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La Nuit des reve­nants — Cha­pitres 9 à 12

La Nuit des reve­nants — Cha­pitres 9 à 12

La nuit des revenants

La nuit des revenants

Cha­pitres 9 à 12

IX

Damian pas­sa les trois jours sui­vants à cher­cher. Métho­di­que­ment. Obstinément.

Il retour­na dans la rue où la Mer­cedes s’é­tait arrê­tée. Inter­ro­gea les voi­sins. Per­sonne n’a­vait rien vu. Ou per­sonne ne vou­lait parler.

Il contac­ta ses indics dans la police. Ceux qui étaient encore loyaux. Qui n’a­vaient pas été ache­tés. Il y en avait trois. Peut-être quatre.

Ils posèrent des ques­tions. Dis­crè­te­ment. Dans les quar­tiers chauds. Tepi­to. Izta­pa­la­pa. Les endroits où on cache les gens qu’on a enlevés.

Rien.

Il retour­na voir Caro­li­na Domín­guez. Son cabi­net était fer­mé. Un pan­neau sur la porte : “En vacances jus­qu’au 15 novembre”.

Trop pra­tique.

Le cin­quième jour, il reçut un appel. Numé­ro inconnu.

— Ins­pec­teur Sarazai ?

Une voix d’homme. Jeune. Nerveuse.

— Oui ?

— Je… j’ai des infor­ma­tions. Sur Azu­ce­na Sep­tién. Mais je ne peux pas par­ler au télé­phone. Retrou­vez-moi à la Ciu­da­de­la. Le mar­ché. Dans une heure.

— Qui êtes-vous ?

— Un ami. C’est tout ce que vous devez savoir.

Il rac­cro­cha.

Damian hési­ta. C’é­tait peut-être un piège. Pro­ba­ble­ment un piège.

Mais c’é­tait la pre­mière piste en cinq jours.

Il y alla.

La Ciu­da­de­la était un mar­ché arti­sa­nal géant. Des cen­taines de stands qui ven­daient des pote­ries, des tex­tiles, des masques, des ins­tru­ments. Le genre d’en­droit où on se perd faci­le­ment dans la foule.

Damian entra. Chercha.

Et puis il le vit.

Un jeune homme. Vingt-cinq ans, peut-être. Jean déla­vé, t‑shirt des Pumas, cas­quette de base­ball. Il se tenait près d’un stand de céra­miques. Regar­dait autour de lui. Nerveux.

Damian s’ap­pro­cha.

— C’est vous qui avez appelé ?

Le jeune homme sursauta.

— Ins­pec­teur Sarazai ?

— Oui.

— Venez. Pas ici.

Ils mar­chèrent vers le fond du mar­ché. Trou­vèrent un coin tran­quille près des toi­lettes publiques. Per­sonne ne venait là.

— Je m’ap­pelle Miguel, dit le jeune homme. Je tra­vaillais pour Azucena.

— Com­ment ça, vous travailliez ?

— Je suis étu­diant en archi­tec­ture. À l’U­NAM. Elle m’a­vait embau­ché pour l’ai­der sur un pro­jet. Un pro­jet de… recherche.

— Quel genre de recherche ?

Miguel regar­da autour de lui encore une fois. Puis, à voix basse :

— Elle enquê­tait sur sa famille. Sur son grand-père. Rober­to Sep­tién. L’homme qui a fait for­tune dans le pétrole dans les années 70.

— Je sais qui c’était.

— Alors vous savez qu’il n’é­tait pas propre. Qu’il a fait des choses. Des choses hor­ribles. Pour construire ses puits. Pour agran­dir son empire.

— Conti­nuez.

— Azu­ce­na a décou­vert des docu­ments. Des pho­tos. Des témoi­gnages. Elle vou­lait tout rendre public. Créer une fon­da­tion pour les vic­times. Res­ti­tuer l’argent. Tout.

— Et quel­qu’un ne vou­lait pas qu’elle le fasse.

Miguel hocha la tête.

— Sa famille. Sa mère sur­tout. Gabrie­la Montes de Oca. Elle vit à Cuer­na­va­ca main­te­nant mais elle contrôle encore tout. L’argent. Les entre­prises. Et elle ne vou­lait pas qu’A­zu­ce­na salisse le nom des Septién.

— Vous pen­sez que sa mère l’a fait enlever ?

— Je ne sais pas. Mais je sais que quel­qu’un a fait pres­sion sur Azu­ce­na. Il y a deux semaines, elle a reçu des menaces. Par télé­phone. Par email. Des gens qui lui disaient d’ar­rê­ter. Que c’é­tait dangereux.

— Elle vous a dit qui ?

— Non. Mais elle avait peur. Pour la pre­mière fois depuis que je la connais­sais, elle avait peur.

Miguel sor­tit une clé USB de sa poche. La ten­dit à Damian.

— Tout est là-dedans. Les docu­ments qu’elle a trou­vés. Les pho­tos. Les noms. Peut-être que ça vous aide­ra à la retrouver.

Damian prit la clé USB.

— Pour­quoi vous me don­nez ça ?

— Parce qu’A­zu­ce­na est quel­qu’un de bien. Et parce que per­sonne d’autre ne la cherche. Alors si vous ne la trou­vez pas…

Il ne ter­mi­na pas sa phrase. Mais Damian comprit.

Si per­sonne ne la trou­vait, elle était morte.

Miguel par­tit. Dis­pa­rut dans la foule du marché.

Damian res­ta seul. La clé USB dans sa main.

Il devait la regar­der. Voir ce qu’il y avait dedans.

Mais pas ici. Pas dans un lieu public.

Il retour­na au Gran Hotel.

X

Dans sa chambre, Damian bran­cha la clé USB sur son ordinateur.

Des cen­taines de fichiers s’af­fi­chèrent. Pho­tos. PDF. Docu­ments Word.

Il com­men­ça à lire.

C’é­tait pire que ce qu’il imaginait.

Des pho­tos de vil­lages détruits. Mai­sons brû­lées. Corps dans la rue. Enfants morts.

Des docu­ments offi­ciels. Per­mis de construc­tion fal­si­fiés. Rap­ports d’ins­pec­tion tru­qués. Pots-de-vin ver­sés à des fonctionnaires.

Des témoi­gnages. Enre­gis­tre­ments audio de sur­vi­vants. Voix trem­blantes racon­tant com­ment les hommes de Sep­tién étaient venus. Com­ment ils avaient chas­sé les familles. Tué ceux qui résistaient.

Tout ça dans les années 70. Pen­dant que le Mexique décou­vrait ses réserves de pétrole. Pen­dant que des hommes comme Rober­to Sep­tién s’en­ri­chis­saient sur le dos des pauvres.

Damian sen­tit la nau­sée monter.

Et puis il vit un dos­sier. Mar­qué “Tere­sa”.

Il l’ou­vrit.

Des pho­tos. Une jeune femme. Vingt-cinq ans. Che­veux noirs. Sou­rire timide.

Et puis d’autres pho­tos. Plus récentes. La même femme. Mais plus vieille. Plus fati­guée. Dans une chambre minable. Sur un mate­las sale.

La pho­to qu’on avait don­née à Azucena.

Tere­sa était vivante. Ou elle l’é­tait il y a quelques mois.

Il y avait un fichier texte. Damian l’ouvrit.

*“Notes de recherche — Tere­sa Men­do­za Septién*

*Fille de Rober­to Sep­tién et de Luz Men­do­za, femme de chambre à Vil­la­her­mo­sa, Tabas­co. Née en 1994. Éle­vée par sa mère. Rober­to a nié la pater­ni­té mais a payé des pen­sions ali­men­taires jus­qu’à sa mort en 2016.*

*Tere­sa a étu­dié la méde­cine à l’U­ni­ver­si­dad Autó­no­ma de Tabas­co. Brillante élève. Vou­lait deve­nir méde­cin dans les com­mu­nau­tés rurales. Aider ceux que l’in­dus­trie pétro­lière avait détruits.*

*A dis­pa­ru le 15 juillet 2019. Sor­tie de son appar­te­ment à 7h30 du matin. Jamais arri­vée à l’université.*

*J’ai cher­ché pen­dant trois mois. Contac­té la police. Les hôpi­taux. Les morgues. Rien.*

*Et puis j’ai trou­vé Jorge Cam­pos. Il m’a dit qu’il pou­vait deman­der. Faire pas­ser le mot.*

*Il m’a dit qu’il savait où elle était. Qu’elle était vivante. Mais qu’il fal­lait payer.*

*J’ai payé. 500 000 pesos. Tout ce que j’a­vais sur mon compte.*

*Il m’a don­né une pho­to. Et une adresse.*

*Colo­nia Bue­nos Aires. Calle Soto 127. Appar­te­ment 4.*

*J’y suis allée. L’ap­par­te­ment était vide. Per­sonne. Juste des meubles cas­sés et de la poussière.*

*Ils m’ont menti.*

*Ou peut-être qu’elle était là. Et qu’ils l’ont déplacée.*

*Je ne sais plus quoi penser.”*

Damian relut l’a­dresse. Calle Soto 127. Colo­nia Bue­nos Aires.

C’é­tait à quinze minutes du Gran Hotel.

Il regar­da sa montre. Dix-neuf heures.

Il prit son Beret­ta. Véri­fia le chargeur.

Sor­tit de l’hôtel.

XI

Colo­nia Bue­nos Aires était un de ces quar­tiers qu’on ne visite pas par hasard. Rues étroites. Immeubles décré­pits. Graf­fi­tis sur les murs. Dea­lers au coin des rues qui regar­daient pas­ser les incon­nus avec des yeux de rapaces.

Damian mar­cha jus­qu’à la Calle Soto. Numé­ro 127. Un immeuble de quatre étages. Façade grise. Fenêtres cas­sées. Porte d’en­trée arrachée.

Il entra. Esca­lier sombre. Odeur d’u­rine et de moisissure.

Appar­te­ment 4. Deuxième étage.

La porte était entrouverte.

Damian sor­tit son Beret­ta. Pous­sa la porte doucement.

L’ap­par­te­ment était vide. Comme Azu­ce­na l’a­vait écrit. Meubles cas­sés. Mate­las souillé. Bou­teilles vides.

Mais quelque chose avait changé.

Sur le mur du fond, quel­qu’un avait écrit quelque chose. À la bombe rouge.

*“ELLE N’EST PLUS LÀ. ARRÊTE DE CHERCHER.”*

Damian s’ap­pro­cha. Le graf­fi­ti était frais. Fait dans les der­nières heures.

Quel­qu’un savait qu’il viendrait.

Quel­qu’un le suivait.

Il se retour­na brusquement.

Trop tard.

Deux hommes se tenaient dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Cagoules. Pistolets.

— Ins­pec­teur Sara­zai, dit l’un d’eux. On vous avait dit d’arrêter.

Damian poin­ta son arme vers eux.

— Où est Azucena ?

— Loin. Très loin. Vous ne la retrou­ve­rez jamais.

— Essayez toujours.

L’homme rit.

— Vous êtes têtu. Ça, on peut le res­pec­ter. Mais la bra­voure ne suf­fit pas.

Il fit un pas en avant.

— Posez votre arme. Ou on vous tue. Simple.

Damian ne bou­gea pas.

Les deux hommes se regar­dèrent. Puis celui de gauche leva son pistolet.

Damian tira.

Le coup par­tit. Tou­cha l’homme à l’é­paule. Il hur­la, tomba.

Le deuxième homme tira aussi.

La balle sif­fla près de l’o­reille de Damian. Trop près.

Il se jeta der­rière le cana­pé éven­tré. Tira encore. Deux coups. Trois.

L’autre homme recu­la dans le couloir.

Damian pro­fi­ta de l’ou­ver­ture. Cou­rut vers la porte. Sau­ta par-des­sus le pre­mier homme qui se tor­dait par terre.

Déva­la les escaliers.

Des coups de feu der­rière lui. Les balles rico­chaient sur les murs.

Il sor­tit dans la rue. Cou­rut. Sans regar­der derrière.

Des cris. Des sirènes au loin. Quel­qu’un avait appe­lé la police.

Damian tour­na à gauche. Puis à droite. Se per­dit dans le laby­rinthe des ruelles.

Jus­qu’à ce qu’il soit sûr que per­sonne ne le suivait.

Il s’ar­rê­ta. S’ap­puya contre un mur. Respira.

Son télé­phone vibra.

Un mes­sage. Numé­ro inconnu.

Il l’ou­vrit.

Une pho­to.

Azu­ce­na.

Atta­chée à une chaise. Dans une pièce sombre. Les yeux bandés.

Vivante.

Et en des­sous, un message :

*“Arrête de cher­cher. Ou elle meurt. Tu as 24 heures pour quit­ter Mexi­co City. Sinon, on te tue tous les deux.”*

Damian fixa la photo.

Azu­ce­na était vivante.

Mais pour com­bien de temps ?

XII

Damian ren­tra au Gran Hotel par les toits. Pas par l’en­trée prin­ci­pale. Trop ris­qué. Ils le cher­chaient maintenant.

Il mon­ta par l’es­ca­lier de secours. Entra par la ter­rasse. Des­cen­dit au qua­trième étage.

Sa chambre était intacte. Per­sonne n’é­tait venu. Pas encore.

Il s’as­sit sur le lit. Regar­da la pho­to encore et encore.

Azu­ce­na. Vivante. Quelque part dans cette ville.

Il zoo­ma sur l’i­mage. Cher­cha des détails. N’im­porte quoi qui pour­rait lui dire où elle était.

Le mur der­rière elle. Béton brut. Pas de fenêtre visible.

La chaise. Métal. Industrielle.

Le sol. Car­re­lage blanc. Sale.

Ça pou­vait être n’im­porte où. Un entre­pôt. Un garage. Un sous-sol.

Il agran­dit encore.

Et puis il vit quelque chose.

Dans le coin supé­rieur droit de la pho­to. À peine visible. Un reflet dans une vitre.

Il agran­dit au maximum.

C’é­tait flou. Pixe­li­sé. Mais on devi­nait quelque chose. Un bâti­ment. Des lettres.

Il plis­sa les yeux. Essaya de lire.

*”…RCA­DO…”*

Un mar­ché ?

Il cher­cha sur son télé­phone. Mer­ca­dos à Mexi­co City. Il y en avait des centaines.

Mais celui-ci avait quelque chose de par­ti­cu­lier. La typo­gra­phie des lettres. Le style.

Il connais­sait ça.

Le Mer­ca­do de Sonora.

Un mar­ché immense dans le centre-est de la ville. Célèbre pour ses ven­deurs de sor­cel­le­rie. De plantes médi­ci­nales. D’ob­jets rituels.

Et aus­si pour ses arrière-cours. Ses entre­pôts cachés. Les endroits où se trai­taient des affaires moins légales.

C’é­tait là. Azu­ce­na était là.

Damian regar­da sa montre. Vingt-trois heures.

Il avait 24 heures pour quit­ter la ville. Mais il n’al­lait pas partir.

Il allait la chercher.

Une der­nière fois.

Même si ça devait le tuer.

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V

Damian ren­tra au Gran Hotel vers dix-huit heures. Le soleil se cou­chait sur Mexi­co City, trans­for­mant les buil­dings en mono­lithes de cuivre. Les rues étaient encore pleines. Le deuxième jour du Día de los Muer­tos était par­fois plus intense que le pre­mier. Comme si per­sonne ne vou­lait lais­ser par­tir les morts. Pas encore. Pas si vite.

Il mon­ta dans sa chambre, s’al­lon­gea sur le lit sans se désha­biller. Essaya de dor­mir. N’y arri­va pas.

À vingt heures, il redes­cen­dit. Le bar de l’hô­tel était bon­dé. Il com­man­da un whis­ky, s’ins­tal­la dans un coin. Observa.

Les clients ce soir étaient dif­fé­rents de ceux d’hier. Moins de tou­ristes. Plus de Mexi­cains. Des familles qui avaient pas­sé la jour­née dans les cime­tières et venaient main­te­nant se réchauf­fer, man­ger, boire. L’am­biance était douce. Fati­guée. Comme après une longue veillée.

À vingt et une heures, une femme entra dans le bar.

La cin­quan­taine, élé­gante, che­veux gris courts, tailleur Cha­nel. Elle balaya la salle du regard, le repé­ra, s’approcha.

— Ins­pec­teur Sarazai ?

Il se leva. Com­ment elle savait son nom ?

— Oui ?

— Je suis Caro­li­na Domín­guez. Avo­cate. Je tra­vaille avec Fer­nan­do Villarreal.

Elle s’as­sit sans qu’il l’y invite. Com­man­da un martini.

— Mlle Sep­tién m’a dit que vous seriez là ce soir. Que vous alliez l’aider.

— Elle vous a dit ça ?

— Oui. Et je vou­lais vous pré­ve­nir. C’est dan­ge­reux. Ce que vous allez faire. Très dangereux.

— Je suis flic. Le dan­ger fait par­tie du métier.

Caro­li­na sou­rit. Un sou­rire froid.

— Vous ne com­pre­nez pas. Ces gens… ils ne sont pas comme les cri­mi­nels que vous arrê­tez d’ha­bi­tude. Ce ne sont pas des dea­lers de rue ou des voleurs de voi­ture. Ce sont des pro­fes­sion­nels. Ils font dis­pa­raître des gens depuis vingt ans. Et quand ils décident que quel­qu’un doit mou­rir, per­sonne ne peut l’en empêcher.

— Pour­quoi vous me dites ça ?

— Parce que j’aime bien Azu­ce­na. C’est une bonne per­sonne. Et je ne veux pas qu’elle meure ce soir.

Elle but son mar­ti­ni d’un trait. Se leva.

— Vingt-trois heures. Ter­rasse. Ne soyez pas en retard. Et ins­pec­teur ? Pre­nez votre arme.

Elle par­tit.

Damian res­ta seul. Finit son whis­ky. Mon­ta dans sa chambre.

Sor­tit son Beret­ta de sa valise. Véri­fia le char­geur. Quinze balles. Ça devrait suffire.

Ou pas.

VI

À vingt-deux heures trente, Damian mon­ta au sixième étage par l’es­ca­lier de ser­vice. La ter­rasse du Gran Hotel occu­pait tout le toit. Nor­ma­le­ment fer­mée au public. Mais ce soir, pour le Día de los Muer­tos, l’hô­tel avait orga­ni­sé une récep­tion pri­vée. Cent per­sonnes, cock­tails, orchestre de maria­chis, vue impre­nable sur le Zócalo.

La récep­tion était finie depuis vingt-deux heures. Damian trou­va la porte de la ter­rasse entrouverte.

Il sor­tit.

La ter­rasse était déserte. Des tables encore dres­sées, des verres à moi­tié pleins, des bou­gies qui se consu­maient dans le vent. Au centre, un autel monu­men­tal. Trois mètres de haut. Cou­vert de pho­tos de clients célèbres qui avaient séjour­né au Gran Hotel au fil des décen­nies. Por­fi­rio Díaz. Emi­lia­no Zapa­ta. Fri­da et Die­go. Des acteurs d’Hol­ly­wood. Des pré­si­dents. Des nar­cos, pro­ba­ble­ment, même si leurs pho­tos n’é­taient pas affichées.

Damian se cacha der­rière l’au­tel. Bon point de vue. Il voyait toute la ter­rasse. La porte. Les esca­liers. Per­sonne ne pour­rait appro­cher sans qu’il le voie.

Il atten­dit.

À vingt-deux heures cin­quante-huit, la porte s’ouvrit.

Azu­ce­na.

Elle por­tait la même robe blanche que ce matin au cime­tière. Che­veux atta­chés main­te­nant. Dans sa main droite, une mal­lette en cuir. L’argent.

Elle tra­ver­sa la ter­rasse len­te­ment. S’ar­rê­ta près de la balus­trade qui don­nait sur le Zóca­lo. En bas, la ville brillait comme un bra­sier. Des mil­liers de bou­gies allu­mées sur la place. Des écrans géants qui dif­fu­saient des images du défi­lé d’hier. Et tou­jours cette foule. Cette foule qui ne vou­lait pas rentrer.

Damian véri­fia sa montre. Vingt-trois heures moins une.

Le vent souf­flait fort sur la ter­rasse. Fai­sait vaciller les flammes des bou­gies. Azu­ce­na fris­son­na, res­ser­ra son châle sur ses épaules.

Vingt-trois heures.

Rien.

Azu­ce­na atten­dait. Immo­bile. Fixant la porte.

Vingt-trois heures cinq.

Tou­jours rien.

Damian sen­tit quelque chose se tordre dans son ventre. C’é­tait trop facile. Trop simple. Per­sonne n’al­lait venir. Ils l’a­vaient pié­gée. Ils avaient pris l’argent d’a­vance, peut-être. Ou ils ne vien­draient jamais.

Vingt-trois heures dix.

Azu­ce­na posa la mal­lette sur une table. Se retour­na vers la balus­trade. Regar­da Mexi­co City qui res­pi­rait en dessous.

Et puis elle par­la. Sans se retour­ner. À voix basse.

— Je sais que vous êtes là, inspecteur.

Damian ne bou­gea pas.

— Je sais que vous vous cachez. Vous pou­vez sor­tir main­te­nant. Ils ne vien­dront pas.

Il sor­tit de der­rière l’au­tel. S’approcha.

— Com­ment vous savez ?

— Parce que c’é­tait un test. Pour voir si je vien­drais vrai­ment. Si j’é­tais vrai­ment prête à payer. Main­te­nant ils savent. Demain ils me don­ne­ront l’a­dresse. Pour de vrai.

— Vous en êtes sûre ?

