Sorting by

×

Le Rose de Pontormo

Le Rose de Pontormo

Par­ties 1 et 2

PAR­TIE I

Le train ralen­tit dans un sou­pir de fer­raille et Léonce posa la main sur la vitre, comme on touche un front fié­vreux. Dehors, les fau­bourgs de Flo­rence glis­saient sans grâce — entre­pôts, garages, murs tagués d’ins­crip­tions poli­tiques que per­sonne ne lisait plus, linge sus­pen­du entre les immeubles comme des dra­peaux de red­di­tion. Il avait ima­gi­né autre chose. Il avait ima­gi­né que la ville se don­ne­rait d’emblée, dans un sur­gis­se­ment de cou­poles et de pierres dorées, comme dans les livres. Mais les villes ne se donnent pas ain­si. Les villes, comme les êtres, com­mencent par leur côté laid.

Il tira sa valise du porte-bagages. Une valise trop lourde, bour­rée de livres — trois Fors­ter, un Sten­dhal, le jour­nal de voyage de Goethe, un Hen­ry James glis­sé au der­nier moment par super­sti­tion, et ses propres cahiers, vierges encore, qui pesaient plus que tout le reste par la pro­messe qu’ils conte­naient. Dans la poche inté­rieure de sa veste, un sty­lo-plume que Mathilde lui avait offert pour ses vingt-huit ans. Il ne savait pas encore pour­quoi il l’a­vait empor­té. Par fidé­li­té à quoi ? Au geste d’é­crire, ou à la main qui l’a­vait donné ?

Mathilde. Ne pas y pen­ser. Pas maintenant.

La gare de San­ta Maria Novel­la le reçut dans un vacarme de voix ita­liennes, d’an­nonces incom­pré­hen­sibles, de pigeons éga­rés sous la ver­rière. Il res­ta un moment immo­bile sur le quai, sa valise à ses pieds, avec cette sen­sa­tion qu’ont les voya­geurs soli­taires en terre incon­nue — celle d’être à la fois abso­lu­ment libre et abso­lu­ment per­du. Un cou­rant d’air chaud lui cares­sa le visage, por­tant une odeur de die­sel et de jas­min mêlés, et il se dit que c’é­tait peut-être ça, l’I­ta­lie : cette impu­re­té constante, ce refus de sépa­rer le beau du sale.

Il tra­ver­sa le hall de la gare d’un pas qu’il vou­lait assu­ré. Il avait trente ans, il était écri­vain — ou du moins il avait publié un pre­mier roman, trois ans plus tôt, chez un petit édi­teur lyon­nais, un livre que qua­torze per­sonnes avaient lu et dont douze avaient dit du bien, ce qui ne vou­lait rien dire — et il venait à Flo­rence écrire le deuxième. C’é­tait le plan. Le plan était simple et lumi­neux, comme tous les plans éla­bo­rés dans la dou­leur : quit­ter Lyon, quit­ter l’ap­par­te­ment de la Croix-Rousse où l’o­deur de Mathilde impré­gnait encore les draps qu’il n’a­vait pas chan­gés, quit­ter la France, s’ins­tal­ler dans un grand hôtel flo­ren­tin et écrire un roman sur un Anglais qui ne res­sent rien devant la beau­té. Tout le contraire de Sten­dhal. Un anti-Sten­dhal. C’é­tait le projet.

*

Sur la Piaz­za del­la Sta­zione, la lumière de mai l’é­blouit. Il mit un moment à com­prendre que ce n’é­tait pas la même lumière qu’à Lyon — pas cette clar­té lai­teuse et rai­son­nable des bords de Saône, mais quelque chose de plus violent, de plus doré, une lumière qui sem­blait pro­ve­nir non pas du ciel mais des pierres elles-mêmes, comme si les façades avaient emma­ga­si­né des siècles de soleil et le res­ti­tuaient par bouf­fées. Il plis­sa les yeux. Ce n’é­tait qu’une place de gare, avec ses taxis et ses ven­deurs de tours gui­dés, mais déjà quelque chose lui ser­rait la gorge, et il pen­sa — c’est ridi­cule, c’est la fatigue du voyage, ce n’est rien.

Le taxi lon­gea des rues étroites. Le chauf­feur par­lait au télé­phone dans un dia­lecte impé­né­trable, une main sur le volant, l’autre agi­tée dans des gestes qui sem­blaient diri­ger un orchestre invi­sible. Léonce regar­dait par la vitre. Des façades ocre et sienne, des volets vert sombre, des motos garées n’im­porte com­ment, des femmes en robes légères devant les cafés, et par­tout, au détour d’une rue, comme une appa­ri­tion incon­grue, un frag­ment de splen­deur — le flanc d’une église, une log­gia sculp­tée, un bout de fresque aper­çu par une porte ouverte. Flo­rence ne se livrait pas d’un coup. Elle pro­cé­dait par éclats, par embuscades.

Via il Pra­to. Le taxi s’arrêta.

*

Le Grand Hotel Vil­la Medi­ci se tenait là, en retrait de la rue, avec cette assu­rance tran­quille des bâti­ments qui n’ont plus rien à prou­ver. Un palais du dix-hui­tième siècle conver­ti en hôtel, façade crème et volets gris, un jar­din qu’on devi­nait der­rière les grilles — des cyprès, une pis­cine peut-être, et cette odeur de buis et de terre chaude qui fran­chis­sait les murs. Léonce leva les yeux vers les étages supé­rieurs. Des bal­cons en fer for­gé, des rideaux blancs qui bou­geaient à peine dans l’air immo­bile. Il se dit que c’é­tait exac­te­ment ce qu’il cher­chait — un lieu sus­pen­du, hors du temps, un décor de roman édouar­dien échoué dans les années quatre-vingt-dix.

