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Le Rose de Pontormo

Le Rose de Pontormo

Par­ties 3 et 4

PAR­TIE III

C’est le hui­tième jour que tout com­men­ça — ou plu­tôt c’est le hui­tième jour que Léonce ces­sa de pou­voir faire sem­blant que rien n’a­vait com­men­cé. Parce que les signes étaient là depuis le début, depuis le pre­mier soir au bal­con, ce nœud qui s’é­tait des­ser­ré sans qu’il le veuille, et peut-être même avant, peut-être depuis le train, depuis cette main posée sur la vitre comme on touche un front fié­vreux — ce geste n’é­tait pas ano­din, il le com­pren­drait plus tard, c’é­tait déjà Flo­rence qui l’ap­pe­lait à tra­vers la vitre, Flo­rence qui pre­nait sa tem­pé­ra­ture avant même qu’il n’arrive.

Mais le hui­tième jour. Oui.

Il avait mal dor­mi. Des rêves agi­tés dont il ne gar­dait que des frag­ments — un cou­loir de musée qui n’en finis­sait pas, des tableaux dont les visages bou­geaient, et Mathilde, inex­pli­ca­ble­ment, debout au fond d’une salle vide, qui lui tour­nait le dos. Il s’é­tait réveillé en sueur à quatre heures du matin, la chambre 307 bai­gnée d’une lumière de lune bleu­tée, et il était res­té allon­gé, les yeux ouverts, à écou­ter le silence du Grand Hotel — un silence qui n’en était pas un, parce qu’il y avait les cra­que­ments du par­quet dans le cou­loir, et le bour­don­ne­ment loin­tain de la cli­ma­ti­sa­tion, et quelque part, très loin, un bruit d’eau, comme si quel­qu’un pre­nait un bain à quatre heures du matin, et cette idée — quel­qu’un dans l’eau, à cette heure, dans cet hôtel endor­mi — lui avait paru d’une étran­ge­té insoutenable.

Au petit déjeu­ner, Mar­co lui avait dit :

— Signore, vous avez les yeux d’un homme qui a vu un fantôme.

— Je n’ai vu aucun fantôme.

— Allo­ra, c’est que le fan­tôme vous a vu, vous.

Mar­co avait ri de sa propre blague, mais son regard était res­té sérieux, et Léonce avait sen­ti dans ce regard quelque chose de vigi­lant, de presque pater­nel, comme si le bar­man du Grand Hotel Vil­la Medi­ci avait vu pas­ser suf­fi­sam­ment de voya­geurs éga­rés pour recon­naître les pre­miers symp­tômes d’un éga­re­ment plus profond.

*

Ce matin-là, il déci­da de tra­ver­ser l’Arno.

L’Ol­trar­no. La rive gauche. Le Flo­rence des arti­sans, des ate­liers, des petites places oubliées. Il pas­sa le Ponte San­ta Tri­ni­ta sous un ciel par­fai­te­ment bleu — un bleu que les peintres de la Renais­sance appe­laient « azzur­ro oltre­ma­ri­no », bleu d’outre-mer, parce qu’il venait du lapis-lazu­li qu’on impor­tait d’Af­gha­nis­tan, et cette idée que le bleu du ciel flo­ren­tin avait un nom qui par­lait de dis­tance et de tra­ver­sée lui plut, sans qu’il sache pour­quoi, d’une manière dis­pro­por­tion­née. Il s’ar­rê­ta au milieu du pont et regar­da l’Arno.

Le fleuve était bas, lent, d’un vert opaque mêlé de brun, char­riant des algues et des reflets qui se défor­maient pares­seu­se­ment sous les arches. Ce n’é­tait pas un beau fleuve. Ce n’é­tait pas la Seine, ni le Tibre, ni même le Rhône qu’il connais­sait à Lyon — ce Rhône puis­sant et froid qui fen­dait la ville comme une lame. L’Ar­no était modeste, presque domes­tique, un fleuve qui sem­blait attendre quelque chose, et Léonce pen­sa — sans rai­son, sans logique, la pen­sée s’im­po­sa d’elle-même comme un intrus — que l’Ar­no atten­dait ses pages. Que ce fleuve stag­nant était fait pour rece­voir ce qu’on jetait. Qu’il avait déjà tout englou­ti en 1966 — les Cru­ci­fix et les manus­crits et la boue — et qu’il englou­ti­rait encore.

Il chas­sa cette pen­sée. Absurde. Il n’al­lait rien jeter du tout. Il écri­vait un roman et le roman avan­çait. Wyn­ters était presque ache­vé. Six cha­pitres en huit jours. La méthode fonctionnait.

Il reprit sa marche.

L’Ol­trar­no le sur­prit. Après le Flo­rence monu­men­tal de la rive droite — les Offices, le Duo­mo, la Piaz­za del­la Signo­ria —, c’é­tait un quar­tier qui res­sem­blait à un vil­lage. Des rues étroites, des ate­liers de menui­siers et de doreurs dont les portes ouvertes lais­saient voir des copeaux de bois et des feuilles d’or, des épi­ce­ries sombres où pen­daient des jam­bons et des tresses d’ail, des chats endor­mis sur des seuils, et cette odeur de colle et de ver­nis qui se mêlait à celle du café et du pain chaud. Des hommes en tablier tra­vaillaient dans des arrière-bou­tiques minus­cules, répa­rant des cadres, recou­sant des reliures, sculp­tant des pieds de table avec la même patience que leurs ancêtres six cents ans plus tôt. Le temps, ici, ne s’é­cou­lait pas — il sédimentait.

Léonce mar­chait sans but, le cahier fer­mé dans sa poche. Il ne pre­nait pas de notes. Il ne pen­sait pas à Wyn­ters. Il mar­chait, c’est tout, et ses pas le menèrent, par un enchaî­ne­ment de ruelles qui sem­blait obéir à une logique sou­ter­raine — comme si la ville elle-même le gui­dait, comme si les pavés connais­saient le che­min — jus­qu’à une petite place qu’il ne connais­sait pas.

Piaz­za San­to Spirito.

C’é­tait une place simple, presque aus­tère. Une église à la façade nue — pas de marbre, pas de sculp­ture, juste un mur cré­pi, d’un blanc-gris fati­gué, qui ne pro­met­tait rien. Des arbres, des bancs, une fon­taine. Des vieux assis au soleil. Un mar­ché de légumes dont les étals colo­rés — tomates rouges, auber­gines vio­lettes, arti­chauts verts — com­po­saient invo­lon­tai­re­ment un tableau plus vivant que bien des tableaux de musée. Et une lumière. Mon Dieu, une lumière. Elle tom­bait de biais à tra­vers les feuillages des tilleuls et décou­pait sur les pavés des ombres mou­vantes qui res­sem­blaient à des cal­li­gra­phies, et Léonce res­ta immo­bile au bord de la place, sai­si — oui, sai­si, il n’y avait pas d’autre mot — par la beau­té banale de cet endroit qui n’é­tait dans aucun guide.

Ce n’est rien, se dit-il. Une place. Des arbres. De la lumière. Ce n’est rien.

Mais ses yeux se brouillèrent, très légè­re­ment, et il dut s’as­seoir sur un banc.

Un vieil homme à côté de lui man­geait une glace à la pis­tache avec la concen­tra­tion d’un enfant. Des gouttes vertes tom­baient sur sa che­mise. Il ne s’en sou­ciait pas. Il man­geait sa glace et regar­dait les arbres et il avait l’air d’un homme qui avait com­pris quelque chose d’es­sen­tiel que Léonce n’a­vait pas encore compris.

*

L’a­près-midi, il ten­ta de reprendre le tra­vail. Chambre 307. Le bureau Empire. Le cahier ouvert. Wyn­ters devait visi­ter le Bar­gel­lo — le musée de sculp­ture, le David de Dona­tel­lo, le buste de Bru­tus par Michel-Ange. Léonce essaya d’é­crire la scène. « Wyn­ters entre au Bar­gel­lo et trouve l’en­droit sinistre. Un ancien palais du podes­tat, une pri­son, un lieu d’exé­cu­tions. Les murs suintent l’his­toire et Wyn­ters n’aime pas l’his­toire — il la trouve indis­crète, vul­gaire, comme ces gens qui racontent leur vie aux inconnus. »

Il relut la phrase. Elle son­nait faux. Non — elle son­nait juste, mais d’une jus­tesse méca­nique, comme un métro­nome. Il man­quait la vie. Il man­quait le désordre. Il man­quait ce quelque chose d’im­pré­vi­sible qui fait qu’un per­son­nage cesse d’être une marion­nette et com­mence à exis­ter. Wyn­ters ne vou­lait pas exis­ter. Wyn­ters vou­lait res­ter dans le cahier, plat, contrô­lé, obéissant.