Elle se tour­na vers lui. Dans la lumière des bou­gies, son visage avait quelque chose d’ir­réel. Comme une pein­ture. Comme un fantôme.

— Non. Je ne suis sûre de rien. Mais c’est tout ce que j’ai.

Elle prit la mal­lette, com­men­ça à mar­cher vers la porte.

Et c’est là que ça arriva.

La porte s’ou­vrit. Violemment.

Trois hommes entrèrent.

Cagoules noires. Gants. Vestes sombres.

L’un d’eux tenait un pistolet.

Azu­ce­na se figea.

Damian por­ta la main à sa cein­ture. Son Beretta.

— Ne bou­gez pas, dit l’homme au pis­to­let. D’une voix calme. Presque douce.

Damian ne bou­gea pas.

— La mal­lette. Posez-la par terre. Lentement.

Azu­ce­na obéit. Posa la mal­lette. Recula.

L’homme fit signe au deuxième. Celui-ci ramas­sa la mal­lette, l’ou­vrit. Véri­fia le conte­nu. Hocha la tête.

— C’est bon.

L’homme au pis­to­let sou­rit. On voyait juste ses dents sous la cagoule.

— Mer­ci, made­moi­selle Sep­tién. Vous êtes une femme de parole.

— L’a­dresse, dit Azu­ce­na. Vous avez promis.

— Oh, nous n’a­vons rien pro­mis. Nous avons juste dit que nous vous contac­te­rions. Ce que nous venons de faire.

— Enfoi­rés.

L’homme rit. Un rire sans joie.

— Peut-être. Mais nous sommes des enfoi­rés riches maintenant.

Il fit un pas vers elle.

— Au fait. Tere­sa. Votre petite sœur. Elle est morte il y a deux mois. Over­dose. Désolé.

Azu­ce­na chan­ce­la. Comme si on l’a­vait frappée.

— Vous mentez.

— Non. C’est la véri­té. Triste, n’est-ce pas ? Mais au moins main­te­nant vous savez. Et savoir, ça n’a pas de prix.

Il se tour­na vers Damian.

— Et vous, ins­pec­teur Sara­zai. Oui, on sait qui vous êtes. On sait tout sur vous. Vos enquêtes. Vos échecs. Votre petit appar­te­ment miteux à Izta­pa­la­pa. Si j’é­tais vous, je ren­tre­rais chez moi. Et j’ou­blie­rais tout ça.

Damian ne répon­dit pas. Sa main était tou­jours sur son arme. Mais trois contre un. Et l’un d’eux tenait déjà un pis­to­let braqué.

Les trois hommes recu­lèrent vers la porte. Le pre­mier gar­dait le pis­to­let poin­té. Le deuxième tenait la mal­lette. Le troisième…

Le troi­sième attra­pa Azucena.

— Qu’est-ce que vous faites ? cria-t-elle.

— Bonus, dit l’homme au pis­to­let. On nous a dit que si on pou­vait, on devait vous emme­ner aus­si. Rien de per­son­nel. Juste du business.

Damian sor­tit son Beretta.

— Lâchez-la.

L’homme au pis­to­let ne bou­gea pas. Ne pani­qua pas. Gar­da son calme.

— Ins­pec­teur. Vous pou­vez me tirer des­sus. Peut-être que vous me tou­che­rez. Peut-être que vous me tue­rez. Mais mes amis ont des ins­truc­tions. Si je meurs, la fille meurt. Et puis vous. Et puis tous les témoins qu’on peut trou­ver. Ça vaut vrai­ment le coup ?

Damian hési­ta. Une seconde. Pas plus.

Mais ça suffit.

Les trois hommes dis­pa­rurent par la porte. Emme­nant Azu­ce­na avec eux.

Damian se pré­ci­pi­ta. Tra­ver­sa la ter­rasse en cou­rant. Ouvrit la porte.

Le cou­loir était vide.

Il déva­la les esca­liers. Arri­va au cin­quième étage. Per­sonne. Qua­trième. Per­sonne. Troisième.

Et puis il les vit.

Ils sor­taient de l’as­cen­seur. Ils avaient enle­vé leurs cagoules. Trois hommes ordi­naires. Cos­tumes sombres. Valise. On aurait dit des busi­ness­men ren­trant d’un rendez-vous.

Azu­ce­na était entre eux. Elle ne criait pas. Ne se débat­tait pas. Ils avaient dû la dro­guer. Ou la menacer.

Ils tra­ver­sèrent le hall. Per­sonne ne les regar­da. Dans un hôtel comme le Gran Hotel, on ne regarde pas. On ne voit pas. On laisse les gens vivre leurs vies, même quand ces vies sont tordues.

Damian les sui­vit. À dis­tance. Dix mètres. Quinze.

Ils sor­tirent dans la rue.

Une voi­ture atten­dait. Mer­cedes noire. Vitres teintées.

Ils firent mon­ter Azu­ce­na à l’ar­rière. Mon­tèrent. La voi­ture démarra.

Damian cou­rut vers un taxi garé devant l’hôtel.

— Sui­vez cette Mer­cedes ! cria-t-il au chauf­feur en montant.

Le chauf­feur, un vieil homme aux che­veux blancs, le regar­da dans le rétroviseur.

— C’est une blague ?

Damian sor­tit sa carte de police.

— Sui­vez cette putain de voiture !

Le taxi démar­ra en trombe.

La Mer­cedes tour­na sur Cin­co de Mayo. Puis sur Tacu­ba. Puis sur Refor­ma. Filant vers l’ouest.

Le taxi sui­vait. Dif­fi­ci­le­ment. La Mer­cedes était rapide. Puissante.

Ils dépas­sèrent Cha­pul­te­pec. Polan­co. Conti­nuèrent vers l’ouest. Vers les quar­tiers riches. Les zones résidentielles.

La Mer­cedes tour­na brus­que­ment à gauche. S’en­gouf­fra dans une rue étroite bor­dée de vil­las coloniales.

Le taxi suivit.

La rue était sombre. Pas de lam­pa­daires. Juste les lumières des mai­sons der­rière les murs hauts.

La Mer­cedes accé­lé­ra encore.

Et puis sou­dain, elle frei­na. Violemment.

S’ar­rê­ta au milieu de la rue.

Les portes s’ouvrirent.

Les trois hommes descendirent.

Sans Azu­ce­na.

Ils regar­dèrent vers le taxi. Sourirent.

Puis ils par­tirent. À pied. Dis­pa­rurent dans l’ombre.

Damian des­cen­dit du taxi. Cou­rut vers la Mercedes.

La por­tière arrière était ouverte.

La ban­quette était vide.

Azu­ce­na avait disparu.

VII

Damian res­ta plan­té au milieu de la rue pen­dant dix secondes qui durèrent une éter­ni­té. La Mer­cedes vide. Les por­tières ouvertes. Le moteur qui tour­nait encore.

Com­ment ? Com­ment avaient-ils fait ?

Il regar­da autour de lui. Des vil­las par­tout. Hauts murs. Por­tails fer­més. Jar­dins invi­sibles der­rière les grilles.

Elle était là. Quelque part. Forcément.

Il cou­rut vers la pre­mière vil­la. Son­na. Frap­pa. Per­sonne. Il pas­sa à la sui­vante. Même chose. Et la suivante.

Rien.

Le chauf­feur de taxi le regar­dait depuis sa voi­ture, l’air inquiet.

— Mon­sieur ? Vous vou­lez que j’ap­pelle du renfort ?

Damian ne répon­dit pas. Il tour­nait en rond. Cher­chait. Une trace. Un indice. N’im­porte quoi.

Et puis il la vit.

Sur le trot­toir. Un châle. Blanc. Celui qu’A­zu­ce­na por­tait sur la terrasse.

Il le ramas­sa. Encore tiède.

Elle était pas­sée là. Il y a quelques secondes. Mais où était-elle maintenant ?

Il leva les yeux. Regar­da les mai­sons. Toutes fer­mées. Toutes silencieuses.

Comme si elles gar­daient un secret.

Damian sor­tit son télé­phone. Com­po­sa un numéro.

— Com­mis­sa­riat cen­tral. Qui est à l’appareil ?

— Ins­pec­teur Sara­zai. Divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues. J’ai besoin d’un appui. Tout de suite. Calle Ana­tole France, Polan­co. Une femme a été enlevée.

— Nom de la victime ?

— Azu­ce­na Septién.

Un silence. Puis :

— Ins­pec­teur, nous avons une note sur ce nom. Un instant…

Damian atten­dit. Le vent souf­flait dans la rue. Fai­sait voler des feuilles mortes.

— Ins­pec­teur ? La note dit que vous n’êtes pas auto­ri­sé à enquê­ter sur Mlle Sep­tién. Ordre du com­mis­saire Herrera.

— Quoi ?

— L’en­quête a été close ce matin. Mlle Sep­tién n’est pas consi­dé­rée comme une per­sonne d’in­té­rêt. Je ne peux pas envoyer de ren­fort sans autorisation.

— Elle vient de se faire enle­ver sous mes yeux !

— Je suis déso­lé, ins­pec­teur. Mes mains sont liées. Si vous vou­lez rou­vrir l’en­quête, il faut pas­ser par votre supérieur.

Damian rac­cro­cha. Ou plu­tôt, il jeta son télé­phone contre le mur d’une vil­la. L’é­cran se fissura.

Quel­qu’un l’a­vait grillé. Quel­qu’un avait fer­mé l’en­quête. Quel­qu’un qui ne vou­lait pas qu’il cherche Azucena.

Il ramas­sa son télé­phone cas­sé. Remon­ta dans le taxi.

— Où on va ? deman­da le chauffeur.

Bonne ques­tion.

Il ne pou­vait pas retour­ner au com­mis­sa­riat. Pas ren­trer chez lui. S’ils savaient pour l’en­quête, ils savaient où il habitait.

Il y avait un seul endroit où il pou­vait aller.

— Gran Hotel, dit-il. Cen­tro Histórico.

Le taxi repartit.

Damian regar­dait défi­ler les rues. Mexi­co City la nuit. Cette ville qui ne dor­mait jamais. Même main­te­nant, à minuit pas­sé, les rues étaient pleines. Les fêtes du Día de los Muer­tos conti­nuaient. Les gens ne vou­laient pas ren­trer. Pas encore.

Comme si le simple fait de res­ter dehors, de dan­ser, de boire, pou­vait repous­ser le moment où les morts devraient repartir.

Le taxi le dépo­sa devant le Gran Hotel à une heure du matin.

Le hall était calme. Quelques clients attar­dés au bar. Le récep­tion­niste de nuit der­rière son comptoir.

Damian mon­ta direc­te­ment au qua­trième étage. Sa chambre était intacte. Il véri­fia quand même. Che­veu sur la porte. Ser­viette pliée. Per­sonne n’é­tait entré.

Il s’as­sit sur le lit. Posa le châle d’A­zu­ce­na à côté de lui.

Blanc. Léger. Avec cette odeur. Son parfum.

Elle était vivante. Elle devait être vivante.

Ils ne l’a­vaient pas enle­vée pour la tuer. Pas tout de suite. Ils vou­laient quelque chose. De l’argent, peut-être. Ou des informations.

Ou autre chose.

Damian fer­ma les yeux. Essaya de réflé­chir. Mais son cer­veau tour­nait à vide. Trop de fatigue. Trop d’a­dré­na­line. Trop de tout.

Il s’al­lon­gea. Juste cinq minutes. Le temps de reprendre ses esprits.

Il s’en­dor­mit.

Et rêva d’A­zu­ce­na. Qui mar­chait dans un cime­tière. Qui posait des pho­tos sur des tombes. Qui se retour­nait vers lui et souriait.

*Je suis déjà morte, ins­pec­teur. Vous cher­chez un fantôme.*

VIII

Damian se réveilla en sur­saut à six heures du matin. Lumière grise qui fil­trait à tra­vers les rideaux. Bruits de la ville qui s’éveillait.

Il avait dor­mi quatre heures. Pas assez. Mais ça devrait suffire.

Il prit une douche. Froide. Pour se réveiller vrai­ment. S’ha­billa. Même cos­tume qu’­hier. Frois­sé, sale. Tant pis.

Il des­cen­dit au res­tau­rant. Com­man­da un café. Triple. Et des œufs. Il avait besoin d’énergie.

Pen­dant qu’il man­geait, il réfléchissait.

Azu­ce­na avait dis­pa­ru. Les flics ne l’ai­de­raient pas. Il était seul.

Mais il avait des pistes.

Un : l’a­vo­cat. Vil­lar­real. C’é­tait lui qui avait orga­ni­sé la ren­contre. Lui qui avait don­né la pho­to de Tere­sa. Il savait quelque chose.

Deux : Caro­li­na Domín­guez. L’autre avo­cate. Celle qui l’a­vait pré­ve­nu au bar. Pour­quoi ? Qu’est-ce qu’elle savait ?

Trois : Tere­sa. La sœur dis­pa­rue. Peut-être qu’elle n’é­tait pas morte. Peut-être que c’é­tait un men­songe pour désta­bi­li­ser Azucena.

Il sor­tit son télé­phone cas­sé. L’é­cran était fis­su­ré mais il fonc­tion­nait encore. Il cher­cha dans les contacts.

Fer­nan­do Vil­lar­real, avo­cat. Adresse : Paseo de la Refor­ma 250, bureau 1804.

Damian paya son petit-déjeu­ner. Sor­tit du Gran Hotel.

Le 2 novembre. Der­nier jour du Día de los Muer­tos. Dans les rues, les gens ramas­saient les déco­ra­tions. Démon­taient les autels. Balayaient les pétales de cempasúchil.

Les morts repar­taient. Retour­naient dans leur monde.

Et Azu­ce­na ? Où était-elle ?

Damian héla un taxi. Don­na l’adresse.

Le buil­ding sur Refor­ma était un monstre de verre et d’a­cier. Trente étages. Plein d’a­vo­cats, de ban­quiers, de consultants.

Le genre d’en­droit où on lave de l’argent en cos­tume trois-pièces.

Damian mon­ta au dix-hui­tième. Bureau 1804. Plaque dorée : *Fer­nan­do Vil­lar­real & Asociados*.

Il pous­sa la porte. Une récep­tion­niste blonde le regar­da par-des­sus ses lunettes Prada.

— Bon­jour. Vous avez rendez-vous ?

— Non. Mais c’est urgent. Dites à M. Vil­lar­real que l’ins­pec­teur Sara­zai est là.

Elle hési­ta. Décro­cha son télé­phone. Par­la à voix basse. Raccrocha.

— M. Vil­lar­real vous rece­vra dans cinq minutes.

Damian s’as­sit. Regar­da autour de lui. Bureau de luxe. Cana­pés en cuir. Tableaux contem­po­rains. Maga­zines d’ar­chi­tec­ture sur la table basse.

Cinq minutes pas­sèrent. Puis dix.

Enfin, la porte du fond s’ouvrit.

Fer­nan­do Vil­lar­real. Cin­quante ans. Cos­tume gris anthra­cite. Che­veux poivre et sel. L’homme qu’il avait vu au res­tau­rant avec Azucena.

— Ins­pec­teur Sara­zai. Je me deman­dais quand vous viendriez.

Il le fit entrer dans son bureau. Immense. Vue sur tout Refor­ma. Du sol au pla­fond, des éta­gères rem­plies de codes juri­diques, de juris­pru­dences, de dossiers.

Vil­lar­real s’as­sit der­rière son bureau. N’in­vi­ta pas Damian à s’asseoir.

— Azu­ce­na a dis­pa­ru, dit Damian.

— Je sais.

— Vous savez ?

— Ils m’ont appe­lé ce matin. Pour me dire que la tran­sac­tion s’é­tait bien pas­sée. Qu’ils avaient pris l’argent. Et la fille.

— Qui ça, “ils” ?

Vil­lar­real sou­rit. Un sou­rire froid.

— Ins­pec­teur. Vous savez très bien que je ne peux pas répondre à cette ques­tion. Secret pro­fes­sion­nel. Je repré­sente mes clients, quels qu’ils soient.

— Vos clients ont enle­vé une femme.

— Mes clients ont récu­pé­ré un paie­ment. Ce que Mlle Sep­tién a fait ensuite ne me concerne pas.

Damian sen­tit la colère mon­ter. Il se pen­cha sur le bureau.

— Où est-elle ?

— Je ne sais pas.

— Vous mentez.

Vil­lar­real se leva. Contour­na le bureau. S’ap­pro­cha de la fenêtre. Regar­da Mexi­co City qui s’é­ten­dait en dessous.

— Vous savez ce qui est drôle, ins­pec­teur ? Cette ville. Vingt-deux mil­lions d’ha­bi­tants. Et com­bien sont por­tés dis­pa­rus en ce moment ? Soixante-dix mille ? Quatre-vingt mille ? On ne sait même plus. Les chiffres sont tel­le­ment énormes qu’ils ne veulent plus rien dire.

Il se tour­na vers Damian.

— Azu­ce­na Sep­tién est une de plus. Une riche héri­tière qui s’est frot­tée aux mau­vaises per­sonnes. Qui a cher­ché quelque chose qu’elle n’au­rait pas dû cher­cher. Et main­te­nant elle paye le prix.

— Tere­sa. Sa sœur. Elle est vrai­ment morte ?

Vil­lar­real haus­sa les épaules.

— Peut-être. Peut-être pas. Qu’est-ce que ça change ?

— Ça change tout.

— Pour vous, peut-être. Pas pour eux.

Damian s’ap­pro­cha. Jus­qu’à être à deux cen­ti­mètres du visage de Villarreal.

— Écou­tez-moi bien. Je vais la retrou­ver. Et quand je l’au­rai retrou­vée, je revien­drai vous voir. Et là, on aura une vraie conver­sa­tion. Celle où vous me dites tout. Où vous avouez votre com­pli­ci­té. Où vous me don­nez les noms.

Vil­lar­real ne cil­la pas.

— Je vous sou­haite bonne chance, ins­pec­teur. Mais je ne pense pas que vous la retrou­ve­rez. Cette ville avale les gens. Elle ne les recrache pas.

Damian sor­tit en cla­quant la porte.

Dans l’as­cen­seur, il trem­bla. De rage. D’impuissance.

Vil­lar­real savait. Il savait tout. Mais il ne dirait rien.

Parce que dans cette ville, le silence valait plus cher que la vérité.

Damian sor­tit du buil­ding. Mar­cha sans but. Refor­ma. Cha­pul­te­pec. Les rues se vidaient. Le Día de los Muer­tos se ter­mi­nait. Les gens ren­traient chez eux. Retour­naient à leurs vies.

Mais Azu­ce­na, elle, ne ren­tre­rait pas.

Sauf si quel­qu’un la cherchait.

Et ce quel­qu’un, c’é­tait lui.

Même si ça devait le détruire.

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La Nuit des reve­nants — Cha­pitres 9 à 12

La Nuit des reve­nants — Cha­pitres 1 à 4

La nuit des revenants

La nuit des revenants

Cha­pitres 1 à 4

I

Le Gran Hotel Ciu­dad de Méxi­co ne dort jamais vrai­ment. Même la nuit, quand les der­niers dîneurs quittent le res­tau­rant et que les bar­men essuient les verres en cris­tal, quelque chose conti­nue de vibrer dans les murs. Une res­pi­ra­tion sou­ter­raine. Le mur­mure de cent vingt-cinq ans d’his­toires qui se sont dépo­sées, couche après couche, dans les vitraux Tif­fa­ny, les balus­trades Art Nou­veau, les miroirs qui reflètent des visages dis­pa­rus depuis longtemps.

Ce soir du 30 octobre 2019, la ville entière se pré­pa­rait. Dans quelques heures com­men­ce­rait le Día de los Muer­tos. Déjà, sur le Zóca­lo, des équipes mon­taient les struc­tures géantes pour le défi­lé. Des sque­lettes de douze mètres de haut. Des chars allé­go­riques repré­sen­tant la Catri­na, cette mort élé­gante en cha­peau à plumes que les Mexi­cains aiment tant. Et par­tout, des mil­liers de bou­gies, de fleurs de cem­pasú­chil orange vif, de pho­tos sépia col­lées sur des autels improvisés.

Les morts allaient reve­nir. Comme chaque année. Mais cette année, pen­sa Damian Sara­zai en regar­dant par la fenêtre de sa chambre au qua­trième étage, peut-être qu’ils ne seraient pas les seuls à disparaître.

Il avait trente-neuf ans et l’im­pres­sion d’en avoir soixante. Dix ans dans la police judi­ciaire de Mexi­co City. Trois ans à la bri­gade des stu­pé­fiants. Trop de cadavres, trop de familles détruites, trop de nuits blanches à éplu­cher des dos­siers qui ne menaient nulle part parce qu’en haut, quel­qu’un avait déci­dé que cer­taines enquêtes devaient mou­rir avant de commencer.

Azu­ce­na Sep­tién était de celles-là.

Sur le papier, elle n’é­tait rien. Une héri­tière. Vingt-huit ans, for­tune pétro­lière, diplôme d’ar­chi­tec­ture jamais uti­li­sé, vie sociale brillante, pho­tos dans les maga­zines de mode. Rien qui puisse inté­res­ser un flic.

Sauf que son nom était appa­ru trois fois dans des écoutes télé­pho­niques liées au car­tel de Jalis­co Nue­va Gene­ra­ción. Pas comme tra­fi­quante. Comme inter­mé­diaire. Quel­qu’un qui met­tait en rela­tion des gens qui ne devaient pas se ren­con­trer. Un numé­ro de télé­phone appe­lé depuis Gua­da­la­ja­ra, puis depuis Culiacán, puis depuis une vil­la de Polan­co où Azu­ce­na orga­ni­sait des dîners pour la haute socié­té mexicaine.

