PALERME AUX TROIS LANGUES
Arabe, grec, latin : deux siècles de coexistence
sicilienne (1072–1282)
PALERME AUX TROIS LANGUES
Arabe, grec, latin : deux siècles de coexistence sicilienne (1072–1282)
I. Le plafond
Il faut lever la tête, et il faut le faire longtemps, parce que la nuque proteste et que la lumière de la Chapelle Palatine est avare. On finit par distinguer, au-dessus des mosaïques byzantines et de leur or immobile, un plafond de bois qui n’a rien à faire là. Des alvéoles emboîtées, des stalactites de cèdre — des muqarnas, le mot arabe est le seul qui convienne — et, dans le creux de chaque alvéole, des scènes peintes : des buveurs assis en tailleur, des joueuses d’échecs, des chameaux, des danseuses, des princes accroupis à la manière fatimide, un tissu de motifs qui court d’un bout à l’autre de la nef. On y a même lu, sur les bordures, des formules de bénédiction en écriture coufique. Des vœux de bonheur musulmans, donc, suspendus à quinze mètres au-dessus d’un autel latin, entre des saints grecs.
La chapelle a été consacrée en 1140. Elle mesure moins de trente mètres de long. Elle tient, dans ce volume ridicule, l’ensemble du problème sicilien : un plan de basilique occidentale, un chœur couvert de mosaïques exécutées par des artisans venus de Constantinople et légendées en grec, une nef légendée en latin, et par-dessus le tout, comme un couvercle, la charpente d’un palais du Caire. Trois ateliers, trois langues, trois liturgies visuelles, un seul commanditaire : Roger II, roi de Sicile, qui parlait probablement les trois et n’en avait aucune pour langue maternelle.
On a beaucoup écrit sur cette chapelle et on a souvent écrit trop vite. Elle est devenue, dans les brochures et dans les discours, la preuve d’une chose fort commode : la tolérance. Un âge d’or, un modèle, une leçon adressée au présent. Le plafond y sert d’affiche. C’est aller vite, et c’est manquer le plus intéressant. Ce qui se joue à Palerme entre 1072 et 1282, ce n’est pas la tolérance au sens où nous l’entendons — une égalité de droit, une indifférence bienveillante aux croyances. C’est autre chose, de plus dur et de plus instructif : une domination qui a compris qu’il lui était rentable de ne pas détruire ce qu’elle avait conquis, et qui a tenu ce calcul pendant un siècle avant de le rompre.
L’histoire de ce calcul, de ses conditions matérielles, de ses formes administratives et de son effondrement, tient dans deux cents ans. Elle laisse derrière elle des plafonds, des chartes en trois écritures, une pierre tombale en quatre langues, quelques milliers de mots de vocabulaire agricole et une littérature qui naît au moment exact où le monde qui l’a rendue possible disparaît.
II. Balarm, la ville des émirs
Avant les Normands, il y a deux siècles et demi d’islam sicilien, et l’on ne comprend rien à ce qui suit si l’on commence en 1072.
Les Aghlabides d’Ifriqiya débarquent à Mazara en 827. La conquête est lente — Palerme tombe en 831, Syracuse résiste jusqu’en 878, Taormine jusqu’en 902 — et elle produit une île coupée en trois, selon un découpage qui va durer près de mille ans : le Val di Mazara à l’ouest, arabisé et islamisé en profondeur ; le Val Demone au nord-est, resté grec, chrétien, montagneux, mal soumis ; le Val di Noto au sud-est, mixte. Ces trois circonscriptions fiscales d’origine arabe survivront aux Normands, aux Souabes, aux Angevins, aux Aragonais, aux Bourbons, et ne seront abolies qu’en 1812. Braudel aurait aimé : une administration musulmane du IXe siècle continue d’organiser l’espace sicilien à l’époque de Napoléon.
Palerme — Balarm — devient la capitale. Sous les émirs kalbides, aux Xe et XIe siècles, elle est probablement la ville la plus peuplée de la Méditerranée occidentale après Cordoue ; les estimations vont de cinquante mille à cent mille habitants et aucune ne mérite grande confiance, mais l’ordre de grandeur suffit. Elle est faite de quartiers juxtaposés : al-Qasr, la citadelle, sur l’arête calcaire où se dresse aujourd’hui le Palais des Normands ; al-Khalisa, « l’Élue », le quartier du pouvoir près de la mer, devenu la Kalsa ; le quartier des Esclavons, celui de la Mosquée, celui des Juifs.
Le géographe Ibn Hawqal y passe vers 972 et laisse la description la plus détaillée que l’on ait. Il compte les mosquées et en trouve un nombre invraisemblable — plus de trois cents, dit-il, dont beaucoup ne sont que des oratoires de quartier tenus par un notable jaloux de son prestige. Il décrit les marchés spécialisés, les cordonniers par centaines, les papyrus du fleuve Oreto dont on tire des rouleaux pour la chancellerie. Il n’aime pas les Palermitains : il les juge stupides, et attribue leur stupidité à leur consommation d’oignons crus. Le voyageur méditerranéen a toujours eu ce ton-là.
Mais l’essentiel, chez Ibn Hawqal, n’est pas le sarcasme. C’est l’eau. Autour de la ville s’étend une plaine irriguée par un réseau de canaux souterrains — les qanat — creusés à la barre dans le calcaire tendre, et par des norias, des citernes, des bassins de partage. Cette plaine porte des cultures qui n’existaient pas en Sicile romaine : agrumes amers, canne à sucre, coton, mûrier, dattier, melon, henné. C’est ce que les historiens appellent parfois la révolution agricole arabe, expression discutée, mais la Conca d’Oro — la Conque d’Or, ce croissant fertile enserré de montagnes qui fait de Palerme une oasis adossée à un port — est bien une création de cette période. Les Normands hériteront d’une ville, mais d’abord d’un jardin.
