Le Rose de Pontormo
Le Rose de Pontormo
Parties 5 et 6
PARTIE V
La nuit du 26 au 27 mai 1993, Léonce ne dormait pas.
Il était assis à la fenêtre de la chambre 307, les volets grands ouverts sur la nuit florentine, le cahier fermé sur le bureau derrière lui — fermé depuis la veille, depuis qu’il avait compris qu’il n’y avait plus rien à y écrire, que Wynters était mort et que ce qui le remplaçait n’avait pas encore de forme, pas encore de nom. Il regardait les toits de Florence dans le noir. La ville était silencieuse — cette heure creuse entre minuit et l’aube où même les motos se taisent, où même les chats cessent de se battre, où il ne reste que le bourdonnement lointain de l’électricité dans les murs et, quelque part, très loin, le murmure de l’Arno qui ne dort jamais.
Il pensait à Mathilde. Non pas avec la douleur des premières semaines — cette douleur aiguë, coupante, qui vous prend au ventre comme une lame — mais avec quelque chose de plus doux, de plus triste, une mélancolie lente qui ressemblait au fleuve. Il pensait à ses mains. À la façon qu’elle avait de poser ses mains à plat sur la table quand elle réfléchissait, les doigts écartés, comme si elle cherchait à toucher le monde par la plus grande surface possible. Elle était dans le monde, Mathilde. Elle y était totalement, sans filtre, sans distance. Et lui — lui était dans les livres. Dans les phrases. Dans les musées. Dans cette chambre d’hôtel à Florence, à regarder la nuit par la fenêtre, seul, brisé par la beauté et incapable de toucher quoi que ce soit de vivant.
Il pensa : quand je rentrerai à Lyon, j’irai la voir. Non pas pour la reconquérir — c’était fini, il le savait, certaines choses finissent et c’est leur dignité de finir — mais pour lui dire qu’elle avait raison. Pour lui dire : tu avais raison, je ne te voyais pas. Et maintenant Florence m’a appris à voir, et c’est trop tard, et c’est injuste, mais c’est la vérité.
Il regarda sa montre. 00h47.
Le silence était total. Pas un bruit. Pas un souffle. Florence retenait son haleine.
*
À 01h04, le monde explosa.
Ce n’est pas une métaphore. Le monde explosa réellement, physiquement, matériellement. Un souffle d’une violence inouïe traversa la nuit — un son qui n’était pas un son mais un mur, un mur de bruit qui frappa la chambre 307 comme un poing géant, et les vitres tremblèrent, et les livres tombèrent du bureau, et le lustre au plafond oscilla, et Léonce fut projeté en arrière, loin de la fenêtre, et il se retrouva par terre, le dos contre le pied du lit, sans comprendre, sans rien comprendre, le cerveau vide, les oreilles sifflantes, le cœur arrêté.
Puis le bruit. Après l’explosion, le bruit — un grondement sourd, continu, comme un tonnerre qui ne s’arrête pas, et par-dessus des craquements, des effondrements, le son terrible de la pierre qui tombe, et des alarmes de voitures qui se déclenchaient les unes après les autres, et des cris — des cris humains, lointains, aigus, des cris qui perçaient la nuit comme des aiguilles.
Léonce se releva. Ses jambes tremblaient mais pas comme elles tremblaient devant le Pontormo — pas le tremblement de l’extase, le tremblement de la terreur, celui qui vient du ventre, celui de l’animal. Il courut à la fenêtre.
Au-dessus de Florence, une colonne de fumée et de poussière montait dans le ciel noir. Pas du côté des collines, pas du côté de Fiesole — du côté du centre, du côté de l’Arno, du côté des Offices. Une lueur orange pulsait à la base de la colonne, un feu, un incendie, et la poussière montait, montait, éclairée par en dessous, et c’était — Léonce mit quelques secondes à le comprendre, quelques secondes d’une longueur insupportable — c’était le cœur de Florence qui brûlait.
Les couloirs du Grand Hotel s’emplirent de voix. Des portes qui claquaient. Des pas précipités. Des voix en anglais, en italien, en allemand, en japonais — la tour de Babel de la panique, toutes les langues confondues dans la même peur. Léonce sortit de sa chambre en pyjama et pieds nus. Dans le couloir, des clients hagards, en robes de chambre, les cheveux en désordre, les visages blêmes. Un enfant pleurait. Un homme en caleçon répétait « What happened? What happened? » à personne en particulier.
Il descendit au hall. Marco était là — Marco qui n’était jamais là la nuit, Marco le barman de jour, mais il était là, en jean et en pull, le visage gris, le téléphone à l’oreille. Le concierge de nuit, un jeune homme qui d’habitude affichait un calme professionnel impeccable, était debout derrière son comptoir, les mains à plat sur le registre, immobile, livide. Le lustre de Murano tremblait encore — ses pendeloques tintaient faiblement, comme des clochettes, comme un glas minuscule.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Léonce.
