Le Rose de Pontormo
Le Rose de Pontormo
Parties 3 et 4
PARTIE III
C’est le huitième jour que tout commença — ou plutôt c’est le huitième jour que Léonce cessa de pouvoir faire semblant que rien n’avait commencé. Parce que les signes étaient là depuis le début, depuis le premier soir au balcon, ce nœud qui s’était desserré sans qu’il le veuille, et peut-être même avant, peut-être depuis le train, depuis cette main posée sur la vitre comme on touche un front fiévreux — ce geste n’était pas anodin, il le comprendrait plus tard, c’était déjà Florence qui l’appelait à travers la vitre, Florence qui prenait sa température avant même qu’il n’arrive.
Mais le huitième jour. Oui.
Il avait mal dormi. Des rêves agités dont il ne gardait que des fragments — un couloir de musée qui n’en finissait pas, des tableaux dont les visages bougeaient, et Mathilde, inexplicablement, debout au fond d’une salle vide, qui lui tournait le dos. Il s’était réveillé en sueur à quatre heures du matin, la chambre 307 baignée d’une lumière de lune bleutée, et il était resté allongé, les yeux ouverts, à écouter le silence du Grand Hotel — un silence qui n’en était pas un, parce qu’il y avait les craquements du parquet dans le couloir, et le bourdonnement lointain de la climatisation, et quelque part, très loin, un bruit d’eau, comme si quelqu’un prenait un bain à quatre heures du matin, et cette idée — quelqu’un dans l’eau, à cette heure, dans cet hôtel endormi — lui avait paru d’une étrangeté insoutenable.
Au petit déjeuner, Marco lui avait dit :
— Signore, vous avez les yeux d’un homme qui a vu un fantôme.
— Je n’ai vu aucun fantôme.
— Allora, c’est que le fantôme vous a vu, vous.
Marco avait ri de sa propre blague, mais son regard était resté sérieux, et Léonce avait senti dans ce regard quelque chose de vigilant, de presque paternel, comme si le barman du Grand Hotel Villa Medici avait vu passer suffisamment de voyageurs égarés pour reconnaître les premiers symptômes d’un égarement plus profond.
*
Ce matin-là, il décida de traverser l’Arno.
L’Oltrarno. La rive gauche. Le Florence des artisans, des ateliers, des petites places oubliées. Il passa le Ponte Santa Trinita sous un ciel parfaitement bleu — un bleu que les peintres de la Renaissance appelaient « azzurro oltremarino », bleu d’outre-mer, parce qu’il venait du lapis-lazuli qu’on importait d’Afghanistan, et cette idée que le bleu du ciel florentin avait un nom qui parlait de distance et de traversée lui plut, sans qu’il sache pourquoi, d’une manière disproportionnée. Il s’arrêta au milieu du pont et regarda l’Arno.
Le fleuve était bas, lent, d’un vert opaque mêlé de brun, charriant des algues et des reflets qui se déformaient paresseusement sous les arches. Ce n’était pas un beau fleuve. Ce n’était pas la Seine, ni le Tibre, ni même le Rhône qu’il connaissait à Lyon — ce Rhône puissant et froid qui fendait la ville comme une lame. L’Arno était modeste, presque domestique, un fleuve qui semblait attendre quelque chose, et Léonce pensa — sans raison, sans logique, la pensée s’imposa d’elle-même comme un intrus — que l’Arno attendait ses pages. Que ce fleuve stagnant était fait pour recevoir ce qu’on jetait. Qu’il avait déjà tout englouti en 1966 — les Crucifix et les manuscrits et la boue — et qu’il engloutirait encore.
Il chassa cette pensée. Absurde. Il n’allait rien jeter du tout. Il écrivait un roman et le roman avançait. Wynters était presque achevé. Six chapitres en huit jours. La méthode fonctionnait.
Il reprit sa marche.
L’Oltrarno le surprit. Après le Florence monumental de la rive droite — les Offices, le Duomo, la Piazza della Signoria —, c’était un quartier qui ressemblait à un village. Des rues étroites, des ateliers de menuisiers et de doreurs dont les portes ouvertes laissaient voir des copeaux de bois et des feuilles d’or, des épiceries sombres où pendaient des jambons et des tresses d’ail, des chats endormis sur des seuils, et cette odeur de colle et de vernis qui se mêlait à celle du café et du pain chaud. Des hommes en tablier travaillaient dans des arrière-boutiques minuscules, réparant des cadres, recousant des reliures, sculptant des pieds de table avec la même patience que leurs ancêtres six cents ans plus tôt. Le temps, ici, ne s’écoulait pas — il sédimentait.
Léonce marchait sans but, le cahier fermé dans sa poche. Il ne prenait pas de notes. Il ne pensait pas à Wynters. Il marchait, c’est tout, et ses pas le menèrent, par un enchaînement de ruelles qui semblait obéir à une logique souterraine — comme si la ville elle-même le guidait, comme si les pavés connaissaient le chemin — jusqu’à une petite place qu’il ne connaissait pas.
Piazza Santo Spirito.
C’était une place simple, presque austère. Une église à la façade nue — pas de marbre, pas de sculpture, juste un mur crépi, d’un blanc-gris fatigué, qui ne promettait rien. Des arbres, des bancs, une fontaine. Des vieux assis au soleil. Un marché de légumes dont les étals colorés — tomates rouges, aubergines violettes, artichauts verts — composaient involontairement un tableau plus vivant que bien des tableaux de musée. Et une lumière. Mon Dieu, une lumière. Elle tombait de biais à travers les feuillages des tilleuls et découpait sur les pavés des ombres mouvantes qui ressemblaient à des calligraphies, et Léonce resta immobile au bord de la place, saisi — oui, saisi, il n’y avait pas d’autre mot — par la beauté banale de cet endroit qui n’était dans aucun guide.
Ce n’est rien, se dit-il. Une place. Des arbres. De la lumière. Ce n’est rien.
Mais ses yeux se brouillèrent, très légèrement, et il dut s’asseoir sur un banc.
Un vieil homme à côté de lui mangeait une glace à la pistache avec la concentration d’un enfant. Des gouttes vertes tombaient sur sa chemise. Il ne s’en souciait pas. Il mangeait sa glace et regardait les arbres et il avait l’air d’un homme qui avait compris quelque chose d’essentiel que Léonce n’avait pas encore compris.
*
L’après-midi, il tenta de reprendre le travail. Chambre 307. Le bureau Empire. Le cahier ouvert. Wynters devait visiter le Bargello — le musée de sculpture, le David de Donatello, le buste de Brutus par Michel-Ange. Léonce essaya d’écrire la scène. « Wynters entre au Bargello et trouve l’endroit sinistre. Un ancien palais du podestat, une prison, un lieu d’exécutions. Les murs suintent l’histoire et Wynters n’aime pas l’histoire — il la trouve indiscrète, vulgaire, comme ces gens qui racontent leur vie aux inconnus. »
Il relut la phrase. Elle sonnait faux. Non — elle sonnait juste, mais d’une justesse mécanique, comme un métronome. Il manquait la vie. Il manquait le désordre. Il manquait ce quelque chose d’imprévisible qui fait qu’un personnage cesse d’être une marionnette et commence à exister. Wynters ne voulait pas exister. Wynters voulait rester dans le cahier, plat, contrôlé, obéissant.
