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Hôtel de la plage

Hôtel de la plage

Pre­mière partie

I.

L’hô­tel fermé

Je ne sais pas pour­quoi je suis revenu.

On dit ça, on dit je ne sais pas, mais c’est faux, évi­dem­ment. On sait tou­jours. On sait depuis long­temps, depuis des années peut-être, on sait qu’un jour on repren­dra cette route, qu’on lon­ge­ra la côte après Lan­nion, qu’on tra­ver­se­ra Tré­drez sans s’ar­rê­ter et qu’au détour du virage, quand la baie s’ouvre d’un coup comme une main, on sen­ti­ra quelque chose se défaire dans la poi­trine. On le sait. On attend sim­ple­ment le jour où l’on n’au­ra plus la force de résister.

C’est novembre. Je ne suis jamais venu en novembre. Dans ma mémoire, Saint-Michel-en-Grève n’existe qu’en juillet, bai­gné d’une lumière si longue qu’on finis­sait par croire que le soir ne tom­be­rait pas, que le jour avait déci­dé de res­ter, qu’il s’é­tait atta­ché à cette baie comme nous nous y étions atta­chés, et qu’il refu­sait de partir.

La route des­cend. Elle des­cend tou­jours, c’est ce qui m’a­vait frap­pé la pre­mière fois, enfant — cette rue en pente douce qui vous aspire vers la mer, ce vil­lage-rue où les mai­sons de gra­nit s’a­lignent de part et d’autre comme les spec­ta­teurs d’un cor­tège, et tout en bas, bar­rant l’ho­ri­zon, l’hô­tel. L’Hô­tel de la Plage. Énorme, incon­gru, plan­té là comme un paque­bot échoué en tra­vers de la vue, empê­chant le regard d’al­ler jus­qu’à l’eau. Mon père pes­tait chaque année. Il disait : quel est l’im­bé­cile qui a construit un hôtel exac­te­ment à l’en­droit où il ne fal­lait pas. Et chaque année ma mère répon­dait : c’est notre imbé­cile, Jacques, puisque c’est là qu’on dort.

Les volets sont fermés.

Non. Pas fer­més — murés. On a cloué des planches sur cer­taines fenêtres, et d’autres ont sim­ple­ment cédé, un bat­tant pen­dant de tra­vers, l’autre dis­pa­ru. La façade, que je me rap­pe­lais crème et blanche, a pris la cou­leur de la cendre mouillée. Le sel a man­gé l’en­duit par plaques, lais­sant voir la pierre en des­sous, comme la peau d’un ani­mal malade qui perd ses poils par touffes. L’en­seigne a été décro­chée mais son fan­tôme per­siste sur le mur — les lettres en néga­tif, plus claires que le reste, HÔTEL DE LA PLAGE, et on les lit encore, on les lit peut-être même mieux main­te­nant qu’elles ne sont plus là.

Je reste dans la voi­ture. Le moteur est cou­pé. Il pleut, pas vrai­ment, cette bruine bre­tonne qui n’est ni pluie ni brouillard mais quelque chose entre les deux, une humi­di­té qui vient de par­tout à la fois, de la mer, du ciel, de la terre, qui vous enve­loppe et vous pénètre sans que vous puis­siez dire à quel moment vous avez com­men­cé à être mouillé.

Il y a un chat sur le rebord d’une fenêtre du rez-de-chaus­sée. Un chat gris, exac­te­ment de la cou­leur de la façade, comme s’il en fai­sait par­tie, comme si l’hô­tel avait sécré­té cette petite forme vivante pour prou­ver qu’il n’é­tait pas tout à fait mort. Le chat me regarde. Je le regarde. Nous res­tons ain­si un moment, par­fai­te­ment immo­biles l’un et l’autre, et je me demande s’il voit ce que je vois — un homme de cin­quante ans dans une voi­ture de loca­tion, arrê­té devant un bâti­ment fer­mé dans un vil­lage en novembre, un homme qui n’a rien à faire ici et qui pour­tant ne peut pas repartir.

Je sors.

