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La porte des cent-mille songes

La porte des cent-mille songes

Si j’a­vais été éle­vé dans le Sud-est asia­tique, j’au­rais dit, sur un ton presque déta­ché, un léger sou­rire au coin des lèvres et le goût de l’eu­phé­misme che­villé au corps, que cette année a res­sem­blé à l’an­née de toutes les décon­ve­nues. « Décon­ve­nue…» Voi­ci un mot qui en lui-même, quel que soit le niveau où l’on se trouve, consti­tue le plus éle­vé des euphé­mismes, c’est comme une sorte de paran­gon transcendantal.

« Les grands voyages ont ceci de mer­veilleux que leur enchan­te­ment com­mence avant le départ même. On ouvre les atlas, on rêve sur les cartes. On répète les noms magni­fiques des villes incon­nues… » Joseph Kes­sel.

Dans mes rêve­ries aéro­por­tuaires, j’ai vu des noms de villes incon­nues appa­raître sur les tableaux d’af­fi­chage de Bang­kok : Mas­cate, Chit­ta­gong, Shan­ghai, Guangz­hou, Hong Kong, Hô-Chi-Minh-Ville, Vien­tiane… Des villes incon­nues, que je ne connais pas, dont la seule idée que j’ai n’est qu’un nom dont je ne connais même pas l’o­ri­gine. Même si je ne les avais déjà fré­quen­tées, elles me seraient tou­jours autant incon­nues et leur nom conti­nue­rait de me faire rêver. Je ne connais rien. Je ne suis qu’un puits sans fond, sans connais­sance, sans certitude.

Lorsque je suis arri­vé à Hà Nội, la ville entre les fleuves, j’ai vite cher­cher à en étu­dier la carte pour me repé­rer. Lorsque j’ar­rive dans une grande ville, je cherche les quar­tiers qui selon leur urba­ni­sa­tion peuvent pré­sen­ter quelque inté­rêt à mes yeux, avec mes pré­ju­gés bien pro­fon­dé­ment enfouis d’Oc­ci­den­tal per­ver­ti. Sou­vent je me trompe. Je me suis vite aper­çu que la rue dans laquelle j’a­vais posé mes valises, Hàng Bông, l’an­cienne rue du coton, était un des axes majeurs, mal­gré sa lar­geur toute rela­tive si on la com­pare aux ave­nues que l’on trouve sur les prin­ci­pales artères d’une ville asia­tique, menant au quar­tier des 36 cor­po­ra­tions. Ce nom m’a fait rêver pen­dant quelques jours avant que je n’y mette les pieds. Comble du déses­poir, j’ai conti­nué à cher­cher l’en­trée du quar­tier alors que cela fai­sait bien une demi-heure que je m’y étais enfon­cé, ne com­pre­nant pas où se trou­vaient les limites de ce quar­tier qui fina­le­ment n’existe que dans les guides tou­ris­tiques. Ici, c’est sim­ple­ment l’an­cien quar­tier. Parce qu’il n’y a pas d’im­meubles et qu’on y a gar­dé l’an­cienne voi­rie, celle des­si­née par le regrou­pe­ment des 36 cor­po­ra­tions qui n’existent plus depuis bien long­temps. On trouve encore ça et là des îlots de bou­tiques déla­brées, au charme antique et désuet, ven­dant encore ce que plus per­sonne n’a­chète. Ici et là, des per­sonnes âgées lar­ge­ment en âge d’être cajo­lées par leur famille conti­nuent à tenir leur échoppe comme on le fai­sait au début du siècle pré­cé­dent, dans un ordre cal­cu­lé ; les petites phar­ma­cies tra­di­tion­nelles conti­nuent de conser­ver leurs potions aux noms peu évo­ca­teurs et à l’as­pect étrange dans des bocaux, tous bien ran­gés der­rière le verre bour­souf­flé des vitrines qui sont en réa­li­té bien plus des armoires ou des vais­se­liers d’un autre âge. Les bou­tiques plus modernes vivent dans une espèce de fatras inco­hé­rent tout sim­ple­ment étour­dis­sant. Je me sens étran­ge­ment bien dans cette antique ville de Hà Nội, que j’ai mis un point d’hon­neur à sillon­ner pen­dant quatre jours, décou­vrant sans cesse de nou­velles bou­tiques, ici un temple qu’un simple lam­pion chi­nois déla­vé par le soleil mais encore tein­té de rouge signale sur le bord du trot­toir, ici un immeuble antique au bal­con de bois man­gé par une colo­nie d’or­chi­dées qui n’ont aucun mal à pous­ser dans la touf­feur et la cha­leur de la capi­tale. Je me suis sen­ti à la fois bien et déses­pé­ré de décou­vrir encore un ter­ri­toire que je n’al­lais pas avoir le temps de lais­ser m’en­ve­lop­per pour en tom­ber malade. Hà Nội tou­chée une fois de plus par une épi­dé­mie de dengue… incite à se bar­bouiller de lotion anti-mous­tiques sur­vi­ta­mi­née. Il n’y a aucune rai­son, mais je suis pas­sé au tra­vers du tamis. Le voyage c’est cet ins­tant où on tombe malade de ce qui nous entoure, une mala­die rare, orphe­line, et incu­rable. Dou­lou­reuse, mor­telle, enva­his­sante et sur­tout très addic­tive. Rien ne sau­rait vou­loir me faire sor­tir, moi le valé­tu­di­naire, de cette tor­peur infer­nale qui me sai­sit à chaque fois.

