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Ecrire un livre

Ecrire un livre

Voi­là des années que le pro­jet me trotte dans la tête, et quand je dis des années, il me semble que ça doit remon­ter au tout début des pre­mières lignes écrites dans ma chambre de jeune gar­çon, racon­tant ses pre­miers émois éro­tiques devant le corps d’al­bâtre d’une jeune fille aux longs che­veux blonds.

Je devais avoir dix-huit ans et dans la salle aux pla­fonds hauts de l’é­cole de sculp­ture de Sar­trou­ville, tan­dis que je ne rêvais que de mode­ler la terre et le plâtre, de tran­cher les formes à l’aide de mon cou­teau effi­lé, de tailler la pierre avec ces outils pré­cieux aux­quels je tenais comme à mon dépu­ce­lage, mon pro­fes­seur, Lê Tài Điển, m’o­bli­geait à me sou­mettre au dif­fi­cile exer­cice du cro­quis de modèle, ce que je détes­tais par-des­sus tout, mais il me répé­tait sans cesse de sa bouche tor­tu­rée par une den­ti­tion par­tielle et un bec-de-lièvre sale­ment rac­com­mo­dé, tout en agi­tant ses mains ner­veuses pleines de terre, qu’un bon sculp­teur ne pou­vait être qu’un bon des­si­na­teur. De toute façon, je n’a­vais pas le choix. Et Dien pou­vait me faire faire ce qu’il vou­lait, pour une rai­son simple. Il était le maître, j’é­tais son dis­ciple. J’ai déjà racon­té cette his­toire de nos rela­tions com­plexes qui nous unis­saient en d’autres temps.

La jeune fille s’ap­pe­lait Sophie, je ne la connais­sais pas. Elle se plan­ta au milieu de la pièce, posa son sac sur la table ins­tal­lée pour la pose et com­men­ça à se dévê­tir sous mon regard atter­ré. Tout dou­ce­ment, métho­di­que­ment, elle enle­va un à un ses vête­ments et fit quelque chose qui me sem­bla être tota­le­ment contre-nature ; en sous-vête­ments de jeune fille timide, sou­tien-gorge, culotte sage et chaus­settes basses, elle com­men­ça par enle­ver sa culotte, puis son sou­tien-gorge et enfin ses chaus­settes, pour poser les pieds sur le sol macu­lé de terre séchée. L’ordre dans lequel elle ôta ses der­niers cen­ti­mètres car­rés de tis­su me fit com­prendre que ce n’é­tait pas là un spec­tacle éro­tique, mais une acti­vi­té pure­ment codi­fiée, pro­fes­sion­nelle. Dien s’ap­pro­cha d’elle et lui don­na quelques ins­truc­tions pour la pose. Nous avions droit à dix minutes par poses. Plu­tôt mal à l’aise, je m’ap­pli­quai à des­si­ner le corps neutre qui s’of­frait à notre regard, mais je ne pou­vais m’empêcher de perdre mon regard sur la ron­deur de ses seins hau­tains et fermes, le des­sin sen­suel de son ventre plat, de son nom­bril par­fait, de ses cuisses longues et tendres, recou­vertes d’un léger duvet que seule la lumière des spots pla­cés autour d’elle réus­sis­sait à révé­ler. Et puis ce tri­angle de poils si fins, d’une blon­deur acca­blante, si courts que je pou­vais voir de ma place les contours de ses lèvres… Je n’ai jamais aus­si mal des­si­né de ma vie, ce qui me valut de Dien, dans un geste d’é­ner­ve­ment, de voir trois de mes cro­quis déchi­rés en place publique. Je ne méri­tais guère mieux…

Marc Taro Holmes

Aqua­relle de Marc Taro Holmes

Mon regard se per­dit, mon esprit aus­si et je ren­trais chez moi comme bous­cu­lé par la force de la beau­té de cette fille dont je me sou­viens encore, mal­gré tout, les moindres traits de son visage. Quelque chose d’in­con­nu et de puis­sant me fit prendre la plume et me pous­sa à en écrire des pages, comme si j’a­vais trou­vé en ce moment pré­cis la matière, tou­ché par une grâce divine, ins­pi­ré par une muse que je ne revis plus jamais, d’une his­toire à bro­der et je me mis à écrire pen­dant des heures, jus­qu’au petit matin, sur les pages qua­drillées d’un vieux cahier de brouillon inuti­li­sé, un de ceux dont les pages sont si rêches que la plume de mon sty­lo y accro­chait à chaque ron­deur de lettre et au dos duquel on trouve un tableau aride com­pi­lant toutes les tables de multiplication.

