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Dalc’h mad — Troi­sième partie

Dalc’h mad — Troi­sième partie

Dalc’h mad

Dalc’h mad

Troi­sième partie

Cha­pitre 8 — Les fissures

L’é­té basculait.

Auré­lien ne savait pas com­ment il le savait, mais il le savait. Quelque chose dans la lumière avait chan­gé — pas beau­coup, pas assez pour qu’on le mesure, mais assez pour qu’on le sente. Les matins étaient un peu moins chauds. Le soir tom­bait un peu plus tôt. Les hor­ten­sias du jar­din, qui avaient été d’un bleu élec­trique la pre­mière semaine, viraient au mauve, comme si quel­qu’un avait ajou­té une goutte de rouge dans le pot de pein­ture. Août avan­çait vers sa fin avec la len­teur impla­cable des choses qu’on ne veut pas voir finir.

Les Del­vaux par­tirent un mar­di. Il y eut une scène la veille au soir — pas une scène publique, mais les murs du Ty Mad étaient minces, et Auré­lien, dans sa chambre, enten­dit des voix mon­tant de la chambre du pre­mier, celle des Belges, une mon­tée en puis­sance de reproches et de jus­ti­fi­ca­tions dont il ne com­prit pas le conte­nu mais dont il com­prit par­fai­te­ment le rythme, parce que c’é­tait un rythme qu’il connais­sait, celui des dis­putes qui ne sont pas de vraies dis­putes mais des répé­ti­tions géné­rales de la sépa­ra­tion. Le len­de­main matin, Del­vaux avait une valise à la main et sa femme avait des lunettes de soleil en plein petit déjeu­ner. Ils par­tirent sans bruit, comme s’ils avaient tou­jours su qu’ils fini­raient par partir.

Leur absence lais­sa un vide dans l’hô­tel — pas un vide de per­sonnes, un vide de bruit. Sans les Del­vaux, le salon était plus calme, les dîners plus silen­cieux. La dame au gros livre rouge mon­ta d’un cran dans la hié­rar­chie invi­sible des clients — elle deve­nait, par défaut, la pré­sence la plus remar­quable, elle et son silence de lec­ture et sa cer­ti­tude d’a­voir enten­du les cloches.

Le Guel­lec, lui, pei­gnait un nou­veau tableau.

Auré­lien le vit le matin, en des­cen­dant au jar­din. Le che­va­let avait été dépla­cé — il n’é­tait plus face à la baie mais face au large, tour­né vers l’ouest, vers l’en­droit où le soleil se cou­chait. Et le tableau n’é­tait pas un tableau de jour. C’é­tait un tableau de nuit.

La baie dans le noir. Le ciel d’un bleu très sombre, presque noir, avec quelques étoiles. L’eau sombre, opaque, sans reflets. Et sous l’eau — Auré­lien se pen­cha, plis­sa les yeux — sous l’eau, des formes. Des rec­tangles, des tri­angles, des lignes droites qui n’a­vaient rien de natu­rel. Des toits. Des murs. Des fenêtres. Et des lumières — minus­cules, à peine visibles, comme des bou­gies vues à tra­vers une vitre d’eau sale.

— C’est quoi ? deman­da Auré­lien, bien qu’il sût.

Le Guel­lec ne se retour­na pas. Il pei­gnait les lumières sous l’eau — des points de jaune dans le noir, si petits que le pin­ceau devait à peine tou­cher la toile.

— C’est Ys, dit-il. Ou ce qu’il en reste dans la tête de ceux qui regardent.

— C’est beau.

— C’est pas beau. C’est vrai. C’est pas la même chose.

Le vieux peintre posa son pin­ceau et regar­da Auré­lien — un de ces regards qui sem­blaient des­cendre sous la sur­face, comme les lumières de son tableau.

— Les choses impor­tantes ne sont pas belles, dit-il. Elles sont vraies. La beau­té, c’est un acci­dent. La véri­té, c’est un travail.

Auré­lien ne com­prit pas tout à fait, mais il enre­gis­tra. Il enre­gis­trait beau­coup de choses, cet été-là, sans les com­prendre — des phrases, des images, des sen­sa­tions — comme si son corps et son esprit fai­saient des pro­vi­sions pour plus tard, sto­ckaient de la nour­ri­ture pour un hiver qu’il ne pou­vait pas encore imaginer.

Le père pro­po­sa une excur­sion. La pointe du Raz.

Ils prirent la voi­ture après le déjeu­ner. La route lon­geait la côte, pas­sait par des vil­lages aux noms impos­sibles — Beu­zec-Cap-Sizun, Gou­lien, Clé­den-Cap-Sizun — et mon­tait vers l’ex­tré­mi­té de la terre. Le père condui­sait len­te­ment, la fenêtre ouverte, la Gitane au coin de la bouche. Auré­lien regar­dait le pay­sage — la lande, les ajoncs d’un jaune violent, les murets de pierre, les vaches qui brou­taient au bord des falaises avec une indif­fé­rence totale pour le vide.

La pointe du Raz était le bout du monde.

Auré­lien le com­prit dès qu’il sor­tit de la voi­ture. Le vent, d’a­bord — un vent qui n’a­vait rien de com­mun avec les petites brises de Tré­boul, un vent qui pous­sait, qui tirait, qui sem­blait venir de toutes les direc­tions en même temps, un vent qui avait tra­ver­sé tout l’At­lan­tique sans ren­con­trer un seul obs­tacle. Puis le bruit — la mer, cent mètres en des­sous, qui fra­cas­sait les rochers avec une vio­lence stu­pé­fiante, une colère de bête, un vacarme conti­nu qui cou­vrait tout. Et le pay­sage — les falaises à pic, les rochers noirs, l’é­cume blanche, et au loin, dans la brume, la sil­houette du phare de la Vieille, posé sur un rocher au milieu du cou­rant, seul.

Le père et le fils mar­chèrent sur le sen­tier qui lon­geait la falaise. Le vent les pous­sait de côté. L’herbe était rase, pla­quée au sol, et les ajoncs étaient taillés par le vent en formes aéro­dy­na­miques, comme les voi­tures de course. Auré­lien s’ap­pro­cha du bord — le père le retint par le bras, le pre­mier contact phy­sique entre eux depuis le début des vacances, et la main du père sur son bras était ferme, chaude, et Auré­lien sen­tit les doigts ser­rer un peu trop fort, comme si le père, en le rete­nant du vide, se rete­nait lui-même de quelque chose.

— Pas trop près, dit le père.

Ils res­tèrent debout côte à côte, face à l’At­lan­tique, face au vent, face à cette immen­si­té qui n’a­vait pas de fin. Le père fumait sa Gitane, le vent empor­tait la fumée avant qu’elle n’ait le temps de se for­mer. Auré­lien regar­dait les vagues explo­ser contre les rochers en gerbes blanches, et il pen­sait que c’é­tait ça, la vraie mer — pas la baie pro­té­gée de Douar­ne­nez, pas la crique de Saint-Jean avec ses flaques tièdes, mais ça, cette force bru­tale, indif­fé­rente, qui cas­sait la pierre depuis des mil­lé­naires et qui conti­nue­rait après que tout le monde serait mort.

— C’est ici que la terre finit, dit le père. Après, c’est l’Amérique.

Il y avait dans sa voix quelque chose d’in­ha­bi­tuel — pas de l’é­mo­tion, le père ne fai­sait pas d’é­mo­tion, mais une gra­vi­té, une solen­ni­té presque, comme s’il avait conscience de dire quelque chose d’im­por­tant, pas sur la géo­gra­phie mais sur autre chose, sur le fait d’être là, debout au bout du monde, avec son fils.

Puis, sur le che­min du retour, dans la voi­ture qui redes­cen­dait vers Douar­ne­nez à tra­vers la lande, le père dit :

— Ta mère et moi, on s’est mariés trop jeunes.

Auré­lien ne répon­dit pas. Il regar­dait la route.

— On n’a pas su, dit le père. C’est pas une ques­tion de faute. On n’a pas su. C’est tout.

Le père ne regar­dait pas Auré­lien. Il regar­dait la route, les mains sur le volant, la Gitane éteinte entre les lèvres. Sa voix était plate, sans affect, la voix d’un homme qui dit des choses qu’il a tour­nées long­temps dans sa tête avant de les sortir.

— Je vou­drais pas que tu penses que c’est de ta faute. Les enfants pensent tou­jours que c’est de leur faute. C’est pas de ta faute.

— Je sais, dit Aurélien.

Mais il ne savait pas. Ou plu­tôt, il savait avec sa tête et ne savait pas avec le reste — avec le ventre, avec le cœur, avec cette par­tie de lui qui se réveillait la nuit en pen­sant que s’il avait été dif­fé­rent, s’il avait été mieux, s’il avait fait quelque chose ou n’a­vait pas fait quelque chose, ses parents seraient encore ensemble et il ne serait pas dans une voi­ture sur une route bre­tonne à écou­ter son père dire des choses qui fai­saient mal sans faire mal.

Le silence revint. Mais c’é­tait un silence après les mots, pas un silence à la place des mots, et c’est une dif­fé­rence immense.

De retour à l’hô­tel, Auré­lien cher­cha Nol­wenn. Elle n’é­tait pas à la crique. Elle n’é­tait pas dans la rue. Il la cher­cha jus­qu’au soir sans la trou­ver. Au dîner, il deman­da à Mme Ker­meur si la fille de la femme qui fai­sait le ménage — il ne connais­sait pas le nom de la mère de Nol­wenn — était venue aujourd’­hui. Mme Ker­meur le regar­da avec son sou­rire à mi-che­min et dit :

— Nol­wenn ? Elle a ses affaires. Elle va et elle vient.

Auré­lien ne deman­da pas quelles affaires. Il mon­ta se cou­cher avec un sen­ti­ment nou­veau — pas de l’in­quié­tude, pas de la colère, quelque chose entre les deux, un sen­ti­ment qui res­sem­blait à ce qu’on éprouve quand on découvre qu’une per­sonne qu’on pen­sait connaître a une vie entière dont on ne sait rien.

Il regar­da par la fenêtre. L’île Tris­tan, le phare, le noir. Il atten­dit la lumière. Elle ne vint pas.

Cha­pitre 9 — La nuit

Il atten­dit trois jours.

Trois jours pen­dant les­quels Nol­wenn ne se mon­tra pas, la lumière sur l’île ne se mon­tra pas, et Auré­lien vécut les heures du Ty Mad dans un état de sus­pen­sion — pré­sent mais pas là, atten­tif mais ailleurs, comme ces radios mal réglées qui captent deux sta­tions à la fois. Il alla à la crique, s’as­sit sur le rocher de Nol­wenn, atten­dit. Il lut L’En­fant de la haute mer pour la troi­sième fois. Il regar­da Le Guel­lec peindre — le tableau de nuit avan­çait, les lumières sous l’eau deve­naient plus nom­breuses, plus pré­cises, et Auré­lien avait l’im­pres­sion que la ville d’Ys pre­nait forme sur la toile comme une pho­to­gra­phie dans un bain de révé­la­teur, len­te­ment, irré­vo­ca­ble­ment. Il man­gea du pois­son avec le père, but du Coca, écou­ta la pluie quand elle revint une après-midi, pas long­temps. Il fit tout ce qu’il devait faire. Mais il pen­sait à l’île.

Le qua­trième soir, il déci­da d’y aller.

Il ne prit pas la déci­sion — la déci­sion se prit en lui, comme un fruit qui tombe quand il est mûr. Il était allon­gé dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter l’hô­tel s’en­dor­mir. Le der­nier bruit fut celui du père qui mon­tait l’es­ca­lier — un pas lourd, un peu lent, le pas d’un homme qui a bu un whis­ky de trop avec Le Guel­lec — et la porte de sa chambre qui se fer­mait, au bout du cou­loir. Puis le silence. Le silence du Ty Mad la nuit, qui n’é­tait pas un vrai silence mais un tis­su de petits bruits — le par­quet, la mer, le vent dans le jar­din, une chouette quelque part dans les arbres.

Auré­lien se leva. Il s’ha­billa dans le noir — jean, tee-shirt, les ten­nis qu’il avait appor­tées pour les jours de pluie. Il prit la lampe de poche du père — emprun­tée en douce dans le tiroir de la cui­sine, le pre­mier soir, quand il avait com­pris qu’il aurait besoin d’une lampe — et la mit dans sa poche sans l’al­lu­mer. Il ouvrit la porte de sa chambre. Le cou­loir était noir. Il avan­ça à tâtons, les doigts sur le mur, le par­quet cra­quant sous ses pas avec une inso­lence de com­plice. L’es­ca­lier. Il le des­cen­dit en posant les pieds sur les bords des marches, là où le bois était le plus solide et le moins bruyant — un truc qu’il avait appris dans un livre, ou dans un film, il ne savait plus.

Le rez-de-chaus­sée. Le hall, avec l’o­deur de cire et le tic-tac de la pen­dule. La porte vitrée du jar­din. Elle n’é­tait pas fer­mée à clé — per­sonne ne fer­mait à clé au Ty Mad, comme si l’hô­tel était au-des­sus de ces pré­cau­tions, comme si rien de mau­vais ne pou­vait arri­ver dans ses murs. Auré­lien pous­sa la porte. L’air de la nuit l’en­ve­lop­pa — tiède, salé, avec cette dou­ceur d’août qui res­sem­blait à une main posée sur le visage.

Le jar­din dans le noir était un autre jar­din. Les formes fami­lières — les mas­sifs, le figuier, le banc — étaient deve­nues des sil­houettes étranges, des pré­sences immo­biles et guet­tantes. Le che­va­let de Le Guel­lec était une ombre maigre au bout de l’al­lée. Auré­lien tra­ver­sa le jar­din, enjam­ba le muret de pierre, et des­cen­dit vers la crique par le sen­tier qu’il connais­sait main­te­nant par cœur — ou qu’il croyait connaître, parce que la nuit chan­geait tout, les dis­tances, les pentes, les bruits, et ce qui était un sen­tier facile en plein jour deve­nait un par­cours d’obs­tacles dans le noir.

La cha­pelle Saint-Jean appa­rut à sa droite, tra­pue, noire, le cal­vaire devant comme un gar­dien de pierre. Auré­lien lon­gea le mur sans la tou­cher — il avait peur des églises la nuit, une peur qu’il ne s’ex­pli­quait pas et qu’il n’au­rait avouée à per­sonne. Le sen­tier des­cen­dait. Les rochers de la crique, lui­sants de lune. Et au-delà, le pas­sage vers l’île.

La marée était basse. Il le savait — il avait regar­dé les horaires affi­chés dans le hall de l’hô­tel, un tableau manus­crit que Mme Ker­meur met­tait à jour chaque jour avec une pré­ci­sion d’hor­lo­ger. Marée basse à vingt-trois heures qua­rante. Il était minuit pas­sé. Il avait une heure, peut-être une heure et demie, avant que l’eau ne com­mence à remonter.

Il s’en­ga­gea sur le passage.

La nuit trans­for­mait la tra­ver­sée en quelque chose d’hal­lu­ci­né. Le sable mouillé brillait sous la lune comme du métal. Les flaques étaient des miroirs noirs dans les­quels les étoiles trem­blaient. Les rochers avaient des formes de bêtes — des tor­tues, des chiens, des visages. L’eau rési­duelle, aux che­villes, était froide — une froi­deur de nuit qui n’a­vait rien à voir avec celle du jour, une froi­deur qui mon­tait dans les os. Auré­lien avan­çait en allu­mant la lampe de poche par inter­mit­tence — trois secondes de lumière, dix secondes de noir, trois secondes de lumière — pour éco­no­mi­ser les piles et pour ne pas être vu, bien qu’il n’y eût per­sonne pour le voir, per­sonne sauf la lune et les oiseaux de mer qui dor­maient quelque part dans les rochers.

L’île sur­git devant lui. Plus noire que la nuit, plus dense, une masse végé­tale et miné­rale qui sen­tait la terre mouillée et le pin. Il grim­pa sur les pre­miers rochers, quit­ta le sable, et posa le pied sur l’île Tristan.

Le silence, ici, était dif­fé­rent. Plus épais. Plus ancien. Le bruit de la mer était étouf­fé par la végé­ta­tion, rem­pla­cé par d’autres sons — le cra­que­ment des branches, le frois­se­ment des feuilles, le gron­de­ment sourd du res­sac sur la côte sud, là où les rochers tom­baient droit dans l’eau. Et des bruits d’a­ni­maux — un oiseau qui s’en­vo­lait, un frois­se­ment dans les buis­sons, quelque chose qui cou­rait sur le sol.

Auré­lien prit le sen­tier qu’il avait sui­vi avec Nol­wenn. Il mon­tait dans le noir, les mains devant lui pour écar­ter les branches, la lampe de poche éteinte. Les ruines de la conser­ve­rie, à gauche — les murs comme des dents cas­sées contre le ciel. Le phare, plus loin, sa sil­houette blanche dans le noir. Et le sen­tier qui des­cen­dait vers la côte sud, vers le mur de lierre, vers la pièce.

Il vit la lumière avant d’ar­ri­ver. Un halo jaune, trem­blant, qui fil­trait à tra­vers le lierre — la même lumière qu’il avait vue de sa fenêtre, nuit après nuit, la même lueur de bou­gie dans la même pièce cachée. Quel­qu’un était là.

Auré­lien s’ar­rê­ta à dix mètres du mur. Son cœur bat­tait si fort qu’il était sûr qu’on pou­vait l’en­tendre de l’autre côté du lierre. Il s’ap­pro­cha. Écar­ta les feuilles. Se pen­cha vers l’ouverture.

L’homme était assis par terre, le dos contre le mur, une bou­gie allu­mée à côté de lui. Il lisait. Le cahier d’é­co­lier — le même qu’Au­ré­lien avait vu la der­nière fois, la cou­ver­ture car­ton­née, les pages écrites au sty­lo bleu. L’homme n’é­tait pas vieux — trente ans, peut-être un peu moins, avec une barbe de plu­sieurs jours, des che­veux en désordre, un pull marin troué aux coudes. Il avait le visage de quel­qu’un qui ne dort pas assez et qui ne mange pas assez mais qui n’est pas mal­heu­reux — ou qui a trou­vé une forme de mal­heur qui lui convient, qui le nour­rit au lieu de le détruire.

Auré­lien bou­gea. Une branche cra­qua sous son pied. L’homme leva les yeux.

Il n’eut pas peur. C’est ce qui frap­pa Auré­lien — l’ab­sence de peur dans les yeux de l’homme, comme si la visite d’un gar­çon de douze ans au milieu de la nuit sur une île déserte était une chose nor­male, une chose qui devait arri­ver. L’homme refer­ma le cahier et regar­da Auré­lien à tra­vers l’ou­ver­ture dans le mur.

— T’es le gamin de l’hô­tel, dit-il.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, dit Aurélien.

— Nol­wenn m’a par­lé de toi.

Auré­lien entra dans la pièce. Il dut se bais­ser pour pas­ser l’ou­ver­ture, et quand il se redres­sa, la lumière de la bou­gie lui mon­ta au visage et l’homme le regar­da — un regard long, calme, un regard qui ne jugeait pas.

— Tu devrais pas être là, dit l’homme. C’est dan­ge­reux, la nuit, le passage.

— Je sais.

— Tu devrais rentrer.

— Pas encore.

L’homme sou­rit. Un sou­rire fati­gué, un sou­rire de quel­qu’un qui recon­naît dans un autre quelque chose qu’il a été.

— Assieds-toi, dit-il.

Auré­lien s’as­sit sur la pierre en face. La bou­gie trem­blait entre eux. L’ombre de l’homme mon­tait sur le mur der­rière lui, immense, déformée.

— T’as vu la lumière depuis l’hô­tel, dit l’homme.

— Oui. Depuis le pre­mier soir.

— Et t’as vou­lu savoir.

— Oui.

L’homme hocha la tête. Il prit la bou­gie, la tint devant lui, la regar­da comme s’il la voyait pour la pre­mière fois.

— Les bou­gies, c’est pas dis­cret, dit-il. Mais j’aime pas le noir. Pas la nuit. Le jour, ça va. La nuit, il me faut de la lumière.

— Pour­quoi vous vivez ici ?

L’homme repo­sa la bou­gie. Il regar­da Auré­lien, et dans ce regard il y avait quelque chose de fami­lier — la même chose que dans le regard du père quand il avait par­lé du divorce dans la voi­ture, la même recherche de mots justes, la même peur de dire trop ou pas assez.

— Il y a des gens, dit l’homme, qui ont besoin de dis­pa­raître un moment pour se retrou­ver. Tu com­prends ça ?

— Non, dit Auré­lien honnêtement.

— Non. T’as douze ans. Tu com­pren­dras plus tard. Ou pas. Peut-être que t’au­ras pas besoin.

L’homme se leva, alla jus­qu’à l’ou­ver­ture, regar­da dehors. La nuit, le vent dans les arbres, la mer au loin.

— L’île, c’est un bon endroit pour dis­pa­raître, dit-il sans se retour­ner. C’est assez loin pour qu’on vous oublie et assez près pour qu’on puisse reve­nir. C’est une dis­tance par­faite. Deux cents mètres. Le pas­sage qui existe et qui n’existe pas, selon les heures. Tu com­prends ? C’est pas une fuite. C’est un temps mort.

Il se retourna.

— Nol­wenn m’ap­porte à man­ger. Elle dit rien à ma mère. Enfin, ma mère sait — les mères savent tou­jours — mais elle fait sem­blant de pas savoir, et Nol­wenn fait sem­blant que c’est un secret, et moi je fais sem­blant d’être invi­sible. On est une famille de gens qui font sem­blant, et ça marche pas trop mal.

Il rit — un rire bref, sans joie, mais pas amer non plus. Un rire de constat.

— Faut que tu rentres, dit-il. La marée va tourner.

Auré­lien se leva. Il ne savait pas quoi dire. Il ne savait pas s’il devait poser d’autres ques­tions ou si ce qu’il avait reçu était déjà trop. Il regar­da le cahier sur le sol.

— Vous écri­vez quoi ?

L’homme bais­sa les yeux vers le cahier.

— Des lettres. À des gens à qui j’en­voie pas les lettres. C’est une habi­tude idiote.

— C’est pas idiot, dit Auré­lien, sans savoir pour­quoi il disait ça.

L’homme le regar­da une der­nière fois. Puis il dit :

— Allez. File.

