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Hôtel de la plage — Pre­mière partie

Hôtel de la plage — Pre­mière partie

Hôtel de la plage

Hôtel de la plage

Pre­mière partie

I.

L’hô­tel fermé

Je ne sais pas pour­quoi je suis revenu.

On dit ça, on dit je ne sais pas, mais c’est faux, évi­dem­ment. On sait tou­jours. On sait depuis long­temps, depuis des années peut-être, on sait qu’un jour on repren­dra cette route, qu’on lon­ge­ra la côte après Lan­nion, qu’on tra­ver­se­ra Tré­drez sans s’ar­rê­ter et qu’au détour du virage, quand la baie s’ouvre d’un coup comme une main, on sen­ti­ra quelque chose se défaire dans la poi­trine. On le sait. On attend sim­ple­ment le jour où l’on n’au­ra plus la force de résister.

C’est novembre. Je ne suis jamais venu en novembre. Dans ma mémoire, Saint-Michel-en-Grève n’existe qu’en juillet, bai­gné d’une lumière si longue qu’on finis­sait par croire que le soir ne tom­be­rait pas, que le jour avait déci­dé de res­ter, qu’il s’é­tait atta­ché à cette baie comme nous nous y étions atta­chés, et qu’il refu­sait de partir.

La route des­cend. Elle des­cend tou­jours, c’est ce qui m’a­vait frap­pé la pre­mière fois, enfant — cette rue en pente douce qui vous aspire vers la mer, ce vil­lage-rue où les mai­sons de gra­nit s’a­lignent de part et d’autre comme les spec­ta­teurs d’un cor­tège, et tout en bas, bar­rant l’ho­ri­zon, l’hô­tel. L’Hô­tel de la Plage. Énorme, incon­gru, plan­té là comme un paque­bot échoué en tra­vers de la vue, empê­chant le regard d’al­ler jus­qu’à l’eau. Mon père pes­tait chaque année. Il disait : quel est l’im­bé­cile qui a construit un hôtel exac­te­ment à l’en­droit où il ne fal­lait pas. Et chaque année ma mère répon­dait : c’est notre imbé­cile, Jacques, puisque c’est là qu’on dort.

Les volets sont fermés.

Non. Pas fer­més — murés. On a cloué des planches sur cer­taines fenêtres, et d’autres ont sim­ple­ment cédé, un bat­tant pen­dant de tra­vers, l’autre dis­pa­ru. La façade, que je me rap­pe­lais crème et blanche, a pris la cou­leur de la cendre mouillée. Le sel a man­gé l’en­duit par plaques, lais­sant voir la pierre en des­sous, comme la peau d’un ani­mal malade qui perd ses poils par touffes. L’en­seigne a été décro­chée mais son fan­tôme per­siste sur le mur — les lettres en néga­tif, plus claires que le reste, HÔTEL DE LA PLAGE, et on les lit encore, on les lit peut-être même mieux main­te­nant qu’elles ne sont plus là.

Je reste dans la voi­ture. Le moteur est cou­pé. Il pleut, pas vrai­ment, cette bruine bre­tonne qui n’est ni pluie ni brouillard mais quelque chose entre les deux, une humi­di­té qui vient de par­tout à la fois, de la mer, du ciel, de la terre, qui vous enve­loppe et vous pénètre sans que vous puis­siez dire à quel moment vous avez com­men­cé à être mouillé.

Il y a un chat sur le rebord d’une fenêtre du rez-de-chaus­sée. Un chat gris, exac­te­ment de la cou­leur de la façade, comme s’il en fai­sait par­tie, comme si l’hô­tel avait sécré­té cette petite forme vivante pour prou­ver qu’il n’é­tait pas tout à fait mort. Le chat me regarde. Je le regarde. Nous res­tons ain­si un moment, par­fai­te­ment immo­biles l’un et l’autre, et je me demande s’il voit ce que je vois — un homme de cin­quante ans dans une voi­ture de loca­tion, arrê­té devant un bâti­ment fer­mé dans un vil­lage en novembre, un homme qui n’a rien à faire ici et qui pour­tant ne peut pas repartir.

Je sors.

L’air me frappe. Non pas le froid — il ne fait pas vrai­ment froid, il fait ce temps bre­ton d’au­tomne qui n’est ni chaud ni froid, qui est sim­ple­ment humide et salé et gris — mais l’o­deur. L’o­deur de la grève. Cette odeur d’iode, de varech, de sable mouillé, de quelque chose de vivant et de décom­po­sé à la fois, cette odeur qui est celle de la mer quand elle se retire et qu’elle laisse der­rière elle tout ce qu’elle a por­té, toutes les choses mortes et vivantes qu’elle char­rie et qu’elle aban­donne deux fois par jour sur cette éten­due immense de sable gris.

Et c’est l’o­deur qui ouvre la brèche.

Pas la vue de l’hô­tel, pas les volets arra­chés, pas les lettres fan­tômes sur le mur. L’o­deur. Parce que l’o­deur ne vieillit pas. L’o­deur ne change pas. L’o­deur de la Lieue de Grève est exac­te­ment la même qu’il y a trente-trois ans, pas une molé­cule de dif­fé­rence, et mon corps le sait avant moi, mes pou­mons le savent, ma peau le sait, et quelque chose en moi qui était tenu, conte­nu, ver­rouillé depuis si long­temps que j’a­vais oublié que c’é­tait ver­rouillé — quelque chose cède.