Marco raccrocha. Son visage était celui d’un homme qui vient d’apprendre quelque chose qu’il ne voulait pas apprendre.
— Una bomba, dit-il. Via dei Georgofili. À côté des Offices. Ils disent qu’un immeuble s’est effondré. Ils disent qu’il y a des morts.
Une bombe. Via dei Georgofili. La petite rue derrière les Offices — Léonce l’avait traversée trois jours plus tôt, en revenant du musée, il se souvenait d’une porte en bois, d’un chat sur un appui de fenêtre, d’une femme qui étendait du linge au balcon. Une rue ordinaire. Une rue de gens ordinaires. Et maintenant, une bombe.
— Les Offices ? demanda Léonce, et il détesta sa propre question — les Offices, les tableaux, l’art — avant les gens, avant les morts, les Offices — et il comprit à cet instant, avec une honte brûlante, que le syndrome de Stendhal n’était pas seulement une maladie de la beauté, c’était une maladie de l’égoïsme, une déformation monstrueuse de la perception qui vous faisait penser aux tableaux avant les corps, aux fresques avant les vies.
Marco le regarda.
— On ne sait pas encore, dit-il. Des dégâts. Mais on ne sait pas.
*
Les heures qui suivirent furent les plus longues de la vie de Léonce.
Le Grand Hotel Villa Medici se transforma en un étrange navire échoué. Les clients se rassemblèrent dans le hall, dans le bar, dans le restaurant — certains habillés, la plupart en vêtements de nuit, tous avec la même expression de stupeur incrédule. Marco servait du café, du thé, du cognac — ce qu’on voulait, gratis, sans compter, les bouteilles alignées sur le comptoir du bar comme un poste de secours. La radio italienne crachait des informations confuses — « esplosione », « attentato », « via dei Georgofili », « Galleria degli Uffizi », « vittime » — et chaque mot tombait dans le hall du Grand Hotel comme une pierre dans l’eau, et les cercles s’élargissaient, et les visages se décomposaient.
Howard et Patricia étaient assis côte à côte dans un canapé du hall. Léonce ne les avait jamais vus silencieux. Ils étaient toujours en représentation, toujours en spectacle — les prix des tableaux, les provenances, la mode et la mort, le Bellini à trois cent mille. Mais cette nuit-là, Howard tenait la main de Patricia et ne disait rien. Son blazer bleu marine était froissé, son mouchoir de poche avait disparu, et il y avait dans son visage quelque chose de nu, de défait, comme si l’explosion avait soufflé les murs de son personnage et qu’il ne restait que l’homme — un homme vieillissant qui avait peur, qui tenait la main de sa femme, et qui ne parlait pas de prix.
Patricia pleurait. Doucement, sans bruit, les larmes coulant sur ses joues bronzées, et ses bijoux ne tintaient pas, ses bracelets étaient immobiles, et ce silence de ses bracelets — ce silence après des jours de tintements — était plus assourdissant que l’explosion.
Mrs. Blackwood n’était pas descendue. Léonce demanda à Marco. Marco secoua la tête.
— Mrs. Blackwood ne descend jamais la nuit. Elle dit que la nuit appartient aux morts et qu’elle les respecte trop pour les déranger. Je lui ai fait monter du thé.
Filippo arriva vers trois heures du matin. Il surgit par la porte principale, le visage couvert de poussière, les yeux fous, les mains — ces mains tachées de six cents ans de pigments — tremblantes comme celles d’un enfant. Il traversa le hall sans voir personne, s’effondra dans un fauteuil du bar, et Marco lui servit un whisky sans qu’il ait besoin de demander.
— Filippo, dit Léonce en s’asseyant en face de lui.
Le restaurateur leva les yeux. Il y avait de la poussière dans ses cheveux, de la poussière sur ses sourcils, de la poussière dans les plis de son visage, comme si l’explosion l’avait poudré de gris, comme si Florence en s’effondrant l’avait recouvert de ses propres cendres.
— J’y suis allé, dit-il d’une voix blanche. J’ai entendu l’explosion depuis chez moi — j’habite via Maggio, de l’autre côté du fleuve — et j’ai couru. J’ai couru pieds nus, je n’ai même pas mis de chaussures. Et j’ai vu.
Il but le whisky d’un trait. Marco en versa un deuxième.
— L’immeuble de la via dei Georgofili. Effondré. Comme ça. Cinq étages transformés en un tas de pierres. Les pompiers étaient déjà là. Des ambulances. Des gens qui criaient. Et la poussière — cette poussière partout, blanche, épaisse, qui entrait dans la bouche, dans les poumons, une poussière de pierres et de plâtre et de verre pilé et de — autre chose. De vies. C’était de la poussière de vies, Léonce. Des gens dormaient dans cet immeuble. Des familles. Et maintenant ils sont dans la poussière.
Il regarda ses mains.
