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Hôtel de la plage

Hôtel de la plage

Troi­sième partie

VII.

La peau salée

Il y a un moment, dans chaque été, où le temps bascule.

On ne le voit pas venir. On se lève, on des­cend prendre le petit-déjeu­ner, on marche sur la grève, on déjeune, on lit, on se baigne, on dîne, et chaque jour­née res­semble à la pré­cé­dente, et cette répé­ti­tion est un bon­heur, un bon­heur si régu­lier qu’on finit par le croire éter­nel. Et puis un matin on se réveille et quelque chose a chan­gé. L’air est dif­fé­rent. La lumière est dif­fé­rente. On ne sau­rait pas dire quoi exac­te­ment, mais on sent, dans le corps, une urgence qui n’é­tait pas là la veille. Les jours ne sont plus les mêmes. Ils vont plus vite. Ils comptent.

On était en août. Ça fai­sait trois semaines que j’é­tais là. Trois semaines que je me levais tôt pour la voir pré­pa­rer les tables. Trois semaines de soirs sur le muret du cime­tière. Trois semaines de conver­sa­tions où l’on par­lait de tout sauf de ce qui comp­tait, parce qu’à quinze ans on ne sait pas nom­mer ce qui compte, on le sent dans la poi­trine comme une main qui serre, mais les mots pour le dire n’existent pas encore.

Ce matin-là, elle m’a dit :

— T’as déjà été à la grève à marée basse, tout au bout, là où l’eau commence ?

— Non. Pas jus­qu’au bout.

— Viens cet après-midi. Coef­fi­cient 115. On pour­ra aller très loin.

Je ne suis pas allé déjeu­ner avec mes parents. J’ai inven­té un men­songe — des gar­çons de l’hô­tel m’a­vaient pro­po­sé une par­tie de foot sur la grève, quelque chose de ce genre, un men­songe de quinze ans, mal­adroit et inutile puisque ma mère savait et que mon père pré­fé­rait ne pas savoir.

On s’est retrou­vés au pied de l’hô­tel, côté grève. La mer s’é­tait reti­rée si loin qu’on ne la voyait plus. La Lieue de Grève tout entière était décou­verte, et au-delà encore, des zones de sable que je n’a­vais jamais vues, des éten­dues que la mer ne libé­rait que quelques heures par an, aux plus grandes marées. Le ciel était blanc, d’un blanc lumi­neux, presque aveu­glant, et le sable reflé­tait cette blan­cheur, et on mar­chait dans un monde sans ombres, sans contours, un monde dis­sous dans la lumière.

Katell mar­chait devant. Pieds nus, comme tou­jours. Jean retrous­sé, pull marin noué autour de la taille, un vieux sac en toile sur l’é­paule. Elle mar­chait vite et je la sui­vais, et nous ne par­lions pas, et le silence entre nous avait chan­gé de nature — ce n’é­tait plus le silence confor­table des soirs sur le muret, c’é­tait un silence ten­du, char­gé, un silence qui atten­dait quelque chose.

On a mar­ché long­temps. Le vil­lage a dis­pa­ru. L’hô­tel a dis­pa­ru. Il n’y avait plus rien autour de nous que le sable et le ciel, pas une mai­son, pas un arbre, pas un repère. On aurait pu être n’im­porte où, à n’im­porte quelle époque. On aurait pu être les pre­miers humains sur une plage vierge, ou les der­niers sur une plage aban­don­née. Le vent avait ces­sé. L’air était immo­bile, chaud, épais, comme si la mer en se reti­rant avait lais­sé sa cha­leur dans le sable.

Et puis on a trou­vé l’eau.

Pas la mer — pas encore. Des flaques. D’im­menses flaques tièdes, peu pro­fondes, que le soleil avait chauf­fées toute la jour­née. L’eau y était lim­pide, trans­pa­rente, presque chaude, et le fond de sable fin était lisse comme de la soie. Katell a posé son sac. Elle a enle­vé son pull. Elle a enle­vé son jean. En des­sous elle por­tait un maillot de bain, un maillot une pièce noir, simple, usé. Elle est entrée dans la flaque et elle s’est allon­gée dans l’eau, sur le dos, les bras en croix.

— Viens, elle a dit. L’eau est à trente degrés.

