Hôtel de la plage
Hôtel de la plage
Deuxième partie
IV.
Katell
Elle s’appelait Katell Le Bihan.
Je l’ai appris le troisième jour, en écoutant Monsieur Cariou l’appeler depuis la cuisine d’une voix qui traversait les murs : Katell ! La douze veut du beurre ! Et elle traversait la salle avec le ramequin, rapide, efficace, sans un mot de trop, en évitant les tables avec une grâce économe de gestes, comme quelqu’un qui connaît la géographie de cette salle les yeux fermés.
Elle avait dix-huit ans. Elle habitait Tréduder, le village juste derrière, à deux kilomètres dans les terres. Son père était ostréiculteur à Locquémeau. Elle travaillait à l’Hôtel de la Plage chaque été depuis ses seize ans — en salle le midi et le soir, à la réception le matin. L’hiver, elle était inscrite à la fac de lettres à Brest, mais elle n’en parlait jamais, comme si cette vie-là ne comptait pas, comme si seule existait la vie ici, la salle, la terrasse, les plateaux qu’on porte à bout de bras, la grève au bout du regard.
Tout cela, je l’ai appris par morceaux, par bribes, au fil des jours. Pas en posant des questions — je n’aurais jamais osé. En écoutant. En étant là. En m’asseyant un peu plus longtemps que nécessaire à la table du petit-déjeuner, en traînant dans le hall quand elle tenait la réception, en descendant sur la terrasse aux heures où je savais qu’elle desservait. J’organisais ma journée comme un espion organise ses filatures, avec une précision maniaque et un naturel entièrement fabriqué.
Elle le savait, bien sûr.
On ne trompe personne à quinze ans. On croit être invisible et on est transparent. On croit être subtil et on est pathétique. On croit que personne ne remarque qu’on reste vingt minutes devant un bol de chocolat froid, les yeux rivés sur la porte de la cuisine, et tout le monde le remarque — sauf, peut-être, les parents, qui voient leur fils contempler le paysage avec un air rêveur et se félicitent que le bon air breton lui fasse du bien.
Katell, elle, avait compris. Et ce qui me tuait — ce qui me tuait délicieusement — c’est qu’elle ne me décourageait pas. Elle ne m’encourageait pas non plus. Elle se tenait dans un entre-deux qui me rendait fou, cet espace étroit entre la gentillesse et l’indifférence où je ne savais jamais si elle me regardait parce que j’existais pour elle ou simplement parce que j’étais assis dans son champ de vision.
Le premier vrai échange a eu lieu un matin, très tôt. J’étais descendu avant sept heures, ce qui ne m’était jamais arrivé en vacances. J’avais mal dormi — la chaleur, le vent, le ressac, cette espèce de fébrilité qui s’était installée dans mon corps et qui ne me quittait plus. La salle était déserte. Katell préparait les tables, seule, en chantonnant. Pas le sifflement du premier matin — un air chanté à mi-voix, en breton, quelque chose de lent et de triste qui ressemblait à une berceuse ou à une complainte de marin.
Elle m’a vu et elle a cessé de chanter. Elle a dit :
— T’es matinal pour un Parisien.
C’est la première phrase qu’elle m’a adressée. Je me la rappelle avec la même précision que si elle avait été gravée dans la pierre, comme les lettres sur la croix de la grève. Et ce qui m’a frappé, ce n’est pas les mots — c’est le tutoiement. Cette familiarité immédiate, naturelle, qui n’avait rien d’une invitation mais qui abolissait d’un coup la distance entre la serveuse et le client, entre la fille d’ici et le garçon de là-bas.
J’ai répondu quelque chose d’idiot. Je ne me souviens plus quoi. Quelque chose comme « j’arrivais pas à dormir » ou « il fait trop beau pour rester au lit », une de ces phrases creuses qu’on dit quand on a quinze ans et qu’on voudrait dire tout autre chose. Elle a souri — pas un grand sourire, un demi-sourire, un coin de lèvre relevé — et elle a posé un bol devant moi.
— Café ou chocolat ?
— Café.
Elle a haussé les sourcils. Imperceptiblement. Comme si le choix du café disait quelque chose sur moi que le chocolat n’aurait pas dit. Puis elle est repartie vers la cuisine, et j’ai bu mon café noir en regardant la grève par la fenêtre, et le café était trop fort et trop amer, et c’était le meilleur café de ma vie.
