Car­nets de cam­pagne #1

Des lettres en forme de car­net de cam­pagne, jour après jour, pour consi­gner quelque part le flux des jours.
Il n’y aura pas beau­coup de jours comme celui-ci, chaud et fié­vreux, où le vent ne semble pas lais­ser com­plè­te­ment son jeu ouvert face au soleil. Cha­cun reste sur son quant-à-soi. For­cé­ment, il sera encore ques­tion de Chine. For­cé­ment, puis­qu’il sera ques­tion de Vic­tor Sega­len. C’est d’ailleurs ennuyeux, ce nom de famille. Sega­len. Le pre­mier e est bien pro­non­cé tel un “é” mais n’a pas d’ac­cent. Par­ti­cu­la­ri­té de ces noms de famille bre­tons qui ne connaissent pas les accents. Mais Sega­len s’ap­pe­lait autre­fois Séga­len (Séga­lin), et Séga­lin est deve­nu Séga­lène… mys­tère non réso­lu des pro­non­cia­tions en terre cel­tique.

Il sera aus­si ques­tion de plantes que l’ar­deur du soleil a ren­du molles, assoif­fées, le temps d’une après-midi tor­ride, à peine per­tur­bé par  quelques nuages sans consé­quences qui auront eu le loi­sir de cou­vrir le pay­sage d’une ombre pas­sa­gère.

“Là où vous allez, rien ne sau­rait vous arrê­ter
Je puis te confier ma vie comme ma mort
Fier cour­sier nos rêves par­ta­gés
Sur mille lieues fendre l’es­pace ouvert”

Du Fu (poète de l’ère Tang)

Pho­to de la mis­sion Sega­len en Chine en 1917
Entre deux cou­rants d’air, stra­té­gi­que­ment pos­té entre deux fenêtres ornées de fleurs, d’un côté, la saveur sucrée d’un rosier noi­sette blanc qui étin­celle de lumière, de l’autre, un chèvre­feuille qui éton­nam­ment, répand comme un par­fum de fran­gi­pa­nier juste avant que le soleil ne darde ses rayons puis­sants sur sa flo­rai­son ; je me laisse aller à de douces rêve­ries où il est ques­tion de Chines plu­rielles, de livres, d’œuvres com­plètes inabor­dables, de des­tins hors du com­mun de voya­geurs au long cours, aux yeux clairs et à la peau tan­née par le soleil d’autres lati­tudes.
“N’empêche, vous n’at­ten­dez que de pou­voir réen­re­gis­trer vos malles dans une cabine, de remettre la botte à l’é­trier, de déplier vos cartes. Repar­tir.”
La jour­née a pas­sé sans que tu ne t’en rendes compte, une jour­née ven­teuse et chaude comme un jour sor­ti des che­mins bali­sés à Bang­kok, à deux pas du Wat Pho où une pagode chi­noise déla­brée trô­nait seule dans un jar­din non moins aban­don­né, à côté, un temple aux tuiles ver­nis­sées, à la blan­cheur imma­cu­lée, aux sen­teurs d’en­cens qui se répandent dans un ciel d’un bleu qui n’existe pas. Ter­ras­sé par la cha­leur d’un soleil au zénith, tu t’es assis sur les marches d’un stû­pa blanc comme l’ha­bit des morts. Et tu t’es endor­mi accrou­pi, la tête dans les genoux, le temps de reprendre tes esprits.
Et puis c’est sur­tout l’é­cri­ture de Jean-Luc Coa­ta­lem, que j’a­vais déjà ren­con­trée. Nouilles froides à Pyon­gyang…
Au sor­tir d’une nuit chaude, haras­sante, après une jour­née tor­ride où le soleil a recuit ma peau, les yeux injec­tés de sang, cer­tai­ne­ment une fièvre tro­pi­cale cachée qui res­sor­ti­rait par à‑coups, je reprends ma lec­ture sous un pauvre ciel gris terne, aux nuages fran­gés de la lumière du levant, d’un soleil qui se serait levé dans un hori­zon trop loin­tain.

Il est des auteurs qui ont émaillé mon par­cours de lec­teur et qui ont lais­sé sur ma peau leur trace en moi, comme des tatouages à l’encre de Chine. Jean-Luc Coa­ta­lem, Patrick Deville, Oli­vier Ger­main-Tho­mas, Daniel Ron­deau. Et tous les autres qui sont arri­vés par-devers moi dans l’ombre des jours tor­rides, en me lais­sant pan­tois. Par­fois l’au­teur et l’au­teur se mélangent, par­fois l’au­teur est l’au­teur de l’au­teur ; les fron­tières se masquent, la lisière devient un front fuyant.

