Hôtel de la plage
Hôtel de la plage
Troisième partie
VII.
La peau salée
Il y a un moment, dans chaque été, où le temps bascule.
On ne le voit pas venir. On se lève, on descend prendre le petit-déjeuner, on marche sur la grève, on déjeune, on lit, on se baigne, on dîne, et chaque journée ressemble à la précédente, et cette répétition est un bonheur, un bonheur si régulier qu’on finit par le croire éternel. Et puis un matin on se réveille et quelque chose a changé. L’air est différent. La lumière est différente. On ne saurait pas dire quoi exactement, mais on sent, dans le corps, une urgence qui n’était pas là la veille. Les jours ne sont plus les mêmes. Ils vont plus vite. Ils comptent.
On était en août. Ça faisait trois semaines que j’étais là. Trois semaines que je me levais tôt pour la voir préparer les tables. Trois semaines de soirs sur le muret du cimetière. Trois semaines de conversations où l’on parlait de tout sauf de ce qui comptait, parce qu’à quinze ans on ne sait pas nommer ce qui compte, on le sent dans la poitrine comme une main qui serre, mais les mots pour le dire n’existent pas encore.
Ce matin-là, elle m’a dit :
— T’as déjà été à la grève à marée basse, tout au bout, là où l’eau commence ?
— Non. Pas jusqu’au bout.
— Viens cet après-midi. Coefficient 115. On pourra aller très loin.
Je ne suis pas allé déjeuner avec mes parents. J’ai inventé un mensonge — des garçons de l’hôtel m’avaient proposé une partie de foot sur la grève, quelque chose de ce genre, un mensonge de quinze ans, maladroit et inutile puisque ma mère savait et que mon père préférait ne pas savoir.
On s’est retrouvés au pied de l’hôtel, côté grève. La mer s’était retirée si loin qu’on ne la voyait plus. La Lieue de Grève tout entière était découverte, et au-delà encore, des zones de sable que je n’avais jamais vues, des étendues que la mer ne libérait que quelques heures par an, aux plus grandes marées. Le ciel était blanc, d’un blanc lumineux, presque aveuglant, et le sable reflétait cette blancheur, et on marchait dans un monde sans ombres, sans contours, un monde dissous dans la lumière.
Katell marchait devant. Pieds nus, comme toujours. Jean retroussé, pull marin noué autour de la taille, un vieux sac en toile sur l’épaule. Elle marchait vite et je la suivais, et nous ne parlions pas, et le silence entre nous avait changé de nature — ce n’était plus le silence confortable des soirs sur le muret, c’était un silence tendu, chargé, un silence qui attendait quelque chose.
On a marché longtemps. Le village a disparu. L’hôtel a disparu. Il n’y avait plus rien autour de nous que le sable et le ciel, pas une maison, pas un arbre, pas un repère. On aurait pu être n’importe où, à n’importe quelle époque. On aurait pu être les premiers humains sur une plage vierge, ou les derniers sur une plage abandonnée. Le vent avait cessé. L’air était immobile, chaud, épais, comme si la mer en se retirant avait laissé sa chaleur dans le sable.
Et puis on a trouvé l’eau.
Pas la mer — pas encore. Des flaques. D’immenses flaques tièdes, peu profondes, que le soleil avait chauffées toute la journée. L’eau y était limpide, transparente, presque chaude, et le fond de sable fin était lisse comme de la soie. Katell a posé son sac. Elle a enlevé son pull. Elle a enlevé son jean. En dessous elle portait un maillot de bain, un maillot une pièce noir, simple, usé. Elle est entrée dans la flaque et elle s’est allongée dans l’eau, sur le dos, les bras en croix.
— Viens, elle a dit. L’eau est à trente degrés.
Je suis entré dans l’eau. Elle avait raison — l’eau était tiède, presque chaude, d’une douceur soyeuse qui n’avait rien à voir avec la mer froide de la baignade du matin. Je me suis allongé à côté d’elle, sur le dos, dans vingt centimètres d’eau tiède, et au-dessus de moi il n’y avait que le ciel blanc, et autour de moi il n’y avait que le sable, et à côté de moi il y avait Katell, et sa peau mouillée brillait dans la lumière, et ses cheveux noirs flottaient autour de sa tête comme des algues, et je n’avais jamais rien vu d’aussi beau, je n’ai jamais rien vu d’aussi beau depuis.
