen­di — les che­vaux de course ont rem­pla­cé les élé­phants, et la péri­phé­rie reste fidèle à ses ani­maux. De tous les ouvrages de ce dos­sier, c’est le moins visi­té : un monu­ment de la taille de deux ter­rains de foot­ball, à vingt minutes de train de Sir­ke­ci, hors de tous les circuits.

La nappe des citernes mineures

Entre ces monu­ments à majus­cules s’é­tend le véri­table sujet : la nappe des citernes ordi­naires, ano­nymes ou presque, qui fait d’Is­tan­bul une ville poreuse. Elles ne figurent dans aucun cir­cuit, se visitent rare­ment, et consti­tuent pour­tant l’es­sen­tiel du volume sto­cké autrefois.

Sous l’ex­tré­mi­té arron­die de l’Hip­po­drome, d’a­bord. La sphen­do­nè, cette courbe monu­men­tale qui sou­tient tou­jours le sud de l’an­cienne piste, est creuse : ses sub­struc­tures en éven­tail, une ving­taine de chambres voû­tées hautes comme des nefs, ont ser­vi de réser­voir bien après la fin des courses de chars. On en devine la masse depuis la rue en contre­bas, our­lée de câbles élec­triques et de figuiers sau­vages. À deux pas, la petite citerne de Nakilbent, du VIᵉ siècle, a été réha­bi­li­tée en espace d’ex­po­si­tion : selon les sai­sons, on y montre de l’art contem­po­rain, des tapis ou du verre, sur des pas­se­relles jetées au-des­sus des bases de colonnes, sans qu’au­cune signa­lé­tique exté­rieure ne tra­hisse vrai­ment ce qui attend en bas des marches.

Il y a les citernes qui nour­rissent. Sur Soğuk­çeşme Sokağı, la ruelle pas­tel qui se fau­file entre Sainte-Sophie et les murs de Top­kapı, une citerne romaine réamé­na­gée dans les années 1980 par le Tou­ring Club de Tur­quie, sous l’im­pul­sion de Çelik Güler­soy, est deve­nue un res­tau­rant : on y dîne sous les voûtes, dans un décor qui frôle le roman­tisme de com­mande mais que sauvent les murs eux-mêmes. D’autres éta­blis­se­ments du quar­tier ont sui­vi. Le sous-sol de Sul­ta­nah­met compte quan­ti­té de caves de res­tau­rants où le patron, entre deux ser­vices, montre volon­tiers « sa » citerne avec une fier­té de pro­prié­taire ter­rien : salles à man­ger byzan­tines encom­brées de chaises empi­lées, chauf­fe­ries ins­tal­lées entre des cha­pi­teaux corin­thiens, réserves de bois­sons sous des voûtes rayon­nantes. L’ar­chéo­lo­gie offi­cielle fait ce qu’elle peut. L’ar­chéo­lo­gie offi­cieuse, elle, sent la fri­ture et le salep.

Il y a les citernes qui tra­vaillent. Du côté de Fatih, une grande salle hypo­style connue sous le nom de Sul­tan Sarnıcı fut pen­dant des géné­ra­tions un ate­lier de soie — les Stam­bou­liotes l’ap­pe­laient İpek Bodrum, « la cave à soie » — avant d’être res­tau­rée et conver­tie en salle de récep­tion où l’on célèbre désor­mais fian­çailles et mariages entre des colonnes du Vᵉ siècle. À Zey­rek, sous et autour de l’an­cienne église du Pan­to­cra­tor — la Zey­rek Camii, deuxième plus vaste édi­fice byzan­tin conser­vé de la ville après Sainte-Sophie —, les sub­struc­tures du monas­tère fon­dé au XIIᵉ siècle par Jean II Com­nène abritent d’autres réser­voirs, long­temps occu­pés par des ate­liers de menui­se­rie et des dépôts, aujourd’­hui pro­gres­si­ve­ment récu­pé­rés par la poli­tique patri­mo­niale, tan­dis que le quar­tier de mai­sons de bois se res­taure au-des­sus. Près de la mos­quée Nuruos­ma­niye, une citerne dort sous des fon­da­tions baroques. Sous le Grand Bazar, les mar­chands évoquent des salles noyées dont la car­to­gra­phie reste par­tielle. Du côté de l’an­cien monas­tère du Stou­dion, ber­ceau de la règle stu­dite, d’autres voûtes encore.

Cette dis­per­sion n’est pas anec­do­tique : elle tra­duit une orga­ni­sa­tion. Le sys­tème hydrau­lique de Constan­ti­nople fonc­tion­nait en cas­cade. Les grands bas­sins de crête rece­vaient l’eau des lignes loin­taines ; les citernes cou­vertes du centre, ali­men­tées par gra­vi­té, ser­vaient de réserves de proxi­mi­té pour un palais, un monas­tère, des thermes, un quar­tier. À l’é­tage infé­rieur, des cen­taines de petites citernes pri­vées recueillaient en outre l’eau de pluie des toi­tures. Le résul­tat est une redon­dance remar­quable : cou­per une ligne d’ad­duc­tion ne met­tait pas la ville à genoux, parce que la ville était elle-même un réser­voir stratifié.

Com­ment on construit une réserve d’eau

La lon­gé­vi­té de ces salles tient à quelques savoir-faire qu’il vaut la peine de détailler, car ils expliquent pour­quoi des voûtes de quinze siècles portent aujourd’­hui des immeubles.

Le pre­mier est le mor­tier. Les construc­teurs byzan­tins employaient un mor­tier de chaux addi­tion­né de brique pilée — ce que le turc nomme hora­san —, dont les com­po­sants argi­leux réagissent avec la chaux pour pro­duire une prise hydrau­lique : le mor­tier dur­cit dans l’eau et devient étanche. Les parois des citernes rece­vaient plu­sieurs couches de cet enduit, sou­vent tein­té de rose par la poudre de brique, avec des joints de rac­cor­de­ment arron­dis dans les angles pour évi­ter les fis­sures et faci­li­ter le curage. Un tel enduit, cor­rec­te­ment entre­te­nu, tient des siècles.

Le deuxième est la struc­ture. La citerne cou­verte type est une salle hypo­style : une trame régu­lière de colonnes por­tant des arcs, sur les­quels reposent des voûtes d’a­rêtes ou des cou­poles sur pen­den­tifs, en brique. Cette solu­tion per­met de cou­vrir de vastes sur­faces sans exer­cer de pous­sées laté­rales ingé­rables, tout en répar­tis­sant la charge sur de nom­breux points d’ap­pui. Les murs exté­rieurs, épais de plu­sieurs mètres, résistent à la pres­sion de l’eau et à celle du ter­rain. Le rem­ploi de colonnes antiques n’est pas seule­ment une faci­li­té : il four­nit des sup­ports de qua­li­té, en marbre dense, cali­brés par des siècles d’usage.

Le troi­sième est la ges­tion de la qua­li­té de l’eau. Une réserve stag­nante crou­pit. Les ingé­nieurs le savaient et com­pen­saient de plu­sieurs manières : bas­sins de décan­ta­tion en amont, où le limon se dépo­sait avant l’en­trée dans la citerne ; renou­vel­le­ment régu­lier de la masse d’eau par cir­cu­la­tion conti­nue, l’en­trée et la sor­tie étant dis­po­sées de manière à évi­ter les zones mortes ; obs­cu­ri­té totale, qui limite le déve­lop­pe­ment des algues ; fraî­cheur constante autour de quinze à dix-huit degrés ; et pois­sons, dont la pré­sence, attes­tée par les récits, jouait un rôle de sen­ti­nelle autant que de net­toyeur. Un pois­son mort en sur­face est le plus ancien des cap­teurs de qualité.

Le qua­trième, le moins visible, est l’en­tre­tien. Curer les dépôts, répa­rer les enduits, sur­veiller les cana­li­sa­tions en terre cuite : tout cela sup­pose un corps de métiers, une admi­nis­tra­tion, un finan­ce­ment pérenne. La lente dégra­da­tion des citernes byzan­tines, à par­tir des siècles de crise, raconte moins l’ou­bli d’une tech­nique que l’af­fai­blis­se­ment d’une ins­ti­tu­tion. Une infra­struc­ture ne meurt pas de vétus­té, elle meurt de budget.

les Otto­mans et l’eau immobile

Une ques­tion s’im­pose : pour­quoi ces réser­voirs ont-ils ces­sé de ser­vir ? Pour­quoi la ville qui les avait creu­sés avec tant d’obs­ti­na­tion les a‑t-elle lais­sés se rem­plir de vase, puis de rouets à soie ?

Une part de la réponse tient à une pré­fé­rence cultu­relle et reli­gieuse. L’is­lam valo­rise l’eau cou­rante : pour les ablu­tions, c’est l’eau qui coule qui puri­fie, l’eau dor­mante étant consi­dé­rée comme impropre au-delà d’un cer­tain volume. Les Otto­mans, en héri­tant de Constan­ti­nople en 1453, réorientent tout le sys­tème vers le mou­ve­ment. Ils réparent les adduc­tions anciennes, en construisent de nou­velles, et sous Soli­man le Magni­fique lancent le grand réseau de Kırk­çeşme, dont Sinan est le maître d’œuvre : cap­tages dans la forêt de Bel­grade, dizaines de kilo­mètres de canaux, et une série de ponts-aque­ducs par­mi les­quels le Mağ­lo­va, jeté sur la val­lée d’A­li­beyköy, compte par­mi les plus beaux ouvrages hydrau­liques du XVIᵉ siècle méditerranéen.

À l’ar­ri­vée en ville, l’eau se répar­tit dans des chambres de dis­tri­bu­tion appe­lées tak­sim — le mot signi­fie « par­tage », et il a don­né son nom à la place la plus fré­quen­tée d’Is­tan­bul. De là, elle irrigue les ham­mams, les cui­sines des grandes fon­da­tions, les jar­dins, et sur­tout les cen­taines de fon­taines de rue, les çeşme, et de fon­taines de cha­ri­té, les sebil, où des employés rétri­bués par des fon­da­tions pieuses ten­daient des gobe­lets aux pas­sants. La civi­li­sa­tion otto­mane de l’eau est une civi­li­sa­tion du robi­net ouvert. Boire à la fon­taine y est un acte social et un acte pieux.

Dans ce sys­tème, la grande cuve byzan­tine n’a plus d’u­sage hydrau­lique. Elle devient de l’im­mo­bi­lier sou­ter­rain : frais, sombre, humide, donc par­fait pour le mou­li­nage de la soie, le sto­ckage, les cham­pi­gnons, la conser­va­tion. Il serait inexact de dire que les Otto­mans ont aban­don­né les citernes. Ils les ont recon­ver­ties, ce qui est très dif­fé­rent, et c’est pro­ba­ble­ment ce qui les a sau­vées. Une salle qui sert ne s’ef­fondre pas : on répare sa voûte parce qu’on tra­vaille dessous.

Ils ont d’ailleurs construit leurs propres citernes, plus modestes, sous les mos­quées, les han et les mai­sons, per­pé­tuant à l’é­chelle domes­tique l’art du réser­voir sous cour. La ligne de par­tage ne passe donc pas entre une Byzance qui stocke et un Islam qui fait cou­ler. Elle passe entre une ville qui craint le siège et une ville d’empire qui, pen­dant quatre siècles, n’a plus de siège à redou­ter. La citerne monu­men­tale est fille de l’in­quié­tude ; la fon­taine, fille de la confiance. C’est une lec­ture, et il faut la don­ner pour telle : elle éclaire la chro­no­lo­gie sans épui­ser les motifs, qui furent aus­si tech­niques et économiques.

Un métier résume ce bas­cu­le­ment : le saka, le por­teur d’eau. Pen­dant des siècles, ces hommes ont for­mé à Istan­bul une cor­po­ra­tion nom­breuse et puis­sante, rem­plis­sant aux fon­taines leurs outres de cuir ou leurs jarres à dos de che­val pour livrer mai­sons, konak et casernes, avec leurs tenues codi­fiées, leurs tour­nées et leurs que­relles de ter­ri­toire. Le por­teur d’eau est l’exact contraire de la citerne : il fait cir­cu­ler ce qu’elle immo­bi­li­sait. Les gra­vures du XIXᵉ siècle le montrent par­tout, sil­houette pen­chée sous l’outre. Quand l’eau cou­rante moderne atteint les immeubles, au XXᵉ siècle, elle tue les saka comme les Otto­mans avaient endor­mi les citernes. Chaque révo­lu­tion hydrau­lique enterre la pré­cé­dente, et Istan­bul conserve toutes les strates : la cuve byzan­tine sous la fon­taine otto­mane sous le comp­teur de la com­pa­gnie des eaux.

Inven­taires : de Pierre Gilles aux archéo­logues du métro

Reste à savoir com­ment tout cela a été retrou­vé, et l’his­toire com­mence avec un per­son­nage remar­quable : Pierre Gilles, en latin Petrus Gyl­lius, natu­ra­liste et huma­niste né à Albi, envoyé en Orient au milieu du XVIᵉ siècle par Fran­çois Iᵉʳ pour ache­ter des manus­crits grecs.

Les sub­sides royaux n’ar­ri­vant pas — cer­taines tra­di­tions admi­nis­tra­tives sont immé­mo­riales —, Gilles res­ta blo­qué plu­sieurs années à Constan­ti­nople, s’en­rô­lant même un temps dans l’ar­mée otto­mane pour sub­sis­ter, et occu­pa cet exil for­cé à arpen­ter métho­di­que­ment la ville. Il mesure, il com­pare les textes anciens au ter­rain, il iden­ti­fie les col­lines, les forums, les colonnes. Ce fai­sant, il pose sans le savoir les fon­da­tions de l’ar­chéo­lo­gie stam­bou­liote. Intri­gué par des récits d’ha­bi­tants pui­sant de l’eau et pêchant du pois­son par des trous per­cés dans leurs caves, il se fait conduire dans une mai­son au-des­sus de la Basi­lique, des­cend avec un flam­beau dans une barque, et rend à la science euro­péenne une citerne dont elle avait per­du jus­qu’au sou­ve­nir. Son trai­té de topo­gra­phie constan­ti­no­po­li­taine, publié après sa mort, res­te­ra deux siècles durant le guide de tous les curieux.

Le récit de cette redé­cou­verte est trop beau pour ne pas éveiller la méfiance : les rive­rains, eux, n’a­vaient jamais oublié la citerne, et ce que Gilles « découvre » est sur­tout ce que l’é­ru­di­tion occi­den­tale igno­rait. La nuance vaut pour la plu­part des redé­cou­vertes archéo­lo­giques du bas­sin méditerranéen.

Après Gilles, la chaîne des inven­taires ne s’in­ter­rompt plus. À la fin du XIXᵉ siècle, l’in­gé­nieur Phi­lipp For­ch­hei­mer et l’his­to­rien d’art Josef Str­zy­gows­ki publient le pre­mier cata­logue sys­té­ma­tique des réser­voirs byzan­tins de la ville, rele­vés, plans et coupes à l’ap­pui — un ouvrage de 1893 encore cité aujourd’­hui, notam­ment parce qu’une part des citernes qu’il docu­mente a depuis dis­pa­ru sous le béton. Un siècle plus tard, une équipe bri­tan­nique consacre un volume entier à l’a­li­men­ta­tion en eau de Constan­ti­nople, sui­vant à pied les canaux de Thrace sur des dizaines de kilo­mètres de forêt, car­to­gra­phiant tun­nels et ponts oubliés. Des cher­cheurs turcs tiennent à jour le recen­se­ment des citernes de la pénin­sule his­to­rique, liste qui s’al­longe à mesure que la ville se creuse.

Car c’est bien le sous-sol qui com­mande le rythme des décou­vertes. Chaque grand chan­tier — le métro, le tun­nel fer­ro­viaire du Mar­ma­ray, les par­kings sou­ter­rains — exhume son lot de voûtes, de cana­li­sa­tions en terre cuite, de bas­sins oubliés. Les fouilles de Yeni­kapı, célèbres pour avoir livré le port de Théo­dose et plu­sieurs dizaines d’é­paves, ont rap­pe­lé une évi­dence : à Istan­bul, l’ar­chéo­lo­gie n’est pas seule­ment une dis­ci­pline, c’est un effet secon­daire des tra­vaux publics. Ce régime a ses ver­tus — jamais on n’a autant appris sur la ville byzan­tine — et ses vio­lences, puis­qu’il impose des fouilles d’ur­gence, sous pres­sion de calen­drier et d’argent public.

Le sous-sol comme motif

La lit­té­ra­ture turque s’est empa­rée de cette ville double bien avant les offices de tou­risme. Ahmet Ham­di Tanpı­nar, dans ses médi­ta­tions sur les cinq villes qui lui tenaient à cœur, fai­sait de la stra­ti­fi­ca­tion stam­bou­liote — Byzance sous l’Em­pire, l’Em­pire sous la Répu­blique — une affaire presque géo­lo­gique. Orhan Pamuk a construit des pages entières du Livre noir sur l’i­dée d’une ville sou­ter­raine où les puits, les caves et les gale­ries conser­ve­raient tout ce que la sur­face s’ef­force d’ou­blier : man­ne­quins, alpha­bets abo­lis, visages anciens.

Les citernes sont l’ar­ma­ture réelle de cet ima­gi­naire. Elles prouvent, mieux que n’im­porte quelle méta­phore, que la ville d’en des­sous existe maté­riel­le­ment, qu’elle a des plans, des adresses, un cadastre incom­plet, et qu’on y des­cend par un esca­lier. Rares sont les villes où la psy­cha­na­lyse urbaine dis­pose ain­si d’un ter­rain de fouilles en état de marche.

Rete­nir l’eau, encore

Il serait com­mode de ran­ger ces salles au rayon des curio­si­tés mortes. Ce serait mal lire la situa­tion présente.

Istan­bul compte, selon les manières de comp­ter, quinze à vingt mil­lions d’ha­bi­tants, et elle a tou­jours soif. Son appro­vi­sion­ne­ment repose sur des bar­rages et sur des trans­ferts d’eau à longue dis­tance — dont un depuis le bas­sin de la Melen, à plus de cent kilo­mètres à l’est, qui pro­longe, avec des tun­nels et des pompes, exac­te­ment la même logique que les lignes thraces du Vᵉ siècle. Lors des hivers secs, les taux de rem­plis­sage des réser­voirs sont des­cen­dus à des niveaux qui ont ren­du aux Stam­bou­liotes le vieux réflexe de regar­der le ciel, et la ques­tion du sto­ckage est reve­nue dans le débat public : réten­tion des eaux plu­viales, réserves de quar­tier, réduc­tion des pertes en réseau. En lan­gage d’in­gé­nieur, cela s’ap­pelle des citernes.

La ville qui a inven­té, il y a quinze siècles, l’art de gar­der l’eau sous ses mai­sons pour­rait donc avoir à le réap­prendre — non pas en réuti­li­sant les salles anciennes, dont la fonc­tion est désor­mais patri­mo­niale, mais en retrou­vant le prin­cipe qui les a fait naître : dans un cli­mat médi­ter­ra­néen, où la pluie tombe en quelques mois et l’an­née entière a soif, une ville se juge à sa capa­ci­té de retenir.

En atten­dant, elles sont là : sous les bou­tiques, sous les stades, sous les pota­gers deve­nus parcs et les salles de mariage, à tenir leur obs­cu­ri­té fraîche pen­dant que la ville d’en haut s’a­gite. Il suf­fit de le savoir pour que la sur­face change de consis­tance. Istan­bul sonne creux, et ce creux fut, pen­dant des siècles, exac­te­ment ce qui la main­te­nait en vie.


Repères et incertitudes

Chro­no­lo­gie de réfé­rence. Fon­da­tion de Constan­ti­nople en 330. Aque­duc de Valens ache­vé vers 373. Citerne d’Ae­tius vers 421. Citerne de Théo­dose (Şere­fiye) dans le second quart du Vᵉ siècle. Citerne d’As­par en 459. Citerne de Saint-Mocius vers 500. Citerne Basi­lique vers 532. Siège avare et cou­pure de l’ad­duc­tion en 626 ; répa­ra­tions sous Constan­tin V au VIIIᵉ siècle. Conquête otto­mane en 1453. Réseau de Kırk­çeşme sous Soli­man, milieu du XVIᵉ siècle. Séjour de Pierre Gilles à Constan­ti­nople dans les années 1540. Cata­logue de For­ch­hei­mer et Str­zy­gows­ki en 1893. Ouver­ture au public de la Citerne Basi­lique en 1987, de Bin­bir­di­rek au début des années 2000, de Şere­fiye en 2018. Res­tau­ra­tion de la Citerne Basi­lique ache­vée en 2022.

Chiffres dis­cu­tés. Les dimen­sions et capa­ci­tés don­nées dans la lit­té­ra­ture varient sen­si­ble­ment d’une source à l’autre, selon qu’on mesure à l’in­té­rieur ou à l’ex­té­rieur des murs, et selon le niveau d’eau rete­nu pour le cal­cul du volume. Le nombre de citernes conser­vées dans la pénin­sule his­to­rique — plus de cent cin­quante — dépend entiè­re­ment de la défi­ni­tion rete­nue : faut-il comp­ter les réser­voirs domes­tiques, les sub­struc­tures voû­tées à double usage, les salles connues seule­ment par des rele­vés anciens ? Le chiffre est un ordre de gran­deur, non un inven­taire clos.

Attri­bu­tions contes­tées. L’at­tri­bu­tion de Bin­bir­di­rek au séna­teur Phi­loxe­nos, contem­po­rain de Constan­tin, repose sur une tra­di­tion tar­dive ; les cri­tères archi­tec­tu­raux orientent plu­tôt vers les Vᵉ ou VIᵉ siècles. La citerne de Şere­fiye ne pos­sède aucune ins­crip­tion de fon­da­tion : sa data­tion théo­do­sienne est une déduc­tion sty­lis­tique et struc­tu­relle, solide mais indi­recte. L’o­ri­gine des deux têtes de Méduse de la Citerne Basi­lique n’est pas éta­blie : aucun monu­ment source n’a été iden­ti­fié avec cer­ti­tude, et toutes les inter­pré­ta­tions sym­bo­liques de leur posi­tion — apo­tro­païque, anti-païenne — sont des recons­truc­tions modernes sans appui docu­men­taire antique.

