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La Véran­da de l’E&O — Cha­pitres 5 et 6

La Véran­da de l’E&O — Cha­pitres 5 et 6

La véran­da
de l’E&O

La véran­da de l’E&O

Cha­pitres 5 et 6

CHA­PITRE 5

Mer­cre­di 16 mars 1927

L’o­rage mena­çait depuis le matin.

Des nuages noirs s’é­taient amon­ce­lés au-des­sus de la mer, for­mant une muraille sombre qui avan­çait len­te­ment vers la côte. L’air était épais, char­gé d’élec­tri­ci­té, dif­fi­cile à res­pi­rer. Les boys de l’hô­tel avaient fer­mé les per­siennes du côté de la mer, plon­geant les cou­loirs dans une pénombre moite.

Mau­gham avait pas­sé la mati­née dans sa chambre, à relire ses notes, à ten­ter de mettre de l’ordre dans ce qu’il savait. L’his­toire se des­si­nait main­te­nant avec une clar­té presque dou­lou­reuse — un domes­tique qui tue son maître, prend sa place, vit trente ans sous une iden­ti­té volée. Et puis le fils de la vic­time qui sur­git du pas­sé, armé de preuves, récla­mant jus­tice ou vengeance.

Mais il man­quait encore des pièces. Le mobile de Verne — était-ce vrai­ment l’hé­ri­tage qu’il cher­chait, ou autre chose ? Le rôle de Mar­jo­rie — savait-elle, depuis le début ou depuis peu ? Et sur­tout, ce que Hals­worth allait faire main­te­nant qu’il était démasqué.

Vers midi, un boy vint frap­per à sa porte avec un mes­sage. Une carte de visite, sur laquelle quelques mots étaient grif­fon­nés à la hâte :

“Cher Mau­gham, puis-je vous deman­der de dîner avec moi ce soir ? Ma femme est souf­frante et je déteste man­ger seul. Sept heures, dans la grande salle. — G. Halsworth”

Mau­gham retour­na la carte entre ses doigts, pen­sif. L’in­vi­ta­tion était étrange — pour­quoi un homme accu­lé, ter­ro­ri­sé, cher­che­rait-il la com­pa­gnie d’un écri­vain connu pour son regard impi­toyable ? À moins que ce ne fût pré­ci­sé­ment pour cela. À moins que Hals­worth ne cher­chât quel­qu’un à qui par­ler, quel­qu’un qui comprendrait.

Ou quel­qu’un devant qui se confesser.

Il écri­vit sa réponse sur le dos de la carte — “Avec plai­sir” — et la remit au boy.

✦

L’a­près-midi s’é­ti­ra, lourd et oppres­sant. L’o­rage ne se déci­dait pas à écla­ter. Mau­gham des­cen­dit sur la véran­da, ten­ta de lire, n’y par­vint pas. Son esprit reve­nait sans cesse à Hals­worth, à ce qui l’at­ten­dait le soir même.

Gerald appa­rut vers quatre heures, l’air soucieux.

— J’ai vu Verne ce matin, dit-il à voix basse en s’as­seyant près de Mau­gham. Il sor­tait de l’hô­tel avec une enve­loppe à la main. Une grande enve­loppe, comme celles qu’on uti­lise pour les docu­ments officiels.

— Où allait-il ?

— Je l’ai sui­vi. Il est allé au bureau du Résident britannique.

Mau­gham fron­ça les sour­cils. Le Résident était le repré­sen­tant de la Cou­ronne à Penang — l’au­to­ri­té suprême en matière admi­nis­tra­tive et judiciaire.

— Il dépose une plainte ?

— Ou il pré­sente des preuves. Gerald allu­ma une ciga­rette. Quoi qu’il ait dans cette enve­loppe, c’est suf­fi­sam­ment sérieux pour qu’il aille voir les autorités.

Le piège se refer­mait. Mau­gham voyait la méca­nique impla­cable à l’œuvre — Verne qui accu­mu­lait les preuves, qui infor­mait les auto­ri­tés, qui cou­pait toutes les issues à Hals­worth. Dans quelques jours, peut-être moins, la police vien­drait frap­per à la porte de la suite des Hals­worth. Et alors tout s’effondrerait.

— Autre chose, dit Gerald. J’ai croi­sé Mar­jo­rie dans le cou­loir ce matin. Elle n’a­vait pas l’air souf­frante. Elle avait l’air… je ne sais pas com­ment dire. Vidée. Comme quel­qu’un qui a pleu­ré toute la nuit.

— Elle sait.

— Tu crois ?

— J’en suis cer­tain. Mau­gham regar­da la mer noire sous les nuages. La ques­tion est : depuis quand ?

✦

À sept heures, Mau­gham des­cen­dit dans la grande salle.

Les lampes étaient allu­mées, pro­je­tant des cercles de lumière jaune sur les nappes blanches. La plu­part des tables étaient occu­pées — les colo­niaux dînaient tôt, par habi­tude et par ennui. Le gra­mo­phone jouait quelque chose de doux, un air de jazz qui se per­dait dans le brou­ha­ha des conversations.

Hals­worth l’at­ten­dait à leur table habi­tuelle, près de la fenêtre. Il se leva quand Mau­gham appro­cha, lui ser­ra la main avec une vigueur excessive.

— Mau­gham ! Mer­ci d’être venu. Je sais que c’é­tait une invi­ta­tion de der­nière minute.

— Tout le plai­sir est pour moi.

Ils s’as­sirent. Hals­worth avait déjà un verre devant lui — du whis­ky, presque vide. Il fit signe au boy d’en appor­ter un autre, plus un gin pahit pour Maugham.

— Ma femme vous prie de l’ex­cu­ser. Une migraine. La cha­leur, sans doute.

— J’es­père qu’elle se remet­tra vite.

— Oh, Mar­jo­rie est solide. Elle se remet toujours.

Il avait dit cela avec une iro­nie amère qui rap­pe­la à Mau­gham les mots de Mar­jo­rie elle-même, quelques jours plus tôt. “Geof­frey se remet tou­jours.” Comme si cha­cun d’eux atten­dait que l’autre craque le premier.

Le boy appor­ta les bois­sons et les menus. Hals­worth com­man­da sans regar­der — le cur­ry de mou­ton, son plat habi­tuel. Mau­gham choi­sit du pois­son. Ils res­tèrent un moment silen­cieux, buvant, écou­tant le mur­mure des autres convives.

L’o­rage gron­dait au loin, au-des­sus de la mer.

— Vous écri­vez en ce moment ? deman­da Halsworth.

— Tou­jours. C’est une maladie.

— Sur quoi ?

— Des nou­velles. Des his­toires de colo­niaux, pour la plu­part. Les tro­piques offrent un maté­riau inépuisable.

Hals­worth eut un rire bref.

— J’i­ma­gine. Tous ces Anglais per­dus à l’autre bout du monde, avec leurs petits secrets et leurs grandes soli­tudes. Il vida son verre, en com­man­da un autre. Vous devez nous trou­ver pathétiques.

— Pas pathé­tiques. Intéressants.

— C’est la même chose, non ? On n’est inté­res­sant que lors­qu’on souffre. Le bon­heur est ennuyeux. C’est le mal­heur qui fait les bonnes histoires.

Mau­gham ne répon­dit pas. Hals­worth par­lait trop, buvait trop vite. Il y avait une fébri­li­té dans ses gestes, une urgence dans sa voix, qui ne lui res­sem­blaient pas. L’homme qu’il avait ren­con­tré sur le bateau — ce plan­teur jovial et ner­veux — avait dis­pa­ru. À sa place, il y avait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de brisé.

Les plats arri­vèrent. Hals­worth tou­cha à peine au sien, pous­sant les mor­ceaux de viande dans son assiette comme un enfant qui n’a pas faim. Mau­gham man­geait len­te­ment, attendant.

— Vous savez, dit sou­dain Hals­worth, je vous ai lu. Vos livres.

— Vrai­ment ?

— “The Moon and Six­pence”. L’his­toire de ce peintre qui aban­donne tout — sa femme, sa car­rière, sa vie — pour deve­nir quel­qu’un d’autre. Il haus­sa les yeux vers Mau­gham. Vous croyez que c’est pos­sible ? De deve­nir quel­qu’un d’autre ?

Mau­gham sen­tit son cœur s’ac­cé­lé­rer. Ils y étaient. Le moment qu’il attendait.

— Je crois que les gens essaient, dit-il pru­dem­ment. Qu’ils fuient leur pas­sé, changent de pays, prennent un nou­veau départ. Mais je ne suis pas sûr qu’on puisse vrai­ment échap­per à ce qu’on est.

— Et si on n’é­tait rien, au départ ? Hals­worth fixait son verre vide. Si on n’é­tait per­sonne — juste une ombre, un ser­vi­teur, quel­qu’un qu’on ne regarde jamais ? Est-ce qu’on pour­rait alors deve­nir quelqu’un ?

— Un serviteur ?

Hals­worth réa­li­sa ce qu’il avait dit. Une lueur de panique tra­ver­sa ses yeux, aus­si­tôt réprimée.

— C’est une hypo­thèse. Une ques­tion phi­lo­so­phique. Il fit signe au boy. Encore un whisky.

— Vous buvez beau­coup ce soir, Geoffrey.

— Oui. Il eut un sou­rire sans joie. C’est une soi­rée qui le mérite.

Le whis­ky arri­va. Hals­worth le vida d’un trait, gri­ma­ça, s’es­suya la bouche du dos de la main. Ses joues s’é­taient empour­prées, ses yeux brillaient d’un éclat fiévreux.

— Mau­gham, je vais vous dire quelque chose. Quelque chose que je n’ai jamais dit à personne.

Mau­gham atten­dit, immo­bile. Dehors, l’o­rage se rap­pro­chait — on enten­dait le rou­le­ment du ton­nerre, de plus en plus proche.

— Le plus dif­fi­cile… Hals­worth par­lait len­te­ment, cher­chant ses mots. Le plus dif­fi­cile, ce n’est pas de deve­nir quel­qu’un d’autre. Ça, c’est presque facile. On apprend les gestes, les mots, les habi­tudes. On regarde, on imite. Au bout d’un moment, ça devient naturel.

— Et qu’est-ce qui est difficile ?

— C’est d’ou­blier qui l’on était.

Un silence. Le ton­nerre gron­da, plus proche. Les lumières vacillèrent un instant.

— On ne peut pas oublier, conti­nua Hals­worth. Pas vrai­ment. On peut enfouir, cacher, faire sem­blant. Mais ça reste là. La nuit, quand on ne dort pas. Dans les miroirs, quand on se regarde. On voit l’autre — celui qu’on était avant. Et il vous regarde avec des yeux… des yeux qui vous accusent.

Sa voix s’é­tait bri­sée. Mau­gham vit ses mains trem­bler sur la nappe blanche.

— Geof­frey…

— Trente ans. Hals­worth ne l’é­cou­tait plus. Trente ans que je joue ce rôle. Trente ans que je me réveille chaque matin en me deman­dant si c’est le jour où tout s’ef­fondre. Et maintenant…

Il s’in­ter­rom­pit. Son regard venait de se fixer sur quelque chose — quel­qu’un — der­rière Mau­gham. Son visage se vida de toute couleur.

Mau­gham se retourna.

Ste­phen Verne était debout à l’en­trée de la salle à man­ger. Il por­tait son cos­tume cor­rect mais modeste, ses che­veux soi­gneu­se­ment pei­gnés. Il regar­dait dans leur direc­tion avec une expres­sion indéchiffrable.

Leurs regards se croi­sèrent — celui de Hals­worth et celui de Verne. Une seconde, deux secondes. Puis Verne sou­rit — un sou­rire mince, sans cha­leur — et se détour­na vers le bar.

Quand Mau­gham se retour­na vers Hals­worth, l’homme s’é­tait repris. Le masque était reve­nu en place — un peu trem­blant, un peu fis­su­ré, mais en place.

— Par­don­nez-moi. Il s’es­suya le front avec sa ser­viette. Je ne sais pas ce qui m’a pris. La cha­leur. L’alcool.

— Geof­frey, de qui par­liez-vous ? Qui était celui que vous étiez avant ?

Hals­worth secoua la tête.

— Per­sonne. Des diva­ga­tions d’i­vrogne. Il se leva, un peu chan­ce­lant. Je crois que je vais mon­ter. Je ne me sens pas très bien.

— Atten­dez.

Mais Hals­worth était déjà par­ti, tra­ver­sant la salle d’un pas mal assu­ré, évi­tant soi­gneu­se­ment de regar­der du côté du bar où Verne siro­tait tran­quille­ment un whisky.

Mau­gham res­ta seul à table, le cœur bat­tant. Il avait été si près — si près d’en­tendre la confes­sion com­plète. Et puis Verne était appa­ru, et Hals­worth s’é­tait refer­mé comme un coquillage.

Mais il en avait assez enten­du. “Le plus dif­fi­cile, ce n’est pas de deve­nir quel­qu’un d’autre. C’est d’ou­blier qui l’on était.” Hals­worth venait pra­ti­que­ment d’a­vouer. Pas avec des mots pré­cis, pas avec des preuves — mais avec cette véri­té qui suin­tait de chaque phrase, de chaque regard, de chaque trem­ble­ment de ses mains.

L’homme qui vivait sous le nom de Geof­frey Hals­worth n’é­tait pas Geof­frey Halsworth.

Et il le savait depuis le début.

✦

Mau­gham ne mon­ta pas tout de suite. Il res­ta dans la salle à man­ger, com­man­da un café, obser­va Verne au bar.

Le jeune homme buvait seul, sans cher­cher la conver­sa­tion. De temps en temps, il levait les yeux vers l’es­ca­lier par où Hals­worth avait dis­pa­ru, avec une expres­sion qui tenait du chas­seur guet­tant sa proie. Il n’a­vait pas l’air pres­sé. Il avait l’air de quel­qu’un qui sait que le temps joue pour lui.

Vers neuf heures, Gerald appa­rut. Il s’as­sit en face de Mau­gham, com­man­da un whis­ky, écou­ta le récit du dîner.

— Il a presque avoué, dit-il quand Mau­gham eut terminé.

— Presque. Et puis Verne est entré, et il s’est tu.

— Tu crois qu’il sait ? Que Verne est là pour lui ?

— Il sait. Mau­gham regar­da vers le bar, où Verne finis­sait son verre. Ils se sont regar­dés. Hals­worth a eu l’air d’un homme qui voit la mort en face.

Gerald sif­fla doucement.

— Et maintenant ?

— Main­te­nant, on attend. Demain, peut-être, il se pas­se­ra quelque chose. Verne a por­té des docu­ments au bureau du Résident. Les auto­ri­tés vont agir — tôt ou tard.

— À moins que Hals­worth n’a­gisse d’abord.

Mau­gham fron­ça les sourcils.

— Que veux-tu dire ?

— Il est accu­lé, non ? Sans issue. Si les auto­ri­tés l’ar­rêtent, il sera jugé, condam­né. Usur­pa­tion d’i­den­ti­té, peut-être meurtre — la peine de mort, pro­ba­ble­ment. Gerald allu­ma une ciga­rette. À sa place, je préférerais…

Il ne ter­mi­na pas sa phrase. Il n’en avait pas besoin.

Mau­gham pen­sa à Hals­worth, là-haut dans sa chambre, seul avec son secret et sa ter­reur. À Mar­jo­rie, dans la chambre voi­sine — si elle y était — avec ce qu’elle savait ou soup­çon­nait. À tout ce qui s’é­tait pas­sé entre eux pen­dant trente ans, les men­songes et les silences, les regards et les non-dits.

— Non, dit-il. Je ne crois pas qu’il le fera.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’il s’est bat­tu trop long­temps. Parce qu’il a réus­si l’im­pos­sible — deve­nir quel­qu’un d’autre, vivre une vie entière sous un nom volé. Ce genre d’homme ne renonce pas facilement.

Mais même en disant cela, il n’é­tait pas sûr d’y croire. Il avait vu le visage de Hals­worth quand il avait aper­çu Verne. Il avait vu la ter­reur, le déses­poir. Un homme peut se battre long­temps — mais un jour, il n’a plus la force.

✦

L’o­rage écla­ta vers minuit.

Mau­gham était dans sa chambre, inca­pable de dor­mir, quand les pre­mières gouttes frap­pèrent les per­siennes. Puis ce fut le déluge — des trombes d’eau qui s’a­bat­taient sur la ville, le fra­cas du ton­nerre, les éclairs qui illu­mi­naient la chambre par intermittence.

Il se leva, s’ap­pro­cha de la fenêtre, entrou­vrit les per­siennes. La mer était déchaî­née, noire striée d’é­cume blanche. Les pal­miers du jar­din pliaient sous le vent. Quelque part, un volet battait.

Il pen­sa à Hals­worth, quelque part dans cet hôtel, écou­tant le même orage. Pen­sait-il à ce qu’il avait fait, trente ans plus tôt ? À la nuit où tout avait bas­cu­lé, sur ce bateau quelque part dans l’o­céan Indien ? Le ton­nerre devait res­sem­bler au bruit des vagues contre la coque. La pluie devait res­sem­bler à l’eau noire qui s’é­tait refer­mée sur un corps.

Mau­gham retour­na se cou­cher, mais le som­meil ne vint pas. Il res­ta éten­du dans l’obs­cu­ri­té, écou­tant l’o­rage, atten­dant l’aube.

Il ne savait pas encore que cette aube serait dif­fé­rente de toutes les autres.

✦

Gerald frap­pa à sa porte vers deux heures du matin.

— Willie. Réveille-toi.

Mau­gham ouvrit, vit le visage blême de Gerald dans la lumière du couloir.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je n’ar­rive pas à dor­mir. Je suis des­cen­du au bar — il est encore ouvert, il y avait des types qui jouaient aux cartes. Et j’ai enten­du quelque chose.

— Quoi ?

— Un bruit. Au-des­sus. Comme un cri étouf­fé. Et puis plus rien.

Mau­gham sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine.

— Tu sais de quelle chambre ça venait ?

— Non. Mais le bar est juste en des­sous de l’aile où logent les Halsworth.

Ils se regar­dèrent. L’o­rage conti­nuait de faire rage dehors, cou­vrant tous les bruits.

— C’est peut-être rien, dit Gerald. Le vent. Une porte qui claque.

— Peut-être.

Mais ni l’un ni l’autre n’y croyait.

Mau­gham refer­ma sa porte, retour­na à la fenêtre. L’o­rage com­men­çait à fai­blir — les éclairs s’es­pa­çaient, le ton­nerre s’é­loi­gnait. Dans quelques heures, le soleil se lève­rait sur Penang. Et alors on saurait.

Il res­ta là jus­qu’à l’aube, à regar­der la pluie tom­ber, à attendre.

À attendre que le jour révèle ce que la nuit avait caché.

CHA­PITRE 6

Jeu­di 17 mars 1927

Le cri vint à l’aube.

Mau­gham s’é­tait assou­pi sans s’en rendre compte, effon­dré dans le fau­teuil près de la fenêtre. Ce fut le cri qui le réveilla — un cri de femme, aigu, ter­rible, qui tra­ver­sa les cou­loirs de l’hô­tel et le tira du som­meil comme une main brutale.

Il se leva d’un bond, le cœur bat­tant. La lumière grise du matin fil­trait à tra­vers les per­siennes. L’o­rage était pas­sé — on n’en­ten­dait plus que le ruis­sel­le­ment de l’eau qui s’é­gout­tait des toits.

Des bruits dans le cou­loir. Des pas pré­ci­pi­tés, des voix. Mau­gham ouvrit sa porte, vit des boys cou­rir vers l’aile est de l’hô­tel. Gerald sor­tait de sa chambre au même moment, les che­veux en bataille, le visage blême.

— C’est là-bas, dit-il. Chez les Halsworth.

Ils sui­virent le mou­ve­ment, remon­tant le cou­loir jus­qu’à l’at­trou­pe­ment qui se for­mait devant une porte ouverte. Des clients de l’hô­tel en robe de chambre, des boys affo­lés, le direc­teur armé­nien qui ten­tait de main­te­nir l’ordre. Et au milieu de tout cela, une voix de femme qui répé­tait les mêmes mots, encore et encore :

— Non. Non. Non.

Mau­gham se fraya un pas­sage jus­qu’à la porte. Ce qu’il vit le figea sur place.

Geof­frey Hals­worth était éten­du sur le lit, par­fai­te­ment immo­bile. Il por­tait encore son cos­tume de la veille — frois­sé, taché de sueur. Ses yeux étaient ouverts, fixés au pla­fond, vides. Sur la table de nuit, un fla­con de verre brun — du véro­nol, lut Mau­gham sur l’é­ti­quette — et un verre d’eau ren­ver­sé dont le conte­nu avait for­mé une flaque sur le parquet.

Mar­jo­rie était assise sur une chaise près de la fenêtre, les mains croi­sées sur les genoux, le visage d’une pâleur de cire. C’é­tait elle qui avait crié. Main­te­nant elle se tai­sait, regar­dant le corps de son mari avec une expres­sion indéchiffrable.

Le direc­teur s’ap­pro­cha de Maugham.

— Mon­sieur Mau­gham, s’il vous plaît… ce n’est pas un spectacle…

— J’ai vu des morts. Mau­gham ne bou­gea pas. Que s’est-il passé ?

— Nous ne savons pas encore. Le boy est venu appor­ter le thé du matin. La porte n’é­tait pas fer­mée à clé. Il a trou­vé… Il déglu­tit. J’ai envoyé cher­cher le médecin.

Comme en réponse, une nou­velle agi­ta­tion se fit dans le cou­loir. Le Dr. Aldridge appa­rut, sa sacoche noire à la main, le visage grave. Il avait l’air d’un homme tiré du lit en urgence — che­veux mal pei­gnés, cra­vate de tra­vers — mais ses gestes étaient sûrs, professionnels.

— Lais­sez-moi pas­ser, s’il vous plaît. Écartez-vous.

La foule s’ou­vrit. Aldridge entra dans la chambre, s’ap­pro­cha du lit, posa deux doigts sur le cou de Hals­worth. Res­ta un moment immo­bile. Puis il se redres­sa, secoua la tête.

— Il est mort. Depuis plu­sieurs heures, à en juger par la rigidité.

— Plu­sieurs heures ? deman­da le directeur.

— Quatre, cinq peut-être. Le milieu de la nuit.

Mau­gham pen­sa au cri que Gerald avait enten­du vers deux heures du matin. Un cri étouf­fé, avait-il dit. Et puis plus rien.

Aldridge exa­mi­na le fla­con sur la table de nuit, le verre ren­ver­sé. Son visage ne tra­his­sait rien.

— Véro­nol. Une dose mas­sive, appa­rem­ment. Il se tour­na vers Mar­jo­rie. Madame Hals­worth, votre mari avait-il des troubles du sommeil ?

Mar­jo­rie leva les yeux. Son regard était vide, lointain.

— Oui. Depuis quelque temps. Il dor­mait mal.

— Lui arri­vait-il de prendre du véronol ?

— Par­fois. Quand c’é­tait trop difficile.

— En quelle quantité ?

— Je ne sais pas. Elle secoua la tête. Je ne sais pas.

Aldridge hocha la tête, comme si cette réponse confir­mait ce qu’il pen­sait déjà. Il se tour­na vers le directeur.

— Je vais rédi­ger un cer­ti­fi­cat de décès. Over­dose de véro­nol. Sui­cide probable.

Mau­gham intervint.

— Sui­cide ?

Aldridge lui lan­ça un regard froid.

— Vous êtes méde­cin, mon­sieur Maugham ?

— Non. Mais je connais les hommes. Et celui-ci ne m’a pas sem­blé sui­ci­daire quand je l’ai quit­té hier soir.

— Les appa­rences sont trom­peuses. Aldridge refer­ma sa sacoche. Le véro­nol est là, le verre est là. Il n’y a pas de signe de lutte, pas de bles­sure. L’ex­pli­ca­tion la plus simple est géné­ra­le­ment la bonne.

— Et la plus commode.

Un silence gla­cial. Aldridge se raidit.

— Que vou­lez-vous dire par là ?

— Rien. Mau­gham sou­tint son regard. Sim­ple­ment que les sui­cides sont pra­tiques. Ils évitent les ques­tions, les enquêtes, les scan­dales. Ils per­mettent à tout le monde de conti­nuer comme si de rien n’était.

— Mon­sieur Mau­gham, je vous conseille de mesu­rer vos paroles. Il se tour­na vers le direc­teur. Je revien­drai dans l’a­près-midi pour les for­ma­li­tés. D’i­ci là, je sug­gère de ne pas dépla­cer le corps et de limi­ter l’ac­cès à cette chambre.

Il sor­tit sans un regard en arrière. La foule com­men­çait à se dis­per­ser — les clients de l’hô­tel retour­naient à leurs chambres, com­men­tant à voix basse ce qu’ils avaient vu. Le direc­teur don­nait des ordres aux boys, ten­tant de réta­blir un sem­blant de normalité.

Mau­gham res­ta. Il regar­dait Mar­jo­rie, tou­jours assise sur sa chaise, les mains tou­jours croi­sées sur les genoux. Elle n’a­vait pas bou­gé depuis qu’il était entré. Elle n’a­vait pas pleuré.

— Madame Halsworth.

Elle leva les yeux.

— Je suis déso­lé, dit-il. Pour votre mari.

— Mer­ci.

Sa voix était plate, sans émo­tion. Comme si elle réci­tait une réplique apprise par cœur.

— Si je peux faire quoi que ce soit…

— Non. Elle secoua la tête. Il n’y a rien à faire. Plus maintenant.

Mau­gham hési­ta. Il y avait des ques­tions qu’il brû­lait de poser — sur la lettre, sur ce que Hals­worth lui avait dit la veille, sur ce qu’elle savait. Mais ce n’é­tait ni le lieu ni le moment.

— Je vous laisse, dit-il. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis à l’hô­tel pour quelques jours encore.

Il sor­tit. Dans le cou­loir, Gerald l’at­ten­dait, ados­sé au mur.

— Alors ?

— Sui­cide, offi­ciel­le­ment. Véronol.

— Tu y crois ?

Mau­gham ne répon­dit pas. Ils mar­chèrent en silence jus­qu’à la chambre de Mau­gham, entrèrent, refer­mèrent la porte.

— Le cri que tu as enten­du cette nuit, dit Mau­gham. À quelle heure, exactement ?

— Vers deux heures. Peut-être un peu avant.

— Aldridge dit que la mort remonte à quatre ou cinq heures. Ce qui correspond.

— Donc Hals­worth a crié avant de mourir ?

— Ou pendant.

Gerald fron­ça les sourcils.

— On ne crie pas quand on prend du véro­nol. On s’en­dort, c’est tout.

— Non. On ne crie pas. Mau­gham s’as­sit sur le bord du lit. Sauf si quel­qu’un vous force à l’avaler.

Un silence. Dehors, le soleil com­men­çait à per­cer les nuages. La jour­née s’an­non­çait belle, lumi­neuse — indif­fé­rente au drame qui venait de se jouer.

— Tu penses à Verne ? deman­da Gerald.

— Je pense à tout le monde. Verne, Mar­jo­rie, Aldridge lui-même. Ils avaient tous des rai­sons de vou­loir Hals­worth mort.

— Aldridge ?

— Tu as vu comme il a conclu vite au sui­cide ? Sans vrai­ment exa­mi­ner le corps, sans poser de ques­tions ? Il y avait une hâte sus­pecte dans son diagnostic.

— Peut-être qu’il veut juste évi­ter le scan­dale. Les méde­cins colo­niaux sont comme ça — ils pro­tègent leur communauté.

— Peut-être. Ou peut-être qu’il pro­tège autre chose.

Mau­gham se leva, s’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer scin­tillait sous le soleil du matin, d’un bleu inno­cent. Des pêcheurs ren­traient au port avec leurs prises de la nuit. La vie conti­nuait, comme tou­jours, indif­fé­rente aux tra­gé­dies individuelles.

— Il faut que je parle à Verne, dit-il.

