May 21, 2017 | Archéologie du quotidien |
J’ai déjà vécu quelques vies, mais comme je ne compte jamais, je ne sais plus vraiment où j’en suis, je ne sais plus combien il m’en reste à user. Peut-être trois ou quatre, peut-être plus qu’une seule, je ne sais pas, il faudrait que je consulte mon solde. Depuis longtemps déjà, j’ai eu tendance à accumuler plein d’objets, de petites affiches publicitaires, des tickets de métro, des tickets d’entrée au musée, des additions des cafés où je me suis prélassé comme un chat au soleil, des pièces de monnaie d’autres pays, des capsules de sodas ou de bières consommés sur des terrasses au bord des fleuves, des amulettes dont le sens m’échappe, les emportant avec moi comme de petits trophées gagnés sur le temps et l’oubli, les parsemant dans mon baise-en-ville comme autant de petits indices avec lesquels je dois recomposer une vie qui appartient au plus grand nombre, validant ainsi que l’attachement que je peux éprouver au contact de tous ces petits objets n’est finalement que le reflet du non-attachement à un monde qui se diffuse partout autour de moi, comme les volutes du lait dans une tasse de café noir. Tout m’entoure, rien ne me touche vraiment, et moi au milieu, je continue de vagabonder à la manière d’un bourdon un peu pataud au beau milieu des fleurs de chèvrefeuille, n’arrivant pas à me poser, la fleur ployant sous un corps épais et velu.
L’année dernière, lorsque j’ai pris l’avion pour Bangkok, j’ai pris avec moi un cahier souple, au papier ligné et à la couverture souple, j’en ai fais mon carnet de voyage ; pour une fois, j’allais non plus écrire sous un style haché et télégraphique, utilisant parfois les quelques signes de sténographie que je connais pour écrire sur le motif comme un peintre écrirait à la lumière de ses couleurs sur un carton découpé dans un menu alors que le monde défile sous ses yeux, mais j’allais écrire et décrire ces moments précieux du voyage en y instillant mes mots, le ressenti présent, l’émotion furtive, la sensation de vie intense brûlant dans mes veines comme le feu d’un narguilé dans un vieux jardin couvert en plein cœur d’Istanbul. Il s’est passé quelque chose un soir, tandis que je venais de m’asseoir sur les banquettes du Çorlulu Ali Paşa Medresesi Nargile Salonu dans le quartier de Beyazıt. J’y ai rencontré trois femmes, plus âgées que moi ; elles venaient de Bahrein et je n’ai rien trouvé de mieux à faire que de discuter avec elles une bonne partie de la soirée dans la vapeur des narguilé aux senteurs de fruit. Elles étaient belles toutes les trois, d’une beauté sauvage qu’on ne voit que chez les femmes libres. Je n’ai pas posé trop de questions mais les voir toutes les trois loin de chez elles, le corps libre de tout attribut religieux, habillées comme si elles avaient passé la journée à sillonner les coursives du Grand Bazar — je les ai peut-être croisées sans m’en rendre compte dans Yorgancilar Caddesi —, les voir ainsi rigolant avec moi, sans gêne, sans entraves, m’a fait croire qu’il existait quelque part encore de petites niches qui permettait que les âmes emplies d’amour pouvaient se rencontrer malgré tout ce qui nous sépare. L’une d’elles portait ses lunettes de soleil sur la tête, le regard noir cerné de khol, une belle poitrine enserrée dans un cache-cœur blanc noué sur son ventre ; nos regards se sont croisés plusieurs fois, un sourire presque innocent échangé… une magie de quelques instants qui s’est perdue dans le parfum d’un elma çay, une courte éternité fugace, un souvenir tenace… Je me perds encore. Revenons à ce cahier qui ne me quitte jamais et que je tente de terminer. Je vois les pages défiler, les jours avec elles, le temps qui ne s’arrête que pour dire bonjour aux gens de passage, il y a de l’organique dans tout cela. L’aurais-je terminé avant de repartir ? Peu importe, je n’ai aucune dette, aucun compte à régler avec mon écriture, ce n’est que le flot ininterrompu de mon âme qui se perd et qui me fait user à chaque fois une de mes vies. On recommence ? Je n’attends que ça. Rien n’est grave, tout est aussi léger que le battement d’aile d’un papillon, tout n’est que souvenirs tendres de moments qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, je ne déteste rien, j’aime tout parce que je sais comment transformer, alchimiste à ma manière.