Léonce posa son stylo. Le stylo de Mathilde.
Et soudain — il ne l’avait pas cherché, il ne l’avait pas voulu — le souvenir le submergea. Mathilde assise sur le lit de la Croix-Rousse, le jour de la rupture, ses cheveux défaits, ses yeux rouges, et cette phrase terrible prononcée d’une voix très calme, presque douce, qui était pire que si elle avait crié : « Tu ne me vois pas, Léonce. Tu ne m’as jamais vue. Tu regardes le monde comme on regarde un tableau — à distance, à travers un cadre, avec des mots entre toi et les choses. Tu n’es jamais dans la vie. Tu es toujours dans la phrase d’après. »
Il ferma les yeux. Respira. Compta jusqu’à dix. Rouvrit les yeux.
Sur la page du cahier, il avait écrit sans s’en rendre compte, d’une écriture différente de la sienne — plus rapide, plus désordonnée, presque griffonnée : « Wynters a peur. De quoi ? De tout. De la lumière. »
Il arracha la page et la jeta dans la corbeille.
*
Ce soir-là, il ne descendit pas dîner au restaurant. Il commanda un plateau dans sa chambre — un minestrone tiède, du pain, un verre de Chianti — et mangea assis sur le lit, pieds nus, le regard perdu dans le motif du papier peint. Un motif de feuilles et de fleurs entrelacées, d’un vert sombre sur fond crème, qui se répétait à l’infini avec des variations si subtiles qu’on ne savait jamais si c’était le même dessin ou un dessin différent, et cette incertitude — le même ou le différent, le même ou le différent — devint hypnotique, et il resta longtemps à fixer le mur, la cuillère de minestrone suspendue à mi-chemin entre l’assiette et sa bouche, oublié dans une contemplation qui n’avait rien de mystique mais tout de l’épuisement.
Quelqu’un frappa à la porte.
— Mr. Armand ? C’est le room service. Je viens chercher le plateau.
Il ouvrit. Ce n’était pas le room service. C’était un groom qu’il n’avait jamais vu — un jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans, brun, avec un visage d’ange florentin et un uniforme bordeaux trop grand pour lui.
— Scusi, Signore. Mrs. Blackwood m’a demandé de vous remettre ceci.
Il lui tendit un livre. Un petit volume relié de cuir brun, usé, les pages jaunies. Léonce le prit. Sur la couverture, en lettres dorées à demi effacées : « Rome, Naples et Florence — Stendhal — 1826 ».
Pas un mot d’accompagnement. Pas une carte. Juste le livre. L’édition originale. Léonce l’ouvrit au hasard et lut :
« J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. »
Il referma le livre. Ses mains tremblaient.
*
Le neuvième jour. Santa Felicita.
Il n’avait pas voulu y aller. Ou plutôt — il y avait une partie de lui qui voulait y aller et une partie qui résistait, et c’était la même partie, la même zone de lui-même qui était à la fois attirée et terrifiée, comme un nageur qui voit le gouffre sous ses pieds et qui ne peut pas s’empêcher de plonger les yeux dedans. Mrs. Blackwood avait dit : « Méfiez-vous de Santa Felicita. On y entre pour voir une Déposition et on en ressort sans peau. » Et cette phrase, depuis trois jours, tournait dans sa tête comme un refrain qu’on ne peut pas chasser, un de ces airs stupides qui vous collent au crâne, sauf que celui-ci n’était pas stupide, il était prophétique, et Léonce le savait, et c’est pour cela qu’il résistait, et c’est pour cela qu’il céda.
Santa Felicita est une église minuscule, cachée derrière le Ponte Vecchio, à l’entrée de l’Oltrarno. On la manque si on ne la cherche pas. La façade est modeste, presque anonyme, coincée entre des maisons, et rien ne laisse deviner ce qui se trouve à l’intérieur. C’est le piège de Florence — les trésors les plus dévastateurs sont toujours cachés dans les endroits les plus discrets.
Léonce poussa la porte. Un courant d’air frais le saisit — cette fraîcheur des églises italiennes qui semble remonter du sol comme une haleine de la terre. La nef était sombre, étroite, presque vide. Deux vieilles femmes priaient dans les premiers rangs. Un chat dormait sur un prie-Dieu. Et à droite, dans la première chapelle, la Cappella Capponi — un rideau à demi tiré, une lumière électrique crue qui tombait d’en haut sur le retable.
La Déposition de Pontormo.
Il fit un pas. Puis un autre.
Le tableau n’était pas grand. Trois mètres sur deux, peut-être. Mais il occupait tout l’espace, il absorbait tout l’air de la chapelle, il ne laissait rien d’autre exister autour de lui. Des couleurs qu’on n’avait jamais vues nulle part — un rose irréel, un bleu de lune, un vert acide, des chairs translucides, comme si les personnages étaient faits non pas de peau mais de lumière colorée. Le Christ mort, porté par des figures flottantes qui semblaient ne toucher le sol que par accident, et la Vierge, les yeux levés, les bras écartés dans un geste qui n’était ni de prière ni de désespoir mais de quelque chose d’autre — d’un étonnement absolu, comme si la douleur était devenue si grande qu’elle avait dépassé la douleur et était devenue autre chose, une espèce de stupéfaction métaphysique face à l’inconcevable.
Et il n’y avait pas de sol. C’était cela, le génie terrible de Pontormo — pas de sol, pas de terre, pas de fond. Les personnages flottaient dans un espace sans gravité, sans haut ni bas, sans ancrage. Tout le monde tombait et personne ne tombait. Le Christ descendait mais ne touchait rien. Les porteurs le tenaient mais ne le retenaient pas. C’était une chute suspendue, une chute éternelle, une chute qui ne finirait jamais parce qu’il n’y avait nulle part où tomber.
Léonce resta immobile devant le tableau. Une minute. Deux. Cinq.
Puis quelque chose se produisit dans sa poitrine. Une contraction. Pas de la douleur — autre chose. Une pression, comme si quelqu’un appuyait de l’intérieur, comme si quelque chose d’enfoui très profondément essayait de remonter à la surface. Ses yeux se brouillèrent. Le rose du tableau se mit à vibrer, à pulser, à irradier au-delà du cadre, et les figures flottantes commencèrent à se mouvoir — non, pas se mouvoir, respirer, elles respiraient, la Vierge respirait, le Christ respirait d’un souffle mort, et la lumière crue devenait une lumière vivante, et les couleurs chantaient, oui, c’était le mot, elles chantaient, pas un chant audible mais un chant qu’il percevait avec ses yeux, une vibration qui entrait par les pupilles et descendait dans la gorge et dans la poitrine et dans le ventre.