Le hall l’ac­cueillit dans une fraî­cheur de marbre et de silence. Sols noirs et blancs en damier, colonnes, un lustre de Mura­no dont les pen­de­loques fris­son­naient sans rai­son appa­rente — peut-être un cou­rant d’air, peut-être le souffle de quel­qu’un qui venait de pas­ser. Der­rière la récep­tion, un homme mince au sou­rire cali­bré, che­veux noirs lis­sés en arrière, cos­tume impec­cable, qui lui dit « Ben­ve­nu­to, Signore » avec une dou­ceur de confesseur.

— Léonce Armand. J’ai réser­vé pour trois semaines.

Le récep­tion­niste cher­cha dans son registre avec des gestes d’une len­teur litur­gique. Léonce en pro­fi­ta pour obser­ver le hall. À gauche, un salon dont il aper­ce­vait un angle — fau­teuils club, boi­se­ries, un tableau sombre repré­sen­tant une chasse. À droite, un esca­lier monu­men­tal qui mon­tait vers les étages dans une courbe pares­seuse. Au fond, une baie vitrée don­nait sur le jar­din inté­rieur où des para­sols blancs sem­blaient attendre des fan­tômes. Et par­tout, ce silence par­ti­cu­lier des grands hôtels anciens, un silence qui n’est pas une absence de bruit mais une pré­sence — celle de toutes les voix qui ont réson­né là et dont l’é­cho, pen­sait Léonce, devait s’être incrus­té dans les murs comme les pig­ments dans une fresque.

— Chambre 307, Signore. Troi­sième étage. Avec vue sur les col­lines de Fiesole.

L’as­cen­seur était une cage dorée, lente, grin­çante, qui sem­blait mon­ter à regret. Léonce appuya son front contre la grille et fer­ma les yeux. Il sen­tit le bâti­ment vibrer autour de lui, cette vibra­tion imper­cep­tible des vieux immeubles qui tiennent debout par habi­tude plus que par struc­ture, et il pen­sa à Fors­ter, au jeune Fors­ter de 1901 qui avait peut-être emprun­té un ascen­seur sem­blable dans une pen­sion sem­blable, avec la même appré­hen­sion, la même exci­ta­tion secrète, et il se deman­da ce que Fors­ter avait res­sen­ti en voyant Flo­rence pour la pre­mière fois — lui qui por­tait déjà en germe Lucy Honey­church, George Emer­son et cette chambre avec vue qui allait tout changer.

*

La chambre 307 était vaste, claire, avec des mou­lures au pla­fond et un par­quet qui cra­quait sous les pas comme une mémoire du bois. Le lit était immense et blanc. Un bureau Empire était pla­cé près de la fenêtre — exac­te­ment ce qu’il fal­lait. Léonce posa sa valise, tra­ver­sa la pièce et ouvrit les volets.

Flo­rence.

Les toits s’é­ten­daient sous ses yeux dans un désordre magni­fique de tuiles rousses, de ter­rasses, d’an­tennes de télé­vi­sion et de clo­chers. Au loin, à gauche, le dôme de Bru­nel­les­chi flot­tait au-des­sus de la ville avec une évi­dence géo­mé­trique que la dis­tance ren­dait presque irréelle. Et der­rière, les col­lines de Fie­sole mon­taient dou­ce­ment dans une brume dorée, avec leurs vil­las cachées dans les oli­viers, leurs cyprès dres­sés comme des sen­ti­nelles noires. La lumière du soir enve­lop­pait tout d’un voile d’ambre. Un merle chan­tait quelque part dans le jar­din, en dessous.

Léonce res­ta long­temps accou­dé au bal­con. Il sen­tait la tié­deur de la pierre sous ses avant-bras, le par­fum des gly­cines qui mon­tait du jar­din, et cette espèce de bour­don­ne­ment loin­tain qui était Flo­rence au cré­pus­cule — klaxons, voix, cloches, moteurs — un bruit de fond conti­nu et doux, comme une res­pi­ra­tion. Il pen­sa qu’il aurait dû prendre des notes. Un écri­vain prend des notes. Mais il ne bou­gea pas. Il res­ta là, immo­bile, et quelque chose en lui — quelque chose qu’il ne vou­lait pas nom­mer — se des­ser­ra très légè­re­ment, comme un nœud qu’on n’a­vait pas conscience de porter.

Ne pas confondre. Ce n’est pas de l’é­mo­tion. C’est la fatigue du voyage.

Il se retour­na vers la chambre. Sor­tit les livres de la valise, les ali­gna sur le bureau. Fors­ter, Fors­ter, Fors­ter, Sten­dhal, Goethe, James. Les cahiers vierges à côté. Le sty­lo-plume de Mathilde, qu’il posa devant lui avec une pré­cau­tion exces­sive, comme un chi­rur­gien dis­pose ses ins­tru­ments. Puis il ouvrit le pre­mier cahier et écri­vit, d’une écri­ture soi­gnée, presque scolaire :

« Per­son­nage : homme anglais, qua­rante ans, culti­vé, for­tu­né. Nom : à trou­ver. Carac­tère : une froi­deur abso­lue devant l’art. Il a tout vu. Rien ne l’at­teint. Flo­rence n’est pour lui qu’un musée sup­plé­men­taire. Il tra­verse les salles des Offices comme on tra­verse un hall de gare — vite, sans lever les yeux. Il est l’an­ti-Sten­dhal. Le contraire de l’émotion. »

Il relut ces lignes. Elles lui parurent justes. Froides. Exac­te­ment ce qu’il cher­chait. Il refer­ma le cahier et des­cen­dit dîner.