Léonce posa son sty­lo. Le sty­lo de Mathilde.

Et sou­dain — il ne l’a­vait pas cher­ché, il ne l’a­vait pas vou­lu — le sou­ve­nir le sub­mer­gea. Mathilde assise sur le lit de la Croix-Rousse, le jour de la rup­ture, ses che­veux défaits, ses yeux rouges, et cette phrase ter­rible pro­non­cée d’une voix très calme, presque douce, qui était pire que si elle avait crié : « Tu ne me vois pas, Léonce. Tu ne m’as jamais vue. Tu regardes le monde comme on regarde un tableau — à dis­tance, à tra­vers un cadre, avec des mots entre toi et les choses. Tu n’es jamais dans la vie. Tu es tou­jours dans la phrase d’après. »

Il fer­ma les yeux. Res­pi­ra. Comp­ta jus­qu’à dix. Rou­vrit les yeux.

Sur la page du cahier, il avait écrit sans s’en rendre compte, d’une écri­ture dif­fé­rente de la sienne — plus rapide, plus désor­don­née, presque grif­fon­née : « Wyn­ters a peur. De quoi ? De tout. De la lumière. »

Il arra­cha la page et la jeta dans la corbeille.

*

Ce soir-là, il ne des­cen­dit pas dîner au res­tau­rant. Il com­man­da un pla­teau dans sa chambre — un mines­trone tiède, du pain, un verre de Chian­ti — et man­gea assis sur le lit, pieds nus, le regard per­du dans le motif du papier peint. Un motif de feuilles et de fleurs entre­la­cées, d’un vert sombre sur fond crème, qui se répé­tait à l’in­fi­ni avec des varia­tions si sub­tiles qu’on ne savait jamais si c’é­tait le même des­sin ou un des­sin dif­fé­rent, et cette incer­ti­tude — le même ou le dif­fé­rent, le même ou le dif­fé­rent — devint hyp­no­tique, et il res­ta long­temps à fixer le mur, la cuillère de mines­trone sus­pen­due à mi-che­min entre l’as­siette et sa bouche, oublié dans une contem­pla­tion qui n’a­vait rien de mys­tique mais tout de l’épuisement.

Quel­qu’un frap­pa à la porte.

— Mr. Armand ? C’est le room ser­vice. Je viens cher­cher le plateau.

Il ouvrit. Ce n’é­tait pas le room ser­vice. C’é­tait un groom qu’il n’a­vait jamais vu — un jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans, brun, avec un visage d’ange flo­ren­tin et un uni­forme bor­deaux trop grand pour lui.

— Scu­si, Signore. Mrs. Bla­ck­wood m’a deman­dé de vous remettre ceci.

Il lui ten­dit un livre. Un petit volume relié de cuir brun, usé, les pages jau­nies. Léonce le prit. Sur la cou­ver­ture, en lettres dorées à demi effa­cées : « Rome, Naples et Flo­rence — Sten­dhal — 1826 ».

Pas un mot d’ac­com­pa­gne­ment. Pas une carte. Juste le livre. L’é­di­tion ori­gi­nale. Léonce l’ou­vrit au hasard et lut :

« J’é­tais arri­vé à ce point d’é­mo­tion où se ren­contrent les sen­sa­tions célestes don­nées par les beaux-arts et les sen­ti­ments pas­sion­nés. En sor­tant de San­ta Croce, j’a­vais un bat­te­ment de cœur, la vie était épui­sée chez moi, je mar­chais avec la crainte de tomber. »

Il refer­ma le livre. Ses mains tremblaient.

*

Le neu­vième jour. San­ta Felicita.

Il n’a­vait pas vou­lu y aller. Ou plu­tôt — il y avait une par­tie de lui qui vou­lait y aller et une par­tie qui résis­tait, et c’é­tait la même par­tie, la même zone de lui-même qui était à la fois atti­rée et ter­ri­fiée, comme un nageur qui voit le gouffre sous ses pieds et qui ne peut pas s’empêcher de plon­ger les yeux dedans. Mrs. Bla­ck­wood avait dit : « Méfiez-vous de San­ta Feli­ci­ta. On y entre pour voir une Dépo­si­tion et on en res­sort sans peau. » Et cette phrase, depuis trois jours, tour­nait dans sa tête comme un refrain qu’on ne peut pas chas­ser, un de ces airs stu­pides qui vous collent au crâne, sauf que celui-ci n’é­tait pas stu­pide, il était pro­phé­tique, et Léonce le savait, et c’est pour cela qu’il résis­tait, et c’est pour cela qu’il céda.

San­ta Feli­ci­ta est une église minus­cule, cachée der­rière le Ponte Vec­chio, à l’en­trée de l’Ol­trar­no. On la manque si on ne la cherche pas. La façade est modeste, presque ano­nyme, coin­cée entre des mai­sons, et rien ne laisse devi­ner ce qui se trouve à l’in­té­rieur. C’est le piège de Flo­rence — les tré­sors les plus dévas­ta­teurs sont tou­jours cachés dans les endroits les plus discrets.

Léonce pous­sa la porte. Un cou­rant d’air frais le sai­sit — cette fraî­cheur des églises ita­liennes qui semble remon­ter du sol comme une haleine de la terre. La nef était sombre, étroite, presque vide. Deux vieilles femmes priaient dans les pre­miers rangs. Un chat dor­mait sur un prie-Dieu. Et à droite, dans la pre­mière cha­pelle, la Cap­pel­la Cap­po­ni — un rideau à demi tiré, une lumière élec­trique crue qui tom­bait d’en haut sur le retable.

La Dépo­si­tion de Pontormo.

Il fit un pas. Puis un autre.

Le tableau n’é­tait pas grand. Trois mètres sur deux, peut-être. Mais il occu­pait tout l’es­pace, il absor­bait tout l’air de la cha­pelle, il ne lais­sait rien d’autre exis­ter autour de lui. Des cou­leurs qu’on n’a­vait jamais vues nulle part — un rose irréel, un bleu de lune, un vert acide, des chairs trans­lu­cides, comme si les per­son­nages étaient faits non pas de peau mais de lumière colo­rée. Le Christ mort, por­té par des figures flot­tantes qui sem­blaient ne tou­cher le sol que par acci­dent, et la Vierge, les yeux levés, les bras écar­tés dans un geste qui n’é­tait ni de prière ni de déses­poir mais de quelque chose d’autre — d’un éton­ne­ment abso­lu, comme si la dou­leur était deve­nue si grande qu’elle avait dépas­sé la dou­leur et était deve­nue autre chose, une espèce de stu­pé­fac­tion méta­phy­sique face à l’inconcevable.

Et il n’y avait pas de sol. C’é­tait cela, le génie ter­rible de Pon­tor­mo — pas de sol, pas de terre, pas de fond. Les per­son­nages flot­taient dans un espace sans gra­vi­té, sans haut ni bas, sans ancrage. Tout le monde tom­bait et per­sonne ne tom­bait. Le Christ des­cen­dait mais ne tou­chait rien. Les por­teurs le tenaient mais ne le rete­naient pas. C’é­tait une chute sus­pen­due, une chute éter­nelle, une chute qui ne fini­rait jamais parce qu’il n’y avait nulle part où tomber.

Léonce res­ta immo­bile devant le tableau. Une minute. Deux. Cinq.

