Le Mont Athos
Mille ans de république monastique
Le Mont Athos : mille ans de république monastique
Le canal de Xerxès
À Nea Roda, au fond du golfe, la route traverse une bande de terre si basse et si plate qu’on la franchit sans y penser. Deux kilomètres de roseaux, de sel et de terrains vagues, des poteaux électriques, quelques serres. C’est l’isthme qui rattache la presqu’île de l’Athos au reste de la Chalcidique, et c’est ici qu’en 483 avant notre ère les ingénieurs de Xerxès ont creusé un canal pour éviter à sa flotte le contournement du cap.
Hérodote raconte l’affaire avec la précision d’un homme qui a vu les lieux et le mépris d’un Grec pour la démesure perse : trois ans de travaux, des équipes relevées par le fouet, un canal assez large pour que deux trirèmes puissent y ramer de front, et cette remarque en forme de haussement d’épaules — Xerxès aurait pu faire tirer ses navires sur des rouleaux à travers l’isthme, mais il voulait un canal, pour la grandeur et pour le souvenir.
Pendant vingt-cinq siècles on a tenu le récit pour une exagération d’écrivain. Les prospections géophysiques menées à partir des années 1990 par une équipe anglo-grecque ont retrouvé le fossé sous les alluvions : une tranchée d’une trentaine de mètres de large, colmatée assez vite après l’expédition, mais réellement creusée, réellement navigable. Hérodote avait raison, ce qui lui arrive plus souvent qu’on ne le dit.
La raison de tout ce travail était vieille de neuf ans. En 492, la flotte de Mardonios, qui longeait la côte pour attaquer la Grèce par le nord, avait été prise par un vent du nord-est au large de l’Athos et jetée contre les falaises. Hérodote parle de trois cents navires perdus et de vingt mille hommes, chiffres qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre, mais l’événement est certain : les récifs du cap, les rafales qui tombent du massif, l’absence de mouillage sur trente kilomètres de côte sud. La montagne avait mangé une armée.
Quand on remonte la presqu’île en bateau depuis Ouranoupoli, on comprend le problème sans avoir besoin d’un manuel de navigation. La côte est raide, boisée jusqu’à la mer, entaillée de ravins sans plages. Les monastères apparaissent à intervalles, posés sur des replats ou accrochés aux rochers, chacun avec sa petite jetée et son hangar à barques, et l’on met plusieurs heures à comprendre qu’il n’y a rien d’autre : pas de village, pas de port, pas de route qui viendrait du continent. À l’extrémité sud, le pic se lève d’un coup à 2 033 mètres, marbre gris et calcaire, sans contrefort ni glacis, avec cette manière brutale qu’ont certaines montagnes grecques de sortir de l’eau comme si le relief avait été coupé au couteau.
Il faut ajouter à cela une dernière anecdote, parce qu’elle dit quelque chose du rapport que les hommes ont entretenu avec ce morceau de rocher. Un architecte — Vitruve l’appelle Dinocrate, Plutarque le nomme Stasicrate — aurait proposé à Alexandre de sculpter l’Athos tout entier à son effigie : le conquérant assis, tenant dans une main une ville de dix mille habitants, dans l’autre une vasque où viendraient se déverser les torrents de la montagne. Alexandre aurait refusé, en demandant si la ville aurait des terres pour se nourrir. L’histoire est probablement inventée, comme la plupart des anecdotes sur Alexandre, mais elle a la vertu de résumer trois mille ans d’attitude à l’égard du lieu : on a voulu le percer, le contourner, le tailler, le transformer en autre chose que lui-même. Ce qui a fini par s’y installer et par y durer est venu d’une tout autre direction.
Des ermites et un parchemin de chèvre
Le premier document connu qui concerne les moines de l’Athos n’est pas un texte de spiritualité. C’est un chrysobulle de Basile Ier, daté de 883, qui interdit aux fonctionnaires impériaux et aux bergers de Hiérissos de faire paître leurs troupeaux sur la presqu’île et de molester les ascètes qui s’y trouvent. L’acte fondateur de la Sainte Montagne est un règlement de conflit de pâturage.
On ne sait presque rien de ces premiers occupants. La tradition les fait venir d’Égypte et de Syrie, chassés par la conquête arabe ; d’autres récits invoquent la crise iconoclaste, qui a effectivement jeté sur les routes des communautés entières de moines. Aucune de ces explications ne repose sur des sources contemporaines. Ce qui est sûr, c’est qu’au IXe siècle des hommes vivaient là, dispersés dans les ravins, assez nombreux pour que l’administration byzantine juge utile de légiférer à leur sujet, et assez organisés pour qu’un siècle plus tard on trouve à Karyès, au centre de la presqu’île, un responsable élu que les textes appellent le Protos, le premier.
Ces ermites vivaient de très peu : des châtaignes, des herbes, un peu de poisson, les aumônes des bateaux de passage. Ils s’établissaient par deux ou trois autour d’un ancien, changeaient de cabane quand le voisinage devenait trop dense, descendaient à Karyès pour les grandes fêtes et pour vendre le produit de leur travail manuel. Le mot grec lavra désigne exactement cela : une ruelle, un chapelet de cellules le long d’un sentier, une communauté sans mur ni règle écrite.
En 963, un homme change tout. Athanase, né à Trébizonde, orphelin élevé à Constantinople où il a fait une carrière de professeur brillante avant de rompre avec le monde, arrive sur la montagne avec l’argent d’un ami devenu empereur. Nicéphore Phocas venait de reprendre la Crète aux Arabes et de ceindre la couronne ; il avait promis de venir finir ses jours en moine auprès d’Athanase, promesse qu’il n’a jamais tenue mais qu’il a payée en or. Avec cet or, Athanase construit la Grande Lavra : un mur d’enceinte, une église à coupole, un réfectoire, un aqueduc, une tour. Une institution, avec des comptes, un règlement, des horaires, un jardin, des mules.