Je contourne l’hôtel.

La ter­rasse. Ou ce qu’il en reste. Les tables ont dis­pa­ru, bien sûr. Le sol est cra­que­lé, des herbes folles poussent entre les dalles. Mais l’es­pace est le même, cette avan­cée qui don­nait direc­te­ment sur la grève, sans bar­rière, sans tran­si­tion — on pas­sait de la nappe blanche aux coques de moules au sable, du verre de mus­ca­det à l’in­fi­ni de la baie, et c’é­tait cette absence de fron­tière qui ren­dait les déjeu­ners si étranges, si beaux, cette impres­sion de man­ger au bord du monde.

La mer est basse. Très basse. La grève se découvre sur des kilo­mètres, ce pay­sage lunaire que je n’ai vu nulle part ailleurs, cette éten­due de sable lui­sant, presque argen­té sous le ciel gris, striée de flaques et de rigoles, par­se­mée de rochers noirs. Au loin, si loin qu’elle semble appar­te­nir à un autre pays, la ligne de l’eau. Et quelque part là-bas, invi­sible pour l’ins­tant, la croix de pierre plan­tée sur son rocher, celle que la mer recouvre aux grandes marées, celle que Katell m’a­vait montrée.

Katell.

Voi­là. C’est dit. Je peux pro­non­cer le pré­nom main­te­nant. Il m’a fal­lu sor­tir de la voi­ture, contour­ner l’hô­tel, retrou­ver la ter­rasse, regar­der la grève, sen­tir le sel et l’iode, et main­te­nant je peux le dire. Katell. Deux syl­labes brèves, sèches, comme deux cailloux jetés sur le sable mouillé. Katell qui tra­vaillait ici l’é­té. Katell qui ser­vait les pla­teaux de fruits de mer sur cette ter­rasse. Katell qui avait dix-huit ans quand j’en avais quinze et qui me regar­dait avec quelque chose entre l’a­mu­se­ment et la ten­dresse, comme on regarde un ani­mal qui ne sait pas encore ce qu’il est.

Le chat gris a sau­té du rebord. Il s’est appro­ché, il frôle mes che­villes, il fait le dos rond, puis il s’é­loigne vers la grève et dis­pa­raît entre les rochers comme s’il avait un rendez-vous.

Je reste sur la ter­rasse. La bruine s’é­pais­sit. Je n’ai pas froid. Je n’ai pas faim. Je n’ai besoin de rien. C’est une sen­sa­tion que je n’ai pas éprou­vée depuis très long­temps — n’a­voir besoin de rien, être exac­te­ment là où il faut être, même si c’est devant un hôtel mort, même si c’est en novembre, même si tout ce que je suis venu cher­cher a dis­pa­ru depuis trente-trois ans.

Je m’as­sois sur le muret de la terrasse.

Et je me souviens.

II.

Les pre­miers jours

On arri­vait tou­jours un samedi.

Mon père condui­sait la R18 blanche, les deux mains sur le volant, le coude gauche par la fenêtre ouverte, une Gitane maïs coin­cée entre l’in­dex et le majeur. Ma mère était à l’a­vant avec la carte Miche­lin dépliée sur les genoux, bien qu’elle connût la route par cœur, bien que nous fis­sions ce tra­jet chaque été depuis que j’a­vais six ans, bien que rien n’eût jamais chan­gé dans l’i­ti­né­raire — mais elle aimait suivre notre pro­gres­sion sur le papier, poser son ongle ver­ni sur les noms de villes comme on pose un doigt sur les touches d’un pia­no, Chartres, Le Mans, Laval, Rennes, Saint-Brieuc, et chaque nom coché était une vic­toire, un pas de plus vers la mer.

Moi j’é­tais à l’ar­rière, coin­cé entre la gla­cière et les valises qui n’a­vaient pas tenu dans le coffre. On par­tait à cinq heures du matin de Vin­cennes pour évi­ter les bou­chons du départ en vacances. Paris était vide et gris, les rues lavées de la nuit, et je m’en­dor­mais avant la porte de Saint-Cloud, ber­cé par le ron­ron­ne­ment du moteur et le mur­mure de la radio — mon père écou­tait France Inter, les nou­velles du matin, une voix grave qui par­lait du monde et de ses guerres pen­dant que nous filions vers la plage.

Je me réveillais en Bre­tagne. C’é­tait tou­jours ain­si — je m’en­dor­mais dans la ban­lieue et je me réveillais dans un autre pays. Les arbres avaient chan­gé, les mai­sons avaient chan­gé, la lumière avait chan­gé. Tout était plus bas, plus vert, plus mouillé. Les toits d’ar­doise brillaient sous un ciel où les nuages défi­laient à une vitesse stu­pé­fiante, pous­sés par un vent qu’on ne sen­tait pas encore dans la voi­ture mais dont on devi­nait la force. Et puis il y avait les pan­neaux — les noms en bre­ton sous les noms en fran­çais, Plou­lec’h, Tré­drez, Loc­qué­meau, ces assem­blages de consonnes et d’a­pos­trophes qui me fai­saient l’ef­fet de for­mules magiques, de mots de passe pour entrer dans un ter­ri­toire secret.