III. Trente ans pour prendre une île
La conquête normande n’a rien d’une chevauchée. Elle dure trente ans, ce qui est en soi la clé de tout ce qui suivra.
Robert Guiscard et son frère cadet Roger, fils obscurs d’un petit seigneur du Cotentin, débarquent à Messine en 1061. Ils sont quelques centaines. Ils profitent d’une île en morceaux : les émirs kalbides se sont effondrés, trois ou quatre seigneurs de guerre se disputent les qadi-ships et les ports, et l’un d’eux, Ibn al-Thumna, appelle les Normands à son secours contre son rival. La mécanique est classique et elle fonctionne partout en Méditerranée au XIe siècle.
Palerme capitule en janvier 1072, après un long blocus. La capitulation est négociée, et ses termes comptent plus que la bataille : les habitants gardent leur religion, leurs biens, leurs lois, leurs cadis. Ils paient. Ce n’est pas une clémence, c’est un contrat. La dernière place, Noto, tombe en 1091, l’année où Roger prend aussi Malte.
Pourquoi ce ménagement ? Faites le calcul démographique, il est brutal. Les Normands sont peut-être quelques milliers, femmes et enfants compris, sur une île qui en compte plusieurs centaines de milliers, majoritairement musulmans à l’ouest, chrétiens de rite grec au nord-est. Massacrer est impossible ; convertir de force reviendrait à supprimer la jizya, l’impôt de capitation des non-musulmans, que les Normands se contentent d’hériter en changeant le nom des percepteurs. Un chroniqueur rapporte que Roger, pressé par le pape de fournir des soldats pour une expédition contre l’Ifriqiya, refusa en faisant valoir qu’il perdrait les revenus de ses sujets musulmans et le service de ses navires. La légende est peut-être arrangée. L’arithmétique, elle, est juste.
Il faut ajouter que ces conquérants sont des gens sans culture propre à imposer. Les Normands de Sicile n’apportent ni langue écrite — ils parlent un dialecte français qu’ils n’utilisent dans aucun document officiel — ni tradition administrative, ni art. Ils apportent des chevaux, des châteaux, un droit féodal rudimentaire et une capacité d’adaptation qui frise le cynisme. En Angleterre, la même génération de Normands écrase une administration et en impose une autre. En Sicile, ils font le contraire : ils s’installent au sommet d’une machine fiscale musulmane qui fonctionne, et ils apprennent à la faire tourner.
C’est cela, le laboratoire sicilien. Non pas une utopie, mais une minorité de conquérants qui découvre que la pluralité coûte moins cher que l’uniformité.
IV. La géographie à la manœuvre
Regardez une carte, et surtout regardez-la comme un marin du XIIe siècle. La Sicile n’est pas au bord de la Méditerranée : elle en est le verrou. Entre le cap Lilibée, à Marsala, et le cap Bon en Tunisie, il y a cent quarante kilomètres — une nuit et un jour de navigation par bon vent. Entre Messine et la Calabre, trois kilomètres. L’île sépare le bassin oriental du bassin occidental, et ce détroit-là, le canal de Sicile, est le seul passage.
Toute l’histoire de l’île découle de cette position. Elle est prise et reprise parce qu’on ne peut pas la laisser à l’adversaire : Phéniciens et Grecs, Carthaginois et Romains, Byzantins et Arabes, Normands et Souabes, Angevins et Aragonais, et jusqu’en juillet 1943. Elle n’est jamais périphérique. Elle n’est jamais non plus tout à fait maîtresse d’elle-même.
Mais la géographie ne commande pas seulement les flottes. Elle commande les langues. Le nord-est de l’île, le Val Demone, est une montagne : les Nébrodes, les Madonies, l’Etna. Les Arabes n’y ont jamais pénétré profondément, et le grec s’y est maintenu — parlé, écrit, liturgique — pendant toute la période musulmane. C’est là que les Normands trouvent des monastères basiliens, des prêtres hellénophones, des notaires qui rédigent en grec. À l’ouest, la plaine et les collines irriguées portent une population arabophone dense. Entre les deux, une frontière qui n’est pas une ligne mais un dégradé.
Les Normands n’ont pas inventé le trilinguisme : ils l’ont trouvé sur place et ils l’ont administré. Un roi qui règne à Palerme doit écrire en arabe à ses percepteurs de la Conca d’Oro, en grec à ses moines de Messine, en latin à Rome et à ses barons. Ce n’est pas de la philosophie politique, c’est de la logistique.
Il faut y ajouter la mer et son économie. La Sicile normande est le grenier de la Méditerranée occidentale — le blé dur, semé en octobre, moissonné en juin, chargé à Sciacca, à Licata, à Termini — et le point de passage obligé du commerce entre l’Ifriqiya, l’Égypte et les républiques marchandes du nord. Les documents de la Geniza du Caire, ces milliers de lettres commerciales retrouvées dans une synagogue égyptienne, montrent des marchands juifs de Mahdia et de Fustat qui commercent avec Palerme sans discontinuer à travers la conquête normande, comme si rien n’était arrivé. Pour un négociant en soie ou en lin, le changement de dynastie est un détail administratif.
C’est la leçon braudélienne appliquée à un cas précis : les événements — batailles, couronnements, révoltes — courent en surface. En dessous, les routes du blé, les canaux d’irrigation, les langues des villages et les circuits du crédit changent à un tout autre rythme. Et quand ils changent, c’est irréversible.
V. La chancellerie aux trois écritures
Si l’on veut voir la coexistence sicilienne autrement qu’en levant la tête vers un plafond, il faut descendre dans les archives. C’est là qu’elle se laisse mesurer.
