Oct 29, 2016 | Livres et carnets, Sur les portulans |
Retour dans le désert avec Paul Bowles. Nombreux sont les écrivains qui ont parlé du désert, mais peu l’ont vraiment expérimenté. Lieu de privation, d’extrême dénuement, de la plus singulière désolation, Bowles parle des premiers instants, lorsqu’on arrive dans le désert, dans le Sahara en particulier. Le silence et l’absence, la possibilité de devenir fou de par l’absence de tout et le silence que l’on fait avec soi-même. Il en parle comme personne, raison pour laquelle il a si bien su en parler également dans The sheltering sky, qu’il faut, je le répète, lire avant de mourir.
Lorsque vous arrivez au Sahara, pour la première ou la dixième fois, vous remarquez immédiatement la paix qui y règne. Un silence absolu, incroyable, prédomine à l’extérieur des villes. Et à l’intérieur, même dans des lieux agités comme les marchés, l’air a quelque chose d’assourdi, comme si le calme était une force consciente qui, refusant l’intrusion du bruit, le réduit et le dissipe aussitôt. Et puis, il y a le ciel, à côté duquel tous les autres ciels ne sont que de pâles essais. Solide, et lumineux, il est toujours le point central du paysage. Au couchant, l’ombre incurvée, précise, de la terre, monte rapidement de l’horizon, y découpant une zone claire et une zone sombre. Quand toute la clarté du jour a disparu, et que l’espace est rempli d’étoiles, le ciel est toujours d’un bleu brûlant, intense, très foncé au zénith, et plus clair en direction de la terre, si bien que la nuit ne devient jamais vraiment noire.
Vous franchissez la porte du fort ou de la ville, vous dépassez les chameaux couchés à l’extérieur, et vous montez dans les dunes, ou bien vous vous éloignez vers la plaine dure, pierreuse, et vous restez un moment, seul. Bientôt, soit vous frissonnez et retournez en tout hâte à l’intérieur des murs, soit vous restez là et vous vous laissez gagner par quelque chose de très particulier, que ceux qui vivent dans cette région connaissent, et que les Français appellent le « baptême de la solitude ». C’est une sensation unique, qui n’a rien à voir avec le sentiment d’être seul, car il présuppose une mémoire. Ici, dans ce paysage entièrement minéral, éclairé par les étoiles comme par des feux, même la mémoire disparaît ; il ne reste que votre respiration et les battements de votre cœur. Un processus de réintégration de soi étrange, qui n’a rien d’agréable, commence en vous, et vous avez le choix entre le combattre et tenir à rester la personne que vous avez toujours été, ou bien lui laisser libre cours. Car personne, après un certain temps au Sahara, n’est plus tout à fait le même.
Paul Bowles, Leurs mains sont bleues
Points Aventures
Photo d’en-tête © John Fowler
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Oct 29, 2016 | Nabatat |
J’aurais simplement pu appeler cette nouvelle section “mes semaines au jardin”… mais j’ai préféré un titre qui me rapproche de mon enfance. نباتات c’est un jardin, plus précisément un jardin qu’on trouve sur les bords du Nil, un jardin plein de souvenirs, d’odeurs et de couleurs qui se sont estompés, mais qui ne cessent de vouloir se présenter à nouveau.
A présent que j’ai un jardin, mon jardin, avec ma maison dessus, je peux y faire ce que je veux, y passer ma journée même s’il y fait plutôt frais, profiter des quelques instants d’ensoleillement des journées d’automne, rester jusqu’aux derniers instants du jour, attendre qu’il finisse par pleuvoir un peu fort avant de rentrer, les chaussures crottées que je laisse dans le garage… Un grand vide emplit mes poumons, la fatigue chevillée au corps d’avoir creusé un immense trou dans lequel j’ai planté mon cerisier, un burlat bigarreau qui devrait faire une bonne taille déjà d’ici quatre ou cinq ans et donner de beaux fruits à la chair pleine et juteuse…
Les fainéants disent que le jardin, à partir de l’automne, est synonyme de mort de la végétation et qu’on ne peut plus guère en profiter. C’est totalement faux. Déjà, c’est une des meilleures périodes pour planter, surtout les fruitiers. La terre est plus meuble qu’en été, elle commence à se régénérer, elle s’alourdit et n’attend plus que les plantations. J’ai retourné la terre des vieux massifs dont les anciens propriétaires disaient qu’il était impossible d’y planter quoi que ce soit. Mon œil.
La semaine dernière, j’ai planté deux bambous, un aurea et un nigra, deux fuchsias dont un Ricartoni, mais également un hydrangea à larges feuilles, et un tout petit arbre à feuilles très lumineuses qui promet de bien grandir et d’illuminer ce coin sombre où soit disait rien ne poussait, un sambucus niger “golden tower”. J’ai également disséminé les bulbes de jacinthes qui viendront enchanter mes bordures et remplir l’air d’un doux parfum musqué.