Auré­lien sor­tit. La nuit le reprit. Le sen­tier, les arbres, le phare blanc dans le noir. Il redes­cen­dit vers le pas­sage. La marée n’a­vait pas encore tour­né mais le sable sem­blait plus mouillé, les flaques plus larges. Il tra­ver­sa vite, sans cou­rir, les dents ser­rées, la lampe de poche allu­mée cette fois — tant pis pour la dis­cré­tion. L’eau aux che­villes. Le sable mou. Les rochers glis­sants. Et enfin la crique, les rochers fami­liers, le sen­tier qui remon­tait vers le Ty Mad.

Le jar­din. La porte vitrée — tou­jours ouverte. Le hall. L’es­ca­lier. Le cou­loir. Sa chambre.

Il refer­ma la porte, ôta ses ten­nis trem­pées, se cou­cha tout habillé. Il trem­blait — de froid, de fatigue, de quelque chose d’autre qu’il ne pou­vait pas nom­mer. La bou­gie de l’homme brû­lait encore der­rière ses pau­pières. Les mots de l’homme — « dis­pa­raître pour se retrou­ver » — tour­naient dans sa tête comme une comp­tine dont on ne com­prend pas le sens.

Dans le cou­loir, aucun bruit. Le père dor­mait. Ou ne dor­mait pas — mais ne dit rien.

Cha­pitre 10 — Le départ

Les der­niers jours eurent la tex­ture des choses qui finissent — plus denses, plus lentes, comme si le temps, sachant qu’il lui res­tait peu, déci­dait de peser davan­tage sur chaque heure.

Auré­lien les vécut dans un état de luci­di­té qu’il ne se connais­sait pas. Il voyait tout. Les choses qu’il avait vues sans les voir les pre­miers jours — la façon dont la lumière entrait dans la salle du petit déjeu­ner le matin, le bruit exact du gra­vier sous les pieds dans l’al­lée, la forme du nuage qui sta­tion­nait chaque après-midi au-des­sus de l’île Tris­tan comme un cha­peau posé de tra­vers — tout cela lui appa­rais­sait main­te­nant avec une net­te­té presque dou­lou­reuse, comme si ses yeux avaient été net­toyés pen­dant la nuit et qu’il décou­vrait le monde en haute définition.

Le père aus­si avait chan­gé. Quelque chose s’é­tait ouvert dans les der­niers jours — pas grand-chose, une fis­sure, un inter­stice — mais assez pour qu’Au­ré­lien le per­çoive. Le père par­lait plus. Pas beau­coup plus, mais autre­ment. Il posait des ques­tions qui n’é­taient pas des ques­tions de poli­tesse — « À quoi tu penses ? », dit-il un matin, et Auré­lien faillit répondre la véri­té. Le père riait aux blagues de Le Guel­lec. Le père com­man­da un deuxième koui­gn-amann. Le père, un soir, pro­po­sa une par­tie de cartes — ils jouèrent à la bataille, le jeu le plus bête du monde, et le père trou­va ça drôle, et Auré­lien trou­va ça drôle que le père trouve ça drôle, et ce double rire — le père qui rit et le fils qui rit du père qui rit — fut peut-être le moment le plus heu­reux des vacances, bien qu’il ne durât que quelques secondes et qu’au­cun des deux ne le sût sur le moment.

Deux jours avant le départ, Le Guel­lec appe­la Auré­lien dans le jardin.

Le vieux peintre avait fini son tableau de nuit. La toile était posée sur le che­va­let, encore humide par endroits, et Auré­lien la regar­da lon­gue­ment. La baie noc­turne, le ciel sombre, l’eau opaque. Et des­sous, les toits, les murs, les fenêtres de la ville englou­tie — Ys, ren­due visible par le pin­ceau du vieux, Ys avec ses lumières qui brillaient sous la sur­face comme des étoiles noyées. C’é­tait le plus beau tableau qu’Au­ré­lien avait vu de sa vie, mais il n’a­vait vu que très peu de tableaux, et ce juge­ment ne valait pas grand-chose. Ce qui valait quelque chose, c’é­tait l’é­mo­tion — ce ser­re­ment dans la gorge, cette impres­sion de voir une véri­té qu’on ne peut pas dire avec des mots et qui n’existe que dans la pein­ture, dans la musique, dans les silences entre les gens.

— Tiens, dit Le Guellec.

Il lui ten­dit quelque chose — pas le tableau, un des­sin. Un petit des­sin au crayon, sur une feuille de car­net, qui repré­sen­tait la baie vue du jar­din du Ty Mad. L’île Tris­tan au milieu, le phare, les falaises, et au pre­mier plan, un coin du jar­din avec le figuier et le muret de pierre. C’é­tait simple, rapide, tra­cé en quelques lignes, mais chaque ligne était juste — chaque ligne disait exac­te­ment ce qu’elle devait dire et rien de plus.

— C’est pour toi, dit Le Guel­lec. Pour que tu te rappelles.

Auré­lien prit le des­sin. Le papier était doux, un peu gre­nu, avec l’o­deur du crayon.

— Mer­ci, dit-il.

— Reviens, dit le vieux peintre. Pas l’an pro­chain, pas dans cinq ans. Reviens quand tu sau­ras pour­quoi tu reviens.

Auré­lien ne com­prit pas, mais il hocha la tête, et Le Guel­lec se retour­na vers son che­va­let, et ce fut la fin de leur conver­sa­tion, la der­nière, comme toutes celles d’a­vant — ni com­men­cée ni finie, juste passée.

La veille du départ, Nol­wenn réapparut.

Elle était à la crique, bien sûr, sur le rocher plat, les pieds dans l’eau. Auré­lien s’as­sit à côté d’elle — pas à trois mètres comme le pre­mier jour, à côté, presque épaule contre épaule — et pen­dant un moment ils ne dirent rien. La baie brillait sous le soleil d’août, un soleil qui com­men­çait à des­cendre, à prendre cette teinte cui­vrée des fins de sai­son. L’île Tris­tan flot­tait au milieu.

— C’est ton frère, dit Aurélien.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Il savait — il savait depuis la nuit sur l’île, depuis que l’homme avait dit « Nol­wenn m’ap­porte à man­ger » et « ma mère sait ». Nol­wenn ne nia pas. Elle regar­da ses pieds dans l’eau.

— Yann, dit-elle. Il a vingt-huit ans. Il était dans la marine mar­chande. Il a tout quit­té au prin­temps. Il est reve­nu ici, mais il vou­lait pas ren­trer à la mai­son. Il vou­lait pas… être quelque part de défi­ni. L’île, c’é­tait sa solution.

— Depuis com­bien de temps ?

— Depuis mai. Quatre mois.

Quatre mois sur une île, avec des bou­gies et des boîtes de sar­dines et un cahier de lettres qu’il n’en­voyait pas. Auré­lien essaya d’i­ma­gi­ner — quatre mois seul, avec le bruit de la mer et le vent et le pas­sage qui appa­raît et dis­pa­raît deux fois par jour, comme un bat­te­ment de cœur. Quatre mois à dis­pa­raître pour se retrouver.

— Il va res­ter ? deman­da Aurélien.

Nol­wenn haus­sa les épaules. Le geste avait quelque chose de las, quelque chose qui disait qu’elle avait posé la ques­tion elle-même beau­coup de fois et qu’elle n’a­vait jamais eu de réponse.

— L’hi­ver, il pour­ra pas, dit-elle. Les tem­pêtes. Le pas­sage est impra­ti­cable pen­dant des semaines. Et le froid. Il fau­dra bien qu’il rentre.

Elle se tut. Puis :

— C’est quel­qu’un de bien. C’est juste… il avait besoin de temps. Les gens ont besoin de temps, des fois.

Auré­lien pen­sa au père. Au père dans sa chambre au bout du cou­loir, au père avec ses polars et ses Gitanes et ses silences, au père qui avait dit « on n’a pas su » dans la voi­ture, au père qui avait peur quand son fils ren­trait trem­pé de la marée. Le père aus­si avait besoin de temps. Ces quinze jours au Ty Mad étaient son île à lui — un endroit à deux cents mètres de la vie nor­male, assez loin pour souf­fler, assez près pour revenir.

Ils se levèrent. Mar­chèrent sur le sen­tier côtier, celui qui lon­geait les falaises vers les Sables Blancs. Le sen­tier était étroit, ils mar­chaient l’un der­rière l’autre, Nol­wenn devant, et Auré­lien regar­dait ses che­veux noirs, sa nuque brune, ses épaules sous le tee-shirt trop grand, et il savait qu’il ne la rever­rait pas — pas demain, pas l’an pro­chain, peut-être jamais — et cette cer­ti­tude avait un goût qu’il ne connais­sait pas, un goût qui n’é­tait pas celui de la tris­tesse mais celui de quelque chose de plus vaste, quelque chose qui conte­nait la tris­tesse mais qui la dépas­sait, comme la baie contient la crique mais ne se réduit pas à elle.

Au retour, devant l’hô­tel, Nol­wenn s’arrêta.

— Bonne route, dit-elle.

— Mer­ci. Pour… tout.

Elle eut un geste de la main — rapide, impré­cis, un geste qui balayait le remer­cie­ment et l’é­té et les rochers et l’île et le secret et tout ce qu’ils avaient par­ta­gé sans le nom­mer. Puis elle tour­na dans la rue et dis­pa­rut, comme chaque fois, et Auré­lien res­ta sur le trot­toir avec le sel sur les lèvres et le muscle incon­nu dans la poi­trine qui se contrac­tait une der­nière fois.

*     *     *

Le der­nier matin.

Auré­lien se réveilla tôt. La lumière entrait par la fenêtre — la même lumière que le pre­mier jour, mais dif­fé­rente, parce qu’il était dif­fé­rent. Il regar­da la chambre : le lit en fer for­gé, le par­quet, le bureau avec le des­sin de Le Guel­lec et les livres de la mère. Il avait fini L’En­fant de la haute mer. Il avait fini le Club des Cinq. Il n’a­vait pas ouvert le Tin­tin. Il prit le livre de Super­vielle, le tour­na dans ses mains, le mit dans sa valise.

Il des­cen­dit. Le petit déjeu­ner. Les confi­tures, le beurre en motte, le pain. Le père était là, rasé de frais, un peu ner­veux — la ner­vo­si­té du départ, des valises, de la route. Mme Ker­meur leur ser­vit le café et le cho­co­lat avec des gestes plus lents que d’ha­bi­tude, comme si elle aus­si vou­lait ralen­tir le temps.

— Vous revien­drez, dit-elle au père. La mai­son se sou­vien­dra de vous.

Le père sou­rit — un de ses rares sou­rires vrais — et dit qu’il espé­rait bien.

Ils mon­tèrent cher­cher les valises. Auré­lien fit le tour de sa chambre une der­nière fois. Véri­fia les tiroirs, le des­sous du lit, l’ar­moire. Tout était vide. Il ouvrit la fenêtre une der­nière fois. La baie était là — immense, calme, d’un bleu de por­ce­laine sous le soleil du matin. L’île Tris­tan flot­tait au milieu. Le phare brillait. Quelque part là-bas, dans une pièce der­rière un mur de lierre, un homme lisait peut-être un cahier de lettres qu’il n’en­ver­rait jamais.

Auré­lien fer­ma la fenêtre.

En bas, Le Guel­lec était dans le jar­din, devant un che­va­let vide. Il avait déjà com­men­cé un nou­veau tableau — ou il allait le com­men­cer, ou il atten­dait que la lumière lui dise quoi peindre. Il leva la main quand Auré­lien passa.

— Dalc’h mad, dit-il.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Tiens bon. C’est ce que disent les marins d’i­ci quand ça souffle.

— Dalc’h mad, répé­ta Aurélien.

Le vieux peintre sou­rit et reprit ses pinceaux.

La dame au gros livre rouge était dans le hall, sa valise à la main. Elle par­tait aus­si. Elle fit un signe de tête à Auré­lien — le pre­mier signe qu’elle lui adres­sait en deux semaines — et dit :

— Tu les enten­dras, un jour. Les cloches. Si tu écoutes bien.

Puis elle sortit.

Le père char­gea les valises dans la Renault 25. Le coffre se refer­ma avec un bruit sourd. Mme Ker­meur était sur le pas de la porte, les bras croi­sés, avec son sou­rire à mi-che­min. Le couple anglais la rejoi­gnit, fit un petit geste de la main. Tout le monde se disait au revoir sans que per­sonne ne dise au revoir, parce qu’au Ty Mad on ne disait pas au revoir, on par­tait et on reve­nait, et entre les deux il y avait la baie, et la baie ne disait au revoir à personne.

Auré­lien mon­ta dans la voi­ture. Le père mit le contact. La Renault démar­ra. La rue Saint-Jean. Le virage. Le der­nier virage, celui où l’on voyait encore le jar­din, le toit d’ar­doise, le haut de la cha­pelle. Auré­lien se retourna.

L’hô­tel disparut.

La route remon­tait vers Quim­per, vers l’au­to­route, vers Paris. Le père condui­sait. Le silence était reve­nu — le silence de la voi­ture, le silence de la route — mais c’é­tait un silence dif­fé­rent de celui de l’al­ler. Pas un silence de gêne, pas un silence vide. Un silence habi­té. Un silence qui conte­nait quinze jours de pois­son grillé et de beurre salé et de par­quet qui craque et de lumière sur l’île et de crique à marée basse et de vent au bout du monde et de mots dits dans une voi­ture entre un père et un fils qui ne savent pas encore que ces mots sont les plus impor­tants qu’ils échan­ge­ront de toute leur vie.

Le père allu­ma la radio. France Inter. Une chan­son qu’Au­ré­lien ne connais­sait pas, une chan­son en fran­çais, une voix d’homme qui chan­tait quelque chose sur la mer. Le père ne chan­gea pas de sta­tion. Auré­lien le lais­sa faire.

Au bout d’un moment, quelque part après Quim­per, sur la natio­nale qui filait vers Lorient, le père dit :

— C’é­tait bien, hein ?

Auré­lien regar­da par la vitre. Les talus, les hor­ten­sias, les pan­neaux en bre­ton. La Bre­tagne qui défi­lait en sens inverse, qui se rem­bo­bi­nait comme un film.

— C’é­tait bien, dit-il.

Et dans la voi­ture qui rou­lait vers Paris, dans le silence qui sui­vit, quelque chose tint bon.

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Dalc’h mad — Troi­sième partie

Dalc’h mad — Deuxième partie

Dalc’h mad

Dalc’h mad

Deuxième par­tie

Cha­pitre 4 — Le peintre

Her­vé Le Guel­lec ne par­lait pas aux gens. Il par­lait à la baie, et si quel­qu’un se trou­vait entre les deux, il l’in­cluait dans la conver­sa­tion par politesse.

C’est du moins ce qu’Au­ré­lien crut com­prendre le qua­trième jour, quand il s’as­sit pour de bon dans l’herbe du jar­din, à trois mètres du che­va­let, et que le vieux peintre com­men­ça à dire des choses — pas à lui, pas à per­sonne en par­ti­cu­lier, à la lumière peut-être, ou au pin­ceau, ou à la toile qui n’é­tait pas encore ter­mi­née et qui ne le serait peut-être jamais.

— Le pro­blème avec cette baie, disait Le Guel­lec en posant du gris sur du gris, c’est qu’elle ne reste pas tran­quille. Tu la peins verte, elle devient bleue. Tu la peins bleue, elle vire au mauve. C’est une men­teuse. La plus belle men­teuse du monde.

Auré­lien ne dit rien. Il avait appris, avec le père, que le silence est par­fois la meilleure façon de gar­der quel­qu’un. Si vous posez une ques­tion, l’a­dulte se rap­pelle que vous êtes un enfant et il sim­pli­fie, il cen­sure, il tra­duit. Si vous vous tai­sez, il oublie que vous êtes là et il dit les vraies choses.

Le Guel­lec pei­gnait avec des gestes qui sem­blaient lents mais qui étaient, Auré­lien le com­prit peu à peu, d’une pré­ci­sion presque chi­rur­gi­cale. Chaque touche de pin­ceau était un choix — pas un hasard, pas un auto­ma­tisme, un choix. La cou­leur, la pres­sion, l’angle, la direc­tion. Le vieil homme tra­vaillait debout, mal­gré son dos voû­té, et ne s’as­seyait jamais. Il por­tait un pan­ta­lon de velours taché de pein­ture, une che­mise à car­reaux dont les manches étaient retrous­sées jus­qu’aux coudes, et le cha­peau de paille qui ne le quit­tait pas, même quand le ciel était couvert.

— Je viens ici depuis 1952, dit Le Guel­lec à la baie. Trente-trois ans. Chaque été. Et chaque été, la lumière est dif­fé­rente. Tu crois la connaître, et puis un matin elle fait quelque chose que tu n’as jamais vu — un reflet, une ombre, un truc entre les nuages — et tu com­prends que tu ne la connaî­tras jamais. C’est pour ça qu’on reste.

Il trem­pa son pin­ceau dans un pot de téré­ben­thine, l’es­suya sur un chif­fon, chan­gea de cou­leur. Du gris au vert. Le vert était un vert qu’Au­ré­lien n’a­vait pas de mot pour décrire — un vert entre la mousse et le bronze, un vert sous-marin.

— Il y avait un homme qui venait ici, il y a très long­temps, reprit Le Guel­lec. Un petit homme avec des lunettes rondes et un béret. Drôle comme pas per­mis. Il fai­sait des gouaches sur les rochers, des aqua­relles sur les nappes des res­tau­rants, des des­sins sur n’im­porte quoi. Il racon­tait des blagues, il chan­tait, il inven­tait des mots. Les gens l’a­do­raient. Il avait des amis célèbres — des peintres, des poètes, des gens de Paris. Et ils venaient ici, à Tré­boul, parce qu’il y était. Un petit bon­homme qui atti­rait les génies.

Auré­lien savait de qui il par­lait. Il avait vu la gouache dans le salon — l’homme au béret devant le calvaire.

— Max Jacob, dit-il.

Le Guel­lec se retour­na pour la pre­mière fois. Il regar­da Auré­lien comme s’il le voyait vrai­ment — pas un enfant dans le jar­din, une personne.

— Mme Ker­meur t’a raconté ?

— Un peu.

— Elle raconte bien. Mais pas tout.

Le Guel­lec posa son pin­ceau. Il s’es­suya les mains sur son pan­ta­lon, sor­tit de la poche de sa che­mise un paquet de Gau­loises et en allu­ma une avec un bri­quet en argent. La fumée mon­ta droit dans l’air immo­bile d’août.

— Jacob ame­nait ses amis ici. Picas­so est venu. Tu sais qui est Picasso ?

— Oui, dit Auré­lien, légè­re­ment vexé.

— Picas­so venait et il man­geait des sar­dines grillées au port. Il pei­gnait un peu, mais sur­tout il man­geait. Il avait un appé­tit ter­rible. Derain venait aus­si. Derain se bai­gnait nu à la crique, ce qui scan­da­li­sait les pêcheurs. Les pêcheurs avaient vu toutes les mers du monde mais un peintre à poil dans leur crique, ça, ils ne l’a­vaient jamais vu.

Le Guel­lec sou­rit — un sou­rire qui tira les rides de son visage comme un rideau qu’on ouvre.

— Et puis il y avait un Anglais. Chris­to­pher Wood. Jeune, beau, maigre, avec des yeux de quel­qu’un qui ne dort pas assez. Il pei­gnait des bateaux et des mai­sons et des ciels. Des choses simples, mais avec quelque chose d’é­trange dedans, comme si les murs étaient un peu tor­dus et le ciel un peu trop bleu. Il est venu ici en 29, avec Jacob. Ils pei­gnaient ensemble, côte à côte, devant la baie. L’un avec son béret, l’autre avec ses mains qui tremblaient.

— Pour­quoi elles tremblaient ?

— Parce qu’il se dro­guait. L’o­pium. Et parce qu’il allait mou­rir. Il est mort l’an­née sui­vante, à vingt-neuf ans. Sous un train, en Angle­terre. On n’a jamais su si c’é­tait un acci­dent ou s’il avait sauté.

Le Guel­lec dit ça sans pathos, sans tris­tesse visible — avec la même pré­ci­sion qu’il met­tait dans ses coups de pin­ceau. Un fait. Un mort de plus dans la longue liste des morts de la pein­ture. Auré­lien ne savait pas quoi en faire. Un homme de vingt-neuf ans qui se jette sous un train, ça n’ap­par­te­nait à aucune caté­go­rie de son expé­rience — c’é­tait trop loin et trop près en même temps, trop ter­rible et trop abstrait.

— Et Jacob ? demanda-t-il.

Le Guel­lec tira sur sa Gau­loise. La fumée s’ef­fi­lo­cha dans la lumière d’août.

— Jacob a été arrê­té par les Alle­mands en février 1944. À Saint-Benoît-sur-Loire, où il vivait dans un monas­tère. Il était juif. Conver­ti au catho­li­cisme, mais juif quand même pour les Alle­mands. Ils l’ont envoyé à Dran­cy. Il y est mort en mars. Une pneu­mo­nie, dans le camp. Il avait soixante-sept ans.

Le silence qui sui­vit n’é­tait pas un silence de gêne. C’é­tait un silence de poids — quelque chose de lourd qui se posait entre eux, dans le jar­din du Ty Mad, sous le soleil d’août, au milieu des hor­ten­sias et du chant des oiseaux. Auré­lien pen­sa au petit homme drôle et mal­heu­reux dont avait par­lé Mme Ker­meur. Un homme qui fai­sait des gouaches sur les nappes et qui est mort dans un camp. Les deux choses ne tenaient pas ensemble, et c’est exac­te­ment pour ça qu’elles étaient vraies.

— Tu sais ce que c’est, Dran­cy ? deman­da Le Guellec.

— Non.

— Demande à ton père.

Le peintre reprit ses pin­ceaux. La conver­sa­tion était finie — ou plu­tôt elle n’a­vait jamais com­men­cé, elle avait sim­ple­ment eu lieu, comme un grain qui passe et qui laisse tout mouillé. Auré­lien se leva, les jambes engour­dies, et remon­ta vers l’hôtel.

Le père lisait au salon. Le même Man­chette. Il leva les yeux quand Auré­lien entra.

— Ça va ?

— Oui. Papa, c’est quoi Drancy ?

Le père posa son livre. Len­te­ment, comme on pose quelque chose de fra­gile. Il regar­da Auré­lien, et dans ce regard il y avait quelque chose qu’Au­ré­lien ne lui connais­sait pas — une gra­vi­té, une atten­tion entière, comme si la ques­tion méri­tait tout le sérieux du monde.