Le royaume normand a conservé, puis reconstruit, l’appareil fiscal des émirs. On l’appelle le dīwān, mot arabe que les scribes latins écrivent duana et qui donnera notre douane. Vers 1145, sous Roger II, il est réorganisé en un bureau central — le dīwān al-taḥqīq al-maʿmūr, le « bureau vérifié et prospère » — dont les registres sont tenus en arabe. Ce sont les travaux de Jeremy Johns qui ont montré, il y a une trentaine d’années, à quel point cette administration était arabe non par nostalgie mais par technique : les modèles de documents, les formules d’ouverture, la disposition des colonnes, le calcul des parts, tout vient de la pratique fatimide d’Égypte, importée ou réimportée au milieu du XIIe siècle.
Les documents les plus révélateurs sont les jarā’id — les « registres », que le grec traduit par plateiai : des listes nominatives de vilains musulmans attachés à un domaine, rédigées en arabe, souvent doublées d’une version grecque ou latine. Un seigneur latin reçoit de son roi un village avec ses hommes, et la liste de ses hommes lui est remise dans une langue qu’il ne lit pas, contresignée dans une langue qu’il lit à peine. On imagine la scène. Le pouvoir réel n’est pas dans la charte : il est chez le fonctionnaire qui sait relire les deux colonnes.
Ces fonctionnaires forment un groupe à part, et le plus célèbre d’entre eux résume à lui seul le royaume. Georges d’Antioche est un chrétien de rite grec, né en Syrie, qui a servi les émirs zirides de Mahdia avant de passer au service de Roger II. Il devient ammiratus ammiratorum — « émir des émirs », titre arabe latinisé qui nous a donné le mot amiral —, commande la flotte, prend Tripoli et Mahdia, dirige la fiscalité du royaume. Il fait bâtir en 1143 une église grecque, la Martorana, dont il couvre les murs de mosaïques byzantines et dont la charpente porte, gravée en arabe, une inscription liturgique chrétienne : le texte du Trisagion, le « Saint Dieu, saint fort, saint immortel », en langue arabe et en caractères arabes, dans une église grecque financée par un Syrien au service d’un roi normand. Ce n’est pas un symbole. C’est simplement la manière dont on écrivait à Palerme.
La monnaie dit la même chose avec moins de mots. Le tarì, petite pièce d’or au quart du dinar, garde ses légendes arabes — parfois la formule de l’unicité divine, parfois seulement le nom du roi transcrit — auxquelles s’ajoute une croix ou une date comptée à partir de l’Incarnation. Un objet minuscule, passant de main en main dans tous les marchés de la Méditerranée centrale, et sur lequel deux calendriers et deux religions se partagent quelques millimètres carrés.
VI. Roger II, roi à demi païen
Le personnage central de cette histoire est né en 1095 à Mileto, en Calabre, d’un père normand et d’une mère lombarde d’Italie du Nord. Il n’a jamais vu la Normandie. Il est élevé à Palerme, dans un entourage où l’on parle grec et arabe, et il devient comte à neuf ans sous la régence de sa mère, Adélaïde de Savone, dont les actes sont signés en grec et en arabe.
Le jour de Noël 1130, dans la cathédrale de Palerme, il se fait couronner roi de Sicile — d’une couronne obtenue d’un pape schismatique, ce qui vaudra au royaume vingt ans de contestation. La cérémonie est byzantine, l’onction est latine, le manteau qu’il portera bientôt est arabe.
Ce manteau existe encore. Il est aujourd’hui à Vienne, dans la chambre du Trésor, et il a servi jusqu’au XIXe siècle au couronnement des empereurs du Saint-Empire. C’est une demi-cape de soie rouge, brodée d’or, où deux lions symétriques terrassent deux chameaux de part et d’autre d’un palmier. Sur la bordure court une inscription arabe, en beau coufique, qui décrit l’objet, souhaite au roi bonheur et longue vie, et le date de l’an 528 de l’Hégire — 1133 ou 1134 — en précisant qu’il a été fabriqué dans l’atelier royal de Palerme, le tirāz, mot qui désigne les manufactures textiles de cour du monde islamique. Les empereurs allemands se sont donc fait couronner, pendant six siècles, dans un vêtement daté selon le calendrier musulman.
Les auteurs arabes contemporains, qui l’observent depuis l’Ifriqiya ou depuis l’Égypte, en parlent avec un mélange de mépris et de fascination. On le décrit entouré de savants musulmans, s’exprimant en arabe, faisant graver son nom sur ses pièces à la manière des califes, protégeant les siens. Un chroniqueur latin, plus hostile, le traite de rex semipaganus, roi à demi païen. L’insulte est exacte comme une description : Roger règne selon quatre modèles à la fois — le roi féodal occidental, le basileus byzantin, l’émir, et le suzerain pontifical — et il n’en abandonne aucun.
Le résultat n’est pas une synthèse. C’est un empilement. Les chapelles grecques, les tirāz arabes, les diplômes latins ne se mélangent pas : ils coexistent dans la même main, celle du roi, qui est le seul point où les trois mondes se touchent réellement. Ôtez le roi, et rien ne tient. C’est la fragilité constitutive du système, et elle se vérifiera en une génération.
VII. Al-Idrisi, ou le monde vu depuis Palerme
Vers 1138, Roger II fait venir à sa cour un géographe andalou, formé à Cordoue, descendant d’une famille de dirigeants de Ceuta : Abu Abdallah Muhammad al-Idrisi. On lui commande une carte du monde.
