Aug 25, 2017 | Archéologie du quotidien |
Si j’avais été élevé dans le Sud-est asiatique, j’aurais dit, sur un ton presque détaché, un léger sourire au coin des lèvres et le goût de l’euphémisme chevillé au corps, que cette année a ressemblé à l’année de toutes les déconvenues. « Déconvenue…» Voici un mot qui en lui-même, quel que soit le niveau où l’on se trouve, constitue le plus élevé des euphémismes, c’est comme une sorte de parangon transcendantal.
« Les grands voyages ont ceci de merveilleux que leur enchantement commence avant le départ même. On ouvre les atlas, on rêve sur les cartes. On répète les noms magnifiques des villes inconnues… » Joseph Kessel.
Dans mes rêveries aéroportuaires, j’ai vu des noms de villes inconnues apparaître sur les tableaux d’affichage de Bangkok : Mascate, Chittagong, Shanghai, Guangzhou, Hong Kong, Hô-Chi-Minh-Ville, Vientiane… Des villes inconnues, que je ne connais pas, dont la seule idée que j’ai n’est qu’un nom dont je ne connais même pas l’origine. Même si je ne les avais déjà fréquentées, elles me seraient toujours autant inconnues et leur nom continuerait de me faire rêver. Je ne connais rien. Je ne suis qu’un puits sans fond, sans connaissance, sans certitude.
Lorsque je suis arrivé à Hà Nội, la ville entre les fleuves, j’ai vite chercher à en étudier la carte pour me repérer. Lorsque j’arrive dans une grande ville, je cherche les quartiers qui selon leur urbanisation peuvent présenter quelque intérêt à mes yeux, avec mes préjugés bien profondément enfouis d’Occidental perverti. Souvent je me trompe. Je me suis vite aperçu que la rue dans laquelle j’avais posé mes valises, Hàng Bông, l’ancienne rue du coton, était un des axes majeurs, malgré sa largeur toute relative si on la compare aux avenues que l’on trouve sur les principales artères d’une ville asiatique, menant au quartier des 36 corporations. Ce nom m’a fait rêver pendant quelques jours avant que je n’y mette les pieds. Comble du désespoir, j’ai continué à chercher l’entrée du quartier alors que cela faisait bien une demi-heure que je m’y étais enfoncé, ne comprenant pas où se trouvaient les limites de ce quartier qui finalement n’existe que dans les guides touristiques. Ici, c’est simplement l’ancien quartier. Parce qu’il n’y a pas d’immeubles et qu’on y a gardé l’ancienne voirie, celle dessinée par le regroupement des 36 corporations qui n’existent plus depuis bien longtemps. On trouve encore ça et là des îlots de boutiques délabrées, au charme antique et désuet, vendant encore ce que plus personne n’achète. Ici et là, des personnes âgées largement en âge d’être cajolées par leur famille continuent à tenir leur échoppe comme on le faisait au début du siècle précédent, dans un ordre calculé ; les petites pharmacies traditionnelles continuent de conserver leurs potions aux noms peu évocateurs et à l’aspect étrange dans des bocaux, tous bien rangés derrière le verre boursoufflé des vitrines qui sont en réalité bien plus des armoires ou des vaisseliers d’un autre âge. Les boutiques plus modernes vivent dans une espèce de fatras incohérent tout simplement étourdissant. Je me sens étrangement bien dans cette antique ville de Hà Nội, que j’ai mis un point d’honneur à sillonner pendant quatre jours, découvrant sans cesse de nouvelles boutiques, ici un temple qu’un simple lampion chinois délavé par le soleil mais encore teinté de rouge signale sur le bord du trottoir, ici un immeuble antique au balcon de bois mangé par une colonie d’orchidées qui n’ont aucun mal à pousser dans la touffeur et la chaleur de la capitale. Je me suis senti à la fois bien et désespéré de découvrir encore un territoire que je n’allais pas avoir le temps de laisser m’envelopper pour en tomber malade. Hà Nội touchée une fois de plus par une épidémie de dengue… incite à se barbouiller de lotion anti-moustiques survitaminée. Il n’y a aucune raison, mais je suis passé au travers du tamis. Le voyage c’est cet instant où on tombe malade de ce qui nous entoure, une maladie rare, orpheline, et incurable. Douloureuse, mortelle, envahissante et surtout très addictive. Rien ne saurait vouloir me faire sortir, moi le valétudinaire, de cette torpeur infernale qui me saisit à chaque fois.
Un tourbillon ne dure pas toute la matinée.
