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PALERME AUX TROIS LANGUES

Arabe, grec, latin : deux siècles de coexis­tence
sici­lienne (1072–1282)

PALERME AUX TROIS LANGUES

Arabe, grec, latin : deux siècles de coexis­tence sici­lienne (1072–1282)


I. Le plafond

Il faut lever la tête, et il faut le faire long­temps, parce que la nuque pro­teste et que la lumière de la Cha­pelle Pala­tine est avare. On finit par dis­tin­guer, au-des­sus des mosaïques byzan­tines et de leur or immo­bile, un pla­fond de bois qui n’a rien à faire là. Des alvéoles emboî­tées, des sta­lac­tites de cèdre — des muqar­nas, le mot arabe est le seul qui convienne — et, dans le creux de chaque alvéole, des scènes peintes : des buveurs assis en tailleur, des joueuses d’é­checs, des cha­meaux, des dan­seuses, des princes accrou­pis à la manière fati­mide, un tis­su de motifs qui court d’un bout à l’autre de la nef. On y a même lu, sur les bor­dures, des for­mules de béné­dic­tion en écri­ture cou­fique. Des vœux de bon­heur musul­mans, donc, sus­pen­dus à quinze mètres au-des­sus d’un autel latin, entre des saints grecs.

La cha­pelle a été consa­crée en 1140. Elle mesure moins de trente mètres de long. Elle tient, dans ce volume ridi­cule, l’en­semble du pro­blème sici­lien : un plan de basi­lique occi­den­tale, un chœur cou­vert de mosaïques exé­cu­tées par des arti­sans venus de Constan­ti­nople et légen­dées en grec, une nef légen­dée en latin, et par-des­sus le tout, comme un cou­vercle, la char­pente d’un palais du Caire. Trois ate­liers, trois langues, trois litur­gies visuelles, un seul com­man­di­taire : Roger II, roi de Sicile, qui par­lait pro­ba­ble­ment les trois et n’en avait aucune pour langue maternelle.

On a beau­coup écrit sur cette cha­pelle et on a sou­vent écrit trop vite. Elle est deve­nue, dans les bro­chures et dans les dis­cours, la preuve d’une chose fort com­mode : la tolé­rance. Un âge d’or, un modèle, une leçon adres­sée au pré­sent. Le pla­fond y sert d’af­fiche. C’est aller vite, et c’est man­quer le plus inté­res­sant. Ce qui se joue à Palerme entre 1072 et 1282, ce n’est pas la tolé­rance au sens où nous l’en­ten­dons — une éga­li­té de droit, une indif­fé­rence bien­veillante aux croyances. C’est autre chose, de plus dur et de plus ins­truc­tif : une domi­na­tion qui a com­pris qu’il lui était ren­table de ne pas détruire ce qu’elle avait conquis, et qui a tenu ce cal­cul pen­dant un siècle avant de le rompre.

L’his­toire de ce cal­cul, de ses condi­tions maté­rielles, de ses formes admi­nis­tra­tives et de son effon­dre­ment, tient dans deux cents ans. Elle laisse der­rière elle des pla­fonds, des chartes en trois écri­tures, une pierre tom­bale en quatre langues, quelques mil­liers de mots de voca­bu­laire agri­cole et une lit­té­ra­ture qui naît au moment exact où le monde qui l’a ren­due pos­sible disparaît.


II. Balarm, la ville des émirs

Avant les Nor­mands, il y a deux siècles et demi d’is­lam sici­lien, et l’on ne com­prend rien à ce qui suit si l’on com­mence en 1072.

Les Agh­la­bides d’I­fri­qiya débarquent à Maza­ra en 827. La conquête est lente — Palerme tombe en 831, Syra­cuse résiste jus­qu’en 878, Taor­mine jus­qu’en 902 — et elle pro­duit une île cou­pée en trois, selon un décou­page qui va durer près de mille ans : le Val di Maza­ra à l’ouest, ara­bi­sé et isla­mi­sé en pro­fon­deur ; le Val Demone au nord-est, res­té grec, chré­tien, mon­ta­gneux, mal sou­mis ; le Val di Noto au sud-est, mixte. Ces trois cir­cons­crip­tions fis­cales d’o­ri­gine arabe sur­vi­vront aux Nor­mands, aux Souabes, aux Ange­vins, aux Ara­go­nais, aux Bour­bons, et ne seront abo­lies qu’en 1812. Brau­del aurait aimé : une admi­nis­tra­tion musul­mane du IXe siècle conti­nue d’or­ga­ni­ser l’es­pace sici­lien à l’é­poque de Napoléon.

Palerme — Balarm — devient la capi­tale. Sous les émirs kal­bides, aux Xe et XIe siècles, elle est pro­ba­ble­ment la ville la plus peu­plée de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale après Cor­doue ; les esti­ma­tions vont de cin­quante mille à cent mille habi­tants et aucune ne mérite grande confiance, mais l’ordre de gran­deur suf­fit. Elle est faite de quar­tiers jux­ta­po­sés : al-Qasr, la cita­delle, sur l’a­rête cal­caire où se dresse aujourd’­hui le Palais des Nor­mands ; al-Kha­li­sa, « l’É­lue », le quar­tier du pou­voir près de la mer, deve­nu la Kal­sa ; le quar­tier des Escla­vons, celui de la Mos­quée, celui des Juifs.

Le géo­graphe Ibn Haw­qal y passe vers 972 et laisse la des­crip­tion la plus détaillée que l’on ait. Il compte les mos­quées et en trouve un nombre invrai­sem­blable — plus de trois cents, dit-il, dont beau­coup ne sont que des ora­toires de quar­tier tenus par un notable jaloux de son pres­tige. Il décrit les mar­chés spé­cia­li­sés, les cor­don­niers par cen­taines, les papy­rus du fleuve Ore­to dont on tire des rou­leaux pour la chan­cel­le­rie. Il n’aime pas les Paler­mi­tains : il les juge stu­pides, et attri­bue leur stu­pi­di­té à leur consom­ma­tion d’oi­gnons crus. Le voya­geur médi­ter­ra­néen a tou­jours eu ce ton-là.

Mais l’es­sen­tiel, chez Ibn Haw­qal, n’est pas le sar­casme. C’est l’eau. Autour de la ville s’é­tend une plaine irri­guée par un réseau de canaux sou­ter­rains — les qanat — creu­sés à la barre dans le cal­caire tendre, et par des norias, des citernes, des bas­sins de par­tage. Cette plaine porte des cultures qui n’exis­taient pas en Sicile romaine : agrumes amers, canne à sucre, coton, mûrier, dat­tier, melon, hen­né. C’est ce que les his­to­riens appellent par­fois la révo­lu­tion agri­cole arabe, expres­sion dis­cu­tée, mais la Conca d’O­ro — la Conque d’Or, ce crois­sant fer­tile enser­ré de mon­tagnes qui fait de Palerme une oasis ados­sée à un port — est bien une créa­tion de cette période. Les Nor­mands héri­te­ront d’une ville, mais d’a­bord d’un jardin.