Le travail durera quinze ans. La méthode, telle qu’al-Idrisi la décrit dans son introduction, mérite d’être racontée : ne se fiant ni aux livres anciens ni aux récits isolés, il fait interroger systématiquement les voyageurs qui passent par la Sicile — marchands, marins, pèlerins, ambassadeurs —, confronte leurs témoignages, écarte ce sur quoi ils ne s’accordent pas, retient ce qui se recoupe. Des enquêteurs sont, dit-on, envoyés vérifier sur place. C’est une entreprise de collecte à l’échelle d’un empire, financée par un roi qui ne possède qu’une île et deux bandes de côte.
L’ouvrage est achevé en janvier 1154, quelques semaines avant la mort du roi. Il porte un titre à rallonge que l’on traduit approximativement par Le Divertissement de celui qui désire parcourir le monde, et son nom d’usage lui vient de son commanditaire : le Livre de Roger. Le monde y est découpé en sept climats subdivisés en dix sections, soit soixante-dix cartes régionales qui, mises bout à bout, forment un planisphère. Il s’y ajoutait un disque d’argent massif, pesant, dit-on, plusieurs centaines de livres, sur lequel la carte avait été gravée. Le disque a disparu — fondu lors d’une émeute, probablement dès 1160.
Ce qui frappe, dans les cartes d’al-Idrisi, c’est d’abord qu’elles sont orientées le sud en haut, selon l’usage arabe : l’Europe y pend au bas de la feuille, l’Afrique la surplombe. Ce qui frappe ensuite, c’est leur exactitude relative sur des espaces que la géographie latine ignore — la côte atlantique du Maroc, le Soudan, la Baltique, la Volga, la Chine du Sud. Elles resteront copiées et recopiées pendant quatre siècles.
Mais l’essentiel est ailleurs. Un savant musulman travaille quinze ans, dans une capitale chrétienne, pour un roi chrétien, avec des moyens royaux, et publie en arabe. Aucune conversion n’est demandée. Aucune polémique religieuse n’apparaît dans le livre. Palerme est, en 1154, l’un des rares points du monde connu où une telle chose est matériellement possible — non par vertu, mais parce que le roi y a intérêt : une carte du monde est un instrument de puissance, et le meilleur cartographe disponible se trouve être musulman.
Il faut mesurer ce que cela signifie pour l’idée même de Méditerranée. Al-Idrisi décrit une mer unique, parcourue de routes continues, où les frontières confessionnelles ne coupent aucun itinéraire. Huit cents ans avant Braudel, un géographe de Palerme dessine déjà l’objet.
VIII. Les pierres et les mains
L’architecture dite arabo-normande est le seul témoin que l’on puisse encore toucher, et c’est le plus trompeur si on la regarde mal.
Prenez la Zisa, à l’ouest de la ville, dans ce qui était le parc royal du Genoardo — nom qui vient de jannat al-arḍ, « paradis de la terre ». C’est un bloc rectangulaire nu, presque austère, construit sous Guillaume Ier et achevé sous Guillaume II. On y entre par une salle voûtée dont le fond porte un muqarnas de pierre et une fontaine murale : l’eau sourd du mur, glisse sur une dalle inclinée gravée de chevrons — un salsabil —, tombe dans une rigole qui traverse le sol de la salle et va alimenter, dehors, un bassin planté. Le dispositif est exactement celui des palais fatimides et il a une fonction technique : l’évaporation rafraîchit la salle, que traverse la brise. Ajoutez que les murs sont doubles, avec des conduits d’aération. C’est de la climatisation du XIIe siècle, et le mot arabe est resté dans le dialecte palermitain pour désigner ces pièces fraîches.
Prenez le palais de la Favara, à Maredolce, aujourd’hui coincé entre des immeubles du quartier de Brancaccio : un pavillon posé au bord d’un lac artificiel, alimenté par une source dont le nom vient de fawwāra, « la jaillissante ». Prenez la Cuba, les Petites Coubes, le pont de l’Amiral. Tout cela relève d’une culture matérielle de cour qui est, sans nuance, islamique.
Et pourtant. Les églises normandes de Palerme — San Cataldo et ses trois coupoles rouges alignées comme des tentes, San Giovanni degli Eremiti et ses cinq — ont des plans latins ou grecs coiffés de coupoles de tradition islamique. La cathédrale de Cefalù dresse deux tours occidentales très normandes au-dessus d’une abside couverte d’un Christ Pantocrator grec. Monreale, bâtie en dix ans par Guillaume II à partir de 1174, aligne six mille mètres carrés de mosaïques byzantines à légendes latines, un cloître de deux cent vingt-huit colonnettes dont les chapiteaux mêlent bestiaire roman, entrelacs arabes et scènes bibliques, et une fontaine d’ablution au centre de son jardin.
Ce que cela raconte n’est pas un métissage spirituel mais une organisation du travail. Les commanditaires sont normands ; les mosaïstes viennent de Constantinople ou en sont les élèves ; les charpentiers, les stucateurs, les tailleurs de muqarnas, les peintres de plafonds sont musulmans, siciliens ou importés d’Ifriqiya ; les maîtres d’œuvre sont parfois lombards. Chaque atelier travaille selon sa tradition, dans sa langue, sur un chantier commun. Le style arabo-normand n’est pas une fusion : c’est un contrat de sous-traitance devenu esthétique.
C’est peut-être pour cela qu’il ne se transmet pas. Après 1200, il n’y a plus d’ateliers. Il n’y a plus les mains.
IX. Une pierre en quatre langues
En 1149, un prêtre du roi nommé Grisandus fait transférer le corps de sa mère Anna dans une chapelle de Palerme et lui fait tailler une dalle funéraire. Elle est aujourd’hui conservée dans la ville, et c’est probablement l’objet le plus extraordinaire que le Moyen Âge méditerranéen nous ait laissé.