— Et les Offices. Le mur côté sud est touché. Les fenêtres soufflées. Des tableaux — on ne sait pas encore lesquels — des tableaux détruits. Des siècles d’art détruits en une seconde. Par une voiture bourrée d’explosifs garée dans la rue. Une Fiat. Une Fiat Fiorino. Le genre de camionnette avec laquelle on livre du pain.
Il eut un rire — un rire terrible, un rire de gorge qui ressemblait à un sanglot.
— Ils ont livré la mort dans une camionnette de boulanger. C’est ça, l’Italie. Même la terreur est une comédie.
Léonce ne dit rien. Il ne pouvait pas parler. Quelque chose s’était bloqué dans sa gorge — pas un sanglot, pas un cri, quelque chose de plus solide, un objet, un noyau, comme si toute l’émotion des deux dernières semaines — le Pontormo, le Botticelli, les larmes dans la cathédrale, l’extase, le vertige, la beauté insupportable — s’était condensée en une masse dure qui obstruait le passage de l’air. Il respirait par petites gorgées, la bouche entrouverte, et il fixait les mains de Filippo, ces mains qui réparaient les fresques et qui ne pourraient pas réparer ceci, ces mains qui touchaient les siècles et qui ne pourraient pas toucher les morts, ces mains couvertes de poussière et de pigments mêlés, le bleu de cobalt et la cendre de Florence confondus sous les ongles.
*
L’aube arriva. Pas une aube normale — pas l’aube mauve et douce des premiers jours, pas cette lumière qui entrait par les volets comme une caresse. Une aube grise, sale, chargée de poussière et de fumée. La lumière de Florence était malade. Le ciel avait cette teinte blafarde des lendemains de catastrophe, et l’odeur — pour la première fois depuis son arrivée, l’odeur de Florence avait changé. Plus de jasmin, plus de buis, plus de pierre chaude. Une odeur de brûlé, âcre, chimique, qui s’infiltrait par les fenêtres du Grand Hotel et qui contaminait le hall, le bar, les couloirs, les chambres, les draps, les vêtements, tout.
Léonce sortit.
Les rues étaient méconnaissables. Pas les rues elles-mêmes — les murs étaient toujours debout, les façades intactes, les fontaines coulaient encore — mais l’atmosphère, le silence, la qualité de l’air. Florence avait perdu son assurance. Florence avait peur. Les rares passants marchaient vite, tête baissée, sans se regarder. Les devantures des boutiques étaient fermées. Des voitures de police barraient certaines rues. Et partout, cette poussière — un voile gris sur les rebords des fenêtres, sur les capots des voitures, sur les feuilles des arbres, comme une neige sale, une neige de destruction.
Il marcha vers l’Arno. Traversa le Ponte Santa Trinita — le même pont qu’il avait traversé le huitième jour, quand il allait vers l’Oltrarno, quand le bleu du ciel s’appelait encore « azzurro oltremarino » et que tout était beau. Le pont était intact. L’Arno coulait en dessous, le même Arno, vert et lent, indifférent. Les fleuves ne savent pas ce qui se passe au-dessus d’eux. Ils coulent, c’est tout. Ils emportent et ne rendent pas.
Il longea les quais vers l’est. Et à mesure qu’il approchait des Offices, les dégâts apparurent.
D’abord, du verre. Des éclats de verre partout sur les trottoirs, sur la chaussée, qui crissaient sous ses chaussures. Puis des débris — des morceaux de pierre, de plâtre, des fragments de boiseries. Puis des barrières de police, des rubans de plastique rouge et blanc qui délimitaient une zone interdite. Et des policiers, des carabiniers, des pompiers en tenue, des hommes en civil avec des badges. Et des caméras de télévision, des journalistes, la machinerie obscène de l’information qui se met en branle.
Il ne put pas approcher de la via dei Georgofili. Les barrières l’en empêchaient. Mais il vit, par-dessus les têtes, par-dessus les barrières, le trou. L’endroit où l’immeuble avait été. Un espace vide, béant, comme une dent arrachée dans une mâchoire de pierre. Des gravats. Des poutres tordues. Un morceau de façade encore debout, absurdement, un pan de mur avec une fenêtre intacte, des rideaux qui pendaient dans le vide — des rideaux fleuris, nota-t-il, des rideaux qu’une femme avait choisis, qu’une femme avait accrochés, et derrière ces rideaux il y avait eu une chambre, et dans cette chambre il y avait eu une vie, et maintenant il n’y avait que le ciel.
Cinq morts, disaient les gens autour de lui. La famille Nencioni — Angela, Fabrizio, et leurs deux filles, Nadia, neuf ans, et Caterina, cinquante jours. Cinquante jours. Un bébé de cinquante jours tué par une bombe de la mafia. Et Dario Capolicchio, un étudiant de vingt-deux ans qui vivait dans l’immeuble d’à côté.