Après Lan­nion, mon père disait : on y est presque. Il le disait chaque année au même endroit, avec la même satis­fac­tion dans la voix, comme si la phrase elle-même fai­sait par­tie du voyage. Ma mère repliait la carte. Et moi je me redres­sais sur la ban­quette, je col­lais mon front à la vitre, et j’attendais.

Le virage.

Ce virage au som­met de la côte, à l’en­trée de Saint-Michel, quand la route tourne et que sou­dain — la baie. Tout entière, d’un coup, cette immen­si­té de bleu et de gris et de vert, la Lieue de Grève déployée jus­qu’à l’ho­ri­zon, et cette impres­sion chaque fois renou­ve­lée que le monde s’ou­vrait, que les murs de Paris, les cou­loirs du lycée, les dimanches chez ma grand-mère rue de Cha­ren­ton, tout cela se dis­sol­vait d’un coup dans cette éten­due de ciel et d’eau et de sable, et que la vie, la vraie vie, recommençait.

La rue des­cen­dait. Les mai­sons hautes défi­laient. Mon père se garait devant l’hô­tel, tou­jours à la même place, un peu sur la gauche, le nez de la voi­ture poin­té vers la grève. On déchar­geait. L’air sen­tait l’iode et le goé­mon. Le patron, Mon­sieur Cariou — un homme large, mous­tache épaisse, gilet sans manches sur une che­mise dont les manches étaient tou­jours retrous­sées — nous accueillait sur le per­ron avec une poi­gnée de main pour mon père et un regard de sym­pa­thie bour­rue pour ma mère.

La chambre. Tou­jours la même, au deuxième étage, avec vue sur la grève. Deux pièces — mes parents d’un côté, moi de l’autre, sépa­ré par une porte qu’on lais­sait entrou­verte les pre­mières années et que j’a­vais com­men­cé à fer­mer. Le papier peint à rayures pas­sées, le couvre-lit en che­nille, le lava­bo de faïence blanche avec son broc ébré­ché. La fenêtre qui fer­mait mal et qu’on n’es­sayait plus de fer­mer parce que le bruit de la mer la nuit était la seule musique dont on avait besoin.

Cet été-là — c’é­tait l’é­té de mes quinze ans — quelque chose avait chan­gé. Pas le lieu. Le lieu était exac­te­ment le même, chaque meuble à sa place, chaque tache au pla­fond fidèle au poste, le même grin­ce­ment de la troi­sième marche de l’es­ca­lier, le même cli­que­tis de la tar­gette de la salle de bains. Non. C’est moi qui avais chan­gé. Je le sen­tais sans pou­voir le nom­mer. Comme si ma peau était deve­nue trop fine, comme si mes yeux voyaient trop, comme si chaque sen­sa­tion — la lumière du matin sur les draps, l’o­deur du café qui mon­tait de la salle à man­ger, le son d’une voix fémi­nine quelque part dans le cou­loir — me tra­ver­sait de part en part au lieu de glis­ser sur moi comme avant.

J’a­vais gran­di de huit cen­ti­mètres depuis l’é­té pré­cé­dent. Ma mère me regar­dait avec une per­plexi­té amu­sée, comme si j’é­tais un meuble qu’on aurait dépla­cé pen­dant la nuit. Mon père ne disait rien. Il lisait Le Monde sur la ter­rasse en buvant son café, et de temps en temps il levait les yeux vers la grève avec l’ex­pres­sion d’un homme qui a retrou­vé un objet pré­cieux qu’il crai­gnait d’a­voir perdu.

Le pre­mier matin, je suis des­cen­du tôt. La salle à man­ger était presque vide. Les nappes à car­reaux rouges et blancs, les bols de faïence, les tranches de pain grillé dans le petit panier en osier, le beurre salé dans son rame­quin — tout cela com­po­sait une nature morte fami­lière, ras­su­rante, inchan­gée. Une femme que je ne connais­sais pas essuyait les tables du fond. Le patron tra­ver­sait la salle avec un cageot de bou­teilles. Et quelque part, der­rière le comp­toir ou dans l’ar­rière-cui­sine, quel­qu’un sifflait.

Pas une mélo­die que j’au­rais pu recon­naître. Quelque chose d’aé­rien, de dis­trait, de presque invo­lon­taire — comme on siffle quand on ne sait pas qu’on siffle, quand les mains sont occu­pées et que l’es­prit vaga­bonde. Ce sif­fle­ment est la pre­mière chose que je me rap­pelle de cet été-là. Pas la mer, pas la grève, pas la lumière. Un sif­fle­ment dans une cui­sine, un matin de juillet, der­rière un comp­toir en bois sombre.

Je ne savais pas encore que c’é­tait elle.

III.

La grève

Il faut dire ce qu’est la Lieue de Grève.

Je ne parle pas des chiffres — quatre kilo­mètres de long, deux de large quand la mer se retire com­plè­te­ment, le plus grand estran de Bre­tagne nord, et d’autres choses qu’on peut lire dans les guides et qui ne disent rien. Je parle de ce que c’est quand on y marche.