Les ermites l’ont très mal pris. Ils sont allés se plaindre à Constantinople que cet intrus construisait des bâtiments somptueux, importait des bœufs de labour et transformait le désert en exploitation agricole — ce qui, à peu de chose près, était vrai. Jean Tzimiskès, qui avait assassiné Nicéphore pour prendre sa place, a tranché en 972 par un règlement que l’on appelle depuis le Tragos, « le bouc », parce qu’il est écrit sur une grande peau de chèvre. Le document existe toujours. Il est conservé au Protaton de Karyès, roulé, noirci, portant les signatures des supérieurs de l’époque — le plus ancien texte constitutionnel d’Europe encore détenu par l’institution qu’il régit.
Le Tragos est un compromis, et il l’est resté. Il reconnaît les deux formes de vie, l’ermite et le cénobite, le solitaire et le communautaire. Il confirme l’autorité du Protos et l’assemblée de Karyès. Il fixe des limites au développement matériel — interdiction des grands bateaux, contrôle des ventes de bois — que les monastères passeront ensuite mille ans à contourner. Un typikon ultérieur, promulgué par Constantin IX Monomaque vers 1045, ajoute les dispositions qui frappent le plus les visiteurs modernes : interdiction du territoire aux femmes, aux eunuques, aux adolescents imberbes et aux animaux femelles. C’est l’avaton, la clause de non-entrée, encore en vigueur aujourd’hui et sanctionnée par le droit grec.
L’interdit n’est pas une invention athonite. On le trouve dans d’autres domaines monastiques byzantins, et il découle d’une logique simple : dans une communauté d’hommes qui ont fait vœu de chasteté, l’absence physique de la tentation vaut mieux que la lutte contre elle. Ce qui distingue l’Athos, ce n’est pas la règle, c’est sa survie. Partout ailleurs les clauses de ce genre sont tombées avec les institutions qui les portaient. Ici la coutume a traversé la conquête ottomane, l’annexion grecque, la Constitution de 1975 et l’entrée dans la Communauté européenne, dont l’acte d’adhésion de la Grèce, en 1981, comporte une déclaration commune qui reconnaît explicitement le statut spécial de la Montagne. Il faut avoir en tête cette phrase glissée dans un traité européen, entre deux articles sur les tarifs douaniers, pour mesurer ce que le mot longue durée veut dire ici.
Vingt maisons
L’architecture institutionnelle de l’Athos s’est fixée lentement puis n’a plus bougé. Vingt monastères souverains, ni plus ni moins, dans un ordre hiérarchique immuable qui commence par la Grande Lavra et se termine par Konstamonitou. Le dernier admis, Stavronikita, date de 1541 ; depuis, la liste est close. On peut fonder une skite, une cellule, un ermitage, on ne peut plus fonder de monastère. Toute construction, tout ermite, tout arpent de terre relève obligatoirement de l’une des vingt maisons, qui se partagent la presqu’île en vingt secteurs comme un cadastre médiéval qu’on n’aurait jamais révisé.
Cette fixité a une conséquence politique que l’on sous-estime : elle rend impossible la conquête interne. Aucun monastère ne peut en absorber un autre, aucune vague de nouveaux venus ne peut créer sa propre maison. Quand les Russes sont arrivés par milliers au XIXe siècle, ils n’ont pu occuper qu’une place — Saint-Pantéléimon, dix-neuvième au classement — et essaimer dans des skites et des cellules qui restaient juridiquement dépendantes de monastères grecs. Le tableau de 1541 a plus fait pour l’équilibre de la Sainte Montagne que tous les traités du XXe siècle.
Les vingt maisons ne sont pas grecques. Hilandar est serbe depuis 1198, fondée par Stefan Nemanja, prince de Rascie devenu moine sous le nom de Syméon, et par son fils Sava, qui rentrera au pays organiser l’Église serbe. Zographou est bulgare. Saint-Pantéléimon est russe. Iviron est géorgienne — le nom vient d’Ibérie, la Géorgie orientale — fondée vers 980 par des aristocrates caucasiens dont l’un, Tornikios, avait quitté le monastère pour aller commander une armée géorgienne contre le rebelle Bardas Sklèros, et en était revenu avec du butin et de l’argent impérial. Les monastères roumains n’existent pas comme tels, mais les princes de Valachie et de Moldavie ont financé la moitié des bâtiments qu’on voit aujourd’hui.
Karyès, la capitale, est un village d’une rue. Des maisons à encorbellement, quelques magasins qui vendent de l’encens, des outils et des piles, l’église du Protaton au milieu, un bâtiment administratif, un poste de police, un bureau de poste. La Sainte Communauté y siège : vingt représentants, un par monastère, renouvelés chaque année. L’exécutif, l’Épistasie, compte quatre membres tirés à tour de rôle parmi cinq groupes de quatre monastères, ce qui fait qu’un monastère donné participe au gouvernement une année sur cinq et le préside une année sur vingt. Le sceau de la communauté est coupé en quatre morceaux, un par membre de l’Épistasie : aucun acte ne peut être scellé si les quatre hommes ne sont pas dans la même pièce. On a rarement conçu dispositif plus simple pour empêcher un pouvoir de se concentrer.
L’État grec est représenté par un gouverneur civil qui dépend du ministère des Affaires étrangères — non de l’Intérieur, ce qui en dit long sur le statut du lieu. La Montagne relève spirituellement du Patriarcat œcuménique de Constantinople, c’est-à-dire d’une institution installée à Istanbul, dans un quartier du Fener, à six cents kilomètres de là. Quiconque est admis comme novice dans l’un des vingt monastères acquiert automatiquement la nationalité grecque, quelle que soit son origine. L’article 105 de la Constitution grecque garantit l’ensemble. Cela fait beaucoup de souverainetés emboîtées pour trois cent trente-six kilomètres carrés de forêt.
Le plan qui a fait le tour du monde orthodoxe
Vus de la mer, les monastères ressemblent à des châteaux forts, et c’est exactement ce qu’ils sont. Un quadrilatère de bâtiments hauts, sans ouverture au niveau du sol, une seule porte bardée de fer, une tour massive dans un angle. La raison n’est pas symbolique. Du XIVe au XVIIIe siècle, la mer Égée a été un espace de course permanent — Catalans, Turcs, Génois, corsaires barbaresques, plus tard pirates grecs des îles — et un monastère plein d’argenterie liturgique posé sur une côte déserte constituait une cible évidente. La tour, le pyrgos, servait de coffre-fort et de dernier refuge. On y montait les reliques et les manuscrits, on tirait l’échelle, on attendait que ça passe.