Léonce resta longtemps devant les barrières. Il ne pleurait pas. Les larmes des deux dernières semaines — les larmes du Duomo, les larmes du Pontormo, les larmes de la beauté — s’étaient taries. Ce qui était en lui maintenant n’était pas des larmes, c’était autre chose, quelque chose de sec et de dur et de brûlant, comme un charbon. Et ce charbon chauffait, et il comprenait — avec une lucidité atroce, une lucidité qui était le contraire exact de l’extase, une lucidité qui coupait au lieu de dissoudre — il comprenait que son vertige esthétique, son syndrome de Stendhal, ses hallucinations devant les tableaux, tout cela était un luxe. Un luxe obscène. Pendant qu’il pleurait devant des fresques, des gens vivaient derrière des rideaux fleuris à cinquante mètres des Offices, et ces gens étaient morts maintenant, et aucun tableau au monde ne valait la vie de Caterina Nencioni, cinquante jours.
Il pensa à son cahier. À ces pages fiévreuses sur le rose de Pontormo et le bleu de Fra Angelico et la beauté qui brise et l’extase qui submerge. Et ces pages lui parurent soudain d’une vanité monstrueuse — les divagations d’un petit écrivain français en mal d’émotions fortes, un touriste de la beauté, un consommateur de sensations sublimes, pendant que le monde réel — le monde des camionnettes piégées et des bébés de cinquante jours et des immeubles qui s’effondrent — pendant que le monde réel continuait de tuer.
*
Il rentra au Grand Hotel en milieu de matinée. Le hall bruissait d’une activité nerveuse — des clients qui faisaient leurs valises, des taxis qu’on appelait, des vols qu’on changeait. Certains partaient. La peur les chassait. Florence n’était plus le décor enchanté de leurs vacances — Florence était un lieu où des bombes explosaient, et cette vérité était intolérable, et ils fuyaient.
Howard et Patricia faisaient partie de ceux qui partaient. Léonce les croisa dans le hall, entourés de leurs valises — des valises Vuitton, énormes, couvertes de stickers d’hôtels, une fortune en bagages. Howard avait remis son blazer bleu marine mais le mouchoir de poche manquait toujours, et ce détail — l’absence du mouchoir — disait tout.
— We’re flying to London tonight, dit Howard en croisant le regard de Léonce. And from London, home.
— I’m sorry, dit Léonce, sans savoir exactement de quoi il s’excusait — de l’attentat, de Florence, de tout.
Patricia, derrière ses lunettes noires, dit quelque chose qu’il n’oublia jamais :
— All those paintings, dit-elle d’une voix cassée. All that beauty. And it can’t protect anyone. It can’t protect a baby.
Puis elle monta dans le taxi, et Howard monta après elle, et les valises Vuitton furent englouties dans le coffre, et le taxi s’éloigna, et Léonce resta sur le trottoir de la Via il Prato, et la phrase de Patricia tournait dans sa tête comme un acide : it can’t protect a baby. La beauté ne peut pas protéger un bébé.
C’était la vérité la plus simple et la plus dévastatrice qu’il ait jamais entendue. Plus dévastatrice que le Pontormo. Plus dévastatrice que Stendhal. La beauté ne protège pas. La beauté est impuissante. La beauté est là, immense, sublime, éternelle — et à côté d’elle, un bébé de cinquante jours meurt dans son sommeil sous les décombres d’un immeuble, et la beauté ne peut rien faire, la beauté ne bouge pas, la beauté reste dans ses cadres et regarde et ne fait rien.
*
L’après-midi, Filippo revint au Grand Hotel. Il avait changé de vêtements mais pas de visage — le même visage gris, poudreux, vieilli de dix ans en une nuit. Il s’assit au bar et Marco lui servit un café sans un mot.
— J’ai vu les dégâts aux Offices, dit-il. Le Corridor de Vasari est touché. Des tableaux de la collection Contini Bonacossi — détruits. Un Bartolomeo Manfredi. Un Gherardo delle Notti. Des toiles du dix-septième siècle, pulvérisées. Et dans une salle du rez-de-chaussée, une sculpture de l’Académia della Crusca — en morceaux. En morceaux, Léonce. Comme si quelqu’un avait pris un marteau et —
Il ne finit pas sa phrase. Il regarda ses mains. Ses mains de restaurateur. Ses mains qui savaient réparer, recoudre, ressusciter — et qui ne pouvaient rien contre une bombe.
— Il y a des choses qu’on ne restaure pas, dit-il. Les gens croient que tout se restaure. Que tout se répare. Mais non. Quand l’original est détruit, c’est fini. On peut refaire, on peut imiter, on peut copier — mais l’original est parti. Pour toujours. Et ce matin, en regardant les gravats, je me suis dit que c’était la même chose pour les gens. La famille Nencioni. L’étudiant. On ne les restaure pas. On ne les refait pas. Ils sont partis. Et tout l’art du monde ne vaut pas —
Il s’arrêta. But son café. Ses mains tremblaient.