III. Trente ans pour prendre une île

La conquête nor­mande n’a rien d’une che­vau­chée. Elle dure trente ans, ce qui est en soi la clé de tout ce qui suivra.

Robert Guis­card et son frère cadet Roger, fils obs­curs d’un petit sei­gneur du Coten­tin, débarquent à Mes­sine en 1061. Ils sont quelques cen­taines. Ils pro­fitent d’une île en mor­ceaux : les émirs kal­bides se sont effon­drés, trois ou quatre sei­gneurs de guerre se dis­putent les qadi-ships et les ports, et l’un d’eux, Ibn al-Thum­na, appelle les Nor­mands à son secours contre son rival. La méca­nique est clas­sique et elle fonc­tionne par­tout en Médi­ter­ra­née au XIe siècle.

Palerme capi­tule en jan­vier 1072, après un long blo­cus. La capi­tu­la­tion est négo­ciée, et ses termes comptent plus que la bataille : les habi­tants gardent leur reli­gion, leurs biens, leurs lois, leurs cadis. Ils paient. Ce n’est pas une clé­mence, c’est un contrat. La der­nière place, Noto, tombe en 1091, l’an­née où Roger prend aus­si Malte.

Pour­quoi ce ména­ge­ment ? Faites le cal­cul démo­gra­phique, il est bru­tal. Les Nor­mands sont peut-être quelques mil­liers, femmes et enfants com­pris, sur une île qui en compte plu­sieurs cen­taines de mil­liers, majo­ri­tai­re­ment musul­mans à l’ouest, chré­tiens de rite grec au nord-est. Mas­sa­crer est impos­sible ; conver­tir de force revien­drait à sup­pri­mer la jizya, l’im­pôt de capi­ta­tion des non-musul­mans, que les Nor­mands se contentent d’hé­ri­ter en chan­geant le nom des per­cep­teurs. Un chro­ni­queur rap­porte que Roger, pres­sé par le pape de four­nir des sol­dats pour une expé­di­tion contre l’I­fri­qiya, refu­sa en fai­sant valoir qu’il per­drait les reve­nus de ses sujets musul­mans et le ser­vice de ses navires. La légende est peut-être arran­gée. L’a­rith­mé­tique, elle, est juste.

Il faut ajou­ter que ces conqué­rants sont des gens sans culture propre à impo­ser. Les Nor­mands de Sicile n’ap­portent ni langue écrite — ils parlent un dia­lecte fran­çais qu’ils n’u­ti­lisent dans aucun docu­ment offi­ciel — ni tra­di­tion admi­nis­tra­tive, ni art. Ils apportent des che­vaux, des châ­teaux, un droit féo­dal rudi­men­taire et une capa­ci­té d’a­dap­ta­tion qui frise le cynisme. En Angle­terre, la même géné­ra­tion de Nor­mands écrase une admi­nis­tra­tion et en impose une autre. En Sicile, ils font le contraire : ils s’ins­tallent au som­met d’une machine fis­cale musul­mane qui fonc­tionne, et ils apprennent à la faire tourner.

C’est cela, le labo­ra­toire sici­lien. Non pas une uto­pie, mais une mino­ri­té de conqué­rants qui découvre que la plu­ra­li­té coûte moins cher que l’uniformité.


IV. La géo­gra­phie à la manœuvre 

Regar­dez une carte, et sur­tout regar­dez-la comme un marin du XIIe siècle. La Sicile n’est pas au bord de la Médi­ter­ra­née : elle en est le ver­rou. Entre le cap Lili­bée, à Mar­sa­la, et le cap Bon en Tuni­sie, il y a cent qua­rante kilo­mètres — une nuit et un jour de navi­ga­tion par bon vent. Entre Mes­sine et la Calabre, trois kilo­mètres. L’île sépare le bas­sin orien­tal du bas­sin occi­den­tal, et ce détroit-là, le canal de Sicile, est le seul passage.

Toute l’his­toire de l’île découle de cette posi­tion. Elle est prise et reprise parce qu’on ne peut pas la lais­ser à l’ad­ver­saire : Phé­ni­ciens et Grecs, Car­tha­gi­nois et Romains, Byzan­tins et Arabes, Nor­mands et Souabes, Ange­vins et Ara­go­nais, et jus­qu’en juillet 1943. Elle n’est jamais péri­phé­rique. Elle n’est jamais non plus tout à fait maî­tresse d’elle-même.

Mais la géo­gra­phie ne com­mande pas seule­ment les flottes. Elle com­mande les langues. Le nord-est de l’île, le Val Demone, est une mon­tagne : les Nébrodes, les Mado­nies, l’Et­na. Les Arabes n’y ont jamais péné­tré pro­fon­dé­ment, et le grec s’y est main­te­nu — par­lé, écrit, litur­gique — pen­dant toute la période musul­mane. C’est là que les Nor­mands trouvent des monas­tères basi­liens, des prêtres hel­lé­no­phones, des notaires qui rédigent en grec. À l’ouest, la plaine et les col­lines irri­guées portent une popu­la­tion ara­bo­phone dense. Entre les deux, une fron­tière qui n’est pas une ligne mais un dégradé.

Les Nor­mands n’ont pas inven­té le tri­lin­guisme : ils l’ont trou­vé sur place et ils l’ont admi­nis­tré. Un roi qui règne à Palerme doit écrire en arabe à ses per­cep­teurs de la Conca d’O­ro, en grec à ses moines de Mes­sine, en latin à Rome et à ses barons. Ce n’est pas de la phi­lo­so­phie poli­tique, c’est de la logistique.

Il faut y ajou­ter la mer et son éco­no­mie. La Sicile nor­mande est le gre­nier de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale — le blé dur, semé en octobre, mois­son­né en juin, char­gé à Sciac­ca, à Lica­ta, à Ter­mi­ni — et le point de pas­sage obli­gé du com­merce entre l’I­fri­qiya, l’É­gypte et les répu­bliques mar­chandes du nord. Les docu­ments de la Geni­za du Caire, ces mil­liers de lettres com­mer­ciales retrou­vées dans une syna­gogue égyp­tienne, montrent des mar­chands juifs de Mah­dia et de Fus­tat qui com­mercent avec Palerme sans dis­con­ti­nuer à tra­vers la conquête nor­mande, comme si rien n’é­tait arri­vé. Pour un négo­ciant en soie ou en lin, le chan­ge­ment de dynas­tie est un détail administratif.

C’est la leçon brau­dé­lienne appli­quée à un cas pré­cis : les évé­ne­ments — batailles, cou­ron­ne­ments, révoltes — courent en sur­face. En des­sous, les routes du blé, les canaux d’ir­ri­ga­tion, les langues des vil­lages et les cir­cuits du cré­dit changent à un tout autre rythme. Et quand ils changent, c’est irréversible.


V. La chan­cel­le­rie aux trois écritures

Si l’on veut voir la coexis­tence sici­lienne autre­ment qu’en levant la tête vers un pla­fond, il faut des­cendre dans les archives. C’est là qu’elle se laisse mesurer.