On est restés longtemps comme ça. Allongés côte à côte dans cette flaque au milieu de nulle part. L’eau nous portait à peine — on touchait le fond, on sentait le sable sous le dos, mais il y avait cette mince couche d’eau entre le sable et nous, cette pellicule de tiédeur qui nous enveloppait, et c’était comme flotter dans un rêve, un rêve éveillé où les limites du corps devenaient incertaines, où l’on ne savait plus très bien où finissait la peau et où commençait l’eau.
C’est elle qui a pris ma main.
Sans me regarder. Sans rien dire. Elle a simplement tendu la main dans l’eau et elle a trouvé la mienne. Ses doigts étaient tièdes et lisses et salés. Elle les a entrelacés aux miens, et ce geste, ce geste si simple, un geste que des milliards de gens ont fait avant nous et feront après nous — ce geste m’a traversé comme une décharge, comme un courant, comme la foudre.
Je ne respirais plus. Ou je respirais trop. Je ne savais plus. Je sentais sa main dans la mienne et je sentais tout son corps à travers sa main, la chaleur de sa peau, le rythme de son pouls, cette vibration imperceptible de l’être vivant, et la mienne qui répondait, qui s’accordait, comme deux instruments qui trouvent la même note.
On ne s’est pas embrassés ce jour-là. On est restés main dans la main dans l’eau tiède, longtemps, très longtemps, jusqu’à ce que la flaque commence à refroidir, jusqu’à ce que le ciel passe du blanc au doré, jusqu’à ce qu’on sente, au loin, comme un frémissement — la mer qui revenait.
C’est Katell qui s’est levée la première.
— Il faut rentrer, elle a dit. La marée remonte vite ici. Plus vite que tu ne crois.
Elle avait raison. On est rentrés en marchant vite, puis en courant presque, parce que l’eau arrivait de partout, pas en vagues, non, en nappes, en langues silencieuses qui glissaient sur le sable avec une rapidité terrifiante, et ce qui était terre ferme dix minutes avant était déjà sous l’eau, et le chemin du retour n’était plus le même, et je comprenais soudain pourquoi la grève était dangereuse, pourquoi les gens s’y noyaient parfois, surpris par la marée montante dans ce paysage sans repères où l’on perd la notion des distances.
On est arrivés à l’hôtel hors d’haleine, mouillés jusqu’aux genoux, riant. Katell riait. C’est la première fois que je l’entendais rire vraiment — pas le demi-sourire, pas l’ironie douce, un vrai rire, ouvert, généreux, un rire qui venait de la course et du danger et de la joie d’être vivants, un rire qui contenait tout ce que les mots ne disaient pas.
Devant l’hôtel, elle s’est arrêtée. Elle m’a regardé. Elle a lâché ma main — je ne savais même pas que je la tenais encore. Elle a dit :
— Demain soir. Après mon service. À la croix.
Et elle est entrée dans l’hôtel.
Le lendemain soir, je suis allé à la croix. La marée était basse, pas aussi basse que la veille, mais suffisamment pour qu’on puisse atteindre le rocher à pied. Katell était déjà là. Elle était assise au pied de la croix de pierre, dans la lumière du couchant, et quand je suis arrivé elle s’est levée et elle m’a embrassé.
C’était mon premier baiser. Je ne dirai rien de plus parce qu’il n’y a rien à dire. Chacun se souvient de son premier baiser. Chacun sait que ce qui se passe à cet instant-là ne peut pas être mis en mots, parce que les mots sont faits pour ce qui se pense et que ce qui se passe dans un premier baiser ne se pense pas — ça se vit, dans la bouche, dans les mains, dans la peau, dans cette zone du corps qui n’a pas de nom et qui se trouve quelque part entre la gorge et le ventre.
Je dirai seulement ceci : ses lèvres avaient le goût du sel. Et tout ce que j’ai aimé depuis a eu, en dessous, ce goût-là. Comme un fond, un substrat, une note de basse que rien n’a jamais couverte.
VIII.
