Les citernes de Constantinople
Une capitale sans fleuve
Les citernes de Constantinople, une capitale sans fleuve
La ville d’en dessous — les citernes d’Istanbul, de Constantin aux sécheresses contemporaines
Tout le monde connaît la Citerne Basilique, ses colonnes noyées et ses Méduses renversées. Mais Constantinople fut bâtie sur des dizaines de réservoirs, dont la plupart dorment encore sous les boutiques, sous les stades, sous les potagers de Fatih. Enquête dans une capitale qui a passé seize siècles à retenir de l’eau qu’elle n’avait pas.
Une capitale sans fleuve
Il faut partir d’un paradoxe de géographe. Constantinople est une ville d’eau : la Corne d’Or, le Bosphore, la Marmara la cernent de trois côtés, et aucune image de la ville ne se conçoit sans cette présence liquide qui monte jusqu’au pied des murailles. Mais c’est une ville qui a soif. Aucun fleuve ne la traverse. Le Lycus, mince ruisseau intra-muros aujourd’hui enterré sous les boulevards, ne suffisait pas ; les « Eaux douces d’Europe », au fond de la Corne d’Or, coulent hors les murs et modestement. L’eau salée est partout, et ne sert à rien.
La Byzance grecque des premiers siècles, bourgade de commerce accrochée à la pointe du Sérail, avait pu vivre de puits, de sources locales et de citernes domestiques. La Nouvelle Rome de Constantin, à partir de 330, change d’échelle et donc de problème. Une capitale impériale suppose des thermes publics, des fontaines monumentales, un palais, des casernes, des marchés, une population qui, aux siècles les plus peuplés, a pu approcher le demi-million d’habitants avant que peste et guerres ne la fassent chuter. Aucune ressource locale ne peut répondre à cette demande. La ville doit faire venir l’eau de loin.
De cette contrainte est né l’un des plus vastes systèmes hydrauliques de l’Antiquité, et sans doute le plus méconnu. Les premières lignes captent les sources de la forêt de Belgrade, au nord de la ville, à une trentaine de kilomètres. Puis, aux IVᵉ et Vᵉ siècles, l’ingénierie impériale va chercher beaucoup plus loin : les collines de Thrace, du côté de Vize, à plus de cent vingt kilomètres à vol d’oiseau, deux cents et davantage en suivant les courbes de niveau. Canaux enterrés, tunnels, ponts-aqueducs franchissant les vallées : mis bout à bout, les relevés modernes attribuent à ce réseau une longueur cumulée dépassant les quatre cents kilomètres, ce qui en fait la plus longue adduction d’eau connue du monde romain.
La pente générale de ces canaux se compte en centimètres par kilomètre. Sur des dizaines de kilomètres de forêt et de plateau, des ingénieurs du IVᵉ siècle ont conduit l’eau à la nivelle, sans jamais qu’elle s’arrête ni qu’elle s’emballe. C’est là un des traits les plus constants de l’histoire méditerranéenne : les sociétés qui manquent d’eau produisent, pour la déplacer, des mathématiques appliquées d’une précision que rien d’autre ne justifie.
Reste que l’adduction est aussi une vulnérabilité. Un canal de deux cents kilomètres est une gorge offerte à qui veut la trancher. Les Avars, en 626, coupent la ligne en amont pendant leur siège ; les réparations n’interviendront qu’un siècle et demi plus tard, sous Constantin V, avec des ouvriers rassemblés depuis plusieurs provinces. Entre-temps, cinq générations de Constantinopolitains ont bu l’eau stockée. Toute la logique du système tient dans cette alternance : l’aqueduc apporte, la citerne garde. La ville se dote donc d’une réserve, et cette réserve est immense.
Les inventaires modernes recensent plus de cent cinquante citernes identifiées dans la seule péninsule historique, et le chiffre n’est pas clos : chaque grand chantier en exhume de nouvelles. Sous chaque quartier de Fatih, la probabilité est forte qu’une salle voûtée retienne encore un peu d’obscurité humide.
Une précision de vocabulaire, avant de descendre. Le turc dit sarnıç, emprunté au grec, et le mot s’applique indifféremment à toutes les réserves d’eau, byzantines ou ottomanes, monumentales ou domestiques. Quand un Stambouliote parle du sarnıç sous sa maison, il peut s’agir d’une salle justinienne comme d’un réservoir de la fin du XIXᵉ siècle. L’ambiguïté du mot dit assez la continuité de la pratique.
Sous les arches de Valens
Du système d’adduction, la ville a conservé une pièce que personne ne peut ignorer, parce qu’elle passe au-dessus des têtes. L’aqueduc de Valens — Bozdoğan Kemeri en turc, « l’arc du faucon gris » — aligne encore près d’un kilomètre d’arches sur la crête qui relie la troisième et la quatrième colline, culminant à une trentaine de mètres au-dessus du boulevard Atatürk. Achevé vers 373 sous le règne de Valens, il n’apportait pas l’eau depuis la Thrace, contrairement à ce que suggèrent les guides : il n’était que le maillon urbain du dispositif, le pont permettant au canal, entré en ville par les hauteurs occidentales, de franchir la dépression centrale sans perdre sa pente, pour rejoindre le Nymphée, les thermes, le quartier du palais et, en contrebas, les citernes.