Le royaume nor­mand a conser­vé, puis recons­truit, l’ap­pa­reil fis­cal des émirs. On l’ap­pelle le dīwān, mot arabe que les scribes latins écrivent dua­na et qui don­ne­ra notre douane. Vers 1145, sous Roger II, il est réor­ga­ni­sé en un bureau cen­tral — le dīwān al-taḥ­qīq al-maʿmūr, le « bureau véri­fié et pros­père » — dont les registres sont tenus en arabe. Ce sont les tra­vaux de Jere­my Johns qui ont mon­tré, il y a une tren­taine d’an­nées, à quel point cette admi­nis­tra­tion était arabe non par nos­tal­gie mais par tech­nique : les modèles de docu­ments, les for­mules d’ou­ver­ture, la dis­po­si­tion des colonnes, le cal­cul des parts, tout vient de la pra­tique fati­mide d’É­gypte, impor­tée ou réim­por­tée au milieu du XIIe siècle.

Les docu­ments les plus révé­la­teurs sont les jarā’id — les « registres », que le grec tra­duit par pla­teiai : des listes nomi­na­tives de vilains musul­mans atta­chés à un domaine, rédi­gées en arabe, sou­vent dou­blées d’une ver­sion grecque ou latine. Un sei­gneur latin reçoit de son roi un vil­lage avec ses hommes, et la liste de ses hommes lui est remise dans une langue qu’il ne lit pas, contre­si­gnée dans une langue qu’il lit à peine. On ima­gine la scène. Le pou­voir réel n’est pas dans la charte : il est chez le fonc­tion­naire qui sait relire les deux colonnes.

Ces fonc­tion­naires forment un groupe à part, et le plus célèbre d’entre eux résume à lui seul le royaume. Georges d’An­tioche est un chré­tien de rite grec, né en Syrie, qui a ser­vi les émirs zirides de Mah­dia avant de pas­ser au ser­vice de Roger II. Il devient ammi­ra­tus ammi­ra­to­rum — « émir des émirs », titre arabe lati­ni­sé qui nous a don­né le mot ami­ral —, com­mande la flotte, prend Tri­po­li et Mah­dia, dirige la fis­ca­li­té du royaume. Il fait bâtir en 1143 une église grecque, la Mar­to­ra­na, dont il couvre les murs de mosaïques byzan­tines et dont la char­pente porte, gra­vée en arabe, une ins­crip­tion litur­gique chré­tienne : le texte du Tri­sa­gion, le « Saint Dieu, saint fort, saint immor­tel », en langue arabe et en carac­tères arabes, dans une église grecque finan­cée par un Syrien au ser­vice d’un roi nor­mand. Ce n’est pas un sym­bole. C’est sim­ple­ment la manière dont on écri­vait à Palerme.

La mon­naie dit la même chose avec moins de mots. Le tarì, petite pièce d’or au quart du dinar, garde ses légendes arabes — par­fois la for­mule de l’u­ni­ci­té divine, par­fois seule­ment le nom du roi trans­crit — aux­quelles s’a­joute une croix ou une date comp­tée à par­tir de l’In­car­na­tion. Un objet minus­cule, pas­sant de main en main dans tous les mar­chés de la Médi­ter­ra­née cen­trale, et sur lequel deux calen­driers et deux reli­gions se par­tagent quelques mil­li­mètres carrés.


VI. Roger II, roi à demi païen

Le per­son­nage cen­tral de cette his­toire est né en 1095 à Mile­to, en Calabre, d’un père nor­mand et d’une mère lom­barde d’I­ta­lie du Nord. Il n’a jamais vu la Nor­man­die. Il est éle­vé à Palerme, dans un entou­rage où l’on parle grec et arabe, et il devient comte à neuf ans sous la régence de sa mère, Adé­laïde de Savone, dont les actes sont signés en grec et en arabe.

Le jour de Noël 1130, dans la cathé­drale de Palerme, il se fait cou­ron­ner roi de Sicile — d’une cou­ronne obte­nue d’un pape schis­ma­tique, ce qui vau­dra au royaume vingt ans de contes­ta­tion. La céré­mo­nie est byzan­tine, l’onc­tion est latine, le man­teau qu’il por­te­ra bien­tôt est arabe.

Ce man­teau existe encore. Il est aujourd’­hui à Vienne, dans la chambre du Tré­sor, et il a ser­vi jus­qu’au XIXe siècle au cou­ron­ne­ment des empe­reurs du Saint-Empire. C’est une demi-cape de soie rouge, bro­dée d’or, où deux lions symé­triques ter­rassent deux cha­meaux de part et d’autre d’un pal­mier. Sur la bor­dure court une ins­crip­tion arabe, en beau cou­fique, qui décrit l’ob­jet, sou­haite au roi bon­heur et longue vie, et le date de l’an 528 de l’Hé­gire — 1133 ou 1134 — en pré­ci­sant qu’il a été fabri­qué dans l’a­te­lier royal de Palerme, le tirāz, mot qui désigne les manu­fac­tures tex­tiles de cour du monde isla­mique. Les empe­reurs alle­mands se sont donc fait cou­ron­ner, pen­dant six siècles, dans un vête­ment daté selon le calen­drier musulman.

Les auteurs arabes contem­po­rains, qui l’ob­servent depuis l’I­fri­qiya ou depuis l’É­gypte, en parlent avec un mélange de mépris et de fas­ci­na­tion. On le décrit entou­ré de savants musul­mans, s’ex­pri­mant en arabe, fai­sant gra­ver son nom sur ses pièces à la manière des califes, pro­té­geant les siens. Un chro­ni­queur latin, plus hos­tile, le traite de rex semi­pa­ga­nus, roi à demi païen. L’in­sulte est exacte comme une des­crip­tion : Roger règne selon quatre modèles à la fois — le roi féo­dal occi­den­tal, le basi­leus byzan­tin, l’é­mir, et le suze­rain pon­ti­fi­cal — et il n’en aban­donne aucun.

Le résul­tat n’est pas une syn­thèse. C’est un empi­le­ment. Les cha­pelles grecques, les tirāz arabes, les diplômes latins ne se mélangent pas : ils coexistent dans la même main, celle du roi, qui est le seul point où les trois mondes se touchent réel­le­ment. Ôtez le roi, et rien ne tient. C’est la fra­gi­li­té consti­tu­tive du sys­tème, et elle se véri­fie­ra en une génération.


VII. Al-Idri­si, ou le monde vu depuis Palerme

Vers 1138, Roger II fait venir à sa cour un géo­graphe anda­lou, for­mé à Cor­doue, des­cen­dant d’une famille de diri­geants de Ceu­ta : Abu Abdal­lah Muham­mad al-Idri­si. On lui com­mande une carte du monde.