Sans y passer trop de temps, le jardin est pour moi un lieu de ressourcement, j’y vais lorsque j’ai envie de me dépenser un peu, je le nettoie dès que les feuilles du grand érable jonchent la pelouse, je gratte la terre pour la nettoyer des mauvaises herbes. Le temps y passe vite, et l’esprit ne vagabonde pas trop, il fixe son attention sur quelques mètres carrés que je mets un soin particulier à nettoyer. Chaque partie est un élément du tout et l’harmonie ne nait pas seule, elle est la combinaison de toutes ces parties qui deviennent chacune indispensable.
J’ai devant moi quatre jours pour en profiter, faire autre chose, choisir, me dispenser de penser, éviter de trop galoper. نباتات et respirer un peu…
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Oct 23, 2016 | Livres et carnets, Sur les portulans |
Paul Bowles est un écrivain un peu marginal. Parce que ce n’est pas qu’un écrivain… Autour du très beau livre The sheltering sky (traduit très fidèlement en français par… un thé au Sahara), porté à l’écran par Bernardo Bertolucci en 1990 avec la très troublante Debra Winger et John Malkovitch, il n’en est pas moins un voyageur et un esthète, écoutant avec passion les musiques qu’il trouve sur son chemin. On le sait moins mais Bowles est parti de nombreux mois sur les routes du Maroc pour enregistrer sur bandes magnétiques les derniers musiciens berbères. C’est donc tout naturellement qu’on retrouve trace de ces voyages au cœur de ce livre paru pour la première fois en 1998 sous le titre Leurs mains sont bleues, titre qu’on ne peut comprendre qu’à la lecture du poème d’Edward Lear qu’on trouve en exergue.

Composé de plusieurs récits de voyage, on découvre un Paul Bowles parfois esthète, parfois bourru, au regard toujours aiguisé sur le monde qui l’entoure. Parlant de son amour pour les perroquets ou des rencontres avec les politiciens locaux rétifs des villages les plus reculés du Rif, c’est toujours en amoureux du voyage, avec tout ce qu’il comporte d’inconfort, qu’il écrit ces pages d’un autre temps. Lucide, il n’hésite pas à citer Lévi-Strauss pour raconter que le voyage est avant tout une confrontation de notre occident confortable avec la misère du monde :
Il prétend que pour que le monde occidental continue à fonctionner convenablement, il lui faut sans cesse se débarrasser d’immenses quantités de rebuts qui sont déversés auprès de peuples moins chanceux. « Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité. »
En 1950, à Hikkaduwa, sur la belle île qui portait encore à l’époque le doux nom de Ceylan, il révèle, en parfait connaisseur des rythmes et des sons, le secret des Paritta :
On m’a expliqué, aujourd’hui, que la psalmodie du pirith ne peut avoir que quatre tons distincts, pas un de plus, car l’ajout d’un cinquième la ferait passer dans le genre musical, ce qui est strictement interdit. Les officiants sont peut-être trop attachés à la lettre de la loi. De toute façon, à l’intérieur de la gamme permise, ils parviennent à chanter tous les quarts de tons possibles. Les chiens de l’auberge hurlaient et jappaient contre eux jusqu’à ce que le garde, en criant, réussît à les faire taire.
Et puis ces quelques mots encore, qui sont comme le comble de l’humilité du voyageur, et qui me rappellent ce que dit, d’une autre manière, Laurent dans cet article quand il dit non pas “faire un voyage”, mais “faire un pays”, comme si nous étions acteur de quelque chose alors que nous n’en sommes que les pantins, et il a bien raison de dire que cette expression révèle une attitude prétentieuse. Bouvier disait de son côté qu’on croit faire un voyage, mais c’est le voyage qui nous fait… Paul Bowles parle, lui, d’ignorance malgré tout ce qu’on peut savoir. Il est en Inde en 1952 :
Maintenant, après avoir parcouru quelques douze-mille kilomètres à travers le pays, je le connais presque aussi peu qu’à mon premier séjour. J’ai pourtant vu un grand nombre de gens et de lieux, et j’ai au moins une idée un peu plus détaillée qu’au début de mon ignorance.
Enfin et pour terminer, je parlais plus haut des fonctionnaires rétifs qui lui ont mis des bâtons dans les roues lorsqu’il s’écartait des routes pour aller recueillir la musique traditionnelle marocaine, il rapporte les propos de l’acculturation dont sont victimes les peuples anciens, qui me rappellent les pires moments qu’un peuple puisse subir dans sa chair ; celui où l’autorité lui refuse le simple droit d’exister car considéré comme dégénéré…
« Je déteste toutes les musiques populaires, et en particulier celle de chez nous, ici au Maroc. On dirait des bruits de sauvages. Pourquoi vous aider à exporter ce que nous essayons de détruire ? Vous recherchez de la musique tribale. Il n’y a plus de tribus. Nous les avons dissoutes. Alors, ce mot ne veut plus rien dire. Et de toute façon, il n’y a jamais eu de musique tribale, seulement du bruit. Non, Monsieur, je ne suis pas d’accord à votre projet. »
Le livre de Paul Bowles, Leurs mains sont bleues a été réédité dans la collection Aventures chez Points. Traduction (de l’américain) par Liliane Abensour.