Quand on y marche, on marche sur la lune.

Le sable est gris, pas doré. Pas le gris triste du béton ou du ciel de novembre, mais un gris vivant, un gris d’huître, un gris de nacre, qui change de nuance à chaque pas selon qu’il est sec ou mouillé, selon que le soleil le frappe ou qu’un nuage passe. Par endroits il est ferme sous le pied, presque dur, strié de vague­lettes figées ; par d’autres il cède, spon­gieux, et l’eau affleure sous la plante du pied comme si la mer se rap­pe­lait à vous, comme si elle vous disait : je suis là-des­sous, je suis par­tout, je reviendrai.

On marche, et on marche, et on marche, et la plage ne finit pas. Les repères dis­pa­raissent. Le vil­lage der­rière vous rape­tisse jus­qu’à n’être plus qu’une ligne de toits, l’hô­tel n’est plus qu’un bloc pâle, l’é­glise un trait de crayon sur­mon­té d’un point. La mer devant vous recule à mesure que vous avan­cez, comme si elle se déro­bait, et cette impos­si­bi­li­té de l’at­teindre, cette fuite per­pé­tuelle de l’eau devant vos pas, a quelque chose de trou­blant — un rêve qu’on fait par­fois, où l’on court vers quelque chose qui s’é­loigne à la même vitesse que vous.

Des flaques par­tout. Des rigoles. Des ruis­seaux minus­cules qui courent sur le sable en des­si­nant des arbo­res­cences, comme les ner­vures d’une feuille immense. Des rochers noirs sur­gissent ici et là, cou­verts de moules et de patelles, et autour d’eux des mares où des crabes minus­cules détalent laté­ra­le­ment avec l’air offen­sé de gens qu’on aurait sur­pris dans leur bain.

Et puis, loin, très loin — la croix.

On m’en avait par­lé mais je ne l’a­vais jamais vue. Ou plu­tôt je ne l’a­vais jamais cher­chée. Cet été-là, je l’ai cher­chée. Je ne sais pas pour­quoi. Peut-être parce que j’a­vais quinze ans et que les sym­boles, à quinze ans, vous attirent sans que vous sachiez ce qu’ils signi­fient. Une croix de pierre plan­tée au milieu de la grève, sur un rocher que la mer recouvre aux grandes marées — il y avait là quelque chose qui par­lait de résis­tance, de per­sis­tance, de quelque chose qui refuse de disparaître.

Je l’ai trou­vée par un après-midi de grande marée basse, coef­fi­cient 110. Il avait fal­lu mar­cher long­temps. Le vil­lage n’é­tait plus qu’un sou­ve­nir dans mon dos. Autour de moi, rien que le sable, le ciel, les flaques, et le vent — ce vent de noroît qui ne tombe jamais, même en plein été, même quand le soleil brûle, ce vent salé qui vous fouette la peau et vous donne l’im­pres­sion d’être net­toyé de l’intérieur.

La croix était petite. Plus petite que je ne l’a­vais ima­gi­née. Tra­pue, grise, ron­gée par le sel, plan­tée dans un rocher cou­vert de balanes. Pas d’ins­crip­tion lisible, pas de date. Juste cette forme de croix, obs­ti­née, dres­sée contre le vent et la mer depuis des siècles. On disait que c’é­tait l’en­droit exact où Saint Efflam avait débar­qué d’Ir­lande, là où se trou­vait autre­fois une forêt que la mer avait englou­tie. Je tou­chai la pierre. Elle était froide et rugueuse, pique­tée de sel cris­tal­li­sé, et sous mes doigts je sen­tais toute l’é­pais­seur du temps — un temps géo­lo­gique, un temps de légende, infi­ni­ment plus vaste que mon petit été de quinze ans.

C’est en reve­nant que je l’ai vue.

Elle mar­chait dans l’autre sens, vers la croix, pieds nus, un jean retrous­sé aux mol­lets, un pull marin trop grand sur les épaules. Elle mar­chait vite, les bras le long du corps, avec cette fou­lée longue et souple des gens qui ont l’ha­bi­tude de mar­cher sur le sable. Ses che­veux étaient noirs, très noirs, noués en un chi­gnon lâche d’où des mèches s’é­chap­paient dans le vent. Elle ne m’a pas vu tout de suite, ou elle a fait sem­blant de ne pas me voir. Elle regar­dait au loin, vers le large, et son visage avait cette expres­sion que je ne savais pas encore lire — un mélange de concen­tra­tion et d’ab­sence, comme si elle pen­sait à quelque chose d’im­por­tant et de vague en même temps.

Quand elle est pas­sée à ma hau­teur, elle a tour­né la tête. Nos regards se sont croi­sés. Pas long­temps — une seconde, deux peut-être. Elle avait les yeux très clairs, d’un vert qui tirait sur le gris, des yeux de la cou­leur exacte de la grève un jour de beau temps. Elle n’a pas sou­ri. Elle n’a rien dit. Elle a conti­nué à marcher.

Mais cette seconde.

Je me suis retour­né. Elle s’é­loi­gnait vers la croix, sa sil­houette se décou­pait sur le ciel pâle, et j’ai su — avec cette cer­ti­tude absurde et totale qu’on n’a qu’à quinze ans — que cet été ne serait pas comme les autres.

