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Nara­sim­ha déchi­rant le corps d’Hiranyakashipu

Nara­sim­ha déchi­rant le corps d’Hiranyakashipu

Tan­dis que la course folle des nuages pous­sés par le vent ne s’ar­rête que lorsque je ne regarde plus par la fenêtre, je me sou­viens d’un nom comme d’un man­tra, le nom d’un des ava­tars de Vish­nu. Nara­sim­ha (नरसिंह). L’homme (nara) lion (sim­ha). Drôle de per­son­nage que ce qua­trième ava­tar de Vish­nu qui avait ber­cé une de mes chaudes nuits au cœur de Bang­kok. Je me sou­viens pré­ci­sé­ment de cette nuit par­ti­cu­liè­re­ment chaude à l’hô­tel Le Tada pen­dant laquelle je dévo­rais le livre de Cathe­rine Clé­ment, Pro­me­nade avec les dieux de l’Inde où Nara­sim­ha, selon la tra­di­tion du Bha­ga­va­ta Pura­na (भागवतपुराण), exter­mi­na l’an­ti-dieu dont le petit nom sonne comme celui d’un mignon petit chien à poil long ; Hira­nya­ka­shi­pu. Nara­sim­ha est pour moi le sym­bole de la ruse dont sont capables les dieux de l’Inde face aux règles innom­brables et par­fois facé­tieuses de la loi. Pour prendre connais­sance de cette his­toire pour le moins cocasse, lais­sons-nous embar­quer par Cathe­rine Clé­ment, qui, en d’autres temps, nous emme­nait sur les che­mins des dieux sur France Culture.

Nara­sim­ha — pho­to © Joaní­dea Sodret

[…] Il est le roi des anti-dieux. Les anti-dieux, en sans­krit Asu­ra, qu’on peut tra­duire par « démons », sont des rebelles en lutte contre les Deva. D’un côté les Deva, de l’autre les Asu­ra. Et celui-là, Hira­nya­ka­shi­pu, est le plus puis­sant des anti-dieux.
Le propre des anti-dieux, c’est que, jaloux des dieux, ils sont tou­jours prêts à leur prendre le pou­voir. Mais lors­qu’un anti-dieu se livre à suf­fi­sam­ment de pra­tiques macé­ra­toires dans le but d’ob­te­nir satis­fac­tion, on n’a pas le choix, on est obli­gé de lui céder. Per­sonne n’a le choix. C’est la loi du yoga, et non celle des poissons.
Hira­nya­ka­shi­pu, qui connaît son monde, com­mene à faire des aus­té­ri­tés pour obte­nir les faveurs de Brah­ma. Il pra­tique notam­ment l’as­cèse des Cinq Feux, et il dégage tel­le­ment de cha­leur autour de lui que les Deva demandent à Brah­ma de s’oc­cu­per de l’im­por­tun. Brah­ma et per­sonne d’autre. C’est la loi ! Puisque l’im­por­tun prie Brah­ma, c’est à Brah­ma de s’en occuper.
Obéis­sant aux règles, Brah­ma appa­raît donc à Hira­nya­ka­shi­pu qui obtient ce qu’il veut. Il a tout pré­vu. Hira­nya­ka­shi­pu obtient l’invulnérabilité.
Mais atten­tion ! Confor­mé­ment au règle­ment, l’in­vul­né­ra­bi­li­té que demande le roi des anti-dieux est pré­ci­sé­ment défi­nie. Il a mûre­ment réflé­chi, ce roi. Quoi qu’il advienne, Hira­nya­ka­shi­pune sera tué ni par un homme ni par un ani­mal, ni par une créa­ture de Brah­ma, ni de jour ni de nuit, ni sur terre ni en l’air. L’A­su­ra pense qu’ain­si, il est bien pro­té­gé. (On va le voir, il se trompe.) Ce n’est pas tout. Hira­nya­ka­shi­pu obtient éga­le­ment l’é­ga­li­té avec Brah­ma et il obtient enfin de pou­voir pra­ti­quer des ascé­tismes que per­sonne d’autre ne pour­ra pra­ti­quer — c’est une garantie.
Brah­ma dit oui à tout. Comme patron des brah­manes, il est obli­gé d’ac­cep­ter les demandes d’un ascète. Il fait de plus en plus chaud ! Les Deva, qui suf­foquent, sont pris au piège. Alors, qui peut les sauver ?
En cas de dan­ger abso­lu, Vish­nu pré­pare un de ses ava­tars. Nous sommes dans un dan­ger abso­lu. Vish­nu va donc se char­ger de l’im­por­tun dont les exer­cices ascé­tiques déclenchent une cha­leur formidable.
En tous les cas, puisque l’ad­ver­saire a tout pré­vu et qu’il est invul­né­rable, il va fal­loir ruser. Vish­nu pré­voit donc de « des­cendre » sous une forme inat­ten­due, (on ne sait pas encore laquelle) mais seule­ment, décide-t-il, quand le fils d’Hi­ra­nya­ka­shi­pu sera mal­trai­té par son père au point de ris­quer la mort.
Vish­nu a ses rai­sons. Hira­nya­ka­shi­pu déteste pro­fon­dé­ment Vish­nu, mais il a un fils qui déteste son père. Natu­rel­le­ment, en bonne logique, ce fils est en ado­ra­tion devant Vishnu.
Furieux de la tra­hi­son de son fils, Hira­nya­ka­shi­pu com­mence à le mal­trai­ter. Il le jette à l’eau ligo­té, en vain ; il lui fait toutes sortes de misères, en vain. L’en­fant sur­vit. Il finit par le mettre à l’é­preuve et le somme de renon­cer à Vish­nu, ou de périr. En vain. Le fils tient bon. Vish­nu appa­raît lorsque le mal­heu­reux enfant risque d’être mis à mort.
Il appa­raît sous la forme d’un homme à tête de lion — donc ni homme ni ani­mal. Il appa­raît au cré­pus­cule — donc ni jour ni nuit. Il attrape Hira­nya­ka­shi­pu et le tue sur ses cuisses — ni sur terre ni en l’air.
Vish­nu n’est pas une créa­ture de Brah­ma. Cet homme à tête de lion qu’on appelle Nara­sim­ha n’est pas non plus une créa­ture de Brah­ma. L’an­ti-dieu n’est pas tué par un ani­mal, ni par un homme ni par une créa­ture de Brah­ma, ni de jour ni de nuit, ni sur terre ni en l’air. Les dieux de l’Inde ont cette par­ti­cu­la­ri­té d’être extrê­me­ment poin­tilleux sur le règlement.
Lié par les accords entre Brah­ma et l’an­ti-dieu, Vish­nu les contourne. Sans conces­sions : il déchire l’an­ti-dieu tout vivant.