Puis quelque chose se pro­dui­sit dans sa poi­trine. Une contrac­tion. Pas de la dou­leur — autre chose. Une pres­sion, comme si quel­qu’un appuyait de l’in­té­rieur, comme si quelque chose d’en­foui très pro­fon­dé­ment essayait de remon­ter à la sur­face. Ses yeux se brouillèrent. Le rose du tableau se mit à vibrer, à pul­ser, à irra­dier au-delà du cadre, et les figures flot­tantes com­men­cèrent à se mou­voir — non, pas se mou­voir, res­pi­rer, elles res­pi­raient, la Vierge res­pi­rait, le Christ res­pi­rait d’un souffle mort, et la lumière crue deve­nait une lumière vivante, et les cou­leurs chan­taient, oui, c’é­tait le mot, elles chan­taient, pas un chant audible mais un chant qu’il per­ce­vait avec ses yeux, une vibra­tion qui entrait par les pupilles et des­cen­dait dans la gorge et dans la poi­trine et dans le ventre.

Il sen­tit ses genoux fléchir.

Non. Pas ici. Pas maintenant.

Il se retint à la balus­trade de la cha­pelle. Ses mains étaient moites. Son cœur bat­tait trop vite, trop fort, il l’en­ten­dait dans ses oreilles comme un tam­bour, et la sueur cou­lait le long de ses tempes, et les vieilles femmes au fond de l’é­glise priaient sans lever les yeux, et le chat dor­mait sur le prie-Dieu, et per­sonne ne voyait rien, per­sonne ne savait que quelque chose venait de se bri­ser en lui, quelque chose de très ancien, de très dur, un mur inté­rieur dont il igno­rait l’exis­tence et qui venait de se fis­su­rer sous la pres­sion insup­por­table du rose de Pontormo.

Il sor­tit de l’é­glise en titubant.

L’air du dehors le frap­pa comme une gifle — chaud, bruyant, plein de moteurs et de voix. Il s’a­dos­sa au mur et fer­ma les yeux. Res­pi­rer. Juste res­pi­rer. Ce n’est rien. C’est un malaise. C’est la cha­leur, la fatigue, le manque de som­meil. Ce n’est pas le tableau. Les tableaux ne font pas ça. Les tableaux res­tent dans leurs cadres. Les tableaux ne tra­versent pas les yeux pour des­cendre dans le corps. Ce n’est pas —

Mais il savait. Il savait exac­te­ment ce que c’é­tait. Il avait lu Sten­dhal. Il avait lu le pas­sage du livre que Mrs. Bla­ck­wood lui avait envoyé. « J’a­vais un bat­te­ment de cœur, la vie était épui­sée chez moi, je mar­chais avec la crainte de tomber. »

Il mar­cha jus­qu’au Ponte Vec­chio et s’ac­cou­da au para­pet, au milieu des tou­ristes et des orfèvres, le souffle court, les mains trem­blantes, et il regar­da l’Ar­no cou­ler en des­sous, lent et vert, et il pen­sa : c’est exac­te­ment ce que Wyn­ters ne devait jamais res­sen­tir. C’est exac­te­ment ce que j’é­cri­vais contre. Et c’est moi. C’est moi qui tombe.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en fin de mati­née. Mar­co le vit tra­ver­ser le hall et quelque chose dans sa démarche — un pas trop lent, une épaule plus basse que l’autre, cette manière de ne pas regar­der devant soi — fit fron­cer les sour­cils du barman.

— Signore Armand. Un caffè ?

— Un whisky.

Mar­co haus­sa un sour­cil mais ne dit rien. Il ser­vit un Laga­vu­lin avec la même pré­ci­sion hor­lo­gère que ses espres­sos et le posa devant Léonce sans commentaire.

— Mar­co, dit Léonce après la pre­mière gor­gée, est-ce qu’il arrive que des clients… soient malades ici ? Je veux dire — pas phy­si­que­ment malades. Autrement.

Mar­co essuya un verre avec une len­teur délibérée.

— Firenze è una malat­tia, Signore. Flo­rence est une mala­die. Les doc­teurs de l’hô­pi­tal San­ta Maria Nuo­va ont un nom pour ça. Il Sin­drome di Sten­dhal. Des tou­ristes qui s’é­va­nouissent aux Offices, qui pleurent devant un Giot­to, qui ont des crises de panique dans le Duo­mo. L’hô­pi­tal en reçoit dix, quinze par an. Tou­jours les mêmes pro­fils — des gens sen­sibles, culti­vés, qui arrivent avec trop d’at­tentes et pas assez de défenses. Flo­rence entre en eux et ils ne savent pas com­ment la faire sortir.

Il ran­gea le verre et en prit un autre.

— Quand j’ai com­men­cé ici, il y a vingt-trois ans, il y avait une femme japo­naise au troi­sième étage. Une pro­fes­seure de lit­té­ra­ture, je crois. Elle venait pour un congrès sur Dante. Le deuxième jour, elle est allée voir le Para­dis du Bap­tis­tère — la mosaïque du pla­fond, le Christ doré, énorme — et elle est res­tée quatre heures debout à le regar­der sans bou­ger. Quatre heures. Le gar­dien a fini par appe­ler une ambu­lance. Elle ne par­lait plus. Elle sou­riait, c’est tout. Un sou­rire très doux, très calme, comme quel­qu’un qui a vu quelque chose que les autres ne voient pas. Les méde­cins ont dit que c’é­tait le syn­drome. Elle est res­tée trois jours à l’hô­pi­tal et elle est repar­tie au Japon. Elle n’a jamais ter­mi­né son congrès.

Mar­co posa ses deux mains à plat sur le comp­toir et regar­da Léonce droit dans les yeux.

— Signore, vous avez vu quelque chose ce matin qui vous a fait mal.

Ce n’é­tait pas une question.

— Pon­tor­mo, dit Léonce.

— Ah, fit Mar­co. La Depo­si­zione. Oui. Pon­tor­mo fait ça aux gens. C’est le plus dan­ge­reux de tous. Pire que Michel-Ange, pire que Bot­ti­cel­li. Parce que les autres sont magni­fiques mais ils sont dans le monde. Pon­tor­mo n’est pas dans le monde. Pon­tor­mo est ailleurs. Et quand on regarde un tableau qui est ailleurs, on risque d’al­ler ailleurs aussi.

*

Les jours qui sui­virent furent étranges.

Léonce conti­nuait d’é­crire — ou de ten­ter d’é­crire. Mais Wyn­ters lui échap­pait. Le per­son­nage qu’il avait créé froid et maî­tri­sé com­men­çait à se fis­su­rer sous ses doigts, comme un masque qu’on porte trop long­temps et qui se cra­quelle avec la cha­leur du visage. Des phrases incon­grues appa­rais­saient dans le manus­crit — des phrases que Léonce n’a­vait pas pré­vues et qui venaient d’un endroit de lui-même qu’il ne contrô­lait pas. « Wyn­ters s’ar­rête devant le Cara­vage et son cœur — non. Non. Wyn­ters ne s’ar­rête devant rien. » Il ratu­rait, cor­ri­geait, repre­nait. Mais les fis­sures reve­naient, tou­jours au même endroit, comme l’eau qui trouve son che­min dans un mur, tou­jours par la même lézarde, avec une patience minérale.

La nuit, il dor­mait mal. Des rêves de tableaux vivants, de cou­loirs infi­nis, de visages peints qui ouvraient les yeux. Il se réveillait avec la sen­sa­tion d’a­voir été regar­dé pen­dant son som­meil — non pas par quel­qu’un dans la chambre, mais par quelque chose de plus vaste, de plus ancien, comme si Flo­rence tout entière le regar­dait dor­mir à tra­vers les murs du Grand Hotel, à tra­vers les murs de cinq siècles.

Les voix de l’hô­tel pre­naient une qua­li­té dif­fé­rente. Les conver­sa­tions qu’il sai­sis­sait au bar, au res­tau­rant, dans le hall, deve­naient plus étranges, plus char­gées de sens — ou c’é­tait lui qui pro­je­tait du sens là où il n’y en avait pas, il ne savait plus.

Un matin, dans l’as­cen­seur, un homme d’af­faires ita­lien par­lait au téléphone :

— Il pro­ble­ma è la luce. La luce cam­bia tut­to. Se cam­bia la luce, cam­bia il valore.

Le pro­blème c’est la lumière. La lumière change tout. Si la lumière change, la valeur change.