A présent, tout sera plus facile, je viens de faire sauter un verrou, il me faut simplement gagner un peu plus de temps, libérer des minutes pour pouvoir les remplir de sève et d’offrandes comme on en trouve sur les margelles des petits temples qu’on voit sur le bord des routes à Bali, ici et là des paniers de feuilles tressées sur lesquels on dépose quelques fruits pour Gaṇesha ou Hanumān pourvu de mâchoires…
Sous la tonnelle de fer forgé, recouverte des fragrances des jasmins et des chèvrefeuilles, des couleurs sublimes des clématites blanches et bleues, je n’ai de cesse de m’extasier de la chaleur qui inonde mon visage, du calme qui règne ici, brièvement rompu par les poussées des moteurs des longs courriers qui rejoignent peut-être Singapour ou Mexico, hurlant dans le ciel leur plainte maladive de moteurs à réaction, tout en corrigeant mes copies, seules quelques unes sont vraiment bonnes, d’autres sont hors-sujet, ou bien écrites avec les pieds, mais je ne m’attarde pas, déjà je suis empli de senteurs qui me transportent. La rose ayurvédique, le cèdre puissant mêlé au patchouli et au cuir, l’orange fruitée et le santal, toutes ces senteurs, je n’ai pas besoin de les respirer, elles sont en moi comme des images ou plutôt des couleurs, chacune me rappelle des moments de ma vie, des lumières particulières, des mondes entiers sur lesquels je peux compter pour me refonder à chaque fois.
Plusieurs vies en une seule, et je m’apprête à quitter celle-ci pour une autre qui se nourrira de toutes les autres, encore une fois, une vie sans idée, sans croyance, sans dogme, sans doctrine, et surtout, sans certitudes. Je n’aime pas les combats, ni les croyances, car tout mène à l’insolente attitude de ceux qui sont persuadés que leur système de pensée constitue une vérité. Manger ceci par conviction, rejeter un aliment par conviction, penser que le blanc ne peut être que l’opposé du noir par conviction, penser que les choix qu’on fait ne sont que la conséquence logique de telle action, ou de telle enchaînement d’actions, par conviction, s’enfermer dans une logique romantique qui pourrait nous laisser croire que les sentiments ne peuvent que faire partie d’une palette déjà connue… c’est refuser les demi-tons, les quarts de tons, la multitude des tons inconnus, des couleurs que personne n’a jamais pu voir, des odeurs qui n’existent pas… ou qui existent pour celui qui les sent. Les combats et les certitudes m’agacent, et je préfère laisser cela à ceux qui y croient encore, tout est dans l’ordre des choses, l’ordre du tous contre tous. Amen. Ma réalité n’est pas la réalité, mais l’ensemble incommensurable des réalités du monde, et si je suis le seul, moi comme les autres, le seul à les percevoir, tant mieux, ça me fait au moins ça à vivre, pour cette vie-là encore une fois, jusqu’à la prochaine vie, et rien ni personne ne m’enfermera dans ce que je refuse de vivre. Il est temps pour moi de fermer mon livre, de lire les dernières pages, s’il en reste à lire, ce qui ne m’empêchera pas de relire certains passages à l’envi, ni de relire le livre en entier en commençant par n’importe quelle chapitre, et même, si j’en ai envie de faire des anagrammes avec certains mots… Orange/organe… ou de lire certains mots à l’envers… tnemecnoner, tnemmatiun, tnama et ainsi de suite, jusqu’à ce que les couleurs qui sont mes sentiments me submergent une fois de plus jusqu’à l’endormissement total.
Le plus beau moment d’une journée, l’endormissement, quelques secondes dont on ne connaît jamais l’issue, qui se dissolvent comme une goutte de lait dans l’océan et qui nous plongent dans une mort certaine, faite de petits riens et de grandes espérances, de sexes ouverts et affamés assouvissant nos désirs les plus sauvages, de peurs infernales et d’odeurs… Mes rêves sont faits d’odeurs et de couleurs que personne ne connaît et que personne ne connaîtra jamais, et je les garde pour moi, égoïste que je suis. Alors je m’endors encore une fois pour abandonner une de mes vies, je laisse tout derrière, je m’en vais, sans me retourner, je vais faire des envieux ou des malheureux, avec mes rêves, mes odeurs, mes couleurs, sans croyances, sans être persuadé de quoi que ce soit, ça vaut mieux comme ça, mais encore une fois, avec cette lueur que n’importe qui peut voir dans mon regard, ceux qui me connaissent savent, les autres, eh bien tant pis pour eux, je suis le réceptacle de quelque chose, un puits sans fonds, insaisissable, impertinent, sans accroches, sans poignées, sans rien à quoi se rattacher, je ne fais que passer dans la vie des autres et ne laisse que quelques souvenirs imperceptibles, ma peau se détache, déjà la mue opère, je laisse tout derrière moi… et… j’avais raison. C’est bien un hérisson qui trotte dans les allées de mon jardin.
Bonne nuit, et surtout, bon courage…
Photo d’en-tête © Swan Gallerie
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May 20, 2017 | Livres et carnets, Sur les portulans |
Au cœur de la mahāprajñāpāramitā (प्रज्ञापारमिता), le corpus des œuvres littéraires du grand véhicule, mahāyāna (महायान), se trouve un des sūtras les plus connus du bouddhisme, à l’origine des grandes idées du courant chan et zen.
Après avoir entendu le Sūtra du Diamant, Huìnéng (惠能) se rend au monastère du mont de la prune jaune (黄梅山) et est assigné dans la cuisine, où il demeure six mois.