La pierre est divisée en quatre quadrants autour d’une croix centrale. En haut à gauche, un texte hébreu — mais dont la langue est l’arabe, un arabe écrit en caractères hébraïques, ce que les linguistes appellent le judéo-arabe. En haut à droite, du latin. En bas à gauche, du grec. En bas à droite, de l’arabe en écriture arabe. Quatre écritures, trois langues, un seul mort.
Les textes ne sont pas la traduction les uns des autres : chacun s’adresse à un public et emprunte ses formules. Et surtout, chacun date. La version latine compte les années à partir de l’Incarnation du Christ. La version grecque utilise l’ère byzantine dite de la Création du monde, plus l’indiction. La version arabe compte en années de l’Hégire. La version judéo-arabe se réfère au comput juif. La même semaine de l’année 1149 y est nommée quatre fois, dans quatre systèmes de temps qui n’ont ni la même origine ni la même longueur d’année.
Il faut s’arrêter sur ce détail, parce qu’il dit tout. Coexister, à Palerme, ce n’est pas partager une culture commune : c’est vivre côte à côte dans des temps différents. Le mercredi du chrétien latin n’est pas le mercredi du musulman ni celui du juif. Les fêtes ne tombent pas ensemble, les contrats n’expirent pas le même jour, les impôts ne se calculent pas sur la même année. Toute la fonction de l’administration royale — et de ses notaires trilingues — consiste à convertir en permanence : des dates, des mesures, des poids, des noms propres, des statuts juridiques.
Le multilinguisme sicilien n’est donc pas un heureux mélange. C’est un travail. Un travail coûteux, exercé par un corps restreint de spécialistes, et qui suppose que quelqu’un, quelque part, ait intérêt à le financer. Le jour où le pouvoir cessera d’y avoir intérêt, la traduction s’arrêtera, et avec elle la coexistence.
Ce jour n’est plus très loin. La dalle d’Anna date de 1149. Douze ans plus tard, Palerme brûle.
X. La quatrième communauté
On dit « trois langues, trois religions » et l’on oublie régulièrement la plus ancienne des trois — celle qui, seule, traversera tout.
Les Juifs de Sicile sont là bien avant les Arabes et bien avant les Normands. On les trouve dans l’île dès l’époque romaine, et le pape Grégoire le Grand doit intervenir, à la fin du VIe siècle, pour reprocher à l’évêque de Palerme de s’être emparé d’une synagogue de la ville : la lettre existe encore, et elle prouve qu’il y avait à Palerme, vers 598, une communauté assez établie pour posséder des lieux de culte et assez protégée pour obtenir gain de cause à Rome.
Sous les émirs, cette communauté prospère et s’arabise complètement : c’est la langue de la rue, des contrats, des lettres d’affaires — d’où, six siècles plus tard, le judéo-arabe de la dalle d’Anna, écrit en caractères hébraïques comme on écrivait de Fustat à Cordoue. Les documents de la Geniza du Caire montrent des familles palermitaines insérées dans un réseau qui va de l’Andalousie à l’Inde : soie, lin, indigo, fromage, crédit. Vers 1170, le voyageur Benjamin de Tudèle traverse l’île et compte à Palerme une communauté d’environ quinze cents personnes — le chiffre le plus élevé qu’il donne pour la Sicile.
Leur statut est particulier et il éclaire tout le système. Les Juifs siciliens dépendent directement du trésor royal ; Frédéric II codifiera cette dépendance en les déclarant servi camerae, serfs de la chambre, formule qui les place hors de la féodalité, sous la protection du souverain, et corrélativement à sa merci. C’est exactement la condition des musulmans, à ceci près qu’elle durera. Frédéric, du reste, en fait un usage économique très concret : il fait venir de Djerba des familles juives spécialisées dans la culture du henné, de l’indigo et du palmier-dattier, pour les implanter en Sicile. On importe des hommes comme on importe une technique agricole.
Ce qui les sauve, provisoirement, est ce qui les rendait vulnérables : ils sont peu nombreux, dispersés dans les villes, indispensables à la teinture, au travail du corail, à la médecine, au prêt, et surtout ils ne constituent aucune menace militaire. Là où les musulmans des montagnes de Iato se révoltent et sont déportés, les Juifs de la Giudecca de Palerme ou de Syracuse restent. Ils survivront aux Normands, aux Souabes, aux Angevins, aux Aragonais.
Puis vient le 31 mars 1492. Le décret des rois catholiques s’applique à la Sicile comme à la Castille. Entre vingt et trente mille personnes — les estimations divergent — quittent l’île au cours de l’hiver suivant, pour Naples, Rome, la Grèce ottomane, l’Afrique du Nord. Elles emportent le sicilien avec elles, et l’on en entendra les traces à Salonique.
Il reste, à Syracuse, un bain rituel taillé dans la roche et redécouvert par hasard dans les années 1980 sous une maison du quartier de la Giudecca : quelques marches humides, une eau de source qui n’a jamais cessé de sourdre. Et à Palerme, depuis 2017, un petit oratoire rendu par l’archevêché à une communauté juive reconstituée, sur le terrain de l’ancienne synagogue. Cinq siècles et vingt-cinq ans d’intervalle. La longue durée a parfois de ces retours-là.
XI. La vision d’Ibn Jubayr
Le témoignage le plus précieux sur la Sicile normande est celui d’un homme qui n’avait aucune envie d’y être.
Ibn Jubayr, secrétaire du gouverneur almohade de Grenade, revient de La Mecque en décembre 1184 lorsque son navire est jeté par la tempête sur la côte de Messine. Il passe l’hiver et une partie du printemps dans l’île, visite Messine, Cefalù, Palerme, Trapani, et tient un journal. Il écrit en arabe, pour des lecteurs arabes, sans complaisance envers ses hôtes chrétiens.