Coïn­ci­dences, avait dit le com­mis­saire. Laisse tom­ber, Sarazai.

Mais Damian ne savait pas lais­ser tom­ber. C’é­tait son pro­blème. Sa malé­dic­tion, peut-être.

Il l’a­vait sui­vie pen­dant deux mois. Dis­crè­te­ment. Avait noté ses dépla­ce­ments, ses ren­dez-vous, les gens qu’elle fré­quen­tait. Rien de concret. Rien qui tienne devant un juge. Mais assez pour savoir que quelque chose ne col­lait pas.

Et puis, la semaine der­nière, elle avait réser­vé une suite au Gran Hotel. Pour le week-end du Día de los Muer­tos. Chambre 507, cin­quième étage, vue sur le Zócalo.

Damian avait réser­vé la 412. Ban­quier d’af­faires en dépla­ce­ment. Cos­tume Hugo Boss, Rolex au poi­gnet, mal­lette en cuir ita­lien. Le genre d’homme qui passe inaper­çu dans un palace parce qu’il res­semble à tous les autres.

Il se détour­na de la fenêtre, enfi­la sa veste. Vingt heures trente. Elle devait des­cendre dîner bien­tôt. Elle dînait tou­jours seule, il avait remar­qué. Com­man­dait un verre de vin blanc, lisait un livre, ne levait jamais les yeux vers les autres clients.

Sauf qu’elle savait.

Il l’a­vait com­pris hier, quand leurs regards s’é­taient croi­sés dans le hall. Une frac­tion de seconde. Elle avait sou­ri. Pas un sou­rire de poli­tesse. Un sou­rire qui disait : *Je sais qui tu es. Je sais pour­quoi tu es là. Et ça m’amuse.*

Damian sor­tit de sa chambre, prit l’as­cen­seur. La cage de verre et de fer for­gé des­cen­dit len­te­ment, lui offrant une vue plon­geante sur le patio cen­tral où des dizaines de bou­gies s’al­lu­maient déjà autour d’un autel monu­men­tal. Pho­tos en noir et blanc de clients célèbres : Pan­cho Vil­la en 1914, Die­go Rive­ra en 1930, Fri­da Kah­lo tenant un miroir. Et d’autres, ano­nymes, dont per­sonne ne connais­sait plus les noms mais qui avaient dor­mi ici, aimé ici, peut-être tué ici.

Le res­tau­rant occu­pait le rez-de-chaus­sée, sous une ver­rière qui trans­for­mait la lumière du soir en kaléi­do­scope doré. Tables nappes blanches, argen­te­rie lourde, ser­veurs en gilet bor­deaux qui glis­saient entre les convives avec cette grâce par­ti­cu­lière des gens qui ont pas­sé leur vie à ser­vir sans être vus.

Elle était là.

Table près de la baie vitrée don­nant sur Cin­co de Mayo. Robe noire simple, che­veux sombres rele­vés en chi­gnon, col­lier de perles qui cap­tait la lumière. Belle d’une beau­té qui fai­sait mal à regar­der. Pas la beau­té lisse des man­ne­quins, non. Quelque chose de plus ancien. De plus trouble. Comme si quelque chose brû­lait sous la peau.

Elle lisait Pedro Pára­mo de Juan Rul­fo. Damian connais­sait. L’his­toire d’un homme qui cherche son père dans un vil­lage peu­plé de fan­tômes. Tout le monde est mort mais per­sonne ne le sait encore.

Il s’ins­tal­la à sa table habi­tuelle, trois tables plus loin. Com­man­da un whis­ky, sor­tit son télé­phone, fit sem­blant de consul­ter ses emails. Mais il la regar­dait du coin de l’œil. Chaque geste. La façon dont elle tour­nait les pages. Dont elle por­tait le verre à ses lèvres. Dont elle regar­dait par la fenêtre vers la place où les pré­pa­ra­tifs continuaient.

À vingt et une heures quinze, un homme entra dans le restaurant.

Cin­quante ans envi­ron. Cos­tume sombre, cra­vate des­ser­rée, mal­lette d’a­vo­cat. Visage gris, fati­gué, comme quel­qu’un qui n’a pas dor­mi depuis long­temps. Il balaya la salle du regard, repé­ra Azu­ce­na, s’approcha.

Elle leva les yeux. Aucune sur­prise. Elle l’attendait.

Il s’as­sit face à elle. Pas de salu­ta­tions. Pas de sou­rires. Il posa la mal­lette sur la table, l’ou­vrit, sor­tit une enve­loppe kraft.

Damian se pen­cha imper­cep­ti­ble­ment. Trop loin pour voir ce qu’il y avait dans l’en­ve­loppe. Mais il vit le visage d’A­zu­ce­na chan­ger. Quelque chose pas­sa dans ses yeux. De la peur ? De la colère ?

De la réso­lu­tion, peut-être.

Elle prit l’en­ve­loppe, la glis­sa dans son sac sans l’ou­vrir. L’homme dit quelque chose. Elle secoua la tête. Il insis­ta. Elle se leva.

— Nous n’a­vons plus rien à nous dire, dit-elle assez fort pour que Damian entende.

Sa voix. Grave, un peu rauque. Avec cet accent mexi­cain chan­tant qu’elle avait dû polir en Europe ou aux États-Unis mais qui reve­nait quand elle était en colère.

L’homme se leva aus­si, attra­pa son poi­gnet. Pas vio­lem­ment. Juste assez pour la retenir.

— Azu­ce­na. Réflé­chis. Tu ne peux pas…

— Lâche-moi.

Il lâcha. Ramas­sa sa mal­lette. Quit­ta le res­tau­rant sans se retourner.

Elle res­ta debout quelques secondes, immo­bile, à fixer la table. Puis elle signa l’ad­di­tion, prit son sac, sortit.

Damian atten­dit trente secondes. Se leva. La suivit.

Le hall était bon­dé main­te­nant. Des tou­ristes amé­ri­cains pre­naient des pho­tos de la cage d’es­ca­lier. Un groupe de Japo­nais admi­rait les vitraux. Et par­tout, des employés de l’hô­tel qui pré­pa­raient les der­niers autels, allu­maient les der­nières bougies.

Azu­ce­na tra­ver­sa le hall sans regar­der per­sonne. Sor­tit dans la rue.

Damian la suivit.

Dehors, Mexi­co City rugis­sait. Les rues autour du Zóca­lo étaient noires de monde. Des familles entières en cos­tumes de sque­lettes. Des groupes de maria­chis. Des ven­deurs de fleurs, de pain des morts, de figu­rines de la Catri­na. Et cette odeur. Cem­pasú­chil, copal brû­lé, chur­ros frits, tequi­la. Un mélange entê­tant qui vous pre­nait à la gorge.

Azu­ce­na s’en­fon­ça dans la foule.

Damian accé­lé­ra. Facile de perdre quel­qu’un dans cette marée humaine. Il la vit tour­ner à gauche sur Venus­tia­no Car­ran­za, lon­ger le Tem­plo Mayor, s’en­gouf­frer dans une ruelle.

Il la suivit.

La ruelle débou­chait sur une pla­cette où un autel géant avait été dres­sé. Trois mètres de haut. Cou­vert de pho­tos, de bou­gies, de bou­teilles de mez­cal, de ciga­rettes, de jouets d’en­fants. Tout ce que les morts avaient aimé de leur vivant.

Azu­ce­na s’ar­rê­ta devant l’au­tel. Sor­tit quelque chose de son sac. Une pho­to. Noir et blanc, cor­née, ancienne. Elle la posa sur l’au­tel, entre deux bougies.

Damian s’ap­pro­cha, assez près pour voir.

La pho­to mon­trait une jeune femme. Vingt ans, peut-être. Sou­rire timide. Robe à fleurs. Der­rière elle, on devi­nait les arcades d’un cloître.

Au dos, une ins­crip­tion au sty­lo : *Dolores Sep­tién, 1952–1974.*

Azu­ce­na allu­ma une bou­gie. Res­ta immo­bile, les mains jointes, les yeux fermés.

Damian recu­la dans l’ombre. Attendit.

Quand elle rou­vrit les yeux, il vit qu’elle pleu­rait. Des larmes silen­cieuses qui cou­laient sans qu’elle fasse rien pour les arrêter.

Puis elle se retourna.

Et elle le regarda.

Droit dans les yeux.

Pen­dant trois secondes qui durèrent une éternité.

Elle sou­rit. Ce même sou­rire d’hier. Celui qui disait : *Je sais.*

Puis elle repar­tit. Pas vers l’hô­tel. Dans la direc­tion oppo­sée. Vers le centre du Zóca­lo où le défi­lé allait com­men­cer dans moins d’une heure.

Damian hési­ta. La suivre main­te­nant, c’é­tait griller sa cou­ver­ture. Définitivement.

Il la sui­vit quand même.

II

La place s’é­tait rem­plie d’un coup. Comme si toute la ville s’é­tait don­né ren­dez-vous au même endroit au même moment. Cent mille per­sonnes, peut-être plus. Cer­taines en cos­tumes tra­di­tion­nels – cala­ve­ras au visage maquillé en sque­lette, robes de den­telle noire, cha­peaux à plumes. D’autres en jean et t‑shirt, appa­reil pho­to au cou. Des enfants per­chés sur les épaules de leurs pères. Des vieux assis sur des chaises pliantes, à regar­der le spec­tacle en buvant du mezcal.

Et par­tout, par­tout, cette musique. Maria­chis, orchestres de rue, enceintes qui cra­chaient du folk­lore mexi­cain remixé en élec­tro. Un vacarme magni­fique qui mon­tait vers le ciel noir comme une prière païenne.

Azu­ce­na avan­çait sans se retour­ner. Elle savait qu’il la sui­vait. Elle le savait depuis le début. Et elle s’en foutait.

Ou peut-être pas. Peut-être que c’é­tait exac­te­ment ce qu’elle voulait.

Damian gar­dait ses dis­tances. Dix mètres, quinze mètres. Assez pour ne pas la perdre de vue, pas assez pour qu’elle se sente tra­quée. Quoique. Elle *était* tra­quée. Depuis deux mois. Elle le savait. Et elle était venue quand même au Gran Hotel, avait dîné en public, était sor­tie dans cette foule.

Comme si elle le provoquait.

Le défi­lé commença.

D’a­bord les tam­bours. Sourds, lents, scan­dant un rythme qui fai­sait vibrer le sol. Puis les pre­mières sil­houettes géantes. Des sque­lettes de douze mètres de haut, arti­cu­lés, ani­més par des câbles invi­sibles. Ils dan­saient. Oui, dan­saient. Une danse gro­tesque et magni­fique, bras levés vers le ciel, mâchoires ouvertes dans un rire éternel.

La foule hurla.

Azu­ce­na se retour­na. Cher­cha Damian des yeux. Le trouva.

Et elle lui fit signe.

Viens.

Un geste de la main. Simple. Évident.

Damian se figea.

C’é­tait un piège. For­cé­ment. Elle le menait quelque part. Vers quel­qu’un. Un com­plice, peut-être. Ou vers un endroit où il ne pour­rait pas la suivre.

Mais il avan­ça quand même.

Elle l’at­ten­dit. Jus­qu’à ce qu’il soit à deux mètres. Puis elle se remit à mar­cher, plus len­te­ment, comme si elle vou­lait qu’il reste à portée.

Ils tra­ver­sèrent la place côte à côte, sépa­rés par la foule mais liés par ce fil invi­sible qui tend entre un chas­seur et sa proie quand ils ne savent plus très bien qui est qui.

Le défi­lé se déployait main­te­nant dans toute sa splen­deur baroque. Des chars avec des autels vivants – des acteurs immo­biles maquillés en mort, entou­rés de bou­gies et de fleurs. Des troupes de dan­seurs en cos­tumes de jaguars, de ser­pents à plumes, de conquis­ta­dors fan­tômes. Une recons­ti­tu­tion de la bataille de Pue­bla où sol­dats fran­çais et mexi­cains s’af­fron­taient au ralen­ti, leurs gestes cho­ré­gra­phiés comme un bal­let macabre.

Et les catri­nas. Des dizaines de catri­nas. Cer­taines sur échasses, hautes de quatre mètres, qui se pen­chaient vers la foule pour dis­tri­buer des fleurs. D’autres sur des bicy­clettes, péda­lant en cercle. Et celle-ci, gigan­tesque, assise sur un trône por­té par vingt hommes, son visage de crâne peint avec une déli­ca­tesse folle, ses yeux vides fixés sur l’horizon.

Azu­ce­na s’ar­rê­ta sous la catri­na géante.

Se retour­na.

Cette fois, elle lui par­la. Juste assez fort pour qu’il entende mal­gré le vacarme.

— Vous me sui­vez depuis com­bien de temps, ins­pec­teur Sarazai ?

Damian ne répon­dit pas. À quoi bon nier ?

Elle sou­rit.

— Deux mois, c’est ça ? Depuis que mon télé­phone est appa­ru dans vos écoutes. Vous pen­sez que je tra­fique de la drogue. Ou que je blan­chis de l’argent. Ou que je sais quelque chose que je ne devrais pas savoir.

— Vous savez pour­quoi je suis là. Alors pour­quoi jouer ?

— Parce que c’est inté­res­sant. Un ins­pec­teur qui prend des vacances au Gran Hotel pour sur­veiller une sus­pecte. Qui se déguise en ban­quier. Qui me suit dans les rues comme si j’é­tais une criminelle.

— Vous êtes une criminelle ?

Elle le regar­da long­temps. Autour d’eux, le défi­lé conti­nuait, indif­fé­rent. La catri­na géante pas­sa au-des­sus de leurs têtes, pro­je­tant une ombre immense.

— Non, dit-elle fina­le­ment. Mais vous ne me croi­rez pas.

— Essayez quand même.

— Pour­quoi ? Vous avez déjà déci­dé. Les gens comme vous décident tou­jours avant de cher­cher. Ils trouvent un nom dans un dos­sier et ils construisent une his­toire autour. Peu importe si c’est la vraie.

Damian sen­tit quelque chose se ser­rer dans sa poi­trine. Parce qu’elle avait rai­son. Il avait construit une his­toire. Héri­tière riche + télé­phone dans des écoutes + dîners avec des gens louches = cou­pable. Simple. Net. Évident.

Sauf que rien n’é­tait simple avec Azu­ce­na Septién.

— Dolores, dit-il. La pho­to sur l’au­tel. Qui c’était ?

Le visage d’A­zu­ce­na chan­gea. Quelque chose se brisa.

— Ma grand-mère. Elle est morte en 1974. Vingt-deux ans. On lui a tiré des­sus dans une rue de Culiacán parce qu’elle avait vu quelque chose qu’elle n’au­rait pas dû voir. Un règle­ment de comptes entre nar­co­tra­fi­quants. Elle pas­sait juste par là. Mau­vais endroit, mau­vais moment.

— Je suis désolé.

— Non, vous ne l’êtes pas. Vous pen­sez : *Ah, une grand-mère tuée par des nar­cos. Ça explique tout. Elle cherche à ven­ger sa famille. Ou elle a été recru­tée par un cartel.*

Damian ne dit rien. Parce que oui, c’est exac­te­ment ce qu’il pensait.

Azu­ce­na secoua la tête.

— Vous ne com­pre­nez rien, ins­pec­teur. Rien du tout.

Elle se détour­na. Com­men­ça à s’éloigner.

— Atten­dez, dit Damian.

Elle s’ar­rê­ta. Sans se retourner.

— Demain soir, dit-elle. Vingt-trois heures. Ter­rasse du Gran Hotel. Si vous vou­lez vrai­ment savoir, venez. Seul. Et peut-être que je vous dirai la vérité.

— Pour­quoi demain ?

— Parce que c’est le 1er novembre. Le jour où les morts reviennent. Et que cer­taines véri­tés ne peuvent être dites que ce jour-là.

Puis elle dis­pa­rut dans la foule.

Damian vou­lut la suivre. Mais un groupe de dan­seurs aztèques sur­git, blo­quant son pas­sage. Quand ils s’é­car­tèrent, elle avait disparu.

Il cher­cha. Pen­dant une heure. Dans toute la place, dans les rues adja­centes, devant le Gran Hotel.

Rien.

Azu­ce­na Sep­tién s’é­tait volatilisée.

Comme un fantôme.

III

Damian ren­tra au Gran Hotel à minuit pas­sé. Le hall était encore plein de clients qui reve­naient du défi­lé, exci­tés, bruyants, impré­gnés de l’o­deur de la rue. Il mon­ta direc­te­ment au qua­trième étage.

Sa chambre n’a­vait pas été tou­chée. Il véri­fiait tou­jours. Che­veu sur la porte, ser­viette pliée d’une cer­taine manière dans la salle de bain. Habi­tudes de flic. Ou de para­noïaque. Les deux, probablement.

Il se désha­billa, prit une douche froide. L’eau ne lava pas la sen­sa­tion étrange qui lui col­lait à la peau depuis sa conver­sa­tion avec Azucena.

*Vous ne com­pre­nez rien.*

Peut-être. Sûre­ment.

Il s’as­sit sur le lit, ouvrit son ordi­na­teur. Relut le dos­sier pour la cen­tième fois.

Azu­ce­na Sep­tién, née le 14 mars 1991. Père : Rober­to Sep­tién, magnat du pétrole, mort en 2016 d’une crise car­diaque. Mère : Gabrie­la Montes de Oca, issue d’une famille d’o­li­garques de Mon­ter­rey, reti­rée dans une pro­prié­té à Cuer­na­va­ca. Pas de frères et sœurs.

Études : archi­tec­ture à l’U­NAM, diplô­mée en 2013. Mas­ter à la Bart­lett School of Archi­tec­ture, Londres, 2013–2015. Jamais pra­ti­qué. Ren­trée au Mexique en 2015, a géré la for­tune fami­liale après la mort de son père.

Appa­ri­tions publiques : galas de cha­ri­té, ver­nis­sages, dîners mon­dains. Tou­jours seule. Pas de petit ami connu. Pas d’a­mis proches. Vie sociale intense mais étran­ge­ment vide.

Et puis ces trois appa­ri­tions dans les écoutes. Sep­tembre, octobre, novembre 2019.

Pre­mière écoute : un cer­tain Jorge Cam­pos, lieu­te­nant du car­tel de Jalis­co, appelle un numé­ro qui s’a­vère être celui d’A­zu­ce­na. Conver­sa­tion brève. “C’est fait. Tout est prêt pour same­di.” Elle : “Bien. Tu sais où venir.” Fin de la conversation.

Deuxième écoute : un autre numé­ro, enre­gis­tré dans la base de don­nées comme appar­te­nant à Mateo Ríos, blan­chis­seur pré­su­mé. Appelle Azu­ce­na. “Le paquet est arri­vé. Quand tu veux.” Elle : “Demain. Vingt heures. Tu connais l’adresse.”

Troi­sième écoute : Azu­ce­na appelle un numé­ro non iden­ti­fié. Dit seule­ment : “C’est bien­tôt fini. Encore une semaine et je disparais.”

Je dis­pa­rais.

Damian fer­ma l’or­di­na­teur. Allu­ma une ciga­rette qu’il avait ache­tée dans la rue, fuma à la fenêtre en regar­dant le Zócalo.

La place était encore noire de monde. Le défi­lé ter­mi­né depuis long­temps mais per­sonne ne vou­lait ren­trer. Comme si la fête devait durer jus­qu’au matin. Jus­qu’à ce que les morts aient eu leur content de musique, de danse, de vie.

*Demain soir. Ter­rasse du Gran Hotel.*

C’é­tait un piège. Forcément.

Mais il irait quand même.

***

Le len­de­main, 1er novembre, Damian se réveilla tard. Onze heures. Il ne se sou­ve­nait pas de la der­nière fois qu’il avait dor­mi jus­qu’à onze heures.

Il des­cen­dit prendre le petit-déjeu­ner. Le res­tau­rant était bon­dé. Familles mexi­caines, couples de tou­ristes, busi­ness­men soli­taires pen­chés sur leurs ordinateurs.

Pas d’A­zu­ce­na.

Il com­man­da un café, des œufs, par­cou­rut le jour­nal. Des pho­tos du défi­lé d’hier en pre­mière page. “300 000 per­sonnes célèbrent le Día de los Muer­tos dans le centre his­to­rique”. Un record.

À midi, il mon­ta au cin­quième étage.

La chambre 507 était au bout du cou­loir. Porte fer­mée. Pan­neau “Ne pas déran­ger” accro­ché à la poignée.

Damian frap­pa. Dou­ce­ment d’a­bord. Puis plus fort.

Pas de réponse.

Il redes­cen­dit à la récep­tion. Un jeune homme en cos­tume bor­deaux le salua avec ce sou­rire pro­fes­sion­nel qu’on apprend dans les écoles hôtelières.

— Bon­jour, mon­sieur. Com­ment puis-je vous aider ?

— Je cherche Mlle Sep­tién. Chambre 507. Elle devait me rejoindre ce matin mais elle ne répond pas.

Le récep­tion­niste tapo­ta sur son clavier.

— Mlle Sep­tién… Un ins­tant… Ah. Elle a lais­sé un mes­sage pour vous.

— Pour moi ?

— Pour M. Sara­zai, oui. Vous êtes bien M. Sarazai ?

Damian hocha la tête. Aban­don­nant toute couverture.

Le récep­tion­niste lui ten­dit une enve­loppe. Papier épais, crème. Pas de nom dessus.

Damian l’ou­vrit.

Une carte. Écri­ture élé­gante, à l’encre noire.