“Mon amante a les ver­tus de l’eau.”
Depuis toutes ces années, pas une semaine où je ne vous ai feuille­té, relu, four­ré dans l’un de mes sacs, ajou­té à mes valises. Mon pre­mier Stèles ? Un “Poé­sie / Gal­li­mard”, grif­fon­né et dépa­reillé, relu dans un hôtel de la cor­niche de Sidi Bou Saïd, — le bleu gen­tiane de la Médi­ter­ra­née entre le chau­lé des murs, la ter­rasse, le thé brû­lant, le soleil comme un miroir, vous, et cette jeune femme très brune, à la peau ambrée. “Mon amante a les ver­tus de l’eau : un sou­rire clair, des gestes cou­lants, une voix pure et chan­tant goutte à goutte”, lui répé­tais-je dans le tri­angle de l’ombre. Elle pré­fé­rait la mer. L’é­tin­cel­le­ment.
Et puis il y a aus­si les sou­ve­nirs avec les­quels on conti­nue de vivre, chaque jour avec son lot de sur­prises.
Je rêve la nuit d’îles visi­tées lors d’un été chaud, de petites îles sur les­quelles on se rend sur des coquilles de noix aux bords pein­tur­lu­rés de cou­leurs vives, dont le moteur péta­ra­dant est manœu­vré par de jeunes hommes au visage mar­qué par le soleil et la pluie, au men­ton hir­sute, qui sentent le vent et le tra­vail haras­sant des jours enfié­vrés.

Keko­va, sur les che­mins de la civi­li­sa­tion lycienne, la pire cha­leur qui soit, des eaux pro­fondes dont on voit les fonds sous la sur­face lisse et tur­quoise — on croi­rait ce mot inven­té spé­cia­le­ment pour la Tur­quie, mot qui se dit tur­kuaz en turc… -, des cac­tus sur les­quels poussent les boules piquantes des figues de Bar­ba­rie au détour des che­mins qui montent vers une for­te­resse aban­don­née, cré­ne­lée de mer­lons en forme de tulipes otto­manes, des lin­teaux mas­sifs de pierre sculp­tée que plus per­sonne ne regarde, les fon­da­tions de pierres que l’on peut voir sous le niveau de la mer et qui témoignent qu’un jour des hommes et des femmes ont vécu ici, puis ont été chas­sés par la force de la terre qui tremble — ou par un autre fléau, peut-être par les armées romaines…

Je ne connais pas suf­fi­sam­ment Sega­len pour savoir s’il est allé en Tur­quie. Et qu’y aurait-il trou­vé s’il y était allé ? Aurait-il joué les archéo­logues en par­cou­rant les ruines de Hisarlık, l’an­tique Troie, que Hein­rich Schlie­mann mit au jour en 1871 ? Aurait-il décou­vert les restes de Göbek­li Tepe qui n’ont été décou­vert qu’en 1963 ?

Non Sega­len est l’homme de la Chine avant tout, mais on ne peut être l’homme de par­tout à la fois. Je retourne en Chine.