Ce qu’il rapporte est double, et c’est ce qui en fait le prix.
D’un côté, l’émerveillement. Palerme lui apparaît comme une capitale musulmane qui aurait changé de mains sans changer de nature : les palais alignés le long du rivage comme des colliers, les jardins, les mosquées encore debout. Le roi — Guillaume II — lit et écrit l’arabe ; son ʿalāma, sa devise, est une formule de louange à Dieu en arabe ; ses médecins et ses astrologues sont musulmans ; ses eunuques de palais aussi ; ses pages, dit Ibn Jubayr, prient en secret. Il note, non sans amusement, que les femmes chrétiennes de Palerme sortent le jour de Noël voilées, teintes au henné, drapées à la manière musulmane, parlant arabe.
De l’autre côté, l’inquiétude, et elle monte de page en page. Les musulmans de Sicile vivent séparés des chrétiens, sous des fonctionnaires qui les pressurent. Ils paient une capitation lourde à échéances fixes. Ils n’ont plus de véritable autorité religieuse. On leur reproche le moindre écart ; un mot mal placé peut leur coûter leurs biens. Surtout, les conversions au christianisme se multiplient, et une famille convertie entraîne les autres. Ibn Jubayr rencontre des notables qui le supplient de les aider à vendre leurs biens pour émigrer, et qui n’en font rien. Il rapporte le cas d’un homme qui lui confie ses enfants pour qu’il les emmène en terre d’islam. Sa conclusion est sans appel : aucun musulman ne devrait s’installer sous domination chrétienne, aussi douce paraisse-t-elle, car ses enfants s’y perdront.
Il faut lire ces deux séries de notations ensemble. Le voyageur andalou ne se contredit pas : il décrit exactement ce qu’était le système. Une population subalterne, tolérée parce qu’utile, protégée par un roi dont la protection est personnelle et révocable, privée de tout ce qui fait la continuité d’une communauté — écoles, cadis autonomes, dotations pieuses, prestige social. Elle brille encore. Elle s’éteint déjà.
Ibn Jubayr quitte la Sicile au printemps 1185. Cinq ans plus tard, la plupart des choses qu’il a vues n’existent plus.
XII. Le mot juste
Comment nommer cela ? La question n’est pas rhétorique : le vocabulaire employé décide de ce que l’on comprend.
« Tolérance » ne va pas. Le mot suppose un principe, une reconnaissance de droit, éventuellement une valeur. Rien de tel en Sicile normande. Les musulmans y sont des sujets de statut inférieur, plus lourdement imposés, exclus du service armé sauf en corps séparés, sans juridiction propre garantie, et dont la condition dépend du bon vouloir d’un homme. Il n’existe aucun texte normand affirmant que la diversité religieuse serait bonne.
« Convivencia », terme importé de l’historiographie espagnole, ne vaut guère mieux — d’ailleurs il est aujourd’hui contesté pour l’Espagne elle-même. Il évoque un voisinage horizontal, une culture partagée. Or ce qui se passe à Palerme est vertical.
Les historiens qui ont renouvelé le sujet depuis trente ans — Jeremy Johns sur la chancellerie arabe, Alex Metcalfe sur les langues et les communautés, Hubert Houben sur la monarchie, Karla Mallette sur la culture littéraire, Sarah Davis-Secord sur la place de l’île dans les réseaux méditerranéens — ont désarmé le mythe sans tomber dans l’excès inverse. Leur conclusion, si l’on ose la résumer, tient en trois points.
D’abord, le pluralisme normand est un instrument de gouvernement. Il permet de lever l’impôt, de tenir les registres, de conserver une agriculture irriguée qui rapporte, de commercer avec l’Ifriqiya et l’Égypte, et d’employer une main-d’œuvre qualifiée irremplaçable.
Ensuite, il est un instrument d’idéologie royale. Un roi entouré de trois traditions se hausse au-dessus de chacune. Le trilinguisme des diplômes, les tirāz arabes, les mosaïques grecques, tout cela construit l’image d’un souverain universel, comparable à un empereur — ce qui est précisément l’ambition de Roger II face à Byzance et au pape.
Enfin, il est intrinsèquement instable. Il repose sur un rapport démographique qui se retourne — l’immigration chrétienne du continent est continue tout au long du XIIe siècle —, sur une conjoncture méditerranéenne qui se durcit avec les croisades, et sur la volonté d’un homme.
Le mot le plus juste est peut-être : un arrangement. Un arrangement remarquablement intelligent, qui a produit des œuvres inégalées, et qui n’a jamais eu d’autre fondement que l’intérêt bien compris. C’est moins édifiant qu’une leçon de tolérance. C’est beaucoup plus utile à méditer.
XIII. La rupture
Le renversement ne prend pas deux siècles. Il prend trente ans, et il commence par une émeute de palais.
En novembre 1160, Maion de Bari, chancelier tout-puissant et détesté de Guillaume Ier, est assassiné dans une rue de Palerme. En mars 1161, une conjuration de barons s’empare du roi dans son propre palais. La foule de Palerme en profite. Elle massacre les eunuques musulmans du palais, pille le dīwān, brûle les registres — parmi lesquels, très probablement, le planisphère d’argent d’al-Idrisi — et se répand dans les quartiers musulmans de la ville. Les survivants fuient vers l’ouest. Le roi rétabli châtie les barons, mais rien ne rétablit ce qui a été détruit : ni les archives, ni la confiance, ni les hommes.