À l’intérieur, le plan est partout le même, et c’est là que l’Athos a le plus durablement marqué le monde orthodoxe. Une cour, l’église au milieu — le katholikon —, le réfectoire en face de la porte de l’église, dans son axe, de sorte que la communauté sort de l’office et entre directement dans la salle à manger, le repas étant traité comme un prolongement de la liturgie. Entre les deux, la phiale, une vasque à ciel ouvert sous un baldaquin de colonnes, où l’on bénit l’eau. Autour, sur trois ou quatre niveaux, les cellules, les ateliers, la bibliothèque, l’infirmerie, les réserves. En contrebas, sur la mer, l’arsanas : une jetée, un entrepôt, une petite tour.
L’église elle-même suit un type qu’on appelle athonite et qui naît à la Grande Lavra : une croix inscrite classique à laquelle on ajoute deux absides latérales, les choroi, pour loger les deux chœurs qui se répondent pendant les offices. Un narthex, souvent un second narthex, le litè, pour les vigiles. La forme est née d’un besoin acoustique et rituel précis, et elle s’est ensuite répandue partout où l’influence athonite est passée : en Serbie sous les Nemanjić, dans les principautés danubiennes, jusqu’aux monastères russes du nord. Un plan d’église conçu au Xe siècle pour deux chœurs de moines grecs a fini par déterminer la silhouette de bâtiments construits huit siècles plus tard à mille kilomètres de là.
La peinture a suivi le même chemin. Les fresques du Protaton de Karyès, du tout début du XIVe siècle, attribuées par la tradition à un peintre nommé Manuel Panselinos dont on ne sait rien de certain, comptent parmi les sommets de l’art byzantin tardif : des figures amples, charnues, modelées par la lumière, très loin de la raideur qu’on prête à tort à l’iconographie orthodoxe. Deux siècles plus tard, Théophane le Crétois travaille à la Grande Lavra en 1535 puis à Stavronikita en 1546, dans une manière plus sèche, plus linéaire, qui deviendra la référence de ce qu’on appelle l’école crétoise. Entre les deux, à Dionysiou, un autre Crétois couvre le katholikon d’une Apocalypse dont les anges tombent en diagonale sur les murs.
Ces chantiers ne se sont jamais interrompus longtemps. On repeint, on recouvre, on gratte, on rajoute une chapelle, on refait une coupole après un incendie. Simonopetra, plantée sur un éperon à trois cent trente mètres au-dessus de la mer, avec ses balcons de bois en encorbellement suspendus au-dessus du vide, a brûlé au moins trois fois — dont une en 1580 et une en 1891 — et a été reconstruite à chaque fois sur le même rocher impossible, parce que déplacer le monastère de quelques centaines de mètres aurait été plus raisonnable et n’a jamais été envisagé une seconde.
Ce que les moines possédaient
Il faut maintenant quitter la presqu’île, parce que l’histoire de l’Athos ne s’est jamais jouée entièrement sur l’Athos.
Dès le XIe siècle, les monastères reçoivent des terres. Des empereurs, des généraux, des veuves, des fonctionnaires provinciaux leur donnent des champs, des vignes, des moulins, des salines, des pêcheries, des villages entiers avec les paysans qui les cultivent. Ces biens, les métochia, sont dispersés dans toute la Macédoine, en Thrace, à Lemnos, à Thasos, en Chalcidique occidentale, plus tard jusqu’en Valachie, en Moldavie, en Bessarabie et en Russie méridionale. Un monastère athonite du XIVe siècle est une entreprise foncière multinationale dont le siège social se trouve dans un ravin sans route.
La gestion de ce patrimoine a produit du papier, et ce papier a survécu. C’est le fait le plus important de toute l’histoire savante de l’Athos, et il tient à une conjonction improbable : les archives centrales de l’État byzantin ont entièrement disparu, mais les vingt monastères ont conservé leurs chartes, parce qu’ils en avaient besoin pour prouver leurs droits devant les empereurs byzantins, puis devant les cadis ottomans, puis devant l’État grec. Un titre de propriété ne se jette pas. Les documents conservés à l’Athos constituent aujourd’hui le seul ensemble cohérent d’archives relatif au cœur de l’Empire byzantin.
Le dépouillement de ce trésor est une entreprise française, commencée dans les années 1930 et poursuivie depuis : les Archives de l’Athos, série de volumes publiés à Paris sous la direction de Paul Lemerle, puis de Jacques Lefort, Nicolas Oikonomidès, Denise Papachryssanthou et quelques autres, monastère par monastère — Lavra, Iviron, Vatopédi, Dionysiou, Xéropotamou, Docheiariou, Chilandar. Des chrysobulles impériaux, des actes de vente, des testaments, des jugements, des inventaires, et surtout des praktika, ces relevés fiscaux dressés par les agents du fisc lors du transfert d’un domaine.
Le praktikon est un objet extraordinaire. Il énumère, feu par feu, les paysans dépendants d’un village : le nom du chef de famille, celui de sa femme, ceux des enfants avec leur âge approximatif, le bétail, les arbres fruitiers, la surface des parcelles, le montant dû. Quand on possède plusieurs relevés du même village à quelques décennies d’écart, on tient une source d’un genre que le Moyen Âge byzantin ne livre nulle part ailleurs : la démographie d’une communauté rurale, ses naissances, ses disparitions, son enrichissement ou sa ruine.
Le village de Radolibos, dans la plaine du Strymon, appartenait à Iviron. Il a été arpenté en 1103 par des géomètres impériaux dont Lefort a reconstitué les méthodes de calcul, puis à nouveau au XIVe siècle. On connaît la taille des parcelles, la manière dont les héritages ont fragmenté le finage, la proportion de veuves, le rythme des mariages, la courbe qui monte au XIIe siècle et s’effondre au XIVe avec les guerres civiles, la peste et les raids turcs. Toute l’histoire sociale de la paysannerie byzantine tardive — le grand livre d’Angeliki Laiou en 1977, les travaux de Lefort sur les villages de Macédoine — sort de ces liasses conservées par des moines qui voulaient simplement pouvoir prouver, le jour venu, que la terre était à eux.