— Vous savez ce qui me rend le plus fou ? dit-il. C’est que c’est la mafia. Cosa Nostra. Ils ont fait ça pour punir l’État. Pour punir les juges, les procureurs, ceux qui les traquent. Et ils ont choisi les Offices. Ils ont choisi de frapper la beauté. Parce qu’ils savent que la beauté est ce que l’Italie a de plus précieux. Plus précieux que l’argent, plus précieux que le pouvoir. La beauté. Et ils ont voulu la détruire. Non pas la voler — la détruire. C’est le geste le plus nihiliste, le plus obscène — détruire ce qui est beau parce que c’est beau. C’est la négation de tout.
Léonce écoutait. Et dans les mots de Filippo, il entendait l’écho inversé de son propre syndrome. Lui avait été submergé par la beauté — noyé, brisé, dissous par elle. Et ceux qui avaient posé la bombe avaient voulu la détruire. Les deux gestes étaient opposés mais ils partaient du même point — la reconnaissance que la beauté est une puissance. Une puissance qui peut sauver ou tuer, guérir ou briser, et qui dans tous les cas ne laisse personne indemne.
*
Ce soir-là, Mrs. Blackwood descendit dîner. C’était la première fois que Léonce la voyait depuis la nuit du jardin, et quelque chose dans son apparence avait changé — pas la robe noire, pas le collier de perles, pas le chignon blanc, tout cela était identique, immuable, mais quelque chose dans les yeux, une ombre, une gravité nouvelle, comme si l’explosion avait fissuré même cette forteresse d’élégance anglaise.
Le restaurant était à moitié vide. Les clients partis n’avaient pas été remplacés. Les tables dressées pour personne avaient un air de cimetière — les nappes blanches, les bougies éteintes, les verres vides.
— Asseyez-vous, dit Eleanor.
Il s’assit.
Elle ne commanda pas de sole. Elle commanda un risotto qu’elle ne mangea pas. Elle but du vin — du rouge, cette fois, pas du blanc, et ce changement, infime, disait que quelque chose avait basculé dans l’ordre de son monde.
— J’ai entendu la bombe, dit-elle. J’étais dans mon lit, les yeux ouverts — je dors mal, les vieilles dames dorment mal, c’est le privilège de l’âge, on a tout le temps de la nuit pour penser à ses erreurs. J’ai entendu l’explosion et j’ai su immédiatement ce que c’était. Pas un accident. Pas un orage. Une intention. Un acte de volonté. Quelqu’un avait voulu détruire.
Elle tourna son verre de vin entre ses doigts.
— En 1966, l’Arno a détruit Florence. Mais l’Arno n’avait pas de volonté. L’Arno est un fleuve. Il monte et il descend et il ne sait pas ce qu’il fait. Mais ceci — ceci est différent. Ceci est des hommes qui ont choisi de détruire ce que d’autres hommes ont choisi de créer. C’est la guerre la plus ancienne du monde. Les créateurs contre les destructeurs. Et cette nuit, les destructeurs ont gagné une bataille.
Elle but une gorgée de vin.
— Mais ils ne gagneront pas la guerre. Vous savez pourquoi ? Parce que demain, Filippo retournera à Santa Maria Novella et il posera ses doigts sur la fresque de Bonaiuto et il continuera de réparer. Et d’autres répareront les Offices. Et d’autres peindront de nouveaux tableaux. Et d’autres écriront de nouveaux livres. Et Florence continuera, Léonce. Florence continuera parce que Florence est plus têtue que la mort.
Elle le regarda.
— Et vous ? Qu’allez-vous faire ?
Léonce ne répondit pas tout de suite. Il regarda le restaurant vide autour d’eux, les tables abandonnées, les bougies éteintes, le lustre de Murano qui brillait toujours — qui brillait malgré tout, qui brillait dans le vide — et il dit :
— Je vais jeter mon manuscrit.
Eleanor hocha la tête. Pas de surprise. Pas de protestation. Juste ce hochement lent, mesuré, qui disait : oui, c’est la bonne décision, et je le savais avant vous.
— Et ensuite ?
— Je ne sais pas. Rentrer. Écrire autre chose. Quelque chose de vrai.
— Bien, dit-elle. Quelque chose de vrai. C’est la seule chose qui vaille la peine d’être écrite. Et la plus difficile. Parce que la vérité n’a pas de cadre, pas de forme, pas de style. La vérité est un désordre. Et il faut beaucoup de courage pour écrire le désordre.
Elle se leva. Rajusta son collier de perles. Et avant de quitter la table, elle posa sa main sur l’épaule de Léonce — une main légère, sèche, ridée, une main de vieille dame anglaise qui avait traversé des décennies et un deuil et onze ans de solitude dans un grand hôtel florentin — et elle dit :
— Merci pour votre compagnie, Léonce. Vous avez été le meilleur voisin de table que j’aie eu en onze ans. Et j’en ai eu beaucoup.