Je suis entré dans l’eau. Elle avait rai­son — l’eau était tiède, presque chaude, d’une dou­ceur soyeuse qui n’a­vait rien à voir avec la mer froide de la bai­gnade du matin. Je me suis allon­gé à côté d’elle, sur le dos, dans vingt cen­ti­mètres d’eau tiède, et au-des­sus de moi il n’y avait que le ciel blanc, et autour de moi il n’y avait que le sable, et à côté de moi il y avait Katell, et sa peau mouillée brillait dans la lumière, et ses che­veux noirs flot­taient autour de sa tête comme des algues, et je n’a­vais jamais rien vu d’aus­si beau, je n’ai jamais rien vu d’aus­si beau depuis.

On est res­tés long­temps comme ça. Allon­gés côte à côte dans cette flaque au milieu de nulle part. L’eau nous por­tait à peine — on tou­chait le fond, on sen­tait le sable sous le dos, mais il y avait cette mince couche d’eau entre le sable et nous, cette pel­li­cule de tié­deur qui nous enve­lop­pait, et c’é­tait comme flot­ter dans un rêve, un rêve éveillé où les limites du corps deve­naient incer­taines, où l’on ne savait plus très bien où finis­sait la peau et où com­men­çait l’eau.

C’est elle qui a pris ma main.

Sans me regar­der. Sans rien dire. Elle a sim­ple­ment ten­du la main dans l’eau et elle a trou­vé la mienne. Ses doigts étaient tièdes et lisses et salés. Elle les a entre­la­cés aux miens, et ce geste, ce geste si simple, un geste que des mil­liards de gens ont fait avant nous et feront après nous — ce geste m’a tra­ver­sé comme une décharge, comme un cou­rant, comme la foudre.

Je ne res­pi­rais plus. Ou je res­pi­rais trop. Je ne savais plus. Je sen­tais sa main dans la mienne et je sen­tais tout son corps à tra­vers sa main, la cha­leur de sa peau, le rythme de son pouls, cette vibra­tion imper­cep­tible de l’être vivant, et la mienne qui répon­dait, qui s’ac­cor­dait, comme deux ins­tru­ments qui trouvent la même note.

On ne s’est pas embras­sés ce jour-là. On est res­tés main dans la main dans l’eau tiède, long­temps, très long­temps, jus­qu’à ce que la flaque com­mence à refroi­dir, jus­qu’à ce que le ciel passe du blanc au doré, jus­qu’à ce qu’on sente, au loin, comme un fré­mis­se­ment — la mer qui revenait.

C’est Katell qui s’est levée la première.

— Il faut ren­trer, elle a dit. La marée remonte vite ici. Plus vite que tu ne crois.

Elle avait rai­son. On est ren­trés en mar­chant vite, puis en cou­rant presque, parce que l’eau arri­vait de par­tout, pas en vagues, non, en nappes, en langues silen­cieuses qui glis­saient sur le sable avec une rapi­di­té ter­ri­fiante, et ce qui était terre ferme dix minutes avant était déjà sous l’eau, et le che­min du retour n’é­tait plus le même, et je com­pre­nais sou­dain pour­quoi la grève était dan­ge­reuse, pour­quoi les gens s’y noyaient par­fois, sur­pris par la marée mon­tante dans ce pay­sage sans repères où l’on perd la notion des distances.

On est arri­vés à l’hô­tel hors d’ha­leine, mouillés jus­qu’aux genoux, riant. Katell riait. C’est la pre­mière fois que je l’en­ten­dais rire vrai­ment — pas le demi-sou­rire, pas l’i­ro­nie douce, un vrai rire, ouvert, géné­reux, un rire qui venait de la course et du dan­ger et de la joie d’être vivants, un rire qui conte­nait tout ce que les mots ne disaient pas.

Devant l’hô­tel, elle s’est arrê­tée. Elle m’a regar­dé. Elle a lâché ma main — je ne savais même pas que je la tenais encore. Elle a dit :

— Demain soir. Après mon ser­vice. À la croix.

Et elle est entrée dans l’hôtel.

Le len­de­main soir, je suis allé à la croix. La marée était basse, pas aus­si basse que la veille, mais suf­fi­sam­ment pour qu’on puisse atteindre le rocher à pied. Katell était déjà là. Elle était assise au pied de la croix de pierre, dans la lumière du cou­chant, et quand je suis arri­vé elle s’est levée et elle m’a embrassé.