Un tour­billon ne dure pas toute la matinée.
Une averse ne dure pas toute la jour­née. Lao Tseu

Ava­lo­ki­teś­va­ra, le bod­hi­satt­va de la com­pas­sion, « sei­gneur qui observe depuis le haut », dont le nom est invo­qué par la for­mule ॐ मणिपद्मेहूम्, m’ac­com­pagne encore par sa pré­sence léni­fiante, comme une nou­velle drogue venant contre­car­rer une autre, toute aus­si puis­sante. Ici Boud­dha est mino­ri­taire, sup­plan­té par une reli­gion dont je défie qui que ce soit de me dire en quoi elle consiste. C’est à n’y rien com­prendre. Je reste pan­tois, dans la cha­leur étouf­fante d’une vieille mai­son trans­for­mée en temple, devant la pro­fu­sion d’i­doles chi­noises, de pou­pées aux vête­ments de satin ornés de motifs chi­nois, de fruits consa­crés dont la fameuse main de boud­dha, fruit impro­bable, cédrat pro­téi­forme curieux qui n’a pour moi guère plus de sens que les bou­teilles d’eau miné­rale ou les vases vides, que les lampes à pétrole allu­mées, que les ex-voto lar­dées d’ins­crip­tions chi­noises, que les mul­tiples objets entas­sés dont l’en­tas­se­ment a prio­ri aléa­toire me donne lit­té­ra­le­ment la nau­sée, ne recon­nais­sant rien, ne posant plus de sens sur quoi que ce soit tel­le­ment ce monde est vide de toute signi­fi­ca­tion pour moi. C’est comme ten­ter de retrou­ver les dif­fé­rents sens des objets jetés sur une nature morte hol­lan­daise du XVIIè siècle. On finit par aban­don­ner, ter­ras­sé par la fatigue et la cha­leur, et je res­sors du réduit qui y mène, haras­sé, débor­dant d’un épui­se­ment né dans le creux de mon igno­rance. On croit sans arrêt en apprendre plus, on se retrouve en fin de compte plon­gé dans la fange de sa propre fatuité.

Pho­to © Daoan

Le voyage m’a fati­gué plus que je ne l’a­vais ima­gi­né. La Thaï­lande m’a appor­té le récon­fort d’une absence de sens, parce qu’à un moment don­né, j’ai tout fait pour ces­ser de com­prendre, me lais­sant por­ter par mes propres errances, par mes propres défaillances, ten­tant en vain et encore de ne pas perdre la face… Plu­tôt mou­rir que de perdre la face. Com­bien de fois n’ai-je pas lu ces mots ? C’est incom­pré­hen­sible vu de notre Europe tout aus­si mil­lé­naire qu’une Asie aux codes plus pro­fonds, plus com­plexes que les nôtres. Plon­ger au Viet­nam m’a convain­cu qu’il me fau­drait y retour­ner, mais pas tout de suite. J’ai besoin d’ab­sor­ber tout ça, de me l’ap­pro­prier. Écoute la sage voix du Tao qui t’es enseignée :

L’u­ni­vers est pareil à un souf­flet de forge ;
vide, il n’est point aplati.
Plus on le meut, plus il exhale,
plus on en parle, moins on le saisit,
mieux vaut s’in­sé­rer en lui. Lao Tseu

Je ne voya­ge­rai pas de sitôt, plus rien n’a de sens dans les ailleurs que je trans­gresse. J’ai besoin de me replier comme ces petits car­rés de papier japo­nais, besoin de faire un arrêt, d’é­crire tout ça, de le trans­for­mer en une igno­rance par­faite, de me vider, de pur­ger mes émo­tions autant que les étranges moments que j’ai crû magiques et qui se sont brus­que­ment chan­gés en inquié­tantes mis­sions. A l’ar­rêt sur un banc face au lac Hoan Kiem, le lac de l’é­pée res­ti­tuée, à côté d’une dame âgée qui me fait signe de m’as­seoir à ses côtés, écra­sé de cha­leur et trans­pi­rant comme jamais, nous échan­geons quelques mots dans un lan­gage fait de signes, elle me fait signe qu’il fait chaud et qu’elle est fati­guée ; elle a posé son vélo à côté et prend le temps de souf­fler. Dans son uni­forme de tis­su vert et avec son visage de grand-mère atten­dris­sante, elle me fait com­prendre qu’elle a mal au genou et pousse l’im­pu­deur jus­qu’à rele­ver la jambe de son pan­ta­lon pour me mon­trer l’ar­ti­cu­la­tion gon­flée, puis fait signe qu’il la fait souf­frir. Pauvre de moi, je la plains inté­rieu­re­ment sans vrai­ment savoir pour­quoi jus­qu’à ce que, idiot que je suis, je me rende compte qu’elle était en train de qué­man­der de l’argent pour se faire soi­gner. Est-ce vrai­ment cela que je suis venu chercher ?

Contre toute attente, j’ai besoin de par­tir en retraite. Je me satis­fe­rai de peu, vivant chi­che­ment, reve­nant sur moi-même quelques temps. Un peu de silence, un peu de cha­leur, beau­coup de vide.

J’aimerais mou­rir comme la femme du bazar sur une nappe propre, bien fraîche, une pipe de bonne drogue entre les lèvres. Quand je sen­ti­rai que je m’en vais, je deman­de­rai cela à Tsin-ling, et il pour­ra tou­cher mes soixante rou­pies, régu­liè­re­ment, un mois après l’autre, aus­si long­temps qu’il lui plai­ra. Alors je m’étendrai bien tran­quille et à l’aise, pour regar­der les dra­gons noirs et rouges com­battre ensemble leur der­nier grand com­bat ; puis…
Rudyard Kipling, The Gate of a Hun­dred Sor­rows, 1884

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Chro­niques des jours du vertige