C’est ici que l’approche braudélienne cesse d’être une figure de style. Ce que ces archives donnent à voir, ce n’est pas l’événement, c’est la structure : le rendement du blé, la taille des troupeaux, l’âge au mariage, le poids de la fiscalité, la lente reconstitution des grands domaines aux dépens de la petite propriété paysanne. Les empereurs passent, les dynasties se remplacent, l’Empire perd la moitié de son territoire, et pendant ce temps un moine de l’Athos recopie l’inventaire de ses oliviers.
La lumière incréée
Au début du XIVe siècle, un jeune homme de bonne famille constantinopolitaine arrive sur la Montagne. Grégoire Palamas a une vingtaine d’années, une formation philosophique solide, un père qui siégeait au conseil impérial, et il vient apprendre une technique de prière.
Cette technique est ancienne, transmise oralement, sans doctrine explicite. On l’appelle hésychia, le silence, la quiétude. Elle consiste à répéter indéfiniment une formule courte — « Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi » — jusqu’à ce que la prière descende du mental dans le cœur et continue d’elle-même, y compris pendant le sommeil et le travail. Les manuels athonites du temps y ajoutent des indications physiques : s’asseoir sur un tabouret bas, incliner la tête vers la poitrine, régler la respiration sur les mots, fixer le regard vers le centre du corps.
Ces détails ont failli tout faire échouer. Un moine calabrais nommé Barlaam, formé en Italie, très bon logicien et beaucoup trop spirituel, a ridiculisé les hésychastes en les traitant d’omphalopsychoi, ceux-qui-ont-l’âme-dans-le-nombril. Derrière la moquerie il y avait une question sérieuse : ces moines prétendaient voir de leurs yeux, à l’issue de leur prière, la même lumière que les apôtres avaient vue sur le Thabor. Barlaam objectait qu’on ne voit pas Dieu, que la lumière du Thabor était un phénomène créé et passager, et qu’un homme qui prétend contempler l’incréé blasphème ou délire.
La réponse de Palamas a occupé quinze ans, plusieurs conciles et une bonne partie de l’énergie théologique de l’Empire finissant. Elle repose sur une distinction entre l’essence divine, définitivement inaccessible, et les énergies divines, incréées elles aussi mais réellement communicables à l’homme. La lumière du Thabor est une énergie, non une essence : on peut donc la voir sans voir Dieu. En 1340 ou 1341, les supérieurs athonites signent un texte qui soutient Palamas, le Tome hagiorite, rédigé par lui. Trois conciles tenus à Constantinople en 1341, 1347 et 1351 tranchent en sa faveur. Barlaam part en Italie, se rallie à Rome et finit évêque de Gerace, où il donnera, dit-on, des leçons de grec à Pétrarque.
Il faut mesurer ce qui s’est passé. Une pratique de moines illettrés, transmise de vieillard à disciple dans des cabanes de la côte sud, a été formalisée en doctrine, imposée à l’Église impériale par une série de conciles, et est devenue la théologie officielle de l’orthodoxie — qu’elle est restée jusqu’à aujourd’hui. La Sainte Montagne n’était plus seulement un refuge de fuyards du monde. C’était le lieu où se décidait ce que l’Orient chrétien allait penser de Dieu pendant les sept siècles suivants.
Le mouvement a aussi fourni des cadres. Les moines athonites du XIVe siècle sont partout : ils deviennent patriarches de Constantinople, métropolites en Bulgarie, en Serbie, en Russie ; ils portent avec eux les manuscrits, le plan des églises, la manière de peindre, la liturgie révisée. Cyprien, métropolite de Kiev et de toute la Russie à la fin du siècle, est un Bulgare passé par l’Athos. Le réseau fonctionne d’autant mieux que les États orthodoxes s’effondrent les uns après les autres : la Montagne survit à ses protecteurs et devient, par défaut, l’institution la plus stable du monde orthodoxe.
Une conquête négociée
L’histoire politique de l’Athos entre 1200 et 1800 se résume à une leçon d’opportunisme, et ceux qui la lui reprochent oublient ce que les alternatives ont coûté ailleurs.
En 1204, les croisés prennent Constantinople. La Chalcidique tombe dans le royaume latin de Thessalonique, un évêque latin s’installe, on tente d’imposer l’obédience romaine. Les monastères écrivent à Innocent III, qui les prend sous sa protection et rappelle ses gens à l’ordre. Il n’empêche : des dépendances sont pillées, des moines maltraités. L’épisode a laissé une rancune durable, qu’on retrouve intacte sept cents ans plus tard dans les banderoles noires d’Esphigménou. Un siècle après, en 1307–1309, la Compagnie catalane — mercenaires embauchés par Byzance, non payés, retournés contre leur employeur — ravage la presqu’île, brûle des monastères et en fait disparaître plusieurs pour de bon.
Face aux Ottomans, les moines ont fait le calcul inverse. Dès les années 1380, alors que Thessalonique est encore byzantine, des délégations athonites vont trouver Murad Ier pour négocier une soumission préventive. Le geste est répété auprès de Murad II en 1424, quelques années avant la chute définitive de la ville. Les Ottomans acceptent : la propriété des monastères est confirmée, le culte garanti, l’autonomie interne maintenue, en échange d’un impôt annuel — le haraç — et d’une loyauté sans faille. Le sultan devient le protecteur de la Sainte Montagne comme l’empereur l’était.
L’affaire a bien fonctionné pendant un siècle et demi. Elle s’est gâtée en 1568, quand Sélim II, à court d’argent, a confisqué l’ensemble des biens monastiques de l’Empire et obligé les établissements à les racheter. Les monastères athonites ont emprunté pour payer, à des taux ruineux, auprès de prêteurs de Thessalonique et de Constantinople. Certains ont mis un siècle à s’en remettre ; plusieurs ont abandonné la vie communautaire au profit du régime dit idiorrythmique, où chaque moine gère son propre budget, mange chez lui et travaille pour son compte — solution pratique quand la caisse commune est vide, désastreuse pour la discipline.