Un jour, Shénxiù (神秀), moine érudit et assistant du patriarche, écrit un poème sur un mur :
身是菩提樹, Le corps est l’arbre de l’Éveil,
心如明鏡臺。 L’esprit est comme un brillant miroir dressé.
時時勤拂拭, À chaque instant je l’époussette,
勿使惹塵埃。 Et n’y laisse aucune poussière.
Illettré, Huineng se fait lire le poème, et puis il y répond par ces vers qu’il demande à quelqu’un d’écrire à côté du précédent :
菩提本無樹, Il n’y a aucun arbre dans l’Éveil,
明鏡亦非臺。 Le miroir n’est pas dressé.
本來無一物, Puisque fondamentalement rien n’a d’existence,
何處惹塵埃。 Où de la poussière pourrait-elle se déposer ?
(source Wikipedia)
L’importance du Vajracchedikāprajñāpāramitāsūtra réside dans la symbolique du diamant, la pierre la plus dure mais aussi la plus tranchante qui soit, capable de couper toutes les autres pierres, qui, lorsqu’elle est pure peut avoir la transparence de l’eau, et fait référence à la doctrine de la vacuité qui elle, transperce toutes les autres doctrines substantielles, représente l’absence de caractère fixe et inchangeant de toute chose. Bouddha y converse avec son disciple Subhuti de la vacuité, de la préciosité du diamant qui malgré sa pureté empêche le sage d’atteindre l’éveil.

Respectueusement imprimé par Wang Jie pour être distribué gratuitement à tous, au bénéfice de ses parents, le 15e jour du 4e mois, 9e année de l’ère Xiantong. Cliquez sur l’image pour la voir en grand.
L’exégèse du sūtra demeure compliquée du fait que les traductions du sanskrit se sont diffusées dans le monde bouddhiste, jusqu’au Gandhara et au Khotan, et notamment en chinois simplifié. C’est une de ces versions que Sir Aurel Stein a découvert nichée au cœur des magnifiques grottes de Dunhuang. Si le manuscrit trouvé n’avait été qu’un simple manuscrit, il n’aurait pas été si célèbre. C’est aujourd’hui le seul manuscrit rapporté par Aurel Stein qui soit exposé au public dans les salles de la British Library, et pour cause, il est daté de 868 et se trouve être le premier document retrouvé imprimé de l’humanité, six cents ans avant les premières impressions de Gutenberg, ce qui ne renseigne absolument en rien sur les procédés utilisés à l’époque, mais peu importe, la réalité est là, il a bien été imprimé et porte aujourd’hui la cote Or. 8210/p.
Le plus célèbre manuscrit issu de la masse encombrant la pièce est sans aucun doute le Soûtra du Diamant. Sa renommée n’a rien à voir avec le texte lui-même, dont il existe d’innombrables exemplaires (il y en avait plus de cinq cents, complets ou non, qui faisaient partie du seul butin de Stein à Touen-Houang). Celui-ci semble être le plus ancien livre imprimé que l’on connaisse, fabriqué il y a plus de mille ans à partir de blocs d’impression en bois. Dans un ouvrage chinois contemporain ayant pour thème l’histoire de l’imprimerie et publié en 1961 par la Bibliothèque Nationale de Pékin, ce texte est ainsi décrit : « Le Soûtra du Diamant, imprimé en l’année 868 […], est le plus ancien livre imprimé qui existe au monde ; il est fait de sept bandes de papier jointes les unes aux autres, comprenant sur la première page une gravure d’un grand talent. » L’auteur ajoute : « Ce célèbre rouleau fut volé il y a plus de cinquante ans par l’Anglais Ssu T’an-yin [Stein] ; cet acte fait encore grincer les dents des Chinois, qui lui vouent une haine acharnée. » Ce livre est maintenant exposé au British Museum, à quelques pas du célèbre ouvrage occidental : la Bible de Gutenberg. Le rouleau de Touen-houang, qui mesure quatre mètres et huit centimètres de long, porte la date exacte du 11 mai 868 ainsi que le nom de l’homme qui le commanda et le diffusa. Cela fait de lui non pas le plus ancien imprimeur connu, ainsi qu’on le prétend parfois, mais le plus ancien éditeur.
Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie
Picquier poche
L’histoire détaillé du manuscrit sur le site du International Dunhuang Project.
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May 13, 2017 | Arts, Livres et carnets, Sur les portulans |
Sale habitude chez ces cartographes que de dessiner les plans de pays qui n’existent que dans leurs rêves… On aurait pu les croire sur parole, leur attribuer le mérite de l’invention de nouvelles terres, on aurait même pu les suivre les yeux fermés en se disant que de nouveaux mondes étaient à portée de vue… mais voilà qu’ils nous servent des cartes dessinant le contour des déserts, à la lisière d’étendues de sables dont l’échelle nous laisse supposer qu’il n’y a que la mort au bout de la route. Le sable, la poussière, les vestiges des âmes perdues sur les routes commerçantes, les oasis dévastées, les maisons de torchis protégeant encore à demi-mots les derniers ustensiles de la vie quotidienne.