*

Le res­tau­rant de l’hô­tel occu­pait une salle longue aux murs ten­dus de soie jaune pâle. Des tables espa­cées, des nappes blanches, des bou­gies, et cette lumière tami­sée qui donne aux visages des airs de por­traits anciens. Léonce fut ins­tal­lé à une petite table près de la fenêtre. Il com­man­da un risot­to aux arti­chauts et un verre de Chian­ti, et il atten­dit en obser­vant les autres convives.

C’est là qu’il les vit pour la pre­mière fois.

Deux tables plus loin, un couple d’A­mé­ri­cains — la soixan­taine, bron­zés de ce bron­zage arti­fi­ciel des gens qui ne sont jamais là où ils vivent, lui en bla­zer bleu marine avec un mou­choir de poche assor­ti, elle cou­verte de bijoux qui tin­taient chaque fois qu’elle por­tait la four­chette à sa bouche. Ils par­laient fort. Pas fort comme on parle quand on est sourd ou joyeux, mais fort comme on parle quand on veut que les autres entendent, avec cette assu­rance sou­ve­raine des gens qui pensent que le monde est une audience.

— Three hun­dred thou­sand for the Bel­li­ni stu­dy, disait l’homme en cou­pant sa viande. It’s a steal, Patri­cia. A steal.

— But the pro­ve­nance, Howard. The pro­ve­nance is cloudy.

— Pro­ve­nance is a sto­ry. You buy the sto­ry or you don’t.

Léonce écou­tait mal­gré lui. Pro­ve­nance is a sto­ry. Il y avait quelque chose d’obs­cène et de fas­ci­nant dans cette phrase — réduire l’his­toire d’un tableau, son voyage à tra­vers les siècles, les mains qui l’a­vaient tenu, les murs qui l’a­vaient abri­té, à une simple « his­toire » qu’on achète ou pas. Il pen­sa à son per­son­nage anglais. Voi­là exac­te­ment le monde dans lequel il évo­lue­rait. Un monde où l’art est une transaction.

Le risot­to arri­va. Il était par­fait — cré­meux, avec cette pointe d’a­mer­tume de l’ar­ti­chaut qui contre­ba­lan­çait le par­me­san. Léonce man­gea len­te­ment. Il n’a­vait pas eu faim depuis des semaines, depuis Mathilde, depuis ce soir de mars où elle avait dit « je ne peux plus vivre avec quel­qu’un qui vit dans les livres plus que dans la vie » — et il s’é­tait ren­du compte, avec un effroi silen­cieux, qu’il n’a­vait rien trou­vé à répondre, parce qu’elle avait raison.

Mais là, le risot­to. Les arti­chauts de Flo­rence. Le Chian­ti qui lui chauf­fait dou­ce­ment la poi­trine. Et par la fenêtre, le jar­din illu­mi­né par des lampes basses qui fai­saient dan­ser les ombres des cyprès sur le mur du fond, et il se dit que peut-être, ici, les choses pour­raient recom­men­cer — non pas la vie avec Mathilde, cette vie-là était finie, mais quelque chose d’autre, une autre forme d’ha­bi­ta­tion du monde, par l’é­cri­ture, par les yeux, par cette atten­tion aux choses que Fors­ter appe­lait « only connect ».

— Vous permettez ?

La voix venait de la table voi­sine. Léonce tour­na la tête. Une femme âgée, très droite, che­veux blancs rele­vés en chi­gnon, un col­lier de perles sur une robe noire simple. Des yeux d’un bleu très pâle, presque trans­pa­rent, qui le regar­daient avec une curio­si­té amu­sée. Anglaise, évi­dem­ment. Tout en elle disait l’An­gle­terre — la pos­ture, la rete­nue, cette manière de sou­rire sans mon­trer les dents.

— Vous êtes fran­çais, n’est-ce pas ? Je vous ai vu arri­ver cet après-midi avec votre mon­tagne de livres. On ne vient à Flo­rence qu’a­vec trop de livres ou pas assez. Il n’y a pas de juste milieu.

Léonce sou­rit mal­gré lui.

— Trop de livres, j’en ai peur.

— Ah, mais c’est la bonne caté­go­rie. Les gens qui arrivent sans livres finissent tou­jours par ache­ter les mau­vais. Les bou­tiques de la Via Tor­na­buo­ni sont pleines de très jolies édi­tions qui ne valent rien. Moi, je suis ici depuis onze ans, et je ne lis plus que Dante. En ita­lien. C’est la seule façon hon­nête de lire Dante.

Onze ans. Léonce la regar­da avec un éton­ne­ment qu’il ne cher­cha pas à dis­si­mu­ler. Onze ans dans cet hôtel. Comme une rési­dente per­ma­nente, un meuble vivant du Grand Hotel Vil­la Medi­ci, un fan­tôme en robe noire et col­lier de perles.

— Vous vivez ici ? deman­da-t-il, et il regret­ta aus­si­tôt la bana­li­té de la question.

— Je ne vis nulle part, dit-elle. Je suis sim­ple­ment là où je suis. Il se trouve que depuis onze ans, je suis ici. Flo­rence a cette pro­prié­té : elle vous retient sans que vous vous en ren­diez compte. On arrive pour une semaine et on reste pour tou­jours. C’est une forme de piège. Le plus beau piège du monde.

Elle but une gor­gée de vin — du blanc, nota Léonce, pas du rouge comme tout le monde.

— Je m’ap­pelle Mrs. Bla­ck­wood. Elea­nor Bla­ck­wood. Et vous écri­vez un roman, natu­rel­le­ment. Tous les Fran­çais qui viennent ici avec trop de livres écrivent un roman.

Léonce eut un rire bref.

— C’est si évident ?

— Mon cher, à Flo­rence, tout est évident. C’est sa malé­dic­tion. Cette ville ne sait rien cacher.