*“Ins­pec­teur,

Je suis par­tie me pro­me­ner. Mexi­co est tel­le­ment belle le jour des morts. Si vous vou­lez me voir avant ce soir, vous savez où me trou­ver. Mais il fau­dra cher­cher un peu. C’est plus amu­sant comme ça, non ?

Un indice : là où les vivants et les morts mangent ensemble.

A.S.”*

Damian relut trois fois. Puis :

— Mlle Sep­tién est sor­tie à quelle heure ?

— Huit heures ce matin, mon­sieur. Elle a deman­dé qu’on lui appelle un taxi.

— Pour aller où ?

Le récep­tion­niste hésita.

— Je ne suis pas sûr de pouvoir…

Damian sor­tit sa carte de police. L’ur­gence avait ses privilèges.

— Coyoacán, mon­sieur. Le quar­tier de Coyoacán.

*Là où les vivants et les morts mangent ensemble.*

Bien sûr.

Le cime­tière.

IV

Le taxi dépo­sa Damian à l’en­trée du Pan­teón Civil de Coyoacán à treize heures. Le cime­tière le plus ancien de Mexi­co City. Fon­dé en 1857. Deux siècles et demi d’his­toires enter­rées sous la terre rouge.

Nor­ma­le­ment, un cime­tière le 1er novembre, c’est le silence. Le recueille­ment. Les familles qui viennent dépo­ser des fleurs, net­toyer les tombes, prier en silence.

Mais au Mexique, le jour des morts n’a rien de silencieux.

Le Pan­teón était en fête. Des cen­taines de familles ins­tal­lées sur les tombes avec des nappes à car­reaux, des paniers de nour­ri­ture, des bou­teilles de tequi­la. On man­geait, on buvait, on riait. Les enfants cou­raient entre les allées en cos­tume de sque­lette. Les musi­ciens jouaient des cor­ri­dos. Et par­tout, par­tout, des autels. Cer­tains simples – une pho­to, une bou­gie. D’autres somp­tueux – des pyra­mides de fleurs, des arches de cem­pasú­chil, des tables cou­vertes de mole, de tamales, de pan de muer­to encore chaud.

*Là où les vivants et les morts mangent ensemble.*

Damian entra. Cher­cha par­mi la foule.

Le cime­tière était immense. Des allées qui ser­pen­taient entre les tombes, mon­taient, des­cen­daient, se per­daient sous les arbres. Cer­taines tombes étaient des mau­so­lées. D’autres de simples croix de bois.

Il mar­cha pen­dant vingt minutes. Pas­sa devant la tombe de Fri­da Kah­lo – enfin, le céno­taphe, puis­qu’elle était enter­rée ailleurs – cou­vert de lips­tick rouge lais­sés par des tou­ristes roman­tiques. Devant celle de Trots­ky, assas­si­né à Mexi­co en 1940, tou­jours fleu­rie par des com­mu­nistes nostalgiques.

Et puis il la vit.

Assise sur un muret de pierre, près d’une tombe ano­nyme enva­hie par les mau­vaises herbes. Robe blanche aujourd’­hui. Che­veux déta­chés qui tom­baient sur ses épaules. Elle man­geait une tamale, buvait du mez­cal à même la bouteille.

Seule.

Damian s’ap­pro­cha.

— Vous êtes venue, dit-elle sans lever les yeux.

— Vous saviez que je viendrais.

— Évi­dem­ment.

Il s’as­sit à côté d’elle. Le muret était frais sous ses cuisses, mal­gré le soleil.

— Pour­quoi ici ?

Elle lui ten­dit la bou­teille. Il but. Le mez­cal brû­la agréablement.

— Parce que c’est le seul endroit où on peut dire la véri­té. Les cime­tières, les églises, les lits. Le reste du temps, on ment.

— Alors dites-la. La vérité.

Azu­ce­na posa la bou­teille. Se tour­na vers lui. Dans la lumière de midi, ses yeux étaient presque dorés.

— Vous vou­lez savoir pour­quoi mon télé­phone appa­raît dans vos écoutes ?

— Oui.

— Parce que je cherche quel­qu’un. Quel­qu’un qui a dis­pa­ru il y a trois mois. Et que la seule façon de le retrou­ver, c’é­tait de pas­ser par eux.

— Par qui ?

— Les car­tels. Les pas­seurs. Les gens qui font dis­pa­raître d’autres gens. Au Mexique, ins­pec­teur, si vous vou­lez trou­ver quel­qu’un qui a dis­pa­ru, vous ne deman­dez pas à la police. Vous deman­dez à ceux qui font disparaître.

Damian sen­tit quelque chose bou­ger en lui. Une pièce du puzzle qui se met­tait en place.

— Qui cherchez-vous ?

— Ma sœur.

— Vous n’a­vez pas de sœur. J’ai vérifié.

Azu­ce­na sou­rit. Tristement.

— Pas offi­ciel­le­ment. Ma demi-sœur. Fille de mon père et d’une femme de Tabas­co. Une liai­son qu’il a eue dans les années 90, quand il allait super­vi­ser les puits. Elle s’ap­pe­lait Tere­sa. Vingt-six ans. Étu­diante en méde­cine. Elle a dis­pa­ru en juillet.

— Dis­pa­ru comment ?

— Comme dis­pa­raissent cent per­sonnes par jour au Mexique. Elle est sor­tie de son appar­te­ment un matin. Elle n’est jamais arri­vée à la fac. Son télé­phone éteint. Ses comptes ban­caires intacts. Rien. Le vide.

— Vous avez signa­lé à la police ?

Azu­ce­na écla­ta de rire. Un rire sans joie.

— La police, ins­pec­teur ? Vous savez com­bien de per­sonnes ont dis­pa­ru au Mexique ces dix der­nières années ? 70 000. Vous savez com­bien ont été retrou­vées ? Peut-être 10 %. Et encore. Alors oui, j’ai signa­lé. On m’a dit qu’on allait enquê­ter. Trois mois plus tard, tou­jours rien.

Elle but une longue gorgée.

— Alors j’ai enquê­té moi-même. J’ai contac­té des gens. Des avo­cats qui défendent les familles de dis­pa­rus. Des jour­na­listes qui couvrent les car­tels. Et puis j’ai trou­vé Jorge Cam­pos. Il tra­vaille pour le car­tel de Jalis­co mais il a une conscience. Ou du moins il en avait une, avant. Il m’a dit qu’il pou­vait deman­der. Faire pas­ser le mot dans le réseau. Peut-être que quel­qu’un savait quelque chose.

— Et ?

— Et rien. Per­sonne ne sait rien. Ou per­sonne ne veut dire. Tere­sa a dis­pa­ru. Comme des mil­liers d’autres. Volatilisée.

Damian digé­ra l’in­for­ma­tion. Ça expli­quait les appels. Les ren­dez-vous. Pas du tra­fic. Une recherche.

— L’en­ve­loppe, dit-il. Hier soir. Au res­tau­rant. C’é­tait quoi ?

Azu­ce­na sor­tit l’en­ve­loppe de son sac. La lui tendit.

Il l’ou­vrit. À l’in­té­rieur, une pho­to. Cou­leur. Prise au télé­phone, pixellisée.

Une fille. Jeune. Che­veux noirs. Allon­gée sur un mate­las sale dans ce qui res­sem­blait à une cave. Les yeux ouverts. Vivante.

Au dos, une adresse. Et un prix. 500 000 pesos.

— Ils l’ont trou­vée, dit Azu­ce­na d’une voix blanche. Ils savent où elle est. Et ils veulent de l’argent pour me dire où.

— Qui vous a don­né ça ?

— Un avo­cat. Vil­lar­real. Il fait la liai­son entre moi et eux. Je ne sais même pas qui sont “eux”. Ça pour­rait être n’im­porte qui.

Damian regar­da encore la pho­to. La fille avait peur. Ça se voyait dans ses yeux.

— Vous allez payer ?

— Évi­dem­ment.

— C’est peut-être un piège. Une pho­to tru­quée. Ils vont prendre l’argent et ne rien vous donner.

— Je sais. Mais c’est tout ce que j’ai. Alors je vais payer.

Un long silence. Autour d’eux, une famille chan­tait *Las Maña­ni­tas*. Des voix fausses mais pleines d’amour.

— Pour­quoi vous me racon­tez tout ça ? deman­da Damian.

Azu­ce­na le regar­da. Vrai­ment le regar­da. Comme si elle cher­chait quelque chose dans son visage. Une réponse. Ou une question.

— Parce que j’ai besoin d’aide. Et que vous êtes flic. Même si vous pen­sez que je suis cri­mi­nelle, vous êtes quand même flic. Ça compte.

— Je ne peux rien faire offi­ciel­le­ment. Pas sans preuve. Pas sans…

— Je ne vous demande pas de faire quelque chose offi­ciel­le­ment. Je vous demande de m’ai­der. Ce soir. Vingt-trois heures. Sur la ter­rasse du Gran Hotel. Vil­lar­real m’a dit de venir avec l’argent. Seule. Que quel­qu’un vien­drait me don­ner l’adresse.

— Et vous vou­lez que je sois là ?

— Je veux que vous soyez là au cas où. Au cas où c’est un piège. Au cas où ils essaient de me faire du mal. Au cas où tout part en vrille.

Damian fer­ma les yeux. Dix ans de car­rière. Jamais il n’a­vait fran­chi cette ligne. Jamais il n’a­vait agi en dehors du cadre.

Mais il y avait cette fille sur la pho­to. Ces yeux.

Et il y avait Azu­ce­na. Qui n’é­tait peut-être pas ce qu’il avait cru.

— D’ac­cord, dit-il. Je serai là.

Elle sou­rit. Pour la pre­mière fois, un vrai sou­rire. Pas iro­nique. Pas triste. Juste reconnaissant.

— Mer­ci.

Elle se leva, épous­se­ta sa robe.

— On se retrouve au Gran Hotel. Vingt-deux heures trente. Vous mon­tez en pre­mier. Vous vous cachez sur la ter­rasse. Je monte à vingt-trois heures avec l’argent.

— Et si c’est vrai­ment un piège ?

— Alors vous me sau­vez, ins­pec­teur. C’est votre tra­vail, non ?

Elle par­tit. Mar­cha entre les tombes jus­qu’à dis­pa­raître sous les arbres.

Damian res­ta assis sur le muret. Regar­dant la pho­to encore et encore.

Cette fille. Tere­sa. Vivante. Quelque part.

Il fal­lait la retrouver.

Même si ça devait le détruire.

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Cha­pitre 11

Le palaz­zo Zor­zi brû­lait de mille feux.

Des torches flam­baient aux angles de la façade, pro­je­tant des ombres dan­santes sur les vieilles pierres. Des lan­ternes de papier étaient sus­pen­dues aux fenêtres, des guir­landes de bou­gies ser­pen­taient le long des bal­cons. On aurait dit qu’un incen­die avait pris le bâti­ment, mais un incen­die joyeux, maî­tri­sé, qui ne détrui­sait rien et illu­mi­nait tout.

Les gon­doles arri­vaient par le rio San Gio­van­ni, déver­sant leurs car­gai­sons d’in­vi­tés sur l’embarcadère pri­vé. Des femmes en robes de soi­rée, des hommes en smo­king, des masques par­fois — Alvise avait sug­gé­ré le dégui­se­ment sans l’im­po­ser, et cer­tains avaient joué le jeu. On enten­dait la musique depuis le canal, un orchestre qui jouait des valses et des tan­gos dans le pia­no nobile.

Luna et Livia arri­vèrent ensemble, dans une gon­dole ten­due de velours rouge.

Luna por­tait la robe de velours noir aux reflets pourpres. Ses che­veux étaient rele­vés en un chi­gnon com­plexe, quelques mèches enca­drant son visage. Elle avait aux oreilles des pen­dants d’a­mé­thyste que Livia lui avait prê­tés, et autour du cou un col­lier de perles fines qui avait appar­te­nu à la mère de Livia. Elle était belle — non pas d’une beau­té conve­nue, mais d’une beau­té grave, véni­tienne, qui sem­blait sor­tir d’un tableau ancien.

— Vous êtes par­faite, lui dit Livia comme elles des­cen­daient de la gondole.

Luna ne répon­dit pas. Elle regar­dait le palaz­zo, les torches, les invi­tés qui mon­taient le grand esca­lier. Ses mains trem­blaient légèrement.

— N’ayez pas peur, dit Livia. Vous êtes chez vous.

Elles entrèrent.

Le hall du palaz­zo était un tumulte de cou­leurs et de sons. Des ser­veurs cir­cu­laient avec des pla­teaux de cham­pagne, des groupes se for­maient et se défai­saient, les rires mon­taient vers les fresques du pla­fond où des nymphes dan­saient avec des satyres. Alvise Zor­zi accueillait ses invi­tés au pied de l’es­ca­lier, vêtu d’un cos­tume de doge véni­tien — la corne, le man­teau d’her­mine, les bro­carts dorés — qu’il por­tait avec un mélange d’i­ro­nie et de solennité.

— Mes chères ! s’ex­cla­ma-t-il en les voyant. Livia, tu es divine comme tou­jours. Et cette jeune per­sonne doit être la Conta­ri­ni dont tu m’as tant parlé.

Il prit la main de Luna, la por­ta à ses lèvres avec une galan­te­rie surannée.

— Bien­ve­nue dans ma modeste demeure, dit-il. Les fan­tômes de mes ancêtres sont ravis de vous accueillir.

Luna sou­rit, trou­blée par l’ex­tra­va­gance de tout cela. Livia la gui­da vers l’es­ca­lier, l’en­traî­na dans les salons du pre­mier étage.

La fête bat­tait son plein. Des dizaines de per­sonnes — peut-être cent, peut-être plus — cir­cu­laient dans les pièces en enfi­lade, admi­rant les tableaux, com­men­tant les fresques, échan­geant des nou­velles et des médi­sances. On par­lait de la Bien­nale, de la poli­tique, des der­niers scan­dales. Un pia­niste jouait du Cho­pin dans un coin, igno­ré par presque tout le monde.

Livia pré­sen­tait Luna à des gens, comme elle l’a­vait fait au palaz­zo Bar­ba­ro. Mais cette fois, Luna était plus assu­rée. Elle répon­dait aux ques­tions, sou­riait aux com­pli­ments, tenait sa place. La trans­for­ma­tion que Livia avait orches­trée por­tait ses fruits.

Et puis elle le vit.

Ingo Fischer était au centre d’un groupe d’ad­mi­ra­teurs, près de la grande che­mi­née du salon prin­ci­pal. Il por­tait un smo­king sombre, une pochette de soie blanche, et ce sou­rire car­nas­sier qui était sa signa­ture. Il racon­tait une anec­dote — quelque chose sur Ber­lin, sur l’art, sur les fous qui gou­ver­naient son pays — et les gens autour de lui riaient, captivés.

Luna s’ar­rê­ta. Son cœur bat­tait plus vite.

Comme s’il avait sen­ti son regard, Ingo tour­na la tête. Leurs yeux se croi­sèrent de nou­veau, comme au palaz­zo Bar­ba­ro. Mais cette fois, il ne se conten­ta pas de sou­rire. Il s’ex­cu­sa auprès de son groupe et mar­cha vers elle.

Livia vit la scène se dérou­ler comme au ralen­ti. Ingo qui appro­chait, Luna qui rou­gis­sait, les regards des autres invi­tés qui se tour­naient vers eux.

— Nous nous sommes déjà vus, dit Ingo en s’ar­rê­tant devant Luna. Au palaz­zo Bar­ba­ro, n’est-ce pas ?

— Oui, mur­mu­ra Luna. Je… je me souviens.

— Vous ne m’a­vez pas dit votre nom.

— Luna. Luna Contarini.

Il répé­ta le nom, le savou­rant comme on savoure un vin rare.

— Conta­ri­ni. Un beau nom. Un nom vénitien.

Livia s’é­tait légè­re­ment écar­tée, lais­sant les deux se faire face. Elle obser­vait la scène avec une atten­tion féroce, notant chaque geste, chaque inflexion.

— Vous êtes peintre, dit Luna. J’ai vu des articles sur vous.

— Des articles. On dit tant de choses. La moi­tié est vraie, l’autre moi­tié est inven­tée. Par­fois je ne sais plus moi-même laquelle est laquelle.

Il par­lait avec cet accent alle­mand qui adou­cis­sait ses consonnes, don­nait à son ita­lien une étran­ge­té musi­cale. Luna l’é­cou­tait, fas­ci­née mal­gré elle.

— Me per­met­triez-vous de vous appor­ter une coupe de cham­pagne ? demanda-t-il.

— Je… oui. Merci.

Il s’é­loi­gna vers un ser­veur. Luna se tour­na vers Livia, les joues en feu.

— Je ne sais pas quoi lui dire.

— Vous n’a­vez rien à dire. Lais­sez-le par­ler. Les hommes comme lui aiment s’écouter.

Ingo revint avec deux coupes. Il en ten­dit une à Luna, leva la sienne dans un toast silen­cieux. Ils burent. Livia s’ex­cu­sa, pré­tex­tant avoir vu une connais­sance, et s’éloigna.

Elle ne s’é­loi­gna pas vrai­ment. Elle se pos­ta dans l’embrasure d’une porte, d’où elle pou­vait obser­ver sans être vue. Elle regar­dait Ingo par­ler, Luna écou­ter. Elle voyait le charme opé­rer, les défenses tom­ber, l’in­no­cence se lais­ser séduire.

C’é­tait exac­te­ment comme elle l’a­vait prévu.

L’heure pas­sa. Ingo ne quit­tait pas Luna. Il l’a­vait entraî­née vers un cana­pé près de la fenêtre, où ils par­laient à voix basse, iso­lés de la foule. Par­fois il lui tou­chait le bras, se pen­chait vers elle, riait de ses réponses. Luna buvait ses paroles, ses coupes de cham­pagne, son atten­tion. Elle brillait.

Livia cir­cu­lait dans les salons, par­lant à des gens, jouant son rôle de mon­daine véni­tienne. Mais son regard reve­nait tou­jours vers eux — le peintre et sa proie, l’a­rai­gnée et la mouche.

Vers onze heures, elle vit Ingo se lever, tendre la main à Luna. Ils se diri­gèrent vers la sor­tie du salon principal.

Livia les sui­vit à distance.

Ils tra­ver­sèrent une enfi­lade de pièces moins éclai­rées, s’é­loi­gnant du bruit et de la foule. Luna riait de quelque chose qu’In­go avait dit. Elle sem­blait heu­reuse, insou­ciante, libé­rée du poids de sa vie ordinaire.

Livia savait où ils allaient. Elle le savait avant qu’ils y arrivent.

Elle les vit prendre le petit esca­lier qui menait au deuxième étage. Elle les vit dis­pa­raître dans l’obs­cu­ri­té du cou­loir aux portraits.

Puis elle attendit.

Son cœur bat­tait fort — plus fort qu’elle ne l’au­rait vou­lu. Ses mains trem­blaient légè­re­ment. Elle prit une coupe de cham­pagne sur le pla­teau d’un ser­veur qui pas­sait, la vida d’un trait.

Quelque part au-des­sus d’elle, dans la log­gia del Moro, Luna mon­trait à Ingo Fischer la vue magni­fique sur le canal. Les reflets des torches dan­saient sur l’eau noire. La balus­trade de pierre, fra­gi­li­sée par Nino dans la nuit, atten­dait le poids d’un corps.

Livia fer­ma les yeux.

Elle pen­sa à tout ce qui l’a­vait menée là — la tra­hi­son, la honte, les années de patience, les mois de pré­pa­ra­tion. Elle pen­sa à Luna, inno­cente sacri­fiée sur l’au­tel de sa ven­geance. Elle pen­sa à Ingo, qui ne savait pas encore qu’il vivait ses der­nières minutes.

Puis elle enten­dit le cri.

Un cri de femme — aigu, déchi­rant, qui tra­ver­sa le brou­ha­ha de la fête comme une lame. Un cri qui disait l’hor­reur, l’in­com­pré­hen­sion, la ter­reur pure.

Le cri de Luna.

Livia rou­vrit les yeux.

Autour d’elle, les invi­tés se figeaient. La musique s’ar­rê­ta. Des voix s’é­le­vèrent, confuses, inquiètes. Quel­qu’un deman­da ce qui se pas­sait. Quel­qu’un d’autre cou­rut vers l’escalier.

Livia ne bou­gea pas.

Elle res­ta par­fai­te­ment immo­bile, sa coupe de cham­pagne vide à la main, pen­dant que le chaos se répan­dait autour d’elle. Elle regar­da les gens cou­rir, crier, se bous­cu­ler. Elle enten­dit d’autres cris, des excla­ma­tions, puis le mot qui cir­cu­la de bouche en bouche :

« Il est tom­bé. Le peintre alle­mand. Il est tom­bé dans le canal. »

Livia posa sa coupe sur une console, lis­sa le tis­su de sa robe.

C’é­tait fait.

Elle se diri­gea vers l’es­ca­lier, len­te­ment, avec la foule des curieux. Elle mon­ta les marches une à une, le visage com­po­sé en une expres­sion de curio­si­té inquiète.

Mais dans sa poi­trine, quelque chose bat­tait — quelque chose qui n’é­tait pas du sou­la­ge­ment, pas de la joie, pas de la paix.

Quelque chose qui res­sem­blait ter­ri­ble­ment au vide.

Cha­pitre 12

Ce qui s’é­tait pas­sé, Luna ne le com­pren­drait jamais vraiment.

Un ins­tant, ils étaient là, tous les deux, sur cette ter­rasse mira­cu­leuse que Livia lui avait décrite. L’air était frais, char­gé de l’o­deur des canaux. En bas, les reflets des torches dan­saient sur l’eau comme des âmes en peine. Le bruit de la fête leur par­ve­nait, assour­di, comme venu d’un autre monde.