Tourfan fait partie de ces vestiges du passé, dont il ne reste plus rien aujourd’hui. L’âme de Tourfan, en tout cas, a disparu. Tourfan, un nom qui sonne bien peu chinois (Turpan, تۇرپان en ouïghour), et qui pourtant est une des principales préfectures de l’immense région autonome du Xinjiang, coincée entre la Mongolie et le Kazakhstan. En réalité, Tourfan n’a jamais eu un grand intérêt en soi. En revanche, les alentours sont truffés de vestiges encore visibles aujourd’hui, comme la grotte des mille bouddhas de Bezeklik, ou les vestiges de la culture gushi à Gaochang (قاراغوجا, Qara-Hoja), à deux pas des Monts Flamboyants, ces immenses falaises de grès rouges qui réfléchissent une chaleur incroyable. Voilà. Nous sommes au cœur de la Chine que l’on nommait autrefois Turkestan Chinois, où les températures dans ces plaines et ces montagnes désertiques peuvent facilement monter à plus de 40°C.
Albert von Le Coq, archéologue un peu replet et portant fièrement son nom français qui trahit des origines huguenotes, parcourt les anciennes routes commerciales. Avec son adjoint Bartus, ils prélèveront des fresques à la scie directement dans les grottes de Bezeklik, remplissant ainsi près de 300 caisses de bois remplies de bourre de coton et de feutre d’antiquités et de fresques fragiles, qui rentreront en Allemagne et qui seront allègrement détruites pendant les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale… Tragique histoire que ce pillage systématique justifié par une soi-disant instabilité politique de la région à cette période. C’est lui qui ramènera notamment cette superbe fresque représentant Bouddha ainsi qu’un moine aux cheveux roux et aux yeux bleus, certainement un tokharien, le tout peint dans un style aux drapés qui ne sont pas sans rappeler les influences de la statuaire grecque, et les couleurs de l’art byzantin. Curieux syncrétisme témoin d’une époque où l’art voyageait plus vite que les hommes…

Fresque de la grotte des mille bouddhas de Bezeklik représentant un moine tokharien
La ville de Tourfan se trouve à deux cent quarante kilomètres au nord du point ultra-secret, situé près de Lou-lan, où la Chine a testé ses premières armes nucléaires. Cette verte et fertile oasis consiste en une très vaste dépression naturelle d’environ sept cent soixante dix mille kilomètres carrés, que les géographes considèrent comme l’une des plus profondes à la surface du globe. Autour de la ville s’élèvent des collines portant des traces de tremblements de terre, et dépourvues de toute vie, ainsi que d’autres déserts tout aussi stériles. Au nord se dresse la cime enneigée du Bogdo-Ola (la « montagne de Dieu »), plus hautes que tous les sommets d’Europe, et qui forme l’éperon oriental du grand T’ien Shan. Le paysage grandiose et austère de cette région rappelait au voyageur britannique Sir Eric Teichman, qui traversa cette partie du Turkestan au cours de l’hiver 1935, le Grand Canyon du Colorado. Il faisait si froid que les membres de son groupe devaient chaque matin allumer des feux sous les moteurs pour les faire démarrer, « procédé très dangereux », souligna-t-il, mais considéré comme très courant dans cette partie du monde. Au contraire, en été, la chaleur était si intense que le mercure montait en flèche jusqu’à cinquante-cinq degrés, contraignant même les habitants de la région à se réfugier dans des caves spécialement creusées à cet effet. Cependant, quelques uns des villages-oasis les plus fertiles du Turkestan chinois y vivent, disséminés à travers ce paysage aride et desséché. Au moment de l’apogée de la Route de la Soie, les vins, les melons et les raisins frais de ces oasis approvisionnaient la cour impériale de C’hang-an. Le secret de cette étonnante luxuriance réside dans un ingénieux système d’irrigation originairement emprunté à la Perse, et qui, grâce à de profonds canaux souterrains, apporte l’eau des neiges, provenant des montagnes du Nord, à ces communautés, qui, sans cela, n’aurait pu survivre.
Les deux Allemands poursuivirent leur voyage vers Tourfan, située à deux cents soixante kilomètres à l’intérieur du Turkestan chinois, où ils firent très vite connaissance avec la vie répugnante des insectes. Outre les moustiques, les mouches, les simulies, les scorpions et les poux, il existait deux types d’araignées particulièrement déplaisantes. La première appartenait à une espèce capable de sauter ; son corps avait la taille d’un œuf de pigeon, ses mâchoires émettaient une sorte de crissement de dents, et elle avait la réputation d’être venimeuse. La seconde était plus petite, noire et poilue, et vivait dans les trous creusés dans le sol. Sa piqûre était particulièrement redoutée, car si elle n’était pas mortelle elle pouvait être très dangereuse. C’était cependant les cafards de Tourfan qui dégoûtaient le plus les Allemands. A. von Le Coq, écrivait « Un homme qui se réveillait le matin avec une telle créature assise sur son nez, ses grands yeux en train de le fixer et ses antennes qui tentaient d’attaquer les yeux de sa victime, tombait irrémédiablement malade. On avait l’habitude de saisir l’insecte, non sans éprouver un horrible dégoût, et de l’écraser ; il se dégageait alors une odeur extrêmement désagréable. »
Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie
Picquier poche

Paul Pelliot à Dunhuang (Touen Hang)
Carte disponible sur Gallica.