La fin de l’été
Il y a un mot en breton — Katell me l’a appris — qui n’a pas d’équivalent en français. Hiraeth. Ce n’est pas un mot breton à proprement parler, c’est du gallois, mais elle disait que les Bretons le comprenaient mieux que personne. Ça désigne la nostalgie d’un lieu qu’on n’a pas encore quitté. Le regret de quelque chose qui n’est pas encore perdu. Ce sentiment de deuil anticipé qu’on éprouve quand on sait que le bonheur présent va finir et qu’on ne peut rien faire pour l’empêcher.
C’est ce que j’ai ressenti les derniers jours.
Tout était le même — la grève, l’hôtel, la terrasse, les plateaux de fruits de mer, Katell — mais tout était différent parce que tout avait une date de péremption. Le départ était fixé au 28 août. Un samedi, comme l’arrivée. Symétrie cruelle. Mon père avait marqué la date sur le petit calendrier de la chambre d’un trait de stylo rouge, comme on marque la date d’une échéance ou d’une opération chirurgicale.
Katell ne parlait pas du départ. Elle ne comptait pas les jours. Elle vivait dans le présent avec une aisance qui me stupéfiait et qui me faisait mal, parce que je ne savais pas si c’était de la sagesse, de l’indifférence, ou simplement cette habitude qu’ont les gens d’ici de voir les estivants arriver et repartir comme les marées, sans s’y attacher, sans en souffrir.
On se voyait chaque soir. On marchait sur la grève dans la lumière qui déclinait. On s’asseyait sur le muret du cimetière. On s’embrassait au pied de la croix quand la marée le permettait. Et chaque baiser avait le goût du sel et de la fin.
Pendant la journée, je la regardais travailler. Elle servait les tables avec la même efficacité, la même grâce économe de gestes. Rien n’avait changé dans son comportement professionnel — devant les clients, devant Monsieur Cariou, devant mes parents, elle était la même Katell qu’avant, la serveuse polie et rapide, et cette capacité à séparer les deux mondes — le jour et la nuit, le travail et nous — me fascinait et m’effrayait.
Le temps tournait. On le sentait. Les soirs raccourcissaient — imperceptiblement d’abord, puis de façon visible, le crépuscule arrivait plus tôt, la lumière dorée de juillet avait fait place à une lumière plus cuivrée, plus épaisse, qui annonçait septembre. Les nuits étaient fraîches. On voyait des pulls apparaître aux épaules des estivants. Des familles partaient, remplacées par d’autres — les aoûtiens, disait Monsieur Cariou avec un mépris sans méchanceté, des gens qui ne connaissaient pas encore les lieux, qui posaient des questions idiotes sur les marées, qui ne savaient pas qu’il fallait commander le plateau le matin pour l’avoir à midi.
Trois jours avant le départ, il a plu. Pas la bruine habituelle, une vraie pluie, dense, obstinée, qui tombait droit du ciel sans une once de vent, comme si le ciel pleurait. La grève a disparu sous un rideau gris. L’hôtel s’est replié sur lui-même — les clients restaient dans la salle, jouaient aux cartes, lisaient de vieux numéros de Paris Match trouvés dans le hall. Mon père regardait la pluie par la fenêtre en fumant cigarette sur cigarette. Ma mère tricotait. Le monde avait rétréci.
Katell travaillait. Je l’ai à peine vue de la journée. Le soir, il pleuvait encore. On s’est retrouvés sous l’auvent de la terrasse fermée, dans l’odeur de pluie et de sel. L’eau ruisselait des gouttières. La grève était invisible. On entendait la mer sans la voir, ce grondement sourd et continu qui semblait venir de partout.
— Tu pars quand ? elle a demandé.
C’est la première fois qu’elle en parlait.
— Samedi.
— Samedi.
Elle a répété le mot. Pas comme une question. Comme un constat. Comme on dit le nom d’une maladie qu’on a diagnostiquée et qu’on ne peut pas soigner.
Je ne savais pas quoi dire. À quinze ans, on ne sait pas dire : je reviendrai. On ne sait pas dire : on s’écrira. On ne sait pas dire : tu me manqueras. Toutes ces phrases existent, on les a lues dans les livres, on les a entendues dans les films, mais elles ne passent pas la gorge, elles restent coincées quelque part entre le cœur et les lèvres, et ce qui sort à la place est un silence, un silence lourd, maladroit, un silence de quinze ans qui voudrait tout dire et ne dit rien.