Chro­niques des jours du vertige

A l’ar­rêt. Allon­gé sur mon cana­pé, éti­ré comme un chat et le regard tour­né vers l’ex­té­rieur qui défile, la course des nuages heur­tant la mar­quise en verre grê­lé, les déli­cates fleurs de dias­cia cha­hu­tées par le vent et la lampe de tis­su qui ne cesse de se balan­cer, c’est mon pay­sage de là où je suis. Pris par mes ver­tiges, je reste allon­gé le temps que ça passe, comme enfer­mé dans une nuit absurde et tran­quille. Le monde tourne autour de moi tan­dis que je suis à l’ar­rêt. Celui qui disait « Je ne gâche­rai pas mes jours à ten­ter de pro­lon­ger ma vie, je veux brû­ler tout mon temps » fini­ra empoi­son­né par les remèdes qui ten­tèrent de le rame­ner à la san­té, qu’il avait per­du en che­min depuis bien long­temps. Heu­reu­se­ment, je n’en suis pas là, j’i­nau­gure de nou­velles patho­lo­gies que je n’a­vais jamais éprou­vé aupa­ra­vant. Ma ten­sion arté­rielle a fait une chute du haut des falaises de Ban­dia­ga­ra ; je ne sais pas trop ce que ça veut dire, si ce n’est que les nor­males sai­son­nières devraient être plus éle­vées. Pas­ser sous la barre des 10 est une défaut de la cui­rasse qu’il vaut mieux ne pas expé­ri­men­ter, paraî­trait-il, c’est ce que dit le méde­cin. Mes migraines et les ver­tiges qui m’empêchent de me dépla­cer comme je le sou­haite — par deux fois j’ai fait des chutes spec­ta­cu­laires, ne retrou­vant plus le haut et le bas et me disant qu’on y est, que la méta­phore a rejoint la réa­li­té, chute de ten­sion et chute tout court — ne me per­mettent pas de me dépla­cer au tra­vail pour l’ins­tant. Besoin de repos, faire mon­ter ma ten­sion arti­fi­ciel­le­ment, se dépla­cer dans un envi­ron­ne­ment sûr… Voi­là qui res­semble à des injonc­tions adres­sées à un valé­tu­di­naire d’un autre temps, d’une époque révo­lue où l’on soi­gnait les maux de bronches à la mon­tagne et les rhu­ma­tismes dans les salles car­re­lées des sta­tions de cures ther­males. Rien n’est tra­gique, ce n’est qu’une petite épine plan­tée dans le pied, rien de bien méchant, peut-être juste le signe qu’il me faut encore plus de calme dans ma vie déjà bien ordon­née. Il faut se méfier, on va finir par atteindre le stade de la mer d’huile. Mais le calme n’est pas un acci­dent, un état que l’on aurait pas sou­hai­té mais auquel il faut se plier, ce n’est fina­le­ment que le stade ultime d’une volon­té de prendre soin de soi. Le bruit et l’a­gi­ta­tion sont pour d’autres que moi, il en a tou­jours été ain­si. Et puis le Boud­dha disait que ce que l’on ne pos­sède pas et que l’on désire, il faut d’a­bord le cher­cher en soi.
En atten­dant, je garde le temps, je veille à son che­vet, je songe à des ombrelles et au vent qui froisse les feuilles des bam­bous, aux carillons qui se font cha­hu­ter, à des lumi­gnons per­chés dans les arbres un soir où l’o­rage enve­lop­pe­ra le ciel de cou­leurs de feu et d’ambre.

Je fais l’in­ven­taire des lieux où je n’ai­me­rais pas me trou­ver à cette époque, et ceux où j’ai­me­rais me retrou­ver dans un monde qui aurait tu sa haine. Je dis à cette époque car il est des lieux dans les­quels j’au­rais aimé vivre à une autre époque que celle-ci. Je pense à la Syrie où j’ai failli par­tir il y a quelques années ; j’au­rais dû… Je pense à l’Af­gha­nis­tan qui reste un de mes rêves secrets ; avant de mou­rir peut-être que je pour­rais. Je pense aux plaines d’A­sie Cen­trale, au Xin­jiang, au Tak­la­ma­kan, à l’Ouz­bé­kis­tan ; ça c’est tou­jours d’ac­tua­li­té. Je pense au Yémen qui s’ef­fondre, à l’A­ra­bie joyeuse, aux secrets de l’I­ran, je pense à toutes ces des­ti­na­tions qui me per­mettent encore de pou­voir croire en autre chose que mon propre bien-être, mais en quelque chose de bon dans l’hu­main. Je pense aux Antilles que j’au­rais aimé vivre avec mon grand-père ; aujourd’­hui pour rien au monde je n’y met­trais les pieds. La France sous les Tro­piques… impos­sible. Je pense à des pays, à des villes qui sont pour moi tout ce que je rejette et que je regarde de loin avec cet œil froid et dédai­gneux. Je pense à ces conseils qu’on me donne, tu devrais essayer ça, aller là-bas, faire tel pays… Non mer­ci. Vous ne pou­vez pas savoir parce que je n’en parle pas, mais il ne faut pas me conseiller, c’est mon ima­gi­naire qui me dicte tout ça, et mon ima­gi­naire est pré­cieux, je ne peux me per­mettre de le tra­hir. Il est le fruit secret de toutes ces années pen­dant les­quelles je me suis rem­pli de mes lec­tures et de mes images. Je serai peut-être déçu un jour, mais je n’en suis abso­lu­ment pas là. En atten­dant, j’en suis à mon cana­pé et je voyage tout autour de lui. Et je suis tout seul pour faire ça. Et c’est très bien comme ça. Avec les bour­dons qui se sucrent les pattes du pol­len de la sauge bleue, les ver­veines mauves et blanches, les déli­cates dias­cias roses tendres, avec les nuages qui couvrent le ciel de leur mélasse gri­sâtre au fur et à mesure que les minutes s’é­coulent et tan­dis que j’é­cris. Tu ver­rais ça… c’est un monde magique. D’i­ci j’en­tends les pies se dis­pu­ter dans les grands arbres, les geais pala­brer entre eux, les mésanges voler les caca­huètes que je mets à leur dis­po­si­tion, et tou­jours, les moi­neaux s’é­chan­geant des mon­da­ni­tés tels des moines à l’heure du répons… le vent dans les feuilles des mar­ron­niers, l’o­deur des fleurs empor­tée par l’air du matin, une lumière de fin du monde qui n’ar­ri­ve­rait pas à sur­ve­nir. Si le monde dis­pa­raît len­te­ment, je suis prêt à l’emporter avec moi. Les mots ne suf­fisent pas s’il ne sont pas un peu tein­tés de poé­sie divine.