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May 1, 2017 | Livres et carnets, Sur les portulans |
Il n’y a pas vraiment de hasards, il n’y a que des correspondances. Et de correspondance, cette fois-ci, il est question dans le dernier livre de Sébastien de Courtois, Lettres du Bosphore. Pour avoir déjà lu et parlé de son livre, aux mêmes éditions (Le Passeur), Un thé à Istanbul, je m’attendais avec ce titre à une nouvelle ode de l’auteur à sa ville de cœur, à la ville dans laquelle il vit depuis des années, et où il raconte ses rencontres sur fond de foi religieuse, d’amour de l’autre et peut-être aussi d’amour tout court… Si les thèmes sont les mêmes, cette correspondance est cette fois-ci plutôt un échange entre lui et sa ville, et plus globalement la Turquie qu’il est en train de voir changer sous ses fenêtres qui donnent sur la ville.

Le livre n’est pas encore sorti qu’on me propose de le lire, chose que je ne saurais refuser. Je m’impatiente, je guette ma boîte aux lettres dans laquelle je finis par recevoir un pli rembourré de papier bulle. Le livre est là, sur ma table de salon, à côté des premiers brins de muguets que j’ai jetés dans un petit vase. Hasard du calendrier — est-ce vraiment un hasard ? — le livre qui vient d’arriver correspond à une autre date. Nous sommes le 17 avril. Déjà, le matin, je me réveille un peu étourdi, furieux, triste, mal à l’aise. La Turquie (enfin, seulement 51%) vient de voter les pleins pouvoirs au chef de l’Etat, Recep Tayyip Erdoğan, le 16 avril, c’est encore tout frais. Étrangement, un livre qui est sur le point de sortir en librairie ne peut en aucun cas parler de l’actualité immédiate, ce serait inquiétant, et c’est pourtant de cela dont il est question. Pas de l’événement en lui-même, mais l’observation de l’intérieur de la lente et inexorable chute d’un pays. Encore une fois, les Lettres du Bosphore de Courtois ne sont pas une réquisitoire, elles gardent la prudence de l’observateur dans un monde qui a sérieusement besoin qu’on lui accorde l’attention du sentiment objectif et le froideur d’un regard sans concession. Et également la douceur parfois amère de l’affect. On n’est jamais autant touché que lorsque ce que l’on aime profondément prend une tournure acide et dire que de Courtois aime la Turquie est un doux euphémisme. Ce n’est pas un amour de touriste, ni un amour patrimonial, encore moins un amour folklorique, mais un amour profond, pour son peuple, sa culture, ce qu’il remue au tréfonds de la chair, même lorsqu’il est teinté de hüzün…
Premier chapitre, l’opium du peuple, 6 novembre 2015, le décor est planté. La situation politique est inquiétante. Pour celui qui regarde des deux côtés de la lorgnette, les frissons parcourent l’échine. On pourrait se contenter d’écouter les médias, mais lorsque le cri de détresse provient de l’intérieur et qu’on a la possibilité d’y voir plus clair par soi-même, on ne peut faire autrement que de se cacher le visage dans les mains, de peur, d’incompréhension, de tristesse teintée de colère.
J’ai du mal à lire le livre d’une traite. Si Un thé à Istanbul était un livre plutôt enthousiaste et amoureux, les Lettres du Bosphore sont animées d’une rage sourde. Au même moment, le calendrier électoral en France se précise. Je me rends vers la mairie de ma ville en ce dimanche 23 avril pour le premier tour des présidentielles. Il fait beau même si la fraîcheur est encore bien présente. Je ne peux m’empêcher de penser à mes amis restés en Turquie qui ont fait le même geste une semaine auparavant, dans d’autres circonstances, mais eux y sont allés la peur au ventre, le regard inquiet. C’est à ce moment-là que je me dis qu’il ne faudrait finalement pas grand-chose pour que les choses basculent du mauvais côté. Jusqu’à 20 heures, je traîne dans mon jardin, feignant de d’arracher les pissenlits et le plantain qui commencent à pousser dans les massifs, arrosant les hortensias qui ont déjà soif. Il n’a pas beaucoup plu. 19h59, je me pose devant la télé pour voir apparaître les deux visages. On y est. L’horreur est à portée de main. Qui a fait ça ? Qui a fait en sorte qu’on en arrive là ? Mon regard se tourne vers Istanbul. Tout est si facile. Je pense à ces simples mots… « élu par le peuple »… oui ! Mais par quelle conscience ? A quel point peut-on avoir le regard embrumé pour se tourner vers de telles extrémités ? Viktor Orbán a été élu par le peuple, Vladimir Poutine aussi, Islam Karimov de même, Hugo Chávez, Charles de Gaulle aussi (ce qui ne l’a pas empêché de dire des saloperies sur les Algériens, ce qui ne l’a pas empêché de faire des saloperies et de se comporter comme un dictateur avant de se faire mettre à la porte par le même peuple qui l’avait élu…). Tout se brouille en moi, je me dis qu’il vaudrait mieux que je retourne à mes lectures.