Éty­mo­lo­gies incer­taines. Le nom de Fil­damı, « l’é­table des élé­phants », est attes­té, mais l’u­sage qui l’au­rait moti­vé — par­cage des ani­maux ou sto­ckage de leur four­rage — relève de tra­di­tions locales dif­fi­ciles à véri­fier dans les sources ottomanes.

Pro­po­si­tions de l’au­teur, don­nées comme telles. Trois lec­tures avan­cées ici sont inter­pré­ta­tives et n’en­gagent pas l’é­tat de la recherche. D’a­bord, l’i­dée que le déclin des citernes byzan­tines relève moins d’un aban­don tech­nique que d’une défaillance ins­ti­tu­tion­nelle et bud­gé­taire de l’en­tre­tien. Ensuite, la for­mule oppo­sant la citerne, « fille de l’in­quié­tude », à la fon­taine otto­mane, « fille de la confiance » : elle éclaire une chro­no­lo­gie mais sim­pli­fie des causes éga­le­ment tech­niques et éco­no­miques. Enfin, la sug­ges­tion que la recon­ver­sion otto­mane des citernes en ate­liers et en dépôts a consti­tué leur meilleure pro­tec­tion ; l’hy­po­thèse est plau­sible, elle n’a pas été démon­trée à l’é­chelle du corpus.

État d’ac­cès, variable. Les condi­tions de visite des citernes évo­quées changent fré­quem­ment, au gré des res­tau­ra­tions, des conces­sions pri­vées et des déci­sions muni­ci­pales. Fil­damı, en par­ti­cu­lier, n’ouvre que par intermittence. 

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L’or du Pactole

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Voyage dans la Lydie des rois, de Sardes aux mille col­lines de Bin Tepe

L’or du Pac­tole — voyage dans la Lydie des rois, de Sardes aux mille col­lines de Bin Tepe

Il y a des civi­li­sa­tions qui ont tout inven­té et qu’on a presque oubliées. La Lydie est de celles-là. Deman­dez autour de vous : on connaît Cré­sus, mais comme on connaît Pic­sou — un nom deve­nu adjec­tif, une richesse pro­ver­biale déta­chée de toute géo­gra­phie, de toute chair, de toute pous­sière. On ignore géné­ra­le­ment que cet homme a réel­le­ment régné, au VIe siècle avant notre ère, sur un royaume dont la capi­tale s’ap­pe­lait Sardes, au pied d’une mon­tagne que les Grecs nom­maient Tmo­los, dans une val­lée où cou­lait une rivière char­gée de paillettes d’or. On ignore sur­tout que c’est là, dans cette plaine ana­to­lienne aujourd’­hui plan­tée de vignes à rai­sins secs, que fut frap­pée la pre­mière mon­naie de l’his­toire humaine — et que chaque pièce qui traîne au fond de nos poches, chaque carte de cré­dit, chaque cours de bourse des­cend en ligne directe d’un ate­lier lydien du VIIe siècle avant J.-C. C’est une pater­ni­té qui méri­te­rait un peu plus de reconnaissance.

J’ai vou­lu, dans cet article, prendre le temps. Non pas la visite éclair — Sardes se « fait » en deux heures depuis Izmir, entre un lou­koum et une cor­res­pon­dance d’a­vion — mais le voyage lent, celui qui remonte la val­lée de l’Her­mus comme on remonte un texte, en s’ar­rê­tant à chaque strate. Car la Lydie est un palimp­seste, peut-être le plus dense d’A­na­to­lie occi­den­tale : sous le marbre romain, la brique crue lydienne ; sous la syna­gogue, le quar­tier des orfèvres ; sous les mythes grecs, des dieux ana­to­liens plus anciens ; et sous les champs de blé de la plaine, une cen­taine de rois endor­mis dans leurs col­lines arti­fi­cielles. Il fau­dra donc près de sept mille mots. Le lec­teur pres­sé est pré­ve­nu ; les autres, je l’es­père, trou­ve­ront ici de quoi pré­pa­rer un voyage — ou le rêver, ce qui est presque aus­si bien.

Le pays d’a­bord : une val­lée, une mon­tagne, un lac

Pour com­prendre la Lydie, il faut com­men­cer par regar­der la carte, puis la fer­mer et regar­der le pay­sage. Nous sommes en Ana­to­lie occi­den­tale, dans l’ac­tuelle pro­vince de Mani­sa, à quatre-vingt-dix kilo­mètres à l’est d’Iz­mir. La val­lée de l’Her­mus — le Gediz d’au­jourd’­hui — s’é­tire d’est en ouest, large de plu­sieurs kilo­mètres, d’une fer­ti­li­té inso­lente : coton autre­fois, vignes sur­tout, ces vignes basses de sul­ta­niye dont on tire les rai­sins secs qui ont fait la for­tune de Salih­li et de Mani­sa. Au sud, la val­lée bute contre la masse du Tmo­los, le Boz­dağ des Turcs, une échine de plus de deux mille cent mètres qui garde ses neiges jus­qu’en mai et qui envoie vers la plaine des tor­rents impa­tients. Au nord, des col­lines douces, puis la dépres­sion où s’é­tale le lac de Mar­ma­ra — le lac Gygée des anciens, que Homère men­tionne déjà dans l’Iliade comme la patrie des chefs méo­niens venus défendre Troie. Méo­nie : c’est le nom homé­rique de la Lydie, et cer­tains anciens vou­laient qu’­Ho­mère lui-même fût né sur ces rives, fils du fleuve Mélès. On prête beau­coup aux fleuves, dans cette région.

C’est un pays de pas­sage, et toute son his­toire tient dans cette évi­dence topo­gra­phique. Par la val­lée de l’Her­mus tran­si­tait tout ce qui reliait le pla­teau ana­to­lien à la mer Égée : les cara­vanes, les armées, les langues, les dieux. Les cités grecques de la côte — Smyrne, Pho­cée, Cla­zo­mènes — étaient à trois jours de marche ; le cœur du pla­teau phry­gien, avec Gor­dion sa capi­tale, à deux semaines. Les Lydiens, peuple de langue ana­to­lienne appa­ren­té aux Hit­tites et aux Lou­vites, ins­tal­lé là depuis l’âge du bronze au moins, ont su faire de cette posi­tion d’in­ter­mé­diaire une machine à richesse. Ils pre­naient aux Grecs le goût du marbre, du vin et de la poé­sie ; aux Orien­taux, les tech­niques, les tis­sus, les raf­fi­ne­ments de cour ; et ils reven­daient le tout, dans les deux sens, avec béné­fice. Les Grecs, mi-fas­ci­nés mi-scan­da­li­sés, leur attri­buaient l’in­ven­tion du com­merce de détail, des jeux de dés, des osse­lets — et de la mon­naie, ce qui, pour une fois, était exact.

Ajou­tez à cela l’or. Le Tmo­los est un mas­sif méta­mor­phique dont les filons auri­fères, les­si­vés par l’é­ro­sion, des­cen­daient vers la plaine dans le lit des tor­rents. Le plus célèbre de ces cours d’eau, un simple ruis­seau à vrai dire, s’ap­pe­lait le Pac­tole. Nous y revien­drons lon­gue­ment, car c’est lui le véri­table héros de cette histoire.

La Lydie des mythes : Tan­tale, Nio­bé, Omphale et une araignée

Avant les rois his­to­riques, il y a les rois de légende, et la Lydie en est peu­plée comme peu de régions au monde. Les Grecs, qui ne savaient pas admi­rer sans annexer, ont accro­ché à ces mon­tagnes quelques-uns de leurs mythes les plus sombres et les plus beaux.

Tan­tale d’a­bord, roi fabu­leux du mont Sipyle — la mon­tagne qui domine Mani­sa, à l’ouest de notre val­lée. Convive des dieux, il leur ser­vit son propre fils Pélops en ragoût pour éprou­ver leur clair­voyance ; on connaît son châ­ti­ment, cette faim et cette soif éter­nelles à por­tée de fruits et d’eau qui ont don­né au fran­çais le sup­plice de Tan­tale. Pélops, recou­su et res­sus­ci­té par les dieux (avec une épaule d’i­voire pour rem­pla­cer le mor­ceau que Démé­ter, dis­traite par son deuil, avait cro­qué), émi­gra vers la Grèce du sud, y gagna une course de chars tru­quée, un royaume et une des­cen­dance mau­dite — les Atrides — et lais­sa son nom au Pélo­pon­nèse. Ain­si, à en croire le mythe, la Grèce héroïque tout entière des­cend d’un prince lydien. Les visi­teurs de Mani­sa peuvent encore voir, à flanc de mon­tagne, le « trône de Pélops » taillé dans le roc et, sur­tout, la « pierre qui pleure », Ağlayan Kaya : un rocher aux formes vague­ment fémi­nines où les anciens recon­nais­saient Nio­bé, fille de Tan­tale, pétri­fiée de dou­leur après le mas­sacre de ses qua­torze enfants par Apol­lon et Arté­mis, et pleu­rant éter­nel­le­ment — la roche suinte réel­le­ment par temps humide. À quelques kilo­mètres, dans une gorge du Sipyle, un relief hit­tite du XIIIe siècle avant notre ère, la « Taş Suret », figure une déesse-mère assise que les Grecs pre­naient déjà pour une image de Cybèle sculp­tée par les hommes d’a­vant les hommes. Le palimp­seste, toujours.

Omphale ensuite, reine de Lydie à qui Héra­clès fut ven­du comme esclave pour expier un meurtre. Trois ans durant, le plus viril des héros grecs fila la laine aux pieds de la reine, vêtu d’une robe de femme, tan­dis qu’elle para­dait dans sa peau de lion. Les mora­listes romains y voyaient une allé­go­rie de la mol­lesse orien­tale ; on peut y lire plus sim­ple­ment l’a­veu que la Lydie était per­çue comme un monde où la puis­sance pou­vait être fémi­nine — sou­ve­nir pos­sible de vieilles royau­tés ana­to­liennes où la déesse comp­tait plus que le dieu.

Arach­né enfin, la tis­se­rande d’Hy­pae­pa, petite ville du ver­sant sud du Tmo­los, qui osa défier Athé­na au métier à tis­ser et tis­sa si par­fai­te­ment — et si inso­lem­ment, car elle y figu­rait les amours adul­tères des dieux — que la déesse, furieuse de ne trou­ver aucun défaut à l’ou­vrage, la chan­gea en arai­gnée. Ovide raconte cela au livre VI des Méta­mor­phoses, et il raconte aus­si, au livre XI, com­ment le dieu-mon­tagne Tmo­lus en per­sonne arbi­tra le concours musi­cal entre Apol­lon et Pan, et com­ment Midas, qui pas­sait par là et pré­fé­ra la flûte rus­tique à la lyre, y gagna ses oreilles d’âne. La Lydie mythique est ain­si : un pays où les mon­tagnes jugent des concours de musique, où les rochers pleurent, où les reines portent des peaux de lion. On y sent par­tout, sous le ver­nis grec, le vieux fonds ana­to­lien — Cybèle et ses lions, les cultes à mys­tères, une reli­gio­si­té de la pierre et de la mon­tagne qui n’a jamais tout à fait dis­pa­ru : les Turcs de la région montent encore en pèle­ri­nage esti­val sur les alpages du Bozdağ.

Gygès, ou com­ment fon­der une dynas­tie par un régicide

L’his­toire pro­pre­ment dite com­mence vers 680 avant notre ère, par un fait divers de palais qu’­Hé­ro­dote a trans­for­mé en l’un des plus beaux contes du monde. Le roi Can­daule, der­nier de la dynas­tie des Héra­clides — qui pré­ten­dait des­cendre d’Hé­ra­clès et d’Om­phale, pré­ci­sé­ment —, était fou de la beau­té de sa femme. Fou au point de vou­loir la faire admi­rer nue par son garde du corps Gygès, dis­si­mu­lé der­rière la porte de la chambre. La reine aper­çut l’es­pion, ne dit rien, et le len­de­main offrit à Gygès un choix simple : mou­rir, ou tuer Can­daule et prendre le trône avec elle. Gygès, en homme rai­son­nable, choi­sit la seconde branche de l’al­ter­na­tive. Pla­ton, dans la Répu­blique, racon­te­ra autre­ment : Gygès aurait été un ber­ger ayant trou­vé dans une caverne un anneau d’in­vi­si­bi­li­té, dont il usa pour séduire la reine et assas­si­ner le roi — et le phi­lo­sophe de deman­der si un homme cer­tain de l’im­pu­ni­té peut res­ter juste. De Can­daule à Tol­kien, en pas­sant par la ques­tion morale de l’an­neau, la Lydie irrigue déci­dé­ment notre ima­gi­naire par des canaux qu’on ne soup­çonne pas.

Le Gygès his­to­rique, lui, est éton­nam­ment bien docu­men­té — et pas seule­ment par les Grecs. Les annales assy­riennes d’As­sur­ba­ni­pal men­tionnent un cer­tain « Gugu, roi de Lud­du », pays si loin­tain, notent les scribes de Ninive, que les pères du roi n’en avaient jamais enten­du le nom. Ce Gugu envoya des ambas­sades à Ninive pour obte­nir de l’aide contre les Cim­mé­riens, ces cava­liers venus des steppes pon­tiques qui rava­geaient alors l’A­na­to­lie et qui avaient déjà détruit le royaume phry­gien de Midas. L’al­liance assy­rienne conclue puis tra­hie — Gygès sou­tint la révolte de l’É­gypte —, le Lydien fut aban­don­né à son sort : vers 644, les Cim­mé­riens prirent Sardes, la ville basse du moins, et Gygès y trou­va la mort. Assur­ba­ni­pal s’en féli­cite avec cette com­ponc­tion féroce dont les rois assy­riens avaient le secret. Mais la dynas­tie tint bon, retran­chée sur son acro­pole impre­nable, et c’est peut-être de cette épreuve fon­da­trice que la Lydie tira sa voca­tion mili­taire : les fils et petit-fils de Gygès — Ardys, Sadyatte — pas­sèrent leur règne à repous­ser les nomades et à gri­gno­ter les cités grecques de la côte, inau­gu­rant cette poli­tique du double front, l’é­pée vers la mer, la diplo­ma­tie vers l’O­rient, qui fut la constante du royaume.

Alyatte, l’é­clipse et la plus grande tombe du monde

Le qua­trième Merm­nade, Alyatte, fut pro­ba­ble­ment le plus grand — même si son fils a raflé la pos­té­ri­té. Régnant une cin­quan­taine d’an­nées au tour­nant des VIIe et VIe siècles, il ache­va de chas­ser les Cim­mé­riens, sou­mit Smyrne (qu’il détrui­sit si bien qu’elle mit trois siècles à s’en remettre), mena contre Milet une guerre de douze ans res­tée célèbre par son étrange cour­toi­sie : chaque été, l’ar­mée lydienne venait brû­ler les mois­sons milé­siennes, en épar­gnant soi­gneu­se­ment les fermes et les arbres, « afin, explique Héro­dote, que les Milé­siens eussent de quoi semer l’an­née sui­vante » — et donc de quoi être pillés à nou­veau. La guerre finit par un trai­té et une alliance, ce qui était sans doute le but : la Lydie ne vou­lait pas détruire le monde grec, elle vou­lait le taxer.

C’est sous Alyatte éga­le­ment que se pro­dui­sit, le 28 mai 585 avant notre ère, l’un des évé­ne­ments les plus extra­or­di­naires de l’his­toire ancienne : la bataille de l’É­clipse. Lydiens et Mèdes s’af­fron­taient sur le fleuve Halys, aux confins orien­taux du royaume, lorsque le jour se chan­gea en nuit — une éclipse totale de soleil que Tha­lès de Milet, dit-on, avait pré­dite. Les deux armées, épou­van­tées, posèrent les armes ; on conclut la paix sur-le-champ, scel­lée par un mariage prin­cier, et l’Ha­lys devint la fron­tière entre les deux empires. C’est la plus ancienne bataille de l’his­toire dont on connaisse la date exacte au jour près — grâce aux astro­nomes, non aux chro­ni­queurs. J’aime cette idée d’une guerre arrê­tée par la méca­nique céleste, et d’une fron­tière tra­cée par une éclipse.

Alyatte mou­rut vers 560 et reçut la sépul­ture que méri­tait un tel règne : nous la retrou­ve­rons à Bin Tepe, car elle existe tou­jours, énorme, et Héro­dote la tenait déjà pour la plus grande œuvre humaine après les monu­ments d’É­gypte et de Babylone.

Cré­sus : le bon­heur, l’o­racle et le bûcher

Puis vint Cré­sus, et avec lui l’a­po­gée et la chute, ramas­sées en qua­torze années de règne (vers 560–547). Le per­son­nage a tel­le­ment nour­ri la légende qu’on peine à retrou­ver l’homme. Rete­nons les faits : il ache­va la sou­mis­sion des cités grecques d’A­sie, qui payèrent désor­mais tri­but à Sardes — pre­mière expé­rience his­to­rique, notons-le, d’un monde grec sous domi­na­tion orien­tale, et elle ne fut pas mal­heu­reuse, car Cré­sus était le plus phil­hel­lène des conqué­rants. Il cou­vrit Delphes d’of­frandes d’un luxe inouï — lin­gots d’or, cra­tères géants, un lion d’or mas­sif —, finan­ça une bonne par­tie de la recons­truc­tion du temple d’Ar­té­mis à Éphèse (on a retrou­vé des tam­bours de colonnes por­tant son nom de dona­teur : « le roi Cré­sus a consa­cré »), pen­sion­nait les sages et les poètes. Sardes, sous son règne, fut ce que sera Vienne en 1900 : la capi­tale où tout ce qui pen­sait devait passer.

D’où la légende de la visite de Solon, que la chro­no­lo­gie rend impro­bable et que la véri­té morale rend indis­pen­sable. Le sage athé­nien, pro­me­né par le roi devant ses tré­sors, refuse de le décla­rer le plus heu­reux des hommes : « N’ap­pelle per­sonne heu­reux avant sa mort. » Cré­sus le congé­die en haus­sant les épaules — et passe le reste de sa vie à véri­fier la sen­tence. Son fils pré­fé­ré meurt à la chasse, tué par l’homme même que le roi lui avait don­né pour pro­tec­teur. Puis c’est l’af­faire de l’o­racle : inquiet de la mon­tée en puis­sance de Cyrus le Perse, qui vient de ren­ver­ser les Mèdes, Cré­sus teste les oracles du monde grec, sélec­tionne Delphes au terme d’un concours d’exac­ti­tude res­té fameux, et pose sa ques­tion. Réponse : « Si tu fran­chis l’Ha­lys, tu détrui­ras un grand empire. » Il le fran­chit. L’empire détruit fut le sien — l’o­racle, comme le remar­que­ra la Pythie elle-même avec un aplomb admi­rable, n’a­vait pas pré­ci­sé lequel, et le roi aurait dû demander.

L’hi­ver 547–546 (la date exacte fait débat chez les savants, mais tenons-nous-en à la tra­di­tion), Cyrus fait ce qu’au­cun stra­tège de l’é­poque ne fai­sait : il fait cam­pagne hors sai­son, pour­suit Cré­sus jusque sous les murs de Sardes, dis­perse la fameuse cava­le­rie lydienne en lui oppo­sant ses cha­meaux de bât, dont l’o­deur affole les che­vaux, et met le siège devant l’a­cro­pole répu­tée impre­nable. Qua­torze jours plus tard, un sol­dat perse remarque un défen­seur lydien des­cen­dant le long d’une faille de la falaise récu­pé­rer son casque tom­bé, mémo­rise le che­min, et le rocher tombe par où per­sonne ne le gar­dait. Quant à Cré­sus, Héro­dote le fait mon­ter sur le bûcher, invo­quer Solon dans les flammes, être gra­cié par Cyrus intri­gué, et finir conseiller du vain­queur — belle fin de conte orien­tal. Une amphore attique conser­vée au Louvre le montre assis sur son bûcher, sceptre en main, liba­tion au poing, serein comme un homme qui sait qu’il est déjà entré dans la légende. La réa­li­té fut peut-être plus sombre ; une chro­nique baby­lo­nienne semble sug­gé­rer que le roi vain­cu fut sim­ple­ment exé­cu­té. Je pré­fère l’amphore.

Sardes après les rois : satrapes, routes et tremblements

La chute de 547 ne fut pas la fin de Sardes — plu­tôt un chan­ge­ment de pro­prié­taire. La ville devint la capi­tale de la satra­pie perse de Spar­da, rési­dence des frères et des fils de Grands Rois, ter­mi­nus occi­den­tal de l’empire aché­mé­nide. C’est de Sardes que par­tait la Route royale, cette mer­veille d’in­gé­nie­rie admi­nis­tra­tive qu’­Hé­ro­dote décrit avec une pré­ci­sion d’ins­pec­teur des ponts et chaus­sées : envi­ron deux mille sept cents kilo­mètres jus­qu’à Suse, cent onze relais de poste, quatre-vingt-dix jours de marche pour un voya­geur ordi­naire — et une petite semaine pour les cour­riers mon­tés du ser­vice royal, se relayant de sta­tion en sta­tion, « que ni la neige, ni la pluie, ni la cha­leur, ni la nuit n’ar­rêtent dans l’ac­com­plis­se­ment de leur course ». La for­mule, pas­sée par une tra­duc­tion grecque puis par un archi­tecte new-yor­kais, orne aujourd’­hui le fron­ton de la poste cen­trale de Man­hat­tan. De Sardes à la 8e Ave­nue : les routes lydiennes mènent loin.

C’est à Sardes aus­si que s’al­lu­ma l’in­cen­die des guerres médiques. En 499, les cités ioniennes révol­tées contre la Perse mar­chèrent sur la capi­tale satra­pique et la brû­lèrent — les mai­sons, aux murs de brique crue et aux toits de roseaux, flam­bèrent d’un coup, et le sanc­tuaire de Cybèle avec elles. Athènes avait envoyé vingt navires en sou­tien. Darius, appre­nant la chose, deman­da qui étaient ces Athé­niens, déco­cha une flèche vers le ciel en jurant de s’en sou­ve­nir, et char­gea un ser­vi­teur de lui répé­ter trois fois par repas : « Maître, sou­viens-toi des Athé­niens. » Mara­thon, Sala­mine, tout ce qui s’en­sui­vit et qu’on apprend dans les écoles comme le récit fon­da­teur de l’Eu­rope, com­mence par une ville lydienne en flammes.