Cathe­rine Clé­ment, Pro­me­nade avec les dieux de l’Inde
Edi­tions du Pana­ma, 2005

En-tête : Nara­sim­ha et Hira­nya­ka­shi­pu (1820–1840) 24.5 x 12.8cm, minia­ture indienne.

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L’an­née du chien de terre

L’an­née du chien de terre

Éton­nam­ment, en fran­çais, Chine et chien sont des ana­grammes. Ce qui ne signi­fie pas grand-chose, somme toute. Tou­te­fois, le sino­gramme 吞 signi­fie hiron­delle alors qu’elle repré­sente une mai­son avec un double toit. C’est en tout cas ce que ça laisse paraître, car en réa­li­té, c’est un sino­gramme repré­sen­tant ce qui se trouve au-des­sus de l’homme, au sens méta­pho­rique. L’hi­ron­delle, par défi­ni­tion, se trouve au-des­sus de l’homme…

Tout ceci, sera l’oc­ca­sion, cer­tai­ne­ment, de l’ap­prendre cette année. J’au­rais effec­ti­ve­ment pu appro­fon­dir le turc, langue chan­tante et douce, même si j’ai quelques rudi­ments qui me per­mettent de com­prendre le sens d’une phrase, le baha­sa Indo­ne­sia qui sonne si joli­ment comme des bruits de mobiles en bam­bou dans le vent d’une val­lée, avec ses mots doubles et ses 6 façons de dire bon­jour, le far­si avec ses voyelles longues et fines comme de la soie verte, ou encore le thaï an avec ses 44 consonnes et ses innom­brables voyelles qu’on place avant la consonne de sa syl­labe ou qu’on n’é­crit par­fois pas, ses diph­tongues tout aus­si nom­breuses et ses signes dia­cri­tiques, sans par­ler des tons des­cen­dants ou ascen­dants. J’au­rais pu apprendre l’a­rabe comme je me l’é­tais pro­mis, mais la vie n’est en rien ter­mi­née, elle com­mence hier. Fina­le­ment, c’est le chi­nois man­da­rin (汉语) que j’ai choi­si pour débu­ter l’an­née du chien de terre (戌).