Il par­lait d’im­mo­bi­lier, pro­ba­ble­ment. Ou de vin. Ou de n’im­porte quoi. Mais Léonce enten­dit autre chose. Il enten­dit une véri­té sur l’art, sur la per­cep­tion, sur la fra­gi­li­té de tout — la lumière change tout, et la valeur n’est que de la lumière — et il dut s’ap­puyer à la paroi de l’as­cen­seur, la cage dorée qui mon­tait en grin­çant, et il sen­tit à nou­veau ce ver­tige, cette pres­sion dans la poi­trine, et il se dit : je suis en train de deve­nir fou. Je suis en train de voir des signes par­tout. C’est le début de quelque chose et je ne sais pas de quoi.

Un soir, au res­tau­rant, les Amé­ri­cains par­laient d’un tableau volé.

— The Nazis took it in ’44, disait Howard. It was in the Uffi­zi vault. A small Cra­nach. Venus with a Veil. They ship­ped it to Ger­ma­ny and it vani­shed. Some say it’s in a salt mine in Aus­tria. Some say it bur­ned. Some say it’s in a pri­vate col­lec­tion in Bue­nos Aires, behind a false wall, and some­bo­dy looks at it eve­ry night, alone.

— That’s the sad­dest thing I’ve ever heard, disait Patri­cia. A pain­ting that only one per­son can see.

— Or the most beau­ti­ful, disait Howard. Art was never meant for eve­ryone. Art was meant for the one who understands.

Léonce écou­tait et chaque phrase creu­sait un sillon en lui, labou­rait quelque chose, retour­nait une terre qu’il n’a­vait jamais retour­née. Un tableau que per­sonne ne voit. Un tableau qui existe pour un seul regard. L’art comme soli­tude abso­lue. Et il pen­sa à Wyn­ters, son per­son­nage qui ne voyait rien, et il se deman­da si Wyn­ters n’é­tait pas ce tableau caché — une œuvre invi­sible, qui n’exis­tait pour per­sonne, qui était enfer­mée der­rière un faux mur dans un pays loin­tain, et que lui, Léonce, regar­dait seul chaque nuit dans sa chambre du Grand Hotel, seul avec un fan­tôme, seul avec un miroir.

Mrs. Bla­ck­wood, qu’il n’a­vait pas revue depuis l’en­voi du Sten­dhal, réap­pa­rut un soir dans le hall. Elle por­tait la même robe noire, le même col­lier de perles, mais quelque chose avait chan­gé dans son visage — un pli d’in­quié­tude autour des yeux, ou de curio­si­té, ou de recon­nais­sance, comme si elle déchif­frait en Léonce un texte qu’elle avait déjà lu.

— Vous avez été à San­ta Feli­ci­ta, dit-elle.

— Com­ment le savez-vous ?

— Vous mar­chez dif­fé­rem­ment. Avant, vous mar­chiez comme quel­qu’un qui sait où il va. Main­te­nant, vous mar­chez comme quel­qu’un qui revient de quelque part.

Elle lui prit le bras — un geste inat­ten­du, d’une inti­mi­té sou­daine qui contre­di­sait toute sa réserve anglaise — et l’en­traî­na vers le jar­din inté­rieur. Ils s’as­sirent sous un magno­lia. Le soir tom­bait. Les cyprès se décou­paient en noir sur un ciel d’un vio­let pro­fond. Une fon­taine gar­gouillait quelque part, un bruit d’eau dis­cret, conti­nu, qui sem­blait dire quelque chose en une langue inconnue.

— Je vais vous racon­ter une his­toire, dit-elle. Quand je suis arri­vée à Flo­rence, il y a onze ans, je venais d’en­ter­rer mon mari. Robert. Un homme mer­veilleux et impos­sible, comme tous les hommes mer­veilleux. J’é­tais venue pour une semaine. Pour me chan­ger les idées, comme on dit. Quelle expres­sion absurde — comme si les idées étaient des draps qu’on met à sécher. Je suis allée à l’A­ca­dé­mie voir le David de Michel-Ange, et en entrant dans la salle, en le voyant au fond du cou­loir, immense, blanc, nu, par­fait — j’ai com­pris que je n’a­vais jamais regar­dé Robert de cette façon. Avec cette atten­tion. Cette inten­si­té. Cette… nudi­té du regard. J’a­vais vécu trente-sept ans avec un homme sans jamais le voir vrai­ment, et il a fal­lu qu’il meure et qu’une sta­tue de marbre me regarde pour que je com­prenne ce que j’a­vais perdu.

Elle ajus­ta son col­lier de perles d’un geste machinal.

— Je ne suis jamais repar­tie. Non pas que Flo­rence m’ait rete­nue — c’est que l’An­gle­terre m’a­vait expul­sée. On ne revient pas d’une vision. On ne revient pas de la nudi­té. C’est irréversible.

Léonce ne dit rien. Il regar­dait le jar­din s’as­som­brir autour d’eux, le magno­lia dont les fleurs blanches pre­naient dans le cré­pus­cule un éclat phos­pho­res­cent, la fon­taine invi­sible, et il sen­tit, avec une cer­ti­tude qui ne devait rien à la rai­son, que Mrs. Bla­ck­wood n’é­tait pas une femme qu’il avait ren­con­trée par hasard dans un hôtel. Elle était un signe. Comme le Pon­tor­mo. Comme la lumière sur la Piaz­za San­to Spi­ri­to. Comme la phrase de l’homme dans l’as­cen­seur. Flo­rence lui envoyait des émis­saires, et cha­cun por­tait le même mes­sage, et le mes­sage était : cède.

— Mrs. Bla­ck­wood, dit-il d’une voix qu’il ne recon­nut pas lui-même — une voix plus basse, plus fra­gile, une voix d’en­fant presque. Je crois que quelque chose m’arrive.

— Je sais, dit-elle. Et c’est une très bonne chose. Les pires vies sont celles où rien n’arrive.

*

Cette nuit-là, il ouvrit son cahier et ten­ta d’é­crire le cha­pitre où Wyn­ters visite le Palaz­zo Vec­chio. Mais au lieu de Wyn­ters, c’est lui qui appa­rais­sait sur la page — lui, Léonce, trente ans, sty­lo de Mathilde à la main, assis dans une chambre d’hô­tel à Flo­rence, en train d’é­crire sur un homme qui n’exis­tait pas pour évi­ter de res­sen­tir ce qu’il res­sen­tait, et ce qu’il res­sen­tait, c’é­tait — quoi ? De la peur. De la beau­té. De la peur de la beau­té. De la beau­té de la peur. Les mots se retour­naient, se contre­di­saient, s’a­va­laient eux-mêmes, et le cahier se rem­plis­sait d’un texte qui n’é­tait ni le roman de Wyn­ters ni le jour­nal de Léonce mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, un ter­ri­toire innom­mé, une zone grise entre la fic­tion et la confes­sion où les deux voix se mêlaient et où l’on ne savait plus qui écri­vait qui — si c’é­tait Léonce qui écri­vait Wyn­ters ou Wyn­ters qui écri­vait Léonce.

À trois heures du matin, il posa le sty­lo. Ses doigts étaient tachés d’encre — de l’encre bleue, comme les doigts de Filip­po étaient tachés de pig­ments — et il regar­da ses mains et il vit les mains du res­tau­ra­teur, ces mains qui tou­chaient les siècles, et il com­prit que l’encre et les pig­ments étaient la même chose, que l’é­cri­ture et la pein­ture étaient la même ten­ta­tive, la même folie — tou­cher ce qui ne se touche pas, fixer ce qui s’é­coule, rete­nir la beau­té avant qu’elle ne disparaisse.

Il alla à la fenêtre. Flo­rence dor­mait. Le dôme de Bru­nel­les­chi flot­tait dans le noir comme tou­jours, mais cette nuit-là il ne flot­tait pas — il pesait. Il pesait de tout le poids de cinq siècles, de toutes les mains qui l’a­vaient bâti, de toutes les vies qu’il avait abri­tées, de toute la beau­té accu­mu­lée dans cette ville qui ne ces­sait jamais, jamais, de pro­duire de la beau­té, comme un cœur qui ne cesse pas de battre, même la nuit, même quand per­sonne ne l’écoute.