C’est alors que les donateurs du nord prennent le relais. Les princes de Valachie et de Moldavie — Neagoe Basarab, Petru Rareș, Vasile Lupu — construisent, restaurent, dotent. Ils envoient des tonnes de cire, du blé, de l’argent monnayé, et rattachent à des monastères athonites des dizaines de couvents roumains dont les revenus remontent vers la Montagne : au XIXe siècle, ces biens représenteront près du quart des terres cultivables de la Valachie et de la Moldavie, ce qui provoquera leur sécularisation brutale par Cuza en 1863. Les tsars russes, d’Ivan le Terrible à Pierre le Grand, envoient de leur côté des ambassades chargées de fourrures et de roubles.
On peut lire cela comme une chronique d’aumônes. C’est en réalité la description d’un système : un centre religieux dépourvu de ressources propres, installé sur un rocher stérile en territoire musulman, financé par une périphérie orthodoxe qui s’étend du Danube à la Volga et qui a besoin de lui pour se penser comme un monde. Braudel appelait cela une économie-monde. Celle-ci a fonctionné pendant quatre cents ans avec des voiliers, des mules et des lettres de change.
Un livre parti de la montagne
Au milieu du XVIIIe siècle, l’Athos a essayé les Lumières. Une école supérieure, l’Athonias, est fondée en 1749 sur une colline au-dessus de Vatopédi, et l’on confie sa direction à Eugène Voulgaris, l’un des meilleurs esprits du monde grec, traducteur de Locke et de Voltaire, futur correspondant de Catherine II. Il y enseigne les mathématiques, la logique, la physique moderne. L’expérience dure dix ans. Les moines conservateurs s’inquiètent, les querelles s’enveniment, Voulgaris démissionne en 1759 et part vers le nord. Le bâtiment est aujourd’hui une ruine que l’on aperçoit du sentier.
Ce qui a réussi, à la même époque, est venu du camp opposé. Un groupe de moines qu’on a surnommés les Kollyvades, à propos d’une querelle sur le jour où l’on doit faire les offices des morts, entreprend de revenir aux sources : communion fréquente, respect strict de la liturgie, retour aux Pères. L’un d’eux, Nicodème l’Hagiorite, entreprend avec Macaire de Corinthe de rassembler les textes ascétiques disponibles dans les bibliothèques de la Montagne — Évagre, Maxime le Confesseur, Syméon le Nouveau Théologien, Grégoire le Sinaïte, Palamas. L’anthologie paraît à Venise en 1782 sous le titre de Philocalie, l’amour de la beauté.
Ce livre a fait un voyage remarquable. Un moine ukrainien, Païssy Velitchkovski, qui avait séjourné à l’Athos avant de s’installer au monastère de Neamț en Moldavie, en traduit une partie en slavon ; la Dobrotolioubié paraît à Moscou en 1793. Les startsy d’Optino la diffusent au XIXe siècle. Un pèlerin anonyme en fait le compagnon de route d’un récit qui deviendra le plus lu de la spiritualité russe. Dostoïevski connaît cette littérature ; Tolstoï aussi. Au XXe siècle, les émigrés russes de Paris — Lossky, Evdokimov, plus tard Sophrony, moine athonite devenu fondateur d’un monastère dans l’Essex — la font passer en français et en anglais. En 1961, un personnage de Salinger lit Le Pèlerin russe dans un appartement de l’Upper East Side et essaie la prière du cœur entre deux cigarettes.
Un recueil compilé dans une bibliothèque de la Chalcidique par des moines hostiles aux Lumières, imprimé dans une république marchande catholique, traduit en Moldavie, publié en Russie impériale, relu à Paris par des exilés et découvert par la contre-culture américaine : la Sainte Montagne n’a jamais été coupée de rien. Elle est un nœud dans un réseau, et elle l’a toujours été.
Le siècle russe
Vers 1830, l’Athos sort épuisé de la guerre d’indépendance grecque. Les moines s’étaient soulevés en 1821 ; les troupes ottomanes ont occupé la presqu’île pendant neuf ans, imposé des contributions écrasantes, et la population monastique est tombée à quelques centaines d’hommes. Un demi-siècle plus tard, elle dépasse les sept mille. L’écart s’explique en un mot : la Russie.
L’afflux commence dans les années 1840 et s’accélère après la guerre de Crimée. Des paysans, des soldats, des marchands ruinés, des fils cadets débarquent par bateaux entiers. Une compagnie de navigation russe assure la liaison depuis Odessa. Saint-Pantéléimon, monastère grec en déclin, passe sous contrôle russe au terme d’un conflit interne des années 1870 et se met à construire : des ailes de six étages, des coupoles vertes, une église à bulbes, une hôtellerie pour des centaines de pèlerins. En 1903, la maison compte 1 446 moines à elle seule. Les skites d’Andreas et du Prophète-Élie ressemblent à des villes. Aux alentours de 1900, sur environ sept mille cinq cents moines, plus de la moitié sont sujets du tsar.
Les Grecs y voient un projet politique, et ils n’ont pas tort. Le panslavisme, la question macédonienne, la rivalité pour l’héritage ottoman font de la Montagne un terrain d’influence. Un moine russe qui achète une cellule à un monastère grec endetté acquiert un pied-à-terre en territoire stratégique. Saint-Pétersbourg finance, encourage, décore.
Deux événements ont mis fin à tout cela en quatre ans.
Le premier est théologique, et il est étrange. À partir de 1912, une querelle éclate parmi les moines russes de l’Athos sur la nature du nom de Dieu : un courant, l’onomatodoxie, soutient que le Nom est Dieu lui-même, que le prononcer c’est le rendre présent. Le Saint-Synode de Russie condamne. Les moines refusent. En 1913, le gouvernement impérial envoie un navire de guerre ; les marins prennent d’assaut Saint-Pantéléimon et la skite Saint-André à la lance à incendie, arrêtent huit cent quarante moines et les rapatrient à Odessa dans les cales d’un transport. C’est la dernière grande opération militaire russe sur la Sainte Montagne, et elle a consisté à déporter des moines russes.