— Dran­cy, c’é­tait un camp. Pen­dant la guerre. Les Alle­mands y enfer­maient les Juifs avant de les envoyer dans d’autres camps, en Pologne, en Alle­magne. Des camps où on les tuait.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’ils étaient juifs.

— Mais pourquoi ?

Le père ne répon­dit pas tout de suite. Il y avait dans son silence quelque chose de dif­fé­rent des silences habi­tuels — pas une absence de mots, mais une recherche de mots, un effort pour trou­ver les bons, ceux qui ne mentent pas et qui ne blessent pas trop.

— Parce que des hommes avaient déci­dé que les Juifs n’é­taient pas des êtres humains, dit-il fina­le­ment. Et qu’as­sez de gens les ont crus, ou les ont lais­sés faire, pour que ça arrive.

Auré­lien res­ta debout devant le fau­teuil du père. La lumière du salon tom­bait en oblique sur le tapis, sur les livres, sur le visage de Patrick qui avait cet air qu’il avait rare­ment — pré­sent, com­plè­te­ment pré­sent, pas der­rière le jour­nal ou le polar ou la Gitane, là.

— Le vieux mon­sieur qui peint dans le jar­din m’a racon­té, dit Auré­lien. Pour Max Jacob. Le poète qui venait ici.

Le père hocha la tête.

— Je sais. Le Guel­lec m’en a par­lé aus­si, hier soir. C’est pour ça que j’ai choi­si cet hôtel, en par­tie. J’a­vais lu quelque chose là-dessus.

C’é­tait la pre­mière fois que le père disait pour­quoi il avait choi­si le Ty Mad. Auré­lien enre­gis­tra l’in­for­ma­tion sans la com­men­ter — le père avait lu quelque chose, le père avait choi­si un endroit pour une rai­son, le père était quel­qu’un qui fai­sait des choses pour des rai­sons. C’é­tait un savoir nou­veau, et il avait la saveur sur­pre­nante des choses qu’on découvre sur les gens qu’on croit connaître.

Ce soir-là, au dîner, ils par­lèrent. Pas beau­coup — le père n’é­tait pas un homme qui parle beau­coup — mais plus que d’ha­bi­tude. Le père racon­ta qu’il était venu en Bre­tagne quand il avait l’âge d’Au­ré­lien, avec ses propres parents, à Béno­det, et que la mer l’a­vait ter­ri­fié parce qu’elle n’a­vait pas de fond visible, pas de bord, pas de limite. Auré­lien dit que la mer ici ne lui fai­sait pas peur, sauf la marée, parce que la marée était quelque chose d’in­vi­sible et de puis­sant qui pou­vait vous pié­ger sans pré­ve­nir. Le père dit oui, la marée, c’est exac­te­ment ça, c’est le temps qui se manifeste.

Après le dîner, le père et Le Guel­lec burent leur whis­ky au salon. Auré­lien mon­ta mais ne se cou­cha pas. Il s’as­sit dans l’es­ca­lier, entre le pre­mier et le deuxième étage, là où le bois était usé par des décen­nies de pas, et il écouta.

Les voix mon­taient par la cage d’es­ca­lier, défor­mées par l’a­cous­tique du bois, et Auré­lien n’en­ten­dait pas tout, mais il enten­dait des frag­ments — le nom de Jacob qui reve­nait, et puis d’autres noms, Tan­guy, Hugo, Bre­ton, des noms qui étaient peut-être des noms de famille ou peut-être des noms de lieux, il ne savait pas. Le Guel­lec racon­tait, et le père écou­tait, et dans ce duo-là il y avait une har­mo­nie qu’Au­ré­lien ne retrou­vait nulle part ailleurs — le vieux peintre qui avait besoin de racon­ter et l’homme divor­cé qui avait besoin d’é­cou­ter, et l’un nour­ris­sait l’autre comme la marée nour­rit la crique.

À un moment, Le Guel­lec dit :

— Vous savez ce qu’il y a sous cette baie ?

Et le père dit non, et Le Guel­lec com­men­ça à par­ler d’une ville, une ville englou­tie, et sa voix chan­gea — elle devint plus basse, plus lente, comme s’il des­cen­dait lui-même sous l’eau en par­lant. Auré­lien se pen­cha en avant, les coudes sur les genoux, et écou­ta l’his­toire de la ville d’Ys mon­ter dans l’es­ca­lier du Ty Mad, por­tée par la voix d’un vieil homme et l’o­deur du whis­ky, un soir d’août 1985.

Cha­pitre 5 — Douarnenez

Le père déci­da que ce jour-là serait un jour de sortie.

Il l’an­non­ça au petit déjeu­ner, devant les confi­tures et le beurre en motte, avec une déter­mi­na­tion qui tra­his­sait la pré­pa­ra­tion — il avait dû y pen­ser la veille, peut-être pen­dant le whis­ky avec Le Guel­lec, ou dans sa chambre avant de s’en­dor­mir, cher­chant quelque chose à pro­po­ser, quelque chose qui res­sem­ble­rait à ce que font les pères avec leurs fils quand tout va bien. Demain, on va à Douarnenez.

Ils prirent la voi­ture. Cinq minutes de route — Tré­boul et Douar­ne­nez se tou­chaient, s’in­ter­pé­né­traient, et la fron­tière entre les deux n’exis­tait que pour les habi­tants, qui savaient exac­te­ment où l’un finis­sait et l’autre com­men­çait, comme on sait où finit son jar­din et où com­mence celui du voisin.

Le père se gara près du port du Ros­meur. Auré­lien sor­tit de la voi­ture et l’o­deur le frap­pa comme un mur — pas une odeur, une pré­sence olfac­tive, un pay­sage de nez. Le pois­son, d’a­bord, par­tout, un relent puis­sant de marée, de coquillage, de chair marine qui n’é­tait ni agréable ni désa­gréable mais qui était là, incon­tour­nable, fon­da­men­tale. Des­sous, le gou­dron chaud des quais. Le gasoil des bateaux. Et quelque chose de plus doux, de plus insi­dieux, qui venait de quelque part en retrait — une odeur de cuis­son, de conserve, de sar­dine en train de deve­nir quelque chose d’autre.

— Les conser­ve­ries, dit le père. Ça fonc­tionne encore. La plus ancienne du monde est ici.

Le port du Ros­meur était beau de cette beau­té qui n’es­saie pas — les façades colo­rées le long du quai, orange, bleu, jaune, vert d’eau, comme si quel­qu’un avait secoué une boîte de crayons sur les mai­sons. Des bateaux de pêche étaient amar­rés le long des pon­tons, des cha­lu­tiers bleus et blancs avec des noms écrits à la proue en lettres grasses : Ar Mor Braz, Penn Sar­din II, Notre-Dame de Tré­boul. Des filets séchaient sur les quais, les mouettes tour­naient en criant, et des hommes en cirés fai­saient des choses que les hommes en cirés font au bord des bateaux — des choses avec des cordes, des caisses, des gestes effi­caces et pré­cis qu’Au­ré­lien regar­dait avec l’ad­mi­ra­tion qu’on a pour ce qu’on ne com­prend pas.

— Penn Sar­din, dit le père. C’est le sur­nom des gens d’i­ci. Tête de sar­dine. À cause de la coiffe que por­taient les femmes, autrefois.

Ils lon­gèrent le quai. Le père mar­chait len­te­ment, les mains dans les poches, et regar­dait les bateaux, les mai­sons, les gens, avec une atten­tion qu’Au­ré­lien ne lui connais­sait pas — ou qu’il n’a­vait pas remar­quée avant. Le père regar­dait les choses. À Paris, il ne regar­dait rien — il allait d’un point à un autre, le métro, le bureau, le super­mar­ché, l’ap­par­te­ment, sans lever les yeux. Ici, il regar­dait. Et quand il regar­dait, il deve­nait quel­qu’un d’autre — quel­qu’un de plus ouvert, de plus large, comme s’il avait de la place en lui pour accueillir ce qu’il voyait.

— Tu vois l’ar­chi­tec­ture ? dit-il en mon­trant une mai­son au bout du quai. C’est du gra­nit local. Les joints sont faits avec du mor­tier de chaux et de sable de mer. Ça tient depuis deux cents ans.

Le père était ingé­nieur. Des struc­tures, des ponts, des choses en béton. Il ne par­lait jamais de son tra­vail à la mai­son — à la mai­son d’a­vant, celle de la mère — mais ici, devant ces murs de pierre qui tenaient debout depuis deux siècles, quelque chose se déblo­quait. Il par­lait des toits d’ar­doise, des lucarnes, de la façon dont les mai­sons étaient orien­tées pour se pro­té­ger du vent d’ouest. Il par­lait des bateaux aus­si — de la coque, de la quille, du rap­port entre la forme et la fonc­tion. Auré­lien écou­tait. Ce n’é­tait pas pas­sion­nant en soi, mais c’é­tait le père qui par­lait, et le père qui parle est tou­jours pas­sion­nant quand on a douze ans et qu’il ne parle pas souvent.

Ils mar­chèrent vers le Port-Rhu. Le port-musée, avec ses grands bateaux à quai, ses mâts qui se balan­çaient. Le père vou­lut entrer — Auré­lien dit d’ac­cord. À l’in­té­rieur, des coques retour­nées, des voiles pliées, des maquettes dans des vitrines. Le père s’ar­rê­tait devant chaque pan­neau, lisait, com­men­tait. Auré­lien traî­nait der­rière. Dans une salle, il y avait un bateau de sau­ve­tage — un canot orange, avec des rames et un gou­ver­nail — et un pan­neau qui racon­tait des nau­frages. Des bateaux per­dus dans la baie, des équi­pages dis­pa­rus, des corps retrou­vés ou pas retrou­vés. Auré­lien lut les noms, les dates, et pen­sa aux tombes du cime­tière marin qui regar­daient la mer.

Dehors, le soleil d’août tapait sur les quais. Le père pro­po­sa une crê­pe­rie. Ils en trou­vèrent une dans une rue der­rière le port — petite, sombre, avec des tables en bois et des nappes à car­reaux et une femme en coiffe qui fai­sait les galettes sur une plaque ronde en fonte. Le père com­man­da une com­plète (jam­bon, œuf, fro­mage) et une bolée de cidre. Auré­lien prit une galette au beurre sucre et un Coca dans une bou­teille en verre.

La galette était cra­quante sur les bords, molle au centre, avec le beurre fon­du et le sucre qui fai­saient une croûte dorée. Le cidre du père sen­tait la pomme et l’al­cool et quelque chose de brut qu’Au­ré­lien asso­cie­rait plus tard au mot ter­roir. La femme à la coiffe tour­na la galette sui­vante avec un râteau en bois, un geste si rapide et si pré­cis que la galette fit un tour com­plet en l’air avant de retom­ber sur la plaque.

Le père man­geait sa com­plète avec ses doigts, en arra­chant des mor­ceaux, sans cou­teau ni four­chette. Auré­lien le regar­da et com­prit que le père était content. Pas heu­reux — le bon­heur était un mot trop grand pour Patrick Bal­san, un mot qui ne ren­trait pas dans sa bouche — mais content. Satis­fait d’être là, dans cette crê­pe­rie de Douar­ne­nez, avec son fils, à man­ger des galettes et boire du cidre un mar­di d’août 1985. C’é­tait peu et c’é­tait beaucoup.

— Après, dit le père en s’es­suyant les mains sur la nappe à car­reaux, on va ache­ter du kouign-amann.

— C’est quoi ?

— Un gâteau. Le gâteau de Douar­ne­nez. Tu vas voir.

La bou­lan­ge­rie était dans une autre rue, étroite, pen­tue, avec des mai­sons qui se pen­chaient les unes vers les autres comme pour se racon­ter des secrets. Le père entra, res­sor­tit avec un paquet qui pesait lourd dans la main et qui sen­tait le beurre, le sucre, et quelque chose de presque brû­lé. Ils s’as­sirent sur un banc face au port et le père ouvrit le paquet. Le koui­gn-amann res­sem­blait à un disque de pâte dorée, feuille­tée, lui­sante de beurre cara­mé­li­sé. Le père cou­pa un mor­ceau. Auré­lien mor­dit dedans.

C’é­tait chaud, gras, sucré, salé — tout en même temps. Le beurre fon­du cou­lait entre les feuillets de pâte, le cara­mel cra­quait sous les dents, et le sel reve­nait à la fin comme un rap­pel, comme un écho de la mer qui était par­tout ici, même dans les gâteaux.

— C’est bon, dit Aurélien.

— C’est le meilleur truc du monde, dit le père.

Ils man­gèrent le koui­gn-amann sur le banc, en silence, face aux bateaux et aux mouettes, et ce silence-là était le pre­mier bon silence des vacances — pas un silence de gêne, pas un silence d’ha­bi­tude, un silence de gens qui par­tagent quelque chose et qui n’ont pas besoin de le dire.

Dans la voi­ture, sur le che­min du retour, Auré­lien pen­sa à Max Jacob et à Dran­cy et à la ques­tion qu’il n’a­vait pas posée au père — pas la bonne ques­tion, en tout cas, pas la vraie. Il avait deman­dé « c’est quoi, Dran­cy ? » et le père avait répon­du. Mais la vraie ques­tion était : com­ment est-ce qu’on peut être un petit homme drôle qui fait des gouaches sur les nappes et mou­rir dans un camp ? Com­ment est-ce que les deux tiennent ensemble ? Et la réponse, Auré­lien le sen­tait confu­sé­ment, c’est que jus­te­ment elles ne tiennent pas, et que c’est ça le monde — des choses qui ne tiennent pas ensemble et qui arrivent quand même, les galettes et les camps, le beurre salé et la mort, le rire et le train de Chris­to­pher Wood.

— Papa ?

— Oui ?

— C’est quoi, Drancy ?

Le père tour­na la tête, surpris.

— Je t’ai déjà répon­du, non ?

— Oui. Mais je veux dire… le camp, il est encore là ?

— Les bâti­ments, oui. C’est des immeubles main­te­nant. Des gens y habitent.

— Des gens habitent là-dedans ?

— Oui.

— C’est pas bizarre ?

Le père réflé­chit. La voi­ture des­cen­dait vers Tré­boul, les virages, les hortensias.

— Si, dit-il. C’est bizarre. Mais c’est comme ça. Les endroits conti­nuent d’exis­ter après ce qui s’y est pas­sé. Les murs ne savent pas.

Auré­lien regar­da par la vitre. La baie appa­rut — immense, grise et dorée, avec le soleil qui des­cen­dait et l’île Tris­tan qui flot­tait au milieu.

— Est-ce que la baie sait ? demanda-t-il.

Le père ne com­prit pas la ques­tion, ou fit semblant.

— Sait quoi ?

— Pour la ville. La ville sous l’eau. Ys.

Le père sourit.

— C’est une légende, Aurélien.

— Je sais. Mais est-ce que la baie sait ?

Le père ne répon­dit pas. Il se gara devant l’hô­tel, cou­pa le moteur. Le silence revint — mais c’é­tait un silence dif­fé­rent de celui du pre­mier jour. Plus doux. Plus habité.

— Allez, dit le père. On va se débar­bouiller avant le dîner.

Auré­lien des­cen­dit de voi­ture. Il regar­da la baie une der­nière fois. Le soleil posait sur l’eau des plaques d’or qui bou­geaient len­te­ment, comme si quelque chose en des­sous les poussait.

Cha­pitre 6 — Ys

La pluie arri­va le sixième jour.

Pas une pluie de pas­sage, pas une averse d’é­té qui tra­verse et qui laisse le ciel lavé — une pluie bre­tonne, obs­ti­née, grise, qui s’ins­tal­lait sur la baie comme un rideau qu’on tire et qui disait clai­re­ment : aujourd’­hui, vous n’i­rez nulle part. L’hô­tel se refer­ma sur lui-même. Les fenêtres embuées trans­for­maient la baie en une aqua­relle floue, l’île Tris­tan avait dis­pa­ru dans la brume, et le jar­din, avec ses hor­ten­sias bat­tus et ses chaises longues trem­pées, res­sem­blait au pont d’un navire dans la tempête.

Auré­lien des­cen­dit au salon. Tout le monde était là — ou presque. Le père dans un fau­teuil avec un nou­veau polar (il avait fini le Man­chette et atta­qué un Sime­non, iro­ni­que­ment le même que la dame de l’autre fau­teuil, un Mai­gret dont Auré­lien ne retint pas le titre). Les Del­vaux, côte à côte sur le cana­pé, lui avec un maga­zine, elle avec un verre de quelque chose de blanc, bien qu’il ne fût que onze heures du matin. Le couple anglais, dans un coin, silen­cieux comme tou­jours, avec une grille de mots croi­sés du Times entre eux. La dame au Sime­non — mais jus­te­ment, plus au Sime­non, elle était pas­sée à un gros livre à cou­ver­ture rouge dont le titre était en anglais. Et Le Guel­lec, qui ne pei­gnait pas, pour une fois, et qui était assis près de la fenêtre avec un verre de whis­ky et l’air de quel­qu’un qui regarde la pluie avec recon­nais­sance, comme un jour de congé.

L’hô­tel, les jours de pluie, deve­nait un autre endroit. Plus petit, plus chaud, plus dense. Les murs se rap­pro­chaient. Les bruits s’am­pli­fiaient — le cra­que­ment du par­quet, le tic-tac de la pen­dule du salon, le cli­que­tis de la pluie sur les vitres, et ce gron­de­ment sourd et conti­nu de la mer en des­sous, qui mon­tait par le sol comme une basse conti­nue. Les odeurs aus­si se concen­traient — la cire, le feu de bois (Mme Ker­meur avait allu­mé la che­mi­née, en plein août, et per­sonne ne trou­va ça absurde), le café, et quelque chose de plus ancien, une odeur de mai­son qui a vécu, une odeur de sou­ve­nirs impré­gnés dans la pierre.

Auré­lien prit un livre dans la biblio­thèque — un Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, qu’il avait déjà lu mais qu’il relut avec un plai­sir dif­fé­rent, ici, au bord de la vraie mer, à quelques mètres d’une vraie baie sous laquelle une vraie légende disait qu’une ville dor­mait. Il lut dans le fau­teuil, les jambes repliées, pen­dant que la pluie fai­sait son tra­vail de pluie et que le temps s’é­ti­rait comme un élastique.

À midi, le déjeu­ner fut une soupe de pois­son — épaisse, oran­gée, avec des croû­tons et de la rouille et du gruyère râpé qu’on posait sur les croû­tons et qu’on lais­sait fondre dans la soupe. Le père man­gea deux assiettes. Auré­lien aus­si. La soupe avait un goût de pro­fon­deur — de fond marin, de choses long­temps cuites, de patience. Mme Ker­meur dit que c’é­tait la recette de sa mère, qui la tenait de sa mère, et qu’elle ne la don­ne­rait à personne.

L’a­près-midi s’é­ti­ra. La pluie ne ces­sait pas. Auré­lien finit le Jules Verne, erra dans les cou­loirs, mon­ta dans sa chambre, redes­cen­dit. Le père dor­mait dans son fau­teuil, le Sime­non ouvert sur la poi­trine, et Auré­lien le regar­da dor­mir un moment — le visage relâ­ché du père, plus jeune dans le som­meil, les rides moins pro­fondes, la bouche entrou­verte, un air de gar­çon qu’on ne lui voyait jamais éveillé. Auré­lien se deman­da à quoi res­sem­blait le père quand il avait douze ans. Est-ce qu’il lisait des Jules Verne ? Est-ce qu’il avait peur de la marée ? Est-ce qu’il y avait une fille aux pieds nus sur les rochers ?

Vers cinq heures, Mme Ker­meur appor­ta le thé et les palets bre­tons, et quelque chose se pro­dui­sit. Per­sonne ne l’a­vait déci­dé, per­sonne ne l’a­vait annon­cé, mais les gens du salon com­men­cèrent à par­ler. Pas entre eux — à tra­vers le salon, comme si la pluie avait dis­sous les cloi­sons invi­sibles qui d’ha­bi­tude séparent les clients d’un hôtel. Del­vaux dit quelque chose sur la météo, sa femme rit, le père leva les yeux de son Sime­non, et Le Guel­lec, du fond de son fau­teuil, dit :

— La pluie, ici, c’est pas un pro­blème. C’est un état du monde.

Quel­qu’un rit. Mme Ker­meur posa le pla­teau et res­ta, debout près de la che­mi­née, les bras croi­sés, avec l’air de quel­qu’un qui sait que quelque chose va arri­ver — pas un évé­ne­ment, une ambiance, une de ces heures sus­pen­dues où les gens qui ne se connaissent pas se parlent comme s’ils se connais­saient depuis toujours.

— Vous connais­sez la légende ? dit Le Guellec.

Il ne dit pas laquelle. Il n’a­vait pas besoin. Ici, la légende, c’é­tait tou­jours la même.

— Ah, dit Del­vaux en se pen­chant en avant. La ville sous la mer. Com­ment elle s’ap­pelle, déjà ?

— Ys, dit Mme Kermeur.

Elle le pro­non­ça d’une cer­taine façon — pas comme un nom, comme un son. Un son qui des­cen­dait, qui s’en­fon­çait, qui avait la forme de quelque chose qu’on perd.

— Il y a très long­temps, commença-t-elle.

Et elle raconta.

Le roi Grad­lon, sou­ve­rain de Cor­nouaille, et sa fille Dahut, la plus belle, la plus orgueilleuse, la plus impru­dente. La ville d’Ys, construite au fond de la baie, en des­sous du niveau de la mer, pro­té­gée par une digue immense dont le roi por­tait la clé autour du cou. Une ville somp­tueuse — des palais, des jar­dins, de la musique, des fêtes qui ne finis­saient jamais. Dahut y régnait en maî­tresse, atti­rant les hommes, les navires, les richesses du monde. Mais Dahut était insa­tiable. Elle vou­lait plus — plus de beau­té, plus de pou­voir, plus de tout. Et une nuit, un étran­ger est venu. Un homme en rouge, dont per­sonne ne connais­sait le nom, et Dahut est tom­bée amou­reuse — ou ce qui res­semble à l’a­mour quand l’a­mour est une forme de des­truc­tion. Et l’é­tran­ger a dit : donne-moi la clé. Et Dahut, pen­dant que le roi dor­mait, a pris la clé autour de son cou, et elle l’a donnée.

