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Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 1 et 2

Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 1 et 2

Le Rose de Pontormo

Le Rose de Pontormo

Par­ties 1 et 2

PAR­TIE I

Le train ralen­tit dans un sou­pir de fer­raille et Léonce posa la main sur la vitre, comme on touche un front fié­vreux. Dehors, les fau­bourgs de Flo­rence glis­saient sans grâce — entre­pôts, garages, murs tagués d’ins­crip­tions poli­tiques que per­sonne ne lisait plus, linge sus­pen­du entre les immeubles comme des dra­peaux de red­di­tion. Il avait ima­gi­né autre chose. Il avait ima­gi­né que la ville se don­ne­rait d’emblée, dans un sur­gis­se­ment de cou­poles et de pierres dorées, comme dans les livres. Mais les villes ne se donnent pas ain­si. Les villes, comme les êtres, com­mencent par leur côté laid.

Il tira sa valise du porte-bagages. Une valise trop lourde, bour­rée de livres — trois Fors­ter, un Sten­dhal, le jour­nal de voyage de Goethe, un Hen­ry James glis­sé au der­nier moment par super­sti­tion, et ses propres cahiers, vierges encore, qui pesaient plus que tout le reste par la pro­messe qu’ils conte­naient. Dans la poche inté­rieure de sa veste, un sty­lo-plume que Mathilde lui avait offert pour ses vingt-huit ans. Il ne savait pas encore pour­quoi il l’a­vait empor­té. Par fidé­li­té à quoi ? Au geste d’é­crire, ou à la main qui l’a­vait donné ?

Mathilde. Ne pas y pen­ser. Pas maintenant.

La gare de San­ta Maria Novel­la le reçut dans un vacarme de voix ita­liennes, d’an­nonces incom­pré­hen­sibles, de pigeons éga­rés sous la ver­rière. Il res­ta un moment immo­bile sur le quai, sa valise à ses pieds, avec cette sen­sa­tion qu’ont les voya­geurs soli­taires en terre incon­nue — celle d’être à la fois abso­lu­ment libre et abso­lu­ment per­du. Un cou­rant d’air chaud lui cares­sa le visage, por­tant une odeur de die­sel et de jas­min mêlés, et il se dit que c’é­tait peut-être ça, l’I­ta­lie : cette impu­re­té constante, ce refus de sépa­rer le beau du sale.

Il tra­ver­sa le hall de la gare d’un pas qu’il vou­lait assu­ré. Il avait trente ans, il était écri­vain — ou du moins il avait publié un pre­mier roman, trois ans plus tôt, chez un petit édi­teur lyon­nais, un livre que qua­torze per­sonnes avaient lu et dont douze avaient dit du bien, ce qui ne vou­lait rien dire — et il venait à Flo­rence écrire le deuxième. C’é­tait le plan. Le plan était simple et lumi­neux, comme tous les plans éla­bo­rés dans la dou­leur : quit­ter Lyon, quit­ter l’ap­par­te­ment de la Croix-Rousse où l’o­deur de Mathilde impré­gnait encore les draps qu’il n’a­vait pas chan­gés, quit­ter la France, s’ins­tal­ler dans un grand hôtel flo­ren­tin et écrire un roman sur un Anglais qui ne res­sent rien devant la beau­té. Tout le contraire de Sten­dhal. Un anti-Sten­dhal. C’é­tait le projet.

*

Sur la Piaz­za del­la Sta­zione, la lumière de mai l’é­blouit. Il mit un moment à com­prendre que ce n’é­tait pas la même lumière qu’à Lyon — pas cette clar­té lai­teuse et rai­son­nable des bords de Saône, mais quelque chose de plus violent, de plus doré, une lumière qui sem­blait pro­ve­nir non pas du ciel mais des pierres elles-mêmes, comme si les façades avaient emma­ga­si­né des siècles de soleil et le res­ti­tuaient par bouf­fées. Il plis­sa les yeux. Ce n’é­tait qu’une place de gare, avec ses taxis et ses ven­deurs de tours gui­dés, mais déjà quelque chose lui ser­rait la gorge, et il pen­sa — c’est ridi­cule, c’est la fatigue du voyage, ce n’est rien.

Le taxi lon­gea des rues étroites. Le chauf­feur par­lait au télé­phone dans un dia­lecte impé­né­trable, une main sur le volant, l’autre agi­tée dans des gestes qui sem­blaient diri­ger un orchestre invi­sible. Léonce regar­dait par la vitre. Des façades ocre et sienne, des volets vert sombre, des motos garées n’im­porte com­ment, des femmes en robes légères devant les cafés, et par­tout, au détour d’une rue, comme une appa­ri­tion incon­grue, un frag­ment de splen­deur — le flanc d’une église, une log­gia sculp­tée, un bout de fresque aper­çu par une porte ouverte. Flo­rence ne se livrait pas d’un coup. Elle pro­cé­dait par éclats, par embuscades.

Via il Pra­to. Le taxi s’arrêta.

*

Le Grand Hotel Vil­la Medi­ci se tenait là, en retrait de la rue, avec cette assu­rance tran­quille des bâti­ments qui n’ont plus rien à prou­ver. Un palais du dix-hui­tième siècle conver­ti en hôtel, façade crème et volets gris, un jar­din qu’on devi­nait der­rière les grilles — des cyprès, une pis­cine peut-être, et cette odeur de buis et de terre chaude qui fran­chis­sait les murs. Léonce leva les yeux vers les étages supé­rieurs. Des bal­cons en fer for­gé, des rideaux blancs qui bou­geaient à peine dans l’air immo­bile. Il se dit que c’é­tait exac­te­ment ce qu’il cher­chait — un lieu sus­pen­du, hors du temps, un décor de roman édouar­dien échoué dans les années quatre-vingt-dix.

Le hall l’ac­cueillit dans une fraî­cheur de marbre et de silence. Sols noirs et blancs en damier, colonnes, un lustre de Mura­no dont les pen­de­loques fris­son­naient sans rai­son appa­rente — peut-être un cou­rant d’air, peut-être le souffle de quel­qu’un qui venait de pas­ser. Der­rière la récep­tion, un homme mince au sou­rire cali­bré, che­veux noirs lis­sés en arrière, cos­tume impec­cable, qui lui dit « Ben­ve­nu­to, Signore » avec une dou­ceur de confesseur.

— Léonce Armand. J’ai réser­vé pour trois semaines.

Le récep­tion­niste cher­cha dans son registre avec des gestes d’une len­teur litur­gique. Léonce en pro­fi­ta pour obser­ver le hall. À gauche, un salon dont il aper­ce­vait un angle — fau­teuils club, boi­se­ries, un tableau sombre repré­sen­tant une chasse. À droite, un esca­lier monu­men­tal qui mon­tait vers les étages dans une courbe pares­seuse. Au fond, une baie vitrée don­nait sur le jar­din inté­rieur où des para­sols blancs sem­blaient attendre des fan­tômes. Et par­tout, ce silence par­ti­cu­lier des grands hôtels anciens, un silence qui n’est pas une absence de bruit mais une pré­sence — celle de toutes les voix qui ont réson­né là et dont l’é­cho, pen­sait Léonce, devait s’être incrus­té dans les murs comme les pig­ments dans une fresque.

— Chambre 307, Signore. Troi­sième étage. Avec vue sur les col­lines de Fiesole.

L’as­cen­seur était une cage dorée, lente, grin­çante, qui sem­blait mon­ter à regret. Léonce appuya son front contre la grille et fer­ma les yeux. Il sen­tit le bâti­ment vibrer autour de lui, cette vibra­tion imper­cep­tible des vieux immeubles qui tiennent debout par habi­tude plus que par struc­ture, et il pen­sa à Fors­ter, au jeune Fors­ter de 1901 qui avait peut-être emprun­té un ascen­seur sem­blable dans une pen­sion sem­blable, avec la même appré­hen­sion, la même exci­ta­tion secrète, et il se deman­da ce que Fors­ter avait res­sen­ti en voyant Flo­rence pour la pre­mière fois — lui qui por­tait déjà en germe Lucy Honey­church, George Emer­son et cette chambre avec vue qui allait tout changer.

*

La chambre 307 était vaste, claire, avec des mou­lures au pla­fond et un par­quet qui cra­quait sous les pas comme une mémoire du bois. Le lit était immense et blanc. Un bureau Empire était pla­cé près de la fenêtre — exac­te­ment ce qu’il fal­lait. Léonce posa sa valise, tra­ver­sa la pièce et ouvrit les volets.

Flo­rence.

Les toits s’é­ten­daient sous ses yeux dans un désordre magni­fique de tuiles rousses, de ter­rasses, d’an­tennes de télé­vi­sion et de clo­chers. Au loin, à gauche, le dôme de Bru­nel­les­chi flot­tait au-des­sus de la ville avec une évi­dence géo­mé­trique que la dis­tance ren­dait presque irréelle. Et der­rière, les col­lines de Fie­sole mon­taient dou­ce­ment dans une brume dorée, avec leurs vil­las cachées dans les oli­viers, leurs cyprès dres­sés comme des sen­ti­nelles noires. La lumière du soir enve­lop­pait tout d’un voile d’ambre. Un merle chan­tait quelque part dans le jar­din, en dessous.

Léonce res­ta long­temps accou­dé au bal­con. Il sen­tait la tié­deur de la pierre sous ses avant-bras, le par­fum des gly­cines qui mon­tait du jar­din, et cette espèce de bour­don­ne­ment loin­tain qui était Flo­rence au cré­pus­cule — klaxons, voix, cloches, moteurs — un bruit de fond conti­nu et doux, comme une res­pi­ra­tion. Il pen­sa qu’il aurait dû prendre des notes. Un écri­vain prend des notes. Mais il ne bou­gea pas. Il res­ta là, immo­bile, et quelque chose en lui — quelque chose qu’il ne vou­lait pas nom­mer — se des­ser­ra très légè­re­ment, comme un nœud qu’on n’a­vait pas conscience de porter.

Ne pas confondre. Ce n’est pas de l’é­mo­tion. C’est la fatigue du voyage.

Il se retour­na vers la chambre. Sor­tit les livres de la valise, les ali­gna sur le bureau. Fors­ter, Fors­ter, Fors­ter, Sten­dhal, Goethe, James. Les cahiers vierges à côté. Le sty­lo-plume de Mathilde, qu’il posa devant lui avec une pré­cau­tion exces­sive, comme un chi­rur­gien dis­pose ses ins­tru­ments. Puis il ouvrit le pre­mier cahier et écri­vit, d’une écri­ture soi­gnée, presque scolaire :

« Per­son­nage : homme anglais, qua­rante ans, culti­vé, for­tu­né. Nom : à trou­ver. Carac­tère : une froi­deur abso­lue devant l’art. Il a tout vu. Rien ne l’at­teint. Flo­rence n’est pour lui qu’un musée sup­plé­men­taire. Il tra­verse les salles des Offices comme on tra­verse un hall de gare — vite, sans lever les yeux. Il est l’an­ti-Sten­dhal. Le contraire de l’émotion. »

Il relut ces lignes. Elles lui parurent justes. Froides. Exac­te­ment ce qu’il cher­chait. Il refer­ma le cahier et des­cen­dit dîner.

*

Le res­tau­rant de l’hô­tel occu­pait une salle longue aux murs ten­dus de soie jaune pâle. Des tables espa­cées, des nappes blanches, des bou­gies, et cette lumière tami­sée qui donne aux visages des airs de por­traits anciens. Léonce fut ins­tal­lé à une petite table près de la fenêtre. Il com­man­da un risot­to aux arti­chauts et un verre de Chian­ti, et il atten­dit en obser­vant les autres convives.

C’est là qu’il les vit pour la pre­mière fois.

Deux tables plus loin, un couple d’A­mé­ri­cains — la soixan­taine, bron­zés de ce bron­zage arti­fi­ciel des gens qui ne sont jamais là où ils vivent, lui en bla­zer bleu marine avec un mou­choir de poche assor­ti, elle cou­verte de bijoux qui tin­taient chaque fois qu’elle por­tait la four­chette à sa bouche. Ils par­laient fort. Pas fort comme on parle quand on est sourd ou joyeux, mais fort comme on parle quand on veut que les autres entendent, avec cette assu­rance sou­ve­raine des gens qui pensent que le monde est une audience.

— Three hun­dred thou­sand for the Bel­li­ni stu­dy, disait l’homme en cou­pant sa viande. It’s a steal, Patri­cia. A steal.

— But the pro­ve­nance, Howard. The pro­ve­nance is cloudy.

— Pro­ve­nance is a sto­ry. You buy the sto­ry or you don’t.

Léonce écou­tait mal­gré lui. Pro­ve­nance is a sto­ry. Il y avait quelque chose d’obs­cène et de fas­ci­nant dans cette phrase — réduire l’his­toire d’un tableau, son voyage à tra­vers les siècles, les mains qui l’a­vaient tenu, les murs qui l’a­vaient abri­té, à une simple « his­toire » qu’on achète ou pas. Il pen­sa à son per­son­nage anglais. Voi­là exac­te­ment le monde dans lequel il évo­lue­rait. Un monde où l’art est une transaction.

Le risot­to arri­va. Il était par­fait — cré­meux, avec cette pointe d’a­mer­tume de l’ar­ti­chaut qui contre­ba­lan­çait le par­me­san. Léonce man­gea len­te­ment. Il n’a­vait pas eu faim depuis des semaines, depuis Mathilde, depuis ce soir de mars où elle avait dit « je ne peux plus vivre avec quel­qu’un qui vit dans les livres plus que dans la vie » — et il s’é­tait ren­du compte, avec un effroi silen­cieux, qu’il n’a­vait rien trou­vé à répondre, parce qu’elle avait raison.

Mais là, le risot­to. Les arti­chauts de Flo­rence. Le Chian­ti qui lui chauf­fait dou­ce­ment la poi­trine. Et par la fenêtre, le jar­din illu­mi­né par des lampes basses qui fai­saient dan­ser les ombres des cyprès sur le mur du fond, et il se dit que peut-être, ici, les choses pour­raient recom­men­cer — non pas la vie avec Mathilde, cette vie-là était finie, mais quelque chose d’autre, une autre forme d’ha­bi­ta­tion du monde, par l’é­cri­ture, par les yeux, par cette atten­tion aux choses que Fors­ter appe­lait « only connect ».

— Vous permettez ?

La voix venait de la table voi­sine. Léonce tour­na la tête. Une femme âgée, très droite, che­veux blancs rele­vés en chi­gnon, un col­lier de perles sur une robe noire simple. Des yeux d’un bleu très pâle, presque trans­pa­rent, qui le regar­daient avec une curio­si­té amu­sée. Anglaise, évi­dem­ment. Tout en elle disait l’An­gle­terre — la pos­ture, la rete­nue, cette manière de sou­rire sans mon­trer les dents.

— Vous êtes fran­çais, n’est-ce pas ? Je vous ai vu arri­ver cet après-midi avec votre mon­tagne de livres. On ne vient à Flo­rence qu’a­vec trop de livres ou pas assez. Il n’y a pas de juste milieu.

Léonce sou­rit mal­gré lui.

— Trop de livres, j’en ai peur.

— Ah, mais c’est la bonne caté­go­rie. Les gens qui arrivent sans livres finissent tou­jours par ache­ter les mau­vais. Les bou­tiques de la Via Tor­na­buo­ni sont pleines de très jolies édi­tions qui ne valent rien. Moi, je suis ici depuis onze ans, et je ne lis plus que Dante. En ita­lien. C’est la seule façon hon­nête de lire Dante.

Onze ans. Léonce la regar­da avec un éton­ne­ment qu’il ne cher­cha pas à dis­si­mu­ler. Onze ans dans cet hôtel. Comme une rési­dente per­ma­nente, un meuble vivant du Grand Hotel Vil­la Medi­ci, un fan­tôme en robe noire et col­lier de perles.

— Vous vivez ici ? deman­da-t-il, et il regret­ta aus­si­tôt la bana­li­té de la question.

— Je ne vis nulle part, dit-elle. Je suis sim­ple­ment là où je suis. Il se trouve que depuis onze ans, je suis ici. Flo­rence a cette pro­prié­té : elle vous retient sans que vous vous en ren­diez compte. On arrive pour une semaine et on reste pour tou­jours. C’est une forme de piège. Le plus beau piège du monde.

Elle but une gor­gée de vin — du blanc, nota Léonce, pas du rouge comme tout le monde.

— Je m’ap­pelle Mrs. Bla­ck­wood. Elea­nor Bla­ck­wood. Et vous écri­vez un roman, natu­rel­le­ment. Tous les Fran­çais qui viennent ici avec trop de livres écrivent un roman.

Léonce eut un rire bref.

— C’est si évident ?

— Mon cher, à Flo­rence, tout est évident. C’est sa malé­dic­tion. Cette ville ne sait rien cacher.

Elle lui adres­sa un der­nier sou­rire — un sou­rire étrange, qui conte­nait quelque chose de tendre et d’a­ver­ti à la fois, comme si elle savait déjà ce qui allait lui arri­ver — puis elle se tour­na vers sa sole meu­nière avec une concen­tra­tion de chi­rur­gien et ne dit plus un mot.

Léonce remon­ta dans sa chambre. Il ouvrit la fenêtre sur la nuit flo­ren­tine. La ville bruis­sait en des­sous, odeur de pierre tiède et de rivière, une moto au loin, des rires quelque part, et au-des­sus de tout le dôme de Bru­nel­les­chi éclai­ré dans le ciel noir, irréel, sus­pen­du comme une lune de pierre.

Il s’as­sit au bureau. Ouvrit son cahier. Relu sa pre­mière note sur le per­son­nage anglais. Ajouta :

« Il des­cend au Grand Hotel. On est en mai. La lumière ne l’in­té­resse pas. »

Puis il étei­gnit la lampe et res­ta long­temps dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter Flo­rence respirer.

PAR­TIE II

Le len­de­main, Léonce se leva tôt. Six heures. La lumière entrait à peine par les volets entre­bâillés, une lumière mauve et indé­cise, celle de Flo­rence avant que Flo­rence ne devienne Flo­rence — avant les tou­ristes, avant les klaxons, avant la comé­die du jour. Il prit une douche longue et très chaude, s’ha­billa avec soin — che­mise blanche, pan­ta­lon de lin, chaus­sures de marche — et des­cen­dit prendre le petit déjeu­ner dans la salle du res­tau­rant déserte.

Un ser­veur silen­cieux lui appor­ta un cap­puc­ci­no et une cor­beille de pains. Le cap­puc­ci­no était épais, brû­lant, sur­mon­té d’une mousse dense que Léonce contem­pla un ins­tant avec une gra­vi­té absurde avant de la cre­ver du bout de sa cuillère. Il y avait aus­si de la confi­ture de figues, du miel de châ­tai­gnier, des tranches de cake aux fruits confits, et il man­gea tout avec un appé­tit qui le sur­prit lui-même — à Lyon, depuis la rup­ture, il se nour­ris­sait de café noir et de tar­tines oubliées, il avait per­du quatre kilos et sa mère, au télé­phone, disait « tu as une voix de papier ».

Il sor­tit son cahier et relut ses notes de la veille. Le per­son­nage anglais. Qua­rante ans. Froid. Blin­dé. Il fal­lait lui trou­ver un nom. Quelque chose de sec, de cou­pant, un nom qui claque comme une porte qu’on ferme. Il essaya plu­sieurs com­bi­nai­sons en marge du cahier : Ash­worth, Pem­ber­ton, Craw­ley, Hale. Aucun ne tenait. Puis il écri­vit — presque sans y pen­ser, comme si la main avait déci­dé seule — Wyn­ters. Charles Wyn­ters. Avec un y, cette lettre froide, cette voyelle qui n’en est pas une, cette ano­ma­lie silen­cieuse au cœur du mot.

Charles Wyn­ters. Oui. C’é­tait lui.

Il nota : « Wyn­ters arrive à Flo­rence par obli­ga­tion. Un héri­tage à régler, une pro­prié­té fami­liale dans les col­lines de Bel­los­guar­do. Il ne veut pas être là. L’I­ta­lie l’en­nuie. L’art l’en­nuie. Il est de ces Anglais pour qui le conti­nent est un désa­gré­ment néces­saire, une cor­vée cli­ma­tique. Il tra­verse les musées comme on tra­verse les salles d’at­tente — vite, les yeux ailleurs, en pen­sant au retour. »

Il sou­rit. Il tenait quelque chose.

*

À huit heures, il sor­tit du Grand Hotel et mar­cha vers le centre.

Flo­rence au petit matin est une ville dif­fé­rente. Les rues sont encore humides du pas­sage des balayeuses, les devan­tures fer­mées, les places presque vides. On entend ses propres pas réson­ner sur les dalles. Les façades ont cette teinte par­ti­cu­lière des pierres mouillées — un gris doré, un ocre assour­di, comme un tableau vu à tra­vers un voile. Et il y a cette odeur, cette odeur de Flo­rence que Léonce appren­drait à recon­naître au fil des jours, un mélange de café tor­ré­fié, de pierre ancienne, de cuir — les ate­liers de l’Ol­trar­no com­men­çaient à ouvrir — et de cette chose indé­fi­nis­sable qui est peut-être sim­ple­ment l’o­deur du temps accumulé.

Il avait un plan. Un pro­gramme. Une méthode. C’é­tait sa façon de fonc­tion­ner — Mathilde le lui repro­chait, cette manie de tout orga­ni­ser, de qua­driller le réel avec des listes et des horaires, comme si la vie était un manus­crit à struc­tu­rer. Mais c’é­tait aus­si ce qui le tenait debout. La méthode, c’est ce qui reste quand le reste s’effondre.