Ensuite, la lita­nie des empires : Alexandre reçut la red­di­tion de Sardes en 334 sans coup férir et ren­dit aux Lydiens leurs vieilles lois ; les Séleu­cides en firent leur capi­tale d’A­sie Mineure occi­den­tale ; les Atta­lides de Per­game la reçurent au trai­té d’A­pa­mée ; Rome héri­ta du tout en 133. Puis, en l’an 17 de notre ère, la terre trem­bla — l’un des séismes les plus dévas­ta­teurs de l’An­ti­qui­té, qui rasa douze cités d’A­sie en une nuit, Sardes la pre­mière. Tacite raconte le désastre et la réponse impé­riale : Tibère ver­sa dix mil­lions de ses­terces et remit cinq ans d’im­pôts, geste de com­mu­ni­ca­tion autant que de com­pas­sion, que les cités recon­nais­santes gra­vèrent dans le marbre. La Sardes que fouille l’ar­chéo­logue et que visite le voya­geur est pour l’es­sen­tiel celle de cette recons­truc­tion : une ville romaine neuve posée sur les décombres de la ville lydienne, qui s’en trou­va du même coup scel­lée, pro­té­gée, momi­fiée. Les catas­trophes sont les meilleures amies de l’archéologie.

La suite appar­tient à Byzance — Sardes fut le siège d’un métro­po­lite, l’une des Sept Églises de l’A­po­ca­lypse, nous y revien­drons — puis au lent déclin : sac perse sas­sa­nide en 616, contrac­tion de la ville sur son acro­pole, pas­sage des Turcs seld­jou­kides, et le coup de grâce en 1402, quand Tamer­lan, remon­tant d’An­ka­ra où il venait de cap­tu­rer le sul­tan otto­man Baye­zid, ache­va ce qui res­tait. Après quoi, le silence, un vil­lage, des trou­peaux — et les colonnes du temple d’Ar­té­mis dépas­sant seules des allu­vions, comme des mâts d’un navire englou­ti, pour éton­ner les voya­geurs euro­péens du XVIIIe siècle qui les des­si­nèrent avec des ber­gers en pre­mier plan.

Une langue morte deux fois : le lydien et ses inscriptions

Un mot sur la langue, car elle est l’un des charmes secrets du site. Le lydien est une langue ana­to­lienne, cou­sine du hit­tite et du lou­vite, écrite dans un alpha­bet déri­vé du grec (ou d’un ancêtre com­mun) qui se lit le plus sou­vent de droite à gauche. On en connaît une bonne cen­taine d’ins­crip­tions, presque toutes trou­vées à Sardes et dans sa région : épi­taphes, malé­dic­tions contre les vio­leurs de tombes, dédi­caces, et quelques textes plus longs, dont cer­tains en vers — des vers avec asso­nances finales, ce qui ferait des Lydiens, s’il fal­lait abso­lu­ment leur ajou­ter une inven­tion, de loin­tains pré­cur­seurs de la rime.

Le déchif­fre­ment doit tout à une pierre : la bilingue lydo-ara­méenne décou­verte en 1912 par la pre­mière expé­di­tion amé­ri­caine, une épi­taphe gra­vée dans les deux langues qui joua pour le lydien le rôle que la pierre de Rosette joua pour l’é­gyp­tien. Grâce à elle et aux patients tra­vaux d’un siècle de lin­guistes, on lit aujourd’­hui le lydien à peu près cor­rec­te­ment — on le lit, mais on ne le com­prend qu’à moi­tié, tant le voca­bu­laire reste obs­cur dès qu’on sort des for­mules funé­raires. La langue s’é­tei­gnit dou­ce­ment sous les Perses puis les Grecs ; Stra­bon note qu’à son époque on ne par­lait plus lydien nulle part, sauf, curieu­se­ment, dans les mon­tagnes de Ciby­ra, loin au sud-est, où des des­cen­dants de colons avaient conser­vé l’i­diome comme on conserve un objet de famille dont on a oublié l’u­sage. Une langue qui meurt deux fois : dans sa patrie d’a­bord, dans son exil ensuite.

Détail qui me ravit : les graf­fi­ti. Les fouilles ont livré des tes­sons où des Lydiens ordi­naires ont grif­fon­né leur nom, des abé­cé­daires d’é­co­lier, des marques de pro­prié­té — « je suis à Manes », dit un vase. Toute l’é­pi­gra­phie monu­men­tale du monde pèse peu, à mes yeux, contre ces trois mots : un homme nom­mé Manes, il y a deux mille six cents ans, tenait à son gobelet.

L’a­cro­pole : mon­ter là où le rocher a trahi

Venons-en à la visite, et com­men­çons par où tout com­mence à Sardes : l’a­cro­pole. C’est un épe­ron de conglo­mé­rat rou­geâtre qui domine la plaine de trois cents mètres, si friable que l’é­ro­sion l’a sculp­té en aiguilles, en crêtes rui­ni­formes, en pans effon­drés — un châ­teau fort façon­né par la géo­lo­gie et déman­te­lé par elle. Les trem­ble­ments de terre et vingt-cinq siècles de pluies ont empor­té des pans entiers du som­met ; ce qui reste de construc­tions là-haut — cour­tines byzan­tines en rem­ploi, citernes, quelques ter­rasses lydiennes — tient sur une arête étroite comme une lame.

La mon­tée demande une heure, un sen­tier incer­tain au départ du vil­lage, de bonnes chaus­sures et un peu d’at­ten­tion dans les der­niers pas­sages. Elle paie au cen­tuple. Du som­met, la val­lée de l’Her­mus s’offre entière : le ruban vert du fleuve, les vignobles à perte de vue, le miroir pâle du lac de Mar­ma­ra au nord et, semées dans la steppe qui le borde, ces bosses régu­lières qu’on prend d’a­bord pour des col­lines et qui sont les tumu­li de Bin Tepe — les rois lydiens ali­gnés dans la lumière, visibles depuis la cita­delle de leurs des­cen­dants, ce qui était exac­te­ment le but. Au sud, dans le dos, la muraille du Tmo­los. On com­prend tout, de là-haut : la richesse (la plaine), la sécu­ri­té (le rocher), la légi­ti­mi­té (les tom­beaux à l’ho­ri­zon). Un royaume en un seul regard.

C’est en scru­tant ces falaises qu’on médite le récit de la prise de la ville — le sol­dat lydien des­cen­dant cher­cher son casque, le Perse Hyroia­dès mémo­ri­sant la faille. Le conglo­mé­rat s’ef­frite sous la main ; on se dit que la Lydie est peut-être le seul empire de l’his­toire tom­bé à cause de la nature de sa roche. Polybe raconte qu’en 214 avant notre ère, au siège d’An­tio­chos III, la cita­delle tom­ba encore par esca­lade d’un point répu­té inac­ces­sible — les leçons de la géo­lo­gie ne servent jamais deux fois.

La ville basse : vingt mètres de brique crue et des sque­lettes de 547

Redes­cen­du dans la plaine, il faut cher­cher la Sardes lydienne sous la romaine, et le point où elle affleure le plus dra­ma­ti­que­ment se trouve en bor­dure de la route moderne : la for­ti­fi­ca­tion lydienne. Les fouilles y ont déga­gé un tron­çon de la muraille de la ville basse, et le mot muraille est faible — c’est une digue, un bar­rage : près de vingt mètres d’é­pais­seur à la base, une hau­teur res­ti­tuée d’une dizaine de mètres au moins, le tout en briques crues sur socle de pierre, avec un gla­cis. Aucune cité grecque contem­po­raine n’a­vait rien de com­pa­rable ; c’est une for­ti­fi­ca­tion d’é­chelle orien­tale, méso­po­ta­mienne, et sa masse dit mieux que tous les textes ce qu’é­tait la Sardes des Merm­nades : une capi­tale impé­riale, non une bour­gade ana­to­lienne enrichie.

Or cette muraille raconte aus­si sa propre mort. La couche de des­truc­tion du milieu du VIe siècle — briques rubé­fiées par l’in­cen­die, effon­dre­ments mas­sifs — cor­res­pond de toute évi­dence à la prise de 547, et elle a livré des choses qu’on n’ou­blie pas : les sque­lettes de jeunes com­bat­tants, l’un avec sa pointe de flèche, un autre dont le crâne por­tait un coup non cica­tri­sé, un casque à proxi­mi­té. La conquête de Cyrus, évé­ne­ment de manuel sco­laire, phrase d’Hé­ro­dote — et sou­dain un homme de vingt-cinq ans cou­ché dans la brique effon­drée, mort en défen­dant un mur qui n’a pas suf­fi. L’ar­chéo­lo­gie a de ces rac­cour­cis qui coupent le souffle. Les corps ont été fouillés avec les égards dus, étu­diés, publiés ; la muraille, elle, une fois tom­bée, a scel­lé sous ses décombres les mai­sons et les bou­tiques qu’elle pro­té­geait, conser­vant jus­qu’aux den­rées — on a retrou­vé des mar­mites encore posées sur leurs foyers, avec leur der­nier repas. Pom­péi lydienne, sans le pathos et sans la foule.

Tout autour, les sec­teurs fouillés par l’ex­pé­di­tion Har­vard-Cor­nell — qui tra­vaille ici depuis 1958, l’une des plus longues fidé­li­tés de l’ar­chéo­lo­gie amé­ri­caine — ont ren­du la vie ordi­naire de la capi­tale : mai­sons à sol de terre bat­tue et murs de brique crue, ate­liers, bou­tiques, et une quan­ti­té pro­di­gieuse de céra­mique, dont ces petits fla­cons à par­fum en forme de tou­pie qu’on appelle pré­ci­sé­ment des lydions et qui conte­naient le bak­ka­ris, un onguent par­fu­mé dont la Lydie avait le qua­si-mono­pole et que les élé­gants du monde grec s’ar­ra­chaient. L’or, le par­fum, la musique : les expor­ta­tions lydiennes des­sinent une civi­li­sa­tion du plai­sir qui scan­da­li­sait les mora­listes grecs et devait rendre la vie à Sardes par­fai­te­ment agréable.

Le gym­nase et la Cour de Marbre : le baroque avant le baroque

Le monu­ment qui accueille aujourd’­hui le visi­teur dès le par­king, et qui écrase tout le site de sa masse claire, appar­tient à l’autre Sardes, la romaine : c’est le com­plexe des thermes-gym­nase, un qua­dri­la­tère de plus de cinq hec­tares, et sur­tout sa pièce d’ap­pa­rat, la Cour de Marbre — Marble Court, disent les archéo­logues, et le nom anglais lui est res­té comme une éti­quette de musée. Dédiée en 211–212 de notre ère à la famille de l’empereur Sep­time Sévère — Cara­cal­la, Géta et leur mère Julia Dom­na, la Syrienne ; le nom de Géta fut mar­te­lé après son assas­si­nat par son frère, et le marbre porte encore la cica­trice de ce crime fami­lial —, c’est une façade de théâtre pla­quée sur une salle ther­male : deux étages de colonnes aux fûts lisses ou tor­sa­dés, fron­tons bri­sés, niches en coquille, enta­ble­ments qui ondulent et se retournent. Du baroque inté­gral, qua­torze siècles avant Borromini.

L’en­semble a été rele­vé et par­tiel­le­ment recons­truit dans les années 1960–70 — anas­ty­lose spec­ta­cu­laire, dis­cu­tée comme le sont toutes les anas­ty­loses, mais je confesse ma gra­ti­tude : il faut, une fois dans sa vie, avoir vu cette façade au soleil de fin d’a­près-midi, quand le marbre prend une cou­leur de miel et que les colonnes torses semblent tour­ner len­te­ment sur elles-mêmes. Les ins­crip­tions de dédi­cace men­tionnent les « chry­so­phores », les por­teurs d’or de la déesse — jusque dans sa parure romaine, Sardes n’ou­bliait pas son métal.

La syna­gogue de Sardes, ou Sepha­rad retrouvée

Contre le flanc sud du gym­nase s’é­tend le monu­ment qui, à mes yeux, jus­ti­fie­rait à lui seul le voyage : la syna­gogue antique de Sardes, la plus vaste connue du monde ancien — plus de quatre-vingts mètres de long, une salle capable d’ac­cueillir un mil­lier de fidèles, un sol entiè­re­ment cou­vert de mosaïques géo­mé­triques, des murs qui étaient pla­qués de marbres poly­chromes, une cour à fon­taine, deux édi­cules enca­drant l’en­trée pour les rou­leaux de la Loi, et une grande table de pierre flan­quée d’aigles romains et de lions — les lions, rem­plois lydiens, ani­maux de Cybèle recy­clés au ser­vice du Dieu d’Is­raël, palimp­seste encore, toujours.

Sa décou­verte, en 1962, fut un coup de ton­nerre dans l’his­toire du judaïsme antique. On tenait alors les com­mu­nau­tés juives de la Dia­spo­ra pour des groupes mar­gi­naux, repliés, tolé­rés en lisière des cités. Et voi­là que sur­gis­sait, en plein centre monu­men­tal d’une métro­pole d’A­sie, inté­grée au com­plexe même du gym­nase — l’ins­ti­tu­tion la plus pres­ti­gieuse de la cité grecque —, une syna­gogue immense, somp­tueuse, dont les dona­teurs, soi­gneu­se­ment recen­sés par les ins­crip­tions des mosaïques, se décla­raient conseillers muni­ci­paux, fonc­tion­naires impé­riaux, orfèvres, citoyens de plein exer­cice. La com­mu­nau­té juive de Sardes était ancienne : Fla­vius Josèphe cite des décrets garan­tis­sant ses droits dès l’é­poque hel­lé­nis­tique, et l’on fait volon­tiers remon­ter ses ori­gines aux exi­lés de Jéru­sa­lem que le livre d’Ab­dias, au ver­set 20, situe « à Sepha­rad » — nom que la tra­di­tion juive iden­ti­fia très tôt à Sardes avant de le faire voya­ger, par l’un de ces glis­se­ments dont l’his­toire des noms a le secret, jus­qu’à dési­gner l’Es­pagne. Les lec­teurs de ce blog savent ce que ce mot est deve­nu : Sefa­rad, les Séfa­rades, Salo­nique et Livourne, les romances en ladi­no. Il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux à se tenir sur les mosaïques de Sardes en son­geant qu’on se tient peut-être, éty­mo­lo­gi­que­ment par­lant, au point de départ du monde séfa­rade — dans la Sepha­rad d’a­vant Sépharade.

La chro­no­lo­gie du bâti­ment fait débat par­mi les savants — amé­na­ge­ment au IIIe siècle pour les uns, plus tar­dif pour d’autres, avec un usage conti­nu jus­qu’à la des­truc­tion de 616 —, mais l’es­sen­tiel est ailleurs : pen­dant des siècles, dans cette ville, une com­mu­nau­té juive puis­sante et par­fai­te­ment inté­grée a prié à cin­quante mètres des palestres où la jeu­nesse grecque s’exer­çait nue, et à deux pas de la ran­gée de bou­tiques byzan­tines où l’ar­chéo­lo­gie a iden­ti­fié des échoppes tenues par des juifs et des chré­tiens, mur mitoyen contre mur mitoyen. On mesure ce que les siècles sui­vants ont défait.

Le temple d’Ar­té­mis : deux colonnes contre une montagne

À quinze cents mètres du gym­nase, dans un repli de ter­rain au pied même de l’a­cro­pole, au bord du Pac­tole, se cache le temple d’Ar­té­mis — et « se cache » est le mot juste : on ne le voit qu’au der­nier moment, en débou­chant du sen­tier, et la sur­prise fait par­tie du monu­ment. C’é­tait l’un des plus grands temples du monde grec — envi­ron qua­rante-cinq mètres sur cent, un ordre ionique colos­sal, com­pa­rable aux géants d’É­phèse et de Didymes. Com­men­cé à l’é­poque hel­lé­nis­tique, au IIIe siècle avant notre ère, sur l’emplacement d’un autel plus ancien qui, lui, remon­tait aux temps lydiens, il fut repris et réamé­na­gé sous les Romains — l’empereur Anto­nin le Pieux y fit ajou­ter le culte impé­rial, et le temple, divi­sé en deux, ser­vit dès lors Arté­mis d’un côté, l’im­pé­ra­trice divi­ni­sée Faus­tine de l’autre. Il ne fut, pour autant qu’on sache, jamais com­plè­te­ment ache­vé : plu­sieurs colonnes n’ont jamais reçu leurs can­ne­lures, et ces fûts lisses en attente d’un ciseau qui n’est jamais venu donnent au monu­ment quelque chose de sus­pen­du, d’i­na­che­vé pour l’é­ter­ni­té, qui me touche plus que bien des perfections.

Deux colonnes se dressent encore de toute leur hau­teur — près de dix-huit mètres —, une quin­zaine d’autres à mi-corps, et les cha­pi­teaux ioniques de Sardes comptent par­mi les plus raf­fi­nés jamais taillés, avec leurs volutes ten­dues comme des res­sorts et leurs oves d’une pré­ci­sion d’or­fèvre — on n’at­ten­dait pas moins d’une ville d’or­fèvres. Mais ce qui fait la gran­deur du lieu n’est pas archéo­lo­gique : c’est le dia­logue entre la colonne et la mon­tagne. Les fûts se détachent sur les ravins rouges de l’a­cro­pole, la géo­mé­trie contre le chaos, l’ordre ionique contre l’é­ro­sion, et selon l’heure — venez abso­lu­ment en fin d’a­près-midi, quand la lumière rase embrase le conglo­mé­rat et dore le marbre — l’en­semble com­pose l’un des pay­sages les plus émou­vants d’A­na­to­lie. Je le dis en pesant mes mots, moi qui ai un faible avoué pour les temples à flanc de mon­tagne : celui-ci sou­tient la com­pa­rai­son avec tout ce que je connais.

Dans l’angle sud-est du temple se blot­tit une minus­cule église byzan­tine du IVe siècle, la cha­pelle « M » des archéo­logues — quatre murs de moel­lons contre les blocs cyclo­péens du sanc­tuaire païen. C’est le plus modeste des palimp­sestes sacrés, et l’un des plus élo­quents : l’é­glise ne détruit pas le temple, elle s’y adosse, comme une cha­pelle de poche dans le man­teau d’un géant. Sardes chré­tienne fut pour­tant tout sauf mar­gi­nale : c’est l’une des Sept Églises aux­quelles s’a­dresse l’A­po­ca­lypse de Jean, et elle y reçoit la plus cin­glante des admo­nes­ta­tions — « Je connais tes œuvres : tu passes pour vivant, mais tu es mort. » Ver­set ter­rible, qu’on médite dif­fé­rem­ment quand on l’a lu avant de mar­cher dans les ruines : la ville qui pas­sait pour vivante est morte en effet, et il n’est pas res­té pierre sur pierre de sa splen­deur, sauf pré­ci­sé­ment ce que le hasard, l’al­lu­vion et l’ar­chéo­lo­gie ont bien vou­lu. L’é­vêque Méli­ton de Sardes, au IIe siècle, fut l’un des grands auteurs chré­tiens de son temps ; son homé­lie sur la Pâque, retrou­vée au XXe siècle sur papy­rus, est un chef-d’œuvre de prose ryth­mée — écrit, qui sait, à quelques mètres de la syna­gogue dont il fut le contem­po­rain et, hélas, l’un des pre­miers polé­mistes adverses.

Le Pac­tole, l’élec­trum et l’in­ven­tion qui a chan­gé le monde

Il faut main­te­nant saluer le héros dis­cret de toute cette his­toire : le Pac­tole. Ce n’est aujourd’­hui qu’un ruis­seau, le Sart Çayı, qui des­cend du Tmo­los, longe le temple d’Ar­té­mis et tra­verse le vil­lage entre deux haies de ronces. Les voya­geurs qui l’en­jambent sans le savoir enjambent pour­tant le cours d’eau le plus méta­pho­ri­sé de la langue fran­çaise — tou­cher le pac­tole, gagner le pac­tole — et l’une des matrices de l’é­co­no­mie mon­diale. Le mythe expli­quait sa richesse par Midas : le roi phry­gien à la touche d’or, sup­pliant Dio­ny­sos de le déli­vrer de son don funeste, fut envoyé se laver dans les sources du Pac­tole, aux­quelles il trans­mit le far­deau. Les paillettes qu’on y ramas­sait étaient donc, lit­té­ra­le­ment, la mala­die d’un roi diluée dans une rivière. Les mythes grecs ont par­fois des intui­tions d’é­co­no­miste : l’or comme patho­lo­gie conta­gieuse, il fal­lait y penser.

La réa­li­té, plus pro­saïque, est aus­si plus inté­res­sante. Le Pac­tole char­riait de l’élec­trum, alliage natu­rel d’or et d’argent arra­ché aux filons du Tmo­los, en pro­por­tions variables — et cette varia­bi­li­té était pré­ci­sé­ment le pro­blème : com­ment fixer la valeur d’un métal dont la teneur change d’une pépite à l’autre ? Les fouilles du sec­teur dit PN, Pac­to­lus North, en bor­dure du ruis­seau, ont livré la réponse et l’un des ensembles archéo­lo­giques les plus impor­tants du site : les ins­tal­la­tions d’une raf­fi­ne­rie d’or du VIe siècle avant notre ère. Des foyers, des creu­sets, des cou­pelles, des frag­ments de brique impré­gnés de métal : on a pu y recons­ti­tuer le pro­cé­dé de cémen­ta­tion — l’élec­trum broyé était chauf­fé lon­gue­ment avec du sel dans des pots scel­lés, le chlore atta­quant l’argent et lais­sant l’or pur — et celui de la cou­pel­la­tion pour récu­pé­rer l’argent. De la métal­lur­gie fine, menée à l’é­chelle indus­trielle, sous contrôle royal. Au milieu des ate­liers, les archéo­logues ont déga­gé un petit autel de Cybèle, flan­qué de lions : la déesse-mère veillait sur la trans­mu­ta­tion, et l’on fon­dait l’or sous pro­tec­tion divine. Alchi­mie d’É­tat, littéralement.