✦

Il trou­va Verne au bar, vers midi.

Le jeune homme buvait un café, seul, le regard per­du dans le vague. Il n’a­vait pas l’air sur­pris de voir Mau­gham s’as­seoir en face de lui.

— Vous avez enten­du, je sup­pose, dit Maugham.

— Tout l’hô­tel a enten­du. Verne but une gor­gée de café. Le plan­teur s’est sui­ci­dé. Quelle tragédie.

Il avait dit cela sans émo­tion, presque avec iro­nie. Mau­gham l’ob­ser­va attentivement.

— Vous n’a­vez pas l’air très affecté.

— Je ne le connais­sais pas.

— Vrai­ment ? Mau­gham se pen­cha en avant. Vous êtes arri­vé à Penang il y a trois jours. Depuis, vous posez des ques­tions sur lui par­tout — à Camp­bell Street, chez Madame Khoo, au bureau du Résident. Et main­te­nant il est mort. Coïncidence ?

Verne posa sa tasse, croi­sa le regard de Maugham.

— Vous êtes bien informé.

— C’est mon métier. J’ob­serve, j’é­coute, je note. C’est ce que font les écrivains.

— Et qu’est-ce que vous avez noté sur moi ?

— Que vous n’êtes pas qui vous pré­ten­dez être. Que vous êtes venu à Penang avec un but pré­cis — qui concer­nait Hals­worth. Et que main­te­nant que Hals­worth est mort, ce but est peut-être atteint.

Un silence. Verne ne cil­la pas.

— Vous m’ac­cu­sez de quelque chose, mon­sieur Maugham ?

— Je pose des ques­tions. C’est différent.

Verne sou­rit — ce sou­rire mince, sans cha­leur, que Mau­gham avait déjà remarqué.

— Très bien. Je vais vous répondre — en par­tie. Vous avez rai­son, je suis venu pour Hals­worth. Ou plu­tôt, pour l’homme qui se fai­sait appe­ler Halsworth.

— Qui se fai­sait appeler ?

— Le vrai Geof­frey Hals­worth est mort il y a trente ans. Sur un bateau, quelque part dans l’o­céan Indien. Il a été assas­si­né par son domes­tique, un cer­tain Hen­ry Marsh, qui a pris sa place et vécu sous son nom pen­dant trois décennies.

Mau­gham ne mon­tra pas sa sur­prise. Il savait déjà tout cela — mais pas de la bouche de Verne.

— Com­ment le savez-vous ?

— Parce que Geof­frey Hals­worth était mon père.

Le mot tom­ba comme une pierre dans l’eau. Mau­gham sen­tit les pièces du puzzle s’as­sem­bler définitivement.

— Votre père.

— Mon père. Il m’a eu avec une femme de chambre, à Londres, quand il avait vingt ans. Il ne l’a jamais épou­sée — il était fian­cé à une héri­tière, il ne pou­vait pas se per­mettre le scan­dale. Mais il a recon­nu l’en­fant. Moi. Il m’en­voyait de l’argent, par l’in­ter­mé­diaire d’un notaire. Jus­qu’à ce qu’il parte pour les colo­nies, en 1897. Après ça, plus rien.

— Vous avez cru qu’il vous avait abandonné.

— Pen­dant long­temps, oui. Verne but une gor­gée de café. Et puis j’ai fait des recherches. J’ai décou­vert qu’un homme du même nom vivait à Penang, qu’il avait héri­té d’une plan­ta­tion. J’ai écrit — pas de réponse. J’ai insis­té — tou­jours rien. Fina­le­ment, j’ai trou­vé une pho­to­gra­phie de lui. Une pho­to­gra­phie récente, prise à Sin­ga­pour il y a quelques années.

— Et ce n’é­tait pas votre père.

— Ce n’é­tait pas mon père. Verne secoua la tête. J’ai com­pa­ré avec les por­traits que j’a­vais — des pho­to­gra­phies de lui jeune homme, avant son départ. Ce n’é­tait pas le même visage. Les yeux, sur­tout. Mon père avait des yeux clairs, presque gris. L’homme de Penang avait des yeux sombres.

Mau­gham hocha la tête. Les yeux de quel­qu’un qui a connu la faim, la peur, la ser­vi­tude, avait dit Madame Khoo. Les yeux d’un domes­tique, pas d’un gentleman.

— Alors vous êtes venu. Pour le démasquer.

— Pour savoir la véri­té. Pour com­prendre ce qui était arri­vé à mon père. Et oui — pour récu­pé­rer ce qui me reve­nait. L’hé­ri­tage de mon père a été volé par un impos­teur. J’a­vais le droit de le reprendre.

— Et main­te­nant que l’im­pos­teur est mort ?

Verne eut un geste las.

— Main­te­nant, je ne sais plus. Il est mort avant que je puisse le confron­ter. Avant qu’il puisse avouer ce qu’il avait fait. Il a empor­té la véri­té avec lui.

— Vous pen­sez vrai­ment que c’est un suicide ?

Verne haus­sa les épaules.

— Qu’est-ce que ça peut être d’autre ? Il savait que j’é­tais là, que j’a­vais des preuves. J’ai dépo­sé un dos­sier au bureau du Résident hier matin. Il savait que tout allait s’ef­fon­drer. Il a pré­fé­ré mou­rir que de faire face.

C’é­tait plau­sible. C’é­tait même logique. Mais quelque chose gênait Mau­gham — une intui­tion, un détail qui ne col­lait pas.

— La lettre que vous lui avez envoyée, dit-il. Qu’est-ce qu’elle contenait ?

Verne fron­ça les sourcils.

— Quelle lettre ?

— Mar­di matin. Hals­worth a reçu une lettre qui l’a bou­le­ver­sé. J’ai pen­sé qu’elle venait de vous.

— Non. Je ne lui ai rien envoyé. Je pré­fé­rais agir par les voies offi­cielles — c’est plus dif­fi­cile à ignorer.

Mau­gham réflé­chit. Si la lettre ne venait pas de Verne, alors de qui ? Qui d’autre savait ce que Hals­worth avait fait, et avait choi­si ce moment pour le lui rappeler ?

— Une der­nière ques­tion, dit-il. Où étiez-vous cette nuit, entre minuit et l’aube ?

Verne sou­tint son regard.

— Dans ma chambre. Je dor­mais. Seul.

— Per­sonne ne peut le confirmer ?

— Non. Mais per­sonne ne peut le démen­tir non plus. Il se leva. Bonne jour­née, mon­sieur Mau­gham. Et bonne chance pour votre enquête — puisque c’est visi­ble­ment ce que vous menez.

Il sor­tit. Mau­gham res­ta seul au bar, pensif.

Verne avait un mobile — la ven­geance, l’hé­ri­tage. Il n’a­vait pas d’a­li­bi. Et il était arri­vé à Penang trois jours avant la mort de Halsworth.

Mais quelque chose ne col­lait pas. Verne avait l’air sin­cère quand il par­lait de son père, de sa quête de véri­té. Et sur­tout, il avait dépo­sé un dos­sier au bureau du Résident — ce qui signi­fiait qu’il comp­tait sur la jus­tice offi­cielle, pas sur un meurtre discret.

Alors qui ?

Mau­gham pen­sa à Mar­jo­rie, assise dans sa chambre avec le corps de son mari. À son visage de cire, à ses yeux vides, à cette phrase qu’elle avait dite : “Il n’y a rien à faire. Plus maintenant.”

Plus main­te­nant.

Comme si elle avait déjà fait ce qu’il y avait à faire.

✦

L’a­près-midi, le Résident adjoint vint à l’hôtel.

C’é­tait un homme mince et ner­veux, du genre de ceux qui prennent leur fonc­tion trop au sérieux. Il s’en­tre­tint lon­gue­ment avec le direc­teur, exa­mi­na la chambre des Hals­worth, inter­ro­gea quelques témoins. Mau­gham ne fut pas convo­qué — il n’é­tait, après tout, qu’un client de l’hô­tel par­mi d’autres.

Mais Gerald, lui, fut interrogé.

— Ils vou­laient savoir si j’a­vais enten­du quelque chose cette nuit, racon­ta-t-il à Mau­gham. J’ai par­lé du cri.

— Qu’est-ce qu’ils ont dit ?

— Rien. Le Résident adjoint a pris des notes, c’est tout. Il avait l’air pres­sé d’en finir.

— Ils vont conclure au suicide.

— Évi­dem­ment. C’est la seule conclu­sion qui arrange tout le monde.

Mau­gham hocha la tête. Il com­pre­nait la logique — un sui­cide était propre, dis­cret, sans consé­quences. Un meurtre aurait signi­fié une enquête, un pro­cès, un scan­dale qui aurait écla­bous­sé toute la com­mu­nau­té colo­niale. Per­sonne ne vou­lait de cela. Ni le Résident, ni Aldridge, ni les plan­teurs qui se pres­saient au bar en com­men­tant l’af­faire à voix basse.

La mort de Hals­worth serait enter­rée avec lui. Offi­ciel­le­ment, du moins.

✦

Le soir, Mau­gham reçut un message.

Un boy le lui appor­ta vers sept heures — une enve­loppe cache­tée, sans nom d’ex­pé­di­teur. À l’in­té­rieur, un simple feuillet, cou­vert d’une écri­ture féminine :

“Mon­sieur Maugham,

Je sais que vous posez des ques­tions. Je sais ce que vous cher­chez. Si vous vou­lez des réponses, venez me voir demain à Beach Street.

Il n’é­tait pas celui que vous croyez. Mais il n’é­tait pas non plus celui qu’il croyait être devenu.

K.”

  1. Madame Khoo.

Mau­gham relut le mes­sage, le glis­sa dans sa poche. “Il n’é­tait pas non plus celui qu’il croyait être deve­nu.” Que vou­lait-elle dire par là ?

Il s’ap­pro­cha de la fenêtre, regar­da la nuit tom­ber sur George Town. Quelque part dans cette ville, des gens savaient la véri­té sur la mort de Hals­worth. Mar­jo­rie, peut-être. Madame Khoo, cer­tai­ne­ment. Et d’autres encore, qu’il n’a­vait pas identifiés.

Demain, il irait à Beach Street. Demain, il aurait des réponses.

Ou de nou­velles questions.

Lire la suite…

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Cha­pitres 3 et 4

CHA­PITRE 3

Lun­di 14 mars 1927

Gerald avait des nouvelles.

Il les débi­ta d’une traite, debout dans l’embrasure de la porte com­mu­ni­cante, encore en pyja­ma frois­sé mais l’œil vif — cette viva­ci­té par­ti­cu­lière qu’il avait quand il rap­por­tait une bonne prise.

— Madame Khoo. Veuve d’un cer­tain Khoo Beng Huat, négo­ciant en étain et en épices, mort il y a quinze ans. Pro­prié­taire de la moi­tié de Beach Street, de plu­sieurs entre­pôts sur le port, et — écoute bien — de la plu­part des terres sur les­quelles sont construites les plan­ta­tions anglaises de la région. Y com­pris la Dorian Estate.

Mau­gham s’é­tait redres­sé dans son lit.

— Elle pos­sède les terres de Halsworth ?

— Pas exac­te­ment. Elle les loue. Les Anglais ont des baux emphy­téo­tiques — quatre-vingt-dix-neuf ans, renou­ve­lables. Mais le sol appar­tient aux familles per­ana­kan depuis des géné­ra­tions. Les Bri­tan­niques cultivent, récoltent, s’en­ri­chissent. Et tous les ans, ils viennent payer leur dû à Madame Khoo.

— D’où tiens-tu tout cela ?

Gerald eut un sourire.

— Un com­mis chi­nois, à Camp­bell Street. Il tra­vaille pour un notaire de Beach Street. Il aime le jeu, il parle trop quand il perd.

Mau­gham réflé­chis­sait. Si Madame Khoo pos­sé­dait les terres de Hals­worth, elle avait un pou­voir consi­dé­rable sur lui. Un bail non renou­ve­lé, et c’é­tait la ruine. Mais pour­quoi exer­ce­rait-elle ce pou­voir ? Que pou­vait-elle bien vou­loir d’un plan­teur anglais ?

— Autre chose ?

— Peut-être. Gerald hési­ta. Le com­mis m’a par­lé d’une visite récente de Hals­worth chez Madame Khoo. Le mois der­nier, comme elle l’a dit. Mais appa­rem­ment, ce n’é­tait pas une visite ordi­naire. Hals­worth est res­té long­temps — plus d’une heure. Et quand il est sor­ti, il avait l’air… bou­le­ver­sé, a dit le com­mis. Comme s’il avait vu un fantôme.

Un fan­tôme. Mau­gham nota le mot. Il aimait les mots que les gens uti­li­saient sans y pen­ser — ils en disaient sou­vent plus que de longs discours.

— Tu as bien tra­vaillé, dit-il.

Gerald haus­sa les épaules.

— C’est pour ça que tu me gardes, n’est-ce pas ?

Il y avait une pointe d’a­mer­tume dans sa voix, aus­si­tôt mas­quée par un sou­rire. Mau­gham ne rele­va pas. Il y avait des conver­sa­tions qu’ils n’au­raient jamais, des véri­tés qu’ils n’é­non­ce­raient pas. Cela fai­sait par­tie de leur arrangement.

✦

La mati­née pas­sa len­te­ment. Mau­gham écri­vit quelques lettres, relut des notes anciennes, ten­ta de tra­vailler sur une nou­velle qu’il avait com­men­cée à Sin­ga­pour. Mais son esprit reve­nait sans cesse aux Hals­worth, à Madame Khoo, au télé­gramme du dimanche. Il avait le sen­ti­ment d’être au bord de quelque chose — une his­toire qui atten­dait d’être racon­tée, comme un fruit mûr qui n’at­ten­dait qu’une main pour le cueillir.

Vers midi, il des­cen­dit déjeu­ner. Le res­tau­rant de l’hô­tel était presque plein — lun­di, les affaires repre­naient, et les hommes d’af­faires de pas­sage se mêlaient aux rési­dents habi­tuels. Mau­gham prit une table près de l’en­trée, com­man­da un cur­ry de pois­son, déplia le journal.

C’est alors qu’il le vit.

Un jeune homme — la tren­taine, pas plus — qui entrait dans le hall avec une valise à la main. Il était vêtu cor­rec­te­ment mais sans élé­gance, d’un cos­tume qui avait visi­ble­ment beau­coup voya­gé. Son visage était mince, angu­leux, avec des yeux d’un gris déla­vé qui balayaient la pièce avec une atten­tion par­ti­cu­lière. Il mar­chait avec une légère clau­di­ca­tion — presque imper­cep­tible, mais Mau­gham remar­quait tout.

Le nou­veau venu s’ap­pro­cha du comp­toir, échan­gea quelques mots avec le récep­tion­niste sikh. Signa le registre. Prit sa clé. Puis, avant de mon­ter, il se retour­na et par­cou­rut le hall du regard, comme s’il cher­chait quel­qu’un — ou véri­fiait qui l’a­vait remarqué.

Ses yeux croi­sèrent ceux de Mau­gham. Une seconde, pas plus. Puis il se détour­na et dis­pa­rut dans l’escalier.

Mau­gham ter­mi­na son déjeu­ner pen­si­ve­ment. Il y avait quelque chose dans ce jeune homme — une ten­sion, une vigi­lance — qui ne cor­res­pon­dait pas au pro­fil habi­tuel des voya­geurs de l’E&O. Les tou­ristes étaient déten­dus, les hommes d’af­faires pres­sés, les plan­teurs bruyants. Celui-ci était autre chose. Un homme qui obser­vait avant d’être obser­vé. Un homme qui avait quelque chose à cacher ou quelque chose à trouver.

Après le repas, Mau­gham s’ap­pro­cha du comp­toir. Le récep­tion­niste, un Sikh à la barbe impec­cable, l’ac­cueillit avec déférence.

— Mon­sieur Mau­gham. Puis-je vous aider ?

— Le gent­le­man qui vient d’ar­ri­ver. Un ami m’a dit de guet­ter son arri­vée, mais je n’ai pas bien enten­du son nom.

Le men­songe était gros­sier, mais le récep­tion­niste était trop bien éle­vé pour le relever.

— Mon­sieur Verne, mon­sieur. Ste­phen Verne. De Londres.

— Ah oui, bien sûr. Verne. Il reste longtemps ?

— Il n’a pas pré­ci­sé, mon­sieur. Il a pris une chambre à la semaine.

Mau­gham remer­cia, s’é­loi­gna. Ste­phen Verne, de Londres. Un nom qu’il ne connais­sait pas — ce qui ne signi­fiait rien. Londres comp­tait des mil­lions d’ha­bi­tants. Mais ce nom avait quelque chose d’é­trange, de presque trop lit­té­raire. Verne, comme Jules Verne. Comme un per­son­nage de roman.

Ou comme un nom inventé.

✦

L’a­près-midi, Mau­gham se ren­dit à Beach Street.

Il avait dit à Gerald qu’il vou­lait voir les sho­phouses, s’im­pré­gner de l’at­mo­sphère locale. C’é­tait vrai, en par­tie. Mais sur­tout, il vou­lait voir l’empire de Madame Khoo — ces façades aux car­reaux de céra­mique, ces comp­toirs où s’é­chan­geaient l’é­tain et les épices, ce monde per­ana­kan qui exis­tait depuis des siècles avant l’ar­ri­vée des Anglais et qui conti­nue­rait, sans doute, long­temps après leur départ.

La cha­leur était acca­blante. Mau­gham mar­chait len­te­ment, s’ar­rê­tant par­fois à l’ombre d’un auvent pour reprendre son souffle. Les sho­phouses se suc­cé­daient, iden­tiques et dif­fé­rentes — mêmes colonnes, mêmes volets, mais cha­cune avec ses cou­leurs propres, ses enseignes en carac­tères chi­nois, ses odeurs par­ti­cu­lières. Ici un mar­chand de soie­ries, là un orfèvre, plus loin un apo­thi­caire dont la vitrine débor­dait de bocaux mystérieux.

Il trou­va la mai­son de Madame Khoo sans dif­fi­cul­té — les deux lions de pierre à l’en­trée la signa­laient comme Gerald l’a­vait décrit. C’é­tait une bâtisse impo­sante, plus large que ses voi­sines, avec une façade ornée de céra­miques bleues et blanches repré­sen­tant des scènes de la mytho­lo­gie chi­noise. La porte était entrou­verte, lais­sant entre­voir une cour inté­rieure où un fran­gi­pa­nier dis­pen­sait son ombre.

Mau­gham n’en­tra pas. Il n’a­vait aucune rai­son de le faire — aucune rai­son avouable, du moins. Il res­ta un moment sur le trot­toir d’en face, fei­gnant d’exa­mi­ner la vitrine d’un mar­chand de thé, obser­vant les allées et venues.

Une ser­vante en sam­fu sor­tit, un panier au bras. Un homme d’af­faires chi­nois entra, l’air pres­sé. Deux coo­lies déchar­gèrent des caisses d’un cha­riot. La mai­son vivait, res­pi­rait, comme un orga­nisme dont Madame Khoo était le cœur invisible.

Puis Mau­gham aper­çut quel­qu’un qu’il reconnut.

Ste­phen Verne.

Le jeune homme était de l’autre côté de la rue, à une cin­quan­taine de mètres. Il ne regar­dait pas la mai­son de Madame Khoo — il regar­dait une échoppe de nouilles, appa­rem­ment absor­bé par le spec­tacle du cui­si­nier qui malaxait la pâte. Mais quelque chose dans sa pos­ture, dans l’angle de sa tête, sug­gé­rait qu’il sur­veillait autre chose du coin de l’œil.

Mau­gham se fon­dit dans l’ombre de l’auvent, obser­vant l’ob­ser­va­teur. Verne res­ta là cinq minutes, peut-être dix. Puis il se détour­na et s’é­loi­gna d’un pas tran­quille, comme un tou­riste qui flâne sans but.

Mais Mau­gham n’é­tait pas dupe. Il avait recon­nu le com­por­te­ment — c’é­tait celui d’un homme qui repère un ter­rain, qui note les entrées et les sor­ties, qui pré­pare quelque chose. Un com­por­te­ment qu’il avait vu chez des espions, pen­dant la guerre, quand il tra­vaillait pour les ser­vices de ren­sei­gne­ment bri­tan­niques. Un com­por­te­ment professionnel.

Qui était Ste­phen Verne ? Et que fai­sait-il devant la mai­son de Madame Khoo ?

✦

Le soir, au bar de l’hôtel.

Gerald était déjà là, un whis­ky sten­gah à la main, en conver­sa­tion avec un plan­teur ven­tri­po­tent qui racon­tait ses déboires avec les coo­lies. Mau­gham s’ins­tal­la à une table voi­sine, com­man­da un gin pahit, attendit.

Il n’eut pas à attendre longtemps.

Ste­phen Verne appa­rut vers sept heures. Il avait chan­gé de cos­tume — celui-ci était légè­re­ment plus élé­gant, quoique tou­jours modeste — et ses che­veux étaient soi­gneu­se­ment pei­gnés. Il s’ap­pro­cha du bar, com­man­da un whis­ky, s’ins­tal­la sur un tabouret.

Gerald, avec son ins­tinct infaillible pour les proies inté­res­santes, se détour­na du plan­teur et enga­gea la conversation.

— Nou­veau à Penang ?

Verne hocha la tête.

— Arri­vé ce matin.

— Affaires ou plaisir ?

— Affaires de famille.

Un silence. Gerald atten­dait la suite, mais Verne n’a­jou­ta rien. Il buvait son whis­ky à petites gor­gées, le regard fixé sur les bou­teilles ali­gnées der­rière le bar.

— Gerald Hax­ton, dit Gerald en ten­dant la main. Et vous êtes… ?

— Verne. Ste­phen Verne.

Ils se ser­rèrent la main. Mau­gham, depuis sa table, obser­vait. Il vit Gerald jau­ger le nou­veau venu — son cos­tume, sa pos­ture, sa façon de tenir son verre. Gerald était doué pour cela, pour lire les gens d’un coup d’œil. C’é­tait une des rai­sons pour les­quelles Mau­gham le gar­dait près de lui.

— Des affaires de famille à Penang ? reprit Gerald. Vous avez de la famille ici ?

— Pas exac­te­ment. Verne eut un sou­rire mince. Disons que je cherche quelqu’un.

— Oh ? Qui donc ?

— Un parent éloi­gné. Très éloigné.

Sa voix avait quelque chose de tran­chant, presque de mena­çant. Gerald ne se lais­sa pas démonter.

— Penang est petit. Tout le monde connaît tout le monde. Si votre parent est ici depuis long­temps, quel­qu’un sau­ra où le trouver.

— C’est ce que j’espère.

Verne ter­mi­na son whis­ky, fit signe au bar­man de lui en ser­vir un autre. Gerald en pro­fi­ta pour se rap­pro­cher de Mau­gham, fei­gnant d’al­ler cher­cher des cigarettes.

— Étrange type, mur­mu­ra-t-il. Il ment. Ou il cache quelque chose.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Ses mains. Elles tremblent légè­re­ment. Et il sur­veille la porte du coin de l’œil, comme s’il atten­dait quel­qu’un — ou comme s’il avait peur de voir quel­qu’un arriver.

Mau­gham hocha la tête. Gerald voyait juste, comme souvent.

— Reste près de lui. Fais-le parler.

Gerald retour­na au bar. Mau­gham les obser­va de loin, écou­tant ce qu’il pou­vait cap­ter de leur conver­sa­tion. Verne res­tait éva­sif, esqui­vant les ques­tions directes avec une habi­le­té qui tra­his­sait l’ha­bi­tude. Il par­lait peu de lui-même, beau­coup de Penang — posait des ques­tions sur la ville, sur les plan­ta­tions, sur les vieilles familles anglaises ins­tal­lées ici depuis des décennies.

— Les Hals­worth ? dit sou­dain Gerald. Oui, je connais ce nom. Un plan­teur, non ? La Dorian Estate.

Mau­gham vit Verne se rai­dir imperceptiblement.

— Vous les connaissez ?

— De vue. Ils sont à l’hô­tel en ce moment, jus­te­ment. Vous vou­lez que je vous présente ?

Un silence. Verne sem­bla réfléchir.

— Non, dit-il fina­le­ment. Pas tout de suite. Je pré­fère… me ren­sei­gner d’abord.

— Vous renseigner ?

— Savoir à qui j’ai affaire.

Il y avait quelque chose de froid dans sa voix, quelque chose qui ne cor­res­pon­dait pas au ton désin­volte qu’il avait adop­té jusque-là. Gerald dut le sen­tir, car il n’in­sis­ta pas. Il chan­gea de sujet, par­la du temps, des meilleurs endroits pour dîner en ville, des dis­trac­tions qu’of­frait George Town.

Mau­gham ces­sa d’é­cou­ter. Il avait enten­du ce qu’il vou­lait entendre. Verne cher­chait les Hals­worth. Il vou­lait se “ren­sei­gner” sur eux avant de les appro­cher. Pour­quoi ? Que leur voulait-il ?

Un parent éloi­gné, avait-il dit. Très éloigné.

Mais il avait dit cela avec un sou­rire qui n’a­vait rien de fami­lial. Un sou­rire de prédateur.

✦

Plus tard, dans sa chambre, Mau­gham nota :

Verne. Cherche les Hals­worth. Se ren­seigne avant d’ap­pro­cher. A sur­veillé la mai­son de Madame Khoo cet après-midi. Lien ?

Il réflé­chit un moment, puis ajouta :

Clau­di­ca­tion légère — bles­sure de guerre ? Âge : 30–35 ans. Aurait pu ser­vir. Vérifier.

Et enfin :

Ment sur son iden­ti­té ? Le nom sonne faux. Trop lit­té­raire. Un pseudonyme ?

Il refer­ma le car­net, s’ap­pro­cha de la fenêtre. La nuit était tom­bée sur George Town. Les lumières de la ville cli­gno­taient au loin, mêlées aux étoiles. Quelque part, un chien aboyait. Quelque part, des gens vivaient, aimaient, men­taient, comme par­tout ailleurs dans le monde.

Mais ici, dans cette colo­nie bri­tan­nique per­due au bout de l’A­sie, les men­songes sem­blaient plus épais, plus anciens. Ils s’é­taient stra­ti­fiés au fil des décen­nies, comme des couches de ver­nis sur un meuble pré­cieux. Grat­tez la sur­face, et vous trou­viez autre chose en des­sous. Grat­tez encore, et encore autre chose.

Mau­gham se deman­da ce qu’il trou­ve­rait s’il grat­tait assez profond.

Un bruit dans la chambre voi­sine — Gerald qui ren­trait, plus tôt que d’ha­bi­tude. Il frap­pa à la porte communicante.

— Entre.

Gerald appa­rut, l’air excité.

— J’ai sui­vi Verne après le bar.

— Et ?

— Il est allé à Camp­bell Street.

Mau­gham haus­sa un sour­cil. Le quar­tier des plai­sirs, des fume­ries et des tri­pots. Pas l’en­droit où l’on s’at­ten­dait à trou­ver un gent­le­man en quête d’un parent éloigné.

— Qu’est-ce qu’il y faisait ?

— Il posait des ques­tions. Gerald s’as­sit sur le bord du lit, allu­ma une ciga­rette. Sur les Hals­worth, jus­te­ment. Il cher­chait des gens qui les connaissent, qui tra­vaillent pour eux. Il a par­lé à un Chi­nois qui a été contre­maître à la Dorian Estate il y a des années.

— Qu’est-ce qu’il vou­lait savoir ?

— Tout. L’his­toire de la plan­ta­tion, les débuts de Hals­worth, son arri­vée à Penang. Il posait des ques­tions très pré­cises — sur l’é­poque où Hals­worth s’est ins­tal­lé ici, sur son appa­rence phy­sique à l’é­poque, sur ses habitudes.

Mau­gham sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’é­chine. Ce n’é­tait pas le com­por­te­ment d’un parent qui cherche à renouer des liens. C’é­tait le com­por­te­ment d’un enquê­teur. Ou d’un chasseur.