Le second est politique. Les guerres balkaniques de 1912–1913 amènent la flotte grecque devant Athos ; la question du statut se pose devant les chancelleries, et la Russie propose l’internationalisation du territoire sous garantie des puissances orthodoxes. Le 3 octobre 1913, les vingt monastères votent : dix-neuf se prononcent pour le rattachement à la Grèce, Saint-Pantéléimon s’abstient. Le traité de Lausanne, en 1923, confirme la souveraineté grecque. La Charte constitutionnelle de 1926 en fixe les modalités, toujours en vigueur.
En 1917, la révolution coupe le dernier fil. Plus de bateaux, plus de subsides, plus de novices, plus de courrier. Les moines russes de l’Athos vieillissent sur place, isolés, entre des bâtiments prévus pour dix fois leur nombre, à balayer des corridors vides et à enterrer leurs anciens. Le régime soviétique n’autorise aucun départ ; les autorités grecques, méfiantes, n’accordent guère de permis d’installation. En 1990, Saint-Pantéléimon compte trente-cinq moines. Le monastère le plus peuplé de la Méditerranée orthodoxe était devenu un hospice de quinze vieillards et vingt hommes fatigués dans un immeuble de trois cents chambres.
1971
Le point bas de toute l’histoire athonite se situe au début des années 1970. On compte alors un peu plus de onze cents moines pour vingt monastères, dont plusieurs n’en abritent qu’une poignée. La moyenne d’âge dépasse soixante ans. Des ailes entières sont fermées, les toitures s’effondrent, les bibliothèques prennent l’eau, les archives moisissent. La moitié des maisons vit encore sous le régime idiorrythmique, chacun pour soi, ce qui accélère la décomposition. Les commentateurs de l’époque, y compris bienveillants, écrivent que la Sainte Montagne en a pour vingt ans, trente au plus, et qu’il faut songer à en faire un musée.
Le retournement a commencé presque immédiatement, et personne ne l’avait prévu.
Il s’est produit par transplantation de communautés entières. En 1973, Émilianos Vafeidis, higoumène d’un monastère des Météores où le tourisme rendait la vie contemplative impossible, monte à Simonopetra avec ses moines. Vasileios Gontikakis arrive à Stavronikita en 1968 avec un groupe venu de Crète, puis passe à Iviron en 1990. Éphrem s’installe à Philothéou, d’où partiront ensuite les fondations américaines de l’Arizona. Joseph, disciple d’un ermite célèbre de la côte sud, s’installe avec sa confrérie chypriote à Vatopédi en 1987 et redresse en dix ans la deuxième maison de la hiérarchie.
Plusieurs de ces groupes se rattachent à un même homme, Joseph l’Hésychaste, mort en 1959 dans une cabane des Katounakia, qui n’a jamais dirigé de monastère et dont les disciples ont fini par repeupler cinq ou six des vingt maisons. Un autre ermite, Païssios, mort en 1994 et canonisé en 2015, recevait dans sa cellule des files de visiteurs venus de toute la Grèce. La renaissance athonite est partie de trois ou quatre baraques en planches.
Les nouveaux venus ne ressemblaient pas aux anciens. Ils étaient jeunes, souvent diplômés — ingénieurs, médecins, juristes, professeurs —, issus des villes, et arrivaient au moment précis où la Grèce sortait de la dictature des colonels et entrait dans l’Europe. Ils ont rétabli partout la vie communautaire : la dernière maison idiorrythmique bascule au cénobitisme au début des années 1990, refermant une parenthèse ouverte par la crise fiscale de 1568. La population remonte : environ mille cinq cents moines dans les années 1990, autour de deux mille aujourd’hui, chiffre qui n’a plus bougé depuis une quinzaine d’années.
L’ouverture du bloc de l’Est a ajouté une vague nouvelle — Roumains, Serbes, Bulgares, Russes, Géorgiens, Ukrainiens — au point que le Patriarcat œcuménique a demandé en 2014 de plafonner à dix pour cent la proportion de moines nés dans ces pays au sein des monastères de langue grecque. La démographie de la Sainte Montagne reste ce qu’elle a toujours été : une affaire diplomatique.
Le bulldozer, le calendrier et la banderole noire
La modernité est arrivée par la piste forestière. Il n’y a toujours pas de route reliant l’Athos au continent — on n’entre que par la mer, depuis Ouranoupoli ou Ierissos — mais l’intérieur de la presqu’île est aujourd’hui quadrillé de chemins de terre où circulent des minibus et des 4x4 conduits par des moines en soutane retroussée. Les mules subsistent pour les cellules inaccessibles. Le téléphone portable capte à peu près partout. Les monastères ont des groupes électrogènes, des panneaux solaires, des adresses électroniques et, pour certains, des services de communication assez habiles.
L’argent est venu de Bruxelles. À partir des années 1980, des programmes européens de sauvegarde du patrimoine ont financé la restauration des bâtiments, la consolidation des tours, la mise aux normes des bibliothèques ; le classement à l’Unesco, obtenu en 1988 au titre mixte, culturel et naturel, a accompagné le mouvement. On a monté des échafaudages sur des façades qui n’en avaient pas vu depuis quatre siècles. Un centre spécialisé installé à Thessalonique numérise les manuscrits — quinze mille codex environ, la plus importante collection grecque manuscrite au monde après celles des grandes bibliothèques nationales, et la plus riche réserve d’icônes byzantines existante.
Il a aussi fallu que la Sainte Montagne s’explique. En 2003, une résolution du Parlement européen sur l’égalité des chances a demandé la levée de l’interdit qui frappe les femmes, au motif qu’il contrevient au principe de libre circulation. La Grèce a répondu en invoquant la déclaration commune annexée à son traité d’adhésion de 1981, et l’affaire en est restée là. Le protocole d’adhésion à Schengen comporte une clause analogue. On mesure la singularité juridique du lieu : un territoire de l’Union européenne où le droit communautaire s’arrête à la coque du bateau.
À l’intérieur, la république des moines a ses conflits, et ils sont violents.