Elle a allumé une cigarette. La flamme du briquet a éclairé son visage une seconde — ses yeux gris-vert, ses pommettes, cette petite cicatrice au-dessus du sourcil droit qu’elle ne m’avait jamais expliquée. Puis l’obscurité est revenue.
— L’été prochain, j’ai dit.
Les mots étaient sortis tout seuls. Pitoyables. L’été prochain. Comme si un an, à quinze ans, n’était pas une éternité. Comme si mille jours de lycée, de métro, de dimanches au bois de Vincennes, de réveils dans une chambre sans le bruit de la mer, comme si tout cela n’était qu’un entracte, une parenthèse, quelque chose qu’on pouvait enjamber pour se retrouver exactement ici, exactement dans cette odeur de pluie et de sel, exactement à côté d’elle.
— L’été prochain, elle a répété.
Et dans sa voix il y avait quelque chose que je n’ai compris que beaucoup plus tard. Pas de l’incrédulité. Pas du scepticisme. De la tendresse. La tendresse de quelqu’un qui sait quelque chose que l’autre ne sait pas encore — que l’été prochain n’existe pas, qu’il n’y a que cet été-ci, que l’instant présent est la seule chose qui nous appartienne vraiment, et que le reste est de l’eau qui passe entre les doigts.
Le matin du 28 août, je me suis levé à cinq heures. La pluie avait cessé. Le ciel était lavé, d’un bleu pâle qui annonçait une belle journée — une journée que je ne verrais pas, puisque nous serions sur la route. Mon père chargeait la voiture. Ma mère fermait les valises. L’hôtel dormait encore.
Je suis descendu. Katell était là. Dans la salle, seule, à préparer les tables du petit-déjeuner. Elle ne m’a pas entendu arriver. Ou elle a fait semblant. Elle disposait les bols sur les nappes à carreaux avec des gestes précis, mécaniques, comme si c’était un matin ordinaire, comme si rien ne finissait.
Je me suis arrêté dans l’encadrement de la porte. Elle a levé les yeux.
On s’est regardés. Longtemps, cette fois. Sans le demi-sourire, sans l’ironie, sans la distance. Juste deux regards nus, à cinq heures du matin, dans une salle de restaurant vide, avec les bols blancs sur les nappes à carreaux et l’odeur du café qui commençait à passer dans la cuisine.
Elle a posé le bol qu’elle tenait. Elle s’est approchée. Elle m’a pris dans ses bras. Pas un baiser — une étreinte. Ses bras autour de moi, serrés, sa joue contre ma tempe, et elle a murmuré quelque chose en breton que je n’ai pas compris, quelques mots, trois peut-être, qu’elle a dit tout bas, contre mon oreille, et que je n’ai pas compris mais que mon corps a compris.
Puis elle m’a lâché. Elle a repris le bol. Elle a dit :
— Ta mère va t’attendre.
Et elle est repartie vers les tables.
Je suis sorti de l’hôtel. Mon père avait fini de charger la voiture. Ma mère était assise à l’avant, la carte Michelin sur les genoux. Je me suis installé à l’arrière, entre la glacière et les valises.
La voiture a démarré. La rue montait. L’hôtel rapetissait dans la lunette arrière. Je me suis retourné, j’ai regardé la façade crème et blanche, les fenêtres, la terrasse, et je n’ai pas vu Katell. Peut-être qu’elle était à l’intérieur. Peut-être qu’elle ne regardait pas. Peut-être qu’elle servait déjà les premiers petits-déjeuners, avec ses gestes rapides et précis, parce que la vie ne s’arrête pas quand quelqu’un s’en va, parce que les marées ne s’arrêtent pas, parce que les bols doivent être posés sur les nappes et le café versé dans les bols.
Au virage, la baie est apparue une dernière fois. Immense, brillante sous le soleil du matin. La Lieue de Grève dans toute sa splendeur. Et puis le virage l’a emportée, et il n’y avait plus que la route, les arbres, les panneaux en breton, et cette douleur dans la poitrine, cette main qui serrait et qui ne lâchait pas, cette main qui n’a jamais vraiment lâché.
IX.
