Sorting by

×

Le Rose de Pontormo

Le Rose de Pontormo

Par­ties 5 et 6

PAR­TIE V

La nuit du 26 au 27 mai 1993, Léonce ne dor­mait pas.

Il était assis à la fenêtre de la chambre 307, les volets grands ouverts sur la nuit flo­ren­tine, le cahier fer­mé sur le bureau der­rière lui — fer­mé depuis la veille, depuis qu’il avait com­pris qu’il n’y avait plus rien à y écrire, que Wyn­ters était mort et que ce qui le rem­pla­çait n’a­vait pas encore de forme, pas encore de nom. Il regar­dait les toits de Flo­rence dans le noir. La ville était silen­cieuse — cette heure creuse entre minuit et l’aube où même les motos se taisent, où même les chats cessent de se battre, où il ne reste que le bour­don­ne­ment loin­tain de l’élec­tri­ci­té dans les murs et, quelque part, très loin, le mur­mure de l’Ar­no qui ne dort jamais.

Il pen­sait à Mathilde. Non pas avec la dou­leur des pre­mières semaines — cette dou­leur aiguë, cou­pante, qui vous prend au ventre comme une lame — mais avec quelque chose de plus doux, de plus triste, une mélan­co­lie lente qui res­sem­blait au fleuve. Il pen­sait à ses mains. À la façon qu’elle avait de poser ses mains à plat sur la table quand elle réflé­chis­sait, les doigts écar­tés, comme si elle cher­chait à tou­cher le monde par la plus grande sur­face pos­sible. Elle était dans le monde, Mathilde. Elle y était tota­le­ment, sans filtre, sans dis­tance. Et lui — lui était dans les livres. Dans les phrases. Dans les musées. Dans cette chambre d’hô­tel à Flo­rence, à regar­der la nuit par la fenêtre, seul, bri­sé par la beau­té et inca­pable de tou­cher quoi que ce soit de vivant.

Il pen­sa : quand je ren­tre­rai à Lyon, j’i­rai la voir. Non pas pour la recon­qué­rir — c’é­tait fini, il le savait, cer­taines choses finissent et c’est leur digni­té de finir — mais pour lui dire qu’elle avait rai­son. Pour lui dire : tu avais rai­son, je ne te voyais pas. Et main­te­nant Flo­rence m’a appris à voir, et c’est trop tard, et c’est injuste, mais c’est la vérité.

Il regar­da sa montre. 00h47.

Le silence était total. Pas un bruit. Pas un souffle. Flo­rence rete­nait son haleine.

*

À 01h04, le monde explosa.

Ce n’est pas une méta­phore. Le monde explo­sa réel­le­ment, phy­si­que­ment, maté­riel­le­ment. Un souffle d’une vio­lence inouïe tra­ver­sa la nuit — un son qui n’é­tait pas un son mais un mur, un mur de bruit qui frap­pa la chambre 307 comme un poing géant, et les vitres trem­blèrent, et les livres tom­bèrent du bureau, et le lustre au pla­fond oscil­la, et Léonce fut pro­je­té en arrière, loin de la fenêtre, et il se retrou­va par terre, le dos contre le pied du lit, sans com­prendre, sans rien com­prendre, le cer­veau vide, les oreilles sif­flantes, le cœur arrêté.

Puis le bruit. Après l’ex­plo­sion, le bruit — un gron­de­ment sourd, conti­nu, comme un ton­nerre qui ne s’ar­rête pas, et par-des­sus des cra­que­ments, des effon­dre­ments, le son ter­rible de la pierre qui tombe, et des alarmes de voi­tures qui se déclen­chaient les unes après les autres, et des cris — des cris humains, loin­tains, aigus, des cris qui per­çaient la nuit comme des aiguilles.

Léonce se rele­va. Ses jambes trem­blaient mais pas comme elles trem­blaient devant le Pon­tor­mo — pas le trem­ble­ment de l’ex­tase, le trem­ble­ment de la ter­reur, celui qui vient du ventre, celui de l’a­ni­mal. Il cou­rut à la fenêtre.

Au-des­sus de Flo­rence, une colonne de fumée et de pous­sière mon­tait dans le ciel noir. Pas du côté des col­lines, pas du côté de Fie­sole — du côté du centre, du côté de l’Ar­no, du côté des Offices. Une lueur orange pul­sait à la base de la colonne, un feu, un incen­die, et la pous­sière mon­tait, mon­tait, éclai­rée par en des­sous, et c’é­tait — Léonce mit quelques secondes à le com­prendre, quelques secondes d’une lon­gueur insup­por­table — c’é­tait le cœur de Flo­rence qui brûlait.

Les cou­loirs du Grand Hotel s’emplirent de voix. Des portes qui cla­quaient. Des pas pré­ci­pi­tés. Des voix en anglais, en ita­lien, en alle­mand, en japo­nais — la tour de Babel de la panique, toutes les langues confon­dues dans la même peur. Léonce sor­tit de sa chambre en pyja­ma et pieds nus. Dans le cou­loir, des clients hagards, en robes de chambre, les che­veux en désordre, les visages blêmes. Un enfant pleu­rait. Un homme en cale­çon répé­tait « What hap­pe­ned? What hap­pe­ned? » à per­sonne en particulier.

Il des­cen­dit au hall. Mar­co était là — Mar­co qui n’é­tait jamais là la nuit, Mar­co le bar­man de jour, mais il était là, en jean et en pull, le visage gris, le télé­phone à l’o­reille. Le concierge de nuit, un jeune homme qui d’ha­bi­tude affi­chait un calme pro­fes­sion­nel impec­cable, était debout der­rière son comp­toir, les mains à plat sur le registre, immo­bile, livide. Le lustre de Mura­no trem­blait encore — ses pen­de­loques tin­taient fai­ble­ment, comme des clo­chettes, comme un glas minuscule.