L’ouvrage a traversé les régimes avec une indifférence de pierre. Réparé sous les empereurs iconoclastes, réparé encore par les Ottomans — Sinan y intervient au XVIᵉ siècle, comme il intervient sur tout ce qui porte de l’eau —, il a fonctionné par intermittence jusque tard dans l’époque moderne. Aujourd’hui, six voies de circulation s’engouffrent sous ses arches centrales. La continuité fonctionnelle est plus profonde qu’il n’y paraît : cet ouvrage a toujours servi à faire passer un flux au-dessus d’un obstacle, et il continue de le faire. Seul l’état du flux a changé.
Autour de lui, la topographie hydraulique de la ville se laisse deviner. Côté Saraçhane, les fouilles de Saint-Polyeucte — l’église-défi bâtie par l’aristocrate Anicia Juliana dans les années 520, dont les marbres sculptés ont fini pour partie à Venise — reposent sur des substructures voûtées où l’eau avait ses habitudes. Côté Zeyrek, les arches se faufilent entre les immeubles jusqu’à frôler les murs de l’ancien monastère du Pantocrator. Partout, la même règle : là où il y a un monument byzantin, il y a, dessous, une réserve d’eau.
Yerebatan, la citerne devenue spectacle
Il faut commencer par celle que tout le monde connaît, ne serait-ce que pour mesurer ensuite le silence des autres.
La Citerne Basilique porte en turc le nom de Yerebatan Sarnıcı, la citerne « enfoncée dans la terre ». Le nom populaire plus ancien, Yerebatan Sarayı, « le palais englouti », dit le prestige que la salle exerçait sur l’imagination. Elle fut aménagée sous Justinien, vers 532, dans la fièvre de reconstruction qui suivit la sédition Nika et l’incendie du centre monumental, à l’emplacement d’une basilique civile à portiques dont elle a hérité le nom.
Les dimensions donnent le vertige tranquille des grandes infrastructures : environ 140 mètres sur 65, trois cent trente-six colonnes disposées en douze rangées de vingt-huit, neuf mètres sous voûte, une capacité estimée à quelque quatre-vingt mille mètres cubes. L’eau y arrivait par la ligne de Valens et desservait le Grand Palais tout proche ; après 1453, elle alimentera un temps les jardins de Topkapı.
Ce qui frappe, une fois descendu, n’est pas la taille : c’est le désordre. Les colonnes ne sont pas sœurs. Marbres différents, chapiteaux corinthiens, ioniques, doriques ou simples dés de pierre, fûts lisses ou cannelés, hauteurs rattrapées par des socles et des cales. Justinien a meublé sa citerne avec les restes des temples et des portiques de l’empire. Le remploi n’était pas une économie honteuse mais une pratique administrative ordinaire : personne ne devait voir cet entrepôt d’eau, on y a donc versé les fonds de magasin de l’Antiquité. C’est précisément ce bric-à-brac qui fait aujourd’hui la beauté du lieu.
Deux éléments concentrent l’attention des visiteurs. La colonne dite « aux larmes », couverte de motifs en gouttes ou en yeux de paon, ressemble à celles qui ornaient le forum de Théodose et provient vraisemblablement d’un même ensemble. Et surtout, dans l’angle nord-ouest, les deux têtes de Méduse retournées qui servent de bases, l’une posée sur la tempe, l’autre sur le crâne. Elles ont fait couler beaucoup plus d’encre que d’eau. On leur prête la fonction de conjurer le mauvais œil, ou de signifier la victoire du christianisme sur les idoles païennes, renversées comme on renverse un adversaire. L’explication technique est plus économique : à ces hauteurs de maçonnerie, une tête de Méduse est un bloc de calage comme un autre, et le tailleur l’a posée dans le sens qui donnait la bonne cote. Que l’origine de ces blocs demeure inconnue — aucun monument source n’a été identifié avec certitude — n’a fait qu’accroître leur pouvoir d’attraction. Les siècles ont transformé une commodité de chantier en énigme métaphysique, ce qui constitue une assez bonne définition du tourisme monumental.
L’histoire moderne de Yerebatan est celle d’une lente promotion. Oubliée des autorités après la conquête ottomane, la citerne restait connue des riverains qui puisaient par des trous percés dans leurs caves et y pêchaient du poisson. Redécouverte pour la science européenne au milieu du XVIᵉ siècle, curée de plusieurs mètres de boue, elle n’ouvre au public qu’en 1987, après un chantier municipal considérable. Le cinéma s’en empare — une séquence de Bons Baisers de Russie y est tournée en 1963 —, puis la littérature à succès, puis l’industrie du tourisme. Une longue restauration achevée en 2022 lui a donné des passerelles neuves, un système antisismique, un éclairage coloré programmable et des installations d’art contemporain suspendues entre les fûts.
On peut regretter les barques qui, jusque dans les années 1980, permettaient de circuler à la rame entre les colonnes. On peut trouver que les éclairages rouges tirent la vieille dame vers le parc d’attractions. Il faut pourtant reconnaître ceci : même harnachée pour le spectacle, Yerebatan reste l’un des rares lieux au monde où l’architecture se donne à voir les pieds dans son propre reflet, où huit mille mètres carrés de forêt de pierre tiennent debout sous une place où freinent les tramways. Les carpes qui patrouillent entre les bases sont les descendantes lointaines de celles que les riverains pêchaient par leurs trappes.