Les instants sans substance
L’été prochain n’a pas eu lieu.
Pas comme je l’avais imaginé, en tout cas. Il y a eu un été suivant, bien sûr — il y a toujours un été suivant — mais nous ne sommes pas revenus à Saint-Michel-en-Grève. Mon père avait décidé, pour des raisons qui m’ont semblé obscures et impardonnables, que nous irions cette année-là dans le Var. Un collègue lui avait prêté une maison à Bormes-les-Mimosas. Ma mère avait dit : ça nous changera, ce sera bien. Et moi j’avais serré les mâchoires et je n’avais rien dit, parce qu’à seize ans on n’a pas voix au chapitre dans le choix des vacances familiales, parce que les parents décident et les enfants subissent, et qu’expliquer pourquoi il fallait absolument retourner en Bretagne aurait exigé un aveu que j’étais incapable de faire.
L’été dans le Var a été un purgatoire ensoleillé. La mer était trop bleue, le sable était trop jaune, les gens étaient trop bronzés, tout était trop, et rien n’était assez. Je passais mes journées à lire dans une chambre aux volets fermés pendant que mes parents prenaient l’apéritif sur la terrasse avec les voisins. Le soir, je marchais sur la plage, mais les plages du Var ne sont pas la Lieue de Grève, elles sont petites et tièdes et dociles, elles ne se retirent pas sur des kilomètres en laissant derrière elles un paysage lunaire, elles n’ont pas de croix de pierre, elles n’ont pas de cimetière marin, elles n’ont pas de Katell.
Je lui avais écrit. Une lettre, envoyée à l’Hôtel de la Plage, parce que je n’avais pas son adresse à Tréduder. Une lettre de quinze ans, c’est-à-dire une catastrophe — trop longue, trop emphatique, pleine de phrases recopiées dans des livres et de sentiments exprimés avec la maladresse d’un chirurgien qui opérerait avec des moufles. Je lui racontais le Var, le soleil, l’ennui. Je ne lui disais pas qu’elle me manquait, parce que « manquer » était un mot trop petit pour ce que je ressentais. Je ne lui disais pas que je l’aimais, parce que « aimer » était un mot trop grand. Je ne lui disais rien de ce qui comptait, et je remplissais les pages de ce qui ne comptait pas.
Elle n’a pas répondu.
J’ai attendu. Tout le mois de septembre, tout le mois d’octobre, avec cette fièvre des gens qui guettent le facteur — la clé dans la boîte aux lettres, le bruit du courrier qui tombe, le cœur qui s’accélère, et chaque jour la même déception, les mêmes enveloppes blanches qui ne sont pas la bonne, les factures, les prospectus, les lettres pour mes parents, jamais rien pour moi.
Je me suis dit : la lettre ne lui est pas parvenue. Elle avait quitté l’hôtel en septembre, elle était rentrée à Brest pour la fac, personne ne lui avait fait suivre le courrier. Je me suis dit : elle n’écrit pas. C’est quelqu’un qui parle, qui chante, qui regarde, mais qui n’écrit pas, parce que l’écriture est un truc de Parisien, un truc de gens qui vivent loin de la mer, et que les choses qu’elle avait à me dire ne pouvaient pas se mettre sur du papier. Je me suis inventé des raisons. Des excuses. Des histoires. À seize ans, on est doué pour ça — pour construire des fictions qui protègent de la réalité.
L’été d’après, nous sommes revenus en Bretagne. Pas à Saint-Michel. À Perros-Guirec, chez une tante de ma mère. C’était à quarante kilomètres. Quarante kilomètres qui auraient pu être quarante mille. J’ai supplié qu’on fasse un détour par Saint-Michel. Ma mère a dit : pourquoi pas, c’est joli. Mon père a dit : on verra. On n’a pas vu. Les vacances sont passées, et je n’ai pas revu la Lieue de Grève.
Après, la vie a fait ce que la vie fait. Le lycée, le bac, la fac, un appartement à Paris, un premier travail, un deuxième, des femmes, un mariage, un divorce, un autre travail, un autre appartement, et chaque année qui passait ajoutait une couche sur cet été-là, comme les couches de peinture sur un mur — le motif original disparaît, on ne le voit plus, mais il est là-dessous, il est toujours là-dessous, et parfois, quand la peinture s’écaille, quand une fissure s’ouvre, on l’aperçoit.
