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Le som­meil de Philippe

Hié­ra­po­lis, la ville sainte au-des­sus des enfers

Le som­meil de Phi­lippe — Hié­ra­po­lis, la ville sainte au-des­sus des enfers

 

I. Le blanc

On arrive à Hié­ra­po­lis par le blanc. C’est un blanc qui ne res­semble à rien de ce que l’on connaît, ni la neige, ni le sel, ni la chaux, un blanc miné­ral et tiède qui monte du fond de la val­lée du Lycos comme une lèpre magni­fique, et que les Turcs, avec ce génie qu’ils ont pour nom­mer les choses en les ren­dant domes­tiques, ont appe­lé Pamuk­kale, le châ­teau de coton. Vu de loin, depuis la route qui vient de Deniz­li, on jure­rait qu’un gla­cier s’est trom­pé de lati­tude et s’est échoué là, au bord du pla­teau ana­to­lien, à trois cents kilo­mètres de la mer Égée. En s’ap­pro­chant, le gla­cier se révèle être une cas­cade pétri­fiée, une suc­ces­sion de vasques en corolles super­po­sées, des gours géants où l’eau ther­male, en s’é­va­po­rant depuis des mil­lé­naires, aban­donne son car­bo­nate de cal­cium comme un ser­pent aban­donne sa mue.

Les Anciens, qui n’a­vaient pas nos géo­logues mais avaient des yeux, ont vu dans ce pro­dige la signa­ture d’une pré­sence. Ils ont bâti au som­met de la falaise blanche une ville qu’ils ont appe­lée Hié­ra­po­lis, la ville sainte — ou peut-être la ville de Hié­ra, épouse de Télèphe, fils d’Hé­ra­clès et ancêtre mythique des rois de Per­game, les éty­mo­lo­gies antiques ayant tou­jours eu deux fers au feu. Ville sainte, ville de la déesse : les deux lec­tures reviennent au même. On ne fonde pas une cité sur une source qui pétri­fie tout ce qu’elle touche, au bord d’un gouffre qui exhale des vapeurs mor­telles, sans se dire que les dieux ont ici leur adresse.

J’é­cris « on arrive », mais il fau­drait dire « on mon­tait ». Pen­dant des siècles, les voya­geurs ont gra­vi la falaise par les tra­ver­tins eux-mêmes, pieds nus dans l’eau tiède, remon­tant le cou­rant lai­teux comme on remonte le temps. Aujourd’­hui l’ac­cès se fait par le haut, par des gui­chets, des par­kings, des files de cars où se mélangent toutes les langues de la mer Noire et du golfe Per­sique. Qu’im­porte. Pas­sé les tour­ni­quets, il suf­fit de mar­cher dix minutes vers le nord, de lais­ser der­rière soi les pis­cines et les sel­fies, pour se retrou­ver seul dans la plus grande nécro­pole d’A­sie Mineure, au milieu de douze cents tom­beaux qui blan­chissent au soleil depuis deux mille ans. C’est là que cette his­toire com­mence, et c’est là qu’elle fini­ra : Hié­ra­po­lis est une ville où l’on venait gué­rir, et où l’on venait mou­rir, et qui a fini par faire de la mort elle-même son indus­trie prin­ci­pale et sa gloire post­hume. Un apôtre du Christ y dort — ou y a dor­mi, nous ver­rons que la nuance a son impor­tance — depuis dix-neuf siècles.

II. La ville sur la faille

Il faut d’a­bord com­prendre sur quoi Hié­ra­po­lis est posée, car tout le reste en découle : les temples, les bains, l’o­racle, la porte des enfers, le mar­tyre de l’a­pôtre, et jus­qu’à la lumière par­ti­cu­lière qui baigne le site à la fin du jour, quand les tra­ver­tins prennent une teinte de nacre rose.

Hié­ra­po­lis est bâtie sur une faille. Non pas au sens figu­ré où l’on dirait qu’une civi­li­sa­tion porte en elle ses lignes de frac­ture — encore que — mais au sens le plus lit­té­ral : le pla­teau qui porte la ville est tra­ver­sé par un sys­tème de failles sis­miques actives, à la jonc­tion de la val­lée du Lycos (aujourd’­hui le Çürük­su, « l’eau pour­rie », autre trou­vaille de la topo­ny­mie turque) et du grand fos­sé d’ef­fon­dre­ment du Méandre. La croûte ter­restre, ici, est fis­su­rée comme une faïence ancienne. Par ces fis­sures remontent des eaux char­gées de gaz car­bo­nique, chauf­fées en pro­fon­deur, satu­rées de bicar­bo­nate de cal­cium. En sur­face, l’eau jaillit à trente-cinq degrés envi­ron, perd son gaz car­bo­nique au contact de l’air, et pré­ci­pite son cal­caire. C’est ain­si que se fabriquent, cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, les ter­rasses blanches : Pamuk­kale est une usine géo­lo­gique à ciel ouvert, qui tourne sans inter­rup­tion depuis quatre cent mille ans.

Mais la faille donne d’une main et reprend de l’autre. Les mêmes frac­tures qui font sourdre l’eau mira­cu­leuse secouent pério­di­que­ment la ville comme un tapis qu’on bat. Hié­ra­po­lis a été détruite ou gra­ve­ment endom­ma­gée par les trem­ble­ments de terre à inter­valles presque régu­liers : sous Tibère en l’an 17 de notre ère, sous Néron vers 60 — un séisme si violent que la ville hel­lé­nis­tique en fut rasée et qu’il fal­lut la rebâ­tir entiè­re­ment, ce qui explique que presque tout ce qu’on voit aujourd’­hui soit romain —, puis encore au IVe siècle, au VIIe, jus­qu’au coup de grâce du XIVe siècle qui ache­va de la vider de ses habi­tants. La ville sainte a vécu quinze cents ans en sur­sis per­ma­nent, entre deux colères de la terre, et l’on com­prend mieux, en y son­geant, la fer­veur reli­gieuse qui s’y est concen­trée : on prie davan­tage là où le sol tremble.

Et puis il y a le gaz. Le dioxyde de car­bone qui remonte des pro­fon­deurs ne se dis­sout pas tout entier dans l’eau ; une par­tie s’é­chappe direc­te­ment par les fis­sures du sol, invi­sible, inodore, plus lourd que l’air, et s’ac­cu­mule dans les creux du ter­rain comme une eau qu’on ne voit pas. Aux endroits où l’é­mis­sion est la plus forte, un oiseau qui se pose meurt en quelques ins­tants, un chien qui s’a­ven­ture trop bas s’en­dort pour tou­jours. Les Anciens ont vu cela aus­si. Ils en ont fait la porte des enfers, le Plou­to­nion, et nous y des­cen­drons plus loin, pru­dem­ment, comme il se doit.