À partir de ce matin-là, je me suis levé tôt tous les jours.
Mes parents s’en étonnaient. Mon père disait : le gosse est devenu breton. Ma mère me regardait avec un début de suspicion, cette intuition maternelle qui capte les fréquences que les pères n’entendent pas. Mais elle ne disait rien. Elle se contentait de noter que je me coiffais avant de descendre, que j’avais commencé à porter le polo bleu marine qu’elle m’avait acheté aux Galeries Lafayette et que j’avais refusé d’enfiler pendant tout le mois de juin, que je ne lisais plus à table.
Katell et moi, on se parlait un peu plus chaque jour. Pas longtemps. Pas beaucoup. Des phrases courtes, entre deux tables, entre deux commandes, entre deux coups de torchon. Elle me posait des questions sur Paris — pas avec la curiosité avide de quelqu’un qui rêve d’y vivre, plutôt avec l’intérêt poli qu’on porte à un pays étranger qu’on n’a pas l’intention de visiter. Je lui parlais du lycée, du métro, des dimanches au bois de Vincennes, et tout cela me semblait d’une platitude effroyable comparé à la grève, à la croix de pierre, au cimetière marin dont elle m’avait dit un jour, en passant, comme si c’était la chose la plus normale du monde : à marée haute, la mer vient lécher les tombes. Mon grand-père est là-dedans. Ça ne le dérange pas, il aimait la mer.
Ce qui me fascinait chez elle, c’était l’absence totale de coquetterie. Pas de coquetterie physique — elle ne se maquillait pas, ne portait pas de bijoux, s’habillait avec une simplicité qui aurait pu passer pour de la négligence si son corps n’avait pas donné à chaque vêtement une justesse inexplicable, un pull marin sur un jean, une robe bleue les jours de chaleur, toujours pieds nus dans ses sandales en cuir. Mais surtout pas de coquetterie dans le comportement — pas de minauderies, pas de faux rires, pas de regards par en-dessous. Elle disait ce qu’elle pensait, directement, sans calcul, et ce qu’elle pensait vous arrivait au visage avec la franchise du vent de noroît.
Un après-midi, je dessinais sur la terrasse — je dessinais beaucoup cet été-là, l’hôtel, la grève, les bateaux échoués à marée basse — et elle s’est arrêtée derrière moi en passant. Elle a regardé mon carnet par-dessus mon épaule. J’ai senti son souffle sur ma nuque. Mon cœur a fait quelque chose de violent et de stupide. Elle a dit :
— Tu dessines pas mal. Mais la grève, c’est pas ça.
— C’est quoi, alors ?
Elle a réfléchi une seconde. Puis :
— C’est plus vide. Et plus plein en même temps. Tu comprends ?
Non. Je ne comprenais pas. Mais j’ai hoché la tête, parce que j’aurais hoché la tête si elle m’avait dit que la terre était plate et que les poissons chantaient la nuit.
V.
Le plateau de fruits de mer
Le jeudi, c’était le jour du plateau.
Mon père avait décrété, dès le premier été, que le jeudi serait le jour du grand déjeuner de fruits de mer sur la terrasse. Pourquoi le jeudi et pas un autre jour, personne ne le savait. Peut-être parce que le jeudi marquait le milieu de la semaine et qu’il fallait, disait-il, un point d’ancrage, un rituel, quelque chose qui donne à la semaine de vacances une architecture. Mon père était ingénieur. Il concevait des ponts. Les architectures, même celles du temps, le rassuraient.
Le plateau arrivait à une heure. Énorme. Un étalage de coquillages sur un lit de glace pilée et d’algues, avec les huîtres plates de Locquémeau disposées en éventail, les praires entrouvertes, les bulots gris dans leur coupelle, les langoustines roses aux yeux noirs, les tourteaux démesurés dont il fallait briser les pinces au casse-noix, les bigorneaux minuscules qu’on extrayait de leur coquille avec une épingle à nourrice, et au milieu de tout cela, comme un roi déchu sur son trône de glace, un homard bleu fendu en deux, sa chair nacrée offerte au ciel de Bretagne.