Mme Ker­meur par­lait avec une voix dif­fé­rente de sa voix de tous les jours — plus basse, plus lente, avec des silences entre les phrases comme des marches d’es­ca­lier. Auré­lien, assis par terre devant la che­mi­née, les bras autour des genoux, ne res­pi­rait plus.

L’é­tran­ger a ouvert les vannes. La mer est entrée. D’a­bord un filet, puis un fleuve, puis un mur d’eau noire. Le roi Grad­lon s’est réveillé. Il a enfour­ché son che­val et il a fui, avec Dahut accro­chée der­rière lui, et la mer les pour­sui­vait, et les mai­sons tom­baient, et les gens criaient, et la musique jouait encore dans les palais tan­dis que l’eau mon­tait. Et saint Gué­no­lé, le moine, est appa­ru sur le che­min et il a dit au roi : lâche-la. Lâche ta fille. C’est elle qui a cau­sé tout ça. Et Grad­lon a lâché. Et Dahut est tom­bée dans la mer, et la mer s’est refer­mée sur elle, et Ys a disparu.

Mme Ker­meur se tut. La pluie bat­tait les vitres. Le feu cra­quait dans la cheminée.

— On dit que par temps calme, quand la baie est par­fai­te­ment plate, on peut entendre les cloches d’Ys son­ner sous l’eau, ajouta-t-elle.

— Je les ai enten­dues, dit la dame au gros livre rouge.

Tout le monde se tour­na vers elle. C’é­tait la pre­mière fois qu’elle par­lait en public — d’ha­bi­tude elle lisait, man­geait, mon­tait dans sa chambre, et c’é­tait tout. Elle avait un visage angu­leux, des yeux clairs, et un air de cer­ti­tude qui ne cher­chait pas à convaincre.

— L’an­née der­nière, dit-elle. Je me pro­me­nais sur le sen­tier côtier, du côté des Sables Blancs. Il n’y avait pas de vent. La baie était comme un miroir. Et j’ai enten­du un son — pas un son nor­mal, quelque chose de très loin et de très pro­fond, comme une cloche sous une couverture.

Del­vaux sou­rit — un sou­rire poli, un sou­rire de Bruxel­lois qui ne croit pas aux légendes mais qui trouve char­mant qu’on y croie. Sa femme prit une gor­gée de vin blanc. Le couple anglais échan­gea un regard. Le père d’Au­ré­lien ne sou­rit pas. Le Guel­lec non plus.

— Les vieux marins d’i­ci le savent, dit Mme Ker­meur. Il y a des jours où la baie fait un bruit qu’elle ne fait pas d’ha­bi­tude. On peut appe­ler ça les cloches, ou la houle, ou le vent dans les grottes sous-marines. Les noms changent. Le bruit, non.

Le soir tom­ba. La pluie conti­nuait. Le dîner fut tar­dif, arro­sé, un peu plus bruyant que d’ha­bi­tude — la jour­née enfer­mée avait créé quelque chose entre les clients, une cama­ra­de­rie de cir­cons­tance, une inti­mi­té de nau­fra­gés. Le père but plus que d’ha­bi­tude, rit à une blague de Del­vaux, dis­cu­ta avec l’An­glais de quelque chose qui res­sem­blait à du cri­cket. Le Guel­lec ouvrit une bou­teille de lam­big — un alcool de pomme bre­ton qui sen­tait le feu et le ver­ger — et en pro­po­sa à tout le monde.

Auré­lien mon­ta se cou­cher à dix heures. L’hô­tel bruis­sait en des­sous de lui — les voix, les rires, le tin­te­ment des verres. Il se mit en pyja­ma, se bros­sa les dents. Alla à la fenêtre.

La pluie avait ces­sé. Comme ça, d’un coup, entre deux res­pi­ra­tions. La baie était là, sous un ciel lavé, avec des étoiles qui sor­taient une à une, et la lune qui décou­pait l’île Tris­tan en ombre chinoise.

Auré­lien attendit.

Cinq minutes. Dix. Le phare cli­gno­tait. La mer fai­sait son bruit. Et puis la lumière. Là, sur l’île, du côté sud, der­rière les arbres — une lueur faible, trem­blante, comme une bou­gie der­rière une vitre sale. Elle appa­rut, bou­gea, s’im­mo­bi­li­sa, puis bou­gea de nou­veau, comme si quel­qu’un mar­chait d’une pièce à l’autre dans une mai­son invisible.

Auré­lien la regar­da long­temps. Il ne pen­sait plus aux cloches d’Ys, ni à Dahut, ni au roi Grad­lon. Il pen­sait à quel­qu’un — une per­sonne réelle, en chair et en os, qui vivait sur cette île la nuit, seule, avec une bou­gie. Qui était-ce ? Pour­quoi ? Qu’est-ce qu’on fai­sait, seul sur une île la nuit, quand tout le monde dormait ?

Il pen­sa à Nol­wenn. Nol­wenn qui connais­sait chaque crique, chaque marée. Nol­wenn qui allait seule sur l’île Tris­tan. Est-ce qu’elle savait ?

La lumière s’é­tei­gnit. L’île rede­vint une ombre par­mi les ombres. Auré­lien res­ta à la fenêtre encore un moment, les mains sur le rebord, à écou­ter la mer et les der­niers bruits de l’hô­tel en des­sous — un rire, une porte, un pas dans l’es­ca­lier, le père qui mon­tait se cou­cher, qui pas­sait devant sa porte, qui hési­tait peut-être, qui continuait.

Le par­quet cra­qua. Puis plus rien.

Cha­pitre 7 — L’île

Il la trou­va à la crique le len­de­main matin.

Le soleil était reve­nu, plus fort après la pluie, et la baie avait cette clar­té presque irréelle qu’elle pre­nait quand l’air était lavé — chaque détail net, chaque arête de rocher décou­pée, l’île Tris­tan si proche qu’on aurait dit qu’on pou­vait la tou­cher en ten­dant le bras. Nol­wenn était assise à sa place habi­tuelle, sur le rocher plat, les pieds dans l’eau. Elle ne s’é­tait pas mon­trée depuis deux jours. Auré­lien avait guet­té — dans la rue, sur le sen­tier, à la crique — sans la voir, et il avait fini par se deman­der si elle exis­tait vrai­ment ou si elle était une des choses que cet endroit fai­sait appa­raître et dis­pa­raître à sa guise.

— Nol­wenn.

Elle leva les yeux. Il ne savait pas com­ment dire ce qu’il vou­lait dire. Il ne savait même pas exac­te­ment ce qu’il vou­lait dire. Il vou­lait lui par­ler de la lumière sur l’île. Il vou­lait lui deman­der si elle savait. Il vou­lait aller là-bas.

— Tu peux m’emmener sur l’île ? dit-il.

Nol­wenn le regar­da un long moment, et dans ce regard il y avait quelque chose qu’Au­ré­lien ne sut pas déchif­frer — pas de la sur­prise, pas de la réti­cence, plu­tôt une éva­lua­tion, comme si elle mesu­rait quelque chose en lui, sa capa­ci­té à com­prendre ou sa capa­ci­té à se taire.

— La marée est basse à qua­torze heures, dit-elle. Tu me retrouves ici à moins le quart.

Elle se leva et dis­pa­rut, comme d’ha­bi­tude, par le sen­tier dans les ajoncs.

Auré­lien pas­sa la mati­née dans un état d’ex­ci­ta­tion qu’il n’a­vait pas connu depuis long­temps — depuis quand ? Depuis les matins de Noël, peut-être, ou les veilles de départ en vacances du temps d’a­vant, quand les vacances étaient encore une chose fami­liale, entière, non divi­sée. Il lut sans lire, man­gea sans goû­ter, répon­dit au père par auto­ma­tisme. Le père ne remar­qua rien, ou fit sem­blant — il avait cette capa­ci­té des adultes dis­traits de ne pas voir ce qui se passe juste sous leurs yeux, ou de le voir et de choi­sir de ne pas inter­ve­nir, ce qui est peut-être la même chose.

À treize heures qua­rante-cinq, Auré­lien était à la crique. Nol­wenn arri­va deux minutes plus tard, avec un sac à dos sur l’é­paule. Elle ne dit pas ce qu’il y avait dedans. Elle ne dit rien. Elle regar­da la mer, regar­da l’île, regar­da le sable mouillé qui appa­rais­sait entre les rochers.

— On y va.

La tra­ver­sée se fai­sait à pied — c’est ce qu’Au­ré­lien savait mais n’a­vait pas encore éprou­vé. À marée basse, un pas­sage de sable et de rochers reliait la terre à l’île, un che­min natu­rel que la mer recou­vrait deux fois par jour et qui n’exis­tait que pen­dant une fenêtre de deux heures, peut-être trois. Nol­wenn mar­chait devant, les pieds nus sur le sable mouillé, entre les flaques et les algues. Auré­lien sui­vait en san­dales, les pieds trem­pés au pre­mier pas, le cœur bat­tant. Le pas­sage n’é­tait pas droit — il zig­za­guait entre les rochers, contour­nait des trous d’eau sombre, fran­chis­sait des arêtes de pierre cou­vertes de moules tran­chantes. Par endroits, l’eau venait encore aux che­villes, tiède, avec des cou­rants minus­cules qui tiraient le sable sous les pieds.

L’île appro­chait. Vue de près, elle n’a­vait rien de l’a­ni­mal endor­mi qu’Au­ré­lien voyait de sa fenêtre. C’é­tait un lieu — un vrai lieu, avec de la terre, des arbres, des murs. La végé­ta­tion com­men­çait dès le rivage : des ajoncs, des fou­gères, des buis­sons de tama­ris bat­tus par le vent. Plus haut, des arbres — des pins tor­dus, un figuier, et quelque chose qui res­sem­blait à un ver­ger aban­don­né. Le sol était inégal, cou­vert de mousse et de lichen. Ça sen­tait la terre humide, le varech, et quelque chose de plus doux — les fleurs sau­vages qui pous­saient dans les creux.

— Par là, dit Nolwenn.

Elle prit un sen­tier qui mon­tait entre les ajoncs. Auré­lien la sui­vit. Ils pas­sèrent devant les ruines de ce qui avait été une conser­ve­rie — des murs de pierre noir­cis, un toit effon­dré, des cuves rouillées qui avaient conte­nu de la sar­dine un siècle plus tôt. Plus loin, le phare — blanc, tra­pu, avec sa lan­terne éteinte en plein jour. Et encore plus loin, au som­met de l’île, la maison.

La mai­son Riche­pin. Auré­lien avait enten­du ce nom sans savoir ce qu’il dési­gnait. C’é­tait une bâtisse de pierre, plus grande qu’il ne s’y atten­dait, avec un pavillon d’angle à grandes baies vitrées et un jar­din clos de murs. Les volets étaient fer­més. La porte était fer­mée. L’en­droit avait l’air inha­bi­té — mais inha­bi­té depuis peu, comme si quel­qu’un était par­ti la veille avec l’in­ten­tion de revenir.

— C’é­tait la mai­son d’un poète, dit Nol­wenn. Enfin, du fils d’un poète. Sa femme était actrice. Ils rece­vaient des gens de Paris.

Elle dit ça comme on parle d’une espèce dis­pa­rue — avec une curio­si­té dis­tante, sans nostalgie.

Ils contour­nèrent la mai­son. Der­rière, un che­min des­cen­dait vers la côte sud de l’île, la côte qu’on ne voyait pas depuis Tré­boul, la côte qui don­nait sur le large. La végé­ta­tion était plus dense ici — des ronces, du lierre, des arbres dont les branches for­maient une voûte au-des­sus du sen­tier. Nol­wenn s’ar­rê­ta devant un pan de mur cou­vert de lierre, un reste de for­ti­fi­ca­tion ou de bâti­ment agri­cole, impos­sible à dire.

— C’est là, dit-elle.

Elle écar­ta le lierre. Der­rière, une ouver­ture — pas une porte, un trou dans le mur, assez large pour pas­ser en se bais­sant. Nol­wenn entra. Auré­lien hési­ta une seconde, puis la suivit.

La pièce à l’in­té­rieur était petite, basse, avec des murs de pierre brute et un sol de terre bat­tue. La lumière entrait par des fis­sures dans le mur et par un trou dans le pla­fond qui devait avoir été une fenêtre autre­fois. Et il y avait des choses. Des choses qui n’au­raient pas dû être là — un sac de cou­chage bleu marine, rou­lé dans un coin, un réchaud de cam­ping, des boîtes de conserve (des sar­dines, et l’i­ro­nie de la chose, des sar­dines sur l’île qui avait eu sa propre conser­ve­rie, ne lui échap­pa pas plus tard, quand il y repen­sa, mais sur le moment il ne vit que les boîtes). Un bidon d’eau. Un sac en toile avec des vête­ments. Et des livres — une pile de livres de poche, posés sur une pierre plate qui ser­vait d’é­ta­gère. Et des bou­gies. Trois bou­gies à moi­tié consu­mées, fichées dans des bou­teilles vides, avec des sta­lac­tites de cire séchée le long du verre.

Les bou­gies. La lumière.

— Quel­qu’un vit ici, dit Aurélien.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Nol­wenn ne répon­dit pas. Elle posa son sac à dos par terre — il enten­dit un bruit de métal et de verre — et s’as­sit sur une pierre. Elle le regarda.

— Tu dois pas en parler.

— Qui c’est ?

— Tu dois pas en par­ler. Ni à ton père, ni à per­sonne de l’hô­tel. À personne.

— D’ac­cord. Mais qui c’est ?

Nol­wenn regar­dait ses mains. Ses mains brunes de fille qui vit dehors, avec des ongles cou­pés court et une cica­trice au pouce gauche. Elle ne répon­dait pas. Auré­lien com­prit qu’il n’ob­tien­drait rien de plus — pas main­te­nant, pas ici, dans cette pièce qui sen­tait la pierre et la bou­gie et la vie clandestine.

Il regar­da les livres. Il s’ac­crou­pit, pen­cha la tête pour lire les titres. Kerouac, Sur la route. Ste­ven­son, L’Île au tré­sor. Cor­to Mal­tese, La Bal­lade de la mer salée. Un recueil de poèmes dont le nom de l’au­teur était Georges Per­ros. Et un cahier — un cahier d’é­co­lier, à cou­ver­ture car­ton­née, avec des pages écrites au sty­lo bleu, une écri­ture ser­rée, pen­chée, qu’Au­ré­lien ne put pas lire dans la pénombre.

— Faut qu’on rentre, dit Nol­wenn en se levant. La marée.

Ils sor­tirent. L’air du dehors, après l’obs­cu­ri­té de la pièce, fut un choc — la lumière, le vent, le bruit de la mer, tout d’un coup. Ils redes­cen­dirent vers le pas­sage. L’eau avait déjà com­men­cé à mon­ter — les flaques se rejoi­gnaient, le sable dis­pa­rais­sait sous une pel­li­cule brillante. Nol­wenn accé­lé­ra. Auré­lien sui­vait, le souffle court, les san­dales aspi­rées par le sable mou. L’eau leur arri­vait aux genoux à un endroit, aux cuisses à un autre. Le cou­rant tirait. Nol­wenn mar­chait droit, sans hési­ter, comme si elle avait un plan du fond marin dans la tête. Auré­lien tré­bu­cha, se rat­tra­pa, tré­bu­cha de nou­veau. Une vague le pous­sa de côté.

— Cours ! dit Nolwenn.

Ils cou­rurent. Les der­niers mètres dans l’eau qui mon­tait, les pieds qui déra­paient sur les rochers, le souffle cou­pé, le cœur dans la gorge. Ils attei­gnirent la crique trem­pés jus­qu’à la taille, essouf­flés, et Auré­lien se lais­sa tom­ber sur le sable avec un sen­ti­ment qu’il n’a­vait jamais éprou­vé — la peur rétros­pec­tive, celle qui arrive après, quand on com­prend ce qui aurait pu se passer.

Nol­wenn était debout, à peine essouf­flée. Elle regar­da le pas­sage — déjà dis­pa­ru sous l’eau, comme s’il n’a­vait jamais existé.

— T’as eu peur, dit-elle. C’est nor­mal. Moi aus­si j’ai eu peur les pre­mières fois.

C’é­tait la chose la plus douce qu’elle lui avait dite. Auré­lien la regar­da et sen­tit de nou­veau ce ser­re­ment dans la poi­trine, ce muscle incon­nu qui se contractait.

Ils remon­tèrent vers l’hô­tel. Le père était là, debout dans le jar­din, les mains dans les poches, et quand il vit Auré­lien — trem­pé, rouge, du sable dans les che­veux — quelque chose chan­gea dans son visage. Pas de la colère — de l’in­quié­tude, une vraie inquié­tude, celle qui vient du ventre et qui fait que le visage se défait.

— Qu’est-ce qui s’est pas­sé ? T’é­tais où ?

— À la plage.

— T’es trem­pé. Tu…

— C’est rien. La marée.

— La marée ? Tu es allé dans l’eau habillé ?

Le père le regar­dait, et dans ce regard Auré­lien vit quelque chose qu’il n’a­vait pas vu depuis long­temps — de la peur. Le père avait peur. Le père, qui ne sem­blait jamais rien res­sen­tir de plus fort qu’un aga­ce­ment dis­cret ou un plai­sir tem­pé­ré, avait peur pour son fils. Et cette peur était presque belle — elle était la preuve que quelque chose exis­tait, là, sous le silence et les polars et les Gitanes sans filtre, quelque chose de vivant et de brut que le divorce n’a­vait pas tué.

— Monte te chan­ger, dit le père d’une voix rauque. Et la pro­chaine fois, tu me dis où tu vas.

Auré­lien mon­ta. Il se chan­gea. Il s’as­sit sur le lit et regar­da ses mains, qui trem­blaient encore un peu — la course, le froid, la peur, le secret. Le secret sur­tout. Il avait un secret main­te­nant, quelque chose qui n’ap­par­te­nait qu’à lui et à Nol­wenn, quelque chose qu’il ne dirait pas au père, et cette pos­ses­sion d’un secret — le pre­mier vrai secret de sa vie — lui don­nait un sen­ti­ment de ver­tige qui res­sem­blait autant à de la culpa­bi­li­té qu’à de la joie. 

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Dalc’h mad — Troi­sième partie

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Cha­pitre 1 — L’arrivée

La Bre­tagne com­men­çait aux hortensias.

Auré­lien l’a­vait remar­qué quelque part après Quim­per, quand la natio­nale s’é­tait rétré­cie en une route à deux voies bor­dée de talus où les fleurs bleues, mauves, par­fois d’un rose sale, débor­daient comme si per­sonne ne s’en occu­pait — et peut-être que per­sonne ne s’en occu­pait. Le père condui­sait sans par­ler. Il avait éteint la radio après Rennes, ou peut-être avant, Auré­lien ne savait plus. La Renault 25 sen­tait le plas­tique chaud et le tabac froid. Sur la ban­quette arrière, entre sa valise et le sac de plage que le père avait ache­té au Mam­mouth de Quim­per en disant « on aura besoin de ça », Auré­lien comp­tait les pan­neaux en bre­ton. Il ne com­pre­nait rien. Les mots avaient trop de consonnes et pas assez de voyelles, comme une langue inven­tée par quel­qu’un qui n’aime pas ouvrir la bouche.

Le père avait dit : « Tu vas voir, c’est la plus belle baie du monde. »

Il avait dit ça sur l’au­to­route, quelque part dans le Mans, et depuis il n’a­vait plus rien dit sur la baie ni sur rien d’autre. Il condui­sait. Il fumait de temps en temps, le coude à la fenêtre, les Gitanes sans filtre dont l’o­deur res­te­rait à jamais dans la mémoire d’Au­ré­lien liée aux vacances avec le père — ce ter­ri­toire à part, bali­sé par le calen­drier du juge, deux week-ends par mois et la moi­tié des congés sco­laires. La deuxième quin­zaine d’août, cette année. La mère avait eu juillet et la pre­mière semaine d’août. Auré­lien ne savait pas ce qu’elle fai­sait en ce moment. Elle avait dit qu’elle res­te­rait à Paris, qu’elle avait des choses à faire dans l’ap­par­te­ment. Des choses. Le mot flot­tait, vague et un peu triste, comme les choses elles-mêmes.

Tré­boul appa­rut sans pré­ve­nir. La route des­cen­dait entre des mai­sons basses, des murs de pierre, des jar­dins minus­cules. Puis quelque chose s’ou­vrit — le ciel, d’a­bord, qui s’é­lar­git d’un coup comme si on avait reti­ré un cou­vercle, et des­sous, très loin et très près en même temps, la mer. La baie de Douar­ne­nez. Auré­lien se redres­sa sur la ban­quette. C’é­tait immense. L’eau n’a­vait pas une cou­leur mais plu­sieurs — du gris, du vert, du bleu très pâle, et par endroits des traî­nées d’un éclat presque métal­lique où le soleil d’août tapait entre les nuages. Et au milieu, ou pas tout à fait au milieu, une île. Petite, sombre, avec un phare.

— C’est l’île Tris­tan, dit le père.

Il l’a­vait dit comme on dit le nom d’une connais­sance — sans emphase, presque fami­liè­re­ment. Auré­lien regar­da l’île. Elle avait l’air d’un ani­mal cou­ché sur l’eau.

L’hô­tel se trou­vait au bout d’une rue étroite qui s’ap­pe­lait rue Saint-Jean. Le père se gara devant un mur cou­vert de lierre, cou­pa le moteur. Le silence, après six heures de route, avait une épais­seur presque phy­sique. On enten­dait la mer — pas les vagues, pas le fra­cas, juste un mur­mure conti­nu, une res­pi­ra­tion. Et des oiseaux. Et quelque chose d’autre qu’Au­ré­lien ne sut pas iden­ti­fier tout de suite et qui était l’ab­sence de bruit de la ville.

Le Ty Mad res­sem­blait à une grande mai­son plu­tôt qu’à un hôtel. Deux étages de pierre grise, des volets bleus, un toit d’ar­doise. Devant, un jar­din qui des­cen­dait vers la mer entre des mas­sifs de fleurs qu’Au­ré­lien ne connais­sait pas — des choses touf­fues, désor­don­nées, qui sen­taient fort dans la cha­leur d’août. Il y avait un por­tail en bois, une allée de gra­vier, et au bout de l’al­lée une femme qui atten­dait comme si elle les avait vus arri­ver de loin. Elle était grande, les che­veux gris rele­vés en chi­gnon, un tablier par-des­sus une robe bleue. Elle sou­rit au père et dit :

— Mon­sieur Bal­san ? Vous avez fait bonne route ?