— Qu’est-ce qui s’est pas­sé ? deman­da Léonce.

Mar­co rac­cro­cha. Son visage était celui d’un homme qui vient d’ap­prendre quelque chose qu’il ne vou­lait pas apprendre.

— Una bom­ba, dit-il. Via dei Geor­go­fi­li. À côté des Offices. Ils disent qu’un immeuble s’est effon­dré. Ils disent qu’il y a des morts.

Une bombe. Via dei Geor­go­fi­li. La petite rue der­rière les Offices — Léonce l’a­vait tra­ver­sée trois jours plus tôt, en reve­nant du musée, il se sou­ve­nait d’une porte en bois, d’un chat sur un appui de fenêtre, d’une femme qui éten­dait du linge au bal­con. Une rue ordi­naire. Une rue de gens ordi­naires. Et main­te­nant, une bombe.

— Les Offices ? deman­da Léonce, et il détes­ta sa propre ques­tion — les Offices, les tableaux, l’art — avant les gens, avant les morts, les Offices — et il com­prit à cet ins­tant, avec une honte brû­lante, que le syn­drome de Sten­dhal n’é­tait pas seule­ment une mala­die de la beau­té, c’é­tait une mala­die de l’é­goïsme, une défor­ma­tion mons­trueuse de la per­cep­tion qui vous fai­sait pen­ser aux tableaux avant les corps, aux fresques avant les vies.

Mar­co le regarda.

— On ne sait pas encore, dit-il. Des dégâts. Mais on ne sait pas.

*

Les heures qui sui­virent furent les plus longues de la vie de Léonce.

Le Grand Hotel Vil­la Medi­ci se trans­for­ma en un étrange navire échoué. Les clients se ras­sem­blèrent dans le hall, dans le bar, dans le res­tau­rant — cer­tains habillés, la plu­part en vête­ments de nuit, tous avec la même expres­sion de stu­peur incré­dule. Mar­co ser­vait du café, du thé, du cognac — ce qu’on vou­lait, gra­tis, sans comp­ter, les bou­teilles ali­gnées sur le comp­toir du bar comme un poste de secours. La radio ita­lienne cra­chait des infor­ma­tions confuses — « esplo­sione », « atten­ta­to », « via dei Geor­go­fi­li », « Gal­le­ria degli Uffi­zi », « vit­time » — et chaque mot tom­bait dans le hall du Grand Hotel comme une pierre dans l’eau, et les cercles s’é­lar­gis­saient, et les visages se décomposaient.

Howard et Patri­cia étaient assis côte à côte dans un cana­pé du hall. Léonce ne les avait jamais vus silen­cieux. Ils étaient tou­jours en repré­sen­ta­tion, tou­jours en spec­tacle — les prix des tableaux, les pro­ve­nances, la mode et la mort, le Bel­li­ni à trois cent mille. Mais cette nuit-là, Howard tenait la main de Patri­cia et ne disait rien. Son bla­zer bleu marine était frois­sé, son mou­choir de poche avait dis­pa­ru, et il y avait dans son visage quelque chose de nu, de défait, comme si l’ex­plo­sion avait souf­flé les murs de son per­son­nage et qu’il ne res­tait que l’homme — un homme vieillis­sant qui avait peur, qui tenait la main de sa femme, et qui ne par­lait pas de prix.

Patri­cia pleu­rait. Dou­ce­ment, sans bruit, les larmes cou­lant sur ses joues bron­zées, et ses bijoux ne tin­taient pas, ses bra­ce­lets étaient immo­biles, et ce silence de ses bra­ce­lets — ce silence après des jours de tin­te­ments — était plus assour­dis­sant que l’explosion.

Mrs. Bla­ck­wood n’é­tait pas des­cen­due. Léonce deman­da à Mar­co. Mar­co secoua la tête.

— Mrs. Bla­ck­wood ne des­cend jamais la nuit. Elle dit que la nuit appar­tient aux morts et qu’elle les res­pecte trop pour les déran­ger. Je lui ai fait mon­ter du thé.

Filip­po arri­va vers trois heures du matin. Il sur­git par la porte prin­ci­pale, le visage cou­vert de pous­sière, les yeux fous, les mains — ces mains tachées de six cents ans de pig­ments — trem­blantes comme celles d’un enfant. Il tra­ver­sa le hall sans voir per­sonne, s’ef­fon­dra dans un fau­teuil du bar, et Mar­co lui ser­vit un whis­ky sans qu’il ait besoin de demander.

— Filip­po, dit Léonce en s’as­seyant en face de lui.

Le res­tau­ra­teur leva les yeux. Il y avait de la pous­sière dans ses che­veux, de la pous­sière sur ses sour­cils, de la pous­sière dans les plis de son visage, comme si l’ex­plo­sion l’a­vait pou­dré de gris, comme si Flo­rence en s’ef­fon­drant l’a­vait recou­vert de ses propres cendres.

— J’y suis allé, dit-il d’une voix blanche. J’ai enten­du l’ex­plo­sion depuis chez moi — j’ha­bite via Mag­gio, de l’autre côté du fleuve — et j’ai cou­ru. J’ai cou­ru pieds nus, je n’ai même pas mis de chaus­sures. Et j’ai vu.

Il but le whis­ky d’un trait. Mar­co en ver­sa un deuxième.

— L’im­meuble de la via dei Geor­go­fi­li. Effon­dré. Comme ça. Cinq étages trans­for­més en un tas de pierres. Les pom­piers étaient déjà là. Des ambu­lances. Des gens qui criaient. Et la pous­sière — cette pous­sière par­tout, blanche, épaisse, qui entrait dans la bouche, dans les pou­mons, une pous­sière de pierres et de plâtre et de verre pilé et de — autre chose. De vies. C’é­tait de la pous­sière de vies, Léonce. Des gens dor­maient dans cet immeuble. Des familles. Et main­te­nant ils sont dans la poussière.