En ren­trant à l’hô­tel, je l’ai recon­nue. Elle était der­rière le comp­toir, en tablier blanc, et elle dis­tri­buait les clés des chambres à un couple âgé avec des gestes pré­cis et rapides. Elle m’a vu entrer. Elle n’a rien dit. Mais dans ses yeux gris-vert, il y avait quelque chose — pas un sou­rire, non, quelque chose de plus sub­til, une lueur, une recon­nais­sance, comme si la grève nous avait déjà pré­sen­tés l’un à l’autre et que les for­ma­li­tés étaient faites.

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Pipes d’o­pium #6

Pipes d’o­pium #6

Où il est ques­tion d’une inso­lente en pays fer­mé, de confes­sions bre­tonnes, d’une grotte à peine connue et d’un cœur alle­mand qui s’é­panche en larmes.

Pre­mière pipe d’o­pium. Elle s’ap­pelle Élo­die Ber­nard. Née en 1984, elle a rame­né dans ses valises un ouvrage paru sous le nom de Le vol du paon mène à Lhas­sa. Jeu­nesse inso­lente, visage fron­deur, œil vif et per­çant, un air de com­bat­tante, Élo­die Ber­nard porte sur elle les stig­mates d’une vie de voya­geuse, mais au-delà de son écrit qui relève de l’ex­ploit puis­qu’elle s’est infil­trée dans le Tibet inter­dit en pleine période des Jeux Olym­piques de Pékin alors qu’elle n’a­vait que vingt-quatre ans, c’est avant tout un style inso­lent et riche qui n’est pas sans rap­pe­ler la plume acé­rée de Nico­las Bou­vier. Style enle­vé, plein d’une rage sourde dans une Lhas­sa assié­gée et muse­lée, elle emporte le lec­teur dans son aven­ture clan­des­tine au cœur d’une ville qui n’a plus rien à voir avec les cir­cuits tou­ris­tiques. Plus qu’une lec­ture de voyage, plus qu’un récit enga­gé qui sonne comme un affront au pou­voir cen­tral de Pékin, c’est avant un tout un beau et grand livre qui ne fait pas que raconter.

Elo­die Ber­nard par Dja­mil­la Cochran

Dans les déserts tibé­tains comme dans tous les déserts du monde, on pour­rait rêver de cou­rir libre­ment à tra­vers les espaces. Mais dans quelle direc­tion aller ? Impuis­sant face à l’illi­mi­té de l’ho­ri­zon, l’es­prit se calme. On ne désire plus atteindre un point pro­chain, on appré­cie le moment pré­sent. On s’har­mo­nise pour un temps avec la nature et on touche au bon­heur. Le désir chez un indi­vi­du conduit à un état de souf­france et d’in­sa­tis­fac­tion per­pé­tuelle, pré­cisent les Écri­tures boud­dhiques. L’ins­tant de quié­tude effeuillé devient alors une éclair­cie, le signe avant-cou­reur d’un pos­sible chan­ge­ment à venir. En paix avec lui-même, le corps est davan­tage dis­po­sé à l’ac­cueil aux autres, non qu’il s’a­dapte à l’en­vi­ron­ne­ment, mais plu­tôt qu’il se ren­force et se recentre. Je m’a­ban­donne toute entière, sai­sis­sant au vol cet écho venu d’un autre horizon.

Elo­die Ber­nard, Le vol du paon mène à Lhassa
Gal­li­mard, 2010

Deuxième pipe d’o­pium. C’est bien connu, l’air de la Bre­tagne invite à la confes­sion. [per­fect­pull­quote align=“right” bordertop=“false”]Une ville tout ecclé­sias­tique, étran­gère au com­merce et à l’industrie, un vaste monas­tère ou nul bruit du dehors ne péné­trait, où l’on appe­lait vani­té ce que les autres hommes pour­suivent, et où ce que les laïques appellent chi­mère pas­sait pour la seule réalité.[/perfectpullquote] On le sait quand on a vu les reliques de Saint-Yves dans la châsse dorée qui trône sur l’au­tel qui lui est dédié dans la cathé­drale de Tré­guier, on le sait depuis qu’on a lu ces mots durs d’Er­nest Renan, natif de la ville, par­ler de son aspect rude… On le sait aus­si depuis que l’on a enten­du la cloche de Mini­hy-Tré­guier son­ner dans la cam­pagne du soir, dans cette petite église où j’ai enten­du un jour une messe chan­tée par des gens qui n’a­vaient aucun sens de l’har­mo­nie, quelle qu’elle soit. On le sait depuis que l’on n’en­tend plus la Miche­line pas­ser au fond du jar­din. Sons de la Bre­tagne, bruis­se­ments de voix, rumeurs cra­po­teuses incer­taines… Tout ce qui se dit en bre­ton ou en fran­çais n’est pas bon à entendre. D’au­tant que la dis­tance avec la capi­tale n’est pas si grande…

Il reste l’es­tran, l’ho­ri­zon sans mer, des bateaux cou­chés sur le flanc au jusant, le sou­ve­nir des jours pas­sés au bord de la mer avec les grands-parents, l’en­fance loin­taine repliée comme un mot d’a­mour caché dans un por­te­feuille. Tout le reste n’a aucune impor­tance. L’air de la Bre­tagne invite à la confession.