Le père dit que oui, que c’é­tait un peu long mais que le pay­sage valait le détour, et Auré­lien pen­sa que c’é­tait faux, que le père n’a­vait pas regar­dé le pay­sage, qu’il avait regar­dé la route et rien d’autre pen­dant six heures. Mais les adultes disaient ce genre de choses. La femme — Mme Ker­meur, elle se pré­sen­ta en ser­rant la main d’Au­ré­lien avec une poigne ferme et chaude — les fit entrer.

L’in­té­rieur du Ty Mad sen­tait la cire et le sel. Le hall était petit, encom­bré de meubles sombres et de tableaux accro­chés par­tout — des marines, des bateaux, des falaises sous des ciels tumul­tueux. Un esca­lier en bois mon­tait vers les étages. Pas d’as­cen­seur. Les marches cra­quaient sous les pieds comme si elles avaient des choses à dire. Mme Ker­meur mon­ta devant, le père sui­vait avec les valises, Auré­lien fer­mait la marche en regar­dant tout : les portes des chambres, les cou­loirs étroits, un vase de fleurs séchées sur une console, une pho­to­gra­phie jau­nie dans un cadre ovale — un homme en cos­tume, une femme en cha­peau, devant ce qui res­sem­blait à l’hô­tel mais en plus jeune, en plus neuf, avec quelque chose de raide et d’ancien.

La chambre d’Au­ré­lien était au deuxième étage. Petite, blanche, avec un lit en fer for­gé et un par­quet qui grin­çait quand on mar­chait des­sus. Un bureau, une chaise, une armoire. Et la fenêtre. Auré­lien alla droit à la fenêtre et ce qu’il vit le cloua. La baie entière, d’un seul coup, comme une paume ouverte. L’eau, l’île Tris­tan avec son phare, les falaises de l’autre côté, et le ciel, ce ciel bre­ton d’août qui n’en finis­sait pas, tra­ver­sé de nuages rapides qui fai­saient cou­rir des ombres sur la sur­face de la mer. En contre­bas, juste en des­sous du jar­din, il aper­çut une cha­pelle en pierre — la cha­pelle Saint-Jean, petite, tra­pue, avec un cal­vaire devant — et au-delà, entre les rochers, une crique.

— Ça te plaît ?

Le père était dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Sa chambre était au bout du cou­loir — pas à côté, au bout. C’é­tait la pre­mière fois qu’ils avaient des chambres sépa­rées. D’ha­bi­tude, dans les hôtels de week-end, c’é­tait une chambre double avec un lit d’ap­point pour Auré­lien, et le père ron­flait, et Auré­lien met­tait du temps à s’en­dor­mir. Là, c’é­tait dif­fé­rent. Deux chambres, un cou­loir entre les deux. De la dis­tance. Auré­lien ne savait pas si c’é­tait mieux ou pire.

— C’est bien, dit-il.

Le père hocha la tête, res­ta une seconde de trop dans l’en­ca­dre­ment, puis dit qu’il allait se rafraî­chir et qu’on se retrou­ve­rait pour le dîner à huit heures.

Auré­lien débal­la sa valise. La mère avait tout plié, tout ran­gé — les tee-shirts, les shorts, le maillot de bain, le pull pour les soirs (« il fait frais en Bre­tagne le soir, même en août »), les livres. Elle avait glis­sé trois livres au fond de la valise : un Tin­tin qu’il avait déjà lu, un Club des Cinq, et un roman dont il n’a­vait jamais enten­du par­ler, avec une cou­ver­ture bleue et un titre en lettres blanches. L’En­fant de la haute mer. Il le posa sur le bureau sans l’ouvrir.

Le dîner fut ce que seraient presque tous les dîners de ces quinze jours : le père et le fils, face à face, dans la salle à man­ger du Ty Mad. Une pièce claire avec des boi­se­ries et de grandes fenêtres don­nant sur le jar­din. D’autres clients man­geaient autour d’eux — un couple dont l’homme par­lait fort avec un accent qu’Au­ré­lien ne recon­nut pas (belge, appren­drait-il le len­de­main), une vieille dame seule devant un livre, un couple d’An­glais qui chu­cho­taient. Le père com­man­da du bar grillé et un pichet de mus­ca­det. Auré­lien prit la même chose que le père, sans le vin. Le pois­son arri­va entier, avec l’œil. Auré­lien regar­da l’œil du pois­son et l’œil du pois­son le regarda.

— C’est du bar de ligne, dit le père. Pêché ce matin dans la baie.

Auré­lien hocha la tête. Le bar était bon. Le beurre était salé, d’un salé dif­fé­rent de celui de Paris, un salé qui avait quelque chose de la mer dedans. Le père man­gea en silence, but son vin, regar­da par la fenêtre. Le jar­din s’as­som­bris­sait. La baie virait au mauve.

— Tu ver­ras, dit le père. Demain je t’emmène voir le port.

— D’ac­cord.

— Il y a un musée de bateaux, il paraît que c’est bien.

— D’ac­cord.

Ils res­tèrent un moment après le repas. Le père prit un café, Auré­lien une crème cara­mel. Puis le père dit qu’il allait lire un peu au salon et qu’Au­ré­lien pou­vait mon­ter se cou­cher quand il vou­lait. Auré­lien monta.

La chambre, la nuit, était dif­fé­rente. Le par­quet cra­quait tout seul — les lattes qui tra­vaillaient, dirait le père, mais Auré­lien n’en était pas sûr. Par la fenêtre ouverte entraient l’o­deur de la mer et un air tiède qui n’a­vait rien de bre­ton, un air d’août pié­gé entre les côtes. Il se mit en pyja­ma, se bros­sa les dents dans le lava­bo minus­cule de la chambre (la salle de bains était au bout du cou­loir, par­ta­gée), et s’as­sit sur le rebord de la fenêtre.

La baie dans le noir n’é­tait pas noire. Elle était gris fon­cé, avec des éclats de lune sur l’eau, et on voyait le phare de l’île Tris­tan qui cli­gno­tait — une pul­sa­tion lente, régu­lière, comme un cœur. Auré­lien le regar­da battre un moment. Puis il vit autre chose.

Une lumière sur l’île. Pas le phare — autre chose. Plus bas, plus faible, comme une fenêtre éclai­rée ou une lampe qu’on porte. Elle appa­rut, brilla quelques secondes, puis s’é­tei­gnit. Auré­lien atten­dit. Elle revint, à un endroit légè­re­ment dif­fé­rent, puis dis­pa­rut de nouveau.

Il était fati­gué du voyage. Six heures de voi­ture et le silence du père et le pois­son avec son œil et la chambre nou­velle et le par­quet qui cra­quait. Il se cou­cha. La lumière de l’île conti­nua un moment der­rière ses pau­pières, puis elle aus­si s’éteignit.

Cha­pitre 2 — Le Ty Mad

Le matin entra par la fenêtre comme une gifle de lumière.

Auré­lien ouvrit les yeux et ne sut pas où il était. Le pla­fond était blanc, bas, avec une poutre qui le tra­ver­sait. Les murs sen­taient la chaux. Puis il enten­dit la mer — pas un bruit, presque un souffle — et se rap­pe­la. Tré­boul. Le Ty Mad. Les vacances avec le père. Il res­ta allon­gé un moment, à écou­ter. L’hô­tel vivait autour de lui : des pas dans le cou­loir, une porte qui se fer­mait dou­ce­ment, le tin­te­ment loin­tain de vais­selle, et quelque part en des­sous, une voix de femme qui par­lait en bre­ton — ou en fran­çais avec un accent si épais que ça reve­nait au même.

Il des­cen­dit à huit heures. La salle du petit déjeu­ner était la même pièce que le res­tau­rant de la veille, mais trans­fi­gu­rée par la lumière du matin. Le soleil entrait par les grandes fenêtres et fai­sait briller les boi­se­ries, les verres, les pots de confi­ture ali­gnés sur une nappe blanche. Et quelle confi­ture — des pots de toutes les cou­leurs, avec des éti­quettes écrites à la main : fraise, abri­cot, mûre, figue, et quelque chose qui s’ap­pe­lait « confi­ture de lait » et qu’Au­ré­lien n’a­vait jamais vu. Le beurre était en motte, jaune vif, avec des cris­taux de sel à la sur­face. Le pain sor­tait du four.

Le père était déjà là, assis près de la fenêtre, le nez dans Ouest-France. Il leva les yeux quand Auré­lien s’as­sit et dit :

— Bien dormi ?

— Oui.

— Moi aussi.

Ils man­gèrent. Le père beur­rait ses tar­tines avec méthode, une couche égale jus­qu’aux bords, et Auré­lien trou­vait ça ras­su­rant — cette pré­ci­sion du père dans les petits gestes, cette façon d’être com­pé­tent pour les choses sans impor­tance. La confi­ture de lait avait un goût de cara­mel et de enfance, un goût qu’on recon­naît sans l’a­voir jamais goûté.

Après le petit déjeu­ner, le père dit qu’il allait mar­cher un peu sur le sen­tier côtier avant la cha­leur et qu’Au­ré­lien pou­vait faire ce qu’il vou­lait. Faire ce qu’il vou­lait. La phrase tom­ba dans le silence du matin comme une pièce dans un puits. C’é­tait ça, les vacances avec le père — une liber­té immense et légè­re­ment ter­ri­fiante, parce que le père ne savait pas quoi en faire non plus. La mère aurait orga­ni­sé : la plage le matin, le déjeu­ner, la sieste, la visite l’a­près-midi, le bain avant le dîner. Le père, lui, offrait le vide et espé­rait que le vide se rem­pli­rait tout seul.

Auré­lien explo­ra l’hôtel.

Il com­men­ça par le rez-de-chaus­sée. La salle du petit déjeu­ner, qu’il connais­sait déjà. Le salon, à côté — plus sombre, plus intime, avec des fau­teuils en cuir cra­que­lé, une biblio­thèque vitrée pleine de livres jau­nis, une che­mi­née qui ne ser­vait évi­dem­ment pas en août mais dont le man­teau de pierre était cou­vert de bibe­lots marins : un sex­tant, un modèle réduit de bateau, une coquille d’or­meau grande comme une assiette. Aux murs, des tableaux — par­tout des tableaux. Des marines, des falaises, des scènes de port, mais aus­si des choses plus étranges : un visage de femme aux yeux fer­més, peint en bleu et en or, un pay­sage abs­trait qui res­sem­blait à la baie vue à tra­vers un vitrail bri­sé, une gouache petite comme la main qui repré­sen­tait un homme assis devant un cal­vaire, avec un béret et des lunettes rondes.

— C’est Max Jacob, dit une voix der­rière lui.

Auré­lien se retour­na. Mme Ker­meur était là, un tor­chon à la main, avec son sou­rire qui n’é­tait ni joyeux ni triste mais quelque chose entre les deux — accueillant, peut-être.

— Max Jacob, répé­ta-t-elle. Un poète. Un peintre aus­si. Il venait ici avant la guerre. C’é­tait un ami de la maison.

— Il est mort ? deman­da Auré­lien, parce que les gens dont on parle comme ça sont tou­jours morts.

— Oui. Pen­dant la guerre. C’é­tait un homme très drôle, à ce qu’on dit, et très mal­heu­reux aus­si. Les deux en même temps.

Elle repar­tit avec son tor­chon. Auré­lien regar­da la gouache. L’homme au béret avait l’air de quel­qu’un qui sait quelque chose que les autres ne savent pas et qui ne sait pas s’il doit en rire ou en pleurer.

Il conti­nua. Un cou­loir menait à l’ar­rière de l’hô­tel, vers la cui­sine (porte fer­mée, bruits de cas­se­roles, odeur de beurre en train de fondre) et une porte vitrée qui don­nait sur le jar­din. Le jar­din du Ty Mad était un monde. Pas un jar­din de ville, pas un jar­din ordon­né — quelque chose de touf­fu, de grim­pant, de débor­dant, où les hor­ten­sias côtoyaient des plantes qu’Au­ré­lien ne connais­sait pas, des choses à feuilles grasses, des buis­sons de roma­rin et de lavande, des rosiers qui avaient pous­sé dans tous les sens et qu’on n’a­vait pas taillés depuis long­temps, ou qu’on avait taillés exprès pour qu’ils aient l’air sau­vages. Un che­min de dalles tra­ver­sait le jar­din en zig­zag et des­cen­dait vers un muret de pierre au-delà duquel on voyait la mer. Un banc, sous un figuier. Deux chaises longues en toile rayée, à moi­tié dépliées. Et au fond, dans l’angle le plus abri­té, un chevalet.

Un homme peignait.

Il était vieux — pas vieux comme un grand-père, vieux comme quelque chose d’u­sé par le temps et le vent. Maigre, le dos voû­té, un cha­peau de paille sur le crâne, une che­mise tachée de pein­ture. Il pei­gnait sans se retour­ner, avec des gestes lents et pré­cis, le pin­ceau allant de la palette à la toile et de la toile à la palette dans un mou­ve­ment pen­du­laire. Auré­lien s’ap­pro­cha. Le tableau mon­trait la baie — mais une baie dif­fé­rente de celle qu’on voyait en levant les yeux, une baie plus verte, plus pro­fonde, avec des ombres que la vraie baie n’a­vait pas ou qu’Au­ré­lien ne savait pas voir.

Il res­ta là un moment, der­rière le peintre, sans rien dire. Le peintre ne se retour­na pas. Auré­lien repartit.

Il remon­ta à l’in­té­rieur, prit l’es­ca­lier vers le pre­mier étage. Les chambres des clients — portes fer­mées, numé­ros en lai­ton ter­ni. Au bout du cou­loir, une porte plus petite, sans numé­ro. Auré­lien essaya la poi­gnée. Fer­mée. Il col­la son oreille. Rien. Plus loin, un autre esca­lier, plus étroit, mon­tait vers le deuxième — son étage. Il pas­sa devant sa chambre, conti­nua. Le cou­loir se ter­mi­nait par une porte basse qu’il n’a­vait pas remar­quée la veille. Il posa la main sur la poignée.

— Le gre­nier, c’est pas pour les clients, dit Mme Kermeur.

Elle était appa­rue sans bruit, comme si l’hô­tel la dépla­çait d’un endroit à l’autre selon ses besoins.

— La mai­son a ses coins à elle, ajou­ta-t-elle. Il faut les respecter.

Auré­lien reti­ra sa main. Mme Ker­meur lui sou­rit — ce sou­rire à mi-che­min — et redescendit.

Il sor­tit.

Devant l’hô­tel, la rue Saint-Jean était silen­cieuse. Des mai­sons de pêcheurs, des murs de gra­nit, du linge qui séchait. Plus bas, le che­min vers la crique. Auré­lien le prit, dépas­sa la cha­pelle — petite, fer­mée, avec son cal­vaire de pierre ron­gé par le lichen — et arri­va sur les rochers. La crique de Saint-Jean était minus­cule : une langue de sable gris entre deux avan­cées rocheuses, avec des flaques de marée où des ané­mones ouvraient et fer­maient leurs doigts. L’eau était d’un vert trans­pa­rent. On voyait le fond — les algues, les cailloux, un crabe qui filait de côté. Au-delà de la crique, la baie s’é­ten­dait, et l’île Tris­tan flot­tait au milieu comme une chose posée là par mégarde.

Auré­lien s’as­sit sur un rocher. La cha­leur d’août pesait sur ses épaules. Il pen­sa à la mère, dans l’ap­par­te­ment de Paris, avec ses « choses à faire ». Il pen­sa au père, sur le sen­tier côtier, qui mar­chait seul. Il pen­sa à la lumière qu’il avait vue la nuit sur l’île. Puis il ne pen­sa plus à rien. La mer fai­sait son bruit de mer. Le soleil tapait. Il fer­ma les yeux.

Quand il les rou­vrit, il était midi et il avait faim.

Il remon­ta vers l’hô­tel. Le père était au jar­din, dans une chaise longue, un polar sur les genoux. Il avait l’air de quel­qu’un qui a mar­ché long­temps et qui a trou­vé un endroit où s’ar­rê­ter — pas heu­reux, pas mal­heu­reux, juste arrêté.

— On va man­ger ? pro­po­sa le père.

— Oui.

Ils déjeu­nèrent au res­tau­rant de l’hô­tel. Des cre­vettes grises, une salade, du fro­mage. Le père par­la un peu — du sen­tier côtier, de la vue, des falaises. Auré­lien écou­ta. Puis le père dit :

— C’est pas mal, ici, hein ?

— C’est bien, dit Aurélien.

Et il le pen­sait. Quelque chose dans cet hôtel — la lumière, l’o­deur, le par­quet qui par­lait, les tableaux, le jar­din fou, la mer en des­sous de tout — quelque chose lui disait qu’il était au bon endroit, même s’il ne savait pas pour­quoi, même s’il ne savait pas pour com­bien de temps.

L’a­près-midi, il retour­na dans le salon. Il prit un livre dans la biblio­thèque — un vieux roman d’a­ven­tures avec une cou­ver­ture car­ton­née — et s’ins­tal­la dans un fau­teuil. La dame au Sime­non était là aus­si, dans l’autre fau­teuil, tour­nant ses pages avec une régu­la­ri­té de métro­nome. Elle ne leva pas les yeux. Auré­lien ouvrit le livre. L’his­toire par­lait d’un gar­çon sur une île. Il lut trois pages, s’ar­rê­ta, regar­da par la fenêtre. Le peintre était tou­jours dans le jar­din, devant son che­va­let. Le couple belge — les Del­vaux, il avait enten­du leur nom au déjeu­ner — tra­ver­sait le jar­din en riant, elle en robe à fleurs, lui en pan­ta­lon de lin. Ils avaient l’air de per­son­nages de ciné­ma, de gens dont la vie est faite pour être regardée.

Le soleil tour­na. Les ombres dans le salon s’al­lon­gèrent. Mme Ker­meur appor­ta du thé sans qu’on le lui demande — un pla­teau avec une théière, des tasses, et des petits gâteaux secs qui s’ap­pe­laient, Auré­lien l’ap­pren­drait plus tard, des palets bre­tons. La dame au Sime­non prit une tasse sans inter­rompre sa lec­ture. Auré­lien prit un gâteau. Il était beur­ré, friable, avec un goût de sel au fond qui reve­nait comme un souvenir.

Le soir, au dîner, le père com­man­da du homard. C’é­tait un évé­ne­ment — à Paris, on ne man­geait pas de homard, le homard appar­te­nait à une caté­go­rie de choses trop chères ou trop com­pli­quées ou réser­vées aux res­tau­rants où le père n’al­lait pas. Mais ici, au Ty Mad, le homard était sur la carte, à un prix que le père jugea rai­son­nable, et il le com­man­da avec un geste de la main qui res­sem­blait presque à de l’au­dace. Le homard arri­va, énorme, rouge, sur un lit d’algues. Le père l’at­ta­qua avec des ins­tru­ments qu’Au­ré­lien ne connais­sait pas — des pinces, un cro­chet, une four­chette à deux dents — et il y avait quelque chose de joyeux dans cette bataille, quelque chose qui res­sem­blait au père d’a­vant le divorce, au père qui savait s’amuser.

— Goûte, dit-il en ten­dant un mor­ceau de pince.

Auré­lien goû­ta. La chair était sucrée, ferme, avec le beurre fon­du par-des­sus. C’é­tait la meilleure chose qu’il avait man­gée de sa vie. Il le dit au père et le père sou­rit — un vrai sou­rire, pas le sou­rire de poli­tesse qu’il avait d’ha­bi­tude, un sou­rire qui lui remon­tait jus­qu’aux yeux et qui fit qu’Au­ré­lien, pen­dant une seconde, le reconnut.

Plus tard, Auré­lien mon­ta se cou­cher. Le père res­ta au salon, où Le Guel­lec — il avait fini par se pré­sen­ter, Her­vé Le Guel­lec, au moment du café — lui pro­po­sa un whis­ky. Auré­lien les enten­dit depuis le palier du pre­mier étage, la voix du père et celle du vieux peintre, mêlées, indis­tinctes, comme deux ins­tru­ments qui cherchent le même accord.

Dans sa chambre, il ouvrit la fenêtre. La baie, la nuit, le phare. Il cher­cha la lumière sur l’île. Il atten­dit cinq minutes, dix. Rien. Le phare bat­tait, les étoiles étaient là, mais l’île res­tait sombre. Il s’en­dor­mit en l’attendant.

Cha­pitre 3 — La crique

Le troi­sième jour, Auré­lien trou­va Nolwenn.

Ou peut-être que c’est Nol­wenn qui le trou­va. Il n’en fut jamais cer­tain. Ce qu’il savait, c’est qu’il était des­cen­du à la crique après le petit déjeu­ner — le père était par­ti mar­cher, comme chaque matin, avec ses chaus­sures de ran­don­née et sa Gitane du matin, un rituel qui n’ap­par­te­nait qu’à lui et dont Auré­lien était exclu sans que per­sonne l’ait déci­dé — et qu’elle était là, assise sur le rocher plat qui avan­çait dans l’eau comme un pon­ton naturel.

Elle avait les pieds nus. C’est la pre­mière chose qu’il vit. Les pieds bruns, les che­villes fines, les jambes repliées. Elle regar­dait la mer avec l’air de quel­qu’un qui ne la regarde plus depuis long­temps, qui la connaît par cœur et qui regarde autre chose à tra­vers — quelque chose que la mer laisse voir à ceux qui savent attendre.

Auré­lien s’ar­rê­ta sur le sen­tier. Il ne savait pas s’il devait avan­cer ou recu­ler. La fille ne l’a­vait pas vu, ou fai­sait sem­blant de ne pas l’a­voir vu. Elle avait des che­veux noirs, courts, cou­pés n’im­porte com­ment, et un tee-shirt trop grand qui avait été bleu. Elle pou­vait avoir qua­torze ans, quinze, quelque chose comme ça — un âge qui pour Auré­lien, du haut de ses douze ans, appar­te­nait déjà au conti­nent des grands, à cette zone inter­mé­diaire où les filles cessent d’être des filles et com­mencent à deve­nir autre chose, quelque chose d’in­ti­mi­dant et de magnétique.

Il des­cen­dit sur les rochers. Fit du bruit exprès — ses san­dales sur la pierre, un caillou qui rou­la. Elle tour­na la tête. Des yeux très sombres, presque noirs. Pas de sou­rire. Pas d’hos­ti­li­té non plus. Une neu­tra­li­té qui res­sem­blait à celle des chats.