Ma mère disposait les rince-doigts. Mon père débouchait le muscadet — toujours un Sèvre-et-Maine sur lie, toujours le même producteur, dont il avait découvert l’étiquette ici, à cet hôtel, des années plus tôt, et qu’il commandait désormais par cartons de six à Paris, par fidélité ou par superstition. Le vin était frais, presque glacé, avec cette pointe d’amertume saline qui s’accordait si parfaitement aux huîtres qu’on avait l’impression que la mer les avait inventés ensemble.
On mangeait lentement. C’est ce qui me frappe maintenant, avec le recul — la lenteur. On ne se pressait pas. On ne regardait pas l’heure. On n’avait nulle part où aller. Les huîtres attendaient sur leur lit de glace, le muscadet attendait dans son seau, la grève attendait en contrebas, immobile et luisante, et le temps lui-même semblait attendre, suspendu au-dessus de la terrasse comme un oiseau qui fait du surplace dans le vent.
Mon père parlait. De tout et de rien. Des nouvelles du monde — Mitterrand, les nationalisations, le franc qui baissait, des choses qui me semblaient aussi lointaines et abstraites que les guerres puniques. De l’hôtel — tiens, ils ont refait le papier peint du couloir du premier. De la mer — la marée sera basse à seize heures, on pourrait aller jusqu’aux parcs à huîtres. Ma mère écoutait, acquiesçait, rajoutait du citron sur ses huîtres, essuyait ses doigts, buvait une gorgée de muscadet en fermant les yeux. Ils avaient l’air heureux. Ce bonheur simple, incontestable, des gens qui sont exactement là où ils veulent être.
Et moi, je regardais Katell.
Elle servait les tables autour de nous. Le jeudi, la terrasse était pleine — toutes les familles de l’hôtel passaient commande du plateau, et d’autres venaient de l’extérieur, des familles de Lannion, de Plestin, des gens du coin qui avaient leurs habitudes. Katell allait et venait entre les tables avec des plateaux qui pesaient une tonne, les bras tendus au-dessus de sa tête, les poignets solides, les pas sûrs. Elle ne vacillait jamais. Elle ne renversait rien. Elle déposait les plateaux sur les tables avec un geste fluide, presque cérémonieux, comme si elle officiait à un rite dont elle était la prêtresse et les huîtres l’offrande.
Parfois elle passait près de notre table et son regard croisait le mien. Une fraction de seconde. Rien que les autres auraient pu voir. Et dans cette fraction de seconde, il y avait quelque chose — pas une promesse, pas une invite, quelque chose de plus ténu, de plus incertain, comme le courant d’air tiède qui passe entre deux portes et qu’on ne sait pas d’où il vient.
— Tu ne manges pas, disait ma mère.
Je mangeais. Je mangeais les huîtres une par une, en les détachant de la coquille du bout de la petite fourchette, en les portant à mes lèvres, en les laissant glisser — cette chair froide et salée et iodée, cet océan concentré, cette chose vivante qui trois heures plus tôt était encore au fond de la mer à Locquémeau et qui maintenant entrait dans mon corps et se mêlait à moi. Je mangeais et je regardais Katell, et les huîtres avaient le goût de Katell, et la mer avait le goût de Katell, et le muscadet avait le goût de Katell, et tout — la terrasse, le ciel, le vent, le rire de mon père, le parfum de ma mère, la nappe blanche maculée de jus de citron — tout avait le goût de cet été qui s’ouvrait devant moi comme la grève s’ouvre à marée basse, immense, imprévisible, et pleine de choses cachées sous la surface.
Le déjeuner durait jusqu’à trois heures. Parfois quatre. Les assiettes vidées s’empilaient, les bouteilles se couchaient dans le seau à glace, la conversation de mes parents devenait plus douce, plus lente, enveloppée dans la chaleur du vin et du soleil. D’autres familles partaient. Des chaises raclaient les dalles. Un enfant pleurait quelque part. La terrasse se vidait peu à peu, et il ne restait plus que nous, les derniers, mon père avec son café et son calva, ma mère avec ses lunettes de soleil remontées dans les cheveux, et moi avec mon secret.
Katell débarrassait. Elle empilait les coquilles dans de grands bacs en plastique, essuyait les tables, ramassait les serviettes. Quand elle est arrivée à notre table, mon père lui a dit :
— C’était parfait, mademoiselle. Comme toujours.
Elle a souri. Ce demi-sourire que je connaissais déjà, ce coin de lèvre relevé qui pouvait signifier l’amusement ou la politesse ou autre chose.