Le tra­vail dure­ra quinze ans. La méthode, telle qu’al-Idri­si la décrit dans son intro­duc­tion, mérite d’être racon­tée : ne se fiant ni aux livres anciens ni aux récits iso­lés, il fait inter­ro­ger sys­té­ma­ti­que­ment les voya­geurs qui passent par la Sicile — mar­chands, marins, pèle­rins, ambas­sa­deurs —, confronte leurs témoi­gnages, écarte ce sur quoi ils ne s’ac­cordent pas, retient ce qui se recoupe. Des enquê­teurs sont, dit-on, envoyés véri­fier sur place. C’est une entre­prise de col­lecte à l’é­chelle d’un empire, finan­cée par un roi qui ne pos­sède qu’une île et deux bandes de côte.

L’ou­vrage est ache­vé en jan­vier 1154, quelques semaines avant la mort du roi. Il porte un titre à ral­longe que l’on tra­duit approxi­ma­ti­ve­ment par Le Diver­tis­se­ment de celui qui désire par­cou­rir le monde, et son nom d’u­sage lui vient de son com­man­di­taire : le Livre de Roger. Le monde y est décou­pé en sept cli­mats sub­di­vi­sés en dix sec­tions, soit soixante-dix cartes régio­nales qui, mises bout à bout, forment un pla­ni­sphère. Il s’y ajou­tait un disque d’argent mas­sif, pesant, dit-on, plu­sieurs cen­taines de livres, sur lequel la carte avait été gra­vée. Le disque a dis­pa­ru — fon­du lors d’une émeute, pro­ba­ble­ment dès 1160.

Ce qui frappe, dans les cartes d’al-Idri­si, c’est d’a­bord qu’elles sont orien­tées le sud en haut, selon l’u­sage arabe : l’Eu­rope y pend au bas de la feuille, l’A­frique la sur­plombe. Ce qui frappe ensuite, c’est leur exac­ti­tude rela­tive sur des espaces que la géo­gra­phie latine ignore — la côte atlan­tique du Maroc, le Sou­dan, la Bal­tique, la Vol­ga, la Chine du Sud. Elles res­te­ront copiées et reco­piées pen­dant quatre siècles.

Mais l’es­sen­tiel est ailleurs. Un savant musul­man tra­vaille quinze ans, dans une capi­tale chré­tienne, pour un roi chré­tien, avec des moyens royaux, et publie en arabe. Aucune conver­sion n’est deman­dée. Aucune polé­mique reli­gieuse n’ap­pa­raît dans le livre. Palerme est, en 1154, l’un des rares points du monde connu où une telle chose est maté­riel­le­ment pos­sible — non par ver­tu, mais parce que le roi y a inté­rêt : une carte du monde est un ins­tru­ment de puis­sance, et le meilleur car­to­graphe dis­po­nible se trouve être musulman.

Il faut mesu­rer ce que cela signi­fie pour l’i­dée même de Médi­ter­ra­née. Al-Idri­si décrit une mer unique, par­cou­rue de routes conti­nues, où les fron­tières confes­sion­nelles ne coupent aucun iti­né­raire. Huit cents ans avant Brau­del, un géo­graphe de Palerme des­sine déjà l’objet.


VIII. Les pierres et les mains

L’ar­chi­tec­ture dite ara­bo-nor­mande est le seul témoin que l’on puisse encore tou­cher, et c’est le plus trom­peur si on la regarde mal.

Pre­nez la Zisa, à l’ouest de la ville, dans ce qui était le parc royal du Genoar­do — nom qui vient de jan­nat al-arḍ, « para­dis de la terre ». C’est un bloc rec­tan­gu­laire nu, presque aus­tère, construit sous Guillaume Ier et ache­vé sous Guillaume II. On y entre par une salle voû­tée dont le fond porte un muqar­nas de pierre et une fon­taine murale : l’eau sourd du mur, glisse sur une dalle incli­née gra­vée de che­vrons — un sal­sa­bil —, tombe dans une rigole qui tra­verse le sol de la salle et va ali­men­ter, dehors, un bas­sin plan­té. Le dis­po­si­tif est exac­te­ment celui des palais fati­mides et il a une fonc­tion tech­nique : l’é­va­po­ra­tion rafraî­chit la salle, que tra­verse la brise. Ajou­tez que les murs sont doubles, avec des conduits d’aé­ra­tion. C’est de la cli­ma­ti­sa­tion du XIIe siècle, et le mot arabe est res­té dans le dia­lecte paler­mi­tain pour dési­gner ces pièces fraîches.

Pre­nez le palais de la Fava­ra, à Mare­dolce, aujourd’­hui coin­cé entre des immeubles du quar­tier de Bran­cac­cio : un pavillon posé au bord d’un lac arti­fi­ciel, ali­men­té par une source dont le nom vient de fawwā­ra, « la jaillis­sante ». Pre­nez la Cuba, les Petites Coubes, le pont de l’A­mi­ral. Tout cela relève d’une culture maté­rielle de cour qui est, sans nuance, islamique.

Et pour­tant. Les églises nor­mandes de Palerme — San Catal­do et ses trois cou­poles rouges ali­gnées comme des tentes, San Gio­van­ni degli Ere­mi­ti et ses cinq — ont des plans latins ou grecs coif­fés de cou­poles de tra­di­tion isla­mique. La cathé­drale de Cefalù dresse deux tours occi­den­tales très nor­mandes au-des­sus d’une abside cou­verte d’un Christ Pan­to­cra­tor grec. Mon­reale, bâtie en dix ans par Guillaume II à par­tir de 1174, aligne six mille mètres car­rés de mosaïques byzan­tines à légendes latines, un cloître de deux cent vingt-huit colon­nettes dont les cha­pi­teaux mêlent bes­tiaire roman, entre­lacs arabes et scènes bibliques, et une fon­taine d’a­blu­tion au centre de son jardin.

Ce que cela raconte n’est pas un métis­sage spi­ri­tuel mais une orga­ni­sa­tion du tra­vail. Les com­man­di­taires sont nor­mands ; les mosaïstes viennent de Constan­ti­nople ou en sont les élèves ; les char­pen­tiers, les stu­ca­teurs, les tailleurs de muqar­nas, les peintres de pla­fonds sont musul­mans, sici­liens ou impor­tés d’I­fri­qiya ; les maîtres d’œuvre sont par­fois lom­bards. Chaque ate­lier tra­vaille selon sa tra­di­tion, dans sa langue, sur un chan­tier com­mun. Le style ara­bo-nor­mand n’est pas une fusion : c’est un contrat de sous-trai­tance deve­nu esthétique.

C’est peut-être pour cela qu’il ne se trans­met pas. Après 1200, il n’y a plus d’a­te­liers. Il n’y a plus les mains.


IX. Une pierre en quatre langues

En 1149, un prêtre du roi nom­mé Gri­san­dus fait trans­fé­rer le corps de sa mère Anna dans une cha­pelle de Palerme et lui fait tailler une dalle funé­raire. Elle est aujourd’­hui conser­vée dans la ville, et c’est pro­ba­ble­ment l’ob­jet le plus extra­or­di­naire que le Moyen Âge médi­ter­ra­néen nous ait laissé.