Voi­là donc le socle : une ville posée sur une machine tel­lu­rique qui dis­tri­bue à la fois l’eau qui gué­rit et le souffle qui tue, la fécon­di­té ther­male et la mort ins­tan­ta­née, le blanc écla­tant des ter­rasses et le noir du gouffre. Aucun décor au monde n’é­tait mieux pré­pa­ré à rece­voir les grandes ques­tions — celles de la mala­die et de la gué­ri­son, de la mort et de ce qui la suit. Hié­ra­po­lis a pas­sé son anti­qui­té à y répondre, suc­ces­si­ve­ment, dans la langue de Cybèle, dans celle d’A­pol­lon, puis dans celle du Christ.

III. Eumène, ou la fondation

L’his­toire offi­cielle com­mence au IIe siècle avant notre ère, et elle com­mence, comme sou­vent en Asie Mineure, par Per­game. Vers 190–188 avant J.-C., dans le grand remem­bre­ment qui suit la défaite d’An­tio­chos III face aux Romains et le trai­té d’A­pa­mée, le roi Eumène II de Per­game se voit attri­buer une bonne part de l’A­na­to­lie occi­den­tale. C’est vrai­sem­bla­ble­ment lui qui fonde — ou refonde, car il y avait sans doute là aupa­ra­vant un sanc­tuaire indi­gène de la Mère des dieux, et peut-être un éta­blis­se­ment séleu­cide — la ville de Hié­ra­po­lis, sur ce pla­teau stra­té­gique qui domine la val­lée du Lycos, car­re­four des routes entre la côte égéenne, la Phry­gie inté­rieure et, au-delà, les hautes terres de l’A­na­to­lie centrale.

Le choix du site n’a rien d’un hasard. La val­lée du Lycos est alors l’un des cou­loirs com­mer­ciaux les plus actifs de l’A­sie Mineure : par elle tran­sitent les cara­vanes qui relient Éphèse à la Syrie et, de proche en proche, aux routes de l’O­rient. Trois villes s’y regardent en chiens de faïence, for­mant un tri­angle que les lec­teurs des épîtres pau­li­niennes connaissent sans le savoir : Lao­di­cée du Lycos, la riche, la ban­quière, celle que l’A­po­ca­lypse trai­te­ra de tiède ; Colosses, la vieille cité phry­gienne déjà décli­nante, à qui Paul adres­se­ra une lettre ; et Hié­ra­po­lis, la ville d’eau, la ville sainte, dont le même Paul dira en pas­sant, dans l’é­pître aux Colos­siens, qu’É­pa­phras se donne beau­coup de peine pour ses fidèles. Trois villes à une jour­née de marche l’une de l’autre, trois des­tins liés — et le chris­tia­nisme, quand il arri­ve­ra, remon­te­ra cette val­lée comme l’eau remonte les failles.

La Hié­ra­po­lis hel­lé­nis­tique, celle d’Eu­mène, nous échappe presque entiè­re­ment : le séisme de 60 l’a effa­cée, et la ville romaine s’est bâtie par-des­sus. On en devine le plan hip­po­da­mien — ce qua­drillage de rues ortho­go­nales dont la grande artère cen­trale, la pla­teia, longue de près d’un kilo­mètre et demi, struc­ture encore le site aujourd’­hui —, quelques tom­beaux anciens de la nécro­pole nord, et le sou­ve­nir de son rat­ta­che­ment à la dynas­tie per­ga­mé­nienne : le culte d’A­pol­lon fon­da­teur, Apol­lon Arché­gète, y voi­sine avec celui de la Mère ana­to­lienne, Cybèle, dont les prêtres eunuques, les galles, avaient seuls le pri­vi­lège de des­cendre dans le gouffre aux vapeurs sans en mou­rir. Déjà ce par­tage des rôles qui fait toute la per­son­na­li­té reli­gieuse de la ville : le dieu grec en façade, la déesse ana­to­lienne dans les profondeurs.

En 133 avant notre ère, der­nier coup de théâtre dynas­tique : Attale III, mou­rant sans héri­tier, lègue son royaume au peuple romain par tes­ta­ment — geste inouï dont les his­to­riens débattent encore, pru­dence poli­tique ou fatigue de régner. Hié­ra­po­lis devient romaine sans avoir com­bat­tu, inté­grée à la pro­vince d’A­sie, et entame la longue car­rière ther­male et com­mer­çante qui fera sa for­tune. Elle frappe mon­naie, elle exporte, elle soigne. Et elle attend, sans le savoir, les deux visi­teurs qui lui vau­dront de figu­rer dans cette his­toire : un phi­lo­sophe esclave et un apôtre galiléen.

IV. La ville romaine : laine pourpre, oracles et un phi­lo­sophe boiteux

Après le séisme de 60, Hié­ra­po­lis se relève avec l’éner­gie des villes qui n’ont plus rien à perdre. Néron règne, l’Em­pire finance, et la cité se rebâ­tit à la romaine : plus large, plus haute, plus mar­brée. Les décen­nies sui­vantes, des Fla­viens aux Sévères, sont son âge d’or. La porte monu­men­tale à trois arches flan­quée de tours rondes que fran­chit encore le visi­teur au nord du site porte le nom de Fron­ti­nus, pro­con­sul d’A­sie sous Domi­tien — le même Fron­tin, notons-le au pas­sage, qui écri­ra plus tard un trai­té sur les aque­ducs de Rome, comme si les hommes d’eau se recon­nais­saient entre eux. Der­rière la porte s’é­tire la grande rue à colon­nades, bor­dée de por­tiques et de bou­tiques, et tout autour se déploie l’é­qui­pe­ment com­plet de la ville impé­riale heu­reuse : deux ensembles ther­maux gigan­tesques, un gym­nase, des fon­taines monu­men­tales, un temple d’A­pol­lon recons­truit, un théâtre.

Ce théâtre mérite qu’on s’y arrête, car c’est l’un des mieux conser­vés d’A­sie Mineure et l’un des plus élo­quents. Com­men­cé sous Hadrien, somp­tueu­se­ment rema­nié sous Sep­time Sévère puis res­tau­ré encore au IVe siècle, il pou­vait accueillir une dizaine de mil­liers de spec­ta­teurs sur ses gra­dins ados­sés à la col­line. Sa scène monu­men­tale, en par­tie rele­vée par les archéo­logues ita­liens, déroule un pro­gramme sculp­té d’une richesse étour­dis­sante : la nais­sance d’A­pol­lon et d’Ar­té­mis, le cor­tège de Dio­ny­sos, l’en­lè­ve­ment de Per­sé­phone — encore et tou­jours, dans cette ville bâtie sur un sou­pi­rail des enfers, l’his­toire de la jeune fille ava­lée par le monde d’en bas et ren­due, une sai­son sur deux, au monde d’en haut. On y voit aus­si l’empereur Sep­time Sévère en majes­té, et l’on com­prend que le décor de théâtre est ici un mani­feste : la ville met en scène ses dieux, son sous-sol et son loya­lisme dans le même mou­ve­ment de marbre.