Une fois l’or sépa­ré de l’argent, tout deve­nait pos­sible, et notam­ment l’in­ven­tion. Les pre­mières mon­naies du monde — de petits lin­gots d’élec­trum d’a­bord, pesés au stan­dard, frap­pés d’un poin­çon —, appa­raissent en Lydie et dans les cités grecques voi­sines à la fin du VIIe siècle ; les plus célèbres portent une tête de lion rugis­sant, emblème royal lydien, et cer­taines une ins­crip­tion qui est peut-être un nom de roi ou de mon­nayeur. Puis Cré­sus fran­chit le pas déci­sif : aban­don­nant l’élec­trum ambi­gu, il frap­pa les pre­mières mon­naies d’or pur et d’argent pur de l’his­toire, les cré­séides, au type du lion et du tau­reau affron­tés — le bimé­tal­lisme nais­sait, avec un rap­port de valeur fixe entre les deux métaux, et avec lui la mon­naie au sens plein : une valeur garan­tie par une auto­ri­té, accep­tée par tous, sto­ckable, comp­table, abs­traite. Les Perses n’eurent qu’à copier — leurs dariques sont des cré­séides ajustées.

Il faut s’ar­rê­ter une seconde sur l’é­nor­mi­té de la chose. Avant : le troc, les lin­gots à peser à chaque tran­sac­tion, la valeur à négo­cier à chaque échange. Après : la pièce, c’est-à-dire la confiance frap­pée dans le métal. L’in­ven­tion paraît modeste — un coin de bronze, un flan chauf­fé, un coup de mar­teau — et elle a trans­for­mé le monde plus pro­fon­dé­ment que la plu­part des batailles et des pro­phètes : le sala­riat, le mer­ce­na­riat, le com­merce au long cours, la banque, la fis­ca­li­té moderne, tout sort de là. Aris­tote déjà médi­tait sur cette étran­ge­té lydienne d’une richesse pure­ment conven­tion­nelle, et inven­tait au pas­sage l’a­nec­dote de Midas mou­rant de faim sur son or. Quand on s’as­sied au bord du Sart Çayı, entre deux touffes de lau­rier-rose, on peut se dire sans emphase exces­sive qu’on est assis à la source — au sens strict — de l’é­co­no­mie mon­diale. Le ruis­seau, lui, n’en tire aucune gloire ; les anciens notaient déjà qu’il ne rou­lait plus d’or, épui­sé dès l’é­poque romaine. Il a don­né, il est pas­sé à autre chose. Il y a une leçon là-dedans.

Digres­sion pour mélo­manes : le mode lydien

Puisque ce blog ne recule jamais devant une digres­sion eth­no­mu­si­co­lo­gique, en voi­ci une que je ne pou­vais pas évi­ter. La Lydie a lais­sé son nom à un mode musi­cal, et ce mode est vivant. Les Grecs clas­saient leurs har­mo­nies par peuples — dorien, phry­gien, lydien, éolien — et prê­taient à cha­cune un carac­tère : au lydien, la dou­ceur, la plainte, la volup­té, tout ce qu’on atten­dait d’un royaume par­fu­mé au bak­ka­ris. Pla­ton, dans la Répu­blique, ban­nit de sa cité idéale les modes lydiens, trop mous, propres aux ban­quets et aux lamen­ta­tions — condam­na­tion qui vaut cer­ti­fi­cat d’o­ri­gine : la musique lydienne devait être déli­cieuse. Aris­tote, plus indul­gent, le trou­vait conve­nable pour l’é­du­ca­tion des enfants. Les auteurs anciens attri­buaient d’ailleurs aux Lydiens quan­ti­té d’in­ven­tions musi­cales, dont cer­taines cordes ajou­tées à la lyre et des ins­tru­ments comme la harpe-pek­tis ; les flû­tistes et les joueuses de harpe lydiennes étaient les vedettes des ban­quets grecs, et les frag­ments du poète Alc­man vantent déjà la mitre lydienne des choreutes.

Par un cha­pe­let de mal­en­ten­dus médié­vaux — les théo­ri­ciens caro­lin­giens pla­quant les vieux noms grecs sur des échelles qui n’a­vaient plus grand-chose à voir —, le nom a sur­vé­cu jus­qu’à nous : notre mode lydien moderne, celui des conser­va­toires et du jazz, est la gamme majeure à quarte aug­men­tée, ce fa-sol-la-si natu­rel qui donne aux mélo­dies un air de lévi­ta­tion, d’a­pe­san­teur inter­ro­ga­tive. C’est le mode du thème des Simp­son, de « Maria » dans West Side Sto­ry, de tant de musiques de film qui veulent dire l’é­mer­veille­ment. Qu’il n’ait plus aucun rap­port démon­trable avec ce qui se jouait sur les ter­rasses de Sardes n’en­lève rien au plai­sir du mot : chaque fois qu’un saxo­pho­niste « joue lydien », il cite sans le savoir un royaume d’A­na­to­lie dis­pa­ru depuis vingt-cinq siècles. Les empires meurent ; les adjec­tifs se débrouillent.

Bin Tepe : les mille col­lines des rois

Et puis il y a Bin Tepe, que j’ai gar­dé pour la fin de la visite parce que c’est, à mes yeux, le plus grand site lydien et le plus injus­te­ment mécon­nu. Au nord de Sardes, pas­sé l’Her­mus, entre le fleuve et le lac de Mar­ma­ra, s’é­tend sur des kilo­mètres un pla­teau de steppe et de blé où se dressent, régu­lières, énig­ma­tiques, plus d’une cen­taine de col­lines arti­fi­cielles. Bin Tepe : « les mille col­lines », dit le turc avec l’hy­per­bole des topo­nymes. C’est la nécro­pole royale et aris­to­cra­tique de la Lydie, l’un des plus vastes champs de tumu­li du monde — com­pa­rable aux grands ensembles de Gor­dion ou d’É­tru­rie —, et l’on y cir­cule aujourd’­hui par des pistes agri­coles, entre trac­teurs et trou­peaux de mou­tons, dans une soli­tude à peu près par­faite. En plu­sieurs heures de déam­bu­la­tion, on peut n’y croi­ser per­sonne, sinon un ber­ger et son chien — lequel chien mérite d’ailleurs qu’on garde un bâton à por­tée de main, conseil d’ami.

Le géant de l’en­semble est le tumu­lus d’A­lyatte, le père de Cré­sus, et il faut ici citer Héro­dote, qui l’a­vait visi­té un siècle après sa construc­tion et l’en­re­gistre comme une mer­veille : la plus grande œuvre humaine, écrit-il, après celles des Égyp­tiens et des Baby­lo­niens. Les chiffres lui donnent rai­son : envi­ron trois cent cin­quante-cinq mètres de dia­mètre, une soixan­taine de mètres de hau­teur d’o­ri­gine — une véri­table col­line, dont le volume se com­pare à celui des grandes pyra­mides, éle­vée panier de terre après panier de terre. Héro­dote ajoute un détail qui a fait cou­ler beau­coup d’encre : des bornes au som­met enre­gis­traient la contri­bu­tion de chaque corps de métier, et la plus grosse part reve­nait aux cour­ti­sanes de Sardes — trait qu’on peut lire comme une moque­rie grecque sur les mœurs lydiennes, ou comme le sou­ve­nir défor­mé d’ins­ti­tu­tions de la déesse ana­to­lienne que les Grecs com­pre­naient mal. Le tertre fut foré au XIXe siècle par le consul de Prusse à Smyrne, Spie­gel­thal, qui attei­gnit la chambre funé­raire : un caveau de marbre aux blocs assem­blés avec une pré­ci­sion stu­pé­fiante, aux parois polies comme un miroir — et vide, natu­rel­le­ment, pillé dès l’An­ti­qui­té. La chambre existe tou­jours au cœur de la col­line, au bout des gale­ries ; on n’y pénètre plus, mais le simple fait de gra­vir le tumu­lus, un quart d’heure de mon­tée dans les herbes sèches, pro­cure une émo­tion sin­gu­lière : on marche sur le toit d’un roi, et du som­met on découvre tous les autres.

Car c’est l’en­semble qui bou­le­verse, plus qu’au­cun tertre iso­lé. Vers l’ouest, le deuxième colosse du champ, Karnıyarık Tepe — « la col­line au ventre fen­du », ain­si nom­mée pour la dépres­sion de son som­met, cica­trice de pillages anciens —, attri­bué par hypo­thèse à Gygès lui-même : les fouilles amé­ri­caines des années 1960 y ont per­cé des gale­ries consi­dé­rables, décou­vert un mur de sou­tè­ne­ment inté­rieur monu­men­tal et d’é­tranges signes gra­vés, sans jamais trou­ver la chambre, qui garde son secret quelque part dans la masse. Par­tout ailleurs, des tumu­li moyens et petits, semés jus­qu’à l’ho­ri­zon, cha­cun signa­lant un dynaste, un noble, une famille — la cou­tume s’est pour­sui­vie sous la domi­na­tion perse, et le champ a gros­si pen­dant des siècles. Mar­cher dans Bin Tepe au cou­chant, quand les tertres allongent leurs ombres sur la steppe rousse et que le lac Gygée s’ar­gente au nord, est une expé­rience que je range par­mi les grandes émo­tions ana­to­liennes, à hau­teur des val­lées de Cap­pa­doce — mais sans un car, sans une bou­tique, sans un billet d’en­trée. Ces col­lines sont des signa­tures : chaque roi a vou­lu son tertre visible de l’a­cro­pole, et réci­pro­que­ment. L’or­gueil s’est fait pay­sage, et le pay­sage a tenu parole plus long­temps que l’empire.

Une ombre au tableau, qu’il faut dire : les pillards n’ont jamais désar­mé. Beau­coup de tumu­li portent les plaies de fouilles clan­des­tines, cer­taines récentes, au bull­do­zer par­fois ; et le lac de Mar­ma­ra lui-même, le vieux lac Gygée d’Ho­mère, ago­nise — pom­pages agri­coles et séche­resses l’ont réduit ces der­nières années à des vasières où les pêcheurs ont tiré leurs barques au sec, peut-être défi­ni­ti­ve­ment. Le pay­sage qui por­tait les tom­beaux se meurt plus vite qu’eux. On aime­rait que le clas­se­ment du site, enga­gé auprès de l’U­NES­CO où Sardes et Bin Tepe figurent sur la liste indi­ca­tive, accé­lère les protections.

Le tré­sor de Karun : un polar archéologique

L’his­toire lydienne a connu au XXe siècle un der­nier cha­pitre, si roma­nesque qu’on hési­te­rait à l’é­crire dans une fic­tion. Dans les années 1960, des pay­sans pilleurs éven­trèrent plu­sieurs tumu­li de la région d’Uşak, aux confins orien­taux de la vieille Lydie — des tombes aris­to­cra­tiques de l’é­poque perse, intactes celles-là. Il en sor­tit un mobi­lier funé­raire éblouis­sant : bijoux d’or, appliques, vais­selle d’argent, brûle-par­fums, frag­ments de pein­tures murales arra­chés aux parois mêmes des chambres. Le tout fila par les canaux habi­tuels du tra­fic d’an­ti­qui­tés et refit sur­face, entre 1966 et 1970, dans les acqui­si­tions du Metro­po­li­tan Museum de New York, qui l’ex­po­sa d’a­bord dis­crè­te­ment sous une éti­quette vague — « tré­sor grec orien­tal » — puis le ran­gea en réserve quand les ques­tions devinrent insistantes.

Sui­vit l’un des plus longs bras de fer de l’his­toire des res­ti­tu­tions : presse turque mobi­li­sée, enquê­teurs remon­tant la filière vil­lage par vil­lage, pilleurs repen­tis décri­vant les objets, et en 1987 un pro­cès inten­té par la Répu­blique de Tur­quie au plus grand musée d’A­mé­rique. En 1993, à la veille de débats qui s’an­non­çaient dévas­ta­teurs pour lui, le Met ren­dit les armes et les trois cent soixante-trois objets. Le « tré­sor de Karun », comme l’a­vait bap­ti­sé la presse — Karun est le nom que le Coran donne au richis­sime orgueilleux englou­ti avec ses tré­sors, figure qui a fusion­né en turc avec le sou­ve­nir de Cré­sus : « riche comme Karun », dit-on à Istan­bul comme on dit à Paris « riche comme Cré­sus » —, ren­tra au pays et fut ins­tal­lé au musée d’Uşak.

On pour­rait s’ar­rê­ter là ; l’his­toire, non. En 2006, un contrôle révé­la que la pièce maî­tresse du tré­sor, une broche d’or en forme d’hip­po­campe ailé, mer­veille d’or­fè­vre­rie au sou­rire énig­ma­tique, avait été volée au musée même et rem­pla­cée par une copie — le direc­teur de l’é­ta­blis­se­ment fut confon­du et condam­né, ayant, disait la rumeur locale, cédé comme tant d’autres à la « malé­dic­tion de Karun » qui aurait frap­pé de ruine, de folie ou de mort vio­lente la plu­part des pilleurs d’o­ri­gine. L’hip­po­campe authen­tique fut fina­le­ment retrou­vé en Alle­magne et ren­du en 2012 ; il trône aujourd’­hui, sous une vitrine qu’on ima­gine mieux sur­veillée, dans le nou­veau musée d’Uşak, à deux heures de route de Sardes — étape que je recom­mande chau­de­ment pour clore le voyage. L’or de Lydie aura déci­dé­ment pas­sé vingt-six siècles à démon­trer la même chose : qu’il ne se laisse pos­sé­der par per­sonne très longtemps.

Notes pra­tiques pour le voyageur

Quelques indi­ca­tions pour finir, à véri­fier avant départ comme tou­jours. Le site de Sardes se trouve au vil­lage de Sart, sur l’axe Izmir–Salihli–Uşak ; les bus et mini­bus reliant Izmir à Salih­li s’y arrêtent volon­tiers, et le train Izmir–Uşak des­sert Salih­li, d’où un taxi ou un dol­muş achève le tra­jet. Comp­ter une jour­née pleine et bien orga­ni­sée pour les trois pôles — gym­nase-syna­gogue au bord de la route, temple d’Ar­té­mis à vingt minutes à pied par le vil­lage, acro­pole pour les jar­rets solides — en gar­dant les heures dorées pour le temple. Bin Tepe exige un véhi­cule et le goût des pistes : depuis Salih­li, prendre vers le nord la direc­tion du lac de Mar­ma­ra ; le tumu­lus d’A­lyatte se repère de loin sur la gauche. Le musée archéo­lo­gique de Mani­sa com­plète uti­le­ment la visite pour les trou­vailles régio­nales, et celui d’Uşak pour le tré­sor de Karun. La meilleure sai­son est le prin­temps, avril et mai, quand la plaine est verte, le Tmo­los encore ennei­gé et la lumière indul­gente ; l’au­tomne est hono­rable ; l’é­té écrase. Empor­tez de l’eau, un cha­peau, un bâton pour les chiens de ber­ger — et Héro­dote, livre pre­mier, dans la tra­duc­tion de votre choix : il n’existe pas de meilleur guide, il tient dans une poche, et il n’a pas pris une ride en deux mille cinq cents ans.

Coda au bord du ruisseau

Le der­nier soir, on revien­dra s’as­seoir au bord du Pac­tole, au pied de l’a­cro­pole rouge, à l’heure où les colonnes du temple retiennent la der­nière lumière. Le ruis­seau ne roule plus d’or depuis l’An­ti­qui­té — il a finan­cé une dynas­tie, inven­té la mon­naie, satu­ré les oracles d’of­frandes, puis il s’est tu. Res­tent une eau maigre entre les lau­riers-roses, des colonnes inache­vées, une syna­gogue pavée de noms, une muraille de brique qui garde ses morts, une langue qu’on lit sans la com­prendre tout à fait, et cent col­lines pleines de rois de l’autre côté du fleuve. C’est beau­coup. C’est même, à bien y réflé­chir, exac­te­ment ce que Solon essayait d’ex­pli­quer à Cré­sus : la richesse des lieux, comme celle des hommes, ne se mesure qu’à la fin — et à ce qu’ils conti­nuent de racon­ter quand ils n’ont plus rien.

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Palerme aux trois langues

Palerme aux trois langues

PALERME AUX TROIS LANGUES

Arabe, grec, latin : deux siècles de coexis­tence
sici­lienne (1072–1282)

PALERME AUX TROIS LANGUES

Arabe, grec, latin : deux siècles de coexis­tence sici­lienne (1072–1282)


I. Le plafond

Il faut lever la tête, et il faut le faire long­temps, parce que la nuque pro­teste et que la lumière de la Cha­pelle Pala­tine est avare. On finit par dis­tin­guer, au-des­sus des mosaïques byzan­tines et de leur or immo­bile, un pla­fond de bois qui n’a rien à faire là. Des alvéoles emboî­tées, des sta­lac­tites de cèdre — des muqar­nas, le mot arabe est le seul qui convienne — et, dans le creux de chaque alvéole, des scènes peintes : des buveurs assis en tailleur, des joueuses d’é­checs, des cha­meaux, des dan­seuses, des princes accrou­pis à la manière fati­mide, un tis­su de motifs qui court d’un bout à l’autre de la nef. On y a même lu, sur les bor­dures, des for­mules de béné­dic­tion en écri­ture cou­fique. Des vœux de bon­heur musul­mans, donc, sus­pen­dus à quinze mètres au-des­sus d’un autel latin, entre des saints grecs.

La cha­pelle a été consa­crée en 1140. Elle mesure moins de trente mètres de long. Elle tient, dans ce volume ridi­cule, l’en­semble du pro­blème sici­lien : un plan de basi­lique occi­den­tale, un chœur cou­vert de mosaïques exé­cu­tées par des arti­sans venus de Constan­ti­nople et légen­dées en grec, une nef légen­dée en latin, et par-des­sus le tout, comme un cou­vercle, la char­pente d’un palais du Caire. Trois ate­liers, trois langues, trois litur­gies visuelles, un seul com­man­di­taire : Roger II, roi de Sicile, qui par­lait pro­ba­ble­ment les trois et n’en avait aucune pour langue maternelle.

On a beau­coup écrit sur cette cha­pelle et on a sou­vent écrit trop vite. Elle est deve­nue, dans les bro­chures et dans les dis­cours, la preuve d’une chose fort com­mode : la tolé­rance. Un âge d’or, un modèle, une leçon adres­sée au pré­sent. Le pla­fond y sert d’af­fiche. C’est aller vite, et c’est man­quer le plus inté­res­sant. Ce qui se joue à Palerme entre 1072 et 1282, ce n’est pas la tolé­rance au sens où nous l’en­ten­dons — une éga­li­té de droit, une indif­fé­rence bien­veillante aux croyances. C’est autre chose, de plus dur et de plus ins­truc­tif : une domi­na­tion qui a com­pris qu’il lui était ren­table de ne pas détruire ce qu’elle avait conquis, et qui a tenu ce cal­cul pen­dant un siècle avant de le rompre.

L’his­toire de ce cal­cul, de ses condi­tions maté­rielles, de ses formes admi­nis­tra­tives et de son effon­dre­ment, tient dans deux cents ans. Elle laisse der­rière elle des pla­fonds, des chartes en trois écri­tures, une pierre tom­bale en quatre langues, quelques mil­liers de mots de voca­bu­laire agri­cole et une lit­té­ra­ture qui naît au moment exact où le monde qui l’a ren­due pos­sible disparaît.


II. Balarm, la ville des émirs

Avant les Nor­mands, il y a deux siècles et demi d’is­lam sici­lien, et l’on ne com­prend rien à ce qui suit si l’on com­mence en 1072.

Les Agh­la­bides d’I­fri­qiya débarquent à Maza­ra en 827. La conquête est lente — Palerme tombe en 831, Syra­cuse résiste jus­qu’en 878, Taor­mine jus­qu’en 902 — et elle pro­duit une île cou­pée en trois, selon un décou­page qui va durer près de mille ans : le Val di Maza­ra à l’ouest, ara­bi­sé et isla­mi­sé en pro­fon­deur ; le Val Demone au nord-est, res­té grec, chré­tien, mon­ta­gneux, mal sou­mis ; le Val di Noto au sud-est, mixte. Ces trois cir­cons­crip­tions fis­cales d’o­ri­gine arabe sur­vi­vront aux Nor­mands, aux Souabes, aux Ange­vins, aux Ara­go­nais, aux Bour­bons, et ne seront abo­lies qu’en 1812. Brau­del aurait aimé : une admi­nis­tra­tion musul­mane du IXe siècle conti­nue d’or­ga­ni­ser l’es­pace sici­lien à l’é­poque de Napoléon.

Palerme — Balarm — devient la capi­tale. Sous les émirs kal­bides, aux Xe et XIe siècles, elle est pro­ba­ble­ment la ville la plus peu­plée de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale après Cor­doue ; les esti­ma­tions vont de cin­quante mille à cent mille habi­tants et aucune ne mérite grande confiance, mais l’ordre de gran­deur suf­fit. Elle est faite de quar­tiers jux­ta­po­sés : al-Qasr, la cita­delle, sur l’a­rête cal­caire où se dresse aujourd’­hui le Palais des Nor­mands ; al-Kha­li­sa, « l’É­lue », le quar­tier du pou­voir près de la mer, deve­nu la Kal­sa ; le quar­tier des Escla­vons, celui de la Mos­quée, celui des Juifs.

Le géo­graphe Ibn Haw­qal y passe vers 972 et laisse la des­crip­tion la plus détaillée que l’on ait. Il compte les mos­quées et en trouve un nombre invrai­sem­blable — plus de trois cents, dit-il, dont beau­coup ne sont que des ora­toires de quar­tier tenus par un notable jaloux de son pres­tige. Il décrit les mar­chés spé­cia­li­sés, les cor­don­niers par cen­taines, les papy­rus du fleuve Ore­to dont on tire des rou­leaux pour la chan­cel­le­rie. Il n’aime pas les Paler­mi­tains : il les juge stu­pides, et attri­bue leur stu­pi­di­té à leur consom­ma­tion d’oi­gnons crus. Le voya­geur médi­ter­ra­néen a tou­jours eu ce ton-là.