Il regar­da ses mains.

— Et les Offices. Le mur côté sud est tou­ché. Les fenêtres souf­flées. Des tableaux — on ne sait pas encore les­quels — des tableaux détruits. Des siècles d’art détruits en une seconde. Par une voi­ture bour­rée d’ex­plo­sifs garée dans la rue. Une Fiat. Une Fiat Fio­ri­no. Le genre de camion­nette avec laquelle on livre du pain.

Il eut un rire — un rire ter­rible, un rire de gorge qui res­sem­blait à un sanglot.

— Ils ont livré la mort dans une camion­nette de bou­lan­ger. C’est ça, l’I­ta­lie. Même la ter­reur est une comédie.

Léonce ne dit rien. Il ne pou­vait pas par­ler. Quelque chose s’é­tait blo­qué dans sa gorge — pas un san­glot, pas un cri, quelque chose de plus solide, un objet, un noyau, comme si toute l’é­mo­tion des deux der­nières semaines — le Pon­tor­mo, le Bot­ti­cel­li, les larmes dans la cathé­drale, l’ex­tase, le ver­tige, la beau­té insup­por­table — s’é­tait conden­sée en une masse dure qui obs­truait le pas­sage de l’air. Il res­pi­rait par petites gor­gées, la bouche entrou­verte, et il fixait les mains de Filip­po, ces mains qui répa­raient les fresques et qui ne pour­raient pas répa­rer ceci, ces mains qui tou­chaient les siècles et qui ne pour­raient pas tou­cher les morts, ces mains cou­vertes de pous­sière et de pig­ments mêlés, le bleu de cobalt et la cendre de Flo­rence confon­dus sous les ongles.

*

L’aube arri­va. Pas une aube nor­male — pas l’aube mauve et douce des pre­miers jours, pas cette lumière qui entrait par les volets comme une caresse. Une aube grise, sale, char­gée de pous­sière et de fumée. La lumière de Flo­rence était malade. Le ciel avait cette teinte bla­farde des len­de­mains de catas­trophe, et l’o­deur — pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, l’o­deur de Flo­rence avait chan­gé. Plus de jas­min, plus de buis, plus de pierre chaude. Une odeur de brû­lé, âcre, chi­mique, qui s’in­fil­trait par les fenêtres du Grand Hotel et qui conta­mi­nait le hall, le bar, les cou­loirs, les chambres, les draps, les vête­ments, tout.

Léonce sor­tit.

Les rues étaient mécon­nais­sables. Pas les rues elles-mêmes — les murs étaient tou­jours debout, les façades intactes, les fon­taines cou­laient encore — mais l’at­mo­sphère, le silence, la qua­li­té de l’air. Flo­rence avait per­du son assu­rance. Flo­rence avait peur. Les rares pas­sants mar­chaient vite, tête bais­sée, sans se regar­der. Les devan­tures des bou­tiques étaient fer­mées. Des voi­tures de police bar­raient cer­taines rues. Et par­tout, cette pous­sière — un voile gris sur les rebords des fenêtres, sur les capots des voi­tures, sur les feuilles des arbres, comme une neige sale, une neige de destruction.

Il mar­cha vers l’Ar­no. Tra­ver­sa le Ponte San­ta Tri­ni­ta — le même pont qu’il avait tra­ver­sé le hui­tième jour, quand il allait vers l’Ol­trar­no, quand le bleu du ciel s’ap­pe­lait encore « azzur­ro oltre­ma­ri­no » et que tout était beau. Le pont était intact. L’Ar­no cou­lait en des­sous, le même Arno, vert et lent, indif­fé­rent. Les fleuves ne savent pas ce qui se passe au-des­sus d’eux. Ils coulent, c’est tout. Ils emportent et ne rendent pas.

Il lon­gea les quais vers l’est. Et à mesure qu’il appro­chait des Offices, les dégâts apparurent.

D’a­bord, du verre. Des éclats de verre par­tout sur les trot­toirs, sur la chaus­sée, qui cris­saient sous ses chaus­sures. Puis des débris — des mor­ceaux de pierre, de plâtre, des frag­ments de boi­se­ries. Puis des bar­rières de police, des rubans de plas­tique rouge et blanc qui déli­mi­taient une zone inter­dite. Et des poli­ciers, des cara­bi­niers, des pom­piers en tenue, des hommes en civil avec des badges. Et des camé­ras de télé­vi­sion, des jour­na­listes, la machi­ne­rie obs­cène de l’in­for­ma­tion qui se met en branle.

Il ne put pas appro­cher de la via dei Geor­go­fi­li. Les bar­rières l’en empê­chaient. Mais il vit, par-des­sus les têtes, par-des­sus les bar­rières, le trou. L’en­droit où l’im­meuble avait été. Un espace vide, béant, comme une dent arra­chée dans une mâchoire de pierre. Des gra­vats. Des poutres tor­dues. Un mor­ceau de façade encore debout, absur­de­ment, un pan de mur avec une fenêtre intacte, des rideaux qui pen­daient dans le vide — des rideaux fleu­ris, nota-t-il, des rideaux qu’une femme avait choi­sis, qu’une femme avait accro­chés, et der­rière ces rideaux il y avait eu une chambre, et dans cette chambre il y avait eu une vie, et main­te­nant il n’y avait que le ciel.

Cinq morts, disaient les gens autour de lui. La famille Nen­cio­ni — Ange­la, Fabri­zio, et leurs deux filles, Nadia, neuf ans, et Cate­ri­na, cin­quante jours. Cin­quante jours. Un bébé de cin­quante jours tué par une bombe de la mafia. Et Dario Capo­lic­chio, un étu­diant de vingt-deux ans qui vivait dans l’im­meuble d’à côté.