Il sentit ses genoux fléchir.
Non. Pas ici. Pas maintenant.
Il se retint à la balustrade de la chapelle. Ses mains étaient moites. Son cœur battait trop vite, trop fort, il l’entendait dans ses oreilles comme un tambour, et la sueur coulait le long de ses tempes, et les vieilles femmes au fond de l’église priaient sans lever les yeux, et le chat dormait sur le prie-Dieu, et personne ne voyait rien, personne ne savait que quelque chose venait de se briser en lui, quelque chose de très ancien, de très dur, un mur intérieur dont il ignorait l’existence et qui venait de se fissurer sous la pression insupportable du rose de Pontormo.
Il sortit de l’église en titubant.
L’air du dehors le frappa comme une gifle — chaud, bruyant, plein de moteurs et de voix. Il s’adossa au mur et ferma les yeux. Respirer. Juste respirer. Ce n’est rien. C’est un malaise. C’est la chaleur, la fatigue, le manque de sommeil. Ce n’est pas le tableau. Les tableaux ne font pas ça. Les tableaux restent dans leurs cadres. Les tableaux ne traversent pas les yeux pour descendre dans le corps. Ce n’est pas —
Mais il savait. Il savait exactement ce que c’était. Il avait lu Stendhal. Il avait lu le passage du livre que Mrs. Blackwood lui avait envoyé. « J’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. »
Il marcha jusqu’au Ponte Vecchio et s’accouda au parapet, au milieu des touristes et des orfèvres, le souffle court, les mains tremblantes, et il regarda l’Arno couler en dessous, lent et vert, et il pensa : c’est exactement ce que Wynters ne devait jamais ressentir. C’est exactement ce que j’écrivais contre. Et c’est moi. C’est moi qui tombe.
*
Il rentra au Grand Hotel en fin de matinée. Marco le vit traverser le hall et quelque chose dans sa démarche — un pas trop lent, une épaule plus basse que l’autre, cette manière de ne pas regarder devant soi — fit froncer les sourcils du barman.
— Signore Armand. Un caffè ?
— Un whisky.
Marco haussa un sourcil mais ne dit rien. Il servit un Lagavulin avec la même précision horlogère que ses espressos et le posa devant Léonce sans commentaire.
— Marco, dit Léonce après la première gorgée, est-ce qu’il arrive que des clients… soient malades ici ? Je veux dire — pas physiquement malades. Autrement.
Marco essuya un verre avec une lenteur délibérée.
— Firenze è una malattia, Signore. Florence est une maladie. Les docteurs de l’hôpital Santa Maria Nuova ont un nom pour ça. Il Sindrome di Stendhal. Des touristes qui s’évanouissent aux Offices, qui pleurent devant un Giotto, qui ont des crises de panique dans le Duomo. L’hôpital en reçoit dix, quinze par an. Toujours les mêmes profils — des gens sensibles, cultivés, qui arrivent avec trop d’attentes et pas assez de défenses. Florence entre en eux et ils ne savent pas comment la faire sortir.
Il rangea le verre et en prit un autre.
— Quand j’ai commencé ici, il y a vingt-trois ans, il y avait une femme japonaise au troisième étage. Une professeure de littérature, je crois. Elle venait pour un congrès sur Dante. Le deuxième jour, elle est allée voir le Paradis du Baptistère — la mosaïque du plafond, le Christ doré, énorme — et elle est restée quatre heures debout à le regarder sans bouger. Quatre heures. Le gardien a fini par appeler une ambulance. Elle ne parlait plus. Elle souriait, c’est tout. Un sourire très doux, très calme, comme quelqu’un qui a vu quelque chose que les autres ne voient pas. Les médecins ont dit que c’était le syndrome. Elle est restée trois jours à l’hôpital et elle est repartie au Japon. Elle n’a jamais terminé son congrès.
Marco posa ses deux mains à plat sur le comptoir et regarda Léonce droit dans les yeux.
— Signore, vous avez vu quelque chose ce matin qui vous a fait mal.
Ce n’était pas une question.
— Pontormo, dit Léonce.
— Ah, fit Marco. La Deposizione. Oui. Pontormo fait ça aux gens. C’est le plus dangereux de tous. Pire que Michel-Ange, pire que Botticelli. Parce que les autres sont magnifiques mais ils sont dans le monde. Pontormo n’est pas dans le monde. Pontormo est ailleurs. Et quand on regarde un tableau qui est ailleurs, on risque d’aller ailleurs aussi.
*
Les jours qui suivirent furent étranges.
Léonce continuait d’écrire — ou de tenter d’écrire. Mais Wynters lui échappait. Le personnage qu’il avait créé froid et maîtrisé commençait à se fissurer sous ses doigts, comme un masque qu’on porte trop longtemps et qui se craquelle avec la chaleur du visage. Des phrases incongrues apparaissaient dans le manuscrit — des phrases que Léonce n’avait pas prévues et qui venaient d’un endroit de lui-même qu’il ne contrôlait pas. « Wynters s’arrête devant le Caravage et son cœur — non. Non. Wynters ne s’arrête devant rien. » Il raturait, corrigeait, reprenait. Mais les fissures revenaient, toujours au même endroit, comme l’eau qui trouve son chemin dans un mur, toujours par la même lézarde, avec une patience minérale.
La nuit, il dormait mal. Des rêves de tableaux vivants, de couloirs infinis, de visages peints qui ouvraient les yeux. Il se réveillait avec la sensation d’avoir été regardé pendant son sommeil — non pas par quelqu’un dans la chambre, mais par quelque chose de plus vaste, de plus ancien, comme si Florence tout entière le regardait dormir à travers les murs du Grand Hotel, à travers les murs de cinq siècles.
Les voix de l’hôtel prenaient une qualité différente. Les conversations qu’il saisissait au bar, au restaurant, dans le hall, devenaient plus étranges, plus chargées de sens — ou c’était lui qui projetait du sens là où il n’y en avait pas, il ne savait plus.
Un matin, dans l’ascenseur, un homme d’affaires italien parlait au téléphone :
— Il problema è la luce. La luce cambia tutto. Se cambia la luce, cambia il valore.
Le problème c’est la lumière. La lumière change tout. Si la lumière change, la valeur change.
Il parlait d’immobilier, probablement. Ou de vin. Ou de n’importe quoi. Mais Léonce entendit autre chose. Il entendit une vérité sur l’art, sur la perception, sur la fragilité de tout — la lumière change tout, et la valeur n’est que de la lumière — et il dut s’appuyer à la paroi de l’ascenseur, la cage dorée qui montait en grinçant, et il sentit à nouveau ce vertige, cette pression dans la poitrine, et il se dit : je suis en train de devenir fou. Je suis en train de voir des signes partout. C’est le début de quelque chose et je ne sais pas de quoi.