La pierre est divi­sée en quatre qua­drants autour d’une croix cen­trale. En haut à gauche, un texte hébreu — mais dont la langue est l’a­rabe, un arabe écrit en carac­tères hébraïques, ce que les lin­guistes appellent le judéo-arabe. En haut à droite, du latin. En bas à gauche, du grec. En bas à droite, de l’a­rabe en écri­ture arabe. Quatre écri­tures, trois langues, un seul mort.

Les textes ne sont pas la tra­duc­tion les uns des autres : cha­cun s’a­dresse à un public et emprunte ses for­mules. Et sur­tout, cha­cun date. La ver­sion latine compte les années à par­tir de l’In­car­na­tion du Christ. La ver­sion grecque uti­lise l’ère byzan­tine dite de la Créa­tion du monde, plus l’in­dic­tion. La ver­sion arabe compte en années de l’Hé­gire. La ver­sion judéo-arabe se réfère au com­put juif. La même semaine de l’an­née 1149 y est nom­mée quatre fois, dans quatre sys­tèmes de temps qui n’ont ni la même ori­gine ni la même lon­gueur d’année.

Il faut s’ar­rê­ter sur ce détail, parce qu’il dit tout. Coexis­ter, à Palerme, ce n’est pas par­ta­ger une culture com­mune : c’est vivre côte à côte dans des temps dif­fé­rents. Le mer­cre­di du chré­tien latin n’est pas le mer­cre­di du musul­man ni celui du juif. Les fêtes ne tombent pas ensemble, les contrats n’ex­pirent pas le même jour, les impôts ne se cal­culent pas sur la même année. Toute la fonc­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion royale — et de ses notaires tri­lingues — consiste à conver­tir en per­ma­nence : des dates, des mesures, des poids, des noms propres, des sta­tuts juridiques.

Le mul­ti­lin­guisme sici­lien n’est donc pas un heu­reux mélange. C’est un tra­vail. Un tra­vail coû­teux, exer­cé par un corps res­treint de spé­cia­listes, et qui sup­pose que quel­qu’un, quelque part, ait inté­rêt à le finan­cer. Le jour où le pou­voir ces­se­ra d’y avoir inté­rêt, la tra­duc­tion s’ar­rê­te­ra, et avec elle la coexistence.

Ce jour n’est plus très loin. La dalle d’An­na date de 1149. Douze ans plus tard, Palerme brûle.


X. La qua­trième communauté

On dit « trois langues, trois reli­gions » et l’on oublie régu­liè­re­ment la plus ancienne des trois — celle qui, seule, tra­ver­se­ra tout.

Les Juifs de Sicile sont là bien avant les Arabes et bien avant les Nor­mands. On les trouve dans l’île dès l’é­poque romaine, et le pape Gré­goire le Grand doit inter­ve­nir, à la fin du VIe siècle, pour repro­cher à l’é­vêque de Palerme de s’être empa­ré d’une syna­gogue de la ville : la lettre existe encore, et elle prouve qu’il y avait à Palerme, vers 598, une com­mu­nau­té assez éta­blie pour pos­sé­der des lieux de culte et assez pro­té­gée pour obte­nir gain de cause à Rome.

Sous les émirs, cette com­mu­nau­té pros­père et s’a­ra­bise com­plè­te­ment : c’est la langue de la rue, des contrats, des lettres d’af­faires — d’où, six siècles plus tard, le judéo-arabe de la dalle d’An­na, écrit en carac­tères hébraïques comme on écri­vait de Fus­tat à Cor­doue. Les docu­ments de la Geni­za du Caire montrent des familles paler­mi­taines insé­rées dans un réseau qui va de l’An­da­lou­sie à l’Inde : soie, lin, indi­go, fro­mage, cré­dit. Vers 1170, le voya­geur Ben­ja­min de Tudèle tra­verse l’île et compte à Palerme une com­mu­nau­té d’en­vi­ron quinze cents per­sonnes — le chiffre le plus éle­vé qu’il donne pour la Sicile.

Leur sta­tut est par­ti­cu­lier et il éclaire tout le sys­tème. Les Juifs sici­liens dépendent direc­te­ment du tré­sor royal ; Fré­dé­ric II codi­fie­ra cette dépen­dance en les décla­rant ser­vi came­rae, serfs de la chambre, for­mule qui les place hors de la féo­da­li­té, sous la pro­tec­tion du sou­ve­rain, et cor­ré­la­ti­ve­ment à sa mer­ci. C’est exac­te­ment la condi­tion des musul­mans, à ceci près qu’elle dure­ra. Fré­dé­ric, du reste, en fait un usage éco­no­mique très concret : il fait venir de Djer­ba des familles juives spé­cia­li­sées dans la culture du hen­né, de l’in­di­go et du pal­mier-dat­tier, pour les implan­ter en Sicile. On importe des hommes comme on importe une tech­nique agricole.

Ce qui les sauve, pro­vi­soi­re­ment, est ce qui les ren­dait vul­né­rables : ils sont peu nom­breux, dis­per­sés dans les villes, indis­pen­sables à la tein­ture, au tra­vail du corail, à la méde­cine, au prêt, et sur­tout ils ne consti­tuent aucune menace mili­taire. Là où les musul­mans des mon­tagnes de Iato se révoltent et sont dépor­tés, les Juifs de la Giu­dec­ca de Palerme ou de Syra­cuse res­tent. Ils sur­vi­vront aux Nor­mands, aux Souabes, aux Ange­vins, aux Aragonais.

Puis vient le 31 mars 1492. Le décret des rois catho­liques s’ap­plique à la Sicile comme à la Cas­tille. Entre vingt et trente mille per­sonnes — les esti­ma­tions divergent — quittent l’île au cours de l’hi­ver sui­vant, pour Naples, Rome, la Grèce otto­mane, l’A­frique du Nord. Elles emportent le sici­lien avec elles, et l’on en enten­dra les traces à Salonique.

Il reste, à Syra­cuse, un bain rituel taillé dans la roche et redé­cou­vert par hasard dans les années 1980 sous une mai­son du quar­tier de la Giu­dec­ca : quelques marches humides, une eau de source qui n’a jamais ces­sé de sourdre. Et à Palerme, depuis 2017, un petit ora­toire ren­du par l’ar­che­vê­ché à une com­mu­nau­té juive recons­ti­tuée, sur le ter­rain de l’an­cienne syna­gogue. Cinq siècles et vingt-cinq ans d’in­ter­valle. La longue durée a par­fois de ces retours-là.


XI. La vision d’Ibn Jubayr

Le témoi­gnage le plus pré­cieux sur la Sicile nor­mande est celui d’un homme qui n’a­vait aucune envie d’y être.

Ibn Jubayr, secré­taire du gou­ver­neur almo­hade de Gre­nade, revient de La Mecque en décembre 1184 lorsque son navire est jeté par la tem­pête sur la côte de Mes­sine. Il passe l’hi­ver et une par­tie du prin­temps dans l’île, visite Mes­sine, Cefalù, Palerme, Tra­pa­ni, et tient un jour­nal. Il écrit en arabe, pour des lec­teurs arabes, sans com­plai­sance envers ses hôtes chrétiens.

Ce qu’il rap­porte est double, et c’est ce qui en fait le prix.