À partir de là, tout va dans le même sens. L’immigration continentale s’accélère : des colons venus de Ligurie, de Lombardie, du Piémont s’installent dans le centre et l’est de l’île, appelés par les seigneurs qui préfèrent des paysans chrétiens à des vilains musulmans. On les appelle les Lombards. Ils ont laissé une trace que l’on peut entendre aujourd’hui : à San Fratello, à Nicosia, à Sperlinga, à Aidone, à Piazza Armerina, on parle encore des dialectes gallo-italiques, îlots septentrionaux au milieu du sicilien, huit siècles après le débarquement de leurs ancêtres.
En novembre 1189, Guillaume II meurt sans héritier direct. La succession est disputée entre Tancrède de Lecce et l’empereur Henri VI, qui a épousé l’héritière légitime. Le pouvoir royal — c’est-à-dire, pour les musulmans, la seule protection existante — se dissout. Des pogroms éclatent à Palerme et dans les campagnes. Cette fois, les communautés musulmanes des plaines ne se reforment pas : elles se replient dans les montagnes de l’ouest, autour de Iato, d’Entella, de Platani, où elles se donnent des chefs et cessent de payer.
En 1194, Henri VI entre à Palerme. En 1198, son fils, âgé de quatre ans, hérite d’un royaume en morceaux. Il s’appelle Frédéric II.
XIV. Frédéric II, ou la solution technique
On a beaucoup romancé Frédéric II — le stupor mundi, l’empereur oriental, l’ami des savants arabes, le sceptique couronné. Tout cela n’est pas faux. Il a été élevé à Palerme dans les rues d’une ville encore polyglotte ; il parlait l’arabe ; il a correspondu avec des savants du Caire et de Damas ; il a entretenu à sa cour des astrologues musulmans, des traducteurs juifs, des mathématiciens ; il a négocié Jérusalem par traité plutôt que par bataille, et s’est fait excommunier pour cela.
Et c’est lui qui met fin à l’islam sicilien.
Entre 1222 et 1226, puis jusqu’en 1246, il mène contre les musulmans révoltés de l’ouest une série de campagnes méthodiques. Il prend Iato, où résiste un chef que les sources latines nomment Mirabet et les sources arabes Ibn ʿAbbād, et le fait pendre. Puis il applique une solution qui n’a rien de la fureur religieuse et tout de la rationalité administrative : il déporte. Des dizaines de milliers de musulmans siciliens — les estimations vont de quinze à trente mille — sont embarqués et transplantés en Pouille, à Lucera, ville continentale vidée de ses habitants pour l’occasion.
Le calcul est celui d’un ingénieur. Coupés de leurs montagnes, sans arrière-pays, sans possibilité de fuite maritime vers l’Ifriqiya, entourés de populations chrétiennes, les déportés deviennent totalement dépendants de l’empereur — et par conséquent d’une fidélité absolue. Lucera devient une ville musulmane en Italie du Sud : mosquée, muezzin, marchés, artisanat de la soie, élevage, et une garnison qui fournit à Frédéric ses fameux archers sarrasins, troupe d’élite qu’aucune excommunication ne trouble et que l’on retrouvera sur tous les champs de bataille italiens.
C’est une réussite militaire et une extinction culturelle. En Sicile même, après 1246, il n’y a plus de communauté musulmane organisée. Les derniers documents arabes de la chancellerie s’arrêtent. Le grec suit, plus lentement, dans les monastères du Val Demone.
Quant à Lucera, elle dure encore un demi-siècle. En août 1300, Charles II d’Anjou la fait prendre. La population est massacrée ou vendue, la mosquée rasée, une cathédrale bâtie sur son emplacement avec les pierres, la ville repeuplée de chrétiens et rebaptisée Civitas Sanctae Mariae. Deux siècles et demi après Ibn Hawqal, l’islam de Sicile disparaît des sources, non parce qu’il s’est fondu, mais parce qu’il a été supprimé.
XV. L’italien naît à Palerme
Il y a, dans cette histoire, une coïncidence chronologique qu’on ne remarque pas assez.
Dans les années 1230, à la cour même de Frédéric II — c’est-à-dire pendant les déportations vers Lucera —, une trentaine de fonctionnaires, notaires et juges se mettent à écrire des vers. Ils sont notaires impériaux, comme Giacomo da Lentini, ou juges, comme Guido delle Colonne, ou chanceliers, comme Pier della Vigna. Ils écrivent en langue vulgaire, sur le modèle formel des troubadours provençaux mais dans un sicilien épuré de ses traits trop locaux. On leur doit environ trois cents poèmes conservés, et l’invention d’une forme : le sonnet, quatorze vers, dont la paternité revient à Giacomo da Lentini.
Cette Scuola siciliana est la première littérature en langue italienne. Dante, dans le De vulgari eloquentia, le reconnaît explicitement : tout ce que les Italiens écrivent, dit-il en substance, s’appelle sicilien. Pétrarque héritera du sonnet ; l’Europe entière ensuite, jusqu’à Shakespeare et jusqu’à nous.
Le paradoxe vaut d’être posé nettement. Au moment précis où la Sicile cesse d’être trilingue — où l’arabe disparaît des registres, où le grec recule, où la population musulmane est déportée —, elle produit la première langue littéraire italienne. Ce n’est pas malgré la fin du multilinguisme : c’est en partie grâce à elle. Une cour qui ne traduit plus n’a plus besoin de trois chancelleries ; il lui faut une langue à elle. L’unification linguistique est le revers exact de l’appauvrissement culturel.
Et cette langue neuve est pleine des morts. Le sicilien des notaires de Frédéric charrie, sans le savoir, le vocabulaire des vaincus.
XVI. L’héritage de la langue
C’est ici que l’histoire longue reprend ses droits, et qu’elle console un peu.