Le plus ancien oppose la Sainte Communauté au monastère d’Esphigménou, à la pointe nord de la presqu’île. Après la rencontre du patriarche Athénagoras et de Paul VI en 1964 et la levée des anathèmes de 1054, ce monastère a cessé en 1972 de commémorer le patriarche pendant la liturgie, l’accusant d’hérésie œcuméniste. Une banderole noire pend depuis sur la façade, portant deux mots : Orthodoxie ou mort. Or la Charte constitutionnelle fait de la commémoration du patriarche une obligation légale. Les moines ont été déclarés schismatiques en 2002, une confrérie de remplacement a été reconnue en 2005, la justice grecque a ordonné l’expulsion, et rien ne s’est produit. En 2013, à Karyès, la tentative de saisie du bâtiment que la communauté possède dans la capitale a tourné à l’affrontement ; les photographies d’un moine tenant un cocktail Molotov ont fait le tour de la presse grecque. Depuis, plus de cent moines occupent le monastère du bord de mer, une vingtaine d’autres, seuls reconnus, vivent dans une maison de Karyès à cent mètres du poste de police, et la situation n’a pas bougé d’un pouce. En juillet 2025, l’higoumène de la confrérie reconnue a trouvé sur sa porte une lettre de menaces de mort.
L’autre conflit a touché à l’argent. En 2008, une série d’échanges de terrains entre le monastère de Vatopédi et l’État grec — des parcelles autour d’un lac de Macédoine contre des immeubles publics valorisés bien au-dessus, selon les enquêteurs — a déclenché un scandale politique qui a contribué à la chute du gouvernement Karamanlis, un an avant l’effondrement financier du pays. L’higoumène a passé l’hiver 2011–2012 en détention provisoire, la procédure a duré des années. On a redécouvert à cette occasion que les monastères athonites étaient toujours de très gros propriétaires fonciers en Grèce continentale, ce qui est vrai depuis le XIe siècle et n’avait jamais cessé de l’être.
Reste la question du temps, qui est peut-être le meilleur résumé du lieu. Les monastères suivent le calendrier julien, en retard de treize jours sur le nôtre. Ils vivent à l’heure byzantine, où la journée commence au coucher du soleil : l’horloge est remise à zéro chaque soir, ce qui décale midi et minuit d’une quantité variable selon la saison. Chaque monastère règle sa pendule pour son propre compte, de sorte qu’entre deux maisons distantes d’une heure de marche il peut y avoir plusieurs heures d’écart officiel. Un pèlerin qui veut arriver pour les vêpres doit calculer. Les moines, eux, n’ont aucun mal : ils vivent dans le seul système horaire où la journée commence quand le soleil se couche, ce qui est après tout la convention la plus ancienne du bassin méditerranéen.
Quatre-vingt-cinq mille
Le dernier chapitre est en train de s’écrire, et il ressemble à ce qui arrive partout ailleurs.
Le nombre de pèlerins a explosé. Les règles sont pourtant restées les mêmes depuis 1993 : cent visiteurs orthodoxes et dix non-orthodoxes par jour, un permis nominatif, le diamonitirion, quatre jours de séjour, hommes seulement. Mais les clercs orthodoxes ne sont pas comptés dans le quota, les groupes se multiplient, et la première moitié de l’année 2025 a vu quatre-vingt-cinq mille entrées par les ports d’Ouranoupoli et de Ierissos, sans compter quelque quatre mille ouvriers de chantier munis de permis de travail. Les Grecs viennent en tête, suivis par les Roumains — vingt et un mille, chiffre qui a surpris tout le monde —, les Serbes, les Bulgares. Les Russes se sont effondrés à quinze cents, effet direct de la rupture entre Moscou et Constantinople et de la guerre. Cinq cents Chinois se sont présentés.
En mai 2025, la Sainte Communauté a réagi comme n’importe quelle destination submergée : plafond de trois cents permis mensuels par monastère pour les étrangers, exception faite des Grecs et des Chypriotes, et des Serbes, Bulgares, Russes et Ukrainiens qui se rendent dans leurs maisons nationales. Les skites sont limitées à deux cents pèlerins par mois, les cellules à vingt. Il faut annoncer sa venue la veille avant midi.
Les moines ont d’autres soucis, plus prosaïques. Il y a trop de véhicules sur les pistes, les accidents se multiplient, et la Sainte Communauté a demandé au gouvernement grec, lors d’une visite du Premier ministre à l’été 2025, l’autorisation de dresser des contraventions — pouvoir dont la Charte de 1926 ne l’a pas dotée, ses rédacteurs n’ayant pas prévu la question du stationnement. Et il y a le feu. La presqu’île est couverte de forêt sur presque toute sa surface, châtaigniers, chênes verts, arbousiers, une masse de combustible que personne n’exploite plus vraiment et que les étés grecs assèchent un peu plus chaque année. Une base de drones a été installée cet été à la skite Saint-Démétrios, une caméra à trois détecteurs de fumée est en cours de montage sur le secteur de Hilandar. Le commandant des pompiers de Karyès explique que le délai de détection est le facteur décisif.
Hilandar sait de quoi il parle. Dans la nuit du 4 mars 2004, un feu parti d’un conduit défectueux a détruit plus de la moitié du monastère serbe, ailes d’habitation, hôtellerie, réserves. Les moines ont sorti les icônes et les chartes à bout de bras. Le chantier de reconstruction, financé par l’État serbe, dure depuis vingt-deux ans et n’est pas terminé.
Le bateau de la ligne repart d’Ouranoupoli en fin d’après-midi. Depuis le pont, la côte occidentale défile en sens inverse, les jetées, les hangars, les tours ; le pic du sud reste longtemps visible, puis la brume de chaleur le mange par la base et il ne reste qu’un triangle gris qui a l’air de flotter. Sur la crête, quelque part au-dessus des forêts, une caméra tourne lentement et cherche de la fumée.
