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Chro­niques des jours du vagabondage

Chro­niques des jours du vagabondage

J’ai déjà vécu quelques vies, mais comme je ne compte jamais, je ne sais plus vrai­ment où j’en suis, je ne sais plus com­bien il m’en reste à user. Peut-être trois ou quatre, peut-être plus qu’une seule, je ne sais pas, il fau­drait que je consulte mon solde. Depuis long­temps déjà, j’ai eu ten­dance à accu­mu­ler plein d’ob­jets, de petites affiches publi­ci­taires, des tickets de métro, des tickets d’en­trée au musée, des addi­tions des cafés où je me suis pré­las­sé comme un chat au soleil, des pièces de mon­naie d’autres pays, des cap­sules de sodas ou de bières consom­més sur des ter­rasses au bord des fleuves, des amu­lettes dont le sens m’é­chappe, les empor­tant avec moi comme de petits tro­phées gagnés sur le temps et l’ou­bli, les par­se­mant dans mon baise-en-ville comme autant de petits indices avec les­quels je dois recom­po­ser une vie qui appar­tient au plus grand nombre, vali­dant ain­si que l’at­ta­che­ment que je peux éprou­ver au contact de tous ces petits objets n’est fina­le­ment que le reflet du non-atta­che­ment à un monde qui se dif­fuse par­tout autour de moi, comme les volutes du lait dans une tasse de café noir. Tout m’en­toure, rien ne me touche vrai­ment, et moi au milieu, je conti­nue de vaga­bon­der à la manière d’un bour­don un peu pataud au beau milieu des fleurs de chèvre­feuille, n’ar­ri­vant pas à me poser, la fleur ployant sous un corps épais et velu.

L’an­née der­nière, lorsque j’ai pris l’a­vion pour Bang­kok, j’ai pris avec moi un cahier souple, au papier ligné et à la cou­ver­ture souple, j’en ai fais mon car­net de voyage ; pour une fois, j’al­lais non plus écrire sous un style haché et télé­gra­phique, uti­li­sant par­fois les quelques signes de sté­no­gra­phie que je connais pour écrire sur le motif comme un peintre écri­rait à la lumière de ses cou­leurs sur un car­ton décou­pé dans un menu alors que le monde défile sous ses yeux, mais j’al­lais écrire et décrire ces moments pré­cieux du voyage en y ins­til­lant mes mots, le res­sen­ti pré­sent, l’é­mo­tion fur­tive, la sen­sa­tion de vie intense brû­lant dans mes veines comme le feu d’un nar­gui­lé dans un vieux jar­din cou­vert en plein cœur d’Is­tan­bul. Il s’est pas­sé quelque chose un soir, tan­dis que je venais de m’as­seoir sur les ban­quettes du Çor­lu­lu Ali Paşa Medre­se­si Nar­gile Salo­nu dans le quar­tier de Beyazıt. J’y ai ren­con­tré trois femmes, plus âgées que moi ; elles venaient de Bah­rein et je n’ai rien trou­vé de mieux à faire que de dis­cu­ter avec elles une bonne par­tie de la soi­rée dans la vapeur des nar­gui­lé aux sen­teurs de fruit. Elles étaient belles toutes les trois, d’une beau­té sau­vage qu’on ne voit que chez les femmes libres. Je n’ai pas posé trop de ques­tions mais les voir toutes les trois loin de chez elles, le corps libre de tout attri­but reli­gieux, habillées comme si elles avaient pas­sé la jour­née à sillon­ner les cour­sives du Grand Bazar — je les ai peut-être croi­sées sans m’en rendre compte dans Yor­gan­ci­lar Cad­de­si —, les voir ain­si rigo­lant avec moi, sans gêne, sans entraves, m’a fait croire qu’il exis­tait quelque part encore de petites niches qui per­met­tait que les âmes emplies d’a­mour pou­vaient se ren­con­trer mal­gré tout ce qui nous sépare. L’une d’elles por­tait ses lunettes de soleil sur la tête, le regard noir cer­né de khol, une belle poi­trine enser­rée dans un cache-cœur blanc noué sur son ventre ; nos regards se sont croi­sés plu­sieurs fois, un sou­rire presque inno­cent échan­gé… une magie de quelques ins­tants qui s’est per­due dans le par­fum d’un elma çay, une courte éter­ni­té fugace, un sou­ve­nir tenace… Je me perds encore. Reve­nons à ce cahier qui ne me quitte jamais et que je tente de ter­mi­ner. Je vois les pages défi­ler, les jours avec elles, le temps qui ne s’ar­rête que pour dire bon­jour aux gens de pas­sage, il y a de l’or­ga­nique dans tout cela. L’au­rais-je ter­mi­né avant de repar­tir ? Peu importe, je n’ai aucune dette, aucun compte à régler avec mon écri­ture, ce n’est que le flot inin­ter­rom­pu de mon âme qui se perd et qui me fait user à chaque fois une de mes vies. On recom­mence ? Je n’at­tends que ça. Rien n’est grave, tout est aus­si léger que le bat­te­ment d’aile d’un papillon, tout n’est que sou­ve­nirs tendres de moments qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, je ne déteste rien, j’aime tout parce que je sais com­ment trans­for­mer, alchi­miste à ma manière.

A pré­sent, tout sera plus facile, je viens de faire sau­ter un ver­rou, il me faut sim­ple­ment gagner un peu plus de temps, libé­rer des minutes pour pou­voir les rem­plir de sève et d’of­frandes comme on en trouve sur les mar­gelles des petits temples qu’on voit sur le bord des routes à Bali, ici et là des paniers de feuilles tres­sées sur les­quels on dépose quelques fruits pour Gaṇe­sha ou Hanumān  pour­vu de mâchoires…

Sous la ton­nelle de fer for­gé, recou­verte des fra­grances des jas­mins et des chèvre­feuilles, des cou­leurs sublimes des clé­ma­tites blanches et bleues, je n’ai de cesse de m’ex­ta­sier de la cha­leur qui inonde mon visage, du calme qui règne ici, briè­ve­ment rom­pu par les pous­sées des moteurs des longs cour­riers qui rejoignent peut-être Sin­ga­pour ou Mexi­co, hur­lant dans le ciel leur plainte mala­dive de moteurs à réac­tion, tout en cor­ri­geant mes copies, seules quelques unes sont vrai­ment bonnes, d’autres sont hors-sujet, ou bien écrites avec les pieds, mais je ne m’at­tarde pas, déjà je suis empli de sen­teurs qui me trans­portent. La rose ayur­vé­dique, le cèdre puis­sant mêlé au pat­chou­li et au cuir, l’o­range frui­tée et le san­tal, toutes ces sen­teurs, je n’ai pas besoin de les res­pi­rer, elles sont en moi comme des images ou plu­tôt des cou­leurs, cha­cune me rap­pelle des moments de ma vie, des lumières par­ti­cu­lières, des mondes entiers sur les­quels je peux comp­ter pour me refon­der à chaque fois.