— Et le contre­maître, qu’est-ce qu’il a dit ?

— Je n’ai pas pu tout entendre. Mais à un moment, Verne a sor­ti une pho­to­gra­phie de sa poche. Le contre­maître l’a regar­dée long­temps, puis il a secoué la tête. Il a dit quelque chose comme : “Ce n’est pas lui.”

— Ce n’est pas lui ?

— C’est ce que j’ai com­pris. Verne avait l’air… satis­fait. Comme si c’é­tait la réponse qu’il attendait.

Mau­gham se leva, mar­cha jus­qu’à la fenêtre. Les pièces du puzzle com­men­çaient à s’as­sem­bler, mais l’i­mage qu’elles for­maient res­tait floue, incomplète.

Un homme qui cherche les Hals­worth. Qui pose des ques­tions sur leur pas­sé, sur les débuts de Geof­frey à Penang. Qui montre une pho­to­gra­phie à un ancien employé, et qui semble satis­fait quand on lui dit que ce n’est pas le même homme.

Que savait Ste­phen Verne ?

Et sur­tout — que voulait-il ?

— Autre chose, dit Gerald. Quand Verne est par­ti, le contre­maître s’est mis à rire. Un rire bizarre, ner­veux. Il a dit quelque chose à son ami en hok­kien. Je n’ai pas com­pris les mots, mais le ton était clair. C’é­tait le ton de quel­qu’un qui vient de com­prendre une bonne blague. Ou une très mauvaise.

Mau­gham hocha la tête len­te­ment. Le brouillard se dis­si­pait, peu à peu. Il ne voyait pas encore la véri­té, mais il com­men­çait à en dis­tin­guer les contours.

Geof­frey Hals­worth n’é­tait pas celui qu’il pré­ten­dait être.

Et Ste­phen Verne était venu le prouver.

CHA­PITRE 4

Mar­di 15 mars 1927

Hals­worth revint de la plan­ta­tion au milieu de la matinée.

Mau­gham le vit des­cendre d’une auto­mo­bile pous­sié­reuse devant l’en­trée de l’hô­tel. Il avait mau­vaise mine — le teint gris, les épaules affais­sées, l’al­lure d’un homme qui n’a pas dor­mi. Le chauf­feur malais sor­tit une petite valise du coffre. Hals­worth ne le remer­cia pas, ne le regar­da même pas. Il tra­ver­sa le hall d’un pas méca­nique, celui d’un somnambule.

Mau­gham était ins­tal­lé dans un fau­teuil près du comp­toir, un jour­nal déplié devant lui qu’il ne lisait pas. Il obser­va Hals­worth s’ap­pro­cher du récep­tion­niste, échan­ger quelques mots à voix basse. Le Sikh hocha la tête, fouilla dans un casier, ten­dit une enveloppe.

Hals­worth la prit. Regar­da l’é­cri­ture sur le devant. Et son visage se décomposa.

Ce ne fut pas spec­ta­cu­laire — pas de cri, pas de geste brusque. Juste une pâleur sou­daine, un affais­se­ment des traits, comme si quelque chose s’ef­fon­drait à l’in­té­rieur. Il res­ta immo­bile une seconde, deux secondes, fixant l’en­ve­loppe. Puis il la déchi­ra, en sor­tit une feuille de papier, lut.

Mau­gham ne pou­vait pas voir ce qu’il lisait. Mais il voyait le trem­ble­ment des mains, le mou­ve­ment convul­sif de la pomme d’A­dam, la sueur qui per­lait sou­dain sur le front. Hals­worth frois­sa la lettre, la four­ra dans sa poche. Leva les yeux — croi­sa le regard de Maugham.

Un ins­tant, leurs regards se tinrent. Mau­gham y lut quelque chose qu’il n’ou­blia jamais : une ter­reur abso­lue, pri­mi­tive, la ter­reur de l’a­ni­mal pris au piège. Puis Hals­worth détour­na les yeux et sor­tit de l’hô­tel d’un pas raide, presque mécanique.

Mau­gham replia son jour­nal. Son cœur bat­tait plus vite qu’il n’au­rait vou­lu l’ad­mettre. Il venait de voir un homme rece­voir sa sen­tence de mort — il en était cer­tain, sans pou­voir dire pour­quoi. Cette lettre conte­nait quelque chose de fatal. Pas une mau­vaise nou­velle ordi­naire, pas un revers de for­tune ou un deuil fami­lial. Quelque chose de pire. Quelque chose qui tou­chait à l’es­sence même de ce que Geof­frey Hals­worth pré­ten­dait être.

✦

Il ne revit pas Hals­worth de la journée.

Mar­jo­rie, en revanche, appa­rut au déjeu­ner. Seule, à leur table habi­tuelle près de la fenêtre. Elle man­geait peu, buvait beau­coup de thé, regar­dait la mer avec des yeux qui ne voyaient rien. Quand Mau­gham pas­sa près de sa table pour gagner la sienne, elle leva la tête.

— Mon­sieur Maugham.

— Madame Hals­worth. Votre mari n’est pas avec vous ?

— Geof­frey est souf­frant. Elle dit cela d’une voix neutre, sans émo­tion appa­rente. La cha­leur, sans doute. Il se repose dans notre chambre.

— J’es­père qu’il se remet­tra vite.

— Oh, je n’en doute pas. Geof­frey se remet toujours.

Il y avait quelque chose d’é­trange dans sa façon de pro­non­cer ces mots — une iro­nie amère, presque cruelle. Elle sou­rit, de ce sou­rire qui ne mon­tait pas jus­qu’aux yeux, et retour­na à sa contem­pla­tion de la mer.

Mau­gham déjeu­na seul, pen­sif. Gerald n’é­tait pas des­cen­du — il dor­mait encore, pro­ba­ble­ment, rat­tra­pant les excès de la nuit. Par la fenêtre, Mau­gham voyait les rick­shaws pas­ser sur Far­qu­har Street, les boys en blanc tra­ver­ser le jar­din, la vie ordi­naire de la colo­nie suivre son cours. Per­sonne ne sem­blait avoir remar­qué que quelque chose venait de se bri­ser dans le monde des Halsworth.

Après le repas, il mon­ta frap­per à la porte de Gerald.

— Entre.

Gerald était réveillé, assis sur son lit en pyja­ma, une tasse de café à la main. Il avait les yeux cer­nés mais l’es­prit clair.

— Hals­worth a reçu une lettre ce matin, dit Mau­gham sans pré­am­bule. Dans le hall, devant moi. Il a failli s’ef­fon­drer en la lisant.

— Une lettre de qui ?

— Je n’en sais rien. Mais je veux le savoir.

Gerald haus­sa un sourcil.

— Tu veux que j’aille fouiller dans sa chambre ?

— Non. Trop ris­qué. Mais je veux que tu retournes à Camp­bell Street ce soir. Que tu retrouves le contre­maître à qui Verne a par­lé. Que tu lui poses les mêmes ques­tions — sur les débuts de Hals­worth à Penang, sur son appa­rence, sur son histoire.

— Et si je me fais remarquer ?

— Tu te feras remar­quer. Mau­gham eut un sou­rire mince. C’est pré­ci­sé­ment le but. Si Verne apprend que quel­qu’un d’autre pose les mêmes ques­tions que lui, il réagi­ra. Et sa réac­tion nous appren­dra quelque chose.

Gerald hocha la tête len­te­ment. Il com­pre­nait le jeu — il l’a­vait joué assez sou­vent avec Mau­gham pour en connaître les règles. Appâ­ter la proie, obser­ver ses mou­ve­ments, attendre qu’elle se trahisse.

— Et toi, qu’est-ce que tu fais ?

— Moi ? Mau­gham se diri­gea vers la porte. Je vais rendre visite à Madame Khoo.

✦

La mai­son de Beach Street était plus impres­sion­nante encore de l’intérieur.

Un boy l’a­vait fait entrer après qu’il eut pré­sen­té sa carte — Somer­set Mau­gham, écri­vain. Il avait parié sur la curio­si­té de la vieille dame, et il avait eu rai­son. Moins de dix minutes plus tard, on le condui­sait à tra­vers une cour inté­rieure ombra­gée de fran­gi­pa­niers, puis dans un salon encom­bré de meubles noir­cis et de por­ce­laines anciennes.

Madame Khoo l’at­ten­dait, assise dans un fau­teuil à haut dos­sier qui res­sem­blait à un trône. Elle por­tait une robe de soie noire bro­dée de pivoines, et ses che­veux gris étaient rele­vés en un chi­gnon par­fait. Elle devait avoir soixante-dix ans, peut-être plus, mais ses yeux étaient vifs, alertes, presque jeunes.

— Mon­sieur Mau­gham. Elle pro­non­ça son nom avec une pré­ci­sion par­faite, sans trace d’ac­cent. Quel hon­neur. J’ai lu vos livres.

— Vrai­ment ?

— “The Moon and Six­pence”. “Of Human Bon­dage”. Vous avez un regard cruel sur les gens.

— On me le reproche souvent.

— Ce n’é­tait pas un reproche. Elle dési­gna un fau­teuil face à elle. Asseyez-vous. Je vais faire ser­vir du thé.

Une ser­vante appa­rut, silen­cieuse, dépo­sa un pla­teau entre eux — théière de por­ce­laine, tasses minus­cules, petits gâteaux aux hari­cots rouges. Madame Khoo ver­sa elle-même le thé, avec des gestes pré­cis et mesurés.

— Vous n’êtes pas venu pour me par­ler de lit­té­ra­ture, dit-elle.

— Non.

— Vous êtes venu me par­ler des Halsworth.

Mau­gham ne put cacher sa sur­prise. Madame Khoo eut un petit rire, ce rire de gorge qu’il avait enten­du sur la véran­da de l’hôtel.

— Ne soyez pas éton­né. Je sais tout ce qui se passe à Penang. On m’a dit que vous vous inté­res­siez à eux, que vous posiez des ques­tions. Et puis, vous êtes écri­vain. Vous cher­chez des his­toires. Les Hals­worth en sont une, n’est-ce pas ?

— En sont-ils une ?

Madame Khoo but une gor­gée de thé, prit son temps pour répondre.

— Cha­cun est une his­toire, mon­sieur Mau­gham. La ques­tion est de savoir si elle vaut la peine d’être racon­tée. Et par qui.

— Que savez-vous d’eux ?

— Ce que tout le monde sait. Geof­frey Hals­worth est arri­vé à Penang il y a trente ans, pour prendre pos­ses­sion d’une plan­ta­tion héri­tée d’un oncle. Il s’est ins­tal­lé, a tra­vaillé dur, a fait pros­pé­rer ses affaires. Il a épou­sé Mar­jo­rie Pem­ber­ton, fille d’un magis­trat de Sin­ga­pour. Ils n’ont pas eu d’en­fants. Ils mènent une vie res­pec­table, sans éclat et sans scandale.

Elle fit une pause, repo­sa sa tasse.

— Mais vous saviez déjà tout cela.

— Oui.

— Vous vou­lez savoir ce que tout le monde ne sait pas.

— Oui.

Madame Khoo le regar­da lon­gue­ment, avec une inten­si­té qui le mit mal à l’aise. Elle sem­blait le jau­ger, peser le pour et le contre.

— Pour­quoi vous le dirais-je ?

— Parce que vous vou­lez que cette his­toire soit racon­tée. Mau­gham se pen­cha en avant. Vous avez quelque chose contre les Hals­worth, je le sens. Quelque chose d’an­cien. Et vous avez atten­du long­temps — trente ans, peut-être — que quel­qu’un vienne poser les bonnes questions.

Un silence. Quelque part dans la mai­son, une hor­loge son­na trois heures. Madame Khoo ne sou­riait plus.

— Vous êtes pers­pi­cace, mon­sieur Mau­gham. On m’a­vait dit que vous l’é­tiez. Elle sou­pi­ra. Très bien. Je vais vous racon­ter quelque chose. Pas tout — je ne sais pas tout. Mais quelque chose.

Elle se cala dans son fau­teuil, fer­ma les yeux un ins­tant, comme si elle fouillait dans des sou­ve­nirs anciens.

— Mon mari fai­sait affaire avec l’oncle de Geof­frey Hals­worth. Richard Hals­worth, un homme d’un cer­tain âge qui avait fait for­tune dans le caou­tchouc. Il n’a­vait pas d’en­fants, mais un neveu en Angle­terre — un jeune homme qu’il n’a­vait jamais vu, le fils d’une sœur morte en couches. Quand Richard est mort, en 1896, il a tout légué à ce neveu. La plan­ta­tion, la mai­son, les comptes en banque. Une for­tune considérable.

— Et le neveu est venu prendre pos­ses­sion de l’héritage.

— Oui. En 1897. Un jeune homme d’une ving­taine d’an­nées, accom­pa­gné d’un domes­tique. Il est arri­vé par le vapeur de Cal­cut­ta, s’est pré­sen­té chez le notaire, a four­ni les papiers néces­saires. Tout était en ordre. Il s’ap­pe­lait Geof­frey Halsworth.

Madame Khoo rou­vrit les yeux, fixa Maugham.

— Mais ce n’é­tait pas Geof­frey Halsworth.

Le cœur de Mau­gham fit un bond.

— Com­ment le savez-vous ?

— Je ne le “sais” pas. Pas avec cer­ti­tude. Mais mon mari avait des doutes. Richard Hals­worth lui avait mon­tré une pho­to­gra­phie de son neveu, quelques années plus tôt — un por­trait envoyé d’An­gle­terre. Et l’homme qui s’est pré­sen­té en 1897… ne res­sem­blait pas tout à fait à ce portrait.

— Pas tout à fait ?

— Les traits étaient simi­laires. La taille, la cou­leur des che­veux. Mais quelque chose clo­chait. Mon mari disait que c’é­tait dans les yeux. Les yeux du por­trait étaient ceux d’un jeune homme sûr de lui, habi­tué au confort et au pri­vi­lège. Les yeux de l’homme qui est arri­vé à Penang étaient dif­fé­rents. Plus durs. Plus vigi­lants. Les yeux de quel­qu’un qui a connu la faim, la peur, la servitude.

Elle but une gor­gée de thé.

— Mon mari n’a rien dit. Il n’a­vait pas de preuve, et de toute façon, cela ne le regar­dait pas. Les Anglais règlent leurs affaires entre eux. Mais il m’a racon­té, et je n’ai jamais oublié.

— Per­sonne d’autre n’a remarqué ?

— Qui aurait remar­qué ? Per­sonne à Penang n’a­vait jamais vu le vrai Geof­frey Hals­worth. Les papiers étaient en règle. L’homme connais­sait l’his­toire fami­liale, les noms, les dates. Il savait tout ce qu’il devait savoir — ou du moins, tout ce qu’il avait pu apprendre.

— De qui ?

— Du vrai Geof­frey Hals­worth, pro­ba­ble­ment. Madame Khoo eut un sou­rire sans joie. Les jeunes gent­le­men anglais ont l’ha­bi­tude de tout racon­ter à leurs domes­tiques. Ils ne voient pas les ser­vi­teurs comme des êtres humains — juste des meubles, des ombres. Ils parlent devant eux sans se méfier.

Mau­gham com­pre­nait. L’i­mage se for­mait dans son esprit, nette et ter­rible. Un jeune gent­le­man par­tant pour les colo­nies, bavar­dant pen­dant la tra­ver­sée, racon­tant sa vie à son valet. Et le valet qui écoute, qui mémo­rise, qui attend.

— Qu’est deve­nu le domes­tique qui accom­pa­gnait l’héritier ?

— C’est là le plus étrange. Madame Khoo haus­sa les épaules. Il n’y avait pas de domestique.

— Com­ment ?

— L’homme qui est arri­vé à Penang était seul. Il a expli­qué que son valet était tom­bé malade pen­dant la tra­ver­sée, qu’il était mort en mer. Une fièvre tro­pi­cale, a‑t-il dit. Le corps avait été immer­gé quelque part dans l’o­céan Indien.

Un long silence. Les impli­ca­tions étaient claires, effroyables.

— Vous pen­sez que c’est le domes­tique qui a pris la place du maître, dit Mau­gham. Et que le maître est celui qui est mort en mer.

— Je ne pense rien, mon­sieur Mau­gham. Je vous raconte ce que je sais — ce que mon mari savait. Vous êtes libre d’en tirer les conclu­sions que vous voulez.

Elle se leva, signi­fiant que l’en­tre­tien tou­chait à sa fin. Mau­gham se leva aus­si, l’es­prit en ébullition.

— Une der­nière ques­tion. Savez-vous quelque chose sur un cer­tain Ste­phen Verne ? Un jeune Anglais arri­vé hier à l’hôtel.

Le visage de Madame Khoo ne tra­hit rien.

— Je connais ce nom. Un de mes employés l’a vu poser des ques­tions à Camp­bell Street, hier soir. Des ques­tions sur les Halsworth.

— Savez-vous qui il est ?

— Non. Mais je compte le découvrir.

Elle le rac­com­pa­gna jus­qu’à la porte, s’ar­rê­ta sur le seuil.

— Mon­sieur Mau­gham. Une chose encore.

— Oui ?

— Si cette his­toire est vraie — si l’homme qui vit sous le nom de Geof­frey Hals­worth est un impos­teur — alors il a réus­si quelque chose de remar­quable. Trente ans. Trente ans à jouer un rôle, sans jamais se tra­hir, sans jamais faillir. C’est presque… admirable.

— Admi­rable ?

— Dans un cer­tain sens. Elle eut ce petit rire de gorge. Ne sommes-nous pas tous des impos­teurs, après tout ? Nous jouons tous un rôle. La dif­fé­rence, c’est que cer­tains le jouent mieux que d’autres.

Elle refer­ma la porte. Mau­gham res­ta un moment sur le trot­toir, assom­mé par ce qu’il venait d’ap­prendre. Puis il héla un rick­shaw et ren­tra à l’hôtel.

✦

Gerald était par­ti pour Camp­bell Street quand Mau­gham revint.

Il dîna seul, dis­trai­te­ment, repas­sant dans sa tête la conver­sa­tion avec Madame Khoo. L’his­toire était mons­trueuse et par­faite — un domes­tique qui tue son maître pen­dant la tra­ver­sée, qui jette le corps à la mer, qui prend sa place et vit trente ans sous une iden­ti­té volée. C’é­tait le genre d’his­toire que Mau­gham aurait pu inven­ter, mais jamais avec autant d’au­dace. La réa­li­té dépas­sait la fiction.

Et main­te­nant, quel­qu’un était venu trou­bler ce men­songe par­fait. Ste­phen Verne. Qui était-il ? Que vou­lait-il ? Pour­quoi main­te­nant, après trente ans ?

La lettre. La lettre que Hals­worth avait reçue ce matin. Venait-elle de Verne ? Ou de quel­qu’un d’autre ?

Mau­gham mon­ta dans sa chambre, ouvrit son car­net, nota tout ce que Madame Khoo lui avait dit. Il écri­vait vite, presque fié­vreu­se­ment, comme s’il avait peur d’ou­blier un détail. Quand il eut ter­mi­né, il relut ses notes, sou­li­gna cer­tains passages.

Le domes­tique mort en mer. Qui n’é­tait peut-être pas mort. Qui était peut-être deve­nu le maître.

Les yeux. Les yeux de quel­qu’un qui a connu la faim, la peur, la servitude.

Trente ans. Trente ans de mensonge.

Et puis : Verne. Qui est-il ? Que sait-il ? Que veut-il ?

Il fer­ma le car­net, s’ap­pro­cha de la fenêtre. La nuit était tom­bée sur George Town. Les lumières de la ville scin­tillaient au loin, mêlées aux étoiles. Quelque part là-bas, Gerald fouillait les bas-fonds à la recherche d’in­for­ma­tions. Quelque part là-bas, Ste­phen Verne pré­pa­rait son pro­chain mouvement.

Et quelque part dans cet hôtel, der­rière une porte close, Geof­frey Hals­worth — ou l’homme qui por­tait ce nom — atten­dait que le pas­sé vienne le réclamer.

✦

Gerald ren­tra tard, exalté.

— J’ai par­lé au contre­maître, dit-il en s’ef­fon­drant dans un fau­teuil. Le même que Verne. Et j’ai appris des choses.

— Raconte.

— Verne lui a mon­tré une pho­to­gra­phie, tu te sou­viens ? Le contre­maître a dit que ce n’é­tait pas le même homme. Eh bien, j’ai réus­si à en savoir plus. La pho­to­gra­phie repré­sen­tait un jeune homme — un gent­le­man anglais, début de la ving­taine. Le contre­maître a tra­vaillé à la Dorian Estate pen­dant des années. Il a connu Hals­worth à son arri­vée, en 1897. Et il dit que l’homme de la pho­to­gra­phie ne res­sem­blait pas à celui qu’il a vu arri­ver à Penang.

— Pas res­sem­blait en quoi ?

— En tout. Gerald allu­ma une ciga­rette. Le contre­maître dit que l’homme de la pho­to­gra­phie avait l’air d’un lord anglais. Hau­tain, sûr de lui. L’homme qui est arri­vé à Penang était dif­fé­rent. Plus humble. Plus pru­dent. Il posait des ques­tions sur tout — sur la plan­ta­tion, sur les cou­tumes locales, sur la façon de se com­por­ter. Comme quel­qu’un qui apprenait.

— Comme quel­qu’un qui n’a­vait jamais été propriétaire.

— Exac­te­ment.

Mau­gham hocha la tête. Tout concor­dait avec ce que Madame Khoo lui avait dit. Le por­trait d’un impos­teur se pré­ci­sait — un homme qui avait appris son rôle sur le tas, qui avait fait des erreurs au début mais qui s’é­tait amé­lio­ré avec le temps.

— Et Verne ? Qu’est-ce qu’il a dit au contremaître ?

— Pas grand-chose. Il a posé ses ques­tions, noté les réponses, remer­cié et payé. Mais le contre­maître dit qu’il avait l’air de quel­qu’un qui confirme ce qu’il sait déjà. Pas de sur­prise dans ses yeux. Juste de la satisfaction.

— Il savait. Avant même de venir à Penang, il savait.

— Il semble bien.

Mau­gham se leva, mar­cha jus­qu’à la fenêtre.

— La ques­tion est : com­ment ? Com­ment un par­fait incon­nu a‑t-il pu décou­vrir, trente ans après les faits, qu’un plan­teur de Penang n’est pas celui qu’il pré­tend être ?

— Peut-être qu’il n’est pas un par­fait inconnu.

Mau­gham se retourna.

— Que veux-tu dire ?

— Le contre­maître m’a dit autre chose. Quand Verne a ran­gé la pho­to­gra­phie, il a dit quelque chose — à voix basse, presque pour lui-même. Le contre­maître n’a pas bien enten­du, mais il croit avoir com­pris : “Alors c’é­tait bien mon père.”

Un silence.

— Son père, répé­ta Maugham.

— Le vrai Geof­frey Hals­worth. Celui de la pho­to­gra­phie. Gerald écra­sa sa ciga­rette. Et si Verne était son fils ? Un fils illé­gi­time, res­té en Angle­terre. Qui a gran­di en cher­chant son père, qui a décou­vert qu’il était mort en mer — offi­ciel­le­ment. Et qui a fini par com­prendre que quel­qu’un d’autre vivait sous son nom, à l’autre bout du monde.

L’hy­po­thèse était auda­cieuse, mais elle tenait. Mau­gham sen­tit les pièces du puzzle s’assembler.

— Il est venu récla­mer son héritage.

— Ou sa ven­geance. Gerald haus­sa les épaules. Ou les deux.

Mau­gham res­ta silen­cieux, pen­sif. Si Verne était bien le fils du vrai Geof­frey Hals­worth, alors l’his­toire pre­nait une dimen­sion nou­velle. Ce n’é­tait plus seule­ment l’his­toire d’un impos­teur démas­qué. C’é­tait l’his­toire d’un fils venu ven­ger son père, d’un fan­tôme du pas­sé reve­nant han­ter le présent.

Et la lettre que Hals­worth avait reçue ce matin — c’é­tait Verne, sans doute. Révé­lant ce qu’il savait. Exi­geant quelque chose — de l’argent, des aveux, ou sim­ple­ment la satis­fac­tion de voir l’im­pos­teur trembler.

— Demain, dit Mau­gham, tout va basculer.

Gerald hocha la tête.

— Tu crois qu’il va se pas­ser quoi ?

— Je ne sais pas. Mau­gham regar­da la nuit par la fenêtre. Mais je sais que Hals­worth ne peut pas vivre avec cette lettre. Elle le condamne. Quoi qu’il fasse main­te­nant, il est perdu.

Il se tut. Quelque part dans l’hô­tel, un homme ne dor­mait pas. Un homme qui avait volé une vie, qui avait réus­si pen­dant trente ans à faire croire qu’il était quel­qu’un d’autre, et qui voyait main­te­nant son men­songe s’effondrer.

Mau­gham se deman­da ce que cela fai­sait. Être démas­qué après si long­temps. Voir la porte de la pri­son — ou de la potence — s’ou­vrir devant soi.

Et sur­tout, il se deman­da ce que Hals­worth allait faire. 

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Cha­pitres 1 et 2

CHA­PITRE 1

Same­di 12 mars 1927

Le vapeur entra dans le détroit à l’heure où la lumière devient cruelle.

Mau­gham se tenait sur le pont supé­rieur, légè­re­ment en retrait des autres pas­sa­gers qui s’ag­glu­ti­naient contre le bas­tin­gage pour aper­ce­voir la côte. Il avait hor­reur de ces enthou­siasmes col­lec­tifs, cette façon qu’ont les gens de se pres­ser comme du bétail dès qu’il y a quelque chose à voir. La terre serait encore là dans une heure. Elle ne ris­quait pas de s’enfuir.

Gerald était res­té dans la cabine, pro­ba­ble­ment à cuver les excès de la veille. Une par­tie de cartes qui s’é­tait pro­lon­gée, du whis­ky en quan­ti­té dérai­son­nable, et peut-être autre chose — Mau­gham avait ces­sé depuis long­temps de poser des ques­tions. Il y avait des arran­ge­ments entre eux, des zones d’ombre consen­ties. Gerald fai­sait ce que Gerald fai­sait. En échange, il rap­por­tait des his­toires que Mau­gham n’au­rait jamais pu récol­ter lui-même, dans des endroits où un écri­vain célèbre n’au­rait pas su s’aventurer.

La côte de Penang se pré­ci­sait main­te­nant, une ligne verte sur­mon­tée de col­lines. Mau­gham dis­tin­guait déjà les bâti­ments blancs du front de mer, les godowns aux toits de tuile, le clo­cher d’une église. Tout cela avait un air fami­lier — les mêmes colo­nies se res­semblent par­tout, Sin­ga­pour, Ran­goon, Colom­bo, comme si les Bri­tan­niques n’a­vaient qu’une seule idée en tête et la repro­dui­saient à l’in­fi­ni sous toutes les latitudes.

Un homme s’ap­pro­cha du bas­tin­gage à côté de lui. Cos­tume de lin frois­sé par la tra­ver­sée, mous­tache gri­son­nante, le teint rou­geaud des buveurs ou des plan­teurs — sou­vent les deux allaient ensemble.

— Pre­mière visite à Penang ?

Mau­gham fit un signe négatif.

— J’y suis pas­sé il y a quelques années. Brièvement.

L’homme hocha la tête, satis­fait d’a­voir enga­gé la conversation.

— Moi j’y vis depuis… voyons… trente ans bien­tôt. Trente ans. On ne voit plus le temps passer.

Il avait dit cela avec une mélan­co­lie sou­daine, inat­ten­due, comme si le chiffre l’a­vait lui-même sur­pris. Trente ans. Une vie entière pas­sée à sur­veiller des hévéas et à boire du gin sur une véran­da. Mau­gham l’ob­ser­va avec plus d’at­ten­tion. Il y avait peut-être quelque chose là, un début d’his­toire. Il y avait tou­jours quelque chose, chez ces hommes exi­lés, ces Anglais qui avaient fui leur île pour des rai­sons qu’ils ne s’a­vouaient pas toujours.