Un soir, au restaurant, les Américains parlaient d’un tableau volé.
— The Nazis took it in ’44, disait Howard. It was in the Uffizi vault. A small Cranach. Venus with a Veil. They shipped it to Germany and it vanished. Some say it’s in a salt mine in Austria. Some say it burned. Some say it’s in a private collection in Buenos Aires, behind a false wall, and somebody looks at it every night, alone.
— That’s the saddest thing I’ve ever heard, disait Patricia. A painting that only one person can see.
— Or the most beautiful, disait Howard. Art was never meant for everyone. Art was meant for the one who understands.
Léonce écoutait et chaque phrase creusait un sillon en lui, labourait quelque chose, retournait une terre qu’il n’avait jamais retournée. Un tableau que personne ne voit. Un tableau qui existe pour un seul regard. L’art comme solitude absolue. Et il pensa à Wynters, son personnage qui ne voyait rien, et il se demanda si Wynters n’était pas ce tableau caché — une œuvre invisible, qui n’existait pour personne, qui était enfermée derrière un faux mur dans un pays lointain, et que lui, Léonce, regardait seul chaque nuit dans sa chambre du Grand Hotel, seul avec un fantôme, seul avec un miroir.
Mrs. Blackwood, qu’il n’avait pas revue depuis l’envoi du Stendhal, réapparut un soir dans le hall. Elle portait la même robe noire, le même collier de perles, mais quelque chose avait changé dans son visage — un pli d’inquiétude autour des yeux, ou de curiosité, ou de reconnaissance, comme si elle déchiffrait en Léonce un texte qu’elle avait déjà lu.
— Vous avez été à Santa Felicita, dit-elle.
— Comment le savez-vous ?
— Vous marchez différemment. Avant, vous marchiez comme quelqu’un qui sait où il va. Maintenant, vous marchez comme quelqu’un qui revient de quelque part.
Elle lui prit le bras — un geste inattendu, d’une intimité soudaine qui contredisait toute sa réserve anglaise — et l’entraîna vers le jardin intérieur. Ils s’assirent sous un magnolia. Le soir tombait. Les cyprès se découpaient en noir sur un ciel d’un violet profond. Une fontaine gargouillait quelque part, un bruit d’eau discret, continu, qui semblait dire quelque chose en une langue inconnue.
— Je vais vous raconter une histoire, dit-elle. Quand je suis arrivée à Florence, il y a onze ans, je venais d’enterrer mon mari. Robert. Un homme merveilleux et impossible, comme tous les hommes merveilleux. J’étais venue pour une semaine. Pour me changer les idées, comme on dit. Quelle expression absurde — comme si les idées étaient des draps qu’on met à sécher. Je suis allée à l’Académie voir le David de Michel-Ange, et en entrant dans la salle, en le voyant au fond du couloir, immense, blanc, nu, parfait — j’ai compris que je n’avais jamais regardé Robert de cette façon. Avec cette attention. Cette intensité. Cette… nudité du regard. J’avais vécu trente-sept ans avec un homme sans jamais le voir vraiment, et il a fallu qu’il meure et qu’une statue de marbre me regarde pour que je comprenne ce que j’avais perdu.
Elle ajusta son collier de perles d’un geste machinal.
— Je ne suis jamais repartie. Non pas que Florence m’ait retenue — c’est que l’Angleterre m’avait expulsée. On ne revient pas d’une vision. On ne revient pas de la nudité. C’est irréversible.
Léonce ne dit rien. Il regardait le jardin s’assombrir autour d’eux, le magnolia dont les fleurs blanches prenaient dans le crépuscule un éclat phosphorescent, la fontaine invisible, et il sentit, avec une certitude qui ne devait rien à la raison, que Mrs. Blackwood n’était pas une femme qu’il avait rencontrée par hasard dans un hôtel. Elle était un signe. Comme le Pontormo. Comme la lumière sur la Piazza Santo Spirito. Comme la phrase de l’homme dans l’ascenseur. Florence lui envoyait des émissaires, et chacun portait le même message, et le message était : cède.
— Mrs. Blackwood, dit-il d’une voix qu’il ne reconnut pas lui-même — une voix plus basse, plus fragile, une voix d’enfant presque. Je crois que quelque chose m’arrive.
— Je sais, dit-elle. Et c’est une très bonne chose. Les pires vies sont celles où rien n’arrive.
*
Cette nuit-là, il ouvrit son cahier et tenta d’écrire le chapitre où Wynters visite le Palazzo Vecchio. Mais au lieu de Wynters, c’est lui qui apparaissait sur la page — lui, Léonce, trente ans, stylo de Mathilde à la main, assis dans une chambre d’hôtel à Florence, en train d’écrire sur un homme qui n’existait pas pour éviter de ressentir ce qu’il ressentait, et ce qu’il ressentait, c’était — quoi ? De la peur. De la beauté. De la peur de la beauté. De la beauté de la peur. Les mots se retournaient, se contredisaient, s’avalaient eux-mêmes, et le cahier se remplissait d’un texte qui n’était ni le roman de Wynters ni le journal de Léonce mais quelque chose d’intermédiaire, un territoire innommé, une zone grise entre la fiction et la confession où les deux voix se mêlaient et où l’on ne savait plus qui écrivait qui — si c’était Léonce qui écrivait Wynters ou Wynters qui écrivait Léonce.
À trois heures du matin, il posa le stylo. Ses doigts étaient tachés d’encre — de l’encre bleue, comme les doigts de Filippo étaient tachés de pigments — et il regarda ses mains et il vit les mains du restaurateur, ces mains qui touchaient les siècles, et il comprit que l’encre et les pigments étaient la même chose, que l’écriture et la peinture étaient la même tentative, la même folie — toucher ce qui ne se touche pas, fixer ce qui s’écoule, retenir la beauté avant qu’elle ne disparaisse.
Il alla à la fenêtre. Florence dormait. Le dôme de Brunelleschi flottait dans le noir comme toujours, mais cette nuit-là il ne flottait pas — il pesait. Il pesait de tout le poids de cinq siècles, de toutes les mains qui l’avaient bâti, de toutes les vies qu’il avait abritées, de toute la beauté accumulée dans cette ville qui ne cessait jamais, jamais, de produire de la beauté, comme un cœur qui ne cesse pas de battre, même la nuit, même quand personne ne l’écoute.
Et Léonce sentit, pour la première fois avec une clarté absolue, qu’il ne pourrait pas finir ce roman. Que Wynters était mort. Que le personnage froid qu’il avait inventé pour se protéger de Florence était devenu inutile, parce que Florence avait trouvé un autre chemin — pas par les yeux de Wynters, mais par les siens, directement, sans filtre, sans cadre, sans la distance salvatrice de la fiction.