C’é­tait mon pre­mier bai­ser. Je ne dirai rien de plus parce qu’il n’y a rien à dire. Cha­cun se sou­vient de son pre­mier bai­ser. Cha­cun sait que ce qui se passe à cet ins­tant-là ne peut pas être mis en mots, parce que les mots sont faits pour ce qui se pense et que ce qui se passe dans un pre­mier bai­ser ne se pense pas — ça se vit, dans la bouche, dans les mains, dans la peau, dans cette zone du corps qui n’a pas de nom et qui se trouve quelque part entre la gorge et le ventre.

Je dirai seule­ment ceci : ses lèvres avaient le goût du sel. Et tout ce que j’ai aimé depuis a eu, en des­sous, ce goût-là. Comme un fond, un sub­strat, une note de basse que rien n’a jamais couverte.

VIII.

La fin de l’été

Il y a un mot en bre­ton — Katell me l’a appris — qui n’a pas d’é­qui­valent en fran­çais. Hiraeth. Ce n’est pas un mot bre­ton à pro­pre­ment par­ler, c’est du gal­lois, mais elle disait que les Bre­tons le com­pre­naient mieux que per­sonne. Ça désigne la nos­tal­gie d’un lieu qu’on n’a pas encore quit­té. Le regret de quelque chose qui n’est pas encore per­du. Ce sen­ti­ment de deuil anti­ci­pé qu’on éprouve quand on sait que le bon­heur pré­sent va finir et qu’on ne peut rien faire pour l’empêcher.

C’est ce que j’ai res­sen­ti les der­niers jours.

Tout était le même — la grève, l’hô­tel, la ter­rasse, les pla­teaux de fruits de mer, Katell — mais tout était dif­fé­rent parce que tout avait une date de péremp­tion. Le départ était fixé au 28 août. Un same­di, comme l’ar­ri­vée. Symé­trie cruelle. Mon père avait mar­qué la date sur le petit calen­drier de la chambre d’un trait de sty­lo rouge, comme on marque la date d’une échéance ou d’une opé­ra­tion chirurgicale.

Katell ne par­lait pas du départ. Elle ne comp­tait pas les jours. Elle vivait dans le pré­sent avec une aisance qui me stu­pé­fiait et qui me fai­sait mal, parce que je ne savais pas si c’é­tait de la sagesse, de l’in­dif­fé­rence, ou sim­ple­ment cette habi­tude qu’ont les gens d’i­ci de voir les esti­vants arri­ver et repar­tir comme les marées, sans s’y atta­cher, sans en souffrir.

On se voyait chaque soir. On mar­chait sur la grève dans la lumière qui décli­nait. On s’as­seyait sur le muret du cime­tière. On s’embrassait au pied de la croix quand la marée le per­met­tait. Et chaque bai­ser avait le goût du sel et de la fin.

Pen­dant la jour­née, je la regar­dais tra­vailler. Elle ser­vait les tables avec la même effi­ca­ci­té, la même grâce éco­nome de gestes. Rien n’a­vait chan­gé dans son com­por­te­ment pro­fes­sion­nel — devant les clients, devant Mon­sieur Cariou, devant mes parents, elle était la même Katell qu’a­vant, la ser­veuse polie et rapide, et cette capa­ci­té à sépa­rer les deux mondes — le jour et la nuit, le tra­vail et nous — me fas­ci­nait et m’effrayait.

Le temps tour­nait. On le sen­tait. Les soirs rac­cour­cis­saient — imper­cep­ti­ble­ment d’a­bord, puis de façon visible, le cré­pus­cule arri­vait plus tôt, la lumière dorée de juillet avait fait place à une lumière plus cui­vrée, plus épaisse, qui annon­çait sep­tembre. Les nuits étaient fraîches. On voyait des pulls appa­raître aux épaules des esti­vants. Des familles par­taient, rem­pla­cées par d’autres — les aoû­tiens, disait Mon­sieur Cariou avec un mépris sans méchan­ce­té, des gens qui ne connais­saient pas encore les lieux, qui posaient des ques­tions idiotes sur les marées, qui ne savaient pas qu’il fal­lait com­man­der le pla­teau le matin pour l’a­voir à midi.