Une averse ne dure pas toute la journée. Lao Tseu
Avalokiteśvara, le bodhisattva de la compassion, « seigneur qui observe depuis le haut », dont le nom est invoqué par la formule ॐ मणिपद्मेहूम्, m’accompagne encore par sa présence lénifiante, comme une nouvelle drogue venant contrecarrer une autre, toute aussi puissante. Ici Bouddha est minoritaire, supplanté par une religion dont je défie qui que ce soit de me dire en quoi elle consiste. C’est à n’y rien comprendre. Je reste pantois, dans la chaleur étouffante d’une vieille maison transformée en temple, devant la profusion d’idoles chinoises, de poupées aux vêtements de satin ornés de motifs chinois, de fruits consacrés dont la fameuse main de bouddha, fruit improbable, cédrat protéiforme curieux qui n’a pour moi guère plus de sens que les bouteilles d’eau minérale ou les vases vides, que les lampes à pétrole allumées, que les ex-voto lardées d’inscriptions chinoises, que les multiples objets entassés dont l’entassement a priori aléatoire me donne littéralement la nausée, ne reconnaissant rien, ne posant plus de sens sur quoi que ce soit tellement ce monde est vide de toute signification pour moi. C’est comme tenter de retrouver les différents sens des objets jetés sur une nature morte hollandaise du XVIIè siècle. On finit par abandonner, terrassé par la fatigue et la chaleur, et je ressors du réduit qui y mène, harassé, débordant d’un épuisement né dans le creux de mon ignorance. On croit sans arrêt en apprendre plus, on se retrouve en fin de compte plongé dans la fange de sa propre fatuité.
Le voyage m’a fatigué plus que je ne l’avais imaginé. La Thaïlande m’a apporté le réconfort d’une absence de sens, parce qu’à un moment donné, j’ai tout fait pour cesser de comprendre, me laissant porter par mes propres errances, par mes propres défaillances, tentant en vain et encore de ne pas perdre la face… Plutôt mourir que de perdre la face. Combien de fois n’ai-je pas lu ces mots ? C’est incompréhensible vu de notre Europe tout aussi millénaire qu’une Asie aux codes plus profonds, plus complexes que les nôtres. Plonger au Vietnam m’a convaincu qu’il me faudrait y retourner, mais pas tout de suite. J’ai besoin d’absorber tout ça, de me l’approprier. Écoute la sage voix du Tao qui t’es enseignée :
L’univers est pareil à un soufflet de forge ;
vide, il n’est point aplati.
Plus on le meut, plus il exhale,
plus on en parle, moins on le saisit,
mieux vaut s’insérer en lui. Lao Tseu
Je ne voyagerai pas de sitôt, plus rien n’a de sens dans les ailleurs que je transgresse. J’ai besoin de me replier comme ces petits carrés de papier japonais, besoin de faire un arrêt, d’écrire tout ça, de le transformer en une ignorance parfaite, de me vider, de purger mes émotions autant que les étranges moments que j’ai crû magiques et qui se sont brusquement changés en inquiétantes missions. A l’arrêt sur un banc face au lac Hoan Kiem, le lac de l’épée restituée, à côté d’une dame âgée qui me fait signe de m’asseoir à ses côtés, écrasé de chaleur et transpirant comme jamais, nous échangeons quelques mots dans un langage fait de signes, elle me fait signe qu’il fait chaud et qu’elle est fatiguée ; elle a posé son vélo à côté et prend le temps de souffler. Dans son uniforme de tissu vert et avec son visage de grand-mère attendrissante, elle me fait comprendre qu’elle a mal au genou et pousse l’impudeur jusqu’à relever la jambe de son pantalon pour me montrer l’articulation gonflée, puis fait signe qu’il la fait souffrir. Pauvre de moi, je la plains intérieurement sans vraiment savoir pourquoi jusqu’à ce que, idiot que je suis, je me rende compte qu’elle était en train de quémander de l’argent pour se faire soigner. Est-ce vraiment cela que je suis venu chercher ?
Contre toute attente, j’ai besoin de partir en retraite. Je me satisferai de peu, vivant chichement, revenant sur moi-même quelques temps. Un peu de silence, un peu de chaleur, beaucoup de vide.