Et Léonce sen­tit, pour la pre­mière fois avec une clar­té abso­lue, qu’il ne pour­rait pas finir ce roman. Que Wyn­ters était mort. Que le per­son­nage froid qu’il avait inven­té pour se pro­té­ger de Flo­rence était deve­nu inutile, parce que Flo­rence avait trou­vé un autre che­min — pas par les yeux de Wyn­ters, mais par les siens, direc­te­ment, sans filtre, sans cadre, sans la dis­tance sal­va­trice de la fiction.

Il ne savait pas encore ce que cela signi­fiait. Il ne savait pas que le pire était à venir. Il savait seule­ment que la méthode était morte, que le cahier men­tait, et que demain il se réveille­rait dans une ville qui n’a­vait plus de murs entre elle et lui.

Il lais­sa la fenêtre ouverte. L’air de Flo­rence entra dans la chambre — tiède, par­fu­mé, char­gé de siècles — et il s’en­dor­mit tout habillé sur le lit, le cahier ouvert à côté de lui, les pages cou­vertes d’une écri­ture qu’il ne recon­naî­trait plus le lendemain.

PAR­TIE IV

Il ne sut jamais exac­te­ment quand il bas­cu­la. C’est le propre de la chute — on ne la sent pas au moment où elle com­mence, on ne la sent qu’au moment où le sol n’est plus là, et alors il est trop tard, et alors on tombe, et la seule chose qu’on peut faire c’est tom­ber, et regar­der le monde défi­ler autour de soi avec cette len­teur hal­lu­ci­née des choses qu’on ne peut plus arrêter.

Le dixième jour, peut-être. Ou le onzième. Les jours avaient ces­sé de se comp­ter nor­ma­le­ment. Ils ne se suc­cé­daient plus — ils se super­po­saient, comme des feuilles de papier calque empi­lées, et à tra­vers cha­cun on voyait les traces du pré­cé­dent, et du pré­cé­dent encore, et l’en­semble for­mait un des­sin que Léonce ne par­ve­nait pas à déchif­frer mais qui, il en était cer­tain, vou­lait dire quelque chose.

Le matin, il sor­tait du Grand Hotel et Flo­rence n’é­tait plus la même ville.

Non — Flo­rence était exac­te­ment la même ville. C’est lui qui n’é­tait plus le même homme. La dis­tinc­tion est essen­tielle et Léonce la per­dait, et c’é­tait pré­ci­sé­ment dans cette perte que rési­dait la mala­die — ne plus savoir si c’est le monde qui a chan­gé ou soi, ne plus savoir où finit le regard et où com­mence la chose regar­dée, ne plus savoir si la beau­té est dans le tableau ou dans l’œil, si la dou­leur est dans le Christ de Pon­tor­mo ou dans la poi­trine de celui qui le regarde.

*

Le onzième jour — appe­lons-le le onzième, même si Léonce n’au­rait pas pu le confir­mer — il retour­na aux Offices.

Il n’a­vait pas vou­lu y retour­ner. Il avait pré­vu de res­ter dans sa chambre, d’é­crire, de reprendre le contrôle. Mais en des­cen­dant prendre le petit déjeu­ner, il avait croi­sé dans le hall du Grand Hotel un groupe de tou­ristes anglais qu’un guide menait vers la sor­tie, et le guide disait — en anglais, d’une voix nasale et méca­nique, la voix de quel­qu’un qui récite pour la mil­lième fois un texte appris par cœur — « This mor­ning we will visit the Uffi­zi Gal­le­ry, which houses one of the finest col­lec­tions of Renais­sance art in the world » — et ces mots, « one of the finest col­lec­tions of Renais­sance art in the world », pro­non­cés avec cette pla­ti­tude de bro­chure tou­ris­tique, cette obs­cé­ni­té du résu­mé, cette façon de réduire cinq siècles de génie à une phrase d’a­gence de voyage, avaient pro­duit en Léonce une réac­tion phy­sique — une nau­sée, brève mais vio­lente, comme si son corps refu­sait désor­mais qu’on traite l’art avec désinvolture.

Et il s’é­tait dit : j’y retourne. J’y retourne et cette fois je ne prends pas de notes. Pas de cahier. Pas de Wyn­ters. J’y vais seul, nu, sans filtre.

Il entra aux Offices à neuf heures. Le musée était encore calme — quelques gar­diens som­no­lents, des salles presque vides, cette odeur par­ti­cu­lière des vieux musées qui est un mélange de cire, de pous­sière et de temps. Il tra­ver­sa les pre­mières salles sans s’ar­rê­ter. Les Pri­mi­tifs, les fonds d’or, les Vierges hié­ra­tiques — il les avait déjà vus, clas­sés, éti­que­tés. Il mon­ta. Les salles du Quat­tro­cen­to. Filip­po Lip­pi, Pao­lo Uccel­lo, Pie­ro del­la Francesca.

Et puis. La salle de Botticelli.

Il y avait la Nais­sance de Vénus, qu’il avait regar­dée huit jours plus tôt avec les yeux de Wyn­ters et qu’il avait trou­vée — que Wyn­ters avait trou­vée — usée par les repro­duc­tions, banale à force d’être célèbre. Mais ce matin-là, Léonce ne regar­da pas Vénus. Il regar­da l’autre tableau. Celui d’à côté. Celui que les tou­ristes regardent moins parce qu’il est plus grand, plus com­plexe, plus difficile.

Le Prin­temps.

Il s’as­sit sur la ban­quette au centre de la salle et il regarda.

C’est un jar­din. Un jar­din sombre, touf­fu, un sous-bois de lau­riers et d’o­ran­gers aux fruits d’or, et dans ce jar­din des figures dansent, marchent, flottent — les trois Grâces entre­la­cées, Mer­cure qui lève le bras vers les nuages, Flore qui avance en semant des fleurs, Zéphyr qui sai­sit la nymphe Chlo­ris et de la bouche de Chlo­ris sortent des roses, et au centre Vénus, pas la Vénus nue de l’autre tableau mais une Vénus habillée, grave, qui regarde le spec­ta­teur avec une séré­ni­té ter­ri­fiante, la main droite levée dans un geste de béné­dic­tion ou d’a­ver­tis­se­ment — on ne sait pas, on ne sau­ra jamais, et c’est cette ambi­guï­té qui fait du tableau un gouffre.

Léonce regar­da le Prin­temps et le Prin­temps le regarda.

Et quelque chose se pro­dui­sit qu’il ne pour­rait jamais décrire exac­te­ment, parce que les mots sont faits pour le monde des choses solides et ce qui se pro­dui­sit n’é­tait pas solide, ce n’é­tait pas du monde des choses — c’é­tait de l’autre côté. Le jar­din du tableau s’ou­vrit. Non pas phy­si­que­ment — les pig­ments res­tèrent sur le bois, le cadre ne bou­gea pas — mais quelque chose dans l’es­pace entre le tableau et ses yeux se modi­fia, une mem­brane invi­sible se déchi­ra, et il fut dedans. Il fut dans le jar­din. Il sen­tit l’o­deur des oran­gers — une odeur si forte, si réelle, qu’il tour­na la tête pour véri­fier qu’il n’y avait pas un oran­ger dans la salle — et il enten­dit le vent dans les lau­riers, et il vit les pieds nus des Grâces fou­ler l’herbe, et les roses tom­baient de la bouche de Chlo­ris sur le sol du musée, il les voyait tom­ber, des pétales roses qui se posaient sur le par­quet ciré, et il savait que c’é­tait impos­sible, il savait qu’il hal­lu­ci­nait, et cette connais­sance ne chan­geait rien, parce que la beau­té n’a pas besoin de la per­mis­sion de la rai­son pour exister.

Com­bien de temps res­ta-t-il assis là ? Il ne sut jamais. Un gar­dien le tou­cha à l’é­paule. « Signore, sta bene ? » Il cli­gna des yeux. Le jar­din se refer­ma. Les roses dis­pa­rurent. Il était assis sur une ban­quette dans un musée et un homme en uni­forme le regar­dait avec inquiétude.

— Si, dit-il. Si, sto bene.

Il n’al­lait pas bien du tout.