Yerebatan est cependant un arbre qui cache une forêt — ou plutôt une nappe qui masque tout un aquifère. À moins de dix minutes de marche, deux autres citernes monumentales attendent, presque vides de visiteurs.
Binbirdirek, les mille et une colonnes
À quelques centaines de mètres de l’Hippodrome, une entrée discrète de la rue İmran Öktem, que les passants prennent volontiers pour celle d’un parking, ouvre sur Binbirdirek : la « citerne aux mille et une colonnes ». En turc, bin bir, mille et un, est une manière de dire « innombrable », comme dans les Mille et Une Nuits. Le compte réel est de deux cent vingt-quatre supports, en seize rangées de quatorze, dont deux cent douze tiennent encore debout. Pour un ouvrage de seize siècles, le taux de survie est honorable.
La tradition attribue le chantier à Philoxenos, sénateur qui aurait suivi Constantin depuis Rome et se serait fait bâtir un palais sur la deuxième colline — d’où l’autre nom de l’édifice, citerne de Philoxenos. La critique archéologique est plus prudente et penche pour les Vᵉ ou VIᵉ siècles, rattachant volontiers l’ouvrage au tissu des grands palais aristocratiques du quartier, celui d’Antiochos, celui de Lausos, dont les vestiges affleurent le long du tramway. L’attribution constantinienne relève sans doute de cette habitude qu’ont les villes anciennes d’antidater leurs merveilles.
Binbirdirek est l’exact contraire de Yerebatan. Pas d’eau : la salle est à sec depuis des siècles. Pas de reflets, pas de bande-son, pas de foule. À la place, une profondeur que sa rivale n’offre pas. C’était la plus haute des citernes couvertes de la ville, une douzaine de mètres sous voûte à l’origine, et pour atteindre cette hauteur les bâtisseurs ont eu un geste d’une élégance singulière : chaque support est composé de deux colonnes superposées, emboîtées l’une sur l’autre et ceinturées à mi-hauteur d’un anneau de marbre. Ce collier n’est pas ornemental, il assure la liaison des deux tronçons. L’effet, répété deux cent vingt-quatre fois, produit une forêt de fûts bagués dont l’étrangeté n’a pas d’équivalent à Constantinople.
Le sol actuel n’est pas le sol d’origine. Des siècles de limon, de gravats et de remblais ont relevé le niveau de plusieurs mètres : les colonnes visibles sont des demi-colonnes, et il faut imaginer sous les semelles cinq ou six mètres de vide comblé. Cette accumulation est elle-même un document. Elle mesure le temps pendant lequel personne n’a jugé utile de curer.
Sur beaucoup de fûts se lisent des lettres grecques gravées : marques de tâcherons, signatures de carriers payés à la pièce, comptabilité de chantier devenue épigraphie. Ces marques constituent l’une des rares traces directes de l’organisation du travail dans les ateliers de marbre de l’Antiquité tardive, et il faut un moment pour admettre que ces graffitis administratifs sont, pour l’historien, plus précieux que les chapiteaux.
L’histoire ottomane du lieu mérite attention. Vidée de son eau, la salle devient au fil des siècles un atelier de moulinage : des artisans, souvent grecs et arméniens, y tordent le fil de soie dans la pénombre, l’humidité constante convenant à un fil qui casse dans l’air trop sec. Des récits de voyageurs du XIXᵉ siècle décrivent les échelles par lesquelles on descendait vers le bourdonnement des rouets, sous les maisons de bois du quartier. Puis vient l’oubli, l’encombrement, la ruine partielle, et une réouverture au début des années 2000.
Le statut actuel déconcerte : Binbirdirek est à la fois un monument visitable en journée et une salle événementielle qui accueille le soir mariages, défilés et dîners d’entreprise, ses trois mille mètres carrés pouvant asseoir plus d’un millier de convives. On peut s’en offusquer. On peut aussi observer que servir à quelque chose est, depuis dix-sept siècles, la meilleure assurance-vie de cette salle, et qu’une citerne byzantine qui gagne sa vie comme salle des fêtes reste plus fidèle à son passé d’atelier qu’un monument embaumé sous vitrine.
Şerefiye, la citerne revenue
La troisième grande citerne de Sultanahmet ouvre sur une rue au nom improbable pour un lecteur francophone : la Piyer Loti Caddesi, la rue Pierre-Loti. Qu’un réservoir de Théodose II ait pour adresse le nom de l’officier de marine le plus turcophile des lettres françaises est un de ces hasards toponymiques dont Istanbul est prodigue.
La citerne de Şerefiye, dite aussi citerne de Théodose, est la dernière venue dans le cercle restreint des citernes visitables, et son histoire récente tient du conte municipal. Aucune inscription de fondation n’a été retrouvée ; c’est l’analyse architecturale qui conduit à la dater du second quart du Vᵉ siècle, sous Théodose II, l’empereur des grandes murailles terrestres. Elle recevait l’eau de la ligne de Valens et la redistribuait au quartier.