J’aimerais mourir comme la femme du bazar sur une nappe propre, bien fraîche, une pipe de bonne drogue entre les lèvres. Quand je sentirai que je m’en vais, je demanderai cela à Tsin-ling, et il pourra toucher mes soixante roupies, régulièrement, un mois après l’autre, aussi longtemps qu’il lui plaira. Alors je m’étendrai bien tranquille et à l’aise, pour regarder les dragons noirs et rouges combattre ensemble leur dernier grand combat ; puis…
Rudyard Kipling, The Gate of a Hundred Sorrows, 1884
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Jun 28, 2017 | Archéologie du quotidien |
A l’arrêt. Allongé sur mon canapé, étiré comme un chat et le regard tourné vers l’extérieur qui défile, la course des nuages heurtant la marquise en verre grêlé, les délicates fleurs de diascia chahutées par le vent et la lampe de tissu qui ne cesse de se balancer, c’est mon paysage de là où je suis. Pris par mes vertiges, je reste allongé le temps que ça passe, comme enfermé dans une nuit absurde et tranquille. Le monde tourne autour de moi tandis que je suis à l’arrêt. Celui qui disait « Je ne gâcherai pas mes jours à tenter de prolonger ma vie, je veux brûler tout mon temps » finira empoisonné par les remèdes qui tentèrent de le ramener à la santé, qu’il avait perdu en chemin depuis bien longtemps. Heureusement, je n’en suis pas là, j’inaugure de nouvelles pathologies que je n’avais jamais éprouvé auparavant. Ma tension artérielle a fait une chute du haut des falaises de Bandiagara ; je ne sais pas trop ce que ça veut dire, si ce n’est que les normales saisonnières devraient être plus élevées. Passer sous la barre des 10 est une défaut de la cuirasse qu’il vaut mieux ne pas expérimenter, paraîtrait-il, c’est ce que dit le médecin. Mes migraines et les vertiges qui m’empêchent de me déplacer comme je le souhaite — par deux fois j’ai fait des chutes spectaculaires, ne retrouvant plus le haut et le bas et me disant qu’on y est, que la métaphore a rejoint la réalité, chute de tension et chute tout court — ne me permettent pas de me déplacer au travail pour l’instant. Besoin de repos, faire monter ma tension artificiellement, se déplacer dans un environnement sûr… Voilà qui ressemble à des injonctions adressées à un valétudinaire d’un autre temps, d’une époque révolue où l’on soignait les maux de bronches à la montagne et les rhumatismes dans les salles carrelées des stations de cures thermales. Rien n’est tragique, ce n’est qu’une petite épine plantée dans le pied, rien de bien méchant, peut-être juste le signe qu’il me faut encore plus de calme dans ma vie déjà bien ordonnée. Il faut se méfier, on va finir par atteindre le stade de la mer d’huile. Mais le calme n’est pas un accident, un état que l’on aurait pas souhaité mais auquel il faut se plier, ce n’est finalement que le stade ultime d’une volonté de prendre soin de soi. Le bruit et l’agitation sont pour d’autres que moi, il en a toujours été ainsi. Et puis le Bouddha disait que ce que l’on ne possède pas et que l’on désire, il faut d’abord le chercher en soi.
En attendant, je garde le temps, je veille à son chevet, je songe à des ombrelles et au vent qui froisse les feuilles des bambous, aux carillons qui se font chahuter, à des lumignons perchés dans les arbres un soir où l’orage enveloppera le ciel de couleurs de feu et d’ambre.
Je fais l’inventaire des lieux où je n’aimerais pas me trouver à cette époque, et ceux où j’aimerais me retrouver dans un monde qui aurait tu sa haine. Je dis à cette époque car il est des lieux dans lesquels j’aurais aimé vivre à une autre époque que celle-ci. Je pense à la Syrie où j’ai failli partir il y a quelques années ; j’aurais dû… Je pense à l’Afghanistan qui reste un de mes rêves secrets ; avant de mourir peut-être que je pourrais. Je pense aux plaines d’Asie Centrale, au Xinjiang, au Taklamakan, à l’Ouzbékistan ; ça c’est toujours d’actualité. Je pense au Yémen qui s’effondre, à l’Arabie joyeuse, aux secrets de l’Iran, je pense à toutes ces destinations qui me permettent encore de pouvoir croire en autre chose que mon propre bien-être, mais en quelque chose de bon dans l’humain. Je pense aux Antilles que j’aurais aimé vivre avec mon grand-père ; aujourd’hui pour rien au monde je n’y mettrais les pieds. La France sous les Tropiques… impossible. Je pense à des pays, à des villes qui sont pour moi tout ce que je rejette et que je regarde de loin avec cet œil froid et dédaigneux. Je pense à ces conseils qu’on me donne, tu devrais essayer ça, aller là-bas, faire tel pays… Non merci. Vous ne pouvez pas savoir parce que je n’en parle pas, mais il ne faut pas me conseiller, c’est mon imaginaire qui me dicte tout ça, et mon imaginaire est précieux, je ne peux me permettre de le trahir. Il est le fruit secret de toutes ces années pendant lesquelles je me suis rempli de mes lectures et de mes images. Je serai peut-être déçu un jour, mais je n’en suis absolument pas là. En attendant, j’en suis à mon canapé et je voyage tout autour de lui. Et je suis tout seul pour faire ça. Et c’est très bien comme ça. Avec les bourdons qui se sucrent les pattes du pollen de la sauge bleue, les verveines mauves et blanches, les délicates diascias roses tendres, avec les nuages qui couvrent le ciel de leur mélasse grisâtre au fur et à mesure que les minutes s’écoulent et tandis que j’écris. Tu verrais ça… c’est un monde magique. D’ici j’entends les pies se disputer dans les grands arbres, les geais palabrer entre eux, les mésanges voler les cacahuètes que je mets à leur disposition, et toujours, les moineaux s’échangeant des mondanités tels des moines à l’heure du répons… le vent dans les feuilles des marronniers, l’odeur des fleurs emportée par l’air du matin, une lumière de fin du monde qui n’arriverait pas à survenir. Si le monde disparaît lentement, je suis prêt à l’emporter avec moi. Les mots ne suffisent pas s’il ne sont pas un peu teintés de poésie divine.