L’air me frappe. Non pas le froid — il ne fait pas vrai­ment froid, il fait ce temps bre­ton d’au­tomne qui n’est ni chaud ni froid, qui est sim­ple­ment humide et salé et gris — mais l’o­deur. L’o­deur de la grève. Cette odeur d’iode, de varech, de sable mouillé, de quelque chose de vivant et de décom­po­sé à la fois, cette odeur qui est celle de la mer quand elle se retire et qu’elle laisse der­rière elle tout ce qu’elle a por­té, toutes les choses mortes et vivantes qu’elle char­rie et qu’elle aban­donne deux fois par jour sur cette éten­due immense de sable gris.

Et c’est l’o­deur qui ouvre la brèche.

Pas la vue de l’hô­tel, pas les volets arra­chés, pas les lettres fan­tômes sur le mur. L’o­deur. Parce que l’o­deur ne vieillit pas. L’o­deur ne change pas. L’o­deur de la Lieue de Grève est exac­te­ment la même qu’il y a trente-trois ans, pas une molé­cule de dif­fé­rence, et mon corps le sait avant moi, mes pou­mons le savent, ma peau le sait, et quelque chose en moi qui était tenu, conte­nu, ver­rouillé depuis si long­temps que j’a­vais oublié que c’é­tait ver­rouillé — quelque chose cède.

Je contourne l’hôtel.

La ter­rasse. Ou ce qu’il en reste. Les tables ont dis­pa­ru, bien sûr. Le sol est cra­que­lé, des herbes folles poussent entre les dalles. Mais l’es­pace est le même, cette avan­cée qui don­nait direc­te­ment sur la grève, sans bar­rière, sans tran­si­tion — on pas­sait de la nappe blanche aux coques de moules au sable, du verre de mus­ca­det à l’in­fi­ni de la baie, et c’é­tait cette absence de fron­tière qui ren­dait les déjeu­ners si étranges, si beaux, cette impres­sion de man­ger au bord du monde.

La mer est basse. Très basse. La grève se découvre sur des kilo­mètres, ce pay­sage lunaire que je n’ai vu nulle part ailleurs, cette éten­due de sable lui­sant, presque argen­té sous le ciel gris, striée de flaques et de rigoles, par­se­mée de rochers noirs. Au loin, si loin qu’elle semble appar­te­nir à un autre pays, la ligne de l’eau. Et quelque part là-bas, invi­sible pour l’ins­tant, la croix de pierre plan­tée sur son rocher, celle que la mer recouvre aux grandes marées, celle que Katell m’a­vait montrée.

Katell.

Voi­là. C’est dit. Je peux pro­non­cer le pré­nom main­te­nant. Il m’a fal­lu sor­tir de la voi­ture, contour­ner l’hô­tel, retrou­ver la ter­rasse, regar­der la grève, sen­tir le sel et l’iode, et main­te­nant je peux le dire. Katell. Deux syl­labes brèves, sèches, comme deux cailloux jetés sur le sable mouillé. Katell qui tra­vaillait ici l’é­té. Katell qui ser­vait les pla­teaux de fruits de mer sur cette ter­rasse. Katell qui avait dix-huit ans quand j’en avais quinze et qui me regar­dait avec quelque chose entre l’a­mu­se­ment et la ten­dresse, comme on regarde un ani­mal qui ne sait pas encore ce qu’il est.

Le chat gris a sau­té du rebord. Il s’est appro­ché, il frôle mes che­villes, il fait le dos rond, puis il s’é­loigne vers la grève et dis­pa­raît entre les rochers comme s’il avait un rendez-vous.

Je reste sur la ter­rasse. La bruine s’é­pais­sit. Je n’ai pas froid. Je n’ai pas faim. Je n’ai besoin de rien. C’est une sen­sa­tion que je n’ai pas éprou­vée depuis très long­temps — n’a­voir besoin de rien, être exac­te­ment là où il faut être, même si c’est devant un hôtel mort, même si c’est en novembre, même si tout ce que je suis venu cher­cher a dis­pa­ru depuis trente-trois ans.

Je m’as­sois sur le muret de la terrasse.

Et je me souviens.

II.

Les pre­miers jours

On arri­vait tou­jours un samedi.