Trois jours avant le départ, il a plu. Pas la bruine habi­tuelle, une vraie pluie, dense, obs­ti­née, qui tom­bait droit du ciel sans une once de vent, comme si le ciel pleu­rait. La grève a dis­pa­ru sous un rideau gris. L’hô­tel s’est replié sur lui-même — les clients res­taient dans la salle, jouaient aux cartes, lisaient de vieux numé­ros de Paris Match trou­vés dans le hall. Mon père regar­dait la pluie par la fenêtre en fumant ciga­rette sur ciga­rette. Ma mère tri­co­tait. Le monde avait rétréci.

Katell tra­vaillait. Je l’ai à peine vue de la jour­née. Le soir, il pleu­vait encore. On s’est retrou­vés sous l’auvent de la ter­rasse fer­mée, dans l’o­deur de pluie et de sel. L’eau ruis­se­lait des gout­tières. La grève était invi­sible. On enten­dait la mer sans la voir, ce gron­de­ment sourd et conti­nu qui sem­blait venir de partout.

— Tu pars quand ? elle a demandé.

C’est la pre­mière fois qu’elle en parlait.

— Same­di.

— Same­di.

Elle a répé­té le mot. Pas comme une ques­tion. Comme un constat. Comme on dit le nom d’une mala­die qu’on a diag­nos­ti­quée et qu’on ne peut pas soigner.

Je ne savais pas quoi dire. À quinze ans, on ne sait pas dire : je revien­drai. On ne sait pas dire : on s’é­cri­ra. On ne sait pas dire : tu me man­que­ras. Toutes ces phrases existent, on les a lues dans les livres, on les a enten­dues dans les films, mais elles ne passent pas la gorge, elles res­tent coin­cées quelque part entre le cœur et les lèvres, et ce qui sort à la place est un silence, un silence lourd, mal­adroit, un silence de quinze ans qui vou­drait tout dire et ne dit rien.

Elle a allu­mé une ciga­rette. La flamme du bri­quet a éclai­ré son visage une seconde — ses yeux gris-vert, ses pom­mettes, cette petite cica­trice au-des­sus du sour­cil droit qu’elle ne m’a­vait jamais expli­quée. Puis l’obs­cu­ri­té est revenue.

— L’é­té pro­chain, j’ai dit.

Les mots étaient sor­tis tout seuls. Pitoyables. L’é­té pro­chain. Comme si un an, à quinze ans, n’é­tait pas une éter­ni­té. Comme si mille jours de lycée, de métro, de dimanches au bois de Vin­cennes, de réveils dans une chambre sans le bruit de la mer, comme si tout cela n’é­tait qu’un entracte, une paren­thèse, quelque chose qu’on pou­vait enjam­ber pour se retrou­ver exac­te­ment ici, exac­te­ment dans cette odeur de pluie et de sel, exac­te­ment à côté d’elle.

— L’é­té pro­chain, elle a répété.

Et dans sa voix il y avait quelque chose que je n’ai com­pris que beau­coup plus tard. Pas de l’in­cré­du­li­té. Pas du scep­ti­cisme. De la ten­dresse. La ten­dresse de quel­qu’un qui sait quelque chose que l’autre ne sait pas encore — que l’é­té pro­chain n’existe pas, qu’il n’y a que cet été-ci, que l’ins­tant pré­sent est la seule chose qui nous appar­tienne vrai­ment, et que le reste est de l’eau qui passe entre les doigts.

Le matin du 28 août, je me suis levé à cinq heures. La pluie avait ces­sé. Le ciel était lavé, d’un bleu pâle qui annon­çait une belle jour­née — une jour­née que je ne ver­rais pas, puisque nous serions sur la route. Mon père char­geait la voi­ture. Ma mère fer­mait les valises. L’hô­tel dor­mait encore.

Je suis des­cen­du. Katell était là. Dans la salle, seule, à pré­pa­rer les tables du petit-déjeu­ner. Elle ne m’a pas enten­du arri­ver. Ou elle a fait sem­blant. Elle dis­po­sait les bols sur les nappes à car­reaux avec des gestes pré­cis, méca­niques, comme si c’é­tait un matin ordi­naire, comme si rien ne finissait.

Je me suis arrê­té dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Elle a levé les yeux.