Elle com­mence à peine. En Chine et dans tous les pays qui uti­lisent un calen­drier luni-solaire, elle com­men­ce­ra le 16 février, jour de la deuxième nou­velle lune depuis le sol­stice d’hi­ver, quand le soleil se trou­ve­ra dans le signe du ver­seau. On peut la sou­hai­ter bonne et heu­reuse, aux gens qu’on aime, c’est une conven­tion, une tra­di­tion un peu obli­ga­toire au pre­mier jour de l’an­née. A ceux qui nous indif­fèrent ou qu’on déteste, on ne sau­rait leur sou­hai­ter une mau­vaise année, même si l’on n’en pense pas moins… Quoi qu’il en soit, à tous, indif­fé­rem­ment, d’une manière uni­ver­selle, on ne peut que sou­hai­ter la lumière. Sans la lumière, on ne peut voir et lors­qu’on ne voit rien, tout nous inter­dit et tout nous est inter­dit. Tout le reste ne compte pas vrai­ment. Alors simplement…

過年好

Illus­tra­tion © Wu Guanz­hong (吴冠中)

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Petite balade de fin d’an­née, en forme d’au revoir

Petite balade de fin d’an­née, en forme d’au revoir

Les fins d’an­nées finissent toutes par se res­sem­bler un peu. D’autres sont un peu plus vio­lentes, d’autres plus douces, mais elles ont toutes la même carac­té­ris­tique de res­sem­bler à une pause entre deux mor­ceaux de vies, comme une tran­si­tion dans laquelle énor­mé­ment de choses se jouent. Et c’est pré­ci­sé­ment là qu’il faut se mon­trer vigi­lant, dans les recoins, dans les détails, afin que les choses ne dérapent pas. Il fait si gris et si sombre dehors, si humide, qu’il faut encore pen­dant la jour­née, les matins sur­tout, lais­ser quelques lumières allu­mées pour pou­voir ne pas som­brer dans la plus pro­fonde des mélan­co­lies. Les ombres et les fan­tômes peuvent faci­le­ment s’in­si­nuer entre les portes mal fer­mées, dans les cou­rants d’air les plus imper­cep­tibles. Il suf­fit sim­ple­ment d’être atten­tif, de gar­der ses sens en éveil.

[audio:Giovanni-Francesco-Anerio-Dio-ti-salvi-Maria-(Rome-1617).mp3]

Gio­van­ni Fran­ces­co Ane­rio : Dio ti sal­vi, Maria (Rome, 1617)
Sacred music for the poor (San­ta Maria in Val­li­cel­la, Rome, c.1600)
Concer­to Roma­no, Ales­san­dro Quarta

Alors voi­là. La lumière est allu­mée en per­ma­nence, comme un feu entre­te­nu avec patience, les yeux res­tent ouverts, je regarde par la fenêtre, je guette que le ciel soit tou­jours là, que rien ne bouge, que rien ne me désta­bi­lise… être cer­tain que tout soit encore bien en place. An unfor­tu­nate sequence of glitches… Le vent a tout empor­té, la pluie s’est remise à tom­ber et les quelques feuilles mortes qu’il res­tait sur le sol ont été empor­tées je ne sais où, mais ce qui se passe dehors n’est pas mon affaire. Ce qui se passe dedans ne l’est pas tel­le­ment plus, à vrai dire. Mon affaire est ce qui se situe à la lisière, dans les espaces de confi­ne­ments, dans les écarts, les fis­sures. Tout le reste n’est que du pati­nage… ou du tou­risme (ce n’est pas moi qui le dis…).

Miche­lan­ge­lo Meri­si dit Le Cara­vage — La Madone de Lorette (ou Madone des Pèle­rins), c.1603–06 — Huile sur toile, 260 x 160 cm, Rome, Basi­lique Saint-Augustin

Ce tableau du Cara­vage ren­ferme un secret. Ce n’est en rien une scène biblique mais une scène pro­fane qui parle de l’hu­mi­li­té des pauvres. D’ailleurs, l’en­fant que tient la Vierge n’est pas véri­ta­ble­ment un enfant ;  beau­coup trop grand pour être encore por­té, il est éga­le­ment suf­fi­sam­ment lourd pour ne pas être por­té avec autant de légè­re­té. Ce qui en res­sort, une fois de plus, c’est que la pein­ture n’a jamais cher­ché à repro­duire la réa­li­té. Ce n’est pas de ça dont il est question.