Je me suis rasé de près, ça fai­sait quelques mois que ça n’é­tait pas arri­vé. Je redé­couvre ma peau, lisse et ferme, encore un peu cui­vrée, douce au tou­cher et sans rides. Dou­ché, par­fu­mé, je me replonge sur mon cana­pé, repaire confor­table au cœur de mon uni­vers, sim­ple­ment vêtu d’un jean et d’un t‑shirt, sans super­flu, je me cal­feutre dans la jouis­sance des minutes encore fraîches. Pleu­vra-t-il ? La terre du jar­din le réclame fortement.

L’o­rage a fini par déchi­rer le ciel et à déver­ser des trombes. L’air frais sent la terre, les plantes humides sur les­quelles perlent des gouttes énormes, le petri­chor… Nature après la pluie, nature subli­mée. Je replonge dans le livre d’O­li­vier Weber, Je suis de nulle part, le livre qu’il a consa­cré à Ella Maillart dont j’ai ache­té plu­sieurs livres, en pré­vi­sion d’une éven­tuelle disette. Je viens juste de ter­mi­ner celui de Sébas­tien de Cour­tois, Sur les fleuves de Baby­lone, nous pleu­rions. Le cré­pus­cule des chré­tiens d’Orient, un livre triste, presque déses­pé­ré sur la condi­tion des Chré­tiens qui fuient les terres d’o­ri­gine de cette reli­gion qu’on connaît fina­le­ment assez peu. J’ai mis du temps à le lire, jus­te­ment parce qu’il est déses­pé­ré, même si l’au­teur confie dans les der­nières pages qu’il est encore temps de croire que les des­cen­dants du Christ peuvent sur­vivre sur ces terres. J’ai rele­vé comme une pépite ces mots, les mots d’un homme qui a choi­si Istan­bul comme domicile :

Istan­bul est la ville où j’ai déci­dé de m’ins­tal­ler, il y a plu­sieurs années déjà. Les hivers se res­semblent, je ne compte plus. Une vie que j’ai trou­vée un peu terne, alors que je reve­nais de cinq mois pas­sés en Chine, sur les routes de la soie, dans les ter­ri­toires de l’Ouest vers Kash­gar et Urum­qi, à dérou­ler les fils d’une aven­ture qui s’é­tait nouée en Asie. L’ex­pa­tria­tion fut une sorte de pied de nez impro­bable, un coup de tête qui n’é­tait pas des­ti­né à durer. Istan­bul était sou­vent le point de départ vers ces expé­di­tions au long cours, une escale que je connais­sais encore mal. Elle ne m’in­té­res­sait pas. Une ou deux fois, par crainte d’être déçu, il m’é­tait arri­vé même de ne pas quit­ter l’aé­ro­port. Je ne vou­lais pas ten­ter le diable. Une ville qui n’é­tait pas ce phare qu’elle rede­ve­nue depuis ; une ville qui m’ap­pa­raît pour­tant plus énig­ma­tique encore, alors que je pen­sais en avoir fait le tour. Je ne la croyais pas. On ne peut s’en las­ser cepen­dant. Les mois infusent une dou­ceur inat­ten­due, près de ses eaux chan­geantes j’ai tou­jours plai­sir à reve­nir. L’onde module les humeurs, la proxi­mi­té des îles aidant. Une ville qui res­pire avec ses élé­ments et dont il est dif­fi­cile de se déta­cher, sur­tout à la fin novembre, lorsque, par la vitre bais­sée du taxi, les embruns de la Mar­ma­ra pénètrent l’habitacle.
Après les jours de poy­raz, le vent du nord, le calme rede­vient une valeur sûre. Le moindre refuge est alors pri­sé, un porche d’im­meuble, un café, l’a­bri d’un débar­ca­dère. A l’embouchure du Bos­phore, des navires attendent depuis des mois, blo­qués à cause d’ar­ma­teurs indé­li­cats. Les bateaux rouillent, pour­rissent, aban­don­nés. Il paraît que des équi­pages y crèvent de faim.

Le soir tombe, la pluie, elle, a fini. Moi j’ai dor­mi tout l’a­près-midi après être reve­nu de chez le méde­cin qui trouve que mes ana­lyses sont par­faites. Je n’en atten­dais pas moins, j’ai une san­té de fer hor­mis cette hypo­ten­sion. Les avions passent inlas­sa­ble­ment, ici un Paris-Vic­to­ria d’Air Sey­chelles, un bour­don vole près de mes oreilles, pré­fé­rant fina­le­ment les épis clairs de la lavande. J’ai enfin ran­gé mon bureau, retrou­vé mon car­net de motifs maro­cains, sor­ti la pho­to de mon grand-père avec le pares­seux que j’ai fichée dans une grosse pince à linge en bois pour la faire tenir, débal­lé mes boîtes à sty­lo (j’ai de quoi écrire pen­dant 150 ans). Il est 20h00, de mon jar­din je peux entendre la cloche de la petite église Saint Nico­las tin­ter et pen­dant ce temps-là mon esto­mac bour­donne lui aus­si à l’o­deur du bouillon de nouilles à la coriandre qui chauffe et des cre­vettes tan­doo­ri qui vont finir sur le grill. La vie simple se déroule sous mes yeux et me rem­plit de bon­heur. Rien que des choses simples, des bille­ve­sées arron­dies comme des galets sur le sable. A pré­sent, il est temps de se pré­oc­cu­per de par­tir à l’autre bout du monde.

Hanoi (27)

Un chaï masa­la me fait patien­ter de longues minutes que je ne rem­plis qu’en écri­vant, en res­pi­rant l’air du dehors. Il me trotte dans la tête l’air de In a sen­ti­men­tal mood joué par Col­trane et Elling­ton. Tout paraît simple, tout paraît si lim­pide. Alors, je fais quoi ? Ce soir je prends les billets d’a­vion, par­tir de Paris, rejoindre Bang­kok et y res­ter quelques jours, repar­tir… Hanoï, Viet­nam nord, au pays dont la devise est Độc lập, tự do, hạnh phúc (Indé­pen­dance, liber­té, bon­heur) et puis quoi ? Ninh Bình ? Huế ? Hoa Lu ? Hội An ? Je vais deve­nir incol­lable sur les anciennes capi­tales du Sud-est asiatique.