Estran

L’es­tran à Plou­gres­cant. Pho­to prise en 2008 mais depuis, rien n’a vrai­ment changé.

Troi­sième pipe d’o­pium. Hang Sơn Đoòng, la plus grande grotte du monde. Décou­verte en 1991 et explo­rée en 2009, c’est un des lieux les plus magiques du monde. Située au cœur du Viet­nam, à la fron­tière avec le Laos, elle a été sculp­tée pen­dant des mil­lé­naires par les fleuves sou­ter­rains qui ont fait de ce lieu gigan­tesque une mer­veille qui cache encore des secrets. Faune endé­mique et forêts sou­ter­raines sont autant de miracles qu’on peut obser­ver dans cette grotte qui est en fait un immense laby­rinthe de 9 kilo­mètres de long et dont le point culmi­nant sou­ter­rain s’é­lève à plus de 200 mètres de haut sur cent mètres de large, ce qui cor­res­pond aux deux tiers de la hau­teur de la Tour Eif­fel, ou à la hau­teur d’un immeuble de 40 étages.

Hang Sơn Đoòng

Qua­trième pipe d’o­pium. Wie­wohl mein Herz in Trä­nen schwimmt pour finir. La pas­sion selon Saint Mat­thieu (BWV 244) de Johann Sebas­tian Bach. Ce ne sont que quelques notes, un réci­ta­tif lim­pide qu’il faut écou­ter en fer­mant les yeux.

[audio:BWV0244-18.xol]

Ce sera tout pour aujourd’­hui car par­ler trop n’est en rien une ver­tu. Allon­gez-vous ici, fer­mez les yeux, lais­sez-vous ber­cer par l’onde gra­cieuse, lais­sez les autres s’empêtrer dans leurs men­songes cras­seux, le soleil fait enfin son apparition.

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Un monde flot­tant : l’ab­baye de Beau­port (Aba­ti Boporzh)

Un monde flot­tant : l’ab­baye de Beau­port (Aba­ti Boporzh)

Beau­port est comme un conte, un beau poème roman­tique de fin d’au­tomne, lorsque le vent souffle sa der­nière can­tate, assis au fond de l’é­glise. L’ab­baye est une fronde à la vie aus­tère, avec ses aga­panthes qui lancent leurs pom­pons bleu-vio­let dans les airs, ses camé­lias aux tons rouge sang et ses mas­sifs de buis indomptés.

On peut voir l’ab­baye depuis la route qui longe la côte entre Paim­pol et le bourg incon­nu de Ploué­zec, au lieu-dit Kéri­ty. De là où l’on est, on ne voit qu’une ancienne église de style gothique, au toit effon­dré, aux ouver­tures sans vie, sans vitraux, son âme ouverte aux quatre vents, celui de la terre, mais sur­tout celui de la mer et des maré­cages… De loin, l’é­di­fice fait pen­ser à l’ab­baye Saint-Mathieu, sise à la pointe du même nom, tout au bout de la terre. Ici, c’est un autre finis ter­rae qui nous attend, le point extrême entre le monde des vivants et le monde incon­nu qui fit tant de veuves dans la région, veuves dont on peut presque voir le rocher depuis les jar­dins de l’ab­baye, le monde de la mer.

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 03

Il ne reste ici qua­si­ment aucun toit, à part quelques uns, cer­tai­ne­ment refaits depuis le temps, mais les bâti­ments des moines sont presque tous à nu. On entre ici dans une grande salle qui devait être le réfec­toire, par une petite porte sous une arche en plein cintre. De l’herbe sur le sol et par les grandes fenêtres sous d’autres arcs plein cintre recou­verts de lichens et de mousses, on voit le jar­din for­mé de quatre grands car­rés. Un grand por­tail aujourd’­hui ouvert donne accès à ce jar­din qui devait autre­fois sub­ve­nir aux besoins des gens d’i­ci. Flan­qués de volutes, c’est une belle clô­ture entre le monde de l’es­prit et le monde de la terre. Tout au bout du jar­din, un autre por­tail, fer­mé celui-ci, donne sur le che­min de terre qui longe la côte et vient lécher les pieds des maré­cages et des prés salés le long du rivage. On n’est déjà plus sur terre, on est à mi-che­min entre la terre et la mer.

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 14

La salle capi­tu­laire est ouverte au vent, indé­cise entre le fait d’être au-dedans ou au-dehors. Ici et là on trouve des arcs en anses de panier, ce qui n’est pas si com­mun dans les envi­rons. Il ne reste plus par­fois que les mon­tants des fenêtres, taillés dans un beau gra­nit qui résiste au temps, et sur­tout au cli­mat qui a cet incroyable pou­voir d’en décou­ra­ger plus d’un. La pierre et l’eau ren­drait malade le plus aguer­ri des Bre­tons. Ajou­tez à cela la soli­tude des lieux et le froid qui règne dans ces pièces ven­teuses et votre séjour sur terre devient le plus ter­rible des châ­ti­ments. Les esprits les plus cyniques diraient qu’en rajou­tant une bonne couche de prières et de lita­nies, vous voi­là prêts à embar­quer pour les limbes plus vite que par la Natio­nale 12…

