May 29, 2016 | Livres et carnets |
Voilà des années que le projet me trotte dans la tête, et quand je dis des années, il me semble que ça doit remonter au tout début des premières lignes écrites dans ma chambre de jeune garçon, racontant ses premiers émois érotiques devant le corps d’albâtre d’une jeune fille aux longs cheveux blonds.
Je devais avoir dix-huit ans et dans la salle aux plafonds hauts de l’école de sculpture de Sartrouville, tandis que je ne rêvais que de modeler la terre et le plâtre, de trancher les formes à l’aide de mon couteau effilé, de tailler la pierre avec ces outils précieux auxquels je tenais comme à mon dépucelage, mon professeur, Lê Tài Điển, m’obligeait à me soumettre au difficile exercice du croquis de modèle, ce que je détestais par-dessus tout, mais il me répétait sans cesse de sa bouche torturée par une dentition partielle et un bec-de-lièvre salement raccommodé, tout en agitant ses mains nerveuses pleines de terre, qu’un bon sculpteur ne pouvait être qu’un bon dessinateur. De toute façon, je n’avais pas le choix. Et Dien pouvait me faire faire ce qu’il voulait, pour une raison simple. Il était le maître, j’étais son disciple. J’ai déjà raconté cette histoire de nos relations complexes qui nous unissaient en d’autres temps.
La jeune fille s’appelait Sophie, je ne la connaissais pas. Elle se planta au milieu de la pièce, posa son sac sur la table installée pour la pose et commença à se dévêtir sous mon regard atterré. Tout doucement, méthodiquement, elle enleva un à un ses vêtements et fit quelque chose qui me sembla être totalement contre-nature ; en sous-vêtements de jeune fille timide, soutien-gorge, culotte sage et chaussettes basses, elle commença par enlever sa culotte, puis son soutien-gorge et enfin ses chaussettes, pour poser les pieds sur le sol maculé de terre séchée. L’ordre dans lequel elle ôta ses derniers centimètres carrés de tissu me fit comprendre que ce n’était pas là un spectacle érotique, mais une activité purement codifiée, professionnelle. Dien s’approcha d’elle et lui donna quelques instructions pour la pose. Nous avions droit à dix minutes par poses. Plutôt mal à l’aise, je m’appliquai à dessiner le corps neutre qui s’offrait à notre regard, mais je ne pouvais m’empêcher de perdre mon regard sur la rondeur de ses seins hautains et fermes, le dessin sensuel de son ventre plat, de son nombril parfait, de ses cuisses longues et tendres, recouvertes d’un léger duvet que seule la lumière des spots placés autour d’elle réussissait à révéler. Et puis ce triangle de poils si fins, d’une blondeur accablante, si courts que je pouvais voir de ma place les contours de ses lèvres… Je n’ai jamais aussi mal dessiné de ma vie, ce qui me valut de Dien, dans un geste d’énervement, de voir trois de mes croquis déchirés en place publique. Je ne méritais guère mieux…

Aquarelle de Marc Taro Holmes
Mon regard se perdit, mon esprit aussi et je rentrais chez moi comme bousculé par la force de la beauté de cette fille dont je me souviens encore, malgré tout, les moindres traits de son visage. Quelque chose d’inconnu et de puissant me fit prendre la plume et me poussa à en écrire des pages, comme si j’avais trouvé en ce moment précis la matière, touché par une grâce divine, inspiré par une muse que je ne revis plus jamais, d’une histoire à broder et je me mis à écrire pendant des heures, jusqu’au petit matin, sur les pages quadrillées d’un vieux cahier de brouillon inutilisé, un de ceux dont les pages sont si rêches que la plume de mon stylo y accrochait à chaque rondeur de lettre et au dos duquel on trouve un tableau aride compilant toutes les tables de multiplication.