Puis elle s’éloigna dans le couloir, et son parfum de muguet resta un moment suspendu dans l’air du restaurant vide, comme un fantôme de fleur, comme un souvenir de quelque chose qui n’avait pas encore eu lieu.
PARTIE VI
Trois jours passèrent.
Florence pansait ses plaies. Les rues autour des Offices restaient bouclées, mais ailleurs la ville reprenait son cours — les cafés rouvraient, les touristes revenaient, les motos recommençaient à hurler dans les ruelles, et cette résilience banale, cette obstination du quotidien à reprendre ses droits après l’horreur, était peut-être la chose la plus courageuse que Léonce ait jamais vue. Plus courageuse que l’art. Plus courageuse que la beauté. La vie ordinaire qui refuse de s’arrêter. Une femme qui suspend son linge. Un boulanger qui ouvre son four. Un enfant qui court sur une place. La vie, têtue, stupide, magnifique, qui continue.
Au Grand Hotel, les choses retrouvaient lentement leur rythme. De nouveaux clients arrivaient — des gens qui ne savaient pas, ou qui savaient mais venaient quand même, par défi, par solidarité, par cette curiosité morbide qui pousse les hommes vers les lieux du désastre. Marco avait repris son poste au bar avec la même précision horlogère, les mêmes gestes, le même nœud papillon vert, mais ses blagues étaient moins fréquentes, et il y avait dans son regard une vigilance nouvelle, celle d’un homme qui sait désormais que les murs peuvent tomber.
Léonce, lui, ne sortait plus.
Depuis la bombe, il n’avait plus mis les pieds dans un musée, dans une église, dans une galerie. Il n’avait pas rouvert son cahier. Il restait dans sa chambre, ou dans le jardin sous le magnolia, ou au bar avec Marco, et il ne faisait rien. Il ne lisait pas. Il n’écrivait pas. Il regardait. Il regardait le jardin, le ciel, les mains de Marco qui préparaient les cafés, les allées et venues des grooms dans le hall, le lustre de Murano qui continuait de briller comme si rien ne s’était passé — et il regardait tout cela sans filtre, sans cahier, sans projet, sans la distance de l’écrivain, et c’était étrange, c’était nouveau, c’était comme réapprendre à voir après une opération des yeux.
Le trentième jour — il était arrivé le premier mai, on était le trente — il décida de partir.
*
La veille de son départ, il descendit voir Filippo.
Le restaurateur était au bar, comme souvent le soir, un verre d’amaro devant lui. Mais ses mains étaient propres. Pas de pigments, pas de bleu de cobalt, pas de jaune de Naples. Des mains lavées, nues, ordinaires. Léonce s’assit en face de lui et regarda ces mains nues et comprit.
— Vous n’êtes pas retourné à Santa Maria Novella.
— Non, dit Filippo. Pas encore. J’irai. Mais pas encore. J’ai besoin de quelques jours. De quelques jours avec des mains propres. Vous comprenez ?
— Oui.
— C’est drôle, dit Filippo en faisant tourner son verre. Avant, je ne pouvais pas supporter d’avoir les mains propres. Les pigments, c’était mon identité. Sans les taches, je n’étais personne. Et maintenant — maintenant je regarde mes mains propres et je les trouve belles. La peau. Les lignes. Les veines. C’est beau, une main. Sans rien dessus. Juste une main.
Il sourit — le premier vrai sourire que Léonce lui voyait depuis la nuit de la bombe.
— Vous partez demain, m’a dit Marco.
— Oui. Le train de onze heures pour Lyon.
— Lyon. Je n’y suis jamais allé. C’est beau ?
— C’est différent. C’est une ville qui ne s’impose pas. Il faut aller la chercher. Florence vient à vous. Lyon attend que vous veniez à elle.
— Alors c’est une ville sage.
— Peut-être. Ou timide. Je ne sais pas.
Filippo tendit sa main propre au-dessus de la table. Léonce la prit. La serra. Elle était chaude, sèche, calleuse — une main qui avait touché six siècles de peinture et qui ne touchait maintenant que la main d’un homme de trente ans qui partait.
— Écrivez quelque chose de vrai, dit Filippo. Pas quelque chose de beau. Quelque chose de vrai.
C’était la deuxième fois qu’on lui disait ça. Mathilde d’abord, avec le stylo. Eleanor ensuite, dans le restaurant vide. Et maintenant Filippo, avec ses mains nues. Trois personnes, trois voix, le même mot. Vrai.
*
Il fit ses adieux à Mrs. Blackwood le matin du départ.
Elle l’attendait dans le hall, debout près de la réception, dans sa robe noire et son collier de perles, droite comme une colonne, immuable. Elle avait l’air de ce qu’elle était — un meuble vivant du Grand Hotel Villa Medici, un monument, une chose qui ne bougerait plus et qu’on retrouverait exactement à la même place dans dix ans, dans vingt ans, jusqu’à la fin.