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 39

On a beau se pro­me­ner sous les arcs-bou­tants aux par­terres fleu­ris qui retiennent l’é­glise de tom­ber, même si elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, on y trouve peu de motifs de réjouis­se­ments. Le jar­din car­ré qui devait ser­vir de cloître, là où l’on trouve aus­si les lava­bos, est entou­ré d’ombres et la végé­ta­tion se greffe dans le moindre petit espace vide, accroche ses cram­pons à la pierre déjà atta­quée par les lichens, s’offre le luxe de s’ins­tal­ler où bon lui semble. On regret­te­rait presque le fait que l’é­glise n’ait pas été res­tau­rée avec l’a­jout d’un belle toi­ture en bois mas­sif et en ardoises lui­santes sous la pluie du large, mais l’en­droit est suf­fi­sam­ment sombre et beau comme cela pour ne pas en rajou­ter. Et puis ce n’est pas si cou­rant que de trou­ver de l’herbe grasse sur le sol d’une église.

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 47

On se perd dans le dédale des arcs ram­pants et dans la salle aux belles ogives larges où l’on trouve une grande che­mi­née qui devait à peine trom­per son monde en don­nant l’illu­sion qu’on pou­vait chauf­fer cette immense espace incon­trô­lable. J’en fris­sonne sous ma robe de bure rien que d’y son­ger. Les murs sont atta­qués par les lichens noirs et les cham­pi­gnons, signe que rien n’y fait… Dédale de pierre aux fenêtres ouvertes sur la mer, colonnes dont le pied est man­gé par les cro­cos­mias et les pivoines, les murs sont alors envi­sa­gés par les bignones (camp­sis radi­cans) qui n’ont pas encore le loi­sir de fleu­rir en ce mois d’a­vril. Les colonnes de l’é­glise, elles, sont entre­prises par les tapis de per­venches aux fleurs déli­cates et d’un bleu pro­fond. Sous les lierres grim­pants et dans les feuillages des hor­ten­sias, on ima­gine entendre le plain chant des moines, pauvres hères condam­nés à la vie régu­lière sous la sta­tue hau­taine de Saint Benoît, les tan­çant de son regard absent et grave avant même qu’ils n’aient com­mis le moindre pêché connu… Déjà ils sont pêcheurs, avant même d’a­voir mis le nez dehors, déjà ils doivent confes­ser leur exis­tence, quoi qu’on en dise, quoi qu’on en pense. Les anciens ban­dits des grands che­mins et autres truands à la petite semaine auront plus de bou­lot que les autres, mais il faut bien de nou­velles âmes à sauver.

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 52

Mélange curieux de roman tar­dif, de gothique flam­boyant hési­tant et pas trop mar­qué (on est chez les frères, tout de même…), de Renais­sance bre­tonne (vrai­ment par­ti­cu­lier ici) qu’on appelle du bout des lèvres « style Beau­ma­noir », les den­telles de pierre des­si­nant les empla­ce­ments des vitraux font presque figures de fan­tai­sie déplacée.

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 65

On peut faire le tour de l’ab­baye dans la fraî­cheur des débuts de soi­rée au prin­temps, en pas­sant par les jar­dins, en lon­geant les hauts murs qui plongent leurs pieds dans la fange des maré­cages. Ici un arbre pousse dans l’eau sau­mâtre, pré­fi­gu­ra­tion du bayou. Là on ima­gine par­fai­te­ment les nids de mous­tiques, nappes peu pro­fondes regor­geant de larves prêtes à bon­dir hors de leur trou.

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 69

Beau­port s’é­teint sur la grève, Beau­port nous trans­porte dans un autre temps, figé, somp­tueux, aus­tère. Beau­port, qu’on appelle Boporzh en bre­ton, est le lieu qui rat­tache les vivants à leurs morts. Char­gé d’his­toire, le lieu se prête aux his­toires qu’on ima­gine soi-même pour s’ex­pli­quer ration­nel­le­ment ce qui ne l’est pas. Abbaye les pieds dans l’eau, fan­to­ma­tique, reli­gieuse jus­qu’au bout des ongles, elle sent la den­telle noire ami­don­née et les pho­tos jau­nies des ancêtres entrés dans les ordres, la relique sous verre, un peu moi­sie comme un sou­ve­nir de Lourdes rame­né par un grand-mère très pieuse.

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 74

Entrez à Beau­port, sor­tez-en aus­si, lais­sez-vous rete­nir par ses griffes acé­rées, son calme impé­né­trable, loin des atours de la ville et sur la route de Com­pos­telle, lais­sez-vous la pos­si­bi­li­té d’en réchap­per, il y fait trop humide pour vos vieilles arti­cu­la­tions. Les rhu­ma­tismes claquent, les dents aus­si. Beau­port vous charme déjà, elle vous a envoutée…

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 83

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 88

Abbaye de Beauport (Abati Boporzh - Kerity, Paimpol) 81

Voir les 88 pho­tos de Beau­port sur Fli­ckr.