Mon père condui­sait la R18 blanche, les deux mains sur le volant, le coude gauche par la fenêtre ouverte, une Gitane maïs coin­cée entre l’in­dex et le majeur. Ma mère était à l’a­vant avec la carte Miche­lin dépliée sur les genoux, bien qu’elle connût la route par cœur, bien que nous fis­sions ce tra­jet chaque été depuis que j’a­vais six ans, bien que rien n’eût jamais chan­gé dans l’i­ti­né­raire — mais elle aimait suivre notre pro­gres­sion sur le papier, poser son ongle ver­ni sur les noms de villes comme on pose un doigt sur les touches d’un pia­no, Chartres, Le Mans, Laval, Rennes, Saint-Brieuc, et chaque nom coché était une vic­toire, un pas de plus vers la mer.

Moi j’é­tais à l’ar­rière, coin­cé entre la gla­cière et les valises qui n’a­vaient pas tenu dans le coffre. On par­tait à cinq heures du matin de Vin­cennes pour évi­ter les bou­chons du départ en vacances. Paris était vide et gris, les rues lavées de la nuit, et je m’en­dor­mais avant la porte de Saint-Cloud, ber­cé par le ron­ron­ne­ment du moteur et le mur­mure de la radio — mon père écou­tait France Inter, les nou­velles du matin, une voix grave qui par­lait du monde et de ses guerres pen­dant que nous filions vers la plage.

Je me réveillais en Bre­tagne. C’é­tait tou­jours ain­si — je m’en­dor­mais dans la ban­lieue et je me réveillais dans un autre pays. Les arbres avaient chan­gé, les mai­sons avaient chan­gé, la lumière avait chan­gé. Tout était plus bas, plus vert, plus mouillé. Les toits d’ar­doise brillaient sous un ciel où les nuages défi­laient à une vitesse stu­pé­fiante, pous­sés par un vent qu’on ne sen­tait pas encore dans la voi­ture mais dont on devi­nait la force. Et puis il y avait les pan­neaux — les noms en bre­ton sous les noms en fran­çais, Plou­lec’h, Tré­drez, Loc­qué­meau, ces assem­blages de consonnes et d’a­pos­trophes qui me fai­saient l’ef­fet de for­mules magiques, de mots de passe pour entrer dans un ter­ri­toire secret.

Après Lan­nion, mon père disait : on y est presque. Il le disait chaque année au même endroit, avec la même satis­fac­tion dans la voix, comme si la phrase elle-même fai­sait par­tie du voyage. Ma mère repliait la carte. Et moi je me redres­sais sur la ban­quette, je col­lais mon front à la vitre, et j’attendais.

Le virage.

Ce virage au som­met de la côte, à l’en­trée de Saint-Michel, quand la route tourne et que sou­dain — la baie. Tout entière, d’un coup, cette immen­si­té de bleu et de gris et de vert, la Lieue de Grève déployée jus­qu’à l’ho­ri­zon, et cette impres­sion chaque fois renou­ve­lée que le monde s’ou­vrait, que les murs de Paris, les cou­loirs du lycée, les dimanches chez ma grand-mère rue de Cha­ren­ton, tout cela se dis­sol­vait d’un coup dans cette éten­due de ciel et d’eau et de sable, et que la vie, la vraie vie, recommençait.

La rue des­cen­dait. Les mai­sons hautes défi­laient. Mon père se garait devant l’hô­tel, tou­jours à la même place, un peu sur la gauche, le nez de la voi­ture poin­té vers la grève. On déchar­geait. L’air sen­tait l’iode et le goé­mon. Le patron, Mon­sieur Cariou — un homme large, mous­tache épaisse, gilet sans manches sur une che­mise dont les manches étaient tou­jours retrous­sées — nous accueillait sur le per­ron avec une poi­gnée de main pour mon père et un regard de sym­pa­thie bour­rue pour ma mère.

La chambre. Tou­jours la même, au deuxième étage, avec vue sur la grève. Deux pièces — mes parents d’un côté, moi de l’autre, sépa­ré par une porte qu’on lais­sait entrou­verte les pre­mières années et que j’a­vais com­men­cé à fer­mer. Le papier peint à rayures pas­sées, le couvre-lit en che­nille, le lava­bo de faïence blanche avec son broc ébré­ché. La fenêtre qui fer­mait mal et qu’on n’es­sayait plus de fer­mer parce que le bruit de la mer la nuit était la seule musique dont on avait besoin.