Kaleköy (Sime­na) — août 2012
“Puis­sant le che­val ter­restre, remar­quable l’homme-dra­gon.”
A force, je crois avoir lu la plu­part de vos textes, les anno­tant, les médi­tant (Essai sur l’exo­tisme, Essai sur le mys­té­rieux, etc.), col­lec­tion­nant les édi­tions Fata Mor­ga­na ou celles de Rou­ge­rie, ache­tées à la librai­rie Les Mar­ti­naux, rue Bou­lard, à Paris, tenue par une jolie femme timide, à qui j’ai lais­sé une ardoise, et puis j’ai amas­sé aus­si vos cli­chés, col­lec­té tous les articles de presse vous concer­nant. Mon rêve : un ori­gi­nal de Stèles, impri­mé en 1912 par les presses du Pei-t’ang, l’un des quatre-vingt-un exem­plaires de tête, cor­res­pon­dant au nombre de dalles de la troi­sième ter­rasse du temple du Ciel à Pékin. A défaut, j’en ai acquis la réédi­tion chez Cha­te­lain-Julien, sceaux cinabre, emboî­tages à fer­moirs d’os. Mais je pos­sède quand-même la copie d’un estam­page, fruit de votre deuxième expé­di­tion : une feuille offrant, blancs et gru­me­leux sur l’encre anthra­cite, dix idéo­grammes flot­tant comme des atomes. La trans­crip­tion : “Puis­sant le che­val ter­restre, remar­quable l’homme-dra­gon.” Elle me tance et me ravit.
J’a­vais cru pou­voir lire ce livre en une semaine, tout en ne me pres­sant pas, mais la vie quo­ti­dienne, avec son lot d’im­pré­vus, la fatigue et la ten­sion aidant, je n’ai été capable de rien, lais­sant mon livre au bord de la table de che­vet, un crayon à papier comme marque-page res­té coin­cé à la page 68.
09
Juin 2019
Je me connais, inca­pable de lire avec téna­ci­té le même livre plu­sieurs jours de suite.
Je suis tom­bé, il y a quelques jours de cela, dans mes car­tons de livres qui sèchent au gre­nier comme de grandes feuilles de tabac, sur un livre encore ensa­ché de plas­tique, un gros livre aux édi­tions Quar­to Gal­li­mard. Encore un. André Chas­tel. Le spé­cia­liste fran­çais de la Renais­sance ita­lienne qui avait écrit pour la col­lec­tion diri­gée par André Mal­raux, L’u­ni­vers des formes. Comme tou­jours, j’aime entrer dans ces livres en per­dant mon temps à lire les pré­faces, pré­am­bules, aver­tis­se­ments, notes de bas de page, notes en fin de texte, mar­gi­na­lia, qui recèlent sou­vent des éclair­cis­se­ments grâce aux­quels le texte se lève, prend une consis­tance par­ti­cu­lière et révèle ses connais­sances aux pro­fanes que nous sommes.
Gen­tile et Gio­van­ni Bel­li­ni — Saint Marc prê­chant à Alexan­drie — 1504–1507
“Les sta­tues sur les places avaient une telle signi­fi­ca­tion qu’on se rui­nait pour en éri­ger.”
Les moments doc­tri­naux ne sont pas les moteurs de ce déve­lop­pe­ment, mais des symp­tômes à inter­pré­ter. Ce mou­ve­ment intel­lec­tuel a des aspects un peu encom­brants, mais il révèle pré­ci­sé­ment la pré­sence et l’am­pleur crois­sante de cette intui­tion que par l’art — archi­tec­ture, figu­ra­tion -, l’homme se recon­naît et de défi­nit lui-même. L’art joue donc un rôle nou­veau dans la connais­sance de soi mais, plus encore, dans la socié­té : “Il m’est venu plus for­te­ment que jamais à l’es­prit que les œuvres d’art en tant qu’i­mages, mais aus­si en tant qu’œuvres d’art pesaient d’un cer­tain poids dans une socié­té comme celle de la Renais­sance. Cela veut dire qu’elles créaient des évé­ne­ments à l’in­té­rieur de cette socié­té. Elles jouaient un rôle, elle défi­nis­saient un cer­tain type de réflexion, elles pro­pa­geaient des idées ; le terme de pro­pa­gande comme celui de publi­ci­té, sont des termes modernes, un peu fades, qui ne rendent pas compte de la puis­sance d’ef­fet que pou­vaient pos­sé­der les œuvres d’art à la Renais­sance. Les sta­tues sur les places avaient une telle signi­fi­ca­tion que l’on se rui­nait pour en éri­ger. On dépen­sait une for­tune que l’on n’a­vait pas pour se faire faire un tom­beau par un grand artiste.
10
Juin 2019
Vic­tor Sega­len est mort il y  main­te­nant cent ans, à un mois près.
Cher Vic­tor, très cher Vic­tor, vous êtes mort, quelque part dans le chaos des rochers de Huel­goat.

Au détour d’un che­min, un livre posé non loin, Sha­kes­peare, votre corps s’est vidé de son sang. Un acci­dent peut-être, une bles­sure, une cou­pure que vous ten­tâtes de maî­tri­ser, vous le méde­cin qui vous pro­di­guiez sans bar­gui­gner onguents et potions pour vous gué­rir de cette mélan­co­lie qui vous tuait à petit feu, un gar­rot pour endi­guer l’hé­mor­ra­gie… Une mise en scène plus pro­ba­ble­ment, savam­ment dégui­sée, mas­quée aux yeux du monde pour ne pas trop brus­quer vos proches, déjà pas­sa­ble­ment épui­sés par la vie qui s’é­chap­pait dou­ce­ment de votre corps.

Mais il reste le sou­ve­nir des jours heu­reux vécus au loin, dans les cam­pagnes du Sseu-tch’ouan, sur les bords des che­mins jon­chés de cadavres de che­vaux en pierre, déca­pi­tés, dans un ailleurs qui vous com­blait.

Vic­tor Sega­len au Sseu-tch’ouan, avril 1914

A l’o­rée de Paris, dans un jar­din frais sous le maigre soleil d’un mois de juin qui peine à se révé­ler, cent ans et quelques jours plus tard, vous êtes tou­jours pré­sent, revê­tu de votre gabar­dine sombre, le che­veu fri­sant sous l’hu­mi­di­té d’une cam­pagne revêche, comme autre­fois dans la forêt sombre des chênes pous­sant entre les roches usées par les pluies, la mous­tache pei­gnée et le regard per­du dans une autre vie.