Photo d’en-tête © Chris Ford
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Oct 22, 2016 | Sur les portulans |
Nous sommes à Koya-san, un vieux village caché dans les montagnes de la préfecture de Wakayama, au Japon. Dans cette forêt ancestrale se trouve un lieu isolé, caché sous des arbres plusieurs fois centenaires, un lieu sacré du culte shintō, objet de multiples pèlerinages. Ici, sous les arbres, reposent les corps de près de deux-cent-mille moines depuis près de mille-cinq-cents ans, attendant paisiblement la résurrection du Bouddha. C’est un lieu de toute beauté, où les vivants viennent rejoindre les morts dans une communion avec la nature ; certains le trouvent effrayant, d’autres viennent ici admirer les statues recouvertes de mousse et de morceaux de tissus qu’on appelle Jizō bosatsu (地蔵菩薩), dont la vocation est d’aider les âmes perdues à retrouver leur salut. Les étoffes confectionnés comme des bavoirs pour enfants sont autant de protections contre le froid et les agressions de l’extérieur. Jizō bosatsu n’est ni un dieu, ni un Bouddha, mais plutôt un saint dans un corps d’enfant, un bodhisattva. C’est une croyance directement issue de l’Inde, protégeant les enfants et les voyageurs, mais plus largement les âmes de chacun et en l’occurrence, celle des moines, dont le nom originel est Kshitigarbha. Sa présence ici n’est pas anodine ; le terme sankrit signifie « matrice de la terre », et son but est de guider les âmes pendant la période de souffrance allant du Parinirvāṇa à l’arrivée du Bouddha réincarné (Maitreya) qui adviendra lorsque l’enseignement du Bouddha Shakyamuni (Dharma) aura disparu sur Terre. C’est pour cette raison que les moines reposent ici et qu’ils sont protégés par ces statues auxquelles on voue un culte si respectueux. Les petites statues sont fardés de rouge ou de rose sur les joues, et portent parfois des bonnets ; ce sont comme de petits enfants dont on prend soin.
Koya-san n’est pas qu’un simple lieu de pèlerinage, c’est l’épicentre d’une forme ancestrale de bouddhisme tantrique (vajrayāna) et ésotérique, le Shingon (眞言), dont l’enseignement se nomme mikkyō (密教), véhicule des secrets ou tantrisme de la main droite (sans pratiques sexuelles).
Lieu minéral par excellence, rempli de stèles mangées par la mousse, de lanternes censées apporter lumière et réconfort dans le monde des apparences, lieu de recueillement devant la quantité d’âmes qui reposent ici dans l’espoir d’une nouvelle ère, lieu où la pierre se confond avec la profonde force tellurique qui se dégage de l’espace, le cimetière d’Okunoin est une des étapes du Kōyasan chōishi-michi (高野山町石道), inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco dans l’ensemble des Sites sacrés et chemins de pèlerinage dans les monts Kii. Le mont Kōya (高野山) lui-même est le centre de rayonnement du Shingon, insufflé par le moine Kūkai (空海, VIIIè-IXè siècle), comportant dans son extension pas moins de 117 temples.
Photo d’en-tête © Al Case
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Oct 22, 2016 | Archéologie du quotidien |
L’automne est bien là, il prend ses quartiers, s’installe tranquillement sans rien demander à personne. Les petits matins se remplissent d’une brume humide masquant l’horizon de marronniers se déplumant comme des poules prêtes à passer au pot ; l’air me scarifie la poitrine, l’été est loin. A mi-chemin déjà entre l’été et l’hiver, le cul entre deux chaises, je n’arrive pas à me réchauffer, à température constante encore dans mon esprit ; du nez je cherche la chaleur. L’esprit comme un cheval au galop, j’essaie de me fixer à un rocher pour ne pas sombrer dans la solitude et les jours sombres, il y a encore un peu de lumière, il faut allumer quelques bougies pour y voir clair, prendre son mal en patience, regarder les jours passer, attendre que le jour se lève, qu’il se couche et se lève à nouveau.
Paris était belle aujourd’hui, sous son voile de nuages grossiers percés par un soleil éclatant, bichonnant les façades des immeubles encrassés, les maquillant le temps d’une photo ou d’un coup d’œil, avant que la pluie n’arrive et ne reparte aussitôt ; un vrai temps du mois de mars. Il aurait fallu voir ces couleurs et ces ombres, pendant que d’énormes gouttes s’écrasaient dans mon cou lorsque que j’attendais que l’averse s’arrête. Dans le petit atelier de réparation des cuivres et des bois, l’odeur de la graisse et de l’encaustique m’a enveloppé comme la bogue d’un marron, les couleurs des instruments, des chiffons propres qui servent à nettoyer cors et saxophones, les outils inconnus… J’ai changé de dimension, arraché au réel encore une fois, mon esprit et mes sens galopant dans ces quelques mètres carrés.
Et puis, comme si tout était très naturel, tu es revenue, te glissant dans cette réalité, simplement.
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