— Vous êtes planteur ?

— Caou­tchouc. La Dorian Estate, à une heure de route. Hals­worth. Geof­frey Halsworth.

Il ten­dit la main. Mau­gham la ser­ra brièvement.

— Mau­gham.

Un temps. L’homme cli­gna des yeux.

— Pas le… l’écrivain ?

— Je le crains.

Le visage de Hals­worth se modi­fia sub­ti­le­ment. Un voile pas­sa dans ses yeux — de la crainte ? de la méfiance ? — aus­si­tôt rem­pla­cé par un sou­rire trop cordial.

— Eh bien, quel hon­neur ! J’ai lu… enfin, ma femme a lu… “The Moon and Six­pence”, n’est-ce pas ? Très remar­quable. Très remarquable.

Mau­gham sou­rit. Il connais­sait ce bal­let par cœur. Les colo­niaux l’ac­cueillaient d’a­bord avec enthou­siasme — un écri­vain célèbre, quelle dis­tinc­tion pour notre petite com­mu­nau­té ! Puis quel­qu’un leur rap­pe­lait qu’il avait la répu­ta­tion de trans­for­mer ses hôtes en per­son­nages, de les dis­sé­quer avec une pré­ci­sion cruelle. Alors l’en­thou­siasme se muait en pru­dence. On res­tait poli, mais on sur­veillait ses mots.

— Vous des­cen­dez à l’E&O, je suppose ?

— En effet.

— Nous y serons aus­si, ma femme et moi. Nous venons de Sin­ga­pour — affaires à régler. Vous devez abso­lu­ment nous faire l’hon­neur de dîner avec nous. Ce soir ? Non, ce soir vous serez fati­gué. Demain peut-être ?

— Avec plaisir.

Hals­worth parut sou­la­gé, comme si l’in­vi­ta­tion accep­tée consti­tuait une forme de pro­tec­tion. Mau­gham nota men­ta­le­ment : ner­veux, trop aimable, quelque chose à cacher. Pro­ba­ble­ment rien d’in­té­res­sant — une maî­tresse indi­gène, des dettes de jeu, les péchés ordi­naires de l’exil. Mais on ne savait jamais.

— À ce soir, alors. Au bar, peut-être, avant le dîner ?

— Au bar.

Hals­worth s’é­loi­gna avec une hâte mal dis­si­mu­lée. Mau­gham res­ta seul contre le bas­tin­gage, regar­dant la côte se rap­pro­cher. Le soleil tapait fort main­te­nant. Il sen­tait sa che­mise col­ler à son dos. Gerald aurait dû être là, avec son éner­gie canaille, ses com­men­taires dépla­cés. Mais Gerald dor­mait, ou fai­sait sem­blant de dor­mir, et Mau­gham se retrou­vait seul avec ce qu’il était tou­jours : un obser­va­teur. Quel­qu’un qui regar­dait la vie des autres parce que la sienne propre lui sem­blait insuffisante.

✦

Le débar­que­ment prit une éter­ni­té, comme tou­jours. Cohue sur le quai, coo­lies qui se dis­pu­taient les bagages, fonc­tion­naires de la douane qui tam­pon­naient des papiers avec une len­teur exas­pé­rante. Gerald avait fini par émer­ger, les yeux rouges, le teint ter­reux, mais tenant sur ses jambes. Il n’a­vait rien dit du voyage de la nuit. Il ne disait jamais rien. C’é­tait une des règles.

Un rick­shaw les condui­sit à l’Eas­tern & Orien­tal. Les rues de George Town défi­laient — sho­phouses aux façades décré­pites, temples chi­nois d’où s’é­chap­paient des volutes d’en­cens, mar­chands ambu­lants, odeurs de fri­ture et de pois­son séché. Mau­gham pre­nait des notes men­tales, comme tou­jours. La cou­leur des volets (verts, bleus, par­fois rouges), la forme des carac­tères chi­nois sur les enseignes, le tin­te­ment des clo­chettes d’un mar­chand de soupe. Tout cela pour­rait ser­vir un jour.

L’hô­tel appa­rut au bout de Far­qu­har Street, blanc et mas­sif face à la mer. Les frères Sar­kies avaient bien tra­vaillé — c’é­tait presque aus­si impo­sant que le Raffles, avec cette même élé­gance colo­niale qui mas­quait mal une cer­taine vul­ga­ri­té. Les riches mar­chands chi­nois avaient meilleur goût, fina­le­ment. Mais les Bri­tan­niques pré­fé­raient res­ter entre eux, dans ces palaces qui leur rap­pe­laient qu’ils étaient les maîtres.

Un por­tier sikh ouvrit la porte du rick­shaw. Des boys en blanc sur­girent pour les bagages. Le hall était frais, presque froid après la four­naise de la rue. Sol de marbre, ven­ti­la­teurs au pla­fond, pal­miers en pot. Une femme en robe de mous­se­line tra­ver­sa le hall, sui­vie d’un petit chien gro­tesque. Quelque part, un gra­mo­phone jouait un air de jazz assourdi.

— Mon­sieur Mau­gham ! Quel plai­sir de vous revoir !

Le direc­teur de l’hô­tel, un Armé­nien au sou­rire pro­fes­sion­nel, s’a­van­çait vers eux.

— Votre suite est prête. La même que la der­nière fois, comme vous l’a­vez deman­dé. Et pour mon­sieur Haxton…

— La chambre communicante.

— Bien enten­du, bien entendu.

Ils mon­tèrent. Gerald s’ef­fon­dra sur le lit de sa chambre sans même ôter ses chaus­sures. Mau­gham défit ses valises len­te­ment, métho­di­que­ment. Il sus­pen­dit ses cos­tumes, ran­gea ses che­mises, dis­po­sa ses livres sur le bureau près de la fenêtre. De là, il voyait la mer d’An­da­man, d’un bleu presque inso­lent sous le soleil de l’a­près-midi. Des bateaux de pêche glis­saient au loin. Une odeur de fran­gi­pa­nier mon­tait du jardin.

Il s’as­sit au bureau, sor­tit son car­net, nota quelques impres­sions. L’homme sur le bateau. Hals­worth. Quelque chose dans sa façon de dire “trente ans” — comme s’il n’y croyait pas lui-même. Comme si le temps était une impos­ture dont il venait seule­ment de prendre conscience.

Pro­ba­ble­ment rien, se dit Mau­gham. Juste un plan­teur fati­gué, ren­du bavard par la soli­tude du voyage. Mais il nota quand même, parce qu’on ne savait jamais. Les meilleures his­toires venaient sou­vent de ces ren­contres ano­dines, de ces phrases lâchées par hasard que leur auteur regret­tait aussitôt.

✦

Le soir tom­ba d’un coup, comme tou­jours sous les tro­piques. Pas de cré­pus­cule, pas d’a­go­nie du jour — juste cette bas­cule bru­tale dans l’obs­cu­ri­té. Les boys allu­mèrent les lampes sur la véran­da. Les pre­miers convives com­men­cèrent à des­cendre pour le dîner.

Mau­gham avait revê­tu un cos­tume blanc, che­mise fraîche, cra­vate sobre. Gerald l’a­vait rejoint, à peu près pré­sen­table mal­gré ses yeux encore injec­tés. Ils s’ins­tal­lèrent au bar, com­man­dèrent deux gin pahit.

— Tu as fait des ren­contres ? deman­da Gerald.

— Un plan­teur. Hals­worth. Il nous invite à dîner.

Gerald haus­sa un sourcil.

— Et ?

— Et rien. Ner­veux, trop poli. Sans doute rien d’intéressant.

— Ils sont tous ner­veux quand ils te ren­contrent. Ils ont peur de finir dans un de tes livres.

Mau­gham sourit.

— Cette peur ne les empêche pas de par­ler. Au contraire. Ils se confessent comme à un prêtre, et ensuite ils s’é­tonnent de voir leurs péchés imprimés.

— Tu es cruel, Willie.

— Je suis exact. Ce n’est pas la même chose.

Gerald but une gor­gée de gin, s’es­suya la moustache.

— En tout cas, moi je ne dîne pas avec ton plan­teur. J’ai d’autres projets.

— Camp­bell Street ?

Gerald ne répon­dit pas, ce qui était une réponse. Mau­gham n’in­sis­ta pas. Il y avait des ter­ri­toires où cha­cun évo­luait seul. Cela fai­sait par­tie de leur arran­ge­ment — cette liber­té qui res­sem­blait par­fois à de l’in­dif­fé­rence, mais qui était peut-être la seule forme d’a­mour qu’ils étaient capables de se donner.

✦

Hals­worth appa­rut vers sept heures, accom­pa­gné de sa femme. Elle s’ap­pe­lait Mar­jo­rie — il fit les pré­sen­ta­tions avec une emphase légè­re­ment ridi­cule, comme s’il pré­sen­tait une œuvre d’art. Elle n’é­tait pas sans beau­té : une cin­quan­taine d’an­nées por­tée avec rai­deur, des yeux gris qui ne sou­riaient pas quand sa bouche sou­riait, une mai­greur élé­gante. Elle ser­ra la main de Mau­gham avec une poigne sèche.

— Mon mari m’a beau­coup par­lé de vous.

— En bien, j’espère.

— Il m’a dit que vous obser­viez les gens.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Mau­gham incli­na la tête.

— C’est une mala­die professionnelle.

— J’i­ma­gine que vous nous obser­vez en ce moment même.

— Madame Hals­worth, je vous assure que…

— Non, ne vous excu­sez pas. Elle eut un sou­rire étrange, presque com­plice. Obser­vez. Vous ver­rez peut-être des choses intéressantes.

Elle s’é­loi­gna vers le bar, lais­sant Mau­gham légè­re­ment décon­cer­té. Hals­worth, res­té à ses côtés, émit un petit rire embarrassé.

— Ma femme a un sens de l’hu­mour… particulier.

— J’a­vais remarqué.

— Elle aime mettre les gens mal à l’aise. Une forme de sport, pour elle.

Ils pas­sèrent dans la salle à man­ger. Gerald avait dis­pa­ru — par­ti vers ses mys­tères noc­turnes. Mau­gham se retrou­va seul avec les Hals­worth, à une table près de la fenêtre don­nant sur la mer noire.

Le dîner fut étrange. Hals­worth par­lait trop, de sujets sans impor­tance — le cours du caou­tchouc, les dif­fi­cul­tés à trou­ver des boys com­pé­tents, les com­mé­rages de la colo­nie. Mar­jo­rie man­geait en silence, obser­vant son mari avec une atten­tion qui res­sem­blait à de la sur­veillance. De temps en temps, elle lan­çait une remarque acide qui cou­pait court aux bavar­dages de Geoffrey.

Mau­gham écou­tait, notait, clas­sait. Quelque chose n’al­lait pas dans ce couple. Pas seule­ment l’u­sure ordi­naire du mariage — autre chose, de plus pro­fond, de plus ancien. Ils avaient l’air de deux acteurs jouant une pièce qu’ils répé­taient depuis des décen­nies, dont ils connais­saient chaque réplique par cœur, mais dont le sens leur échap­pait désormais.

Au des­sert, Hals­worth men­tion­na sa plantation.

— Vous devriez venir voir, Mau­gham. La Dorian Estate. Cent hec­tares d’hé­véas. Je l’ai héri­tée de mon oncle, il y a… il y a longtemps.

— Trente ans, dit Mar­jo­rie. Tu l’as dit sur le bateau. Trente ans.

Un silence. Hals­worth but une gor­gée de vin.

— Oui. Trente ans. On ne voit pas le temps passer.

Il avait dit cela avec la même mélan­co­lie que sur le bateau, mais cette fois Mau­gham per­çut autre chose — une fêlure, presque imper­cep­tible, dans la voix. Mar­jo­rie regar­dait son assiette. Ses mains, posées de part et d’autre de la por­ce­laine, étaient par­fai­te­ment immobiles.

— C’é­tait une autre vie, conti­nua Hals­worth. L’An­gle­terre… On oublie. On oublie tout.

— Pas tout, dit Marjorie.

Elle avait dit cela d’une voix neutre, sans lever les yeux. Hals­worth ne répon­dit pas. Le boy vint débar­ras­ser les assiettes. Quelque part dans la salle, un couple riait trop fort. La soi­rée conti­nuait autour d’eux, avec ses bruits de por­ce­laine et de conver­sa­tions, mais à leur table le silence s’é­tait ins­tal­lé, pesant, presque palpable.

Mau­gham se deman­da ce qu’on n’ou­bliait pas.

✦

Plus tard, seul sur la véran­da, il fuma un cigare en regar­dant la mer. La lune était pleine, ou presque. Elle tra­çait un che­min de lumière sur l’eau noire. Les bruits de l’hô­tel s’é­tei­gnaient peu à peu — une porte qu’on ferme, un rire loin­tain, le pas feu­tré d’un boy dans le couloir.

Gerald n’é­tait pas ren­tré. Mau­gham ne l’at­ten­dait pas. Il y avait long­temps qu’il avait ces­sé d’attendre.

Il pen­sait aux Hals­worth. À cette phrase de Mar­jo­rie : “Pas tout.” À la façon dont Geof­frey avait chan­gé de sujet aus­si­tôt après, comme un homme qui s’é­loigne d’un pré­ci­pice. Il y avait une his­toire là — il le sen­tait, avec cette intui­tion qui ne le trom­pait jamais. Quelque chose de vieux et de dou­lou­reux, enter­ré sous trente ans de res­pec­ta­bi­li­té coloniale.

Mais quoi ?

Il écra­sa son cigare, ren­tra dans sa chambre. Le lit était fait, la mous­ti­quaire abais­sée. Un gecko chas­sait les insectes sur le mur, avec des petits cla­que­ments secs. Mau­gham se désha­billa, se coucha.

Le som­meil fut long à venir. Il pen­sait à ce que Mar­jo­rie avait dit : “Obser­vez. Vous ver­rez peut-être des choses inté­res­santes.” Comme si elle l’in­vi­tait à cher­cher. Comme si elle vou­lait que quel­qu’un découvre enfin ce qu’elle por­tait seule depuis si longtemps.

Ou peut-être pro­je­tait-il sur elle ses propres dési­rs de roman­cier. Peut-être qu’il n’y avait rien à décou­vrir, que les Hals­worth étaient exac­te­ment ce qu’ils sem­blaient être — un couple fati­gué, vieilli ensemble dans l’exil, sans mys­tère autre que l’en­nui d’a­voir vécu trop long­temps côte à côte.

Il s’en­dor­mit sans avoir tranché.

Au loin, dans les ruelles de George Town, Gerald pour­sui­vait sa propre quête, dans des endroits où la nuit ne finis­sait jamais.

CHA­PITRE 2

Dimanche 13 mars 1927

Gerald ren­tra à l’aube.

Mau­gham l’en­ten­dit tra­ver­ser la chambre com­mu­ni­cante, se cogner contre un meuble, jurer à voix basse. Puis le bruit d’un corps qui s’ef­fondre sur un lit, et le silence. Il ne se leva pas, ne posa pas de ques­tions. Cela fai­sait par­tie des règles.

Il res­ta éten­du dans la lumière grise qui fil­trait à tra­vers les per­siennes, écou­tant les pre­miers bruits de l’hô­tel qui s’é­veillait. Le pas des boys dans le cou­loir, le cli­que­tis d’un pla­teau de thé, quelque part une porte qui s’ou­vrait sur une toux mas­cu­line. Les colo­nies bri­tan­niques se res­sem­blaient jusque dans leurs matins — ces mêmes rituels accom­plis par les mêmes fan­tômes en cos­tume blanc, cette même obs­ti­na­tion à main­te­nir les formes alors que la cha­leur, déjà, com­men­çait à monter.

À sept heures il se leva, fit sa toi­lette, des­cen­dit prendre le break­fast seul. La salle à man­ger était presque vide — un dimanche matin, les colo­niaux fai­saient la grasse mati­née avant le ser­vice reli­gieux. Mau­gham com­man­da des œufs, du toast, du café. Un boy lui appor­ta le Straits Times de la veille. Il le par­cou­rut sans inté­rêt — des nou­velles de Sin­ga­pour, des cours de la bourse, un édi­to­rial pom­peux sur les bien­faits de l’Empire.

Les Hals­worth n’ap­pa­rurent pas au break­fast. Mau­gham se sur­prit à guet­ter leur arri­vée, ce qui l’ir­ri­ta. Il n’a­vait aucune rai­son de s’in­té­res­ser à ce couple — rien de ce qu’il avait obser­vé la veille ne sor­tait de l’or­di­naire. Un mari ner­veux, une épouse acide. Les tro­piques en pro­dui­saient des centaines.

Et pour­tant.

Il y avait cette phrase de Mar­jo­rie : “Pas tout.” Cette façon de contre­dire son mari sans le regar­der, comme si elle s’a­dres­sait à quel­qu’un d’autre — à elle-même, peut-être, ou à un témoin invi­sible. Et l’in­vi­ta­tion étrange qu’elle lui avait lan­cée : “Obser­vez.” Les gens ne disaient pas cela. Les gens, au contraire, sup­pliaient qu’on ne les observe pas, qu’on les laisse en paix avec leurs petits men­songes et leurs arran­ge­ments médiocres.

Mau­gham ter­mi­na son café, remon­ta dans sa chambre. Gerald dor­mait tou­jours, un bras pen­dant hors du lit. Il sen­tait le tabac, l’al­cool, et autre chose — une odeur dou­ceâtre que Mau­gham pré­fé­ra ne pas iden­ti­fier. Il refer­ma dou­ce­ment la porte communicante.

Sur son bureau, le car­net l’at­ten­dait. Il l’ou­vrit, relut ses notes de la veille. Hals­worth, Geof­frey. Plan­teur. Dorian Estate. Trente ans à Penang. Ner­veux. Trop aimable. Quelque chose à cacher ?

Il ajou­ta : Mar­jo­rie. Observe son mari. Le sur­veille ? Sait quelque chose. Veut que je sache.

Puis il refer­ma le car­net, mécon­tent de lui-même. Il se com­por­tait comme un mau­vais détec­tive, cher­chant des mys­tères là où il n’y avait pro­ba­ble­ment que la bana­li­té ordi­naire des vies colo­niales. Ce séjour à Penang était cen­sé être un repos, pas une enquête.

Mais le repos l’en­nuyait. Il l’a­vait tou­jours ennuyé.

✦

Le ser­vice angli­can com­men­çait à dix heures, à la cathé­drale St. George. Mau­gham n’é­tait pas croyant — il avait per­du la foi quelque part entre son enfance mal­heu­reuse et sa jeu­nesse dis­so­lue — mais il aimait les églises colo­niales. On y voyait tout le monde, on y obser­vait les hié­rar­chies, les alliances, les ini­mi­tiés. C’é­tait un théâtre où cha­cun jouait son rôle sous le regard sup­po­sé de Dieu.

Il s’ha­billa sobre­ment, lais­sa Gerald à son som­meil de plomb, et prit un rick­shaw jus­qu’à la cathé­drale. L’é­di­fice était d’un blanc aveu­glant sous le soleil du matin — néo­clas­sique, colon­nades, clo­cher poin­tu. Des auto­mo­biles et des rick­shaws dépo­saient les fidèles devant le porche. Les hommes en cos­tume sombre mal­gré la cha­leur, les femmes en robes claires et cha­peaux à large bord. On se saluait, on échan­geait des bana­li­tés, on for­mait des petits groupes qui se défai­saient et se refor­maient selon des logiques invisibles.

Mau­gham entra, choi­sit un banc au fond de la nef. De là, il pou­vait voir sans être vu — ou du moins sans être trop remar­qué. L’é­glise se rem­plis­sait peu à peu. Il recon­nut quelques visages croi­sés à l’hô­tel. Un couple de jeunes mariés, radieux et stu­pides. Un homme seul, le teint jaune, qui devait boire plus que de rai­son. Trois vieilles filles anglaises, pro­ba­ble­ment des ins­ti­tu­trices ou des mis­sion­naires, qui s’ins­tal­lèrent avec des mines pincées.

Les Hals­worth arri­vèrent par­mi les der­niers. Geof­frey mar­chait devant, le dos raide, saluant les connais­sances d’un signe de tête mesu­ré. Mar­jo­rie sui­vait, un mis­sel à la main, le visage fer­mé sous la voi­lette. Ils prirent place au pre­mier rang — leur place habi­tuelle, visi­ble­ment. Tout le monde les vit s’ins­tal­ler. C’é­tait le but.

Le ser­vice com­men­ça. Can­tiques, lec­tures, ser­mon. Le révé­rend par­lait de la grâce divine avec l’ac­cent traî­nant de l’Ox­ford­shire. Mau­gham n’é­cou­tait pas. Il regar­dait la nuque de Geof­frey Hals­worth, la façon dont ses épaules se cris­paient à cer­tains moments du ser­mon — quand il était ques­tion de péché, de repen­tance. Coïn­ci­dence, sans doute. Ou culpa­bi­li­té ordi­naire. Qui n’a­vait pas de péchés à se reprocher ?

À la com­mu­nion, les Hals­worth se levèrent avec les autres. Geof­frey s’a­ge­nouilla devant l’au­tel, reçut l’hos­tie, but au calice. Ses mains trem­blaient légè­re­ment. Mar­jo­rie, à côté de lui, gar­dait les yeux bais­sés. Elle ne trem­blait pas, elle.

Mau­gham res­ta à sa place. Il ne com­mu­niait jamais — cela aurait été une hypo­cri­sie de trop, même pour lui.

✦

Après le ser­vice, les fidèles se ras­sem­blèrent sur le par­vis pour les civi­li­tés d’u­sage. Mau­gham fut hap­pé par un groupe de plan­teurs qui vou­laient lui par­ler de lit­té­ra­ture — c’est-à-dire lui expli­quer ce qu’ils pen­saient de ses livres sans les avoir lus. Il sou­rit, acquies­ça, pla­ça quelques mots aimables. C’é­tait le prix à payer pour sa notoriété.

Du coin de l’œil, il sur­veillait les Hals­worth. Geof­frey conver­sait avec un homme cor­pu­lent — un autre plan­teur, d’a­près sa mise — tan­dis que Mar­jo­rie échan­geait quelques mots avec l’é­pouse du Résident. Tout sem­blait nor­mal. Deux membres res­pec­tables de la com­mu­nau­té colo­niale, accom­plis­sant les gestes attendus.

Puis un boy appa­rut. Un Tamoul en uni­forme blanc, qui se fau­fi­la entre les groupes avec l’as­su­rance de ceux qui portent des mes­sages urgents. Il s’ap­pro­cha de Geof­frey, lui ten­dit une enve­loppe — non, un télé­gramme. Geof­frey le prit, fron­ça les sour­cils, déchi­ra l’enveloppe.

Mau­gham vit son visage changer.

Ce ne fut qu’une seconde — moins qu’une seconde. Un éclair de quelque chose qui res­sem­blait à de la ter­reur, aus­si­tôt maî­tri­sé, rem­pla­cé par une expres­sion neutre. Geof­frey plia le télé­gramme, le glis­sa dans sa poche. Reprit sa conver­sa­tion comme si de rien n’é­tait. Mais sa voix était un ton trop haut, ses gestes un peu trop vifs.

Mar­jo­rie avait vu, elle aus­si. Elle s’é­tait inter­rom­pue au milieu d’une phrase, avait tour­né la tête vers son mari. Leurs regards s’é­taient croi­sés — un dixième de seconde, pas plus. Puis elle avait repris sa conver­sa­tion avec Mrs. Craw­ford, sou­riant de ce sou­rire qui ne mon­tait jamais jus­qu’aux yeux.

Mau­gham nota men­ta­le­ment : télé­gramme. Mau­vaises nou­velles. Hals­worth ter­ri­fié. Mar­jo­rie au cou­rant — ou s’y attendait ?

✦

Le déjeu­ner à l’hô­tel fut une épreuve.

Les Hals­worth s’é­taient ins­tal­lés à une table près de la fenêtre — la même que la veille. Mau­gham avait choi­si une place à dis­tance, assez proche pour obser­ver, assez loin pour ne pas avoir à conver­ser. Gerald l’a­vait rejoint, pâle mais debout, man­geant du bout des lèvres un cur­ry de pou­let qui sem­blait lui sou­le­ver le cœur.

— Tu as une mine affreuse, dit Maugham.

— Mer­ci de ta sollicitude.

— Où étais-tu cette nuit ?

Gerald haus­sa les épaules.

— Camp­bell Street. Une par­tie de fan-tan. Et après… après, je ne sais plus très bien.

— Opium ?

— Peut-être. Un peu.

Mau­gham ne dit rien. Il y avait long­temps qu’il avait ces­sé de ser­mon­ner Gerald sur ses excès. Cela n’au­rait ser­vi à rien — Gerald était ce qu’il était, un homme qui se détrui­sait len­te­ment et joyeu­se­ment, et qui entraî­nait par­fois Mau­gham dans sa chute. C’é­tait le prix à payer pour sa com­pa­gnie. Et sa com­pa­gnie, mal­gré tout, valait ce prix.

— Tu as appris quelque chose d’intéressant ?

Gerald réflé­chit, fouillant dans les brumes de sa mémoire.

— Pas grand-chose. Des his­toires de coo­lies. Un meurtre dans les plan­ta­tions, il y a quelques semaines — un contre­maître chi­nois égor­gé. On n’a pas trou­vé le cou­pable. Les gens par­laient de socié­tés secrètes, de triades…

— Rien sur les Anglais ?

— Les Anglais ? Gerald eut un rire bref. Les Anglais ne vont pas à Camp­bell Street, Willie. Ou s’ils y vont, ils ne s’en vantent pas.

Mau­gham hocha la tête. Il regar­da du côté des Hals­worth. Geof­frey man­geait sans appé­tit, pous­sant la nour­ri­ture dans son assiette. Mar­jo­rie buvait du thé à petites gor­gées, le regard per­du vers la mer. Ils ne se par­laient pas. Ils avaient l’air de deux étran­gers par­ta­geant une table par hasard.

— Tu vois ce couple, près de la fenêtre ?

Gerald tour­na la tête, sans discrétion.

— Le type au visage rouge ? Et la femme sèche ?

— Les Hals­worth. Geof­frey et Mar­jo­rie. Plan­teurs. Trente ans ici.

— Et alors ?

— Il s’est pas­sé quelque chose ce matin. Un télé­gramme. Il a eu l’air… effrayé.

Gerald haus­sa les épaules.

— Un télé­gramme peut annon­cer n’im­porte quoi. Une mort dans la famille. Une faillite. Une maî­tresse enceinte.

— Peut-être.

Mais Mau­gham n’é­tait pas convain­cu. Il avait vu beau­coup de visages rece­voir de mau­vaises nou­velles. Celui de Hals­worth expri­mait autre chose que le cha­grin ou l’in­quié­tude — quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond. La peur de l’homme qui voit reve­nir ce qu’il croyait enterré.

✦

L’a­près-midi s’é­ti­ra, moite et lent. Gerald remon­ta dor­mir. Mau­gham s’ins­tal­la sur la véran­da avec un livre qu’il ne lisait pas, regar­dant les allées et venues des clients de l’hô­tel. Des femmes en robes blanches pre­naient le thé, éven­tails et petits rires. Des hommes fumaient des cigares en par­lant affaires. La mer d’An­da­man scin­tillait sous le soleil comme une plaque de métal chauf­fée à blanc.

Vers quatre heures, une arri­vée atti­ra son attention.

Une femme chi­noise — non, per­ana­kan, il le voyait à sa mise. Robe ajus­tée aux bro­de­ries déli­cates, che­veux rele­vés en chi­gnon piqué d’é­pingles d’or, un col­lier de jade autour du cou. Elle devait avoir soixante ans, peut-être plus, mais elle se tenait très droite, avec cette assu­rance des gens qui n’ont jamais eu à dou­ter de leur place dans le monde.