Qu’est-ce qui fait qu’on se souvient ? Qu’est-ce qui fait que cet été-là, parmi tous les étés, reste intact dans la mémoire, net, précis, avec ses couleurs et ses odeurs et ses sons, alors que des années entières se sont effacées, des années de vie adulte avec leurs événements, leurs décisions, leurs rencontres, tout cela flou, mélangé, interchangeable ? Je ne sais pas. Peut-être que la mémoire ne retient que les premières fois. Peut-être que tout ce qui vient après n’est que répétition, variation, écho, et que la matrice de tout — du désir, de l’amour, de la perte — se forme en une seule fois, un seul été, dans un hôtel de Bretagne nord.
Katell. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue.
C’est la vérité. Pas la vérité confortable de celui qui sait et qui choisit de ne pas dire, mais la vérité nue de celui qui ne sait pas. Je ne l’ai pas cherchée. Ou plutôt — j’ai failli la chercher, plusieurs fois, à différents moments de ma vie. Une nuit d’insomnie à trente ans, j’ai composé le numéro des renseignements et j’ai demandé un Le Bihan à Tréduder, Côtes-d’Armor. On m’a donné un numéro. J’ai raccroché avant de le composer. Une autre fois, plus tard, avec l’avènement d’Internet, j’ai tapé son nom dans un moteur de recherche. Katell Le Bihan. Rien. Ou trop de résultats, trop de Katell, trop de Le Bihan, et l’impossibilité de savoir laquelle était elle.
Peut-être que je ne voulais pas savoir. Peut-être que savoir aurait détruit quelque chose — non pas le souvenir lui-même, qui est indestructible, mais l’espace autour du souvenir, cette zone de flou et de possible qui permet d’imaginer. Tant que je ne sais pas, Katell peut être n’importe quoi, n’importe où. Elle peut avoir quitté la Bretagne ou y être restée. Elle peut être devenue professeur de lettres, ostréicultrice comme son père, femme de marin, chanteuse, n’importe quoi. Elle peut être heureuse. J’ai besoin qu’elle soit heureuse, mais je n’ai pas besoin de le vérifier. La possibilité de son bonheur me suffit.
Et puis il y a l’autre possibilité. Celle qu’on n’ose pas formuler. Que cet été n’ait pas compté pour elle comme il a compté pour moi. Qu’il ait été un été parmi d’autres, un estivant parmi d’autres — le Parisien de l’été 82, ou 83, après celui de l’été 81 et avant celui de l’été 84. Que le baiser au pied de la croix ait été un geste de tendresse envers un adolescent gauche et attendrissant, pas le séisme que j’en ai fait. Que les mots en breton murmurés à mon oreille le matin du départ aient signifié « bon voyage » et rien de plus. Que je me sois, en somme, raconté une histoire pendant trente-trois ans.
Mais non.
Non.
Il y a des choses que le corps sait et que le doute ne peut pas atteindre. La pression de sa main dans l’eau tiède. La durée de son regard dans la salle vide à cinq heures du matin. Le tremblement de sa voix quand elle a chanté la gwerz sur le muret du cimetière. Le goût du sel sur ses lèvres. Tout cela n’était pas de la gentillesse. Tout cela n’était pas de la politesse. Tout cela était réel, et je le sais, je le sais avec la certitude de mon corps, avec la certitude de ma peau, et aucun raisonnement, aucune distance, aucun nombre d’années ne pourra me l’enlever.
X.
La marée
La bruine a cessé.
Je suis toujours sur la terrasse de l’hôtel fermé. Je ne sais pas combien de temps j’ai passé ici. Une heure, peut-être deux. Le ciel est passé du gris au blanc, ce blanc laiteux de novembre en Bretagne qui n’est ni nuageux ni clair, qui est simplement la couleur du ciel quand il a renoncé à être autre chose.
La grève est devant moi. Toujours la même. Immense, grise, parcourue de rigoles et de flaques. La marée est basse, comme tout à l’heure, mais je sens qu’elle va tourner. Il y a dans l’air cette immobilité particulière qui précède le renversement, ce moment suspendu où la mer a fini de se retirer et n’a pas encore commencé à revenir, comme une respiration entre l’expiration et l’inspiration.