En septembre 2015, je lisais le livre magistral de William Dalrymple, Dans l’ombre de Byzance. Formidable plongée dans les histoires inconnues des Chrétiens d’Orient et de leur place dans le monde moderne. Loin de faire du prosélytisme, loin de me préoccuper du sort des croyants, de quelle confession qu’ils soient, je m’inquiète toujours du sort de ceux qui sont pourchassés pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils pensent, pour ce qu’ils espèrent. Le souvenir de ce livre me rend encore plus amer au souvenir des manigances d’un état pour effacer les traces gênantes dans l’optique de la construction d’un nouveau récit national. Je ne m’y attarde pas, il suffit de retourner dans ces pages pour comprendre ce qui se passe et qui ne se dit pas.
Je parlais de lucidité plus haut. De Courtois fait le même constat, lui qui était à Istanbul le jour où des touristes ont été assassinés dans l’attentat de Sultanahmet :
Le conflit s’annonce féroce. Alors qu’il y a moins de dix ans, à l’est, les choses se passaient plutôt bien : la Turquie et la Syrie avait supprimé les visas, les bourgeois d’Alep venaient faire leurs courses à Gaziantep, Bachar al-Assad était le « frère » de Recep Tayyip Erdoğan, et le gouvernement turc entamait un processus de paix avec les Kurdes. Il était même question de réouvrir la frontière turco-arménienne ! Erdoğan aurait pu rester dans l’histoire pour de bonnes choses, mais en quelques années, c’est le contraire qui s’est passé. Radicalement. D’une politique de « zéro problème avec ses voisins », le pays est allé dans la direction inverse en s’impliquant dès 2011 dans la guerre civile syrienne. Le refoulé est revenu au grand galop avec des diatribes nationalistes d’un autre temps. Aux ordres, les médias continuent de relayer la propagande officielle, celle d’une vaste théorie du complot faisant de la Turquie un pays assiégé, ce qui relève du pur fantasme. A Istanbul, l’attentat de mardi n’était qu’un rappel de ce déni, une preuve flagrante qu’il ne s’agit pas d’être seulement optimiste ou pessimiste, mais le besoin d’une indispensable lucidité.
Entre deux tours. Le pays se déchire pour savoir s’il faut s’abstenir, voter blanc, prendre parti, ne pas prendre parti. C’est un vaste chantier, je ne reconnais plus mon pays. A l’instar de ces étiquettes collées sur les paquets de cigarettes, on pourrait presque coller sur les affiches électorales : Se cultiver nuit gravement à l’ignorance… C’est ce que j’ai en tête lorsque j’entends des gens de mon pays dire que les Arabes sont une sous-race, que les Musulmans ne sont pas comme nous, que l’immigration est le cancer de notre société. Il y a des terroristes partout !!! Sentir la peur s’insinuer sous les moindres replis de sa chair, quelle jouissance pour ceux qui l’instillent !!! L’histoire se répète, nous sommes en train de sombrer alors qu’il était si facile de faire en sorte que tout se passe bien.

Comme le dit de Courtois, un peuple est libre de choisir son gouvernement, est libre de choisir sa liberté, de choisir entre les ténèbres et la lumière. N’empêche… La liberté, c’est choisir la longueur de ses chaînes et il semblerait que celles choisies soient incroyablement courtes… Et le pire, c’est qu’on se doute de ce qui va se passer après ; le rétablissement de la peine de mort (pratique pour les opposants), endurcissement de la religion (j’ose à peine y penser), concentration des pouvoirs politiques, bref, c’est le démantèlement systématique de l’héritage d’Atatürk. La liberté se paie cher :
A l’écart, Dündar griffonne quelques lignes sur son carnet. Élégant, une barbe poivre et sel, il porte un costume sombre sur une cravate noire. Le deuil de la démocratie turque ? « Oui, d’une certaine manière, répond-il d’une voix timide et amusée. Au cours du premier mois de ma détention j’étais en isolement total, mais par la fenêtre de ma cellule, je voyais la liberté… Chez moi, c’est le contraire, ma fenêtre donne sur un cimetière et sur le palais de justice, les deux endroits où finissent normalement les journalistes en Turquie. »
Sébastien de Courtois a des attaches profondes, il parcourt le pays en amoureux transi qui a pour lui cette sauvage conscience que l’incroyable complexité du pays qui l’a adopté va au-delà de l’opposition politique. Heureusement, il n’est pas question que de géopolitique, même si c’est vraisemblablement ce qui paraît le plus inquiétant aujourd’hui, alors que les dernières années connaissaient un aller simple vers la sérénité. On se frotte les yeux en se demandant comment on en est arrivé là. Cet amour se compose de dialogues avec ceux qui sont aujourd’hui les observateurs du monde, les intellectuels, les écrivains, mais aussi avec ceux qui vivent leur vie de tous les jours, sans distinction.