Elle était accom­pa­gnée d’une ser­vante en sam­fu noir et blanc, qui por­tait un para­sol au-des­sus de sa tête. Un boy de l’hô­tel s’empressa vers elle, visi­ble­ment impres­sion­né. Elle lui dit quelques mots en anglais — un anglais par­fait, nota Mau­gham, avec juste une pointe d’ac­cent chan­tant — et il la condui­sit vers la véranda.

Vers la table de Mrs. Craw­ford, pré­ci­sé­ment. La femme du Résident adjoint, celle que Mau­gham avait vue conver­ser avec Mar­jo­rie après le ser­vice. Mrs. Craw­ford se leva, tout sou­rire, et fit les pré­sen­ta­tions à ses com­pagnes de thé. Mau­gham était trop loin pour entendre les noms, mais il vit les autres femmes — toutes anglaises — se rai­dir légè­re­ment, sou­rire avec cette poli­tesse qui n’en est pas une.

La nou­velle venue s’as­sit avec une grâce tran­quille, accep­ta une tasse de thé, entre­prit de conver­ser. Elle par­lait, les autres écou­taient. De temps en temps, elle avait un petit rire — un rire de gorge, presque mas­cu­lin — qui fai­sait sur­sau­ter ses inter­lo­cu­trices. Elle n’es­sayait pas de plaire. Elle n’en avait pas besoin.

Mau­gham était fas­ci­né. Dans toutes les colo­nies qu’il avait visi­tées, il n’a­vait jamais vu une indi­gène — même riche, même raf­fi­née — s’ins­tal­ler ain­si par­mi les Anglaises, comme si c’é­tait la chose la plus natu­relle du monde. Il y avait là une forme de pou­voir qui dépas­sait l’argent, qui dépas­sait même le sta­tut social. Cette femme pos­sé­dait quelque chose que les autres n’a­vaient pas, et elles le savaient.

Il se leva, fit quelques pas sur la véran­da, s’ar­rê­ta près d’un pilier d’où il pou­vait entendre sans paraître écouter.

— … et le gou­ver­neur lui-même m’a deman­dé mon avis, disait la femme. Sur la ques­tion des terres, vous com­pre­nez. Ces jeunes fonc­tion­naires de Londres ne com­prennent rien à nos arran­ge­ments locaux.

Les Anglaises hochaient la tête, un peu per­dues. Mrs. Craw­ford intervint :

— Madame Khoo connaît Penang mieux que per­sonne. Sa famille est ici depuis… com­bien de générations ?

— Sept, dit Madame Khoo. Nous étions là avant les Anglais. Un sou­rire. Nous serons là après.

Un silence gêné. Madame Khoo but une gor­gée de thé, imperturbable.

C’est à ce moment que Mar­jo­rie Hals­worth appa­rut sur la véranda.

Elle por­tait une robe de mous­se­line claire, un cha­peau de paille. Elle sem­blait cher­cher quel­qu’un du regard. Quand elle aper­çut le groupe autour de Mrs. Craw­ford, elle hési­ta — une seconde, pas plus — puis s’approcha.

— Mrs. Hals­worth ! s’ex­cla­ma Mrs. Craw­ford. Venez vous joindre à nous. Vous connais­sez Madame Khoo, bien sûr.

Mar­jo­rie s’as­sit. Son visage était neutre, mais Mau­gham per­çut une ten­sion dans ses épaules, dans la façon dont ses mains se posèrent sur la table.

— Madame Khoo, dit-elle. Cela fai­sait longtemps.

— Pas si long­temps, Mrs. Hals­worth. Votre mari est venu me voir le mois der­nier, pour le renou­vel­le­ment du bail. Nous avons eu une conver­sa­tion très… instructive.

Quelque chose pas­sa dans les yeux de Mar­jo­rie. Une lueur de méfiance, aus­si­tôt éteinte.

— Geof­frey ne m’en a pas parlé.

— Oh, ce n’é­tait que des affaires. Madame Khoo eut un geste vague de la main. Des papiers, des signa­tures. Rien qui inté­resse une femme.

Mais son regard, posé sur Mar­jo­rie, disait autre chose. Il disait : je sais des choses. Je sais des choses que vous aime­riez connaître. Ou peut-être : je sais des choses que vous connais­sez déjà et que vous espé­rez voir res­ter secrètes.

Mau­gham ne pou­vait pas en être sûr. Mais il sen­tait, avec cette intui­tion qui ne le trom­pait jamais, que ces deux femmes se livraient un com­bat silen­cieux. Un com­bat dont les règles lui échap­paient, dont les enjeux res­taient obs­curs, mais dont l’is­sue impor­tait à l’une comme à l’autre.

La conver­sa­tion déri­va vers d’autres sujets — le temps, les pro­chaines fes­ti­vi­tés, les der­niers ragots de la colo­nie. Mar­jo­rie se leva après quelques minutes, pré­tex­ta une migraine, prit congé. Madame Khoo la regar­da s’é­loi­gner avec un petit sourire.

Mau­gham nota men­ta­le­ment : Madame Khoo. Per­ana­kan. Sept géné­ra­tions. Connaît les Hals­worth. Sait quelque chose. Joue avec Marjorie.

✦

Le soir tom­ba. Les lampes s’al­lu­mèrent sur la véran­da. Gerald était redes­cen­du, à peu près pré­sen­table, et ils dînèrent ensemble dans la grande salle. Les Hals­worth étaient absents — “souf­frants”, avait dit le maître d’hô­tel quand Mau­gham s’é­tait enquis. Tous les deux souf­frants, en même temps. Étrange coïncidence.

— Je vou­drais que tu te ren­seignes sur quel­qu’un, dit Mau­gham à Gerald entre deux plats.

— Qui ?

— Une femme. Madame Khoo. Per­ana­kan. Visi­ble­ment très riche, très influente.

Gerald haus­sa un sourcil.

— Tu t’in­té­resses aux Chi­noises maintenant ?

— Je m’in­té­resse à tout ce qui est inté­res­sant. Elle connaît les Hals­worth. Elle sait des choses sur eux.

— Et tu veux savoir quoi, exactement ?

— Tout. Qui elle est, d’où elle vient, ce qu’elle pos­sède. Et sur­tout, quels sont ses liens avec la plan­ta­tion Halsworth.

Gerald sou­pi­ra, mais Mau­gham vit briller dans ses yeux cette lueur de curio­si­té qui ne le quit­tait jamais tout à fait. Gerald aimait fouiller dans les secrets des autres — c’é­tait une des rai­sons pour les­quelles ils s’en­ten­daient si bien.

— Je ver­rai ce que je peux trou­ver. Camp­bell Street connaît tout le monde.

— Pas Camp­bell Street. Mau­gham réflé­chit. Beach Street plu­tôt. Les mar­chands chi­nois. Les Peranakan.

— Tu veux que j’aille traî­ner chez les marchands ?

— Je veux que tu écoutes. Que tu poses des ques­tions. Que tu rap­portes ce qu’on te dit.

Gerald hocha la tête. C’é­tait ce qu’il fai­sait de mieux, après tout — écou­ter, ques­tion­ner, rap­por­ter. Le chas­seur d’his­toires au ser­vice du romancier.

✦

Cette nuit-là, Mau­gham ne dor­mit pas bien.

Il rêva de bateaux — un paque­bot tra­ver­sant l’o­céan Indien, des pas­sa­gers en cos­tume colo­nial, un corps bas­cu­lant par-des­sus le bas­tin­gage dans l’obs­cu­ri­té. Il se réveilla en sueur, le cœur bat­tant, sans com­prendre pour­quoi ce rêve l’a­vait tant troublé.

La chambre était plon­gée dans le noir. Par la fenêtre entrou­verte, il enten­dait les bruits de la nuit tro­pi­cale — le chant des insectes, le cri d’un oiseau, quelque part au loin le tin­te­ment d’une cloche de temple.

Il se leva, but un verre d’eau, s’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer était noire, sans lune. On ne voyait rien, mais on la sen­tait — cette masse immense, indif­fé­rente, qui avait englou­ti tant de secrets au fil des siècles.

Trente ans, avait dit Hals­worth. Trente ans qu’il était à Penang. Qu’a­vait-il fui, en quit­tant l’An­gle­terre ? Qu’a­vait-il lais­sé der­rière lui, de l’autre côté de l’océan ?

Et le télé­gramme — que conte­nait-il ? Quelles nou­velles pou­vaient ter­ri­fier à ce point un homme qui sem­blait avoir tout — la for­tune, la res­pec­ta­bi­li­té, une épouse convenable ?

Mau­gham retour­na se cou­cher, mais le som­meil ne revint pas. Il res­ta éten­du dans l’obs­cu­ri­té, les yeux ouverts, à écou­ter les bruits de la nuit et à se deman­der pour­quoi l’his­toire des Hals­worth l’ob­sé­dait à ce point.

Ce n’é­tait pas la pre­mière fois qu’il flai­rait un secret chez les colo­niaux. Ils en avaient tous — des maî­tresses, des dettes, des enfants illé­gi­times, des faillites maquillées. Les colo­nies étaient un refuge pour ceux qui vou­laient recom­men­cer, deve­nir quel­qu’un d’autre, échap­per à leur passé.

Mais le secret des Hals­worth lui sem­blait dif­fé­rent. Plus pro­fond. Plus ancien.

Il pen­sa à Madame Khoo, à son sou­rire énig­ma­tique, à cette phrase lan­cée comme un défi : “Nous étions là avant les Anglais. Nous serons là après.” Elle savait quelque chose, c’é­tait évident. Quelque chose que Mar­jo­rie savait aus­si, ou soup­çon­nait. Quelque chose que Geof­frey por­tait depuis trente ans comme une pierre au cou.

Demain, se dit Mau­gham. Demain je saurai.

Mais au fond de lui, il savait que ce n’é­tait pas vrai. Les secrets les plus pro­fonds ne se révé­laient pas en un jour. Il fal­lait creu­ser, attendre, obser­ver. Lais­ser les gens se tra­hir eux-mêmes, comme ils finis­saient tou­jours par le faire.

Le som­meil finit par le prendre, quelque part entre la nuit et l’aube. Il rêva encore de bateaux, d’o­céans, de corps qui tom­baient dans le noir.

Quand il se réveilla, le soleil était déjà haut et Gerald frap­pait à la porte com­mu­ni­cante avec des nouvelles.

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CHA­PITRE XI

Ven­dre­di 22 novembre 1957

 

Le cabi­net du Dr Alber­to Inclán se trou­vait dans une rue tran­quille de la Vieille Havane, à deux pas de la Pla­za Vie­ja. Un immeuble colo­nial à la façade décré­pite, avec un bal­con de fer for­gé qui mena­çait de s’effondrer et des volets verts que le soleil avait déla­vés jusqu’à l’os. Une plaque de cuivre ter­nie, à côté de la porte, indi­quait : Dr. A. Inclán — Médi­co Legis­ta.

Neville avait trou­vé l’adresse dans l’annuaire de l’hôtel, après une nuit d’insomnie pas­sée à retour­ner dans sa tête ce que Bebo lui avait dit. Le limey a fait du bon tra­vail. Si les Amé­ri­cains savaient qu’un Bri­tan­nique était impli­qué, alors d’autres savaient aus­si. Et si d’autres savaient, alors peut-être que le méde­cin légiste — l’homme qui avait exa­mi­né le corps d’Estévez, qui avait signé le cer­ti­fi­cat de décès — savait quelque chose lui aussi.

Il pous­sa la porte, qui s’ouvrit sur un esca­lier étroit et sombre. Une odeur de dés­in­fec­tant et de vieux papier flot­tait dans l’air, mêlée à quelque chose d’autre — une odeur plus lourde, plus orga­nique, que Neville pré­fé­ra ne pas iden­ti­fier. Il mon­ta les marches, ses pas réson­nant sur les car­reaux de céra­mique fêlés, et arri­va devant une porte vitrée sur laquelle le nom du méde­cin était peint en lettres noires.

Il frap­pa. Pas de réponse.

Il frap­pa de nou­veau, plus fort. Tou­jours rien.

Il allait rebrous­ser che­min quand la porte s’ouvrit brus­que­ment. Un homme appa­rut — petit, voû­té, la soixan­taine avan­cée, avec un visage creu­sé de rides pro­fondes et des yeux qui sem­blaient avoir vu trop de choses pour gar­der la moindre illu­sion sur la nature humaine. Il por­tait une blouse blanche tachée et tenait à la main un sand­wich à moi­tié mangé.

« Oui ? »

« Dr Inclán ? Je m’appelle Plun­kett. Je suis jour­na­liste. Jour­na­liste bri­tan­nique. » Le men­songe lui était venu natu­rel­le­ment, sans qu’il ait besoin d’y réflé­chir. « Je vou­drais vous poser quelques ques­tions sur la mort de Rei­nal­do Estévez. »

Le visage du méde­cin se fer­ma ins­tan­ta­né­ment, comme une porte qu’on claque.

« Je n’ai rien à dire. L’affaire est clas­sée. Crise car­diaque. C’est ce que dit le certificat. »

Il fit mine de refer­mer la porte, mais Neville avan­ça le pied — un geste qu’il n’avait jamais fait de sa vie, un geste de détec­tive de ciné­ma qui lui sem­bla, au moment où il le fit, pro­fon­dé­ment ridicule.

« S’il vous plaît, doc­teur. Cinq minutes. C’est tout ce que je demande. »

Le Dr Inclán le regar­da lon­gue­ment, ses yeux fati­gués scru­tant son visage. Puis il sou­pi­ra — un sou­pir qui sem­blait venir du fond de son âme — et s’effaça pour le lais­ser entrer.

*

Le cabi­net était petit, encom­bré, avec des éta­gères qui ployaient sous le poids de livres et de dos­siers, un bureau cou­vert de papiers, et dans un coin, une table d’examen recou­verte d’un drap blanc qui avait connu des jours meilleurs. Aux murs, des diplômes enca­drés — Uni­ver­si­té de Bar­ce­lone, 1918 — et des pho­to­gra­phies jau­nies mon­trant un jeune homme sou­riant devant des bâti­ments que Neville ne recon­nut pas.

« Asseyez-vous, dit le méde­cin en dési­gnant une chaise. Mais je vous pré­viens : je n’ai rien à vous dire. »

Neville s’assit. Le Dr Inclán contour­na son bureau, s’installa dans un fau­teuil qui grin­ça sous son poids, et ter­mi­na son sand­wich en silence, comme s’il avait oublié la pré­sence de son visiteur.

« Vous avez exa­mi­né le corps d’Estévez », dit Neville.

Ce n’était pas une question.

« J’examine beau­coup de corps. C’est mon métier. » Le méde­cin essuya ses mains sur sa blouse, ouvrit un tiroir, en sor­tit un paquet de ciga­rettes. « Vous en vou­lez une ? »

« Non, merci. »

« Vous avez tort. C’est le seul plai­sir qui me reste. » Il allu­ma une ciga­rette, tira une longue bouf­fée. « Esté­vez. Oui, je l’ai exa­mi­né. Infarc­tus aigu du myo­carde. Crise car­diaque mas­sive. Mort ins­tan­ta­née, ou presque. C’est ce que dit le rap­port. C’est ce que dit le certificat. »

« Et c’est ce que vous avez vu ? »

Le silence qui sui­vit fut long, pesant. Le Dr Inclán fumait sa ciga­rette, les yeux fixés sur un point au-delà de l’épaule de Neville, comme s’il regar­dait quelque chose que lui seul pou­vait voir.

« Vous savez ce que c’est, un méde­cin légiste ? dit-il fina­le­ment. C’est quelqu’un qui lit les corps. Les corps racontent des his­toires, señor Plun­kett. Des his­toires que per­sonne d’autre ne peut lire. La façon dont un homme est mort, ce qu’il a man­gé, ce qu’il a bu, s’il a souf­fert ou non — tout cela est ins­crit dans la chair, dans les os, dans les organes. Il suf­fit de savoir regarder. »

« Et qu’est-ce que le corps d’Estévez vous a raconté ? »

Le méde­cin écra­sa sa ciga­rette dans un cen­drier débor­dant de mégots, en allu­ma une autre aussitôt.

« Il m’a racon­té une his­toire de crise car­diaque. C’est ce que dit le rapport. »

« Mais ce n’est pas ce que vous avez vu. »

Ce n’était tou­jours pas une ques­tion. Neville avait com­pris — à la façon dont le méde­cin évi­tait son regard, à la façon dont il répé­tait les mêmes mots comme une for­mule apprise par cœur — qu’il cachait quelque chose.

Le Dr Inclán res­ta silen­cieux un long moment. Puis il dit, d’une voix très basse :

« Vous êtes vrai­ment journaliste ? »

« Non. »

L’aveu était sor­ti tout seul, sans que Neville ait eu le temps de le rete­nir. Quelque chose dans le regard du méde­cin — cette las­si­tude, cette rési­gna­tion — l’avait pous­sé à dire la vérité.

« Je m’en dou­tais. Les jour­na­listes ne posent pas ce genre de ques­tions. Ils prennent ce qu’on leur donne et ils repartent. » Le méde­cin tira une bouf­fée de sa ciga­rette. « Alors, qui êtes-vous vraiment ? »

« Quelqu’un qui veut savoir ce qui est arri­vé à Esté­vez. Quelqu’un qui a vu quelque chose, le soir avant sa mort, et qui n’arrive pas à l’oublier. »

« Et qu’est-ce que vous avez vu ? »

Neville hési­ta. Pou­vait-il faire confiance à cet homme ? Il ne le connais­sait pas, ne savait rien de lui, sinon qu’il était méde­cin légiste et qu’il avait signé un cer­ti­fi­cat de décès qui était peut-être un mensonge.

Mais quelque chose lui disait que le Dr Inclán n’était pas un men­teur par nature. C’était un homme qui avait men­ti parce qu’on l’y avait obli­gé — un homme qui por­tait le poids de ce men­songe comme un fardeau.

« J’ai vu un homme remettre une enve­loppe à Esté­vez, dit-il. Le soir avant sa mort. Sur la ter­rasse du Nacional. »

Le visage du méde­cin ne chan­gea pas, mais quelque chose pas­sa dans ses yeux — une lueur, un frémissement.

« Une enve­loppe », répéta-t-il.

« Oui. Et le len­de­main, Esté­vez était mort. »

Le silence retom­ba entre eux. Le Dr Inclán fumait sa ciga­rette, les yeux per­dus dans le vide. Puis il dit :

« Fer­mez la porte. »

Neville se leva, fer­ma la porte du cabi­net. Quand il se ras­sit, le méde­cin avait chan­gé — son visage s’était dur­ci, ses épaules s’étaient redres­sées, comme s’il avait pris une décision.

« Ce que je vais vous dire, je ne l’ai jamais dit à per­sonne. Et si vous répé­tez mes paroles, je nie­rai tout. Vous comprenez ? »

« Je comprends. »

Le méde­cin écra­sa sa ciga­rette, croi­sa les mains sur son bureau.

« Rei­nal­do Esté­vez n’est pas mort d’une crise cardiaque. »

*

Les mots res­tèrent sus­pen­dus dans l’air, lourds de tout ce qu’ils impliquaient.

« Com­ment est-il mort ? » deman­da Neville.

« Par injec­tion. Une sub­stance — je ne sais pas laquelle exac­te­ment, je n’avais pas les moyens de faire une ana­lyse toxi­co­lo­gique com­plète — qui a pro­vo­qué un arrêt car­diaque. De l’extérieur, ça res­semble à une crise car­diaque natu­relle. Mais quand on regarde de près… »

« Quand on regarde de près ? »

« Il y avait une marque. Une petite marque de piqûre, sur le côté du cou. Presque invi­sible — il fal­lait vrai­ment cher­cher pour la trou­ver. Mais elle était là. »

Neville pen­sa à ce que Connie lui avait dit — qu’Estévez avait peur, qu’il sur­sau­tait au moindre bruit. Et main­te­nant, il com­pre­nait pour­quoi. Esté­vez savait qu’on allait le tuer. Il savait com­ment on allait le tuer. Et il n’avait rien pu faire pour l’empêcher.

« Pour­quoi avez-vous signé le cer­ti­fi­cat ? deman­da-t-il. Pour­quoi avez-vous menti ? »

Le visage du méde­cin se cris­pa, et Neville vit quelque chose qui res­sem­blait à de la honte — une honte pro­fonde, dou­lou­reuse, qui le ron­geait de l’intérieur.

« Parce qu’on me l’a deman­dé. Parce qu’on m’a fait com­prendre que si je ne le fai­sais pas… » Il s’interrompit, secoua la tête. « J’ai soixante-trois ans, señor Plun­kett. J’ai une femme, des enfants, des petits-enfants. J’ai sur­vé­cu à la guerre civile espa­gnole, à l’exil, à trente ans de pra­tique dans un pays qui n’est pas le mien. Je ne suis pas un héros. Je suis un vieil homme fati­gué qui veut mou­rir dans son lit. »

« Qui vous a deman­dé de mentir ? »

Le méde­cin hési­ta lon­gue­ment avant de répondre.

« Un homme est venu me voir, le matin où j’ai exa­mi­né le corps. Un homme que je n’avais jamais vu. Il m’a dit qu’il repré­sen­tait cer­tains inté­rêts — il n’a pas pré­ci­sé les­quels. Il m’a dit que la mort d’Estévez était une crise car­diaque, et que c’était ce que je devais écrire dans mon rap­port. Il m’a dit que si j’écrivais autre chose… » Le méde­cin fer­ma les yeux un ins­tant. « Il n’a pas eu besoin de finir sa phrase. J’ai compris. »

« Cet homme — vous pou­vez le décrire ? »

« Taille moyenne. Cor­pu­lence moyenne. Cos­tume gris. Un visage… ordi­naire. Le genre de visage qu’on oublie. »

Le cœur de Neville s’arrêta un ins­tant. Taille moyenne. Cor­pu­lence moyenne. Cos­tume gris. Visage ordi­naire. C’était la même des­crip­tion. La même personne.

L’homme à l’enveloppe.

« Il était bri­tan­nique ? » deman­da-t-il, la gorge serrée.

Le méde­cin réfléchit.

« Son espa­gnol était bon, mais avec un accent. Pas amé­ri­cain — j’aurais recon­nu l’accent amé­ri­cain. Euro­péen, peut-être. Bri­tan­nique ? » Il haus­sa les épaules. « C’est pos­sible. Je ne sau­rais pas dire. »

Neville se leva, les jambes trem­blantes. Il avait ce qu’il était venu cher­cher — la confir­ma­tion que ses soup­çons étaient fon­dés, qu’Estévez avait été assas­si­né, que l’homme à l’enveloppe était aus­si l’homme qui avait fait pres­sion sur le méde­cin légiste.

« Mer­ci, dit-il. Pour ce que vous m’avez dit. Je sais que ce n’était pas facile. »

Le Dr Inclán le regar­da avec une expres­sion qui mêlait la fatigue et quelque chose d’autre — du sou­la­ge­ment, peut-être, d’avoir enfin pu dire la véri­té à quelqu’un.

« Señor Plun­kett, dit-il, je ne sais pas qui vous êtes ni pour­quoi vous faites cela. Mais je vais vous dire une chose : l’homme qui est venu me voir, celui qui m’a deman­dé de men­tir… il n’était pas seul. Il y avait quelqu’un dans la voi­ture, dehors. Quelqu’un qui atten­dait. Je n’ai pas vu son visage — les vitres étaient tein­tées — mais j’ai vu la plaque d’immatriculation. »

« Quelle plaque ? »

« Une plaque diplo­ma­tique. Corps diplo­ma­tique. Les lettres CD, vous savez. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine. Une plaque diplo­ma­tique. Ce qui signi­fiait que la voi­ture appar­te­nait à une ambas­sade — amé­ri­caine, bri­tan­nique, ou autre.

« Vous vous sou­ve­nez du numéro ? »

Le méde­cin secoua la tête.

« Non. Je n’ai pas fait atten­tion. J’étais trop… » Il cher­cha le mot. « Trop effrayé pour faire atten­tion aux détails. »

Neville hocha la tête. C’était com­pré­hen­sible. La peur avait ce pou­voir — elle effa­çait les détails, brouillait les sou­ve­nirs, ne lais­sait que l’essentiel : la menace, et la néces­si­té de survivre.

« Une der­nière ques­tion, dit-il. La marque de piqûre — sur le cou d’Estévez. Où exactement ? »

Le méde­cin por­ta la main à son propre cou, indi­qua un point juste sous l’oreille droite.

« Là. À la jonc­tion de la caro­tide et de la jugu­laire. L’endroit idéal pour une injec­tion rapide. Quelqu’un qui savait ce qu’il fai­sait. Un professionnel. »

Un pro­fes­sion­nel. Le mot réson­na dans la tête de Neville tan­dis qu’il des­cen­dait l’escalier et sor­tait dans la lumière aveu­glante de l’après-midi.

Un pro­fes­sion­nel bri­tan­nique, pro­ba­ble­ment. Quelqu’un qui tra­vaillait pour l’ambassade, qui avait accès à une voi­ture diplo­ma­tique, qui savait com­ment tuer un homme sans lais­ser de traces.

Quelqu’un que Neville connais­sait peut-être.

Il regar­da sa montre. Deux heures et demie. Dans trente minutes, il avait ren­dez-vous avec Elena.

Il héla un taxi et don­na l’adresse du Nacional.

*

Dans le taxi qui le rame­nait vers le Veda­do, Neville essaya de mettre de l’ordre dans ce qu’il savait.

Esté­vez avait été assas­si­né — c’était main­te­nant une cer­ti­tude. Assas­si­né par injec­tion, par quelqu’un qui savait ce qu’il fai­sait. L’homme à l’enveloppe — le même homme qui avait fait pres­sion sur le méde­cin légiste — était pro­ba­ble­ment bri­tan­nique, et uti­li­sait une voi­ture diplomatique.

Ce qui signi­fiait qu’il tra­vaillait pour l’ambassade. Pour le MI6.

Un col­lègue de Neville.

Il essaya de pas­ser en revue les visages qu’il croi­sait chaque jour à l’ambassade. L’ambassadeur — non, impos­sible, trop visible, trop impor­tant. L’attaché mili­taire — peut-être, mais il était trop grand, trop recon­nais­sable. Le pre­mier secré­taire — non, il était arri­vé il y a six mois seule­ment, après la mort d’Estévez…

Et puis il y avait les autres. Les ombres. Ceux dont per­sonne ne par­lait, dont per­sonne ne connais­sait vrai­ment la fonc­tion. Ceux qui occu­paient des bureaux sans plaque, comme le sien, et qui fai­saient un tra­vail que per­sonne ne mentionnait.

L’un d’entre eux était un assassin.

Le taxi s’arrêta devant le Nacio­nal. Neville paya, sor­tit, tra­ver­sa le hall d’un pas rapide.

Il était temps de voir Elena.

Il était temps de savoir ce qu’elle savait.

CHA­PITRE XII

Ven­dre­di 22 novembre 1957 (suite)

 

La suite 508 se trou­vait au bout d’un cou­loir silen­cieux, loin des ascen­seurs et des bruits de l’hôtel. Neville s’arrêta devant la porte, le cœur bat­tant, et res­ta un moment immo­bile. Il ne savait pas ce qu’il allait trou­ver der­rière cette porte. Il ne savait pas ce qu’Elena vou­lait lui mon­trer, ni pour­quoi elle l’avait convo­qué ici, dans sa suite, plu­tôt que dans un lieu public.

Il frap­pa. Trois coups, légers.

La porte s’ouvrit presque aus­si­tôt, comme si Ele­na l’attendait juste derrière.

« Entrez, dit-elle. Vite. »

Il entra. Elle refer­ma la porte der­rière lui, tour­na le verrou.

La suite était vaste, luxueuse — salon, chambre, salle de bains, le tout déco­ré dans ce style his­pa­no-colo­nial que le Nacio­nal affec­tion­nait. Des meubles d’acajou, des tapis per­sans, des rideaux de velours qui fil­traient la lumière de l’après-midi. Sur une table basse, une cafe­tière et deux tasses attendaient.