*

Il sor­tit des Offices et mar­cha. Mar­cher était la seule chose qui le main­te­nait dans le réel — le contact des pieds sur les pavés, le bruit de ses semelles, la pesan­teur de son corps qui le rat­ta­chait à la terre. Parce que la terre n’al­lait plus de soi. Depuis le Prin­temps de Bot­ti­cel­li, depuis le jar­din ouvert, la terre n’é­tait plus un sol, c’é­tait une hypo­thèse, et Léonce mar­chait sur une hypo­thèse en ser­rant les poings dans ses poches pour ne pas flot­ter, pour ne pas s’é­le­ver, pour res­ter là, en bas, par­mi les vivants.

Il tra­ver­sa la Piaz­za del­la Signo­ria. Le Palaz­zo Vec­chio, mas­sif, cré­ne­lé, sa tour qui per­çait le ciel comme un doigt de pierre. Le Nep­tune de la fon­taine, sa blan­cheur obs­cène au milieu des bronzes. La Log­gia dei Lan­zi avec ses sculp­tures vio­lentes — le Per­sée de Cel­li­ni bran­dis­sant la tête de Méduse, l’En­lè­ve­ment des Sabines de Giam­bo­lo­gna, ces corps tor­dus dans un élan impos­sible. Et les copies — le David de Michel-Ange, copie, le Mar­zoc­co de Dona­tel­lo, copie — toute cette place était un théâtre de copies et d’o­ri­gi­naux mêlés, et qui pou­vait encore dire la dif­fé­rence, et est-ce que la dif­fé­rence impor­tait, et est-ce qu’un homme qui hal­lu­cine des roses tom­bant d’un tableau est plus fou qu’un homme qui passe devant un faux David en croyant voir le vrai ?

Il s’as­sit à la ter­rasse d’un café. Com­man­da un espres­so. Ses mains trem­blaient tel­le­ment qu’il ren­ver­sa la moi­tié de la tasse dans la sou­coupe. La ser­veuse — une jeune femme brune aux yeux très noirs, un tablier blanc, un sou­rire rapide — essuya sans com­men­taire et lui en appor­ta un autre. Et dans ce geste simple — essuyer, rem­pla­cer, sou­rire — il y eut une grâce qui le bou­le­ver­sa, une beau­té quo­ti­dienne, invi­sible, une beau­té qui n’é­tait dans aucun musée et qui était peut-être la seule beau­té sup­por­table, la seule qui ne tuait pas.

Il but le deuxième espres­so. Ses mains trem­blaient toujours.

À la table d’à côté, deux femmes ita­liennes d’une cin­quan­taine d’an­nées fumaient en par­lant très vite. Il ne com­pre­nait pas tout mais il sai­sis­sait des frag­ments — « il matri­mo­nio di Clau­dia », « un disas­tro », « i fio­ri era­no orri­bi­li » — le mariage de Clau­dia, un désastre, les fleurs étaient hor­ribles — et cette conver­sa­tion banale, cette catas­trophe flo­rale, ces pré­oc­cu­pa­tions si mer­veilleu­se­ment tri­viales le ras­su­rèrent un ins­tant, comme une main posée sur l’é­paule, comme quel­qu’un qui dirait : le monde est encore là, le monde est fait de mariages ratés et de fleurs moches et de café ren­ver­sé, le monde n’est pas que des tableaux qui s’ouvrent et des jar­dins qui vous avalent.

Mais la main se reti­ra. Et le ver­tige revint.

*

Les jours sui­vants — le dou­zième, le trei­zième — furent un brouillard.

Léonce mar­chait dans Flo­rence sans plan, sans méthode, sans cahier. Il entrait dans les églises au hasard et chaque église était un piège, chaque cha­pelle conte­nait quelque chose qui le frap­pait au ventre — une Annon­cia­tion de Fra Ange­li­co à San Mar­co où l’ange et la Vierge étaient si proches qu’on sen­tait le souffle de l’un sur le visage de l’autre, un Cru­ci­fix de Giot­to à San­ta Maria Novel­la dont les yeux mi-clos le sui­virent d’un bout à l’autre de la nef, un frag­ment de fresque ano­nyme dans une église qu’il ne retrou­ve­rait jamais, un simple visage de femme peint à même le mur, à demi effa­cé par le temps, et ce visage res­sem­blait à Mathilde — non, il ne res­sem­blait pas à Mathilde, il n’a­vait rien de Mathilde, c’est lui qui pro­je­tait Mathilde sur tout, Mathilde sur les fresques, Mathilde sur les pierres, Mathilde sur l’Ar­no — et il com­prit que le syn­drome de Sten­dhal et le deuil amou­reux étaient la même chose, la même brèche, le même effon­dre­ment des défenses, et que Flo­rence ne l’a­vait pas bri­sé — Flo­rence avait sim­ple­ment trou­vé la fis­sure que Mathilde avait ouverte et s’y était engouffrée.

Au Grand Hotel, le per­son­nel com­men­çait à mur­mu­rer. Mar­co l’a­vait noté le pre­mier — les retours de plus en plus tar­difs, les repas sau­tés, les yeux cer­nés, cette façon de tra­ver­ser le hall comme un fan­tôme, de ne pas répondre quand on lui par­lait, de res­ter debout dans le jar­din à regar­der le magno­lia pen­dant des minutes entières sans bou­ger. Le concierge en avait par­lé au direc­teur. Le direc­teur avait haus­sé les épaules — « C’est un Fran­çais, ils sont tous comme ça » — mais Mar­co n’é­tait pas d’ac­cord. Mar­co avait vu la pro­fes­seure japo­naise, vingt ans plus tôt. Mar­co connais­sait les signes.

Un soir, Filip­po le res­tau­ra­teur vint s’as­seoir à côté de lui au bar. Léonce était là depuis une heure, devant un verre d’a­ma­ro qu’il n’a­vait pas tou­ché, les yeux fixés sur une pho­to­gra­phie au mur — un por­trait en noir et blanc d’un homme qu’il ne connais­sait pas, un client des années cin­quante pro­ba­ble­ment, un visage mince, des yeux graves, une ciga­rette entre les doigts.

— Léonce, dit Filip­po doucement.

Il ne répon­dit pas.

— Léonce, répé­ta le res­tau­ra­teur en posant sa main — cette main tachée de bleu de cobalt, de jaune de Naples, de six cents ans de pig­ments — sur le bras du jeune homme.

Léonce tour­na len­te­ment la tête. Ses yeux étaient vitreux, dila­tés, comme ceux d’un homme qui regarde quelque chose de très lointain.

— Filip­po, dit-il. Savez-vous pour­quoi Pon­tor­mo n’a pas peint de sol dans la Déposition ?

— Parce que la dou­leur n’a pas de sol, dit Filip­po. Parce que quand on perd quel­qu’un, on flotte. On ne touche plus rien.

— C’est exac­te­ment ça, dit Léonce avec un sou­rire qui n’en était pas un — un ric­tus, une gri­mace de com­pré­hen­sion trop vive, trop aiguë. On flotte. Filip­po, je flotte. Depuis San­ta Feli­ci­ta, je flotte. Je marche dans Flo­rence et mes pieds ne touchent plus les pavés. Les tableaux sortent de leurs cadres. Les fresques res­pirent. J’ai vu des roses tom­ber du Prin­temps de Bot­ti­cel­li sur le par­quet des Offices. Des pétales roses, sur le par­quet. Je les ai vus.

Filip­po ne dit rien pen­dant un long moment. Il tenait tou­jours le bras de Léonce. Puis :

— Quand j’ai com­men­cé à res­tau­rer, j’a­vais vingt-quatre ans. On m’a confié une Madone de Giot­to, très abî­mée. Je devais net­toyer un mil­li­mètre de sur­face par jour. Un mil­li­mètre. Et au bout de trois mois, j’ai com­men­cé à rêver de la Madone. À rêver que je la tou­chais et qu’elle me tou­chait. Que ses doigts peints se posaient sur mes doigts vivants. Que la pein­ture et la chair ne fai­saient plus qu’un. Mon maître m’a dit : « Filip­po, quand l’œuvre com­mence à te tou­cher en retour, il faut t’é­loi­gner. Sinon tu te perds dedans. Tu deviens l’œuvre. Et l’œuvre n’a pas besoin de toi — c’est toi qui as besoin d’elle. »

Il ser­ra le bras de Léonce.