Léonce res­ta long­temps devant les bar­rières. Il ne pleu­rait pas. Les larmes des deux der­nières semaines — les larmes du Duo­mo, les larmes du Pon­tor­mo, les larmes de la beau­té — s’é­taient taries. Ce qui était en lui main­te­nant n’é­tait pas des larmes, c’é­tait autre chose, quelque chose de sec et de dur et de brû­lant, comme un char­bon. Et ce char­bon chauf­fait, et il com­pre­nait — avec une luci­di­té atroce, une luci­di­té qui était le contraire exact de l’ex­tase, une luci­di­té qui cou­pait au lieu de dis­soudre — il com­pre­nait que son ver­tige esthé­tique, son syn­drome de Sten­dhal, ses hal­lu­ci­na­tions devant les tableaux, tout cela était un luxe. Un luxe obs­cène. Pen­dant qu’il pleu­rait devant des fresques, des gens vivaient der­rière des rideaux fleu­ris à cin­quante mètres des Offices, et ces gens étaient morts main­te­nant, et aucun tableau au monde ne valait la vie de Cate­ri­na Nen­cio­ni, cin­quante jours.

Il pen­sa à son cahier. À ces pages fié­vreuses sur le rose de Pon­tor­mo et le bleu de Fra Ange­li­co et la beau­té qui brise et l’ex­tase qui sub­merge. Et ces pages lui parurent sou­dain d’une vani­té mons­trueuse — les diva­ga­tions d’un petit écri­vain fran­çais en mal d’é­mo­tions fortes, un tou­riste de la beau­té, un consom­ma­teur de sen­sa­tions sublimes, pen­dant que le monde réel — le monde des camion­nettes pié­gées et des bébés de cin­quante jours et des immeubles qui s’ef­fondrent — pen­dant que le monde réel conti­nuait de tuer.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en milieu de mati­née. Le hall bruis­sait d’une acti­vi­té ner­veuse — des clients qui fai­saient leurs valises, des taxis qu’on appe­lait, des vols qu’on chan­geait. Cer­tains par­taient. La peur les chas­sait. Flo­rence n’é­tait plus le décor enchan­té de leurs vacances — Flo­rence était un lieu où des bombes explo­saient, et cette véri­té était into­lé­rable, et ils fuyaient.

Howard et Patri­cia fai­saient par­tie de ceux qui par­taient. Léonce les croi­sa dans le hall, entou­rés de leurs valises — des valises Vuit­ton, énormes, cou­vertes de sti­ckers d’hô­tels, une for­tune en bagages. Howard avait remis son bla­zer bleu marine mais le mou­choir de poche man­quait tou­jours, et ce détail — l’ab­sence du mou­choir — disait tout.

— We’re flying to Lon­don tonight, dit Howard en croi­sant le regard de Léonce. And from Lon­don, home.

— I’m sor­ry, dit Léonce, sans savoir exac­te­ment de quoi il s’ex­cu­sait — de l’at­ten­tat, de Flo­rence, de tout.

Patri­cia, der­rière ses lunettes noires, dit quelque chose qu’il n’ou­blia jamais :

— All those pain­tings, dit-elle d’une voix cas­sée. All that beau­ty. And it can’t pro­tect anyone. It can’t pro­tect a baby.

Puis elle mon­ta dans le taxi, et Howard mon­ta après elle, et les valises Vuit­ton furent englou­ties dans le coffre, et le taxi s’é­loi­gna, et Léonce res­ta sur le trot­toir de la Via il Pra­to, et la phrase de Patri­cia tour­nait dans sa tête comme un acide : it can’t pro­tect a baby. La beau­té ne peut pas pro­té­ger un bébé.

C’é­tait la véri­té la plus simple et la plus dévas­ta­trice qu’il ait jamais enten­due. Plus dévas­ta­trice que le Pon­tor­mo. Plus dévas­ta­trice que Sten­dhal. La beau­té ne pro­tège pas. La beau­té est impuis­sante. La beau­té est là, immense, sublime, éter­nelle — et à côté d’elle, un bébé de cin­quante jours meurt dans son som­meil sous les décombres d’un immeuble, et la beau­té ne peut rien faire, la beau­té ne bouge pas, la beau­té reste dans ses cadres et regarde et ne fait rien.

*

L’a­près-midi, Filip­po revint au Grand Hotel. Il avait chan­gé de vête­ments mais pas de visage — le même visage gris, pou­dreux, vieilli de dix ans en une nuit. Il s’as­sit au bar et Mar­co lui ser­vit un café sans un mot.

— J’ai vu les dégâts aux Offices, dit-il. Le Cor­ri­dor de Vasa­ri est tou­ché. Des tableaux de la col­lec­tion Conti­ni Bona­cos­si — détruits. Un Bar­to­lo­meo Man­fre­di. Un Ghe­rar­do delle Not­ti. Des toiles du dix-sep­tième siècle, pul­vé­ri­sées. Et dans une salle du rez-de-chaus­sée, une sculp­ture de l’A­ca­dé­mia del­la Crus­ca — en mor­ceaux. En mor­ceaux, Léonce. Comme si quel­qu’un avait pris un mar­teau et —

Il ne finit pas sa phrase. Il regar­da ses mains. Ses mains de res­tau­ra­teur. Ses mains qui savaient répa­rer, recoudre, res­sus­ci­ter — et qui ne pou­vaient rien contre une bombe.