On s’est regar­dés. Long­temps, cette fois. Sans le demi-sou­rire, sans l’i­ro­nie, sans la dis­tance. Juste deux regards nus, à cinq heures du matin, dans une salle de res­tau­rant vide, avec les bols blancs sur les nappes à car­reaux et l’o­deur du café qui com­men­çait à pas­ser dans la cuisine.

Elle a posé le bol qu’elle tenait. Elle s’est appro­chée. Elle m’a pris dans ses bras. Pas un bai­ser — une étreinte. Ses bras autour de moi, ser­rés, sa joue contre ma tempe, et elle a mur­mu­ré quelque chose en bre­ton que je n’ai pas com­pris, quelques mots, trois peut-être, qu’elle a dit tout bas, contre mon oreille, et que je n’ai pas com­pris mais que mon corps a compris.

Puis elle m’a lâché. Elle a repris le bol. Elle a dit :

— Ta mère va t’attendre.

Et elle est repar­tie vers les tables.

Je suis sor­ti de l’hô­tel. Mon père avait fini de char­ger la voi­ture. Ma mère était assise à l’a­vant, la carte Miche­lin sur les genoux. Je me suis ins­tal­lé à l’ar­rière, entre la gla­cière et les valises.

La voi­ture a démar­ré. La rue mon­tait. L’hô­tel rape­tis­sait dans la lunette arrière. Je me suis retour­né, j’ai regar­dé la façade crème et blanche, les fenêtres, la ter­rasse, et je n’ai pas vu Katell. Peut-être qu’elle était à l’in­té­rieur. Peut-être qu’elle ne regar­dait pas. Peut-être qu’elle ser­vait déjà les pre­miers petits-déjeu­ners, avec ses gestes rapides et pré­cis, parce que la vie ne s’ar­rête pas quand quel­qu’un s’en va, parce que les marées ne s’ar­rêtent pas, parce que les bols doivent être posés sur les nappes et le café ver­sé dans les bols.

Au virage, la baie est appa­rue une der­nière fois. Immense, brillante sous le soleil du matin. La Lieue de Grève dans toute sa splen­deur. Et puis le virage l’a empor­tée, et il n’y avait plus que la route, les arbres, les pan­neaux en bre­ton, et cette dou­leur dans la poi­trine, cette main qui ser­rait et qui ne lâchait pas, cette main qui n’a jamais vrai­ment lâché.

IX.

Les ins­tants sans substance

L’é­té pro­chain n’a pas eu lieu.

Pas comme je l’a­vais ima­gi­né, en tout cas. Il y a eu un été sui­vant, bien sûr — il y a tou­jours un été sui­vant — mais nous ne sommes pas reve­nus à Saint-Michel-en-Grève. Mon père avait déci­dé, pour des rai­sons qui m’ont sem­blé obs­cures et impar­don­nables, que nous irions cette année-là dans le Var. Un col­lègue lui avait prê­té une mai­son à Bormes-les-Mimo­sas. Ma mère avait dit : ça nous chan­ge­ra, ce sera bien. Et moi j’a­vais ser­ré les mâchoires et je n’a­vais rien dit, parce qu’à seize ans on n’a pas voix au cha­pitre dans le choix des vacances fami­liales, parce que les parents décident et les enfants subissent, et qu’ex­pli­quer pour­quoi il fal­lait abso­lu­ment retour­ner en Bre­tagne aurait exi­gé un aveu que j’é­tais inca­pable de faire.

L’é­té dans le Var a été un pur­ga­toire enso­leillé. La mer était trop bleue, le sable était trop jaune, les gens étaient trop bron­zés, tout était trop, et rien n’é­tait assez. Je pas­sais mes jour­nées à lire dans une chambre aux volets fer­més pen­dant que mes parents pre­naient l’a­pé­ri­tif sur la ter­rasse avec les voi­sins. Le soir, je mar­chais sur la plage, mais les plages du Var ne sont pas la Lieue de Grève, elles sont petites et tièdes et dociles, elles ne se retirent pas sur des kilo­mètres en lais­sant der­rière elles un pay­sage lunaire, elles n’ont pas de croix de pierre, elles n’ont pas de cime­tière marin, elles n’ont pas de Katell.