De quoi vivait Hié­ra­po­lis, outre ses eaux ? De laine. Les sources antiques et les ins­crip­tions sont una­nimes : la ville était un grand centre lai­nier et sur­tout un centre de tein­ture, dont les étoffes riva­li­saient, disait-on, avec la pourpre. Les tein­tu­riers uti­li­saient, semble-t-il, les pro­prié­tés de l’eau ther­male pour fixer les cou­leurs — la garance y don­nait des rouges pro­fonds sans qu’il fût besoin des coû­teux coquillages du murex. Les cor­po­ra­tions de métiers, tein­tu­riers en tête, étaient si puis­santes qu’elles se char­geaient de l’en­tre­tien de cer­tains monu­ments et se fai­saient gra­ver dans la pierre des sièges réser­vés au théâtre. Sur les sar­co­phages de la nécro­pole, on lit des noms de pour­priers, de tis­se­rands, de mar­chands de laine : la ville sainte était aus­si une ville d’a­te­liers, qui sen­tait la tein­ture et le suint autant que l’encens.

Elle comp­tait, dans sa popu­la­tion bigar­rée, une com­mu­nau­té juive nom­breuse et ancienne — ins­tal­lée là, pour une part, depuis qu’An­tio­chos III avait trans­plan­té en Phry­gie et en Lydie deux mille familles juives de Baby­lo­nie, à la fin du IIIe siècle avant notre ère. Les ins­crip­tions de la nécro­pole en gardent la trace émou­vante : des tombes qui invoquent la pro­tec­tion de « la sainte com­mu­nau­té des Juifs », des sar­co­phages ornés de la meno­rah, et cette épi­taphe fameuse d’un cer­tain Publius Aelius Gly­kon qui lègue de l’argent aux cor­po­ra­tions des tein­tu­riers et des tapis­siers pour qu’elles fleu­rissent sa tombe aux fêtes de Pâque, des Azymes et de Pen­te­côte — mais aus­si aux calendes romaines. Un homme, trois calen­driers : toute l’A­na­to­lie est dans cette ins­crip­tion. C’est dans ce ter­reau — une dia­spo­ra juive pros­père, hel­lé­ni­sée, insé­rée dans les métiers de la laine — que la pré­di­ca­tion chré­tienne trou­ve­ra ses pre­mières oreilles.

Et puis Hié­ra­po­lis a don­né au monde un phi­lo­sophe, et pas n’im­porte lequel : Épic­tète. Il naît ici vers l’an 50, esclave, et son nom même — Epik­tè­tos, « acquis », « ache­té » — est un état civil de mar­chan­dise. Ven­du à Rome, boi­teux (de nais­sance ou des suites d’un mau­vais trai­te­ment, la tra­di­tion hésite), affran­chi, ban­ni d’I­ta­lie avec les autres phi­lo­sophes par Domi­tien, il fini­ra à Nico­po­lis d’É­pire, ensei­gnant que rien ne nous appar­tient hors notre juge­ment, et qu’il faut dis­tin­guer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. On a envie de croire — c’est indé­mon­trable et je le crois quand même — que quelque chose de Hié­ra­po­lis est pas­sé dans sa doc­trine : quand on naît esclave dans une ville où le sol tremble, où la source gué­rit qui elle veut et où un trou dans la terre tue les oiseaux en plein vol, on apprend tôt que le monde ne nous a rien pro­mis. Le stoï­cisme d’É­pic­tète est une phi­lo­so­phie de pays sismique.

V. Le Plou­to­nion, ou la porte des enfers

Il faut main­te­nant des­cendre. Au flanc de la col­line du temple d’A­pol­lon, sous l’es­pla­nade sacrée, s’ouvre le lieu qui a fait la répu­ta­tion de Hié­ra­po­lis dans toute l’An­ti­qui­té et qui est, à ma connais­sance, le seul endroit du monde gré­co-romain où l’on pou­vait véri­fier expé­ri­men­ta­le­ment l’exis­tence des enfers : le Plou­to­nion, le sanc­tuaire de Pluton.

Stra­bon, qui visi­ta les lieux au tour­nant de notre ère, en a lais­sé une des­crip­tion de repor­ter : une ouver­ture de taille modeste au flanc de la col­line, pré­cé­dée d’une enceinte car­rée, rem­plie d’une vapeur bru­meuse si dense qu’on dis­tingue à peine le sol. Les tau­reaux qu’on y intro­duit pour le sacri­fice s’ef­fondrent et meurent sans qu’au­cune main les touche ; les moi­neaux qu’il y lâcha lui-même — Stra­bon, géo­graphe scru­pu­leux, pré­cise qu’il fit l’ex­pé­rience — tom­bèrent aus­si­tôt sans vie. Seuls les galles, les prêtres eunuques de Cybèle, entrent dans le gouffre et en res­sortent vivants, en rete­nant leur res­pi­ra­tion, note Stra­bon, qui se demande si cette immu­ni­té tient à leur muti­la­tion ou à une pro­tec­tion divine, et qui penche, en bon esprit fort, pour une tech­nique. Cas­sius Dio, deux siècles plus tard, décrit encore le manège ; Ammien Mar­cel­lin, au IVe siècle, en parle tou­jours. Pen­dant un demi-mil­lé­naire, on est venu de toute l’A­sie voir mou­rir des oiseaux à la porte des enfers.

La science moderne a entiè­re­ment confir­mé le dos­sier antique, ce qui est tou­jours une satis­fac­tion. Le gouffre du Plou­to­nion est une bouche de la faille qui exhale un dioxyde de car­bone d’o­ri­gine pro­fonde ; le gaz, plus dense que l’air, forme au ras du sol un lac invi­sible dont la concen­tra­tion, mesu­rée par les vol­ca­no­logues, dépasse lar­ge­ment le seuil mor­tel pen­dant la nuit et aux pre­mières heures du matin, avant que le soleil et le vent ne le dis­persent en par­tie. Les tau­reaux, qui portent leurs naseaux bas, mou­raient ; les prêtres, debout, la tête au-des­sus de la nappe, sur­vi­vaient — et devaient connaître, en outre, les heures où le dra­gon dor­mait. Le miracle était une affaire de cen­ti­mètres et d’ho­raires. On aurait tort d’en sou­rire : admi­nis­trer un miracle à heures fixes pen­dant cinq siècles sans acci­dent majeur sup­pose un savoir empi­rique du gaz, trans­mis de prêtre à prêtre, qui force le res­pect. Les galles de Cybèle étaient, à leur manière, les pre­miers vol­ca­no­logues de terrain.