Je me suis rasé de près, ça faisait quelques mois que ça n’était pas arrivé. Je redécouvre ma peau, lisse et ferme, encore un peu cuivrée, douce au toucher et sans rides. Douché, parfumé, je me replonge sur mon canapé, repaire confortable au cœur de mon univers, simplement vêtu d’un jean et d’un t‑shirt, sans superflu, je me calfeutre dans la jouissance des minutes encore fraîches. Pleuvra-t-il ? La terre du jardin le réclame fortement.
L’orage a fini par déchirer le ciel et à déverser des trombes. L’air frais sent la terre, les plantes humides sur lesquelles perlent des gouttes énormes, le petrichor… Nature après la pluie, nature sublimée. Je replonge dans le livre d’Olivier Weber, Je suis de nulle part, le livre qu’il a consacré à Ella Maillart dont j’ai acheté plusieurs livres, en prévision d’une éventuelle disette. Je viens juste de terminer celui de Sébastien de Courtois, Sur les fleuves de Babylone, nous pleurions. Le crépuscule des chrétiens d’Orient, un livre triste, presque désespéré sur la condition des Chrétiens qui fuient les terres d’origine de cette religion qu’on connaît finalement assez peu. J’ai mis du temps à le lire, justement parce qu’il est désespéré, même si l’auteur confie dans les dernières pages qu’il est encore temps de croire que les descendants du Christ peuvent survivre sur ces terres. J’ai relevé comme une pépite ces mots, les mots d’un homme qui a choisi Istanbul comme domicile :
Istanbul est la ville où j’ai décidé de m’installer, il y a plusieurs années déjà. Les hivers se ressemblent, je ne compte plus. Une vie que j’ai trouvée un peu terne, alors que je revenais de cinq mois passés en Chine, sur les routes de la soie, dans les territoires de l’Ouest vers Kashgar et Urumqi, à dérouler les fils d’une aventure qui s’était nouée en Asie. L’expatriation fut une sorte de pied de nez improbable, un coup de tête qui n’était pas destiné à durer. Istanbul était souvent le point de départ vers ces expéditions au long cours, une escale que je connaissais encore mal. Elle ne m’intéressait pas. Une ou deux fois, par crainte d’être déçu, il m’était arrivé même de ne pas quitter l’aéroport. Je ne voulais pas tenter le diable. Une ville qui n’était pas ce phare qu’elle redevenue depuis ; une ville qui m’apparaît pourtant plus énigmatique encore, alors que je pensais en avoir fait le tour. Je ne la croyais pas. On ne peut s’en lasser cependant. Les mois infusent une douceur inattendue, près de ses eaux changeantes j’ai toujours plaisir à revenir. L’onde module les humeurs, la proximité des îles aidant. Une ville qui respire avec ses éléments et dont il est difficile de se détacher, surtout à la fin novembre, lorsque, par la vitre baissée du taxi, les embruns de la Marmara pénètrent l’habitacle.
Après les jours de poyraz, le vent du nord, le calme redevient une valeur sûre. Le moindre refuge est alors prisé, un porche d’immeuble, un café, l’abri d’un débarcadère. A l’embouchure du Bosphore, des navires attendent depuis des mois, bloqués à cause d’armateurs indélicats. Les bateaux rouillent, pourrissent, abandonnés. Il paraît que des équipages y crèvent de faim.
Le soir tombe, la pluie, elle, a fini. Moi j’ai dormi tout l’après-midi après être revenu de chez le médecin qui trouve que mes analyses sont parfaites. Je n’en attendais pas moins, j’ai une santé de fer hormis cette hypotension. Les avions passent inlassablement, ici un Paris-Victoria d’Air Seychelles, un bourdon vole près de mes oreilles, préférant finalement les épis clairs de la lavande. J’ai enfin rangé mon bureau, retrouvé mon carnet de motifs marocains, sorti la photo de mon grand-père avec le paresseux que j’ai fichée dans une grosse pince à linge en bois pour la faire tenir, déballé mes boîtes à stylo (j’ai de quoi écrire pendant 150 ans). Il est 20h00, de mon jardin je peux entendre la cloche de la petite église Saint Nicolas tinter et pendant ce temps-là mon estomac bourdonne lui aussi à l’odeur du bouillon de nouilles à la coriandre qui chauffe et des crevettes tandoori qui vont finir sur le grill. La vie simple se déroule sous mes yeux et me remplit de bonheur. Rien que des choses simples, des billevesées arrondies comme des galets sur le sable. A présent, il est temps de se préoccuper de partir à l’autre bout du monde.

Un chaï masala me fait patienter de longues minutes que je ne remplis qu’en écrivant, en respirant l’air du dehors. Il me trotte dans la tête l’air de In a sentimental mood joué par Coltrane et Ellington. Tout paraît simple, tout paraît si limpide. Alors, je fais quoi ? Ce soir je prends les billets d’avion, partir de Paris, rejoindre Bangkok et y rester quelques jours, repartir… Hanoï, Vietnam nord, au pays dont la devise est Độc lập, tự do, hạnh phúc (Indépendance, liberté, bonheur) et puis quoi ? Ninh Bình ? Huế ? Hoa Lu ? Hội An ? Je vais devenir incollable sur les anciennes capitales du Sud-est asiatique.