Puis la ville a fait ce qu’elle fait toujours : elle a construit dessus. Au XXᵉ siècle, un immeuble administratif — siège de la municipalité d’Eminönü — écrasait la salle de son béton, et la citerne n’était plus connue que des érudits et de quelques employés qui classaient des dossiers au-dessus. En 2010, l’immeuble est démoli. Réapparaissent trente-deux colonnes de marbre de neuf mètres, sous des voûtes de brique intactes. Huit années de travaux plus tard, en 2018, Şerefiye ouvre au public, coiffée d’une dalle contemporaine qui la protège sans l’étouffer.
C’est la plus petite des trois grandes, quarante-cinq mètres sur vingt-cinq environ. C’est peut-être la plus lisible. Les colonnes y sont hautes, régulières, coiffées de chapiteaux corinthiens homogènes : pas de bric-à-brac justinien ici, on est un siècle plus tôt, l’empire a encore les moyens de commander des séries neuves. La comparaison avec Yerebatan vaut leçon d’histoire économique : entre le Vᵉ siècle théodosien et le VIᵉ siècle justinien, la capacité à mobiliser du marbre taillé sur mesure s’est visiblement dégradée, ou bien la priorité a changé.
Les passerelles font circuler au ras d’une eau maintenue basse, et la municipalité y projette des spectacles immersifs à trois cent soixante degrés. Le lieu reste peu fréquenté au regard de sa voisine. Par les journées de canicule, c’est l’un des endroits les plus frais de la péninsule historique — ce qui fut, après tout, l’une de ses fonctions d’origine.
Les potagers creux : les citernes à ciel ouvert
Jusqu’ici, tout se passe sous terre. Mais les plus grandes citernes de Constantinople sont en plein air, et le paradoxe est complet : elles sont si vastes qu’on ne les voit pas. Trois immenses bassins découverts, construits aux Vᵉ et VIᵉ siècles sur les hauteurs occidentales, stockaient l’eau par centaines de milliers de mètres cubes avant de la relâcher, par gravité, vers les quartiers bas et les citernes couvertes. Leur emplacement sur les crêtes n’est pas un caprice : c’est la condition de la distribution.
Quand ils ont cessé de servir, on ne les a pas comblés. On s’y est installé. Les Ottomans les appelaient çukurbostan, « potagers creux », et le mot dit tout : des générations de maraîchers ont cultivé laitues, concombres et melons dans des cuves impériales, à l’abri du vent, dans une terre grasse d’anciennes vases. Le maraîchage intra-muros a nourri Istanbul jusqu’au XXᵉ siècle, et ces rectangles de brique en furent des places fortes.
La citerne d’Aetius, la plus ancienne des trois, fut construite vers 421 par un préfet de la ville de ce nom : deux cent quarante-quatre mètres sur quatre-vingt-cinq. Elle se trouve à Karagümrük, près de la porte d’Édirne. On n’y voit aujourd’hui ni eau ni salades, mais un stade de football : depuis les années 1930, le rectangle byzantin abrite le terrain du club de Karagümrük, et les gradins s’adossent aux murs du Vᵉ siècle. Le réemploi a sa logique — le football est une affaire de rectangles sacrés, et la cuve d’Aetius en offrait un, plan, clos, dimensionné presque à l’exact.
La citerne d’Aspar est un carré de cent cinquante-deux mètres de côté, creusé vers 459 par un général d’origine alaine, faiseur d’empereurs, assez puissant pour être assassiné au palais avec son fils en 471 — les Byzantins réglaient ainsi les questions de tutelle. Située près de la mosquée de Selim Iᵉʳ, à Çarşamba, elle a connu le destin le plus étrange de toutes : à l’époque ottomane, un quartier entier s’y est installé, avec maisons, ruelles et petite mosquée, toute une vie de village à huit mètres sous le niveau des rues voisines, dans son enceinte de brique comme dans une arrière-cour de l’histoire. Les photographies du début du XXᵉ siècle montrent ce puits d’habitations, linge aux fenêtres compris. Les rénovations urbaines l’ont fait disparaître ; le fond de la cuve est aujourd’hui un parc, avec terrains de sport et jardins pédagogiques. Depuis la terrasse de la mosquée de Selim, le regard plonge dans le grand carré vert : l’un des rares points d’Istanbul d’où l’on observe une citerne d’en haut.
La troisième, la citerne de Saint-Mocius, sur la septième colline près d’Altımermer, est la plus vaste par la surface : environ cent soixante-dix mètres sur cent quarante-sept. On la date généralement du règne d’Anastase, autour de l’an 500. Même destin de çukurbostan, mêmes maraîchers pendant des siècles, même conversion récente en parc de quartier avec pelouses et cages de but. Rien n’y est spectaculaire, et c’est justement ce qui en fait le lieu le plus instructif du dossier : il faut un moment pour comprendre que la légère falaise de brique bordant les terrains de basket est un mur du VIᵉ siècle, et que les enfants qui dribblent jouent au fond d’un verre d’eau vidé il y a mille ans. Les monuments les mieux portants sont ceux qu’on a cessé de remarquer.