L’ar­chéo­lo­gie a ren­du au lieu sa topo­gra­phie exacte en 2013, quand la mis­sion ita­lienne diri­gée par Fran­ces­co D’An­dria — rete­nez ce nom, il revien­dra — a déga­gé l’en­semble du sanc­tuaire : la source chaude qui sourd du gouffre, la porte de marbre, les gra­dins d’un petit théâtre où les pèle­rins s’as­seyaient pour assis­ter aux sacri­fices, une sta­tue de ser­pent lové, un Cer­bère. On y a trou­vé aus­si des lampes à huile par cen­taines, offrandes de ceux qui inter­ro­geaient le dieu d’en bas, et l’on a com­pris que le Plou­to­nion fonc­tion­nait en tan­dem avec le temple d’A­pol­lon qui le sur­plombe : le dieu de la lumière au-des­sus, le dieu des morts au-des­sous, reliés par la même fis­sure. L’o­racle d’A­pol­lon de Hié­ra­po­lis — un oracle alpha­bé­tique, où le sort dési­gnait une lettre qui ren­voyait à une sen­tence — par­lait lit­té­ra­le­ment au-des­sus du souffle de Plu­ton. Aucune ville n’a jamais mis en scène avec cette fran­chise la véri­té que toutes les reli­gions enrobent : que la parole divine et l’ex­ha­lai­son mor­telle sortent du même trou.

Le chris­tia­nisme, on s’en doute, ne pou­vait pas lais­ser un tel dis­po­si­tif en état de marche. Au Ve siècle, le Plou­to­nion fut condam­né, com­blé, ses sta­tues jetées dans le gouffre — c’est là que les archéo­logues les ont retrou­vées, ce qui est une iro­nie de plus : les fouilleurs du XXIe siècle ont rou­vert la porte des enfers que les évêques avaient fer­mée. Aujourd’­hui, une grille inter­dit l’ap­proche, et des cap­teurs mesurent le CO2 en conti­nu. Les oiseaux, m’a-t-on dit, y meurent encore de temps en temps. La faille, elle, n’a jamais été baptisée.

VI. La ville des morts

Mais c’est au nord de la ville, au-delà de la porte de Fron­ti­nus, que Hié­ra­po­lis livre son visage le plus sai­sis­sant. Sur près de deux kilo­mètres, de part et d’autre de l’an­cienne route de Tri­po­lis et de Sardes, s’é­tend la plus grande nécro­pole d’A­sie Mineure : plus de mille deux cents tom­beaux recen­sés, éche­lon­nés du IIe siècle avant notre ère à l’é­poque byzan­tine, tumu­lus hel­lé­nis­tiques à tam­bour cir­cu­laire, sar­co­phages per­chés sur des podiums, mai­sons funé­raires à étage avec leur porte, leur toit à double pente et par­fois leur jar­din clos — une ville entière, avec ses rues, ses quar­tiers riches et ses fau­bourgs, ses par­ve­nus et ses conces­sions à per­pé­tui­té, dou­blant la ville des vivants comme son ombre por­tée sur le calcaire.

L’ex­pli­ca­tion de cette déme­sure est simple et ver­ti­gi­neuse : on venait à Hié­ra­po­lis pour gué­rir, et beau­coup n’y gué­ris­saient pas. La ville ther­male était le der­nier recours des malades de toute l’A­sie, et ceux que l’eau sainte ne sau­vait pas res­taient sur place, dans la terre blanche. Hié­ra­po­lis a bâti sa pros­pé­ri­té sur l’es­pé­rance des mou­rants et son immense nécro­pole avec leur décep­tion. Les deux indus­tries — le soin et la sépul­ture — tra­vaillaient main dans la main, comme aujourd’­hui les cli­niques et les pompes funèbres, et la ville avait pous­sé le sens du ser­vice jus­qu’à déve­lop­per tout un arti­sa­nat de l’é­pi­taphe, du sar­co­phage sculp­té et de la fon­da­tion funé­raire, ces rentes que les défunts consti­tuaient de leur vivant pour qu’on vînt fleu­rir leur tombe à dates fixes.

En mar­chant dans la nécro­pole nord aux heures vides — tôt le matin, quand les cars dorment encore —, on éprouve quelque chose qui ne res­semble à aucune autre visite de site antique. Les tom­beaux ne sont pas ali­gnés dans un musée : ils sont chez eux, pen­chés par les séismes, gai­nés par endroits de tra­ver­tin, car l’eau cal­caire, en diva­guant à tra­vers la nécro­pole au fil des siècles, a enro­bé cer­tains sar­co­phages d’une gangue blanche, les pétri­fiant une seconde fois — la mort prise dans le miné­ral comme un insecte dans l’ambre. Les cou­vercles pèsent des tonnes et sont presque tous de tra­vers : les pilleurs sont pas­sés, à toutes les époques, et les trem­ble­ments de terre ont fait le reste. On se penche, on lit. Le grec des épi­taphes est direct, pro­cé­du­rier, éton­nam­ment vivant : untel a construit ce tom­beau pour lui-même, sa femme et ses enfants ; défense d’y intro­duire un corps étran­ger sous peine d’a­mende payable au tré­sor sacré, au fisc impé­rial, ou à la cor­po­ra­tion des tein­tu­riers pourpre ; le déla­teur tou­che­ra un tiers.

Une stèle, entre toutes, vaut le voyage. Près de la porte de Fron­ti­nus se dresse le tom­beau de Titus Fla­vius Zeuxis, mar­chand, qui fit gra­ver au fron­ton qu’il avait, de son vivant, dou­blé le cap Malée — la pointe redou­tée du Pélo­pon­nèse — soixante-douze fois en navi­guant vers l’I­ta­lie. Soixante-douze allers vers Rome, sans doute des car­gai­sons de laine teinte, et l’homme n’a rien trou­vé de plus glo­rieux à dire à l’é­ter­ni­té que son nombre de rota­tions. J’a­voue une ten­dresse sans borne pour Zeuxis : voi­là un homme qui a com­pris que la seule immor­ta­li­té véri­fiable est celle du kilo­mé­trage. Tout voya­geur qui compte ses car­nets, ses visas ou ses articles de blog est son héri­tier direct, et je dépose ici, à ma façon, une fleur élec­tro­nique sur son sarcophage.

C’est dans ce pay­sage-là — une ville qui parle aux dieux par une fis­sure et qui héberge plus de morts que de vivants — qu’ar­rive, dans la seconde moi­tié du Ier siècle, un vieillard venu de Gali­lée avec ses filles. Il s’ap­pelle Philippe.

VII. Lequel des deux Philippe ?

Ici, l’hon­nê­te­té oblige à ouvrir le dos­sier le plus embrouillé de toute cette his­toire, un dos­sier vieux de dix-neuf siècles que les éru­dits n’ont tou­jours pas refer­mé, et qui tient en une ques­tion d’é­tat civil : quel Phi­lippe est mort à Hiérapolis ?