Cet été-là — c’é­tait l’é­té de mes quinze ans — quelque chose avait chan­gé. Pas le lieu. Le lieu était exac­te­ment le même, chaque meuble à sa place, chaque tache au pla­fond fidèle au poste, le même grin­ce­ment de la troi­sième marche de l’es­ca­lier, le même cli­que­tis de la tar­gette de la salle de bains. Non. C’est moi qui avais chan­gé. Je le sen­tais sans pou­voir le nom­mer. Comme si ma peau était deve­nue trop fine, comme si mes yeux voyaient trop, comme si chaque sen­sa­tion — la lumière du matin sur les draps, l’o­deur du café qui mon­tait de la salle à man­ger, le son d’une voix fémi­nine quelque part dans le cou­loir — me tra­ver­sait de part en part au lieu de glis­ser sur moi comme avant.

J’a­vais gran­di de huit cen­ti­mètres depuis l’é­té pré­cé­dent. Ma mère me regar­dait avec une per­plexi­té amu­sée, comme si j’é­tais un meuble qu’on aurait dépla­cé pen­dant la nuit. Mon père ne disait rien. Il lisait Le Monde sur la ter­rasse en buvant son café, et de temps en temps il levait les yeux vers la grève avec l’ex­pres­sion d’un homme qui a retrou­vé un objet pré­cieux qu’il crai­gnait d’a­voir perdu.

Le pre­mier matin, je suis des­cen­du tôt. La salle à man­ger était presque vide. Les nappes à car­reaux rouges et blancs, les bols de faïence, les tranches de pain grillé dans le petit panier en osier, le beurre salé dans son rame­quin — tout cela com­po­sait une nature morte fami­lière, ras­su­rante, inchan­gée. Une femme que je ne connais­sais pas essuyait les tables du fond. Le patron tra­ver­sait la salle avec un cageot de bou­teilles. Et quelque part, der­rière le comp­toir ou dans l’ar­rière-cui­sine, quel­qu’un sifflait.

Pas une mélo­die que j’au­rais pu recon­naître. Quelque chose d’aé­rien, de dis­trait, de presque invo­lon­taire — comme on siffle quand on ne sait pas qu’on siffle, quand les mains sont occu­pées et que l’es­prit vaga­bonde. Ce sif­fle­ment est la pre­mière chose que je me rap­pelle de cet été-là. Pas la mer, pas la grève, pas la lumière. Un sif­fle­ment dans une cui­sine, un matin de juillet, der­rière un comp­toir en bois sombre.

Je ne savais pas encore que c’é­tait elle.

III.

La grève

Il faut dire ce qu’est la Lieue de Grève.

Je ne parle pas des chiffres — quatre kilo­mètres de long, deux de large quand la mer se retire com­plè­te­ment, le plus grand estran de Bre­tagne nord, et d’autres choses qu’on peut lire dans les guides et qui ne disent rien. Je parle de ce que c’est quand on y marche.

Quand on y marche, on marche sur la lune.

Le sable est gris, pas doré. Pas le gris triste du béton ou du ciel de novembre, mais un gris vivant, un gris d’huître, un gris de nacre, qui change de nuance à chaque pas selon qu’il est sec ou mouillé, selon que le soleil le frappe ou qu’un nuage passe. Par endroits il est ferme sous le pied, presque dur, strié de vague­lettes figées ; par d’autres il cède, spon­gieux, et l’eau affleure sous la plante du pied comme si la mer se rap­pe­lait à vous, comme si elle vous disait : je suis là-des­sous, je suis par­tout, je reviendrai.

On marche, et on marche, et on marche, et la plage ne finit pas. Les repères dis­pa­raissent. Le vil­lage der­rière vous rape­tisse jus­qu’à n’être plus qu’une ligne de toits, l’hô­tel n’est plus qu’un bloc pâle, l’é­glise un trait de crayon sur­mon­té d’un point. La mer devant vous recule à mesure que vous avan­cez, comme si elle se déro­bait, et cette impos­si­bi­li­té de l’at­teindre, cette fuite per­pé­tuelle de l’eau devant vos pas, a quelque chose de trou­blant — un rêve qu’on fait par­fois, où l’on court vers quelque chose qui s’é­loigne à la même vitesse que vous.

Des flaques par­tout. Des rigoles. Des ruis­seaux minus­cules qui courent sur le sable en des­si­nant des arbo­res­cences, comme les ner­vures d’une feuille immense. Des rochers noirs sur­gissent ici et là, cou­verts de moules et de patelles, et autour d’eux des mares où des crabes minus­cules détalent laté­ra­le­ment avec l’air offen­sé de gens qu’on aurait sur­pris dans leur bain.