Pre­mier jour : les Offices. Entrer dans le musée, obser­ver les salles, noter les œuvres devant les­quelles Wyn­ters pas­se­rait sans s’ar­rê­ter. Faire l’in­ven­taire de l’in­dif­fé­rence. Com­prendre com­ment un homme peut se tenir devant la Nais­sance de Vénus et ne rien sentir.

Il arri­va Piaz­zale degli Uffi­zi à huit heures trente. Il n’y avait presque per­sonne — quelques tou­ristes japo­nais, un groupe de lycéens ita­liens que leur pro­fes­seur ten­tait de ras­sem­bler, et un homme en salo­pette bleue qui fumait une ciga­rette assis sur les marches, avec la non­cha­lance magni­fique de ceux qui vivent à côté des chefs-d’œuvre et n’y pensent plus. Léonce entra.

Les pre­mières salles. L’art médié­val, les fonds d’or, les Vierges hié­ra­tiques aux yeux immenses. Il pre­nait des notes dans son cahier : « Wyn­ters tra­verse la salle des Pri­mi­tifs sans lever les yeux. Les fonds d’or lui semblent vul­gaires — trop d’or, comme un res­tau­rant qui en fait trop. Il pense à son club lon­do­nien, au feu de che­mi­née, au scotch du soir. » C’é­tait facile. L’i­ro­nie cou­lait. Wyn­ters était un per­son­nage confor­table — on pou­vait se moquer de lui tout en l’ha­bi­tant, le mépri­ser tout en le com­pre­nant. Léonce avan­çait dans les salles avec une assu­rance d’en­to­mo­lo­giste, épin­glant chaque tableau sur le liège de son cahier, clas­sant, anno­tant, maîtrisant.

La Nais­sance de Vénus. Il s’arrêta.

Non pas parce qu’elle le tou­chait — il l’a­vait vue mille fois en repro­duc­tion, sur des cartes pos­tales, des cou­ver­tures de livres, des boîtes de cho­co­lats, et cette sur­ex­po­si­tion avait fait son tra­vail d’u­sure — mais parce qu’il devait noter la réac­tion de Wyn­ters. Il s’as­sit sur la ban­quette au centre de la salle et regar­da le tableau avec les yeux de son per­son­nage. Vénus debout sur sa coquille, les che­veux empor­tés par le vent, ce corps d’une pâleur presque mala­dive, et à gauche Zéphyr qui souffle, et à droite la nymphe qui tend le man­teau. Il nota : « Wyn­ters regarde Vénus comme on regarde un meuble. Une jolie chose, bien faite, à sa place. Il remarque que le cou est trop long. Ana­to­mi­que­ment impos­sible. Il s’en satis­fait — une imper­fec­tion qui jus­ti­fie son indifférence. »

Il refer­ma le cahier. Satis­fait. Mais en se levant de la ban­quette, il eut une sen­sa­tion étrange — un très léger ver­tige, à peine per­cep­tible, comme quand on se relève trop vite — et il lui sem­bla que la lumière dans la salle avait chan­gé, qu’elle était deve­nue plus dense, plus dorée, et que Vénus, l’es­pace d’une seconde, le regardait.

Ridi­cule. Il ajus­ta ses lunettes et pas­sa dans la salle suivante.

*

Il revint au Grand Hotel en début d’a­près-midi, la tête pleine de tableaux qu’il avait clas­sés et éti­que­tés dans son cahier avec la rigueur d’un archi­viste. Le hall était ani­mé d’un bal­let dis­cret — clients qui entraient et sor­taient, grooms en uni­forme bor­deaux, un cha­riot de bagages qui tra­ver­sait le damier de marbre en cli­que­tant. Le lustre de Mura­no brillait dans la lumière de la baie vitrée, et Léonce se dit qu’il y avait quelque chose de théâ­tral dans cet hôtel, une mise en scène per­ma­nente dont les clients étaient à la fois les acteurs et les spec­ta­teurs, sans jamais savoir très bien lequel des deux rôles ils tenaient.

Il s’ins­tal­la au bar pour prendre un café. Le bar du Grand Hotel Vil­la Medi­ci était une pièce boi­sée, intime, avec des fau­teuils de cuir fauve et des éta­gères gar­nies de bou­teilles qui mon­taient jus­qu’au pla­fond. Des pho­to­gra­phies en noir et blanc ornaient les murs — des clients célèbres d’au­tre­fois, des actrices, des écri­vains, des diplo­mates, tous figés dans des poses d’une élé­gance dis­pa­rue, avec leurs ciga­rettes longues et leurs sou­rires de gens qui savent qu’on les regarde. Léonce cher­cha un visage qu’il connaî­trait. Il ne trou­va pas.

Le bar­man — un petit homme rond aux joues rouges, la cin­quan­taine, qui s’ap­pe­lait Mar­co et por­tait un nœud papillon vert — lui pré­pa­ra un espres­so avec des gestes d’une pré­ci­sion horlogère.

— Pri­mo gior­no a Firenze, Signore ?

— Si, dit Léonce, épui­sant d’un coup la moi­tié de son voca­bu­laire italien.

— Ah, répon­dit Mar­co avec un sou­rire qui conte­nait toute la bien­veillance et toute la condes­cen­dance de Flo­rence envers ses visi­teurs. Firenze è come il vino. Il pri­mo gior­no, non si capisce niente. Il secon­do gior­no, si crede di capire tut­to. Il ter­zo gior­no, si capisce che non si capirà mai.

Flo­rence est comme le vin. Le pre­mier jour, on ne com­prend rien. Le deuxième, on croit tout com­prendre. Le troi­sième, on com­prend qu’on ne com­pren­dra jamais.

Léonce sou­rit poli­ment. Il ne savait pas encore à quel point Mar­co avait raison.

*

Les jours sui­vants, il s’ins­tal­la dans une rou­tine pré­cise. Lever à six heures. Petit déjeu­ner seul dans la salle déserte. Sor­tie à huit heures. Musée ou église le matin — il pro­cé­dait métho­di­que­ment, quar­tier par quar­tier, comme un géo­mètre arpen­tant un ter­rain. Déjeu­ner dans une trat­to­ria de l’Ol­trar­no où on lui ser­vait des pâtes aux truffes et du vin de la mai­son dans des verres épais. Retour au Grand Hotel en début d’a­près-midi. Écri­ture jus­qu’au soir. Dîner au res­tau­rant de l’hô­tel. Cahier. Sommeil.

San Mar­co, le deuxième jour. Le couvent de Fra Ange­li­co. Chaque cel­lule contient une fresque — une Annon­cia­tion, une Cru­ci­fixion, une Mise au tom­beau — peinte pour les moines, pour eux seuls, dans le silence de leur retraite. Léonce entra dans la pre­mière cel­lule et nota : « Wyn­ters trouve les fresques naïves. Des images pieuses. De l’illus­tra­tion, pas de l’art. Il pré­fère le cou­loir au cel­lule. » C’é­tait cruel et drôle. Il aimait cette cruau­té. Elle le protégeait.

San­ta Croce, le troi­sième jour. Les tom­beaux de Michel-Ange, de Machia­vel, de Gali­lée. L’im­men­si­té de la nef. Et le Cru­ci­fix de Cima­bue dans la cha­pelle du fond, cet objet rava­gé par l’i­non­da­tion de 1966, dont la pein­ture était à moi­tié effa­cée, le Christ à demi dis­pa­ru, et cette dis­pa­ri­tion même ren­dait l’œuvre plus poi­gnante que si elle avait été intacte — comme si la souf­france du Christ et la souf­france du bois ne fai­saient plus qu’une. Léonce nota dans son cahier : « Wyn­ters passe devant le Cima­bue sans s’ar­rê­ter. Un Christ abî­mé ne l’in­té­resse pas. L’art endom­ma­gé n’est plus de l’art, pense-t-il. C’est du déchet. » Mais en écri­vant ces mots, il eut une hési­ta­tion. Sa main trem­bla — très légè­re­ment, presque rien, un fré­mis­se­ment du poi­gnet qu’un obser­va­teur exté­rieur n’au­rait pas remar­qué. Il ratu­ra « déchet » et écri­vit « sou­ve­nir ». L’art endom­ma­gé n’est plus de l’art, c’est du sou­ve­nir. Ce n’é­tait pas la même chose. Ce n’é­tait pas du tout la même chose.

Le Palaz­zo Pit­ti, le qua­trième jour. La Gal­le­ria Pala­ti­na, ses salles sur­char­gées, les tableaux accro­chés du sol au pla­fond dans un entas­se­ment qui tenait du cabi­net de curio­si­tés et du délire. Des Raphaël, des Titien, des Rubens, côte à côte, sans espace pour res­pi­rer. Léonce s’as­sit devant la Madon­na del­la Seg­gio­la de Raphaël — cette Vierge ronde, douce, par­faite dans son ton­do — et il cher­cha les mots de Wyn­ters. Mais Wyn­ters, ce matin-là, ne vou­lait pas par­ler. Le cahier res­ta ouvert sur la page blanche. Léonce regar­da la Vierge. La Vierge le regar­dait. Il y avait dans ses yeux peints quelque chose qui res­sem­blait à de la pitié — pas une pitié reli­gieuse, pas la pitié de la Madone pour l’hu­ma­ni­té souf­frante, mais une pitié intime, per­son­nelle, comme si elle voyait à tra­vers lui, comme si elle voyait la rup­ture, les draps de la Croix-Rousse, les nuits blanches, la fuite à Flo­rence, le roman qu’il s’ef­for­çait d’é­crire pour ne pas pen­ser. Il refer­ma le cahier d’un geste brusque et quit­ta la salle.

Ce soir-là, au bar du Grand Hotel, il tom­ba sur le restaurateur.

*

L’homme était assis dans un des fau­teuils de cuir, un verre d’a­ma­ro devant lui, les mains posées sur ses genoux. Et c’é­taient les mains qu’on voyait d’a­bord. Des mains extra­or­di­naires — longues, fines, tachées de pig­ments, des traces de bleu de cobalt sous les ongles, du jaune de Naples dans les plis des pha­langes, une car­to­gra­phie de cou­leurs incrus­tée dans la peau comme un tatouage invo­lon­taire. Le visage était mince, buri­né, la cin­quan­taine avan­cée, des che­veux gris en désordre, des yeux noirs très vifs sous des sour­cils brous­sailleux. Il por­tait une che­mise frois­sée et un pan­ta­lon de velours côte­lé dont les genoux étaient usés à force de s’a­ge­nouiller — devant des fresques, devant des retables, devant tout ce que les siècles avaient abî­mé et que ses mains réparaient.

— Vous êtes res­tau­ra­teur ? deman­da Léonce en s’as­seyant dans le fau­teuil voi­sin, les yeux fixés sur ces mains.

L’homme le regar­da avec sur­prise, puis bais­sa les yeux vers ses propres doigts et eut un rire bref.

— C’est si visible ? Je me lave pour­tant. Trois fois par jour. Mais les pig­ments sont plus tenaces que moi. Filip­po Catal­di. Je tra­vaille à San­ta Maria Novel­la en ce moment. La cha­pelle des Espa­gnols. Une fresque d’An­drea di Bonaiu­to, qua­tor­zième siècle. Très endom­ma­gée. Très belle.

Il pro­non­çait « mol­to bel­la » avec une gra­vi­té de méde­cin annon­çant un diag­nos­tic, et Léonce com­prit que pour cet homme, la beau­té d’une fresque et sa fra­gi­li­té étaient une seule et même chose — on ne pou­vait pas dire l’une sans dire l’autre.

— Vous savez ce que c’est, res­tau­rer une fresque ? dit Filip­po en fai­sant tour­ner son verre d’a­ma­ro entre ses doigts tache­tés. C’est tou­cher quelque chose que quel­qu’un a tou­ché il y a six cents ans. Mes doigts sont là où les doigts de Bonaiu­to étaient. Sur le même enduit. La même chaux. Le même mur. Six siècles entre nous et rien du tout entre nous. C’est ver­ti­gi­neux. Et c’est ter­rible, parce que chaque geste que je fais peut sau­ver ou détruire. Un mil­li­mètre de trop, un sol­vant trop fort, et c’est fini. L’o­ri­gi­nal dis­pa­raît. Pour toujours.

Il but une gor­gée d’amaro.

— Les gens croient que les œuvres d’art sont éter­nelles. Ils regardent un Giot­to et ils pensent : ça a tou­jours été là, ça sera tou­jours là. Mais non. C’est fra­gile comme la peau. Comme le souffle. Un incen­die, une inon­da­tion, un trem­ble­ment de terre — tout peut dis­pa­raître en une nuit. Flo­rence a failli mou­rir en 1966. L’Ar­no est sor­ti de son lit et a noyé tout. Les Cru­ci­fix, les manus­crits, les retables. L’eau boueuse dans les nefs des églises. Vous ima­gi­nez ? La boue de l’Ar­no sur les fresques de Cima­bue. C’est comme — com­ment dire — c’est comme gifler Dieu.

Léonce écou­tait. Il avait oublié son cahier. Oublié Wyn­ters. Il y avait dans la voix de Filip­po quelque chose qui ren­dait l’é­cri­ture inutile — une pas­sion si nue, si directe, qu’au­cune phrase ne pou­vait l’é­ga­ler. Cet homme tou­chait l’art avec ses mains. Lui, Léonce, ne fai­sait que le regar­der et en tirer des mots. Et les mots, ce soir-là, lui parurent insuffisants.

— Et vous, dit Filip­po, qu’est-ce que vous faites à Flo­rence ? Non, lais­sez-moi devi­ner. Fran­çais, jeune, cet air un peu per­du, ce cahier que Mar­co m’a dit que vous trim­ba­lez par­tout. Vous écrivez.

— J’es­saie.

— Sur Florence ?

— Sur quel­qu’un qui ne res­sent rien à Florence.

Filip­po le dévi­sa­gea un long moment, avec une expres­sion indé­chif­frable — amu­se­ment, inquié­tude, com­pas­sion, tout cela à la fois, ou rien de tout cela.

— Alors vous écri­vez sur un homme mort, dit-il dou­ce­ment. Parce que ne rien res­sen­tir à Flo­rence, c’est être mort. Il n’y a pas d’autre mot.

*

Le soir, dans sa chambre, Léonce écri­vit pen­dant trois heures. Le cha­pitre où Wyn­ters visite les Offices. Il le vou­lait sec, rapide, cli­nique. Wyn­ters passe devant le Prin­temps de Bot­ti­cel­li et pense à son jar­di­nier anglais qui taille mieux les haies que ces nymphes ne dansent. Wyn­ters regarde le Ton­do Doni de Michel-Ange et trouve la com­po­si­tion « encom­brée ». Wyn­ters s’ar­rête devant un Cara­vage — la tête de Méduse — et note que l’ex­pres­sion de ter­reur est « légè­re­ment théâ­trale ».

C’é­tait drôle. C’é­tait effi­cace. Mais quelque chose ne fonc­tion­nait pas. Léonce reli­sait ses pages et sen­tait un malaise qu’il ne par­ve­nait pas à iden­ti­fier — comme un musi­cien qui joue juste mais à côté du rythme, un déca­lage infime, imper­cep­tible pour les autres mais insup­por­table pour lui. Wyn­ters était trop par­fait dans sa froi­deur. Trop lisse. Trop facile. Il n’y avait pas de faille. Et un per­son­nage sans faille n’est pas un per­son­nage, c’est une thèse.

Il pen­sa à ce que Filip­po avait dit. Un homme mort.

Il se leva, alla à la fenêtre. Flo­rence la nuit, en des­sous. Les toits sombres, les rues éclai­rées par les réver­bères oran­gés, le dôme de Bru­nel­les­chi qui flot­tait dans le noir comme un vais­seau ancré au-des­sus de la ville. Quelque part, une cloche son­na — pas une cloche d’é­glise, une cloche plus petite, plus claire, peut-être une hor­loge, peut-être rien. Et il pen­sa : est-ce que c’est Wyn­ters qui est mort, ou est-ce que c’est moi qui suis mort et qui essaie de se cacher der­rière un per­son­nage mort pour ne pas le savoir ?

Il chas­sa cette pen­sée. La méthode. Reve­nir à la méthode.

*

Mrs. Bla­ck­wood l’at­ten­dait au dîner. Non pas qu’elle l’eût invi­té — elle n’in­vi­tait jamais per­sonne, elle était sim­ple­ment là, à sa table habi­tuelle, la table sept, près du mur du fond, avec son cou­vert dres­sé pour une, sa demi-bou­teille de Ver­nac­cia di San Gimi­gna­no et son air d’é­ter­ni­té patiente. Mais quand Léonce pas­sa devant elle, elle leva les yeux et dit :

— Asseyez-vous, je vous prie. J’ai man­gé seule pen­dant onze ans et j’en ai fait le tour.

Il s’as­sit. C’é­tait une femme qu’on n’a­vait pas le pou­voir de refu­ser — non par auto­ri­ta­risme, mais par cette force tran­quille des gens qui ont aban­don­né toute pré­ten­tion et à qui, pour cette rai­son même, on ne peut rien refuser.

Elle com­man­da pour lui — un taglia­ta di man­zo avec des cèpes, et un Bru­nel­lo di Mon­tal­ci­no qu’elle connais­sait par l’an­née, le domaine, et le nom du vigneron.

— Flo­rence vous a‑t-elle déjà fait pleu­rer ? deman­da-t-elle en dépliant sa ser­viette avec des gestes d’une pré­ci­sion maniaque.

— Non.

— Alors elle ne vous a pas encore trou­vé. Mais elle vous trou­ve­ra. Flo­rence trouve toujours.

— Vous par­lez de Flo­rence comme d’une personne.

— Flo­rence est une per­sonne. Capri­cieuse, cruelle, d’une beau­té insup­por­table. Elle s’offre aux imbé­ciles et se refuse aux déli­cats. Elle brise ceux qui l’aiment trop et ennuie ceux qui ne l’aiment pas assez. En cela, elle res­semble beau­coup aux femmes. Et aux hommes, d’ailleurs.

Le taglia­ta arri­va — la viande sai­gnante, les cèpes dorés, un filet d’huile d’o­live verte sur une roquette amère. Mrs. Bla­ck­wood regar­da l’as­siette de Léonce avec l’ap­pro­ba­tion muette d’un méde­cin véri­fiant que son patient mange.

— Vous écri­vez sur un homme qui ne res­sent rien, m’a dit Marco.

— Mar­co parle beaucoup.

— Mar­co est le vrai direc­teur de cet hôtel. Le direc­teur offi­ciel ne sait rien. Mar­co sait tout. Il sait qui couche avec qui, qui est rui­né, qui pleure la nuit. C’est le pri­vi­lège du bar­man — les gens se confient au-des­sus d’un verre comme ils ne se confient jamais au-des­sus d’une table. Le bar est un confes­sion­nal horizontal.

Elle cou­pa un mor­ceau de sa sole — c’é­tait tou­jours de la sole, comme si elle avait épui­sé tous les autres pois­sons du menu en onze ans et que celui-ci seul avait sur­vé­cu à l’é­preuve — et ajouta :

— Un per­son­nage qui ne res­sent rien devant l’art. C’est un sujet dan­ge­reux, vous savez. Parce que l’é­cri­ture est elle-même un art. Et si votre per­son­nage ne res­sent rien, c’est qu’il nie ce que vous êtes en train de faire en l’é­cri­vant. C’est un ser­pent qui se mord la queue. Ou un miroir qui refuse de refléter.

Léonce posa sa fourchette.

— C’est exac­te­ment le pro­blème, dit-il, et il fut sur­pris par sa propre franchise.

— Bien sûr que c’est le pro­blème. Et il n’y a qu’une solu­tion : le casser.

— Cas­ser quoi ?

— Le miroir, dit-elle. Ou le per­son­nage. Ou vous-même. L’un des trois doit céder. C’est la loi de Florence.

Elle ter­mi­na son vin, tam­pon­na ses lèvres avec sa ser­viette, et se leva avec la rai­deur gra­cieuse des vieilles dames anglaises habi­tuées à sor­tir de table comme on quitte une scène.

— Bonne nuit, mon cher. Et méfiez-vous de San­ta Feli­ci­ta. C’est la plus petite église de Flo­rence et la plus traître. On y entre pour voir une Dépo­si­tion et on en res­sort sans peau.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir menant aux ascen­seurs, lais­sant der­rière elle un sillage de par­fum — du muguet, pen­sa Léonce, ou du lys, quelque chose de blanc et de funèbre — et cette phrase sus­pen­due dans l’air du res­tau­rant comme une pro­phé­tie qu’on ne recon­naît comme telle que bien après qu’elle s’est accomplie.

*

Le cin­quième jour, Léonce reçut une carte pos­tale de sa mère. Vue de la basi­lique de Four­vière, côté Lyon. Au dos, une écri­ture ronde et appli­quée : « Mon Léonce, je pense à toi à Flo­rence. Mange bien. Ne reste pas trop dans les musées. Le soleil est meilleur pour la san­té que les tableaux. Maman. »

Il posa la carte sur le bureau, à côté de ses cahiers. Four­vière et le dôme de Bru­nel­les­chi. Lyon et Flo­rence. La mère et l’art. Il se dit que sa vie entière oscil­lait entre ces pôles — le fami­lier et le sublime, le confort et le ver­tige, Mathilde qui vou­lait qu’il vive dans la vie et lui qui fuyait dans les livres, et main­te­nant ce roman où il inven­tait un homme qui ne res­sen­tait rien pour ne pas avoir à admettre qu’il res­sen­tait trop.