Car le Nou­veau Tes­ta­ment en connaît deux, et la tra­di­tion les a mélan­gés avec un entrain qui déses­père les phi­lo­logues. Il y a d’a­bord Phi­lippe l’a­pôtre, l’un des Douze, ori­gi­naire de Beth­saïde comme Pierre et André, celui qui dans l’é­van­gile de Jean amène Natha­naël à Jésus (« Viens et vois »), s’in­quiète du prix du pain avant la mul­ti­pli­ca­tion (« deux cents deniers n’y suf­fi­raient pas »), et demande lors du der­nier repas : « Sei­gneur, montre-nous le Père » — figure de l’in­ter­mé­diaire, de l’homme qui pré­sente, qui intro­duit, qui pose les ques­tions pra­tiques. Et il y a Phi­lippe le diacre, dit l’É­van­gé­liste, l’un des Sept ins­ti­tués dans les Actes des Apôtres pour le ser­vice des tables, mis­sion­naire ful­gu­rant de la Sama­rie, bap­ti­seur de l’eu­nuque éthio­pien sur la route de Gaza, éta­bli ensuite à Césa­rée mari­time avec ses quatre filles vierges qui pro­phé­ti­saient — c’est chez lui que Paul fait étape, et l’au­teur des Actes note ce détail des quatre filles avec la pré­ci­sion d’un homme qui a dîné à leur table.

Or que disent les sources anciennes sur Hié­ra­po­lis ? Deux témoi­gnages, tous deux du IIe siècle, tous deux conser­vés par Eusèbe de Césa­rée dans son His­toire ecclé­sias­tique, et tous deux locaux, ce qui leur donne un poids consi­dé­rable. Le pre­mier est celui de Papias, évêque de Hié­ra­po­lis même vers 110–130, auteur d’une Expli­ca­tion des paroles du Sei­gneur en cinq livres dont il ne nous reste que des miettes — l’une des grandes pertes de la lit­té­ra­ture chré­tienne pri­mi­tive. Papias raconte qu’il tenait des filles de Phi­lippe, qui vivaient dans sa ville, des récits mer­veilleux, dont une résur­rec­tion. Le second est Poly­crate, évêque d’É­phèse, qui écrit vers 190 au pape Vic­tor, dans la que­relle sur la date de Pâques, pour défendre les usages d’A­sie en invo­quant les « grands astres » qui reposent dans sa pro­vince : et il cite en tête « Phi­lippe, l’un des douze apôtres, qui repose à Hié­ra­po­lis, avec deux de ses filles qui vieillirent dans la vir­gi­ni­té, tan­dis qu’une autre, qui vécut dans le Saint-Esprit, repose à Éphèse ».

Poly­crate dit donc expli­ci­te­ment : l’a­pôtre, l’un des Douze. Mais les filles pro­phé­tesses res­semblent furieu­se­ment à celles du diacre de Césa­rée, et Eusèbe lui-même, citant les deux dos­siers à quelques pages de dis­tance, glisse de l’un à l’autre sans paraître s’a­per­ce­voir du pro­blème — ou en s’en aper­ce­vant trop bien, ce qui serait plus piquant. Depuis, deux écoles : ceux qui pensent que le diacre a fini ses jours à Hié­ra­po­lis et que la tra­di­tion locale l’a pro­mu apôtre par infla­tion hono­ri­fique, pro­cé­dé attes­té par­tout (une ville qui pos­sède un tom­beau a tou­jours inté­rêt à ce que le loca­taire soit du pre­mier cercle) ; et ceux qui tiennent pour l’a­pôtre, arguant que Poly­crate, écri­vant à Rome sur un sujet grave, à une cen­taine de kilo­mètres de la tombe, une soixan­taine d’an­nées seule­ment après Papias, n’au­rait pas com­mis ni tolé­ré une confu­sion aus­si gros­sière sur le joyau funé­raire de sa province.

Je n’ar­bi­tre­rai pas — per­sonne ne le peut, et c’est très bien ain­si. Je note­rai seule­ment ceci, qui me paraît l’es­sen­tiel : dès le IIe siècle, c’est-à-dire à une ou deux géné­ra­tions des faits, l’A­sie chré­tienne tout entière tient pour acquis qu’un Phi­lippe du cercle le plus proche de Jésus est enter­ré à Hié­ra­po­lis avec ses filles, et per­sonne, nulle part, ne conteste la loca­li­sa­tion. On dis­cute du grade, jamais de l’a­dresse. Dans le grand jeu de Mono­po­ly des reliques qui com­mence alors — Jean à Éphèse, Jacques à Jéru­sa­lem, Pierre et Paul à Rome —, Hié­ra­po­lis a tiré Phi­lippe, et elle ne le lâche­ra plus. La ville qui pos­sé­dait la porte des enfers pos­sé­dait désor­mais mieux : la tombe d’un homme qui avait tou­ché le Ressuscité.

VIII. Le mar­tyre, ver­sion légen­daire : la ville des serpents

Sur la mort de Phi­lippe à Hié­ra­po­lis, l’his­toire se tait et la légende parle — abon­dam­ment. Le texte clef est un apo­cryphe du IVe siècle, les Actes de Phi­lippe, com­po­sé vrai­sem­bla­ble­ment en Asie Mineure, peut-être dans des cercles ascé­tiques de Phry­gie, et dont le der­nier acte, le Mar­tyre de Phi­lippe, se passe pré­ci­sé­ment dans notre ville, rebap­ti­sée pour l’oc­ca­sion Ophio­ry­mè, « la rue des ser­pents » — car dans la logique de l’a­po­cryphe, Hié­ra­po­lis est la capi­tale du culte de la Vipère, ce qui est une trans­po­si­tion assez trans­pa­rente des cultes ana­to­liens de la terre et de leur fameuse fis­sure exha­lante. Les auteurs des Actes connais­saient leur Ploutonion.

L’his­toire vaut d’être racon­tée, car elle a l’éner­gie des contes. Phi­lippe arrive à Ophio­ry­mè accom­pa­gné de sa sœur Mariam­nè et de l’a­pôtre Bar­thé­le­my, plus un léo­pard et un che­vreau conver­tis en che­min, qui parlent et prient — les apo­cryphes ont sur les textes cano­niques l’a­van­tage déci­sif des ani­maux qui parlent. Le trio gué­rit, prêche, conver­tit ; par­mi les conver­ties, Nica­no­ra, l’é­pouse du pro­con­sul Tyran­no­gno­phos (lit­té­ra­le­ment « le tyran des ténèbres », les apo­cryphes ne s’embarrassent pas de sub­ti­li­té ono­mas­tique). Le pro­con­sul, furieux de voir sa femme pas­ser à l’as­cé­tisme, fait sai­sir les apôtres. Phi­lippe est per­cé aux che­villes et aux cuisses, puis sus­pen­du la tête en bas à un arbre — ou à un poteau, selon les ver­sions — face au temple de la Vipère. De là-haut, ou plu­tôt de là-bas, il mau­dit ses bour­reaux, et la terre s’ouvre : l’a­bîme englou­tit le temple, la vipère, le pro­con­sul et sept mille hommes. Le Christ appa­raît, répri­mande Phi­lippe — un apôtre ne mau­dit pas — et, en puni­tion de sa colère, lui annonce qu’il devra attendre qua­rante jours aux portes du para­dis. Phi­lippe, sus­pen­du, refuse qu’on le détache, meurt dans sa posi­tion de sup­pli­cié, et la terre englou­tie est ren­due à la sur­face, les sept mille res­sus­ci­tés conver­tis d’of­fice. On l’en­terre sur place ; de son sang, au bout de trois jours, naît une vigne.