Plu­sieurs vies en une seule, et je m’ap­prête à quit­ter celle-ci pour une autre qui se nour­ri­ra de toutes les autres, encore une fois, une vie sans idée, sans croyance, sans dogme, sans doc­trine, et sur­tout, sans cer­ti­tudes. Je n’aime pas les com­bats, ni les croyances, car tout mène à l’in­so­lente atti­tude de ceux qui sont per­sua­dés que leur sys­tème de pen­sée consti­tue une véri­té. Man­ger ceci par convic­tion, reje­ter un ali­ment par convic­tion, pen­ser que le blanc ne peut être que l’op­po­sé du noir par convic­tion, pen­ser que les choix qu’on fait ne sont que la consé­quence logique de telle action, ou de telle enchaî­ne­ment d’ac­tions, par convic­tion, s’en­fer­mer dans une logique roman­tique qui pour­rait nous lais­ser croire que les sen­ti­ments ne peuvent que faire par­tie d’une palette déjà connue… c’est refu­ser les demi-tons, les quarts de tons, la mul­ti­tude des tons incon­nus, des cou­leurs que per­sonne n’a jamais pu voir, des odeurs qui n’existent pas… ou qui existent pour celui qui les sent. Les com­bats et les cer­ti­tudes m’a­gacent, et je pré­fère lais­ser cela à ceux qui y croient encore, tout est dans l’ordre des choses, l’ordre du tous contre tous. Amen. Ma réa­li­té n’est pas la réa­li­té, mais l’en­semble incom­men­su­rable des réa­li­tés du monde, et si je suis le seul, moi comme les autres, le seul à les per­ce­voir, tant mieux, ça me fait au moins ça à vivre, pour cette vie-là encore une fois, jus­qu’à la pro­chaine vie, et rien ni per­sonne ne m’en­fer­me­ra dans ce que je refuse de vivre. Il est temps pour moi de fer­mer mon livre, de lire les der­nières pages, s’il en reste à lire, ce qui ne m’empêchera pas de relire cer­tains pas­sages à l’en­vi, ni de relire le livre en entier en com­men­çant par n’im­porte quelle cha­pitre, et même, si j’en ai envie de faire des ana­grammes avec cer­tains mots… Orange/organe… ou de lire cer­tains mots à l’en­vers… tne­mec­no­ner, tnem­ma­tiun, tna­ma et ain­si de suite, jus­qu’à ce que les cou­leurs qui sont mes sen­ti­ments me sub­mergent une fois de plus jus­qu’à l’en­dor­mis­se­ment total.

Le plus beau moment d’une jour­née, l’en­dor­mis­se­ment, quelques secondes dont on ne connaît jamais l’is­sue, qui se dis­solvent comme une goutte de lait dans l’o­céan et qui nous plongent dans une mort cer­taine, faite de petits riens et de grandes espé­rances, de sexes ouverts et affa­més assou­vis­sant nos dési­rs les plus sau­vages, de peurs infer­nales et d’o­deurs… Mes rêves sont faits d’o­deurs et de cou­leurs que per­sonne ne connaît et que per­sonne ne connaî­tra jamais, et je les garde pour moi, égoïste que je suis. Alors je m’en­dors encore une fois pour aban­don­ner une de mes vies, je laisse tout der­rière, je m’en vais, sans me retour­ner, je vais faire des envieux ou des mal­heu­reux, avec mes rêves, mes odeurs, mes cou­leurs, sans croyances, sans être per­sua­dé de quoi que ce soit, ça vaut mieux comme ça, mais encore une fois, avec cette lueur que n’im­porte qui peut voir dans mon regard, ceux qui me connaissent savent, les autres, eh bien tant pis pour eux, je suis le récep­tacle de quelque chose, un puits sans fonds, insai­sis­sable, imper­ti­nent, sans accroches, sans poi­gnées, sans rien à quoi se rat­ta­cher, je ne fais que pas­ser dans la vie des autres et ne laisse que quelques sou­ve­nirs imper­cep­tibles, ma peau se détache, déjà la mue opère, je laisse tout der­rière moi… et… j’a­vais rai­son. C’est bien un héris­son qui trotte dans les allées de mon jardin.

Bonne nuit, et sur­tout, bon courage…

Pho­to d’en-tête © Swan Gal­le­rie

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Le sūtra du dia­mant de Dunhuang

Le sūtra du dia­mant de Dunhuang

Au cœur de la mahā­pra­jñāpā­ra­mitā (प्रज्ञापारमिता), le cor­pus des œuvres lit­té­raires du grand véhi­cule, mahāyā­na (महायान), se trouve un des sūtras les plus connus du boud­dhisme, à l’o­ri­gine des grandes idées du cou­rant chan et zen.

Après avoir enten­du le Sūtra du Dia­mant, Huì­néng (惠能) se rend au monas­tère du mont de la prune jaune (黄梅山) et est assi­gné dans la cui­sine, où il demeure six mois.

Un jour, Shén­xiù (神秀), moine éru­dit et assis­tant du patriarche, écrit un poème sur un mur :

身是菩提樹, Le corps est l’arbre de l’Éveil,
心如明鏡臺。 L’es­prit est comme un brillant miroir dressé.
時時勤拂拭, À chaque ins­tant je l’époussette,
勿使惹塵埃。 Et n’y laisse aucune poussière.