D’un côté, l’é­mer­veille­ment. Palerme lui appa­raît comme une capi­tale musul­mane qui aurait chan­gé de mains sans chan­ger de nature : les palais ali­gnés le long du rivage comme des col­liers, les jar­dins, les mos­quées encore debout. Le roi — Guillaume II — lit et écrit l’a­rabe ; son ʿalā­ma, sa devise, est une for­mule de louange à Dieu en arabe ; ses méde­cins et ses astro­logues sont musul­mans ; ses eunuques de palais aus­si ; ses pages, dit Ibn Jubayr, prient en secret. Il note, non sans amu­se­ment, que les femmes chré­tiennes de Palerme sortent le jour de Noël voi­lées, teintes au hen­né, dra­pées à la manière musul­mane, par­lant arabe.

De l’autre côté, l’in­quié­tude, et elle monte de page en page. Les musul­mans de Sicile vivent sépa­rés des chré­tiens, sous des fonc­tion­naires qui les pres­surent. Ils paient une capi­ta­tion lourde à échéances fixes. Ils n’ont plus de véri­table auto­ri­té reli­gieuse. On leur reproche le moindre écart ; un mot mal pla­cé peut leur coû­ter leurs biens. Sur­tout, les conver­sions au chris­tia­nisme se mul­ti­plient, et une famille conver­tie entraîne les autres. Ibn Jubayr ren­contre des notables qui le sup­plient de les aider à vendre leurs biens pour émi­grer, et qui n’en font rien. Il rap­porte le cas d’un homme qui lui confie ses enfants pour qu’il les emmène en terre d’is­lam. Sa conclu­sion est sans appel : aucun musul­man ne devrait s’ins­tal­ler sous domi­na­tion chré­tienne, aus­si douce paraisse-t-elle, car ses enfants s’y perdront.

Il faut lire ces deux séries de nota­tions ensemble. Le voya­geur anda­lou ne se contre­dit pas : il décrit exac­te­ment ce qu’é­tait le sys­tème. Une popu­la­tion subal­terne, tolé­rée parce qu’u­tile, pro­té­gée par un roi dont la pro­tec­tion est per­son­nelle et révo­cable, pri­vée de tout ce qui fait la conti­nui­té d’une com­mu­nau­té — écoles, cadis auto­nomes, dota­tions pieuses, pres­tige social. Elle brille encore. Elle s’é­teint déjà.

Ibn Jubayr quitte la Sicile au prin­temps 1185. Cinq ans plus tard, la plu­part des choses qu’il a vues n’existent plus.


XII. Le mot juste

Com­ment nom­mer cela ? La ques­tion n’est pas rhé­to­rique : le voca­bu­laire employé décide de ce que l’on comprend.

« Tolé­rance » ne va pas. Le mot sup­pose un prin­cipe, une recon­nais­sance de droit, éven­tuel­le­ment une valeur. Rien de tel en Sicile nor­mande. Les musul­mans y sont des sujets de sta­tut infé­rieur, plus lour­de­ment impo­sés, exclus du ser­vice armé sauf en corps sépa­rés, sans juri­dic­tion propre garan­tie, et dont la condi­tion dépend du bon vou­loir d’un homme. Il n’existe aucun texte nor­mand affir­mant que la diver­si­té reli­gieuse serait bonne.

« Convi­ven­cia », terme impor­té de l’his­to­rio­gra­phie espa­gnole, ne vaut guère mieux — d’ailleurs il est aujourd’­hui contes­té pour l’Es­pagne elle-même. Il évoque un voi­si­nage hori­zon­tal, une culture par­ta­gée. Or ce qui se passe à Palerme est vertical.

Les his­to­riens qui ont renou­ve­lé le sujet depuis trente ans — Jere­my Johns sur la chan­cel­le­rie arabe, Alex Met­calfe sur les langues et les com­mu­nau­tés, Hubert Hou­ben sur la monar­chie, Kar­la Mal­lette sur la culture lit­té­raire, Sarah Davis-Secord sur la place de l’île dans les réseaux médi­ter­ra­néens — ont désar­mé le mythe sans tom­ber dans l’ex­cès inverse. Leur conclu­sion, si l’on ose la résu­mer, tient en trois points.

D’a­bord, le plu­ra­lisme nor­mand est un ins­tru­ment de gou­ver­ne­ment. Il per­met de lever l’im­pôt, de tenir les registres, de conser­ver une agri­cul­ture irri­guée qui rap­porte, de com­mer­cer avec l’I­fri­qiya et l’É­gypte, et d’employer une main-d’œuvre qua­li­fiée irremplaçable.

Ensuite, il est un ins­tru­ment d’i­déo­lo­gie royale. Un roi entou­ré de trois tra­di­tions se hausse au-des­sus de cha­cune. Le tri­lin­guisme des diplômes, les tirāz arabes, les mosaïques grecques, tout cela construit l’i­mage d’un sou­ve­rain uni­ver­sel, com­pa­rable à un empe­reur — ce qui est pré­ci­sé­ment l’am­bi­tion de Roger II face à Byzance et au pape.

Enfin, il est intrin­sè­que­ment instable. Il repose sur un rap­port démo­gra­phique qui se retourne — l’im­mi­gra­tion chré­tienne du conti­nent est conti­nue tout au long du XIIe siècle —, sur une conjonc­ture médi­ter­ra­néenne qui se dur­cit avec les croi­sades, et sur la volon­té d’un homme.

Le mot le plus juste est peut-être : un arran­ge­ment. Un arran­ge­ment remar­qua­ble­ment intel­li­gent, qui a pro­duit des œuvres inéga­lées, et qui n’a jamais eu d’autre fon­de­ment que l’in­té­rêt bien com­pris. C’est moins édi­fiant qu’une leçon de tolé­rance. C’est beau­coup plus utile à méditer.


XIII. La rupture

Le ren­ver­se­ment ne prend pas deux siècles. Il prend trente ans, et il com­mence par une émeute de palais.

En novembre 1160, Maion de Bari, chan­ce­lier tout-puis­sant et détes­té de Guillaume Ier, est assas­si­né dans une rue de Palerme. En mars 1161, une conju­ra­tion de barons s’empare du roi dans son propre palais. La foule de Palerme en pro­fite. Elle mas­sacre les eunuques musul­mans du palais, pille le dīwān, brûle les registres — par­mi les­quels, très pro­ba­ble­ment, le pla­ni­sphère d’argent d’al-Idri­si — et se répand dans les quar­tiers musul­mans de la ville. Les sur­vi­vants fuient vers l’ouest. Le roi réta­bli châ­tie les barons, mais rien ne réta­blit ce qui a été détruit : ni les archives, ni la confiance, ni les hommes.

