Où il est ques­tion d’un grand-père comp­table trans­for­mé en pho­to­graphe, d’un orgasme mati­nal du mois d’août, d’un hôtel construit par un archi­tecte célèbre et qui aurait bien pu ne pas résis­ter à un trem­ble­ment de terre, d’un arbre qui pousse les pieds dans l’eau, de l’i­ni­tia­tion d’un chas­seur, d’une har­piste de jazz d’une incroyable moder­ni­té, d’i­cônes à pro­fa­ner et d’une abeille sur­gie du pas­sé.

Pre­mière pipe d’o­pium. C’est un nom qui pour­rait presque faire sou­rire. Georges-Auguste Mar­botte, un nom qui évoque un grand-père bar­bu et tendre, à la rigueur un peintre qui aurait pu connaître Claude Monet, peut-être même un ron­geur un peu poi­lu des mon­tagnes. En réa­li­té, c’est le nom d’une com­mune de la Meuse mais c’est aus­si un nom lié au Yun­nan et à la for­mi­dable œuvre qui a consis­té à construire un che­min de fer entre le Ton­kin et Yun­nan­fu, sur une lon­gueur de 855 kilo­mètres, au tra­vers d’un pay­sage qu’il a fal­lu per­cer, des révo­lu­tions qu’il a fal­lu évi­ter et des épi­dé­mies qui ont déci­mé les équipes. Sept longues années ont été néces­saires pour arri­ver au terme de l’a­ven­ture, une aven­ture jon­chée des cadavres des ouvriers ter­ras­sés par les mala­dies les plus exo­tiques et les acci­dents de construc­tion (à peine 12 000 ouvriers y ont lais­sé la vie), mais aus­si de 3422 ponts et via­ducs et 155 tun­nels. Un défi colos­sal pour l’é­poque, mené d’une main de maître, par le Consul du Yun­nan, un cer­tain… Auguste Fran­çois, ce même Auguste Fran­çois qui posait en habit chi­nois, en fumeur d’o­pium… Si Auguste Fran­çois appré­cie la pho­to­gra­phie, il n’a cure d’im­mor­ta­li­ser le chan­tier, pré­fé­rant foca­li­ser son atten­tion sur les mœurs de la cam­pagne, immor­ta­lise les per­son­nages qu’il côtoie, les simples qui­dams de son quo­ti­dien. Celui qui fera le tra­vail de pho­to­gra­phie du che­min de fer, c’est Mar­botte. Lui n’est qu’un petit expert-comp­table dans une des socié­tés qui gère la construc­tion du chan­tier. Il finit par deve­nir le pho­to­graphe atti­tré de l’œuvre avec ses cli­chés tota­le­ment ver­ti­gi­neux, ses points de vue plon­geant et la finesse de ses prises de vue, immor­ta­li­sant ain­si un chan­tier dont on a tout oublié, jeté avec l’eau des remords colo­nia­listes. Pour­tant, la ligne fonc­tionne tou­jours, entre Kun­ming (昆明市) en Chine et Lào Cai (Nord Viet­nam), jus­qu’au port de Hải Phòng. De ces deux hommes, il reste des cen­taines de cli­chés, expo­sés récem­ment au Musée Gui­met. A lire, cette his­toire d’un des­si­na­teur chi­nois qui découvre son his­toire au tra­vers de celle de Mar­botte, mais aus­si ces deux émou­vantes expo­si­tions, l’une sur la famille Mar­botte, l’autre sur la construc­tion du che­min de fer.

Deuxième pipe d’o­pium. Je me réveille avec l’in­té­rieur cham­bou­lé. Dans la nuit, quelque chose m’a sur­pris, m’a réveillé et m’a tenu éveillé pen­dant de longues minutes pleines d’une souf­france incon­nue — une dou­leur sourde et pro­fonde — la seule chose qui me fait du bien c’est l’o­deur de café — café en poudre sucré — comme à Bang­kok au petit matin — mouillé avec de l’eau bouillie avant même de des­cendre prendre mon petit déjeu­ner. Et il me revient en sou­ve­nir le goût tout par­ti­cu­lier de celui que je buvais au Light Hotel à Hanoï, je sais que ce n’é­tait pas du vrai café, même pas du Cà Phê Phin, ni du Cà Phê Nấu, encore moins du Cà Phê Sữa. Ce n’é­tait pas ce café pré­pa­ré au filtre, un petit filtre en métal per­fo­ré et posé sur la tasse, ce qui ne fait en rien le goût si par­ti­cu­lier. Juste du café d’hô­tel, mais celui-ci avait quelque chose de par­ti­cu­lier — les quelques jours où je suis res­té à Hanoï ont tous com­men­cé par cette déli­cate atten­tion du café mati­nal, un café que dans mon esprit je me plai­sais à dire si pur qu’il était cer­tai­ne­ment des­cen­du seul des pentes ennei­gées de l’Hi­ma­laya, ou à défaut du Phan Xi Păng… Je n’ai jamais rien bu de tel et je n’en boi­rai peut-être plus jamais. Je me sou­vien­drai toute ma vie de ce goût d’é­pices, de can­nelle cer­tai­ne­ment, d’autres choses que je ne veux pas nom­mer de peur de rompre le charme. Cà Phê