J’aime ces belles jour­nées lumi­neuses où la clar­té froide et tran­chante du soleil baigne une nature encore dégou­li­nante d’hu­mi­di­té, des jour­nées où l’air sent le bois brû­lé et les feuilles en décom­po­si­tion. J’ai comme l’im­pres­sion de n’a­voir pas avan­cé d’un pouce encore cette année, mais je sais que ce n’est qu’une étrange farce, une pan­ta­lon­nade qui fait qu’on se voile à soi-même ses propres réa­li­sa­tions. Il s’est bien joué des choses, qu’on ne voit pas for­cé­ment ; encore une fois, ce n’est que dans les écarts qu’on aper­çoit la réa­li­té des choses, dans les distorsions.

Encore une année que je laisse der­rière moi. Je n’en garde plus rien. Tout ce qui s’est pas­sé cette année n’au­ra plus lieu l’an­née pro­chaine, je fais table rase, j’ef­face tout et il n’en res­te­ra rien, c’est mieux ain­si et pour tout le monde. Il nei­geait tout autour et j’ai regar­dé les gens tom­ber. Quant à la nos­tal­gie, elle ne fait que faire res­sor­tir les plus belles choses de la vie ; les mau­vais sou­ve­nirs font rare­ment par­tie de ce que l’on aime se remé­mo­rer. Cette nou­velle année qui s’ouvre sera belle parce qu’elle sera dif­fi­cile — ce qui demeure trop facile n’est fina­le­ment qu’ac­ces­soire —, elle sera pleine d’i­mages et de cou­leurs, de musique, de magie, de mots sor­tis de nulle part, d’in­car­tades dans les uni­vers lumi­neux. Il est plus que temps de faire du ménage.

Pho­to d’en-tête © Joey Pil­grim

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Pipes d’o­pium #4

Pipes d’o­pium #4

Pre­mière pipe d’o­pium. Cette pho­to-là, une pho­to mythique. Elle repré­sente l’é­cri­vain Nico­las Bou­vier et son ami de tou­jours, Thier­ry Ver­net. Bou­vier est mort en 1998, Ver­net en 1993. La femme pré­sente sur la pho­to, c’est Flo­ris­tel­la Ste­pha­ni, celle qui devien­dra l’é­pouse de Ver­net. Cette pho­to fait par­tie de ma vie, elle repré­sente quelque chose que je ne connais pas et que j’ai du mal à fixer parce que je n’en sais rien. Ni quand elle a été prise, ni dans quel lieu et encore moins dans quelles cir­cons­tances. On pour­rait la croire mise en scène mais quelque chose me dit que non. C’est comme un apar­té dans une moment de vie, un ins­tant volé. Bou­vier avec sa gueule d’ange amai­gri et bar­bu, la moi­tié du visage dans l’ombre d’une lumière qui se love dans son dos, comme s’il refu­sait de s’y plier… Cette pho­to, je la rat­tache au livre Le pois­son-scor­pion, qui raconte sa lente des­cente mor­telle aux enfers lors de son séjour à Galle, au 22, Hos­pi­tal Street, dans une île qui s’ap­pe­lait encore Ceylan.

… Pour­quoi dans toutes nos langues occi­den­tales dit-on «tom­ber amou­reux»? Mon­ter serait plus juste. L’a­mour est ascen­sion­nel comme la prière. Ascen­sion­nel et éperdu.
— Nico­las Bou­vier, Le pois­son-scor­pion, 1982

Deuxième pipe d’o­pium. Le Viet­nam et l’ou­bli de Viet Thanh Nguyen. Une simple rap­pel que le Viet­nam d’au­jourd’­hui est encore cri­blé des souf­frances du pas­sé et l’on a du mal à se remé­mo­rer les images men­tales d’un pays tra­ver­sé il y a peu sans avoir pré­sent à l’es­prit les cica­trices qui ont du mal à se refer­mer. Elles finissent par se refer­mer, mais le sang conti­nue de couler.

Lo Manh Hung — Sai­gon — 1968. Pho­to jour­na­liste âgé de 12 ans.