— T’es de l’hô­tel ? dit-elle.

— Oui.

— En vacances ?

— Oui. Avec mon père.

Elle hocha la tête comme si c’é­tait une réponse suf­fi­sante, et se retour­na vers la mer. Auré­lien res­ta debout, stu­pide, ne sachant que faire de ses mains, de son corps, de sa pré­sence devant cette fille qui ne lui deman­dait rien. Il finit par s’as­seoir sur un rocher voi­sin, à deux ou trois mètres d’elle, et regar­da la mer lui aussi.

Ils res­tèrent comme ça un moment. Le soleil tapait. La marée des­cen­dait — Auré­lien voyait les rochers émer­ger len­te­ment, cou­verts d’algues vertes et de moules, et les flaques se for­mer entre les cre­vasses, pié­geant des cre­vettes trans­pa­rentes et des ané­mones rouges. La fille ne bou­geait pas. Auré­lien non plus. C’é­tait un silence étrange — pas un silence gêné, pas un silence de gens qui ne savent pas quoi se dire, plu­tôt un silence qui se suf­fi­sait à lui-même, comme si par­ler aurait gâché quelque chose.

Au bout d’un long moment, la fille ten­dit le bras et mon­tra quelque chose entre deux rochers.

— Regarde.

Un crabe. Énorme, brun-vert, avec des pinces qui sem­blaient dis­pro­por­tion­nées par rap­port au corps. Il avan­çait de côté, très len­te­ment, à tra­vers une flaque, avec la pru­dence maniaque de quel­qu’un qui tra­verse un champ de mines.

— C’est un tour­teau, dit la fille. Celui-là, il est vieux. Il vient ici tous les étés.

— Com­ment tu sais que c’est le même ?

— Il lui manque une pince.

C’é­tait vrai. La pince gauche était plus petite, défor­mée, comme si elle avait repous­sé après avoir été arra­chée. Le crabe les regar­dait de ses yeux en billes noires, immo­bile main­te­nant, les pinces levées.

— Si tu le laisses tran­quille, il revient, dit la fille. Si tu le touches, il part et il revient pas avant trois jours.

Auré­lien ne tou­cha pas le crabe.

La fille dit qu’elle s’ap­pe­lait Nol­wenn. Elle le dit comme on dit l’heure — un fait, pas une confi­dence. Elle habi­tait Tré­boul, un peu plus haut dans la rue, dans une mai­son qu’on ne voyait pas depuis la crique. Sa mère tra­vaillait au Ty Mad — le ménage, le ser­vice, les chambres. Son père était pêcheur. Ou avait été pêcheur. Elle ne pré­ci­sa pas.

— Tu connais bien ici ? deman­da Aurélien.

Elle le regar­da comme si la ques­tion n’a­vait pas de sens.

— Je suis née ici, dit-elle.

Elle se leva, d’un mou­ve­ment souple, sans les mains, et com­men­ça à mar­cher sur les rochers avec une aisance qui don­na le ver­tige à Auré­lien — pieds nus sur les algues glis­santes, les arêtes tran­chantes, les trous d’eau noire, elle avan­çait comme sur un trot­toir. Elle ne lui dit pas de la suivre, mais elle ne lui dit pas de res­ter, alors il la sui­vit, mal­adroi­te­ment, tré­bu­chant, se rat­tra­pant aux aspé­ri­tés, les san­dales pati­nant sur les algues.

Ils contour­nèrent la pointe rocheuse qui fer­mait la crique à l’est et arri­vèrent sur un autre ver­sant, plus escar­pé, où les rochers tom­baient droit dans l’eau. Nol­wenn grim­pait sans effort. Auré­lien la sui­vait, essouf­flé, les genoux éra­flés. Ils arri­vèrent en haut d’une sorte de pro­mon­toire d’où l’on voyait toute la baie — et en se retour­nant, les toits de Tré­boul, le clo­cher de l’é­glise, et plus haut, sur la col­line, un cimetière.

— Le cime­tière marin, dit Nolwenn.

Auré­lien regar­da. Les tombes étaient tour­nées vers la mer. Pas toutes — mais la plu­part, les plus anciennes sur­tout, celles dont les pierres étaient ron­gées par le vent et le sel et le temps, regar­daient le large comme des visages.

— Pour­quoi elles sont tour­nées vers la mer ? demanda-t-il.

Nol­wenn ne répon­dit pas tout de suite. Le vent leur pous­sait les che­veux dans la figure. En bas, la mer cla­quait sur les rochers avec un bruit sourd et régu­lier, comme une porte qu’on frappe.

— Pour qu’ils voient reve­nir les bateaux, dit-elle.

Elle avait dit ça sim­ple­ment, sans solen­ni­té, comme une chose qu’on sait depuis tou­jours et qu’on ne pense plus à trou­ver belle ou triste. Auré­lien regar­da les tombes, puis la mer, puis les tombes de nou­veau. Il pen­sa aux pêcheurs qui par­taient et qui ne reve­naient pas tou­jours, et aux femmes qui atten­daient sur la côte en regar­dant l’ho­ri­zon, et aux morts qui conti­nuaient d’at­tendre sous la terre, les yeux de pierre tour­nés vers le large.

Ils redes­cen­dirent par un che­min qu’Au­ré­lien n’au­rait jamais trou­vé seul — un sen­tier entre les ajoncs, si étroit qu’il fal­lait mar­cher de pro­fil, qui débou­chait direc­te­ment sur la rue Saint-Jean, à cin­quante mètres de l’hô­tel. Nol­wenn s’ar­rê­ta là.

— Demain, si tu veux, je te montre autre chose, dit-elle.

Puis elle dis­pa­rut dans la rue comme si elle n’a­vait jamais exis­té, et Auré­lien res­ta debout sur le trot­toir avec le goût du sel sur les lèvres et quelque chose de neuf dans la poi­trine — un ser­re­ment, pas une dou­leur, plu­tôt une atten­tion, comme si un muscle qu’il ne connais­sait pas s’é­tait contrac­té pour la pre­mière fois.

Le père l’at­ten­dait au jardin.

— T’é­tais où ?

— À la crique.

— C’est bien ?

— C’est bien.

Le père n’in­sis­ta pas. Il lisait un Man­chette — Auré­lien recon­nut la cou­ver­ture de la col­lec­tion Folio, les lettres blanches sur fond noir. Le père aimait les polars, les vrais, pas les polars de plage, et il les lisait avec une concen­tra­tion qu’il n’a­vait pour rien d’autre — ni pour son fils, ni pour son tra­vail, ni pour les femmes, depuis le divorce du moins. Les polars étaient le seul endroit où Patrick Bal­san se sen­tait chez lui, ou du moins c’est ce qu’Au­ré­lien croyait, à douze ans, avec la cruau­té inno­cente des enfants qui jugent leurs parents sans savoir qu’ils les jugent.

Le dîner. Le pois­son. Le pichet de mus­ca­det. Le père essaya :

— Tu t’es fait un copain ?

— Non.

— Il y a d’autres enfants, ici ?

Auré­lien haus­sa les épaules. Il ne vou­lait pas par­ler de Nol­wenn. Elle n’ap­par­te­nait pas au monde du père — elle appar­te­nait aux rochers, à la crique, au sen­tier secret dans les ajoncs. La mettre en mots, la décrire au père, c’eût été la réduire à quelque chose d’ex­pli­cable, et elle ne l’é­tait pas.

Ce soir-là, dans sa chambre, il prit le livre que la mère avait glis­sé dans sa valise. L’En­fant de la haute mer. Il l’ou­vrit. La pre­mière nou­velle racon­tait l’his­toire d’une petite fille qui vit seule dans une rue posée sur l’o­céan, au milieu de nulle part, une rue avec des mai­sons et une école mais sans per­sonne. Elle attend. Elle ne sait pas ce qu’elle attend. Elle est là, entre le ciel et l’eau, et elle fait les choses que font les vivants — elle balaye, elle ouvre les volets, elle met le cou­vert pour un repas que per­sonne ne vien­dra man­ger — avec une appli­ca­tion qui est la forme la plus pure de l’espoir.

Auré­lien lut la nou­velle d’un trait. Quand il eut fini, il res­ta long­temps immo­bile, le livre ouvert sur le ventre, à regar­der le pla­fond. Il ne savait pas pour­quoi cette his­toire le tou­chait à ce point. Il ne savait pas que les livres pou­vaient faire ça — vous ouvrir quelque chose à l’in­té­rieur, comme une porte dont on igno­rait l’exis­tence. Il pen­sa à la petite fille sur l’eau. Il pen­sa à Nol­wenn sur les rochers. Il pen­sa aux morts du cime­tière marin qui regar­daient la mer.

Puis il alla à la fenêtre.

L’île Tris­tan était là, dans le noir, avec son phare qui bat­tait. Et au bout d’un moment — cinq minutes, dix, il ne comp­tait pas — la lumière revint. Faible, mobile, quelque part sur l’île, du côté où il n’y avait pas de phare. Quel­qu’un mar­chait là-bas avec une lampe. Quel­qu’un vivait sur l’île, dans le noir, pen­dant que tout le monde dormait.

Auré­lien regar­da la lumière jus­qu’à ce qu’elle s’é­teigne. Puis il se cou­cha et rêva de rues posées sur la mer.

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Hôtel de la plage — Troi­sième partie

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Hôtel de la plage

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Troi­sième partie

VII.

La peau salée

Il y a un moment, dans chaque été, où le temps bascule.

On ne le voit pas venir. On se lève, on des­cend prendre le petit-déjeu­ner, on marche sur la grève, on déjeune, on lit, on se baigne, on dîne, et chaque jour­née res­semble à la pré­cé­dente, et cette répé­ti­tion est un bon­heur, un bon­heur si régu­lier qu’on finit par le croire éter­nel. Et puis un matin on se réveille et quelque chose a chan­gé. L’air est dif­fé­rent. La lumière est dif­fé­rente. On ne sau­rait pas dire quoi exac­te­ment, mais on sent, dans le corps, une urgence qui n’é­tait pas là la veille. Les jours ne sont plus les mêmes. Ils vont plus vite. Ils comptent.

On était en août. Ça fai­sait trois semaines que j’é­tais là. Trois semaines que je me levais tôt pour la voir pré­pa­rer les tables. Trois semaines de soirs sur le muret du cime­tière. Trois semaines de conver­sa­tions où l’on par­lait de tout sauf de ce qui comp­tait, parce qu’à quinze ans on ne sait pas nom­mer ce qui compte, on le sent dans la poi­trine comme une main qui serre, mais les mots pour le dire n’existent pas encore.

Ce matin-là, elle m’a dit :

— T’as déjà été à la grève à marée basse, tout au bout, là où l’eau commence ?

— Non. Pas jus­qu’au bout.

— Viens cet après-midi. Coef­fi­cient 115. On pour­ra aller très loin.

Je ne suis pas allé déjeu­ner avec mes parents. J’ai inven­té un men­songe — des gar­çons de l’hô­tel m’a­vaient pro­po­sé une par­tie de foot sur la grève, quelque chose de ce genre, un men­songe de quinze ans, mal­adroit et inutile puisque ma mère savait et que mon père pré­fé­rait ne pas savoir.

On s’est retrou­vés au pied de l’hô­tel, côté grève. La mer s’é­tait reti­rée si loin qu’on ne la voyait plus. La Lieue de Grève tout entière était décou­verte, et au-delà encore, des zones de sable que je n’a­vais jamais vues, des éten­dues que la mer ne libé­rait que quelques heures par an, aux plus grandes marées. Le ciel était blanc, d’un blanc lumi­neux, presque aveu­glant, et le sable reflé­tait cette blan­cheur, et on mar­chait dans un monde sans ombres, sans contours, un monde dis­sous dans la lumière.

Katell mar­chait devant. Pieds nus, comme tou­jours. Jean retrous­sé, pull marin noué autour de la taille, un vieux sac en toile sur l’é­paule. Elle mar­chait vite et je la sui­vais, et nous ne par­lions pas, et le silence entre nous avait chan­gé de nature — ce n’é­tait plus le silence confor­table des soirs sur le muret, c’é­tait un silence ten­du, char­gé, un silence qui atten­dait quelque chose.

On a mar­ché long­temps. Le vil­lage a dis­pa­ru. L’hô­tel a dis­pa­ru. Il n’y avait plus rien autour de nous que le sable et le ciel, pas une mai­son, pas un arbre, pas un repère. On aurait pu être n’im­porte où, à n’im­porte quelle époque. On aurait pu être les pre­miers humains sur une plage vierge, ou les der­niers sur une plage aban­don­née. Le vent avait ces­sé. L’air était immo­bile, chaud, épais, comme si la mer en se reti­rant avait lais­sé sa cha­leur dans le sable.

Et puis on a trou­vé l’eau.

Pas la mer — pas encore. Des flaques. D’im­menses flaques tièdes, peu pro­fondes, que le soleil avait chauf­fées toute la jour­née. L’eau y était lim­pide, trans­pa­rente, presque chaude, et le fond de sable fin était lisse comme de la soie. Katell a posé son sac. Elle a enle­vé son pull. Elle a enle­vé son jean. En des­sous elle por­tait un maillot de bain, un maillot une pièce noir, simple, usé. Elle est entrée dans la flaque et elle s’est allon­gée dans l’eau, sur le dos, les bras en croix.

— Viens, elle a dit. L’eau est à trente degrés.

Je suis entré dans l’eau. Elle avait rai­son — l’eau était tiède, presque chaude, d’une dou­ceur soyeuse qui n’a­vait rien à voir avec la mer froide de la bai­gnade du matin. Je me suis allon­gé à côté d’elle, sur le dos, dans vingt cen­ti­mètres d’eau tiède, et au-des­sus de moi il n’y avait que le ciel blanc, et autour de moi il n’y avait que le sable, et à côté de moi il y avait Katell, et sa peau mouillée brillait dans la lumière, et ses che­veux noirs flot­taient autour de sa tête comme des algues, et je n’a­vais jamais rien vu d’aus­si beau, je n’ai jamais rien vu d’aus­si beau depuis.

On est res­tés long­temps comme ça. Allon­gés côte à côte dans cette flaque au milieu de nulle part. L’eau nous por­tait à peine — on tou­chait le fond, on sen­tait le sable sous le dos, mais il y avait cette mince couche d’eau entre le sable et nous, cette pel­li­cule de tié­deur qui nous enve­lop­pait, et c’é­tait comme flot­ter dans un rêve, un rêve éveillé où les limites du corps deve­naient incer­taines, où l’on ne savait plus très bien où finis­sait la peau et où com­men­çait l’eau.

C’est elle qui a pris ma main.

Sans me regar­der. Sans rien dire. Elle a sim­ple­ment ten­du la main dans l’eau et elle a trou­vé la mienne. Ses doigts étaient tièdes et lisses et salés. Elle les a entre­la­cés aux miens, et ce geste, ce geste si simple, un geste que des mil­liards de gens ont fait avant nous et feront après nous — ce geste m’a tra­ver­sé comme une décharge, comme un cou­rant, comme la foudre.

Je ne res­pi­rais plus. Ou je res­pi­rais trop. Je ne savais plus. Je sen­tais sa main dans la mienne et je sen­tais tout son corps à tra­vers sa main, la cha­leur de sa peau, le rythme de son pouls, cette vibra­tion imper­cep­tible de l’être vivant, et la mienne qui répon­dait, qui s’ac­cor­dait, comme deux ins­tru­ments qui trouvent la même note.

On ne s’est pas embras­sés ce jour-là. On est res­tés main dans la main dans l’eau tiède, long­temps, très long­temps, jus­qu’à ce que la flaque com­mence à refroi­dir, jus­qu’à ce que le ciel passe du blanc au doré, jus­qu’à ce qu’on sente, au loin, comme un fré­mis­se­ment — la mer qui revenait.

C’est Katell qui s’est levée la première.

— Il faut ren­trer, elle a dit. La marée remonte vite ici. Plus vite que tu ne crois.

Elle avait rai­son. On est ren­trés en mar­chant vite, puis en cou­rant presque, parce que l’eau arri­vait de par­tout, pas en vagues, non, en nappes, en langues silen­cieuses qui glis­saient sur le sable avec une rapi­di­té ter­ri­fiante, et ce qui était terre ferme dix minutes avant était déjà sous l’eau, et le che­min du retour n’é­tait plus le même, et je com­pre­nais sou­dain pour­quoi la grève était dan­ge­reuse, pour­quoi les gens s’y noyaient par­fois, sur­pris par la marée mon­tante dans ce pay­sage sans repères où l’on perd la notion des distances.

On est arri­vés à l’hô­tel hors d’ha­leine, mouillés jus­qu’aux genoux, riant. Katell riait. C’est la pre­mière fois que je l’en­ten­dais rire vrai­ment — pas le demi-sou­rire, pas l’i­ro­nie douce, un vrai rire, ouvert, géné­reux, un rire qui venait de la course et du dan­ger et de la joie d’être vivants, un rire qui conte­nait tout ce que les mots ne disaient pas.

Devant l’hô­tel, elle s’est arrê­tée. Elle m’a regar­dé. Elle a lâché ma main — je ne savais même pas que je la tenais encore. Elle a dit :

— Demain soir. Après mon ser­vice. À la croix.

Et elle est entrée dans l’hôtel.

Le len­de­main soir, je suis allé à la croix. La marée était basse, pas aus­si basse que la veille, mais suf­fi­sam­ment pour qu’on puisse atteindre le rocher à pied. Katell était déjà là. Elle était assise au pied de la croix de pierre, dans la lumière du cou­chant, et quand je suis arri­vé elle s’est levée et elle m’a embrassé.

C’é­tait mon pre­mier bai­ser. Je ne dirai rien de plus parce qu’il n’y a rien à dire. Cha­cun se sou­vient de son pre­mier bai­ser. Cha­cun sait que ce qui se passe à cet ins­tant-là ne peut pas être mis en mots, parce que les mots sont faits pour ce qui se pense et que ce qui se passe dans un pre­mier bai­ser ne se pense pas — ça se vit, dans la bouche, dans les mains, dans la peau, dans cette zone du corps qui n’a pas de nom et qui se trouve quelque part entre la gorge et le ventre.

Je dirai seule­ment ceci : ses lèvres avaient le goût du sel. Et tout ce que j’ai aimé depuis a eu, en des­sous, ce goût-là. Comme un fond, un sub­strat, une note de basse que rien n’a jamais couverte.

VIII.

La fin de l’été

Il y a un mot en bre­ton — Katell me l’a appris — qui n’a pas d’é­qui­valent en fran­çais. Hiraeth. Ce n’est pas un mot bre­ton à pro­pre­ment par­ler, c’est du gal­lois, mais elle disait que les Bre­tons le com­pre­naient mieux que per­sonne. Ça désigne la nos­tal­gie d’un lieu qu’on n’a pas encore quit­té. Le regret de quelque chose qui n’est pas encore per­du. Ce sen­ti­ment de deuil anti­ci­pé qu’on éprouve quand on sait que le bon­heur pré­sent va finir et qu’on ne peut rien faire pour l’empêcher.

C’est ce que j’ai res­sen­ti les der­niers jours.

Tout était le même — la grève, l’hô­tel, la ter­rasse, les pla­teaux de fruits de mer, Katell — mais tout était dif­fé­rent parce que tout avait une date de péremp­tion. Le départ était fixé au 28 août. Un same­di, comme l’ar­ri­vée. Symé­trie cruelle. Mon père avait mar­qué la date sur le petit calen­drier de la chambre d’un trait de sty­lo rouge, comme on marque la date d’une échéance ou d’une opé­ra­tion chirurgicale.

Katell ne par­lait pas du départ. Elle ne comp­tait pas les jours. Elle vivait dans le pré­sent avec une aisance qui me stu­pé­fiait et qui me fai­sait mal, parce que je ne savais pas si c’é­tait de la sagesse, de l’in­dif­fé­rence, ou sim­ple­ment cette habi­tude qu’ont les gens d’i­ci de voir les esti­vants arri­ver et repar­tir comme les marées, sans s’y atta­cher, sans en souffrir.

On se voyait chaque soir. On mar­chait sur la grève dans la lumière qui décli­nait. On s’as­seyait sur le muret du cime­tière. On s’embrassait au pied de la croix quand la marée le per­met­tait. Et chaque bai­ser avait le goût du sel et de la fin.

Pen­dant la jour­née, je la regar­dais tra­vailler. Elle ser­vait les tables avec la même effi­ca­ci­té, la même grâce éco­nome de gestes. Rien n’a­vait chan­gé dans son com­por­te­ment pro­fes­sion­nel — devant les clients, devant Mon­sieur Cariou, devant mes parents, elle était la même Katell qu’a­vant, la ser­veuse polie et rapide, et cette capa­ci­té à sépa­rer les deux mondes — le jour et la nuit, le tra­vail et nous — me fas­ci­nait et m’effrayait.

Le temps tour­nait. On le sen­tait. Les soirs rac­cour­cis­saient — imper­cep­ti­ble­ment d’a­bord, puis de façon visible, le cré­pus­cule arri­vait plus tôt, la lumière dorée de juillet avait fait place à une lumière plus cui­vrée, plus épaisse, qui annon­çait sep­tembre. Les nuits étaient fraîches. On voyait des pulls appa­raître aux épaules des esti­vants. Des familles par­taient, rem­pla­cées par d’autres — les aoû­tiens, disait Mon­sieur Cariou avec un mépris sans méchan­ce­té, des gens qui ne connais­saient pas encore les lieux, qui posaient des ques­tions idiotes sur les marées, qui ne savaient pas qu’il fal­lait com­man­der le pla­teau le matin pour l’a­voir à midi.

Trois jours avant le départ, il a plu. Pas la bruine habi­tuelle, une vraie pluie, dense, obs­ti­née, qui tom­bait droit du ciel sans une once de vent, comme si le ciel pleu­rait. La grève a dis­pa­ru sous un rideau gris. L’hô­tel s’est replié sur lui-même — les clients res­taient dans la salle, jouaient aux cartes, lisaient de vieux numé­ros de Paris Match trou­vés dans le hall. Mon père regar­dait la pluie par la fenêtre en fumant ciga­rette sur ciga­rette. Ma mère tri­co­tait. Le monde avait rétréci.