Il est 22h00, j’ai dîné de mes cre­vettes et mon bouillon de nouilles. Je suis tom­bé dans mon entrée juste avant de pas­ser à table, j’ai tout sim­ple­ment per­du l’é­qui­libre à cause d’un ver­tige, en essayant de me rat­tra­per au miroir du pla­card mais un miroir n’a jamais offert beau­coup de prise, alors je me suis retrou­vé à genou avant de reprendre mes esprits. Tout ceci n’est pas très grave, c’est mon quo­ti­dien. Et puis pour dire, la vie ne serait pas si drôle si elle était trop simple…

Pho­to d’en-tête © Jona­than E. Shaw

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Chro­nique des jours à rebours

Chro­nique des jours à rebours

Il n’y a pas de véri­té. Pas de bon­heur, pas de bons sen­ti­ments. Pas non plus de mots figés dans le temps, pas plus qu’il n’y a de secrets qui ne méritent d’être révé­lés. Il n’y a que le temps qui passe dans la dou­ceur, dans l’ex­trême flui­di­té des jours et des nuits qui se suc­cèdent, des heures sans charmes par­fois, des heures chaudes sans aucun doute. Ter­ras­sé par une fatigue sans nom, venue des tré­fonds de mon âme, j’ai dû me recou­cher trois heures après m’être levé, lavé, après avoir déjeu­né sur le pouce, comme si fina­le­ment ce n’é­tait pas le bon moment, mal­gré un soleil déjà haut et chaud. Quelques minutes à me pro­me­ner sur les trot­toirs déserts où flot­tait l’o­deur sucrée des fleurs des magno­lias, et déjà j’é­tais embar­ras­sé par mon ombre allon­gée sur le bitume. Dans ma grande chambre toute blanche, je n’ai pas fait autre chose que plon­ger dans les draps à nou­veau, tout habillé, déjà rasé. Fenêtre ouverte, le grand rideau de velours blanc tiré sur l’ou­ver­ture que le vent frais gon­flait comme un voile de bateau, à plat-ventre et à rebours, tête aux pieds comme tou­jours, j’ai enta­mé la grande sieste, celle que je n’a­vais eu l’oc­ca­sion de jouer, même pas dans les plus grandes salles de Broad­way… J’y ai rêvé d’une femme très belle, une femme qui me plaît, au visage rond et aux che­veux blonds très longs, un sou­rire qui lui fai­sait plis­ser les yeux, sans savoir réel­le­ment qui elle était (ou alors ne vou­lais-je pas me l’a­vouer), je l’ai embras­sée dans mes songes. Enrou­lé dans ma couette, mal­gré l’air qui cir­cu­lait, je me suis réveillé plu­sieurs fois en sueur dans mes vête­ments, l’es­prit ailleurs, pas vrai­ment ici mais pas vrai­ment là-bas non plus. Tout était agréable dans cette jour­née, la tem­pé­ra­ture, le mal-être et la fatigue qui se trans­forment comme par magie après une sieste de quatre heures envi­ron, la douche fraîche et remettre des vête­ments propres sur ma peau encore mouillée, juste un tee-shirt et un jean à même la peau, rien de super­flu, et puis le vent chaud sur la peau, dans les che­veux, les yeux fer­més par le soleil, et puis après les longues heures pas­sées au jar­din à mettre les mains dans la terre, salis­sant mes jeans et mon visage en essuyant la sueur cou­lant sur mon front de mes doigts bru­nis par la tourbe. Je ne fais rien, je ne créé rien, je ne fais que suivre, me rem­plir, absor­ber le monde, de temps en temps je me frotte avec une huile sèche chi­noise, par­fu­mée au camphre, lors­qu’un mous­tique reste trop long­temps sur ma peau, au point que j’ai réus­si à com­prendre quelle en était sa ver­tu ; à la sen­sa­tion désa­gréable de la piqûre, on applique une autre sen­sa­tion beau­coup plus fraîche, pas for­cé­ment déran­geante, mais toute autre ; c’est écrit en chi­nois sur la bou­teille orange, elle gar­de­ra son secret jus­qu’à ce que quel­qu’un en révèle les mys­tères. Alors je suis allé me rache­ter un grand cahier noir à petits car­reaux, une peau de taupe souple, et puis aucun livre, et puis si en fait, sans que j’ar­rive à me rap­pe­ler si je les avais déjà, mais ce n’est pas bien grave, si je les ai en double ou en triple, je les don­ne­rai à ceux qui le méritent, s’ils en veulent. Oasis inter­dites et La voie cruelle d’El­la Maillart, ain­si que Hiver au Proche-Orient d’An­ne­ma­rie Schwar­zen­bach. De mon côté, ce matin, je conti­nue à lire tout dou­ce­ment les pages sucrées de Au pays des Sher­pas, de la même Maillart, un livre car­ré aux pages épaisses et lisses, un beau livre où les pho­tos de l’au­teure sont concen­trées à la fin.

Dans cette région de Khum­bu, tous les som­mets sont sacrés. Le plus haut du monde « Déesse Mère des Vents » — ou « Mère des Terres », selon le pas­se­port octroyé par le Dalaï-Lama en 1921 — était consi­dé­ré comme invio­lable. Ce Tcho­mo­lung­ma, nous l’a­vons bap­ti­sé Eve­rest, du nom d’un chef de bureau car­to­gra­phique, nom qui par chance veut dire « repos éter­nel », ce qui est certes pré­fé­rable à quan­ti­té d’autres nom anglais.