Nous ne pou­vions pas oublier le goût de cara­mel du café gla­cé au sucre gra­nu­lé ; les bols de soupe aux nouilles que l’on man­geait accrou­pi sur le trot­toir ; les notes de gui­tare pin­cées par un ami pen­dant qu’on se balan­çait sur des hamacs, à l’ombre des coco­tiers ; les matchs de foot­ball joués pieds et torse nus dans les ruelles, les squares, les parcs et les prés ; les col­liers de perles de la brume du matin autour des mon­tagnes ; la moi­teur labiale des huîtres ouvertes sur une plage gra­ve­leuse ; le mur­mure d’un amou­reux tran­si pro­non­çant les mots les plus envoû­tants de notre langue, anh oi ; le cris­se­ment du riz que l’on bat­tait ; les tra­vailleurs qui dor­maient sur leurs vélo­taxis dans la rue, réchauf­fés par le seul sou­ve­nir de leurs familles ; les réfu­giés qui dor­maient sur tous les trot­toirs de toutes les villes ; les patients ser­pen­tins à mous­tiques qui se consu­maient len­te­ment ; la sua­vi­té et la fer­me­té d’une mangue à peine cueillie ; les filles qui refu­saient de nous par­ler et dont nous nous lan­guis­sions d’au­tant plus ; les hommes qui étaient morts ou qui avaient dis­pa­ru ; les rues et les mai­sons éven­trées par les bombes ; les ruis­seaux où l’on nageait, tout nus et rigo­lards ; l’en­droit secret où on espion­nait les nymphes en train de se bai­gner et de bar­bo­ter avec l’in­no­cence des oiseaux ; les ombres pro­je­tées par la flamme d’une bou­gie sur les murs des huttes en clayon­nage ; le tin­te­ment ato­nal des clo­chettes des vaches sur les routes boueuses et les che­mins de cam­pagne ; l’a­boie­ment d’un chien famé­lique dans un vil­lage aban­don­né ; la puan­teur appé­tis­sante du durian frais que l’on man­geait en pleu­rant ; le spec­tacle des orphe­lins hur­lant près des cadavres de leur père et mère ; la moi­teur des che­mises l’a­près-midi, la moi­teur des amants après l’a­mour ; les moments dif­fi­ciles ; les coui­ne­ments hys­té­riques des cochons essayant de sau­ver leur peau, pour­sui­vis par les vil­la­geois ; les col­lines embra­sées par le cré­pus­cule ; la tête cou­ron­née de l’au­rore émer­geant des draps de la mer ; la main chaude de notre mère. Bien que cette liste pût s’al­lon­ger indé­fi­ni­ment, l’i­dée était la sui­vante : la seule chose impor­tante qu’on ne pour­rait jamais oublier, c’est qu’on ne pou­vait jamais oublier.

— Viet Thanh Nguyen, Le sym­pa­thi­sant
Bel­fond, 2017

Troi­sième pipe d’o­pium. Hasui Kawase. En plein Shin-han­ga (新版画), renou­veau pic­tu­ral japo­nais du début du XXè siècle, Hasui Kwase en est un des plus fer­vents repré­sen­tants. Il a publié plus de 600 estampes, dont cer­taines ont été détruites pen­dant un trem­ble­ment de terre. Ce qui est éton­nant, c’est que regar­dée de loin, ces estampes res­semblent à de vul­gaires des­sins qu’on pour­rait croire colo­riés au feutre. Ce n’est que lors­qu’on s’en approche qu’on découvre à la fois la sub­ti­li­té du tra­vail exé­cu­té, mais éga­le­ment la patine que le temps a dépo­sé sur ces œuvres. On peut retrou­ver la qua­si-tota­li­té des œuvres de Hasui Kawase sur Ukiyo‑e.org.

Qua­trième pipe d’o­pium. Ala­ba­ma Shakes, Gimme all your love… La voix et la pré­sence de Brit­ta­ny Howard… une chan­teuse comme on n’en fait plus, la force et la douceur…

Cin­quième pipe d’o­pium. Cette fois-ci on n’en compte que cinq. C’est comme ça, ça se pré­sente comme ça. C’est comme un poi­son dont on a fina­le­ment réus­si à se défaire, une pol­lu­tion qu’on a fini par jeter à la rivière. Des petits bouts de paroles d’une chan­son, pris sépa­ré­ment, col­lés les uns avec les autres. Aujourd’­hui, le brouillard recouvre la val­lée, on ne voit que les feuilles dorées des bou­leaux sur leur tronc lumi­neux et la rosée gout­ter, tom­ber sur le tapis de feuilles cra­moi­sies, et comme par un effet de balan­cier, j’ai tout effacé…

Endor­mez-vous avant qu’on ne vous endorme…

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Pipes d’o­pium #3

Pipes d’o­pium #3

Où il est ques­tion d’un grand-père comp­table trans­for­mé en pho­to­graphe, d’un orgasme mati­nal du mois d’août, d’un hôtel construit par un archi­tecte célèbre et qui aurait bien pu ne pas résis­ter à un trem­ble­ment de terre, d’un arbre qui pousse les pieds dans l’eau, de l’i­ni­tia­tion d’un chas­seur, d’une har­piste de jazz d’une incroyable moder­ni­té, d’i­cônes à pro­fa­ner et d’une abeille sur­gie du passé.