Depuis ce jour, j’ai rem­pli des dizaines de cahiers, de textes plus ou moins inté­res­sants, jus­qu’au jour où je me ren­dis compte que tout ce que j’é­cri­vais res­sem­blait à la longue plainte d’un jeune homme qui ne ces­sait de noir­cir les aspects les plus posi­tifs de sa vie au lieu de noir­cir des pages de ce qui aurait pu consti­tuer un cor­pus digne d’in­té­rêt. J’ai fini par me recen­trer plus tard, de longues années plus tard, en écri­vant des petits textes à l’é­cri­ture ten­due, par­ta­gés de ci de là sur mon blog, et rem­por­tant sou­vent un beau suc­cès d’es­time, mais tout ceci ne consti­tuait en rien la trame d’un bel objet dont j’au­rais pu me mon­trer fier, rien de construit, rien qui puisse sor­tir du lot. Je n’ai au final jamais réus­si à me poser suf­fi­sam­ment long­temps pour par­tir dans cette optique.

Aujourd’­hui, après avoir lais­sé tom­ber mes lec­tures pri­vi­lé­giées, après avoir pris mes dis­tances avec ce lieu d’é­cri­ture qui est pour moi comme une seconde mai­son, après avoir pris du temps pour moi, seul devant mon écran d’or­di­na­teur, j’ai réus­si à ras­sem­bler quelques uns de mes textes, j’en ai cor­ri­gé beau­coup, cou­pé de longs pas­sages inutiles, agen­cés dans un ordre qui me semble per­ti­nent dans l’en­semble des cha­pitres, j’en ai réécrit d’autres com­plè­te­ment, insa­tis­fait du ren­du, et puis j’en ai rajou­té bon nombre, après avoir les avoir esquis­sé pen­dant les der­niers ins­tants pas­sés en Bre­tagne. Voi­ci venu pour moi un autre temps, un temps où je peux déjà com­men­cer à pen­ser à l’a­près de ce texte que j’ai déci­dé d’ap­pe­ler Le matin du départ. J’y ai choi­si la nar­ra­tion directe, un style clair et léger qui pro­cure une sen­sa­tion de lec­ture simple et caden­cée. Mais ce n’est pas à moi d’en déci­der. A pré­sent, c’est une nou­velle aven­ture qui s’offre à moi ; le par­cours indé­cis et incer­tain de la pros­pec­tion des mai­sons d’é­di­tions. Voi­ci de quoi ajou­ter à mes angoisses naturelles.

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Le silence de la Naqshbandiyya

Le silence de la Naqshbandiyya

A une dizaine de kilo­mètres de Bou­kha­ra, en Ouz­bé­kis­tan, se trouve un petit vil­lage du nom de Qasr al-‘Arifan. C’est ici qu’on peut trou­ver le com­plexe du Mau­so­lée d’un cer­tain Bahâ’uddin Naq­sh­band, un sage musul­man né en 1317 qui créa une des confré­ries sou­fies les plus secrètes de l’his­toire du sou­fisme. Si cette confré­rie de la Naq­sh­ban­diyya fut incroya­ble­ment influente à une époque, puis­qu’elle s’é­ten­dit de la Tur­quie à l’Inde, elle est aujourd’­hui une des prin­ci­pales écoles sou­fies encore pré­sentes en Inde. Quelques adeptes sont encore pré­sents en Ouz­bé­kis­tan à proxi­mi­té du petit vil­lage de Qasr al-‘Arifan, mais c’est avant tout un immense lieu de pèle­ri­nage pour les naq­sh­ban­dîs du monde entier. On retrouve quelques mots à pro­pos de cette confré­rie dans le très beau livre de Colin Thu­bron, L’ombre de la route de la soie. Focus sur une confré­rie sou­fie qui a réus­si à pas­ser au tra­vers des mailles du filet de l’URSS…