À par­tir de là, tout va dans le même sens. L’im­mi­gra­tion conti­nen­tale s’ac­cé­lère : des colons venus de Ligu­rie, de Lom­bar­die, du Pié­mont s’ins­tallent dans le centre et l’est de l’île, appe­lés par les sei­gneurs qui pré­fèrent des pay­sans chré­tiens à des vilains musul­mans. On les appelle les Lom­bards. Ils ont lais­sé une trace que l’on peut entendre aujourd’­hui : à San Fra­tel­lo, à Nico­sia, à Sper­lin­ga, à Aidone, à Piaz­za Arme­ri­na, on parle encore des dia­lectes gal­lo-ita­liques, îlots sep­ten­trio­naux au milieu du sici­lien, huit siècles après le débar­que­ment de leurs ancêtres.

En novembre 1189, Guillaume II meurt sans héri­tier direct. La suc­ces­sion est dis­pu­tée entre Tan­crède de Lecce et l’empereur Hen­ri VI, qui a épou­sé l’hé­ri­tière légi­time. Le pou­voir royal — c’est-à-dire, pour les musul­mans, la seule pro­tec­tion exis­tante — se dis­sout. Des pogroms éclatent à Palerme et dans les cam­pagnes. Cette fois, les com­mu­nau­tés musul­manes des plaines ne se reforment pas : elles se replient dans les mon­tagnes de l’ouest, autour de Iato, d’En­tel­la, de Pla­ta­ni, où elles se donnent des chefs et cessent de payer.

En 1194, Hen­ri VI entre à Palerme. En 1198, son fils, âgé de quatre ans, hérite d’un royaume en mor­ceaux. Il s’ap­pelle Fré­dé­ric II.


XIV. Fré­dé­ric II, ou la solu­tion technique

On a beau­coup roman­cé Fré­dé­ric II — le stu­por mun­di, l’empereur orien­tal, l’a­mi des savants arabes, le scep­tique cou­ron­né. Tout cela n’est pas faux. Il a été éle­vé à Palerme dans les rues d’une ville encore poly­glotte ; il par­lait l’a­rabe ; il a cor­res­pon­du avec des savants du Caire et de Damas ; il a entre­te­nu à sa cour des astro­logues musul­mans, des tra­duc­teurs juifs, des mathé­ma­ti­ciens ; il a négo­cié Jéru­sa­lem par trai­té plu­tôt que par bataille, et s’est fait excom­mu­nier pour cela.

Et c’est lui qui met fin à l’is­lam sicilien.

Entre 1222 et 1226, puis jus­qu’en 1246, il mène contre les musul­mans révol­tés de l’ouest une série de cam­pagnes métho­diques. Il prend Iato, où résiste un chef que les sources latines nomment Mira­bet et les sources arabes Ibn ʿAbbād, et le fait pendre. Puis il applique une solu­tion qui n’a rien de la fureur reli­gieuse et tout de la ratio­na­li­té admi­nis­tra­tive : il déporte. Des dizaines de mil­liers de musul­mans sici­liens — les esti­ma­tions vont de quinze à trente mille — sont embar­qués et trans­plan­tés en Pouille, à Luce­ra, ville conti­nen­tale vidée de ses habi­tants pour l’occasion.

Le cal­cul est celui d’un ingé­nieur. Cou­pés de leurs mon­tagnes, sans arrière-pays, sans pos­si­bi­li­té de fuite mari­time vers l’I­fri­qiya, entou­rés de popu­la­tions chré­tiennes, les dépor­tés deviennent tota­le­ment dépen­dants de l’empereur — et par consé­quent d’une fidé­li­té abso­lue. Luce­ra devient une ville musul­mane en Ita­lie du Sud : mos­quée, muez­zin, mar­chés, arti­sa­nat de la soie, éle­vage, et une gar­ni­son qui four­nit à Fré­dé­ric ses fameux archers sar­ra­sins, troupe d’é­lite qu’au­cune excom­mu­ni­ca­tion ne trouble et que l’on retrou­ve­ra sur tous les champs de bataille italiens.

C’est une réus­site mili­taire et une extinc­tion cultu­relle. En Sicile même, après 1246, il n’y a plus de com­mu­nau­té musul­mane orga­ni­sée. Les der­niers docu­ments arabes de la chan­cel­le­rie s’ar­rêtent. Le grec suit, plus len­te­ment, dans les monas­tères du Val Demone.

Quant à Luce­ra, elle dure encore un demi-siècle. En août 1300, Charles II d’An­jou la fait prendre. La popu­la­tion est mas­sa­crée ou ven­due, la mos­quée rasée, une cathé­drale bâtie sur son empla­ce­ment avec les pierres, la ville repeu­plée de chré­tiens et rebap­ti­sée Civi­tas Sanc­tae Mariae. Deux siècles et demi après Ibn Haw­qal, l’is­lam de Sicile dis­pa­raît des sources, non parce qu’il s’est fon­du, mais parce qu’il a été supprimé.


XV. L’i­ta­lien naît à Palerme

Il y a, dans cette his­toire, une coïn­ci­dence chro­no­lo­gique qu’on ne remarque pas assez.

Dans les années 1230, à la cour même de Fré­dé­ric II — c’est-à-dire pen­dant les dépor­ta­tions vers Luce­ra —, une tren­taine de fonc­tion­naires, notaires et juges se mettent à écrire des vers. Ils sont notaires impé­riaux, comme Gia­co­mo da Len­ti­ni, ou juges, comme Gui­do delle Colonne, ou chan­ce­liers, comme Pier del­la Vigna. Ils écrivent en langue vul­gaire, sur le modèle for­mel des trou­ba­dours pro­ven­çaux mais dans un sici­lien épu­ré de ses traits trop locaux. On leur doit envi­ron trois cents poèmes conser­vés, et l’in­ven­tion d’une forme : le son­net, qua­torze vers, dont la pater­ni­té revient à Gia­co­mo da Lentini.

Cette Scuo­la sici­lia­na est la pre­mière lit­té­ra­ture en langue ita­lienne. Dante, dans le De vul­ga­ri elo­quen­tia, le recon­naît expli­ci­te­ment : tout ce que les Ita­liens écrivent, dit-il en sub­stance, s’ap­pelle sici­lien. Pétrarque héri­te­ra du son­net ; l’Eu­rope entière ensuite, jus­qu’à Sha­kes­peare et jus­qu’à nous.

Le para­doxe vaut d’être posé net­te­ment. Au moment pré­cis où la Sicile cesse d’être tri­lingue — où l’a­rabe dis­pa­raît des registres, où le grec recule, où la popu­la­tion musul­mane est dépor­tée —, elle pro­duit la pre­mière langue lit­té­raire ita­lienne. Ce n’est pas mal­gré la fin du mul­ti­lin­guisme : c’est en par­tie grâce à elle. Une cour qui ne tra­duit plus n’a plus besoin de trois chan­cel­le­ries ; il lui faut une langue à elle. L’u­ni­fi­ca­tion lin­guis­tique est le revers exact de l’ap­pau­vris­se­ment culturel.

Et cette langue neuve est pleine des morts. Le sici­lien des notaires de Fré­dé­ric char­rie, sans le savoir, le voca­bu­laire des vaincus.


XVI. L’hé­ri­tage de la langue

C’est ici que l’his­toire longue reprend ses droits, et qu’elle console un peu.