— Il faut vous éloigner.

— Je ne peux pas, dit Léonce. C’est trop beau.

Et c’é­tait dit avec une telle sim­pli­ci­té, une telle nudi­té — comme un enfant qui dit « j’ai peur » ou « j’ai faim » — que Filip­po sen­tit sa gorge se nouer et ne répon­dit rien, parce qu’il n’y avait rien à répondre à un homme qui se noyait dans la beau­té, rien d’autre que lui tendre la main et espé­rer qu’il la saisisse.

*

La nuit du trei­zième jour.

Léonce ne dor­mit pas. Il res­ta assis au bureau Empire, le cahier ouvert devant lui, et il écri­vit. Mais ce qu’il écri­vait n’a­vait plus rien à voir avec Wyn­ters. Wyn­ters avait dis­pa­ru, fon­du, éva­po­ré — il n’en res­tait que le nom, tout en haut de la pre­mière page, comme une épi­taphe. Ce que Léonce écri­vait main­te­nant était un texte sans forme, sans struc­ture, un flux de mots qui cou­lait comme l’Ar­no — lent, trouble, char­riant des débris de pen­sées, des images de tableaux, des frag­ments de conver­sa­tions enten­dues au Grand Hotel, des sou­ve­nirs de Mathilde, des des­crip­tions de lumière, tout mélan­gé, tout confon­du, un mag­ma ver­bal où la fic­tion et le réel avaient ces­sé de se distinguer.

Il écri­vait : « Le rose de Pon­tor­mo est la cou­leur de la dou­leur quand la dou­leur dépasse la dou­leur et devient autre chose, une extase, une lévi­ta­tion, et le bleu de Fra Ange­li­co est le bleu de l’im­pos­sible, le bleu de ce qu’on ne peut pas atteindre, le bleu du ciel vu depuis l’in­té­rieur d’une cel­lule de moine, et le vert de l’Ar­no est le vert de l’ou­bli, le vert de ce qui emporte et ne rend pas, et Mathilde avait les yeux verts, je ne l’a­vais jamais remar­qué, je ne l’a­vais jamais vue, elle avait rai­son, je ne voyais rien, je ne voyais que les tableaux, je ne voyais que le cadre et jamais ce qu’il conte­nait, et main­te­nant les cadres explosent, et tout se déverse, et je suis dans le jar­din de Bot­ti­cel­li, et les roses tombent, et Chlo­ris ouvre la bouche et c’est la voix de Mathilde qui en sort, et elle dit : tu ne me vois pas, Léonce, tu ne m’as jamais vue — »

Il s’ar­rê­ta. Sa main trem­blait trop pour conti­nuer. L’encre du sty­lo avait bavé, tra­çant sur la page des traî­nées bleues qui res­sem­blaient à des veines, à des rivières, à des cra­que­lures sur une fresque ancienne. Il regar­da ce qu’il avait écrit et ne le recon­nut pas. Ce n’é­tait pas de la lit­té­ra­ture. Ce n’é­tait pas un roman. C’é­tait quelque chose d’autre — un cri, peut-être, ou une prière, ou un aveu — quelque chose qui n’a­vait pas de nom parce que les noms sont des cadres et que les cadres venaient d’exploser.

Il se leva et alla à la fenêtre.

Flo­rence, en bas, dans le noir. Mais cette nuit-là, Flo­rence n’é­tait pas endor­mie. Ou plu­tôt — Flo­rence dor­mait, mais Léonce enten­dait son rêve. Il enten­dait le rêve de la ville — le mur­mure des pierres, le souffle des sta­tues, le bruis­se­ment des toiles dans les musées fer­més, le grin­ce­ment des cadres sur les murs des églises, et sous tout cela, comme une basse conti­nue, le gron­de­ment sourd de l’Ar­no qui rou­lait ses eaux vertes dans le noir, empor­tant vers la mer tout ce que Flo­rence avait pro­duit et per­du, les pein­tures noyées, les manus­crits englou­tis, les vies oubliées, et les pages que Léonce n’a­vait pas encore jetées mais qu’il jet­te­rait, il le savait main­te­nant, il le savait avec la cer­ti­tude des som­nam­bules qui marchent vers le vide en souriant.

*

Le qua­tor­zième jour. Ou le quin­zième. Ça n’a­vait plus d’importance.

Léonce se réveilla tard — onze heures pas­sées. La chambre 307 était bai­gnée d’une lumière crue qui bles­sait les yeux. Il avait dor­mi tout habillé, les chaus­sures aux pieds, le cahier ouvert sur la poi­trine comme un livre de prières. Il se leva avec dif­fi­cul­té. Ses jambes étaient faibles, son corps lui sem­blait étran­ger — trop lourd et trop léger à la fois, comme s’il était fait de deux matières contra­dic­toires, de chair et de lumière, et qu’elles ne par­ve­naient plus à cohabiter.

Il ne prit pas de petit déjeu­ner. Il des­cen­dit direc­te­ment dans le hall et sortit.

Flo­rence, à midi, en mai. La cha­leur était écra­sante. Les rues trem­blaient dans la brume de cha­leur, les façades ondu­laient comme des mirages, et la lumière — cette lumière tos­cane qu’il avait trou­vée belle le pre­mier jour — était deve­nue un excès, une vio­lence, un pro­jec­teur bra­qué sur la ville qui ne lais­sait aucune ombre, aucun refuge, qui mon­trait tout avec une bru­ta­li­té insou­te­nable. Les tou­ristes mar­chaient en shorts et en cas­quettes, glaces à la main, appa­reils pho­to autour du cou, et leur nor­ma­li­té ter­ri­fiait Léonce — com­ment pou­vaient-ils être si calmes, si indif­fé­rents, com­ment pou­vaient-ils pas­ser devant le Bap­tis­tère sans défaillir, com­ment pou­vaient-ils man­ger des glaces à la pis­tache à trois mètres des portes de Ghi­ber­ti, ces portes que Michel-Ange avait appe­lées les Portes du Para­dis, com­ment pou­vaient-ils être si près du Para­dis et ne rien sentir ?

Il mar­cha jus­qu’au Duo­mo. La cathé­drale était une mon­tagne de marbre blanc, vert et rose, une pâtis­se­rie géante, un délire géo­mé­trique qui ne finis­sait jamais. Il leva les yeux vers le dôme de Bru­nel­les­chi — ce dôme qu’il voyait chaque nuit depuis sa fenêtre, ce dôme fami­lier, ras­su­rant — et pour la pre­mière fois il sen­tit son poids. Qua­rante-cinq mille tonnes de pierre et de brique sus­pen­dues dans le vide, rete­nues par rien d’autre que le génie d’un homme qui avait eu l’au­dace de croire que la matière pou­vait défier la gra­vi­té. Et cette audace — cette folie, cet acte de foi insen­sé — lui appa­rut sou­dain comme la méta­phore de tout ce qu’il vivait : on peut bâtir quelque chose d’im­mense et de beau dans le vide, mais il faut accep­ter que ça puisse tomber.

Il entra dans la cathé­drale. La nef immense, la pénombre, les vitraux qui fil­traient une lumière colo­rée — et là-haut, à l’in­té­rieur du dôme, le Juge­ment Der­nier de Vasa­ri et Zuc­ca­ri, cette fresque ver­ti­gi­neuse qui cou­vrait les trois mille six cents mètres car­rés de la cou­pole, un tour­billon de corps nus, d’anges, de démons, le Christ en gloire au som­met et l’En­fer en bas, les dam­nés pré­ci­pi­tés dans les flammes, les élus mon­tant vers la lumière, et tout cela tour­nait, tour­nait au-des­sus de lui comme un mael­ström de cou­leurs et de formes, et Léonce leva la tête et regar­da et le ver­tige le sai­sit — un vrai ver­tige cette fois, phy­sique, bru­tal, le sol bas­cu­la sous ses pieds, les colonnes de la nef se mirent à oscil­ler, le pla­fond des­cen­dit vers lui ou c’est lui qui mon­tait vers le pla­fond, et les corps peints du Juge­ment Der­nier bou­gèrent, les dam­nés tom­bèrent pour de vrai, les anges bat­tirent des ailes, et le Christ au som­met le regar­da — direc­te­ment, per­son­nel­le­ment, sans inter­mé­diaire — et ce regard était le même que celui de la Vierge de Raphaël au Palaz­zo Pit­ti, le même que celui de Vénus au centre du Prin­temps, le même regard depuis le début, depuis le pre­mier jour, le regard de Flo­rence, le regard de la beau­té elle-même qui disait : je te vois, Léonce, je t’ai tou­jours vu, et main­te­nant tu vas tomber.