Pre­mière pipe d’o­pium. C’est un nom qui pour­rait presque faire sou­rire. Georges-Auguste Mar­botte, un nom qui évoque un grand-père bar­bu et tendre, à la rigueur un peintre qui aurait pu connaître Claude Monet, peut-être même un ron­geur un peu poi­lu des mon­tagnes. En réa­li­té, c’est le nom d’une com­mune de la Meuse mais c’est aus­si un nom lié au Yun­nan et à la for­mi­dable œuvre qui a consis­té à construire un che­min de fer entre le Ton­kin et Yun­nan­fu, sur une lon­gueur de 855 kilo­mètres, au tra­vers d’un pay­sage qu’il a fal­lu per­cer, des révo­lu­tions qu’il a fal­lu évi­ter et des épi­dé­mies qui ont déci­mé les équipes. Sept longues années ont été néces­saires pour arri­ver au terme de l’a­ven­ture, une aven­ture jon­chée des cadavres des ouvriers ter­ras­sés par les mala­dies les plus exo­tiques et les acci­dents de construc­tion (à peine 12 000 ouvriers y ont lais­sé la vie), mais aus­si de 3422 ponts et via­ducs et 155 tun­nels. Un défi colos­sal pour l’é­poque, mené d’une main de maître, par le Consul du Yun­nan, un cer­tain… Auguste Fran­çois, ce même Auguste Fran­çois qui posait en habit chi­nois, en fumeur d’o­pium… Si Auguste Fran­çois appré­cie la pho­to­gra­phie, il n’a cure d’im­mor­ta­li­ser le chan­tier, pré­fé­rant foca­li­ser son atten­tion sur les mœurs de la cam­pagne, immor­ta­lise les per­son­nages qu’il côtoie, les simples qui­dams de son quo­ti­dien. Celui qui fera le tra­vail de pho­to­gra­phie du che­min de fer, c’est Mar­botte. Lui n’est qu’un petit expert-comp­table dans une des socié­tés qui gère la construc­tion du chan­tier. Il finit par deve­nir le pho­to­graphe atti­tré de l’œuvre avec ses cli­chés tota­le­ment ver­ti­gi­neux, ses points de vue plon­geant et la finesse de ses prises de vue, immor­ta­li­sant ain­si un chan­tier dont on a tout oublié, jeté avec l’eau des remords colo­nia­listes. Pour­tant, la ligne fonc­tionne tou­jours, entre Kun­ming (昆明市) en Chine et Lào Cai (Nord Viet­nam), jus­qu’au port de Hải Phòng. De ces deux hommes, il reste des cen­taines de cli­chés, expo­sés récem­ment au Musée Gui­met. A lire, cette his­toire d’un des­si­na­teur chi­nois qui découvre son his­toire au tra­vers de celle de Mar­botte, mais aus­si ces deux émou­vantes expo­si­tions, l’une sur la famille Mar­botte, l’autre sur la construc­tion du che­min de fer.

Deuxième pipe d’o­pium. Je me réveille avec l’in­té­rieur cham­bou­lé. Dans la nuit, quelque chose m’a sur­pris, m’a réveillé et m’a tenu éveillé pen­dant de longues minutes pleines d’une souf­france incon­nue — une dou­leur sourde et pro­fonde — la seule chose qui me fait du bien c’est l’o­deur de café — café en poudre sucré — comme à Bang­kok au petit matin — mouillé avec de l’eau bouillie avant même de des­cendre prendre mon petit déjeu­ner. Et il me revient en sou­ve­nir le goût tout par­ti­cu­lier de celui que je buvais au Light Hotel à Hanoï, je sais que ce n’é­tait pas du vrai café, même pas du Cà Phê Phin, ni du Cà Phê Nấu, encore moins du Cà Phê Sữa. Ce n’é­tait pas ce café pré­pa­ré au filtre, un petit filtre en métal per­fo­ré et posé sur la tasse, ce qui ne fait en rien le goût si par­ti­cu­lier. Juste du café d’hô­tel, mais celui-ci avait quelque chose de par­ti­cu­lier — les quelques jours où je suis res­té à Hanoï ont tous com­men­cé par cette déli­cate atten­tion du café mati­nal, un café que dans mon esprit je me plai­sais à dire si pur qu’il était cer­tai­ne­ment des­cen­du seul des pentes ennei­gées de l’Hi­ma­laya, ou à défaut du Phan Xi Păng… Je n’ai jamais rien bu de tel et je n’en boi­rai peut-être plus jamais. Je me sou­vien­drai toute ma vie de ce goût d’é­pices, de can­nelle cer­tai­ne­ment, d’autres choses que je ne veux pas nom­mer de peur de rompre le charme. Cà Phê…