Ele­na por­tait une robe simple, bleu marine, sans bijoux. Ses che­veux étaient tou­jours tirés en arrière, mais quelques mèches s’en échap­paient, lui don­nant un air moins sévère que lors de leur pre­mière ren­contre. Elle avait les yeux cer­nés, le teint pâle — les signes d’une femme qui ne dor­mait plus.

« Asseyez-vous, dit-elle en dési­gnant un fau­teuil. Vous vou­lez du café ? »

« Volon­tiers. »

Elle ser­vit deux tasses, lui en ten­dit une, s’assit en face de lui. Un silence s’installa entre eux, char­gé de tout ce qu’ils ne s’étaient pas encore dit.

« Vous avez conti­nué à poser des ques­tions », dit-elle fina­le­ment. Ce n’était pas un reproche — plu­tôt une constatation.

« Oui. »

« Et qu’avez-vous appris ? »

Neville hési­ta. Pou­vait-il lui faire confiance ? Elle était la fille d’Estévez — elle avait toutes les rai­sons de vou­loir connaître la véri­té sur la mort de son père. Mais elle était aus­si une incon­nue, quelqu’un dont il ne savait presque rien.

Il déci­da de prendre le risque.

« J’ai appris que votre père n’est pas mort d’une crise cardiaque. »

Le visage d’Elena ne chan­gea pas. Elle avait dû s’y attendre.

« Com­ment ? »

« Injec­tion. Une sub­stance qui a pro­vo­qué un arrêt car­diaque. Le méde­cin légiste a trou­vé une marque de piqûre sur son cou. »

« Le Dr Inclán vous a dit ça ? »

« Vous le connaissez ? »

« Je l’ai ren­con­tré. Après les funé­railles. J’ai essayé de lui poser des ques­tions, mais il a refu­sé de me par­ler. Il avait peur. » Elle but une gor­gée de café, repo­sa la tasse. « Vous avez réus­si là où j’ai échoué, mon­sieur Plun­kett. C’est… impres­sion­nant. Pour un ven­deur de machines textiles. »

Il y avait une pointe d’ironie dans sa voix, mais pas de méchanceté.

« Je ne suis pas vrai­ment ven­deur de machines tex­tiles, admit Neville. Mais vous le saviez déjà, je suppose. »

« Je m’en dou­tais. » Elle le regar­da droit dans les yeux. « Qu’êtes-vous vrai­ment ? Un espion ? Un agent secret britannique ? »

Le mot, pro­non­cé à voix haute, sem­bla absurde. Neville faillit rire.

« Offi­ciel­le­ment, oui. Offi­cieu­se­ment… » Il haus­sa les épaules. « Je suis un homme qui observe sans com­prendre, qui écrit des rap­ports que per­sonne ne lit, qui passe ses soi­rées seul au bar d’un hôtel. Pas exac­te­ment James Bond. »

« Non, dit Ele­na avec un sou­rire mince. Pas exac­te­ment. Mais peut-être que c’est mieux ain­si. James Bond n’aurait pas posé les bonnes ques­tions. Il aurait tiré sur quelqu’un et l’affaire aurait été réglée. Vous, vous cher­chez la véri­té. C’est plus rare. Et plus dangereux. »

Elle se leva, alla vers un secré­taire dans le coin du salon, ouvrit un tiroir. Elle en sor­tit une enve­loppe — grande, brune, usée aux coins — et revint s’asseoir en face de Neville.

« Je vais vous mon­trer quelque chose, dit-elle. Quelque chose que j’ai trou­vé dans les affaires de mon père, après sa mort. Quelque chose qu’il cachait. »

Elle ouvrit l’enveloppe, en sor­tit une pho­to­gra­phie, la posa sur la table basse entre eux.

« Regar­dez. »

*

La pho­to­gra­phie était en noir et blanc, légè­re­ment floue, prise de loin avec un télé­ob­jec­tif. Elle mon­trait un groupe d’hommes assis autour d’une table, dans ce qui res­sem­blait à un res­tau­rant ou un club pri­vé. Cinq hommes, en cos­tume, qui dis­cu­taient avec l’air sérieux de gens qui parlent affaires.

Neville recon­nut Esté­vez au centre — plus jeune de quelques années, peut-être, mais recon­nais­sable à sa sta­ture et à son port de tête. À sa droite, un homme cor­pu­lent qu’il ne connais­sait pas. À sa gauche, deux autres inconnus.

Et au bord du cadre, presque cou­pé par le cadrage, un cin­quième homme. De pro­fil, à moi­tié dans l’ombre.

Un homme de taille moyenne. Cos­tume gris. Visage ordinaire.

Le cœur de Neville s’arrêta.

« Vous le recon­nais­sez ? » deman­da Elena.

Il secoua la tête, mais c’était un men­songe. Il ne recon­nais­sait pas le visage — il ne l’avait jamais vu de face — mais il recon­nais­sait la sil­houette, la pos­ture, cette façon de se tenir légè­re­ment en retrait, comme quelqu’un qui veut obser­ver sans être observé.

L’homme à l’enveloppe.

« Cette pho­to a été prise il y a six mois, dit Ele­na. Mon père la gar­dait dans un coffre, à la banque. Je l’ai trou­vée quand j’ai ouvert le coffre, après sa mort. Il y avait aus­si des docu­ments — des papiers que je n’ai pas com­pris, des chiffres, des noms. Mais cette pho­to… » Elle la reprit, la regar­da lon­gue­ment. « Cette pho­to, je savais qu’elle était impor­tante. Je ne savais pas pour­quoi, mais je le savais. »

« Qui sont ces hommes ? Les autres, autour de la table ? »

Ele­na poin­ta du doigt l’homme cor­pu­lent à droite d’Estévez.

« Celui-là, c’est Meyer Lans­ky. Le mafieux amé­ri­cain. Celui qui contrôle les casi­nos de La Havane. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine. Lans­ky. Le nom reve­nait sans cesse, comme un refrain sinistre.

« Et les deux autres ? »

« Je ne sais pas. Des asso­ciés de Lans­ky, pro­ba­ble­ment. Ou des inter­mé­diaires. Mon père avait des affaires avec beau­coup de gens. » Elle poin­ta du doigt l’homme au bord du cadre. « Mais celui-là — celui qui est presque cou­pé — c’est lui qui m’intéresse. Parce que je l’ai vu. »

« Où ? »

« Ici. Au Nacio­nal. Deux semaines avant la mort de mon père. Je suis venue lui rendre visite — il séjour­nait à l’hôtel depuis quelques jours, pour des affaires. Et je l’ai vu, dans le hall, qui par­lait avec cet homme. Ils étaient dans un coin, près des ascen­seurs. Ils par­laient à voix basse, comme des conspi­ra­teurs. Et quand mon père m’a vue arri­ver, il s’est écar­té brus­que­ment, comme s’il avait été pris en faute. »

« Vous lui avez deman­dé qui c’était ? »

« Oui. Il a dit que c’était un contact d’affaires. Un Euro­péen, quelque chose comme ça. Il n’a pas vou­lu en dire plus. » Elle repo­sa la pho­to sur la table. « Mais main­te­nant, avec ce que vous me dites — l’enveloppe, la ter­rasse, le soir avant sa mort… Je crois que c’est le même homme. L’homme qui a tué mon père. »

Neville regar­da la pho­to­gra­phie, essayant de dis­cer­ner les traits de l’homme dans l’ombre. Mais le cadrage était trop ser­ré, la qua­li­té trop médiocre. On ne voyait qu’un pro­fil flou, une sil­houette sans visage.

« Cette pho­to, dit-il, vous savez qui l’a prise ? »

« Non. Elle était dans le coffre, sans expli­ca­tion. Mon père col­lec­tion­nait ce genre de choses — des pho­tos, des docu­ments, des preuves. Il disait que c’était son assu­rance-vie. » Elle eut un rire amer. « Visi­ble­ment, ça n’a pas suffi. »

Neville réflé­chit. Si Esté­vez avait cette pho­to dans son coffre, c’est qu’elle avait une valeur. Peut-être était-ce une preuve de quelque chose — une réunion com­pro­met­tante, une alliance secrète, un accord illi­cite. Et peut-être que l’homme au bord du cadre — l’homme à l’enveloppe — avait vou­lu récu­pé­rer cette pho­to. Ou faire taire celui qui la possédait.

« Les docu­ments que vous avez trou­vés, dit-il. Ceux que vous n’avez pas com­pris. Vous les avez encore ? »

Ele­na hocha la tête.

« Ils sont ici. Dans le coffre de la suite. »

Elle se leva de nou­veau, alla vers un tableau accro­ché au mur — une marine quel­conque, des bateaux sur une mer d’huile — et le fit pivo­ter, révé­lant un petit coffre-fort encas­tré. Elle com­po­sa une com­bi­nai­son, ouvrit la porte, en sor­tit une liasse de papiers.

« Tenez, dit-elle en les posant devant Neville. Regar­dez. Peut-être que vous com­pren­drez quelque chose que je n’ai pas compris. »

*

Neville pas­sa l’heure sui­vante à exa­mi­ner les docu­ments. C’était un mélange hété­ro­clite — des rele­vés ban­caires, des lettres, des télé­grammes, des notes manus­crites dans une écri­ture qu’il sup­po­sait être celle d’Estévez. Cer­tains étaient en espa­gnol, d’autres en anglais, quelques-uns dans ce qui res­sem­blait à du code — des séries de chiffres et de lettres qui ne cor­res­pon­daient à rien d’évident.

Mais peu à peu, un tableau com­men­çait à se dessiner.

Esté­vez, appa­rem­ment, avait joué un double jeu. D’un côté, il fai­sait des affaires avec Lans­ky et la mafia amé­ri­caine — blan­chi­ment d’argent à tra­vers ses raf­fi­ne­ries de sucre, si Neville com­pre­nait bien les rele­vés ban­caires. De l’autre, il trans­met­tait des infor­ma­tions à quelqu’un d’autre — les télé­grammes fai­saient réfé­rence à des « livrai­sons » et à des « rap­ports » envoyés à une adresse codée.

Et puis il y avait les notes manus­crites. Des noms, des dates, des sommes d’argent. Et une phrase, grif­fon­née dans la marge d’un rele­vé ban­caire, qui fit s’arrêter le cœur de Neville :

M26J — 50 000 $ — via contact britannique.

M26J. Le Mou­ve­ment du 26 Juillet. Les rebelles de Castro.

Esté­vez finan­çait la révolution.

« Vous com­pre­nez quelque chose ? » deman­da Ele­na, qui l’avait obser­vé en silence pen­dant qu’il lisait.

Neville leva les yeux.

« Votre père… » Il cher­cha ses mots. « Votre père jouait sur plu­sieurs tableaux. Il fai­sait des affaires avec la mafia amé­ri­caine. Mais en même temps, il finan­çait les rebelles de Cas­tro. Et il trans­met­tait des infor­ma­tions à… quelqu’un. Un contact bri­tan­nique, d’après ce que je lis ici. »

Le visage d’Elena pâlit.

« Les rebelles ? Mon père finan­çait Castro ? »

« C’est ce que sug­gèrent ces docu­ments. » Neville dési­gna la note dans la marge. « M26J — c’est le Mou­ve­ment du 26 Juillet. Cin­quante mille dol­lars, via un contact britannique. »

Ele­na se lais­sa tom­ber dans son fau­teuil, comme si ses jambes ne la por­taient plus.

« Je ne savais pas, mur­mu­ra-t-elle. Il ne m’a jamais rien dit. Je croyais qu’il sou­te­nait Batis­ta — tout le monde le croyait. Il allait aux récep­tions offi­cielles, il ser­rait la main des ministres, il… » Elle s’interrompit, secoua la tête. « Pour­quoi ? Pour­quoi aurait-il fait ça ? »

« Peut-être qu’il voyait ce qui allait arri­ver. Peut-être qu’il vou­lait être du bon côté quand le régime tom­be­rait. Ou peut-être… » Neville hési­ta. « Peut-être qu’il croyait vrai­ment en quelque chose. En un Cuba dif­fé­rent. Meilleur. »

Ele­na res­ta silen­cieuse un long moment. Puis elle dit, d’une voix très basse :

« Le contact bri­tan­nique. Vous pen­sez que c’est l’homme sur la pho­to ? L’homme qui l’a tué ? »

« C’est pos­sible. Si votre père était un infor­ma­teur du MI6 — s’il trans­met­tait des infor­ma­tions sur Lans­ky, sur Batis­ta, sur les rebelles — alors ce contact bri­tan­nique était son offi­cier trai­tant. La per­sonne à qui il fai­sait ses rapports. »

« Et cette per­sonne l’aurait tué ? Pourquoi ? »

C’était la ques­tion cen­trale. Pour­quoi un offi­cier du MI6 tue­rait-il son propre informateur ?

Neville regar­da les docu­ments épar­pillés sur la table. Les rele­vés ban­caires, les télé­grammes, les notes manus­crites. Et sou­dain, il comprit.

« Le far­deau, dit-il.

« Par­don ? »

« Quelqu’un m’a dit que votre père por­tait un far­deau qui n’était pas le sien. Je crois com­prendre main­te­nant ce que ça signi­fie. » Il dési­gna les docu­ments. « Votre père savait des choses. Des choses sur la mafia, sur le régime, sur les rebelles. Des choses sur son contact bri­tan­nique, peut-être. Il avait des preuves — ces pho­tos, ces docu­ments. Et à un moment don­né, il est deve­nu trop dan­ge­reux. Il en savait trop. »

« Alors on l’a fait taire. »

« Oui. On l’a fait taire. »

Le silence retom­ba entre eux, lourd de tout ce qu’ils venaient de com­prendre. Esté­vez n’était pas seule­ment une vic­time — c’était un homme qui avait joué avec le feu, qui avait dan­sé sur le fil du rasoir entre des forces qui le dépas­saient. Et quand l’une de ces forces avait déci­dé qu’il était deve­nu trop encombrant…

« Je veux savoir qui, dit Ele­na. Je veux savoir qui a tué mon père. »

« Moi aussi. »

Elle le regar­da lon­gue­ment, ses yeux noirs scru­tant les siens.

« Vous êtes prêt à aller jusqu’au bout ? Même si ça signi­fie décou­vrir que l’assassin est un de vos col­lègues ? Un de vos compatriotes ? »

Neville pen­sa à l’ambassade, aux cou­loirs qu’il tra­ver­sait chaque jour, aux visages qu’il croi­sait sans vrai­ment les voir. L’un de ces visages appar­te­nait à un assas­sin. L’un de ces hommes avait tué Esté­vez, puis fait pres­sion sur le méde­cin légiste, puis dis­pa­ru dans l’ombre comme s’il n’avait jamais existé.

« Oui, dit-il. Je suis prêt. »

Ele­na hocha la tête. Puis elle se pen­cha vers lui, prit sa main dans la sienne. Sa peau était chaude, ses doigts fermes.

« Alors nous allons le trou­ver ensemble, dit-elle. Nous allons trou­ver l’homme qui a tué mon père. Et nous allons lui faire payer. »

Ce n’était pas une pro­messe — c’était un ser­ment. Et Neville, en le pro­non­çant à son tour, sut qu’il venait de fran­chir une ligne qu’il ne pour­rait plus jamais retraverser.

Il n’était plus un simple témoin.

Il était deve­nu un chasseur. 

CHA­PITRE XIII

Dimanche 24 novembre 1957

 

Il débar­qua comme une tempête.

Neville était au bar depuis une heure, à sa place habi­tuelle, res­sas­sant ce qu’il avait appris chez Ele­na deux jours plus tôt, quand la porte s’ouvrit avec fra­cas et qu’un homme entra — grand, mas­sif, la barbe grise taillée court, vêtu d’une che­mise de pêcheur et d’un pan­ta­lon de toile frois­sé qui aurait fait scan­dale dans n’importe quel autre éta­blis­se­ment de cette caté­go­rie. Mais cet homme n’était pas n’importe qui, et le Nacio­nal n’était pas n’importe quel hôtel.

Ernest Heming­way tra­ver­sa le hall comme s’il lui appar­te­nait, salua le por­tier d’une claque dans le dos, lan­ça une plai­san­te­rie au récep­tion­niste qui rit trop fort, et fit son entrée au bar avec l’assurance d’un tore­ro péné­trant dans l’arène.

« Dai­qui­ris pour tout le monde ! » ton­na-t-il en s’accoudant au comp­toir. « Et pas ces machins pour tou­ristes — des vrais dai­qui­ris, comme Papa les aime. Peu de sucre, beau­coup de rhum, et du citron vert qui a encore la volon­té de vivre. »

Don Bebo, imper­tur­bable, com­men­ça à pré­pa­rer les cock­tails. Les autres clients du bar — une demi-dou­zaine de per­sonnes qui pre­naient l’apéritif — se retour­nèrent, cer­tains avec aga­ce­ment, d’autres avec cette expres­sion de ravis­se­ment qu’ont les gens ordi­naires quand ils se trouvent sou­dain en pré­sence d’une célébrité.

Neville, lui, res­ta immo­bile, obser­vant la scène avec un mélange de fas­ci­na­tion et d’appréhension. Il avait vu Heming­way de loin, quel­que­fois, au Flo­ri­di­ta ou sur le Malecón, mais jamais d’aussi près. L’homme était plus impo­sant qu’il ne l’avait ima­gi­né — pas seule­ment phy­si­que­ment, mais par cette pré­sence, cette éner­gie qui sem­blait rem­plir tout l’espace autour de lui et ne lais­ser de place pour per­sonne d’autre.

Heming­way prit le dai­qui­ri que Don Bebo lui ten­dait, le vida d’un trait, en com­man­da un autre.

« Salo­pe­rie de jour­née, dit-il à per­sonne en par­ti­cu­lier. J’ai essayé d’écrire. Trois heures devant la machine, et pas une phrase qui vaille quelque chose. Pas une. » Il secoua la tête avec dégoût. « Le pro­blème avec les livres sur Paris, c’est qu’il faut se sou­ve­nir de Paris. Et Paris, c’était il y a trente ans. Trente ans ! Com­ment vou­lez-vous vous sou­ve­nir de quelque chose qui s’est pas­sé il y a trente ans ? »

Il par­lait fort, assez fort pour que tout le bar l’entende, et Neville com­prit que c’était déli­bé­ré. Heming­way n’était pas le genre d’homme à avoir des conver­sa­tions pri­vées. Chaque mot qu’il pro­non­çait était une per­for­mance, des­ti­née à un public qu’il sup­po­sait tou­jours présent.

C’est alors que Greene entra.

*

Il y eut un moment — une frac­tion de seconde, peut-être — où les deux hommes se virent sans que per­sonne d’autre ne s’en aper­çoive. Greene s’était arrê­té à l’entrée du bar, son éter­nel verre de whis­ky pro­ba­ble­ment déjà com­man­dé men­ta­le­ment, et son regard avait croi­sé celui d’Hemingway. Quelque chose pas­sa entre eux — pas de l’hostilité, pas exac­te­ment, mais quelque chose de plus com­plexe, de plus ancien. La recon­nais­sance de deux fauves qui se retrouvent sur le même territoire.

Puis Heming­way sou­rit — un sou­rire large, car­nas­sier, qui n’avait rien d’amical.

« Gra­ham ! Bon sang, je ne savais pas que tu étais à La Havane. Viens boire un verre. Viens boire plu­sieurs verres. La soi­rée est jeune et le rhum est vieux. »

Greene s’approcha du comp­toir, com­man­da son whis­ky à Don Bebo, s’assit sur un tabou­ret à deux places d’Hemingway. Pas trop près, pas trop loin. Une dis­tance diplomatique.

« Ernest, dit-il avec un hoche­ment de tête. Tu as l’air en forme. »

« En forme ? Je suis une ruine, mon vieux. Une ruine ambu­lante. Le foie en com­pote, les genoux en miettes, et la tête pleine de fan­tômes. Mais je tiens debout. C’est déjà ça. » Heming­way vida son deuxième dai­qui­ri, en com­man­da un troi­sième. « Qu’est-ce qui t’amène ici ? Un nou­veau roman sur les catho­liques tor­tu­rés ? Un prêtre alcoo­lique dans un pays tropical ? »

Il y avait une pointe de moque­rie dans sa voix, mais Greene ne sem­bla pas s’en offenser.

« Quelque chose comme ça. Un roman d’espionnage, en fait. Une comédie. »

« Une comé­die d’espionnage ? Toi ? » Heming­way écla­ta de rire. « Je croyais que tu étais inca­pable d’écrire quelque chose de drôle. Tout ce que tu écris est si… » Il cher­cha le mot. « Si grave. Si lourd de sens. Si catholique. »

« C’est pos­sible. Mais cette fois, j’essaie autre chose. Un homme ordi­naire recru­té par les ser­vices secrets. Un ven­deur d’aspirateurs qui invente des agents et des com­plots pour gagner de l’argent. » Greene but une gor­gée de whis­ky. « Je pense que ça pour­rait être amusant. »

« Amu­sant. » Heming­way répé­ta le mot comme s’il le goû­tait, cher­chant à déter­mi­ner s’il était comes­tible. « L’amusement, c’est sur­fait. Ce qui compte, c’est la véri­té. La véri­té émo­tion­nelle. Faire res­sen­tir au lec­teur ce que les per­son­nages res­sentent. Si tu fais ça, tu n’as pas besoin d’être amu­sant. Tu n’as pas besoin d’être quoi que ce soit d’autre. »

« Et si la véri­té est amu­sante ? Si la vie est une farce ? »

« La vie n’est pas une farce. La vie est une tra­gé­die. » Heming­way se tour­na vers Greene, et pour la pre­mière fois, son expres­sion devint sérieuse. « Tu le sais aus­si bien que moi. Tu as vu ce que j’ai vu. La guerre. La mort. Les hommes qui tuent et les hommes qui meurent. Il n’y a rien de drôle là-dedans. Rien du tout. »

Le silence qui sui­vit fut char­gé de quelque chose que Neville ne com­pre­nait pas tout à fait — une his­toire com­mune, peut-être, ou sim­ple­ment cette recon­nais­sance mutuelle de deux hommes qui avaient tra­ver­sé les mêmes ténèbres et en étaient res­sor­tis différents.

*

Neville aurait vou­lu res­ter invi­sible, conti­nuer à obser­ver depuis sa place sans se faire remar­quer. Mais Heming­way avait d’autres plans.

« Hé, toi ! » L’écrivain s’était tour­né vers lui, le poin­tant du doigt. « Le type silen­cieux au bout du bar. Qu’est-ce que tu fais là, à nous regar­der comme un hibou ? Viens boire avec nous. »

Neville sen­tit le rouge lui mon­ter aux joues. Tous les regards du bar étaient main­te­nant bra­qués sur lui.

« Je… je ne vou­drais pas m’imposer, balbutia-t-il.

« S’imposer ? Per­sonne ne s’impose dans un bar. C’est fait pour ça, les bars — pour que les étran­gers deviennent des amis et que les amis deviennent des ivrognes. » Heming­way fit signe au tabou­ret vide à côté de lui. « Allez, viens. Com­ment tu t’appelles ? »

Neville se leva, s’approcha, s’assit sur le tabou­ret indi­qué. Il se sen­tait comme un éco­lier convo­qué chez le directeur.

« Plun­kett, dit-il. Neville Plunkett. »

« Plun­kett. » Heming­way goû­ta le nom comme il avait goû­té le mot « amu­sant ». « C’est un nom anglais, ça. Tu es anglais ? »

« Oui. »

« Et qu’est-ce que tu fais à La Havane, Plun­kett l’Anglais ? »

« Je… je vends des machines textiles. »

Heming­way le regar­da lon­gue­ment, ses yeux sombres scru­tant son visage avec une inten­si­té décon­cer­tante. Puis il écla­ta de rire.

« Des machines tex­tiles ! C’est la meilleure. Gra­ham, tu entends ça ? Le type vend des machines tex­tiles. » Il se pen­cha vers Neville, bais­sant la voix comme s’il lui confiait un secret. « Tu sais ce que je pense, Plun­kett ? Je pense que tu es un men­teur. Un men­teur de pre­mière classe. Tu ne vends pas plus de machines tex­tiles que moi je vends des aspirateurs. »

Neville ouvrit la bouche pour pro­tes­ter, mais Heming­way leva la main pour l’arrêter.

« Ne te fatigue pas. Je recon­nais un spook quand j’en vois un. J’en ai connu des dizaines, pen­dant la guerre. Des Amé­ri­cains, des Anglais, des Fran­çais. Ils ont tous le même regard — ce regard de type qui observe sans jamais rien dire, qui note tout dans sa tête et qui fait sem­blant d’être quelqu’un d’autre. » Il poin­ta le doigt vers Neville. « Toi, tu as ce regard. Tu l’as depuis que je suis entré dans ce bar. Tu nous observes, Gra­ham et moi, comme si tu pre­nais des notes pour un rapport. »

Greene, qui avait sui­vi l’échange en silence, intervint.

« Ernest a rai­son, mon­sieur Plun­kett. Vous avez le regard. Mais ne vous inquié­tez pas — nous ne vous dénon­ce­rons pas. Les écri­vains et les espions ont beau­coup en com­mun. Nous obser­vons, nous notons, nous fai­sons sem­blant d’être quelqu’un d’autre. La seule dif­fé­rence, c’est que nous, nous publions nos rapports. »

Heming­way rit de nou­veau, but une longue gor­gée de son daiquiri.

« Bien dit, Gra­ham. Bien dit. » Il se tour­na vers Neville. « Alors, Plun­kett l’espion, qu’est-ce que tu observes en ce moment ? Qu’est-ce qui se passe à La Havane qui mérite l’attention des ser­vices secrets britanniques ? »

C’était une ques­tion pié­gée, et Neville le savait. Mais quelque chose — le rhum, peut-être, ou sim­ple­ment la fatigue de men­tir — le pous­sa à répondre avec une hon­nê­te­té qu’il ne se connais­sait pas.

« Un homme est mort, dit-il. Un indus­triel cubain. On dit que c’était une crise car­diaque, mais je ne crois pas que c’en était une. »

Le sou­rire d’Hemingway s’effaça. Son visage devint sérieux, attentif.

« Esté­vez, dit-il. Tu parles d’Estévez. »

« Vous le connaissiez ? »

« Je connais­sais son père. Un brave type. Il m’a ven­du un bateau, il y a vingt ans. Le Pilar — tu as peut-être enten­du par­ler. » Heming­way secoua la tête. « Le fils était dif­fé­rent. Plus dur, plus ambi­tieux. Il jouait avec des gens dan­ge­reux. Lans­ky, Traf­fi­cante, tout ce beau monde. Et puis il y avait les rumeurs… »

« Quelles rumeurs ? »

Heming­way hési­ta, regar­da Greene, puis de nou­veau Neville.

« Les rumeurs disaient qu’il finan­çait les bar­bu­dos. Cas­tro et ses types, dans la Sier­ra Maes­tra. » Il bais­sa la voix. « Si c’est vrai, ça expli­que­rait beau­coup de choses. Batis­ta n’aime pas les gens qui financent ses enne­mis. Et Lans­ky non plus. »

Neville pen­sa à ce qu’il avait lu dans les docu­ments d’Elena. M26J — 50 000 $ — via contact bri­tan­nique. Heming­way avait rai­son. Esté­vez avait joué avec le feu.

« Vous pen­sez que c’est Batis­ta qui l’a fait tuer ? Ou Lansky ? »

Heming­way haus­sa les épaules.

« Je ne pense rien. Je suis écri­vain, pas détec­tive. Mais je vais te dire une chose, Plun­kett… » Il se pen­cha vers lui, et sa voix devint presque un mur­mure. « Dans ce pays, tout le monde tue tout le monde. Le régime tue les rebelles. Les rebelles tuent les infor­ma­teurs. La mafia tue ceux qui ne res­pectent pas les accords. Et les espions… » Il jeta un regard vers Greene. « Les espions tuent ceux qui en savent trop. C’est la loi de la jungle. La seule loi qui compte. »

*

La conver­sa­tion déri­va ensuite vers d’autres sujets — la pêche au gros, le base­ball cubain, les mérites com­pa­rés du rhum Bacardí et du rhum Hava­na Club. Heming­way par­lait sans cesse, racon­tant des his­toires de safa­ris afri­cains et de cor­ri­das espa­gnoles, de guerres et de femmes, de triomphes et de défaites. Greene écou­tait en silence, inter­ve­nant par­fois pour pla­cer une remarque iro­nique qui fai­sait rugir Heming­way de rire ou de colère, selon l’humeur.