Tout est faux, sans doute, et tout est vrai à un niveau plus pro­fond. Car qu’est-ce que ce récit, sinon le pay­sage de Hié­ra­po­lis pas­sé au tamis du mythe chré­tien ? La ville des ser­pents, c’est la ville du gouffre chto­nien ; la terre qui s’ouvre et englou­tit, c’est le séisme, l’ex­pé­rience ana­to­lienne par excel­lence ; l’a­bîme qui rend ce qu’il a pris, c’est Per­sé­phone chris­tia­ni­sée, la même his­toire que sur les reliefs du théâtre, trois col­lines plus loin. Le sup­plice la tête en bas lui-même — que Phi­lippe par­tage avec Pierre dans la tra­di­tion — prend ici un sens topo­gra­phique : l’a­pôtre meurt orien­té vers l’a­bîme qu’il com­bat, tête pre­mière vers le Plou­to­nion, comme un plon­geur. Les Actes de Phi­lippe sont un docu­ment médiocre sur la mort d’un homme et un docu­ment extra­or­di­naire sur la manière dont une ville digère ses anciens dieux : on n’in­vente pas de tels détails ailleurs que sur place, les pieds sur la faille.

La tra­di­tion retien­dra l’es­sen­tiel sim­pli­fié : Phi­lippe, apôtre, mar­ty­ri­sé à Hié­ra­po­lis — cru­ci­fié la tête en bas, ou lapi­dé, ou les deux — sous Domi­tien selon les uns, plus tôt selon les autres, à un âge cano­nique. L’i­co­no­gra­phie occi­den­tale lui don­ne­ra pour attri­but la croix de son sup­plice, et par­fois le dra­gon ou le ser­pent vain­cu. Et la ville, elle, fera ce que les villes font de leurs mar­tyrs : de l’architecture.

IX. Le Mar­ty­rion, l’oc­to­gone sur la colline

Mon­tez main­te­nant. Au nord-est de la ville, hors les murs, une col­line domine tout le site — la plaine du Lycos en contre­bas, la barre nei­geuse du Cad­mos en face, la ville antique éta­lée à vos pieds avec sa grande rue comme une raie dans les che­veux. C’est sur cette hau­teur que l’É­glise de Hié­ra­po­lis, au tout début du Ve siècle, quand l’Em­pire deve­nu chré­tien eut les moyens de ses gra­ti­tudes, éle­va à son apôtre l’un des monu­ments les plus sin­gu­liers de l’ar­chi­tec­ture paléo­chré­tienne : le Mar­ty­rion de Saint-Philippe.

Le plan est un théo­rème. Dans un car­ré de près de soixante mètres de côté s’ins­crit un octo­gone cen­tral de vingt mètres, cou­vert à l’o­ri­gine d’une cou­pole pro­ba­ble­ment char­pen­tée et plom­bée ; autour de l’oc­to­gone rayonnent huit cha­pelles et un cha­pe­let de salles tri­an­gu­laires et car­rées qui rem­plissent les angles, le tout cein­tu­ré de por­tiques où s’ou­vraient vingt-huit petites chambres — des cel­lules pour les pèle­rins, venus par­fois de très loin, car on dor­mait dans les sanc­tuaires, l’in­cu­ba­tion étant une pra­tique que le chris­tia­nisme avait reprise sans trop le dire aux vieux temples gué­ris­seurs. Huit, le chiffre est un dogme en pierre : c’est le chiffre de la résur­rec­tion, le « hui­tième jour » qui suit le sab­bat, le jour du monde nou­veau — les bap­tis­tères sont octo­go­naux pour la même rai­son. Le Mar­ty­rion de Phi­lippe est une machine à signi­fier que la mort du mar­tyr débouche sur autre chose que la mort.

Le plus éton­nant est que ce vais­seau théo­lo­gique ne conte­nait pas de tombe. Les fouilles l’ont confir­mé : pas de crypte, pas de sar­co­phage sous l’oc­to­gone. Le Mar­ty­rion était un lieu de célé­bra­tion et de mémoire, le cadre monu­men­tal des grandes fêtes de l’a­pôtre, pas son cer­cueil. Pen­dant des décen­nies, les archéo­logues ont donc buté sur une ques­tion de bon sens : on ne bâtit pas un octo­gone de soixante mètres de côté au som­met d’une col­line pour com­mé­mo­rer un saint enter­ré ailleurs — le tom­beau devait être là, quelque part, à por­tée de prière. Mais où ?

Toute la col­line, du reste, était équi­pée pour le pèle­ri­nage, et les fouilles ita­liennes en ont réas­sem­blé le cir­cuit com­plet, qui est celui d’un sanc­tuaire de masse orga­ni­sé avec un sens du flux digne des grands lieux saints d’au­jourd’­hui : un pont sur le tor­rent, une porte, un éta­blis­se­ment de bains où le pèle­rin se puri­fiait — les thermes avant le sacré, vieille gram­maire ana­to­lienne —, puis un esca­lier pro­ces­sion­nel monu­men­tal, large, superbe, gra­vis­sant la pente en droite ligne vers le pla­teau du Mar­ty­rion. Des fon­taines jalon­naient la mon­tée. On ima­gine les foules des 14 novembre — la fête de l’a­pôtre dans le calen­drier byzan­tin —, la rumeur des langues d’A­sie, les malades por­tés, les mar­chands d’am­poules à eulo­gie, toute cette huma­ni­té suante et espé­rante grim­pant vers l’oc­to­gone comme elle avait grim­pé, quelques siècles plus tôt, vers le théâtre et le Plou­to­nion. La ville avait chan­gé de dieux, pas de métier : elle orga­ni­sait tou­jours la ren­contre du haut et du bas, de l’eau et du salut.

X. 2011 : la tombe retrouvée

L’his­toire de l’ar­chéo­lo­gie à Hié­ra­po­lis est une his­toire ita­lienne. Depuis 1957, une mis­sion archéo­lo­gique ita­lienne — fon­dée par Pao­lo Ver­zone, du Poli­tec­ni­co de Turin — fouille, relève, redresse et publie le site avec cette patience de longue haleine qui est la vraie noblesse du métier : trois géné­ra­tions de cher­cheurs sur la même ville, des mil­liers de pages de rap­ports, des colonnes remon­tées une à une. À par­tir des années 2000, la mis­sion est diri­gée par Fran­ces­co D’An­dria, pro­fes­seur à l’u­ni­ver­si­té du Salen­to, un homme qui aura pas­sé sa vie savante dans la val­lée du Lycos, et qui s’é­tait mis en tête de résoudre l’é­nigme de la col­line : retrou­ver la tombe de Philippe.