Depuis ce jour, j’ai rempli des dizaines de cahiers, de textes plus ou moins intéressants, jusqu’au jour où je me rendis compte que tout ce que j’écrivais ressemblait à la longue plainte d’un jeune homme qui ne cessait de noircir les aspects les plus positifs de sa vie au lieu de noircir des pages de ce qui aurait pu constituer un corpus digne d’intérêt. J’ai fini par me recentrer plus tard, de longues années plus tard, en écrivant des petits textes à l’écriture tendue, partagés de ci de là sur mon blog, et remportant souvent un beau succès d’estime, mais tout ceci ne constituait en rien la trame d’un bel objet dont j’aurais pu me montrer fier, rien de construit, rien qui puisse sortir du lot. Je n’ai au final jamais réussi à me poser suffisamment longtemps pour partir dans cette optique.
Aujourd’hui, après avoir laissé tomber mes lectures privilégiées, après avoir pris mes distances avec ce lieu d’écriture qui est pour moi comme une seconde maison, après avoir pris du temps pour moi, seul devant mon écran d’ordinateur, j’ai réussi à rassembler quelques uns de mes textes, j’en ai corrigé beaucoup, coupé de longs passages inutiles, agencés dans un ordre qui me semble pertinent dans l’ensemble des chapitres, j’en ai réécrit d’autres complètement, insatisfait du rendu, et puis j’en ai rajouté bon nombre, après avoir les avoir esquissé pendant les derniers instants passés en Bretagne. Voici venu pour moi un autre temps, un temps où je peux déjà commencer à penser à l’après de ce texte que j’ai décidé d’appeler Le matin du départ. J’y ai choisi la narration directe, un style clair et léger qui procure une sensation de lecture simple et cadencée. Mais ce n’est pas à moi d’en décider. A présent, c’est une nouvelle aventure qui s’offre à moi ; le parcours indécis et incertain de la prospection des maisons d’éditions. Voici de quoi ajouter à mes angoisses naturelles.
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Apr 10, 2016 | Livres et carnets, Sur les portulans |
A une dizaine de kilomètres de Boukhara, en Ouzbékistan, se trouve un petit village du nom de Qasr al-‘Arifan. C’est ici qu’on peut trouver le complexe du Mausolée d’un certain Bahâ’uddin Naqshband, un sage musulman né en 1317 qui créa une des confréries soufies les plus secrètes de l’histoire du soufisme. Si cette confrérie de la Naqshbandiyya fut incroyablement influente à une époque, puisqu’elle s’étendit de la Turquie à l’Inde, elle est aujourd’hui une des principales écoles soufies encore présentes en Inde. Quelques adeptes sont encore présents en Ouzbékistan à proximité du petit village de Qasr al-‘Arifan, mais c’est avant tout un immense lieu de pèlerinage pour les naqshbandîs du monde entier. On retrouve quelques mots à propos de cette confrérie dans le très beau livre de Colin Thubron, L’ombre de la route de la soie. Focus sur une confrérie soufie qui a réussi à passer au travers des mailles du filet de l’URSS…
Si Dieu existait — et il était inconcevable qu’il n’existât pas —, les fidèles avaient le devoir de s’approcher de Lui, de chercher l’anéantissement de soi, et même de devenir Lui. Cette presque hérésie prenait déjà racine aux confins orientaux de l’empire arabe, deux siècles après la mort de Mahomet. Et au fil du temps, le couloir d’Asie Centrale allait donner naissance à un salmigondis de sectes mystiques, faisant écho à l’islam orthodoxe à la manière d’une fervente musique intérieure.