Si Dieu exis­tait — et il était incon­ce­vable qu’il n’exis­tât pas —, les fidèles avaient le devoir de s’ap­pro­cher de Lui, de cher­cher l’a­néan­tis­se­ment de soi, et même de deve­nir Lui. Cette presque héré­sie pre­nait déjà racine aux confins orien­taux de l’empire arabe, deux siècles après la mort de Maho­met. Et au fil du temps, le cou­loir d’A­sie Cen­trale allait don­ner nais­sance à un sal­mi­gon­dis de sectes mys­tiques, fai­sant écho à l’is­lam ortho­doxe à la manière d’une fer­vente musique intérieure.
La Naq­sh­ban­diyya, appa­rue au XIIè siècle, devint la plus puis­sante de ces sectes, et la plus répan­due. Les naq­sh­ban­dîs prirent le nom d’un de leurs adeptes qui avait don­né forme à leur prière, uni­que­ment silen­cieuse, et dont la tombe ici est le point de mire des pèle­rins. Leur influence se fit sen­tir dans les conseils des khans d’A­sie cen­trale et enchan­ta les grands poètes de l’é­poque, y com­pris Ali­sher Navoi. Ils essai­mèrent en Inde et en Ana­to­lie, conver­tirent les Kir­ghiz au XIXè siècle et com­bat­tirent les Russes tsa­ristes, par­ve­nant presque à les immo­bi­li­ser dans le Cau­case. Même les plus silen­cieuses de leurs confré­ries orien­tales se révol­tèrent contre les bol­ché­viks et le pou­voir sovié­tique devait res­ter han­té pen­dant des décen­nies par le cau­che­mar d’une secrète renais­sance. Ils étaient impos­sible à iden­ti­fier, avec leur hié­rar­chie assez lâche, leur pra­tique de rituels silen­cieux et une par­ti­ci­pa­tion à la vie quo­ti­dienne qui ne les dis­tin­guaient en rien des autres. Jamais ils ne furent infil­trés par le KGB. Mais l’in­dé­pen­dance venue, ils se révé­lèrent éton­nam­ment paci­fiques : leurs sheiks étaient rares et épar­pillés, les lignées de trans­mis­sion des ensei­gne­ments s’é­taient inter­rom­pues. Si bien que, même à Bou­kha­ra, les adeptes avaient dis­pa­ru. Les fidèles les plus modestes, pour­tant, n’a­vaient pas oublié. Alors que le sanc­tuaire naq­sh­ban­dî ser­vait de musée de l’a­théisme durant les années de pou­voir sovié­tique, les gens étaient venus la nuit : ils sau­taient par-des­sus la clô­ture pour faire le tour de la tombe et en bai­ser les pierres. Le gou­ver­ne­ment Kari­mov avait vu dans ce mys­ti­cisme un contre­poids à l’is­lam radi­cal et l’a­vait éle­vé au rang de gloire nationale. […]
Toute une ville naq­sh­ban­dî sort de terre, parcs com­pris, et le cime­tière jadis à l’a­ban­don devient un fau­bourg de mau­so­lées de marbre et de gra­nit, avec des toits à lan­terne qui ins­crivent leurs étranges sil­houettes au-des­sus du sol.
Les pèle­rins vont et viennent dans la pous­sière. Ils sont habillés comme pour un car­na­val ; les femmes rutilent dans leurs vastes pan­ta­lons de soie, les che­veux rele­vés en chi­gnon ou super­be­ment lâchés sur les épaules. Ils prient où ils peuvent et déballent leur pique-niques sous les arbres. Ce sanc­tuaire dégage une magie : les femmes en mal d’en­fant rampent sous le tronc d’un mûrier tom­bé à terre et, paraît-il, plan­té par le saint ; et puis elles se frottent contre lui et glissent dans les fentes de l’é­corce des petits papiers por­tant leurs requêtes. D’autres visitent la tombe de la mère et des tantes du saint dont l’une, « Madame Mar­di », déploie ses pou­voirs une fois la semaine. Mais je cherche en vain un membre de la secte. Les mol­lahs et les imams qui offi­cient ici ne sont que de simples gar­diens de la tra­di­tion, ils n’ap­par­tiennent pas à ce courant.