Katell tra­vaillait. Je l’ai à peine vue de la jour­née. Le soir, il pleu­vait encore. On s’est retrou­vés sous l’auvent de la ter­rasse fer­mée, dans l’o­deur de pluie et de sel. L’eau ruis­se­lait des gout­tières. La grève était invi­sible. On enten­dait la mer sans la voir, ce gron­de­ment sourd et conti­nu qui sem­blait venir de partout.

— Tu pars quand ? elle a demandé.

C’est la pre­mière fois qu’elle en parlait.

— Same­di.

— Same­di.

Elle a répé­té le mot. Pas comme une ques­tion. Comme un constat. Comme on dit le nom d’une mala­die qu’on a diag­nos­ti­quée et qu’on ne peut pas soigner.

Je ne savais pas quoi dire. À quinze ans, on ne sait pas dire : je revien­drai. On ne sait pas dire : on s’é­cri­ra. On ne sait pas dire : tu me man­que­ras. Toutes ces phrases existent, on les a lues dans les livres, on les a enten­dues dans les films, mais elles ne passent pas la gorge, elles res­tent coin­cées quelque part entre le cœur et les lèvres, et ce qui sort à la place est un silence, un silence lourd, mal­adroit, un silence de quinze ans qui vou­drait tout dire et ne dit rien.

Elle a allu­mé une ciga­rette. La flamme du bri­quet a éclai­ré son visage une seconde — ses yeux gris-vert, ses pom­mettes, cette petite cica­trice au-des­sus du sour­cil droit qu’elle ne m’a­vait jamais expli­quée. Puis l’obs­cu­ri­té est revenue.

— L’é­té pro­chain, j’ai dit.

Les mots étaient sor­tis tout seuls. Pitoyables. L’é­té pro­chain. Comme si un an, à quinze ans, n’é­tait pas une éter­ni­té. Comme si mille jours de lycée, de métro, de dimanches au bois de Vin­cennes, de réveils dans une chambre sans le bruit de la mer, comme si tout cela n’é­tait qu’un entracte, une paren­thèse, quelque chose qu’on pou­vait enjam­ber pour se retrou­ver exac­te­ment ici, exac­te­ment dans cette odeur de pluie et de sel, exac­te­ment à côté d’elle.

— L’é­té pro­chain, elle a répété.

Et dans sa voix il y avait quelque chose que je n’ai com­pris que beau­coup plus tard. Pas de l’in­cré­du­li­té. Pas du scep­ti­cisme. De la ten­dresse. La ten­dresse de quel­qu’un qui sait quelque chose que l’autre ne sait pas encore — que l’é­té pro­chain n’existe pas, qu’il n’y a que cet été-ci, que l’ins­tant pré­sent est la seule chose qui nous appar­tienne vrai­ment, et que le reste est de l’eau qui passe entre les doigts.

Le matin du 28 août, je me suis levé à cinq heures. La pluie avait ces­sé. Le ciel était lavé, d’un bleu pâle qui annon­çait une belle jour­née — une jour­née que je ne ver­rais pas, puisque nous serions sur la route. Mon père char­geait la voi­ture. Ma mère fer­mait les valises. L’hô­tel dor­mait encore.

Je suis des­cen­du. Katell était là. Dans la salle, seule, à pré­pa­rer les tables du petit-déjeu­ner. Elle ne m’a pas enten­du arri­ver. Ou elle a fait sem­blant. Elle dis­po­sait les bols sur les nappes à car­reaux avec des gestes pré­cis, méca­niques, comme si c’é­tait un matin ordi­naire, comme si rien ne finissait.

Je me suis arrê­té dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Elle a levé les yeux.

On s’est regar­dés. Long­temps, cette fois. Sans le demi-sou­rire, sans l’i­ro­nie, sans la dis­tance. Juste deux regards nus, à cinq heures du matin, dans une salle de res­tau­rant vide, avec les bols blancs sur les nappes à car­reaux et l’o­deur du café qui com­men­çait à pas­ser dans la cuisine.

Elle a posé le bol qu’elle tenait. Elle s’est appro­chée. Elle m’a pris dans ses bras. Pas un bai­ser — une étreinte. Ses bras autour de moi, ser­rés, sa joue contre ma tempe, et elle a mur­mu­ré quelque chose en bre­ton que je n’ai pas com­pris, quelques mots, trois peut-être, qu’elle a dit tout bas, contre mon oreille, et que je n’ai pas com­pris mais que mon corps a compris.

Puis elle m’a lâché. Elle a repris le bol. Elle a dit :

— Ta mère va t’attendre.

Et elle est repar­tie vers les tables.

Je suis sor­ti de l’hô­tel. Mon père avait fini de char­ger la voi­ture. Ma mère était assise à l’a­vant, la carte Miche­lin sur les genoux. Je me suis ins­tal­lé à l’ar­rière, entre la gla­cière et les valises.

La voi­ture a démar­ré. La rue mon­tait. L’hô­tel rape­tis­sait dans la lunette arrière. Je me suis retour­né, j’ai regar­dé la façade crème et blanche, les fenêtres, la ter­rasse, et je n’ai pas vu Katell. Peut-être qu’elle était à l’in­té­rieur. Peut-être qu’elle ne regar­dait pas. Peut-être qu’elle ser­vait déjà les pre­miers petits-déjeu­ners, avec ses gestes rapides et pré­cis, parce que la vie ne s’ar­rête pas quand quel­qu’un s’en va, parce que les marées ne s’ar­rêtent pas, parce que les bols doivent être posés sur les nappes et le café ver­sé dans les bols.

Au virage, la baie est appa­rue une der­nière fois. Immense, brillante sous le soleil du matin. La Lieue de Grève dans toute sa splen­deur. Et puis le virage l’a empor­tée, et il n’y avait plus que la route, les arbres, les pan­neaux en bre­ton, et cette dou­leur dans la poi­trine, cette main qui ser­rait et qui ne lâchait pas, cette main qui n’a jamais vrai­ment lâché.

IX.

Les ins­tants sans substance

L’é­té pro­chain n’a pas eu lieu.

Pas comme je l’a­vais ima­gi­né, en tout cas. Il y a eu un été sui­vant, bien sûr — il y a tou­jours un été sui­vant — mais nous ne sommes pas reve­nus à Saint-Michel-en-Grève. Mon père avait déci­dé, pour des rai­sons qui m’ont sem­blé obs­cures et impar­don­nables, que nous irions cette année-là dans le Var. Un col­lègue lui avait prê­té une mai­son à Bormes-les-Mimo­sas. Ma mère avait dit : ça nous chan­ge­ra, ce sera bien. Et moi j’a­vais ser­ré les mâchoires et je n’a­vais rien dit, parce qu’à seize ans on n’a pas voix au cha­pitre dans le choix des vacances fami­liales, parce que les parents décident et les enfants subissent, et qu’ex­pli­quer pour­quoi il fal­lait abso­lu­ment retour­ner en Bre­tagne aurait exi­gé un aveu que j’é­tais inca­pable de faire.

L’é­té dans le Var a été un pur­ga­toire enso­leillé. La mer était trop bleue, le sable était trop jaune, les gens étaient trop bron­zés, tout était trop, et rien n’é­tait assez. Je pas­sais mes jour­nées à lire dans une chambre aux volets fer­més pen­dant que mes parents pre­naient l’a­pé­ri­tif sur la ter­rasse avec les voi­sins. Le soir, je mar­chais sur la plage, mais les plages du Var ne sont pas la Lieue de Grève, elles sont petites et tièdes et dociles, elles ne se retirent pas sur des kilo­mètres en lais­sant der­rière elles un pay­sage lunaire, elles n’ont pas de croix de pierre, elles n’ont pas de cime­tière marin, elles n’ont pas de Katell.

Je lui avais écrit. Une lettre, envoyée à l’Hô­tel de la Plage, parce que je n’a­vais pas son adresse à Tré­du­der. Une lettre de quinze ans, c’est-à-dire une catas­trophe — trop longue, trop empha­tique, pleine de phrases reco­piées dans des livres et de sen­ti­ments expri­més avec la mal­adresse d’un chi­rur­gien qui opé­re­rait avec des moufles. Je lui racon­tais le Var, le soleil, l’en­nui. Je ne lui disais pas qu’elle me man­quait, parce que « man­quer » était un mot trop petit pour ce que je res­sen­tais. Je ne lui disais pas que je l’ai­mais, parce que « aimer » était un mot trop grand. Je ne lui disais rien de ce qui comp­tait, et je rem­plis­sais les pages de ce qui ne comp­tait pas.

Elle n’a pas répondu.

J’ai atten­du. Tout le mois de sep­tembre, tout le mois d’oc­tobre, avec cette fièvre des gens qui guettent le fac­teur — la clé dans la boîte aux lettres, le bruit du cour­rier qui tombe, le cœur qui s’ac­cé­lère, et chaque jour la même décep­tion, les mêmes enve­loppes blanches qui ne sont pas la bonne, les fac­tures, les pros­pec­tus, les lettres pour mes parents, jamais rien pour moi.

Je me suis dit : la lettre ne lui est pas par­ve­nue. Elle avait quit­té l’hô­tel en sep­tembre, elle était ren­trée à Brest pour la fac, per­sonne ne lui avait fait suivre le cour­rier. Je me suis dit : elle n’é­crit pas. C’est quel­qu’un qui parle, qui chante, qui regarde, mais qui n’é­crit pas, parce que l’é­cri­ture est un truc de Pari­sien, un truc de gens qui vivent loin de la mer, et que les choses qu’elle avait à me dire ne pou­vaient pas se mettre sur du papier. Je me suis inven­té des rai­sons. Des excuses. Des his­toires. À seize ans, on est doué pour ça — pour construire des fic­tions qui pro­tègent de la réalité.

L’é­té d’a­près, nous sommes reve­nus en Bre­tagne. Pas à Saint-Michel. À Per­ros-Gui­rec, chez une tante de ma mère. C’é­tait à qua­rante kilo­mètres. Qua­rante kilo­mètres qui auraient pu être qua­rante mille. J’ai sup­plié qu’on fasse un détour par Saint-Michel. Ma mère a dit : pour­quoi pas, c’est joli. Mon père a dit : on ver­ra. On n’a pas vu. Les vacances sont pas­sées, et je n’ai pas revu la Lieue de Grève.

Après, la vie a fait ce que la vie fait. Le lycée, le bac, la fac, un appar­te­ment à Paris, un pre­mier tra­vail, un deuxième, des femmes, un mariage, un divorce, un autre tra­vail, un autre appar­te­ment, et chaque année qui pas­sait ajou­tait une couche sur cet été-là, comme les couches de pein­ture sur un mur — le motif ori­gi­nal dis­pa­raît, on ne le voit plus, mais il est là-des­sous, il est tou­jours là-des­sous, et par­fois, quand la pein­ture s’é­caille, quand une fis­sure s’ouvre, on l’aperçoit.

Qu’est-ce qui fait qu’on se sou­vient ? Qu’est-ce qui fait que cet été-là, par­mi tous les étés, reste intact dans la mémoire, net, pré­cis, avec ses cou­leurs et ses odeurs et ses sons, alors que des années entières se sont effa­cées, des années de vie adulte avec leurs évé­ne­ments, leurs déci­sions, leurs ren­contres, tout cela flou, mélan­gé, inter­chan­geable ? Je ne sais pas. Peut-être que la mémoire ne retient que les pre­mières fois. Peut-être que tout ce qui vient après n’est que répé­ti­tion, varia­tion, écho, et que la matrice de tout — du désir, de l’a­mour, de la perte — se forme en une seule fois, un seul été, dans un hôtel de Bre­tagne nord.

Katell. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue.

C’est la véri­té. Pas la véri­té confor­table de celui qui sait et qui choi­sit de ne pas dire, mais la véri­té nue de celui qui ne sait pas. Je ne l’ai pas cher­chée. Ou plu­tôt — j’ai failli la cher­cher, plu­sieurs fois, à dif­fé­rents moments de ma vie. Une nuit d’in­som­nie à trente ans, j’ai com­po­sé le numé­ro des ren­sei­gne­ments et j’ai deman­dé un Le Bihan à Tré­du­der, Côtes-d’Ar­mor. On m’a don­né un numé­ro. J’ai rac­cro­ché avant de le com­po­ser. Une autre fois, plus tard, avec l’a­vè­ne­ment d’In­ter­net, j’ai tapé son nom dans un moteur de recherche. Katell Le Bihan. Rien. Ou trop de résul­tats, trop de Katell, trop de Le Bihan, et l’im­pos­si­bi­li­té de savoir laquelle était elle.

Peut-être que je ne vou­lais pas savoir. Peut-être que savoir aurait détruit quelque chose — non pas le sou­ve­nir lui-même, qui est indes­truc­tible, mais l’es­pace autour du sou­ve­nir, cette zone de flou et de pos­sible qui per­met d’i­ma­gi­ner. Tant que je ne sais pas, Katell peut être n’im­porte quoi, n’im­porte où. Elle peut avoir quit­té la Bre­tagne ou y être res­tée. Elle peut être deve­nue pro­fes­seur de lettres, ostréi­cul­trice comme son père, femme de marin, chan­teuse, n’im­porte quoi. Elle peut être heu­reuse. J’ai besoin qu’elle soit heu­reuse, mais je n’ai pas besoin de le véri­fier. La pos­si­bi­li­té de son bon­heur me suffit.

Et puis il y a l’autre pos­si­bi­li­té. Celle qu’on n’ose pas for­mu­ler. Que cet été n’ait pas comp­té pour elle comme il a comp­té pour moi. Qu’il ait été un été par­mi d’autres, un esti­vant par­mi d’autres — le Pari­sien de l’é­té 82, ou 83, après celui de l’é­té 81 et avant celui de l’é­té 84. Que le bai­ser au pied de la croix ait été un geste de ten­dresse envers un ado­les­cent gauche et atten­dris­sant, pas le séisme que j’en ai fait. Que les mots en bre­ton mur­mu­rés à mon oreille le matin du départ aient signi­fié « bon voyage » et rien de plus. Que je me sois, en somme, racon­té une his­toire pen­dant trente-trois ans.

Mais non.

Non.

Il y a des choses que le corps sait et que le doute ne peut pas atteindre. La pres­sion de sa main dans l’eau tiède. La durée de son regard dans la salle vide à cinq heures du matin. Le trem­ble­ment de sa voix quand elle a chan­té la gwerz sur le muret du cime­tière. Le goût du sel sur ses lèvres. Tout cela n’é­tait pas de la gen­tillesse. Tout cela n’é­tait pas de la poli­tesse. Tout cela était réel, et je le sais, je le sais avec la cer­ti­tude de mon corps, avec la cer­ti­tude de ma peau, et aucun rai­son­ne­ment, aucune dis­tance, aucun nombre d’an­nées ne pour­ra me l’enlever.

X.

La marée

La bruine a cessé.

Je suis tou­jours sur la ter­rasse de l’hô­tel fer­mé. Je ne sais pas com­bien de temps j’ai pas­sé ici. Une heure, peut-être deux. Le ciel est pas­sé du gris au blanc, ce blanc lai­teux de novembre en Bre­tagne qui n’est ni nua­geux ni clair, qui est sim­ple­ment la cou­leur du ciel quand il a renon­cé à être autre chose.

La grève est devant moi. Tou­jours la même. Immense, grise, par­cou­rue de rigoles et de flaques. La marée est basse, comme tout à l’heure, mais je sens qu’elle va tour­ner. Il y a dans l’air cette immo­bi­li­té par­ti­cu­lière qui pré­cède le ren­ver­se­ment, ce moment sus­pen­du où la mer a fini de se reti­rer et n’a pas encore com­men­cé à reve­nir, comme une res­pi­ra­tion entre l’ex­pi­ra­tion et l’inspiration.

Je des­cends sur la grève.

Mes chaus­sures s’en­foncent dans le sable mouillé. Le froid me sai­sit les che­villes. Je marche vers le large, comme j’ai mar­ché il y a trente-trois ans, mais plus len­te­ment, avec ce pas pru­dent des gens qui ne connaissent plus le ter­rain, qui ont oublié les flaques et les rigoles et les endroits où le sable cède.

La croix est là-bas. Je la vois. Petite, tra­pue, grise. Plan­tée sur son rocher comme une sen­ti­nelle. Elle n’a pas chan­gé. Les croix de pierre ne changent pas. Le sel les ronge, le vent les polit, la mer les recouvre et les découvre deux fois par jour, mais elles ne changent pas. Elles sont là depuis des siècles et elles seront là après nous, après les hôtels fer­més et les hôtels rou­verts, après les amours de vacances et les sou­ve­nirs de vacances, après tout.

Je marche vers elle.

Le vil­lage est der­rière moi. L’hô­tel rape­tisse. Bien­tôt il ne sera plus qu’un bloc pâle sur la ligne du rivage, exac­te­ment comme dans mon sou­ve­nir, et je serai seul sur la grève avec le sable et le ciel et le vent qui se lève, ce vent de noroît qui ne tombe jamais, même en novembre, même quand tout est gris, même quand il n’y a plus personne.

J’at­teins la croix. Je pose ma main sur la pierre. Elle est froide, rugueuse, pique­tée de sel. Sous mes doigts, les mêmes aspé­ri­tés qu’il y a trente-trois ans. La même roche. Le même grain. Le temps a pas­sé sur tout — sur moi, sur l’hô­tel, sur Katell, sur le monde — mais pas sur cette pierre. Cette pierre est hors du temps. Elle a vu débar­quer Saint Efflam et sa femme Enora au cin­quième siècle. Elle a vu les drak­kars des Vikings et les cha­loupes des Anglais. Elle a vu la forêt englou­tie et la mer prendre sa place. Elle a vu un ado­les­cent et une jeune femme s’embrasser à ses pieds par un soir d’é­té, il y a très longtemps.

Je reste là un moment.

Le vent for­cit. Les pre­mières langues d’eau appa­raissent au loin, ces nappes brillantes qui glissent sur le sable avec une rapi­di­té silen­cieuse. La marée remonte. Il faut ren­trer. Katell me l’a­vait dit : la marée remonte vite ici, plus vite que tu ne crois.

Je fais demi-tour. Je marche vers le vil­lage. L’eau arrive par les côtés, par der­rière, elle entoure les rochers, elle rem­plit les creux, elle efface les traces de pas. Dans une heure, la croix aura dis­pa­ru sous la mer. Dans deux heures, la grève tout entière sera recou­verte, et la mer bat­tra le mur du cime­tière marin, et les vagues vien­dront lécher les tombes de gra­nit, et tout sera comme si rien n’a­vait jamais exis­té — ni la grève, ni les pro­me­neurs, ni les amours de quinze ans.

Mais demain matin, la mer se reti­re­ra de nou­veau. Et la croix réap­pa­raî­tra. Et la grève sera là, immense et grise et lui­sante, avec ses flaques tièdes et ses rigoles et ses crabes minus­cules. Et quel­qu’un mar­che­ra des­sus — un enfant, un ado­les­cent, un vieil homme — et sen­ti­ra sous ses pieds nus le sable ferme et mouillé, et regar­de­ra vers le large, et se deman­de­ra ce qu’il y a, là-bas, au bout, là où l’eau commence.

Je remonte vers l’hô­tel. La façade grise. Les volets arra­chés. Les lettres fan­tômes sur le mur : HÔTEL DE LA PLAGE. Le chat gris est reve­nu sur son rebord de fenêtre. Il me regarde avec ses yeux jaunes.

La marée monte der­rière moi. Je l’en­tends. Ce gron­de­ment sourd, ce souffle de bête énorme qui reprend son ter­ri­toire. Dans quelques heures, l’eau vien­dra tou­cher le pied de l’hô­tel, comme elle le fait depuis plus d’un siècle, comme elle le fai­sait quand l’hô­tel n’é­tait qu’une petite auberge, comme elle le fera quand l’hô­tel sera réno­vé et rou­vert et plein de clients nou­veaux qui ne sau­ront rien de ce qui s’est pas­sé ici.

Je monte dans la voi­ture. Je démarre. La rue remonte. Au virage, je me retourne une der­nière fois. La baie, l’hô­tel, la grève, le cime­tière marin. Tout est là. Tout sera tou­jours là.

C’est moi qui passe.

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Hôtel de la plage — Troi­sième partie

Hôtel de la plage — Deuxième partie

Hôtel de la plage

Hôtel de la plage

Deuxième par­tie

IV.

Katell

Elle s’ap­pe­lait Katell Le Bihan.

Je l’ai appris le troi­sième jour, en écou­tant Mon­sieur Cariou l’ap­pe­ler depuis la cui­sine d’une voix qui tra­ver­sait les murs : Katell ! La douze veut du beurre ! Et elle tra­ver­sait la salle avec le rame­quin, rapide, effi­cace, sans un mot de trop, en évi­tant les tables avec une grâce éco­nome de gestes, comme quel­qu’un qui connaît la géo­gra­phie de cette salle les yeux fermés.

Elle avait dix-huit ans. Elle habi­tait Tré­du­der, le vil­lage juste der­rière, à deux kilo­mètres dans les terres. Son père était ostréi­cul­teur à Loc­qué­meau. Elle tra­vaillait à l’Hô­tel de la Plage chaque été depuis ses seize ans — en salle le midi et le soir, à la récep­tion le matin. L’hi­ver, elle était ins­crite à la fac de lettres à Brest, mais elle n’en par­lait jamais, comme si cette vie-là ne comp­tait pas, comme si seule exis­tait la vie ici, la salle, la ter­rasse, les pla­teaux qu’on porte à bout de bras, la grève au bout du regard.

Tout cela, je l’ai appris par mor­ceaux, par bribes, au fil des jours. Pas en posant des ques­tions — je n’au­rais jamais osé. En écou­tant. En étant là. En m’as­seyant un peu plus long­temps que néces­saire à la table du petit-déjeu­ner, en traî­nant dans le hall quand elle tenait la récep­tion, en des­cen­dant sur la ter­rasse aux heures où je savais qu’elle des­ser­vait. J’or­ga­ni­sais ma jour­née comme un espion orga­nise ses fila­tures, avec une pré­ci­sion maniaque et un natu­rel entiè­re­ment fabriqué.

Elle le savait, bien sûr.

On ne trompe per­sonne à quinze ans. On croit être invi­sible et on est trans­pa­rent. On croit être sub­til et on est pathé­tique. On croit que per­sonne ne remarque qu’on reste vingt minutes devant un bol de cho­co­lat froid, les yeux rivés sur la porte de la cui­sine, et tout le monde le remarque — sauf, peut-être, les parents, qui voient leur fils contem­pler le pay­sage avec un air rêveur et se féli­citent que le bon air bre­ton lui fasse du bien.