La Naqshbandiyya, apparue au XIIè siècle, devint la plus puissante de ces sectes, et la plus répandue. Les naqshbandîs prirent le nom d’un de leurs adeptes qui avait donné forme à leur prière, uniquement silencieuse, et dont la tombe ici est le point de mire des pèlerins. Leur influence se fit sentir dans les conseils des khans d’Asie centrale et enchanta les grands poètes de l’époque, y compris Alisher Navoi. Ils essaimèrent en Inde et en Anatolie, convertirent les Kirghiz au XIXè siècle et combattirent les Russes tsaristes, parvenant presque à les immobiliser dans le Caucase. Même les plus silencieuses de leurs confréries orientales se révoltèrent contre les bolchéviks et le pouvoir soviétique devait rester hanté pendant des décennies par le cauchemar d’une secrète renaissance. Ils étaient impossible à identifier, avec leur hiérarchie assez lâche, leur pratique de rituels silencieux et une participation à la vie quotidienne qui ne les distinguaient en rien des autres. Jamais ils ne furent infiltrés par le KGB. Mais l’indépendance venue, ils se révélèrent étonnamment pacifiques : leurs sheiks étaient rares et éparpillés, les lignées de transmission des enseignements s’étaient interrompues. Si bien que, même à Boukhara, les adeptes avaient disparu. Les fidèles les plus modestes, pourtant, n’avaient pas oublié. Alors que le sanctuaire naqshbandî servait de musée de l’athéisme durant les années de pouvoir soviétique, les gens étaient venus la nuit : ils sautaient par-dessus la clôture pour faire le tour de la tombe et en baiser les pierres. Le gouvernement Karimov avait vu dans ce mysticisme un contrepoids à l’islam radical et l’avait élevé au rang de gloire nationale. […]
Toute une ville naqshbandî sort de terre, parcs compris, et le cimetière jadis à l’abandon devient un faubourg de mausolées de marbre et de granit, avec des toits à lanterne qui inscrivent leurs étranges silhouettes au-dessus du sol.
Les pèlerins vont et viennent dans la poussière. Ils sont habillés comme pour un carnaval ; les femmes rutilent dans leurs vastes pantalons de soie, les cheveux relevés en chignon ou superbement lâchés sur les épaules. Ils prient où ils peuvent et déballent leur pique-niques sous les arbres. Ce sanctuaire dégage une magie : les femmes en mal d’enfant rampent sous le tronc d’un mûrier tombé à terre et, paraît-il, planté par le saint ; et puis elles se frottent contre lui et glissent dans les fentes de l’écorce des petits papiers portant leurs requêtes. D’autres visitent la tombe de la mère et des tantes du saint dont l’une, « Madame Mardi », déploie ses pouvoirs une fois la semaine. Mais je cherche en vain un membre de la secte. Les mollahs et les imams qui officient ici ne sont que de simples gardiens de la tradition, ils n’appartiennent pas à ce courant.
Photo d’en-tête © Seven Saints of Bukhara
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Apr 2, 2016 | Arts, Livres et carnets, Photo, Sur les portulans |
Lorsqu’on parle de photos noir et blanc (beyaz siyah) à İstanbul, on pense tout de suite à Ara Güler et ses clichés sobres d’une ville disparue. Au travers des pages du très récent Minuit au Pera Palace (la naissance d’İstanbul) de Charles King, j’ai découvert un autre personnage symbolique de la ville, un autre photographe pas assez connu, d’une autre époque. Portrait de Selahattin Giz, manière de Weegee façon ottomane, photographe d’une ville aux multiples visages…
Ma première rencontre avec Selahattin Giz s’est faite par le biais d’une série d’albums de photographies turques à tirage limité publiée au début des années 1990. Giz était un journaliste autodidacte qui s’était donné pour mission d’enregistrer la vie quotidienne telle qu’il la voyait, avec un certain goût pour les détails flous, en mouvement. Quand je suis allé consulter ses archives, qui appartiennent aujourd’hui à une banque turque, j’ai découvert qu’une de ses plus grandes collections de clichés était classée dans la catégorie « Kaza » — Accident. J’y ai trouvé des photos macabres à sensation que l’on s’attend à voir en première page de tous les journaux désireux d’écouler le plus grand nombre possible d’exemplaires : accidents de voiture, piétons renversés, conséquences d’une journée cauchemardesque où le câble du funiculaire du Tünel s’était rompu, laissant dévaler le wagon de bois jusqu’au bas de la pente où il avait traversé la façade de la gare, en contrebas. S’y ajoutaient les expériences personnelles d’un homme muni d’un appareil photographique par une après-midi d’indolence : chats errants, ombres intéressantes, quelques essais d’erotica. […]