Il n’é­cri­vit pas cette pen­sée dans son cahier. Il n’en avait pas le droit. Pas encore.

Ce soir-là, les Amé­ri­cains étaient de retour au restaurant.

— The Pon­tor­mo Depo­si­tion is over­ra­ted, disait Howard en ver­sant du vin sans regar­der le verre. Too much pink. Too much dra­ma. Give me a clean Pie­ro del­la Fran­ces­ca any day.

— You’re wrong, dar­ling, disait Patri­cia en fai­sant tin­ter ses bra­ce­lets. The Pon­tor­mo is the best thing in Flo­rence. It’s like Balen­cia­ga — if Balen­cia­ga were a painting.

— That’s exact­ly the pro­blem. Art shouldn’t remind you of fashion. Fashion reminds you of death.

— Eve­ry­thing reminds you of death, Howard.

— Only the expen­sive things.

Léonce écou­tait, fas­ci­né. Ces gens étaient des per­son­nages — pas de son roman, d’un autre roman, un roman qu’il n’é­cri­rait jamais, une comé­die noire sur les riches qui tra­versent le monde en le rédui­sant à des tran­sac­tions. Pro­ve­nance is a sto­ry. Fashion reminds you of death. Only the expen­sive things. Chaque phrase était une pierre jetée dans l’eau dor­mante de sa conscience, et les cercles s’é­lar­gis­saient sans fin.

Il remon­ta dans sa chambre et ouvrit son cahier. Mais au lieu d’é­crire sur Wyn­ters, il écri­vit : « Howard et Patri­cia. Les Offices comme un mar­ché. Bel­li­ni à trois cent mille. Le rose du Pon­tor­mo. La mode et la mort. L’art réduit au prix. Et moi — l’art réduit aux mots. Est-ce si différent ? »

Il relut cette note. La ratu­ra. Trop per­son­nel. Reve­nir à Wyn­ters. Reve­nir à la méthode.

Mais la méthode, ce soir-là, avait un goût de cendre.

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VII

Le reste de la jour­née pas­sa dans une sorte de brouillard.

Tùng tra­vailla. Ser­vit. S’ef­fa­ça. Comme tou­jours. Mais son esprit était ailleurs — dans une chambre de 1923, sur une ter­rasse de 1952, quelque part entre les deux, dans cet espace flou où le temps n’existe plus vraiment.

Greene res­ta long­temps sur la ter­rasse ce jour-là. Il écri­vait avec une fureur nou­velle, ratu­rant, repre­nant, noir­cis­sant page après page. Quelque chose l’ha­bi­tait. L’at­ten­tat de l’a­vant-veille. Les Amé­ri­cains. La nuit à Cho­lon. Et main­te­nant cette ren­contre man­quée avec Maugham.

Peut-être que tout cela se mélan­geait dans son esprit. Peut-être que son roman pre­nait forme à par­tir de ces frag­ments — l’o­pium, la guerre, les bombes, les écri­vains qui passent sans se reconnaître.

*

Vers le soir, Greene inter­pel­la de nou­veau Tùng.

« Ce que vous avez dit ce matin — comme à son habi­tude. Ça signi­fie que vous l’a­viez déjà vu. Quand ? »

Tùng hési­ta.

Trente-deux ans de dis­cré­tion. De silence. De secrets gar­dés pour des clients qui ne méri­taient pas tou­jours cette loyauté.

Mais quelque chose en lui vou­lait par­ler. Pas tout dire — jamais tout dire. Mais un peu. Un frag­ment. Lais­ser une trace de ce qui s’é­tait pas­sé, avant que le temps n’ef­face tout.

« En 1923, Mon­sieur. Il a séjour­né ici trois semaines. Il écri­vait un livre sur ses voyages en Asie. »

« The Gent­le­man in the Par­lour. »

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Je ne lis pas l’anglais. »

Greene le regar­da lon­gue­ment. Quelque chose tra­vaillait der­rière ses yeux fatigués.

« Vous êtes ici depuis 1923 ? Depuis plus longtemps ? »

« Depuis 1920, Monsieur. »

« Mon Dieu. Vous avez tout vu, alors. Tout. La colo­nie. La guerre. Les Japo­nais. Le retour des Fran­çais. Tout. »

Tùng ne répon­dit pas.

Oui, il avait tout vu. Il avait vu des empires s’ef­fon­drer et d’autres naître. Il avait vu des hommes arri­ver pleins d’es­poir et repar­tir bri­sés. Il avait vu des femmes aimer et des femmes souf­frir. Il avait vu la beau­té et l’hor­reur, sou­vent dans la même jour­née, par­fois dans le même visage.

Et il avait gar­dé tout cela pour lui. Parce que c’é­tait son métier. Parce que c’é­tait sa vie.

« Si vous écri­vez un livre sur Saï­gon, Mon­sieur, je vous sou­haite bonne chance. C’est une ville qui ne se laisse pas attraper. »

Greene sou­rit. Un sou­rire triste.

« Je com­mence à m’en rendre compte. »

*

Greene se pen­cha vers lui.

« Dans mon roman, dit-il à voix basse, il y a un vieux jour­na­liste anglais. Fow­ler. Il est à Saï­gon depuis des années. Il a une maî­tresse viet­na­mienne. Il boit trop. Il pré­tend être neutre, ne pas prendre par­ti, mais en réa­li­té il est pié­gé — par ce pays, par cette femme, par lui-même. »

Tùng écou­tait.

« Fow­ler ne com­prend pas vrai­ment le Viet­nam. Per­sonne ne le com­prend — ni les Fran­çais, ni les Amé­ri­cains, ni les Anglais comme moi. Mais Fow­ler, au moins, sait qu’il ne com­prend pas. C’est ça qui le dis­tingue de Pyle. »

« Pyle, Monsieur ? »

« L’A­mé­ri­cain. Le jeune idéa­liste. Celui qui croit tout savoir, qui arrive avec ses théo­ries et ses solu­tions. Celui qui va tout détruire en vou­lant tout sauver. »

Greene s’in­ter­rom­pit. Allu­ma une cigarette.

« Ce que j’es­saie d’é­crire, reprit-il, c’est une his­toire d’a­mour. Mais c’est aus­si une his­toire de guerre. Et une his­toire d’a­veu­gle­ment. L’a­veu­gle­ment des Occi­den­taux qui croient pou­voir pos­sé­der l’Asie. »

Il regar­da Tùng.

« Est-ce que je me trompe ? Est-ce que c’est ça, ce pays ? »

Tùng réflé­chit long­temps avant de répondre.

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Je suis seule­ment un ser­veur. Mais je sais une chose : ceux qui croient com­prendre le Viet­nam se trompent tou­jours. Et ceux qui admettent ne pas com­prendre se trompent un peu moins. »

Greene nota quelque chose dans son carnet.

« Mer­ci, dit-il. Mer­ci pour tout. »

Et Tùng s’in­cli­na et s’éloigna.

C’é­tait la der­nière vraie conver­sa­tion qu’il aurait avec Gra­ham Greene.

*

Quelques mois plus tard, l’é­cri­vain quit­te­rait le Conti­nen­tal, puis l’In­do­chine. Son roman sor­ti­rait en 1955, l’an­née de la chute de Diên Biên Phu. Il y aurait une femme viet­na­mienne dedans, qui s’ap­pel­le­rait Phuong, et qui plie­rait ses vête­ments en trois. Il y aurait un vieil Anglais fati­gué et un jeune Amé­ri­cain dan­ge­reux. Il y aurait des bombes sur la place Gar­nier et un cadavre dans le fleuve.

Mais il n’y aurait pas de serveur.

Les ser­veurs n’ap­pa­raissent jamais dans les livres.

*

VIII

Ce soir-là, Tùng ren­tra chez lui plus tôt que d’habitude.

Liên était dans la cui­sine, pré­pa­rant le dîner. Lan étu­diait dans sa chambre, le nez dans ses manuels de fran­çais. Minh n’é­tait pas encore ren­tré de Cholon.

Tùng s’as­sit dans la cour.

Regar­da les orchi­dées. Les pois­sons rouges. Le ciel qui s’assombrissait.

Dans sa poche, il y avait tou­jours le livre. The Gent­le­man in the Par­lour. Il ne l’a­vait pas ren­du. Ne le ren­drait jamais.

Il l’ou­vrit.

Les mots anglais dan­saient devant ses yeux, incom­pré­hen­sibles pour la plu­part. Mais il recon­nais­sait cer­tains noms. Ran­goon. Sin­ga­pore. Bang­kok. Les villes que Mau­gham avait tra­ver­sées avant d’ar­ri­ver à Saï­gon, ou après, il ne savait plus.

À une page, un pas­sage était sou­li­gné au crayon. Des mots qu’il ne com­pre­nait pas. Mais quel­qu’un — Mau­gham lui-même ? — avait jugé ces mots importants.

Il fau­drait qu’il demande à Lan de les tra­duire. Un jour. Pas maintenant.

Main­te­nant, il vou­lait juste res­ter assis là, dans la pénombre, avec ce livre qui avait appar­te­nu à un homme qu’il avait connu pen­dant trois semaines en 1923 et deux jours en 1952.

C’é­tait peu.

C’é­tait tout.

*

Liên sor­tit dans la cour.

« Tu es ren­tré tôt. »

« Oui. »

Elle s’as­sit à côté de lui. Leurs épaules se tou­chaient. Trente ans de mariage et il y avait encore cette cha­leur entre eux, cette fami­lia­ri­té des corps qui ont dor­mi ensemble des mil­liers de nuits.

« Quelque chose ne va pas ? »

Com­ment lui expli­quer ? Com­ment lui dire qu’un homme était reve­nu d’un pas­sé qu’elle ne connais­sait pas, qu’il s’é­tait tenu devant lui sur une ter­rasse, qu’ils avaient échan­gé un silence et puis rien, et que ce rien pesait plus lourd que tous les mots du monde ?

« Non. Tout va bien. »

Elle ne le crut pas. Trente ans ensemble, elle savait quand il men­tait. Mais elle ne dit rien. C’é­tait leur façon à eux — ne pas insis­ter, res­pec­ter les silences de l’autre, accep­ter qu’il y ait des chambres fer­mées dans chaque vie.

Ils res­tèrent assis là, dans la pénombre, jus­qu’à ce que Lan les appelle pour le dîner.

*

Cette nuit-là, Tùng rêva de Maugham.

Pas le vieillard de 1952. Pas l’homme de cin­quante ans de 1923. Quelque chose entre les deux — un visage sans âge, des yeux qui voyaient tout, une voix qui disait des mots qu’il ne com­pre­nait pas.

Dans le rêve, ils étaient dans la chambre du Conti­nen­tal. Le ven­ti­la­teur tour­nait. La cha­leur était suf­fo­cante. Et Mau­gham disait : « Restez. »

Mais Tùng ne res­ta pas. Dans le rêve comme dans la vie, il s’in­cli­na et s’effaça.

Et quand il se réveilla, à l’aube, il ne savait plus s’il avait fait le bon choix. En 1923. En 1952. Dans toutes ces vies qu’il aurait pu vivre et qu’il n’a­vait pas vécues.

*

IX

Les mois passèrent.

Greene res­ta au Conti­nen­tal jus­qu’au prin­temps, puis par­tit pour la France. Son roman avan­çait — Tùng le voyait aux piles de feuillets qui s’ac­cu­mu­laient sur son bureau quand il venait faire le ménage.

La guerre conti­nuait. Les bombes explo­saient. Les sol­dats mou­raient dans le del­ta. Et la ter­rasse du Conti­nen­tal res­tait pleine chaque soir, comme si rien de tout cela n’existait.

Tùng tra­vaillait. Ser­vait. S’effaçait.

Il reçut trois autres lettres de Bảo cette année-là. Les brû­la toutes. Ne dit rien à Liên.

Lan pas­sa son bac­ca­lau­réat avec men­tion. Com­men­ça à pré­pa­rer son dos­sier pour la Sorbonne.

Minh se fian­ça avec une fille de Cho­lon, fille d’un com­mer­çant chinois.

La vie conti­nuait, mal­gré tout.

*

En 1954, Diên Biên Phu tomba.

Les Fran­çais per­dirent la guerre. Les accords de Genève par­ta­gèrent le pays en deux. Le Nord au Việt Minh, le Sud à… quoi ? Per­sonne ne savait vraiment.

Les Amé­ri­cains arri­vèrent. Pas encore en sol­dats — ça vien­drait plus tard. En conseillers, en diplo­mates, en hommes d’af­faires. Ils rem­pla­çaient les Fran­çais sur la ter­rasse du Conti­nen­tal, com­man­daient du bour­bon au lieu du Per­nod, par­laient de « contain­ment » et de « domi­no theory ».

Greene avait vu juste. Tùng s’en sou­vint quand il lut, des années plus tard, une tra­duc­tion fran­çaise de The Quiet Ame­ri­can. Le jeune Amé­ri­cain idéa­liste. Les bombes sur la place Gar­nier. Le cadavre dans le fleuve.

L’é­cri­vain avait tout vu venir. Per­sonne ne l’a­vait écouté.

*

X

ÉPI­LOGUE

1973.

Tùng avait soixante-dix ans.

Il ne tra­vaillait plus au Conti­nen­tal depuis cinq ans. Son corps avait fini par le tra­hir — les jambes, le dos, ces dou­leurs qui s’ins­tallent et ne partent plus. La direc­tion lui avait offert une petite pen­sion. Pas grand-chose, mais assez pour vivre.

Le Viet­nam avait chan­gé. Les Amé­ri­cains étaient là depuis des années main­te­nant, avec leurs héli­co­ptères et leurs bombes et leur façon de prendre de la place par­tout où ils allaient. Mais quelque chose com­men­çait à bou­ger. Des négo­cia­tions à Paris. Des rumeurs de retrait. L’im­pres­sion que cette guerre, elle aus­si, tou­chait à sa fin.

Saï­gon s’ap­pe­lait tou­jours Saï­gon, mais ce n’é­tait plus la même ville. Quelque chose s’é­tait dur­ci. Quelque chose s’é­tait perdu.

*

Liên était morte deux ans plus tôt. Une fièvre bru­tale, trois jours, et c’é­tait fini. Qua­rante-huit ans de mariage, et Tùng se retrou­vait seul dans cette mai­son trop grande, avec les orchi­dées qu’il ne savait pas entre­te­nir et les pois­sons rouges qui mou­raient un par un.

Hoa venait le voir chaque semaine. Minh avait émi­gré à Paris avec sa famille — il avait sen­ti le vent tour­ner avant les autres. Lan était par­tie aus­si, en Amé­rique, où elle ensei­gnait dans une université.

Et Bảo…

Bảo était revenu.

Le gou­ver­ne­ment du Nord l’a­vait envoyé comme émis­saire offi­cieux, quelque chose comme ça. Tùng n’a­vait jamais com­pris les détails. Mais un jour, son fils aîné avait frap­pé à sa porte, vingt ans après son départ, les che­veux gris, le visage mar­qué par des com­bats que Tùng ne pou­vait pas imaginer.

Ils avaient par­lé. Long­temps. Pour la pre­mière fois de leur vie.

Bảo avait deman­dé : « Pour­quoi tu n’as jamais dit à mère que j’é­tais vivant ? »

Et Tùng n’a­vait pas su répondre.

Il y avait des secrets qu’on gar­dait si long­temps qu’on ne savait plus pour­quoi on les gar­dait. Ils deve­naient une par­tie de soi. Les révé­ler aurait été comme arra­cher un organe.

*

Un après-midi de mars, Tùng retour­na au Continental.

Il n’y était pas allé depuis sa retraite. Trop de sou­ve­nirs. Trop de fantômes.

Mais ce jour-là, quelque chose l’y atti­rait. L’an­ni­ver­saire de quelque chose, peut-être. Mars 1923, mars 1973. Cin­quante ans.

L’hô­tel avait chan­gé. Des tra­vaux, des réno­va­tions. Le grand ven­ti­la­teur du bar ne tour­nait plus — rem­pla­cé par la cli­ma­ti­sa­tion. Les jalou­sies avaient été chan­gées. Même l’o­deur était différente.

Mais la ter­rasse était tou­jours là.

Tùng s’y assit. Com­man­da un thé.

Il regar­da la rue. Elle avait chan­gé de nom plu­sieurs fois depuis l’é­poque où elle s’ap­pe­lait Cati­nat. Les cyclo-pousse avaient été rem­pla­cés par des motos. Les Citroën noires par des Jeep amé­ri­caines. Les Fran­çaises en cha­peau par des infir­mières mili­taires en treillis.

Mais les tama­ri­niers étaient tou­jours là. Et le ciel. Et cette lumière de fin d’a­près-midi qui n’a­vait pas chan­gé depuis cin­quante ans, depuis cent ans, depuis toujours.

*

Tùng but son thé.

Dans sa poche, il y avait tou­jours le livre de Maugham.

Il l’a­vait gar­dé toutes ces années. L’a­vait caché quand il le fal­lait. L’a­vait relu — enfin relu, car Lan lui avait tra­duit les pas­sages impor­tants, il y avait long­temps, un soir où elle était encore une ado­les­cente curieuse.

Le pas­sage sou­li­gné disait :

“I have some­times thought that the dis­tant places one tra­vels to are per­haps the places one has always been.”

Tùng n’é­tait jamais allé nulle part. Il avait pas­sé sa vie entière dans cette ville, dans cet hôtel, à ser­vir des gens qui voyageaient.

Et pour­tant.

Pour­tant, il avait l’im­pres­sion d’a­voir voya­gé plus loin qu’au­cun d’entre eux.

*

Mau­gham était mort en 1965. Tùng l’a­vait appris par hasard, en lisant un jour­nal fran­çais que quel­qu’un avait lais­sé au Conti­nen­tal. Un entre­fi­let. Quelques lignes sur la dis­pa­ri­tion d’un grand écri­vain bri­tan­nique. Une pho­to du vieil homme, prise des années plus tôt, où il regar­dait l’ob­jec­tif avec ces yeux de rep­tile que Tùng connais­sait si bien.

Il avait décou­pé l’ar­ticle. L’a­vait glis­sé dans le livre.

Et il avait conti­nué à vivre.

C’est ce qu’on fait. On continue.

*

Greene était mort aus­si, quelques années plus tôt. Tùng l’a­vait appris de la même façon — un article dans un jour­nal, une pho­to, quelques lignes sur un écri­vain anglais qui avait écrit sur l’Indochine.

The Quiet Ame­ri­can était deve­nu célèbre. On en avait fait un film. Le monde entier connais­sait main­te­nant Phuong, Fow­ler, Pyle. Le monde entier connais­sait cette ter­rasse du Conti­nen­tal où deux hommes s’é­taient assis sans se parler.

Mais per­sonne ne connais­sait Tùng.

Per­sonne ne connais­sait le ser­veur qui avait ser­vi les deux écri­vains, qui avait por­té leurs verres et vidé leurs cen­driers, qui avait été le témoin invi­sible de leurs silences et de leurs regards.

C’é­tait bien ainsi.

Les ser­veurs n’ap­pa­raissent jamais dans les livres.

*

Le ser­veur s’ap­pro­cha pour lui deman­der s’il vou­lait autre chose.

Un jeune homme. Vingt ans peut-être. Le même âge que Tùng quand il avait commencé.

Tùng le regarda.

Vit sa propre jeu­nesse dans ce visage lisse, dans cette façon de se tenir, dans cette poli­tesse apprise qui mas­quait tout le reste.

« Non mer­ci. C’est tout. »

Le jeune homme s’in­cli­na et s’effaça.

Comme Tùng l’a­vait fait pen­dant cin­quante ans. Comme d’autres le feraient après lui.

*

Le Conti­nen­tal resterait.

Les ser­veurs pas­se­raient. Les clients pas­se­raient. Les empires passeraient.

Seules res­te­raient les his­toires qu’on ne raconte pas.

Celles qu’on garde pour soi.

Celles qui brûlent dans le silence des chambres, dans le regard échan­gé sur une ter­rasse, dans la pliure d’une vie qu’on ne défait jamais.

*

Tùng finit son thé.

Se leva.

Tra­ver­sa le hall une der­nière fois.

Et sor­tit dans la lumière de Saïgon.

*

FIN

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IV

L’a­près-midi fut interminable.

La cha­leur. L’hu­mi­di­té. Ce ciel blanc qui pesait sur la ville comme un cou­vercle de mar­mite. Les clients qui se plai­gnaient de tout — du ven­ti­la­teur trop lent, de la glace qui fon­dait trop vite, du bruit de la rue, du silence de la sieste, de la guerre qui n’en finis­sait pas de ne pas finir.

Mau­gham ne redes­cen­dit pas.

Tùng por­ta une carafe d’eau fraîche à sa chambre vers trois heures. Frap­pa. Enten­dit une voix qui disait d’en­trer. Entra.

Le vieil homme était allon­gé sur le lit, tout habillé, les yeux au pla­fond. La chambre était plon­gée dans une pénombre douce — les jalou­sies tirées, le ven­ti­la­teur qui tour­nait en mur­mu­rant son éter­nelle complainte.

« Sur la table », dit Mau­gham sans bouger.

Tùng posa la carafe. Ses mains ne trem­blaient pas. Il était très fier de ses mains.