— Eleanor, dit-il.
— Mon cher.
Ils se regardèrent. Il y eut un silence — pas un silence gêné, un silence plein, un silence qui contenait tout ce qui s’était dit entre eux et tout ce qui ne s’était pas dit, les dîners, le jardin, le Stendhal envoyé par le groom, la prophétie de Santa Felicita, la nuit de la bombe, le risotto qu’elle n’avait pas mangé.
— Vous ne quitterez jamais cet hôtel, dit Léonce, et ce n’était pas une question.
— Non, dit-elle. C’est mon dernier décor. Autant qu’il soit beau.
— Et vous ne regrettez rien ?
Elle eut un sourire — ce sourire qu’elle avait eu le premier soir, au restaurant, ce sourire qui contenait quelque chose de tendre et d’averti à la fois, le sourire de quelqu’un qui sait des choses qu’elle ne dira pas.
— Je regrette de ne pas avoir vu Robert, dit-elle. De ne pas l’avoir vu vivant comme j’ai vu le David après sa mort. Mais le regret n’est pas un défaut, Léonce. Le regret est une preuve qu’on a aimé. Et c’est suffisant.
Elle ouvrit son sac — un petit sac en cuir noir, usé, sans marque — et en sortit un objet qu’elle lui tendit. Le Stendhal. Le petit volume relié de cuir brun, l’édition de 1826, les pages jaunies.
— Non, dit Léonce. C’est le vôtre. Je ne peux pas.
— Il n’est pas à moi. Il était à Robert. Et Robert n’en a plus besoin. Et moi non plus. Je connais le texte par cœur. Prenez-le. Emportez-le à Lyon. Laissez-le sur une étagère pendant dix ans. Et un jour, quand vous ne vous y attendrez pas, rouvrez-le. Vous verrez — il dira autre chose.
Il prit le livre. Il était léger — à peine cent grammes — et pourtant il pesait comme une vie. Il le glissa dans la poche intérieure de sa veste, à côté du stylo de Mathilde, et ces deux objets — le livre d’Eleanor et le stylo de Mathilde, la vieille dame et la jeune femme, la spectatrice et l’amoureuse — reposèrent l’un contre l’autre, à la hauteur de son cœur.
— Au revoir, Eleanor.
— Au revoir, Léonce. Écrivez.
Il hocha la tête. Puis il se pencha et déposa un baiser sur la joue de Mrs. Blackwood — une joue poudrée, fraîche, parfumée au muguet — et elle ne bougea pas, elle reçut le baiser comme on reçoit un sacrement, les yeux fermés, les mains croisées devant elle, et quand il se redressa, il vit qu’elle souriait toujours, et que ses yeux bleus étaient brillants, et qu’elle ne pleurerait pas, parce que les femmes comme Eleanor Blackwood ne pleurent pas dans les halls d’hôtel, elles pleurent plus tard, seules, dans leur chambre, devant la vue sur les collines de Fiesole, et personne ne le sait.
*
Il prit sa valise. La même valise qu’à l’arrivée, toujours trop lourde, toujours bourrée de livres — les Forster, le Goethe, le James — mais avec un livre de plus et un manuscrit de moins. Car le cahier n’était plus dans la valise. Le cahier était dans sa main.
Il sortit du Grand Hotel Villa Medici et ne se retourna pas.
La Via il Prato, puis les rues vers l’Arno. Il marchait lentement, la valise dans une main, le cahier dans l’autre. Florence du matin autour de lui — les volets qui s’ouvraient, les cafés qui sortaient leurs terrasses, un vendeur de journaux qui criait les titres, une femme en robe rouge qui traversait la rue en riant dans un téléphone portable, et cette vie, cette vie banale et invincible, cette vie qui n’était dans aucun tableau et qui était plus précieuse que tous les tableaux.
Il arriva au Ponte Santa Trinita.
Le fleuve était là, en dessous. L’Arno. Le même Arno, vert et lent et opaque, charriant ses algues et ses reflets. Ce fleuve modeste qui avait noyé Florence en 1966 et qui aujourd’hui semblait incapable de noyer quoi que ce soit — un fleuve fatigué, un fleuve résigné, un fleuve qui attendait.
Léonce posa sa valise sur le trottoir du pont. Il tenait le cahier à deux mains. Il le regarda une dernière fois.
Deux semaines de travail. Six chapitres de Wynters. Charles Wynters, quarante ans, anglais, froid, blindé, l’anti-Stendhal, l’homme qui ne ressentait rien devant la beauté. Et autour de Wynters, en marge, en ratures, en gribouillis, en encre bavée — l’autre texte, le texte vrai, le texte involontaire, celui qui avait coulé de lui malgré lui : le rose de Pontormo, le jardin de Botticelli, les larmes dans la cathédrale, Mathilde, les roses hallucinées, la poussière de la bombe, Caterina Nencioni cinquante jours, la beauté et la mort, la beauté et la mort entrelacées comme les corps du Printemps.