Il reste les livres qui s’ef­feuillent au rythme des jours qui passent, et celui qui tourne dou­ce­ment les pages n’est autre qu’un de ceux qui sont venus à votre suite, lan­cer à nou­veau la flèche qui se plan­te­ra dans le sol meuble d’un champs argi­leux.

15

Juin 2019

L’œil endor­mi, le corps som­nolent, ber­cé par le hamac dans lequel j’ai fini par tom­ber…

… après une demi-jour­née sans vie, le ventre dégar­ni, la boucle de cein­ture chauf­fée par les piques du soleil, affa­lé sous un magno­lia géant à grandes fleurs blanches, débraillé comme un tra­vailleur de l’ombre, j’ai fini par me réveiller d’un som­meil léger ponc­tués de rêves étranges, d’une femme nue sur un lit alan­guie sur une ser­viette humide, sor­tie de sa douche cer­tai­ne­ment, d’un livre ouvert sur le sable de la dune de Pyla, ron­gé par le sable, de briques de terre cuite et de tuiles ver­nis­sées, je me suis dit qu’il était temps de clore ce car­net de cam­pagne et de retour­ner à mes lec­tures savantes. Un déjeu­ner léger de viande mari­née à l’huile d’o­live et citron, et de melon bro­dé frais, sucré comme un bai­ser du soir, un café cor­sé pas trop chaud, et je me laisse aller à de nou­velles rêve­ries, de bang­ko­ke­ries comme je suis le seul à pou­voir en ima­gi­ner. 
Vic­tor Sega­len en Chine, avril 1914

“Pré­ci­pi­ta­tions et nar­coses, éblouis­se­ments et lâcher-tout.”

Lagu­naire et tor­ren­tueuse. Dans son Dic­tion­naire amou­reux de la Bre­tagne, Yann Quéf­fe­lec aura eu ce joli mot : “On a l’im­pres­sion que Sega­len est constam­ment sur le point d’en­tre­prendre une œuvre immense. On finit par le cré­di­ter de cette immen­si­té…“
Écrite en une quin­zaine d’an­nées, ce qui est très peu, celle-ci est en effet déme­su­rée autant qu’en jachère, grosse de rami­fi­ca­tions, de variantes, jus­qu’à dix pour “Stèles”. Elle fonc­tionne de façon rhi­zo­mique : un thème prin­ci­pal autour duquel se greffent des pro­jets adja­cents, ceux-ci pre­nant par­fois le pas sur le pre­mier. Avec un ver­sant sino­lo­gique (Chine, la grande sta­tuaire ; les Ori­gines de la sta­tuaire de Chine ; Rap­port de mis­sion, etc.) qui, même s’il est tenu en haute estime par les experts, décou­rage son lec­teur, à l’ex­cep­tion peut-être de seg­ments comme Le Tom­beau du fils du roi de Wou, où le rele­vé du tumu­lus, le sché­ma des douves et le plan du sou­ter­rain rendent le pro­pos plus digeste…
De sur­croît, nombre d’é­crits res­tent en poin­tillé, par­fois sur trois feuillets, tels ces Immé­mo­riaux bre­tons, ou juste docu­men­tés et titrés dans des che­mises de cou­leurs glis­sés dans des emboî­tages de soie. D’autres se sont éva­po­rés, comme les Fan­tô­males, à peine vingt para­graphes. Ou demeurent vir­tuels : les alter­na­tives, les remords, les pas­sages illi­sibles n’ont pas scel­lé le texte — pour votre Thi­bet, l’un des pré­fa­ciers com­pa­re­ra les frag­ments à des pics émer­geant du brouillard. Au-delà de vos entê­te­ments à tra­vailler “comme un enra­gé”, la pra­tique de l’o­pium vous aura sans doute joué des tours : pré­ci­pi­ta­tions et nar­coses, éblouis­se­ments et lâcher-tout. Au final, ce sont les fon­da­tions autant que les ruines d’une archi­tec­ture ang­ko­rienne, mas­sifs et places, laby­rinthe. Recluse et expan­sive. A péné­trer, à réveiller.

Retour à la réa­li­té, aux livres, aux pages endor­mies, aux chi­noi­se­ries. Encore un der­nier bout de texte, en hom­mage à Vic­tor Sega­len et à vous aus­si, Jean-Luc Coa­ta­lem, qui me trans­por­tâtes moult fois sur les routes de Chine et de Bre­tagne à la redé­cou­verte de l’au­teur de René Leys, des Stèles et des Immé­mo­riaux.

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