— Il y a des choses qu’on ne res­taure pas, dit-il. Les gens croient que tout se res­taure. Que tout se répare. Mais non. Quand l’o­ri­gi­nal est détruit, c’est fini. On peut refaire, on peut imi­ter, on peut copier — mais l’o­ri­gi­nal est par­ti. Pour tou­jours. Et ce matin, en regar­dant les gra­vats, je me suis dit que c’é­tait la même chose pour les gens. La famille Nen­cio­ni. L’é­tu­diant. On ne les res­taure pas. On ne les refait pas. Ils sont par­tis. Et tout l’art du monde ne vaut pas —

Il s’ar­rê­ta. But son café. Ses mains tremblaient.

— Vous savez ce qui me rend le plus fou ? dit-il. C’est que c’est la mafia. Cosa Nos­tra. Ils ont fait ça pour punir l’É­tat. Pour punir les juges, les pro­cu­reurs, ceux qui les traquent. Et ils ont choi­si les Offices. Ils ont choi­si de frap­per la beau­té. Parce qu’ils savent que la beau­té est ce que l’I­ta­lie a de plus pré­cieux. Plus pré­cieux que l’argent, plus pré­cieux que le pou­voir. La beau­té. Et ils ont vou­lu la détruire. Non pas la voler — la détruire. C’est le geste le plus nihi­liste, le plus obs­cène — détruire ce qui est beau parce que c’est beau. C’est la néga­tion de tout.

Léonce écou­tait. Et dans les mots de Filip­po, il enten­dait l’é­cho inver­sé de son propre syn­drome. Lui avait été sub­mer­gé par la beau­té — noyé, bri­sé, dis­sous par elle. Et ceux qui avaient posé la bombe avaient vou­lu la détruire. Les deux gestes étaient oppo­sés mais ils par­taient du même point — la recon­nais­sance que la beau­té est une puis­sance. Une puis­sance qui peut sau­ver ou tuer, gué­rir ou bri­ser, et qui dans tous les cas ne laisse per­sonne indemne.

*

Ce soir-là, Mrs. Bla­ck­wood des­cen­dit dîner. C’é­tait la pre­mière fois que Léonce la voyait depuis la nuit du jar­din, et quelque chose dans son appa­rence avait chan­gé — pas la robe noire, pas le col­lier de perles, pas le chi­gnon blanc, tout cela était iden­tique, immuable, mais quelque chose dans les yeux, une ombre, une gra­vi­té nou­velle, comme si l’ex­plo­sion avait fis­su­ré même cette for­te­resse d’é­lé­gance anglaise.

Le res­tau­rant était à moi­tié vide. Les clients par­tis n’a­vaient pas été rem­pla­cés. Les tables dres­sées pour per­sonne avaient un air de cime­tière — les nappes blanches, les bou­gies éteintes, les verres vides.

— Asseyez-vous, dit Eleanor.

Il s’as­sit.

Elle ne com­man­da pas de sole. Elle com­man­da un risot­to qu’elle ne man­gea pas. Elle but du vin — du rouge, cette fois, pas du blanc, et ce chan­ge­ment, infime, disait que quelque chose avait bas­cu­lé dans l’ordre de son monde.

— J’ai enten­du la bombe, dit-elle. J’é­tais dans mon lit, les yeux ouverts — je dors mal, les vieilles dames dorment mal, c’est le pri­vi­lège de l’âge, on a tout le temps de la nuit pour pen­ser à ses erreurs. J’ai enten­du l’ex­plo­sion et j’ai su immé­dia­te­ment ce que c’é­tait. Pas un acci­dent. Pas un orage. Une inten­tion. Un acte de volon­té. Quel­qu’un avait vou­lu détruire.

Elle tour­na son verre de vin entre ses doigts.

— En 1966, l’Ar­no a détruit Flo­rence. Mais l’Ar­no n’a­vait pas de volon­té. L’Ar­no est un fleuve. Il monte et il des­cend et il ne sait pas ce qu’il fait. Mais ceci — ceci est dif­fé­rent. Ceci est des hommes qui ont choi­si de détruire ce que d’autres hommes ont choi­si de créer. C’est la guerre la plus ancienne du monde. Les créa­teurs contre les des­truc­teurs. Et cette nuit, les des­truc­teurs ont gagné une bataille.

Elle but une gor­gée de vin.

— Mais ils ne gagne­ront pas la guerre. Vous savez pour­quoi ? Parce que demain, Filip­po retour­ne­ra à San­ta Maria Novel­la et il pose­ra ses doigts sur la fresque de Bonaiu­to et il conti­nue­ra de répa­rer. Et d’autres répa­re­ront les Offices. Et d’autres pein­dront de nou­veaux tableaux. Et d’autres écri­ront de nou­veaux livres. Et Flo­rence conti­nue­ra, Léonce. Flo­rence conti­nue­ra parce que Flo­rence est plus têtue que la mort.

Elle le regarda.

— Et vous ? Qu’al­lez-vous faire ?

Léonce ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da le res­tau­rant vide autour d’eux, les tables aban­don­nées, les bou­gies éteintes, le lustre de Mura­no qui brillait tou­jours — qui brillait mal­gré tout, qui brillait dans le vide — et il dit :

— Je vais jeter mon manuscrit.

Elea­nor hocha la tête. Pas de sur­prise. Pas de pro­tes­ta­tion. Juste ce hoche­ment lent, mesu­ré, qui disait : oui, c’est la bonne déci­sion, et je le savais avant vous.

— Et ensuite ?

— Je ne sais pas. Ren­trer. Écrire autre chose. Quelque chose de vrai.

— Bien, dit-elle. Quelque chose de vrai. C’est la seule chose qui vaille la peine d’être écrite. Et la plus dif­fi­cile. Parce que la véri­té n’a pas de cadre, pas de forme, pas de style. La véri­té est un désordre. Et il faut beau­coup de cou­rage pour écrire le désordre.