Il est 22h00, j’ai dîné de mes crevettes et mon bouillon de nouilles. Je suis tombé dans mon entrée juste avant de passer à table, j’ai tout simplement perdu l’équilibre à cause d’un vertige, en essayant de me rattraper au miroir du placard mais un miroir n’a jamais offert beaucoup de prise, alors je me suis retrouvé à genou avant de reprendre mes esprits. Tout ceci n’est pas très grave, c’est mon quotidien. Et puis pour dire, la vie ne serait pas si drôle si elle était trop simple…
Photo d’en-tête © Jonathan E. Shaw
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Jun 18, 2017 | Archéologie du quotidien |
Il n’y a pas de vérité. Pas de bonheur, pas de bons sentiments. Pas non plus de mots figés dans le temps, pas plus qu’il n’y a de secrets qui ne méritent d’être révélés. Il n’y a que le temps qui passe dans la douceur, dans l’extrême fluidité des jours et des nuits qui se succèdent, des heures sans charmes parfois, des heures chaudes sans aucun doute. Terrassé par une fatigue sans nom, venue des tréfonds de mon âme, j’ai dû me recoucher trois heures après m’être levé, lavé, après avoir déjeuné sur le pouce, comme si finalement ce n’était pas le bon moment, malgré un soleil déjà haut et chaud. Quelques minutes à me promener sur les trottoirs déserts où flottait l’odeur sucrée des fleurs des magnolias, et déjà j’étais embarrassé par mon ombre allongée sur le bitume. Dans ma grande chambre toute blanche, je n’ai pas fait autre chose que plonger dans les draps à nouveau, tout habillé, déjà rasé. Fenêtre ouverte, le grand rideau de velours blanc tiré sur l’ouverture que le vent frais gonflait comme un voile de bateau, à plat-ventre et à rebours, tête aux pieds comme toujours, j’ai entamé la grande sieste, celle que je n’avais eu l’occasion de jouer, même pas dans les plus grandes salles de Broadway… J’y ai rêvé d’une femme très belle, une femme qui me plaît, au visage rond et aux cheveux blonds très longs, un sourire qui lui faisait plisser les yeux, sans savoir réellement qui elle était (ou alors ne voulais-je pas me l’avouer), je l’ai embrassée dans mes songes. Enroulé dans ma couette, malgré l’air qui circulait, je me suis réveillé plusieurs fois en sueur dans mes vêtements, l’esprit ailleurs, pas vraiment ici mais pas vraiment là-bas non plus. Tout était agréable dans cette journée, la température, le mal-être et la fatigue qui se transforment comme par magie après une sieste de quatre heures environ, la douche fraîche et remettre des vêtements propres sur ma peau encore mouillée, juste un tee-shirt et un jean à même la peau, rien de superflu, et puis le vent chaud sur la peau, dans les cheveux, les yeux fermés par le soleil, et puis après les longues heures passées au jardin à mettre les mains dans la terre, salissant mes jeans et mon visage en essuyant la sueur coulant sur mon front de mes doigts brunis par la tourbe. Je ne fais rien, je ne créé rien, je ne fais que suivre, me remplir, absorber le monde, de temps en temps je me frotte avec une huile sèche chinoise, parfumée au camphre, lorsqu’un moustique reste trop longtemps sur ma peau, au point que j’ai réussi à comprendre quelle en était sa vertu ; à la sensation désagréable de la piqûre, on applique une autre sensation beaucoup plus fraîche, pas forcément dérangeante, mais toute autre ; c’est écrit en chinois sur la bouteille orange, elle gardera son secret jusqu’à ce que quelqu’un en révèle les mystères. Alors je suis allé me racheter un grand cahier noir à petits carreaux, une peau de taupe souple, et puis aucun livre, et puis si en fait, sans que j’arrive à me rappeler si je les avais déjà, mais ce n’est pas bien grave, si je les ai en double ou en triple, je les donnerai à ceux qui le méritent, s’ils en veulent. Oasis interdites et La voie cruelle d’Ella Maillart, ainsi que Hiver au Proche-Orient d’Annemarie Schwarzenbach. De mon côté, ce matin, je continue à lire tout doucement les pages sucrées de Au pays des Sherpas, de la même Maillart, un livre carré aux pages épaisses et lisses, un beau livre où les photos de l’auteure sont concentrées à la fin.
Dans cette région de Khumbu, tous les sommets sont sacrés. Le plus haut du monde « Déesse Mère des Vents » — ou « Mère des Terres », selon le passeport octroyé par le Dalaï-Lama en 1921 — était considéré comme inviolable. Ce Tchomolungma, nous l’avons baptisé Everest, du nom d’un chef de bureau cartographique, nom qui par chance veut dire « repos éternel », ce qui est certes préférable à quantité d’autres nom anglais.