Ingo s’é­tait appro­ché de la balus­trade. Il regar­dait la vue avec ces yeux de peintre qui voyaient ce que les autres ne voyaient pas — les cou­leurs, les ombres, les lignes invisibles.

— C’est magni­fique, avait-il dit. Com­ment connais­sez-vous cet endroit ?

— Une amie me l’a mon­tré, avait répon­du Luna.

Elle se tenait en retrait, près de la porte. Elle ne savait pas trop ce qu’elle fai­sait là, pour­quoi elle l’a­vait sui­vi, ce qu’il atten­dait d’elle. Le cham­pagne lui brouillait un peu l’es­prit, tout sem­blait irréel, comme un rêve dont elle n’é­tait pas sûre de vou­loir se réveiller.

Ingo s’é­tait retour­né vers elle, avait souri.

— Venez voir. On dirait un tableau de Canaletto.

Luna avait hési­té, puis s’é­tait appro­chée. Elle s’é­tait arrê­tée à côté de lui, sans tou­cher la balus­trade. Elle regar­dait le canal, les toits noirs contre le ciel d’encre, la lune qui se levait der­rière les cheminées.

— Vous êtes dif­fé­rente des autres femmes, avait dit Ingo. Vous avez quelque chose… quelque chose de vrai. De non fabriqué.

Luna n’a­vait pas su quoi répondre. Per­sonne ne lui avait jamais par­lé ainsi.

— Je vou­drais vous peindre, avait-il conti­nué. Un jour. Si vous acceptez.

Son cœur s’é­tait mis à battre plus fort. Elle, sur une toile, comme les modèles des grands maîtres. Elle, vue par cet homme célèbre, immor­ta­li­sée par son regard.

— Je… je ne sais pas, avait-elle murmuré.

Ingo s’é­tait pen­ché vers elle. Pas pour l’embrasser — pas encore — mais pour être plus proche, pour par­ler plus bas.

— On ne sait jamais, au début. C’est ce qui rend la chose excitante.

Et puis il s’é­tait appuyé sur la balustrade.

Luna se sou­ve­nait du bruit — un cra­que­ment sec, comme une branche qui casse. Elle se sou­ve­nait du regard d’In­go, cet ins­tant de sur­prise pure, de totale incom­pré­hen­sion. Elle se sou­ve­nait de la pierre qui cédait, du vide qui s’ou­vrait, du corps qui basculait.

Elle avait ten­du la main pour le rete­nir. Ses doigts avaient effleu­ré le tis­su de sa veste, n’a­vaient rien saisi.

Et puis il était tombé.

Le cri était sor­ti de sa gorge avant qu’elle ait conscience de le pous­ser. Un cri ani­mal, pri­mal, qui n’a­vait rien d’hu­main. Elle s’é­tait jetée en avant, avait regar­dé par-des­sus ce qui res­tait de la balustrade.

En bas, trois étages plus bas, l’eau noire du canal avait englou­ti le corps d’In­go Fischer. Des bulles remon­taient à la sur­face, argen­tées dans la lumière des torches. Puis plus rien. Le silence. L’eau qui se refer­mait comme si rien ne s’é­tait passé.

Luna avait conti­nué à crier.

Elle ne savait pas com­bien de temps s’é­tait écou­lé avant que quel­qu’un arrive. Des secondes ? Des minutes ? Le temps avait per­du toute signi­fi­ca­tion. Elle était age­nouillée sur les dalles de la log­gia, le visage bai­gné de larmes, les mains agrip­pées aux restes de la balus­trade, inca­pable de bouger.

Des gens l’a­vaient entou­rée. Des voix confuses. Des mains qui essayaient de la rele­ver. Elle ne com­pre­nait pas ce qu’ils disaient. Elle ne voyait que l’eau noire, les reflets des torches, le vide.

— Il est tom­bé, répé­tait-elle. La pierre a cédé. Il est tombé.

Quel­qu’un l’a­vait prise dans ses bras. Une étreinte fami­lière, un par­fum qu’elle connais­sait. Livia.

— Je suis là, mur­mu­rait Livia. Je suis là. Tout va bien.

Mais rien n’al­lait bien. Rien n’i­rait plus jamais bien.

On l’a­vait emme­née loin de la log­gia, des­cen­due par un autre esca­lier, ins­tal­lée dans un fau­teuil d’un salon à l’é­cart. Quel­qu’un lui avait don­né de l’eau, un verre d’al­cool fort qu’elle avait bu sans le sen­tir. Les gens allaient et venaient autour d’elle, par­laient à voix basse. Livia res­tait à ses côtés, lui tenant la main.

— Ce n’é­tait pas votre faute, disait-elle. La balus­trade était vieille. Un acci­dent. Ce n’é­tait pas votre faute.

Luna l’en­ten­dait à peine. Elle revoyait le visage d’In­go au moment où il avait com­pris — cette frac­tion de seconde où il avait su qu’il allait mou­rir, où la ter­reur avait rem­pla­cé le charme, où l’homme s’é­tait défait der­rière le masque.

Elle l’a­vait vu mou­rir. Elle avait vu la mort entrer dans ses yeux.

Et elle ne pour­rait jamais oublier.

Des hommes étaient des­cen­dus au bord du canal. On avait repê­ché le corps — Luna l’a­vait appris plus tard, par frag­ments, par les mur­mures qui cir­cu­laient. Ingo Fischer était mort sur le coup, pro­ba­ble­ment. La chute, l’im­pact sur l’eau, les pierres du fon­de­ment. Il n’a­vait pas souf­fert, disaient les méde­cins. Une conso­la­tion dérisoire.

La police était venue. Un com­mis­saire aux yeux fati­gués avait posé des ques­tions à Luna — où étiez-vous, que s’est-il pas­sé, l’a­vez-vous tou­ché, l’a­vez-vous pous­sé ? Elle avait répon­du comme elle pou­vait, entre deux san­glots, avec Livia à ses côtés qui cor­ro­bo­rait, qui ras­su­rait, qui protégeait.

— La signo­ri­na Conta­ri­ni est sous le choc, avait dit Livia. Elle a assis­té à un drame hor­rible. Vous ne pou­vez pas la trai­ter comme une suspecte.

Le com­mis­saire avait hoché la tête. L’ex­pli­ca­tion était simple — la balus­trade, vieille de plu­sieurs siècles, mal entre­te­nue, s’é­tait effon­drée sous le poids de l’homme. Des dizaines de témoins avaient vu Luna et Ingo mon­ter ensemble vers la log­gia. Aucun signe de lutte. Aucun motif. Un acci­dent tra­gique, comme Venise en connais­sait parfois.

Alvise Zor­zi était effon­dré. Son palaz­zo, sa fête, sa répu­ta­tion — tout s’é­crou­lait en même temps que la balus­trade. On le voyait errer dans les salons, le cos­tume de doge défait, répé­tant qu’il ne savait pas, qu’il ne pou­vait pas savoir, que cette log­gia était fer­mée depuis des années.

Mais Luna savait. Luna savait que Livia lui avait par­lé de cette log­gia, lui avait dit qu’elle était magni­fique, qu’on y voyait les reflets des torches sur l’eau. Livia savait que cet endroit exis­tait, que cette vue exis­tait, que cette balus­trade existait.

Et pour­tant, quand Luna la regar­dait, elle ne voyait rien. Pas de culpa­bi­li­té, pas de triomphe, pas de satis­fac­tion. Juste ce masque de sol­li­ci­tude, ces gestes de récon­fort, cette voix douce qui répé­tait que ce n’é­tait pas sa faute.

Luna était trop cho­quée pour réflé­chir. Trop bri­sée pour soupçonner.

Vers trois heures du matin, Livia la rame­na chez elle en gon­dole. L’aube com­men­çait à blan­chir l’ho­ri­zon quand elles arri­vèrent devant le petit pont de Can­na­re­gio. La mère de Luna les atten­dait à la fenêtre, pré­ve­nue par on ne savait qui.

— Je revien­drai demain, dit Livia en aidant Luna à des­cendre. Repo­sez-vous. Essayez de dormir.

Luna la regar­da — cette femme qui l’a­vait sau­vée de l’obs­cu­ri­té, qui lui avait offert des robes et des rêves, qui l’a­vait conduite vers le désastre. Elle vou­lait dire quelque chose, poser une ques­tion, mais les mots ne venaient pas.

— Mer­ci, mur­mu­ra-t-elle fina­le­ment. Pour tout.

Livia sou­rit — ce sou­rire étrange qu’elle avait par­fois, indéchiffrable.

— Il n’y a pas de quoi, dit-elle.

La gon­dole s’é­loi­gna. Luna mon­ta chez elle, se lais­sa désha­biller par sa mère, s’ef­fon­dra sur son lit étroit.

Elle ne dor­mit pas. Elle res­ta les yeux ouverts dans l’obs­cu­ri­té, revoyant sans cesse la même scène — le cra­que­ment, le regard, la chute, l’eau noire qui se refermait.

Et quelque part, au fond de son esprit, une ques­tion com­men­çait à se for­mer. Une ques­tion qu’elle n’o­sait pas encore for­mu­ler, dont elle avait peur de connaître la réponse.

Pour­quoi Livia lui avait-elle par­lé de cette loggia ?

Pour­quoi pré­ci­sé­ment celle-là ?

Cha­pitre 13

Le corps d’In­go Fischer fut repê­ché au petit matin.

Des gon­do­liers l’a­vaient remon­té avec des gaffes, tiré hors de l’eau comme un bal­lot de mar­chan­dises ava­riées. Il flot­tait face contre l’onde, les bras écar­tés, le smo­king détrem­pé épou­sant les formes d’un corps qui ne res­pi­rait plus. On l’a­vait dépo­sé sur la fon­da­men­ta, cou­vert d’un drap blanc que l’hu­mi­di­té ren­dait translucide.

Le com­mis­saire Marin — un homme las, proche de la retraite, qui avait vu trop de noyés pour s’en émou­voir — super­vi­sa les opé­ra­tions. Il fit prendre des pho­to­gra­phies, inter­ro­gea les témoins, exa­mi­na la log­gia d’où le peintre était tombé.

La balus­trade s’é­tait effon­drée sur un mètre envi­ron. La pierre était ancienne, ron­gée par les siècles et le sel. Des experts furent appe­lés, des maçons, des ingé­nieurs. Tous conclurent la même chose : acci­dent. La struc­ture était com­pro­mise depuis long­temps, un miracle qu’elle ait tenu aus­si long­temps, n’im­porte qui aurait pu tom­ber à la place de l’Allemand.

Le comte Zor­zi fut inter­ro­gé lon­gue­ment. Il pleu­ra, se lamen­ta, affir­ma qu’il ne savait rien de l’é­tat de la log­gia, qu’elle était fer­mée depuis des années, que per­sonne n’y allait jamais. La police le crut. Alvise Zor­zi était excen­trique, pas cri­mi­nel. Son palaz­zo tom­bait en ruine, comme la moi­tié des palais de Venise. Ces choses arrivaient.

La presse s’empara de l’af­faire. Les jour­naux ita­liens en firent leur une — « Un peintre alle­mand meurt tra­gi­que­ment à Venise » — avec des détails sur la fête, la Bien­nale, l’art dégé­né­ré, l’exil. Les jour­naux étran­gers reprirent l’his­toire, l’am­pli­fiant au pas­sage. Ingo Fischer, qui n’a­vait jamais été très célèbre de son vivant, devint sou­dain l’i­cône d’une époque trou­blée — le mar­tyr de l’art, vic­time d’un des­tin cruel après avoir échap­pé à la bar­ba­rie nazie.

Livia sui­vait tout cela de sa suite au Bauer.

Elle lisait les jour­naux le matin, décou­pait les articles, les ran­geait dans un dos­sier qu’elle conser­ve­rait peut-être, ou qu’elle brû­le­rait plus tard. Elle rece­vait des visites — des connais­sances venues aux nou­velles, des curieux qui vou­laient savoir ce qui s’é­tait vrai­ment pas­sé. Elle jouait son rôle de témoin cho­quée, par­lait de la tra­gé­die avec les mots qu’il fal­lait, ver­sait par­fois une larme bien placée.

Per­sonne ne la soup­çon­nait. Pour­quoi l’au­rait-on fait ? Elle était Livia Giran­del­lo, une femme res­pec­table, une grande dame de Venise. Elle connais­sait à peine le peintre alle­mand — de vue, de répu­ta­tion, comme tout le monde. Sa pro­té­gée, la jeune Conta­ri­ni, avait eu le mal­heur de se trou­ver là au mau­vais moment. Rien de plus.

Le com­mis­saire Marin vint l’in­ter­ro­ger le len­de­main de l’ac­ci­dent. Elle le reçut dans le salon de sa suite, lui offrit du café, répon­dit à ses ques­tions avec une patience courtoise.

— Vous connais­siez la signo­ri­na Conta­ri­ni depuis com­bien de temps ?

— Quelques semaines. Je l’a­vais remar­quée au Bauer, où elle tra­vaillait. Une jeune femme de bonne famille tom­bée dans la dif­fi­cul­té. J’ai vou­lu l’aider.

— Et le signor Fischer ?

— Je ne le connais­sais pas. De répu­ta­tion, bien sûr. Qui ne connaît pas Ingo Fischer ? Mais je ne lui avais jamais par­lé avant la fête.

Le com­mis­saire pre­nait des notes dans un car­net usé. Ses yeux fati­gués cher­chaient quelque chose — une faille, une contra­dic­tion, un men­songe. Mais Livia était impec­cable. Elle avait eu des années pour pré­pa­rer ce moment.

— La signo­ri­na Conta­ri­ni dit que vous lui aviez par­lé de cette log­gia, dit le com­mis­saire. Avant la fête.

Un ins­tant de silence. Livia sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine, mais son visage res­ta impassible.

— C’est pos­sible, dit-elle. Je connais le palaz­zo Zor­zi depuis l’en­fance. J’ai dû men­tion­ner qu’il y avait de beaux endroits à voir. Mais je n’ai pas par­lé spé­ci­fi­que­ment de cette loggia.

— La signo­ri­na semble pen­ser le contraire.

— La signo­ri­na est en état de choc. Elle a vécu quelque chose de ter­rible. Il est natu­rel que ses sou­ve­nirs soient confus.

Le com­mis­saire hocha la tête, refer­ma son car­net. Il n’a­vait rien — pas de mobile, pas de preuve, pas de témoin qui aurait vu Livia faire quoi que ce soit de sus­pect. L’af­faire était clas­sée avant même d’a­voir commencé.

— Mer­ci pour votre coopé­ra­tion, signo­ra Girandello.

— C’est la moindre des choses, commissaire.

Il par­tit. Livia res­ta seule dans sa suite, regar­dant par la fenêtre le Grand Canal qui scin­tillait dans la lumière de midi. Les bateaux pas­saient, les tou­ristes pre­naient des pho­to­gra­phies, la vie conti­nuait. Comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Comme si Ingo Fischer n’a­vait jamais existé.

C’é­tait ce qu’elle avait vou­lu. C’é­tait exac­te­ment ce qu’elle avait prévu.

Alors pour­quoi ne res­sen­tait-elle rien ?

Elle s’é­tait atten­due à quelque chose — du sou­la­ge­ment, de la satis­fac­tion, la paix enfin. Mais il n’y avait que ce vide, ce silence inté­rieur, cette absence de sen­ti­ment qui res­sem­blait à la mort.

Elle pen­sa aux années qu’elle avait pas­sées à attendre, à pla­ni­fier, à haïr. Toute cette éner­gie, toute cette patience, toute cette vie dépen­sée pour un seul but — et main­te­nant que le but était atteint, il ne res­tait rien. La haine avait été son car­bu­rant, sa rai­son de se lever le matin, le fil qui la reliait au monde. Sans elle, que lui restait-il ?

Livia s’as­sit dans un fau­teuil, fer­ma les yeux.

Elle pen­sa à Luna. La jeune femme qu’elle avait sacri­fiée, uti­li­sée, bri­sée. Luna qui avait vu un homme mou­rir sous ses yeux, qui por­te­rait ce sou­ve­nir pour le reste de sa vie. Luna qui, peut-être, com­men­çait à comprendre.

Elle aurait dû res­sen­tir de la culpa­bi­li­té. Elle le savait. Mais même cela lui était refu­sé. Elle ne res­sen­tait rien — ni remords ni jus­ti­fi­ca­tion, ni regret ni fier­té. Juste ce vide immense qui la dévo­rait de l’intérieur.

Le télé­phone son­na. C’é­tait Alvise, hys­té­rique, qui vou­lait lui par­ler de la catas­trophe, des jour­na­listes, de sa répu­ta­tion rui­née. Livia l’é­cou­ta patiem­ment, fit les bruits qu’il fal­lait, pro­mit de venir le voir bien­tôt. Puis elle rac­cro­cha et retour­na à sa fenêtre.

L’eau du Grand Canal était verte et opaque, comme tou­jours. Des siècles de secrets dor­maient sous cette sur­face — des corps, des bijoux, des lettres d’a­mour, des armes du crime. Venise gar­dait tout, digé­rait tout, oubliait tout. Un noyé de plus ou de moins ne chan­geait rien à son éternité.

Livia pen­sa à l’eau noire du rio San Gio­van­ni, celle qui avait englou­ti Ingo Fischer. Elle pen­sa au bruit de son corps tom­bant, au cri de Luna, aux bulles qui remon­taient à la sur­face. Elle avait ima­gi­né cette scène des cen­taines de fois pen­dant des mois. Et main­te­nant qu’elle s’é­tait pro­duite, elle lui sem­blait irréelle, comme un rêve dont on se sou­vient au réveil mais qui s’ef­face peu à peu.

Le soleil des­cen­dait sur Venise. Les ombres s’al­lon­geaient sur les palais, les reflets sur l’eau viraient à l’or et au cuivre. Quelque part, dans un dépôt funé­raire, le corps d’In­go Fischer atten­dait d’être rapa­trié en Alle­magne. Sa famille avait été pré­ve­nue. Ses admi­ra­teurs pleu­raient. Le monde continuait.

Et Livia Giran­del­lo res­tait assise dans sa suite du Bauer, aus­si vide que les canaux à marée basse, aus­si silen­cieuse que les églises abandonnées.

Elle avait gagné.

Alors pour­quoi avait-elle l’im­pres­sion d’a­voir tout perdu ?

Cha­pitre 14

Les jours qui sui­virent eurent la tex­ture des rêves — flous, lents, pri­vés de substance.

L’en­quête fut close en moins d’une semaine. Acci­dent. La balus­trade était vétuste, le palaz­zo mal entre­te­nu, la res­pon­sa­bi­li­té incom­be­rait à la suc­ces­sion Zor­zi si la famille Fischer déci­dait de pour­suivre. Per­sonne ne pour­sui­vit. En Alle­magne, on avait d’autres sou­cis que de ven­ger un artiste dégé­né­ré mort à l’étranger.

Le corps fut rapa­trié par train, dans un cer­cueil de zinc, accom­pa­gné d’un fonc­tion­naire du consu­lat et d’une gerbe de fleurs envoyée par la Bien­nale. Les jour­naux publièrent de brèves nécro­lo­gies, puis pas­sèrent à autre chose. Le monde avait la mémoire courte, sur­tout en 1938, sur­tout quand l’Eu­rope entière sen­tait venir la catastrophe.

Livia reprit sa vie.

Elle quit­ta le Bauer au bout de quelques jours, retour­na dans son palaz­zo du Grand Canal. Elle y retrou­va ses domes­tiques, ses habi­tudes, ses rituels immuables. Le café le matin, la cor­res­pon­dance l’a­près-midi, les récep­tions le soir. Venise conti­nuait à tour­ner autour d’elle comme un manège dont elle connais­sait tous les chevaux.

Mais quelque chose avait changé.

Elle dor­mait mal. Des rêves la réveillaient en sur­saut — des rêves où elle tom­bait, où elle se noyait, où des mains l’a­grip­paient depuis des eaux noires. Elle se levait avant l’aube, mar­chait dans les pièces vides du palaz­zo, regar­dait le canal par les fenêtres jus­qu’à ce que le jour se lève.

Le vide qu’elle avait res­sen­ti après la mort d’In­go ne se com­blait pas. Elle avait cru que la ven­geance lui appor­te­rait la paix, mais il n’y avait pas de paix — seule­ment ce silence, cette absence, ce manque qui n’a­vait plus d’objet.

Pen­dant neuf ans, elle avait vécu pour un but. Main­te­nant que le but était atteint, elle ne savait plus pour­quoi vivre.

Elle pen­sa à Luna souvent.

Elle avait essayé de la revoir, les pre­miers jours. Elle avait envoyé des mes­sages, des fleurs, des pro­po­si­tions de visite. Luna n’a­vait pas répon­du. Sa mère avait fait dire qu’elle était souf­frante, qu’elle ne rece­vait per­sonne, qu’elle avait besoin de temps.

Livia com­pre­nait. Luna savait quelque chose — pas tout, peut-être pas l’es­sen­tiel, mais assez pour sen­tir que quelque chose n’al­lait pas. La ques­tion qu’elle avait dû se poser dans la gon­dole du retour — pour­quoi Livia lui avait-elle par­lé de cette log­gia ? — cette ques­tion n’a­vait pas de réponse innocente.

Et pour­tant, Luna ne dirait rien. Livia en était cer­taine. Pas parce qu’elle n’o­sait pas, mais parce qu’elle ne vou­lait pas savoir. Il y a des véri­tés qu’on pré­fère igno­rer, des portes qu’on pré­fère ne pas ouvrir. Luna avait sur­vé­cu à l’ef­fon­dre­ment de sa famille, à la pau­vre­té, à l’hu­mi­lia­tion. Elle sur­vi­vrait à cela aus­si, en enfouis­sant le doute au fond d’elle-même, en le lais­sant pour­rir dans l’obscurité.