Illet­tré, Hui­neng se fait lire le poème, et puis il y répond par ces vers qu’il demande à quel­qu’un d’é­crire à côté du précédent :

菩提本無樹, Il n’y a aucun arbre dans l’Éveil,
明鏡亦非臺。 Le miroir n’est pas dressé.
本來無一物, Puisque fon­da­men­ta­le­ment rien n’a d’existence,
何處惹塵埃。 Où de la pous­sière pour­rait-elle se déposer ?

(source Wiki­pe­dia)

L’im­por­tance du Vaj­rac­che­dikā­pra­jñāpā­ra­mitāsū­tra réside dans la sym­bo­lique du dia­mant, la pierre la plus dure mais aus­si la plus tran­chante qui soit, capable de cou­per toutes les autres pierres, qui, lors­qu’elle est pure peut avoir la trans­pa­rence de l’eau, et fait réfé­rence à la doc­trine de la vacui­té qui elle, trans­perce toutes les autres doc­trines sub­stan­tielles, repré­sente l’ab­sence de carac­tère fixe et inchan­geant de toute chose. Boud­dha y converse avec son dis­ciple Sub­hu­ti de la vacui­té, de la pré­cio­si­té du dia­mant qui mal­gré sa pure­té empêche le sage d’at­teindre l’éveil.

Res­pec­tueu­se­ment impri­mé par Wang Jie pour être dis­tri­bué gra­tui­te­ment à tous, au béné­fice de ses parents, le 15e jour du 4e mois, 9e année de l’ère Xian­tong. Cli­quez sur l’i­mage pour la voir en grand.

L’exé­gèse du sūtra demeure com­pli­quée du fait que les tra­duc­tions du sans­krit se sont dif­fu­sées dans le monde boud­dhiste, jus­qu’au Gand­ha­ra et au Kho­tan, et notam­ment en chi­nois sim­pli­fié. C’est une de ces ver­sions que Sir Aurel Stein a décou­vert nichée au cœur des magni­fiques grottes de Dun­huang. Si le manus­crit trou­vé n’a­vait été qu’un simple manus­crit, il n’au­rait pas été si célèbre. C’est aujourd’­hui le seul manus­crit rap­por­té par Aurel Stein qui soit expo­sé au public dans les salles de la Bri­tish Libra­ry, et pour cause, il est daté de 868 et se trouve être le pre­mier docu­ment retrou­vé impri­mé de l’hu­ma­ni­té, six cents ans avant les pre­mières impres­sions de Guten­berg, ce qui ne ren­seigne abso­lu­ment en rien sur les pro­cé­dés uti­li­sés à l’é­poque, mais peu importe, la réa­li­té est là, il a bien été impri­mé et porte aujourd’­hui la cote Or. 8210/p.

Le plus célèbre manus­crit issu de la masse encom­brant la pièce est sans aucun doute le Soû­tra du Dia­mant. Sa renom­mée n’a rien à voir avec le texte lui-même, dont il existe d’in­nom­brables exem­plaires (il y en avait plus de cinq cents, com­plets ou non, qui fai­saient par­tie du seul butin de Stein à Touen-Houang). Celui-ci semble être le plus ancien livre impri­mé que l’on connaisse, fabri­qué il y a plus de mille ans à par­tir de blocs d’im­pres­sion en bois. Dans un ouvrage chi­nois contem­po­rain ayant pour thème l’his­toire de l’im­pri­me­rie et publié en 1961 par la Biblio­thèque Natio­nale de Pékin, ce texte est ain­si décrit : « Le Soû­tra du Dia­mant, impri­mé en l’an­née 868 […], est le plus ancien livre impri­mé qui existe au monde ; il est fait de sept bandes de papier jointes les unes aux autres, com­pre­nant sur la pre­mière page une gra­vure d’un grand talent. » L’au­teur ajoute : « Ce célèbre rou­leau fut volé il y a plus de cin­quante ans par l’An­glais Ssu T’an-yin [Stein] ; cet acte fait encore grin­cer les dents des Chi­nois, qui lui vouent une haine achar­née. » Ce livre est main­te­nant expo­sé au Bri­tish Museum, à quelques pas du célèbre ouvrage occi­den­tal : la Bible de Guten­berg. Le rou­leau de Touen-houang, qui mesure quatre mètres et huit cen­ti­mètres de long, porte la date exacte du 11 mai 868 ain­si que le nom de l’homme qui le com­man­da et le dif­fu­sa. Cela fait de lui non pas le plus ancien impri­meur connu, ain­si qu’on le pré­tend par­fois, mais le plus ancien éditeur.

Peter Hop­kirk, Boud­dhas et rôdeurs sur la route de la soie
Pic­quier poche

L’his­toire détaillé du manus­crit sur le site du Inter­na­tio­nal Dun­huang Pro­ject.

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Moka au bar aux portes du Tak­la­ma­kan, dans l’oa­sis dévas­tée de Tourfan

Moka au bar aux portes du Tak­la­ma­kan, dans l’oa­sis dévas­tée de Tourfan

Sale habi­tude chez ces car­to­graphes que de des­si­ner les plans de pays qui n’existent que dans leurs rêves… On aurait pu les croire sur parole, leur attri­buer le mérite de l’in­ven­tion de nou­velles terres, on aurait même pu les suivre les yeux fer­més en se disant que de nou­veaux mondes étaient à por­tée de vue… mais voi­là qu’ils nous servent des cartes des­si­nant le contour des déserts, à la lisière d’é­ten­dues de sables dont l’é­chelle nous laisse sup­po­ser qu’il n’y a que la mort au bout de la route. Le sable, la pous­sière, les ves­tiges des âmes per­dues sur les routes com­mer­çantes, les oasis dévas­tées, les mai­sons de tor­chis pro­té­geant encore à demi-mots les der­niers usten­siles de la vie quotidienne.