Neville, lui, observait.

Il obser­vait la façon dont Heming­way domi­nait l’espace, rem­plis­sant chaque silence de sa voix et de sa pré­sence. Il obser­vait la façon dont Greene res­tait en retrait, éco­no­mi­sant ses mots, lais­sant l’autre s’épuiser comme un boxeur qui attend son moment. Il obser­vait l’étrange dyna­mique entre ces deux hommes — pas de l’amitié, pas vrai­ment, mais quelque chose de plus com­plexe. Du res­pect, peut-être. Ou de la riva­li­té. Ou les deux à la fois.

À un moment, Heming­way se tour­na vers lui.

« Tu sais ce qui ne va pas chez toi, Plunkett ? »

Neville secoua la tête.

« Tu es trop silen­cieux. Tu observes trop. Tu penses trop. » Heming­way vida son énième dai­qui­ri. « Les hommes comme toi, ils passent leur vie à regar­der les autres vivre. Ils prennent des notes, ils font des rap­ports, ils ana­lysent. Mais ils ne vivent pas. Ils ne sautent pas dans l’arène. Ils res­tent dans les gra­dins, à regar­der les tau­reaux et les tore­ros, sans jamais ris­quer leur peau. »

C’était cruel, mais c’était juste. Neville le savait.

« Et qu’est-ce que vous sug­gé­rez ? » demanda-t-il.

« Je sug­gère que tu arrêtes d’observer et que tu com­mences à agir. Que tu prennes des risques. Que tu vives, bon sang, au lieu de te conten­ter de regar­der les autres vivre. » Heming­way posa une main lourde sur son épaule. « Tu veux savoir ce qui est arri­vé à Esté­vez ? Alors trouve celui qui l’a tué. Confronte-le. Fais quelque chose. N’importe quoi, mais quelque chose. Parce que la vie est courte, Plun­kett. Trop courte pour la pas­ser dans les gradins. »

Greene inter­vint, sa voix calme contras­tant avec l’intensité d’Hemingway.

« Ernest a rai­son, dit-il. Sur le fond, du moins. Vous êtes arri­vé à un point où obser­ver ne suf­fit plus. Vous avez des infor­ma­tions. Vous avez des soup­çons. La ques­tion est : qu’allez-vous en faire ? »

Neville regar­da les deux écri­vains — l’un mas­sif et toni­truant, l’autre mince et silen­cieux, mais tous deux le fixant avec la même inten­si­té, la même attente.

« Je vais trou­ver celui qui l’a tué, dit-il. Et je vais le démasquer. »

Heming­way sou­rit — un vrai sou­rire, cette fois, sans iro­nie ni moquerie.

« Bien, dit-il. C’est bien. » Il leva son verre. « À Plun­kett, alors. L’espion qui a déci­dé d’arrêter d’espionner et de com­men­cer à vivre. »

Greene leva le sien.

« À Plunkett. »

Et Neville, levant son dai­qui­ri qu’il avait à peine tou­ché, répéta :

« À Plunkett. »

C’était absurde. C’était ridi­cule. Trois hommes dans un bar, trin­quant à un nom qui ne signi­fiait rien.

Et pour­tant, en ce moment pré­cis, Neville se sen­tit plus vivant qu’il ne l’avait été depuis des années. 

CHA­PITRE XIV

Lun­di 25 novembre 1957

 

La révé­la­tion vint par hasard, comme viennent sou­vent les révé­la­tions — non pas dans un éclair de génie, mais dans un moment d’inattention, quand l’esprit cesse de cher­cher et que la véri­té, enfin, consent à se montrer.

Neville était à l’ambassade, dans son bureau-pla­card, à trier des papiers sans impor­tance. Il fai­sait cela machi­na­le­ment, l’esprit ailleurs, res­sas­sant ce qu’Hemingway lui avait dit la veille — arrête d’observer et com­mence à agir — quand son regard tom­ba sur une photographie.

C’était une pho­to de groupe, prise lors d’une récep­tion offi­cielle quelques mois plus tôt. L’ambassadeur au centre, entou­ré de son per­son­nel, devant le por­trait de Sa Majes­té. Neville se sou­ve­nait vague­ment de cette récep­tion — il y avait assis­té, comme tout le monde, debout dans un coin avec un verre de sher­ry tiède, comp­tant les minutes jusqu’à ce qu’il puisse s’éclipser.

Il regar­da les visages. L’ambassadeur, sou­riant de son sou­rire diplo­ma­tique. L’attaché mili­taire, raide comme un piquet. Le pre­mier secré­taire, le deuxième secré­taire, l’attaché cultu­rel. Et là, au bord du cadre, presque cou­pé par le photographe…

Un homme de taille moyenne. Cos­tume gris. Visage ordinaire.

Le cœur de Neville s’arrêta.

Il connais­sait ce visage. Il le croi­sait dans les cou­loirs depuis quatre ans. Il lui disait bon­jour, par­fois, d’un hoche­ment de tête, sans jamais vrai­ment le regar­der. Un visage qu’on oubliait aus­si­tôt après l’avoir vu. Un visage sans traits particuliers.

Le visage de l’homme à l’enveloppe.

*

Il s’appelait Nigel Bla­ck­wood. Atta­ché com­mer­cial adjoint — le même titre que Neville, la même cou­ver­ture. Son bureau était au bout du cou­loir, deux portes après les toi­lettes, dans une pièce encore plus petite que celle de Neville. Ils ne s’étaient jamais vrai­ment par­lé — quelques mots en pas­sant, des bana­li­tés sur le temps ou le tra­fic — mais Neville savait qui il était. Tout le monde à l’ambassade savait qui il était, même si per­sonne n’en parlait.

Bla­ck­wood était l’homme des basses œuvres. Celui qu’on envoyait quand il fal­lait faire des choses que les autres ne vou­laient pas faire. Recru­te­ment d’informateurs, trans­mis­sion de fonds, opé­ra­tions dis­crètes. Il était arri­vé à La Havane trois ans plus tôt, quelques mois avant Neville, et depuis, il menait sa vie dans l’ombre, croi­sant les autres employés sans jamais s’attarder, dis­pa­rais­sant pen­dant des jours sans que per­sonne ne pose de questions.

Un fan­tôme. C’était le mot que Neville avait employé pour décrire l’homme à l’enveloppe. Et c’était exac­te­ment ce qu’était Bla­ck­wood — un fan­tôme qui tra­ver­sait les cou­loirs de l’ambassade sans lais­ser de traces.

Neville regar­da la pho­to­gra­phie, puis la repo­sa sur son bureau. Ses mains tremblaient.

Il avait trou­vé l’assassin.

*

Il pas­sa le reste de la mati­née à réflé­chir. Que faire main­te­nant ? Confron­ter Bla­ck­wood direc­te­ment ? C’était dan­ge­reux — un homme capable de tuer de sang-froid ne recu­le­rait pas devant un obs­tacle sup­plé­men­taire. Pré­ve­nir Londres ? Mais qui, à Londres, l’écouterait ? Ses rap­ports n’étaient jamais lus. Ses aver­tis­se­ments seraient igno­rés, clas­sés, oubliés.

Et puis il y avait une autre pos­si­bi­li­té — une pos­si­bi­li­té qu’il n’osait pas for­mu­ler, même pour lui-même. Si Bla­ck­wood avait tué Esté­vez, c’était sur ordre. Quelqu’un, à Londres ou ailleurs, avait déci­dé que l’informateur était deve­nu trop dan­ge­reux et qu’il fal­lait l’éliminer. Bla­ck­wood n’était que l’exécutant. Le vrai res­pon­sable était ailleurs — dans un bureau du MI6, peut-être, ou plus haut encore, dans ces sphères du pou­voir où les déci­sions de vie et de mort se pre­naient autour d’une tasse de thé.

Dénon­cer Bla­ck­wood, c’était s’attaquer au sys­tème tout entier. Et le sys­tème n’aimait pas qu’on s’attaque à lui.

Neville se leva, fit les cent pas dans son bureau minus­cule. Trois pas dans un sens, trois pas dans l’autre. Il pen­sait à ce qu’Hemingway avait dit — fais quelque chose, n’importe quoi, mais quelque chose. Il pen­sait à Ele­na et à son ser­ment — nous allons le trou­ver et lui faire payer. Il pen­sait à Esté­vez, mort dans sa suite du Nacio­nal, une marque de piqûre sur le cou.

Et il prit sa décision.

Il allait confron­ter Bla­ck­wood. Pas pour l’arrêter — il n’en avait pas le pou­voir — mais pour savoir. Pour com­prendre. Pour entendre de sa bouche ce qui s’était pas­sé et pourquoi.

Et ensuite, il aviserait.

*

Il trou­va Bla­ck­wood à la can­tine, à l’heure du déjeu­ner. L’homme man­geait seul, comme tou­jours, à une table près de la fenêtre, un sand­wich devant lui et un jour­nal ouvert qu’il ne lisait pas vrai­ment. Neville s’approcha, son pla­teau à la main, et s’assit en face de lui sans y avoir été invité.

Bla­ck­wood leva les yeux. Son visage — ce visage ordi­naire, ce visage qu’on oubliait — ne tra­hit aucune surprise.

« Plun­kett, dit-il. C’est rare de te voir à la cantine. »

« Je peux m’asseoir ? »

« Tu es déjà assis. »

C’était vrai. Neville posa son pla­teau, regar­da son sand­wich sans le tou­cher. Son cœur bat­tait si fort qu’il était sûr que Bla­ck­wood pou­vait l’entendre.

« Je vou­lais te par­ler de quelque chose », dit-il.

« De quoi ? »

« De Rei­nal­do Estévez. »

Le silence qui sui­vit fut bref — une frac­tion de seconde, peut-être — mais Neville le remar­qua. Une imper­cep­tible ten­sion dans les épaules de Bla­ck­wood, un léger plis­se­ment des yeux. Puis le masque se remit en place, et l’homme haus­sa les épaules avec une indif­fé­rence par­fai­te­ment simulée.

« L’industriel ? Celui qui est mort au Nacio­nal ? Qu’est-ce que tu veux savoir ? »

« Je veux savoir pour­quoi tu l’as tué. »

Les mots étaient sor­tis avant que Neville ait eu le temps de les rete­nir. Trop directs, trop bru­taux. Il aurait dû tour­ner autour du pot, poser des ques­tions ano­dines, cher­cher une faille. Au lieu de quoi il avait abat­tu ses cartes d’un coup, comme un joueur de poker ama­teur qui ne sait pas bluffer.

Bla­ck­wood le regar­da lon­gue­ment. Ses yeux — des yeux gris, froids, sans expres­sion — sem­blaient le radio­gra­phier, cher­chant à déter­mi­ner ce qu’il savait vrai­ment et ce qu’il devi­nait seulement.

« Tu es fou, dit-il fina­le­ment. Ou ivre. Ou les deux. »

« Je t’ai vu, Bla­ck­wood. Le soir avant sa mort. Sur la ter­rasse du Nacio­nal. Tu lui as remis une enve­loppe. Et le len­de­main matin, il était mort. »

« Tu m’as vu ? » Bla­ck­wood eut un rire bref, sans humour. « Tu m’as vu, toi ? Le type qui passe ses soi­rées seul au bar, à boire des dai­qui­ris et à regar­der le pla­fond ? Le type dont tout le monde dit qu’il ne remarque jamais rien ? »

« Cette fois, j’ai remarqué. »

Bla­ck­wood repous­sa son sand­wich, croi­sa les mains sur la table. Quand il par­la de nou­veau, sa voix avait chan­gé — plus basse, plus dure, débar­ras­sée de toute prétention.

« Admet­tons que tu aies vu quelque chose. Admet­tons que tu aies vu un homme remettre une enve­loppe à un autre homme. Qu’est-ce que ça prouve ? Rien. Des gens échangent des enve­loppes tous les jours. C’est comme ça que le monde fonctionne. »

« L’enveloppe conte­nait quoi ? Des ins­truc­tions ? Un der­nier paie­ment ? Ou le poi­son qui l’a tué ? »

Le visage de Bla­ck­wood se durcit.

« Tu ne sais pas de quoi tu parles, Plun­kett. Tu ne sais pas dans quoi tu mets les pieds. »

« Alors explique-moi. »

« Il n’y a rien à expli­quer. Esté­vez est mort d’une crise car­diaque. C’est ce que dit le cer­ti­fi­cat de décès. C’est ce que dit la police. C’est ce que tout le monde croit. Et c’est ce que tu devrais croire aus­si, si tu sais ce qui est bon pour toi. »

« Le méde­cin légiste a trou­vé une marque de piqûre sur son cou. Une injec­tion. Quelqu’un l’a aidé à mourir. »

Pour la pre­mière fois, quelque chose pas­sa dans les yeux de Bla­ck­wood — pas de la peur, mais quelque chose qui y res­sem­blait. De la sur­prise, peut-être. Ou de l’inquiétude.

« Le méde­cin t’a parlé ? »

« Oui. »

« Qu’est-ce qu’il t’a dit d’autre ? »

« Qu’un homme est venu le voir après l’autopsie. Un homme de taille moyenne, cos­tume gris, visage ordi­naire. Un homme qui lui a fait com­prendre que le cer­ti­fi­cat de décès devait men­tion­ner une crise car­diaque, et rien d’autre. » Neville se pen­cha en avant. « C’était toi, Bla­ck­wood. Je sais que c’était toi. »

Le silence qui sui­vit fut long, pesant. Bla­ck­wood regar­dait Neville avec une expres­sion indé­chif­frable — de la haine, peut-être, ou du mépris, ou sim­ple­ment le cal­cul froid d’un homme qui éva­lue ses options.

Puis il dit, d’une voix très basse :

« Tu es un imbé­cile, Plun­kett. Un imbé­cile qui ne com­prend rien à rien. »

« Alors éclaire-moi. »

Bla­ck­wood secoua la tête.

« Pas ici. Pas main­te­nant. » Il regar­da autour de lui — la can­tine était presque vide, mais quelques employés déjeu­naient encore à d’autres tables. « Ce soir. Huit heures. Sur le Malecón, près du monu­ment aux vic­times du Maine. Tu connais l’endroit ? »

Neville hocha la tête.

« J’y serai. »

« Viens seul. Et ne parle à per­sonne de cette conver­sa­tion. À per­sonne. Tu m’as compris ? »

« J’ai compris. »

Bla­ck­wood se leva, prit son plateau.

« Ce soir, alors. Et Plun­kett… » Il s’arrêta, le regar­da une der­nière fois. « Tu aurais dû res­ter dans ton coin à boire tes dai­qui­ris. Tu aurais été plus heureux. »

Il s’éloigna vers la sor­tie, lais­sant Neville seul avec son sand­wich intact et le poids de ce qu’il venait de faire.

*

L’après-midi pas­sa avec une len­teur insup­por­table. Neville res­ta dans son bureau, inca­pable de tra­vailler, inca­pable de pen­ser à autre chose qu’au ren­dez-vous du soir. Il avait peur — une peur froide, ration­nelle, qui lui disait qu’il com­met­tait une erreur. Bla­ck­wood était un tueur. Un pro­fes­sion­nel. Aller le ren­con­trer seul, la nuit, dans un endroit iso­lé, c’était se jeter dans la gueule du loup.

Mais il n’avait pas le choix. S’il vou­lait la véri­té, c’était le seul moyen de l’obtenir.

À six heures, il quit­ta l’ambassade et ren­tra au Nacio­nal. Il mon­ta dans sa chambre, se chan­gea, redes­cen­dit au bar. Il com­man­da un dai­qui­ri qu’il ne but pas, regar­da l’heure toutes les cinq minutes.

À sept heures et demie, il se leva et sortit.

Le Malecón était désert à cette heure — les pro­me­neurs du soir n’étaient pas encore arri­vés, et les der­niers bai­gneurs avaient quit­té les rochers depuis long­temps. Neville mar­cha le long du mur de pierre, sen­tant le vent de la mer sur son visage, écou­tant le bruit des vagues qui se bri­saient en contrebas.

Le monu­ment aux vic­times du Maine se dres­sait à l’entrée du port, là où le Malecón rejoi­gnait le Pra­do. C’était une colonne de marbre sur­mon­tée d’un aigle amé­ri­cain, éri­gée en mémoire des marins morts dans l’explosion du cui­ras­sé Maine en 1898 — l’incident qui avait déclen­ché la guerre his­pa­no-amé­ri­caine et fait de Cuba une qua­si-colo­nie des États-Unis. Un sym­bole, pen­sa Neville, de tout ce qui n’allait pas dans ce pays — l’ingérence étran­gère, les men­songes offi­ciels, les morts dont per­sonne ne connais­sait vrai­ment les causes.

Il s’arrêta au pied du monu­ment, regar­da autour de lui. Per­sonne. Il était huit heures moins cinq.

Il atten­dit.

*

Bla­ck­wood arri­va à huit heures pré­cises, sur­gis­sant de l’ombre comme s’il s’y était maté­ria­li­sé. Il por­tait un imper­méable sombre, mal­gré la cha­leur, et ses mains étaient enfon­cées dans ses poches.

« Tu es venu seul, dit-il. C’est bien. »

« Tu m’avais dit de venir seul. »

« Et tu obéis tou­jours aux ordres ? » Bla­ck­wood eut un sou­rire mince. « C’est ton pro­blème, Plun­kett. Tu obéis. Tu fais ce qu’on te dit. Tu ne poses pas de ques­tions. Sauf que main­te­nant, pour une rai­son que je ne com­prends pas, tu as déci­dé de poser des ques­tions. Et ça, c’est dan­ge­reux. Pour toi. Pour moi. Pour tout le monde. »

« Je veux savoir ce qui s’est pas­sé. Je veux savoir pour­quoi Esté­vez est mort. »

Bla­ck­wood res­ta silen­cieux un moment, regar­dant la mer. Les vagues se bri­saient contre les rochers, pro­je­tant des gerbes d’écume qui brillaient dans la lumière des réverbères.

« Esté­vez était un infor­ma­teur, dit-il fina­le­ment. Tu l’avais devi­né, je sup­pose. Il tra­vaillait pour nous depuis cinq ans. Il nous don­nait des infor­ma­tions sur le régime, sur la mafia, sur les rebelles. Des infor­ma­tions pré­cieuses. Des infor­ma­tions qui valaient de l’or. »

« Alors pour­quoi l’avoir tué ? »

« Parce qu’il est deve­nu incon­trô­lable. » Bla­ck­wood se tour­na vers Neville, et dans la lumière des réver­bères, son visage sem­blait plus dur, plus froid que jamais. « Esté­vez avait ses propres pro­jets. Il ne se conten­tait pas de nous don­ner des infor­ma­tions — il en don­nait aus­si aux Amé­ri­cains. Et aux rebelles. Il jouait sur tous les tableaux, croyant qu’il pour­rait s’en tirer. Il avait tort. »

« Les Amé­ri­cains ? La CIA ? »

« Beau­mont et ses amis. Ils avaient recru­té Esté­vez de leur côté, sans nous le dire. Un infor­ma­teur double — peut-être triple, si l’on compte les rebelles. Un homme qui ven­dait les mêmes infor­ma­tions à tout le monde, en empo­chant l’argent de chaque côté. »

Neville pen­sa à ce que Beau­mont lui avait dit — qu’Estévez était sur leur radar, qu’ils le sur­veillaient. Tout pre­nait sens main­te­nant. Esté­vez n’était pas seule­ment un infor­ma­teur bri­tan­nique — c’était un agent mul­tiple, un homme qui avait cru pou­voir jouer avec tout le monde.

« Et quand vous l’avez découvert… »

« On a déci­dé qu’il fal­lait mettre fin à l’opération. » Bla­ck­wood haus­sa les épaules, comme s’il par­lait d’une déci­sion admi­nis­tra­tive sans impor­tance. « Esté­vez en savait trop. Sur nous, sur les Amé­ri­cains, sur tout. S’il avait été pris par le régime — ou par Lans­ky, qui com­men­çait à avoir des soup­çons — il aurait par­lé. Il aurait tout révé­lé. On ne pou­vait pas prendre ce risque. »

« Alors tu l’as tué. »

« J’ai fait ce qu’on m’a deman­dé de faire. Ce que Londres m’a ordon­né de faire. » Bla­ck­wood sor­tit les mains de ses poches. Elles étaient vides — pas d’arme, pas de menace visible. « Je ne suis pas un monstre, Plun­kett. Je suis un pro­fes­sion­nel. Je fais mon tra­vail. Et par­fois, mon tra­vail consiste à éli­mi­ner des pro­blèmes. Esté­vez était un pro­blème. Je l’ai éli­mi­né. Fin de l’histoire. »

« Et le méde­cin légiste ? Et la fille d’Estévez ? Et tous ceux qui posent des ques­tions ? Tu vas les éli­mi­ner aussi ? »

Bla­ck­wood secoua la tête.

« Le méde­cin a com­pris. Il se tai­ra. La fille… elle fini­ra par aban­don­ner. Les gens aban­donnent tou­jours. » Il regar­da Neville droit dans les yeux. « La ques­tion, c’est toi. Qu’est-ce que tu vas faire main­te­nant que tu sais ? »

C’était la vraie ques­tion. Celle que Neville se posait depuis le début.

« Je ne sais pas, dit-il hon­nê­te­ment. Je ne sais pas ce que je vais faire. »

« Alors laisse-moi te don­ner un conseil. » Bla­ck­wood s’approcha d’un pas, et sa voix devint presque douce — la dou­ceur d’un ser­pent qui s’apprête à mordre. « Oublie tout ça. Retourne à ton bar, à tes dai­qui­ris, à tes rap­ports que per­sonne ne lit. Fais comme si cette conver­sa­tion n’avait jamais eu lieu. C’est la meilleure chose que tu puisses faire. Pour toi. Pour tout le monde. »

« Et si je refuse ? »

Bla­ck­wood sou­rit — un sou­rire qui n’avait rien d’amical.

« Alors tu auras des pro­blèmes. Le genre de pro­blèmes dont on ne se remet pas. » Il recu­la d’un pas. « Réflé­chis, Plun­kett. Réflé­chis bien. Tu as jusqu’à demain pour prendre ta déci­sion. Après… » Il lais­sa la phrase en sus­pens, char­gée de menace.

Puis il se retour­na et s’éloigna dans la nuit, sa sil­houette dis­pa­rais­sant dans l’ombre comme elle en avait surgi.

Neville res­ta seul au pied du monu­ment, le vent de la mer fouet­tant son visage, le bruit des vagues cou­vrant le bat­te­ment de son cœur.

Il avait la véri­té main­te­nant. Il savait qui avait tué Esté­vez, et pourquoi.

La ques­tion était : qu’allait-il en faire ? 

CHA­PITRE XV

Mar­di 26 novembre 1957

Greene fai­sait ses valises quand Neville frap­pa à la porte de sa chambre.

« Entrez, c’est ouvert. »

Neville pous­sa la porte. La chambre de Greene était plus grande que la sienne — une suite junior, avec un salon et une vue sur les jar­dins — mais tout aus­si imper­son­nelle. Une valise ouverte sur le lit, des che­mises pliées, des livres empi­lés sur la table de nuit. L’écrivain était en bras de che­mise, une ciga­rette au coin des lèvres, pliant métho­di­que­ment ses vête­ments comme s’il s’agissait d’un rituel ancien.

« Plun­kett, dit-il sans lever les yeux. J’espérais vous voir avant de par­tir. Asseyez-vous. »

Neville s’assit dans un fau­teuil près de la fenêtre. Dehors, le soleil de novembre bai­gnait les pal­miers d’une lumière dorée, cette lumière qui lui avait sem­blé si mélan­co­lique le pre­mier jour et qui lui parais­sait main­te­nant presque cruelle.

« Vous par­tez aujourd’hui ? »

« Ce soir. Le vol de la Pan Am pour Mia­mi, et de là, Londres. » Greene posa une che­mise dans la valise, en prit une autre. « J’ai ce qu’il me faut pour mon roman. Les lieux, l’atmosphère, les per­son­nages. Il ne me reste plus qu’à écrire — ce qui est tou­jours la par­tie la plus difficile. »

« Votre ven­deur d’aspirateurs. »

« Oui. Mon ven­deur d’aspirateurs. » Greene sou­rit — ce sou­rire fati­gué qui était sa marque de fabrique. « Je vais l’appeler Wor­mold, je crois. James Wor­mold. Un homme ordi­naire pris dans des cir­cons­tances extra­or­di­naires. Un homme qui invente des agents et des com­plots parce que per­sonne ne véri­fie jamais rien. » Il regar­da Neville. « Vous avez été une ins­pi­ra­tion, vous savez. Pas pour Wor­mold — il sera dif­fé­rent de vous. Mais pour l’atmosphère. Cette sen­sa­tion d’être un étran­ger dans un monde qu’on ne com­prend pas. Cette soli­tude des espions de second rang, oubliés par leurs maîtres, igno­rés par leurs cibles. J’espère avoir réus­si à la capturer. »

Neville ne savait pas s’il devait se sen­tir flat­té ou insul­té. Il déci­da de ne rien res­sen­tir du tout.

« J’ai décou­vert qui a tué Esté­vez », dit-il.

Greene s’arrêta de plier, leva les yeux.

« Vrai­ment ? »

« Un de mes col­lègues. Un homme de l’ambassade. Il s’appelle Bla­ck­wood. Nigel Blackwood. »

Le visage de Greene ne tra­hit aucune sur­prise. Peut-être l’avait-il devi­né depuis le début. Peut-être savait-il des choses qu’il n’avait jamais dites.

« Et qu’allez-vous faire ? »

C’était la ques­tion que tout le monde lui posait. La ques­tion qu’il se posait lui-même depuis la nuit der­nière, quand il était ren­tré du Malecón et qu’il s’était assis sur son lit, dans le noir, à regar­der les lumières de La Havane par la fenêtre.

« Je ne sais pas, dit-il. Bla­ck­wood m’a don­né jusqu’à aujourd’hui pour déci­der. Si je me tais, je peux conti­nuer à vivre comme avant. Si je parle… »

« Si vous par­lez, vous aurez des ennuis. »

« Oui. »

Greene refer­ma sa valise, s’assit sur le bord du lit, face à Neville.

« Vous savez ce que je pense, Plun­kett ? Je pense que vous avez déjà pris votre déci­sion. Vous l’avez prise au moment où vous avez com­men­cé à poser des ques­tions. Vous l’avez prise quand vous avez refu­sé de suivre les bons conseils qu’on vous don­nait. Vous l’avez prise hier soir, sur le Malecón, quand vous avez écou­té Bla­ck­wood vous expli­quer pour­quoi il avait tué un homme et que vous n’avez pas détour­né les yeux. »

« Quelle décision ? »

« De ne pas vous taire. De ne pas oublier. De faire quelque chose — même si vous ne savez pas encore quoi. » Greene allu­ma une nou­velle ciga­rette. « Le pro­blème avec la véri­té, c’est qu’une fois qu’on la connaît, on ne peut plus faire sem­blant de l’ignorer. Elle est là, en vous, et elle vous ronge de l’intérieur si vous essayez de la gar­der pour vous. La seule façon de s’en libé­rer, c’est de la dire. De la par­ta­ger. De la rendre publique, d’une façon ou d’une autre. »

« Mais à qui ? Qui m’écoutera ? »

Greene sou­rit de nouveau.