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Esthé­tique du talus

Esthé­tique du talus

Vous connais­sez la Bre­tagne ? Vous vous êtes déjà pro­me­né dans ce qu’on appelle le bocage fran­çais ? Ce pay­sage carac­té­ris­tique où les champs sont déli­mi­tés par des arbres hauts per­met­tant de cou­per l’ef­fet dévas­ta­teur du vent sur les récoltes ? On le voit en Nor­man­die, bien évi­dem­ment, mais la Nor­man­die a beau­coup moins été tou­chée par la phé­no­mène dont je vais vous par­ler. Une autre carac­té­ris­tique du pay­sage de bocage, c’est le talus. Écou­tons la douce poé­sie de Wiki­pé­dia nous par­ler de cette chose qui nous rap­pel­le­ra les cours de géo­gra­phie du collège :

On nomme talus des murets boca­gers de quelques déci­mètres à envi­ron trois mètres de haut construits en une sorte de maçon­ne­rie de gazon. Des briques végé­tales consti­tuées de terre ren­for­cée par les racines et l’herbe sont uti­li­sées. Elles sont extraites au voi­si­nage immé­diat qui a été culti­vé en herbe pen­dant au moins un ou deux ans. Leurs dimen­sions sont de l’ordre de celles de briques pleines clas­siques ou sen­si­ble­ment plus grosses. Elles sont assem­blées en les croi­sant, herbe vers le bas. Le résul­tat est une construc­tion qui mesure typi­que­ment 1,5 mètre de haut, et a une lar­geur de l’ordre de 2 mètres à la base et une cin­quan­taine de cen­ti­mètres au som­met. L’in­té­rieur du talus est entiè­re­ment consti­tué de terre végé­tale et le som­met est cou­ron­né par un dôme de terre végé­tale ou de mottes. Le talus est en géné­ral semé et sou­vent plan­té, par­ti­ci­pant à ce qu’on appelle la forêt linéaire.

On ren­contre aus­si des talus conte­nant des pierres ramas­sées dans une par­celle culti­vée, des talus consti­tués de terre exca­vée (par exemple à l’oc­ca­sion de la construc­tion de che­min creux, douves ou fos­sés), ou des demi-talus de pierre (com­por­tant une maçon­ne­rie de pierres sèches sur une de leurs faces).

Mecha­ni­cal Mowing For­bid­den… Pho­to © Alexandre Dulaunoy.

A pré­sent, vous voyez mieux en quoi consistent ces talus ? Si vous connais­sez un peu la Bre­tagne, vous les avez déjà vus. Si vous connais­sez la petite ville de Plou­gres­cant au bord de l’At­lan­tique, vous savez que pas une seule des mai­sons ne dirait non à son talus, ne serait-ce que pour la pro­té­ger de la route. Michel Le Bris, Bre­ton de nais­sance, ayant pas­sé son enfance à la lisière du Finis­tère (29) et de ce qui était encore dans mon enfance les Côtes-du-Nord (22), à Plou­gas­nou très exac­te­ment (ne vous aven­tu­rez pas à pro­non­cer le s !) et enfin expa­trié à Paris par la révo­lu­tion tou­ris­tique, nous raconte avec un cer­tain dépit com­ment toute une géné­ra­tion a sacri­fié ces reliques d’un temps ancien, où l’on n’é­tait pas ignare par la science mais savant par l’ob­ser­va­tion, sur l’au­tel du pro­fit, afin de gagner quelques mètres car­rés de terres culti­vables et d’u­ni­for­mi­ser ces petits champs pour en faire de grandes exploi­ta­tions, et com­ment au final, prend toute son enver­gure l’ex­pres­sion “retour de boo­me­rang”. Dans ces quelques mots se trouve toute l’a­mer­tume de ceux qui voient leur pays (pas sim­ple­ment au regard de la Bre­tagne) sac­ca­gés non pas de l’ex­té­rieur, mais par les habi­tants eux-mêmes.

Passe que leurs petits-enfants partent pour Paris et reviennent chaque été avec des manières ridi­cules, passe qu’on leur ait enle­vé leur che­mi­née – pas de che­mi­nées dans les mai­sons neuves, bien sûr, ça fait sale – passe que les belles-filles leur fassent la guerre parce qu’ils conti­nuent à cra­cher par terre. Mais que l’on touche aux talus, à leurs talus, qu’ils avaient construits et avant eux des géné­ra­tions de Bre­tons, non ! Ils n’avaient rien dit jusque-là, mais la bêtise avait des limites : les talus, leur place, leur hau­teur, avaient été cal­cu­lées pour rete­nir l’eau, pro­té­ger du vent. Il avait fal­lu des siècles d’expérimentations pour arri­ver à ces chefs d’œuvre, et on allait raser tout ça ? Jamais ! Il y eut bien des brouilles défi­ni­tives, des crises de déses­poir, des bérets jetés par terre, mais les jeunes tinrent bon et rasèrent les talus. Le résul­tat ne se fit pas attendre, évi­dem­ment : les récoltes furent à moi­tié détruites par le vent, les terres inon­dées. C’est pour­quoi vous pou­vez voir aujourd’hui dans cer­taines régions, les champs cou­pés de plaques de tôle. C’est pour­quoi aus­si, la ville de Mor­laix a été inon­dée deux fois, ces der­nières années.

Michel Le Bris, L’homme aux semelles de vent. 1977

Et toc !

Pho­tos d’en-tête © Richard Dro­ker

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