Elle se leva. Rajus­ta son col­lier de perles. Et avant de quit­ter la table, elle posa sa main sur l’é­paule de Léonce — une main légère, sèche, ridée, une main de vieille dame anglaise qui avait tra­ver­sé des décen­nies et un deuil et onze ans de soli­tude dans un grand hôtel flo­ren­tin — et elle dit :

— Mer­ci pour votre com­pa­gnie, Léonce. Vous avez été le meilleur voi­sin de table que j’aie eu en onze ans. Et j’en ai eu beaucoup.

Puis elle s’é­loi­gna dans le cou­loir, et son par­fum de muguet res­ta un moment sus­pen­du dans l’air du res­tau­rant vide, comme un fan­tôme de fleur, comme un sou­ve­nir de quelque chose qui n’a­vait pas encore eu lieu.

PAR­TIE VI

Trois jours passèrent.

Flo­rence pan­sait ses plaies. Les rues autour des Offices res­taient bou­clées, mais ailleurs la ville repre­nait son cours — les cafés rou­vraient, les tou­ristes reve­naient, les motos recom­men­çaient à hur­ler dans les ruelles, et cette rési­lience banale, cette obs­ti­na­tion du quo­ti­dien à reprendre ses droits après l’hor­reur, était peut-être la chose la plus cou­ra­geuse que Léonce ait jamais vue. Plus cou­ra­geuse que l’art. Plus cou­ra­geuse que la beau­té. La vie ordi­naire qui refuse de s’ar­rê­ter. Une femme qui sus­pend son linge. Un bou­lan­ger qui ouvre son four. Un enfant qui court sur une place. La vie, têtue, stu­pide, magni­fique, qui continue.

Au Grand Hotel, les choses retrou­vaient len­te­ment leur rythme. De nou­veaux clients arri­vaient — des gens qui ne savaient pas, ou qui savaient mais venaient quand même, par défi, par soli­da­ri­té, par cette curio­si­té mor­bide qui pousse les hommes vers les lieux du désastre. Mar­co avait repris son poste au bar avec la même pré­ci­sion hor­lo­gère, les mêmes gestes, le même nœud papillon vert, mais ses blagues étaient moins fré­quentes, et il y avait dans son regard une vigi­lance nou­velle, celle d’un homme qui sait désor­mais que les murs peuvent tomber.

Léonce, lui, ne sor­tait plus.

Depuis la bombe, il n’a­vait plus mis les pieds dans un musée, dans une église, dans une gale­rie. Il n’a­vait pas rou­vert son cahier. Il res­tait dans sa chambre, ou dans le jar­din sous le magno­lia, ou au bar avec Mar­co, et il ne fai­sait rien. Il ne lisait pas. Il n’é­cri­vait pas. Il regar­dait. Il regar­dait le jar­din, le ciel, les mains de Mar­co qui pré­pa­raient les cafés, les allées et venues des grooms dans le hall, le lustre de Mura­no qui conti­nuait de briller comme si rien ne s’é­tait pas­sé — et il regar­dait tout cela sans filtre, sans cahier, sans pro­jet, sans la dis­tance de l’é­cri­vain, et c’é­tait étrange, c’é­tait nou­veau, c’é­tait comme réap­prendre à voir après une opé­ra­tion des yeux.

Le tren­tième jour — il était arri­vé le pre­mier mai, on était le trente — il déci­da de partir.

*

La veille de son départ, il des­cen­dit voir Filippo.

Le res­tau­ra­teur était au bar, comme sou­vent le soir, un verre d’a­ma­ro devant lui. Mais ses mains étaient propres. Pas de pig­ments, pas de bleu de cobalt, pas de jaune de Naples. Des mains lavées, nues, ordi­naires. Léonce s’as­sit en face de lui et regar­da ces mains nues et comprit.

— Vous n’êtes pas retour­né à San­ta Maria Novella.

— Non, dit Filip­po. Pas encore. J’i­rai. Mais pas encore. J’ai besoin de quelques jours. De quelques jours avec des mains propres. Vous comprenez ?

— Oui.

— C’est drôle, dit Filip­po en fai­sant tour­ner son verre. Avant, je ne pou­vais pas sup­por­ter d’a­voir les mains propres. Les pig­ments, c’é­tait mon iden­ti­té. Sans les taches, je n’é­tais per­sonne. Et main­te­nant — main­te­nant je regarde mes mains propres et je les trouve belles. La peau. Les lignes. Les veines. C’est beau, une main. Sans rien des­sus. Juste une main.

Il sou­rit — le pre­mier vrai sou­rire que Léonce lui voyait depuis la nuit de la bombe.

— Vous par­tez demain, m’a dit Marco.

— Oui. Le train de onze heures pour Lyon.

— Lyon. Je n’y suis jamais allé. C’est beau ?

— C’est dif­fé­rent. C’est une ville qui ne s’im­pose pas. Il faut aller la cher­cher. Flo­rence vient à vous. Lyon attend que vous veniez à elle.

— Alors c’est une ville sage.

— Peut-être. Ou timide. Je ne sais pas.

Filip­po ten­dit sa main propre au-des­sus de la table. Léonce la prit. La ser­ra. Elle était chaude, sèche, cal­leuse — une main qui avait tou­ché six siècles de pein­ture et qui ne tou­chait main­te­nant que la main d’un homme de trente ans qui partait.

— Écri­vez quelque chose de vrai, dit Filip­po. Pas quelque chose de beau. Quelque chose de vrai.

C’é­tait la deuxième fois qu’on lui disait ça. Mathilde d’a­bord, avec le sty­lo. Elea­nor ensuite, dans le res­tau­rant vide. Et main­te­nant Filip­po, avec ses mains nues. Trois per­sonnes, trois voix, le même mot. Vrai.

*

Il fit ses adieux à Mrs. Bla­ck­wood le matin du départ.