Long­temps, on avait cher­ché au plus près de l’é­vi­dence — sous l’oc­to­gone, dans l’oc­to­gone, autour de l’oc­to­gone. Rien. C’est en élar­gis­sant la fouille au pla­teau qui s’é­tend à quelques dizaines de mètres du Mar­ty­rion que la réponse est sor­tie de terre, à l’é­té 2011. Là, sous les brous­sailles, dor­maient les restes d’une église à trois nefs du Ve siècle, jus­qu’a­lors incon­nue. Et au centre de cette église, en posi­tion d’hon­neur abso­lue, enchâs­sé dans le bâti­ment comme une pierre pré­cieuse dans son cha­ton, les archéo­logues ont déga­gé un tom­beau romain — un sépulcre du Ier siècle de notre ère, du type exact des tombes à chambre de la grande nécro­pole, mais iso­lé, exhaus­sé, entou­ré de dis­po­si­tifs litur­giques : des marches pour y mon­ter, des plaques de marbre, des traces de lampes, des graf­fi­tis de pèle­rins, l’u­sure carac­té­ris­tique lais­sée par des siècles de mains et de lèvres sur la pierre.

Le rai­son­ne­ment de D’An­dria, pré­sen­té cette année-là et publié ensuite, est d’une sim­pli­ci­té lumi­neuse, et c’est ce qui fait sa force. Voi­ci une tombe du Ier siècle — l’é­poque de la mort de Phi­lippe. Voi­ci une com­mu­nau­té qui, quatre siècles plus tard, au lieu de dépla­cer cette tombe ou d’en construire une plus digne, bâtit une basi­lique entière autour d’elle, en tor­dant son plan pour que le vieux sépulcre romain occupe le centre exact du dis­po­si­tif — on ne fait cela que pour une tombe qu’on ne peut pas tou­cher, une tombe plus impor­tante que l’é­glise elle-même. Voi­ci enfin, à côté, le grand Mar­ty­rion octo­go­nal, désor­mais expli­cable : le com­plexe fonc­tion­nait en binôme, l’é­glise du tom­beau pour la véné­ra­tion du corps, l’oc­to­gone pour les célé­bra­tions et les foules, reliés par le même pla­teau sacré. La col­line entière était le reli­quaire ; on n’a­vait pas trou­vé la tombe plus tôt parce qu’on la cher­chait dans le mau­vais bâtiment.

Et puis il y a eu la confir­ma­tion par l’i­mage, qui est l’un de ces cadeaux que l’ar­chéo­lo­gie fait rare­ment. Un petit sceau à pain en bronze du VIe siècle — un de ces cachets dont on mar­quait les pains d’eu­lo­gie dis­tri­bués aux pèle­rins —, retrou­vé dans les envi­rons et étu­dié à la lumière de la décou­verte, montre saint Phi­lippe debout, en orant, entre deux édi­fices : à sa droite, un bâti­ment à cou­pole pré­cé­dé d’un esca­lier monu­men­tal ; à sa gauche, une basi­lique à toit à double pente. L’es­ca­lier pro­ces­sion­nel, l’oc­to­gone, l’é­glise du tom­beau : le plan du sanc­tuaire tenait depuis quinze siècles dans la paume d’un bou­lan­ger. Il fal­lait sim­ple­ment avoir déga­gé les deux bâti­ments pour savoir lire l’i­mage. J’aime cette idée que la preuve dor­mait dans un tam­pon à pain — que la mémoire des lieux saints se soit conser­vée, mieux que dans les chro­niques, dans l’ou­tillage des mar­chands de petits pains bénits. Zeuxis le lai­nier aurait apprécié.

La nou­velle fit en juillet 2011 le tour du monde en vingt-quatre heures — « la tombe de l’a­pôtre Phi­lippe décou­verte en Tur­quie » —, avec les sim­pli­fi­ca­tions d’u­sage. Il faut donc redire les choses avec l’exac­ti­tude qu’elles méritent. Ce que la fouille a éta­bli, c’est que ce tom­beau du Ier siècle est celui que les chré­tiens de Hié­ra­po­lis, dès l’An­ti­qui­té, véné­raient comme la tombe de Phi­lippe, avec une conti­nui­té de culte maté­riel­le­ment docu­men­tée. Que l’at­tri­bu­tion antique fût exacte — que ce sépulcre ait réel­le­ment reçu le corps du Gali­léen —, aucune fouille ne peut le prou­ver, et D’An­dria, en savant hon­nête, ne l’a jamais pré­ten­du. Mais la chaîne est courte et solide : Papias écrit à Hié­ra­po­lis quelques décen­nies après la mort de Phi­lippe, dans une ville où vivaient encore ses filles ; Poly­crate loca­lise la tombe en 190 ; l’é­glise du Ve siècle enchâsse une tombe du Ier. Entre le témoin et le monu­ment, il n’y a presque pas de jeu. Dans le dos­sier des tom­beaux apos­to­liques, où l’on trouve de tout, celui de Hié­ra­po­lis est l’un des mieux tenus.

Une chose, en revanche, est cer­taine : la tombe est vide, et elle l’é­tait sans doute déjà quand on a bâti l’é­glise autour d’elle, ou elle l’est deve­nue peu après. Car les reliques de Phi­lippe, comme toutes les grandes reliques d’O­rient, ont pris la route.

XI. Les reliques voyageuses

Le second des­tin d’un saint com­mence à sa mort, et il est géné­ra­le­ment plus mou­ve­men­té que le pre­mier. Celui de Phi­lippe ne fait pas excep­tion : son corps a plus voya­gé mort que vivant.

Dès l’An­ti­qui­té tar­dive, des reliques de l’a­pôtre sont signa­lées hors de Hié­ra­po­lis — la machine à trans­la­tions byzan­tine s’é­tait mise en marche, qui aspi­rait vers Constan­ti­nople les corps saints de tout l’O­rient comme la nou­velle Rome aspi­rait les colonnes et les obé­lisques. Mais c’est en Occi­dent que Phi­lippe a fini par élire domi­cile, et de la manière la plus offi­cielle : à Rome, au VIe siècle, le pape Pélage Ier puis Jean III dédient aux apôtres Phi­lippe et Jacques le Mineur la grande basi­lique que nous appe­lons aujourd’­hui, au plu­riel œcu­mé­nique, les San­ti Apos­to­li, à deux pas de la piaz­za Vene­zia. Les reliques des deux apôtres y reposent depuis lors dans la confes­sion, sous le maître-autel — des restes que les recon­nais­sances modernes ont exa­mi­nés, un fémur, des frag­ments, ce qui reste d’un homme quand quinze siècles de dévo­tion se le sont par­ta­gé. Chaque 3 mai, l’É­glise latine fête ensemble Phi­lippe et Jacques, non pour une affi­ni­té bio­gra­phique quel­conque, mais pour une rai­son de pur cadastre : ils par­tagent le même autel romain. Il y a quelque chose d’é­mou­vant dans cette ami­tié post­hume et admi­nis­tra­tive, ces deux Gali­léens colo­ca­taires pour l’é­ter­ni­té au centre de Rome, à trois mille kilo­mètres de leurs tombes.