Le sici­lien moderne compte plu­sieurs cen­taines de mots d’o­ri­gine arabe — les décomptes varient selon qu’on inclut ou non la topo­ny­mie et les emprunts tar­difs. Ce qui frappe, c’est leur répar­ti­tion. Ils ne sont ni dans la reli­gion, ni dans le droit, ni dans l’abs­trac­tion : ils sont dans l’eau, dans la terre, dans les fruits et dans la cuisine.

L’eau d’a­bord. La geb­bia, ce bas­sin de pierre où l’on stocke l’eau d’ir­ri­ga­tion, vient de jābiya. La saia, le canal qui la conduit, de sāqiya. La sènia, la roue élé­va­toire, de sāniya. Le catu­su, le tuyau de terre cuite, de qādūs. La fava­ra, la source jaillis­sante, de fawwā­ra. Un pay­san de la Conca d’O­ro qui décri­vait son sys­tème d’ar­ro­sage au XXe siècle par­lait encore, mot après mot, la langue des ingé­nieurs kalbides.

Les fruits ensuite. Zàga­ra, la fleur d’o­ran­ger, de zahr. Zibib­bu, le rai­sin sec de Pan­tel­le­ria, de zabīb. Giug­giu­le­na, le sésame des bis­cuits, de jul­julān. Car­ru­ba, sciar­rap­pa, cùs­cu­su — le cous­cous de pois­son de Tra­pa­ni, qui n’a jamais ces­sé d’être cui­si­né à cent qua­rante kilo­mètres de la Tuni­sie. Et la cas­sa­ta, dont le nom vient pro­ba­ble­ment de qasʿa, le grand plat rond dans lequel on la moulait.

Les mesures et les mots du quo­ti­dien. Le tùm­mi­nu, mesure de grain et de sur­face, de thumn, le hui­tième. La sciar­ra, la dis­pute, de sharr. Muschit­ta, la petite mos­quée deve­nue nom de lieu.

Et sur­tout la carte. Un tiers au moins des noms de lieux de l’ouest sici­lien est arabe et se lit à livre ouvert. Qalʿat, le fort, donne Cala­ta­fi­mi, Cal­ta­nis­set­ta, Cal­ta­bel­lot­ta, Cal­ta­gi­rone. Man­zil, l’é­tape, donne Misil­me­ri — man­zil al-amīr, l’é­tape de l’é­mir — et Mez­zo­ju­so. Raḥl, le hameau, donne Racal­mu­to et Regal­bu­to. Marsā, le mouillage, donne Mar­sa­la et Mar­za­me­mi. Gibel­li­na et Mon­gi­bel­lo portent jabal, la mon­tagne — et Mon­gi­bel­lo, nom sici­lien de l’Et­na, est un pléo­nasme bilingue par­fait : le mont latin plus le jabal arabe, la mon­tagne-mon­tagne, comme si deux peuples s’é­taient suc­cé­dé sans se com­prendre en dési­gnant le même volcan.

Voi­là ce qui reste quand tout le reste a été sup­pri­mé : les noms de l’eau et des col­lines. C’est exac­te­ment ce que Brau­del pré­di­sait. Les rois passent en une géné­ra­tion, les révoltes en une sai­son, les dépor­ta­tions en une décen­nie. Le voca­bu­laire de l’ir­ri­ga­tion, lui, tient huit siècles, parce qu’il est accro­ché à un canal qui coule encore.


XVII. 1282, et le reste

Le 30 mars 1282, lun­di de Pâques, devant l’é­glise du Saint-Esprit hors les murs de Palerme, à l’heure des vêpres, un ser­gent fran­çais fouille une femme sici­lienne d’un peu trop près. La foule tue le ser­gent, puis les Fran­çais pré­sents, puis tous les Fran­çais que la ville contient. En quelques semaines, l’île entière se sou­lève et se donne au roi d’Aragon.

Les Vêpres sici­liennes ferment le cycle. La Sicile passe dans l’or­bite ibé­rique, y res­te­ra cinq cents ans, et cesse d’être un centre pour deve­nir une pro­vince. La cour se vide, les ate­liers ferment, le gre­nier reste un gre­nier. Les Juifs, der­nière com­mu­nau­té non chré­tienne de l’île, pré­sente depuis l’An­ti­qui­té, seront expul­sés en 1492 par décret des rois catholiques.

Il reste les pierres. En 2015, l’U­NES­CO a ins­crit au patri­moine mon­dial un ensemble de neuf monu­ments sous l’in­ti­tu­lé « Palerme ara­bo-nor­mande et les cathé­drales de Cefalù et Mon­reale », en saluant la fécon­di­té de la coexis­tence entre popu­la­tions d’o­ri­gines et de reli­gions dif­fé­rentes. La for­mule est juste sur les faits et un peu courte sur le reste. On y lit sur­tout le besoin, très contem­po­rain, de trou­ver dans le pas­sé médi­ter­ra­néen un pré­cé­dent rassurant.

Le pré­cé­dent existe, mais il n’est pas ras­su­rant. Il dit qu’une socié­té plu­rielle peut pro­duire, en un siècle, des œuvres que per­sonne n’é­ga­le­ra ; qu’elle peut fonc­tion­ner sur l’in­té­rêt mutuel sans jamais recon­naître l’é­ga­li­té ; et qu’un arran­ge­ment fon­dé sur le seul inté­rêt se défait dès que l’in­té­rêt change — vite, bru­ta­le­ment, et sans que ceux qui en pro­fi­taient l’aient vu venir. Ibn Jubayr, lui, l’a­vait vu venir. Il était de pas­sage, ce qui aide.

Reste que l’on peut, un matin de mars, des­cendre le mar­ché de Bal­larò, entendre les crieurs lan­cer leur abban­nia­ta sur une modu­la­tion qui n’a pas d’é­qui­valent au nord de Naples, ache­ter des pois­sons dont les noms viennent de trois langues, pas­ser devant la Mar­to­ra­na, et remon­ter jus­qu’à la Cha­pelle Pala­tine pour lever encore la tête vers ce pla­fond où des princes musul­mans boivent du vin au-des­sus d’un autel chré­tien. Rien de tout cela n’a été conçu comme un sym­bole. C’é­tait un chan­tier, un bud­get, un registre fis­cal, des ouvriers payés à la tâche. Le sym­bole est venu après, comme tou­jours, quand il n’y avait plus rien à perdre à le fabriquer.


Sources et lec­tures : Michele Ama­ri, Sto­ria dei Musul­ma­ni di Sici­lia (1854–1872), monu­men­tal et daté ; Jere­my Johns, Ara­bic Admi­nis­tra­tion in Nor­man Sici­ly (2002) ; Alex Met­calfe, The Mus­lims of Medie­val Ita­ly (2009) ; Hubert Hou­ben, Roger II of Sici­ly (2002) ; Kar­la Mal­lette, The King­dom of Sici­ly 1100–1250: A Lite­ra­ry His­to­ry (2005) ; Sarah Davis-Secord, Where Three Worlds Met (2017) ; les récits d’Ibn Haw­qal et d’Ibn Jubayr en tra­duc­tion française.

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