Regarder ses clichés — et ceux de nombreux photographes inconnus qu’il a intégrés à sa collection —, c’est visiter une İstanbul dont peu de gens, Turcs ou touristes, imaginent l’existence. On y découvre des choristes russes aux cheveux filasses, battant de bras et affichant un air effronté. Une réunion de l’association des anciens eunuques du harem impérial du sultan. Ici, une foule de musulmans, uniquement des hommes, sacrifie deux béliers pour bénir un tramway. Là, des pompiers arborent des masques à gaz dignes d’extraterrestres lors d’un exercice de raid aérien et des écolières céder à un chagrin hystérique à la mort de Mustafa Kemal Atatürk, le président fondateur de la Turquie. Deux femmes adultes sautent à la corde pour la plus grande joie d’une enfant ou dévalent une rue à bicyclette, leurs cheveux noirs ou leurs robes d’été volant dans la brise. Et voilà Giz lui-même, souriant, immortalisé sur la pellicule par un ami au cours d’un hiver à İstanbul, la neige mouillée recouvrant le bord de son chapeau mou. Si le journalisme est le premier brouillon de l’Histoire, il peut également constituer un choc salutaire : nous obliger à nous rappeler un mode de vie qui avait du sens sur le moment, des existences menées tant bien que mal au milieu des voisins qui vivaient et mangeaient différemment — musulmans, chrétiens et juifs, pieux et laïcs, réfugiés et autochtones —, tous repartant à zéro, d’une manière ou d’une autre.
Charles King, Minuit au Pera Palace (la naissance d’İstanbul)
Payot, 2016
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Mar 28, 2016 | Livres et carnets, Passerelle, Sur les portulans |
Ils étaient six, six hommes partis sur les traces d’Henri Mouhot, celui qui mit au jour les ruines d’Angkor en 1861, ou plutôt qui fit redécouvrir au monde les temples que les Khmers ne cessèrent d’honorer du fin fond de la forêt cambodgienne… Partis d’Angkor, ils ont remonté le Mékong, fleuve nourricier prenant sa source en Chine et se jetant dans la Mer de Chine non loin de Hô Chi Minh-Ville. Ils étaient six, mais l’expédition dure près de trois ans et le chef de l’expédition, Ernest Doudart de Lagrée, meurt avant la fin du voyage qui se termine dans le Yunnan chinois. Ils étaient six, comme sur cette photo devenue célèbre. De gauche à droite : Louis de Carné, Lucien Joubert, Capitaine Ernest Doudart de Lagrée, Clovis Thorel, Lieutenant Louis Delaporte et Lieutenant Francis Garnier. Delaporte est celui qui ramènera les plus beaux dessins d’Angkor encore vierge de toute présence humaine. Ils sont fiers et beaux ces hommes qui ont dû maudire les dieux d’avoir mis sur terre cet environnement aussi hostile…

Des enfants vêtus de jaune et quelques vieilles habituées du sanctuaire, à en juger par la familiarité avec laquelle elles traitaient leur dieu, déshabillèrent de son écharpe la petite statue de Bouddha, lui versèrent de l’eau sur la tête, l’épongèrent avec soin, et lui remirent enfin sa chemise rouge ; les cymbales, les gongs et les grosses caisses nous réveillèrent en sursaut, et la foule envahit le hangar dont nous n’occupions que le plus petit espace possible. On alluma des cierges, on brûla de vieux chiffons et longues mèches. Les assistants faisaient toute sorte de gestes, portaient la main à leur front et baisaient la terre, puis l’arrosaient à l’aide d’une gargoulette dont chacun était muni. Cela n’empêchait pas de causer, de rire, de fumer ; nul respect, nul recueillement, aucun signe de piété intérieure n’apparaissait sur tous ces visages, si ce n’est sur les traits du vieux bonze, chef de la pagode.