Women at the bazar in front of the Naqshband Mausoleum

Pho­to © Juho Korho­nen

Pho­to d’en-tête © Seven Saints of Bukhara

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İst­anb­ul “beyaz siyah” dans les pho­tos de Sela­hat­tin Giz

İst­anb­ul “beyaz siyah” dans les pho­tos de Sela­hat­tin Giz

Lors­qu’on parle de pho­tos noir et blanc (beyaz siyah) à İst­anb­ul, on pense tout de suite à Ara Güler et ses cli­chés sobres d’une ville dis­pa­rue. Au tra­vers des pages du très récent Minuit au Pera Palace (la nais­sance d’İst­anb­ul) de Charles King, j’ai décou­vert un autre per­son­nage sym­bo­lique de la ville, un autre pho­to­graphe pas assez connu, d’une autre époque.  Por­trait de Sela­hat­tin Giz, manière de Wee­gee façon otto­mane, pho­to­graphe d’une ville aux mul­tiples visages…

Ma pre­mière ren­contre avec Sela­hat­tin Giz s’est faite par le biais d’une série d’al­bums de pho­to­gra­phies turques à tirage limi­té publiée au début des années 1990. Giz était un jour­na­liste auto­di­dacte qui s’é­tait don­né pour mis­sion d’en­re­gis­trer la vie quo­ti­dienne telle qu’il la voyait, avec un cer­tain goût pour les détails flous, en mou­ve­ment. Quand je suis allé consul­ter ses archives, qui appar­tiennent aujourd’­hui à une banque turque, j’ai décou­vert qu’une de ses plus grandes col­lec­tions de cli­chés était clas­sée dans la caté­go­rie « Kaza » — Acci­dent. J’y ai trou­vé des pho­tos macabres à sen­sa­tion que l’on s’at­tend à voir en pre­mière page de tous les jour­naux dési­reux d’é­cou­ler le plus grand nombre pos­sible d’exem­plaires : acci­dents de voi­ture, pié­tons ren­ver­sés, consé­quences d’une jour­née cau­che­mar­desque où le câble du funi­cu­laire du Tünel s’é­tait rom­pu, lais­sant déva­ler le wagon de bois jus­qu’au bas de la pente où il avait tra­ver­sé la façade de la gare, en contre­bas. S’y ajou­taient les expé­riences per­son­nelles d’un homme muni d’un appa­reil pho­to­gra­phique par une après-midi d’in­do­lence : chats errants, ombres inté­res­santes, quelques essais d’erotica. […]

Selahattin Giz - Photographies du vieil Istanbul - 21

Regar­der ses cli­chés — et ceux de nom­breux pho­to­graphes incon­nus qu’il a inté­grés à sa col­lec­tion —, c’est visi­ter une İst­anb­ul dont peu de gens, Turcs ou tou­ristes, ima­ginent l’exis­tence. On y découvre des cho­ristes russes aux che­veux filasses, bat­tant de bras et affi­chant un air effron­té. Une réunion de l’as­so­cia­tion des anciens eunuques du harem impé­rial du sul­tan. Ici, une foule de musul­mans, uni­que­ment des hommes, sacri­fie deux béliers pour bénir un tram­way. Là, des pom­piers arborent des masques à gaz dignes d’ex­tra­ter­restres lors d’un exer­cice de raid aérien et des éco­lières céder à un cha­grin hys­té­rique à la mort de Mus­ta­fa Kemal Atatürk, le pré­sident fon­da­teur de la Tur­quie. Deux femmes adultes sautent à la corde pour la plus grande joie d’une enfant ou dévalent une rue à bicy­clette, leurs che­veux noirs ou leurs robes d’é­té volant dans la brise. Et voi­là Giz lui-même, sou­riant, immor­ta­li­sé sur la pel­li­cule par un ami au cours d’un hiver à İst­anb­ul, la neige mouillée recou­vrant le bord de son cha­peau mou. Si le jour­na­lisme est le pre­mier brouillon de l’His­toire, il peut éga­le­ment consti­tuer un choc salu­taire : nous obli­ger à nous rap­pe­ler un mode de vie qui avait du sens sur le moment, des exis­tences menées tant bien que mal au milieu des voi­sins qui vivaient et man­geaient dif­fé­rem­ment — musul­mans, chré­tiens et juifs, pieux et laïcs, réfu­giés et autoch­tones —, tous repar­tant à zéro, d’une manière ou d’une autre.