Je lui avais écrit. Une lettre, envoyée à l’Hô­tel de la Plage, parce que je n’a­vais pas son adresse à Tré­du­der. Une lettre de quinze ans, c’est-à-dire une catas­trophe — trop longue, trop empha­tique, pleine de phrases reco­piées dans des livres et de sen­ti­ments expri­més avec la mal­adresse d’un chi­rur­gien qui opé­re­rait avec des moufles. Je lui racon­tais le Var, le soleil, l’en­nui. Je ne lui disais pas qu’elle me man­quait, parce que « man­quer » était un mot trop petit pour ce que je res­sen­tais. Je ne lui disais pas que je l’ai­mais, parce que « aimer » était un mot trop grand. Je ne lui disais rien de ce qui comp­tait, et je rem­plis­sais les pages de ce qui ne comp­tait pas.

Elle n’a pas répondu.

J’ai atten­du. Tout le mois de sep­tembre, tout le mois d’oc­tobre, avec cette fièvre des gens qui guettent le fac­teur — la clé dans la boîte aux lettres, le bruit du cour­rier qui tombe, le cœur qui s’ac­cé­lère, et chaque jour la même décep­tion, les mêmes enve­loppes blanches qui ne sont pas la bonne, les fac­tures, les pros­pec­tus, les lettres pour mes parents, jamais rien pour moi.

Je me suis dit : la lettre ne lui est pas par­ve­nue. Elle avait quit­té l’hô­tel en sep­tembre, elle était ren­trée à Brest pour la fac, per­sonne ne lui avait fait suivre le cour­rier. Je me suis dit : elle n’é­crit pas. C’est quel­qu’un qui parle, qui chante, qui regarde, mais qui n’é­crit pas, parce que l’é­cri­ture est un truc de Pari­sien, un truc de gens qui vivent loin de la mer, et que les choses qu’elle avait à me dire ne pou­vaient pas se mettre sur du papier. Je me suis inven­té des rai­sons. Des excuses. Des his­toires. À seize ans, on est doué pour ça — pour construire des fic­tions qui pro­tègent de la réalité.

L’é­té d’a­près, nous sommes reve­nus en Bre­tagne. Pas à Saint-Michel. À Per­ros-Gui­rec, chez une tante de ma mère. C’é­tait à qua­rante kilo­mètres. Qua­rante kilo­mètres qui auraient pu être qua­rante mille. J’ai sup­plié qu’on fasse un détour par Saint-Michel. Ma mère a dit : pour­quoi pas, c’est joli. Mon père a dit : on ver­ra. On n’a pas vu. Les vacances sont pas­sées, et je n’ai pas revu la Lieue de Grève.

Après, la vie a fait ce que la vie fait. Le lycée, le bac, la fac, un appar­te­ment à Paris, un pre­mier tra­vail, un deuxième, des femmes, un mariage, un divorce, un autre tra­vail, un autre appar­te­ment, et chaque année qui pas­sait ajou­tait une couche sur cet été-là, comme les couches de pein­ture sur un mur — le motif ori­gi­nal dis­pa­raît, on ne le voit plus, mais il est là-des­sous, il est tou­jours là-des­sous, et par­fois, quand la pein­ture s’é­caille, quand une fis­sure s’ouvre, on l’aperçoit.

Qu’est-ce qui fait qu’on se sou­vient ? Qu’est-ce qui fait que cet été-là, par­mi tous les étés, reste intact dans la mémoire, net, pré­cis, avec ses cou­leurs et ses odeurs et ses sons, alors que des années entières se sont effa­cées, des années de vie adulte avec leurs évé­ne­ments, leurs déci­sions, leurs ren­contres, tout cela flou, mélan­gé, inter­chan­geable ? Je ne sais pas. Peut-être que la mémoire ne retient que les pre­mières fois. Peut-être que tout ce qui vient après n’est que répé­ti­tion, varia­tion, écho, et que la matrice de tout — du désir, de l’a­mour, de la perte — se forme en une seule fois, un seul été, dans un hôtel de Bre­tagne nord.

Katell. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue.