Il ne savait pas encore ce que cela signifiait. Il ne savait pas que le pire était à venir. Il savait seulement que la méthode était morte, que le cahier mentait, et que demain il se réveillerait dans une ville qui n’avait plus de murs entre elle et lui.
Il laissa la fenêtre ouverte. L’air de Florence entra dans la chambre — tiède, parfumé, chargé de siècles — et il s’endormit tout habillé sur le lit, le cahier ouvert à côté de lui, les pages couvertes d’une écriture qu’il ne reconnaîtrait plus le lendemain.
PARTIE IV
Il ne sut jamais exactement quand il bascula. C’est le propre de la chute — on ne la sent pas au moment où elle commence, on ne la sent qu’au moment où le sol n’est plus là, et alors il est trop tard, et alors on tombe, et la seule chose qu’on peut faire c’est tomber, et regarder le monde défiler autour de soi avec cette lenteur hallucinée des choses qu’on ne peut plus arrêter.
Le dixième jour, peut-être. Ou le onzième. Les jours avaient cessé de se compter normalement. Ils ne se succédaient plus — ils se superposaient, comme des feuilles de papier calque empilées, et à travers chacun on voyait les traces du précédent, et du précédent encore, et l’ensemble formait un dessin que Léonce ne parvenait pas à déchiffrer mais qui, il en était certain, voulait dire quelque chose.
Le matin, il sortait du Grand Hotel et Florence n’était plus la même ville.
Non — Florence était exactement la même ville. C’est lui qui n’était plus le même homme. La distinction est essentielle et Léonce la perdait, et c’était précisément dans cette perte que résidait la maladie — ne plus savoir si c’est le monde qui a changé ou soi, ne plus savoir où finit le regard et où commence la chose regardée, ne plus savoir si la beauté est dans le tableau ou dans l’œil, si la douleur est dans le Christ de Pontormo ou dans la poitrine de celui qui le regarde.
*
Le onzième jour — appelons-le le onzième, même si Léonce n’aurait pas pu le confirmer — il retourna aux Offices.
Il n’avait pas voulu y retourner. Il avait prévu de rester dans sa chambre, d’écrire, de reprendre le contrôle. Mais en descendant prendre le petit déjeuner, il avait croisé dans le hall du Grand Hotel un groupe de touristes anglais qu’un guide menait vers la sortie, et le guide disait — en anglais, d’une voix nasale et mécanique, la voix de quelqu’un qui récite pour la millième fois un texte appris par cœur — « This morning we will visit the Uffizi Gallery, which houses one of the finest collections of Renaissance art in the world » — et ces mots, « one of the finest collections of Renaissance art in the world », prononcés avec cette platitude de brochure touristique, cette obscénité du résumé, cette façon de réduire cinq siècles de génie à une phrase d’agence de voyage, avaient produit en Léonce une réaction physique — une nausée, brève mais violente, comme si son corps refusait désormais qu’on traite l’art avec désinvolture.
Et il s’était dit : j’y retourne. J’y retourne et cette fois je ne prends pas de notes. Pas de cahier. Pas de Wynters. J’y vais seul, nu, sans filtre.
Il entra aux Offices à neuf heures. Le musée était encore calme — quelques gardiens somnolents, des salles presque vides, cette odeur particulière des vieux musées qui est un mélange de cire, de poussière et de temps. Il traversa les premières salles sans s’arrêter. Les Primitifs, les fonds d’or, les Vierges hiératiques — il les avait déjà vus, classés, étiquetés. Il monta. Les salles du Quattrocento. Filippo Lippi, Paolo Uccello, Piero della Francesca.
Et puis. La salle de Botticelli.
Il y avait la Naissance de Vénus, qu’il avait regardée huit jours plus tôt avec les yeux de Wynters et qu’il avait trouvée — que Wynters avait trouvée — usée par les reproductions, banale à force d’être célèbre. Mais ce matin-là, Léonce ne regarda pas Vénus. Il regarda l’autre tableau. Celui d’à côté. Celui que les touristes regardent moins parce qu’il est plus grand, plus complexe, plus difficile.
Le Printemps.
Il s’assit sur la banquette au centre de la salle et il regarda.
C’est un jardin. Un jardin sombre, touffu, un sous-bois de lauriers et d’orangers aux fruits d’or, et dans ce jardin des figures dansent, marchent, flottent — les trois Grâces entrelacées, Mercure qui lève le bras vers les nuages, Flore qui avance en semant des fleurs, Zéphyr qui saisit la nymphe Chloris et de la bouche de Chloris sortent des roses, et au centre Vénus, pas la Vénus nue de l’autre tableau mais une Vénus habillée, grave, qui regarde le spectateur avec une sérénité terrifiante, la main droite levée dans un geste de bénédiction ou d’avertissement — on ne sait pas, on ne saura jamais, et c’est cette ambiguïté qui fait du tableau un gouffre.
Léonce regarda le Printemps et le Printemps le regarda.
Et quelque chose se produisit qu’il ne pourrait jamais décrire exactement, parce que les mots sont faits pour le monde des choses solides et ce qui se produisit n’était pas solide, ce n’était pas du monde des choses — c’était de l’autre côté. Le jardin du tableau s’ouvrit. Non pas physiquement — les pigments restèrent sur le bois, le cadre ne bougea pas — mais quelque chose dans l’espace entre le tableau et ses yeux se modifia, une membrane invisible se déchira, et il fut dedans. Il fut dans le jardin. Il sentit l’odeur des orangers — une odeur si forte, si réelle, qu’il tourna la tête pour vérifier qu’il n’y avait pas un oranger dans la salle — et il entendit le vent dans les lauriers, et il vit les pieds nus des Grâces fouler l’herbe, et les roses tombaient de la bouche de Chloris sur le sol du musée, il les voyait tomber, des pétales roses qui se posaient sur le parquet ciré, et il savait que c’était impossible, il savait qu’il hallucinait, et cette connaissance ne changeait rien, parce que la beauté n’a pas besoin de la permission de la raison pour exister.
Combien de temps resta-t-il assis là ? Il ne sut jamais. Un gardien le toucha à l’épaule. « Signore, sta bene ? » Il cligna des yeux. Le jardin se referma. Les roses disparurent. Il était assis sur une banquette dans un musée et un homme en uniforme le regardait avec inquiétude.
— Si, dit-il. Si, sto bene.
Il n’allait pas bien du tout.
*
Il sortit des Offices et marcha. Marcher était la seule chose qui le maintenait dans le réel — le contact des pieds sur les pavés, le bruit de ses semelles, la pesanteur de son corps qui le rattachait à la terre. Parce que la terre n’allait plus de soi. Depuis le Printemps de Botticelli, depuis le jardin ouvert, la terre n’était plus un sol, c’était une hypothèse, et Léonce marchait sur une hypothèse en serrant les poings dans ses poches pour ne pas flotter, pour ne pas s’élever, pour rester là, en bas, parmi les vivants.