Il tom­ba.

Pas phy­si­que­ment. Ses jambes tinrent. Il ne s’é­va­nouit pas. Mais quelque chose en lui tom­ba, s’ef­fon­dra, s’é­crou­la comme un bâti­ment miné de l’in­té­rieur dont les fon­da­tions cèdent d’un coup, et il res­ta debout au milieu de la cathé­drale, immo­bile, les yeux levés vers le Juge­ment Der­nier, la bouche entrou­verte, les bras le long du corps, et des larmes cou­laient sur ses joues — pas des larmes de tris­tesse, pas des larmes de joie, des larmes de rien, des larmes sans émo­tion iden­ti­fiable, des larmes qui venaient d’un endroit si pro­fond qu’elles ne por­taient plus le nom de rien, elles étaient juste de l’eau, de l’eau qui sor­tait de lui, comme l’Ar­no sort de ses berges quand il pleut trop, quand il n’y a plus de place, quand la ville ne peut plus contenir.

Un gar­dien s’ap­pro­cha. « Signore ? Signore, sta bene ? »

Léonce bais­sa les yeux. Le Juge­ment Der­nier était immo­bile au-des­sus de lui. Les corps ne bou­geaient pas. Le Christ ne le regar­dait pas. C’é­tait une fresque. Juste une fresque.

— Mi scu­si, dit-il en s’es­suyant les yeux du revers de la main. Mi scusi.

Il sor­tit de la cathé­drale et mar­cha droit devant lui, sans savoir où il allait, sans voir les rues, sans entendre les voix, et il mar­cha long­temps, très long­temps, sous le soleil de mai, et il se retrou­va au bord de l’Ar­no, appuyé au para­pet du Ponte alle Gra­zie, et il regar­da le fleuve cou­ler en des­sous, lent et vert et stag­nant, et il pen­sa : c’est là que ça fini­ra. C’est dans cette eau que tout ira. Mais pas encore. Pas encore.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en fin d’a­près-midi. Le hall était désert. Le lustre de Mura­no brillait dans le silence. Mar­co n’é­tait pas au bar. Les fau­teuils de cuir étaient vides. L’hô­tel tout entier sem­blait rete­nir son souffle, comme un théâtre avant le lever de rideau, comme un lieu qui attend quelque chose — mais quoi ?

Il mon­ta à sa chambre. S’as­sit au bureau. Ouvrit le cahier. Les pages des jours pré­cé­dents le regar­daient — cette écri­ture fié­vreuse, désor­don­née, qui ne res­sem­blait pas à la sienne. Il feuille­ta le cahier depuis le début. Les pre­mières notes sur Wyn­ters, propres, car­rées, maî­tri­sées. Puis les fis­sures — les ratures, les ajouts en marge, les phrases qui déviaient. Puis le chaos — le texte de la nuit, le mag­ma, le flux. C’é­tait l’his­toire d’un effon­dre­ment écrit de l’in­té­rieur. Ce n’é­tait pas un roman. C’é­tait un sismographe.

Il refer­ma le cahier.

Sur le bureau, à côté du Sten­dhal de Mrs. Bla­ck­wood, il y avait le sty­lo de Mathilde. Il le prit, le fit tour­ner entre ses doigts. Un sty­lo-plume en laque noire, simple, élé­gant, avec une plume en or. Elle l’a­vait ache­té dans une pape­te­rie de la rue Mer­cière, à Lyon, un same­di de novembre, et elle avait dit en le lui offrant : « Pour que tu écrives des choses vraies. » Il n’a­vait pas com­pris, à l’é­poque. Il avait pris ça pour une gen­tillesse. Mais main­te­nant — dans cette chambre d’hô­tel à Flo­rence, après le Pon­tor­mo et le Bot­ti­cel­li et le Juge­ment Der­nier et les larmes dans la cathé­drale et les roses hal­lu­ci­nées et l’Ar­no qui atten­dait — main­te­nant il com­pre­nait. Des choses vraies. Pas des per­son­nages froids. Pas des écrans de fic­tion. Des choses vraies. Et la chose vraie, c’é­tait ceci : il était un homme de trente ans assis dans une chambre d’hô­tel à Flo­rence, et la beau­té l’a­vait bri­sé, et il ne savait pas com­ment se reconstruire.

Il posa le sty­lo. Il n’a­vait plus la force d’écrire.

*

Ce soir-là, Mrs. Bla­ck­wood le trou­va dans le jar­din. Il était assis sur le banc sous le magno­lia, dans le noir, sans lumière, les mains posées à plat sur ses genoux comme un homme qui attend un verdict.

Elle s’as­sit à côté de lui sans un mot. Le jar­din sen­tait le buis et le jas­min de nuit. La fon­taine gar­gouillait son éter­nelle phrase incom­pré­hen­sible. Au-des­sus d’eux, les étoiles — rares, pâles, noyées par la pol­lu­tion lumi­neuse de la ville — cli­gno­taient faiblement.

— Elea­nor, dit Léonce — et c’é­tait la pre­mière fois qu’il uti­li­sait son pré­nom, et ce simple pas­sage du « Mrs. Bla­ck­wood » au « Elea­nor » était un signe, le signe que quelque chose avait cédé dans le pro­to­cole, dans la dis­tance, dans toutes ces struc­tures invi­sibles qui nous empêchent de tom­ber les uns vers les autres.

— Oui, dit-elle.

— Est-ce que ça s’arrête ?

— Non, dit-elle dou­ce­ment. Ça ne s’ar­rête pas. Mais ça change de forme. La pre­mière vague est la pire. Elle vous sub­merge. Ensuite, vous appre­nez à nager. Ou plu­tôt — vous appre­nez que vous ne savez pas nager, et que c’est nor­mal, et que per­sonne ne sait nager, et que l’eau est plus douce qu’on ne croit.

Elle posa sa main ridée sur la main de Léonce. Ses bagues — trois bagues, deux en or, une en argent avec une tur­quoise — brillèrent dans l’obscurité.

— Mon mari Robert était his­to­rien de l’art. Spé­cia­liste du Quat­tro­cen­to. Il a pas­sé sa vie entière devant des tableaux et il n’a jamais pleu­ré devant un seul. Pas une fois. Et moi qui ne connais­sais rien à l’art, moi qui l’ac­com­pa­gnais par amour, pas par goût — moi j’ai pleu­ré devant le David dix ans après sa mort. C’est injuste, n’est-ce pas ? C’est absurde. L’homme qui savait ne sen­tait rien, et la femme qui ne savait pas a tout senti.

Elle tour­na la tête vers Léonce.

— Vous et votre per­son­nage anglais, c’est la même his­toire. Lui ne sent rien. Vous sen­tez tout. L’un de vous deux devait mou­rir pour que l’autre vive. Et c’est lui qui est mort. C’est tou­jours le per­son­nage qui meurt. L’au­teur sur­vit. C’est la loi.

— Je ne suis pas sûr de sur­vivre, dit Léonce.

— Vous sur­vi­vrez, dit Elea­nor Bla­ck­wood. Parce que Flo­rence ne tue pas. Flo­rence désha­bille. Et on ne meurt pas d’être nu. On a froid, c’est tout. Et puis on trouve un manteau.

Elle se leva, rajus­ta son col­lier de perles, et ren­tra dans le Grand Hotel d’un pas de reine exi­lée. Et Léonce res­ta seul dans le jar­din, sous le magno­lia dont les fleurs blanches brillaient dans le noir comme des yeux ouverts, et il sut que le len­de­main serait le jour le plus long, et il ne savait pas pour­quoi il le savait, mais il le savait, avec cette cer­ti­tude ani­male des créa­tures qui sentent l’o­rage avant qu’il n’éclate.

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