Charles King, Minuit au Pera Palace (la nais­sance d’İstanbul)
Payot, 2016

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Le long du Mékong avec Louis de Car­né à bord de la canon­nière 27

Le long du Mékong avec Louis de Car­né à bord de la canon­nière 27

Ils étaient six, six hommes par­tis sur les traces d’Hen­ri Mou­hot, celui qui mit au jour les ruines d’Ang­kor en 1861, ou plu­tôt qui fit redé­cou­vrir au monde les temples que les Khmers ne ces­sèrent d’ho­no­rer du fin fond de la forêt cam­bod­gienne… Par­tis d’Ang­kor, ils ont remon­té le Mékong, fleuve nour­ri­cier pre­nant sa source en Chine et se jetant dans la Mer de Chine non loin de Hô Chi Minh-Ville. Ils étaient six, mais l’ex­pé­di­tion dure près de trois ans et le chef de l’ex­pé­di­tion, Ernest Dou­dart de Lagrée, meurt avant la fin du voyage qui se ter­mine dans le Yun­nan chi­nois. Ils étaient six, comme sur cette pho­to deve­nue célèbre. De gauche à droite : Louis de Car­né, Lucien Jou­bert, Capi­taine Ernest Dou­dart de Lagrée, Clo­vis Tho­rel, Lieu­te­nant Louis Dela­porte et Lieu­te­nant Fran­cis Gar­nier. Dela­porte est celui qui ramè­ne­ra les plus beaux des­sins d’Ang­kor encore vierge de toute pré­sence humaine. Ils sont fiers et beaux ces hommes qui ont dû mau­dire les dieux d’a­voir mis sur terre cet envi­ron­ne­ment aus­si hostile…

Membres de la Mission d'exploration du Mékong

Des enfants vêtus de jaune et quelques vieilles habi­tuées du sanc­tuaire, à en juger par la fami­lia­ri­té avec laquelle elles trai­taient leur dieu, désha­billèrent de son écharpe la petite sta­tue de Boud­dha, lui ver­sèrent de l’eau sur la tête, l’é­pon­gèrent avec soin, et lui remirent enfin sa che­mise rouge ; les cym­bales, les gongs et les grosses caisses nous réveillèrent en sur­saut, et la foule enva­hit le han­gar dont nous n’oc­cu­pions que le plus petit espace pos­sible. On allu­ma des cierges, on brû­la de vieux chif­fons et longues mèches. Les assis­tants fai­saient toute sorte de gestes, por­taient la main à leur front et bai­saient la terre, puis l’ar­ro­saient à l’aide d’une gar­gou­lette dont cha­cun était muni. Cela n’empêchait pas de cau­ser, de rire, de fumer ; nul res­pect, nul recueille­ment, aucun signe de pié­té inté­rieure n’ap­pa­rais­sait sur tous ces visages, si ce n’est sur les traits du vieux bonze, chef de la pagode.

Louis de Car­né, jeune homme vaillant pro­mis à un brillant ave­nir, reste à l’é­cart du reste du groupe, jamais véri­ta­ble­ment inté­gré, sus­pec­té d’a­voir été pis­ton­né par un ami­ral en vue pour cette expé­di­tion. Pour­tant, le jeune homme, seul civil du groupe, accom­plit conscien­cieu­se­ment sa mis­sion. Char­gé de la par­tie des­crip­tive du voyage et des ren­sei­gne­ments com­mer­ciaux, il rap­porte un texte beau­coup moins connu que celui de Fran­cis Gar­nier (Voyage d’ex­plo­ra­tion en Indo-chine, effec­tué pen­dant les années 1866, 1867 et 1868). En réa­li­té, ce ne sont que des notes qu’il finit par publier en plu­sieurs par­ties dans la Revue des Deux Mondes, sous le titre L’ex­plo­ra­tion du Mékong. Louis de Car­né, épui­sé par les fièvres contrac­tées lors de l’ex­pé­di­tion, s’é­teint à Plo­me­lin en 1871, à l’âge de 27 ans. C’est son père, Louis-Marie de Car­né, qui ter­mi­ne­ra la mise en forme de ses notes de voyage et se char­ge­ra de la publi­ca­tion de ses articles en livre, sous le titre Voyage en Indo-Chine et dans l’empire chi­nois en 1872.