Fildamı, l’étable des éléphants
Il existe une quatrième citerne à ciel ouvert, hors les murs. Elle se trouve à Bakırköy, l’ancien Hebdomon — « le septième mille », sept milles romains depuis le Milion, la borne d’or de Constantinople.
L’Hebdomon fut le Champ-de-Mars de l’empire : un palais impérial en bord de mer, un champ de manœuvres où l’armée acclamait les nouveaux souverains. Valens, Arcadius et plusieurs autres y furent hissés sur le pavois avant d’entrer en ville. Pour abreuver cette foule militaire et curiale, on construisit une citerne de cent vingt-sept mètres sur soixante-seize, aux murs de brique et de pierre hauts comme trois étages, rythmés de niches en plein cintre qui lui donnent de loin l’allure d’un aqueduc replié sur lui-même.
Son nom turc actuel vaut tous les guides : Fildamı, « l’étable des éléphants ». La cuve vidée aurait servi, à l’époque ottomane, à parquer les éléphants du sultan — ou selon d’autres versions à stocker leur fourrage ; la philologie des pachydermes reste débattue. L’image, quoi qu’il en soit, résume l’art stambouliote du réemploi : des animaux de cérémonie, offerts par des princes lointains, hivernant au fond d’un rectangle de brique du Vᵉ siècle.
Plus près de nous, l’acoustique de ce grand vaisseau à ciel ouvert a servi à des concerts dans les dernières décennies du XXᵉ siècle, avant que la prudence patrimoniale ne referme les grilles. La citerne s’ouvre désormais par intermittence, au gré des restaurations et des politiques municipales. Même close, elle se laisse voir depuis les rues qui la surplombent, coincée entre les immeubles de Bakırköy et l’hippodrome de Veliefendi — les chevaux de course ont remplacé les éléphants, et la périphérie reste fidèle à ses animaux. De tous les ouvrages de ce dossier, c’est le moins visité : un monument de la taille de deux terrains de football, à vingt minutes de train de Sirkeci, hors de tous les circuits.
La nappe des citernes mineures
Entre ces monuments à majuscules s’étend le véritable sujet : la nappe des citernes ordinaires, anonymes ou presque, qui fait d’Istanbul une ville poreuse. Elles ne figurent dans aucun circuit, se visitent rarement, et constituent pourtant l’essentiel du volume stocké autrefois.
Sous l’extrémité arrondie de l’Hippodrome, d’abord. La sphendonè, cette courbe monumentale qui soutient toujours le sud de l’ancienne piste, est creuse : ses substructures en éventail, une vingtaine de chambres voûtées hautes comme des nefs, ont servi de réservoir bien après la fin des courses de chars. On en devine la masse depuis la rue en contrebas, ourlée de câbles électriques et de figuiers sauvages. À deux pas, la petite citerne de Nakilbent, du VIᵉ siècle, a été réhabilitée en espace d’exposition : selon les saisons, on y montre de l’art contemporain, des tapis ou du verre, sur des passerelles jetées au-dessus des bases de colonnes, sans qu’aucune signalétique extérieure ne trahisse vraiment ce qui attend en bas des marches.
Il y a les citernes qui nourrissent. Sur Soğukçeşme Sokağı, la ruelle pastel qui se faufile entre Sainte-Sophie et les murs de Topkapı, une citerne romaine réaménagée dans les années 1980 par le Touring Club de Turquie, sous l’impulsion de Çelik Gülersoy, est devenue un restaurant : on y dîne sous les voûtes, dans un décor qui frôle le romantisme de commande mais que sauvent les murs eux-mêmes. D’autres établissements du quartier ont suivi. Le sous-sol de Sultanahmet compte quantité de caves de restaurants où le patron, entre deux services, montre volontiers « sa » citerne avec une fierté de propriétaire terrien : salles à manger byzantines encombrées de chaises empilées, chaufferies installées entre des chapiteaux corinthiens, réserves de boissons sous des voûtes rayonnantes. L’archéologie officielle fait ce qu’elle peut. L’archéologie officieuse, elle, sent la friture et le salep.
Il y a les citernes qui travaillent. Du côté de Fatih, une grande salle hypostyle connue sous le nom de Sultan Sarnıcı fut pendant des générations un atelier de soie — les Stambouliotes l’appelaient İpek Bodrum, « la cave à soie » — avant d’être restaurée et convertie en salle de réception où l’on célèbre désormais fiançailles et mariages entre des colonnes du Vᵉ siècle. À Zeyrek, sous et autour de l’ancienne église du Pantocrator — la Zeyrek Camii, deuxième plus vaste édifice byzantin conservé de la ville après Sainte-Sophie —, les substructures du monastère fondé au XIIᵉ siècle par Jean II Comnène abritent d’autres réservoirs, longtemps occupés par des ateliers de menuiserie et des dépôts, aujourd’hui progressivement récupérés par la politique patrimoniale, tandis que le quartier de maisons de bois se restaure au-dessus. Près de la mosquée Nuruosmaniye, une citerne dort sous des fondations baroques. Sous le Grand Bazar, les marchands évoquent des salles noyées dont la cartographie reste partielle. Du côté de l’ancien monastère du Stoudion, berceau de la règle studite, d’autres voûtes encore.