« Autre chose, Monsieur ? »

Un silence.

Puis :

« Quelle chambre m’a­vez-vous donné ? »

« La 307, Monsieur. »

« En 1923, j’é­tais au deuxième. Face à la cour. »

Tùng se figea.

Il ne pou­vait pas voir le visage de Mau­gham dans la pénombre. Seule­ment devi­ner la forme allon­gée, la masse sombre du corps sur le lit blanc.

« Je… je ne sau­rais dire, Mon­sieur. C’é­tait il y a longtemps. »

« Oui. Longtemps. »

Un autre silence. Plus long. Tùng sen­tait la sueur per­ler à ses tempes, cou­ler le long de son dos sous la veste blanche.

« Ce sera tout », dit fina­le­ment Maugham.

Tùng s’in­cli­na — un réflexe, l’homme ne pou­vait pas le voir — et sortit.

Dans le cou­loir, il s’a­dos­sa au mur.

Son cœur cognait dans sa poi­trine comme un ani­mal en cage.

Mau­gham se sou­ve­nait de sa chambre de 1923. Cela vou­lait dire qu’il se sou­ve­nait de ce voyage. Cela vou­lait dire qu’il était reve­nu pour une rai­son. Quelle rai­son ? Quel vieil homme de soixante-dix-huit ans tra­verse le monde pour revoir une chambre d’hô­tel où il a dor­mi trente ans plus tôt ?

À moins que ce ne soit pas la chambre qu’il était venu revoir.

*

De retour sur la ter­rasse, Tùng trou­va Greene en pleine conver­sa­tion avec l’un des jour­na­listes amé­ri­cains de la veille.

Ils par­laient de la guerre. De ce qui se pas­sait dans le Nord. De Diên Biên Phu — un nom que Tùng avait com­men­cé à entendre dans les conver­sa­tions, un poste fran­çais quelque part près de la fron­tière du Laos, stra­té­gi­que­ment impor­tant paraît-il.

« Les Fran­çais ne peuvent pas gagner », disait l’A­mé­ri­cain. « Tout le monde le sait. La ques­tion est : qu’est-ce qui va se pas­ser après ? »

Greene écou­tait, hochait la tête, notait des choses dans son carnet.

« Et vous, que pen­sez-vous qu’il va se pas­ser ? » demanda-t-il.

L’A­mé­ri­cain sou­rit. Un sou­rire suf­fi­sant, celui de quel­qu’un qui croit connaître l’avenir.

« Nous allons prendre le relais. C’est inévi­table. Les Fran­çais n’ont plus les moyens de tenir ce pays, mais nous, nous les avons. Et nous avons quelque chose qu’ils n’ont jamais eu — la confiance du peuple. »

Greene ne répon­dit pas. Mais Tùng, qui débar­ras­sait une table voi­sine, vit quelque chose pas­ser dans son regard. Du scep­ti­cisme, peut-être. Ou de la tris­tesse. Ou cette luci­di­té par­ti­cu­lière des écri­vains qui voient les catas­trophes venir avant qu’elles n’arrivent.

*

Plus tard, beau­coup plus tard, quand le roman de Greene serait publié, quand l’His­toire aurait don­né rai­son à ses intui­tions, Tùng repen­se­rait à cette conver­sa­tion. À cet Amé­ri­cain si sûr de lui, si cer­tain que son pays pou­vait réus­sir là où la France avait échoué. À Greene qui écou­tait et qui, déjà, trans­for­mait tout cela en fiction.

Pyle. L’A­mé­ri­cain de son roman. Le jeune idéa­liste qui arrive à Saï­gon avec ses théo­ries et ses cer­ti­tudes. Qui croit pou­voir sau­ver le Viet­nam sans le com­prendre. Qui finit mort dans le fleuve.

Greene avait vu juste. Mais per­sonne ne l’é­cou­tait en 1952. Per­sonne n’é­coute jamais les écri­vains quand ils disent la vérité.

*

Le soir tomba.

La ter­rasse s’a­ni­ma de nou­veau. Les mêmes visages ou d’autres, Tùng ne fai­sait plus la dif­fé­rence après toutes ces années. Des Fran­çais, des Amé­ri­cains, quelques Anglais. Des jour­na­listes, des diplo­mates, des offi­ciers en per­mis­sion, des femmes qui étaient par­fois des épouses et par­fois autre chose. Le monde colo­nial dans sa splen­deur cré­pus­cu­laire, s’ac­cro­chant à ses pri­vi­lèges comme un nau­fra­gé à son épave.

Greene revint, s’ins­tal­la à sa place habi­tuelle, com­man­da son Pernod.

Et puis Mau­gham descendit.

Il appa­rut en haut de l’es­ca­lier, s’ar­rê­ta un ins­tant comme pour ras­sem­bler ses forces, puis des­cen­dit marche par marche, agrip­pé à la rampe. Il avait chan­gé de cos­tume — lin blanc, impec­cable mal­gré la cha­leur. Quelque chose dans sa mise avait une qua­li­té désuète, une élé­gance d’un autre temps, comme s’il s’é­tait habillé pour une soi­rée qui n’exis­tait plus.

Il sor­tit sur la terrasse.

Cher­cha une table du regard.

Et choi­sit celle juste à côté de M. Greene.

*

Les deux hommes étaient main­te­nant assis à moins de deux mètres l’un de l’autre. Greene écri­vait dans son car­net. Mau­gham regar­dait la rue. Ni l’un ni l’autre ne sem­blait remar­quer l’exis­tence de l’autre.

Tùng s’ap­pro­cha du vieil homme.

« Que puis-je vous ser­vir, Monsieur ? »

Mau­gham le regar­da. Un vrai regard, cette fois. Pas celui du matin, dis­trait et vide. Un regard qui s’ar­rê­tait, qui pesait.

« Un gin tonic. Avec beau­coup de glace. »

« Bien, Monsieur. »

Il s’é­loi­gna, sen­tant ce regard dans son dos comme une main posée entre ses omoplates.

À son retour avec le verre, il sur­prit Greene qui levait les yeux de son car­net pour obser­ver le vieil homme. Une curio­si­té pro­fes­sion­nelle, peut-être. Ce réflexe des écri­vains devant toute sil­houette un peu sin­gu­lière, ce besoin de cata­lo­guer, de com­prendre, de voler.

Tùng posa le gin tonic devant Maugham.

« Voi­là, Monsieur. »

Mau­gham ne répon­dit pas. Prit le verre. Le por­ta à ses lèvres. But une gor­gée en fer­mant les yeux.

Quand il les rou­vrit, ils étaient fixés sur Tùng.

Un temps.

« Vous êtes ici depuis longtemps ? »

La ques­tion. Celle qu’il redou­tait et qu’il atten­dait depuis ce matin.

« Depuis 1920, Monsieur. »

Il avait par­lé sans réflé­chir. La véri­té était sor­tie toute seule, comme si trente-deux ans de silence n’a­vaient été qu’une digres­sion, qu’une paren­thèse qu’on ferme enfin.

Mau­gham ne cil­la pas. Mais quelque chose chan­gea dans son regard. Une ombre qui pas­sait. Un cal­cul. 1920. 1923. Les yeux du vieil homme remon­tèrent sur le visage de Tùng, s’ar­rê­tèrent sur ses traits, cher­chèrent quelque chose sous les rides et les années.

Le silence dura.

Il dura assez long­temps pour que Greene, à la table voi­sine, finisse par lever les yeux, intri­gué par cette conver­sa­tion muette.

Puis Mau­gham hocha la tête. Très len­te­ment. Un mou­ve­ment à peine perceptible.

Et Tùng s’in­cli­na et s’effaça.

*

V

Il tra­vailla le reste de la soi­rée comme un auto­mate. Por­tant des verres, vidant des cen­driers, hochant la tête aux demandes des clients. Mais son esprit était ailleurs, sus­pen­du à ce silence sur la ter­rasse, à ce hoche­ment de tête infime.

Mau­gham savait.

Peut-être ne se sou­ve­nait-il pas de son nom — l’a­vait-il jamais su ? — mais il avait com­pris que cet homme qui le ser­vait était le même gar­çon qui l’a­vait ser­vi trente ans plus tôt. Le même gar­çon qui était mon­té dans sa chambre, une nuit étouf­fante de mars 1923, et qui avait atten­du dans le silence.

Et tout à coup, Tùng com­prit pour­quoi le vieil homme était revenu.

Pas pour la chambre. Pas pour l’hô­tel. Pas pour Saïgon.

Pour lui.

C’é­tait impos­sible. C’é­tait fou. C’é­tait pro­ba­ble­ment faux — les vieillards voya­geaient pour mille rai­sons, la nos­tal­gie, l’en­nui, la peur de mou­rir sans avoir revu cer­tains lieux. Mais Tùng ne pou­vait pas s’empêcher de pen­ser que, par­mi tous les lieux que Mau­gham avait visi­tés dans sa longue vie, il avait choi­si celui-ci pour y reve­nir une der­nière fois. Et que ce choix n’é­tait pas un hasard.

*

Greene quit­ta la ter­rasse vers dix heures.

Mais au lieu de mon­ter se cou­cher, il s’ar­rê­ta dans le hall et deman­da au récep­tion­niste d’ap­pe­ler un cyclo-pousse.

Tùng savait où il allait. Les fume­ries de Cho­lon. Greene y dis­pa­rais­sait par­fois, ces nuits où l’é­cri­ture ne venait pas, où quelque chose en lui avait besoin de s’é­chap­per. Il revien­drait à l’aube, les yeux vitreux, l’es­prit ailleurs, avec cette odeur dou­ceâtre sur ses vêtements.

L’o­pium. Cette façon qu’a­vaient les Euro­péens de fuir l’A­sie en s’y enfon­çant plus profond.

Tùng regar­da le cyclo-pousse s’é­loi­gner dans la nuit. Greene était assis à l’ar­rière, le visage fer­mé, les mains cris­pées sur ses carnets.

Peut-être qu’il irait fumer. Peut-être qu’il irait sim­ple­ment mar­cher dans les rues de Cho­lon, obser­ver, voler des mor­ceaux de vie pour son roman. On ne savait jamais, avec les écrivains.

*

Onze heures.

La ter­rasse se vidait. Il ne res­tait plus que Mau­gham, seul à sa table, les yeux per­dus dans la nuit.

Tùng débar­ras­sa les tables voi­sines. Len­te­ment. Trop lentement.

Le vieil homme leva la main.

Tùng s’ap­pro­cha.

« Mon­sieur ? »

Mau­gham ne dit rien tout de suite. Il regar­dait Tùng. Avec insis­tance, oui. Mais pas avec effron­te­rie. Quelque chose de plus doux. De plus triste. Le regard de quel­qu’un qui revoit un fan­tôme et qui sait qu’il n’a pas le droit de le toucher.

Le silence s’étira.

Dans ce silence, il y avait tout. 1923. La chambre. Le ven­ti­la­teur. Le presque-rien qui avait failli être tout. Les trente années entre les deux. Les vies qu’ils avaient vécues cha­cun de leur côté, Tùng avec Liên et les enfants, Mau­gham avec ses livres et ses voyages et ses secrets qu’on mur­mu­rait dans cer­tains cercles lon­do­niens. Il y avait la jeu­nesse per­due et la vieillesse venue, et cette nuit sur une ter­rasse de Saï­gon, le der­nier acte d’une pièce dont ils étaient les seuls spectateurs.

Tùng aurait pu par­ler. Dire quelque chose. N’im­porte quoi.

Il ne dit rien.

Il s’in­cli­na.

Et il s’ef­fa­ça dans l’ombre du hall.

*

Quand Tùng res­sor­tit sur la ter­rasse, quelques minutes plus tard, Mau­gham était parti.

La table était vide. Le verre de gin tonic à peine tou­ché. Et cette absence qui pesait plus que n’im­porte quelle présence.

Tùng ramas­sa le verre.

Ses doigts tou­chèrent le bord où les lèvres du vieil homme s’é­taient posées. Un geste absurde. Sen­ti­men­tal. Indigne d’un homme de qua­rante-neuf ans qui avait appris à ne rien montrer.

Mais per­sonne ne regardait.

Alors il se per­mit ce geste. Ce tout petit geste. Et puis il empor­ta le verre, et la nuit continua.

*

VI

Tùng dor­mit mal.

Des rêves frag­men­tés, des images sans suite. La chambre de 1923, mais les meubles avaient chan­gé de place. Mau­gham jeune qui le regar­dait, mais c’é­tait le visage de Bảo. Une lettre qui brû­lait et dont les cendres for­maient des mots illisibles.

Il se réveilla avant l’aube.

Liên dor­mait à côté de lui, tour­née vers le mur, ses che­veux gris répan­dus sur l’o­reiller. Trente ans de mariage. Une vie entière par­ta­gée. Et pour­tant, il y avait des chambres en lui où elle n’é­tait jamais entrée, des cou­loirs qu’elle ne soup­çon­nait même pas.

Il se leva sans bruit. Alla dans la cour.

L’en­ve­loppe de Bảo était tou­jours dans sa poche.

Il l’ou­vrit.

*Père,

Je vais bien. Je ne peux pas vous dire où je suis. La lutte est longue mais nous tien­drons. Ne par­lez pas de cette lettre à mère. Je sais que c’est dif­fi­cile pour vous. Je sais que vous ne com­pre­nez pas pour­quoi je suis par­ti. Peut-être qu’un jour je pour­rai vous expliquer.

Pen­sez à moi quand vous regar­dez le ciel à l’aube. C’est à cette heure que je pense à vous.

Votre fils qui vous aime.*

Tùng lut la lettre deux fois. Puis trois fois. Les mots dan­saient devant ses yeux fatigués.

Pen­sez à moi quand vous regar­dez le ciel à l’aube.

Il leva la tête. Le ciel pâlis­sait à l’est, rose et gris, avec des traî­nées de nuages qui res­sem­blaient à des coups de pin­ceau. Quelque part, sous ce même ciel, son fils se réveillait peut-être. Ou dor­mait encore. Ou mar­chait dans la jungle. Ou était mort — non, il ne fal­lait pas pen­ser à cela.

Tùng brû­la la lettre comme il brû­lait toutes les autres. Les cendres tom­bèrent dans le bas­sin où nageaient les pois­sons rouges de Liên. Les pois­sons s’en appro­chèrent, curieux, puis s’éloignèrent.

Voi­là. Un fils vivant. Une preuve détruite. Un secret de plus.

*

Quand Tùng arri­va au Conti­nen­tal, le soleil se levait à peine.

Il trou­va le vieux Phạm qui ran­geait ses affaires, prêt à ren­trer chez lui après sa nuit de garde.

« L’An­glais de la 307 est par­ti », dit Phạm en bâillant. « Une voi­ture l’a pris il y a une heure. Direc­tion l’aé­ro­port, je crois. »

Tùng hocha la tête.

Quelque chose se ser­ra dans sa poi­trine. Pas de la sur­prise — il s’y atten­dait, d’une cer­taine façon. Mau­gham était venu, avait vu ce qu’il était venu voir, et était repar­ti. Comme en 1923.

Il mon­ta à l’é­tage. La chambre 307 était ouverte, la femme de ménage com­men­çait déjà son tra­vail. Les draps étaient à peine frois­sés — Mau­gham avait-il seule­ment dormi ?

Tùng regar­da autour de lui.

Il ne savait pas ce qu’il cher­chait. Un signe, peut-être. Un mes­sage. Quelque chose que le vieil homme aurait lais­sé pour lui, comme ce livre sur la terrasse.

Mais la chambre était vide. Imper­son­nelle. Rien n’in­di­quait qu’un homme y avait pas­sé deux nuits. Qu’un écri­vain célèbre y avait dor­mi. Qu’une his­toire vieille de trente ans y avait trou­vé sa conclusion.

Tùng redes­cen­dit.

*

La ter­rasse était encore déserte à cette heure. Il s’y attar­da un moment, regar­dant la rue Cati­nat qui s’é­veillait, les pre­miers mar­chands, les pre­mières voi­tures, la vie qui repre­nait ses droits comme chaque jour depuis toujours.

Mau­gham était parti.

Sans un mot. Sans un adieu. Comme en 1923.

Mais cette fois, il y avait eu ce silence. Ce regard. Ce hoche­ment de tête imper­cep­tible. C’é­tait peu. C’é­tait tout.

*

Greene revint vers huit heures.

Tùng le vit entrer dans le hall, le pas incer­tain, le visage défait. Il reve­nait de Cho­lon — l’o­deur le tra­his­sait, cette odeur dou­ceâtre qui impré­gnait ses vêtements.

Mais il y avait autre chose. Une fébri­li­té. Une exci­ta­tion mal­gré la fatigue.

Il mon­ta direc­te­ment à sa chambre.

Tùng lui por­ta du café une heure plus tard. Frap­pa, entra, trou­va l’An­glais assis à son bureau, en train d’é­crire avec une fureur qu’il ne lui avait jamais vue.

Les feuillets s’empilaient. L’é­cri­ture était presque illi­sible, ser­rée, urgente.

Greene ne leva même pas la tête quand Tùng posa le café.

« Cette nuit, mur­mu­ra-t-il comme pour lui-même, cette nuit j’ai vu quelque chose. »

Tùng ne deman­da pas quoi. Les écri­vains voyaient des choses que les autres ne voyaient pas. C’é­tait leur malé­dic­tion. Leur privilège.

Il res­sor­tit sans bruit.

*

Greene des­cen­dit vers dix heures, comme à son habitude.

Il avait encore plus mau­vaise mine que d’or­di­naire — les cernes, le teint gris, cette fébri­li­té des insom­niaques ou des fumeurs d’o­pium. Mais quelque chose brillait dans ses yeux. Une exci­ta­tion. Une certitude.

Il com­man­da son café, s’ins­tal­la, sor­tit ses carnets.

Puis il leva les yeux et regar­da la table voi­sine, celle où le vieil homme s’é­tait assis la veille.

Quelque chose pas­sa sur son visage.

Il fit signe à Tùng.

« Le gent­le­man qui était là hier soir — il est encore dans l’hôtel ? »

« Non, Mon­sieur. Il est par­ti ce matin, très tôt. »

Greene fron­ça les sour­cils. Une curio­si­té d’é­cri­vain, toujours.

« Savez-vous qui c’était ? »

« Je n’ai pas regar­dé le registre, Monsieur. »

Un men­songe. Le pre­mier que Tùng disait ce matin. Pas le dernier.

Greene appe­la le réceptionniste.

« Pou­vez-vous me dire le nom du client qui est par­ti cette nuit ? Chambre 307, je crois. »

Le récep­tion­niste — Ngô, un jeune homme trop zélé — alla véri­fier le registre des départs.

Tùng conti­nuait d’es­suyer les verres der­rière le bar. Ses mains ne trem­blaient pas.

« W.S. Mau­gham, Mon­sieur. D’a­près le registre, il venait de France. Nice, je crois. »

Greene ne bou­gea pas.

Pen­dant quelques secondes, il res­ta par­fai­te­ment immo­bile, comme frap­pé par une balle invisible.

Puis : « Mau­gham ? Somer­set Maugham ? »

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Il y a juste W.S. Mau­gham sur le registre. »

Greene se leva. Fit quelques pas. S’ar­rê­ta. Revint.

« Mon Dieu. Somer­set Mau­gham. Il était là. Là. À trois mètres de moi. »

Il se pas­sa la main sur le visage. Incré­dule. Défait.

Tùng obser­vait. Il voyait l’é­cri­vain se décom­po­ser, réa­li­ser l’am­pleur de ce qu’il avait man­qué. Somer­set Mau­gham — le grand Mau­gham, le maître du récit colo­nial, celui qui avait écrit sur l’A­sie avant tous les autres — avait été assis à côté de lui pen­dant toute une soi­rée, et il ne l’a­vait pas reconnu.

Greene se tour­na vers Tùng.

« Vous. Vous l’a­vez ser­vi. Com­ment était-il ? »

Tùng posa son verre. Regar­da Greene. Cet écri­vain anglais qui écri­vait sur l’In­do­chine sans la connaître vrai­ment, qui volait des mor­ceaux de vie pour ses romans, qui était pas­sé à côté du plus grand écri­vain de son pays sans le reconnaître.

« Comme à son habi­tude, Mon­sieur. Charmant. »

Greene cli­gna des yeux.

« Comme à son… Vous le connaissiez ? »

Tùng s’in­cli­na légèrement.

« J’ai une bonne mémoire des clients, Mon­sieur. C’est tout. »

Et il s’éloigna.

Lais­sant Greene debout au milieu de la ter­rasse, avec cette phrase qui ne vou­lait rien dire et qui disait tout.

Comme à son habi­tude, charmant.

*

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Cha­pitres 1 à 3

I

La lumière de cinq heures avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière que Tùng ne savait pas nom­mer — ni dorée ni blanche, quelque chose entre les deux, une lumière d’a­vant l’o­rage ou d’a­près la fièvre, une lumière qui n’ap­par­te­nait qu’à Saï­gon et à cette heure pré­cise où la ville hésite entre le jour finis­sant et la nuit qui n’ose pas encore.

Il tra­ver­sa le hall sans bruit.

Trente-deux ans qu’il tra­ver­sait ce hall. Trente-deux ans que ses pieds connais­saient chaque car­reau, chaque légère dépres­sion dans le sol, chaque endroit où le marbre avait été rem­pla­cé après les troubles de 36, après l’oc­cu­pa­tion japo­naise, après tout ce que cet hôtel avait tra­ver­sé sans jamais fer­mer ses portes. Le Conti­nen­tal était comme ces vieilles tor­tues des pagodes : il avait vu pas­ser les empires et les hommes, et il restait.