Il pleu­vait tou­jours, et nous étions pour la plu­part sans chaus­sures. Nos pieds étaient meur­tris par les pierres, per­cés par les épines, sai­gnés par les sang­sues ; la fièvre pâlis­sait les visages et, symp­tôme effrayant, la gaie­té com­men­çait à s’é­va­nouir. Mal­gré la pesan­teur étouf­fante de l’air, après quelques heures de marche dans pareilles condi­tions, le froid nous sai­sis­sait en tra­ver­sant des tor­rents dont l’eau était ordi­nai­re­ment gla­ciale. Quelle ne fut donc pas notre sur­prise, en entrant pour la cen­tième fois dans l’un de ces innom­brables affluents du Mékong, de res­sen­tir aux jambes une cha­leur assez forte pour nous faire éprou­ver une impres­sion dou­lou­reuse ! Nous venions de décou­vrir un source d’eau ther­male sul­fu­reuse à quatre-vingt-six degrés centigrades […]

Le texte est dis­po­nible aux édi­tions Magel­lan et Cie, dans la col­lec­tion Heu­reux qui comme…

Articles publiés dans la Revue des Deux Mondes (allez savoir pour­quoi les numé­ros 6 et 7 sont introuvables):

Pho­to d’en-tête © Ciao­Ho (floa­ting mar­ket. Nga­nam town, Soc­trang pro­vince, Viet­nam. Jan 26th. 2014)

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Un récit qui donne un beau visage

Un récit qui donne un beau visage

Encore un billet sau­vé des terres de l’oubli…

Tout a com­men­cé le jour où j’ai ouvert un livre de Jorge Luis Borges, un livre pré­fa­cé par l’auteur lui-même, El informe de Bro­die. Sans avoir per­sé­vé­ré dans la lec­ture de ce recueil de nou­velles, je me suis plon­gé dans la pré­face (que je n’aime pas lire en règle géné­rale, pour me plon­ger tout de suite dans la lec­ture), un texte court et dont la tour­nure m’a tout de suite inter­pel­lé. Voi­ci un extrait de ces mots:

Les der­niers contes de Kipling ne sont pas moins laby­rin­thiques et angois­sants que ceux de Kaf­ka ou ceux de James et leur sont, sans aucun doute, supé­rieurs ; mais en 1885, à Lahore, Kipling avait com­men­cé à écrire une série de récits brefs, d’une langue et d’une forme très simples, qu’il ras­sem­ble­rait dans un recueil en 1890. Beau­coup d’entre eux – In the House of Sud­dhoo, Beyond the Pale, The Gate of the Hun­dred Sor­rows – sont des chefs‑d’œuvre laco­niques ; je me suis dit un jour que ce qu’avait ima­gi­né et réus­si un jeune homme de génie pou­vait, sans outre­cui­dance, être imi­té par un homme de métier, au seuil de la vieillesse. Le pré­sent volume, que mes lec­teurs juge­ront, est le fruit de cette réflexion.

Je recom­mande cha­leu­reu­se­ment la lec­ture de ce livre, et sur­tout de la pré­face. C’est une mine d’or dans un salon. Ces mots, je le disais, m’ont inter­pel­lé, pour la simple et bonne rai­son que j’ai lu les contes de Kipling dont Borges parle. Ras­sem­blés en France et de manière très par­cel­laire dans un volume nom­mée L’homme qui vou­lut être roi (au Royaume-Uni aug­men­té et nom­mé Indian tales), ce recueil fait selon moi par­tie des plus beaux ouvrages qu’il m’ait été don­né de lire. J’en veux pour preuve ce magni­fique poème, L’Envoi:

And they were stron­ger hands than mine
That dig­ged the Ruby from the earth
More cun­ning brains that made it worth
The large desire of a King;
And bol­der hearts that through the brine
Went down the Per­fect Pearl to bring.