Ella Maillart, Au pays des Sherpas
Editions Zoé
Il fait déjà chaud, déjà beau. La journée risque d’être très chaude, mais j’ai laissé la fatigue derrière moi, résultante d’un trop plein d’émotions. Ça aussi ça se contrôle, ça se maîtrise, j’ai la main dessus, il suffit de fermer les vannes, il suffit de le vouloir. Je m’arque-boute facilement sur des choses sans importances, alors le reste, hein… Alors je ne ferai pas de sieste, sauf si les circonstances l’imposent. J’ai un rapport tendre avec la sieste, des siestes qui se transforment vite en secondes nuits dans la journée.
Photo d’en-tête © Eran Sandler
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May 31, 2017 | Livres et carnets, Sur les portulans |
Mogao (莫高窟), grottes d’une hauteur inégalée, Dunhuang (敦煌市) ou Touen-Houang, et tous les noms qui y sont associés, Nikolaï Mikhaïlovitch Prjevalski, celui qui donna son nom au cheval des steppes, au rougequeue et à la ligulaire de Chine, Sir Aurel Stein, Paul Pelliot, l’abbé Wáng Yuánlù, mais aussi le lac et l’oasis du Croissant de Lune, Yueyaquan (月牙泉) voici ce qui constitue un des univers les plus fascinants dans l’histoire de la Chine, ou plutôt de cette région du monde aujourd’hui rattachée à la Chine, non seulement à cause de l’objet lui-même de la découverte, mais également de ce qu’on peut appeler un pillage en bonne et due forme, du fantasme de découverte lié à cet endroit hors du commun et de l’étrange silence qui est fait aujourd’hui sur les manuscrits qui y ont été trouvés.

Oasis du Croissant de lune — Yueyaquan. Photo © Feel planet
A deux pas du désert de Gobi, dans une oasis aux falaises élevées, la pierre est creusée de 492 chapelles bouddhistes dans lesquelles sont peintes des fresques somptueuses, où l’on trouve des statues colossales du Bouddha, mais bien au-delà de ces trésors inestimables dont l’émergence se situe entre le IVe et le XIVe siècles, que la sécheresse du désert a pu maintenir en très bon état, une des plus superbes découvertes de l’histoire de l’humanité y a été faite par un Anglais dont le nom résonne encore comme l’apogée de la traîtrise aux oreilles des Chinois, Sir Aurel Stein. Dans une des grottes, il découvre en 1907 une bibliothèque murée dont le mur de brique finit par être abattu ; la découverte y est colossale. Près de 50000 documents, objets, statues, bannières s’y trouvent déposés depuis une date antérieure au XIe siècle. Stein, n’ayant que peu de temps devant lui, arrive à marchander quelques manuscrits, dont le célèbre Soûtra du diamant. Finalement, entre ses deux expéditions, il prélève près de 20000 documents et objets. Après lui, en 1908, le Français Paul Pelliot emporte 10000 objets, dont des textes nestoriens et des traductions en chinois de textes d’inspiration chrétienne. C’est la découverte de cette grotte, communément appelée grotte 17 que nous raconte Peter Hopkirk.

Wáng Yuánlù, gardien des grottes de Dunhuang
Stein écrivit : « Je n’avais rien d’autre à faire qu’attendre. »
Pas pour longtemps, ainsi que la suite devait le prouver. Pus tard, au cours de cette nuit-là, Chiang entra silencieusement dans la tente de Stein et sortit avec excitation plusieurs manuscrits cachés sous son manteau. Stein vit du premier coup d’œil que ces textes roulés étaient très anciens. Les dissimulant à nouveau sous ses vêtements — car le prêtre avait insisté pour que cela se passe dans le plus absolu secret — Chiang s’esquiva et rejoignit discrètement sa petite cellule de moine située au pied d’un gigantesque Bouddha assis taillé dans la paroi de la falaise. Il passa le reste de la nuit absorbé dans ces manuscrits, s’efforçant d’identifier ces textes et de déterminer leurs dates. A l’aube, il revint sous la tente de Stein, « son visage exprimant à la fois le triomphe et la stupéfaction ». Transporté de joie, il lui déclara que ces traductions chinoises de soûtra bouddhistes portaient des colophons qui permettaient d’établir que ces textes avaient été traduits par Hsuan-tsang lui-même d’après des manuscrits originaux qu’il avait rapporté de l’Inde.