C’est la véri­té. Pas la véri­té confor­table de celui qui sait et qui choi­sit de ne pas dire, mais la véri­té nue de celui qui ne sait pas. Je ne l’ai pas cher­chée. Ou plu­tôt — j’ai failli la cher­cher, plu­sieurs fois, à dif­fé­rents moments de ma vie. Une nuit d’in­som­nie à trente ans, j’ai com­po­sé le numé­ro des ren­sei­gne­ments et j’ai deman­dé un Le Bihan à Tré­du­der, Côtes-d’Ar­mor. On m’a don­né un numé­ro. J’ai rac­cro­ché avant de le com­po­ser. Une autre fois, plus tard, avec l’a­vè­ne­ment d’In­ter­net, j’ai tapé son nom dans un moteur de recherche. Katell Le Bihan. Rien. Ou trop de résul­tats, trop de Katell, trop de Le Bihan, et l’im­pos­si­bi­li­té de savoir laquelle était elle.

Peut-être que je ne vou­lais pas savoir. Peut-être que savoir aurait détruit quelque chose — non pas le sou­ve­nir lui-même, qui est indes­truc­tible, mais l’es­pace autour du sou­ve­nir, cette zone de flou et de pos­sible qui per­met d’i­ma­gi­ner. Tant que je ne sais pas, Katell peut être n’im­porte quoi, n’im­porte où. Elle peut avoir quit­té la Bre­tagne ou y être res­tée. Elle peut être deve­nue pro­fes­seur de lettres, ostréi­cul­trice comme son père, femme de marin, chan­teuse, n’im­porte quoi. Elle peut être heu­reuse. J’ai besoin qu’elle soit heu­reuse, mais je n’ai pas besoin de le véri­fier. La pos­si­bi­li­té de son bon­heur me suffit.

Et puis il y a l’autre pos­si­bi­li­té. Celle qu’on n’ose pas for­mu­ler. Que cet été n’ait pas comp­té pour elle comme il a comp­té pour moi. Qu’il ait été un été par­mi d’autres, un esti­vant par­mi d’autres — le Pari­sien de l’é­té 82, ou 83, après celui de l’é­té 81 et avant celui de l’é­té 84. Que le bai­ser au pied de la croix ait été un geste de ten­dresse envers un ado­les­cent gauche et atten­dris­sant, pas le séisme que j’en ai fait. Que les mots en bre­ton mur­mu­rés à mon oreille le matin du départ aient signi­fié « bon voyage » et rien de plus. Que je me sois, en somme, racon­té une his­toire pen­dant trente-trois ans.

Mais non.

Non.

Il y a des choses que le corps sait et que le doute ne peut pas atteindre. La pres­sion de sa main dans l’eau tiède. La durée de son regard dans la salle vide à cinq heures du matin. Le trem­ble­ment de sa voix quand elle a chan­té la gwerz sur le muret du cime­tière. Le goût du sel sur ses lèvres. Tout cela n’é­tait pas de la gen­tillesse. Tout cela n’é­tait pas de la poli­tesse. Tout cela était réel, et je le sais, je le sais avec la cer­ti­tude de mon corps, avec la cer­ti­tude de ma peau, et aucun rai­son­ne­ment, aucune dis­tance, aucun nombre d’an­nées ne pour­ra me l’enlever.

X.

La marée

La bruine a cessé.

Je suis tou­jours sur la ter­rasse de l’hô­tel fer­mé. Je ne sais pas com­bien de temps j’ai pas­sé ici. Une heure, peut-être deux. Le ciel est pas­sé du gris au blanc, ce blanc lai­teux de novembre en Bre­tagne qui n’est ni nua­geux ni clair, qui est sim­ple­ment la cou­leur du ciel quand il a renon­cé à être autre chose.

La grève est devant moi. Tou­jours la même. Immense, grise, par­cou­rue de rigoles et de flaques. La marée est basse, comme tout à l’heure, mais je sens qu’elle va tour­ner. Il y a dans l’air cette immo­bi­li­té par­ti­cu­lière qui pré­cède le ren­ver­se­ment, ce moment sus­pen­du où la mer a fini de se reti­rer et n’a pas encore com­men­cé à reve­nir, comme une res­pi­ra­tion entre l’ex­pi­ra­tion et l’inspiration.

Je des­cends sur la grève.

Mes chaus­sures s’en­foncent dans le sable mouillé. Le froid me sai­sit les che­villes. Je marche vers le large, comme j’ai mar­ché il y a trente-trois ans, mais plus len­te­ment, avec ce pas pru­dent des gens qui ne connaissent plus le ter­rain, qui ont oublié les flaques et les rigoles et les endroits où le sable cède.