Tour­fan fait par­tie de ces ves­tiges du pas­sé, dont il ne reste plus rien aujourd’­hui. L’âme de Tour­fan, en tout cas, a dis­pa­ru. Tour­fan, un nom qui sonne bien peu chi­nois (Tur­pan, تۇرپان en ouï­ghour), et qui pour­tant est une des prin­ci­pales pré­fec­tures de l’im­mense région auto­nome du Xin­jiang, coin­cée entre la Mon­go­lie et le Kaza­khs­tan. En réa­li­té, Tour­fan n’a jamais eu un grand  inté­rêt en soi. En revanche, les alen­tours sont truf­fés de ves­tiges encore visibles aujourd’­hui, comme la grotte des mille boud­dhas de Bezek­lik, ou les ves­tiges de la culture gushi à Gao­chang (قاراغوجا, Qara-Hoja), à deux pas des Monts Flam­boyants, ces immenses falaises de grès rouges qui réflé­chissent une cha­leur incroyable. Voi­là. Nous sommes au cœur de la Chine que l’on nom­mait autre­fois Tur­kes­tan Chi­nois, où les tem­pé­ra­tures dans ces plaines et ces mon­tagnes déser­tiques peuvent faci­le­ment mon­ter à plus de 40°C.

Albert von Le Coq, archéo­logue un peu replet et por­tant fiè­re­ment son nom fran­çais qui tra­hit des ori­gines hugue­notes, par­court les anciennes routes com­mer­ciales. Avec son adjoint Bar­tus, ils pré­lè­ve­ront des fresques à la scie direc­te­ment dans les grottes de Bezek­lik, rem­plis­sant ain­si près de 300 caisses de bois rem­plies de bourre de coton et de feutre d’an­ti­qui­tés et de fresques fra­giles, qui ren­tre­ront en Alle­magne et qui seront allè­gre­ment détruites pen­dant les bom­bar­de­ments de la Seconde Guerre Mon­diale… Tra­gique his­toire que ce pillage sys­té­ma­tique jus­ti­fié par une soi-disant insta­bi­li­té poli­tique de la région à cette période. C’est lui qui ramè­ne­ra notam­ment cette superbe fresque repré­sen­tant Boud­dha ain­si qu’un moine aux che­veux roux et aux yeux bleus, cer­tai­ne­ment un tokha­rien, le tout peint dans un style aux dra­pés qui ne sont pas sans rap­pe­ler les influences de la sta­tuaire grecque, et les cou­leurs de l’art byzan­tin. Curieux syn­cré­tisme témoin d’une époque où l’art voya­geait plus vite que les hommes…

Fresque de la grotte des mille boud­dhas de Bezek­lik repré­sen­tant un moine tokharien

La ville de Tour­fan se trouve à deux cent qua­rante kilo­mètres au nord du point ultra-secret, situé près de Lou-lan, où la Chine a tes­té ses pre­mières armes nucléaires. Cette verte et fer­tile oasis consiste en une très vaste dépres­sion natu­relle d’en­vi­ron sept cent soixante dix mille kilo­mètres car­rés, que les géo­graphes consi­dèrent comme l’une des plus pro­fondes à la sur­face du globe. Autour de la ville s’é­lèvent des col­lines por­tant des traces de trem­ble­ments de terre, et dépour­vues de toute vie, ain­si que d’autres déserts tout aus­si sté­riles. Au nord se dresse la cime ennei­gée du Bog­do-Ola (la « mon­tagne de Dieu »), plus hautes que tous les som­mets d’Eu­rope, et qui forme l’é­pe­ron orien­tal du grand T’ien Shan. Le pay­sage gran­diose et aus­tère de cette région rap­pe­lait au voya­geur bri­tan­nique Sir Eric Teich­man, qui tra­ver­sa cette par­tie du Tur­kes­tan au cours de l’hi­ver 1935, le Grand Canyon du Colo­ra­do. Il fai­sait si froid que les membres de son groupe devaient chaque matin allu­mer des feux sous les moteurs pour les faire démar­rer, « pro­cé­dé très dan­ge­reux », sou­li­gna-t-il, mais consi­dé­ré comme très cou­rant dans cette par­tie du monde. Au contraire, en été, la cha­leur était si intense que le mer­cure mon­tait en flèche jus­qu’à cin­quante-cinq degrés, contrai­gnant même les habi­tants de la région à se réfu­gier dans des caves spé­cia­le­ment creu­sées à cet effet. Cepen­dant, quelques uns des vil­lages-oasis les plus fer­tiles du Tur­kes­tan chi­nois y vivent, dis­sé­mi­nés à tra­vers ce pay­sage aride et des­sé­ché. Au moment de l’a­po­gée de la Route de la Soie, les vins, les melons et les rai­sins frais de ces oasis appro­vi­sion­naient la cour impé­riale de C’hang-an. Le secret de cette éton­nante luxu­riance réside dans un ingé­nieux sys­tème d’ir­ri­ga­tion ori­gi­nai­re­ment emprun­té à la Perse, et qui, grâce à de pro­fonds canaux sou­ter­rains, apporte l’eau des neiges, pro­ve­nant des mon­tagnes du Nord, à ces com­mu­nau­tés, qui, sans cela, n’au­rait pu survivre.

Les deux Alle­mands pour­sui­virent leur voyage vers Tour­fan, située à deux cents soixante kilo­mètres à l’in­té­rieur du Tur­kes­tan chi­nois, où ils firent très vite connais­sance avec la vie répu­gnante des insectes. Outre les mous­tiques, les mouches, les simu­lies, les scor­pions et les poux, il exis­tait deux types d’a­rai­gnées par­ti­cu­liè­re­ment déplai­santes. La pre­mière appar­te­nait à une espèce capable de sau­ter ; son corps avait la taille d’un œuf de pigeon, ses mâchoires émet­taient une sorte de cris­se­ment de dents, et elle avait la répu­ta­tion d’être veni­meuse. La seconde était plus petite, noire et poi­lue, et vivait dans les trous creu­sés dans le sol. Sa piqûre était par­ti­cu­liè­re­ment redou­tée, car si elle n’é­tait pas mor­telle elle pou­vait être très dan­ge­reuse. C’é­tait cepen­dant les cafards de Tour­fan qui dégoû­taient le plus les Alle­mands. A. von Le Coq, écri­vait « Un homme qui se réveillait le matin avec une telle créa­ture assise sur son nez, ses grands yeux en train de le fixer et ses antennes qui ten­taient d’at­ta­quer les yeux de sa vic­time, tom­bait irré­mé­dia­ble­ment malade. On avait l’ha­bi­tude de sai­sir l’in­secte, non sans éprou­ver un hor­rible dégoût, et de l’é­cra­ser ; il se déga­geait alors une odeur extrê­me­ment désagréable. »

Peter Hop­kirk, Boud­dhas et rôdeurs sur la route de la soie
Pic­quier poche

Paul Pel­liot à Dun­huang (Touen Hang)

Carte dis­po­nible sur Gal­li­ca.