Il s’agissait d’un extraordinaire présage — « signe divin », comme le qualifiait Stein — que même cet homme inquiet qu’était Wang ne pourrait manquer de reconnaître. En effet, lorsque le petit prêtre avait prélevé de sa chambre secrète ces manuscrits-là, il ne pouvait absolument pas savoir que ces documents étaient directement liés à Hsuan-tsang. Chiang s’empressa de lui annoncer la nouvelle. Il assura à Wang qu’il ne pouvait y avoir qu’une explication : au-delà de sa tombe, Hsuan-tsang avait lui-même choisi ce moment pour révéler ces textes bouddhistes sacrés à Stein, « afin que son admirateur et disciple de l’Inde lointaine », puisse les rapporter d’où ils étaient venus. Chiang n’eut pas besoin d’insister davantage. Le dévot prêtre n’était pas près d’oublier ce présage. En quelques heures, le mur qui bloquait la niche où se trouvaient les manuscrits était abattu, et avant la tombée du jour, Stein scrutait la chambre secrète à la lumière de la rudimentaire lampe à huile de Wang. Cette scène en rappelle une autre qui s’était déroulée quinze ans auparavant, lorsque Howard Carter contempla la tombe de Toutânkhamon à la lueur vacillante d’une bougie.
En tant qu’archéologue, Stein ne pouvait qu’être bouleversé par ce qu’il voyait. « Ce que me révéla cette petite pièce avait de quoi me faire écarquiller les yeux, raconta-t-il ». Amoncelés en plusieurs couches, sans aucun ordre, apparurent à la faible lueur de la petite lampe que tenait le prêtre la masse compacte que formaient ces énormes paquets de manuscrits qui s’élevaient jusqu’à trois mètres de haut et remplissaient, ainsi que des mesures ultérieures le prouvèrent, un espace de près de cent cinquante mètres cubes. C’était selon les mots de Leonard Woolley, l’homme qui avait découvert Ur, « une première archéologique sans précédent ». Le Times Literary Supplement déclara que « seuls quelques rares archéologues ont fait une aussi extraordinaire découverte ».
Au fur et à mesure que leur travail quotidien se poursuivait, étaient extraits de la chambre secrète non seulement d’innombrables manuscrits en chinois, sanskrit, sogdien, tibétain, turc oriental, runique, ouighour, révélant aussi des langues inconnues, mais encore une riche moisson de peintures bouddhiques. A leur extrémité triangulaire et à leurs banderoles flottantes, Stein reconnut tout de suite que quelques-unes étaient des bannières de temples, et d’autres des peintures votives destinées à être accrochées au mur. Toutes étaient peintes sur une soie extrêmement fine ou sur du papier. Beaucoup étaient très froissés, leur plis semblaient « repassés » à certains endroits, parce qu’elles étaient restées pendant neuf siècles sous le tas de manuscrits. Plutôt que dans leur qualité, l’importance de ces peintures résidait dans leur ancienneté — et donc dans leur rareté. Les peintures de la dynastie T’ang, auxquelles toutes celles-ci appartenaient, sont extrêmement rares, de même que celles provenant d’ateliers locaux comme ceux des oasis. La plupart des peintures furent détruites au milieu du IXe siècle lors d’une vague d’anticléricalisme qui eut pour conséquence la fermeture ou la destruction de quelque quarante mille temples et sanctuaires bouddhiques dans toute la Chine. Par chance, Touen-houang tomba aux mains des Tibétains en 781 apr. J.-C. et en resta en leur possession pendant les soixante-sept années suivantes. Ses temples et ses sanctuaires échappèrent ainsi à la destruction perpétrée dans toute la Chine à cette époque.
Certaines bannières trouvées parmi les manuscrits étaient si longues, lorsqu’elles furent dépliées, que des spécialistes pensèrent qu’elles avaient été spécialement conçues pour être suspendues en haut des falaises de Touen-houang. Stein ne put dérouler la plupart des peintures sur soie qu’il trouva, tant le poids écrasant des manuscrits sous lesquels elles avaient été ensevelies durant des siècles les avaient comprimées et transformées en petits paquets fragiles et durs. Plus tard, avec une dextérité de chirurgiens neurologues, des spécialistes réussirent à les déplier dans les laboratoires du British Museum, après les avoir traités chimiquement. Cette opération dura sept ans.
Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie
Picquier poche

Paul Pelliot dans la grotte 17 à Mogao
Si les découvertes de Pelliot sont aujourd’hui conservées au Louvre et au Musée Guimet, celles de Stein sont disséminées entre Londres et New Delhi. Le British Museum, loin de faire honneur à un de ses plus extraordinaires découvreur n’expose, à part le soûtra du diamant, que quelques manuscrits trouvés dans la grotte 17. La quasi intégralité de ces documents est actuellement conservées dans des caisses, à l’abri de la lumière… et des regards. Etrange hommage à une des plus sensationnelles découvertes de l’archéologie de la Route de la soie.
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May 25, 2017 | Archéologie du quotidien |
Peu importe ce qui s’est passé cette après-midi où tu as tout déposé, où tu n’es pas retourné au travail après la matinée de lundi et où tu as pris ta voiture sans prévenir personne pour partir, deux bonnes heures de route, l’asphalte qui brûle sous tes pneus dégonflés, mais c’est comme si un besoin impérieux s’était emparé de toi, impossible à retenir, une envie organique et suave, avec une petite note sauvage sur la langue, un je-ne-sais-quoi d’à la fois sucré et honteux, presque comme si c’était un plaisir qui ne regardait que toi.