Mais l’es­sen­tiel, chez Ibn Haw­qal, n’est pas le sar­casme. C’est l’eau. Autour de la ville s’é­tend une plaine irri­guée par un réseau de canaux sou­ter­rains — les qanat — creu­sés à la barre dans le cal­caire tendre, et par des norias, des citernes, des bas­sins de par­tage. Cette plaine porte des cultures qui n’exis­taient pas en Sicile romaine : agrumes amers, canne à sucre, coton, mûrier, dat­tier, melon, hen­né. C’est ce que les his­to­riens appellent par­fois la révo­lu­tion agri­cole arabe, expres­sion dis­cu­tée, mais la Conca d’O­ro — la Conque d’Or, ce crois­sant fer­tile enser­ré de mon­tagnes qui fait de Palerme une oasis ados­sée à un port — est bien une créa­tion de cette période. Les Nor­mands héri­te­ront d’une ville, mais d’a­bord d’un jardin.


III. Trente ans pour prendre une île

La conquête nor­mande n’a rien d’une che­vau­chée. Elle dure trente ans, ce qui est en soi la clé de tout ce qui suivra.

Robert Guis­card et son frère cadet Roger, fils obs­curs d’un petit sei­gneur du Coten­tin, débarquent à Mes­sine en 1061. Ils sont quelques cen­taines. Ils pro­fitent d’une île en mor­ceaux : les émirs kal­bides se sont effon­drés, trois ou quatre sei­gneurs de guerre se dis­putent les qadi-ships et les ports, et l’un d’eux, Ibn al-Thum­na, appelle les Nor­mands à son secours contre son rival. La méca­nique est clas­sique et elle fonc­tionne par­tout en Médi­ter­ra­née au XIe siècle.

Palerme capi­tule en jan­vier 1072, après un long blo­cus. La capi­tu­la­tion est négo­ciée, et ses termes comptent plus que la bataille : les habi­tants gardent leur reli­gion, leurs biens, leurs lois, leurs cadis. Ils paient. Ce n’est pas une clé­mence, c’est un contrat. La der­nière place, Noto, tombe en 1091, l’an­née où Roger prend aus­si Malte.

Pour­quoi ce ména­ge­ment ? Faites le cal­cul démo­gra­phique, il est bru­tal. Les Nor­mands sont peut-être quelques mil­liers, femmes et enfants com­pris, sur une île qui en compte plu­sieurs cen­taines de mil­liers, majo­ri­tai­re­ment musul­mans à l’ouest, chré­tiens de rite grec au nord-est. Mas­sa­crer est impos­sible ; conver­tir de force revien­drait à sup­pri­mer la jizya, l’im­pôt de capi­ta­tion des non-musul­mans, que les Nor­mands se contentent d’hé­ri­ter en chan­geant le nom des per­cep­teurs. Un chro­ni­queur rap­porte que Roger, pres­sé par le pape de four­nir des sol­dats pour une expé­di­tion contre l’I­fri­qiya, refu­sa en fai­sant valoir qu’il per­drait les reve­nus de ses sujets musul­mans et le ser­vice de ses navires. La légende est peut-être arran­gée. L’a­rith­mé­tique, elle, est juste.

Il faut ajou­ter que ces conqué­rants sont des gens sans culture propre à impo­ser. Les Nor­mands de Sicile n’ap­portent ni langue écrite — ils parlent un dia­lecte fran­çais qu’ils n’u­ti­lisent dans aucun docu­ment offi­ciel — ni tra­di­tion admi­nis­tra­tive, ni art. Ils apportent des che­vaux, des châ­teaux, un droit féo­dal rudi­men­taire et une capa­ci­té d’a­dap­ta­tion qui frise le cynisme. En Angle­terre, la même géné­ra­tion de Nor­mands écrase une admi­nis­tra­tion et en impose une autre. En Sicile, ils font le contraire : ils s’ins­tallent au som­met d’une machine fis­cale musul­mane qui fonc­tionne, et ils apprennent à la faire tourner.

C’est cela, le labo­ra­toire sici­lien. Non pas une uto­pie, mais une mino­ri­té de conqué­rants qui découvre que la plu­ra­li­té coûte moins cher que l’uniformité.


IV. La géo­gra­phie à la manœuvre 

Regar­dez une carte, et sur­tout regar­dez-la comme un marin du XIIe siècle. La Sicile n’est pas au bord de la Médi­ter­ra­née : elle en est le ver­rou. Entre le cap Lili­bée, à Mar­sa­la, et le cap Bon en Tuni­sie, il y a cent qua­rante kilo­mètres — une nuit et un jour de navi­ga­tion par bon vent. Entre Mes­sine et la Calabre, trois kilo­mètres. L’île sépare le bas­sin orien­tal du bas­sin occi­den­tal, et ce détroit-là, le canal de Sicile, est le seul passage.

Toute l’his­toire de l’île découle de cette posi­tion. Elle est prise et reprise parce qu’on ne peut pas la lais­ser à l’ad­ver­saire : Phé­ni­ciens et Grecs, Car­tha­gi­nois et Romains, Byzan­tins et Arabes, Nor­mands et Souabes, Ange­vins et Ara­go­nais, et jus­qu’en juillet 1943. Elle n’est jamais péri­phé­rique. Elle n’est jamais non plus tout à fait maî­tresse d’elle-même.

Mais la géo­gra­phie ne com­mande pas seule­ment les flottes. Elle com­mande les langues. Le nord-est de l’île, le Val Demone, est une mon­tagne : les Nébrodes, les Mado­nies, l’Et­na. Les Arabes n’y ont jamais péné­tré pro­fon­dé­ment, et le grec s’y est main­te­nu — par­lé, écrit, litur­gique — pen­dant toute la période musul­mane. C’est là que les Nor­mands trouvent des monas­tères basi­liens, des prêtres hel­lé­no­phones, des notaires qui rédigent en grec. À l’ouest, la plaine et les col­lines irri­guées portent une popu­la­tion ara­bo­phone dense. Entre les deux, une fron­tière qui n’est pas une ligne mais un dégradé.

Les Nor­mands n’ont pas inven­té le tri­lin­guisme : ils l’ont trou­vé sur place et ils l’ont admi­nis­tré. Un roi qui règne à Palerme doit écrire en arabe à ses per­cep­teurs de la Conca d’O­ro, en grec à ses moines de Mes­sine, en latin à Rome et à ses barons. Ce n’est pas de la phi­lo­so­phie poli­tique, c’est de la logistique.

Il faut y ajou­ter la mer et son éco­no­mie. La Sicile nor­mande est le gre­nier de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale — le blé dur, semé en octobre, mois­son­né en juin, char­gé à Sciac­ca, à Lica­ta, à Ter­mi­ni — et le point de pas­sage obli­gé du com­merce entre l’I­fri­qiya, l’É­gypte et les répu­bliques mar­chandes du nord. Les docu­ments de la Geni­za du Caire, ces mil­liers de lettres com­mer­ciales retrou­vées dans une syna­gogue égyp­tienne, montrent des mar­chands juifs de Mah­dia et de Fus­tat qui com­mercent avec Palerme sans dis­con­ti­nuer à tra­vers la conquête nor­mande, comme si rien n’é­tait arri­vé. Pour un négo­ciant en soie ou en lin, le chan­ge­ment de dynas­tie est un détail administratif.

C’est la leçon brau­dé­lienne appli­quée à un cas pré­cis : les évé­ne­ments — batailles, cou­ron­ne­ments, révoltes — courent en sur­face. En des­sous, les routes du blé, les canaux d’ir­ri­ga­tion, les langues des vil­lages et les cir­cuits du cré­dit changent à un tout autre rythme. Et quand ils changent, c’est irréversible.


V. La chan­cel­le­rie aux trois écritures

Si l’on veut voir la coexis­tence sici­lienne autre­ment qu’en levant la tête vers un pla­fond, il faut des­cendre dans les archives. C’est là qu’elle se laisse mesurer.

Le royaume nor­mand a conser­vé, puis recons­truit, l’ap­pa­reil fis­cal des émirs. On l’ap­pelle le dīwān, mot arabe que les scribes latins écrivent dua­na et qui don­ne­ra notre douane. Vers 1145, sous Roger II, il est réor­ga­ni­sé en un bureau cen­tral — le dīwān al-taḥ­qīq al-maʿmūr, le « bureau véri­fié et pros­père » — dont les registres sont tenus en arabe. Ce sont les tra­vaux de Jere­my Johns qui ont mon­tré, il y a une tren­taine d’an­nées, à quel point cette admi­nis­tra­tion était arabe non par nos­tal­gie mais par tech­nique : les modèles de docu­ments, les for­mules d’ou­ver­ture, la dis­po­si­tion des colonnes, le cal­cul des parts, tout vient de la pra­tique fati­mide d’É­gypte, impor­tée ou réim­por­tée au milieu du XIIe siècle.

Les docu­ments les plus révé­la­teurs sont les jarā’id — les « registres », que le grec tra­duit par pla­teiai : des listes nomi­na­tives de vilains musul­mans atta­chés à un domaine, rédi­gées en arabe, sou­vent dou­blées d’une ver­sion grecque ou latine. Un sei­gneur latin reçoit de son roi un vil­lage avec ses hommes, et la liste de ses hommes lui est remise dans une langue qu’il ne lit pas, contre­si­gnée dans une langue qu’il lit à peine. On ima­gine la scène. Le pou­voir réel n’est pas dans la charte : il est chez le fonc­tion­naire qui sait relire les deux colonnes.

Ces fonc­tion­naires forment un groupe à part, et le plus célèbre d’entre eux résume à lui seul le royaume. Georges d’An­tioche est un chré­tien de rite grec, né en Syrie, qui a ser­vi les émirs zirides de Mah­dia avant de pas­ser au ser­vice de Roger II. Il devient ammi­ra­tus ammi­ra­to­rum — « émir des émirs », titre arabe lati­ni­sé qui nous a don­né le mot ami­ral —, com­mande la flotte, prend Tri­po­li et Mah­dia, dirige la fis­ca­li­té du royaume. Il fait bâtir en 1143 une église grecque, la Mar­to­ra­na, dont il couvre les murs de mosaïques byzan­tines et dont la char­pente porte, gra­vée en arabe, une ins­crip­tion litur­gique chré­tienne : le texte du Tri­sa­gion, le « Saint Dieu, saint fort, saint immor­tel », en langue arabe et en carac­tères arabes, dans une église grecque finan­cée par un Syrien au ser­vice d’un roi nor­mand. Ce n’est pas un sym­bole. C’est sim­ple­ment la manière dont on écri­vait à Palerme.

La mon­naie dit la même chose avec moins de mots. Le tarì, petite pièce d’or au quart du dinar, garde ses légendes arabes — par­fois la for­mule de l’u­ni­ci­té divine, par­fois seule­ment le nom du roi trans­crit — aux­quelles s’a­joute une croix ou une date comp­tée à par­tir de l’In­car­na­tion. Un objet minus­cule, pas­sant de main en main dans tous les mar­chés de la Médi­ter­ra­née cen­trale, et sur lequel deux calen­driers et deux reli­gions se par­tagent quelques mil­li­mètres carrés.


VI. Roger II, roi à demi païen

Le per­son­nage cen­tral de cette his­toire est né en 1095 à Mile­to, en Calabre, d’un père nor­mand et d’une mère lom­barde d’I­ta­lie du Nord. Il n’a jamais vu la Nor­man­die. Il est éle­vé à Palerme, dans un entou­rage où l’on parle grec et arabe, et il devient comte à neuf ans sous la régence de sa mère, Adé­laïde de Savone, dont les actes sont signés en grec et en arabe.

Le jour de Noël 1130, dans la cathé­drale de Palerme, il se fait cou­ron­ner roi de Sicile — d’une cou­ronne obte­nue d’un pape schis­ma­tique, ce qui vau­dra au royaume vingt ans de contes­ta­tion. La céré­mo­nie est byzan­tine, l’onc­tion est latine, le man­teau qu’il por­te­ra bien­tôt est arabe.

Ce man­teau existe encore. Il est aujourd’­hui à Vienne, dans la chambre du Tré­sor, et il a ser­vi jus­qu’au XIXe siècle au cou­ron­ne­ment des empe­reurs du Saint-Empire. C’est une demi-cape de soie rouge, bro­dée d’or, où deux lions symé­triques ter­rassent deux cha­meaux de part et d’autre d’un pal­mier. Sur la bor­dure court une ins­crip­tion arabe, en beau cou­fique, qui décrit l’ob­jet, sou­haite au roi bon­heur et longue vie, et le date de l’an 528 de l’Hé­gire — 1133 ou 1134 — en pré­ci­sant qu’il a été fabri­qué dans l’a­te­lier royal de Palerme, le tirāz, mot qui désigne les manu­fac­tures tex­tiles de cour du monde isla­mique. Les empe­reurs alle­mands se sont donc fait cou­ron­ner, pen­dant six siècles, dans un vête­ment daté selon le calen­drier musulman.

Les auteurs arabes contem­po­rains, qui l’ob­servent depuis l’I­fri­qiya ou depuis l’É­gypte, en parlent avec un mélange de mépris et de fas­ci­na­tion. On le décrit entou­ré de savants musul­mans, s’ex­pri­mant en arabe, fai­sant gra­ver son nom sur ses pièces à la manière des califes, pro­té­geant les siens. Un chro­ni­queur latin, plus hos­tile, le traite de rex semi­pa­ga­nus, roi à demi païen. L’in­sulte est exacte comme une des­crip­tion : Roger règne selon quatre modèles à la fois — le roi féo­dal occi­den­tal, le basi­leus byzan­tin, l’é­mir, et le suze­rain pon­ti­fi­cal — et il n’en aban­donne aucun.

Le résul­tat n’est pas une syn­thèse. C’est un empi­le­ment. Les cha­pelles grecques, les tirāz arabes, les diplômes latins ne se mélangent pas : ils coexistent dans la même main, celle du roi, qui est le seul point où les trois mondes se touchent réel­le­ment. Ôtez le roi, et rien ne tient. C’est la fra­gi­li­té consti­tu­tive du sys­tème, et elle se véri­fie­ra en une génération.


VII. Al-Idri­si, ou le monde vu depuis Palerme

Vers 1138, Roger II fait venir à sa cour un géo­graphe anda­lou, for­mé à Cor­doue, des­cen­dant d’une famille de diri­geants de Ceu­ta : Abu Abdal­lah Muham­mad al-Idri­si. On lui com­mande une carte du monde.

Le tra­vail dure­ra quinze ans. La méthode, telle qu’al-Idri­si la décrit dans son intro­duc­tion, mérite d’être racon­tée : ne se fiant ni aux livres anciens ni aux récits iso­lés, il fait inter­ro­ger sys­té­ma­ti­que­ment les voya­geurs qui passent par la Sicile — mar­chands, marins, pèle­rins, ambas­sa­deurs —, confronte leurs témoi­gnages, écarte ce sur quoi ils ne s’ac­cordent pas, retient ce qui se recoupe. Des enquê­teurs sont, dit-on, envoyés véri­fier sur place. C’est une entre­prise de col­lecte à l’é­chelle d’un empire, finan­cée par un roi qui ne pos­sède qu’une île et deux bandes de côte.

L’ou­vrage est ache­vé en jan­vier 1154, quelques semaines avant la mort du roi. Il porte un titre à ral­longe que l’on tra­duit approxi­ma­ti­ve­ment par Le Diver­tis­se­ment de celui qui désire par­cou­rir le monde, et son nom d’u­sage lui vient de son com­man­di­taire : le Livre de Roger. Le monde y est décou­pé en sept cli­mats sub­di­vi­sés en dix sec­tions, soit soixante-dix cartes régio­nales qui, mises bout à bout, forment un pla­ni­sphère. Il s’y ajou­tait un disque d’argent mas­sif, pesant, dit-on, plu­sieurs cen­taines de livres, sur lequel la carte avait été gra­vée. Le disque a dis­pa­ru — fon­du lors d’une émeute, pro­ba­ble­ment dès 1160.

Ce qui frappe, dans les cartes d’al-Idri­si, c’est d’a­bord qu’elles sont orien­tées le sud en haut, selon l’u­sage arabe : l’Eu­rope y pend au bas de la feuille, l’A­frique la sur­plombe. Ce qui frappe ensuite, c’est leur exac­ti­tude rela­tive sur des espaces que la géo­gra­phie latine ignore — la côte atlan­tique du Maroc, le Sou­dan, la Bal­tique, la Vol­ga, la Chine du Sud. Elles res­te­ront copiées et reco­piées pen­dant quatre siècles.

Mais l’es­sen­tiel est ailleurs. Un savant musul­man tra­vaille quinze ans, dans une capi­tale chré­tienne, pour un roi chré­tien, avec des moyens royaux, et publie en arabe. Aucune conver­sion n’est deman­dée. Aucune polé­mique reli­gieuse n’ap­pa­raît dans le livre. Palerme est, en 1154, l’un des rares points du monde connu où une telle chose est maté­riel­le­ment pos­sible — non par ver­tu, mais parce que le roi y a inté­rêt : une carte du monde est un ins­tru­ment de puis­sance, et le meilleur car­to­graphe dis­po­nible se trouve être musulman.

Il faut mesu­rer ce que cela signi­fie pour l’i­dée même de Médi­ter­ra­née. Al-Idri­si décrit une mer unique, par­cou­rue de routes conti­nues, où les fron­tières confes­sion­nelles ne coupent aucun iti­né­raire. Huit cents ans avant Brau­del, un géo­graphe de Palerme des­sine déjà l’objet.


VIII. Les pierres et les mains

L’ar­chi­tec­ture dite ara­bo-nor­mande est le seul témoin que l’on puisse encore tou­cher, et c’est le plus trom­peur si on la regarde mal.

Pre­nez la Zisa, à l’ouest de la ville, dans ce qui était le parc royal du Genoar­do — nom qui vient de jan­nat al-arḍ, « para­dis de la terre ». C’est un bloc rec­tan­gu­laire nu, presque aus­tère, construit sous Guillaume Ier et ache­vé sous Guillaume II. On y entre par une salle voû­tée dont le fond porte un muqar­nas de pierre et une fon­taine murale : l’eau sourd du mur, glisse sur une dalle incli­née gra­vée de che­vrons — un sal­sa­bil —, tombe dans une rigole qui tra­verse le sol de la salle et va ali­men­ter, dehors, un bas­sin plan­té. Le dis­po­si­tif est exac­te­ment celui des palais fati­mides et il a une fonc­tion tech­nique : l’é­va­po­ra­tion rafraî­chit la salle, que tra­verse la brise. Ajou­tez que les murs sont doubles, avec des conduits d’aé­ra­tion. C’est de la cli­ma­ti­sa­tion du XIIe siècle, et le mot arabe est res­té dans le dia­lecte paler­mi­tain pour dési­gner ces pièces fraîches.

Pre­nez le palais de la Fava­ra, à Mare­dolce, aujourd’­hui coin­cé entre des immeubles du quar­tier de Bran­cac­cio : un pavillon posé au bord d’un lac arti­fi­ciel, ali­men­té par une source dont le nom vient de fawwā­ra, « la jaillis­sante ». Pre­nez la Cuba, les Petites Coubes, le pont de l’A­mi­ral. Tout cela relève d’une culture maté­rielle de cour qui est, sans nuance, islamique.

Et pour­tant. Les églises nor­mandes de Palerme — San Catal­do et ses trois cou­poles rouges ali­gnées comme des tentes, San Gio­van­ni degli Ere­mi­ti et ses cinq — ont des plans latins ou grecs coif­fés de cou­poles de tra­di­tion isla­mique. La cathé­drale de Cefalù dresse deux tours occi­den­tales très nor­mandes au-des­sus d’une abside cou­verte d’un Christ Pan­to­cra­tor grec. Mon­reale, bâtie en dix ans par Guillaume II à par­tir de 1174, aligne six mille mètres car­rés de mosaïques byzan­tines à légendes latines, un cloître de deux cent vingt-huit colon­nettes dont les cha­pi­teaux mêlent bes­tiaire roman, entre­lacs arabes et scènes bibliques, et une fon­taine d’a­blu­tion au centre de son jardin.

Ce que cela raconte n’est pas un métis­sage spi­ri­tuel mais une orga­ni­sa­tion du tra­vail. Les com­man­di­taires sont nor­mands ; les mosaïstes viennent de Constan­ti­nople ou en sont les élèves ; les char­pen­tiers, les stu­ca­teurs, les tailleurs de muqar­nas, les peintres de pla­fonds sont musul­mans, sici­liens ou impor­tés d’I­fri­qiya ; les maîtres d’œuvre sont par­fois lom­bards. Chaque ate­lier tra­vaille selon sa tra­di­tion, dans sa langue, sur un chan­tier com­mun. Le style ara­bo-nor­mand n’est pas une fusion : c’est un contrat de sous-trai­tance deve­nu esthétique.

C’est peut-être pour cela qu’il ne se trans­met pas. Après 1200, il n’y a plus d’a­te­liers. Il n’y a plus les mains.


IX. Une pierre en quatre langues

En 1149, un prêtre du roi nom­mé Gri­san­dus fait trans­fé­rer le corps de sa mère Anna dans une cha­pelle de Palerme et lui fait tailler une dalle funé­raire. Elle est aujourd’­hui conser­vée dans la ville, et c’est pro­ba­ble­ment l’ob­jet le plus extra­or­di­naire que le Moyen Âge médi­ter­ra­néen nous ait laissé.

La pierre est divi­sée en quatre qua­drants autour d’une croix cen­trale. En haut à gauche, un texte hébreu — mais dont la langue est l’a­rabe, un arabe écrit en carac­tères hébraïques, ce que les lin­guistes appellent le judéo-arabe. En haut à droite, du latin. En bas à gauche, du grec. En bas à droite, de l’a­rabe en écri­ture arabe. Quatre écri­tures, trois langues, un seul mort.

Les textes ne sont pas la tra­duc­tion les uns des autres : cha­cun s’a­dresse à un public et emprunte ses for­mules. Et sur­tout, cha­cun date. La ver­sion latine compte les années à par­tir de l’In­car­na­tion du Christ. La ver­sion grecque uti­lise l’ère byzan­tine dite de la Créa­tion du monde, plus l’in­dic­tion. La ver­sion arabe compte en années de l’Hé­gire. La ver­sion judéo-arabe se réfère au com­put juif. La même semaine de l’an­née 1149 y est nom­mée quatre fois, dans quatre sys­tèmes de temps qui n’ont ni la même ori­gine ni la même lon­gueur d’année.