La croix est là-bas. Je la vois. Petite, tra­pue, grise. Plan­tée sur son rocher comme une sen­ti­nelle. Elle n’a pas chan­gé. Les croix de pierre ne changent pas. Le sel les ronge, le vent les polit, la mer les recouvre et les découvre deux fois par jour, mais elles ne changent pas. Elles sont là depuis des siècles et elles seront là après nous, après les hôtels fer­més et les hôtels rou­verts, après les amours de vacances et les sou­ve­nirs de vacances, après tout.

Je marche vers elle.

Le vil­lage est der­rière moi. L’hô­tel rape­tisse. Bien­tôt il ne sera plus qu’un bloc pâle sur la ligne du rivage, exac­te­ment comme dans mon sou­ve­nir, et je serai seul sur la grève avec le sable et le ciel et le vent qui se lève, ce vent de noroît qui ne tombe jamais, même en novembre, même quand tout est gris, même quand il n’y a plus personne.

J’at­teins la croix. Je pose ma main sur la pierre. Elle est froide, rugueuse, pique­tée de sel. Sous mes doigts, les mêmes aspé­ri­tés qu’il y a trente-trois ans. La même roche. Le même grain. Le temps a pas­sé sur tout — sur moi, sur l’hô­tel, sur Katell, sur le monde — mais pas sur cette pierre. Cette pierre est hors du temps. Elle a vu débar­quer Saint Efflam et sa femme Enora au cin­quième siècle. Elle a vu les drak­kars des Vikings et les cha­loupes des Anglais. Elle a vu la forêt englou­tie et la mer prendre sa place. Elle a vu un ado­les­cent et une jeune femme s’embrasser à ses pieds par un soir d’é­té, il y a très longtemps.

Je reste là un moment.

Le vent for­cit. Les pre­mières langues d’eau appa­raissent au loin, ces nappes brillantes qui glissent sur le sable avec une rapi­di­té silen­cieuse. La marée remonte. Il faut ren­trer. Katell me l’a­vait dit : la marée remonte vite ici, plus vite que tu ne crois.

Je fais demi-tour. Je marche vers le vil­lage. L’eau arrive par les côtés, par der­rière, elle entoure les rochers, elle rem­plit les creux, elle efface les traces de pas. Dans une heure, la croix aura dis­pa­ru sous la mer. Dans deux heures, la grève tout entière sera recou­verte, et la mer bat­tra le mur du cime­tière marin, et les vagues vien­dront lécher les tombes de gra­nit, et tout sera comme si rien n’a­vait jamais exis­té — ni la grève, ni les pro­me­neurs, ni les amours de quinze ans.

Mais demain matin, la mer se reti­re­ra de nou­veau. Et la croix réap­pa­raî­tra. Et la grève sera là, immense et grise et lui­sante, avec ses flaques tièdes et ses rigoles et ses crabes minus­cules. Et quel­qu’un mar­che­ra des­sus — un enfant, un ado­les­cent, un vieil homme — et sen­ti­ra sous ses pieds nus le sable ferme et mouillé, et regar­de­ra vers le large, et se deman­de­ra ce qu’il y a, là-bas, au bout, là où l’eau commence.

Je remonte vers l’hô­tel. La façade grise. Les volets arra­chés. Les lettres fan­tômes sur le mur : HÔTEL DE LA PLAGE. Le chat gris est reve­nu sur son rebord de fenêtre. Il me regarde avec ses yeux jaunes.

La marée monte der­rière moi. Je l’en­tends. Ce gron­de­ment sourd, ce souffle de bête énorme qui reprend son ter­ri­toire. Dans quelques heures, l’eau vien­dra tou­cher le pied de l’hô­tel, comme elle le fait depuis plus d’un siècle, comme elle le fai­sait quand l’hô­tel n’é­tait qu’une petite auberge, comme elle le fera quand l’hô­tel sera réno­vé et rou­vert et plein de clients nou­veaux qui ne sau­ront rien de ce qui s’est pas­sé ici.

Je monte dans la voi­ture. Je démarre. La rue remonte. Au virage, je me retourne une der­nière fois. La baie, l’hô­tel, la grève, le cime­tière marin. Tout est là. Tout sera tou­jours là.

C’est moi qui passe.

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