Il traversa la Piazza della Signoria. Le Palazzo Vecchio, massif, crénelé, sa tour qui perçait le ciel comme un doigt de pierre. Le Neptune de la fontaine, sa blancheur obscène au milieu des bronzes. La Loggia dei Lanzi avec ses sculptures violentes — le Persée de Cellini brandissant la tête de Méduse, l’Enlèvement des Sabines de Giambologna, ces corps tordus dans un élan impossible. Et les copies — le David de Michel-Ange, copie, le Marzocco de Donatello, copie — toute cette place était un théâtre de copies et d’originaux mêlés, et qui pouvait encore dire la différence, et est-ce que la différence importait, et est-ce qu’un homme qui hallucine des roses tombant d’un tableau est plus fou qu’un homme qui passe devant un faux David en croyant voir le vrai ?
Il s’assit à la terrasse d’un café. Commanda un espresso. Ses mains tremblaient tellement qu’il renversa la moitié de la tasse dans la soucoupe. La serveuse — une jeune femme brune aux yeux très noirs, un tablier blanc, un sourire rapide — essuya sans commentaire et lui en apporta un autre. Et dans ce geste simple — essuyer, remplacer, sourire — il y eut une grâce qui le bouleversa, une beauté quotidienne, invisible, une beauté qui n’était dans aucun musée et qui était peut-être la seule beauté supportable, la seule qui ne tuait pas.
Il but le deuxième espresso. Ses mains tremblaient toujours.
À la table d’à côté, deux femmes italiennes d’une cinquantaine d’années fumaient en parlant très vite. Il ne comprenait pas tout mais il saisissait des fragments — « il matrimonio di Claudia », « un disastro », « i fiori erano orribili » — le mariage de Claudia, un désastre, les fleurs étaient horribles — et cette conversation banale, cette catastrophe florale, ces préoccupations si merveilleusement triviales le rassurèrent un instant, comme une main posée sur l’épaule, comme quelqu’un qui dirait : le monde est encore là, le monde est fait de mariages ratés et de fleurs moches et de café renversé, le monde n’est pas que des tableaux qui s’ouvrent et des jardins qui vous avalent.
Mais la main se retira. Et le vertige revint.
*
Les jours suivants — le douzième, le treizième — furent un brouillard.
Léonce marchait dans Florence sans plan, sans méthode, sans cahier. Il entrait dans les églises au hasard et chaque église était un piège, chaque chapelle contenait quelque chose qui le frappait au ventre — une Annonciation de Fra Angelico à San Marco où l’ange et la Vierge étaient si proches qu’on sentait le souffle de l’un sur le visage de l’autre, un Crucifix de Giotto à Santa Maria Novella dont les yeux mi-clos le suivirent d’un bout à l’autre de la nef, un fragment de fresque anonyme dans une église qu’il ne retrouverait jamais, un simple visage de femme peint à même le mur, à demi effacé par le temps, et ce visage ressemblait à Mathilde — non, il ne ressemblait pas à Mathilde, il n’avait rien de Mathilde, c’est lui qui projetait Mathilde sur tout, Mathilde sur les fresques, Mathilde sur les pierres, Mathilde sur l’Arno — et il comprit que le syndrome de Stendhal et le deuil amoureux étaient la même chose, la même brèche, le même effondrement des défenses, et que Florence ne l’avait pas brisé — Florence avait simplement trouvé la fissure que Mathilde avait ouverte et s’y était engouffrée.
Au Grand Hotel, le personnel commençait à murmurer. Marco l’avait noté le premier — les retours de plus en plus tardifs, les repas sautés, les yeux cernés, cette façon de traverser le hall comme un fantôme, de ne pas répondre quand on lui parlait, de rester debout dans le jardin à regarder le magnolia pendant des minutes entières sans bouger. Le concierge en avait parlé au directeur. Le directeur avait haussé les épaules — « C’est un Français, ils sont tous comme ça » — mais Marco n’était pas d’accord. Marco avait vu la professeure japonaise, vingt ans plus tôt. Marco connaissait les signes.
Un soir, Filippo le restaurateur vint s’asseoir à côté de lui au bar. Léonce était là depuis une heure, devant un verre d’amaro qu’il n’avait pas touché, les yeux fixés sur une photographie au mur — un portrait en noir et blanc d’un homme qu’il ne connaissait pas, un client des années cinquante probablement, un visage mince, des yeux graves, une cigarette entre les doigts.
— Léonce, dit Filippo doucement.
Il ne répondit pas.
— Léonce, répéta le restaurateur en posant sa main — cette main tachée de bleu de cobalt, de jaune de Naples, de six cents ans de pigments — sur le bras du jeune homme.
Léonce tourna lentement la tête. Ses yeux étaient vitreux, dilatés, comme ceux d’un homme qui regarde quelque chose de très lointain.
— Filippo, dit-il. Savez-vous pourquoi Pontormo n’a pas peint de sol dans la Déposition ?
— Parce que la douleur n’a pas de sol, dit Filippo. Parce que quand on perd quelqu’un, on flotte. On ne touche plus rien.
— C’est exactement ça, dit Léonce avec un sourire qui n’en était pas un — un rictus, une grimace de compréhension trop vive, trop aiguë. On flotte. Filippo, je flotte. Depuis Santa Felicita, je flotte. Je marche dans Florence et mes pieds ne touchent plus les pavés. Les tableaux sortent de leurs cadres. Les fresques respirent. J’ai vu des roses tomber du Printemps de Botticelli sur le parquet des Offices. Des pétales roses, sur le parquet. Je les ai vus.
Filippo ne dit rien pendant un long moment. Il tenait toujours le bras de Léonce. Puis :
— Quand j’ai commencé à restaurer, j’avais vingt-quatre ans. On m’a confié une Madone de Giotto, très abîmée. Je devais nettoyer un millimètre de surface par jour. Un millimètre. Et au bout de trois mois, j’ai commencé à rêver de la Madone. À rêver que je la touchais et qu’elle me touchait. Que ses doigts peints se posaient sur mes doigts vivants. Que la peinture et la chair ne faisaient plus qu’un. Mon maître m’a dit : « Filippo, quand l’œuvre commence à te toucher en retour, il faut t’éloigner. Sinon tu te perds dedans. Tu deviens l’œuvre. Et l’œuvre n’a pas besoin de toi — c’est toi qui as besoin d’elle. »
Il serra le bras de Léonce.
— Il faut vous éloigner.
— Je ne peux pas, dit Léonce. C’est trop beau.