Tùng aus­si.

Dehors, rue Cati­nat — les Fran­çais l’ap­pe­laient encore ain­si, même si elle por­tait désor­mais un autre nom que per­sonne n’u­ti­li­sait — un cyclo-pousse atten­dait sous les tama­ri­niers. Le conduc­teur dor­mait, le cha­peau conique rabat­tu sur les yeux. Une femme en áo dài blanc pas­sa, tenant un para­pluie contre un soleil qui ne brillait pas vrai­ment. Quelque part vers le fleuve, une sirène de bateau.

Et plus loin, tou­jours plus loin, le bruit mat des canons dans la plaine.

On s’y habi­tuait. C’é­tait cela, le pro­dige de Saï­gon en 1952 : on s’ha­bi­tuait à tout. Au gron­de­ment loin­tain de l’ar­tille­rie fran­çaise pilon­nant les posi­tions Việt Minh dans les rizières. Aux convois de bles­sés qu’on croi­sait par­fois à l’aube, les camions bâchés qui remon­taient vers l’hô­pi­tal Grall. Aux sol­dats en per­mis­sion qui débar­quaient du Nord, amai­gris, vieillis de dix ans en quelques mois, et qui venaient au Conti­nen­tal boire jus­qu’à l’ou­bli. On s’ha­bi­tuait aux alertes, aux couvre-feux, à cette façon qu’a­vait la ville de conti­nuer à vivre comme si de rien n’é­tait, comme si la guerre n’exis­tait qu’au-delà des fau­bourgs, dans un autre pays, un autre monde.

Les tama­ri­niers de la rue Cati­nat per­daient leurs feuilles. Les ter­rasses des cafés étaient pleines. Les femmes por­taient tou­jours leurs áo dài de soie. Et la mort rôdait par­tout, invi­sible, patiente.

*

Le grand ven­ti­la­teur du bar tour­nait depuis 1911. Per­sonne ne l’a­vait jamais chan­gé, même quand les pales avaient com­men­cé à émettre ce grin­ce­ment ténu, ce sou­pir métal­lique que Tùng était peut-être le seul à entendre. Pour lui, ce bruit fai­sait par­tie de l’hô­tel au même titre que l’o­deur de cire et de fran­gi­pa­nier, que le cli­que­tis des verres sur les pla­teaux d’argent, que les mur­mures des clients sur la terrasse.

Il véri­fia les tables. Comp­ta les cen­driers. Ali­gna les chaises avec une pré­ci­sion maniaque que per­sonne ne remar­quait et qui pour­tant était sa façon à lui de tenir le monde en place.

À dix-neuf ans, quand il était entré au ser­vice du Conti­nen­tal, il ne savait rien. Un gar­çon de la cam­pagne, maigre, effa­ré par la ville, par ces Fran­çais qui par­laient si fort et mar­chaient si vite. Le vieux Lê, chef des ser­veurs à l’é­poque, lui avait dit : « Tu dois deve­nir invi­sible. Un bon ser­veur n’existe pas. Il est l’ombre des dési­rs des autres. » Tùng avait appris. Il était deve­nu l’ombre.

Qua­rante-neuf ans main­te­nant. Bien­tôt cin­quante. Un âge où l’on se retourne et où l’on voit le che­min par­cou­ru — si long, si étrange, menant d’un vil­lage du del­ta à ce hall de marbre où pas­saient les puis­sants de ce monde.

Sa femme, Liên, disait par­fois : « Tu aimes cet hôtel plus que tu ne m’aimes. » Elle ne plai­san­tait qu’à moi­tié. Et Tùng ne répon­dait jamais, parce qu’il y avait dans cette accu­sa­tion une part de véri­té qu’il n’o­sait pas regar­der en face.

*

Le jour­na­liste anglais des­cen­dit vers six heures.

Tùng le recon­nut au bruit de ses pas dans l’es­ca­lier — un rythme par­ti­cu­lier, pres­sé et hési­tant à la fois, comme quel­qu’un qui court après quelque chose qu’il n’est pas sûr de vou­loir attra­per. M. Greene. Chambre 214. Deux mois qu’il logeait au Conti­nen­tal, depuis jan­vier. Il payait sa note avec un mélange d’ir­ré­gu­la­ri­té et de géné­ro­si­té qui intri­guait la réception.

Il écri­vait.

Tùng le savait parce qu’il avait vu les feuillets sur le bureau quand il appor­tait le café le matin. Des pages cou­vertes d’une écri­ture ser­rée, ner­veuse, avec beau­coup de ratures. Une fois, un feuillet était tom­bé par terre et Tùng l’a­vait ramas­sé. Il ne lisait pas bien l’an­glais, mais il avait recon­nu un pré­nom viet­na­mien. Phượng. Comme l’oi­seau légen­daire, le phénix.

Greene écri­vait sur une femme vietnamienne.

Ce soir-là, l’An­glais s’ins­tal­la à sa place habi­tuelle sur la ter­rasse, celle d’où l’on voyait la place du Théâtre et l’Hô­tel de Ville au fond, avec son archi­tec­ture de pâtis­se­rie colo­niale. Il com­man­da un Per­nod. Puis un autre. Il fumait ciga­rette sur ciga­rette et regar­dait la rue avec cette inten­si­té par­ti­cu­lière des écri­vains, ce regard qui prend tout, qui vole tout, qui trans­forme les gens en per­son­nages sans leur deman­der la permission.

Tùng ser­vait. S’ef­fa­çait. Revenait.

Il avait appris à recon­naître les humeurs de Greene au fil des semaines. Il y avait les jours où l’An­glais écri­vait avec fureur, noir­cis­sant des pages entières sans lever la tête, et ces jours-là il ne fal­lait pas lui par­ler, à peine poser le verre près de son coude et dis­pa­raître. Et puis il y avait les autres jours, les mau­vais, ceux où Greene res­tait pros­tré devant une feuille blanche, le regard per­du, fumant ciga­rette sur ciga­rette jus­qu’à ce que le cen­drier déborde. Ces jours-là, il buvait plus. Par­lait par­fois. Posait des questions.

Ce soir était un soir de questions.

« Vous. Com­ment dit-on… » Il cher­cha ses mots, fouilla dans son viet­na­mien approxi­ma­tif. « Com­ment une femme d’i­ci plie-t-elle ses vête­ments ? Je veux dire, est-ce qu’il y a une façon particulière ? »

Tùng réflé­chit. Pen­sa à Liên, à ses gestes du soir quand elle ran­geait les áo dài dans l’ar­moire, cette façon qu’elle avait de lis­ser le tis­su comme si elle cares­sait quelque chose de vivant.

« En trois, Mon­sieur. Tou­jours en trois. »

Greene hocha la tête, mur­mu­ra quelque chose, sor­tit un car­net de sa poche et nota. Tùng s’é­loi­gna. Un mor­ceau de la vie de Liên venait d’en­trer dans un roman anglais qu’il ne lirait jamais.

C’é­tait ain­si que les choses se pas­saient avec les écrivains.

*

Une heure plus tard, Greene l’ar­rê­ta de nouveau.

« Asseyez-vous une minute. »

Tùng hési­ta. Les ser­veurs ne s’as­seyaient pas avec les clients. C’é­tait une règle non écrite, une de ces fron­tières invi­sibles qui struc­tu­raient le monde colonial.

« S’il vous plaît. J’ai besoin de com­prendre quelque chose. »

La ter­rasse était presque vide à cette heure — le creux entre l’a­pé­ri­tif et le dîner. Tùng s’as­sit sur le bord de la chaise, prêt à se rele­ver au moindre signe.

Greene le dévi­sa­geait avec cette inten­si­té qui met­tait mal à l’aise.

« Dans mon roman, dit-il, il y a une femme. Viet­na­mienne. Elle est… com­ment dire… entre deux hommes. Un Anglais plus âgé, fati­gué, cynique. Et un Amé­ri­cain. Jeune. Idéa­liste. Dan­ge­reux dans son idéalisme. »

Tùng ne dit rien. Il ne voyait pas ce qu’on atten­dait de lui.

« La femme — Phuong — elle choi­sit l’A­mé­ri­cain. Pour des rai­sons pra­tiques. Il peut lui offrir ce que l’An­glais ne peut pas. La sécu­ri­té. L’a­ve­nir. Peut-être l’Amérique. »

Greene s’in­ter­rom­pit. Allu­ma une nou­velle cigarette.

« Ce que je n’ar­rive pas à com­prendre, reprit-il, c’est ce qu’elle res­sent vrai­ment. Est-ce qu’elle aime l’un des deux ? Est-ce que l’a­mour entre même en ligne de compte ? Ou est-ce que… »

Il cher­chait ses mots.

« Ou est-ce que pour une femme d’i­ci, l’a­mour est un luxe qu’on ne peut pas se permettre ? »

Tùng pen­sa à Liên. À leur mariage, arran­gé par les familles, il y a trente ans. À cet amour qui était venu après, len­te­ment, comme une plante qui pousse dans un sol dif­fi­cile. Pas le grand amour des romans fran­çais. Quelque chose de plus modeste. De plus solide peut-être.

« Je ne sais pas, Mon­sieur. Je ne suis pas une femme. »

Greene eut un rire bref.

« Non. Bien sûr. »

Un silence.

« Mais vous êtes marié ? »

« Oui, Mon­sieur. Depuis trente ans. »

« Et vous l’ai­mez ? Votre femme ? »

La ques­tion était incon­ve­nante. Tùng aurait dû se lever, s’ex­cu­ser, retour­ner à son tra­vail. Mais quelque chose dans le regard de Greene — une vraie curio­si­té, pas le mépris habi­tuel des colo­niaux — le retint.

« Je ne sais pas si c’est de l’a­mour, Mon­sieur. C’est ma vie. Elle est ma vie. Je ne sais pas com­ment sépa­rer les deux. »

Greene le regar­da lon­gue­ment. Puis il nota quelque chose dans son carnet.

Tùng se leva.

« Puis-je vous appor­ter autre chose, Monsieur ? »

« Un autre Per­nod. Et… merci. »

Tùng s’in­cli­na et s’éloigna.

Il ne sau­rait jamais si ses mots avaient trou­vé leur che­min dans le roman de Greene. Mais cette conver­sa­tion res­te­rait avec lui — cette étrange inti­mi­té d’un ins­tant, entre un écri­vain anglais et un ser­veur viet­na­mien, sur une ter­rasse de Saï­gon pen­dant qu’au loin les canons grondaient.

*

La nuit tom­ba comme elle tom­bait tou­jours à Saï­gon — d’un coup, sans pré­ve­nir, comme un rideau qu’on tire. Les lampes de la ter­rasse s’al­lu­mèrent. D’autres clients arrivèrent.

Tùng les connais­sait presque tous, au moins de vue. Le monde des Euro­péens à Saï­gon était petit, une cen­taine de per­sonnes peut-être qui se croi­saient dans les mêmes endroits, les mêmes récep­tions, les mêmes cercles. Il y avait les fonc­tion­naires de l’ad­mi­nis­tra­tion colo­niale, recon­nais­sables à leur air de fatigue satis­faite et à leurs cos­tumes de lin frois­sés par la cha­leur. Les mili­taires en per­mis­sion, qui buvaient trop et par­laient trop fort des com­bats dans le del­ta. Les jour­na­listes — fran­çais, anglais, amé­ri­cains — tou­jours à l’af­fût d’une his­toire, d’un scan­dale, d’une véri­té qu’ils pour­raient câbler à leurs rédactions.

Et puis il y avait les autres. Ceux qu’on ne clas­sait pas faci­le­ment. Les hommes d’af­faires aux acti­vi­tés floues. Les femmes qui n’é­taient pas des épouses. Les espions — car il y en avait, Tùng le savait, le Deuxième Bureau fran­çais, les ser­vices bri­tan­niques, peut-être déjà les Amé­ri­cains qui com­men­çaient à s’in­té­res­ser à cette guerre.

Ce soir-là, il y avait un couple de Fran­çais — fonc­tion­naires ou plan­teurs, elle avec trop de bijoux, lui avec cet air d’en­nui des colo­niaux en fin de car­rière. Deux jour­na­listes amé­ri­cains, jeunes, bruyants, qui com­man­dèrent du whis­ky et par­lèrent trop fort de choses qu’ils auraient dû taire — un poste fran­çais encer­clé quelque part vers Cao Bằng, des rumeurs de négo­cia­tions secrètes. Un homme seul, Viet­na­mien, cos­tume occi­den­tal, qui but un thé au jas­min en lisant un jour­nal fran­çais et que Tùng soup­çon­na d’être de la police, ou peut-être d’autre chose.

Et Greene, tou­jours là, qui regar­dait tout cela avec ses yeux d’écrivain.

*

Vers neuf heures, il se pas­sa quelque chose.

Une Jeep amé­ri­caine s’ar­rê­ta devant l’hô­tel, et deux hommes en des­cen­dirent. Des Amé­ri­cains — on les recon­nais­sait à leur façon de mar­cher, cette assu­rance par­ti­cu­lière, cette manière d’oc­cu­per l’es­pace comme s’ils en étaient pro­prié­taires. L’un était en civil, cos­tume léger, lunettes à mon­ture d’é­caille. L’autre por­tait un uni­forme sans insignes.

Ils s’ins­tal­lèrent à une table, com­man­dèrent du bour­bon, et com­men­cèrent à par­ler à voix basse en jetant des regards autour d’eux.

Tùng les ser­vit. Nota les détails — c’é­tait un réflexe, après toutes ces années. L’homme en civil avait les mains soi­gnées, des mains qui n’a­vaient jamais tra­vaillé. L’autre avait une cica­trice au men­ton et un regard qui ne res­tait jamais en place.

Quand il revint vers le bar, il sur­prit Greene qui obser­vait les deux Amé­ri­cains avec une inten­si­té nouvelle.

L’é­cri­vain grif­fon­nait dans son carnet.

*

Plus tard, beau­coup plus tard, Tùng com­pren­drait que Greene était en train d’in­ven­ter Pyle. L’A­mé­ri­cain de son roman. Le jeune homme idéa­liste qui arrive à Saï­gon avec ses théo­ries sur la « troi­sième force », ses cer­ti­tudes démo­cra­tiques, son igno­rance catas­tro­phique. Pyle qui croit pou­voir sau­ver le Viet­nam sans le com­prendre. Pyle qui fini­ra mort dans la boue du fleuve, vic­time de son propre aveuglement.

Mais cette nuit-là, Tùng ne savait rien de tout cela. Il voyait seule­ment un écri­vain qui regar­dait deux Amé­ri­cains, et quelque chose qui pre­nait forme dans son esprit.

Les romans nais­saient ain­si, peut-être. De ces regards volés. De ces frag­ments de réa­li­té qu’on réar­ran­geait jus­qu’à ce qu’ils disent autre chose, quelque chose de plus vrai que la vérité.

*

Greene res­ta jus­qu’à minuit.

Les autres clients étaient par­tis depuis long­temps. Les Amé­ri­cains d’a­bord, remon­tant dans leur Jeep avec des airs de conspi­ra­teurs. Puis les jour­na­listes, les fonc­tion­naires, les femmes qui n’é­taient pas des épouses.

Greene res­ta.

Il avait ces­sé d’é­crire. Il regar­dait la rue Cati­nat, déserte main­te­nant, avec ses réver­bères qui fai­saient des flaques de lumière jaune sur les trot­toirs. Un cyclo-pousse pas­sa, len­te­ment, le conduc­teur endor­mi sur son siège.

Quelque part dans la ville, une déto­na­tion. Loin­taine. Étouf­fée. Peut-être un atten­tat. Peut-être rien — on ne savait jamais, à Saï­gon, ce qui était la guerre et ce qui ne l’é­tait pas.

Greene ne cil­la pas.

« Vous avez peur ? » deman­da-t-il à Tùng qui débar­ras­sait une table voisine.

« Peur, Monsieur ? »

« De tout ça. La guerre. Les bombes. Ce qui va arriver. »

Tùng s’ar­rê­ta. Réfléchit.

« La peur, c’est un luxe, Mon­sieur. Comme l’a­mour. On n’a pas tou­jours le temps. »

Greene sou­rit. Un sou­rire triste, fatigué.

« Vous êtes un phi­lo­sophe, vous savez. »

« Non, Mon­sieur. Je suis un serveur. »

Et il s’é­loi­gna avec son plateau.

Greene res­ta encore une demi-heure, seul sur la ter­rasse, à fumer et à regar­der la nuit. Puis il mon­ta se coucher.

Tùng ne sut jamais à quoi il pen­sait pen­dant cette demi-heure. Mais quelque chose lui disait que c’é­tait impor­tant — que ces moments de soli­tude, sur cette ter­rasse, au milieu d’une guerre qui n’en finis­sait pas, nour­ris­saient le roman que l’An­glais était en train d’écrire.

*

La ter­rasse se vida.

Minuit pas­sé. Tùng était seul avec le veilleur de nuit, le vieux Phạm, qui som­no­lait der­rière le comp­toir de la récep­tion. Les geckos chan­taient sur les murs. Quelque part dans Cho­lon, une fume­rie devait être pleine à cette heure, ces tanières où les Fran­çais et les riches allaient cher­cher leurs rêves d’opium.

Greene y allait par­fois. Tùng le savait — les ser­veurs savaient tout. L’An­glais dis­pa­rais­sait cer­tains soirs, reve­nait à l’aube avec des yeux vitreux et une odeur dou­ceâtre sur ses vête­ments. L’o­pium. Cette façon qu’a­vaient les Euro­péens de fuir la réa­li­té en s’en­fon­çant plus pro­fond dans l’Asie.

Tùng ramas­sa les der­niers verres, essuya les tables, ali­gna de nou­veau les chaises. Rituel. Ordre. Tenir le monde en place.

C’est alors qu’il enten­dit la voiture.

*

Une Citroën noire s’ar­rê­ta devant l’hô­tel. Moteur cou­pé. Un temps. Puis la por­tière s’ou­vrit et un homme en sortit.

Tùng était dans l’ombre du hall, près de la porte qui don­nait sur l’of­fice. De là, il voyait la récep­tion, le grand esca­lier, et l’en­trée où le bat­tant de verre lais­sait pas­ser les reflets de la rue.

L’homme avan­ça.

Vieux. Très vieux. Voû­té, appuyé sur une canne, avec ce pas pru­dent de ceux qui ne font plus confiance à leur propre corps. Il por­tait un cos­tume de lin clair, frois­sé par le voyage, et un pana­ma qu’il ôta en entrant, décou­vrant un crâne presque chauve, taché par l’âge.

Le vieux Phạm se redres­sa, sur­pris par ce client tar­dif. L’homme s’ap­pro­cha de la récep­tion. Mur­mu­ra quelque chose. Phạm cher­cha dans le registre, trou­va une réser­va­tion, ten­dit une clé. L’homme signa.

Tout cela, Tùng le vit de loin, dans la pénombre. Tout cela n’é­tait rien. Un voya­geur de nuit, il en arri­vait par­fois, des avions se posaient à toute heure à Tân Sơn Nhất.

Et puis l’homme se retourna.

Son visage entra dans la lumière du lustre.

Et Tùng ces­sa de respirer.

*

Ce visage.

Ce n’é­tait pas possible.

Trente ans. Trente ans s’ef­fon­drèrent comme un châ­teau de cartes, comme les cendres d’une lettre brû­lée, comme rien. Trente ans n’exis­taient plus et Tùng avait de nou­veau vingt ans, et c’é­tait 1923, et cet homme se tenait dans ce même hall, plus jeune de trois décen­nies mais avec les mêmes yeux — ces yeux qui voyaient tout, ces yeux de lézard patient, ces yeux d’écrivain.

Mau­gham.

Tùng ne pou­vait pas se trom­per. On ne se trompe pas sur ces choses-là. Le corps se sou­vient de ce que l’es­prit veut oublier. Le corps recon­naît avant même que le cer­veau n’ait fini son tra­vail de mémoire. Le corps de Tùng recon­nut cet homme comme on recon­naît une brû­lure ancienne quand on approche la main du feu.

Il s’a­dos­sa au mur. Ses jambes tremblaient.

Le vieil homme — Mau­gham, c’é­tait Mau­gham, il n’y avait pas d’er­reur pos­sible — prit sa clé et com­men­ça à gra­vir l’es­ca­lier, len­te­ment, une marche après l’autre, s’ap­puyant sur la rampe.

Tùng ne bou­gea pas.

Il res­ta là, dans l’ombre, jus­qu’à ce que la sil­houette voû­tée ait dis­pa­ru à l’é­tage. Jus­qu’à ce que le silence retombe sur le hall. Jus­qu’à ce que le vieux Phạm se soit ren­dor­mi der­rière son comptoir.

Alors seule­ment, il se per­mit de respirer.

*

II

1923.

La mémoire est une bête étrange. Elle dort pen­dant des années, tapie dans les recoins du crâne, et puis un rien la réveille — une odeur, un visage, un angle de lumière — et elle sur­git, intacte, féroce, avec tous ses détails que l’on croyait perdus.

1923.

Tùng avait vingt ans. Il tra­vaillait au Conti­nen­tal depuis trois ans déjà, mais il était encore le plus jeune, celui qu’on envoyait aux tâches ingrates, celui que les Fran­çais appe­laient « le petit » sans jamais cher­cher à connaître son nom.