Elle lui adres­sa un der­nier sou­rire — un sou­rire étrange, qui conte­nait quelque chose de tendre et d’a­ver­ti à la fois, comme si elle savait déjà ce qui allait lui arri­ver — puis elle se tour­na vers sa sole meu­nière avec une concen­tra­tion de chi­rur­gien et ne dit plus un mot.

Léonce remon­ta dans sa chambre. Il ouvrit la fenêtre sur la nuit flo­ren­tine. La ville bruis­sait en des­sous, odeur de pierre tiède et de rivière, une moto au loin, des rires quelque part, et au-des­sus de tout le dôme de Bru­nel­les­chi éclai­ré dans le ciel noir, irréel, sus­pen­du comme une lune de pierre.

Il s’as­sit au bureau. Ouvrit son cahier. Relu sa pre­mière note sur le per­son­nage anglais. Ajouta :

« Il des­cend au Grand Hotel. On est en mai. La lumière ne l’in­té­resse pas. »

Puis il étei­gnit la lampe et res­ta long­temps dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter Flo­rence respirer.

PAR­TIE II

Le len­de­main, Léonce se leva tôt. Six heures. La lumière entrait à peine par les volets entre­bâillés, une lumière mauve et indé­cise, celle de Flo­rence avant que Flo­rence ne devienne Flo­rence — avant les tou­ristes, avant les klaxons, avant la comé­die du jour. Il prit une douche longue et très chaude, s’ha­billa avec soin — che­mise blanche, pan­ta­lon de lin, chaus­sures de marche — et des­cen­dit prendre le petit déjeu­ner dans la salle du res­tau­rant déserte.

Un ser­veur silen­cieux lui appor­ta un cap­puc­ci­no et une cor­beille de pains. Le cap­puc­ci­no était épais, brû­lant, sur­mon­té d’une mousse dense que Léonce contem­pla un ins­tant avec une gra­vi­té absurde avant de la cre­ver du bout de sa cuillère. Il y avait aus­si de la confi­ture de figues, du miel de châ­tai­gnier, des tranches de cake aux fruits confits, et il man­gea tout avec un appé­tit qui le sur­prit lui-même — à Lyon, depuis la rup­ture, il se nour­ris­sait de café noir et de tar­tines oubliées, il avait per­du quatre kilos et sa mère, au télé­phone, disait « tu as une voix de papier ».

Il sor­tit son cahier et relut ses notes de la veille. Le per­son­nage anglais. Qua­rante ans. Froid. Blin­dé. Il fal­lait lui trou­ver un nom. Quelque chose de sec, de cou­pant, un nom qui claque comme une porte qu’on ferme. Il essaya plu­sieurs com­bi­nai­sons en marge du cahier : Ash­worth, Pem­ber­ton, Craw­ley, Hale. Aucun ne tenait. Puis il écri­vit — presque sans y pen­ser, comme si la main avait déci­dé seule — Wyn­ters. Charles Wyn­ters. Avec un y, cette lettre froide, cette voyelle qui n’en est pas une, cette ano­ma­lie silen­cieuse au cœur du mot.

Charles Wyn­ters. Oui. C’é­tait lui.

Il nota : « Wyn­ters arrive à Flo­rence par obli­ga­tion. Un héri­tage à régler, une pro­prié­té fami­liale dans les col­lines de Bel­los­guar­do. Il ne veut pas être là. L’I­ta­lie l’en­nuie. L’art l’en­nuie. Il est de ces Anglais pour qui le conti­nent est un désa­gré­ment néces­saire, une cor­vée cli­ma­tique. Il tra­verse les musées comme on tra­verse les salles d’at­tente — vite, les yeux ailleurs, en pen­sant au retour. »

Il sou­rit. Il tenait quelque chose.

*

À huit heures, il sor­tit du Grand Hotel et mar­cha vers le centre.

Flo­rence au petit matin est une ville dif­fé­rente. Les rues sont encore humides du pas­sage des balayeuses, les devan­tures fer­mées, les places presque vides. On entend ses propres pas réson­ner sur les dalles. Les façades ont cette teinte par­ti­cu­lière des pierres mouillées — un gris doré, un ocre assour­di, comme un tableau vu à tra­vers un voile. Et il y a cette odeur, cette odeur de Flo­rence que Léonce appren­drait à recon­naître au fil des jours, un mélange de café tor­ré­fié, de pierre ancienne, de cuir — les ate­liers de l’Ol­trar­no com­men­çaient à ouvrir — et de cette chose indé­fi­nis­sable qui est peut-être sim­ple­ment l’o­deur du temps accumulé.

Il avait un plan. Un pro­gramme. Une méthode. C’é­tait sa façon de fonc­tion­ner — Mathilde le lui repro­chait, cette manie de tout orga­ni­ser, de qua­driller le réel avec des listes et des horaires, comme si la vie était un manus­crit à struc­tu­rer. Mais c’é­tait aus­si ce qui le tenait debout. La méthode, c’est ce qui reste quand le reste s’effondre.

Pre­mier jour : les Offices. Entrer dans le musée, obser­ver les salles, noter les œuvres devant les­quelles Wyn­ters pas­se­rait sans s’ar­rê­ter. Faire l’in­ven­taire de l’in­dif­fé­rence. Com­prendre com­ment un homme peut se tenir devant la Nais­sance de Vénus et ne rien sentir.

Il arri­va Piaz­zale degli Uffi­zi à huit heures trente. Il n’y avait presque per­sonne — quelques tou­ristes japo­nais, un groupe de lycéens ita­liens que leur pro­fes­seur ten­tait de ras­sem­bler, et un homme en salo­pette bleue qui fumait une ciga­rette assis sur les marches, avec la non­cha­lance magni­fique de ceux qui vivent à côté des chefs-d’œuvre et n’y pensent plus. Léonce entra.