Troi­sième pipe d’o­pium. Impe­rial Hotel, à Tokyo. Pas la peine de vou­loir y réser­ver une chambre, c’est impos­sible. L’Impe­rial Hotel de Tokyo (帝国ホテル) était une pure mer­veille, un bâti­ment presque incon­gru dans un Japon qui n’ac­cepte que peu les écarts archi­tec­tu­raux, sur­tout lorsque ceux-ci viennent d’Oc­ci­dent. En l’oc­cur­rence, le pro­jet somp­tueux qui a été conçu par l’ar­chi­tecte de renom, amé­ri­cain de sur­croît, Frank Lloyd Wright avait tout d’une ten­ta­tive de jonc­tion entre l’Oc­ci­dent et l’O­rient. Il ne reste aujourd’­hui plus rien de l’hô­tel, si ce n’est l’en­trée prin­ci­pale qui est aujourd’­hui conser­vée au Mei­ji-mura (博物館明治村). Le fait que les chambres étaient jugées trop petites et impos­sible à cli­ma­ti­ser, et sur­tout que les fon­da­tions qui avaient pour­tant résis­té au séisme de 1923 avaient fini par s’en­fon­cer dans le sol, créant une étrange impres­sion d’on­du­la­tion dans les cou­loirs menant aux chambres, ont eu rai­son de lui. En 1950, un autre hôtel, dans un style com­plè­te­ment dif­fé­rent et bien plus moderne, des­ti­né à le rem­pla­cer, a été construit juste der­rière, ren­dant défi­ni­ti­ve­ment caduc l’emploi du chef‑d’œuvre qui sera détruit en 1968 après qua­rante-cinq ans de bons et loyaux ser­vices. Il ne reste aujourd’­hui que les cartes pos­tales et les des­sins ori­gi­naux de l’ar­tiste pour savoir à quoi il pou­vait res­sem­bler. Les cartes pos­tales à voir sur Old Tokyo et Field and Digi­tal Times.

Frank Lloyd Wright — Tokyo Impe­rial Hotel — Lobby

Frank Lloyd Wright — Tokyo Impe­rial Hotel — Entrée principale

Qua­trième pipe d’o­pium. Caje­pu­tier (Mela­leu­ca caju­pu­ti) est un arbuste ou un arbre à feuilles per­sis­tantes, pou­vant atteindre 30m de haut. L’é­corce épaisse, blan­châtre, s’ex­fo­lie en larges bandes. Les rameaux sont cou­verts d’une pubes­cence de poils fins, assez denses et longs (des­crip­tion de Cra­ven et Bar­low, Wiki­pé­dia). L’huile de caje­put a des pro­prié­tés anti­sep­tiques, mais le plus impor­tant, c’est qu’il existe sur cette pla­nète une forêt entière de caje­pu­tiers, à l’ex­trême sud du Viet­nam, à la nais­sance du del­ta du Mékong et non loin de la fron­tière cam­bod­gienne, à Châu Đốc, dans la forêt de Tra Su (Rừng Trà Sư). Un endroit qui pour­rait res­sem­bler au marais poi­te­vin ou au bayou de la Nou­velle-Orléans, une man­grove dans les terres, à plus de cin­quante kilo­mètres de la mer, une forêt plan­tée de cet arbre magique, un endroit incomparable…

Forêt de caje­pu­tiers de Tra Su. Sud Vietnam

Cin­quième pipe d’o­pium. Dimanche. Soleil d’au­tomne — cou­leurs adé­quates, vives et tendres — quelque chose se tapit quelque part comme un loir en som­meil. Je range mes pan­ta­lons d’é­té, tout le coton et les che­mises en lin que j’ai pris soin de laver et de repas­ser avant de les remi­ser pour l’hi­ver. Je n’au­rais pas l’oc­ca­sion de les remettre de sitôt — à moins qu’une sur­prise se des­sine au cours de l’hi­ver. Heu­reu­se­ment, il reste la lit­té­ra­ture. Hier soir, au mitan de la nuit, j’ai ter­mi­né Le sym­pa­thi­sant de Viet Thanh Nguyen que je tenais depuis près d’un mois, mais cette fois-ci j’ai tout absor­bé, lisant près de cent-cin­quante pages en quelques heures. Éton­nant. A pré­sent, je suis tom­bé sur le livre de Richard Waga­mese, Les étoiles s’é­teignent à l’aube.