Cette dispersion n’est pas anecdotique : elle traduit une organisation. Le système hydraulique de Constantinople fonctionnait en cascade. Les grands bassins de crête recevaient l’eau des lignes lointaines ; les citernes couvertes du centre, alimentées par gravité, servaient de réserves de proximité pour un palais, un monastère, des thermes, un quartier. À l’étage inférieur, des centaines de petites citernes privées recueillaient en outre l’eau de pluie des toitures. Le résultat est une redondance remarquable : couper une ligne d’adduction ne mettait pas la ville à genoux, parce que la ville était elle-même un réservoir stratifié.
Comment on construit une réserve d’eau
La longévité de ces salles tient à quelques savoir-faire qu’il vaut la peine de détailler, car ils expliquent pourquoi des voûtes de quinze siècles portent aujourd’hui des immeubles.
Le premier est le mortier. Les constructeurs byzantins employaient un mortier de chaux additionné de brique pilée — ce que le turc nomme horasan —, dont les composants argileux réagissent avec la chaux pour produire une prise hydraulique : le mortier durcit dans l’eau et devient étanche. Les parois des citernes recevaient plusieurs couches de cet enduit, souvent teinté de rose par la poudre de brique, avec des joints de raccordement arrondis dans les angles pour éviter les fissures et faciliter le curage. Un tel enduit, correctement entretenu, tient des siècles.
Le deuxième est la structure. La citerne couverte type est une salle hypostyle : une trame régulière de colonnes portant des arcs, sur lesquels reposent des voûtes d’arêtes ou des coupoles sur pendentifs, en brique. Cette solution permet de couvrir de vastes surfaces sans exercer de poussées latérales ingérables, tout en répartissant la charge sur de nombreux points d’appui. Les murs extérieurs, épais de plusieurs mètres, résistent à la pression de l’eau et à celle du terrain. Le remploi de colonnes antiques n’est pas seulement une facilité : il fournit des supports de qualité, en marbre dense, calibrés par des siècles d’usage.
Le troisième est la gestion de la qualité de l’eau. Une réserve stagnante croupit. Les ingénieurs le savaient et compensaient de plusieurs manières : bassins de décantation en amont, où le limon se déposait avant l’entrée dans la citerne ; renouvellement régulier de la masse d’eau par circulation continue, l’entrée et la sortie étant disposées de manière à éviter les zones mortes ; obscurité totale, qui limite le développement des algues ; fraîcheur constante autour de quinze à dix-huit degrés ; et poissons, dont la présence, attestée par les récits, jouait un rôle de sentinelle autant que de nettoyeur. Un poisson mort en surface est le plus ancien des capteurs de qualité.
Le quatrième, le moins visible, est l’entretien. Curer les dépôts, réparer les enduits, surveiller les canalisations en terre cuite : tout cela suppose un corps de métiers, une administration, un financement pérenne. La lente dégradation des citernes byzantines, à partir des siècles de crise, raconte moins l’oubli d’une technique que l’affaiblissement d’une institution. Une infrastructure ne meurt pas de vétusté, elle meurt de budget.
les Ottomans et l’eau immobile
Une question s’impose : pourquoi ces réservoirs ont-ils cessé de servir ? Pourquoi la ville qui les avait creusés avec tant d’obstination les a‑t-elle laissés se remplir de vase, puis de rouets à soie ?
Une part de la réponse tient à une préférence culturelle et religieuse. L’islam valorise l’eau courante : pour les ablutions, c’est l’eau qui coule qui purifie, l’eau dormante étant considérée comme impropre au-delà d’un certain volume. Les Ottomans, en héritant de Constantinople en 1453, réorientent tout le système vers le mouvement. Ils réparent les adductions anciennes, en construisent de nouvelles, et sous Soliman le Magnifique lancent le grand réseau de Kırkçeşme, dont Sinan est le maître d’œuvre : captages dans la forêt de Belgrade, dizaines de kilomètres de canaux, et une série de ponts-aqueducs parmi lesquels le Mağlova, jeté sur la vallée d’Alibeyköy, compte parmi les plus beaux ouvrages hydrauliques du XVIᵉ siècle méditerranéen.
À l’arrivée en ville, l’eau se répartit dans des chambres de distribution appelées taksim — le mot signifie « partage », et il a donné son nom à la place la plus fréquentée d’Istanbul. De là, elle irrigue les hammams, les cuisines des grandes fondations, les jardins, et surtout les centaines de fontaines de rue, les çeşme, et de fontaines de charité, les sebil, où des employés rétribués par des fondations pieuses tendaient des gobelets aux passants. La civilisation ottomane de l’eau est une civilisation du robinet ouvert. Boire à la fontaine y est un acte social et un acte pieux.
Dans ce système, la grande cuve byzantine n’a plus d’usage hydraulique. Elle devient de l’immobilier souterrain : frais, sombre, humide, donc parfait pour le moulinage de la soie, le stockage, les champignons, la conservation. Il serait inexact de dire que les Ottomans ont abandonné les citernes. Ils les ont reconverties, ce qui est très différent, et c’est probablement ce qui les a sauvées. Une salle qui sert ne s’effondre pas : on répare sa voûte parce qu’on travaille dessous.
