Assis sur le bord de l’océan en haut de la dune couverte d’oyats et de camomilles sauvages, face aux brisants en ce jour de grandes marées, face contre soleil et vent dans les oreilles, il y a quelque chose qui me revient en mémoire ; j’ai une vie là-bas alors que l’océan m’appartient, ou plutôt il me possède en propre, c’est lui qui me retient et retient le temps, je n’y fais même plus attention, fait accompli et irréfutable. Il me hante depuis tout petit et me ramène sans arrêt vers lui, me faire dire des grossièretés à l’attention de tout ce qui n’est pas océan, les mers sont des piscines dont les bords ne connaissent pas la vie intense de la marée, lieux sans vie réelle. L’océan est fascinant lorsque la terre est au vent. L’écume bave sur les côtes, la vie y est sans cesse renouvelée et chaque marée apporte son lot de surprise sur le rivage, tantôt une bouée décrochée et lardée d’anatifes, tantôt un tronc de cèdre arraché au sol. Violent et passionnant, il est le maître de la terre, grignotant à chaque fois un peu plus de terrain, inexorablement, et montre à chaque coup de boutoir, que quoi qu’il en soit, c’est bien lui le plus fort.
Ici le temps s’est arrêté, les flots et les jusants se trouvent lointains désormais, mais telle une terre nourricière, l’océan continue de vivre en moi. Retour à la normale.
La journée d’hier a été courte, révélée par l’inadvertance du cours de la vie. Je me sens épuisé et seul, brisé par le changement d’atmosphère, la simple idée du retour aux jours qui se succèdent me casse les genoux. Il me vient des idées saugrenues de journal au fil des jours, des passions ordonnées heures après heures qui se déversent dans une immense clepsydre. Remplir ma vie, voilà tout ce que je souhaite.
J’ai retrouvé toutes mes petites affaires et ne sais pas trop par où commencer. Trop de choses finalement, énormément de choses (des pollutions ?), trop de choses… Je ne sais toujours pas ce que je cherche, mais je continue de courir après.
Tout bien considéré, il y a deux sortes d’hommes dans le monde : ceux qui restent chez eux, et les autres. Rudyard Kipling
A force de trop creuser, on finit par retrouver dans le passé ce qui n’est rien d’autre que le présent. Le passé, ce sont des rêves qu’on a fabriqué de toute pièce… petite chose exhumée du 25 août 2008
Il ne se passe pas grand-chose à la cour du prince Ch’un. Yixuan (奕譞) et sa cour se morfondent derrière les murs de brique du vieux palais. A l’extérieur, le Vice-Roi du Zhili, le revêche Li Hongzhang (李鴻章) joue de ses relations pour lever une milice au service de la dynastie des Qing, depuis son palais de Tianjin. Les jours s’écoulent tranquillement dans l’attente d’un événement qui pourrait bousculer le pouvoir en place ou l’insondable inertie des jours sans bonheur, sans malheur non plus. Une douce indolence règne dans les jours des palais. Les cours d’eau artificiels imitent la nature sous les ponts en bois peints en rouge, une barque attend à son ponton de promener les courtisanes fardées, toutes empreintes de cet air triste qu’ont les prisonnières dans leur geôle, et déjà les nénuphars se fanent sous les perches des hérons, les érables perdent leurs feuilles après avoir donné aux jardins les plus belles couleurs de l’automne. L’hiver s’installe avant que la vie ne reprenne. Et puis surgit un photographe à la cour. Liang Shitai immortalise quelques scènes de la vie du palais sur ses plaques de verre, en tire des épreuves sur papier albuminé. Pourtant, la vie n’est pas plus excitante qu’avant.
Liang Shitai fait une incursion dans les palais après avoir été introduit au rang des grands photographes auprès des personnalités politiques de son temps, comme justement Li Hongzhang qu’il immortalisera sur un cliché avec le Général Ulysses Grant. On l’appelle souvent pour prendre des clichés des rencontres des grands hommes. Pourtant, il n’existe aucun portrait de l’homme, personne à part ceux qui l’ont côtoyé ne sait à quoi il ressemble. Il s’amuse à déguiser le septième fils de l’empereur Daoguang, Yixuan, pour le faire poser nourrissant une biche, scène bucolique à l’envi, et le photographie sur son cheval, ou encore avec ses enfants. Il ne se passe rien, le temps continue de filer et les âmes meurent. Les saisons continuent de s’enchaîner sur fond de soubresauts de guerre entre l’Extrême-Orient et l’Occident. Yixuan expire en 1891 dans son palais après avoir joui de sa promotion. De Prince Ch’un de second rang, il devient Prince Ch’un de premier rang… et n’aura réussi en tout et pour tout qu’à devenir certainement influent auprès de l’impératrice douairière Ts’eu-hi, puisqu’il réussira à faire exécuter son propre neveu pour que sa belle-sœur prenne le trône… Une bien jolie histoire.