Tout était là. Tout tenait dans ce cahier que ses mains serraient au-dessus du parapet.
Il ouvrit les doigts.
Le cahier tomba. Pas vite — lentement, avec cette lenteur des choses qu’on abandonne, comme si la gravité elle-même hésitait. Les pages s’ouvrirent dans la chute, les feuilles se déployèrent comme des ailes, et Léonce vit — une seconde, une fraction de seconde — son écriture voltiger dans l’air, les mots de Wynters et les siens mêlés, illisibles déjà, emportés par le courant d’air du fleuve, et puis le cahier toucha l’eau.
Un son doux. Presque rien. Un plouf discret, dérisoire — le bruit que fait un petit objet quand il entre dans un grand fleuve. Le cahier flotta un moment, les pages gorgées d’eau, l’encre commençant à se dissoudre — le bleu virant au gris, les mots s’effaçant, les lettres se diluant dans le vert de l’Arno — et puis le courant le prit, lentement, et l’emporta vers l’aval, vers le Ponte Vecchio, vers la mer, vers nulle part.
Léonce regarda le cahier s’éloigner. Il ne ressentait rien de ce qu’il avait imaginé — pas de soulagement, pas de déchirement, pas de libération spectaculaire. Juste un vide. Un vide propre, net, comme une chambre après un déménagement, une chambre dont on a retiré tous les meubles et qui ne contient plus que la lumière et l’air et l’espace, et qui attend.
Un passant le regarda avec curiosité — un homme qui jette un cahier dans un fleuve, c’est un spectacle, en Italie comme ailleurs — mais ne dit rien. Un pigeon se posa sur le parapet à côté de lui, le regarda de son œil rond, stupide, et s’envola. L’Arno continuait de couler.
*
La gare de Santa Maria Novella. La même gare qu’à l’arrivée — le même vacarme, les mêmes pigeons sous la verrière, les mêmes annonces incompréhensibles. Mais Léonce n’était plus le même homme qui était descendu sur ce quai trente jours plus tôt, avec sa valise trop lourde et son projet de roman froid. Cet homme-là n’existait plus. Il avait été dissous, comme l’encre dans l’Arno. Ce qui restait — ce qui montait dans le train de onze heures pour Lyon, qui s’installait dans un compartiment près de la fenêtre, qui posait sa valise dans le porte-bagages — c’était quelqu’un d’autre. Quelqu’un de moins sûr, de moins protégé, de moins armé. Quelqu’un qui avait vu le rose de Pontormo et les roses de Botticelli et les rideaux fleuris de la via dei Georgofili. Quelqu’un qui savait désormais que la beauté et la mort dorment dans le même lit, et que c’est pour cela qu’il faut les regarder toutes les deux, en face, sans cadre et sans filtre, avec les yeux de la vie.
Le train démarra. Florence recula par la fenêtre — d’abord les faubourgs, les garages, les murs tagués, le linge entre les immeubles, exactement comme à l’arrivée, cette laideur qui enveloppait la ville comme une écorce protège un fruit. Puis la campagne toscane, les collines, les cyprès, les oliviers, cette lumière dorée qui ne ressemblait à aucune autre lumière au monde. Puis plus rien. L’Italie qui défilait, verte et brune et belle, indifféremment belle, belle sans le savoir, belle comme les choses qui ne savent pas qu’elles sont belles.
Léonce sortit le stylo de Mathilde de sa poche. Le fit tourner entre ses doigts. La plume en or brilla dans la lumière du compartiment. Il n’avait plus de cahier — le cahier était dans l’Arno — mais il avait le livre d’Eleanor, le Stendhal, et sur la dernière page, la page de garde, il y avait un espace blanc. Un petit espace. Juste assez pour quelques mots.
Il ouvrit le livre à la dernière page. Posa la plume sur le papier jauni. Et il écrivit, d’une écriture lente, appliquée, sans rature — une écriture neuve, ni celle de Wynters ni celle du délire, une écriture qui lui appartenait enfin :
« Florence, mai 1993. J’étais venu écrire un homme qui ne ressentait rien. C’est moi qui ai tout ressenti. Le roman est dans l’Arno. Ce qui reste est à écrire. »
Il referma le livre. Le remit dans sa poche, contre son cœur, à côté du stylo.
Le train roulait vers le nord. Vers Lyon. Vers la Croix-Rousse. Vers les draps qu’il faudrait enfin changer. Vers la vie qu’il faudrait enfin vivre. Et quelque part dans sa poitrine — à l’endroit exact où le Pontormo avait frappé, où la bombe avait résonné, où les roses hallucinées étaient tombées — quelque chose de nouveau battait. Pas un cœur. Pas encore un roman. Quelque chose entre les deux. Quelque chose qui n’avait pas de nom, pas de forme, pas de cadre.
Quelque chose de vrai.