Les pre­mières salles. L’art médié­val, les fonds d’or, les Vierges hié­ra­tiques aux yeux immenses. Il pre­nait des notes dans son cahier : « Wyn­ters tra­verse la salle des Pri­mi­tifs sans lever les yeux. Les fonds d’or lui semblent vul­gaires — trop d’or, comme un res­tau­rant qui en fait trop. Il pense à son club lon­do­nien, au feu de che­mi­née, au scotch du soir. » C’é­tait facile. L’i­ro­nie cou­lait. Wyn­ters était un per­son­nage confor­table — on pou­vait se moquer de lui tout en l’ha­bi­tant, le mépri­ser tout en le com­pre­nant. Léonce avan­çait dans les salles avec une assu­rance d’en­to­mo­lo­giste, épin­glant chaque tableau sur le liège de son cahier, clas­sant, anno­tant, maîtrisant.

La Nais­sance de Vénus. Il s’arrêta.

Non pas parce qu’elle le tou­chait — il l’a­vait vue mille fois en repro­duc­tion, sur des cartes pos­tales, des cou­ver­tures de livres, des boîtes de cho­co­lats, et cette sur­ex­po­si­tion avait fait son tra­vail d’u­sure — mais parce qu’il devait noter la réac­tion de Wyn­ters. Il s’as­sit sur la ban­quette au centre de la salle et regar­da le tableau avec les yeux de son per­son­nage. Vénus debout sur sa coquille, les che­veux empor­tés par le vent, ce corps d’une pâleur presque mala­dive, et à gauche Zéphyr qui souffle, et à droite la nymphe qui tend le man­teau. Il nota : « Wyn­ters regarde Vénus comme on regarde un meuble. Une jolie chose, bien faite, à sa place. Il remarque que le cou est trop long. Ana­to­mi­que­ment impos­sible. Il s’en satis­fait — une imper­fec­tion qui jus­ti­fie son indifférence. »

Il refer­ma le cahier. Satis­fait. Mais en se levant de la ban­quette, il eut une sen­sa­tion étrange — un très léger ver­tige, à peine per­cep­tible, comme quand on se relève trop vite — et il lui sem­bla que la lumière dans la salle avait chan­gé, qu’elle était deve­nue plus dense, plus dorée, et que Vénus, l’es­pace d’une seconde, le regardait.

Ridi­cule. Il ajus­ta ses lunettes et pas­sa dans la salle suivante.

*

Il revint au Grand Hotel en début d’a­près-midi, la tête pleine de tableaux qu’il avait clas­sés et éti­que­tés dans son cahier avec la rigueur d’un archi­viste. Le hall était ani­mé d’un bal­let dis­cret — clients qui entraient et sor­taient, grooms en uni­forme bor­deaux, un cha­riot de bagages qui tra­ver­sait le damier de marbre en cli­que­tant. Le lustre de Mura­no brillait dans la lumière de la baie vitrée, et Léonce se dit qu’il y avait quelque chose de théâ­tral dans cet hôtel, une mise en scène per­ma­nente dont les clients étaient à la fois les acteurs et les spec­ta­teurs, sans jamais savoir très bien lequel des deux rôles ils tenaient.

Il s’ins­tal­la au bar pour prendre un café. Le bar du Grand Hotel Vil­la Medi­ci était une pièce boi­sée, intime, avec des fau­teuils de cuir fauve et des éta­gères gar­nies de bou­teilles qui mon­taient jus­qu’au pla­fond. Des pho­to­gra­phies en noir et blanc ornaient les murs — des clients célèbres d’au­tre­fois, des actrices, des écri­vains, des diplo­mates, tous figés dans des poses d’une élé­gance dis­pa­rue, avec leurs ciga­rettes longues et leurs sou­rires de gens qui savent qu’on les regarde. Léonce cher­cha un visage qu’il connaî­trait. Il ne trou­va pas.

Le bar­man — un petit homme rond aux joues rouges, la cin­quan­taine, qui s’ap­pe­lait Mar­co et por­tait un nœud papillon vert — lui pré­pa­ra un espres­so avec des gestes d’une pré­ci­sion horlogère.

— Pri­mo gior­no a Firenze, Signore ?

— Si, dit Léonce, épui­sant d’un coup la moi­tié de son voca­bu­laire italien.

— Ah, répon­dit Mar­co avec un sou­rire qui conte­nait toute la bien­veillance et toute la condes­cen­dance de Flo­rence envers ses visi­teurs. Firenze è come il vino. Il pri­mo gior­no, non si capisce niente. Il secon­do gior­no, si crede di capire tut­to. Il ter­zo gior­no, si capisce che non si capirà mai.

Flo­rence est comme le vin. Le pre­mier jour, on ne com­prend rien. Le deuxième, on croit tout com­prendre. Le troi­sième, on com­prend qu’on ne com­pren­dra jamais.

Léonce sou­rit poli­ment. Il ne savait pas encore à quel point Mar­co avait raison.

*

Les jours sui­vants, il s’ins­tal­la dans une rou­tine pré­cise. Lever à six heures. Petit déjeu­ner seul dans la salle déserte. Sor­tie à huit heures. Musée ou église le matin — il pro­cé­dait métho­di­que­ment, quar­tier par quar­tier, comme un géo­mètre arpen­tant un ter­rain. Déjeu­ner dans une trat­to­ria de l’Ol­trar­no où on lui ser­vait des pâtes aux truffes et du vin de la mai­son dans des verres épais. Retour au Grand Hotel en début d’a­près-midi. Écri­ture jus­qu’au soir. Dîner au res­tau­rant de l’hô­tel. Cahier. Sommeil.