Yixuan, prince Chun, nourrissant une biche
Yixuan, prince Chun et sa cour — Liang Shitai
Yixuan, prince Chun — Liang Shitai
Yixuan avec deux de ses enfants — Liang Shitai
Yixuan — Liang Shitai
Li Hung Chang (Li Hongzhang), Vice-Roi du Zhili — Liang Shitai
Le général Grant et Li Hung Chang (Li Hongzhang), Vice-Roi du Zhili — Tientsin — 1879 — Liang Shitai
Eunuque du palais de Beijing — Liang Shitai
Li Hongzhang, lui, mourra à 78 ans en 1901 après avoir été promu Chevalier de la Grande Croix du Royal Victorian Order.
Quant à Liang Shitai, il nous lègue soixante photos prises à la cour du Prince Ch’un, Yixuan… Mais personne ne sait qui il est vraiment.
Onggi (옹기 en coréen), c’est une famille, une famille de pots en terre, ou plutôt, selon l’expression consacrée au vu de leur taille, de jarres. Si l’alimentation coréenne n’était pas autant imprégnée d’aliments fermentés, le Onggi n’aurait pas aujourd’hui cette place dans la société ; c’est la raison pour laquelle on peut en trouver des dizaines exposées dans le Jangdokdae (lieu dédié à ces jarres) au palais de Gyeongbok à Séoul. La particularité de ces jarres, c’est que leur céramique n’est pas émaillée, mais recouverte d’une glaçure liquide qui, une fois cuite, laisse le pot respirer et permet les échanges d’air avec l’extérieur ; c’est ce qui permet la fermentation des aliments, mais lui confère également une grande résistance aux éléments comme le soleil, la pluie, ou le gel. Une fois le onggi cassé ou fendu, il retourne à la terre, on le concasse et on le laisse se dégrader dans la terre. Il est rétif à l’archéologie.
Mais ce qui est important dans tout ça, c’est que l’origine du Onggi remonte à une période située entre 4000 et 5000 av. J.-C., et qu’aujourd’hui encore, dans la Corée moderne, il existe encore des hommes et des femmes qui travaillent ces jarres comme des œuvres d’art, et pour comprendre exactement, ce que ça signifie, il faut partir avec Lee Kang-hyo, un des plus célèbres potiers coréens ; il faut le regarder se préparer au rythme de la musique, il faut le regarder éclabousser les jarres avec la glaçure, il faut encore et encore le regarder répandre à la main la substance gluante sur la surface des pots en se laissant pénétrer par une musique qui le fait presque entrer en transe et le fait revenir plus de 5000 ans en arrière, lorsque ses ancêtres produisaient les premières jarres, il faut le regarder, le visage barbouillé d’éclaboussures, le visage fermé, à genou devant sa création… Sans cela, je doute qu’on puisse comprendre…
S’il est bien un peuple qui condense tous les fantasmes, c’est bien le peuple targui, qui se nomme lui-même Kel Tamashaq. Nomade par définition et obligation, rebelle car rétif à l’assimilation et l’acculturation, c’est un peuple fier et indomptable, dont la société est réglée sur un modèle défiant les traditions musulmanes et dont la langue, le tifinagh, un dérivé du berbère, a fait l’objet d’un immense et magnifique dictionnaire en quatre tomes par le père Charles de Foucauld.
Dernier arrêt sur images avec Paul Bowles qui nous parle de l’âme et du désert.
Ici, ce sont les hommes qui sont voilés nuit et jour. Le voile est de fine gaze noire et se porte, comme ils l’expliquent, pour protéger l’âme. Mais, comme pour eux l’âme et le souffle sont identiques, il n’est guère difficile de trouver une raison physique, s’il en faut une. La sécheresse excessive de l’atmosphère cause souvent des troubles dans les voies nasales. Le voile conserve au souffle son humidité : il est une sorte de petite plante qui conditionne l’air et permet d’éloigner les mauvais esprits qui, autrement, manifesteraient leur présence en faisant saigner les narines, ce qui arrive souvent dans cette partie du monde.
Il n’est pas très juste de parler de ces gens fiers comme de Touareg. Le mot est un terme d’opprobre signifiant « âmes perdues », qui leur avait été donné par leurs ennemis traditionnels, les Arabes, et qui leur est resté à l’extérieur. Il s’appellent imochagh, les hommes libres.
Paul Bowles, Leurs mains sont bleues
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