C’é­tait peut-être le pire crime de Livia — non pas d’a­voir tué Ingo Fischer, mais d’a­voir plan­té dans l’es­prit de Luna un poi­son qui ne la quit­te­rait jamais.

Les semaines pas­sèrent. L’au­tomne s’ins­tal­la sur Venise, appor­tant les pre­mières brumes, les pre­miers froids, l’ac­qua alta qui inon­dait les places basses. Les tou­ristes se fai­saient rares. La ville se repliait sur elle-même, retrou­vant ses secrets et ses silences.

Livia fit fer­mer la chambre du Grand Hôtel des Bains. La signo­ra Marin ces­sa d’exis­ter. Elle ne retour­na plus au Lido, ne prit plus le vapo­ret­to de l’aube, ne tra­ver­sa plus la lagune en direc­tion de cette île où elle avait tra­mé sa ven­geance. Ce cha­pitre de sa vie était clos.

Elle reprit ses acti­vi­tés mon­daines — les thés, les récep­tions, les œuvres de cha­ri­té. Elle sou­riait aux mêmes visages, pro­non­çait les mêmes phrases, jouait le même rôle qu’elle jouait depuis des décen­nies. Per­sonne ne remar­qua de chan­ge­ment. Livia Giran­del­lo était tou­jours Livia Giran­del­lo — élé­gante, dis­tante, impénétrable.

Mais la nuit, seule dans son palaz­zo, elle se regar­dait dans les miroirs et ne se recon­nais­sait plus.

Elle avait cru que la mort d’In­go la libé­re­rait du pas­sé. Elle avait cru que la ven­geance effa­ce­rait la tra­hi­son, que le sang lave­rait la honte. Mais rien n’é­tait effa­cé. Tout était tou­jours là — les tableaux, l’hu­mi­lia­tion, les regards qui l’a­vaient sui­vie dans les salons. La bles­sure était tou­jours ouverte. Elle ne sai­gnait plus, mais elle ne gué­ris­sait pas non plus.

Et main­te­nant, il y avait autre chose. Le visage de Luna dans la gon­dole, ce regard trou­blé, cette ques­tion infor­mu­lée. Le sou­ve­nir d’une jeune femme qu’elle avait sau­vée et sacri­fiée, éle­vée et bri­sée, tout cela en même temps.

Livia avait fait d’une inno­cente la com­plice invo­lon­taire d’un meurtre. Elle l’a­vait mar­quée à vie, aus­si sûre­ment qu’In­go l’a­vait mar­quée autre­fois avec ses tableaux. Elle avait repro­duit le crime dont elle avait été vic­time — trans­for­mer quel­qu’un en matière, en ins­tru­ment, en chose.

En décembre, elle reçut une lettre.

L’é­cri­ture lui était incon­nue — une main mal­ha­bile, peu habi­tuée à manier la plume. Elle l’ou­vrit sans attente particulière.

C’é­tait Luna.

« Signo­ra Girandello,

Je ne revien­drai pas au Bauer. J’ai trou­vé un tra­vail ailleurs, dans une bou­tique de Mura­no. Ma mère et moi avons quit­té Can­na­re­gio pour nous ins­tal­ler sur l’île. C’est mieux ainsi.

Je ne sais pas ce qui s’est pas­sé vrai­ment le soir de la fête Zor­zi. Je ne sais pas pour­quoi vous m’a­vez par­lé de cette log­gia, pour­quoi vous m’a­vez ame­née là-bas, pour­quoi tout cela est arri­vé. Peut-être que ce sont des coïn­ci­dences. Peut-être que non.

Je ne veux pas savoir.

Ce que je sais, c’est que je vous ai fait confiance et que quelque chose de ter­rible s’est pro­duit. Ce que je sais, c’est qu’un homme est mort sous mes yeux et que je le vois encore chaque nuit quand je ferme les yeux. Ce que je sais, c’est que je ne serai plus jamais la même.

Je ne vous accuse de rien. Je ne dirai rien à per­sonne. Mais je ne veux plus vous voir. Je ne veux plus de vos robes, de vos leçons, de votre bon­té qui n’en était peut-être pas.

Adieu.

Luna Conta­ri­ni »

Livia lut la lettre trois fois.

Puis elle la plia soi­gneu­se­ment, la glis­sa dans un tiroir de son bureau, et alla s’as­seoir près de la fenêtre qui don­nait sur le Grand Canal.

Dehors, la nuit tom­bait sur Venise. Les lumières s’al­lu­maient aux fenêtres des palais, les gon­doles glis­saient dans l’obs­cu­ri­té, les cloches son­naient l’an­gé­lus. Tout était comme tou­jours, comme depuis des siècles, comme pour des siècles encore.

Livia ne pleu­ra pas. Elle n’en avait plus la capacité.

Elle res­ta sim­ple­ment assise là, dans le cré­pus­cule, à regar­der la ville qui l’a­vait faite et qui l’a­vait brisée.

Et elle atten­dit que la nuit l’engloutisse.

Cha­pitre 15

Luna tra­vaillait main­te­nant dans une ver­re­rie de Murano.

C’é­tait un tra­vail simple — embal­ler les objets fra­giles, tenir la bou­tique quand le patron était occu­pé, répondre aux ques­tions des rares tou­ristes qui s’a­ven­tu­raient sur l’île en hiver. Elle gagnait peu, mais assez pour vivre. Sa mère bro­dait encore, dans leur petit appar­te­ment qui don­nait sur le canal des Vetrai. La nuit, on enten­dait le cré­pi­te­ment des fours qui ne s’é­tei­gnaient jamais.

C’é­tait une vie dif­fé­rente. Plus modeste, plus silen­cieuse, débar­ras­sée des rêves qui l’a­vaient briè­ve­ment habi­tée. Luna ne par­lait plus de doges ni de palais. Elle ne pen­sait plus aux robes de velours, aux récep­tions dans les grands salons, aux noms anciens qui ouvraient les portes. Tout cela appar­te­nait à un pas­sé révo­lu, aus­si loin­tain que les gloires de la Sérénissime.

Elle avait vingt-quatre ans main­te­nant. Quelques mois seule­ment s’é­taient écou­lés depuis la fête chez Zor­zi, mais elle se sen­tait vieillie de plu­sieurs décennies.

Les cau­che­mars persistaient.

Chaque nuit, ou presque, elle revoyait la même scène. Le cra­que­ment de la pierre. Le regard d’In­go Fischer. La chute. L’eau noire qui se refer­mait. Elle se réveillait en sueur, le cœur bat­tant, et res­tait des heures à fixer le pla­fond avant de retrou­ver le sommeil.

Le méde­cin qu’elle avait consul­té — un vieux pra­ti­cien de Mura­no qui soi­gnait les brû­lures des ver­riers — lui avait don­né des gouttes pour dor­mir. Elles aidaient par­fois. Pas toujours.

Elle n’a­vait par­lé à per­sonne de ses soup­çons concer­nant Livia.

Que pou­vait-elle dire ? Qu’une grande dame de Venise avait peut-être — peut-être — sabo­té une balus­trade pour tuer un peintre alle­mand ? Qu’elle-même avait été uti­li­sée comme appât, comme leurre, sans le savoir ? C’é­tait absurde. C’é­tait invé­ri­fiable. C’é­tait le genre d’his­toire qu’on raconte dans les romans, pas dans la vraie vie.

Et pour­tant.

Les ques­tions reve­naient, obsé­dantes, dès qu’elle bais­sait la garde. Pour­quoi Livia l’a­vait-elle choi­sie, elle pré­ci­sé­ment ? Pour­quoi lui avait-elle par­lé de cette log­gia, de cette vue magni­fique sur le canal ? Pour­quoi l’a­vait-elle pous­sée vers Ingo Fischer, l’a­vait-elle encou­ra­gée à accep­ter son atten­tion, lui avait-elle dit de « lais­ser faire » ?

Luna ne trou­vait pas de réponses. Ou plu­tôt, elle n’en trou­vait qu’une seule — et celle-là était trop ter­rible pour être envisagée.

Elle pré­fé­rait ne pas savoir.

Elle se l’é­tait juré le matin où elle avait écrit sa lettre à Livia. Elle enfoui­rait le doute au fond d’elle-même, comme on enterre un corps. Elle vivrait avec ce poids, cette ombre, cette ques­tion sans réponse. Elle appren­drait à mar­cher cour­bée, à ne jamais regar­der en arrière, à accep­ter l’in­cer­ti­tude comme prix de sa survie.

C’é­tait la seule façon de continuer.

Les mois pas­sèrent. L’hi­ver céda la place au prin­temps, puis à l’é­té. Les tou­ristes revinrent à Venise, moins nom­breux qu’a­vant — on par­lait de guerre, de ten­sions, de pays qui s’ar­maient. Mais Mura­no res­tait à l’é­cart des agi­ta­tions du monde, occu­pée par ses fours et son verre, par ses tra­di­tions immémoriales.

Luna se fit une vie. Elle apprit les noms des ouvriers de la ver­re­rie, les secrets des dif­fé­rentes cou­leurs, l’art de recon­naître un bon verre d’un mau­vais. Elle se lia d’a­mi­tié avec la fille du patron, une jeune femme de son âge qui rêvait de par­tir pour l’A­mé­rique. Elles par­laient par­fois le soir, assises sur les marches du fon­da­men­ta, regar­dant les étoiles au-des­sus de la lagune.

Elle ne par­la jamais de Livia. Jamais de la fête. Jamais de l’homme qui était mort sous ses yeux.

Cer­taines bles­sures ne se par­ta­geaient pas.

Un jour d’août, alors que la cha­leur écra­sait l’île et que même les mouettes sem­blaient trop lasses pour voler, un homme entra dans la boutique.

Il por­tait un cos­tume de lin frois­sé par la tra­ver­sée, un cha­peau de paille qu’il ôta en entrant. Il avait le visage tan­né des gens qui vivent au soleil, et un accent qu’elle ne recon­nut pas tout de suite — anglais, peut-être, ou américain.

— Bon­jour, dit-il dans un ita­lien hési­tant. Je cherche… des verres. Pour boire. Beaux.

Luna sou­rit mal­gré elle. Les tou­ristes qui ne par­laient pas la langue avaient tous cette façon de s’ex­pri­mer en mots iso­lés, comme des enfants qui apprennent.

— Venez, dit-elle. Je vais vous montrer.

Elle lui fit faire le tour de la bou­tique, lui expli­qua les dif­fé­rentes tech­niques, les cou­leurs, les formes. Il écou­tait avec atten­tion, posait des ques­tions, sem­blait sin­cè­re­ment inté­res­sé. Il finit par ache­ter un ensemble de six verres bleus, qu’elle embal­la avec soin.

— Vous êtes de Venise ? deman­da-t-il au moment de payer.

— De Mura­no main­te­nant. Mais oui, je suis vénitienne.

— C’est une belle ville. Triste, mais belle.

Luna hocha la tête. Elle ne savait pas quoi répondre à cela.

— Je revien­drai peut-être, dit l’homme en pre­nant son paquet. Pour ache­ter autre chose.

Il sou­rit — un sou­rire simple, sans arrière-pen­sée — et sortit.

Luna le regar­da s’é­loi­gner sur le fon­da­men­ta, sa sil­houette se décou­pant contre le soleil de l’a­près-midi. Elle ne savait pas pour­quoi, mais quelque chose dans cette ren­contre banale lui avait fait du bien. Un moment ordi­naire, sans pas­sé ni ave­nir, sans ombre ni secret.

Elle retour­na der­rière son comp­toir, reprit son travail.

La vie conti­nuait. Pas celle qu’elle avait rêvée, pas celle que Livia lui avait fait miroi­ter, mais une vie quand même. Une vie à elle, modeste, silen­cieuse, loin des palais et des grandes familles.

Le soir, en ren­trant chez elle, Luna s’ar­rê­ta sur le petit pont qui enjam­bait le canal. Elle regar­da l’eau — verte ici, pas noire comme celle des canaux véni­tiens. Des pois­sons nageaient près de la sur­face, des reflets de soleil dan­saient sur les vagues légères.

Elle pen­sa à Livia, quelque part dans son palaz­zo du Grand Canal, seule avec ses miroirs et ses secrets. Elle pen­sa à Ingo Fischer, dont le corps repo­sait main­te­nant dans un cime­tière alle­mand. Elle pen­sa à elle-même, à la jeune femme qu’elle avait été il y a quelques mois, pleine d’es­poir et de naïveté.

Cette femme-là était morte aus­si, d’une cer­taine façon. Morte le soir où la balus­trade avait cédé, où elle avait vu un homme tom­ber dans le vide. Ce qui res­tait était quel­qu’un d’autre — plus dur, plus pru­dent, plus silencieux.

Mais vivant.

Luna reprit sa marche vers l’ap­par­te­ment où sa mère l’attendait.

Der­rière elle, le soleil se cou­chait sur la lagune, embra­sant le ciel de cou­leurs impos­sibles. Venise n’é­tait qu’une sil­houette à l’ho­ri­zon, trem­blante dans la cha­leur de l’é­té, à la fois proche et infi­ni­ment lointaine.

Luna ne se retour­na pas pour la regarder.

*Fin*

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Velours noir — Cha­pitres 11 à 15

Velours noir — Cha­pitres 6 à 10

Velours noir

Velours noir

Cha­pitres 6 à 10

Cha­pitre 6

C’é­tait en 1929. Livia avait trente-trois ans.

Elle se sou­ve­nait de tout — les cou­leurs, les odeurs, la tex­ture de l’air ce prin­temps-là. Venise sor­tait d’un hiver rigou­reux et les jar­dins explo­saient de fleurs, les ter­rasses se rem­plis­saient, les tou­ristes reve­naient avec leurs appa­reils pho­to­gra­phiques et leur émer­veille­ment facile. Livia régnait sur les salons de la ville avec cette assu­rance tran­quille des femmes qui n’ont jamais connu le doute.

Ingo Fischer était arri­vé par le train de Munich, avec une lettre de recom­man­da­tion d’un gale­riste alle­mand et une répu­ta­tion qui le pré­cé­dait. On disait qu’il était génial. On disait qu’il était dan­ge­reux. On disait beau­coup de choses, et Livia, qui n’é­cou­tait jamais les ragots, avait déci­dé de se faire sa propre opinion.

Ils s’é­taient ren­con­trés chez les Moce­ni­go, lors d’une soi­rée où l’on pré­sen­tait de jeunes artistes. Il était grand, blond, avec des yeux d’un bleu impos­sible qui sem­blaient vous désha­biller avant même qu’il ait ouvert la bouche. Il par­lait un ita­lien approxi­ma­tif, mâti­né d’ac­cent bava­rois, et cette mal­adresse lin­guis­tique ajou­tait à son charme — elle le ren­dait vul­né­rable, acces­sible, presque touchant.

Livia l’a­vait trou­vé beau. C’é­tait aus­si simple que cela. Après des années de pré­ten­dants conve­nables qu’elle avait écon­duits l’un après l’autre, elle avait enfin res­sen­ti quelque chose — ce pin­ce­ment au cœur, cette cha­leur dans le ventre, cette stu­pi­di­té déli­cieuse qu’on appelle le désir.

Lui l’a­vait regar­dée comme on regarde une œuvre d’art. Avec inten­si­té, avec faim, avec cette concen­tra­tion totale qu’ont les vrais artistes devant leur sujet. Elle s’é­tait sen­tie vue pour la pre­mière fois de sa vie — non pas comme une Giran­del­lo, non pas comme un nom ou une for­tune, mais comme une femme, un mys­tère à déchiffrer.

Ils avaient com­men­cé à se voir. D’a­bord en public, dans les cafés et les récep­tions. Puis en pri­vé, dans l’a­te­lier qu’il avait loué du côté de San Polo, un gre­nier encom­bré de toiles et de pots de pein­ture où la lumière entrait par une ver­rière pous­sié­reuse. C’est là qu’il l’a­vait peinte pour la pre­mière fois.

Elle se sou­ve­nait de ces séances. La cha­leur de l’a­te­lier, l’o­deur de la téré­ben­thine, le bruit du pin­ceau sur la toile. Il lui deman­dait de poser des heures, immo­bile, pen­dant qu’il tra­vaillait avec une fureur silen­cieuse. Par­fois il s’in­ter­rom­pait, s’ap­pro­chait d’elle, lui tou­chait le visage pour cor­ri­ger un angle ou une expres­sion. Ces contacts la brûlaient.

Le pre­mier tableau avait été un por­trait, presque clas­sique. Livia assise près d’une fenêtre, le regard per­du au loin, vêtue d’une robe sombre qui fai­sait res­sor­tir la pâleur de sa peau. Elle l’a­vait trou­vé magni­fique. Il avait cap­tu­ré quelque chose d’elle qu’elle ne savait pas mon­trer — une mélan­co­lie, une profondeur.

Puis les choses avaient changé.

Il lui avait deman­dé de poser nue. Elle avait hési­té, rou­gi, refu­sé d’a­bord. Mais il avait insis­té avec cette dou­ceur qui était sa plus grande arme, lui expli­quant que le corps était le seul lan­gage qui ne men­tait pas, qu’il vou­lait la peindre entière, sans masque, sans armure. Et elle avait cédé.

Elle se sou­ve­nait de la pre­mière fois où elle avait lais­sé tom­ber sa robe dans l’a­te­lier. La vul­né­ra­bi­li­té, la honte, puis — à mesure que le tra­vail avan­çait — une forme étrange de libé­ra­tion. Sous le regard d’In­go, elle ces­sait d’être Livia Giran­del­lo. Elle deve­nait autre chose, quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus vrai. Elle deve­nait matière.

Ils étaient deve­nus amants, bien sûr. C’é­tait inévi­table. Les séances de pose se ter­mi­naient sur le lit défait qu’il gar­dait dans un coin de l’a­te­lier, et Livia décou­vrait avec lui des choses qu’elle n’a­vait jamais ima­gi­nées. Il était inven­tif, exi­geant, par­fois bru­tal. Elle aimait cela. Elle aimait tout de lui.

Les tableaux s’ac­cu­mu­laient. Cinq, six, peut-être davan­tage. Des nus vio­lents, expres­sion­nistes, où son corps était défor­mé, tor­du, écla­té en cou­leurs agres­sives. Elle ne les voyait pas tous — il ne lui mon­trait que ceux qu’il jugeait ache­vés, et encore, pas tou­jours. Elle lui fai­sait confiance. Elle croyait que ce qui se pas­sait entre eux appar­te­nait à eux seuls.

L’é­té était venu. Ingo avait par­lé de repar­tir pour l’Al­le­magne, d’ex­po­ser ses nou­velles œuvres à Ber­lin. Elle avait vou­lu l’ac­com­pa­gner. Il avait dit non — pas encore, pas main­te­nant, il y avait des com­pli­ca­tions, une ancienne liai­son pas tout à fait réso­lue. Elle avait accep­té d’attendre.

Il était par­ti en août. Les lettres avaient été rares au début, puis de plus en plus espa­cées, puis inexis­tantes. Livia avait atten­du, d’a­bord avec patience, puis avec inquié­tude, puis avec une angoisse qui lui ron­geait le som­meil. En octobre, n’y tenant plus, elle avait pris le train pour Berlin.

Elle n’a­vait pas trou­vé Ingo. Mais elle avait trou­vé autre chose.

Une gale­rie sur Unter den Lin­den expo­sait la « série véni­tienne » du peintre alle­mand Ingo Fischer. Livia y était entrée par hasard, atti­rée par une affiche. Et elle s’é­tait retrou­vée face à elle-même — nue, offerte, écla­tée sur des toiles immenses que des dizaines de per­sonnes contem­plaient en murmurant.

Il y avait des cata­logues. Son nom n’y figu­rait pas, mais tout le reste y était — des des­crip­tions détaillées de leur liai­son, à peine voi­lées, où l’on par­lait de « la Véni­tienne » avec des sous-enten­dus gra­ve­leux. On racon­tait com­ment elle s’é­tait don­née, com­ment elle avait posé, com­ment le grand artiste l’a­vait « cap­tu­rée » dans sa véri­té la plus intime.

Les cri­tiques étaient dithy­ram­biques. On saluait le génie de Fischer, sa capa­ci­té à révé­ler l’âme à tra­vers le corps, sa cruau­té magni­fique. Per­sonne ne par­lait de tra­hi­son. Per­sonne ne par­lait de consen­te­ment. Ce n’é­tait qu’une femme, après tout. Une Véni­tienne ano­nyme. De la matière première.

Livia était res­tée long­temps devant les tableaux. Elle avait recon­nu chaque pose, chaque moment. Elle s’é­tait sou­ve­nue de ce qu’elle avait res­sen­ti en les pre­nant — l’a­mour, la confiance, l’a­ban­don. Et elle avait com­pris que tout cela n’a­vait été qu’un jeu, une mani­pu­la­tion, un pillage.

Elle était ren­trée à Venise sans cher­cher à le revoir.

Les mois sui­vants avaient été les pires de sa vie. Les tableaux avaient voya­gé — Munich, Paris, Londres. Par­tout, des gens qui la connais­saient les voyaient. Les mur­mures avaient com­men­cé. On la regar­dait dif­fé­rem­ment dans les salons. Des femmes qui avaient été ses amies détour­naient les yeux. Des hommes qui l’a­vaient cour­toi­sée sou­riaient d’un air entendu.