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Lettres du Bos­phore, par Sébas­tien de Cour­tois, la rage sourde

Lettres du Bos­phore, par Sébas­tien de Cour­tois, la rage sourde

Il n’y a pas vrai­ment de hasards, il n’y a que des cor­res­pon­dances. Et de cor­res­pon­dance, cette fois-ci, il est ques­tion dans le der­nier livre de Sébas­tien de Cour­tois, Lettres du Bos­phore. Pour avoir déjà lu et par­lé de son livre, aux mêmes édi­tions (Le Pas­seur), Un thé à Istan­bul, je m’at­ten­dais avec ce titre à une nou­velle ode de l’au­teur à sa ville de cœur, à la ville dans laquelle il vit depuis des années, et où il raconte ses ren­contres sur fond de foi reli­gieuse, d’a­mour de l’autre et peut-être aus­si d’a­mour tout court… Si les thèmes sont les mêmes, cette cor­res­pon­dance est cette fois-ci plu­tôt un échange entre lui et sa ville, et plus glo­ba­le­ment la Tur­quie qu’il est en train de voir chan­ger sous ses fenêtres qui donnent sur la ville.

Istanbul - avril 2012 - jour 6 - 142 - Yeni cami depuis le Bosphore

Le livre n’est pas encore sor­ti qu’on me pro­pose de le lire, chose que je ne sau­rais refu­ser. Je m’im­pa­tiente, je guette ma boîte aux lettres dans laquelle je finis par rece­voir un pli rem­bour­ré de papier bulle. Le livre est là, sur ma table de salon, à côté des pre­miers brins de muguets que j’ai jetés dans un petit vase. Hasard du calen­drier — est-ce vrai­ment un hasard ? — le livre qui vient d’ar­ri­ver cor­res­pond à une autre date. Nous sommes le 17 avril. Déjà, le matin, je me réveille un peu étour­di, furieux, triste, mal à l’aise. La Tur­quie (enfin, seule­ment 51%) vient de voter les pleins pou­voirs au chef de l’E­tat, Recep Tayyip Erdoğan, le 16 avril, c’est encore tout frais. Étran­ge­ment, un livre qui est sur le point de sor­tir en librai­rie ne peut en aucun cas par­ler de l’ac­tua­li­té immé­diate, ce serait inquié­tant, et c’est pour­tant de cela dont il est ques­tion. Pas de l’é­vé­ne­ment en lui-même, mais l’ob­ser­va­tion de l’in­té­rieur de la lente et inexo­rable chute d’un pays. Encore une fois, les Lettres du Bos­phore de Cour­tois ne sont pas une réqui­si­toire, elles gardent la pru­dence de l’ob­ser­va­teur dans un monde qui a sérieu­se­ment besoin qu’on lui accorde l’at­ten­tion du sen­ti­ment objec­tif et le froi­deur d’un regard sans conces­sion. Et éga­le­ment la dou­ceur par­fois amère de l’af­fect. On n’est jamais autant tou­ché que lorsque ce que l’on aime pro­fon­dé­ment prend une tour­nure acide et dire que de Cour­tois aime la Tur­quie est un doux euphé­misme. Ce n’est pas un amour de tou­riste, ni un amour patri­mo­nial, encore moins un amour folk­lo­rique, mais un amour pro­fond, pour son peuple, sa culture, ce qu’il remue au tré­fonds de la chair, même lors­qu’il est tein­té de hüzün…

Pre­mier cha­pitre, l’o­pium du peuple, 6 novembre 2015, le décor est plan­té. La situa­tion poli­tique est inquié­tante. Pour celui qui regarde des deux côtés de la lor­gnette, les fris­sons par­courent l’é­chine. On pour­rait se conten­ter d’é­cou­ter les médias, mais lorsque le cri de détresse pro­vient de l’in­té­rieur et qu’on a la pos­si­bi­li­té d’y voir plus clair par soi-même, on ne peut faire autre­ment que de se cacher le visage dans les mains, de peur, d’in­com­pré­hen­sion, de tris­tesse tein­tée de colère.

J’ai du mal à lire le livre d’une traite. Si Un thé à Istan­bul était un livre plu­tôt enthou­siaste et amou­reux, les Lettres du Bos­phore sont ani­mées d’une rage sourde. Au même moment, le calen­drier élec­to­ral en France se pré­cise. Je me rends vers la mai­rie de ma ville en ce dimanche 23 avril pour le pre­mier tour des pré­si­den­tielles. Il fait beau même si la fraî­cheur est encore bien pré­sente. Je ne peux m’empêcher de pen­ser à mes amis res­tés en Tur­quie qui ont fait le même geste une semaine aupa­ra­vant, dans d’autres cir­cons­tances, mais eux y sont allés la peur au ventre, le regard inquiet. C’est à ce moment-là que je me dis qu’il ne fau­drait fina­le­ment pas grand-chose pour que les choses bas­culent du mau­vais côté. Jus­qu’à 20 heures, je traîne dans mon jar­din, fei­gnant de d’ar­ra­cher les pis­sen­lits et le plan­tain qui com­mencent à pous­ser dans les mas­sifs, arro­sant les hor­ten­sias qui ont déjà soif. Il n’a pas beau­coup plu. 19h59, je me pose devant la télé pour voir appa­raître les deux visages. On y est. L’hor­reur est à por­tée de main. Qui a fait ça ? Qui a fait en sorte qu’on en arrive là ? Mon regard se tourne vers Istan­bul. Tout est si facile. Je pense à ces simples mots… « élu par le peuple »… oui ! Mais par quelle conscience ? A quel point peut-on avoir le regard embru­mé pour se tour­ner vers de telles extré­mi­tés ? Vik­tor Orbán a été élu par le peuple, Vla­di­mir Pou­tine aus­si, Islam Kari­mov de même, Hugo Chá­vez, Charles de Gaulle aus­si (ce qui ne l’a pas empê­ché de dire des salo­pe­ries sur les Algé­riens, ce qui ne l’a pas empê­ché de faire des salo­pe­ries et de se com­por­ter comme un dic­ta­teur avant de se faire mettre à la porte par le même peuple qui l’a­vait élu…).  Tout se brouille en moi, je me dis qu’il vau­drait mieux que je retourne à mes lectures.