Je n’attendrai pas le second tour des élections présidentielles dans mon pays pour finir le livre, j’ai tout à coup envie de décorréler l’actualité de mes lectures, ne pas en faire de sombres amalgames et écouter les meilleures pages du livre, l’écriture à la fois sucrée et intransigeante de de Courtois, en tirer la sève pour m’en nourrir et espérer encore que les choses peuvent changer. En cet instant, je pense à Sumru, à Sıtkı, à Emin, Mehmet, Firat, Nihat, Sadık, Abdullah, Fatoş et Bukem, à tous ceux rencontrés sur le bord du Bosphore ou dans les montagnes de Cappadoce et qui sont devenus mes amis, qui eux, alors qu’ils vivent dans ce grand et beau pays que l’on ne connaît encore pas assez vu d’ici, continuent de croire que le pire est passé. Je me plonge jusqu’à l’endormissement dans les déambulations de l’auteur au cœur des meyhane, dans les rues où l’on joue au tavla sur les trottoirs et où l’on boit du çay et (pour l’instant encore) du rakı, et où l’on entend encore parfois les envolées charmantes du bağlama.
La Turquie est un pays qui se mérite, il n’est pas une simple étape de vie, une destination parmi d’autres, mais un choix, une expérience. Il faut en accepter le pire pour comprendre le bien, lire, se renseigner, goûter les plats et courir la campagne. Les saveurs y sont puissantes. […] Si les Turcs ont une leçon à nous donner, c’est bien celle de la joie de vivre.

Lettres du Bosphore- Sébastien de Courtois aux éditions Le Passeur
Merci à Le Passeur Éditeur et l’agence Langage et Projets Conseils. Photos © Romuald Le Peru
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Apr 16, 2017 | Histoires de gens, Livres et carnets, Sur les portulans |
Stéphane Breton est un personnage, un drôle de personnage, à la langue étrange, submergée par les émotions et la tendresse, par la colère et la tristesse. Plus qu’un carnet de voyage, comme le laisse sous-entendre le sous-titre (Voyage en pays papou), ce sont des notes de terrain, des croquis pris sur le motif de situations prises à part comme des clichés que seul le noir et blanc serait en mesure de rendre vivant, en anglais, on dirait footages, avec tout ce que ça sous-tend de vocabulaire cinématographique (séquences, enregistrement, archives, etc.), et ce n’est pas vraiment un hasard, car Breton est un cinéaste, documentariste, photographe, ethnologue, et c’est lui qui a commis les films qu’on peut voir regroupés dans la somme disponible en coffret (que j’ai acheté un peu par hasard il y a quelques années au salon du livre de Paris, à cause de son nom) sobrement appelée L’usage du Monde, qui n’est pas sans rappeler le titre du livre de Nicolas Bouvier… Les hasards n’existent pas, il n’y a que des correspondances, et retrouver Stéphane Breton après tant d’années sonne un peu comme un coup du destin.
Breton, avant tout, c’est l’homme dont on se demande ce qu’il fait là, à la manière de Chatwin qui se demande “qu’est-ce que je fais là ?”. On ne sait rien de lui, ni ce qu’il vient faire dans ce bout du monde perdu et interdit qu’est la Nouvelle-Guinée. Familier des lieux, il attend sagement les autorisations nécessaires pour rejoindre les fleuves immobiles et les montagnes où vivent ces hommes et ces femmes qui ne voient jamais ces autres hommes qui les ont sous leur tutelle, les hommes aux yeux en forme d’amande, et qui d’hommes blancs n’ont certainement jamais vu…
Ce matin encore je me suis demandé si je ne m’étais pas perdu en chemin. Existe-t-il un atlas des lieux qui ne ressemblent à rien de ce qu’ils devraient être ?
Avant le cœur des ténèbres, c’est une plongée dans l’Asie lointaine, à Jakarta, capitale d’un pays bordélique, ville moite et surprenante, dans laquelle il se perd et où il se permet de sombrer comme il est si facile de sombrer, à l’abri des regards et des complications du monde moderne, et plusieurs fois, c’est de ses désirs dont il parle, qu’il n’hésite à triturer pour aller en chercher l’origine la plus lointaine.