On ne lui disait rien en face, bien sûr. On était trop bien éle­vé pour cela. Mais elle savait. Elle sen­tait les regards, les silences, les portes qui ne s’ou­vraient plus aus­si faci­le­ment. Le scan­dale ne l’a­vait pas détruite — son nom était trop ancien, sa for­tune trop solide — mais il l’a­vait fêlée. Quelque chose s’é­tait bri­sé en elle qui ne se répa­re­rait jamais.

Elle avait ces­sé de voir du monde pen­dant un an. Elle s’é­tait cloî­trée dans le palaz­zo Giran­del­lo, refu­sant les visites, sor­tant à peine. Sa mère était morte cette année-là, peut-être de cha­grin — qui pou­vait le dire ? Son père avait ces­sé de lui par­ler. Elle était res­tée seule avec sa honte, sa rage, et ce vide immense que l’a­mour tra­hi laisse der­rière lui.

Puis, len­te­ment, elle s’é­tait reconstruite.

Elle avait appris à por­ter le masque. À sou­rire comme si rien ne s’é­tait pas­sé. À tra­ver­ser les salons avec cette assu­rance froide qui décou­ra­geait les ques­tions. Elle avait trans­for­mé sa bles­sure en armure, sa dou­leur en patience. Elle était rede­ve­nue Livia Giran­del­lo — plus dure, plus silen­cieuse, plus dan­ge­reuse qu’avant.

Et elle avait attendu.

Les années avaient pas­sé. Ingo Fischer avait conti­nué sa car­rière, connu d’autres suc­cès, d’autres scan­dales. Le régime nazi l’a­vait ban­ni, et il s’é­tait refait une vir­gi­ni­té en exil, jouant les mar­tyrs de l’art. Livia avait sui­vi son par­cours de loin, sans jamais inter­ve­nir, sans jamais se mani­fes­ter. Elle avait le temps. Elle avait tou­jours eu le temps.

Et main­te­nant, neuf ans plus tard, il était reve­nu à Venise.

C’é­tait comme si la ville elle-même lui offrait enfin sa ven­geance. Comme si les eaux noires de la lagune, les pierres ron­gées des palaz­zi, les ombres des églises aban­don­nées conspi­raient avec elle pour refer­mer le piège.

Livia se leva de son fau­teuil, alla regar­der par la fenêtre de sa suite.

Le Grand Canal scin­tillait dans la lumière du soir. Quelque part dans cet hôtel, à quelques étages de là, Ingo Fischer pré­pa­rait pro­ba­ble­ment sa pro­chaine conquête. Il ne savait pas qu’elle était là. Il ne savait pas qu’elle savait.

Il ne savait pas qu’il allait mourir.

Elle pen­sa à Luna — cette jeune femme qu’elle façon­nait avec tant de soin, ce visage de Véni­tienne qui res­sem­blait à ce qu’elle avait été autre­fois. Elle pen­sa à ce qu’elle allait lui faire, à elle aus­si. À l’in­no­cente qu’elle sacri­fiait sur l’au­tel de sa vengeance.

Res­sen­tait-elle de la culpa­bi­li­té ? Peut-être. Un reste d’hu­ma­ni­té qui bat­tait encore quelque part, sous les couches de glace.

Mais pas assez pour s’arrêter.

Livia fer­ma les yeux, res­pi­ra pro­fon­dé­ment, et lais­sa le sou­ve­nir s’éloigner.

Le pas­sé était le pas­sé. Ce qui comp­tait main­te­nant, c’é­tait l’a­ve­nir — et l’a­ve­nir d’In­go Fischer se comp­tait désor­mais en jours.

Cha­pitre 7

La pluie tom­bait sur le Lido, une pluie fine et froide qui brouillait l’ho­ri­zon et trans­for­mait la plage en une éten­due grise où plus rien ne se dis­tin­guait. Les cabines de bain étaient fer­mées pour la sai­son, leurs portes cla­quant par­fois sous les rafales de vent. L’A­dria­tique rou­lait des vagues courtes, ragueuses, qui venaient mou­rir sur le sable avec un bruit de papier froissé.

Livia mar­chait le long du rivage, le col de son man­teau rele­vé, un para­pluie noir à la main. Elle aimait ce temps. Il vidait l’île de ses der­niers pro­me­neurs, ne lais­sait que les mouettes et les chiens errants, ren­dait le monde à une soli­tude qui lui convenait.

Elle avait pris le pre­mier vapo­ret­to du matin, celui de six heures qui ne trans­por­tait que des ouvriers et des pêcheurs. Per­sonne ne l’a­vait recon­nue. Per­sonne ne la recon­nais­sait jamais, sur cette ligne-là, à cette heure-là. Elle était une sil­houette par­mi d’autres, une femme sans nom qui tra­ver­sait la lagune pour des rai­sons que nul ne cher­chait à connaître.

La chambre du Grand Hôtel des Bains l’at­ten­dait, inchan­gée. Le lit fait, les rideaux tirés, le car­net dans le tiroir de la com­mode. Elle y avait pas­sé une heure, reli­sant ses notes, véri­fiant chaque détail du plan. Puis elle était sor­tie, mal­gré la pluie, parce qu’elle avait besoin de mar­cher, de res­pi­rer, de mettre de l’ordre dans ses pensées.

Le soir même, elle devait voir l’homme de San Michele — celui que Beppe lui avait trou­vé, celui qui savait tra­vailler la pierre. Il vien­drait à l’hô­tel après la tom­bée de la nuit, par l’en­trée de ser­vice. Ils par­le­raient peu. Elle lui don­ne­rait les der­nières ins­truc­tions, l’argent, et il dis­pa­raî­trait pour faire ce qu’il avait à faire.

Ensuite, il ne res­te­rait qu’à attendre.

Livia s’ar­rê­ta au bout de la plage, là où les digues de pierre s’a­van­çaient dans la mer. L’eau écu­mait contre les rochers, pro­je­tant des embruns qui lui mouillaient le visage. Elle res­ta là un long moment, immo­bile, regar­dant l’ho­ri­zon vide.

Elle pen­sa à ce qu’elle était en train de faire.

Tuer un homme. Les mots étaient simples, presque abs­traits. Mais la réa­li­té était autre chose — un corps qui tombe, un cri peut-être, le bruit de l’eau qui se referme. Un silence ensuite. Un vide définitif.

Elle n’a­vait jamais tué per­sonne. Elle n’a­vait jamais pen­sé qu’elle en serait capable. Mais quelque chose s’é­tait éteint en elle, au fil des années, qui ren­dait la chose pos­sible. Non pas le sens moral — elle savait que ce qu’elle fai­sait était mal, elle le savait par­fai­te­ment. Mais la capa­ci­té à s’en sou­cier. À lais­ser cette conscience l’arrêter.

Ingo Fischer méri­tait-il de mou­rir ? La ques­tion était absurde. Per­sonne ne mérite vrai­ment de mou­rir. Mais il avait détruit quelque chose en elle qui ne pou­vait pas être répa­ré autre­ment. Il avait pris sa confiance, son amour, son corps, et il en avait fait un spec­tacle. Il l’a­vait trans­for­mée en matière pre­mière pour son art, puis il était par­ti sans se retourner.

Et il n’a­vait jamais payé. C’é­tait cela, fina­le­ment, qui la ren­dait folle. Non pas la tra­hi­son elle-même — les hommes tra­his­saient, c’é­tait dans leur nature — mais l’im­pu­ni­té. Le fait qu’il ait pu conti­nuer sa vie, connaître d’autres suc­cès, d’autres femmes, d’autres admi­ra­teurs, pen­dant qu’elle ram­pait dans les décombres de la sienne.

L’in­jus­tice était into­lé­rable. Et si le monde refu­sait de la répa­rer, elle le ferait elle-même.

Livia reprit sa marche, lon­geant la digue jus­qu’au bout. Le vent souf­flait plus fort ici, char­gé de sel et de pluie. Elle fer­ma les yeux, lais­sa les élé­ments la battre un moment. Puis elle fit demi-tour et ren­tra vers l’hôtel.

Dans le hall du Grand Hôtel des Bains, quelques clients pre­naient le thé près des grandes fenêtres. Des femmes élé­gantes qui par­laient à voix basse, des hommes en cos­tume qui lisaient des jour­naux. On jouait du pia­no quelque part, une musique douce et triste qui conve­nait au temps. Livia tra­ver­sa sans s’ar­rê­ter, mon­ta dans sa chambre.

Elle pas­sa l’a­près-midi à se préparer.

Elle relut les notes sur le palaz­zo Zor­zi — les entrées, les sor­ties, les cou­loirs qui menaient à la log­gia del Moro. Elle mémo­ri­sa les noms des invi­tés qu’Al­vise lui avait com­mu­ni­qués, cher­chant ceux qui pour­raient être des obs­tacles ou des témoins. Elle visua­li­sa le dérou­le­ment de la soi­rée, minute par minute, anti­ci­pant les imprévus.

Luna serait là, bien sûr. Luna dans sa robe de velours noir, Luna qui ne savait rien, Luna qui atti­re­rait le regard d’In­go Fischer comme un papillon attire une flamme. Il la remar­que­rait dès son entrée. Il s’ap­pro­che­rait, lui par­le­rait, la sédui­rait avec cette faci­li­té qui était sa marque de fabrique. Et Luna, éblouie, flat­tée, inno­cente, le suivrait.

Livia lui avait par­lé de la log­gia. Elle lui avait décrit la vue magni­fique sur le canal, les reflets des torches sur l’eau noire, ce coin secret du palaz­zo que seuls les intimes connais­saient. Elle avait plan­té cette image dans l’es­prit de Luna, sachant qu’au moment venu, la jeune femme s’en sou­vien­drait et y condui­rait l’homme qui la désirait.

C’é­tait cruel. C’é­tait cal­cu­lé. Et c’é­tait nécessaire.

Livia ne se fai­sait pas d’illu­sions sur ce qu’elle était en train de deve­nir. Elle savait qu’elle sacri­fiait une inno­cente pour atteindre un cou­pable. Elle savait que Luna por­te­rait les cica­trices de cette nuit pour le reste de sa vie — la ter­reur, la culpa­bi­li­té, les cau­che­mars. Elle savait tout cela, et elle conti­nuait quand même.

Parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen. Parce qu’In­go Fischer ne serait jamais seul, jamais vul­né­rable, jamais acces­sible — sauf dans les bras d’une femme. Et Livia ne pou­vait pas être cette femme. Pas après ce qui s’é­tait pas­sé. Il la recon­naî­trait, se méfie­rait, fuirait.

Il fal­lait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de neuf, de pur, de crédible.

Il fal­lait Luna.

Le soir tom­ba. La pluie ces­sa, lais­sant place à un brouillard épais qui mon­tait de la lagune et enve­lop­pait l’île d’un voile coton­neux. Les réver­bères de la pro­me­nade n’é­taient plus que des halos jaunes dans la grisaille.

À neuf heures, on frap­pa à la porte de Livia. Trois coups brefs, espacés.

Elle ouvrit. L’homme qui se tenait là ne res­sem­blait à rien — ni grand ni petit, ni beau ni laid, un visage qu’on oubliait dès qu’on l’a­vait vu. C’é­tait pré­ci­sé­ment ce qui le ren­dait utile.

— Signo­ra, dit-il d’une voix sans timbre.

— Entrez.

Il s’ap­pe­lait Nino, ou du moins c’é­tait le nom que Beppe lui avait don­né. Il tra­vaillait au cime­tière de San Michele, dans les vieilles cha­pelles où l’on ne fai­sait plus de visites. Il savait res­tau­rer la pierre — et il savait aus­si la fragiliser.

Livia lui mon­tra le plan du palaz­zo Zor­zi, lui indi­qua la loggia.

— La balus­trade doit tenir jus­qu’au 18, dit-elle. Pas plus longtemps.

— Elle tien­dra, signo­ra. Mais si quel­qu’un s’y appuie vraiment…

— C’est ce que je veux.

Nino hocha la tête. Il ne posa pas de ques­tions. Il n’é­tait pas payé pour cela.

— Il fau­dra que je puisse entrer dans le palaz­zo, dit-il. Avant la fête.

— Le comte Zor­zi orga­nise des visites pour les res­tau­ra­teurs. Je m’ar­ran­ge­rai pour que vous en fas­siez partie.

Elle lui ten­dit une enve­loppe. Il la prit, la glis­sa dans sa veste sans la compter.

— Le 17, dit-elle. Vous aurez accès au palaz­zo le 17 dans l’a­près-midi. Les domes­tiques seront occu­pés par les pré­pa­ra­tifs de la fête. Per­sonne ne vous remarquera.

— Et après ?

— Après, vous oubliez tout. Vous ne me connais­sez pas. Vous n’êtes jamais venu ici.

Nino la regar­da un long moment. Dans ses yeux, il n’y avait rien — ni curio­si­té, ni juge­ment, ni peur. C’é­tait un homme qui avait vu trop de morts pour s’é­mou­voir d’une de plus.

— Ce sera fait, signora.

Il sor­tit aus­si silen­cieu­se­ment qu’il était venu. Livia res­ta seule dans la chambre, face au plan du palaz­zo éta­lé sur la table.

Tout était en place.

Dans deux jours, Nino tra­vaille­rait la pierre de la log­gia del Moro. Le len­de­main, Alvise Zor­zi don­ne­rait sa fête. Et dans le chaos des masques et des bou­gies, sous le regard de Venise endor­mie, Ingo Fischer bas­cu­le­rait dans le vide.

Livia plia le plan, le ran­gea dans sa valise. Elle des­cen­dit au bar de l’hô­tel, com­man­da un verre de vin blanc, le but len­te­ment en regar­dant le brouillard par la fenêtre.

Demain, elle retour­ne­rait à Venise. Elle rever­rait Luna, l’ai­de­rait à se pré­pa­rer pour la fête, la ras­su­re­rait sur sa beau­té, son élé­gance, sa place dans le monde. Elle joue­rait son rôle de bien­fai­trice jus­qu’au bout.

Et Luna ne sau­rait jamais — pas avant qu’il soit trop tard — qu’elle était le der­nier pion d’un jeu com­men­cé neuf ans plus tôt, dans un ate­lier de San Polo où une femme avait fait l’er­reur de tom­ber amoureuse.

Livia ter­mi­na son vin, remon­ta dans sa chambre.

Cette nuit-là, elle dor­mit sans rêves.

Cha­pitre 8

Le palaz­zo Bar­ba­ro ouvrait ses portes pour un cock­tail en l’hon­neur des artistes de la Bien­nale. Livia y avait été invi­tée, comme toutes les grandes familles véni­tiennes. Elle y avait emme­né Luna.

C’é­tait le soir du 16 octobre, deux jours avant la fête chez Zor­zi. La soi­rée n’é­tait qu’un pré­lude, une façon de faire cir­cu­ler les visages, de nouer les fils qui se res­ser­re­raient plus tard. Mais pour Luna, c’é­tait le pre­mier pas dans un monde qu’elle croyait avoir per­du à jamais.

Elle por­tait une robe de soie verte que Livia lui avait offerte la veille — moins somp­tueuse que celle de velours noir réser­vée au palaz­zo Zor­zi, mais assez élé­gante pour ne pas déton­ner. Ses che­veux étaient rele­vés, quelques mèches savam­ment échap­pées enca­drant son visage. Elle mar­chait avec cette rai­deur des gens qui ont peur de trébucher.

— Res­pi­rez, mur­mu­ra Livia en lui pre­nant le bras. Vous êtes chez vous.

Elles mon­tèrent le grand esca­lier du palaz­zo, pas­sèrent sous les lustres de Mura­no qui pro­je­taient des éclats de lumière sur les fresques de Tie­po­lo. Des ser­veurs cir­cu­laient avec des coupes de pro­sec­co. Des groupes se for­maient et se défai­saient, par­lant en ita­lien, en fran­çais, en anglais. On enten­dait des rires, des excla­ma­tions, le bruis­se­ment des robes et le tin­te­ment des verres.

Luna regar­dait tout avec des yeux immenses. Elle recon­nais­sait cer­tains visages — des noms qu’elle avait lus dans les jour­naux, des familles dont sa grand-mère lui avait racon­té l’his­toire. Ils étaient là, vivants, à quelques mètres d’elle. Et elle était par­mi eux, non plus comme domes­tique invi­sible, mais comme invitée.

— Com­tesse Moro­si­ni, dit Livia en s’ap­pro­chant d’une femme âgée cou­verte de perles. Per­met­tez-moi de vous pré­sen­ter Luna Conta­ri­ni. Sa famille et la vôtre ont des liens anciens, je crois.

La com­tesse leva son lor­gnon, exa­mi­na Luna avec cette curio­si­té sans gêne des aristocrates.

— Conta­ri­ni del Bovo­lo, dit-elle. Je me sou­viens de votre grand-mère. Une femme remar­quable. Elle jouait du cla­ve­cin, n’est-ce pas ?

— Oui, madame, répon­dit Luna d’une voix qu’elle espé­rait ferme.

— On ne voit plus votre famille nulle part. Que sont-ils devenus ?

Un silence. Luna sen­tit le rouge lui mon­ter aux joues. Mais avant qu’elle puisse répondre, Livia intervint :

— Les Conta­ri­ni ont tou­jours pré­fé­ré la dis­cré­tion à l’os­ten­ta­tion. C’est une qua­li­té rare, de nos jours.

La com­tesse hocha la tête, satis­faite de cette réponse qui ne répon­dait à rien. Elle s’é­loi­gna vers d’autres connais­sances, et Luna res­pi­ra de nouveau.

— Mer­ci, murmura-t-elle.

— Ne me remer­ciez pas. Appre­nez. La pro­chaine fois, vous sau­rez quoi dire.

Elles cir­cu­lèrent dans les salons pen­dant une heure. Livia pré­sen­tait Luna à des dizaines de per­sonnes — des comtes, des ambas­sa­deurs, des col­lec­tion­neurs, des artistes. Chaque fois, elle trou­vait une façon de men­tion­ner le nom des Conta­ri­ni, de rap­pe­ler leur gran­deur pas­sée, de sug­gé­rer que Luna était une héri­tière en attente de renais­sance plu­tôt qu’une domes­tique déguisée.

Et les gens le croyaient. Ils voyaient ce qu’ils vou­laient voir — une jeune femme bien née, un peu timide peut-être, mais avec cette grâce natu­relle qui ne s’ap­pre­nait pas. Per­sonne ne la recon­nais­sait. Per­sonne ne fai­sait le lien avec la femme de chambre du Bauer.

Luna com­men­çait à se détendre quand elle le vit.

Il était de l’autre côté du salon, entou­ré d’un groupe d’ad­mi­ra­teurs. Grand, les che­veux gri­son­nants, vêtu d’un cos­tume sombre qui ne res­sem­blait à rien de ce que por­taient les Ita­liens. Il par­lait avec de grands gestes, riait fort, occu­pait l’es­pace comme si le monde lui appartenait.

— C’est lui, mur­mu­ra Livia à son oreille. Ingo Fischer.

Luna le regar­da. Elle avait vu sa pho­to­gra­phie dans les jour­naux, mais la réa­li­té était dif­fé­rente. Il y avait quelque chose de magné­tique en lui, une éner­gie qui atti­rait les regards. Même à cette dis­tance, même sans entendre ce qu’il disait, on com­pre­nait pour­quoi les gens l’écoutaient.

— Il est célèbre ? demanda-t-elle.

— Très. Et très dan­ge­reux. Sou­ve­nez-vous de ce que je vous ai dit.

Luna hocha la tête. Mais elle ne pou­vait pas déta­cher ses yeux de lui. Et à ce moment pré­cis, comme s’il avait sen­ti son regard, Ingo Fischer tour­na la tête.

Leurs yeux se croisèrent.

Ce ne fut qu’un ins­tant — deux, trois secondes peut-être. Mais Luna sen­tit quelque chose pas­ser entre eux, un cou­rant invi­sible, une recon­nais­sance. Il la regar­dait comme per­sonne ne l’a­vait jamais regar­dée — avec une inten­si­té qui la met­tait à nu, qui lui disait qu’il voyait au-delà de la robe et du maquillage, au-delà du nom et des conventions.

Puis il sou­rit. Un sou­rire qui n’é­tait adres­sé qu’à elle.

Luna détour­na les yeux, le cœur bat­tant. À côté d’elle, Livia obser­vait la scène avec une expres­sion indéchiffrable.

— Il vous a remar­quée, dit-elle simplement.

— Je n’ai rien fait.

— Vous n’a­vez pas besoin de faire quoi que ce soit. Vous êtes exac­te­ment ce qu’il cherche.

Luna ne com­pre­nait pas. Elle ne savait pas ce que cela signi­fiait, être ce qu’un homme comme lui cher­chait. Mais quelque chose en elle, quelque chose qu’elle n’au­rait pas su nom­mer, fré­mis­sait à cette idée.

Elles prirent congé peu après. Livia pré­tex­ta la fatigue, gui­da Luna vers la sor­tie, la fit mon­ter dans une gon­dole qui les atten­dait au pied du palaz­zo. L’air froid de la nuit véni­tienne leur fouet­ta le visage.

— Vous l’a­vez vu, dit Livia dans l’obs­cu­ri­té de la gon­dole. Main­te­nant, vous devez l’oublier.

— L’ou­blier ?

— Jus­qu’à la fête de Zor­zi. Il ne faut pas qu’il vous revoie avant. L’at­tente le ren­dra plus impa­tient, plus imprudent.

Luna ne dit rien. Elle regar­dait les façades des palaz­zi défi­ler dans la nuit, les lumières trem­blantes des fenêtres, les ombres qui dan­saient sur l’eau. Elle pen­sait au regard d’In­go Fischer, à ce sou­rire qui lui avait été destiné.