— Ce sont les huîtres qui sont parfaites. Moi je les porte, c’est tout.
Mon père a ri. Il aimait les gens qui ne se prenaient pas au sérieux. Ma mère a souri aussi, mais en me regardant, moi, pas elle, et dans ce regard il y avait l’ombre d’une compréhension que je ne voulais pas qu’elle ait.
Le soleil tournait. L’ombre de l’hôtel gagnait la terrasse. La grève scintillait en contrebas, parcourue de silhouettes minuscules — des familles qui marchaient vers la mer lointaine, des enfants qui couraient avec des seaux, des chiens qui aboyaient après les vagues. Et moi je restais assis, immobile, repus et affamé, rassasié de fruits de mer et affamé de tout le reste.
VI.
Les soirs
C’est le soir que la grève devient autre chose.
Le jour, elle est un terrain de jeu, une carte postale, un paysage qu’on photographie. Le soir, elle devient un territoire. Quelque chose de vaste et d’inquiet qui n’appartient plus aux touristes, qui n’appartient plus à personne, qui se reprend. Les familles rentrent, les enfants disparaissent, les derniers marcheurs remontent vers le village, et il ne reste plus que le sable, le ciel, et cette lumière de Bretagne nord qui met des heures à mourir — une lumière d’abord dorée, puis rose, puis mauve, puis d’un bleu si profond qu’il en devient noir, et il est dix heures du soir et il fait encore clair, et c’est comme si le jour refusait de partir, comme s’il s’accrochait à la baie avec l’obstination de quelqu’un qui sait qu’il ne reviendra pas.
Mes parents dînaient tôt. Sept heures et demie, huit heures au plus tard. Après le dîner, ils montaient dans la chambre. Mon père lisait. Ma mère écrivait des cartes postales — elle en envoyait des dizaines, à la famille, aux amis, aux voisins, des cartes représentant la Lieue de Grève sous tous les angles, avec au dos son écriture ronde et appliquée : Vacances merveilleuses, temps superbe, Aurélien se porte comme un charme. Je n’ai jamais su si elle croyait à ce qu’elle écrivait ou si c’était une forme de politesse, un mensonge bienveillant adressé à ceux qui n’étaient pas là.
Moi, je sortais.
Je disais : je vais marcher un peu. Ou : je vais voir le coucher de soleil. Des prétextes si transparents que même mon père, qui ne voyait rien, devait se douter de quelque chose. Mais on était en vacances, et en vacances on ne pose pas de questions, on laisse filer, on desserre les liens, on fait semblant de croire que tout est innocent parce que l’alternative — se méfier, surveiller, s’inquiéter — est incompatible avec le bruit de la mer et le goût du muscadet.
Le premier soir, je l’ai trouvée par hasard. Ou par ce que nous appelons hasard quand nous ne voulons pas admettre que nos pas nous portent exactement là où nous voulons aller. Elle était assise sur le muret du cimetière marin, les jambes dans le vide, face à la grève. Le cimetière de Saint-Michel est juste à côté de l’hôtel, à cent mètres à peine, séparé de la mer par un simple mur de pierre que les vagues franchissent aux grandes marées. C’est un tout petit cimetière, des croix de granit, des noms bretons, des dates qui racontent des vies de pêcheurs et de paysans, et cette proximité de la mer donne aux morts une compagnie que les morts d’ailleurs n’ont pas.
Katell fumait. Une Gauloise blonde, tenue entre le pouce et l’index, à la manière des garçons. Elle avait enlevé son tablier, défait ses cheveux, et dans la lumière du soir elle ne ressemblait plus à la serveuse efficace et rapide de la journée. Elle ressemblait à quelqu’un d’autre. À elle-même, peut-être. À ce qu’elle était quand personne ne la regardait.
— Assieds-toi, elle a dit.
Pas un « tiens, qu’est-ce que tu fais là » ni un « tu ne devrais pas être couché ». Assieds-toi. Comme si elle m’attendait. Comme si c’était entendu.
Je me suis assis. Le muret était tiède de toute la chaleur du jour. La grève s’étendait devant nous, immense et rose dans la lumière du couchant. Au loin, vers Locquirec, les derniers bateaux de pêche rentraient au port, et on voyait leurs feux clignoter comme des lucioles posées sur l’eau.