Troi­sième pipe d’o­pium. Impe­rial Hotel, à Tokyo. Pas la peine de vou­loir y réser­ver une chambre, c’est impos­sible. L’Impe­rial Hotel de Tokyo (帝国ホテル) était une pure mer­veille, un bâti­ment presque incon­gru dans un Japon qui n’ac­cepte que peu les écarts archi­tec­tu­raux, sur­tout lorsque ceux-ci viennent d’Oc­ci­dent. En l’oc­cur­rence, le pro­jet somp­tueux qui a été conçu par l’ar­chi­tecte de renom, amé­ri­cain de sur­croît, Frank Lloyd Wright avait tout d’une ten­ta­tive de jonc­tion entre l’Oc­ci­dent et l’O­rient. Il ne reste aujourd’­hui plus rien de l’hô­tel, si ce n’est l’en­trée prin­ci­pale qui est aujourd’­hui conser­vée au Mei­ji-mura (博物館明治村). Le fait que les chambres étaient jugées trop petites et impos­sible à cli­ma­ti­ser, et sur­tout que les fon­da­tions qui avaient pour­tant résis­té au séisme de 1923 avaient fini par s’en­fon­cer dans le sol, créant une étrange impres­sion d’on­du­la­tion dans les cou­loirs menant aux chambres, ont eu rai­son de lui. En 1950, un autre hôtel, dans un style com­plè­te­ment dif­fé­rent et bien plus moderne, des­ti­né à le rem­pla­cer, a été construit juste der­rière, ren­dant défi­ni­ti­ve­ment caduc l’emploi du chef‑d’œuvre qui sera détruit en 1968 après qua­rante-cinq ans de bons et loyaux ser­vices. Il ne reste aujourd’­hui que les cartes pos­tales et les des­sins ori­gi­naux de l’ar­tiste pour savoir à quoi il pou­vait res­sem­bler. Les cartes pos­tales à voir sur Old Tokyo et Field and Digi­tal Times.

Frank Lloyd Wright — Tokyo Impe­rial Hotel — Lob­by

Frank Lloyd Wright — Tokyo Impe­rial Hotel — Entrée prin­ci­pale

Qua­trième pipe d’o­pium. Caje­pu­tier (Mela­leu­ca caju­pu­ti) est un arbuste ou un arbre à feuilles per­sis­tantes, pou­vant atteindre 30m de haut. L’é­corce épaisse, blan­châtre, s’ex­fo­lie en larges bandes. Les rameaux sont cou­verts d’une pubes­cence de poils fins, assez denses et longs (des­crip­tion de Cra­ven et Bar­low, Wiki­pé­dia). L’huile de caje­put a des pro­prié­tés anti­sep­tiques, mais le plus impor­tant, c’est qu’il existe sur cette pla­nète une forêt entière de caje­pu­tiers, à l’ex­trême sud du Viet­nam, à la nais­sance du del­ta du Mékong et non loin de la fron­tière cam­bod­gienne, à Châu Đốc, dans la forêt de Tra Su (Rừng Trà Sư). Un endroit qui pour­rait res­sem­bler au marais poi­te­vin ou au bayou de la Nou­velle-Orléans, une man­grove dans les terres, à plus de cin­quante kilo­mètres de la mer, une forêt plan­tée de cet arbre magique, un endroit incom­pa­rable…

Forêt de caje­pu­tiers de Tra Su. Sud Viet­nam

Cin­quième pipe d’o­pium. Dimanche. Soleil d’au­tomne — cou­leurs adé­quates, vives et tendres — quelque chose se tapit quelque part comme un loir en som­meil. Je range mes pan­ta­lons d’é­té, tout le coton et les che­mises en lin que j’ai pris soin de laver et de repas­ser avant de les remi­ser pour l’hi­ver. Je n’au­rais pas l’oc­ca­sion de les remettre de sitôt — à moins qu’une sur­prise se des­sine au cours de l’hi­ver. Heu­reu­se­ment, il reste la lit­té­ra­ture. Hier soir, au mitan de la nuit, j’ai ter­mi­né Le sym­pa­thi­sant de Viet Thanh Nguyen que je tenais depuis près d’un mois, mais cette fois-ci j’ai tout absor­bé, lisant près de cent-cin­quante pages en quelques heures. Éton­nant. A pré­sent, je suis tom­bé sur le livre de Richard Waga­mese, Les étoiles s’é­teignent à l’aube.