Le sicilien moderne compte plusieurs centaines de mots d’origine arabe — les décomptes varient selon qu’on inclut ou non la toponymie et les emprunts tardifs. Ce qui frappe, c’est leur répartition. Ils ne sont ni dans la religion, ni dans le droit, ni dans l’abstraction : ils sont dans l’eau, dans la terre, dans les fruits et dans la cuisine.
L’eau d’abord. La gebbia, ce bassin de pierre où l’on stocke l’eau d’irrigation, vient de jābiya. La saia, le canal qui la conduit, de sāqiya. La sènia, la roue élévatoire, de sāniya. Le catusu, le tuyau de terre cuite, de qādūs. La favara, la source jaillissante, de fawwāra. Un paysan de la Conca d’Oro qui décrivait son système d’arrosage au XXe siècle parlait encore, mot après mot, la langue des ingénieurs kalbides.
Les fruits ensuite. Zàgara, la fleur d’oranger, de zahr. Zibibbu, le raisin sec de Pantelleria, de zabīb. Giuggiulena, le sésame des biscuits, de juljulān. Carruba, sciarrappa, cùscusu — le couscous de poisson de Trapani, qui n’a jamais cessé d’être cuisiné à cent quarante kilomètres de la Tunisie. Et la cassata, dont le nom vient probablement de qasʿa, le grand plat rond dans lequel on la moulait.
Les mesures et les mots du quotidien. Le tùmminu, mesure de grain et de surface, de thumn, le huitième. La sciarra, la dispute, de sharr. Muschitta, la petite mosquée devenue nom de lieu.
Et surtout la carte. Un tiers au moins des noms de lieux de l’ouest sicilien est arabe et se lit à livre ouvert. Qalʿat, le fort, donne Calatafimi, Caltanissetta, Caltabellotta, Caltagirone. Manzil, l’étape, donne Misilmeri — manzil al-amīr, l’étape de l’émir — et Mezzojuso. Raḥl, le hameau, donne Racalmuto et Regalbuto. Marsā, le mouillage, donne Marsala et Marzamemi. Gibellina et Mongibello portent jabal, la montagne — et Mongibello, nom sicilien de l’Etna, est un pléonasme bilingue parfait : le mont latin plus le jabal arabe, la montagne-montagne, comme si deux peuples s’étaient succédé sans se comprendre en désignant le même volcan.
Voilà ce qui reste quand tout le reste a été supprimé : les noms de l’eau et des collines. C’est exactement ce que Braudel prédisait. Les rois passent en une génération, les révoltes en une saison, les déportations en une décennie. Le vocabulaire de l’irrigation, lui, tient huit siècles, parce qu’il est accroché à un canal qui coule encore.
XVII. 1282, et le reste
Le 30 mars 1282, lundi de Pâques, devant l’église du Saint-Esprit hors les murs de Palerme, à l’heure des vêpres, un sergent français fouille une femme sicilienne d’un peu trop près. La foule tue le sergent, puis les Français présents, puis tous les Français que la ville contient. En quelques semaines, l’île entière se soulève et se donne au roi d’Aragon.
Les Vêpres siciliennes ferment le cycle. La Sicile passe dans l’orbite ibérique, y restera cinq cents ans, et cesse d’être un centre pour devenir une province. La cour se vide, les ateliers ferment, le grenier reste un grenier. Les Juifs, dernière communauté non chrétienne de l’île, présente depuis l’Antiquité, seront expulsés en 1492 par décret des rois catholiques.
Il reste les pierres. En 2015, l’UNESCO a inscrit au patrimoine mondial un ensemble de neuf monuments sous l’intitulé « Palerme arabo-normande et les cathédrales de Cefalù et Monreale », en saluant la fécondité de la coexistence entre populations d’origines et de religions différentes. La formule est juste sur les faits et un peu courte sur le reste. On y lit surtout le besoin, très contemporain, de trouver dans le passé méditerranéen un précédent rassurant.
Le précédent existe, mais il n’est pas rassurant. Il dit qu’une société plurielle peut produire, en un siècle, des œuvres que personne n’égalera ; qu’elle peut fonctionner sur l’intérêt mutuel sans jamais reconnaître l’égalité ; et qu’un arrangement fondé sur le seul intérêt se défait dès que l’intérêt change — vite, brutalement, et sans que ceux qui en profitaient l’aient vu venir. Ibn Jubayr, lui, l’avait vu venir. Il était de passage, ce qui aide.
Reste que l’on peut, un matin de mars, descendre le marché de Ballarò, entendre les crieurs lancer leur abbanniata sur une modulation qui n’a pas d’équivalent au nord de Naples, acheter des poissons dont les noms viennent de trois langues, passer devant la Martorana, et remonter jusqu’à la Chapelle Palatine pour lever encore la tête vers ce plafond où des princes musulmans boivent du vin au-dessus d’un autel chrétien. Rien de tout cela n’a été conçu comme un symbole. C’était un chantier, un budget, un registre fiscal, des ouvriers payés à la tâche. Le symbole est venu après, comme toujours, quand il n’y avait plus rien à perdre à le fabriquer.
Sources et lectures : Michele Amari, Storia dei Musulmani di Sicilia (1854–1872), monumental et daté ; Jeremy Johns, Arabic Administration in Norman Sicily (2002) ; Alex Metcalfe, The Muslims of Medieval Italy (2009) ; Hubert Houben, Roger II of Sicily (2002) ; Karla Mallette, The Kingdom of Sicily 1100–1250: A Literary History (2005) ; Sarah Davis-Secord, Where Three Worlds Met (2017) ; les récits d’Ibn Hawqal et d’Ibn Jubayr en traduction française.
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