Il faut s’ar­rê­ter sur ce détail, parce qu’il dit tout. Coexis­ter, à Palerme, ce n’est pas par­ta­ger une culture com­mune : c’est vivre côte à côte dans des temps dif­fé­rents. Le mer­cre­di du chré­tien latin n’est pas le mer­cre­di du musul­man ni celui du juif. Les fêtes ne tombent pas ensemble, les contrats n’ex­pirent pas le même jour, les impôts ne se cal­culent pas sur la même année. Toute la fonc­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion royale — et de ses notaires tri­lingues — consiste à conver­tir en per­ma­nence : des dates, des mesures, des poids, des noms propres, des sta­tuts juridiques.

Le mul­ti­lin­guisme sici­lien n’est donc pas un heu­reux mélange. C’est un tra­vail. Un tra­vail coû­teux, exer­cé par un corps res­treint de spé­cia­listes, et qui sup­pose que quel­qu’un, quelque part, ait inté­rêt à le finan­cer. Le jour où le pou­voir ces­se­ra d’y avoir inté­rêt, la tra­duc­tion s’ar­rê­te­ra, et avec elle la coexistence.

Ce jour n’est plus très loin. La dalle d’An­na date de 1149. Douze ans plus tard, Palerme brûle.


X. La qua­trième communauté

On dit « trois langues, trois reli­gions » et l’on oublie régu­liè­re­ment la plus ancienne des trois — celle qui, seule, tra­ver­se­ra tout.

Les Juifs de Sicile sont là bien avant les Arabes et bien avant les Nor­mands. On les trouve dans l’île dès l’é­poque romaine, et le pape Gré­goire le Grand doit inter­ve­nir, à la fin du VIe siècle, pour repro­cher à l’é­vêque de Palerme de s’être empa­ré d’une syna­gogue de la ville : la lettre existe encore, et elle prouve qu’il y avait à Palerme, vers 598, une com­mu­nau­té assez éta­blie pour pos­sé­der des lieux de culte et assez pro­té­gée pour obte­nir gain de cause à Rome.

Sous les émirs, cette com­mu­nau­té pros­père et s’a­ra­bise com­plè­te­ment : c’est la langue de la rue, des contrats, des lettres d’af­faires — d’où, six siècles plus tard, le judéo-arabe de la dalle d’An­na, écrit en carac­tères hébraïques comme on écri­vait de Fus­tat à Cor­doue. Les docu­ments de la Geni­za du Caire montrent des familles paler­mi­taines insé­rées dans un réseau qui va de l’An­da­lou­sie à l’Inde : soie, lin, indi­go, fro­mage, cré­dit. Vers 1170, le voya­geur Ben­ja­min de Tudèle tra­verse l’île et compte à Palerme une com­mu­nau­té d’en­vi­ron quinze cents per­sonnes — le chiffre le plus éle­vé qu’il donne pour la Sicile.

Leur sta­tut est par­ti­cu­lier et il éclaire tout le sys­tème. Les Juifs sici­liens dépendent direc­te­ment du tré­sor royal ; Fré­dé­ric II codi­fie­ra cette dépen­dance en les décla­rant ser­vi came­rae, serfs de la chambre, for­mule qui les place hors de la féo­da­li­té, sous la pro­tec­tion du sou­ve­rain, et cor­ré­la­ti­ve­ment à sa mer­ci. C’est exac­te­ment la condi­tion des musul­mans, à ceci près qu’elle dure­ra. Fré­dé­ric, du reste, en fait un usage éco­no­mique très concret : il fait venir de Djer­ba des familles juives spé­cia­li­sées dans la culture du hen­né, de l’in­di­go et du pal­mier-dat­tier, pour les implan­ter en Sicile. On importe des hommes comme on importe une tech­nique agricole.

Ce qui les sauve, pro­vi­soi­re­ment, est ce qui les ren­dait vul­né­rables : ils sont peu nom­breux, dis­per­sés dans les villes, indis­pen­sables à la tein­ture, au tra­vail du corail, à la méde­cine, au prêt, et sur­tout ils ne consti­tuent aucune menace mili­taire. Là où les musul­mans des mon­tagnes de Iato se révoltent et sont dépor­tés, les Juifs de la Giu­dec­ca de Palerme ou de Syra­cuse res­tent. Ils sur­vi­vront aux Nor­mands, aux Souabes, aux Ange­vins, aux Aragonais.

Puis vient le 31 mars 1492. Le décret des rois catho­liques s’ap­plique à la Sicile comme à la Cas­tille. Entre vingt et trente mille per­sonnes — les esti­ma­tions divergent — quittent l’île au cours de l’hi­ver sui­vant, pour Naples, Rome, la Grèce otto­mane, l’A­frique du Nord. Elles emportent le sici­lien avec elles, et l’on en enten­dra les traces à Salonique.

Il reste, à Syra­cuse, un bain rituel taillé dans la roche et redé­cou­vert par hasard dans les années 1980 sous une mai­son du quar­tier de la Giu­dec­ca : quelques marches humides, une eau de source qui n’a jamais ces­sé de sourdre. Et à Palerme, depuis 2017, un petit ora­toire ren­du par l’ar­che­vê­ché à une com­mu­nau­té juive recons­ti­tuée, sur le ter­rain de l’an­cienne syna­gogue. Cinq siècles et vingt-cinq ans d’in­ter­valle. La longue durée a par­fois de ces retours-là.


XI. La vision d’Ibn Jubayr

Le témoi­gnage le plus pré­cieux sur la Sicile nor­mande est celui d’un homme qui n’a­vait aucune envie d’y être.

Ibn Jubayr, secré­taire du gou­ver­neur almo­hade de Gre­nade, revient de La Mecque en décembre 1184 lorsque son navire est jeté par la tem­pête sur la côte de Mes­sine. Il passe l’hi­ver et une par­tie du prin­temps dans l’île, visite Mes­sine, Cefalù, Palerme, Tra­pa­ni, et tient un jour­nal. Il écrit en arabe, pour des lec­teurs arabes, sans com­plai­sance envers ses hôtes chrétiens.

Ce qu’il rap­porte est double, et c’est ce qui en fait le prix.

D’un côté, l’é­mer­veille­ment. Palerme lui appa­raît comme une capi­tale musul­mane qui aurait chan­gé de mains sans chan­ger de nature : les palais ali­gnés le long du rivage comme des col­liers, les jar­dins, les mos­quées encore debout. Le roi — Guillaume II — lit et écrit l’a­rabe ; son ʿalā­ma, sa devise, est une for­mule de louange à Dieu en arabe ; ses méde­cins et ses astro­logues sont musul­mans ; ses eunuques de palais aus­si ; ses pages, dit Ibn Jubayr, prient en secret. Il note, non sans amu­se­ment, que les femmes chré­tiennes de Palerme sortent le jour de Noël voi­lées, teintes au hen­né, dra­pées à la manière musul­mane, par­lant arabe.

De l’autre côté, l’in­quié­tude, et elle monte de page en page. Les musul­mans de Sicile vivent sépa­rés des chré­tiens, sous des fonc­tion­naires qui les pres­surent. Ils paient une capi­ta­tion lourde à échéances fixes. Ils n’ont plus de véri­table auto­ri­té reli­gieuse. On leur reproche le moindre écart ; un mot mal pla­cé peut leur coû­ter leurs biens. Sur­tout, les conver­sions au chris­tia­nisme se mul­ti­plient, et une famille conver­tie entraîne les autres. Ibn Jubayr ren­contre des notables qui le sup­plient de les aider à vendre leurs biens pour émi­grer, et qui n’en font rien. Il rap­porte le cas d’un homme qui lui confie ses enfants pour qu’il les emmène en terre d’is­lam. Sa conclu­sion est sans appel : aucun musul­man ne devrait s’ins­tal­ler sous domi­na­tion chré­tienne, aus­si douce paraisse-t-elle, car ses enfants s’y perdront.

Il faut lire ces deux séries de nota­tions ensemble. Le voya­geur anda­lou ne se contre­dit pas : il décrit exac­te­ment ce qu’é­tait le sys­tème. Une popu­la­tion subal­terne, tolé­rée parce qu’u­tile, pro­té­gée par un roi dont la pro­tec­tion est per­son­nelle et révo­cable, pri­vée de tout ce qui fait la conti­nui­té d’une com­mu­nau­té — écoles, cadis auto­nomes, dota­tions pieuses, pres­tige social. Elle brille encore. Elle s’é­teint déjà.

Ibn Jubayr quitte la Sicile au prin­temps 1185. Cinq ans plus tard, la plu­part des choses qu’il a vues n’existent plus.


XII. Le mot juste

Com­ment nom­mer cela ? La ques­tion n’est pas rhé­to­rique : le voca­bu­laire employé décide de ce que l’on comprend.

« Tolé­rance » ne va pas. Le mot sup­pose un prin­cipe, une recon­nais­sance de droit, éven­tuel­le­ment une valeur. Rien de tel en Sicile nor­mande. Les musul­mans y sont des sujets de sta­tut infé­rieur, plus lour­de­ment impo­sés, exclus du ser­vice armé sauf en corps sépa­rés, sans juri­dic­tion propre garan­tie, et dont la condi­tion dépend du bon vou­loir d’un homme. Il n’existe aucun texte nor­mand affir­mant que la diver­si­té reli­gieuse serait bonne.

« Convi­ven­cia », terme impor­té de l’his­to­rio­gra­phie espa­gnole, ne vaut guère mieux — d’ailleurs il est aujourd’­hui contes­té pour l’Es­pagne elle-même. Il évoque un voi­si­nage hori­zon­tal, une culture par­ta­gée. Or ce qui se passe à Palerme est vertical.

Les his­to­riens qui ont renou­ve­lé le sujet depuis trente ans — Jere­my Johns sur la chan­cel­le­rie arabe, Alex Met­calfe sur les langues et les com­mu­nau­tés, Hubert Hou­ben sur la monar­chie, Kar­la Mal­lette sur la culture lit­té­raire, Sarah Davis-Secord sur la place de l’île dans les réseaux médi­ter­ra­néens — ont désar­mé le mythe sans tom­ber dans l’ex­cès inverse. Leur conclu­sion, si l’on ose la résu­mer, tient en trois points.

D’a­bord, le plu­ra­lisme nor­mand est un ins­tru­ment de gou­ver­ne­ment. Il per­met de lever l’im­pôt, de tenir les registres, de conser­ver une agri­cul­ture irri­guée qui rap­porte, de com­mer­cer avec l’I­fri­qiya et l’É­gypte, et d’employer une main-d’œuvre qua­li­fiée irremplaçable.

Ensuite, il est un ins­tru­ment d’i­déo­lo­gie royale. Un roi entou­ré de trois tra­di­tions se hausse au-des­sus de cha­cune. Le tri­lin­guisme des diplômes, les tirāz arabes, les mosaïques grecques, tout cela construit l’i­mage d’un sou­ve­rain uni­ver­sel, com­pa­rable à un empe­reur — ce qui est pré­ci­sé­ment l’am­bi­tion de Roger II face à Byzance et au pape.

Enfin, il est intrin­sè­que­ment instable. Il repose sur un rap­port démo­gra­phique qui se retourne — l’im­mi­gra­tion chré­tienne du conti­nent est conti­nue tout au long du XIIe siècle —, sur une conjonc­ture médi­ter­ra­néenne qui se dur­cit avec les croi­sades, et sur la volon­té d’un homme.

Le mot le plus juste est peut-être : un arran­ge­ment. Un arran­ge­ment remar­qua­ble­ment intel­li­gent, qui a pro­duit des œuvres inéga­lées, et qui n’a jamais eu d’autre fon­de­ment que l’in­té­rêt bien com­pris. C’est moins édi­fiant qu’une leçon de tolé­rance. C’est beau­coup plus utile à méditer.


XIII. La rupture

Le ren­ver­se­ment ne prend pas deux siècles. Il prend trente ans, et il com­mence par une émeute de palais.

En novembre 1160, Maion de Bari, chan­ce­lier tout-puis­sant et détes­té de Guillaume Ier, est assas­si­né dans une rue de Palerme. En mars 1161, une conju­ra­tion de barons s’empare du roi dans son propre palais. La foule de Palerme en pro­fite. Elle mas­sacre les eunuques musul­mans du palais, pille le dīwān, brûle les registres — par­mi les­quels, très pro­ba­ble­ment, le pla­ni­sphère d’argent d’al-Idri­si — et se répand dans les quar­tiers musul­mans de la ville. Les sur­vi­vants fuient vers l’ouest. Le roi réta­bli châ­tie les barons, mais rien ne réta­blit ce qui a été détruit : ni les archives, ni la confiance, ni les hommes.

À par­tir de là, tout va dans le même sens. L’im­mi­gra­tion conti­nen­tale s’ac­cé­lère : des colons venus de Ligu­rie, de Lom­bar­die, du Pié­mont s’ins­tallent dans le centre et l’est de l’île, appe­lés par les sei­gneurs qui pré­fèrent des pay­sans chré­tiens à des vilains musul­mans. On les appelle les Lom­bards. Ils ont lais­sé une trace que l’on peut entendre aujourd’­hui : à San Fra­tel­lo, à Nico­sia, à Sper­lin­ga, à Aidone, à Piaz­za Arme­ri­na, on parle encore des dia­lectes gal­lo-ita­liques, îlots sep­ten­trio­naux au milieu du sici­lien, huit siècles après le débar­que­ment de leurs ancêtres.

En novembre 1189, Guillaume II meurt sans héri­tier direct. La suc­ces­sion est dis­pu­tée entre Tan­crède de Lecce et l’empereur Hen­ri VI, qui a épou­sé l’hé­ri­tière légi­time. Le pou­voir royal — c’est-à-dire, pour les musul­mans, la seule pro­tec­tion exis­tante — se dis­sout. Des pogroms éclatent à Palerme et dans les cam­pagnes. Cette fois, les com­mu­nau­tés musul­manes des plaines ne se reforment pas : elles se replient dans les mon­tagnes de l’ouest, autour de Iato, d’En­tel­la, de Pla­ta­ni, où elles se donnent des chefs et cessent de payer.

En 1194, Hen­ri VI entre à Palerme. En 1198, son fils, âgé de quatre ans, hérite d’un royaume en mor­ceaux. Il s’ap­pelle Fré­dé­ric II.


XIV. Fré­dé­ric II, ou la solu­tion technique

On a beau­coup roman­cé Fré­dé­ric II — le stu­por mun­di, l’empereur orien­tal, l’a­mi des savants arabes, le scep­tique cou­ron­né. Tout cela n’est pas faux. Il a été éle­vé à Palerme dans les rues d’une ville encore poly­glotte ; il par­lait l’a­rabe ; il a cor­res­pon­du avec des savants du Caire et de Damas ; il a entre­te­nu à sa cour des astro­logues musul­mans, des tra­duc­teurs juifs, des mathé­ma­ti­ciens ; il a négo­cié Jéru­sa­lem par trai­té plu­tôt que par bataille, et s’est fait excom­mu­nier pour cela.

Et c’est lui qui met fin à l’is­lam sicilien.

Entre 1222 et 1226, puis jus­qu’en 1246, il mène contre les musul­mans révol­tés de l’ouest une série de cam­pagnes métho­diques. Il prend Iato, où résiste un chef que les sources latines nomment Mira­bet et les sources arabes Ibn ʿAbbād, et le fait pendre. Puis il applique une solu­tion qui n’a rien de la fureur reli­gieuse et tout de la ratio­na­li­té admi­nis­tra­tive : il déporte. Des dizaines de mil­liers de musul­mans sici­liens — les esti­ma­tions vont de quinze à trente mille — sont embar­qués et trans­plan­tés en Pouille, à Luce­ra, ville conti­nen­tale vidée de ses habi­tants pour l’occasion.

Le cal­cul est celui d’un ingé­nieur. Cou­pés de leurs mon­tagnes, sans arrière-pays, sans pos­si­bi­li­té de fuite mari­time vers l’I­fri­qiya, entou­rés de popu­la­tions chré­tiennes, les dépor­tés deviennent tota­le­ment dépen­dants de l’empereur — et par consé­quent d’une fidé­li­té abso­lue. Luce­ra devient une ville musul­mane en Ita­lie du Sud : mos­quée, muez­zin, mar­chés, arti­sa­nat de la soie, éle­vage, et une gar­ni­son qui four­nit à Fré­dé­ric ses fameux archers sar­ra­sins, troupe d’é­lite qu’au­cune excom­mu­ni­ca­tion ne trouble et que l’on retrou­ve­ra sur tous les champs de bataille italiens.

C’est une réus­site mili­taire et une extinc­tion cultu­relle. En Sicile même, après 1246, il n’y a plus de com­mu­nau­té musul­mane orga­ni­sée. Les der­niers docu­ments arabes de la chan­cel­le­rie s’ar­rêtent. Le grec suit, plus len­te­ment, dans les monas­tères du Val Demone.

Quant à Luce­ra, elle dure encore un demi-siècle. En août 1300, Charles II d’An­jou la fait prendre. La popu­la­tion est mas­sa­crée ou ven­due, la mos­quée rasée, une cathé­drale bâtie sur son empla­ce­ment avec les pierres, la ville repeu­plée de chré­tiens et rebap­ti­sée Civi­tas Sanc­tae Mariae. Deux siècles et demi après Ibn Haw­qal, l’is­lam de Sicile dis­pa­raît des sources, non parce qu’il s’est fon­du, mais parce qu’il a été supprimé.


XV. L’i­ta­lien naît à Palerme

Il y a, dans cette his­toire, une coïn­ci­dence chro­no­lo­gique qu’on ne remarque pas assez.

Dans les années 1230, à la cour même de Fré­dé­ric II — c’est-à-dire pen­dant les dépor­ta­tions vers Luce­ra —, une tren­taine de fonc­tion­naires, notaires et juges se mettent à écrire des vers. Ils sont notaires impé­riaux, comme Gia­co­mo da Len­ti­ni, ou juges, comme Gui­do delle Colonne, ou chan­ce­liers, comme Pier del­la Vigna. Ils écrivent en langue vul­gaire, sur le modèle for­mel des trou­ba­dours pro­ven­çaux mais dans un sici­lien épu­ré de ses traits trop locaux. On leur doit envi­ron trois cents poèmes conser­vés, et l’in­ven­tion d’une forme : le son­net, qua­torze vers, dont la pater­ni­té revient à Gia­co­mo da Lentini.

Cette Scuo­la sici­lia­na est la pre­mière lit­té­ra­ture en langue ita­lienne. Dante, dans le De vul­ga­ri elo­quen­tia, le recon­naît expli­ci­te­ment : tout ce que les Ita­liens écrivent, dit-il en sub­stance, s’ap­pelle sici­lien. Pétrarque héri­te­ra du son­net ; l’Eu­rope entière ensuite, jus­qu’à Sha­kes­peare et jus­qu’à nous.

Le para­doxe vaut d’être posé net­te­ment. Au moment pré­cis où la Sicile cesse d’être tri­lingue — où l’a­rabe dis­pa­raît des registres, où le grec recule, où la popu­la­tion musul­mane est dépor­tée —, elle pro­duit la pre­mière langue lit­té­raire ita­lienne. Ce n’est pas mal­gré la fin du mul­ti­lin­guisme : c’est en par­tie grâce à elle. Une cour qui ne tra­duit plus n’a plus besoin de trois chan­cel­le­ries ; il lui faut une langue à elle. L’u­ni­fi­ca­tion lin­guis­tique est le revers exact de l’ap­pau­vris­se­ment culturel.

Et cette langue neuve est pleine des morts. Le sici­lien des notaires de Fré­dé­ric char­rie, sans le savoir, le voca­bu­laire des vaincus.


XVI. L’hé­ri­tage de la langue

C’est ici que l’his­toire longue reprend ses droits, et qu’elle console un peu.

Le sici­lien moderne compte plu­sieurs cen­taines de mots d’o­ri­gine arabe — les décomptes varient selon qu’on inclut ou non la topo­ny­mie et les emprunts tar­difs. Ce qui frappe, c’est leur répar­ti­tion. Ils ne sont ni dans la reli­gion, ni dans le droit, ni dans l’abs­trac­tion : ils sont dans l’eau, dans la terre, dans les fruits et dans la cuisine.

L’eau d’a­bord. La geb­bia, ce bas­sin de pierre où l’on stocke l’eau d’ir­ri­ga­tion, vient de jābiya. La saia, le canal qui la conduit, de sāqiya. La sènia, la roue élé­va­toire, de sāniya. Le catu­su, le tuyau de terre cuite, de qādūs. La fava­ra, la source jaillis­sante, de fawwā­ra. Un pay­san de la Conca d’O­ro qui décri­vait son sys­tème d’ar­ro­sage au XXe siècle par­lait encore, mot après mot, la langue des ingé­nieurs kalbides.

Les fruits ensuite. Zàga­ra, la fleur d’o­ran­ger, de zahr. Zibib­bu, le rai­sin sec de Pan­tel­le­ria, de zabīb. Giug­giu­le­na, le sésame des bis­cuits, de jul­julān. Car­ru­ba, sciar­rap­pa, cùs­cu­su — le cous­cous de pois­son de Tra­pa­ni, qui n’a jamais ces­sé d’être cui­si­né à cent qua­rante kilo­mètres de la Tuni­sie. Et la cas­sa­ta, dont le nom vient pro­ba­ble­ment de qasʿa, le grand plat rond dans lequel on la moulait.

Les mesures et les mots du quo­ti­dien. Le tùm­mi­nu, mesure de grain et de sur­face, de thumn, le hui­tième. La sciar­ra, la dis­pute, de sharr. Muschit­ta, la petite mos­quée deve­nue nom de lieu.

Et sur­tout la carte. Un tiers au moins des noms de lieux de l’ouest sici­lien est arabe et se lit à livre ouvert. Qalʿat, le fort, donne Cala­ta­fi­mi, Cal­ta­nis­set­ta, Cal­ta­bel­lot­ta, Cal­ta­gi­rone. Man­zil, l’é­tape, donne Misil­me­ri — man­zil al-amīr, l’é­tape de l’é­mir — et Mez­zo­ju­so. Raḥl, le hameau, donne Racal­mu­to et Regal­bu­to. Marsā, le mouillage, donne Mar­sa­la et Mar­za­me­mi. Gibel­li­na et Mon­gi­bel­lo portent jabal, la mon­tagne — et Mon­gi­bel­lo, nom sici­lien de l’Et­na, est un pléo­nasme bilingue par­fait : le mont latin plus le jabal arabe, la mon­tagne-mon­tagne, comme si deux peuples s’é­taient suc­cé­dé sans se com­prendre en dési­gnant le même volcan.