San Mar­co, le deuxième jour. Le couvent de Fra Ange­li­co. Chaque cel­lule contient une fresque — une Annon­cia­tion, une Cru­ci­fixion, une Mise au tom­beau — peinte pour les moines, pour eux seuls, dans le silence de leur retraite. Léonce entra dans la pre­mière cel­lule et nota : « Wyn­ters trouve les fresques naïves. Des images pieuses. De l’illus­tra­tion, pas de l’art. Il pré­fère le cou­loir au cel­lule. » C’é­tait cruel et drôle. Il aimait cette cruau­té. Elle le protégeait.

San­ta Croce, le troi­sième jour. Les tom­beaux de Michel-Ange, de Machia­vel, de Gali­lée. L’im­men­si­té de la nef. Et le Cru­ci­fix de Cima­bue dans la cha­pelle du fond, cet objet rava­gé par l’i­non­da­tion de 1966, dont la pein­ture était à moi­tié effa­cée, le Christ à demi dis­pa­ru, et cette dis­pa­ri­tion même ren­dait l’œuvre plus poi­gnante que si elle avait été intacte — comme si la souf­france du Christ et la souf­france du bois ne fai­saient plus qu’une. Léonce nota dans son cahier : « Wyn­ters passe devant le Cima­bue sans s’ar­rê­ter. Un Christ abî­mé ne l’in­té­resse pas. L’art endom­ma­gé n’est plus de l’art, pense-t-il. C’est du déchet. » Mais en écri­vant ces mots, il eut une hési­ta­tion. Sa main trem­bla — très légè­re­ment, presque rien, un fré­mis­se­ment du poi­gnet qu’un obser­va­teur exté­rieur n’au­rait pas remar­qué. Il ratu­ra « déchet » et écri­vit « sou­ve­nir ». L’art endom­ma­gé n’est plus de l’art, c’est du sou­ve­nir. Ce n’é­tait pas la même chose. Ce n’é­tait pas du tout la même chose.

Le Palaz­zo Pit­ti, le qua­trième jour. La Gal­le­ria Pala­ti­na, ses salles sur­char­gées, les tableaux accro­chés du sol au pla­fond dans un entas­se­ment qui tenait du cabi­net de curio­si­tés et du délire. Des Raphaël, des Titien, des Rubens, côte à côte, sans espace pour res­pi­rer. Léonce s’as­sit devant la Madon­na del­la Seg­gio­la de Raphaël — cette Vierge ronde, douce, par­faite dans son ton­do — et il cher­cha les mots de Wyn­ters. Mais Wyn­ters, ce matin-là, ne vou­lait pas par­ler. Le cahier res­ta ouvert sur la page blanche. Léonce regar­da la Vierge. La Vierge le regar­dait. Il y avait dans ses yeux peints quelque chose qui res­sem­blait à de la pitié — pas une pitié reli­gieuse, pas la pitié de la Madone pour l’hu­ma­ni­té souf­frante, mais une pitié intime, per­son­nelle, comme si elle voyait à tra­vers lui, comme si elle voyait la rup­ture, les draps de la Croix-Rousse, les nuits blanches, la fuite à Flo­rence, le roman qu’il s’ef­for­çait d’é­crire pour ne pas pen­ser. Il refer­ma le cahier d’un geste brusque et quit­ta la salle.

Ce soir-là, au bar du Grand Hotel, il tom­ba sur le restaurateur.

*

L’homme était assis dans un des fau­teuils de cuir, un verre d’a­ma­ro devant lui, les mains posées sur ses genoux. Et c’é­taient les mains qu’on voyait d’a­bord. Des mains extra­or­di­naires — longues, fines, tachées de pig­ments, des traces de bleu de cobalt sous les ongles, du jaune de Naples dans les plis des pha­langes, une car­to­gra­phie de cou­leurs incrus­tée dans la peau comme un tatouage invo­lon­taire. Le visage était mince, buri­né, la cin­quan­taine avan­cée, des che­veux gris en désordre, des yeux noirs très vifs sous des sour­cils brous­sailleux. Il por­tait une che­mise frois­sée et un pan­ta­lon de velours côte­lé dont les genoux étaient usés à force de s’a­ge­nouiller — devant des fresques, devant des retables, devant tout ce que les siècles avaient abî­mé et que ses mains réparaient.

— Vous êtes res­tau­ra­teur ? deman­da Léonce en s’as­seyant dans le fau­teuil voi­sin, les yeux fixés sur ces mains.

L’homme le regar­da avec sur­prise, puis bais­sa les yeux vers ses propres doigts et eut un rire bref.

— C’est si visible ? Je me lave pour­tant. Trois fois par jour. Mais les pig­ments sont plus tenaces que moi. Filip­po Catal­di. Je tra­vaille à San­ta Maria Novel­la en ce moment. La cha­pelle des Espa­gnols. Une fresque d’An­drea di Bonaiu­to, qua­tor­zième siècle. Très endom­ma­gée. Très belle.

Il pro­non­çait « mol­to bel­la » avec une gra­vi­té de méde­cin annon­çant un diag­nos­tic, et Léonce com­prit que pour cet homme, la beau­té d’une fresque et sa fra­gi­li­té étaient une seule et même chose — on ne pou­vait pas dire l’une sans dire l’autre.

— Vous savez ce que c’est, res­tau­rer une fresque ? dit Filip­po en fai­sant tour­ner son verre d’a­ma­ro entre ses doigts tache­tés. C’est tou­cher quelque chose que quel­qu’un a tou­ché il y a six cents ans. Mes doigts sont là où les doigts de Bonaiu­to étaient. Sur le même enduit. La même chaux. Le même mur. Six siècles entre nous et rien du tout entre nous. C’est ver­ti­gi­neux. Et c’est ter­rible, parce que chaque geste que je fais peut sau­ver ou détruire. Un mil­li­mètre de trop, un sol­vant trop fort, et c’est fini. L’o­ri­gi­nal dis­pa­raît. Pour toujours.

Il but une gor­gée d’amaro.