Il lui apprit à repé­rer les traces avant de le lais­ser faire toute autre chose. « N’im­porte quel imbé­cile sait tirer au fusil, lui disait-il. Mais si tu suis assez long­temps la piste d’un ani­mal tu arrives à connaître sa façon de pen­ser, ce qu’il aime, quand il l’aime et tout ça. Tu ne chasses pas l’a­ni­mal. Tu chasses les traces qu’il laisse. »

— Richard Waga­mese, Les étoiles s’é­teignent à l’aube
10/18, Edi­tions Zoé, 2016

Sixième pipe d’o­pium. Doro­thy Ash­by. Har­piste mais pas clas­sique, elle a col­la­bo­ré avec Louis Arm­strong, Bob­by Womack et Ste­vie Won­der, mais avant tout c’est une musi­cienne hors pair avec des com­po­si­tions d’une moder­ni­té incroyable comme ce superbe Essence of Sap­phire, joué sim­ple­ment avec contre­basse et bat­te­rie. Dou­ceur et ten­dresse sortent de cet ins­tru­ment au son maî­tri­sé, aux syn­copes par­faites. On dirait la bande ori­gi­nale d’un film des années 50…

Sep­tième pipe d’o­pium. Patrick Deville. Son ton hors-norme et son incroyable inso­lence, même dans les moments les plus solen­nels. Der­nière salve d’un livre inti­miste qui n’est qu’une his­toire d’a­mour, entre les icônes du pas­sé et celles du présent…

Des lam­beaux de tis­sus mul­ti­co­lores et pro­pi­tia­toires dansent au vent. Depuis mille ans, le lieu saint dresse ses formes idéales au som­met de la mon­tagne et à l’a­plomb de la rivière. A l’in­té­rieur, des hommes au pro­fil acé­ré, vêtus de cha­subles noires, aux che­veux longs tirés en cato­gans, à la beau­té sombre et maigre de christs cru­ci­fiés ou d’a­nar­chistes russes, ânonnent depuis mille ans leur mélo­pée poly­pho­nique autour d’une petite table où reposent en allé­go­rie de la paix une miche de pain, du rai­sin, des tomates. A nou­veau, par­mi les quelques fidèles, une femme belle à ravir, fine bou­gie brune à la main et coif­fée d’un fou­lard. On sort sur le pro­mon­toire ver­ti­gi­neux en cher­chant une expli­ca­tion ration­nelle à la curieuse beau­té des femmes dans les églises ortho­doxes, car le phé­no­mène est patent, même à Nice ou à San Remo. On ne par­vient qu’à éla­bo­rer des théo­ries oiseuses et pseu­do-freu­diennes rela­tives à l’a­do­ra­tion de ces icônes, que sans doute on ne refu­se­rait pas à profaner.

— Patrick Deville. La ten­ta­tion des armes à feu.
Seuil, col­lec­tion Fic­tions & Cie. 2006

Hui­tième et der­nière pipe d’o­pium. Le retour de l’a­beille. Nor­ma­le­ment, les abeilles reviennent au prin­temps, mais celle-ci a fait son retour à l’au­tomne dans des cir­cons­tances que je ne m’ex­plique pas vrai­ment. Au hasard d’une ren­contre autour d’un dis­cours, nous nous sommes retrou­vés tous les deux à quelques mètres, à échan­ger des regards dans les­quels on pou­vait savoir qu’il res­tait un sou­ve­nir loin­tain, presque inau­dible, d’une his­toire pas­sée il y a très exac­te­ment vingt-six ans. Je dis sou­vent qu’il n’y a pas de hasard, il n’y a que des cor­res­pon­dances. Elle s’est appro­chée de moi en désar­mant son appa­reil pho­to et m’a deman­dé si on se connais­sait. Je lui ai sim­ple­ment dit mon pré­nom et elle m’a répon­du en riant “Oui… c’est bien ce qui me sem­blait… on s’est connus… on s’est même bien connus…” J’ai presque rou­gi… Ses yeux noi­settes pétillants et son visage rond, ses mèches brunes fri­sées et ses lèvres à la moue bou­deuse, elle était là, devant moi et nous nous sommes échan­gés nos numé­ros de télé­phone en nous pro­met­tant de déjeu­ner ensemble, elle que j’ai recher­chée si long­temps après que notre his­toire fut ter­mi­née, dans la rue où je l’a­vais vue la der­nière fois alors qu’elle était en fait par­tie faire ses études à Caen… Elle a fini par sur­gir à nou­veau, l’a­beille tendre…

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