Katell, elle, avait com­pris. Et ce qui me tuait — ce qui me tuait déli­cieu­se­ment — c’est qu’elle ne me décou­ra­geait pas. Elle ne m’en­cou­ra­geait pas non plus. Elle se tenait dans un entre-deux qui me ren­dait fou, cet espace étroit entre la gen­tillesse et l’in­dif­fé­rence où je ne savais jamais si elle me regar­dait parce que j’exis­tais pour elle ou sim­ple­ment parce que j’é­tais assis dans son champ de vision.

Le pre­mier vrai échange a eu lieu un matin, très tôt. J’é­tais des­cen­du avant sept heures, ce qui ne m’é­tait jamais arri­vé en vacances. J’a­vais mal dor­mi — la cha­leur, le vent, le res­sac, cette espèce de fébri­li­té qui s’é­tait ins­tal­lée dans mon corps et qui ne me quit­tait plus. La salle était déserte. Katell pré­pa­rait les tables, seule, en chan­ton­nant. Pas le sif­fle­ment du pre­mier matin — un air chan­té à mi-voix, en bre­ton, quelque chose de lent et de triste qui res­sem­blait à une ber­ceuse ou à une com­plainte de marin.

Elle m’a vu et elle a ces­sé de chan­ter. Elle a dit :

— T’es mati­nal pour un Parisien.

C’est la pre­mière phrase qu’elle m’a adres­sée. Je me la rap­pelle avec la même pré­ci­sion que si elle avait été gra­vée dans la pierre, comme les lettres sur la croix de la grève. Et ce qui m’a frap­pé, ce n’est pas les mots — c’est le tutoie­ment. Cette fami­lia­ri­té immé­diate, natu­relle, qui n’a­vait rien d’une invi­ta­tion mais qui abo­lis­sait d’un coup la dis­tance entre la ser­veuse et le client, entre la fille d’i­ci et le gar­çon de là-bas.

J’ai répon­du quelque chose d’i­diot. Je ne me sou­viens plus quoi. Quelque chose comme « j’ar­ri­vais pas à dor­mir » ou « il fait trop beau pour res­ter au lit », une de ces phrases creuses qu’on dit quand on a quinze ans et qu’on vou­drait dire tout autre chose. Elle a sou­ri — pas un grand sou­rire, un demi-sou­rire, un coin de lèvre rele­vé — et elle a posé un bol devant moi.

— Café ou chocolat ?

— Café.

Elle a haus­sé les sour­cils. Imper­cep­ti­ble­ment. Comme si le choix du café disait quelque chose sur moi que le cho­co­lat n’au­rait pas dit. Puis elle est repar­tie vers la cui­sine, et j’ai bu mon café noir en regar­dant la grève par la fenêtre, et le café était trop fort et trop amer, et c’é­tait le meilleur café de ma vie.

À par­tir de ce matin-là, je me suis levé tôt tous les jours.

Mes parents s’en éton­naient. Mon père disait : le gosse est deve­nu bre­ton. Ma mère me regar­dait avec un début de sus­pi­cion, cette intui­tion mater­nelle qui capte les fré­quences que les pères n’en­tendent pas. Mais elle ne disait rien. Elle se conten­tait de noter que je me coif­fais avant de des­cendre, que j’a­vais com­men­cé à por­ter le polo bleu marine qu’elle m’a­vait ache­té aux Gale­ries Lafayette et que j’a­vais refu­sé d’en­fi­ler pen­dant tout le mois de juin, que je ne lisais plus à table.

Katell et moi, on se par­lait un peu plus chaque jour. Pas long­temps. Pas beau­coup. Des phrases courtes, entre deux tables, entre deux com­mandes, entre deux coups de tor­chon. Elle me posait des ques­tions sur Paris — pas avec la curio­si­té avide de quel­qu’un qui rêve d’y vivre, plu­tôt avec l’in­té­rêt poli qu’on porte à un pays étran­ger qu’on n’a pas l’in­ten­tion de visi­ter. Je lui par­lais du lycée, du métro, des dimanches au bois de Vin­cennes, et tout cela me sem­blait d’une pla­ti­tude effroyable com­pa­ré à la grève, à la croix de pierre, au cime­tière marin dont elle m’a­vait dit un jour, en pas­sant, comme si c’é­tait la chose la plus nor­male du monde : à marée haute, la mer vient lécher les tombes. Mon grand-père est là-dedans. Ça ne le dérange pas, il aimait la mer.

Ce qui me fas­ci­nait chez elle, c’é­tait l’ab­sence totale de coquet­te­rie. Pas de coquet­te­rie phy­sique — elle ne se maquillait pas, ne por­tait pas de bijoux, s’ha­billait avec une sim­pli­ci­té qui aurait pu pas­ser pour de la négli­gence si son corps n’a­vait pas don­né à chaque vête­ment une jus­tesse inex­pli­cable, un pull marin sur un jean, une robe bleue les jours de cha­leur, tou­jours pieds nus dans ses san­dales en cuir. Mais sur­tout pas de coquet­te­rie dans le com­por­te­ment — pas de minau­de­ries, pas de faux rires, pas de regards par en-des­sous. Elle disait ce qu’elle pen­sait, direc­te­ment, sans cal­cul, et ce qu’elle pen­sait vous arri­vait au visage avec la fran­chise du vent de noroît.

Un après-midi, je des­si­nais sur la ter­rasse — je des­si­nais beau­coup cet été-là, l’hô­tel, la grève, les bateaux échoués à marée basse — et elle s’est arrê­tée der­rière moi en pas­sant. Elle a regar­dé mon car­net par-des­sus mon épaule. J’ai sen­ti son souffle sur ma nuque. Mon cœur a fait quelque chose de violent et de stu­pide. Elle a dit :

— Tu des­sines pas mal. Mais la grève, c’est pas ça.

— C’est quoi, alors ?

Elle a réflé­chi une seconde. Puis :

— C’est plus vide. Et plus plein en même temps. Tu comprends ?

Non. Je ne com­pre­nais pas. Mais j’ai hoché la tête, parce que j’au­rais hoché la tête si elle m’a­vait dit que la terre était plate et que les pois­sons chan­taient la nuit.

V.

Le pla­teau de fruits de mer

Le jeu­di, c’é­tait le jour du plateau.

Mon père avait décré­té, dès le pre­mier été, que le jeu­di serait le jour du grand déjeu­ner de fruits de mer sur la ter­rasse. Pour­quoi le jeu­di et pas un autre jour, per­sonne ne le savait. Peut-être parce que le jeu­di mar­quait le milieu de la semaine et qu’il fal­lait, disait-il, un point d’an­crage, un rituel, quelque chose qui donne à la semaine de vacances une archi­tec­ture. Mon père était ingé­nieur. Il conce­vait des ponts. Les archi­tec­tures, même celles du temps, le rassuraient.

Le pla­teau arri­vait à une heure. Énorme. Un éta­lage de coquillages sur un lit de glace pilée et d’algues, avec les huîtres plates de Loc­qué­meau dis­po­sées en éven­tail, les praires entrou­vertes, les bulots gris dans leur cou­pelle, les lan­gous­tines roses aux yeux noirs, les tour­teaux déme­su­rés dont il fal­lait bri­ser les pinces au casse-noix, les bigor­neaux minus­cules qu’on extra­yait de leur coquille avec une épingle à nour­rice, et au milieu de tout cela, comme un roi déchu sur son trône de glace, un homard bleu fen­du en deux, sa chair nacrée offerte au ciel de Bretagne.

Ma mère dis­po­sait les rince-doigts. Mon père débou­chait le mus­ca­det — tou­jours un Sèvre-et-Maine sur lie, tou­jours le même pro­duc­teur, dont il avait décou­vert l’é­ti­quette ici, à cet hôtel, des années plus tôt, et qu’il com­man­dait désor­mais par car­tons de six à Paris, par fidé­li­té ou par super­sti­tion. Le vin était frais, presque gla­cé, avec cette pointe d’a­mer­tume saline qui s’ac­cor­dait si par­fai­te­ment aux huîtres qu’on avait l’im­pres­sion que la mer les avait inven­tés ensemble.

On man­geait len­te­ment. C’est ce qui me frappe main­te­nant, avec le recul — la len­teur. On ne se pres­sait pas. On ne regar­dait pas l’heure. On n’a­vait nulle part où aller. Les huîtres atten­daient sur leur lit de glace, le mus­ca­det atten­dait dans son seau, la grève atten­dait en contre­bas, immo­bile et lui­sante, et le temps lui-même sem­blait attendre, sus­pen­du au-des­sus de la ter­rasse comme un oiseau qui fait du sur­place dans le vent.

Mon père par­lait. De tout et de rien. Des nou­velles du monde — Mit­ter­rand, les natio­na­li­sa­tions, le franc qui bais­sait, des choses qui me sem­blaient aus­si loin­taines et abs­traites que les guerres puniques. De l’hô­tel — tiens, ils ont refait le papier peint du cou­loir du pre­mier. De la mer — la marée sera basse à seize heures, on pour­rait aller jus­qu’aux parcs à huîtres. Ma mère écou­tait, acquies­çait, rajou­tait du citron sur ses huîtres, essuyait ses doigts, buvait une gor­gée de mus­ca­det en fer­mant les yeux. Ils avaient l’air heu­reux. Ce bon­heur simple, incon­tes­table, des gens qui sont exac­te­ment là où ils veulent être.

Et moi, je regar­dais Katell.

Elle ser­vait les tables autour de nous. Le jeu­di, la ter­rasse était pleine — toutes les familles de l’hô­tel pas­saient com­mande du pla­teau, et d’autres venaient de l’ex­té­rieur, des familles de Lan­nion, de Ples­tin, des gens du coin qui avaient leurs habi­tudes. Katell allait et venait entre les tables avec des pla­teaux qui pesaient une tonne, les bras ten­dus au-des­sus de sa tête, les poi­gnets solides, les pas sûrs. Elle ne vacillait jamais. Elle ne ren­ver­sait rien. Elle dépo­sait les pla­teaux sur les tables avec un geste fluide, presque céré­mo­nieux, comme si elle offi­ciait à un rite dont elle était la prê­tresse et les huîtres l’offrande.

Par­fois elle pas­sait près de notre table et son regard croi­sait le mien. Une frac­tion de seconde. Rien que les autres auraient pu voir. Et dans cette frac­tion de seconde, il y avait quelque chose — pas une pro­messe, pas une invite, quelque chose de plus ténu, de plus incer­tain, comme le cou­rant d’air tiède qui passe entre deux portes et qu’on ne sait pas d’où il vient.

— Tu ne manges pas, disait ma mère.

Je man­geais. Je man­geais les huîtres une par une, en les déta­chant de la coquille du bout de la petite four­chette, en les por­tant à mes lèvres, en les lais­sant glis­ser — cette chair froide et salée et iodée, cet océan concen­tré, cette chose vivante qui trois heures plus tôt était encore au fond de la mer à Loc­qué­meau et qui main­te­nant entrait dans mon corps et se mêlait à moi. Je man­geais et je regar­dais Katell, et les huîtres avaient le goût de Katell, et la mer avait le goût de Katell, et le mus­ca­det avait le goût de Katell, et tout — la ter­rasse, le ciel, le vent, le rire de mon père, le par­fum de ma mère, la nappe blanche macu­lée de jus de citron — tout avait le goût de cet été qui s’ou­vrait devant moi comme la grève s’ouvre à marée basse, immense, impré­vi­sible, et pleine de choses cachées sous la surface.

Le déjeu­ner durait jus­qu’à trois heures. Par­fois quatre. Les assiettes vidées s’empilaient, les bou­teilles se cou­chaient dans le seau à glace, la conver­sa­tion de mes parents deve­nait plus douce, plus lente, enve­lop­pée dans la cha­leur du vin et du soleil. D’autres familles par­taient. Des chaises raclaient les dalles. Un enfant pleu­rait quelque part. La ter­rasse se vidait peu à peu, et il ne res­tait plus que nous, les der­niers, mon père avec son café et son cal­va, ma mère avec ses lunettes de soleil remon­tées dans les che­veux, et moi avec mon secret.

Katell débar­ras­sait. Elle empi­lait les coquilles dans de grands bacs en plas­tique, essuyait les tables, ramas­sait les ser­viettes. Quand elle est arri­vée à notre table, mon père lui a dit :

— C’é­tait par­fait, made­moi­selle. Comme toujours.

Elle a sou­ri. Ce demi-sou­rire que je connais­sais déjà, ce coin de lèvre rele­vé qui pou­vait signi­fier l’a­mu­se­ment ou la poli­tesse ou autre chose.

— Ce sont les huîtres qui sont par­faites. Moi je les porte, c’est tout.

Mon père a ri. Il aimait les gens qui ne se pre­naient pas au sérieux. Ma mère a sou­ri aus­si, mais en me regar­dant, moi, pas elle, et dans ce regard il y avait l’ombre d’une com­pré­hen­sion que je ne vou­lais pas qu’elle ait.

Le soleil tour­nait. L’ombre de l’hô­tel gagnait la ter­rasse. La grève scin­tillait en contre­bas, par­cou­rue de sil­houettes minus­cules — des familles qui mar­chaient vers la mer loin­taine, des enfants qui cou­raient avec des seaux, des chiens qui aboyaient après les vagues. Et moi je res­tais assis, immo­bile, repus et affa­mé, ras­sa­sié de fruits de mer et affa­mé de tout le reste.

VI.

Les soirs

C’est le soir que la grève devient autre chose.

Le jour, elle est un ter­rain de jeu, une carte pos­tale, un pay­sage qu’on pho­to­gra­phie. Le soir, elle devient un ter­ri­toire. Quelque chose de vaste et d’in­quiet qui n’ap­par­tient plus aux tou­ristes, qui n’ap­par­tient plus à per­sonne, qui se reprend. Les familles rentrent, les enfants dis­pa­raissent, les der­niers mar­cheurs remontent vers le vil­lage, et il ne reste plus que le sable, le ciel, et cette lumière de Bre­tagne nord qui met des heures à mou­rir — une lumière d’a­bord dorée, puis rose, puis mauve, puis d’un bleu si pro­fond qu’il en devient noir, et il est dix heures du soir et il fait encore clair, et c’est comme si le jour refu­sait de par­tir, comme s’il s’ac­cro­chait à la baie avec l’obs­ti­na­tion de quel­qu’un qui sait qu’il ne revien­dra pas.

Mes parents dînaient tôt. Sept heures et demie, huit heures au plus tard. Après le dîner, ils mon­taient dans la chambre. Mon père lisait. Ma mère écri­vait des cartes pos­tales — elle en envoyait des dizaines, à la famille, aux amis, aux voi­sins, des cartes repré­sen­tant la Lieue de Grève sous tous les angles, avec au dos son écri­ture ronde et appli­quée : Vacances mer­veilleuses, temps superbe, Auré­lien se porte comme un charme. Je n’ai jamais su si elle croyait à ce qu’elle écri­vait ou si c’é­tait une forme de poli­tesse, un men­songe bien­veillant adres­sé à ceux qui n’é­taient pas là.

Moi, je sortais.

Je disais : je vais mar­cher un peu. Ou : je vais voir le cou­cher de soleil. Des pré­textes si trans­pa­rents que même mon père, qui ne voyait rien, devait se dou­ter de quelque chose. Mais on était en vacances, et en vacances on ne pose pas de ques­tions, on laisse filer, on des­serre les liens, on fait sem­blant de croire que tout est inno­cent parce que l’al­ter­na­tive — se méfier, sur­veiller, s’in­quié­ter — est incom­pa­tible avec le bruit de la mer et le goût du muscadet.

Le pre­mier soir, je l’ai trou­vée par hasard. Ou par ce que nous appe­lons hasard quand nous ne vou­lons pas admettre que nos pas nous portent exac­te­ment là où nous vou­lons aller. Elle était assise sur le muret du cime­tière marin, les jambes dans le vide, face à la grève. Le cime­tière de Saint-Michel est juste à côté de l’hô­tel, à cent mètres à peine, sépa­ré de la mer par un simple mur de pierre que les vagues fran­chissent aux grandes marées. C’est un tout petit cime­tière, des croix de gra­nit, des noms bre­tons, des dates qui racontent des vies de pêcheurs et de pay­sans, et cette proxi­mi­té de la mer donne aux morts une com­pa­gnie que les morts d’ailleurs n’ont pas.

Katell fumait. Une Gau­loise blonde, tenue entre le pouce et l’in­dex, à la manière des gar­çons. Elle avait enle­vé son tablier, défait ses che­veux, et dans la lumière du soir elle ne res­sem­blait plus à la ser­veuse effi­cace et rapide de la jour­née. Elle res­sem­blait à quel­qu’un d’autre. À elle-même, peut-être. À ce qu’elle était quand per­sonne ne la regardait.

— Assieds-toi, elle a dit.

Pas un « tiens, qu’est-ce que tu fais là » ni un « tu ne devrais pas être cou­ché ». Assieds-toi. Comme si elle m’at­ten­dait. Comme si c’é­tait entendu.

Je me suis assis. Le muret était tiède de toute la cha­leur du jour. La grève s’é­ten­dait devant nous, immense et rose dans la lumière du cou­chant. Au loin, vers Loc­qui­rec, les der­niers bateaux de pêche ren­traient au port, et on voyait leurs feux cli­gno­ter comme des lucioles posées sur l’eau.

On n’a pas par­lé tout de suite. On est res­tés comme ça, côte à côte, dans le silence. Pas un silence gêné — un silence plein, un silence habi­té par le bruit de la mer, le cri des goé­lands qui tour­naient au-des­sus du cime­tière, le tin­te­ment loin­tain d’une cloche. Un silence dans lequel j’ai com­pris, pour la pre­mière fois de ma vie, que deux per­sonnes pou­vaient être ensemble sans rien dire et que ce rien dire était une forme de conver­sa­tion, peut-être la plus vraie.

Puis elle a par­lé. De la grève. De la légende de Saint Efflam, qui avait débar­qué d’Ir­lande exac­te­ment ici, sur ce sable, avec sa femme Enora, au cin­quième siècle. Elle racon­tait ça comme on raconte une his­toire de voi­sins, avec un mélange de fami­lia­ri­té et de res­pect, comme si les saints et les légendes fai­saient par­tie du pay­sage au même titre que les rochers et les marées. Et je l’é­cou­tais, et sa voix avait la même qua­li­té que la lumière du soir — douce, un peu rauque, lente à s’éteindre.

— Mon grand-père racon­tait, elle a dit, qu’a­vant, il y avait une forêt ici. Toute la grève était une forêt. Et puis la mer est mon­tée et elle a tout pris. Par­fois, quand la marée est très très basse, on voit des souches. Des souches d’arbres noires qui sortent du sable. Mon grand-père disait que c’é­taient les arbres de la forêt de Saint Efflam, et que la nuit on les enten­dait gémir.

— Tu les as entendus ?

Elle a tiré sur sa ciga­rette. Le bout rou­geoyait dans la pénombre.

— Peut-être. Ou peut-être que c’é­tait le vent. Ici c’est pareil.

Ce soir-là, je suis ren­tré tard. Mes parents dor­maient. Je me suis glis­sé dans ma chambre, je me suis mis au lit sans me désha­biller, et j’ai écou­té la mer. La mer qui avait englou­ti une forêt. La mer qui léchait les tombes du cime­tière. La mer qui recou­vrait la croix deux fois par jour. La mer qui pre­nait tout et qui ren­dait tout, inlas­sa­ble­ment, depuis des mil­lé­naires. Et j’ai pen­sé à Katell assise sur le muret, ses che­veux noirs dans le vent du soir, sa ciga­rette, sa voix, et j’ai sen­ti quelque chose se mettre en mou­ve­ment en moi — quelque chose de lent et d’ir­ré­sis­tible, comme la marée.

Les soirs sui­vants, je l’ai retrou­vée. Pas tou­jours au même endroit — par­fois sur le muret du cime­tière, par­fois sur la ter­rasse fer­mée de l’hô­tel, par­fois plus loin, sur le che­min qui monte vers la voie romaine. Elle finis­sait son ser­vice à neuf heures, neuf heures et demie, et après elle était libre, et cette liber­té du soir était notre ter­ri­toire, notre heure, le moment où le monde diurne des parents, des clients, des pla­teaux de fruits de mer et des conven­tions lais­sait place à autre chose.

Elle me par­lait de Tré­du­der, de son père qui par­tait en mer à quatre heures du matin, de sa mère qui tenait le jar­din, de son frère par­ti faire son ser­vice mili­taire à Brest. Elle me par­lait des fest-noz d’hi­ver, de la musique qu’on jouait dans les granges, du kan ha dis­kan — ce chant à répondre qui fai­sait dan­ser les gens pen­dant des heures, des voix qui s’en­tre­la­çaient dans la nuit comme des fils sur un métier à tis­ser. Elle me par­lait en mêlant le fran­çais et le bre­ton, glis­sant un mot ici, une expres­sion là — ar mor, la mer ; an noz, la nuit ; karan­tez, un mot qu’elle ne m’a pas tra­duit tout de suite et que j’ai cher­ché plus tard dans un petit dic­tion­naire bre­ton-fran­çais ache­té à la librai­rie de Lannion.

Karan­tez. L’amour.

Un soir, elle a chan­té. La même com­plainte que j’a­vais enten­due le pre­mier matin dans la cui­sine de l’hô­tel, mais cette fois en entier, assise sur le muret face à la mer noire, les yeux fer­més. Une mélo­die simple, répé­ti­tive, qui mon­tait et redes­cen­dait comme la houle, et dont je ne com­pre­nais pas un mot mais dont je com­pre­nais tout — la tris­tesse, la beau­té, le sel, l’ab­sence, ce mélange de joie et de deuil qui est la cou­leur exacte de la Bretagne.

Quand elle a fini de chan­ter, le silence est reve­nu. Les étoiles étaient appa­rues. La grève avait dis­pa­ru sous la marée haute, et la mer venait battre le mur du cime­tière avec un bruit sourd et régu­lier, comme un cœur.

— C’est quoi, cette chan­son ? j’ai demandé.

— Gwerz Pen­marc’h. C’est l’his­toire d’une fille qui attend un marin qui ne revient pas.

— Ça finit comment ?

Elle a sou­ri dans l’obscurité.

— Ça ne finit pas.

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