En sep­tembre 2015, je lisais le livre magis­tral de William Dal­rymple, Dans l’ombre de Byzance. For­mi­dable plon­gée dans les his­toires incon­nues des Chré­tiens d’O­rient et de leur place dans le monde moderne. Loin de faire du pro­sé­ly­tisme, loin de me pré­oc­cu­per du sort des croyants, de quelle confes­sion qu’ils soient, je m’in­quiète tou­jours du sort de ceux qui sont pour­chas­sés pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils pensent, pour ce qu’ils espèrent. Le sou­ve­nir de ce livre me rend encore plus amer au sou­ve­nir des mani­gances d’un état pour effa­cer les traces gênantes dans l’op­tique de la construc­tion d’un nou­veau récit natio­nal. Je ne m’y attarde pas, il suf­fit de retour­ner dans ces pages pour com­prendre ce qui se passe et qui ne se dit pas.

Je par­lais de luci­di­té plus haut. De Cour­tois fait le même constat, lui qui était à Istan­bul le jour où des tou­ristes ont été assas­si­nés dans l’at­ten­tat de Sultanahmet :

Le conflit s’an­nonce féroce. Alors qu’il y a moins de dix ans, à l’est, les choses se pas­saient plu­tôt bien : la Tur­quie et la Syrie avait sup­pri­mé les visas, les bour­geois d’A­lep venaient faire leurs courses à Gazian­tep, Bachar al-Assad était le « frère » de Recep Tayyip Erdoğan, et le gou­ver­ne­ment turc enta­mait un pro­ces­sus de paix avec les Kurdes. Il était même ques­tion de réou­vrir la fron­tière tur­co-armé­nienne ! Erdoğan aurait pu res­ter dans l’his­toire pour de bonnes choses, mais en quelques années, c’est le contraire qui s’est pas­sé. Radi­ca­le­ment. D’une poli­tique de « zéro pro­blème avec ses voi­sins », le pays est allé dans la direc­tion inverse en s’im­pli­quant dès 2011 dans la guerre civile syrienne. Le refou­lé est reve­nu au grand galop avec des dia­tribes natio­na­listes d’un autre temps. Aux ordres, les médias conti­nuent de relayer la pro­pa­gande offi­cielle, celle d’une vaste théo­rie du com­plot fai­sant de la Tur­quie un pays assié­gé, ce qui relève du pur fan­tasme. A Istan­bul, l’at­ten­tat de mar­di n’é­tait qu’un rap­pel de ce déni, une preuve fla­grante qu’il ne s’a­git pas d’être seule­ment opti­miste ou pes­si­miste, mais le besoin d’une indis­pen­sable lucidité.

Entre deux tours. Le pays se déchire pour savoir s’il faut s’abs­te­nir, voter blanc, prendre par­ti, ne pas prendre par­ti. C’est un vaste chan­tier, je ne recon­nais plus mon pays. A l’ins­tar de ces éti­quettes col­lées sur les paquets de ciga­rettes, on pour­rait presque col­ler sur les affiches élec­to­rales : Se culti­ver nuit gra­ve­ment à l’i­gno­rance… C’est ce que j’ai en tête lorsque j’en­tends des gens de mon pays dire que les Arabes sont une sous-race, que les Musul­mans ne sont pas comme nous, que l’im­mi­gra­tion est le can­cer de notre socié­té. Il y a des ter­ro­ristes par­tout !!! Sen­tir la peur s’in­si­nuer sous les moindres replis de sa chair, quelle jouis­sance pour ceux qui l’ins­til­lent !!! L’his­toire se répète, nous sommes en train de som­brer alors qu’il était si facile de faire en sorte que tout se passe bien.

Turquie - jour 3 - Istanbul - 89 - Sur le Bosphore de Beşiktaş à Beşiktaş - Kandilli

Comme le dit de Cour­tois, un peuple est libre de choi­sir son gou­ver­ne­ment, est libre de choi­sir sa liber­té, de choi­sir entre les ténèbres et la lumière. N’empêche… La liber­té, c’est choi­sir la lon­gueur de ses chaînes et il sem­ble­rait que celles choi­sies soient incroya­ble­ment courtes… Et le pire, c’est qu’on se doute de ce qui va se pas­ser après ; le réta­blis­se­ment de la peine de mort (pra­tique pour les oppo­sants), endur­cis­se­ment de la reli­gion (j’ose à peine y pen­ser), concen­tra­tion des pou­voirs poli­tiques, bref, c’est le déman­tè­le­ment sys­té­ma­tique de l’hé­ri­tage d’A­tatürk. La liber­té se paie cher :

A l’é­cart, Dün­dar grif­fonne quelques lignes sur son car­net. Élé­gant, une barbe poivre et sel, il porte un cos­tume sombre sur une cra­vate noire. Le deuil de la démo­cra­tie turque ? « Oui, d’une cer­taine manière, répond-il d’une voix timide et amu­sée. Au cours du pre­mier mois de ma déten­tion j’é­tais en iso­le­ment total, mais par la fenêtre de ma cel­lule, je voyais la liber­té… Chez moi, c’est le contraire, ma fenêtre donne sur un cime­tière et sur le palais de jus­tice, les deux endroits où finissent nor­ma­le­ment les jour­na­listes en Turquie. »

Sébas­tien de Cour­tois a des attaches pro­fondes, il par­court le pays en amou­reux tran­si qui a pour lui cette sau­vage conscience que l’in­croyable com­plexi­té du pays qui l’a adop­té va au-delà de l’op­po­si­tion poli­tique. Heu­reu­se­ment, il n’est pas ques­tion que de géo­po­li­tique, même si c’est vrai­sem­bla­ble­ment ce qui paraît le plus inquié­tant aujourd’­hui, alors que les der­nières années connais­saient un aller simple vers la séré­ni­té. On se frotte les yeux en se deman­dant com­ment on en est arri­vé là. Cet amour se com­pose de dia­logues avec ceux qui sont aujourd’­hui les obser­va­teurs du monde, les intel­lec­tuels, les écri­vains, mais aus­si avec ceux qui vivent leur vie de tous les jours, sans distinction.