Et puis, loin, très loin — la croix.

On m’en avait par­lé mais je ne l’a­vais jamais vue. Ou plu­tôt je ne l’a­vais jamais cher­chée. Cet été-là, je l’ai cher­chée. Je ne sais pas pour­quoi. Peut-être parce que j’a­vais quinze ans et que les sym­boles, à quinze ans, vous attirent sans que vous sachiez ce qu’ils signi­fient. Une croix de pierre plan­tée au milieu de la grève, sur un rocher que la mer recouvre aux grandes marées — il y avait là quelque chose qui par­lait de résis­tance, de per­sis­tance, de quelque chose qui refuse de disparaître.

Je l’ai trou­vée par un après-midi de grande marée basse, coef­fi­cient 110. Il avait fal­lu mar­cher long­temps. Le vil­lage n’é­tait plus qu’un sou­ve­nir dans mon dos. Autour de moi, rien que le sable, le ciel, les flaques, et le vent — ce vent de noroît qui ne tombe jamais, même en plein été, même quand le soleil brûle, ce vent salé qui vous fouette la peau et vous donne l’im­pres­sion d’être net­toyé de l’intérieur.

La croix était petite. Plus petite que je ne l’a­vais ima­gi­née. Tra­pue, grise, ron­gée par le sel, plan­tée dans un rocher cou­vert de balanes. Pas d’ins­crip­tion lisible, pas de date. Juste cette forme de croix, obs­ti­née, dres­sée contre le vent et la mer depuis des siècles. On disait que c’é­tait l’en­droit exact où Saint Efflam avait débar­qué d’Ir­lande, là où se trou­vait autre­fois une forêt que la mer avait englou­tie. Je tou­chai la pierre. Elle était froide et rugueuse, pique­tée de sel cris­tal­li­sé, et sous mes doigts je sen­tais toute l’é­pais­seur du temps — un temps géo­lo­gique, un temps de légende, infi­ni­ment plus vaste que mon petit été de quinze ans.

C’est en reve­nant que je l’ai vue.

Elle mar­chait dans l’autre sens, vers la croix, pieds nus, un jean retrous­sé aux mol­lets, un pull marin trop grand sur les épaules. Elle mar­chait vite, les bras le long du corps, avec cette fou­lée longue et souple des gens qui ont l’ha­bi­tude de mar­cher sur le sable. Ses che­veux étaient noirs, très noirs, noués en un chi­gnon lâche d’où des mèches s’é­chap­paient dans le vent. Elle ne m’a pas vu tout de suite, ou elle a fait sem­blant de ne pas me voir. Elle regar­dait au loin, vers le large, et son visage avait cette expres­sion que je ne savais pas encore lire — un mélange de concen­tra­tion et d’ab­sence, comme si elle pen­sait à quelque chose d’im­por­tant et de vague en même temps.

Quand elle est pas­sée à ma hau­teur, elle a tour­né la tête. Nos regards se sont croi­sés. Pas long­temps — une seconde, deux peut-être. Elle avait les yeux très clairs, d’un vert qui tirait sur le gris, des yeux de la cou­leur exacte de la grève un jour de beau temps. Elle n’a pas sou­ri. Elle n’a rien dit. Elle a conti­nué à marcher.

Mais cette seconde.

Je me suis retour­né. Elle s’é­loi­gnait vers la croix, sa sil­houette se décou­pait sur le ciel pâle, et j’ai su — avec cette cer­ti­tude absurde et totale qu’on n’a qu’à quinze ans — que cet été ne serait pas comme les autres.

En ren­trant à l’hô­tel, je l’ai recon­nue. Elle était der­rière le comp­toir, en tablier blanc, et elle dis­tri­buait les clés des chambres à un couple âgé avec des gestes pré­cis et rapides. Elle m’a vu entrer. Elle n’a rien dit. Mais dans ses yeux gris-vert, il y avait quelque chose — pas un sou­rire, non, quelque chose de plus sub­til, une lueur, une recon­nais­sance, comme si la grève nous avait déjà pré­sen­tés l’un à l’autre et que les for­ma­li­tés étaient faites.

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