— Que va-t-il se pas­ser, à la fête ? deman­da-t-elle enfin.

Livia ne répon­dit pas tout de suite. La gon­dole glis­sait en silence, le gon­do­lier ramait avec une régu­la­ri­té hypnotique.

— Il vien­dra vous par­ler, dit-elle enfin. Il vous sédui­ra. C’est ce qu’il fait. Ce qu’il a tou­jours fait.

— Et moi, que dois-je faire ?

— Rien. Être vous-même. Accep­ter son atten­tion. Le lais­ser croire qu’il vous plaît.

— Et s’il me plaît vraiment ?

Le silence qui sui­vit fut long, lourd d’un sens que Luna ne pou­vait pas déchiffrer.

— Alors vous serez en dan­ger, dit Livia d’une voix très basse. Comme je l’ai été autrefois.

Luna se tour­na vers elle, surprise.

— Vous le connais­siez ? Avant ?

Mais Livia ne répon­dit pas. La gon­dole s’en­ga­geait dans un canal étroit, les murs des mai­sons se rap­pro­chaient de chaque côté. Les étoiles avaient dis­pa­ru der­rière un voile de brume.

— Ren­trez chez vous, dit Livia quand la gon­dole s’ar­rê­ta près d’un petit pont de Can­na­re­gio. Repo­sez-vous. Je vien­drai vous cher­cher le 18 à six heures. La robe de velours sera prête.

Luna des­cen­dit, res­ta sur le quai à regar­der la gon­dole s’é­loi­gner. La sil­houette de Livia dis­pa­rut dans l’obs­cu­ri­té, absor­bée par la nuit vénitienne.

Elle ren­tra chez elle, mon­ta les esca­liers qui sen­taient le chou bouilli, entra dans l’ap­par­te­ment où sa mère l’at­ten­dait en brodant.

— Com­ment c’é­tait ? deman­da la vieille femme sans lever les yeux de son ouvrage.

— C’é­tait… étrange, dit Luna.

Elle ne savait pas com­ment décrire ce qu’elle avait vécu. Le palaz­zo, les invi­tés, le regard d’In­go Fischer. C’é­tait comme si elle avait tra­ver­sé un miroir et décou­vert un monde paral­lèle où elle était quel­qu’un d’autre.

— Fais atten­tion, dit sa mère. Les Giran­del­lo n’ont jamais rien fait pour rien.

Luna ne répon­dit pas. Elle alla dans sa chambre, s’al­lon­gea sur son lit étroit, fixa le pla­fond craquelé.

Le visage d’In­go Fischer lui reve­nait, ses yeux bleus, son sou­rire. Elle savait qu’elle aurait dû avoir peur. Livia l’a­vait pré­ve­nue. Mais ce qu’elle res­sen­tait n’é­tait pas de la peur.

C’é­tait autre chose. Quelque chose qui res­sem­blait à de l’ex­ci­ta­tion, à de l’im­pa­tience. L’en­vie d’être vue encore, d’être regar­dée comme il l’a­vait regardée.

Elle fer­ma les yeux, essaya de dormir.

Dans deux jours, elle le reverrait.

Et elle ne savait pas encore que ce serait la der­nière fois qu’elle le ver­rait vivant.

Cha­pitre 9

Le palaz­zo Zor­zi se pré­pa­rait à la fête comme un vieux comé­dien se pré­pare à mon­ter sur scène — avec fébri­li­té, avec mémoire, avec cette exci­ta­tion des corps qui n’ont plus l’ha­bi­tude mais n’ont rien oublié.

Alvise Zor­zi super­vi­sait les opé­ra­tions depuis le pia­no nobile, vêtu d’une robe de chambre en soie pourpre, une ciga­rette per­pé­tuel­le­ment fichée entre ses doigts jau­nis. Il avait soixante ans, peut-être plus, mais refu­sait de les comp­ter. Sa vie était une suc­ces­sion de fêtes, d’a­mants, de dettes et de récon­ci­lia­tions, et il n’a­vait pas l’in­ten­tion de chan­ger maintenant.

— Plus de bou­gies dans l’es­ca­lier, ordon­na-t-il à un domes­tique. Je veux qu’on se croie au XVIIe siècle. Et débou­chez le vin main­te­nant, il doit respirer.

Le palaz­zo était un laby­rinthe de salons en enfi­lade, de cor­ri­dors obs­curs, d’es­ca­liers qui ne menaient nulle part. Construit au XVe siècle par un ancêtre qui avait fait for­tune dans le com­merce avec l’O­rient, il avait été agran­di, modi­fié, défi­gu­ré par les géné­ra­tions suc­ces­sives, jus­qu’à deve­nir ce dédale inco­hé­rent où les styles se heur­taient et les époques se confondaient.

Alvise aimait ce désordre. Il cor­res­pon­dait à sa vision du monde — un chaos magni­fique où seuls les gens d’es­prit savaient naviguer.

Livia arri­va en milieu d’a­près-midi, seule. Elle por­tait une robe simple, des gants de daim, un cha­peau qu’elle ôta dès l’en­trée. Alvise l’ac­cueillit avec des baise­mains et des exclamations.

— Ma chère Livia ! Tu viens ins­pec­ter le champ de bataille ?

— Je viens m’as­su­rer que tu n’as rien oublié.

— Oublier ? Moi ? J’ai fait venir des musi­ciens de Padoue, un chef de Vérone, et assez de cham­pagne pour noyer le Grand Conseil. Ce sera la fête du siècle.

Livia sou­rit. Elle connais­sait Alvise depuis l’en­fance — ils avaient dan­sé ensemble à leur pre­mier bal, s’é­taient confié des secrets d’a­do­les­cents, s’é­taient per­dus de vue puis retrou­vés comme savent le faire les Véni­tiens, par les liens invi­sibles qui unissent les vieilles familles.

— Et ton peintre alle­mand ? deman­da-t-elle d’un ton léger. Il viendra ?

— Fischer ? Bien sûr qu’il vien­dra. Il a accep­té avec enthou­siasme. Il paraît que la Bien­nale l’en­nuie à mou­rir — trop de dis­cours, pas assez de chairs fraîches. Il cherche l’ins­pi­ra­tion, dit-il.

— L’ins­pi­ra­tion.

— Tu sais ce qu’il veut dire. Mais qu’im­porte ! Il fera sen­sa­tion. Tous les jour­na­listes de Venise seront là.

Livia hocha la tête. Elle fit quelques pas dans le salon prin­ci­pal, admi­rant les fresques au pla­fond — des dieux de l’O­lympe dans des poses las­cives, peints par un artiste oublié du XVIIIe siècle. La lumière de l’a­près-midi entrait par les grandes fenêtres, pro­je­tant des rec­tangles dorés sur le par­quet usé.

— J’ai­me­rais visi­ter le palaz­zo, dit-elle. Cela fait si long­temps que je ne suis pas venue.

— Fais comme chez toi. Tu connais le chemin.

Alvise retour­na à ses pré­pa­ra­tifs, criant des ordres à des domes­tiques qui cou­raient dans tous les sens. Livia mon­ta l’es­ca­lier prin­ci­pal, croi­sant des femmes de ménage qui por­taient des bras­sées de fleurs, des hommes qui ins­tal­laient des candélabres.

Elle prit à gauche au pre­mier étage, sui­vit un cou­loir étroit dont les murs étaient cou­verts de por­traits noir­cis. Les ancêtres Zor­zi la regar­daient pas­ser avec leurs yeux morts, leurs fraises empe­sées, leurs expres­sions de juges. Elle les ignora.

Au bout du cou­loir, un petit esca­lier mon­tait vers le deuxième étage. Livia s’y enga­gea, comp­tant les marches comme elle l’a­vait fait sur le plan de Beppe. Qua­torze marches, un palier, sept autres marches. Puis une porte basse, à peine visible dans la pénombre.

Elle l’ou­vrit.

La log­gia del Moro s’é­ten­dait devant elle, bai­gnée de la lumière grise de l’a­près-midi. C’é­tait un espace étroit, une ter­rasse cou­verte qui sur­plom­bait le rio San Gio­van­ni. La vue était belle — les toits de tuiles, les che­mi­nées, le clo­cher d’une église au loin. On enten­dait le cla­po­tis de l’eau contre les murs du palazzo.

Livia s’ap­pro­cha de la balustrade.

Elle était en pierre d’Is­trie, sculp­tée de motifs flo­raux que les siècles avaient éro­dés. À pre­mière vue, elle sem­blait solide — mas­sive, ancienne, immuable comme tout ce qui exis­tait à Venise depuis des siècles.

Mais Livia savait regarder.

Elle pas­sa la main sur la pierre, sen­tit les fis­sures sous ses doigts. Les intem­pé­ries avaient creu­sé des sillons, l’eau salée avait ron­gé la matière de l’in­té­rieur. Cer­taines par­ties son­naient creux quand on les tapo­tait. Le temps avait fait son œuvre, len­te­ment, patiemment.

Nino ferait le reste.

Elle se pen­cha légè­re­ment, regar­da en bas. Le canal était étroit, pro­fond, presque noir même en plein jour. Trois étages plus bas, l’eau cla­po­tait contre les pierres mous­sues du fon­de­ment. Une chute de cette hauteur…

Livia recu­la, res­pi­ra profondément.

C’é­tait réel. Cela allait vrai­ment se passer.

Elle res­ta un long moment sur la log­gia, mémo­ri­sant chaque détail — la dis­tance jus­qu’à la porte, l’angle de la balus­trade, les zones d’ombre et de lumière. Le soir de la fête, il y aurait des torches quelque part en bas, leurs reflets dan­se­raient sur l’eau. Ce serait beau. Roman­tique, même.

Par­fait pour un ren­dez-vous galant.

Elle redes­cen­dit par où elle était venue, croi­sa Alvise dans l’es­ca­lier principal.

— Alors ? deman­da-t-il. Le palaz­zo te plaît toujours ?

— Il est magni­fique. Comme toujours.

— Tu as vu la log­gia del Moro ? On dit qu’elle est han­tée, tu sais. L’es­prit du ser­vi­teur tué revient les nuits de pleine lune.

— Des superstitions.

— Bien sûr. Mais elles font par­tie du charme. Je compte allu­mer des bou­gies là-haut, demain soir. Ça crée­ra une atmosphère.

Livia sen­tit son cœur s’ac­cé­lé­rer, mais son visage res­ta impassible.

— Excel­lente idée, dit-elle. Les invi­tés pour­ront s’y réfu­gier s’ils veulent un peu d’intimité.

Alvise rit.

— C’est pour ça que je t’a­dore, Livia. Tu com­prends tout.

Elle prit congé peu après, pré­tex­tant des pré­pa­ra­tifs de son côté. Alvise la rac­com­pa­gna jus­qu’à l’embarcadère pri­vé du palaz­zo, où une gon­dole l’attendait.

— À demain, ma chère. Et amène ta pro­té­gée — cette jeune Conta­ri­ni dont tu m’as par­lé. J’ai hâte de voir si elle est aus­si belle que tu le dis.

— Elle l’est, dit Livia. Plus encore.

La gon­dole s’é­loi­gna. Livia regar­da le palaz­zo Zor­zi rape­tis­ser dans la dis­tance, sa façade gothique ron­gée par les siècles, ses fenêtres aux volets de bois écaillé. Demain soir, il serait illu­mi­né de mille bou­gies, plein de musique et de rires. Et quelque part dans ce laby­rinthe, dans une log­gia oubliée, quelque chose de ter­rible se produirait.

Elle fer­ma les yeux, lais­sa le balan­ce­ment de la gon­dole la bercer.

Tout était en place. Nino vien­drait ce soir, par l’en­trée de ser­vice, pen­dant qu’Al­vise dor­mi­rait. Il tra­vaille­rait la pierre, fra­gi­li­se­rait ce qui devait l’être. Et demain, quand Ingo Fischer s’ap­puie­rait sur la balus­trade pour regar­der la vue avec Luna…

Livia rou­vrit les yeux.

Le soleil se cou­chait sur Venise, pro­je­tant des reflets orange et roses sur les eaux de la lagune. Les cou­poles et les clo­chers se décou­paient contre le ciel embra­sé, sil­houettes noires dans un océan de feu.

C’é­tait beau. Ter­ri­ble­ment beau.

Elle pen­sa à Luna, qui ne savait rien, qui atten­dait la fête avec l’ex­ci­ta­tion d’une enfant. Elle pen­sa à Ingo Fischer, qui n’a­vait aucune idée de ce qui l’at­ten­dait. Elle pen­sa à elle-même, neuf ans plus tôt, jeune et amou­reuse et tel­le­ment stupide.

Le monde tour­nait. Les vic­times deve­naient bour­reaux. Les inno­cents payaient pour les coupables.

C’é­tait injuste, peut-être. Mais c’é­tait ainsi.

La gon­dole accos­ta devant le Bauer. Livia mon­ta dans sa suite, s’as­sit près de la fenêtre, et atten­dit la nuit.

Demain, tout serait terminé.

Cha­pitre 10

Le matin du 18 octobre, Livia prit le pre­mier vapo­ret­to pour le Lido.

La lagune était calme, d’un gris nacré qui annon­çait une jour­née sans nuages. Quelques mouettes sui­vaient le bateau, criant dans le silence de l’aube. Les pas­sa­gers étaient rares — un prêtre qui lisait son bré­viaire, deux ouvriers qui som­no­laient, une femme qui ser­rait un panier de légumes contre sa poitrine.

Livia s’ins­tal­la à l’ar­rière, comme tou­jours, et regar­da Venise s’éloigner.

C’é­tait la der­nière fois qu’elle fai­sait ce tra­jet. Après ce soir, elle n’au­rait plus besoin de la chambre du Grand Hôtel des Bains, plus besoin du nom de signo­ra Marin, plus besoin de cette double vie qu’elle menait depuis des mois. Tout serait fini. Le compte serait soldé.

Elle essaya d’i­ma­gi­ner ce qu’elle res­sen­ti­rait demain matin, quand elle se réveille­rait dans un monde où Ingo Fischer n’exis­te­rait plus. Du sou­la­ge­ment ? De la joie ? De la paix, enfin ?

Elle n’é­tait sûre de rien. Peut-être ne res­sen­ti­rait-elle rien du tout. Peut-être que la ven­geance, une fois accom­plie, lais­se­rait le même vide qu’a­vant — un trou dans sa poi­trine que rien ne pour­rait combler.

Mais il était trop tard pour recu­ler. Les pièces étaient en place, le méca­nisme enclen­ché. Ce soir, Luna condui­rait Ingo Fischer vers la log­gia del Moro. Et la balus­trade, fra­gi­li­sée par Nino dans la nuit, céde­rait sous son poids.

Un acci­dent. Tra­gique, mais pas sur­pre­nant dans un vieux palaz­zo mal entre­te­nu. Les jour­naux en par­le­raient quelques jours, puis on oublie­rait. Ingo Fischer rejoin­drait la longue liste des étran­gers que Venise avait englou­tis au fil des siècles.

Le vapo­ret­to accos­ta au Lido. Livia des­cen­dit, mar­cha vers le Grand Hôtel des Bains dans la lumière pâle du matin. L’île était silen­cieuse, presque déserte. La sai­son était finie depuis long­temps ; seuls res­taient quelques rési­dents per­ma­nents et les fan­tômes des étés passés.

Elle mon­ta dans sa chambre, celle de la signo­ra Marin. Tout était exac­te­ment comme elle l’a­vait lais­sé — le lit fait, les rideaux tirés, le car­net dans le tiroir de la com­mode. Elle s’as­sit près de la fenêtre, regar­da la mer.

L’A­dria­tique était d’un bleu sombre, presque vio­let, striée de vagues longues qui venaient mou­rir sur la plage vide. Au loin, un bateau de pêche tra­çait une ligne blanche sur l’horizon.

Livia pen­sa à sa vie d’a­vant — avant Ingo Fischer, avant la tra­hi­son, avant tout cela. Elle avait été une femme heu­reuse, autre­fois. Pas joyeuse peut-être, pas exu­bé­rante, mais satis­faite de ce qu’elle avait. Elle aimait Venise, ses rituels, ses beau­tés, ses cruau­tés. Elle aimait sa soli­tude choi­sie, ses ami­tiés anciennes, ses plai­sirs tranquilles.

Et puis il était arri­vé, avec ses pin­ceaux et ses pro­messes, et il avait tout détruit.

Non — elle devait être hon­nête avec elle-même. Il n’a­vait pas tout détruit. Elle avait par­ti­ci­pé. Elle s’é­tait offerte, s’é­tait lais­sée peindre, avait cru à l’a­mour qu’il pré­ten­dait lui por­ter. Elle avait été naïve, aveugle, stupide.

C’é­tait peut-être cela, fina­le­ment, qu’elle ne pou­vait pas par­don­ner. Non pas ce qu’il lui avait fait, mais ce qu’elle avait per­mis. Sa propre fai­blesse, sa propre cré­du­li­té. L’i­mage de cette femme qu’elle avait été et qu’elle ne pou­vait plus regar­der sans dégoût.

En le tuant, elle tuait aus­si cette par­tie d’elle-même. Le pas­sé serait enter­ré, noyé dans les eaux noires d’un canal véni­tien. Elle pour­rait recommencer.

Ou pas. Peut-être que le pas­sé ne se lais­sait jamais enter­rer vrai­ment. Peut-être qu’il remon­tait tou­jours, comme les corps que la lagune reje­tait par­fois sur ses plages.

Livia secoua la tête, chas­sa ces pensées.

Elle pas­sa la jour­née au Lido, mar­chant sur la plage, lisant dans le salon de l’hô­tel, déjeu­nant seule dans la salle à man­ger presque vide. Elle obser­vait les heures pas­ser comme on observe une marée mon­ter — avec cette conscience aiguë que quelque chose d’ir­ré­ver­sible approchait.

À quatre heures, elle mon­ta faire sa valise. Elle ne lais­se­rait rien dans cette chambre — ni vête­ments, ni objets, ni traces. La signo­ra Marin dis­pa­raî­trait aus­si com­plè­te­ment qu’elle était appa­rue, et per­sonne ne ferait jamais le lien avec Livia Girandello.

Elle prit le car­net, le feuille­ta une der­nière fois. Toutes les notes qu’elle avait prises au fil des mois — les plans, les noms, les horaires. Tout ce tra­vail patient, méti­cu­leux, qui abou­tis­sait ce soir.

Elle déchi­ra les pages une à une, les brû­la dans le cen­drier de la chambre. Les flammes dévo­rèrent le papier, ne lais­sant que des cendres grises qu’elle dis­per­sa par la fenêtre. Le vent les empor­ta vers la mer.

À cinq heures, elle des­cen­dit régler sa note. Le récep­tion­niste, un homme âgé qui l’a­vait vue arri­ver et repar­tir des dizaines de fois, lui sou­hai­ta un bon voyage sans poser de ques­tions. C’é­tait l’a­van­tage des bons hôtels — on y res­pec­tait le silence des clients.

Le vapo­ret­to de cinq heures trente l’emmena vers Venise. La tra­ver­sée fut dif­fé­rente cette fois — plus lente, plus solen­nelle, comme si le bateau lui-même savait que quelque chose pre­nait fin. Le soleil des­cen­dait vers l’ho­ri­zon, embra­sant le ciel de cou­leurs impos­sibles — orange, rose, pourpre, or.

Venise appa­rut comme une vision, ses dômes et ses clo­chers décou­pés contre l’in­cen­die du cou­chant. Livia la regar­da appro­cher avec un sen­ti­ment étrange — de l’a­mour peut-être, ou quelque chose qui y res­sem­blait. Cette ville l’a­vait faite, défaite, refaite. Elle lui devait tout, y com­pris la capa­ci­té de haïr.

Le bateau accos­ta à San Zac­ca­ria. Livia des­cen­dit, mar­cha vers le Bauer dans la lumière décli­nante. Les rues s’a­ni­maient — les Véni­tiens sor­taient de chez eux, les res­tau­rants allu­maient leurs enseignes, les gon­do­liers appe­laient les der­niers tou­ristes. La ville se pré­pa­rait à la nuit comme elle le fai­sait depuis mille ans.

Dans sa suite, Livia trou­va la robe qu’elle por­te­rait ce soir — une créa­tion de soie noire, sobre, élé­gante, le genre de vête­ment qu’on remar­quait sans pou­voir dire pour­quoi. Elle se bai­gna, se coif­fa, se maquilla avec soin. Chaque geste était un rituel, une préparation.

À six heures, elle envoya un mes­sage à Luna par l’in­ter­mé­diaire d’un groom. La gon­dole serait là à sept heures. Tout était prêt.

Elle s’as­sit devant son miroir, regar­da son propre reflet.

Une femme de qua­rante-deux ans, tou­jours belle, tou­jours élé­gante, avec quelque chose de dur dans le regard que le maquillage ne pou­vait pas mas­quer. Une femme qui s’ap­prê­tait à tuer.

— Ce soir, mur­mu­ra-t-elle à son reflet. Ce soir, tout sera fini.

Le reflet ne répon­dit pas. Il se conten­ta de la regar­der avec ces yeux qui avaient trop vu, trop atten­du, trop souffert.

Livia se leva, enfi­la sa robe, mit ses boucles d’o­reilles — des perles noires, anciennes, qui avaient appar­te­nu à sa mère. Puis elle des­cen­dit dans le hall du Bauer, sor­tit dans la nuit véni­tienne, et mar­cha vers l’embarcadère où la gon­dole l’attendait.

La fête chez Zor­zi pou­vait commencer.

Lire la suite…

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