Et c’était dit avec une telle simplicité, une telle nudité — comme un enfant qui dit « j’ai peur » ou « j’ai faim » — que Filippo sentit sa gorge se nouer et ne répondit rien, parce qu’il n’y avait rien à répondre à un homme qui se noyait dans la beauté, rien d’autre que lui tendre la main et espérer qu’il la saisisse.
*
La nuit du treizième jour.
Léonce ne dormit pas. Il resta assis au bureau Empire, le cahier ouvert devant lui, et il écrivit. Mais ce qu’il écrivait n’avait plus rien à voir avec Wynters. Wynters avait disparu, fondu, évaporé — il n’en restait que le nom, tout en haut de la première page, comme une épitaphe. Ce que Léonce écrivait maintenant était un texte sans forme, sans structure, un flux de mots qui coulait comme l’Arno — lent, trouble, charriant des débris de pensées, des images de tableaux, des fragments de conversations entendues au Grand Hotel, des souvenirs de Mathilde, des descriptions de lumière, tout mélangé, tout confondu, un magma verbal où la fiction et le réel avaient cessé de se distinguer.
Il écrivait : « Le rose de Pontormo est la couleur de la douleur quand la douleur dépasse la douleur et devient autre chose, une extase, une lévitation, et le bleu de Fra Angelico est le bleu de l’impossible, le bleu de ce qu’on ne peut pas atteindre, le bleu du ciel vu depuis l’intérieur d’une cellule de moine, et le vert de l’Arno est le vert de l’oubli, le vert de ce qui emporte et ne rend pas, et Mathilde avait les yeux verts, je ne l’avais jamais remarqué, je ne l’avais jamais vue, elle avait raison, je ne voyais rien, je ne voyais que les tableaux, je ne voyais que le cadre et jamais ce qu’il contenait, et maintenant les cadres explosent, et tout se déverse, et je suis dans le jardin de Botticelli, et les roses tombent, et Chloris ouvre la bouche et c’est la voix de Mathilde qui en sort, et elle dit : tu ne me vois pas, Léonce, tu ne m’as jamais vue — »
Il s’arrêta. Sa main tremblait trop pour continuer. L’encre du stylo avait bavé, traçant sur la page des traînées bleues qui ressemblaient à des veines, à des rivières, à des craquelures sur une fresque ancienne. Il regarda ce qu’il avait écrit et ne le reconnut pas. Ce n’était pas de la littérature. Ce n’était pas un roman. C’était quelque chose d’autre — un cri, peut-être, ou une prière, ou un aveu — quelque chose qui n’avait pas de nom parce que les noms sont des cadres et que les cadres venaient d’exploser.
Il se leva et alla à la fenêtre.
Florence, en bas, dans le noir. Mais cette nuit-là, Florence n’était pas endormie. Ou plutôt — Florence dormait, mais Léonce entendait son rêve. Il entendait le rêve de la ville — le murmure des pierres, le souffle des statues, le bruissement des toiles dans les musées fermés, le grincement des cadres sur les murs des églises, et sous tout cela, comme une basse continue, le grondement sourd de l’Arno qui roulait ses eaux vertes dans le noir, emportant vers la mer tout ce que Florence avait produit et perdu, les peintures noyées, les manuscrits engloutis, les vies oubliées, et les pages que Léonce n’avait pas encore jetées mais qu’il jetterait, il le savait maintenant, il le savait avec la certitude des somnambules qui marchent vers le vide en souriant.
*
Le quatorzième jour. Ou le quinzième. Ça n’avait plus d’importance.
Léonce se réveilla tard — onze heures passées. La chambre 307 était baignée d’une lumière crue qui blessait les yeux. Il avait dormi tout habillé, les chaussures aux pieds, le cahier ouvert sur la poitrine comme un livre de prières. Il se leva avec difficulté. Ses jambes étaient faibles, son corps lui semblait étranger — trop lourd et trop léger à la fois, comme s’il était fait de deux matières contradictoires, de chair et de lumière, et qu’elles ne parvenaient plus à cohabiter.
Il ne prit pas de petit déjeuner. Il descendit directement dans le hall et sortit.
Florence, à midi, en mai. La chaleur était écrasante. Les rues tremblaient dans la brume de chaleur, les façades ondulaient comme des mirages, et la lumière — cette lumière toscane qu’il avait trouvée belle le premier jour — était devenue un excès, une violence, un projecteur braqué sur la ville qui ne laissait aucune ombre, aucun refuge, qui montrait tout avec une brutalité insoutenable. Les touristes marchaient en shorts et en casquettes, glaces à la main, appareils photo autour du cou, et leur normalité terrifiait Léonce — comment pouvaient-ils être si calmes, si indifférents, comment pouvaient-ils passer devant le Baptistère sans défaillir, comment pouvaient-ils manger des glaces à la pistache à trois mètres des portes de Ghiberti, ces portes que Michel-Ange avait appelées les Portes du Paradis, comment pouvaient-ils être si près du Paradis et ne rien sentir ?
Il marcha jusqu’au Duomo. La cathédrale était une montagne de marbre blanc, vert et rose, une pâtisserie géante, un délire géométrique qui ne finissait jamais. Il leva les yeux vers le dôme de Brunelleschi — ce dôme qu’il voyait chaque nuit depuis sa fenêtre, ce dôme familier, rassurant — et pour la première fois il sentit son poids. Quarante-cinq mille tonnes de pierre et de brique suspendues dans le vide, retenues par rien d’autre que le génie d’un homme qui avait eu l’audace de croire que la matière pouvait défier la gravité. Et cette audace — cette folie, cet acte de foi insensé — lui apparut soudain comme la métaphore de tout ce qu’il vivait : on peut bâtir quelque chose d’immense et de beau dans le vide, mais il faut accepter que ça puisse tomber.
Il entra dans la cathédrale. La nef immense, la pénombre, les vitraux qui filtraient une lumière colorée — et là-haut, à l’intérieur du dôme, le Jugement Dernier de Vasari et Zuccari, cette fresque vertigineuse qui couvrait les trois mille six cents mètres carrés de la coupole, un tourbillon de corps nus, d’anges, de démons, le Christ en gloire au sommet et l’Enfer en bas, les damnés précipités dans les flammes, les élus montant vers la lumière, et tout cela tournait, tournait au-dessus de lui comme un maelström de couleurs et de formes, et Léonce leva la tête et regarda et le vertige le saisit — un vrai vertige cette fois, physique, brutal, le sol bascula sous ses pieds, les colonnes de la nef se mirent à osciller, le plafond descendit vers lui ou c’est lui qui montait vers le plafond, et les corps peints du Jugement Dernier bougèrent, les damnés tombèrent pour de vrai, les anges battirent des ailes, et le Christ au sommet le regarda — directement, personnellement, sans intermédiaire — et ce regard était le même que celui de la Vierge de Raphaël au Palazzo Pitti, le même que celui de Vénus au centre du Printemps, le même regard depuis le début, depuis le premier jour, le regard de Florence, le regard de la beauté elle-même qui disait : je te vois, Léonce, je t’ai toujours vu, et maintenant tu vas tomber.