Elle l’at­ten­dait dans le hall, debout près de la récep­tion, dans sa robe noire et son col­lier de perles, droite comme une colonne, immuable. Elle avait l’air de ce qu’elle était — un meuble vivant du Grand Hotel Vil­la Medi­ci, un monu­ment, une chose qui ne bou­ge­rait plus et qu’on retrou­ve­rait exac­te­ment à la même place dans dix ans, dans vingt ans, jus­qu’à la fin.

— Elea­nor, dit-il.

— Mon cher.

Ils se regar­dèrent. Il y eut un silence — pas un silence gêné, un silence plein, un silence qui conte­nait tout ce qui s’é­tait dit entre eux et tout ce qui ne s’é­tait pas dit, les dîners, le jar­din, le Sten­dhal envoyé par le groom, la pro­phé­tie de San­ta Feli­ci­ta, la nuit de la bombe, le risot­to qu’elle n’a­vait pas mangé.

— Vous ne quit­te­rez jamais cet hôtel, dit Léonce, et ce n’é­tait pas une question.

— Non, dit-elle. C’est mon der­nier décor. Autant qu’il soit beau.

— Et vous ne regret­tez rien ?

Elle eut un sou­rire — ce sou­rire qu’elle avait eu le pre­mier soir, au res­tau­rant, ce sou­rire qui conte­nait quelque chose de tendre et d’a­ver­ti à la fois, le sou­rire de quel­qu’un qui sait des choses qu’elle ne dira pas.

— Je regrette de ne pas avoir vu Robert, dit-elle. De ne pas l’a­voir vu vivant comme j’ai vu le David après sa mort. Mais le regret n’est pas un défaut, Léonce. Le regret est une preuve qu’on a aimé. Et c’est suffisant.

Elle ouvrit son sac — un petit sac en cuir noir, usé, sans marque — et en sor­tit un objet qu’elle lui ten­dit. Le Sten­dhal. Le petit volume relié de cuir brun, l’é­di­tion de 1826, les pages jaunies.

— Non, dit Léonce. C’est le vôtre. Je ne peux pas.

— Il n’est pas à moi. Il était à Robert. Et Robert n’en a plus besoin. Et moi non plus. Je connais le texte par cœur. Pre­nez-le. Empor­tez-le à Lyon. Lais­sez-le sur une éta­gère pen­dant dix ans. Et un jour, quand vous ne vous y atten­drez pas, rou­vrez-le. Vous ver­rez — il dira autre chose.

Il prit le livre. Il était léger — à peine cent grammes — et pour­tant il pesait comme une vie. Il le glis­sa dans la poche inté­rieure de sa veste, à côté du sty­lo de Mathilde, et ces deux objets — le livre d’E­lea­nor et le sty­lo de Mathilde, la vieille dame et la jeune femme, la spec­ta­trice et l’a­mou­reuse — repo­sèrent l’un contre l’autre, à la hau­teur de son cœur.

— Au revoir, Eleanor.

— Au revoir, Léonce. Écrivez.

Il hocha la tête. Puis il se pen­cha et dépo­sa un bai­ser sur la joue de Mrs. Bla­ck­wood — une joue pou­drée, fraîche, par­fu­mée au muguet — et elle ne bou­gea pas, elle reçut le bai­ser comme on reçoit un sacre­ment, les yeux fer­més, les mains croi­sées devant elle, et quand il se redres­sa, il vit qu’elle sou­riait tou­jours, et que ses yeux bleus étaient brillants, et qu’elle ne pleu­re­rait pas, parce que les femmes comme Elea­nor Bla­ck­wood ne pleurent pas dans les halls d’hô­tel, elles pleurent plus tard, seules, dans leur chambre, devant la vue sur les col­lines de Fie­sole, et per­sonne ne le sait.

*

Il prit sa valise. La même valise qu’à l’ar­ri­vée, tou­jours trop lourde, tou­jours bour­rée de livres — les Fors­ter, le Goethe, le James — mais avec un livre de plus et un manus­crit de moins. Car le cahier n’é­tait plus dans la valise. Le cahier était dans sa main.

Il sor­tit du Grand Hotel Vil­la Medi­ci et ne se retour­na pas.

La Via il Pra­to, puis les rues vers l’Ar­no. Il mar­chait len­te­ment, la valise dans une main, le cahier dans l’autre. Flo­rence du matin autour de lui — les volets qui s’ou­vraient, les cafés qui sor­taient leurs ter­rasses, un ven­deur de jour­naux qui criait les titres, une femme en robe rouge qui tra­ver­sait la rue en riant dans un télé­phone por­table, et cette vie, cette vie banale et invin­cible, cette vie qui n’é­tait dans aucun tableau et qui était plus pré­cieuse que tous les tableaux.

Il arri­va au Ponte San­ta Trinita.

Le fleuve était là, en des­sous. L’Ar­no. Le même Arno, vert et lent et opaque, char­riant ses algues et ses reflets. Ce fleuve modeste qui avait noyé Flo­rence en 1966 et qui aujourd’­hui sem­blait inca­pable de noyer quoi que ce soit — un fleuve fati­gué, un fleuve rési­gné, un fleuve qui attendait.

Léonce posa sa valise sur le trot­toir du pont. Il tenait le cahier à deux mains. Il le regar­da une der­nière fois.

Deux semaines de tra­vail. Six cha­pitres de Wyn­ters. Charles Wyn­ters, qua­rante ans, anglais, froid, blin­dé, l’an­ti-Sten­dhal, l’homme qui ne res­sen­tait rien devant la beau­té. Et autour de Wyn­ters, en marge, en ratures, en gri­bouillis, en encre bavée — l’autre texte, le texte vrai, le texte invo­lon­taire, celui qui avait cou­lé de lui mal­gré lui : le rose de Pon­tor­mo, le jar­din de Bot­ti­cel­li, les larmes dans la cathé­drale, Mathilde, les roses hal­lu­ci­nées, la pous­sière de la bombe, Cate­ri­na Nen­cio­ni cin­quante jours, la beau­té et la mort, la beau­té et la mort entre­la­cées comme les corps du Printemps.