Il était beau. Il ne le savait pas. Per­sonne ne le lui avait dit et il n’a­vait pas de miroir chez lui, dans la chambre qu’il par­ta­geait avec deux cou­sins près du mar­ché Bến Thành. Mais il l’é­tait — cette beau­té des jeunes hommes viet­na­miens que les peintres fran­çais aimaient cap­tu­rer, quelque chose de lisse et d’am­bi­gu, un visage où l’en­fance n’a­vait pas tout à fait cédé la place à l’âge adulte.

L’An­glais était arri­vé en mars. Un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, sec, élé­gant mal­gré la cha­leur, avec des yeux qui met­taient mal à l’aise. Des yeux qui regar­daient trop, trop long­temps, trop pro­fon­dé­ment. Il voya­geait seul, ce qui était rare. Les Euro­péens voya­geaient géné­ra­le­ment en groupe, en famille, avec des domes­tiques et des malles. Lui n’a­vait qu’une valise et des carnets.

On disait qu’il était écri­vain. On disait qu’il était célèbre dans son pays. Tùng ne savait pas ce que cela signi­fiait. Il ne connais­sait pas de livres anglais. Il connais­sait à peine les livres.

L’An­glais res­ta trois semaines.

Pen­dant trois semaines, Tùng lui appor­ta son thé le matin, son whis­ky le soir, ses repas quand il man­geait dans sa chambre plu­tôt qu’au res­tau­rant. Pen­dant trois semaines, il sen­tit ce regard sur lui — jamais insis­tant au point d’être offen­sant, jamais appuyé au point de per­mettre une plainte, mais pré­sent, tou­jours pré­sent, comme une main qui ne vous touche pas mais dont vous sen­tez la chaleur.

*

L’In­do­chine de 1923 n’é­tait pas celle de 1952.

Il n’y avait pas de guerre — pas encore. La colo­nie fran­çaise vivait dans une sorte de rêve éveillé, per­sua­dée de sa propre éter­ni­té. Les plan­ta­tions d’hé­véas s’é­ten­daient vers le nord. Les fonc­tion­naires fai­saient leur car­rière à l’ombre des bou­gain­vil­liers. Les femmes por­taient des ombrelles et se plai­gnaient de la cha­leur dans les gar­den-par­ties du Cercle Sportif.

Et les Viet­na­miens ser­vaient. Cour­baient l’é­chine. Attendaient.

Tùng ne pen­sait pas à la poli­tique. Il ne pen­sait à rien d’autre qu’à sur­vivre, à envoyer de l’argent à sa mère au vil­lage, à apprendre son métier. Il regar­dait les Fran­çais comme on regarde les dieux d’un pan­théon étran­ger — incom­pré­hen­sibles, puis­sants, dangereux.

Mais l’An­glais était différent.

Il ne trai­tait pas les ser­veurs comme des meubles. Il disait « mer­ci » — pas sou­vent, mais par­fois, et cela suf­fi­sait à le dis­tin­guer des autres. Il regar­dait les gens dans les yeux, même les boys, même les coo­lies, même ceux que les autres Euro­péens tra­ver­saient du regard comme s’ils n’exis­taient pas.

Et il regar­dait Tùng.

*

Un soir, tard, l’An­glais deman­da du thé.

Tùng mon­ta.

Il frap­pa, entra avec son pla­teau, trou­va l’homme assis près de la fenêtre ouverte, en che­mise, le col défait. La cha­leur était ter­rible cette nuit-là, l’air épais comme du velours mouillé. Le ven­ti­la­teur tour­nait mais ne ser­vait à rien.

« Posez ça là », dit l’Anglais.

Tùng obéit. Se tour­na pour partir.

« Atten­dez. »

Il s’ar­rê­ta. La porte était der­rière lui. L’An­glais le regardait.

Un silence.

Le silence le plus long de la vie de Tùng. Un silence où tout pou­vait bas­cu­ler — où tout faillit bas­cu­ler. L’An­glais ne dit rien. Ne fit rien. Mais dans ce silence, il y avait une ques­tion. Une ques­tion que Tùng com­prit sans qu’elle fût posée, une ques­tion qui lui fit mon­ter le sang au visage et battre le cœur si fort qu’il était sûr que l’autre l’entendait.

La chambre était petite. Le lit immense sous la mous­ti­quaire. La lumière d’une seule lampe, jaune, insuf­fi­sante. Et dehors, le chant des grillons, le mur­mure de la ville endor­mie, le bruis­se­ment des feuilles de bana­nier dans la cour.

Puis l’An­glais détour­na les yeux.

« C’est tout. Vous pou­vez partir. »

Tùng par­tit.

Il ne dor­mit pas cette nuit-là. Ni la nuit sui­vante. Il ne savait pas ce qu’il avait res­sen­ti dans cette chambre. Il ne savait pas s’il avait eu peur, ou autre chose, quelque chose qui res­sem­blait à de la peur mais qui n’en était pas, quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans sa langue ni dans aucune autre.

*

Le len­de­main, et les jours sui­vants, tout conti­nua comme avant.

Tùng ser­vait. L’An­glais écri­vait, lisait, sor­tait par­fois pour explo­rer la ville. Leurs regards se croi­saient, se détour­naient. Rien ne fut dit. Rien ne fut fait.

Mais quelque chose avait changé.

Tùng sen­tait une pré­sence nou­velle dans sa propre vie. Une conscience de son corps qu’il n’a­vait jamais eue aupa­ra­vant. Quand il pas­sait devant un miroir, il s’ar­rê­tait — chose qu’il ne fai­sait jamais. Il se regar­dait. Essayait de voir ce que l’An­glais voyait. Ce visage lisse. Ces épaules étroites. Cette peau qui n’a­vait pas encore été mar­quée par le temps.

Était-ce cela, être beau ? Cette inquié­tude. Cette conscience d’être regardé.

*

L’An­glais repar­tit deux jours plus tard.

Tùng por­ta ses bagages jus­qu’à la voi­ture. L’homme lui don­na un pour­boire — géné­reux, trop géné­reux. Leurs doigts se frô­lèrent quand les pièces chan­gèrent de main.

« Mer­ci », dit l’Anglais.

Il y avait dans ce mot simple quelque chose de plus. Un remer­cie­ment pour le thé, oui. Mais aus­si autre chose. Un remer­cie­ment pour ce qui n’a­vait pas eu lieu. Pour la rete­nue. Pour le silence gardé.

Et il mon­ta dans la voi­ture et Tùng ne le revit plus.

Jus­qu’à cette nuit de 1952.

*

III

Tùng ren­tra chez lui à pied.

Il habi­tait près de la cathé­drale main­te­nant, dans une mai­son étroite avec une cour où Liên culti­vait des orchi­dées. Trois de leurs quatre enfants y vivaient encore. Hoa, l’aî­née, vingt-six ans, ins­ti­tu­trice dans une école pri­maire. Minh, le cadet, vingt-deux ans, qui tra­vaillait pour un impor­ta­teur chi­nois de Cho­lon. Et la petite Lan, dix-sept ans, qui pré­pa­rait son bac­ca­lau­réat et rêvait d’al­ler étu­dier à Paris — un rêve que Tùng finan­çait en secret, sou après sou, sans en par­ler à personne.

Et puis il y avait Bảo.

L’aî­né des gar­çons. Vingt-quatre ans. Par­ti depuis deux ans. Quelque part dans le Nord, ou peut-être au Centre, dans ces régions que le Việt Minh contrô­lait entre les postes fran­çais. Liên croyait qu’il était mort. Tùng n’a­vait jamais eu le cou­rage de lui dire la vérité.

Les lettres arri­vaient par­fois. Sans signa­ture, sans adresse de retour. Quelques lignes. « Je vais bien. Ne vous inquié­tez pas. La lutte conti­nue. » Tùng les lisait une fois, puis les brû­lait dans le jar­din, à l’aube, avant que Liên se réveille.

Cette nuit-là, quand il ren­tra, il trou­va une enve­loppe glis­sée sous la porte.

Il sut immé­dia­te­ment. Recon­nut le papier, l’é­cri­ture ser­rée à peine visible à tra­vers le papier mince.

Il ne l’ou­vrit pas tout de suite. Res­ta debout dans l’en­trée sombre, l’en­ve­loppe à la main, le cœur lourd de deux secrets trop grands pour un seul homme.

Mau­gham était revenu.

Bảo était vivant.

Et Tùng ne pou­vait par­ler de ni l’un ni l’autre.

*

Le matin se leva gris et moite.

Tùng n’a­vait dor­mi que deux heures, d’un som­meil tra­ver­sé de rêves confus où se mélan­geaient les visages — Mau­gham jeune, Mau­gham vieux, Bảo enfant, Bảo dans un uni­forme qu’il n’a­vait jamais vu mais qu’il ima­gi­nait, vert et boueux, quelque part dans une jungle du Nord.

Liên dor­mait encore quand il par­tit. Il lais­sa un bai­ser sur son front sans la réveiller. Trente ans de mariage et il ne savait tou­jours pas com­ment lui par­ler vrai­ment. Pas des choses qui comp­taient. Des choses ordi­naires, oui — les enfants, l’argent, les voi­sins, le prix du riz. Mais pas de ce qui brû­lait au fond de lui. Jamais.

Il arri­va au Conti­nen­tal à six heures.

Le matin, l’hô­tel avait une autre odeur. Moins de fumée, moins de par­fum. L’o­deur du café qu’on pré­pa­rait en cui­sine, de l’en­caus­tique qu’on pas­sait sur les meubles, de la rosée qui séchait sur les fran­gi­pa­niers de la cour inté­rieure. Une odeur neuve, presque inno­cente, comme si la nuit avait tout lavé.

Mais ce matin-là, il y avait autre chose.

Des voix dans le hall. Des sol­dats fran­çais — trois, quatre peut-être — qui par­laient avec le direc­teur. Quelque chose s’é­tait pas­sé pen­dant la nuit. Un atten­tat. Une bombe avait explo­sé dans un café de la rue Lagran­dière, à trois rues de là. Deux morts, plu­sieurs bles­sés. Le Việt Minh, disait-on. Ou peut-être une autre fac­tion. On ne savait jamais vraiment.

Tùng tra­ver­sa le hall sans s’ar­rê­ter. Les sol­dats ne lui accor­dèrent pas un regard. Pour eux, il n’exis­tait pas — un Viet­na­mien de plus, une ombre par­mi les ombres.

Il enfi­la sa veste blanche. Véri­fia son reflet dans le miroir de l’of­fice — impec­cable, comme tou­jours. Il avait appris à être impec­cable. C’é­tait son armure.

*

La ter­rasse d’a­bord. Ins­tal­ler les tables du petit déjeuner.

La rue Cati­nat s’é­veillait len­te­ment. Un camion mili­taire pas­sa, char­gé de sol­dats qui par­taient rele­ver un poste quelque part dans le del­ta. Puis une char­rette de fruits, tirée par un vieil homme cour­bé. Puis une Citroën noire aux vitres opaques — police, peut-être, ou ser­vices secrets. On ne savait jamais.

Et au milieu de tout cela, la vie ordi­naire. Les mar­chands qui ouvraient leurs bou­tiques. Les femmes qui balayaient devant leur porte. Les enfants qui cou­raient vers l’é­cole, leurs car­tables sur le dos.

Saï­gon en 1952. Une ville en guerre qui refu­sait de l’admettre.

*

Il balayait près de l’es­ca­lier quand le vieil homme descendit.

Tùng l’en­ten­dit avant de le voir. Ce pas lent, pru­dent, la canne qui frap­pait chaque marche. Il eut le temps de se com­po­ser un visage. Trente-deux ans de métier. Il savait ne rien montrer.

Mau­gham apparut.

De jour, il parais­sait encore plus vieux que la veille. La lumière était cruelle avec lui — elle révé­lait chaque pli, chaque tache, cette peau qui sem­blait trop grande pour le crâne qu’elle recou­vrait. Mais les yeux. Les yeux n’a­vaient pas chan­gé. Ces yeux de rep­tile qui avaient autre­fois désha­billé le monde, qui avaient mis des cen­taines de per­son­nages dans des romans que Tùng ne lirait jamais. Ces yeux qui l’a­vaient regar­dé, lui, une nuit étouf­fante de mars 1923, dans une chambre où le ven­ti­la­teur tour­nait sans par­ve­nir à rafraî­chir l’air.

Le vieil homme tra­ver­sa le hall.

Pas­sa devant Tùng sans le voir. Sans même un regard pour ce ser­veur en veste blanche qui tenait son balai comme on tient une arme ou une prière.

Sor­tit sur la terrasse.

S’as­sit.

Tùng res­pi­ra. Posa le balai. Alla cher­cher le menu du petit déjeu­ner et un pot de thé — les Anglais pre­naient tou­jours du thé le matin, il le savait, il s’en souvenait.

Il s’ap­pro­cha de la table.

« Bon­jour, Monsieur. »

Sa voix ne trem­bla pas. Il en fut lui-même surpris.

Mau­gham leva les yeux. Le regar­da. Un regard rapide, dis­trait, le regard qu’on accorde aux ser­veurs du monde entier — celui qui ne voit pas, qui n’en­re­gistre pas, qui oublie aussitôt.

« Du thé, s’il vous plaît. Et des toasts. »

« Bien, Monsieur. »

Tùng s’in­cli­na et s’éloigna.

Ce n’é­tait pas de la décep­tion qu’il res­sen­tait. Pas exac­te­ment. Quelque chose de plus com­plexe, un mélange de sou­la­ge­ment et de bles­sure, comme quand on appuie sur une cica­trice ancienne pour véri­fier qu’elle fait encore mal.

Mau­gham ne l’a­vait pas reconnu.

Bien sûr qu’il ne l’a­vait pas recon­nu. Pour­quoi l’au­rait-il recon­nu ? Tùng avait vingt ans en 1923. Il en avait qua­rante-neuf main­te­nant. Une vie entière avait pas­sé sur son visage, y creu­sant des sillons, y dépo­sant les sédi­ments des années. Et puis, pour Mau­gham, il n’a­vait été qu’un par­mi tant d’autres. Un gar­çon dans un hôtel dans une ville dans un pays dans un voyage qui en comp­tait des dizaines. Un joli visage, peut-être. Un ins­tant de ten­ta­tion, peut-être. Rien de plus.

Alors que pour Tùng…

Il pré­pa­ra le thé. Dis­po­sa les toasts. Por­ta le plateau.

Ser­vit.

S’ef­fa­ça.

Recom­men­ça.

Toute la matinée.

*

Greene des­cen­dit vers dix heures.

Il avait l’air de quel­qu’un qui n’a pas dor­mi ou qui a trop dor­mi — les deux se res­semblent, fina­le­ment. Il com­man­da du café, très noir, et s’ins­tal­la avec ses car­nets à une table voi­sine de celle du vieil homme.

Pen­dant un moment, les deux Anglais furent assis à quelques mètres l’un de l’autre.

Ils ne se par­lèrent pas. Ne se regar­dèrent même pas. Greene écri­vait. Mau­gham lisait un jour­nal fran­çais qu’il avait deman­dé à la récep­tion. Deux mondes paral­lèles, deux soli­tudes qui s’ignoraient.

Tùng pas­sait entre les tables.

Il obser­vait.

C’é­tait tout ce qu’il savait faire. Obser­ver et ser­vir. Ser­vir et obser­ver. Il avait appris plus de choses sur les êtres humains en trente-deux ans de ser­vice qu’au­cun livre n’au­rait pu lui ensei­gner. Il savait recon­naître les couples qui s’ai­maient et ceux qui ne fai­saient que sem­blant. Les hommes d’af­faires hon­nêtes et les escrocs. Les espions et les jour­na­listes, qui par­fois étaient les mêmes. Les femmes heu­reuses et les femmes qui jouaient à l’être.

Et les écri­vains. Il savait recon­naître les écrivains.

Il y avait quelque chose dans leur façon de regar­der. Une avi­di­té. Comme s’ils vou­laient tout prendre, tout absor­ber, trans­for­mer le monde entier en mots. Greene avait ce regard. Et Mau­gham l’a­vait eu autre­fois — peut-être l’a­vait-il encore, sous le ver­nis de la vieillesse.

*

Greene écri­vait avec fureur ce matin-là.

Tùng le voyait, du coin de l’œil, noir­cir page après page, ratu­rer, reprendre, s’ar­rê­ter pour réflé­chir puis replon­ger dans ses feuillets. Quelque chose l’ha­bi­tait. L’at­ten­tat de la nuit, peut-être. Ou les Amé­ri­cains de la veille. Ou cette guerre qui s’in­fil­trait par­tout, même sur cette ter­rasse pai­sible où les tama­ri­niers fai­saient de l’ombre.

À un moment, Greene leva la tête et cher­cha Tùng du regard.

« La bombe de cette nuit — vous avez entendu ? »

« Oui, Mon­sieur. Rue Lagrandière. »

« Vous savez qui a fait ça ? »

Tùng hési­ta. Que savait-il vrai­ment ? Que disait-on dans les cui­sines, dans les arrière-bou­tiques, dans ces espaces où les Viet­na­miens par­laient entre eux, loin des oreilles françaises ?

« On dit beau­coup de choses, Mon­sieur. Je ne sais pas ce qui est vrai. »

Greene le regar­da longuement.

« Vous avez de la famille… là-bas ? Dans le maquis ? »

Une ques­tion dan­ge­reuse. Une ques­tion à laquelle un ser­veur pru­dent ne répon­drait pas.

Mais quelque chose — peut-être la fatigue, peut-être la nuit sans som­meil, peut-être le choc de revoir Mau­gham — fit par­ler Tùng.

« J’ai un fils, Mon­sieur. Quelque part. Je ne sais pas où exactement. »

Greene ne dit rien. Mais il nota quelque chose dans son carnet.

Tùng s’é­loi­gna, le cœur bat­tant. Il avait trop par­lé. Beau­coup trop par­lé. Si les mau­vaises per­sonnes entendaient…

Mais Greene n’é­tait pas une mau­vaise per­sonne. Tùng le sen­tait. L’An­glais n’é­tait pas venu à Saï­gon pour espion­ner ou pour juger. Il était venu pour com­prendre. Et pour écrire.

*

Vers midi, le vieil homme se leva et ren­tra dans l’hôtel.

Greene ne lui accor­da pas un regard.

Tùng débar­ras­sa la table. Trou­va le jour­nal aban­don­né, plié n’im­porte com­ment. Et des­sous, quelque chose. Un livre. Un petit livre usé, à la cou­ver­ture fatiguée.

Il le ramassa.

Lut le titre. Ses yeux déchif­frèrent les lettres latines avec len­teur — il lisait le fran­çais, pas l’an­glais, mais les deux alpha­bets se ressemblaient.

The Gent­le­man in the Parlour.

Et en des­sous, un nom.

Somer­set Maugham.

Tùng res­ta immo­bile, le livre à la main. Le cœur bat­tant comme cette nuit de 1923.

Mau­gham avait lais­sé son propre livre. Oublié ? Aban­don­né exprès ? Com­ment savoir avec ces gens-là, avec les écri­vains, qui fai­saient de chaque geste un mys­tère ou une phrase.

Il glis­sa le livre dans sa poche.

Et retour­na au travail.

*

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Cha­pitres 7 et 8

CHA­PITRE 7

Ven­dre­di 18 mars 1927

Mau­gham se réveilla avec le sen­ti­ment d’a­voir rêvé quelque chose d’im­por­tant — quelque chose qui lui échap­pait main­te­nant, dis­sous dans la lumière du matin.

Il res­ta un moment immo­bile, les yeux au pla­fond, écou­tant les bruits de l’hô­tel qui s’é­veillait. Des pas dans le cou­loir, le tin­te­ment d’un pla­teau de thé, quelque part une porte qui s’ou­vrait sur une toux. Les mêmes bruits que tous les autres matins — mais ce matin n’é­tait pas comme les autres. Ce matin, il y avait un mort dans l’aile est, et des ques­tions sans réponses qui tour­naient dans la tête de Mau­gham comme des mouches autour d’une lampe.

Il se leva, fit sa toi­lette, des­cen­dit prendre le break­fast. La grande salle était plus calme que d’ha­bi­tude — les clients par­laient à voix basse, jetaient des regards fur­tifs vers l’es­ca­lier qui menait aux chambres. La mort de Hals­worth pla­nait sur l’hô­tel comme une ombre.

Gerald le rejoi­gnit vers neuf heures, les yeux encore gon­flés de sommeil.

— Tu as l’air d’a­voir pas­sé une meilleure nuit que moi, dit-il en s’asseyant.

— Je n’ai pas dor­mi. J’ai réfléchi.

— À quoi ?

— À ce qui ne colle pas.

Mau­gham sor­tit le mes­sage de Madame Khoo, le posa sur la table. Gerald le lut, fron­ça les sourcils.

— “Il n’é­tait pas non plus celui qu’il croyait être deve­nu.” Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Je ne sais pas. Mais je compte le découvrir.

Il ter­mi­na son café, se leva.

— Tu viens avec moi ?

— Où ça ?

— Beach Street. Chez Madame Khoo.

✦

La mai­son aux lions de pierre était silen­cieuse dans la lumière du matin.

Un boy les fit entrer, les condui­sit à tra­vers la cour inté­rieure où le fran­gi­pa­nier embau­mait l’air de son par­fum entê­tant. Madame Khoo les atten­dait dans le même salon que la pre­mière fois — assise dans son fau­teuil à haut dos­sier, vêtue de soie noire, les mains posées sur les accou­doirs comme une impé­ra­trice sur son trône.