Je n’at­ten­drai pas le second tour des élec­tions pré­si­den­tielles dans mon pays pour finir le livre, j’ai tout à coup envie de décor­ré­ler l’ac­tua­li­té de mes lec­tures, ne pas en faire de sombres amal­games et écou­ter les meilleures pages du livre, l’é­cri­ture à la fois sucrée et intran­si­geante de de Cour­tois, en tirer la sève pour m’en nour­rir et espé­rer encore que les choses peuvent chan­ger. En cet ins­tant, je pense à Sum­ru, à Sıtkı, à Emin, Meh­met, Firat, Nihat, Sadık, Abdul­lah, Fatoş et Bukem, à tous ceux ren­con­trés sur le bord du Bos­phore ou dans les mon­tagnes de Cap­pa­doce et qui sont deve­nus mes amis, qui eux, alors qu’ils vivent dans ce grand et beau pays que l’on ne connaît encore pas assez vu d’i­ci, conti­nuent de croire que le pire est pas­sé. Je me plonge jus­qu’à l’en­dor­mis­se­ment dans les déam­bu­la­tions de l’au­teur au cœur des mey­hane, dans les rues où l’on joue au tav­la sur les trot­toirs et où l’on boit du çay et (pour l’ins­tant encore) du rakı, et où l’on entend encore par­fois les envo­lées char­mantes du bağ­la­ma.

La Tur­quie est un pays qui se mérite, il n’est pas une simple étape de vie, une des­ti­na­tion par­mi d’autres, mais un choix, une expé­rience. Il faut en accep­ter le pire pour com­prendre le bien, lire, se ren­sei­gner, goû­ter les plats et cou­rir la cam­pagne. Les saveurs y sont puis­santes. […] Si les Turcs ont une leçon à nous don­ner, c’est bien celle de la joie de vivre.

Lettres du Bos­phore- Sébas­tien de Cour­tois aux édi­tions Le Passeur

Mer­ci à Le Pas­seur Édi­teur et l’a­gence Lan­gage et Pro­jets Conseils. Pho­tos © Romuald Le Peru

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Les fleuves immo­biles de Sté­phane Bre­ton, l’é­cri­ture du oui

Les fleuves immo­biles de Sté­phane Bre­ton, l’é­cri­ture du oui

Sté­phane Bre­ton est un per­son­nage, un drôle de per­son­nage, à la langue étrange, sub­mer­gée par les émo­tions et la ten­dresse, par la colère et la tris­tesse. Plus qu’un car­net de voyage, comme le laisse sous-entendre le sous-titre (Voyage en pays papou), ce sont des notes de ter­rain, des cro­quis pris sur le motif de situa­tions prises à part comme des cli­chés que seul le noir et blanc serait en mesure de rendre vivant, en anglais, on dirait foo­tages, avec tout ce que ça sous-tend de voca­bu­laire ciné­ma­to­gra­phique (séquences, enre­gis­tre­ment, archives, etc.), et ce n’est pas vrai­ment un hasard, car Bre­ton est un cinéaste, docu­men­ta­riste, pho­to­graphe, eth­no­logue, et c’est lui qui a com­mis les films qu’on peut voir regrou­pés dans la somme dis­po­nible en cof­fret (que j’ai ache­té un peu par hasard il y a quelques années au salon du livre de Paris, à cause de son nom) sobre­ment appe­lée L’u­sage du Monde, qui n’est pas sans rap­pe­ler le titre du livre de Nico­las Bou­vier… Les hasards n’existent pas, il n’y a que des cor­res­pon­dances, et retrou­ver Sté­phane Bre­ton après tant d’an­nées sonne un peu comme un coup du destin.

Bre­ton, avant tout, c’est l’homme dont on se demande ce qu’il fait là, à la manière de Chat­win qui se demande “qu’est-ce que je fais là ?”. On ne sait rien de lui, ni ce qu’il vient faire dans ce bout du monde per­du et inter­dit qu’est la Nou­velle-Gui­née. Fami­lier des lieux, il attend sage­ment les auto­ri­sa­tions néces­saires pour rejoindre les fleuves immo­biles et les mon­tagnes où vivent ces hommes et ces femmes qui ne voient jamais ces autres hommes qui les ont sous leur tutelle, les hommes aux yeux en forme d’a­mande, et qui d’hommes blancs n’ont cer­tai­ne­ment jamais vu…

Ce matin encore je me suis deman­dé si je ne m’é­tais pas per­du en che­min. Existe-t-il un atlas des lieux qui ne res­semblent à rien de ce qu’ils devraient être ?

Avant le cœur des ténèbres, c’est une plon­gée dans l’A­sie loin­taine, à Jakar­ta, capi­tale d’un pays bor­dé­lique, ville moite et sur­pre­nante, dans laquelle il se perd et où il se per­met de som­brer comme il est si facile de som­brer, à l’a­bri des regards et des com­pli­ca­tions du monde moderne, et plu­sieurs fois, c’est de ses dési­rs dont il parle, qu’il n’hé­site à tri­tu­rer pour aller en cher­cher l’o­ri­gine la plus lointaine.