Ella Maillart, Au pays des Sherpas
Edi­tions Zoé

Il fait déjà chaud, déjà beau. La jour­née risque d’être très chaude, mais j’ai lais­sé la fatigue der­rière moi, résul­tante d’un trop plein d’é­mo­tions. Ça aus­si ça se contrôle, ça se maî­trise, j’ai la main des­sus, il suf­fit de fer­mer les vannes, il suf­fit de le vou­loir. Je m’arque-boute faci­le­ment sur des choses sans impor­tances, alors le reste, hein… Alors je ne ferai pas de sieste, sauf si les cir­cons­tances l’im­posent. J’ai un rap­port tendre avec la sieste, des siestes qui se trans­forment vite en secondes nuits dans la journée.

Pho­to d’en-tête © Eran Sand­ler

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Mogao, et par­ti­cu­liè­re­ment la grotte 17

Mogao, et par­ti­cu­liè­re­ment la grotte 17

Mogao (莫高窟), grottes d’une hau­teur inéga­lée, Dun­huang (敦煌市) ou Touen-Houang, et tous les noms qui y sont asso­ciés, Niko­laï Mikhaï­lo­vitch Prje­vals­ki, celui qui don­na son nom au che­val des steppes, au rou­ge­queue et à la ligu­laire de Chine, Sir Aurel Stein, Paul Pel­liot, l’ab­bé Wáng Yuánlù, mais aus­si le lac et l’oa­sis du Crois­sant de Lune, Yueya­quan (月牙泉) voi­ci ce qui consti­tue un des uni­vers les plus fas­ci­nants dans l’his­toire de la Chine, ou plu­tôt de cette région du monde aujourd’­hui rat­ta­chée à la Chine, non seule­ment à cause de l’ob­jet lui-même de la décou­verte, mais éga­le­ment de ce qu’on peut appe­ler un pillage en bonne et due forme, du fan­tasme de décou­verte lié à cet endroit hors du com­mun et de l’é­trange silence qui est fait aujourd’­hui sur les manus­crits qui y ont été trouvés.

Oasis du Crois­sant de lune — Yueya­quan. Pho­to © Feel planet

A deux pas du désert de Gobi, dans une oasis aux falaises éle­vées, la pierre est creu­sée de 492 cha­pelles boud­dhistes dans les­quelles sont peintes des fresques somp­tueuses, où l’on trouve des sta­tues colos­sales du Boud­dha, mais bien au-delà de ces tré­sors ines­ti­mables dont l’é­mer­gence se situe entre le IVe et le XIVe siècles, que la séche­resse du désert a pu main­te­nir en très bon état, une des plus superbes décou­vertes de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té y a été faite par un Anglais dont le nom résonne encore comme l’a­po­gée de la traî­trise aux oreilles des Chi­nois, Sir Aurel Stein. Dans une des grottes, il découvre en 1907 une biblio­thèque murée dont le mur de brique finit par être abat­tu ; la décou­verte y est colos­sale. Près de 50000 docu­ments, objets, sta­tues, ban­nières s’y trouvent dépo­sés depuis une date anté­rieure au XIe siècle. Stein, n’ayant que peu de temps devant lui, arrive à mar­chan­der quelques manus­crits, dont le célèbre Soû­tra du dia­mant. Fina­le­ment, entre ses deux expé­di­tions, il pré­lève près de 20000 docu­ments et objets. Après lui, en 1908, le Fran­çais Paul Pel­liot emporte 10000 objets, dont des textes nes­to­riens et des tra­duc­tions en chi­nois de textes d’ins­pi­ra­tion chré­tienne. C’est la décou­verte de cette grotte, com­mu­né­ment appe­lée grotte 17 que nous raconte Peter Hopkirk.

Wáng Yuánlù, gar­dien des grottes de Dunhuang

Stein écri­vit : « Je n’a­vais rien d’autre à faire qu’attendre. »
Pas pour long­temps, ain­si que la suite devait le prou­ver. Pus tard, au cours de cette nuit-là, Chiang entra silen­cieu­se­ment dans la tente de Stein et sor­tit avec exci­ta­tion plu­sieurs manus­crits cachés sous son man­teau. Stein vit du pre­mier coup d’œil que ces textes rou­lés étaient très anciens. Les dis­si­mu­lant à nou­veau sous ses vête­ments — car le prêtre avait insis­té pour que cela se passe dans le plus abso­lu secret — Chiang s’es­qui­va et rejoi­gnit dis­crè­te­ment sa petite cel­lule de moine située au pied d’un gigan­tesque Boud­dha assis taillé dans la paroi de la falaise. Il pas­sa le reste de la nuit absor­bé dans ces manus­crits, s’ef­for­çant d’i­den­ti­fier ces textes et de déter­mi­ner leurs dates. A l’aube, il revint sous la tente de Stein, « son visage expri­mant à la fois le triomphe et la stu­pé­fac­tion ». Trans­por­té de joie, il lui décla­ra que ces tra­duc­tions chi­noises de soû­tra boud­dhistes por­taient des colo­phons qui per­met­taient d’é­ta­blir que ces textes avaient été tra­duits par Hsuan-tsang lui-même d’a­près des manus­crits ori­gi­naux qu’il avait rap­por­té de l’Inde.
Il s’a­gis­sait d’un extra­or­di­naire pré­sage — « signe divin », comme le qua­li­fiait Stein — que même cet homme inquiet qu’é­tait Wang ne pour­rait man­quer de recon­naître. En effet, lorsque le petit prêtre avait pré­le­vé de sa chambre secrète ces manus­crits-là, il ne pou­vait abso­lu­ment pas savoir que ces docu­ments étaient direc­te­ment liés à Hsuan-tsang. Chiang s’empressa de lui annon­cer la nou­velle. Il assu­ra à Wang qu’il ne pou­vait y avoir qu’une expli­ca­tion : au-delà de sa tombe, Hsuan-tsang avait lui-même choi­si ce moment pour révé­ler ces textes boud­dhistes sacrés à Stein, « afin que son admi­ra­teur et dis­ciple de l’Inde loin­taine », puisse les rap­por­ter d’où ils étaient venus. Chiang n’eut pas besoin d’in­sis­ter davan­tage. Le dévot prêtre n’é­tait pas près d’ou­blier ce pré­sage. En quelques heures, le mur qui blo­quait la niche où se trou­vaient les manus­crits était abat­tu, et avant la tom­bée du jour, Stein scru­tait la chambre secrète à la lumière de la rudi­men­taire lampe à huile de Wang. Cette scène en rap­pelle une autre qui s’é­tait dérou­lée quinze ans aupa­ra­vant, lorsque Howard Car­ter contem­pla la tombe de Tou­tân­kha­mon à la lueur vacillante d’une bougie.
En tant qu’ar­chéo­logue, Stein ne pou­vait qu’être bou­le­ver­sé par ce qu’il voyait. « Ce que me révé­la cette petite pièce avait de quoi me faire écar­quiller les yeux, racon­ta-t-il ». Amon­ce­lés en plu­sieurs couches, sans aucun ordre, appa­rurent à la faible lueur de la petite lampe que tenait le prêtre la masse com­pacte que for­maient ces énormes paquets de manus­crits qui s’é­le­vaient jus­qu’à trois mètres de haut et rem­plis­saient, ain­si que des mesures ulté­rieures le prou­vèrent, un espace de près de cent cin­quante mètres cubes. C’é­tait selon les mots de Leo­nard Wool­ley, l’homme qui avait décou­vert Ur, « une pre­mière archéo­lo­gique sans pré­cé­dent ». Le Times Lite­ra­ry Sup­ple­ment décla­ra que « seuls quelques rares archéo­logues ont fait une aus­si extra­or­di­naire découverte ».