— Mon­sieur Mau­gham. Elle incli­na la tête. Et mon­sieur Hax­ton, je présume.

Gerald parut sur­pris qu’elle connaisse son nom. Mau­gham, lui, ne l’é­tait plus.

— Vous m’a­vez fait appe­ler, dit-il.

— Oui. Asseyez-vous.

Ils s’as­sirent. Une ser­vante appor­ta du thé, le ver­sa en silence, dis­pa­rut. Madame Khoo atten­dit qu’ils soient ser­vis pour parler.

— Geof­frey Hals­worth est mort, dit-elle. Ou plu­tôt, l’homme qui por­tait ce nom.

— Vous étiez au courant.

— Je suis au cou­rant de tout ce qui se passe à Penang. Elle but une gor­gée de thé. On dit que c’est un suicide.

— C’est ce que dit le médecin.

— Et vous, qu’est-ce que vous dites ?

Mau­gham hésita.

— Je dis qu’il y a des ques­tions sans réponses. La lettre qu’il a reçue mar­di matin — ce n’é­tait pas Verne qui l’a­vait envoyée. Alors qui ? Et pour­quoi main­te­nant, après trente ans ?

Madame Khoo posa sa tasse, le regar­da longuement.

— Vous êtes venu cher­cher des réponses. Je vais vous en don­ner — cer­taines. Pas toutes. Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas savoir.

— Je pré­fère en juger moi-même.

— Bien sûr. Vous êtes écri­vain. Vous vou­lez toute l’his­toire. Elle sou­pi­ra. Très bien. Écoutez.

Elle se cala dans son fau­teuil, fer­ma les yeux un ins­tant — ce geste qu’elle avait déjà fait, comme si elle fouillait dans des sou­ve­nirs anciens.

— Je vous ai dit que mon mari avait des doutes sur l’i­den­ti­té de Geof­frey Hals­worth. Ce que je ne vous ai pas dit, c’est que ces doutes n’é­taient pas seule­ment les siens.

— Quel­qu’un d’autre savait ?

— Quel­qu’un d’autre soup­çon­nait. Elle rou­vrit les yeux. Marjorie.

Mau­gham sen­tit son cœur s’accélérer.

— Mar­jo­rie savait que son mari était un imposteur ?

— Pas au début. Elle l’a épou­sé de bonne foi — elle croyait épou­ser Geof­frey Hals­worth, héri­tier de la Dorian Estate. Mais au fil des années… Elle eut un geste vague. Une femme remarque des choses. Des inco­hé­rences dans les sou­ve­nirs. Des hési­ta­tions quand on parle du pas­sé. Des cau­che­mars, la nuit, où l’on pro­nonce des noms qui ne devraient pas être prononcés.

— Elle lui a posé des questions ?

— Non. Jamais. Elle a pré­fé­ré ne pas savoir — offi­ciel­le­ment. Mais elle savait. Et lui savait qu’elle savait. C’é­tait un arran­ge­ment tacite, une sorte de pacte silen­cieux. Ils jouaient tous les deux le même rôle, celui du couple res­pec­table, et ils ne pou­vaient le jouer que s’ils ne recon­nais­saient jamais la vérité.

Mau­gham com­pre­nait. Il avait vu ce genre d’ar­ran­ge­ments — dans les colo­nies, dans les mariages, dans toutes les rela­tions humaines. Les men­songes qu’on accepte parce que la véri­té serait trop coûteuse.

— Mais quelque chose a chan­gé, dit-il.

— Oui. Quelque chose a chan­gé. Madame Khoo but une gor­gée de thé. Il y a un mois, Geof­frey — appe­lons-le ain­si, puisque c’est le nom qu’il por­tait — est venu me voir pour le renou­vel­le­ment du bail. Comme chaque année. Mais cette fois, il était dif­fé­rent. Ner­veux, dis­trait. Il m’a posé des ques­tions étranges.

— Quel genre de questions ?

— Sur le pas­sé. Sur ce que je savais de son arri­vée à Penang, trente ans plus tôt. Sur les gens qui auraient pu se sou­ve­nir de lui à cette époque. Elle fit une pause. J’ai com­pris qu’il avait peur. Que quelque chose s’é­tait pas­sé, quelque chose qui mena­çait son secret.

— Ste­phen Verne.

— C’est ce que j’ai pen­sé d’a­bord. Mais non. Quand je me suis ren­sei­gnée, j’ai appris que Verne n’é­tait pas encore arri­vé à Penang. Il n’est venu que la semaine dernière.

— Alors quoi ?

— Une lettre. La même lettre dont vous par­lez — ou peut-être une autre, anté­rieure. Geof­frey avait reçu une lettre, plu­sieurs semaines avant la mort, qui l’a­vait bou­le­ver­sé. Il ne m’a pas dit ce qu’elle conte­nait, mais j’ai vu son visage. C’é­tait le visage d’un homme qui voit reve­nir ce qu’il croyait enterré.

Mau­gham réflé­chis­sait. Une lettre anté­rieure à l’ar­ri­vée de Verne. Quel­qu’un d’autre, alors. Quel­qu’un qui connais­sait le secret de Hals­worth et qui avait choi­si ce moment pour le révéler.

— Vous savez qui a envoyé cette lettre ?

Madame Khoo hési­ta. Pour la pre­mière fois, Mau­gham vit quelque chose qui res­sem­blait à de l’in­cer­ti­tude sur son visage.

— J’ai une hypo­thèse. Mais c’est une hypo­thèse dangereuse.

— Dites-la.

— Mar­jo­rie.

Un silence. Mau­gham sen­tit les pièces du puzzle se réar­ran­ger dans son esprit.

— Mar­jo­rie a envoyé une lettre à son propre mari ?

— Pas exac­te­ment. Elle a envoyé une lettre à quel­qu’un d’autre — quel­qu’un qui avait les moyens de faire pres­sion sur Geof­frey. Et cette per­sonne a trans­mis la lettre, ou en a envoyé une autre basée sur les infor­ma­tions de Marjorie.

— Qui ?

— Je ne sais pas. Peut-être un avo­cat en Angle­terre. Peut-être quel­qu’un qui cher­chait les héri­tiers du vrai Geof­frey Hals­worth. Elle haus­sa les épaules. Ce que je sais, c’est que Mar­jo­rie a déci­dé, après trente ans de silence, de bri­ser le pacte. De révé­ler la vérité.

— Pour­quoi maintenant ?

— Parce qu’elle n’a­vait plus rien à perdre. Madame Khoo posa sa tasse. Mar­jo­rie est malade, mon­sieur Mau­gham. Très malade. Elle ne l’a dit à per­sonne — pas même à son mari. Mais je le sais. Un de mes cou­sins est méde­cin à Sin­ga­pour, et elle l’a consul­té il y a quelques mois. Can­cer. Il lui reste un an, peut-être moins.

Mau­gham fer­ma les yeux un ins­tant. L’i­mage de Mar­jo­rie lui revint — cette femme sèche et froide, qui obser­vait son mari avec un mélange de mépris et de vigi­lance. Pas de l’a­mour, non. Quelque chose de plus com­plexe, de plus tordu.

— Elle a vou­lu se ven­ger, dit-il. Avant de mourir.

— Se ven­ger ? Peut-être. Ou peut-être autre chose. Peut-être qu’elle ne sup­por­tait plus de vivre dans le men­songe. Peut-être qu’elle vou­lait, une fois dans sa vie, que la véri­té soit dite.

— Et elle a tué son mari pour ça ?

Madame Khoo ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­dait Mau­gham avec une expres­sion indéchiffrable.

— Je n’ai pas dit qu’elle l’a­vait tué.

— Mais vous le pensez.

— Je pense… Elle choi­sit ses mots avec soin. Je pense que Mar­jo­rie a mis en mou­ve­ment quelque chose qu’elle ne pou­vait plus arrê­ter. Que la véri­té, une fois libé­rée, a fait son œuvre. Com­ment exac­te­ment — sui­cide, meurtre, quelque chose entre les deux — cela, je ne le sais pas.

— Quelque chose entre les deux ?

— Un homme accu­lé, ter­ro­ri­sé, qui n’a plus d’is­sue. Une femme qui le regarde se débattre, qui pour­rait l’ai­der, qui choi­sit de ne pas le faire. Qui peut-être pose le fla­con de véro­nol sur la table de nuit, qui peut-être verse le verre d’eau, qui peut-être dit les mots qu’il faut pour qu’il com­prenne que c’est la seule solu­tion. Est-ce un meurtre ? Est-ce un sui­cide ? La fron­tière est par­fois dif­fi­cile à tracer.

Mau­gham se tut. Il pen­sait à la scène — Hals­worth seul dans sa chambre, l’o­rage qui gron­dait dehors, la ter­reur qui mon­tait. Et Mar­jo­rie quelque part, dans la chambre voi­sine peut-être, qui atten­dait. Qui savait ce qui allait se passer.

— Le cri, dit-il. Gerald a enten­du un cri vers deux heures du matin.

— Un cri ?

— Un cri étouf­fé, puis plus rien.

Madame Khoo hocha la tête lentement.

— Le cri d’un homme qui com­prend qu’il n’y a pas d’is­sue. Ou le cri d’un homme qu’on force à ava­ler quelque chose. Elle haus­sa les épaules. Nous ne le sau­rons jamais.

— Et Marjorie ?

— Mar­jo­rie est veuve, main­te­nant. Elle héri­te­ra de la plan­ta­tion — ce qui reste de l’hé­ri­tage volé par son mari. Elle vivra ses der­niers mois dans le confort, puis elle mour­ra à son tour. Et tout le monde oubliera.

— Sauf vous.

— Sauf moi. Madame Khoo eut un sou­rire sans joie. Les Per­ana­kan ont la mémoire longue, mon­sieur Mau­gham. Nous nous sou­ve­nons de tout.

✦

Ils quit­tèrent Beach Street vers midi, l’es­prit en ébullition.

Gerald mar­chait en silence à côté de Mau­gham, visi­ble­ment trou­blé par ce qu’il avait entendu.

— Tu crois ce qu’elle a dit ? finit-il par demander.

— Je crois qu’elle dit une par­tie de la véri­té. Pas toute.

— Qu’est-ce qu’elle cache ?

— Je ne sais pas. Peut-être son propre rôle dans l’af­faire. Elle savait depuis trente ans que Hals­worth était un impos­teur. Elle n’a jamais rien dit. Pourquoi ?

— Parce que ça ne la regar­dait pas ?

— Ou parce que ça l’ar­ran­geait. Un plan­teur qui a un secret est un plan­teur qu’on peut contrô­ler. Elle pos­sé­dait les terres, elle pos­sé­dait aus­si l’homme.

Gerald sif­fla doucement.

— Tu penses qu’elle le fai­sait chanter ?

— Pas direc­te­ment. Mais elle savait qu’il savait qu’elle savait. C’é­tait un équi­libre de ter­reur, une sorte de paix armée. Tant que per­sonne ne bou­geait, tout le monde était en sécurité.

— Et puis Mar­jo­rie a bougé.

— Et puis Mar­jo­rie a bou­gé. Et tout s’est effondré.

Ils mar­chaient dans les rues de George Town, sous le soleil de midi. Les sho­phouses défi­laient, avec leurs façades colo­rées et leurs enseignes en carac­tères chi­nois. Des mar­chands ambu­lants criaient leurs mar­chan­dises, des rick­shaws pas­saient en tin­tant. La vie conti­nuait, indif­fé­rente au drame qui venait de se jouer.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? deman­da Gerald.

— Rien.

Gerald s’ar­rê­ta, surpris.

— Rien ?

— Qu’est-ce que je pour­rais faire ? Aller voir le Résident, lui dire que je soup­çonne Mar­jo­rie d’a­voir pous­sé son mari au sui­cide — ou de l’a­voir tué ? Sans preuves ? Sur la foi des ragots d’une vieille dame chinoise ?

— Mais la vérité…

— La véri­té ? Mau­gham eut un rire amer. La véri­té, c’est qu’un impos­teur est mort, et que per­sonne ne le pleu­re­ra. La véri­té, c’est que Mar­jo­rie mour­ra dans quelques mois, et que la jus­tice — si jus­tice il doit y avoir — sera ren­due sans moi. La véri­té, c’est que cette his­toire n’a pas de fin satis­fai­sante, pas de réso­lu­tion nette. Comme la plu­part des his­toires vraies.

Gerald ne répon­dit pas. Ils conti­nuèrent à mar­cher en silence.

✦

L’a­près-midi, Mau­gham retour­na à l’hôtel.

Il trou­va un mot glis­sé sous sa porte — une écri­ture fémi­nine qu’il recon­nut aus­si­tôt. Marjorie.

“Mon­sieur Maugham,

Je sais que vous enquê­tez. Je sais ce que vous pen­sez. Vous vous trom­pez — en partie.

Venez me voir ce soir, à huit heures, dans ma chambre. Je vous dirai ce que je peux vous dire. Après, vous ferez ce que vous voudrez.

  1. Halsworth”

Mau­gham relut le mot plu­sieurs fois. “Vous vous trom­pez — en par­tie.” Qu’est-ce que cela vou­lait dire ? Que Mar­jo­rie n’é­tait pas cou­pable ? Ou qu’elle était cou­pable d’autre chose que ce qu’il imaginait ?

Il pas­sa le reste de l’a­près-midi à attendre, inca­pable de se concen­trer sur quoi que ce soit. Gerald sor­tit — pour Camp­bell Street, pro­ba­ble­ment — et Mau­gham res­ta seul avec ses pensées.

À huit heures, il frap­pa à la porte de la suite des Halsworth.

✦

Mar­jo­rie lui ouvrit elle-même.

Elle por­tait une robe noire, sobre, sans orne­ments. Ses che­veux étaient tirés en arrière, son visage dépour­vu de tout maquillage. Elle avait l’air plus vieille que quelques jours plus tôt — ou peut-être était-ce sim­ple­ment qu’elle avait ces­sé de faire semblant.

— Entrez, dit-elle.

La suite était plon­gée dans la pénombre, éclai­rée seule­ment par quelques lampes. Le lit où Hals­worth était mort avait été refait — draps propres, oreillers gon­flés — mais Mau­gham sen­tait encore quelque chose dans l’air, une pré­sence, un souvenir.

Mar­jo­rie s’as­sit dans un fau­teuil près de la fenêtre, lui fit signe de prendre place en face d’elle.

— Vous vou­lez du thé ? Du whisky ?

— Rien, merci.

— Comme vous voudrez.

Elle res­ta un moment silen­cieuse, regar­dant par la fenêtre. La nuit était tom­bée sur George Town, et les lumières de la ville scin­tillaient au loin.

— Vous savez, dit-elle enfin, je l’ai aimé. Au début.

Mau­gham ne dit rien. Il attendait.

— Quand je l’ai épou­sé, je croyais épou­ser un gent­le­man. Un homme bien né, bien éle­vé, qui m’of­fri­rait une vie confor­table dans les colo­nies. C’est ce que vou­laient mes parents. C’est ce que je croyais vouloir.

— Et puis ?

— Et puis j’ai com­men­cé à remar­quer des choses. Des petites choses, d’a­bord. La façon dont il tenait sa four­chette — pas tout à fait comme un gent­le­man devrait la tenir. Des erreurs de gram­maire, par­fois, quand il était fati­gué. Une igno­rance étrange de cer­taines choses que tout homme de sa classe devrait connaître.

— Vous lui avez posé des questions ?

— Non. Elle secoua la tête. Je n’ai jamais posé de ques­tions. Je ne vou­lais pas savoir. Tant que je ne savais pas, je pou­vais faire sem­blant. Nous pou­vions tous les deux faire semblant.

— Mais vous saviez quand même.

— Oui. Au fond de moi, je savais. Pas les détails — pas qu’il avait tué quel­qu’un, pas qu’il avait volé une iden­ti­té. Mais je savais qu’il n’é­tait pas celui qu’il pré­ten­dait être. Et je l’ai épou­sé quand même. Je suis res­tée avec lui quand même.

— Pour­quoi ?

Mar­jo­rie eut un sou­rire étrange — triste et iro­nique à la fois.

— Parce que moi non plus, je n’é­tais pas celle que je pré­ten­dais être. J’é­tais la fille d’un magis­trat res­pec­té — mais mon père avait des dettes, des maî­tresses, des secrets. Ma famille était une façade, comme toutes les familles. Geof­frey et moi, nous nous sommes recon­nus. Deux impos­teurs qui jouaient le jeu ensemble.

— Et la lettre ?

Le sou­rire de Mar­jo­rie s’effaça.

— Quelle lettre ?

— Celle que vous avez envoyée. Celle qui a tout déclenché.

Un long silence. Mar­jo­rie regar­dait ses mains, posées sur ses genoux.

— Madame Khoo parle trop, dit-elle enfin.

— Elle m’a dit que vous étiez malade. Que vous alliez mourir.

— C’est vrai. Un an, peut-être moins. Elle leva les yeux. Quand on sait qu’on va mou­rir, les choses changent. Les men­songes qu’on accep­tait deviennent insup­por­tables. Les secrets qu’on gar­dait demandent à être libérés.

— Vous avez vou­lu révé­ler la véri­té avant de mourir.

— J’ai vou­lu… Elle cher­cha ses mots. J’ai vou­lu qu’il sache que je savais. Que je n’a­vais jamais été dupe. Pen­dant trente ans, il a cru me trom­per. Il a cru que j’é­tais une idiote, une épouse aveugle. Je vou­lais qu’il sache, avant la fin, que j’a­vais tou­jours vu clair.

— Alors vous avez envoyé une lettre.

— Pas à lui. À un avo­cat, en Angle­terre. Un avo­cat qui recher­chait les héri­tiers du vrai Geof­frey Hals­worth. Je lui ai dit ce que je soup­çon­nais — que l’homme qui vivait à Penang sous ce nom n’é­tait pas le vrai héri­tier. Je lui ai don­né des détails, des dates, des inco­hé­rences que j’a­vais notées au fil des années.

— Et l’a­vo­cat a trans­mis ces infor­ma­tions à Ste­phen Verne.

— Je ne savais pas qu’il y avait un fils. Je pen­sais qu’il n’y avait plus d’hé­ri­tier, que la ligne était éteinte. Je vou­lais juste que la véri­té soit connue — quelque part, par quel­qu’un. Mais Verne a fait plus que cela. Il est venu.

— Et Geof­frey a com­pris que tout était fini.

— Oui.

Mar­jo­rie se tut. Les ombres de la pièce sem­blaient s’é­pais­sir autour d’elle.

— La nuit où il est mort, dit Mau­gham. Que s’est-il passé ?

— Je dor­mais. Dans la chambre voisine.

— Vous n’a­vez rien entendu ?

— J’ai enten­du… Elle hési­ta. J’ai enten­du un cri. Vers deux heures du matin. Je me suis levée, je suis allée voir. La porte de sa chambre était fer­mée. J’ai frap­pé. Pas de réponse. J’ai essayé d’ou­vrir — c’é­tait ver­rouillé de l’intérieur.

— Et vous n’a­vez pas appe­lé à l’aide ?

— Non. Elle sou­tint son regard. Je suis retour­née me cou­cher. Et le matin, quand le boy a trou­vé le corps, j’ai fait sem­blant d’être surprise.

Mau­gham la regar­da lon­gue­ment. Il y avait quelque chose de ter­rible dans ce qu’elle venait de dire — et quelque chose de ter­ri­ble­ment humain aus­si. Une femme qui entend son mari crier, qui sait ce qui se passe, qui choi­sit de ne pas intervenir.

— Vous l’a­vez lais­sé mourir.

— Je l’ai lais­sé faire son choix. Elle se leva, s’ap­pro­cha de la fenêtre. Il avait le véro­nol. Il savait ce qu’il fai­sait. Je n’ai pas ver­sé le poi­son dans son verre, je n’ai pas for­cé sa main. Je l’ai sim­ple­ment lais­sé seul avec sa décision.

— C’est tout de même…

— Un meurtre ? Elle se retour­na vers lui. Peut-être. Ou peut-être que c’est sim­ple­ment ce qui arrive quand on arrête de sau­ver les gens d’eux-mêmes. Pen­dant trente ans, j’ai pro­té­gé son secret. J’ai joué le jeu, j’ai main­te­nu la façade. Cette nuit-là, j’ai arrê­té. C’est tout.

Mau­gham ne répon­dit pas. Il n’y avait rien à répondre.

— Vous allez me dénon­cer ? deman­da Marjorie.

— À qui ? Pour quoi ? Vous n’a­vez rien fait — léga­le­ment par­lant. Vous avez enten­du un cri et vous n’êtes pas inter­ve­nue. Ce n’est pas un crime.

— Non. Ce n’est pas un crime.

Elle retour­na s’as­seoir, sou­dain épui­sée. Mau­gham vit à quel point elle était malade — la pâleur de sa peau, les cernes sous ses yeux, la mai­greur de ses mains. Elle n’en avait plus pour longtemps.

— Il y a une chose que vous devez com­prendre, dit-elle. Geof­frey — Hen­ry, quel que soit son vrai nom — n’é­tait pas un mau­vais homme. Il avait fait une chose ter­rible, oui. Mais ensuite… il a essayé d’être bon. Il a été un bon plan­teur, un bon employeur. Il a trai­té les coo­lies cor­rec­te­ment, il a payé ses dettes, il a res­pec­té ses enga­ge­ments. Il a joué le rôle du gent­le­man pen­dant si long­temps qu’il est deve­nu, d’une cer­taine façon, un gentleman.