Il tomba.
Pas physiquement. Ses jambes tinrent. Il ne s’évanouit pas. Mais quelque chose en lui tomba, s’effondra, s’écroula comme un bâtiment miné de l’intérieur dont les fondations cèdent d’un coup, et il resta debout au milieu de la cathédrale, immobile, les yeux levés vers le Jugement Dernier, la bouche entrouverte, les bras le long du corps, et des larmes coulaient sur ses joues — pas des larmes de tristesse, pas des larmes de joie, des larmes de rien, des larmes sans émotion identifiable, des larmes qui venaient d’un endroit si profond qu’elles ne portaient plus le nom de rien, elles étaient juste de l’eau, de l’eau qui sortait de lui, comme l’Arno sort de ses berges quand il pleut trop, quand il n’y a plus de place, quand la ville ne peut plus contenir.
Un gardien s’approcha. « Signore ? Signore, sta bene ? »
Léonce baissa les yeux. Le Jugement Dernier était immobile au-dessus de lui. Les corps ne bougeaient pas. Le Christ ne le regardait pas. C’était une fresque. Juste une fresque.
— Mi scusi, dit-il en s’essuyant les yeux du revers de la main. Mi scusi.
Il sortit de la cathédrale et marcha droit devant lui, sans savoir où il allait, sans voir les rues, sans entendre les voix, et il marcha longtemps, très longtemps, sous le soleil de mai, et il se retrouva au bord de l’Arno, appuyé au parapet du Ponte alle Grazie, et il regarda le fleuve couler en dessous, lent et vert et stagnant, et il pensa : c’est là que ça finira. C’est dans cette eau que tout ira. Mais pas encore. Pas encore.
*
Il rentra au Grand Hotel en fin d’après-midi. Le hall était désert. Le lustre de Murano brillait dans le silence. Marco n’était pas au bar. Les fauteuils de cuir étaient vides. L’hôtel tout entier semblait retenir son souffle, comme un théâtre avant le lever de rideau, comme un lieu qui attend quelque chose — mais quoi ?
Il monta à sa chambre. S’assit au bureau. Ouvrit le cahier. Les pages des jours précédents le regardaient — cette écriture fiévreuse, désordonnée, qui ne ressemblait pas à la sienne. Il feuilleta le cahier depuis le début. Les premières notes sur Wynters, propres, carrées, maîtrisées. Puis les fissures — les ratures, les ajouts en marge, les phrases qui déviaient. Puis le chaos — le texte de la nuit, le magma, le flux. C’était l’histoire d’un effondrement écrit de l’intérieur. Ce n’était pas un roman. C’était un sismographe.
Il referma le cahier.
Sur le bureau, à côté du Stendhal de Mrs. Blackwood, il y avait le stylo de Mathilde. Il le prit, le fit tourner entre ses doigts. Un stylo-plume en laque noire, simple, élégant, avec une plume en or. Elle l’avait acheté dans une papeterie de la rue Mercière, à Lyon, un samedi de novembre, et elle avait dit en le lui offrant : « Pour que tu écrives des choses vraies. » Il n’avait pas compris, à l’époque. Il avait pris ça pour une gentillesse. Mais maintenant — dans cette chambre d’hôtel à Florence, après le Pontormo et le Botticelli et le Jugement Dernier et les larmes dans la cathédrale et les roses hallucinées et l’Arno qui attendait — maintenant il comprenait. Des choses vraies. Pas des personnages froids. Pas des écrans de fiction. Des choses vraies. Et la chose vraie, c’était ceci : il était un homme de trente ans assis dans une chambre d’hôtel à Florence, et la beauté l’avait brisé, et il ne savait pas comment se reconstruire.
Il posa le stylo. Il n’avait plus la force d’écrire.
*
Ce soir-là, Mrs. Blackwood le trouva dans le jardin. Il était assis sur le banc sous le magnolia, dans le noir, sans lumière, les mains posées à plat sur ses genoux comme un homme qui attend un verdict.
Elle s’assit à côté de lui sans un mot. Le jardin sentait le buis et le jasmin de nuit. La fontaine gargouillait son éternelle phrase incompréhensible. Au-dessus d’eux, les étoiles — rares, pâles, noyées par la pollution lumineuse de la ville — clignotaient faiblement.
— Eleanor, dit Léonce — et c’était la première fois qu’il utilisait son prénom, et ce simple passage du « Mrs. Blackwood » au « Eleanor » était un signe, le signe que quelque chose avait cédé dans le protocole, dans la distance, dans toutes ces structures invisibles qui nous empêchent de tomber les uns vers les autres.
— Oui, dit-elle.
— Est-ce que ça s’arrête ?
— Non, dit-elle doucement. Ça ne s’arrête pas. Mais ça change de forme. La première vague est la pire. Elle vous submerge. Ensuite, vous apprenez à nager. Ou plutôt — vous apprenez que vous ne savez pas nager, et que c’est normal, et que personne ne sait nager, et que l’eau est plus douce qu’on ne croit.
Elle posa sa main ridée sur la main de Léonce. Ses bagues — trois bagues, deux en or, une en argent avec une turquoise — brillèrent dans l’obscurité.
— Mon mari Robert était historien de l’art. Spécialiste du Quattrocento. Il a passé sa vie entière devant des tableaux et il n’a jamais pleuré devant un seul. Pas une fois. Et moi qui ne connaissais rien à l’art, moi qui l’accompagnais par amour, pas par goût — moi j’ai pleuré devant le David dix ans après sa mort. C’est injuste, n’est-ce pas ? C’est absurde. L’homme qui savait ne sentait rien, et la femme qui ne savait pas a tout senti.
Elle tourna la tête vers Léonce.
— Vous et votre personnage anglais, c’est la même histoire. Lui ne sent rien. Vous sentez tout. L’un de vous deux devait mourir pour que l’autre vive. Et c’est lui qui est mort. C’est toujours le personnage qui meurt. L’auteur survit. C’est la loi.
— Je ne suis pas sûr de survivre, dit Léonce.
— Vous survivrez, dit Eleanor Blackwood. Parce que Florence ne tue pas. Florence déshabille. Et on ne meurt pas d’être nu. On a froid, c’est tout. Et puis on trouve un manteau.
Elle se leva, rajusta son collier de perles, et rentra dans le Grand Hotel d’un pas de reine exilée. Et Léonce resta seul dans le jardin, sous le magnolia dont les fleurs blanches brillaient dans le noir comme des yeux ouverts, et il sut que le lendemain serait le jour le plus long, et il ne savait pas pourquoi il le savait, mais il le savait, avec cette certitude animale des créatures qui sentent l’orage avant qu’il n’éclate.