Voi­là ce qui reste quand tout le reste a été sup­pri­mé : les noms de l’eau et des col­lines. C’est exac­te­ment ce que Brau­del pré­di­sait. Les rois passent en une géné­ra­tion, les révoltes en une sai­son, les dépor­ta­tions en une décen­nie. Le voca­bu­laire de l’ir­ri­ga­tion, lui, tient huit siècles, parce qu’il est accro­ché à un canal qui coule encore.


XVII. 1282, et le reste

Le 30 mars 1282, lun­di de Pâques, devant l’é­glise du Saint-Esprit hors les murs de Palerme, à l’heure des vêpres, un ser­gent fran­çais fouille une femme sici­lienne d’un peu trop près. La foule tue le ser­gent, puis les Fran­çais pré­sents, puis tous les Fran­çais que la ville contient. En quelques semaines, l’île entière se sou­lève et se donne au roi d’Aragon.

Les Vêpres sici­liennes ferment le cycle. La Sicile passe dans l’or­bite ibé­rique, y res­te­ra cinq cents ans, et cesse d’être un centre pour deve­nir une pro­vince. La cour se vide, les ate­liers ferment, le gre­nier reste un gre­nier. Les Juifs, der­nière com­mu­nau­té non chré­tienne de l’île, pré­sente depuis l’An­ti­qui­té, seront expul­sés en 1492 par décret des rois catholiques.

Il reste les pierres. En 2015, l’U­NES­CO a ins­crit au patri­moine mon­dial un ensemble de neuf monu­ments sous l’in­ti­tu­lé « Palerme ara­bo-nor­mande et les cathé­drales de Cefalù et Mon­reale », en saluant la fécon­di­té de la coexis­tence entre popu­la­tions d’o­ri­gines et de reli­gions dif­fé­rentes. La for­mule est juste sur les faits et un peu courte sur le reste. On y lit sur­tout le besoin, très contem­po­rain, de trou­ver dans le pas­sé médi­ter­ra­néen un pré­cé­dent rassurant.

Le pré­cé­dent existe, mais il n’est pas ras­su­rant. Il dit qu’une socié­té plu­rielle peut pro­duire, en un siècle, des œuvres que per­sonne n’é­ga­le­ra ; qu’elle peut fonc­tion­ner sur l’in­té­rêt mutuel sans jamais recon­naître l’é­ga­li­té ; et qu’un arran­ge­ment fon­dé sur le seul inté­rêt se défait dès que l’in­té­rêt change — vite, bru­ta­le­ment, et sans que ceux qui en pro­fi­taient l’aient vu venir. Ibn Jubayr, lui, l’a­vait vu venir. Il était de pas­sage, ce qui aide.

Reste que l’on peut, un matin de mars, des­cendre le mar­ché de Bal­larò, entendre les crieurs lan­cer leur abban­nia­ta sur une modu­la­tion qui n’a pas d’é­qui­valent au nord de Naples, ache­ter des pois­sons dont les noms viennent de trois langues, pas­ser devant la Mar­to­ra­na, et remon­ter jus­qu’à la Cha­pelle Pala­tine pour lever encore la tête vers ce pla­fond où des princes musul­mans boivent du vin au-des­sus d’un autel chré­tien. Rien de tout cela n’a été conçu comme un sym­bole. C’é­tait un chan­tier, un bud­get, un registre fis­cal, des ouvriers payés à la tâche. Le sym­bole est venu après, comme tou­jours, quand il n’y avait plus rien à perdre à le fabriquer.


Sources et lec­tures : Michele Ama­ri, Sto­ria dei Musul­ma­ni di Sici­lia (1854–1872), monu­men­tal et daté ; Jere­my Johns, Ara­bic Admi­nis­tra­tion in Nor­man Sici­ly (2002) ; Alex Met­calfe, The Mus­lims of Medie­val Ita­ly (2009) ; Hubert Hou­ben, Roger II of Sici­ly (2002) ; Kar­la Mal­lette, The King­dom of Sici­ly 1100–1250: A Lite­ra­ry His­to­ry (2005) ; Sarah Davis-Secord, Where Three Worlds Met (2017) ; les récits d’Ibn Haw­qal et d’Ibn Jubayr en tra­duc­tion française.

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Géo­gra­phie de l’heure suspendue


Le verre

C’est d’a­bord un son. Une petite cuillère qui tourne dans un verre, quelque part sous les pla­tanes, et le tin­te­ment clair du métal contre la paroi mince. On l’en­tend avant de voir quoi que ce soit. Il tra­verse le feuillage, se mêle au cri des mouettes, au ron­fle­ment loin­tain d’un vapur qui accoste. À Istan­bul, ce bruit-là est la basse conti­nue de la ville, plus constant que l’ap­pel du muez­zin, plus ancien en appa­rence — et pour­tant si jeune, on y viendra.

Le verre tient dans la paume. Il n’a pas d’anse. Les Turcs l’ap­pellent ince bel­li bar­dak, le verre à la taille fine, et sa sil­houette est celle d’une tulipe : éva­sé aux lèvres, res­ser­ré au milieu, arron­di à la base. Rien dans cet objet n’est déco­ra­tif. Le col étroit garde la cha­leur en bas et laisse tié­dir le bord, si bien qu’on peut le sai­sir sans se brû­ler par le haut, du bout des doigts, pen­dant que le fond reste bouillant au creux de la main. Le cris­tal est mince pour que la cha­leur passe vite. Il est trans­pa­rent pour qu’on juge la cou­leur du thé — ce rouge sombre que les connais­seurs appellent tavşan kanı, sang de lièvre — et qu’on sache d’un regard si le dem, l’in­fu­sion, est à point. Un verre opaque serait un men­songe. Celui-ci ne cache rien, ne pro­met rien, ne fait que tenir exac­te­ment ce qu’il faut de thé pour qu’il soit bu chaud jus­qu’à la der­nière gor­gée. Après quoi on en com­mande un autre.

Des mil­lions de ces verres cir­culent chaque jour dans la ville, por­tés sur des pla­teaux sus­pen­dus à trois chaî­nettes, posés sur des tabou­rets de bois, ali­gnés sur les mar­gelles des quais. La ver­re­rie de Paşa­bah­çe, sur la rive asia­tique du Bos­phore, en souffle depuis les années 1930 — et le lieu porte bien son nom de hasard : le jar­din du pacha. L’ob­jet est si évident, si par­fai­te­ment ajus­té à sa fonc­tion, qu’on le croi­rait vieux de mille ans. Il a l’âge d’une grand-mère.

C’est la pre­mière sur­prise des jar­dins de thé d’Is­tan­bul : tout y semble immé­mo­rial, et presque rien ne l’est.

Une jeu­nesse

Il faut le dire d’emblée, parce que per­sonne ne le devine : la Tur­quie, pre­mier consom­ma­teur de thé au monde par habi­tant — huit à dix verres par jour et par per­sonne, des kilos par an —, ne buvait presque pas de thé il y a un siècle.

Istan­bul fut d’a­bord une ville de café. Les pre­mières mai­sons de café du monde otto­man ouvrent ici au XVIe siècle, dans le quar­tier de Tah­ta­kale, tenues dit-on par deux Syriens venus d’A­lep et de Damas. Le café arri­vait du Yémen par la mer Rouge, tran­si­tait par Le Caire et Alexan­drie, remon­tait vers la Corne d’Or dans les cales des navires mar­chands. Pen­dant trois siècles et demi, l’Em­pire a pen­sé, com­plo­té, médit et rêvé dans la vapeur du café. Les sul­tans l’ont inter­dit, réta­bli, taxé. Les janis­saires se sont muti­nés dans les kah­ve­hane. Le mot même de café, dans la moi­tié des langues d’Eu­rope, garde la trace de son pas­sage par Constantinople.

Puis l’Em­pire a per­du la guerre, et avec elle le Yémen, et avec le Yémen le café. Au sor­tir de la Pre­mière Guerre mon­diale, la jeune Répu­blique se retrouve sans pro­vinces caféières, sans devises pour impor­ter, avec une côte de la mer Noire dépeu­plée par l’exode et qu’il faut bien faire vivre. Des agro­nomes se penchent sur les cartes. On envoie une délé­ga­tion à Batou­mi, en Géor­gie voi­sine, où les Russes cultivent le thé depuis quelques décen­nies ; on constate que le cli­mat de Rize — pluies obs­ti­nées, brumes tièdes, pentes raides au-des­sus de la mer — res­semble trait pour trait à celui d’en face. En 1924, une loi décide qu’on plan­te­ra du thé à Rize. Un ingé­nieur agro­nome nom­mé Zih­ni Derin passe le reste de sa vie à s’obs­ti­ner sur ces col­lines, contre le scep­ti­cisme géné­ral, avec des graines rap­por­tées de Géor­gie. Les pre­mières récoltes sérieuses attendent la fin des années 1930 ; la pre­mière usine, les années 1940. Dans les années 1950, le prix du café impor­té devient inabor­dable pour les classes moyennes, et le pays bas­cule en une géné­ra­tion. Le rituel du café offert aux invi­tés cède la place à celui du thé. Les petites cuillères se mettent à tinter.

Voi­là donc un peuple qui a chan­gé de bois­son natio­nale de mémoire d’homme, et qui l’a fait avec une telle convic­tion que l’U­NES­CO, en 2022, a ins­crit la culture du çay au patri­moine imma­té­riel de l’hu­ma­ni­té — comme on grave dans le marbre une habi­tude que les arrière-grands-parents des buveurs actuels n’a­vaient pas. Les tra­di­tions les plus solides ne sont pas tou­jours les plus vieilles. Ce sont celles qui ont trou­vé leur forme juste du pre­mier coup.

Le jar­din de thé est cette forme.

Ce que c’est

Çay bah­çe­si. Jar­din de thé. L’ex­pres­sion désigne quelque chose de si simple qu’on hésite à le décrire : un ter­rain plan­té d’arbres, des tables basses, des chaises de bois ou de plas­tique tres­sé, et du thé. Pas d’al­cool, le plus sou­vent. Pas de musique, ou alors en sour­dine. Pas de carte, ou si courte — thé, café, gazoz, quelques toasts, une gaufre au fro­mage. Le luxe n’est pas dans ce qu’on sert mais dans ce qu’on ne sert pas : per­sonne ne vien­dra pres­ser le client, per­sonne ne fera com­prendre qu’il est temps de par­tir. Pour le prix d’un verre — quelques lires, la plus petite dépense pos­sible dans l’é­co­no­mie de la ville — on achète le droit de res­ter. Une heure, quatre heures, l’a­près-midi entier.

Le jar­din de thé n’est ni un café ni un res­tau­rant ni un parc. C’est un seuil entre la mai­son et la rue, un mor­ceau d’es­pace public où l’on s’ins­talle comme chez soi. Les familles y étalent leurs enfants, les étu­diants leurs poly­co­piés, les retrai­tés leurs jour­naux et leurs domi­nos. Des couples s’y disent à mi-voix ce qui ne peut se dire ni chez les parents ni au bureau. Le ser­veur cir­cule avec son pla­teau, rem­place les verres vides sans qu’on demande rien, encaisse d’un hoche­ment de tête. Le pla­tane fait le pla­fond, le Bos­phore fait le mur du fond, et le temps — c’est la seule den­rée que le jar­din pro­duise vrai­ment — le temps s’é­pais­sit dou­ce­ment, comme le thé dans la théière du haut.

Les Turcs ont un mot pour ce que l’on vient y cher­cher : keyif. On le tra­duit par plai­sir, bien-être, mais c’est plus pré­cis que cela. Le keyif est l’art de l’im­mo­bi­li­té heu­reuse, la jouis­sance calme de l’ins­tant sans autre pro­jet que lui-même. Regar­der l’eau. Suivre un car­go des yeux pen­dant dix minutes. Lais­ser la conver­sa­tion retom­ber sans gêne. Le jar­din de thé est l’ar­chi­tec­ture du keyif — une archi­tec­ture sans murs, faite d’ombre, de pente et de vue, et c’est en cela qu’il rejoint les grandes inven­tions cli­ma­tiques des villes d’O­rient : comme le patio ou la treille, il ne fabrique rien, il dis­pose. Il met un corps à l’ombre devant de l’eau, et il attend.

La col­line aux tombes

Pour com­prendre ce qu’un jar­din de thé peut faire d’une ville, il faut mon­ter à Eyüp.

On y va en bateau, de pré­fé­rence — le vapur remonte la Corne d’Or, passe sous les ponts, longe Fener et Balat aux façades écaillées, et débarque son monde au pied de la mos­quée d’Eyüp Sul­tan, l’un des lieux les plus saints de l’is­lam otto­man, bâti là où serait tom­bé un com­pa­gnon du Pro­phète lors du pre­mier siège arabe de Constan­ti­nople. Der­rière la mos­quée, la col­line. Sur la col­line, un cime­tière — des hec­tares de stèles otto­manes pen­chées par­mi les cyprès, les tur­bans de pierre des hommes, les roses sculp­tées des femmes. Et tout en haut du cime­tière, là où le sen­tier débouche des tombes, un jar­din de thé.

On peut mon­ter en télé­phé­rique. Il vaut mieux mon­ter à pied, par le che­min qui ser­pente entre les sépul­tures. La pente est douce, l’ombre est fraîche, et la mort otto­mane n’a rien de lugubre : les stèles conversent entre elles sous les arbres, incli­nées les unes vers les autres comme des vieillards sur un banc. Puis les tombes s’é­cartent, et la Corne d’Or appa­raît d’un coup, tout entière, avec ses ponts, ses col­lines cou­vertes de toits, ses mina­rets par dizaines et, au fond, la brume où la ville se dissout.

Le café qui occupe ce som­met porte un nom fran­çais : Pierre Loti. C’é­tait le nom de plume de Julien Viaud, offi­cier de marine, roman­cier, amou­reux fou de cette ville où il séjour­na à par­tir de 1876 et où il situa Aziya­dé, son pre­mier roman — l’his­toire, à peine dégui­sée, de ses propres amours clan­des­tines avec une jeune femme d’un harem. La légende veut qu’il soit venu écrire ici même, sur cette ter­rasse au-des­sus des tombes, face à l’eau. La légende arrange sans doute les choses, comme tou­jours. Mais la Tur­quie lui a ren­du au cen­tuple sa ten­dresse : quand Loti prit publi­que­ment le par­ti des Turcs pen­dant la guerre d’in­dé­pen­dance, la Grande Assem­blée natio­nale lui écri­vit sa gra­ti­tude, Istan­bul le fit citoyen d’hon­neur, et la col­line entière finit par prendre son nom. Un écri­vain fran­çais a don­né son nom à un jar­din de thé, et le jar­din de thé a don­né son nom à une col­line. On ne sait plus qui com­mé­more qui.

La ter­rasse est de pierre, les nappes à car­reaux rouges et blancs, le ser­vice immuable — thé, café turc, göz­leme. Les tou­ristes y montent pour la pho­to, les Stam­bou­liotes pour la vue, les amou­reux pour les deux. En contre­bas, la Corne d’Or fait son tra­vail d’es­tuaire : elle avale la lumière de l’a­près-midi et la rend en plaques d’argent. C’est un des rares endroits au monde où l’on boit du thé au-des­sus de quatre siècles de morts et de quinze siècles de ville, et où ni les uns ni l’autre ne pèsent. Les morts sont bien où ils sont, la ville aus­si, le buveur aus­si. La cuillère tinte. Un car­go corne quelque part vers Kasım­paşa. Rien d’autre à faire qu’être là.

Loti aurait détes­té ce qu’Is­tan­bul est deve­nue, lui qui pleu­rait déjà la dis­pa­ri­tion du vieux Stam­boul en 1890. C’est le sort des mélan­co­liques : le monde qu’ils regrettent est tou­jours celui que la géné­ra­tion d’a­vant regret­tait déjà de perdre. Le jar­din qui porte son nom conti­nue, indif­fé­rent, à ver­ser du thé sur sa nostalgie.

Sous les murs du sérail

Autre ver­sant, autre eau. Au flanc du Saray­bur­nu — la pointe du Sérail, l’é­pe­ron où la pénin­sule his­to­rique s’a­vance entre Corne d’Or et Bos­phore —, le parc de Gül­hane occupe ce qui fut les jar­dins exté­rieurs du palais de Top­kapı. Gül­hane : la mai­son des roses. Les sul­tans y firent pous­ser des tulipes, y pro­me­nèrent leur ennui, y signèrent en 1839 l’é­dit qui devait moder­ni­ser l’Em­pire. Aujourd’­hui c’est un parc public, avec des pla­tanes énormes, des pelouses, des éco­liers en rangs.

Tout au bout du parc, en ter­rasses au-des­sus de la falaise, le Setüstü. Le nom signi­fie à peu près « au-des­sus du mur de sou­tè­ne­ment », et c’est exac­te­ment cela : des gra­dins de thé sus­pen­dus face au détroit, à l’en­droit pré­cis où la Corne d’Or, le Bos­phore et la Mar­ma­ra mêlent leurs eaux. On s’as­soit, et un ser­veur apporte un samo­var entier — le sema­ver, héri­tage russe des­cen­du de la mer Noire avec les migra­tions et les guerres — qu’il pose sur la table avec deux verres et une sou­coupe de sucre. Le samo­var ron­ronne dou­ce­ment. On se sert soi-même, autant de fois qu’on veut, en dosant le dem du réser­voir du haut avec l’eau chaude du bas. Le thé fort des débuts s’al­longe à mesure que l’a­près-midi passe, comme si la bois­son elle-même se détendait.

Devant, le spec­tacle ne s’in­ter­rompt jamais. Le Bos­phore est l’une des voies mari­times les plus char­gées du monde, et depuis le Setüstü on la contemple comme d’une loge : porte-conte­neurs des­cen­dant d’O­des­sa ou de Constanța, tan­kers remon­tant vers la mer Noire, vapur blancs zig­za­guant entre les rives, voi­liers, remor­queurs, mouettes. Chaque navire met de longues minutes à tra­ver­ser le champ de vision. On le prend à Üskü­dar, on le lâche vers Kadıköy. C’est un ciné­ma dont le film dure depuis vingt-six siècles — les trières grecques, les dro­mons byzan­tins, les galères otto­manes, les cui­ras­sés russes, tout est pas­sé par ce cou­loir d’eau, sous ce même épe­ron rocheux où Byzance fut fon­dée sur un oracle.

Le buveur de thé du Setüstü est assis sur la proue de l’his­toire, et il regarde pas­ser les bateaux. Il n’en tire aucune leçon. C’est peut-être la seule façon décente d’ha­bi­ter un lieu pareil.

Rive d’A­sie

Tra­ver­ser. C’est le verbe fon­da­men­tal d’Is­tan­bul, celui que la ville conjugue à toute heure. On prend le vapur à Eminönü ou à Beşik­taş, on paie son pas­sage d’un geste, on trouve une place sur le pont arrière, et pen­dant vingt minutes on change de conti­nent. Un ven­deur passe avec son pla­teau — thé, tou­jours, même ici, sur­tout ici, le verre tulipe calé dans son porte-verre de métal contre le vent du détroit. Boire un thé brû­lant au milieu du Bos­phore, entre deux conti­nents, dans le cri des mouettes qui suivent le bateau : les grandes expé­riences méta­phy­siques tiennent par­fois dans trente centilitres.

La rive asia­tique a gar­dé ce que l’eu­ro­péenne a cédé au com­merce : des vil­lages. Kuz­gun­cuk, Çen­gelköy, Kan­dilli — d’an­ciens bourgs de pêcheurs et de ver­gers que la ville a rejoints sans tout à fait les digé­rer. À Çen­gelköy, célèbre pour ses petits concombres et ses mai­sons de bois, le jar­din de thé s’ap­pelle Çına­raltı : sous le pla­tane. Le nom dit tout. Il y a le pla­tane, plu­sieurs fois cen­te­naire, énorme, pen­ché sur l’eau comme s’il buvait. Il y a, des­sous, quelques dizaines de tables ser­rées entre la mos­quée et le quai. Et il y a le Bos­phore à tou­cher, si près que les remous des car­gos viennent cla­quer contre la pierre sous les chaises.

On y vient tôt, le matin, quand la rive d’A­sie a le soleil dans le dos et que l’Eu­rope, en face, s’al­lume. Les habi­tués lisent le jour­nal. Le thé arrive par pla­teaux entiers. Sur l’eau, les pêcheurs relèvent leurs lignes entre deux pas­sages de fer­ry. Le pla­tane a vu les caïques à rames des sul­tans, les yalıs incen­diés et recons­truits, les ponts jetés d’une rive à l’autre en amont ; il abrite désor­mais des étu­diants qui pré­parent leurs exa­mens et des séries télé­vi­sées qui viennent y tour­ner leurs scènes de retrou­vailles. Les arbres des jar­dins de thé sont les seuls témoins que la ville n’ait jamais réus­si à faire taire — alors elle s’as­soit dessous.

Plus haut sur la même rive, la col­line de Çamlı­ca fut pen­dant des siècles la pro­me­nade des Stam­bou­liotes, chan­tée par les poètes du Divan, peinte par les orien­ta­listes : on y mon­tait en caïque puis à dos d’âne pour boire, déjà, quelque chose sous les pins en regar­dant la ville d’en face. Les jar­dins de thé y per­pé­tuent l’u­sage, agran­dis, muni­ci­pa­li­sés, enva­his le dimanche par les familles. La vue a chan­gé d’é­chelle — la méga­pole roule main­te­nant jus­qu’à l’ho­ri­zon dans toutes les direc­tions —, mais le geste est intact : mon­ter, s’as­seoir, regar­der, boire. Cer­taines villes se visitent. Istan­bul se contemple, de pré­fé­rence depuis l’autre rive, un verre à la main. Elle a d’ailleurs dis­po­sé ses col­lines pour cela, comme un théâtre dis­pose ses balcons.

L’ombre des hommes

Il faut dire un mot de ce que le jar­din de thé a rem­pla­cé, ou plu­tôt com­plé­té — car à Istan­bul rien ne rem­place jamais rien, tout s’empile.