— Cela n’ef­face pas ce qu’il a fait.

— Non. Rien ne l’ef­face. Mais cela compte quand même. Elle le regar­da avec une inten­si­té sou­daine. Vous êtes écri­vain, mon­sieur Mau­gham. Vous savez que les gens ne sont pas simples. Qu’on peut être à la fois un meur­trier et un homme bon. Qu’on peut vivre dans le men­songe et trou­ver quand même une forme de vérité.

Mau­gham hocha la tête len­te­ment. C’é­tait vrai — il le savait. Les êtres humains étaient des contra­dic­tions ambu­lantes, des mélanges de bien et de mal, de véri­té et de men­songe. C’é­tait ce qui les ren­dait inté­res­sants. C’é­tait ce qui les ren­dait tragiques.

— Je ne vous dénon­ce­rai pas, dit-il. Et je n’é­cri­rai pas cette histoire.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’elle est trop vraie. Parce qu’elle n’a pas de fin satis­fai­sante. Parce que je ne sais pas qui est le héros et qui est le méchant. Il se leva. Bonne nuit, madame Hals­worth. Et… bonne chance. Pour ce qui reste.

Il sor­tit sans se retourner.

CHA­PITRE 8

Dimanche 20 mars 1927

Le cime­tière pro­tes­tant de Penang était un lieu étrange, à mi-che­min entre le jar­din anglais et la jungle tropicale.

Des tombes anciennes, ron­gées par l’hu­mi­di­té et le temps, se dres­saient par­mi les fran­gi­pa­niers et les bou­gain­vil­liers. Les ins­crip­tions s’ef­fa­çaient peu à peu — des noms de colons oubliés, des dates qui remon­taient au siècle pré­cé­dent, des épi­taphes pieuses que per­sonne ne lisait plus. C’é­tait un cime­tière pour les exi­lés, pour ceux qui avaient quit­té l’An­gle­terre et n’y étaient jamais retour­nés. Un cime­tière pour les gens qui avaient vou­lu deve­nir quel­qu’un d’autre.

Geof­frey Hals­worth — ou l’homme qui avait por­té ce nom — y serait enter­ré ce matin.

Mau­gham arri­va tôt, avant la plu­part des autres. Il vou­lait obser­ver, comme tou­jours. Voir qui venait, qui ne venait pas. Lire sur les visages ce que les mots ne diraient pas.

Le cer­cueil était déjà là, posé sur des tré­teaux près de la fosse ouverte. Du bois sombre, des poi­gnées de cuivre, un drap blanc. Sobre, res­pec­table. Comme l’homme qu’il conte­nait avait pas­sé sa vie à l’être.

Gerald se tenait à l’é­cart, fumant une ciga­rette, l’air mal à l’aise dans son cos­tume noir. Il n’ai­mait pas les enter­re­ments — per­sonne ne les aimait, mais Gerald moins que qui­conque. Il y voyait un rap­pel de sa propre mor­ta­li­té, de ce corps qu’il mal­trai­tait depuis des années et qui fini­rait un jour dans une boîte semblable.

Les colo­niaux arri­vèrent par petits groupes. Des plan­teurs en cos­tume sombre, leurs épouses en robes noires et voi­lettes. Le Résident adjoint, l’air offi­ciel. Le Dr. Aldridge, qui avait signé le cer­ti­fi­cat de décès avec tant d’empressement. Ils se saluaient à voix basse, échan­geaient des bana­li­tés sur le temps — il fai­sait beau, pour une fois, un ciel d’un bleu cruel au-des­sus des tombes.

Mar­jo­rie arri­va la dernière.

Elle était vêtue de noir de la tête aux pieds, le visage caché sous une voi­lette épaisse. Deux femmes de plan­teurs l’ac­com­pa­gnaient, la sou­te­nant par le bras comme si elle ris­quait de s’ef­fon­drer. Elle mar­chait len­te­ment, avec cette digni­té raide des veuves qui refusent de mon­trer leur cha­grin — ou qui n’en ont pas à montrer.

Mau­gham la regar­da prendre place devant le cer­cueil. Il pen­sa à ce qu’elle lui avait dit, deux jours plus tôt. “Je l’ai lais­sé faire son choix.” Une phrase qui pou­vait signi­fier tant de choses. Un acte d’a­mour, peut-être — lais­ser un homme mou­rir comme il le vou­lait. Ou un acte de cruau­té — le regar­der se noyer sans lui tendre la main.

Ou peut-être que c’é­tait la même chose.

Le révé­rend com­men­ça le ser­vice. Des paroles conve­nues, des ver­sets fami­liers. “Je suis la résur­rec­tion et la vie…” Mau­gham n’é­cou­tait pas. Il regar­dait les visages autour de lui — ces hommes et ces femmes qui étaient venus enter­rer un des leurs, sans savoir qu’ils enter­raient un impos­teur. Ou peut-être que cer­tains savaient. Peut-être que Madame Khoo n’é­tait pas la seule à avoir devi­né, au fil des années.

Il cher­cha Ste­phen Verne du regard. Ne le trou­va pas.

✦

Le ser­vice fut bref.

On des­cen­dit le cer­cueil dans la fosse, on jeta les poi­gnées de terre rituelles, on mur­mu­ra les der­nières prières. Puis les gens com­men­cèrent à se dis­per­ser, par petits groupes, retour­nant à leurs voi­tures et à leurs rick­shaws. La vie repre­nait ses droits.

Mau­gham resta.

Il regar­dait les fos­soyeurs com­bler la tombe, pel­le­tée après pel­le­tée. La terre rouge de Penang recou­vrait peu à peu le cer­cueil, effa­çant la der­nière trace visible de l’homme qui avait vécu sous le nom de Geof­frey Halsworth.

— Vous ne par­tez pas ?

Il se retour­na. Mar­jo­rie se tenait der­rière lui, seule. Les femmes qui l’ac­com­pa­gnaient avaient dis­pa­ru — par­ties avec les autres, probablement.

— Je réflé­chis­sais, dit-il.

— À quoi ?

— À lui. À ce qu’il a fait. À ce qu’il est devenu.

Mar­jo­rie s’ap­pro­cha, regar­da la tombe à moi­tié comblée.

— Il s’ap­pe­lait Hen­ry Marsh, dit-elle. Son vrai nom. Je l’ai décou­vert il y a des années, en fouillant dans ses affaires. Une vieille lettre, cachée au fond d’une malle. Une lettre de sa mère, adres­sée à “mon cher Hen­ry”. Il l’a­vait gar­dée pen­dant trente ans.

— Il avait une mère.

— Tout le monde a une mère, mon­sieur Mau­gham. Même les monstres.

Elle dit cela sans iro­nie, sans amer­tume. Juste un constat.

— Vous pen­sez que c’é­tait un monstre ?

— Je pense… Elle hési­ta. Je pense qu’il a fait une chose mons­trueuse. Mais je ne suis pas sûre que cela fasse de lui un monstre. Est-ce qu’on devient ce qu’on fait ? Ou est-ce qu’on peut faire une chose ter­rible et res­ter, mal­gré tout, quel­qu’un de… pas bien, non. Mais pas entiè­re­ment mau­vais non plus.

Mau­gham hocha la tête. C’é­tait la ques­tion qu’il se posait lui-même, depuis des jours. La ques­tion à laquelle il n’a­vait pas de réponse.

— Il a tué un homme, dit-il. Le vrai Geof­frey Hals­worth. Il l’a jeté à la mer et a pris sa vie.

— Oui.

— Et ensuite il a vécu trente ans en fai­sant sem­blant d’être quel­qu’un d’autre.

— Oui.

— Mais pen­dant ces trente ans…

— Pen­dant ces trente ans, il a été un bon mari. Un bon plan­teur. Un membre res­pec­table de la com­mu­nau­té. Mar­jo­rie eut un sou­rire étrange. Est-ce que cela compte ? Est-ce que trente ans de bien peuvent rache­ter un ins­tant de mal ?

— Non, dit Mau­gham. Rien ne rachète un meurtre.

— Alors pour­quoi hésitez-vous ?

Il ne répon­dit pas. Il ne savait pas pour­quoi il hési­tait. Peut-être parce que la vie était plus com­pli­quée que les his­toires qu’il écri­vait. Peut-être parce que les gens n’é­taient jamais entiè­re­ment bons ou entiè­re­ment mau­vais. Peut-être parce qu’il avait vu, dans les yeux de Hals­worth, quelque chose qui res­sem­blait à du remords — un remords por­té pen­dant trente ans, comme une pierre au cou.

— Qu’al­lez-vous faire main­te­nant ? demanda-t-il.

— Res­ter ici. Quelques mois encore. Le temps de mettre mes affaires en ordre. Elle regar­da la tombe. Et puis mou­rir, je sup­pose. Comme tout le monde.

— Vous n’a­vez pas peur ?

— De la mort ? Elle secoua la tête. Non. J’ai peur de ce qui vient avant — la dou­leur, la fai­blesse, la dépen­dance. Mais la mort elle-même… non. Ce sera un soulagement.

Les fos­soyeurs avaient ter­mi­né leur tra­vail. La tombe était com­blée, la terre tas­sée. Bien­tôt on pose­rait une pierre — avec quel nom ? Geof­frey Hals­worth, pro­ba­ble­ment. Le men­songe conti­nue­rait jusque dans la mort.

— Au revoir, mon­sieur Mau­gham, dit Marjorie.

Elle lui ten­dit la main. Il la ser­ra — une main sèche, froide mal­gré la chaleur.

— Au revoir, madame Halsworth.

Elle s’é­loi­gna, sil­houette noire par­mi les tombes blanches. Mau­gham la regar­da par­tir, puis se retour­na vers la tombe fraîche.

— Hen­ry Marsh, mur­mu­ra-t-il. C’é­tait donc ton nom.

La tombe ne répon­dit pas. Les morts ne répondent jamais.

✦

Il retrou­va Gerald à l’en­trée du cimetière.

— Verne n’est pas venu, dit Gerald.

— Non.

— Tu sais pourquoi ?

Mau­gham secoua la tête. Il avait sa théo­rie — Verne avait com­pris qu’il n’y avait rien à gagner ici, que l’hé­ri­tage volé ne pou­vait pas être récu­pé­ré, que sa ven­geance était creuse. Mais ce n’é­tait qu’une théorie.

— Il est par­ti ce matin, dit Gerald. J’ai véri­fié à l’hô­tel. Il a réglé sa note à l’aube et il a pris le pre­mier vapeur pour Singapour.

— Les mains vides.

— Les mains vides.

Ils mar­chèrent vers le rick­shaw qui les atten­dait. Le soleil tapait fort, fai­sant miroi­ter les flaques lais­sées par les pluies récentes. George Town s’é­veillait à peine — c’é­tait dimanche, les bou­tiques étaient fer­mées, les rues presque désertes.

— Tu crois qu’il va reve­nir ? deman­da Gerald.

— Verne ? Non. Il n’a plus rien à faire ici. L’homme qu’il vou­lait confron­ter est mort. L’hé­ri­tage est entre les mains de Mar­jo­rie — et même s’il pou­vait prou­ver qu’elle n’y a pas droit, il fau­drait des années de pro­cès, des for­tunes en avo­cats. Pour quoi ? Une plan­ta­tion de caou­tchouc à l’autre bout du monde ?

— Alors c’est fini.

— Oui. C’est fini.

Mais en disant cela, Mau­gham savait que ce n’é­tait pas tout à fait vrai. L’his­toire était finie, oui — les per­son­nages étaient morts ou par­tis, le rideau était tom­bé. Mais quelque chose res­tait. Quelque chose qui conti­nue­rait à le hanter.

L’i­mage d’un homme qui avait vécu trente ans dans le men­songe, et qui avait fini par croire à son propre men­songe. L’i­mage d’une femme qui avait choi­si de ne pas sau­ver son mari, et qui vivait avec ce choix. L’i­mage d’un fils venu récla­mer jus­tice, et repar­ti les mains vides, sans même la satis­fac­tion de la vengeance.

Des images qu’il ne pour­rait pas oublier. Des images qu’il ne pour­rait pas écrire.

✦

L’a­près-midi, Mau­gham fit ses bagages.

Il avait pré­vu de res­ter encore une semaine, mais il n’en avait plus envie. L’E&O lui pesait main­te­nant — ses cou­loirs où errait le fan­tôme de Hals­worth, sa véran­da où Mar­jo­rie avait pris le thé avec Madame Khoo, son bar où Gerald avait inter­ro­gé Verne. Trop de sou­ve­nirs, trop de questions.

Gerald l’ai­da à bou­cler ses malles, sans poser de ques­tions. Il com­pre­nait — il com­pre­nait toujours.

— Où est-ce qu’on va ? deman­da-t-il seulement.

— Sin­ga­pour. Et puis peut-être Bang­kok. Ou Sai­gon. Peu importe.

— Tu fuis.

— Non. Je pars. C’est différent.

Mais Gerald avait rai­son, bien sûr. Il fuyait. Il fuyait cette his­toire qui n’a­vait pas de fin, ces per­son­nages qui n’é­taient ni bons ni mau­vais, cette véri­té qui refu­sait de se lais­ser saisir.

Le vapeur par­tait le len­de­main matin. Ils pas­se­raient une der­nière nuit à l’E&O, une der­nière nuit dans cette ville où un homme avait vécu trente ans sous un nom volé.

✦

Ce soir-là, Mau­gham des­cen­dit sur la véranda.

La nuit était douce, par­fu­mée de fran­gi­pa­nier et de mer. Les lampes pro­je­taient des cercles de lumière jaune sur les dalles. Quelques clients de l’hô­tel pre­naient le frais, fumant des cigares, bavar­dant à voix basse.

Mau­gham s’ins­tal­la dans un fau­teuil de rotin, com­man­da un gin pahit. Il regar­dait la mer — cette mer d’An­da­man qui avait englou­ti le corps du vrai Geof­frey Hals­worth, trente ans plus tôt. Noire, immense, indifférente.

Il pen­sa à ce que Madame Khoo avait dit. “Nous étions là avant les Anglais. Nous serons là après.” C’é­tait vrai. Les empires pas­saient, les colo­nies se défai­saient, les hommes mou­raient et étaient oubliés. Seule la mer res­tait, immuable, gar­dant ses secrets.

Il sor­tit son car­net, l’ou­vrit, relut les notes qu’il avait prises au fil des jours. L’his­toire était là, frag­men­taire mais com­plète. Un domes­tique qui tue son maître. Une iden­ti­té volée. Trente ans de men­songe. Une épouse qui sait et se tait. Un fils qui vient récla­mer son dû. Une mort ambi­guë — sui­cide ou meurtre, impos­sible à dire.

C’é­tait une bonne his­toire. Une his­toire par­faite pour un recueil de nou­velles — “The Let­ter”, peut-être, ou “The Impos­tor”. Il n’au­rait qu’à chan­ger les noms, brouiller les lieux, et per­sonne ne sau­rait jamais que c’é­tait vrai.

Mais il ne l’é­cri­rait pas.

Il le savait main­te­nant, avec cer­ti­tude. Cette his­toire n’é­tait pas pour lui. Elle était trop vraie, trop trouble, trop proche de quelque chose qu’il ne vou­lait pas regar­der en face. Elle posait des ques­tions aux­quelles il n’a­vait pas de réponses — sur l’i­den­ti­té, sur le men­songe, sur ce que nous sommes vrai­ment quand nous enle­vons les masques.

Il refer­ma le car­net, le glis­sa dans sa poche.

Gerald appa­rut, un verre à la main, et s’as­sit à côté de lui.

— Tu broies du noir.

— Je réfléchis.

— C’est la même chose, chez toi.

Mau­gham sou­rit mal­gré lui. Gerald le connais­sait trop bien — c’é­tait à la fois récon­for­tant et irritant.

— Je pen­sais à Hals­worth, dit-il. À ce qu’il a fait. À ce qu’il est devenu.

— Et ?

— Et je me deman­dais… si nous ne sommes pas tous des impos­teurs, d’une cer­taine façon. Tous en train de jouer un rôle, de faire sem­blant d’être quel­qu’un que nous ne sommes pas.

Gerald haus­sa les épaules.

— Peut-être. Mais la plu­part d’entre nous n’a­vons tué per­sonne pour voler notre rôle.

— Non. La plu­part d’entre nous avons sim­ple­ment… gran­di dedans. Accep­té ce qu’on atten­dait de nous. Mis le masque qu’on nous tendait.

— Tu parles de toi ?

Mau­gham ne répon­dit pas. Il pen­sait à sa propre vie — l’en­fance mal­heu­reuse, le bégaie­ment dont il avait mis des années à se débar­ras­ser, l’ho­mo­sexua­li­té qu’il cachait au monde, le mariage raté avec Syrie. Toutes ces façades qu’il avait construites, tous ces men­songes qu’il avait entre­te­nus. Était-il si dif­fé­rent de Hals­worth, fina­le­ment ? Moins cri­mi­nel, certes. Mais pas moins imposteur.

— Tu sais ce qui me trouble le plus ? dit-il enfin.

— Non.

— C’est que Hals­worth a réus­si. Pen­dant trente ans, il a été Geof­frey Hals­worth. Il a vécu sa vie, aimé sa femme — à sa façon —, géré sa plan­ta­tion, gagné le res­pect de la com­mu­nau­té. Et à la fin, il était deve­nu ce qu’il pré­ten­dait être. Le men­songe était deve­nu vérité.

— Jus­qu’à ce que la véri­té le rattrape.

— Oui. Jus­qu’à ce que la véri­té le rat­trape. Mau­gham but une gor­gée de gin. Mais pen­dant trente ans… pen­dant trente ans, le men­songe a fonc­tion­né. Et je me demande si ce n’est pas ça, la vie. Men­tir assez long­temps pour que le men­songe devienne vrai.

Gerald ne dit rien. Ils res­tèrent assis en silence, regar­dant la mer noire, écou­tant les bruits de la nuit tropicale.

Au loin, un chien aboyait. Quelque part dans George Town, des gens vivaient, aimaient, men­taient, comme par­tout ailleurs dans le monde. Et demain, le vapeur empor­te­rait Mau­gham vers d’autres rivages, d’autres his­toires, d’autres mensonges.

Mais cette his­toire-là res­te­rait avec lui. Pas écrite, pas racon­tée. Juste un sou­ve­nir, une bles­sure, une ques­tion sans réponse.

L’his­toire d’un homme qui avait vou­lu deve­nir quel­qu’un d’autre.

Et qui y était presque parvenu.

✦

Le len­de­main matin, ils prirent le vapeur pour Singapour.

Mau­gham res­ta sur le pont pen­dant que le bateau s’é­loi­gnait du quai, regar­dant Penang rape­tis­ser à l’ho­ri­zon. Les bâti­ments blancs du front de mer, les col­lines vertes, l’E&O qu’on dis­tin­guait encore, minus­cule, au bord de l’eau.

Quelque part là-bas, Mar­jo­rie Hals­worth com­men­çait sa vie de veuve — une vie qui ne dure­rait pas long­temps. Quelque part là-bas, Madame Khoo conti­nuait de régner sur Beach Street, gar­dienne des secrets de la colo­nie. Quelque part là-bas, dans le cime­tière pro­tes­tant, un homme dor­mait sous un nom qui n’é­tait pas le sien.

Gerald s’ap­pro­cha, lui ten­dit une tasse de café.

— Tu regardes quoi ?

— Rien. Tout. Mau­gham prit la tasse. Je me dis que nous ne revien­drons pro­ba­ble­ment jamais ici.

— Tu veux revenir ?

— Non. Mau­gham secoua la tête. Non, je ne veux pas revenir.

Il but son café, regar­da la côte dis­pa­raître peu à peu. Bien­tôt il ne res­ta plus qu’une ligne verte à l’ho­ri­zon, puis rien — juste la mer, immense et vide, qui les empor­tait vers d’autres destins.

Dans sa poche, le car­net pesait comme une pierre. Toutes ces notes qu’il avait prises, toutes ces obser­va­tions, tous ces détails — inutiles main­te­nant. L’his­toire res­te­rait non écrite, non racon­tée. Elle mour­rait avec lui, comme Hen­ry Marsh était mort avec son secret.

Ou peut-être pas.

Peut-être qu’un jour, des années plus tard, il trou­ve­rait le moyen de la racon­ter. Pas telle qu’elle s’é­tait pas­sée — ce serait impos­sible. Mais trans­for­mée, dégui­sée, ren­due mécon­nais­sable. Une his­toire sur un homme qui avait vou­lu être quel­qu’un d’autre. Une his­toire sur le men­songe et la véri­té, sur ce que nous sommes et ce que nous pré­ten­dons être.

Une his­toire sur l’imposture.

Pas aujourd’­hui. Pas demain. Mais un jour, peut-être.

Le vapeur prit de la vitesse, s’en­fon­çant dans le détroit de Malac­ca. Penang avait dis­pa­ru. Devant eux, l’ho­ri­zon s’ou­vrait, vaste et indifférent.

Mau­gham jeta le reste de son café par-des­sus bord, regar­da les gouttes sombres se perdre dans l’écume.

— Viens, dit-il à Gerald. Allons voir ce qu’ils servent au petit-déjeuner.

Ils s’é­loi­gnèrent du bas­tin­gage, lais­sant la mer der­rière eux.

L’his­toire était finie.

Ou peut-être qu’elle ne fai­sait que commencer.

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