Notes et sources
Géographie et canal de Xerxès. Hérodote, Histoires, VI, 44 (la flotte de Mardonios) et VII, 22–24 (le percement de l’isthme). Les prospections géophysiques conduites à partir des années 1990 par une équipe anglo-grecque autour de B. S. J. Isserlin, poursuivies au début des années 2000, ont confirmé l’existence et le tracé du canal. Altitude du sommet : 2 033 m. Superficie du territoire autonome : environ 336 km².
Le projet de statue d’Alexandre est rapporté par Vitruve (De architectura, II, préface), qui nomme l’architecte Dinocrate, et par Plutarque (Vie d’Alexandre, 72, et De la fortune d’Alexandre), qui l’appelle Stasicrate. Strabon en donne une troisième version. À traiter comme un topos littéraire, non comme un projet réel.
Chronologie fondatrice. Chrysobulle de Basile Ier, 883. Première mention du Protos et de Karyès, début du Xe siècle. Fondation de la Grande Lavra par Athanase l’Athonite, 963 (certaines sources donnent 962). Tragos de Jean Ier Tzimiskès, 972, conservé au Protaton. Typikon de Constantin IX Monomaque, vers 1045, qui codifie l’avaton. La date de 960 parfois avancée pour l’autonomie athonite ne correspond à aucun acte connu.
Les origines égyptiennes ou syriennes des premiers ermites relèvent de la tradition et ne sont attestées par aucune source contemporaine. À présenter comme telles.
Archives. Archives de l’Athos, série publiée à Paris depuis 1937 sous la direction successive de Paul Lemerle, Jacques Lefort, Nicolas Oikonomidès, Denise Papachryssanthou et leurs collaborateurs, monastère par monastère. Sur Radolibos : J. Lefort, « Le cadastre de Radolibos (1103), les géomètres et leurs mathématiques », Travaux et Mémoires 8, 1981, et « Radolibos : population et paysage », TM 9, 1985 ; le dossier figure dans les Actes d’Iviron. Sur la paysannerie : A. Laiou, Peasant Society in the Late Byzantine Empire, Princeton, 1977 ; J. Lefort, Villages de Macédoine, Paris, 1982. Sur la fiscalité : N. Oikonomidès, Fiscalité et exemption fiscale à Byzance (IXe-XIe s.), Athènes, 1996.
Hésychasme. Le Tome hagiorite est daté de 1340 ou 1341 selon les éditions. Conciles de Constantinople de 1341, 1347 et 1351. Sur l’ensemble : J. Meyendorff, Introduction à l’étude de Grégoire Palamas, Paris, 1959. L’anecdote des leçons de grec données par Barlaam à Pétrarque est traditionnelle et discutée.
Période ottomane. Les négociations avec Murad Ier sont généralement situées dans les années 1380 (1383 ou 1387 selon les auteurs) ; la confirmation sous Murad II est datée de 1424. La confiscation générale des biens monastiques par Sélim II est de 1568–1569. Sécularisation des biens athonites de Roumanie par Alexandre Jean Cuza : 1863.
Philocalie. Édition princeps : Venise, 1782, par Nicodème l’Hagiorite et Macaire de Corinthe. Traduction slavonne partielle de Païssy Velitchkovski, Dobrotolioubié, Moscou, 1793. Récits d’un pèlerin russe, texte anonyme du XIXe siècle. La référence à Salinger renvoie à Franny et Zooey, 1961.
Chiffres de population monastique. 1 446 moines à Saint-Pantéléimon en 1903 ; environ 7 000 à 7 500 moines au total vers 1900, dont une majorité de sujets russes ; 35 moines à Saint-Pantéléimon en 1990. Le point bas général, généralement situé en 1971–1972, est estimé à un peu plus de 1 100 moines ; le chiffre exact varie selon les décomptes. Population actuelle : environ 2 000, chiffre stable. Demande patriarcale de plafonnement à 10 % des moines nés dans l’ex-bloc soviétique : 2014.
Affaire des onomatodoxes. Intervention militaire russe et arrestation d’environ 840 moines : été 1913. Vote de la Sainte Communauté en faveur du rattachement à la Grèce : 3 octobre 1913, dix-neuf voix, Saint-Pantéléimon s’abstenant.
Statut juridique. Charte constitutionnelle du Mont Athos, 1926 ; article 105 de la Constitution grecque. Déclaration commune n° 4 annexée à l’acte d’adhésion de la Grèce aux Communautés européennes, 1981 ; déclaration analogue lors de l’adhésion à Schengen. Résolution du Parlement européen demandant la levée de l’avaton : janvier 2003, sans effet juridique. Inscription à l’Unesco : 1988, site mixte.
Esphigménou. Rupture de commémoration : 1972, à la suite de la rencontre Athénagoras-Paul VI de 1964. Déclaration de schisme : 2002. Reconnaissance d’une nouvelle confrérie : 2005. Affrontements de Karyès : 2013. Environ 115 à 118 moines occupent le monastère, une vingtaine constituent la confrérie reconnue installée à Karyès. Lettre de menaces adressée à l’higoumène reconnu : 8 juillet 2025. Situation non résolue.
Vatopédi. Échanges de terrains révélés en 2008 ; détention provisoire de l’higoumène durant l’hiver 2011–2012. La procédure judiciaire s’est prolongée plusieurs années ; vérifier l’issue définitive avant publication si l’on souhaite la mentionner.
Fréquentation. 85 000 entrées au premier semestre 2025 selon les chiffres de la Sainte Communauté, plus environ 4 000 permis de travail ; répartition annuelle 2025 : Grecs en tête (environ 40 000), Roumains 21 000, Serbes 6 500, Ukrainiens et Bulgares 2 500 chacun, Russes environ 1 500, Chinois environ 500. Directive de mai 2025 : plafond de 300 permis mensuels par monastère pour les pèlerins étrangers, avec exceptions nationales. Quotas journaliers en vigueur depuis 1993 : 100 orthodoxes, 10 non-orthodoxes, clercs orthodoxes exemptés. Mesures de prévention des incendies (base de drones à la skite Saint-Démétrios, détecteurs sur le secteur de Hilandar) : juillet 2026.
Incendie de Hilandar : nuit du 4 mars 2004, plus de la moitié du complexe détruite ; reconstruction financée par l’État serbe, toujours en cours.
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