Louis de Carné, jeune homme vaillant promis à un brillant avenir, reste à l’écart du reste du groupe, jamais véritablement intégré, suspecté d’avoir été pistonné par un amiral en vue pour cette expédition. Pourtant, le jeune homme, seul civil du groupe, accomplit consciencieusement sa mission. Chargé de la partie descriptive du voyage et des renseignements commerciaux, il rapporte un texte beaucoup moins connu que celui de Francis Garnier (Voyage d’exploration en Indo-chine, effectué pendant les années 1866, 1867 et 1868). En réalité, ce ne sont que des notes qu’il finit par publier en plusieurs parties dans la Revue des Deux Mondes, sous le titre L’exploration du Mékong. Louis de Carné, épuisé par les fièvres contractées lors de l’expédition, s’éteint à Plomelin en 1871, à l’âge de 27 ans. C’est son père, Louis-Marie de Carné, qui terminera la mise en forme de ses notes de voyage et se chargera de la publication de ses articles en livre, sous le titre Voyage en Indo-Chine et dans l’empire chinois en 1872.
Il pleuvait toujours, et nous étions pour la plupart sans chaussures. Nos pieds étaient meurtris par les pierres, percés par les épines, saignés par les sangsues ; la fièvre pâlissait les visages et, symptôme effrayant, la gaieté commençait à s’évanouir. Malgré la pesanteur étouffante de l’air, après quelques heures de marche dans pareilles conditions, le froid nous saisissait en traversant des torrents dont l’eau était ordinairement glaciale. Quelle ne fut donc pas notre surprise, en entrant pour la centième fois dans l’un de ces innombrables affluents du Mékong, de ressentir aux jambes une chaleur assez forte pour nous faire éprouver une impression douloureuse ! Nous venions de découvrir un source d’eau thermale sulfureuse à quatre-vingt-six degrés centigrades […]
Le texte est disponible aux éditions Magellan et Cie, dans la collection Heureux qui comme…
Articles publiés dans la Revue des Deux Mondes (allez savoir pourquoi les numéros 6 et 7 sont introuvables):
Photo d’en-tête © CiaoHo (floating market. Nganam town, Soctrang province, Vietnam. Jan 26th. 2014)
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Mar 25, 2016 | Livres et carnets |
Encore un billet sauvé des terres de l’oubli…
Tout a commencé le jour où j’ai ouvert un livre de Jorge Luis Borges, un livre préfacé par l’auteur lui-même, El informe de Brodie. Sans avoir persévéré dans la lecture de ce recueil de nouvelles, je me suis plongé dans la préface (que je n’aime pas lire en règle générale, pour me plonger tout de suite dans la lecture), un texte court et dont la tournure m’a tout de suite interpellé. Voici un extrait de ces mots:
Les derniers contes de Kipling ne sont pas moins labyrinthiques et angoissants que ceux de Kafka ou ceux de James et leur sont, sans aucun doute, supérieurs ; mais en 1885, à Lahore, Kipling avait commencé à écrire une série de récits brefs, d’une langue et d’une forme très simples, qu’il rassemblerait dans un recueil en 1890. Beaucoup d’entre eux – In the House of Suddhoo, Beyond the Pale, The Gate of the Hundred Sorrows – sont des chefs‑d’œuvre laconiques ; je me suis dit un jour que ce qu’avait imaginé et réussi un jeune homme de génie pouvait, sans outrecuidance, être imité par un homme de métier, au seuil de la vieillesse. Le présent volume, que mes lecteurs jugeront, est le fruit de cette réflexion.
Je recommande chaleureusement la lecture de ce livre, et surtout de la préface. C’est une mine d’or dans un salon. Ces mots, je le disais, m’ont interpellé, pour la simple et bonne raison que j’ai lu les contes de Kipling dont Borges parle. Rassemblés en France et de manière très parcellaire dans un volume nommée L’homme qui voulut être roi
(au Royaume-Uni augmenté et nommé Indian tales
), ce recueil fait selon moi partie des plus beaux ouvrages qu’il m’ait été donné de lire. J’en veux pour preuve ce magnifique poème, L’Envoi:
And they were stronger hands than mine
That digged the Ruby from the earth
More cunning brains that made it worth
The large desire of a King;
And bolder hearts that through the brine
Went down the Perfect Pearl to bring.