Plus je suis loin — de quoi je ne sais mais sans doute de l’en­droit détes­table où j’é­tais pré­cé­dem­ment — plus je suis assoif­fé. Dans une ville incon­nue, je suis à la fois déli­vré et aug­men­té de moi-même. Le sen­ti­ment des pos­sibles frappe à mon cœur comme à une porte trop tôt fer­mée. Une lubri­ci­té inno­cente flotte dans l’air. Je n’ai jamais renon­cé à l’i­dée d’un assou­vis­se­ment sau­vage de mon désir, espoir sur lequel je fon­dais à seize ans toute ma rage d’exis­ter. Depuis cet âge je n’ai plus guère d’illu­sions, mais j’at­tends. Ma paresse n’est que la forme de cette sus­pen­sion, qui est une nos­tal­gie désor­don­née de l’ordre. Il ne me vien­drait pas à l’i­dée d’al­ler cher­cher une fille en bas de chez moi, qui habite pour­tant à Paris au fond d’une ruelle noi­râtre où d’autres pro­fessent une grande reli­gion d’a­ban­don ; mais à Jakar­ta, avant la soli­tudes des fleuves, le cœur me bat de savoir que je suis libre. S’il est encore quelque chose pou­vant me conduire à Dieu, c’est la por­no­gra­phie des aban­dons fugi­tifs, qui donne envie de s’a­ge­nouiller. Traî­ner dans les bor­dels d’A­sie, cette forêt de feuilles sombres et de bruits ani­maux, est le voyage noc­turne le plus bou­le­ver­sant que je connaisse.

Per­du dans un pays à grande majo­ri­té musul­mane, il devient rebelle, se joue des tours à lui-même, et contourne les règles que seul lui, étran­ger en un pays à la tolé­rance modé­rée, peut se per­mettre de contourner.

Ce matin je ne me lève­rai pas, je boi­rai de la bière avant que midi ait son­né, je n’ac­com­pli­rai pas mes ablu­tions pour bien mar­quer qu’in­fi­dèle et soli­taire je suis.

La plus belle des confes­sions est conte­nues dans ces trois para­graphes qui parlent de son inti­mi­té, de son rap­port au monde et ses rêves intérieurs.

J’ai tou­jours fait des rêves géo­gra­phiques. Dans le som­meil, je construis un pays avec une obs­ti­na­tion que rien ne courbe. Mes rêves en se sui­vant, et tout un flot de sen­sa­tions enfouies, inventent des pay­sages fami­liers comme un visage que je ne sau­rais pour­tant décrire, jus­qu’à for­mer un même monde de mille mor­ceaux sou­dés par l’ha­bi­tude, et où je me trouve mar­cher toutes les nuits sans y pen­ser. Voi­ci le détour d’une route que je connais, un fleuve, une forêt ; ce bas­sin est au pied d’un mur aveugle que j’ai déjà contem­plé. Je retrouve ces bribes dont mon angoisse est le seul lien avec un nos­tal­gie dou­lou­reuse, car j’ai bien conscience, au fond de ma nuit, qu’elles sont le pays de mes pro­fon­deurs, aux­quelles je n’é­chap­pe­rai pas. Cette fami­lia­ri­té qu’on découvre au long d’une vie les yeux fer­més, cette ville faite de tant d’autres où j’ai vrai­ment vécu, et que les nuits bâtissent pierre après pierre, est deve­nue le vrai pay­sage de mon âme, éclip­sant les rues, les arbres, les ciels de mes veilles. Je m’é­tonne sou­vent de recon­naître dans la réa­li­té des lieux dont l’at­mo­sphère unique m’a déjà été décrite en rêve. J’ai fini par com­prendre que je ne voyais le monde qu’a­vec les yeux de l’être neuf que je fus avant que le jour ne m’eût poi­gnar­dé. Je ne sens les choses qui m’en­tourent que parce qu’une géo­gra­phie secrète s’est impri­mée en moi qui me défend d’ai­mer les che­mins, les fos­sés, les haies.
La pri­son dont chaque nuit j’in­vente un pro­lon­ge­ment nou­veau est une ville que je n’aime pas. Elle est à la fois estuaire, usine, sous-sol, auto­route. J’en connais tous les recoins puisque je les ima­gine à ma guise. Ou bien les invente-t-on pour moi, et pour moi seul, puisque je n’y ren­contre per­sonne ? Il y règne une atmo­sphère indé­fi­nis­sable d’ab­sence. J’y suis tou­jours déso­lé, en retard, en attente, en che­min. Je ne cesse de mar­cher, de par­cou­rir, de tra­ver­ser, d’al­ler vers… Je suis conduit irré­sis­ti­ble­ment dans des tun­nels, des cou­loirs, des rues, des quais. J’y prends beau­coup le métro, ou plu­tôt je suis tou­jours sur le point de le prendre, ce qui explique les lieux de pas­sage, dont je ne m’af­fran­chis jamais.
Je n’ai aimé mar­cher dans le monde de mes rêves que tant qu’il me fai­sait peur. Les choses n’ont de sens que si elles res­semblent à ce que nous aurions aimé ima­gi­ner. Nous aspi­rons à un monde que serait le nôtre.

Bre­ton, c’est une écri­ture à part, faite sou­vent de tour­nures com­pli­quées, à la limite du com­pré­hen­sible par­fois, mais on n’est pas là pour lire faci­le­ment, il faut se lais­ser hap­per par cette langue tor­tu­rée dans les moments où il plonge dans l’en­fer vert et les fleuves noirs, par ces moments où la proxi­mi­té avec les Papous le rend fou, fou de colère de ne pas pou­voir se fondre en eux, fou de rage et de plai­sir lors­qu’il se fait dévo­rer la peau par les insectes au point de vou­loir exca­ver les plaies avec son canif, fou de beau­té dans un monde où le soleil ne pénètre presque jamais. C’est aus­si une langue qui évite les néga­tions sou­vent, qui est une écri­ture du oui, de l’ou­ver­ture totale, des sen­sa­tions plus que du voyage, des émo­tions sur­tout. Les plus belles pages sont consa­crées à cette pré­sence au monde dans la cœur de la folie de la forêt, des hommes à la peau de char­bon, nus, sim­ple­ment vêtus de leur étui pénien, qui refusent les cadeaux s’ils ne leur plaisent pas… Ces fleuves immo­biles sont une plon­gée dans les tré­fonds de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de déran­geant et de sub­ver­sif, une lec­ture que quelques extraits ne suf­fi­raient pas à dévoiler…

Sté­phane Bre­ton, Les fleuves immobiles
Points aventure

Image d’en-tête © Jen­ny Scott
Frank Mar­low Album No.55, Five uni­den­ti­fied young women, New Gui­nea, c.1939

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