Je descends sur la grève.
Mes chaussures s’enfoncent dans le sable mouillé. Le froid me saisit les chevilles. Je marche vers le large, comme j’ai marché il y a trente-trois ans, mais plus lentement, avec ce pas prudent des gens qui ne connaissent plus le terrain, qui ont oublié les flaques et les rigoles et les endroits où le sable cède.
La croix est là-bas. Je la vois. Petite, trapue, grise. Plantée sur son rocher comme une sentinelle. Elle n’a pas changé. Les croix de pierre ne changent pas. Le sel les ronge, le vent les polit, la mer les recouvre et les découvre deux fois par jour, mais elles ne changent pas. Elles sont là depuis des siècles et elles seront là après nous, après les hôtels fermés et les hôtels rouverts, après les amours de vacances et les souvenirs de vacances, après tout.
Je marche vers elle.
Le village est derrière moi. L’hôtel rapetisse. Bientôt il ne sera plus qu’un bloc pâle sur la ligne du rivage, exactement comme dans mon souvenir, et je serai seul sur la grève avec le sable et le ciel et le vent qui se lève, ce vent de noroît qui ne tombe jamais, même en novembre, même quand tout est gris, même quand il n’y a plus personne.
J’atteins la croix. Je pose ma main sur la pierre. Elle est froide, rugueuse, piquetée de sel. Sous mes doigts, les mêmes aspérités qu’il y a trente-trois ans. La même roche. Le même grain. Le temps a passé sur tout — sur moi, sur l’hôtel, sur Katell, sur le monde — mais pas sur cette pierre. Cette pierre est hors du temps. Elle a vu débarquer Saint Efflam et sa femme Enora au cinquième siècle. Elle a vu les drakkars des Vikings et les chaloupes des Anglais. Elle a vu la forêt engloutie et la mer prendre sa place. Elle a vu un adolescent et une jeune femme s’embrasser à ses pieds par un soir d’été, il y a très longtemps.
Je reste là un moment.
Le vent forcit. Les premières langues d’eau apparaissent au loin, ces nappes brillantes qui glissent sur le sable avec une rapidité silencieuse. La marée remonte. Il faut rentrer. Katell me l’avait dit : la marée remonte vite ici, plus vite que tu ne crois.
Je fais demi-tour. Je marche vers le village. L’eau arrive par les côtés, par derrière, elle entoure les rochers, elle remplit les creux, elle efface les traces de pas. Dans une heure, la croix aura disparu sous la mer. Dans deux heures, la grève tout entière sera recouverte, et la mer battra le mur du cimetière marin, et les vagues viendront lécher les tombes de granit, et tout sera comme si rien n’avait jamais existé — ni la grève, ni les promeneurs, ni les amours de quinze ans.
Mais demain matin, la mer se retirera de nouveau. Et la croix réapparaîtra. Et la grève sera là, immense et grise et luisante, avec ses flaques tièdes et ses rigoles et ses crabes minuscules. Et quelqu’un marchera dessus — un enfant, un adolescent, un vieil homme — et sentira sous ses pieds nus le sable ferme et mouillé, et regardera vers le large, et se demandera ce qu’il y a, là-bas, au bout, là où l’eau commence.
Je remonte vers l’hôtel. La façade grise. Les volets arrachés. Les lettres fantômes sur le mur : HÔTEL DE LA PLAGE. Le chat gris est revenu sur son rebord de fenêtre. Il me regarde avec ses yeux jaunes.
La marée monte derrière moi. Je l’entends. Ce grondement sourd, ce souffle de bête énorme qui reprend son territoire. Dans quelques heures, l’eau viendra toucher le pied de l’hôtel, comme elle le fait depuis plus d’un siècle, comme elle le faisait quand l’hôtel n’était qu’une petite auberge, comme elle le fera quand l’hôtel sera rénové et rouvert et plein de clients nouveaux qui ne sauront rien de ce qui s’est passé ici.
Je monte dans la voiture. Je démarre. La rue remonte. Au virage, je me retourne une dernière fois. La baie, l’hôtel, la grève, le cimetière marin. Tout est là. Tout sera toujours là.
C’est moi qui passe.