Tout était là. Tout tenait dans ce cahier que ses mains ser­raient au-des­sus du parapet.

Il ouvrit les doigts.

Le cahier tom­ba. Pas vite — len­te­ment, avec cette len­teur des choses qu’on aban­donne, comme si la gra­vi­té elle-même hési­tait. Les pages s’ou­vrirent dans la chute, les feuilles se déployèrent comme des ailes, et Léonce vit — une seconde, une frac­tion de seconde — son écri­ture vol­ti­ger dans l’air, les mots de Wyn­ters et les siens mêlés, illi­sibles déjà, empor­tés par le cou­rant d’air du fleuve, et puis le cahier tou­cha l’eau.

Un son doux. Presque rien. Un plouf dis­cret, déri­soire — le bruit que fait un petit objet quand il entre dans un grand fleuve. Le cahier flot­ta un moment, les pages gor­gées d’eau, l’encre com­men­çant à se dis­soudre — le bleu virant au gris, les mots s’ef­fa­çant, les lettres se diluant dans le vert de l’Ar­no — et puis le cou­rant le prit, len­te­ment, et l’emporta vers l’a­val, vers le Ponte Vec­chio, vers la mer, vers nulle part.

Léonce regar­da le cahier s’é­loi­gner. Il ne res­sen­tait rien de ce qu’il avait ima­gi­né — pas de sou­la­ge­ment, pas de déchi­re­ment, pas de libé­ra­tion spec­ta­cu­laire. Juste un vide. Un vide propre, net, comme une chambre après un démé­na­ge­ment, une chambre dont on a reti­ré tous les meubles et qui ne contient plus que la lumière et l’air et l’es­pace, et qui attend.

Un pas­sant le regar­da avec curio­si­té — un homme qui jette un cahier dans un fleuve, c’est un spec­tacle, en Ita­lie comme ailleurs — mais ne dit rien. Un pigeon se posa sur le para­pet à côté de lui, le regar­da de son œil rond, stu­pide, et s’en­vo­la. L’Ar­no conti­nuait de couler.

*

La gare de San­ta Maria Novel­la. La même gare qu’à l’ar­ri­vée — le même vacarme, les mêmes pigeons sous la ver­rière, les mêmes annonces incom­pré­hen­sibles. Mais Léonce n’é­tait plus le même homme qui était des­cen­du sur ce quai trente jours plus tôt, avec sa valise trop lourde et son pro­jet de roman froid. Cet homme-là n’exis­tait plus. Il avait été dis­sous, comme l’encre dans l’Ar­no. Ce qui res­tait — ce qui mon­tait dans le train de onze heures pour Lyon, qui s’ins­tal­lait dans un com­par­ti­ment près de la fenêtre, qui posait sa valise dans le porte-bagages — c’é­tait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de moins sûr, de moins pro­té­gé, de moins armé. Quel­qu’un qui avait vu le rose de Pon­tor­mo et les roses de Bot­ti­cel­li et les rideaux fleu­ris de la via dei Geor­go­fi­li. Quel­qu’un qui savait désor­mais que la beau­té et la mort dorment dans le même lit, et que c’est pour cela qu’il faut les regar­der toutes les deux, en face, sans cadre et sans filtre, avec les yeux de la vie.

Le train démar­ra. Flo­rence recu­la par la fenêtre — d’a­bord les fau­bourgs, les garages, les murs tagués, le linge entre les immeubles, exac­te­ment comme à l’ar­ri­vée, cette lai­deur qui enve­lop­pait la ville comme une écorce pro­tège un fruit. Puis la cam­pagne tos­cane, les col­lines, les cyprès, les oli­viers, cette lumière dorée qui ne res­sem­blait à aucune autre lumière au monde. Puis plus rien. L’I­ta­lie qui défi­lait, verte et brune et belle, indif­fé­rem­ment belle, belle sans le savoir, belle comme les choses qui ne savent pas qu’elles sont belles.

Léonce sor­tit le sty­lo de Mathilde de sa poche. Le fit tour­ner entre ses doigts. La plume en or brilla dans la lumière du com­par­ti­ment. Il n’a­vait plus de cahier — le cahier était dans l’Ar­no — mais il avait le livre d’E­lea­nor, le Sten­dhal, et sur la der­nière page, la page de garde, il y avait un espace blanc. Un petit espace. Juste assez pour quelques mots.

Il ouvrit le livre à la der­nière page. Posa la plume sur le papier jau­ni. Et il écri­vit, d’une écri­ture lente, appli­quée, sans rature — une écri­ture neuve, ni celle de Wyn­ters ni celle du délire, une écri­ture qui lui appar­te­nait enfin :

« Flo­rence, mai 1993. J’é­tais venu écrire un homme qui ne res­sen­tait rien. C’est moi qui ai tout res­sen­ti. Le roman est dans l’Ar­no. Ce qui reste est à écrire. »

Il refer­ma le livre. Le remit dans sa poche, contre son cœur, à côté du stylo.

Le train rou­lait vers le nord. Vers Lyon. Vers la Croix-Rousse. Vers les draps qu’il fau­drait enfin chan­ger. Vers la vie qu’il fau­drait enfin vivre. Et quelque part dans sa poi­trine — à l’en­droit exact où le Pon­tor­mo avait frap­pé, où la bombe avait réson­né, où les roses hal­lu­ci­nées étaient tom­bées — quelque chose de nou­veau bat­tait. Pas un cœur. Pas encore un roman. Quelque chose entre les deux. Quelque chose qui n’a­vait pas de nom, pas de forme, pas de cadre.

Quelque chose de vrai.

Tags de cet article: , ,