Ils ont d’ailleurs construit leurs propres citernes, plus modestes, sous les mosquées, les han et les maisons, perpétuant à l’échelle domestique l’art du réservoir sous cour. La ligne de partage ne passe donc pas entre une Byzance qui stocke et un Islam qui fait couler. Elle passe entre une ville qui craint le siège et une ville d’empire qui, pendant quatre siècles, n’a plus de siège à redouter. La citerne monumentale est fille de l’inquiétude ; la fontaine, fille de la confiance. C’est une lecture, et il faut la donner pour telle : elle éclaire la chronologie sans épuiser les motifs, qui furent aussi techniques et économiques.
Un métier résume ce basculement : le saka, le porteur d’eau. Pendant des siècles, ces hommes ont formé à Istanbul une corporation nombreuse et puissante, remplissant aux fontaines leurs outres de cuir ou leurs jarres à dos de cheval pour livrer maisons, konak et casernes, avec leurs tenues codifiées, leurs tournées et leurs querelles de territoire. Le porteur d’eau est l’exact contraire de la citerne : il fait circuler ce qu’elle immobilisait. Les gravures du XIXᵉ siècle le montrent partout, silhouette penchée sous l’outre. Quand l’eau courante moderne atteint les immeubles, au XXᵉ siècle, elle tue les saka comme les Ottomans avaient endormi les citernes. Chaque révolution hydraulique enterre la précédente, et Istanbul conserve toutes les strates : la cuve byzantine sous la fontaine ottomane sous le compteur de la compagnie des eaux.
Inventaires : de Pierre Gilles aux archéologues du métro
Reste à savoir comment tout cela a été retrouvé, et l’histoire commence avec un personnage remarquable : Pierre Gilles, en latin Petrus Gyllius, naturaliste et humaniste né à Albi, envoyé en Orient au milieu du XVIᵉ siècle par François Iᵉʳ pour acheter des manuscrits grecs.
Les subsides royaux n’arrivant pas — certaines traditions administratives sont immémoriales —, Gilles resta bloqué plusieurs années à Constantinople, s’enrôlant même un temps dans l’armée ottomane pour subsister, et occupa cet exil forcé à arpenter méthodiquement la ville. Il mesure, il compare les textes anciens au terrain, il identifie les collines, les forums, les colonnes. Ce faisant, il pose sans le savoir les fondations de l’archéologie stambouliote. Intrigué par des récits d’habitants puisant de l’eau et pêchant du poisson par des trous percés dans leurs caves, il se fait conduire dans une maison au-dessus de la Basilique, descend avec un flambeau dans une barque, et rend à la science européenne une citerne dont elle avait perdu jusqu’au souvenir. Son traité de topographie constantinopolitaine, publié après sa mort, restera deux siècles durant le guide de tous les curieux.
Le récit de cette redécouverte est trop beau pour ne pas éveiller la méfiance : les riverains, eux, n’avaient jamais oublié la citerne, et ce que Gilles « découvre » est surtout ce que l’érudition occidentale ignorait. La nuance vaut pour la plupart des redécouvertes archéologiques du bassin méditerranéen.
Après Gilles, la chaîne des inventaires ne s’interrompt plus. À la fin du XIXᵉ siècle, l’ingénieur Philipp Forchheimer et l’historien d’art Josef Strzygowski publient le premier catalogue systématique des réservoirs byzantins de la ville, relevés, plans et coupes à l’appui — un ouvrage de 1893 encore cité aujourd’hui, notamment parce qu’une part des citernes qu’il documente a depuis disparu sous le béton. Un siècle plus tard, une équipe britannique consacre un volume entier à l’alimentation en eau de Constantinople, suivant à pied les canaux de Thrace sur des dizaines de kilomètres de forêt, cartographiant tunnels et ponts oubliés. Des chercheurs turcs tiennent à jour le recensement des citernes de la péninsule historique, liste qui s’allonge à mesure que la ville se creuse.
Car c’est bien le sous-sol qui commande le rythme des découvertes. Chaque grand chantier — le métro, le tunnel ferroviaire du Marmaray, les parkings souterrains — exhume son lot de voûtes, de canalisations en terre cuite, de bassins oubliés. Les fouilles de Yenikapı, célèbres pour avoir livré le port de Théodose et plusieurs dizaines d’épaves, ont rappelé une évidence : à Istanbul, l’archéologie n’est pas seulement une discipline, c’est un effet secondaire des travaux publics. Ce régime a ses vertus — jamais on n’a autant appris sur la ville byzantine — et ses violences, puisqu’il impose des fouilles d’urgence, sous pression de calendrier et d’argent public.
Le sous-sol comme motif
La littérature turque s’est emparée de cette ville double bien avant les offices de tourisme. Ahmet Hamdi Tanpınar, dans ses méditations sur les cinq villes qui lui tenaient à cœur, faisait de la stratification stambouliote — Byzance sous l’Empire, l’Empire sous la République — une affaire presque géologique. Orhan Pamuk a construit des pages entières du Livre noir sur l’idée d’une ville souterraine où les puits, les caves et les galeries conserveraient tout ce que la surface s’efforce d’oublier : mannequins, alphabets abolis, visages anciens.