Plus je suis loin — de quoi je ne sais mais sans doute de l’endroit détestable où j’étais précédemment — plus je suis assoiffé. Dans une ville inconnue, je suis à la fois délivré et augmenté de moi-même. Le sentiment des possibles frappe à mon cœur comme à une porte trop tôt fermée. Une lubricité innocente flotte dans l’air. Je n’ai jamais renoncé à l’idée d’un assouvissement sauvage de mon désir, espoir sur lequel je fondais à seize ans toute ma rage d’exister. Depuis cet âge je n’ai plus guère d’illusions, mais j’attends. Ma paresse n’est que la forme de cette suspension, qui est une nostalgie désordonnée de l’ordre. Il ne me viendrait pas à l’idée d’aller chercher une fille en bas de chez moi, qui habite pourtant à Paris au fond d’une ruelle noirâtre où d’autres professent une grande religion d’abandon ; mais à Jakarta, avant la solitudes des fleuves, le cœur me bat de savoir que je suis libre. S’il est encore quelque chose pouvant me conduire à Dieu, c’est la pornographie des abandons fugitifs, qui donne envie de s’agenouiller. Traîner dans les bordels d’Asie, cette forêt de feuilles sombres et de bruits animaux, est le voyage nocturne le plus bouleversant que je connaisse.
Perdu dans un pays à grande majorité musulmane, il devient rebelle, se joue des tours à lui-même, et contourne les règles que seul lui, étranger en un pays à la tolérance modérée, peut se permettre de contourner.
Ce matin je ne me lèverai pas, je boirai de la bière avant que midi ait sonné, je n’accomplirai pas mes ablutions pour bien marquer qu’infidèle et solitaire je suis.
La plus belle des confessions est contenues dans ces trois paragraphes qui parlent de son intimité, de son rapport au monde et ses rêves intérieurs.
J’ai toujours fait des rêves géographiques. Dans le sommeil, je construis un pays avec une obstination que rien ne courbe. Mes rêves en se suivant, et tout un flot de sensations enfouies, inventent des paysages familiers comme un visage que je ne saurais pourtant décrire, jusqu’à former un même monde de mille morceaux soudés par l’habitude, et où je me trouve marcher toutes les nuits sans y penser. Voici le détour d’une route que je connais, un fleuve, une forêt ; ce bassin est au pied d’un mur aveugle que j’ai déjà contemplé. Je retrouve ces bribes dont mon angoisse est le seul lien avec un nostalgie douloureuse, car j’ai bien conscience, au fond de ma nuit, qu’elles sont le pays de mes profondeurs, auxquelles je n’échapperai pas. Cette familiarité qu’on découvre au long d’une vie les yeux fermés, cette ville faite de tant d’autres où j’ai vraiment vécu, et que les nuits bâtissent pierre après pierre, est devenue le vrai paysage de mon âme, éclipsant les rues, les arbres, les ciels de mes veilles. Je m’étonne souvent de reconnaître dans la réalité des lieux dont l’atmosphère unique m’a déjà été décrite en rêve. J’ai fini par comprendre que je ne voyais le monde qu’avec les yeux de l’être neuf que je fus avant que le jour ne m’eût poignardé. Je ne sens les choses qui m’entourent que parce qu’une géographie secrète s’est imprimée en moi qui me défend d’aimer les chemins, les fossés, les haies.
La prison dont chaque nuit j’invente un prolongement nouveau est une ville que je n’aime pas. Elle est à la fois estuaire, usine, sous-sol, autoroute. J’en connais tous les recoins puisque je les imagine à ma guise. Ou bien les invente-t-on pour moi, et pour moi seul, puisque je n’y rencontre personne ? Il y règne une atmosphère indéfinissable d’absence. J’y suis toujours désolé, en retard, en attente, en chemin. Je ne cesse de marcher, de parcourir, de traverser, d’aller vers… Je suis conduit irrésistiblement dans des tunnels, des couloirs, des rues, des quais. J’y prends beaucoup le métro, ou plutôt je suis toujours sur le point de le prendre, ce qui explique les lieux de passage, dont je ne m’affranchis jamais.
Je n’ai aimé marcher dans le monde de mes rêves que tant qu’il me faisait peur. Les choses n’ont de sens que si elles ressemblent à ce que nous aurions aimé imaginer. Nous aspirons à un monde que serait le nôtre.
Breton, c’est une écriture à part, faite souvent de tournures compliquées, à la limite du compréhensible parfois, mais on n’est pas là pour lire facilement, il faut se laisser happer par cette langue torturée dans les moments où il plonge dans l’enfer vert et les fleuves noirs, par ces moments où la proximité avec les Papous le rend fou, fou de colère de ne pas pouvoir se fondre en eux, fou de rage et de plaisir lorsqu’il se fait dévorer la peau par les insectes au point de vouloir excaver les plaies avec son canif, fou de beauté dans un monde où le soleil ne pénètre presque jamais. C’est aussi une langue qui évite les négations souvent, qui est une écriture du oui, de l’ouverture totale, des sensations plus que du voyage, des émotions surtout. Les plus belles pages sont consacrées à cette présence au monde dans la cœur de la folie de la forêt, des hommes à la peau de charbon, nus, simplement vêtus de leur étui pénien, qui refusent les cadeaux s’ils ne leur plaisent pas… Ces fleuves immobiles sont une plongée dans les tréfonds de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de dérangeant et de subversif, une lecture que quelques extraits ne suffiraient pas à dévoiler…
Stéphane Breton, Les fleuves immobiles
Points aventure
Image d’en-tête © Jenny Scott
Frank Marlow Album No.55, Five unidentified young women, New Guinea, c.1939
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