Le kah­ve­hane, la mai­son de café otto­mane, fut pen­dant des siècles un monde exclu­si­ve­ment mas­cu­lin. On y jouait, on y fumait, on y par­lait poli­tique à voix basse ; les femmes n’y entraient pas. C’é­tait un ordre si ancien qu’il sem­blait natu­rel, comme semblent tou­jours natu­rels les ordres anciens. La Répu­blique, qui vou­lait refaire la socié­té de fond en comble, s’at­ta­qua aus­si à cela — et le jar­din de thé fut, sans qu’au­cun décret ne l’or­donne, l’un des ins­tru­ments dis­crets de ce remo­de­lage. Un café est un dedans, avec ses codes, ses habi­tués, son seuil dif­fi­cile à fran­chir. Un jar­din est un dehors : on s’y ins­talle en famille sans deman­der la per­mis­sion à per­sonne. Beau­coup de jar­dins affi­chèrent long­temps l’en­seigne aile çay bah­çe­si — jar­din de thé fami­lial —, deux mots qui signi­fiaient sim­ple­ment : ici, les femmes et les enfants sont chez eux.

Il serait naïf de croire la par­ti­tion abo­lie. Dans les quar­tiers, le kah­ve­hane des hommes sur­vit, avec ses joueurs de cartes et son télé­vi­seur ; et il faut regar­der qui, dans les jar­dins, porte les pla­teaux, encaisse, décide. Mais l’es­pace du thé, lui, s’est ouvert. Sous les pla­tanes de Çen­gelköy ou sur les pelouses d’E­mir­gan, la ville entière se côtoie dans un désordre que peu de lieux publics égalent : voi­lées et che­veux au vent, vieillards et nour­ris­sons, tou­ristes éga­rés et habi­tués de qua­rante ans. Le thé coûte si peu qu’il n’ex­clut per­sonne. C’est sa force poli­tique, jamais énon­cée : le jar­din de thé est l’un des der­niers lieux d’une méga­pole de seize mil­lions d’ha­bi­tants où la pré­sence ne s’a­chète pas, ou si peu. Un banc public avec service.

On pense aux cara­van­sé­rails d’A­na­to­lie, où le voya­geur avait droit, par fon­da­tion pieuse, à trois jours de gîte gra­tuit. La civi­li­sa­tion otto­mane avait le génie de l’hos­pi­ta­li­té ins­ti­tu­tion­nelle — fon­taines de rue, soupes popu­laires des kül­liye, pierres à offrandes. Le jar­din de thé en est l’hé­ri­tier laïc et payant, mais payant d’un prix qui est presque un sym­bole, comme l’o­bole qu’on verse pour que le don n’hu­mi­lie pas.

Petite éco­no­mie de l’immobilité

Le ser­vice, main­te­nant. Car le jar­din de thé est aus­si une machine, et une machine d’une effi­ca­ci­té redou­table sous ses airs nonchalants.

En cui­sine — sou­vent un simple kiosque —, le thé infuse en conti­nu selon la méthode du çay­danlık, la théière double : en bas, l’eau qui bout ; en haut, le concen­tré sombre qui mûrit dou­ce­ment à la vapeur de l’é­tage infé­rieur. Le ser­veur com­pose chaque verre à la demande — koyu, fon­cé, pour les uns ; açık, clair, pour les autres — en cou­pant le dem d’eau bouillante. Puis il part en tour­née, dix, douze, quinze verres pleins sur le pla­teau, entre les tables, les enfants, les chats, les racines de pla­tane, et il retrouve sans une hési­ta­tion qui a com­man­dé quoi, qui n’a pas payé, qui en est à son qua­trième. Les sou­coupes vides s’empilent par­fois en colonne sur la table : c’est la comp­ta­bi­li­té du lieu, cha­cun son ardoise de porcelaine.

Autour de ce noyau gra­vitent les métiers satel­lites. Le ven­deur de simit pose sa pile de cou­ronnes au sésame sur une table et fait sa tour­née. Le cireur de chaus­sures ins­talle sa boîte de lai­ton à l’en­trée. Le mar­chand de çekir­dek — les graines de tour­ne­sol qu’on gri­gnote par poi­gnées en jon­chant le sol d’é­cales — passe entre les chaises. Le pho­to­graphe ambu­lant a dis­pa­ru, rem­pla­cé par les télé­phones, mais le diseur de bonne aven­ture résiste par endroits, avec son lapin qui tire les horo­scopes. Et les chats, bien sûr, qui ne vendent rien, tiennent salon de table en table et se paient en mor­ceaux de gaufre au fromage.

Tout cela com­pose une éco­no­mie du presque-rien d’une rési­lience éton­nante. Le jar­din de thé ne connaît ni la mode ni la crise, ou les tra­verse en pliant à peine : quand tout aug­mente, le thé reste la der­nière sor­tie pos­sible, et les jar­dins se rem­plissent au rythme même où les res­tau­rants se vident. Les muni­ci­pa­li­tés l’ont com­pris de longue date, qui pos­sèdent ou concèdent beau­coup des plus beaux empla­ce­ments — som­mets de col­lines, pointes de quais, clai­rières de parcs. Dans une ville où chaque mètre car­ré de vue sur le Bos­phore vaut des for­tunes, les plus belles vues appar­tiennent, de fait, à ceux qui peuvent payer un verre de thé. C’est une ano­ma­lie magni­fique. Per­sonne ne songe à la cor­ri­ger, et tout le monde sait obs­cu­ré­ment qu’elle tient à un fil.

Une mesure du temps

Le turc pos­sède une uni­té de durée que les hor­lo­gers ignorent : bir çay içi­mi — le temps de boire un thé. On dit d’une dis­tance qu’elle est à un thé d’i­ci, d’une attente qu’elle dure­ra un thé, comme d’autres peuples comptent en ciga­rettes ou en cha­pe­lets. La mesure est floue et tout le monde la com­prend : une dizaine de minutes, un quart d’heure, le temps que le verre passe de brû­lant à tiède, car un thé refroi­di ne se boit pas, il se remplace.

Cette uni­té dit quelque chose de pro­fond sur le pays. Le thé n’y est pas une pause dans le temps ; il est le temps lui-même, décou­pé en seg­ments ami­caux. Aucune tran­sac­tion, aucune visite, aucune attente admi­nis­tra­tive ne com­mence sans qu’un verre appa­raisse. Le tapis­sier en offre un avant de par­ler prix. Le coif­feur en offre un pen­dant la coupe. Le gara­giste en fait des­cendre deux du café voi­sin par un gamin, pla­teau balan­cé au bout du bras, pen­dant qu’on regarde ensemble le moteur. Refu­ser est pos­sible mais légè­re­ment triste, comme de refu­ser qu’on vous tienne la porte. Le verre de thé est la plus petite uni­té d’hos­pi­ta­li­té en cir­cu­la­tion, la mon­naie de la rela­tion humaine — et le jar­din de thé, dans cette éco­no­mie, fait office de banque centrale.

Il fau­drait décrire aus­si le sucre, qui a ses écoles. La plu­part laissent fondre un ou deux mor­ceaux en tour­nant lon­gue­ment — d’où le tin­te­ment per­pé­tuel, cette pluie de clo­chettes qui est le fond sonore de toute assem­blée turque. Mais vers l’est du pays, à Erzu­rum, on pra­tique le kıt­la­ma : le sucre calé entre les dents, dur, et le thé bu au tra­vers, chaque gor­gée limant peu à peu le mor­ceau. Manière d’a­vare, disent les uns, héri­tage des hivers où le sucre était rare ; manière de sage, disent les autres, car le sucre ain­si dure autant que la conver­sa­tion. Dans les jar­dins d’Is­tan­bul, ville de toutes les pro­vinces, on peut obser­ver les deux, et à la façon dont un homme sucre son thé devi­ner par­fois d’où sa famille est venue, il y a une ou deux géné­ra­tions, quand la ville a décuplé.

Emir­gan, les tulipes

Au prin­temps, il faut remon­ter le Bos­phore jus­qu’à Emir­gan. L’an­cien bois d’un favo­ri du sul­tan y est deve­nu l’un des grands parcs de la ville, val­lon­né, plan­té de pins para­sols et de cyprès, semé de trois pavillons de plai­sance otto­mans — le jaune, le rose, le blanc — res­tau­rés en salons de thé. En avril, les par­terres y explosent : c’est ici que se tient le fes­ti­val des tulipes, des cen­taines de mil­liers de bulbes en vagues rouges et jaunes sous les arbres.

La tulipe rentre alors chez elle, en quelque sorte. La fleur est d’A­sie cen­trale et d’A­na­to­lie ; les Otto­mans l’ont éle­vée au rang d’ob­ses­sion bien avant que la Hol­lande ne s’en rende malade, et le XVIIIe siècle stam­bou­liote garde dans les livres le nom d’Ère des tulipes — paren­thèse de fêtes, de poèmes et de jar­dins entre deux guerres, quand la cour fai­sait pro­me­ner des tor­tues por­tant des bou­gies sur le dos entre les mas­sifs, le soir, pour éclai­rer les corolles par en des­sous. L’é­poque finit mal, comme finissent les paren­thèses. Mais la fleur est res­tée dans le verre : la sil­houette de l’ince bel­li est la sienne, si bien que chaque buveur de thé du pays tient une tulipe de cris­tal entre le pouce et l’in­dex, plu­sieurs fois par jour, sans y penser.

Les familles s’ins­tallent sur les pelouses d’E­mir­gan avec le samo­var — beau­coup apportent le leur, et le parc tolère ce pique-nique du thé comme une cou­tume au-des­sus des règle­ments. La fumée des braises monte droit entre les pins. En contre­bas, le Bos­phore char­rie ses car­gos entre deux for­te­resses. On est assis dans un tableau que les peintres de la cour auraient recon­nu trait pour trait, à ceci près que la bois­son a chan­gé et que plus per­sonne ne s’en souvient.

Les îles

Il existe une variante insu­laire du jar­din de thé, et elle vaut la tra­ver­sée. Au large de la rive d’A­sie, dans la Mar­ma­ra, les îles aux Princes alignent leurs neuf som­mets boi­sés — lieux d’exil des princes byzan­tins tom­bés en dis­grâce, puis vil­lé­gia­ture des mino­ri­tés de la ville, grecques, armé­niennes, juives, dont les grandes mai­sons de bois à den­telles dorment encore sous les pins. Long­temps, aucune voi­ture n’y fut admise ; les calèches ont cédé la place voi­là peu à de petites navettes élec­triques, et l’île prin­ci­pale, Büyü­ka­da, garde ce silence par­ti­cu­lier des lieux où le moteur n’a jamais fait loi.

Le vapur des îles est déjà, en soi, un jar­din de thé flot­tant. Une heure et demie de tra­ver­sée depuis la ville, escale après escale, et le ven­deur du bord fait des rota­tions conti­nues, le pla­teau char­gé, hur­lant çay par-des­sus le vent. Les habi­tués prennent le thé avec un simit, jettent le sésame aux mouettes qui suivent le bateau en for­ma­tion ser­rée, attra­pant les mor­ceaux en plein vol avec une pré­ci­sion de gar­dien de but. Arri­vé à Büyü­ka­da, on grimpe — tout y grimpe — vers les pinèdes du haut de l’île, et là, dans des clai­rières amé­na­gées de trois fois rien, des jar­dins servent le thé aux mar­cheurs, face à la mer vide, dos à la ville qu’on devine à peine dans la brume, très loin, comme un mal­en­ten­du dissipé.

C’est le même verre, le même thé, le même tin­te­ment qu’à Eminönü. Mais la fonc­tion s’est inver­sée. En ville, le jar­din de thé est un poste d’ob­ser­va­tion : on s’y assoit pour regar­der Istan­bul vivre. Sur les îles, c’est un poste d’ou­bli : on s’y assoit pour véri­fier que la ville peut dis­pa­raître, qu’il suf­fit d’une heure de mer et d’un rideau de pins. Les Byzan­tins exi­laient ici leurs princes aveu­glés ; les Stam­bou­liotes s’y exilent eux-mêmes, une jour­née, volon­tai­re­ment, et rentrent gué­ris par le der­nier bateau. Le thé des îles a un léger goût de sel et de résine. C’est peut-être une illu­sion. Les meilleures choses des îles le sont.

Moda, la relève

On pour­rait croire l’ins­ti­tu­tion mena­cée par son contraire. Depuis une quin­zaine d’an­nées, Istan­bul s’est cou­verte de cafés de troi­sième vague — comp­toirs de bois clair, machines ita­liennes, baris­tas tatoués, flat white à des prix qui feraient s’é­tran­gler un habi­tué de Çen­gelköy. Kadıköy, sur la rive d’A­sie, en est l’é­pi­centre : le vieux quar­tier grec et armé­nien deve­nu le Brook­lyn local, avec ses fresques murales, ses dis­quaires, ses librai­ries de traductions.

Or il suf­fit de des­cendre de Kadıköy vers Moda, jus­qu’à la pointe où le quar­tier s’a­vance dans la Mar­ma­ra, pour voir la véri­té : le jar­din de thé n’a pas cédé un mètre. Sur les pelouses en pente au-des­sus de la mer, la jeu­nesse qui siro­tait un espres­so à quatre coins de rue de là s’as­soit par grappes dans l’herbe, et ce qui cir­cule entre les groupes, por­té par des ser­veurs qui arpentent le parc entier, c’est le même verre tulipe que par­tout, le même thé rouge sombre, les mêmes sou­coupes empi­lées en guise d’ad­di­tion. Le café de spé­cia­li­té a conquis les inté­rieurs ; le dehors reste au çay. Il y a une rai­son simple à cela : on ne s’at­tarde pas trois heures sur un espres­so, et le cor­ta­do sup­porte mal le pla­teau balan­cé à bout de bras entre les corps allon­gés. Le thé, lui, est fait pour durer, pour cir­cu­ler, pour être recom­man­dé dix fois. La bois­son avait trou­vé son espace ; l’es­pace défend sa boisson.

Les étu­diants de Moda regardent la Mar­ma­ra comme leurs arrière-grands-parents regar­daient la Corne d’Or — en lui tour­nant à moi­tié le dos, occu­pés d’eux-mêmes, la mer en fond sonore. Les îles aux Princes flottent au large dans la brume de cha­leur. Quel­qu’un a appor­té une gui­tare. Les chats patrouillent. À la nuit tom­bée, des cen­taines de points orange s’al­lument dans l’herbe : les verres, encore, relayés de main en main. Aucun règle­ment n’a déci­dé cela, aucune tra­di­tion ne l’im­pose. Chaque géné­ra­tion réin­vente le jar­din de thé en croyant sim­ple­ment s’as­seoir dehors avec les siens, et c’est ain­si que les ins­ti­tu­tions sur­vivent : non parce qu’on les pro­tège, mais parce qu’on les refait sans le savoir.

Car­net

Choses vues, en vrac, au fond des soucoupes.

À Üskü­dar, face à la tour de Léandre, un jar­din muni­ci­pal sert le thé jus­qu’à minuit pas­sé pen­dant le rama­dan. Les familles arrivent après la rup­ture du jeûne, par tri­bus entières, avec les pous­settes et les grands-mères. À une heure du matin, des enfants de cinq ans courent encore entre les tables et per­sonne ne trouve rien à y redire. La ville entière a chan­gé de fuseau horaire pour un mois, et les jar­dins ont sui­vi, sans une annonce, sans un panneau.

Un ser­veur de Gül­hane, inter­ro­gé sur le nombre de verres qu’il porte par jour : il ne sait pas, il n’a jamais comp­té. Il montre l’in­té­rieur de son avant-bras droit, plus épais que le gauche. Voi­là le compte.

Sur les quais de Karaköy, un pêcheur a posé son verre de thé sur la ram­barde, contre le mou­li­net. Entre deux touches, il le vide à petites gor­gées en sur­veillant le fil. Un gamin du café d’à côté vient le lui rem­pla­cer sans un mot, emporte le vide, laisse le plein. Cela dure depuis le matin, réglé comme une marée.

Au mar­ché aux livres de Beyazıt, sous les gly­cines, les bou­qui­nistes se font por­ter le thé de la cour voi­sine. Les verres attendent sur les piles de livres otto­mans que per­sonne n’ouvre plus, lais­sant sur les cou­ver­tures des cernes bruns et par­fai­te­ment ronds, comme des cachets de cire.

Une dame très âgée, seule au Çına­raltı, un matin de semaine. Deux verres sur sa table, un devant elle, un en face, devant la chaise vide. Le ser­veur rem­place les deux quand ils refroi­dissent. On ne demande pas.

Graf­fi­ti au feutre sur une table de Moda, en anglais approxi­ma­tif : time is not money here. En des­sous, une autre main a cor­ri­gé, en turc : le temps n’est rien du tout ici. C’est plus juste, et plus dif­fi­cile à traduire.

L’hi­ver

On croit le jar­din de thé sai­son­nier. C’est mal le connaître.

Vers novembre, quand le lodos — le vent du sud, tiède et fou, qui donne la migraine et démonte la mer — cède au poy­raz du nord-est, les jar­dins opèrent leur mue. Les chaises se res­serrent sous les auvents. Des bâches des­cendent entre les arbres, des bra­se­ros s’al­lument, et le thé conti­nue, fumant deux fois — de sa propre vapeur et de l’ha­leine des buveurs. Les irré­duc­tibles res­tent dehors, col rele­vé, les mains en étau autour du verre qui devient alors ce qu’il a tou­jours été aus­si : un petit poêle por­ta­tif, un radia­teur indi­vi­duel de trente cen­ti­litres. La neige, cer­tains hivers, tient quelques jours sur Istan­bul. Les pho­to­graphes courent aux jar­dins de thé : un pla­tane blanc, des toits blancs dégrin­go­lant vers l’eau grise, et au pre­mier plan, sur la table, le verre rouge sombre, seule cou­leur chaude du monde. Le cli­ché est inévi­table et per­sonne ne s’en lasse.

L’hi­ver révèle la vraie nature du lieu : le jar­din de thé n’a jamais été une affaire de beau temps. C’est une affaire de posi­tion — être dehors, ensemble, face à quelque chose de plus grand que soi. Le confort y est acces­soire. On retrouve là une vieille science des villes d’O­rient, celle qui pla­çait les iwans face au nord et les kiosques au-des­sus de l’eau : l’art d’ins­tal­ler le corps humain à l’ar­ti­cu­la­tion exacte du bâti et du ciel. Le jar­din de thé stam­bou­liote est le der­nier des­cen­dant popu­laire de cette lignée — le kiosque du sul­tan démo­cra­ti­sé, mul­ti­plié par mille, à quelques lires le fauteuil.

Rize, l’ar­rière-pays

Une der­nière tra­ver­sée, men­tale celle-là. Chaque verre bu sous les pla­tanes vient de quelque part, et ce quelque part a un nom : Rize, à mille kilo­mètres à l’est, sur la mer Noire.

Il pleut à Rize plus que par­tout ailleurs en Tur­quie. Les nuages venus de la mer butent sur les monts Pon­tiques et se vident sur qua­rante kilo­mètres de pentes ; c’est ce mur d’eau que les agro­nomes des années 1920 ont su lire comme une pro­messe. Aujourd’­hui, les col­lines y sont pei­gnées de théiers jus­qu’à mi-hau­teur, un mou­ton­ne­ment vert vif que trouent les toits de tôle des hameaux. La cueillette s’y fait encore lar­ge­ment à la main — aux ciseaux, plus exac­te­ment, une cisaille à réser­voir de toile que manient sur­tout des femmes, san­glées dans la pente, la hotte au dos. Trois récoltes par an, de mai à octobre. Les feuilles des­cendent aux usines de la côte, flé­tris­sage, rou­lage, oxy­da­tion, séchage, et le thé noir remonte vers l’ouest par camions entiers, vers les théières doubles de seize mil­lions de Stambouliotes.

Il y a une jus­tice dis­crète dans cette géo­gra­phie. La région la plus plu­vieuse du pays four­nit de quoi peu­pler ses après-midi les plus enso­leillés ; les brumes de la mer Noire financent le far­niente du Bos­phore. Et il y a, dans l’his­toire de ce thé, une leçon que les jar­dins d’Is­tan­bul mur­murent à qui veut l’en­tendre : les tra­di­tions ne des­cendent pas tou­jours du fond des âges. Par­fois elles naissent d’une défaite, d’une pénu­rie, d’un rap­port d’a­gro­nome — et il suf­fit d’un demi-siècle pour qu’elles semblent éter­nelles, parce qu’elles ont trou­vé les gestes justes, le verre juste, l’ombre juste. L’au­then­ti­ci­té n’est pas une affaire de durée. C’est une affaire d’ajustement.

Le soir

Reve­nir au Setüstü, ou à n’im­porte quel bord d’eau, pour l’heure où tout se paie.

Le soir, à Istan­bul, vient de l’est et s’ins­talle à l’ouest. La rive d’A­sie s’é­teint dou­ce­ment dans son propre contre-jour tan­dis que l’Eu­rope, en face, prend feu : les vitres de Beyoğ­lu ren­voient le cou­chant, les mos­quées de la vieille ville se découpent en noir sur l’o­range, et les mina­rets s’al­lument un à un. Les mouettes remontent vers les dômes. Les vapur croisent leurs sillages, bon­dés, phares avant trem­blant sur l’eau qui fonce.

Dans le jar­din, per­sonne ne part. C’est l’heure pleine, au contraire — les tables se rem­plissent de ceux qui sortent du tra­vail, les ser­veurs pressent le pas, les pla­teaux volent. Le tin­te­ment des cuillères redouble, l’ap­pel du muez­zin passe par-des­sus, se répond d’une rive à l’autre avec ce léger déca­lage qui fait chan­ter la ville en canon. Puis les voix retombent, les conver­sa­tions reprennent, plus basses. Le thé fonce dans les verres à mesure que le ciel fonce sur la ville.

Il fau­dra bien se lever, rendre la chaise, redes­cendre vers les quais. Mais pas tout de suite. Le ser­veur passe, inter­roge d’un sour­cil. On dit oui, un der­nier — et ce mot, à Istan­bul, n’en­gage à rien. Le verre arrive, brû­lant, cou­leur de sang de lièvre, avec ses deux sucres sur la sou­coupe. Sur le Bos­phore, un car­go énorme et lent glisse vers la mer Noire, tous feux allu­més, char­gé d’on ne sait quoi pour on ne sait où.

On le suit des yeux. On tourne la cuillère. Quelque part sous les pla­tanes, dans le noir qui vient, une autre cuillère répond.

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