Il lui apprit à repé­rer les traces avant de le lais­ser faire toute autre chose. « N’im­porte quel imbé­cile sait tirer au fusil, lui disait-il. Mais si tu suis assez long­temps la piste d’un ani­mal tu arrives à connaître sa façon de pen­ser, ce qu’il aime, quand il l’aime et tout ça. Tu ne chasses pas l’a­ni­mal. Tu chasses les traces qu’il laisse. »

Richard Waga­mese, Les étoiles s’é­teignent à l’aube
10/18, Edi­tions Zoé, 2016

Sixième pipe d’o­pium. Doro­thy Ash­by. Har­piste mais pas clas­sique, elle a col­la­bo­ré avec Louis Arm­strong, Bob­by Womack et Ste­vie Won­der, mais avant tout c’est une musi­cienne hors pair avec des com­po­si­tions d’une moder­ni­té incroyable comme ce superbe Essence of Sap­phire, joué sim­ple­ment avec contre­basse et bat­te­rie. Dou­ceur et ten­dresse sortent de cet ins­tru­ment au son maî­tri­sé, aux syn­copes par­faites. On dirait la bande ori­gi­nale d’un film des années 50…

Sep­tième pipe d’o­pium. Patrick Deville. Son ton hors-norme et son incroyable inso­lence, même dans les moments les plus solen­nels. Der­nière salve d’un livre inti­miste qui n’est qu’une his­toire d’a­mour, entre les icônes du pas­sé et celles du pré­sent…

Des lam­beaux de tis­sus mul­ti­co­lores et pro­pi­tia­toires dansent au vent. Depuis mille ans, le lieu saint dresse ses formes idéales au som­met de la mon­tagne et à l’a­plomb de la rivière. A l’in­té­rieur, des hommes au pro­fil acé­ré, vêtus de cha­subles noires, aux che­veux longs tirés en cato­gans, à la beau­té sombre et maigre de christs cru­ci­fiés ou d’a­nar­chistes russes, ânonnent depuis mille ans leur mélo­pée poly­pho­nique autour d’une petite table où reposent en allé­go­rie de la paix une miche de pain, du rai­sin, des tomates. A nou­veau, par­mi les quelques fidèles, une femme belle à ravir, fine bou­gie brune à la main et coif­fée d’un fou­lard. On sort sur le pro­mon­toire ver­ti­gi­neux en cher­chant une expli­ca­tion ration­nelle à la curieuse beau­té des femmes dans les églises ortho­doxes, car le phé­no­mène est patent, même à Nice ou à San Remo. On ne par­vient qu’à éla­bo­rer des théo­ries oiseuses et pseu­do-freu­diennes rela­tives à l’a­do­ra­tion de ces icônes, que sans doute on ne refu­se­rait pas à pro­fa­ner.

Patrick Deville. La ten­ta­tion des armes à feu.
Seuil, col­lec­tion Fic­tions & Cie. 2006

Hui­tième et der­nière pipe d’o­pium. Le retour de l’a­beille. Nor­ma­le­ment, les abeilles reviennent au prin­temps, mais celle-ci a fait son retour à l’au­tomne dans des cir­cons­tances que je ne m’ex­plique pas vrai­ment. Au hasard d’une ren­contre autour d’un dis­cours, nous nous sommes retrou­vés tous les deux à quelques mètres, à échan­ger des regards dans les­quels on pou­vait savoir qu’il res­tait un sou­ve­nir loin­tain, presque inau­dible, d’une his­toire pas­sée il y a très exac­te­ment vingt-six ans. Je dis sou­vent qu’il n’y a pas de hasard, il n’y a que des cor­res­pon­dances. Elle s’est appro­chée de moi en désar­mant son appa­reil pho­to et m’a deman­dé si on se connais­sait. Je lui ai sim­ple­ment dit mon pré­nom et elle m’a répon­du en riant “Oui… c’est bien ce qui me sem­blait… on s’est connus… on s’est même bien connus…” J’ai presque rou­gi… Ses yeux noi­settes pétillants et son visage rond, ses mèches brunes fri­sées et ses lèvres à la moue bou­deuse, elle était là, devant moi et nous nous sommes échan­gés nos numé­ros de télé­phone en nous pro­met­tant de déjeu­ner ensemble, elle que j’ai recher­chée si long­temps après que notre his­toire fut ter­mi­née, dans la rue où je l’a­vais vue la der­nière fois alors qu’elle était en fait par­tie faire ses études à Caen… Elle a fini par sur­gir à nou­veau, l’a­beille tendre…

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