Lo, I have wrought in common clay
Rude figures of a rough-hewn race;
For Pearls strew not the market-place
In this my town of banishment,
Where with the shifting dust I play
And eat the bread of Discontent.
Yet is there life in that I make,
Oh, Thou who knowest, turn and see.
As Thou hast power over me,
So have I power over these,
Because I wrought them for Thy sake,
And breathe in them mine agonies.
Small mirth was in the making. Now
I lift the cloth that cloaks the clay,
And, wearied, at Thy feet I lay
My wares ere I go forth to sell.
The long bazar will praise but Thou
Heart of my heart, have I done well?

Hôpital déserté de Poveglia à Venise — Photo © Rebecca Bathory
Borges, un visionnaire ayant perdu la vue. J’ai retrouvé sa trace un peu plus loin, dans un livre que j’ai acheté il y a bien longtemps uniquement parce que je trouvais la couverture aussi intrigante que le nom de l’auteur. Il s’agit de L’invention de Morel
d’Adolfo Bioy Casares. Raconter cette histoire sera faire insulte à son auteur, car il s’agit réellement d’un texte exceptionnel. Borges y est encore présent car il est l’auteur de la préface, une autre préface étonnante.
Stevenson, vers 1882, observait que les lecteurs britanniques dédaignaient un peu les péripéties romanesques et pensaient qu’il était plus habile d’écrire un roman sans sujet, ou avec un sujet infime, atrophié. (…) Telle est, sans doute, l’opinion commune en 1882, en 1925 et même en 1940. Quelques écrivains (parmi lesquels il me plaît de compter Adolfo Bioy Casares) croient raisonnable de n’être pas d’accord. (…) En espagnol, les œuvres d’imagination raisonnée sont peu fréquentes et même très rares. Nos classiques pratiquèrent l’allégorie, les exagérations de la satire ou bien, parfois, la pure incohérence verbale ; parmi les œuvres récentes, et je n’en vois pas, sinon tel conte des Forces étranges ou tel autre de Santiago Dabove : tombé dans un injuste oubli. L’invention de Morel (dont le titre fait filialement allusion à un autre inventeur insulaire, à Moreau) acclimate sur nos terres et dans notre langue un genre nouveau.
Quelle audace de sa part quand il finit par:
J’ai discuté avec son auteur les détails de la trame, je l’ai relue : il ne me semble pas que ce soit une inexactitude ou une hyperbole de la qualifier de parfaite.
A la lecture de l’invention de Morel, on tombe dans un monde étrange, une île moite et solitaire, sur laquelle s’ébat (ou plutôt tente de survivre) un homme en fuite, seul, arpentant des endroits autrefois somptueux mais désormais à l’abandon. J’avoue que suivre le fil de l’aventure ne m’a pas été facile, car l’auteur brouille les cartes du début à la fin.
Je montai l’escalier : c’était le silence, le bruit solitaire de la mer, une immobilité traversée de fuites de mille-pattes. J’eus peur d’une invasion de fantômes, une invasion de policiers étant moins vraisemblable. Je passai des heures, ou peut-être des minutes, derrière les rideaux, affolé à l’idée de la cachette que j’avais choisie (…). Puis, je me risquai à visiter soigneusement la maison, mais mon inquiétude persistait : n’avais-je pas entendu, tout autour de moi, ces pas clairs qui se déplaçaient à différentes hauteurs ?
Le décor est planté, il s’y passe quelque chose de totalement irréel, dans une ambiance terriblement tendue alors qu’un seul personnage évolue dans un décor situé entre Shining et Apocalypse now.
C’est dans ces moments d’extrême angoisse que j’ai imaginé ces explications vaines et injustifiables. L’homme et le coït ne supportent pas de trop longues intensités.
Photo d’en-tête © Massmo Relsig
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