On n’a pas parlé tout de suite. On est restés comme ça, côte à côte, dans le silence. Pas un silence gêné — un silence plein, un silence habité par le bruit de la mer, le cri des goélands qui tournaient au-dessus du cimetière, le tintement lointain d’une cloche. Un silence dans lequel j’ai compris, pour la première fois de ma vie, que deux personnes pouvaient être ensemble sans rien dire et que ce rien dire était une forme de conversation, peut-être la plus vraie.
Puis elle a parlé. De la grève. De la légende de Saint Efflam, qui avait débarqué d’Irlande exactement ici, sur ce sable, avec sa femme Enora, au cinquième siècle. Elle racontait ça comme on raconte une histoire de voisins, avec un mélange de familiarité et de respect, comme si les saints et les légendes faisaient partie du paysage au même titre que les rochers et les marées. Et je l’écoutais, et sa voix avait la même qualité que la lumière du soir — douce, un peu rauque, lente à s’éteindre.
— Mon grand-père racontait, elle a dit, qu’avant, il y avait une forêt ici. Toute la grève était une forêt. Et puis la mer est montée et elle a tout pris. Parfois, quand la marée est très très basse, on voit des souches. Des souches d’arbres noires qui sortent du sable. Mon grand-père disait que c’étaient les arbres de la forêt de Saint Efflam, et que la nuit on les entendait gémir.
— Tu les as entendus ?
Elle a tiré sur sa cigarette. Le bout rougeoyait dans la pénombre.
— Peut-être. Ou peut-être que c’était le vent. Ici c’est pareil.
Ce soir-là, je suis rentré tard. Mes parents dormaient. Je me suis glissé dans ma chambre, je me suis mis au lit sans me déshabiller, et j’ai écouté la mer. La mer qui avait englouti une forêt. La mer qui léchait les tombes du cimetière. La mer qui recouvrait la croix deux fois par jour. La mer qui prenait tout et qui rendait tout, inlassablement, depuis des millénaires. Et j’ai pensé à Katell assise sur le muret, ses cheveux noirs dans le vent du soir, sa cigarette, sa voix, et j’ai senti quelque chose se mettre en mouvement en moi — quelque chose de lent et d’irrésistible, comme la marée.
Les soirs suivants, je l’ai retrouvée. Pas toujours au même endroit — parfois sur le muret du cimetière, parfois sur la terrasse fermée de l’hôtel, parfois plus loin, sur le chemin qui monte vers la voie romaine. Elle finissait son service à neuf heures, neuf heures et demie, et après elle était libre, et cette liberté du soir était notre territoire, notre heure, le moment où le monde diurne des parents, des clients, des plateaux de fruits de mer et des conventions laissait place à autre chose.
Elle me parlait de Tréduder, de son père qui partait en mer à quatre heures du matin, de sa mère qui tenait le jardin, de son frère parti faire son service militaire à Brest. Elle me parlait des fest-noz d’hiver, de la musique qu’on jouait dans les granges, du kan ha diskan — ce chant à répondre qui faisait danser les gens pendant des heures, des voix qui s’entrelaçaient dans la nuit comme des fils sur un métier à tisser. Elle me parlait en mêlant le français et le breton, glissant un mot ici, une expression là — ar mor, la mer ; an noz, la nuit ; karantez, un mot qu’elle ne m’a pas traduit tout de suite et que j’ai cherché plus tard dans un petit dictionnaire breton-français acheté à la librairie de Lannion.
Karantez. L’amour.
Un soir, elle a chanté. La même complainte que j’avais entendue le premier matin dans la cuisine de l’hôtel, mais cette fois en entier, assise sur le muret face à la mer noire, les yeux fermés. Une mélodie simple, répétitive, qui montait et redescendait comme la houle, et dont je ne comprenais pas un mot mais dont je comprenais tout — la tristesse, la beauté, le sel, l’absence, ce mélange de joie et de deuil qui est la couleur exacte de la Bretagne.
Quand elle a fini de chanter, le silence est revenu. Les étoiles étaient apparues. La grève avait disparu sous la marée haute, et la mer venait battre le mur du cimetière avec un bruit sourd et régulier, comme un cœur.
— C’est quoi, cette chanson ? j’ai demandé.
— Gwerz Penmarc’h. C’est l’histoire d’une fille qui attend un marin qui ne revient pas.
— Ça finit comment ?
Elle a souri dans l’obscurité.
— Ça ne finit pas.