D’autres frag­ments ont essai­mé, selon la loi de dif­fu­sion des reliques qui veut qu’un corps saint se mul­ti­plie en se divi­sant : un pied à Flo­rence, dit-on, un bras envoyé au roi de France, des par­celles dans le tré­sor de telle cathé­drale rhé­nane — l’in­ven­taire com­plet est impos­sible et n’au­rait pas grand sens. L’es­sen­tiel est ailleurs : à Hié­ra­po­lis, il ne res­tait rien, que la pierre. Quand D’An­dria a déga­gé la tombe en 2011, il ne s’at­ten­dait à aucun corps et n’en a trou­vé aucun ; le sépulcre avait été vidé par l’his­toire, pro­pre­ment, dévo­te­ment, il y a un mil­lé­naire et demi. Et c’est peut-être la leçon la plus pro­fonde de toute cette affaire : la décou­verte de 2011 n’a pas ren­du au monde le corps de Phi­lippe, elle lui a ren­du quelque chose de plus rare — le lieu. Le point exact de la sur­face ter­restre où une com­mu­nau­té du Ier siècle a dépo­sé son mort le plus pré­cieux, et autour duquel elle a tout orga­ni­sé, l’es­ca­lier, les bains, l’oc­to­gone, les petits pains. Les reliques voyagent ; les lieux res­tent. Le corps est à Rome, mais la tombe est en Phry­gie, et une tombe vide, toute la tra­di­tion chré­tienne est là pour le dire, n’est pas la moins élo­quente des tombes.

XII. Palimp­seste blanc

Il faut redes­cendre de la col­line, à la fin du jour si pos­sible, quand le site se vide et que les tra­ver­tins virent au rose, et refaire le che­min en sens inverse — l’é­glise du tom­beau, l’oc­to­gone, l’es­ca­lier des pèle­rins, le pont, puis la grande rue, le théâtre, le Plou­to­nion muse­lé sous sa grille, et enfin la nécro­pole immense où les sar­co­phages prennent la der­nière lumière. Alors la ville se laisse lire tout entière, d’un seul regard, comme une page.

Car Hié­ra­po­lis est, à la lettre, un palimp­seste — et le plus franc que je connaisse, parce que le sup­port y est visible en même temps que toutes les écri­tures. Le sup­port, c’est la faille : l’eau chaude, le gaz, le trem­ble­ment. Pre­mière écri­ture, la Mère ana­to­lienne et ses prêtres apnéistes, qui des­cen­daient dans le souffle de la terre. Deuxième écri­ture, Apol­lon et son oracle alpha­bé­tique, la Grèce posant son théâtre et sa rai­son lumi­neuse par-des­sus le gouffre sans le bou­cher — les Grecs n’ont jamais bou­ché les gouffres, ils les ont mis en scène. Troi­sième écri­ture, Rome, ses thermes, sa laine pourpre, ses cor­po­ra­tions, son mar­chand aux soixante-douze tra­ver­sées. Qua­trième écri­ture, le vieillard de Beth­saïde et ses filles pro­phé­tesses, puis l’oc­to­gone de la résur­rec­tion bâti face à la porte des enfers, dans un face-à-face qui n’a rien d’un hasard et tout d’une réplique : à la ville qui mon­trait la mort au fond d’un trou, l’É­glise a répon­du par un tom­beau vide au som­met d’une col­line. La géo­gra­phie sacrée de Hié­ra­po­lis est une conver­sa­tion de mille cinq cents ans sur une seule ques­tion, posée par le sol lui-même.

Et par-des­sus tout cela, la der­nière écri­ture, la plus lente et la plus sûre : le cal­caire. L’eau de Pamuk­kale conti­nue de cou­ler et de pétri­fier, indif­fé­rente aux dieux qu’elle a vus pas­ser, gai­nant de blanc les canaux byzan­tins, les sar­co­phages, les fûts de colonnes, ense­ve­lis­sant la ville sainte sous la sub­stance même qui l’a fait naître. Un jour loin­tain, tout cela ne sera plus qu’une seule ter­rasse blanche, et il fau­dra des archéo­logues d’une patience incon­ce­vable pour retrou­ver, sous le tra­ver­tin, l’oc­to­gone de Phi­lippe comme on a retrou­vé le Cer­bère au fond du Ploutonion.

En atten­dant, la col­line est là, et l’on peut s’y asseoir. J’y ai pen­sé à Épic­tète, l’en­fant esclave de la ville d’eau, qui ensei­gnait qu’il ne faut pas dire des choses « je les ai per­dues » mais « je les ai ren­dues ». Ton fils est mort ? Il est ren­du. Ta terre t’est ôtée ? Elle est ren­due. Hié­ra­po­lis a tout ren­du — ses dieux, son apôtre, ses reliques, ses tein­tu­riers, jus­qu’à ses habi­tants —, et il lui reste l’es­sen­tiel, qui est le lieu et le blanc. Le pèle­rin d’au­jourd’­hui, qu’il vienne pour l’a­pôtre, pour les vasques ou pour les pierres, refait sans le savoir le geste de tous ses pré­dé­ces­seurs depuis vingt-deux siècles : mon­ter vers une hau­teur blanche pour y inter­ro­ger ce qui ne meurt pas. Les réponses ont chan­gé plu­sieurs fois. La mon­tée, jamais.


Hié­ra­po­lis de Phry­gie (Pamuk­kale, pro­vince de Deniz­li, Tur­quie) est ins­crite au patri­moine mon­dial de l’U­NES­CO depuis 1988, au titre — rare — de site mixte, natu­rel et cultu­rel. Le Mar­ty­rion et l’é­glise du tom­beau de Saint-Phi­lippe se trouvent sur la col­line au nord-est du site, au terme de l’es­ca­lier pro­ces­sion­nel. La fête de l’a­pôtre est célé­brée le 3 mai en Occi­dent, le 14 novembre dans le calen­drier byzan­tin. Les fouilles de la mis­sion archéo­lo­gique ita­lienne, fon­dée par Pao­lo Ver­zone en 1957 et long­temps diri­gée par Fran­ces­co D’An­dria, se poursuivent.

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