Les citernes sont l’armature réelle de cet imaginaire. Elles prouvent, mieux que n’importe quelle métaphore, que la ville d’en dessous existe matériellement, qu’elle a des plans, des adresses, un cadastre incomplet, et qu’on y descend par un escalier. Rares sont les villes où la psychanalyse urbaine dispose ainsi d’un terrain de fouilles en état de marche.
Retenir l’eau, encore
Il serait commode de ranger ces salles au rayon des curiosités mortes. Ce serait mal lire la situation présente.
Istanbul compte, selon les manières de compter, quinze à vingt millions d’habitants, et elle a toujours soif. Son approvisionnement repose sur des barrages et sur des transferts d’eau à longue distance — dont un depuis le bassin de la Melen, à plus de cent kilomètres à l’est, qui prolonge, avec des tunnels et des pompes, exactement la même logique que les lignes thraces du Vᵉ siècle. Lors des hivers secs, les taux de remplissage des réservoirs sont descendus à des niveaux qui ont rendu aux Stambouliotes le vieux réflexe de regarder le ciel, et la question du stockage est revenue dans le débat public : rétention des eaux pluviales, réserves de quartier, réduction des pertes en réseau. En langage d’ingénieur, cela s’appelle des citernes.
La ville qui a inventé, il y a quinze siècles, l’art de garder l’eau sous ses maisons pourrait donc avoir à le réapprendre — non pas en réutilisant les salles anciennes, dont la fonction est désormais patrimoniale, mais en retrouvant le principe qui les a fait naître : dans un climat méditerranéen, où la pluie tombe en quelques mois et l’année entière a soif, une ville se juge à sa capacité de retenir.
En attendant, elles sont là : sous les boutiques, sous les stades, sous les potagers devenus parcs et les salles de mariage, à tenir leur obscurité fraîche pendant que la ville d’en haut s’agite. Il suffit de le savoir pour que la surface change de consistance. Istanbul sonne creux, et ce creux fut, pendant des siècles, exactement ce qui la maintenait en vie.
Repères et incertitudes
Chronologie de référence. Fondation de Constantinople en 330. Aqueduc de Valens achevé vers 373. Citerne d’Aetius vers 421. Citerne de Théodose (Şerefiye) dans le second quart du Vᵉ siècle. Citerne d’Aspar en 459. Citerne de Saint-Mocius vers 500. Citerne Basilique vers 532. Siège avare et coupure de l’adduction en 626 ; réparations sous Constantin V au VIIIᵉ siècle. Conquête ottomane en 1453. Réseau de Kırkçeşme sous Soliman, milieu du XVIᵉ siècle. Séjour de Pierre Gilles à Constantinople dans les années 1540. Catalogue de Forchheimer et Strzygowski en 1893. Ouverture au public de la Citerne Basilique en 1987, de Binbirdirek au début des années 2000, de Şerefiye en 2018. Restauration de la Citerne Basilique achevée en 2022.
Chiffres discutés. Les dimensions et capacités données dans la littérature varient sensiblement d’une source à l’autre, selon qu’on mesure à l’intérieur ou à l’extérieur des murs, et selon le niveau d’eau retenu pour le calcul du volume. Le nombre de citernes conservées dans la péninsule historique — plus de cent cinquante — dépend entièrement de la définition retenue : faut-il compter les réservoirs domestiques, les substructures voûtées à double usage, les salles connues seulement par des relevés anciens ? Le chiffre est un ordre de grandeur, non un inventaire clos.
Attributions contestées. L’attribution de Binbirdirek au sénateur Philoxenos, contemporain de Constantin, repose sur une tradition tardive ; les critères architecturaux orientent plutôt vers les Vᵉ ou VIᵉ siècles. La citerne de Şerefiye ne possède aucune inscription de fondation : sa datation théodosienne est une déduction stylistique et structurelle, solide mais indirecte. L’origine des deux têtes de Méduse de la Citerne Basilique n’est pas établie : aucun monument source n’a été identifié avec certitude, et toutes les interprétations symboliques de leur position — apotropaïque, anti-païenne — sont des reconstructions modernes sans appui documentaire antique.
Étymologies incertaines. Le nom de Fildamı, « l’étable des éléphants », est attesté, mais l’usage qui l’aurait motivé — parcage des animaux ou stockage de leur fourrage — relève de traditions locales difficiles à vérifier dans les sources ottomanes.
Propositions de l’auteur, données comme telles. Trois lectures avancées ici sont interprétatives et n’engagent pas l’état de la recherche. D’abord, l’idée que le déclin des citernes byzantines relève moins d’un abandon technique que d’une défaillance institutionnelle et budgétaire de l’entretien. Ensuite, la formule opposant la citerne, « fille de l’inquiétude », à la fontaine ottomane, « fille de la confiance » : elle éclaire une chronologie mais simplifie des causes également techniques et économiques. Enfin, la suggestion que la reconversion ottomane des citernes en ateliers et en dépôts a constitué leur meilleure protection ; l’hypothèse est plausible, elle n’a pas été démontrée à l’échelle du corpus.
État d’accès, variable. Les conditions de visite des citernes évoquées changent fréquemment, au gré des restaurations, des concessions privées et des décisions municipales. Fildamı, en particulier, n’ouvre que par intermittence.
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