— Les gens croient que les œuvres d’art sont éter­nelles. Ils regardent un Giot­to et ils pensent : ça a tou­jours été là, ça sera tou­jours là. Mais non. C’est fra­gile comme la peau. Comme le souffle. Un incen­die, une inon­da­tion, un trem­ble­ment de terre — tout peut dis­pa­raître en une nuit. Flo­rence a failli mou­rir en 1966. L’Ar­no est sor­ti de son lit et a noyé tout. Les Cru­ci­fix, les manus­crits, les retables. L’eau boueuse dans les nefs des églises. Vous ima­gi­nez ? La boue de l’Ar­no sur les fresques de Cima­bue. C’est comme — com­ment dire — c’est comme gifler Dieu.

Léonce écou­tait. Il avait oublié son cahier. Oublié Wyn­ters. Il y avait dans la voix de Filip­po quelque chose qui ren­dait l’é­cri­ture inutile — une pas­sion si nue, si directe, qu’au­cune phrase ne pou­vait l’é­ga­ler. Cet homme tou­chait l’art avec ses mains. Lui, Léonce, ne fai­sait que le regar­der et en tirer des mots. Et les mots, ce soir-là, lui parurent insuffisants.

— Et vous, dit Filip­po, qu’est-ce que vous faites à Flo­rence ? Non, lais­sez-moi devi­ner. Fran­çais, jeune, cet air un peu per­du, ce cahier que Mar­co m’a dit que vous trim­ba­lez par­tout. Vous écrivez.

— J’es­saie.

— Sur Florence ?

— Sur quel­qu’un qui ne res­sent rien à Florence.

Filip­po le dévi­sa­gea un long moment, avec une expres­sion indé­chif­frable — amu­se­ment, inquié­tude, com­pas­sion, tout cela à la fois, ou rien de tout cela.

— Alors vous écri­vez sur un homme mort, dit-il dou­ce­ment. Parce que ne rien res­sen­tir à Flo­rence, c’est être mort. Il n’y a pas d’autre mot.

*

Le soir, dans sa chambre, Léonce écri­vit pen­dant trois heures. Le cha­pitre où Wyn­ters visite les Offices. Il le vou­lait sec, rapide, cli­nique. Wyn­ters passe devant le Prin­temps de Bot­ti­cel­li et pense à son jar­di­nier anglais qui taille mieux les haies que ces nymphes ne dansent. Wyn­ters regarde le Ton­do Doni de Michel-Ange et trouve la com­po­si­tion « encom­brée ». Wyn­ters s’ar­rête devant un Cara­vage — la tête de Méduse — et note que l’ex­pres­sion de ter­reur est « légè­re­ment théâ­trale ».

C’é­tait drôle. C’é­tait effi­cace. Mais quelque chose ne fonc­tion­nait pas. Léonce reli­sait ses pages et sen­tait un malaise qu’il ne par­ve­nait pas à iden­ti­fier — comme un musi­cien qui joue juste mais à côté du rythme, un déca­lage infime, imper­cep­tible pour les autres mais insup­por­table pour lui. Wyn­ters était trop par­fait dans sa froi­deur. Trop lisse. Trop facile. Il n’y avait pas de faille. Et un per­son­nage sans faille n’est pas un per­son­nage, c’est une thèse.

Il pen­sa à ce que Filip­po avait dit. Un homme mort.

Il se leva, alla à la fenêtre. Flo­rence la nuit, en des­sous. Les toits sombres, les rues éclai­rées par les réver­bères oran­gés, le dôme de Bru­nel­les­chi qui flot­tait dans le noir comme un vais­seau ancré au-des­sus de la ville. Quelque part, une cloche son­na — pas une cloche d’é­glise, une cloche plus petite, plus claire, peut-être une hor­loge, peut-être rien. Et il pen­sa : est-ce que c’est Wyn­ters qui est mort, ou est-ce que c’est moi qui suis mort et qui essaie de se cacher der­rière un per­son­nage mort pour ne pas le savoir ?

Il chas­sa cette pen­sée. La méthode. Reve­nir à la méthode.

*

Mrs. Bla­ck­wood l’at­ten­dait au dîner. Non pas qu’elle l’eût invi­té — elle n’in­vi­tait jamais per­sonne, elle était sim­ple­ment là, à sa table habi­tuelle, la table sept, près du mur du fond, avec son cou­vert dres­sé pour une, sa demi-bou­teille de Ver­nac­cia di San Gimi­gna­no et son air d’é­ter­ni­té patiente. Mais quand Léonce pas­sa devant elle, elle leva les yeux et dit :

— Asseyez-vous, je vous prie. J’ai man­gé seule pen­dant onze ans et j’en ai fait le tour.

Il s’as­sit. C’é­tait une femme qu’on n’a­vait pas le pou­voir de refu­ser — non par auto­ri­ta­risme, mais par cette force tran­quille des gens qui ont aban­don­né toute pré­ten­tion et à qui, pour cette rai­son même, on ne peut rien refuser.

Elle com­man­da pour lui — un taglia­ta di man­zo avec des cèpes, et un Bru­nel­lo di Mon­tal­ci­no qu’elle connais­sait par l’an­née, le domaine, et le nom du vigneron.

— Flo­rence vous a‑t-elle déjà fait pleu­rer ? deman­da-t-elle en dépliant sa ser­viette avec des gestes d’une pré­ci­sion maniaque.

— Non.

— Alors elle ne vous a pas encore trou­vé. Mais elle vous trou­ve­ra. Flo­rence trouve toujours.

— Vous par­lez de Flo­rence comme d’une personne.

— Flo­rence est une per­sonne. Capri­cieuse, cruelle, d’une beau­té insup­por­table. Elle s’offre aux imbé­ciles et se refuse aux déli­cats. Elle brise ceux qui l’aiment trop et ennuie ceux qui ne l’aiment pas assez. En cela, elle res­semble beau­coup aux femmes. Et aux hommes, d’ailleurs.