Il n’y avait plus rien ni personne, personne pour te dire quoi faire ou quoi penser, rien qui puisse polluer cet instant précieux, rien qui ne fasse signe de l’incroyable hypocrisie que tu détestes tant. Alors voilà, c’est comme ça, tu es parti après ton rendez-vous, tu n’as pas dit au revoir à tes collègues et tu as rejoint ta voiture dans tes vêtements de travail, pantalon léger, veste grise ajustée, un simple teeshirt, des tennis blanches, et te voilà parti sur la route en direction de l’océan, ce n’était même pas prémédité, ce n’est même pas au moment de partir que tu as décidé que ça se ferait comme ça, tu as fait comme d’habitude, tu as improvisé… et cette fois-ci, l’improvisation c’était la mer. Je l’ai entendu, tu écoutais Lazarus de David Bowie (ça fait un peu penser à du Supertramp parfois non ? — crache-moi dessus…) aussi fort que possible, le soleil par la fenêtre, te brûlant la peau du bras et le côté gauche du visage. Oui mais Bowie.…
Et puis ça faisait combien de temps ? Vingt ans ? Tu n’y as pas mis les pieds depuis des années, comme si quelque chose t’en avait empêché, comme si un des pôles d’un aimant t’en empêchait désormais, provoquant presque des hauts-le-cœur. Il s’est passé quelque chose là-bas ? Tu ne sauras pas. Tout ceci est du passé et le passé empêche de vivre et de progresser.
L’avenue de la mer qui donne sur le Grand Hôtel où ta table t’attend encore, il n’est pas l’heure de déjeuner, mais déjà, derrière les vitres du restaurant, tu peux sentir cette odeur particulière de vent marin et de cuisine qu’ont tous ces grands restaurants qui donnent sur la mer, ça te rappelle cet hôtel aussi sur la plage de Boulogne‑s/-Mer, une parenthèse dans ta vie, quelques jours heureux qui ne se reproduiront plus, et dans lesquels finalement, il y a un secret qui se niche. Le bonheur se trouve encapsulé là-dedans, lorsque tu sais que les événements, une fois passés, ne se reproduiront pas, même si tu cours après dans une chevauchée folle ; ça-ne-se-reproduira-pas. Il faut s’y faire.
L’air de la mer, un verre de vin blanc frais, l’odeur d’une cigarette qu’une femme tient du bout des doigts non loin de toi, les lèvres très rouges, fines et entr’ouvertes, lunettes de soleil qui font d’elle une inconnue que tu ne connaîtras jamais… Le vent dans les cheveux, comme dans une chanson d’Elton John, Return to paradise, l’air qui revient, Remember me while we are apart… Quel que soit le temps qu’il fasse, il y a toujours du vent sur cette longue promenade qui porte le nom d’un écrivain que tu n’as jamais vraiment réussi à lire, des pavés roses sous les pieds et une grande arche arrondie dans ton dos, les vitres gaufrées par le temps, la peinture qui s’écaille sur les montants des fenêtres en bois, lorsqu’elles n’ont pas encore été remplacées par du plastique. En d’autres temps, c’était le sable et la neige qui se mélangeaient sur le plage, mais aujourd’hui il fait particulièrement chaud, le sel, la sueur, le soleil, le vent… tout se mélange sur ta peau, des odeurs que tu avais oubliées et que tu oublies à chaque fois, que tu fais mine de redécouvrir à chaque fois, il n’y a pas de sentiments comme ça qui ressemblent à la noblesse décatie des automnes fatigués. Les cris des enfants qui jouent sur la plage ne te parviennent pas, le vent vient de travers, même la mer te fait silence, seuls les nuages ont l’air de bruisser légèrement en glissant sur la toile bleue. Tu regardes encore cette femme qui a jeté sa cigarette, elle te rappelle quelqu’un dont tu tais le souvenir à présent, ce ne sont plus que des instants lointains qui n’appartiennent peut-être déjà plus à tes souvenirs, légers comme du sable qui file entre les doigts, légers mais puissants, altérés par le temps, friables comme des cendres dans le vent. Il est déjà six heures, la plus belle heure du jour tandis que le soleil commence à se fatiguer, It’s paradise here where the sun meets the sea, il faudrait rentrer mais comme toujours, tu ne fais que ce que tu as envie de faire, ce n’est pas plus mal comme ça. Le sable colle sous tes chaussures, les mains dans les poches et le regard un peu fatigué d’avoir trop aimé, heureusement les réserves se régénèrent, ce serait trop triste sinon.
Le soleil chauffe encore ton visage déjà bien bronzé pour la saison, le hâle a pris de l’avance, comme la floraison des fuchsias, le retour s’amorce et tu ne sais même pas quand il terminera, mais ça, ça n’a pas d’importance. Seuls les souvenirs ont de l’importance, le présent ne compte pour rien, car c’est à partir de lui que le passé se construit. Une parenthèse se referme lorsque les odeurs se dissipent, il ne reste que ta peau qui en garde encore les traces…
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