Au fur et à mesure que leur tra­vail quo­ti­dien se pour­sui­vait, étaient extraits de la chambre secrète non seule­ment d’in­nom­brables manus­crits en chi­nois, sans­krit, sog­dien, tibé­tain, turc orien­tal, runique, oui­ghour, révé­lant aus­si des langues incon­nues, mais encore une riche mois­son de pein­tures boud­dhiques. A leur extré­mi­té tri­an­gu­laire et à leurs ban­de­roles flot­tantes, Stein recon­nut tout de suite que quelques-unes étaient des ban­nières de temples, et d’autres des pein­tures votives des­ti­nées à être accro­chées au mur. Toutes étaient peintes sur une soie extrê­me­ment fine ou sur du papier. Beau­coup étaient très frois­sés, leur plis sem­blaient « repas­sés » à cer­tains endroits, parce qu’elles étaient res­tées pen­dant neuf siècles sous le tas de manus­crits. Plu­tôt que dans leur qua­li­té, l’im­por­tance de ces pein­tures rési­dait dans leur ancien­ne­té —  et donc dans leur rare­té. Les pein­tures de la dynas­tie T’ang, aux­quelles toutes celles-ci appar­te­naient, sont extrê­me­ment rares, de même que celles pro­ve­nant d’a­te­liers locaux comme ceux des oasis. La plu­part des pein­tures furent détruites au milieu du IXe siècle lors d’une vague d’an­ti­clé­ri­ca­lisme qui eut pour consé­quence la fer­me­ture ou la des­truc­tion de quelque qua­rante mille temples et sanc­tuaires boud­dhiques dans toute la Chine. Par chance, Touen-houang tom­ba aux mains des Tibé­tains en 781 apr. J.-C. et en res­ta en leur pos­ses­sion pen­dant les soixante-sept années sui­vantes. Ses temples et ses sanc­tuaires échap­pèrent ain­si à la des­truc­tion per­pé­trée dans toute la Chine à cette époque.
Cer­taines ban­nières trou­vées par­mi les manus­crits étaient si longues, lors­qu’elles furent dépliées, que des spé­cia­listes pen­sèrent qu’elles avaient été spé­cia­le­ment conçues pour être sus­pen­dues en haut des falaises de Touen-houang. Stein ne put dérou­ler la plu­part des pein­tures sur soie qu’il trou­va, tant le poids écra­sant des manus­crits sous les­quels elles avaient été ense­ve­lies durant des siècles les avaient com­pri­mées et trans­for­mées en petits paquets fra­giles et durs. Plus tard, avec une dex­té­ri­té de chi­rur­giens neu­ro­logues, des spé­cia­listes réus­sirent à les déplier dans les labo­ra­toires du Bri­tish Museum, après les avoir trai­tés chi­mi­que­ment. Cette opé­ra­tion dura sept ans.

Peter Hop­kirk, Boud­dhas et rôdeurs sur la route de la soie
Pic­quier poche

Paul Pel­liot dans la grotte 17 à Mogao

Si les décou­vertes de Pel­liot sont aujourd’­hui conser­vées au Louvre et au Musée Gui­met, celles de Stein sont dis­sé­mi­nées entre Londres et New Del­hi. Le Bri­tish Museum, loin de faire hon­neur à un de ses plus extra­or­di­naires décou­vreur n’ex­pose, à part le soû­tra du dia­mant, que quelques manus­crits trou­vés dans la grotte 17. La qua­si inté­gra­li­té de ces docu­ments est actuel­le­ment conser­vées dans des caisses, à l’a­bri de la lumière… et des regards. Etrange hom­mage à une des plus sen­sa­tion­nelles décou­vertes de l’ar­chéo­lo­gie de la Route de la soie.

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Des ruines dans l’océan

Des ruines dans l’océan

Peu importe ce qui s’est pas­sé cette après-midi où tu as tout dépo­sé, où tu n’es pas retour­né au tra­vail après la mati­née de lun­di et où tu as pris ta voi­ture sans pré­ve­nir per­sonne pour par­tir, deux bonnes heures de route, l’as­phalte qui brûle sous tes pneus dégon­flés, mais c’est comme si un besoin impé­rieux s’é­tait empa­ré de toi, impos­sible à rete­nir, une envie orga­nique et suave, avec une petite note sau­vage sur la langue, un je-ne-sais-quoi d’à la fois sucré et hon­teux, presque comme si c’é­tait un plai­sir qui ne regar­dait que toi.