Lo, I have wrought in com­mon clay
Rude figures of a rough-hewn race;
For Pearls strew not the market-place
In this my town of banishment,
Where with the shif­ting dust I play
And eat the bread of Discontent.
Yet is there life in that I make,
Oh, Thou who kno­west, turn and see.
As Thou hast power over me,
So have I power over these,
Because I wrought them for Thy sake,
And breathe in them mine agonies.

Small mirth was in the making. Now
I lift the cloth that cloaks the clay,
And, wea­ried, at Thy feet I lay
My wares ere I go forth to sell.
The long bazar will praise but Thou
Heart of my heart, have I done well?

Hôpi­tal déser­té de Pove­glia à Venise — Pho­to © Rebec­ca Bathory

Borges, un vision­naire ayant per­du la vue. J’ai retrou­vé sa trace un peu plus loin, dans un livre que j’ai ache­té il y a bien long­temps uni­que­ment parce que je trou­vais la cou­ver­ture aus­si intri­gante que le nom de l’auteur. Il s’agit de L’invention de Morel d’Adol­fo Bioy Casares. Racon­ter cette his­toire sera faire insulte à son auteur, car il s’agit réel­le­ment d’un texte excep­tion­nel. Borges y est encore pré­sent car il est l’auteur de la pré­face, une autre pré­face étonnante.

Ste­ven­son, vers 1882, obser­vait que les lec­teurs bri­tan­niques dédai­gnaient un peu les péri­pé­ties roma­nesques et pen­saient qu’il était plus habile d’écrire un roman sans sujet, ou avec un sujet infime, atro­phié. (…) Telle est, sans doute, l’opinion com­mune en 1882, en 1925 et même en 1940. Quelques écri­vains (par­mi les­quels il me plaît de comp­ter Adol­fo Bioy Casares) croient rai­son­nable de n’être pas d’accord. (…) En espa­gnol, les œuvres d’imagination rai­son­née sont peu fré­quentes et même très rares. Nos clas­siques pra­ti­quèrent l’allégorie, les exa­gé­ra­tions de la satire ou bien, par­fois, la pure inco­hé­rence ver­bale ; par­mi les œuvres récentes, et je n’en vois pas, sinon tel conte des Forces étranges ou tel autre de San­tia­go Dabove : tom­bé dans un injuste oubli. L’invention de Morel (dont le titre fait filia­le­ment allu­sion à un autre inven­teur insu­laire, à Moreau) accli­mate sur nos terres et dans notre langue un genre nouveau.

Quelle audace de sa part quand il finit par:

J’ai dis­cu­té avec son auteur les détails de la trame, je l’ai relue : il ne me semble pas que ce soit une inexac­ti­tude ou une hyper­bole de la qua­li­fier de parfaite.

A la lec­ture de l’invention de Morel, on tombe dans un monde étrange, une île moite et soli­taire, sur laquelle s’ébat (ou plu­tôt tente de sur­vivre) un homme en fuite, seul, arpen­tant des endroits autre­fois somp­tueux mais désor­mais à l’abandon. J’avoue que suivre le fil de l’aventure ne m’a pas été facile, car l’auteur brouille les cartes du début à la fin.

Je mon­tai l’escalier : c’était le silence, le bruit soli­taire de la mer, une immo­bi­li­té tra­ver­sée de fuites de mille-pattes. J’eus peur d’une inva­sion de fan­tômes, une inva­sion de poli­ciers étant moins vrai­sem­blable. Je pas­sai des heures, ou peut-être des minutes, der­rière les rideaux, affo­lé à l’idée de la cachette que j’avais choi­sie (…). Puis, je me ris­quai à visi­ter soi­gneu­se­ment la mai­son, mais mon inquié­tude per­sis­tait : n’avais-je pas enten­du, tout autour de moi, ces pas clairs qui se dépla­çaient à dif­fé­rentes hauteurs ?

Le décor est plan­té, il s’y passe quelque chose de tota­le­ment irréel, dans une ambiance ter­ri­ble­ment ten­due alors qu’un seul per­son­nage évo­lue dans un décor situé entre Shi­ning et Apo­ca­lypse now.

C’est dans ces moments d’extrême angoisse que j’ai ima­gi­né ces expli­ca­tions vaines et injus­ti­fiables. L’homme et le coït ne sup­portent pas de trop longues intensités.

Pho­to d’en-tête © Mass­mo Relsig

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