Le taglia­ta arri­va — la viande sai­gnante, les cèpes dorés, un filet d’huile d’o­live verte sur une roquette amère. Mrs. Bla­ck­wood regar­da l’as­siette de Léonce avec l’ap­pro­ba­tion muette d’un méde­cin véri­fiant que son patient mange.

— Vous écri­vez sur un homme qui ne res­sent rien, m’a dit Marco.

— Mar­co parle beaucoup.

— Mar­co est le vrai direc­teur de cet hôtel. Le direc­teur offi­ciel ne sait rien. Mar­co sait tout. Il sait qui couche avec qui, qui est rui­né, qui pleure la nuit. C’est le pri­vi­lège du bar­man — les gens se confient au-des­sus d’un verre comme ils ne se confient jamais au-des­sus d’une table. Le bar est un confes­sion­nal horizontal.

Elle cou­pa un mor­ceau de sa sole — c’é­tait tou­jours de la sole, comme si elle avait épui­sé tous les autres pois­sons du menu en onze ans et que celui-ci seul avait sur­vé­cu à l’é­preuve — et ajouta :

— Un per­son­nage qui ne res­sent rien devant l’art. C’est un sujet dan­ge­reux, vous savez. Parce que l’é­cri­ture est elle-même un art. Et si votre per­son­nage ne res­sent rien, c’est qu’il nie ce que vous êtes en train de faire en l’é­cri­vant. C’est un ser­pent qui se mord la queue. Ou un miroir qui refuse de refléter.

Léonce posa sa fourchette.

— C’est exac­te­ment le pro­blème, dit-il, et il fut sur­pris par sa propre franchise.

— Bien sûr que c’est le pro­blème. Et il n’y a qu’une solu­tion : le casser.

— Cas­ser quoi ?

— Le miroir, dit-elle. Ou le per­son­nage. Ou vous-même. L’un des trois doit céder. C’est la loi de Florence.

Elle ter­mi­na son vin, tam­pon­na ses lèvres avec sa ser­viette, et se leva avec la rai­deur gra­cieuse des vieilles dames anglaises habi­tuées à sor­tir de table comme on quitte une scène.

— Bonne nuit, mon cher. Et méfiez-vous de San­ta Feli­ci­ta. C’est la plus petite église de Flo­rence et la plus traître. On y entre pour voir une Dépo­si­tion et on en res­sort sans peau.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir menant aux ascen­seurs, lais­sant der­rière elle un sillage de par­fum — du muguet, pen­sa Léonce, ou du lys, quelque chose de blanc et de funèbre — et cette phrase sus­pen­due dans l’air du res­tau­rant comme une pro­phé­tie qu’on ne recon­naît comme telle que bien après qu’elle s’est accomplie.

*

Le cin­quième jour, Léonce reçut une carte pos­tale de sa mère. Vue de la basi­lique de Four­vière, côté Lyon. Au dos, une écri­ture ronde et appli­quée : « Mon Léonce, je pense à toi à Flo­rence. Mange bien. Ne reste pas trop dans les musées. Le soleil est meilleur pour la san­té que les tableaux. Maman. »

Il posa la carte sur le bureau, à côté de ses cahiers. Four­vière et le dôme de Bru­nel­les­chi. Lyon et Flo­rence. La mère et l’art. Il se dit que sa vie entière oscil­lait entre ces pôles — le fami­lier et le sublime, le confort et le ver­tige, Mathilde qui vou­lait qu’il vive dans la vie et lui qui fuyait dans les livres, et main­te­nant ce roman où il inven­tait un homme qui ne res­sen­tait rien pour ne pas avoir à admettre qu’il res­sen­tait trop.

Il n’é­cri­vit pas cette pen­sée dans son cahier. Il n’en avait pas le droit. Pas encore.

Ce soir-là, les Amé­ri­cains étaient de retour au restaurant.

— The Pon­tor­mo Depo­si­tion is over­ra­ted, disait Howard en ver­sant du vin sans regar­der le verre. Too much pink. Too much dra­ma. Give me a clean Pie­ro del­la Fran­ces­ca any day.

— You’re wrong, dar­ling, disait Patri­cia en fai­sant tin­ter ses bra­ce­lets. The Pon­tor­mo is the best thing in Flo­rence. It’s like Balen­cia­ga — if Balen­cia­ga were a painting.

— That’s exact­ly the pro­blem. Art shouldn’t remind you of fashion. Fashion reminds you of death.

— Eve­ry­thing reminds you of death, Howard.

— Only the expen­sive things.

Léonce écou­tait, fas­ci­né. Ces gens étaient des per­son­nages — pas de son roman, d’un autre roman, un roman qu’il n’é­cri­rait jamais, une comé­die noire sur les riches qui tra­versent le monde en le rédui­sant à des tran­sac­tions. Pro­ve­nance is a sto­ry. Fashion reminds you of death. Only the expen­sive things. Chaque phrase était une pierre jetée dans l’eau dor­mante de sa conscience, et les cercles s’é­lar­gis­saient sans fin.

Il remon­ta dans sa chambre et ouvrit son cahier. Mais au lieu d’é­crire sur Wyn­ters, il écri­vit : « Howard et Patri­cia. Les Offices comme un mar­ché. Bel­li­ni à trois cent mille. Le rose du Pon­tor­mo. La mode et la mort. L’art réduit au prix. Et moi — l’art réduit aux mots. Est-ce si différent ? »

Il relut cette note. La ratu­ra. Trop per­son­nel. Reve­nir à Wyn­ters. Reve­nir à la méthode.

Mais la méthode, ce soir-là, avait un goût de cendre.

Lire la suite…

Tags de cet article: , ,