Il n’y avait plus rien ni per­sonne, per­sonne pour te dire quoi faire ou quoi pen­ser, rien qui puisse pol­luer cet ins­tant pré­cieux, rien qui ne fasse signe de l’in­croyable hypo­cri­sie que tu détestes tant. Alors voi­là, c’est comme ça, tu es par­ti après ton ren­dez-vous, tu n’as pas dit au revoir à tes col­lègues et tu as rejoint ta voi­ture dans tes vête­ments de tra­vail, pan­ta­lon léger, veste grise ajus­tée, un simple tee­shirt, des ten­nis blanches, et te voi­là par­ti sur la route en direc­tion de l’o­céan, ce n’é­tait même pas pré­mé­di­té, ce n’est même pas au moment de par­tir que tu as déci­dé que ça se ferait comme ça, tu as fait comme d’ha­bi­tude, tu as impro­vi­sé… et cette fois-ci, l’im­pro­vi­sa­tion c’é­tait la mer. Je l’ai enten­du, tu écou­tais Laza­rus de David Bowie (ça fait un peu pen­ser à du Super­tramp par­fois non ? — crache-moi des­sus…) aus­si fort que pos­sible, le soleil par la fenêtre, te brû­lant la peau du bras et le côté gauche du visage. Oui mais Bowie.…

Et puis ça fai­sait com­bien de temps ? Vingt ans ? Tu n’y as pas mis les pieds depuis des années, comme si quelque chose t’en avait empê­ché, comme si un des pôles d’un aimant t’en empê­chait désor­mais, pro­vo­quant presque des hauts-le-cœur. Il s’est pas­sé quelque chose là-bas ? Tu ne sau­ras pas. Tout ceci est du pas­sé et le pas­sé empêche de vivre et de progresser.

L’a­ve­nue de la mer qui donne sur le Grand Hôtel où ta table t’at­tend encore, il n’est pas l’heure de déjeu­ner, mais déjà, der­rière les vitres du res­tau­rant, tu peux sen­tir cette odeur par­ti­cu­lière de vent marin et de cui­sine qu’ont tous ces grands res­tau­rants qui donnent sur la mer, ça te rap­pelle cet hôtel aus­si sur la plage de Bou­lo­gne‑s/-Mer, une paren­thèse dans ta vie, quelques jours heu­reux qui ne se repro­dui­ront plus, et dans les­quels fina­le­ment, il y a un secret qui se niche. Le bon­heur se trouve encap­su­lé là-dedans, lorsque tu sais que les évé­ne­ments, une fois pas­sés, ne se repro­dui­ront pas, même si tu cours après dans une che­vau­chée folle ; ça-ne-se-repro­dui­ra-pas. Il faut s’y faire.

L’air de la mer, un verre de vin blanc frais, l’o­deur d’une ciga­rette qu’une femme tient du bout des doigts non loin de toi, les lèvres très rouges, fines et entr’ou­vertes, lunettes de soleil qui font d’elle une incon­nue que tu ne connaî­tras jamais… Le vent dans les che­veux, comme dans une chan­son d’El­ton John, Return to para­dise, l’air qui revient, Remem­ber me while we are apart… Quel que soit le temps qu’il fasse, il y a tou­jours du vent sur cette longue pro­me­nade qui porte le nom d’un écri­vain que tu n’as jamais vrai­ment réus­si à lire, des pavés roses sous les pieds et une grande arche arron­die dans ton dos, les vitres gau­frées par le temps, la pein­ture qui s’é­caille sur les mon­tants des fenêtres en bois, lors­qu’elles n’ont pas encore été rem­pla­cées par du plas­tique. En d’autres temps, c’é­tait le sable et la neige qui se mélan­geaient sur le plage, mais aujourd’­hui il fait par­ti­cu­liè­re­ment chaud, le sel, la sueur, le soleil, le vent… tout se mélange sur ta peau, des odeurs que tu avais oubliées et que tu oublies à chaque fois, que tu fais mine de redé­cou­vrir à chaque fois, il n’y a pas de sen­ti­ments comme ça qui res­semblent à la noblesse déca­tie des automnes fati­gués. Les cris des enfants qui jouent sur la plage ne te par­viennent pas, le vent vient de tra­vers, même la mer te fait silence, seuls les nuages ont l’air de bruis­ser légè­re­ment en glis­sant sur la toile bleue. Tu regardes encore cette femme qui a jeté sa ciga­rette, elle te rap­pelle quel­qu’un dont tu tais le sou­ve­nir à pré­sent, ce ne sont plus que des ins­tants loin­tains qui n’ap­par­tiennent peut-être déjà plus à tes sou­ve­nirs, légers comme du sable qui file entre les doigts, légers mais puis­sants, alté­rés par le temps, friables comme des cendres dans le vent. Il est déjà six heures, la plus belle heure du jour tan­dis que le soleil com­mence à se fati­guer, It’s para­dise here where the sun meets the sea, il fau­drait ren­trer mais comme tou­jours, tu ne fais que ce que tu as envie de faire, ce n’est pas plus mal comme ça. Le sable colle sous tes chaus­sures, les mains dans les poches et le regard un peu fati­gué d’a­voir trop aimé, heu­reu­se­ment les réserves se régé­nèrent, ce serait trop triste sinon.

Le soleil chauffe encore ton visage déjà bien bron­zé pour la sai­son, le hâle a pris de l’a­vance, comme la flo­rai­son des fuch­sias, le retour s’a­morce et tu ne sais même pas quand il ter­mi­ne­ra, mais ça, ça n’a pas d’im­por­tance. Seuls les sou­ve­nirs ont de l’im­por­tance, le pré­sent ne compte pour rien, car c’est à par­tir de lui que le pas­sé se construit. Une paren­thèse se referme lorsque les odeurs se dis­sipent, il ne reste que ta peau qui en garde encore les traces…

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