« Écri­vez, Plunkett. »

« Par­don ? »

« Écri­vez. Pas un rap­port — per­sonne ne lit vos rap­ports. Écri­vez autre chose. Un récit. Un témoi­gnage. L’histoire de ce que vous avez vu et de ce que vous avez appris. » Il se pen­cha vers Neville. « Vous êtes un témoin, Plun­kett. C’est ce que je vous ai dit dès le début. Les témoins ont un rôle — ils racontent ce qu’ils ont vu. Ils portent témoi­gnage. C’est la seule chose qu’on leur demande, et c’est la chose la plus impor­tante du monde. »

« Mais qui lira ce que j’écris ? »

« Peut-être per­sonne. Peut-être quelqu’un. Peut-être que dans dix ans, dans vingt ans, quelqu’un tom­be­ra sur votre récit et com­pren­dra ce qui s’est pas­sé ici, en novembre 1957, dans un hôtel de La Havane. » Greene se leva, alla vers la fenêtre, regar­da les jar­dins. « Les empires s’effondrent, Plun­kett. Les régimes tombent. Ce qui semble éter­nel aujourd’hui sera pous­sière demain. Mais les mots res­tent. Les témoi­gnages res­tent. C’est la seule forme d’immortalité à laquelle nous pou­vons pré­tendre — lais­ser une trace, aus­si petite soit-elle, de notre pas­sage sur cette terre. »

Neville res­ta silen­cieux un long moment. Il pen­sait à son car­net de cuir fati­gué, à ses pages presque vides, à ce poème inache­vé sur la cou­leur de la mer des Caraïbes qu’il ne fini­rait jamais. Il pen­sait à tous les rap­ports qu’il avait écrits et que per­sonne n’avait lus, à toutes les obser­va­tions qu’il avait faites et qui n’avaient ser­vi à rien.

Et puis il pen­sa à autre chose. À Ele­na et à son ser­ment. À Connie et à sa peur. À Nata­sha et à ses his­toires d’exil. À Bebo et à sa musique. À tous ces gens qui lui avaient par­lé, qui lui avaient fait confiance, qui avaient par­ta­gé avec lui des frag­ments de vérité.

Il leur devait quelque chose. Il devait leur don­ner une voix.

« D’accord, dit-il. J’écrirai. »

Greene hocha la tête, comme s’il s’y était attendu.

« Bien. C’est bien. » Il retour­na vers sa valise, la fer­ma défi­ni­ti­ve­ment. « Une der­nière chose, Plun­kett. Quand vous écri­rez, n’essayez pas de faire de la lit­té­ra­ture. N’essayez pas d’être pro­fond ou élé­gant ou quoi que ce soit d’autre. Conten­tez-vous de racon­ter ce que vous avez vu. La véri­té brute, sans fio­ri­tures. C’est ce qu’il y a de plus dif­fi­cile à écrire, et c’est ce qu’il y a de plus important. »

Il ten­dit la main. Neville la serra.

« Mer­ci, dit-il. Pour tout. »

« Ne me remer­ciez pas. Je n’ai rien fait. » Greene sou­rit une der­nière fois. « Pre­nez soin de vous, Plun­kett. Et méfiez-vous de Bla­ck­wood. Les hommes comme lui n’oublient jamais. »

*

Neville quit­ta la chambre de Greene et redes­cen­dit au bar. Il était midi pas­sé, et la salle était presque vide — quelques clients attar­dés, des ser­veurs qui dres­saient les tables pour le déjeu­ner. Don Bebo essuyait des verres der­rière le comp­toir, comme toujours.

Neville s’assit à sa place habi­tuelle — la der­nière à gauche, celle qui don­nait sur les jar­dins. Il ne com­man­da pas de dai­qui­ri. Il sor­tit de sa poche son car­net de cuir fati­gué, l’ouvrit à une page vierge, et res­ta un moment immo­bile, le sty­lo en l’air.

Par où commencer ?

Il pen­sa à Greene et à son conseil. La véri­té brute, sans fio­ri­tures. Il pen­sa à Esté­vez, à l’enveloppe, à l’homme en gris qui n’était plus un incon­nu. Il pen­sa à tout ce qu’il avait vu et enten­du depuis deux semaines, à toutes les pièces du puzzle qui s’étaient assem­blées une à une.

Et puis il com­men­ça à écrire.

Neville Plun­kett occu­pait tou­jours la même place au bar du Nacio­nal — la der­nière à gauche, celle qui don­nait sur les jar­dins et per­met­tait d’observer le va-et-vient du hall sans en avoir l’air…

*

Il écri­vit toute l’après-midi, toute la soi­rée, toute la nuit. Les mots venaient comme ils n’étaient jamais venus — pas les mots pru­dents et vides de ses rap­ports, mais des mots vrais, des mots qui disaient ce qu’il avait vu et ce qu’il avait res­sen­ti. Il écri­vit sur Esté­vez et sur l’enveloppe, sur Greene et sur Heming­way, sur Ele­na et sur Connie, sur Nata­sha et sur Bebo. Il écri­vit sur Bla­ck­wood et sur le Malecón, sur la peur et sur le cou­rage, sur ce que c’était que de vivre dans un monde où les hommes tuaient d’autres hommes et où per­sonne ne posait de questions.

Il écri­vit jusqu’à ce que le soleil se lève sur La Havane, jusqu’à ce que son car­net soit plein, jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien à dire.

Et quand il eut fini, il se sen­tit — pour la pre­mière fois depuis des années — en paix.

*

Le len­de­main matin, il alla voir Ele­na. Il lui racon­ta tout — sa conver­sa­tion avec Bla­ck­wood, ce qu’il avait appris, ce qu’il avait déci­dé de faire. Elle l’écouta en silence, ses yeux noirs fixés sur lui, sans l’interrompre.

Quand il eut fini, elle dit :

« Et maintenant ? »

« Main­te­nant, je retourne à ma vie. À mes rap­ports, à mes dai­qui­ris, à mon bureau sans fenêtre. Mais je garde ce que j’ai écrit. Et un jour, quand le moment sera venu, je le don­ne­rai à quelqu’un qui sau­ra quoi en faire. »

« Et Blackwood ? »

« Bla­ck­wood ne sait pas que j’ai écrit. Il pense que je me suis tu, que j’ai choi­si la faci­li­té. C’est ce que je veux qu’il croie. »

Ele­na hocha la tête lentement.

« Vous êtes plus cou­ra­geux que vous ne le pen­sez, mon­sieur Plunkett. »

« Non. Je suis juste un homme qui a vu quelque chose et qui n’a pas pu l’oublier. »

Elle se leva, s’approcha de lui, posa une main sur son épaule.

« Mer­ci, dit-elle. Pour ce que vous avez fait. Pour mon père. »

« Je n’ai rien fait. Je n’ai trou­vé per­sonne à punir, per­sonne à arrê­ter. Bla­ck­wood est tou­jours libre. Les hommes qui ont ordon­né la mort de votre père sont tou­jours à leurs postes. Rien n’a changé. »

« Si, dit-elle. Quelque chose a chan­gé. Vous savez la véri­té. Et moi aus­si. Et un jour, d’autres sau­ront. C’est tout ce qu’on peut deman­der, par­fois. Que la véri­té survive. »

Elle l’embrassa sur la joue — un bai­ser léger, presque fra­ter­nel — et le rac­com­pa­gna jusqu’à la porte.

« Adieu, mon­sieur Plunkett. »

« Adieu, madame de Villaverde. »

Et il sor­tit, sachant qu’il ne la rever­rait pro­ba­ble­ment jamais.

*

Ce soir-là, Neville Plun­kett retour­na au bar du Nacio­nal. Il s’assit à sa place habi­tuelle, com­man­da un dai­qui­ri à Don Bebo, et regar­da la lumière du cré­pus­cule des­cendre sur les jardins.

Rien n’avait chan­gé. Les Amé­ri­cains par­laient trop fort, les Cubains dan­saient le cha-cha-cha, les ser­veurs cir­cu­laient avec leurs pla­teaux d’argent. Le même orchestre jouait les mêmes mélo­dies, les mêmes couples s’embrassaient dans les coins sombres, la même vie conti­nuait comme si rien ne s’était passé.

Et pour­tant, tout avait changé.

Neville but son dai­qui­ri len­te­ment, savou­rant le goût du rhum et du citron vert. Il pen­sa à Greene, qui devait être dans l’avion main­te­nant, quelque part au-des­sus de l’Atlantique. Il pen­sa à Heming­way, dans sa fin­ca, lut­tant avec son livre sur Paris. Il pen­sa à Ele­na, qui repar­ti­rait bien­tôt pour Washing­ton, empor­tant avec elle le sou­ve­nir de son père.

Et il pen­sa à lui-même — à l’homme qu’il avait été, et à l’homme qu’il était devenu.

Il n’était plus le même. Quelque chose s’était bri­sé en lui, ou peut-être quelque chose s’était répa­ré — il n’aurait su dire lequel. Il avait vu des choses qu’il n’aurait pas dû voir, posé des ques­tions qu’il n’aurait pas dû poser, appris des véri­tés qu’il n’aurait pas dû apprendre. Et il avait survécu.

C’était déjà quelque chose.

Il sor­tit son car­net — un nou­veau car­net, ache­té le matin même — et l’ouvrit à la pre­mière page. Il n’écrirait plus de rap­ports. Il n’écrirait plus de mémos que per­sonne ne lirait. Il écri­rait autre chose — des notes, des obser­va­tions, des frag­ments de véri­té qu’il assem­ble­rait peu à peu, comme les pièces d’un puzzle.

Un jour, peut-être, quelqu’un lirait ce qu’il avait écrit. Un jour, peut-être, la véri­té sur Esté­vez serait connue.

En atten­dant, Neville Plun­kett conti­nue­rait à faire ce qu’il fai­sait de mieux : obser­ver. Écou­ter. Témoigner.

C’était sa façon à lui d’être vivant.

ÉPI­LOGUE

 Jan­vier 1959

La révo­lu­tion triom­pha le pre­mier jour de l’année.

Neville apprit la nou­velle par la radio, dans sa chambre du Nacio­nal, alors que les cloches de minuit son­naient encore. Batis­ta avait fui dans la nuit, empor­tant ce qu’il pou­vait de sa for­tune. Les rebelles de Cas­tro des­cen­daient de la Sier­ra Maes­tra, accueillis en héros par une foule en délire. Cuba était libre — du moins, c’est ce qu’on disait.

Dans les jours qui sui­virent, tout chan­gea. Les casi­nos fer­mèrent. Les mafieux s’enfuirent vers Mia­mi. Les por­traits de Batis­ta furent arra­chés des murs et brû­lés sur les places publiques. Un monde s’effondrait, et un autre nais­sait — chao­tique, incer­tain, plein de pro­messes et de menaces.

Le Nacio­nal fut réqui­si­tion­né. Les clients furent priés de par­tir, les employés congé­diés ou réaf­fec­tés. Neville fit ses valises — il n’avait pas grand-chose, après tout, juste quelques vête­ments et ses car­nets — et quit­ta l’hôtel qui avait été sa mai­son pen­dant près de cinq ans.

Dans le hall, au moment de par­tir, il croi­sa Don Bebo. Le vieux bar­man por­tait un bras­sard rouge et blanc — les cou­leurs du Mou­ve­ment du 26 Juillet — et sou­riait pour la pre­mière fois depuis que Neville le connaissait.

« Vous par­tez, señor Plunkett ? »

« Je pars. L’ambassade ferme. On me rap­pelle à Londres. »

« C’est peut-être mieux ain­si. » Don Bebo lui ser­ra la main. « Cuba va chan­ger. Tout va chan­ger. Les gens comme vous… » Il cher­cha ses mots. « Les gens comme vous n’ont plus leur place ici. »

C’était vrai. Le monde des espions et des infor­ma­teurs, des enve­loppes échan­gées dans l’ombre et des assas­si­nats maquillés en crises car­diaques — ce monde-là était fini. Un autre com­men­ce­rait, avec ses propres secrets et ses propres men­songes, mais ce ne serait plus le même.

« Et Bla­ck­wood ? » deman­da Neville. « Vous savez ce qu’il est devenu ? »

Don Bebo secoua la tête.

« Dis­pa­ru. Comme tous les autres. Par­ti avec les der­niers avions, pro­ba­ble­ment. Les fan­tômes s’évanouissent quand la lumière arrive. »

Neville hocha la tête. C’était logique. Bla­ck­wood avait dû sen­tir le vent tour­ner bien avant les autres. Les hommes comme lui savaient tou­jours quand partir.

Il sor­tit du Nacio­nal une der­nière fois, tra­ver­sa les jar­dins où il avait vu Esté­vez rece­voir l’enveloppe fatale, des­cen­dit vers le Malecón où la foule célé­brait encore la vic­toire de la révo­lu­tion. Des dra­peaux cubains flot­taient par­tout, des gens s’embrassaient, des enfants cou­raient en criant des slo­gans qu’ils ne com­pre­naient pas.

Un monde finis­sait. Un autre commençait.

Et Neville Plun­kett, l’espion inutile, le témoin silen­cieux, s’en allait sans que per­sonne le remarque — exac­te­ment comme il était arri­vé, cinq ans plus tôt, avec sa valise et ses illusions.

*

Des années plus tard — beau­coup d’années plus tard — quelqu’un trou­ve­rait ses car­nets. Dans une malle, au fond d’un gre­nier, à Shrews­bu­ry ou peut-être à Londres. Des pages jau­nies, cou­vertes d’une écri­ture ser­rée, racon­tant l’histoire d’un homme ordi­naire dans une époque extraordinaire.

L’histoire d’un témoin qui avait vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir.

L’histoire d’un espion qui n’avait jamais espion­né per­sonne, mais qui avait fini par décou­vrir la vérité.

L’histoire de Neville Plun­kett, l’espion de trop — qui, pour une fois dans sa vie, avait été utile à quelque chose.

FIN

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Un espion de trop — Cha­pitres 11 à 15 — Epilogue

Un espion de trop — Cha­pitres 6 à 10

Un espion de trop

Un espion de trop

Cha­pitres 6 à 10

CHA­PITRE VI

Dimanche 17 novembre 1957 

Neville n’était pas entré dans une église depuis l’enterrement de sa mère, en 1949. Huit ans. Il avait oublié l’odeur — cette odeur d’encens, de cire fon­due et de pierre froide qui était la même par­tout, de Shrews­bu­ry à La Havane, comme si toutes les églises du monde par­ta­geaient le même par­fum ancestral.

La cathé­drale de La Havane était baroque, mas­sive, écra­sante. Des colonnes de pierre s’élevaient vers une voûte peinte de fresques déla­vées par les siècles, des sta­tues de saints incon­nus le regar­daient depuis leurs niches avec des expres­sions de reproche muet, et la lumière du matin fil­trait à tra­vers des vitraux pous­sié­reux, pro­je­tant sur le sol des taches de cou­leur qui res­sem­blaient à des ecchymoses.

Il s’assit au der­nier rang, près de la porte, là où il pour­rait obser­ver sans être obser­vé. L’église était à moi­tié pleine — des vieilles femmes en noir, sur­tout, mais aus­si quelques familles, des hommes seuls qui priaient la tête dans les mains, des tou­ristes qui pre­naient des pho­to­gra­phies mal­gré les regards répro­ba­teurs du sacris­tain. La messe n’avait pas encore commencé.

Neville ne savait pas exac­te­ment ce qu’il fai­sait là. Il s’était réveillé ce matin avec l’idée d’aller à la messe — une impul­sion, rien de plus, qu’il n’avait pas cher­ché à ana­ly­ser. Peut-être était-ce le sou­ve­nir de ce que Greene lui avait dit sur le père Men­do­za, le jésuite qui avait confes­sé Esté­vez deux jours avant sa mort. Peut-être était-ce sim­ple­ment le besoin de faire quelque chose, n’importe quoi, qui res­sem­blât à une action.

Ou peut-être était-ce autre chose — quelque chose de plus pro­fond, de plus trouble, qu’il pré­fé­rait ne pas exa­mi­ner de trop près. Un besoin de récon­fort, peut-être. Un désir de croire, ne serait-ce qu’un ins­tant, que le monde avait un sens, que les morts n’étaient pas morts pour rien, que quelqu’un, quelque part, tenait les comptes.

L’orgue com­men­ça à jouer. Les fidèles se levèrent. Neville se leva avec eux.

*

La messe dura une heure, peut-être davan­tage. Neville sui­vit les gestes des autres — debout, assis, à genoux, debout — sans com­prendre les paroles du prêtre, qui offi­ciait en latin avec un accent espa­gnol à cou­per au cou­teau. Il ne com­mu­nia pas — il n’était pas catho­lique, et de toute façon il avait per­du la foi depuis si long­temps qu’il ne se sou­ve­nait plus de ce que c’était que de croire.

Le prêtre qui offi­ciait était jeune, la tren­taine peut-être, avec un visage lisse et une voix mono­corde qui trans­for­mait les mys­tères de la foi en for­ma­li­tés admi­nis­tra­tives. Ce n’était pas lui que Neville cher­chait. Le père Men­do­za, d’après ce que Greene lui avait dit, était un homme âgé, un jésuite espa­gnol exi­lé depuis la guerre civile. Un homme qui confes­sait les riches et dînait à leur table, qui connais­sait les secrets de la bonne socié­té havanaise.

Un homme qui avait confes­sé Esté­vez deux jours avant sa mort.

Après la messe, Neville res­ta assis tan­dis que les fidèles se dis­per­saient. Il regar­dait les prêtres qui ran­geaient les objets du culte, les enfants de chœur qui souf­flaient les cierges, le sacris­tain qui balayait les miettes d’hostie tom­bées sur le sol. Il cher­chait un visage — un visage de vieillard, un visage d’exilé, un visage qui por­tât les traces de qua­rante ans de secrets enten­dus et jamais répétés.

« Vous atten­dez quelqu’un ? »

Neville sur­sau­ta. Un homme se tenait à côté de lui, dans l’allée — grand, voû­té, la soixan­taine avan­cée, vêtu de la sou­tane noire des jésuites. Son visage était long, éma­cié, avec des yeux d’un gris très pâle qui sem­blaient avoir per­du leur cou­leur à force de regar­der l’invisible. Il sou­riait, mais c’était un sou­rire pru­dent, le sou­rire d’un homme habi­tué à peser ses mots.

« Père Men­do­za ? » hasar­da Neville.

Le sou­rire s’élargit légèrement.

« Lui-même. Et vous êtes… ? »

« Plun­kett. Neville Plun­kett. Je suis… » Il hési­ta. Que dire ? La véri­té ? Un men­songe ? « Je suis un résident du Nacio­nal. Je vous ai vu là-bas, une fois. Sur la terrasse. »

Ce n’était pas tout à fait vrai — il n’avait jamais remar­qué le père Men­do­za au Nacio­nal — mais c’était plau­sible, et le prêtre sem­bla l’accepter.

« Le Nacio­nal, oui. J’y vais par­fois. Pour visi­ter des parois­siens. » Il fit un geste vers le banc. « Puis-je m’asseoir ? »

Sans attendre la réponse, il s’assit à côté de Neville, croi­sant les mains sur ses genoux. De près, son visage parais­sait encore plus fati­gué — des cernes pro­fonds sous les yeux, des rides qui creu­saient ses joues comme des cica­trices, une pâleur qui n’était pas seule­ment celle de l’âge.

« Vous n’êtes pas catho­lique, dit-il. Ce n’était pas une question.

« Non. Angli­can. Enfin… bap­ti­sé angli­can. Je ne pra­tique plus depuis longtemps. »

« Per­sonne ne pra­tique plus depuis long­temps, mon­sieur Plun­kett. C’est le mal du siècle. Les gens ont per­du la foi — en Dieu, en l’Église, en tout ce qui dépasse leur petite exis­tence. Ils croient que la science expli­que­ra tout, que le pro­grès résou­dra tout, que l’homme peut se pas­ser de trans­cen­dance. » Il secoua la tête avec une tris­tesse qui sem­blait sin­cère. « Ils se trompent, bien sûr. Mais ils ne le décou­vri­ront que trop tard. »

Neville ne savait pas quoi répondre. Il n’était pas venu pour par­ler théologie.

« Je vou­lais vous poser une ques­tion, dit-il. À pro­pos de Rei­nal­do Estévez. »

Le visage du prêtre ne chan­gea pas, mais quelque chose pas­sa dans ses yeux — une ombre, un voile — qui dis­pa­rut aussitôt.

« Don Rei­nal­do. Oui. Une grande perte pour la com­mu­nau­té. Je l’ai connu pen­dant de nom­breuses années. Un homme géné­reux, un bon chré­tien. » Les mots son­naient comme une for­mule apprise par cœur, vidée de toute sub­stance. « Pour­quoi me posez-vous des ques­tions sur lui ? »

« Je l’ai vu, dit Neville. Le soir avant sa mort. Au Nacio­nal. Il par­lait avec quelqu’un, sur la terrasse. »

Le père Men­do­za res­ta silen­cieux un long moment. Ses mains, tou­jours croi­sées sur ses genoux, ne bou­gèrent pas, mais Neville remar­qua que ses join­tures avaient blan­chi légè­re­ment — comme celles d’Elena, la veille, quand il avait men­tion­né l’enveloppe.

« Et alors ? finit par dire le prêtre. Don Rei­nal­do par­lait avec beau­coup de gens. C’était un homme d’affaires. Les hommes d’affaires parlent. »

« L’homme lui a don­né une enveloppe. »

Le silence, cette fois, dura encore plus long­temps. Le père Men­do­za regar­dait droit devant lui, vers l’autel désert, vers le cru­ci­fix qui pen­dait au-des­sus du taber­nacle. Son pro­fil, dans la lumière pous­sié­reuse de l’église, res­sem­blait à celui d’un gisant — immo­bile, miné­ral, déjà mort.

« Mon­sieur Plun­kett, dit-il enfin, d’une voix très basse, je vais vous dire quelque chose que je ne devrais pas vous dire. Quelque chose qui viole peut-être mes vœux, ou du moins leur esprit. Mais je crois que vous avez besoin de l’entendre. »

Il se tour­na vers Neville, et ses yeux gris, pour la pre­mière fois, sem­blèrent vivants — vivants et effrayés.

« J’ai confes­sé Don Rei­nal­do deux jours avant sa mort. Je ne peux pas vous dire ce qu’il m’a confié — le secret de la confes­sion est abso­lu, vous com­pre­nez, abso­lu — mais je peux vous dire ceci : c’était un homme tour­men­té. Un homme qui por­tait un far­deau. Un homme qui avait peur. »

« Peur de quoi ? »

Le prêtre secoua la tête.

« Je ne peux pas vous le dire. Je ne peux pas. Mais ce que je peux vous dire… » Il hési­ta, comme s’il pesait chaque mot avant de le pro­non­cer. « Ce que je peux vous dire, c’est que Don Rei­nal­do savait qu’il allait mou­rir. Il ne me l’a pas dit expli­ci­te­ment — il n’a pas dit je vais mou­rir — mais je l’ai com­pris. À la façon dont il par­lait. À la façon dont il se confes­sait. C’était une confes­sion… finale. Une confes­sion d’homme qui sait que c’est la dernière. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine, mal­gré la cha­leur de l’église.

« Vous pen­sez qu’il a été assassiné ? »

Le père Men­do­za se leva brus­que­ment, comme si la ques­tion l’avait brûlé.

« Je ne pense rien, mon­sieur Plun­kett. Je suis prêtre, pas poli­cier. Et je vous conseille de ne rien pen­ser non plus. » Il bais­sa la voix jusqu’au mur­mure. « Il y a des forces, dans cette ville, que vous ne com­pre­nez pas. Des forces qui dépassent les hommes comme vous et moi. Si Don Rei­nal­do est mort, c’est que quelqu’un a vou­lu qu’il meure. Et si quelqu’un a vou­lu qu’il meure, ce quelqu’un ne vou­dra pas qu’on pose des ques­tions sur sa mort. »

« Qui ? Qui a vou­lu qu’il meure ? »

Le prêtre recu­la d’un pas, comme pour mettre de la dis­tance entre eux.

« Je ne sais pas. Et même si je le savais, je ne pour­rais pas vous le dire. Le secret de la confession… »

« Mais vous venez de me dire… »

« Je ne vous ai rien dit. » Sa voix était deve­nue dure, presque hos­tile. « Nous avons par­lé de la foi, de la perte de la foi, de choses géné­rales. C’est tout. Si quelqu’un vous demande, c’est tout ce qui s’est passé. »

Il fit un signe de croix rapide, mar­mon­na quelque chose en latin que Neville ne com­prit pas, et s’éloigna vers la sacris­tie d’un pas pres­sé, sa sou­tane noire flot­tant der­rière lui comme une aile de corbeau.

Neville res­ta seul dans l’église vide.

*

Il sor­tit de la cathé­drale dans la lumière aveu­glante de midi. La place était ani­mée — ven­deurs de jour­naux, cireurs de chaus­sures, men­diants qui ten­daient la main vers les tou­ristes, pigeons qui pico­raient les miettes sur les pavés. La vie ordi­naire, indif­fé­rente aux mys­tères et aux morts.

Neville s’assit sur un banc, à l’ombre d’un aman­dier, et essaya de mettre de l’ordre dans ses pensées.

Le père Men­do­za lui avait dit quelque chose — et en même temps, il ne lui avait rien dit. Esté­vez savait qu’il allait mou­rir. Esté­vez avait peur. Esté­vez s’était confes­sé comme un homme qui sait que c’est la der­nière fois. Mais de quoi avait-il peur ? Qui vou­lait sa mort ? Le prêtre ne l’avait pas dit — ne pou­vait pas le dire, ou ne vou­lait pas.

Le secret de la confes­sion est absolu.

Neville n’était pas catho­lique, mais il com­pre­nait ce que cela signi­fiait. Le père Men­do­za savait quelque chose — peut-être tout — mais il empor­te­rait ce savoir dans sa tombe. C’était le prix de sa foi, le far­deau de son sacer­doce. Un far­deau que Neville, à sa façon, pou­vait com­prendre : lui aus­si por­tait des secrets qu’il ne pou­vait pas révé­ler, des infor­ma­tions qu’il ne pou­vait pas par­ta­ger, des silences qui le ron­geaient de l’intérieur.

Mais il y avait autre chose dans les paroles du prêtre. Quelque chose qui res­sem­blait à un avertissement.

Il y a des forces, dans cette ville, que vous ne com­pre­nez pas.

Quelles forces ? La mafia amé­ri­caine ? Le régime de Batis­ta ? Les rebelles de Cas­tro ? Tous ceux-là à la fois, peut-être, entre­mê­lés dans un réseau de com­pli­ci­tés et de tra­hi­sons que Neville, avec ses jumelles défec­tueuses et ses rap­ports que per­sonne ne lisait, n’avait aucune chance de démêler.

Il se leva, mar­cha jusqu’au bord de la place, héla un taxi.

« Hotel Nacio­nal », dit-il au chauffeur.

Et tan­dis que la voi­ture s’enfonçait dans les rues de La Havane, il pen­sa à ce que le père Men­do­za avait dit — et à ce qu’il n’avait pas dit. Il pen­sa à Esté­vez, à l’enveloppe, à l’homme en gris. Il pen­sa à Ele­na et à ses yeux noirs qui cher­chaient la véri­té. Il pen­sa à Greene et à son roman d’espionnage, à ce ven­deur d’aspirateurs qui inven­tait des agents et des com­plots pour payer l’école de sa fille.

Et il se deman­da, pour la pre­mière fois, si lui aus­si n’était pas en train d’inventer quelque chose — un mys­tère là où il n’y avait qu’une coïn­ci­dence, une conspi­ra­tion là où il n’y avait qu’une crise car­diaque, un sens là où il n’y avait que le chaos ordi­naire de la vie et de la mort.

Mais non. Il avait vu l’enveloppe. Il avait vu le geste fur­tif, la dis­pa­ri­tion dans les jar­dins, le regard vide d’Estévez devant l’ascenseur. Et main­te­nant, il avait vu la peur dans les yeux d’un prêtre — la peur d’un homme qui sait des choses qu’il ne peut pas dire.

Ce n’était pas une inven­tion. C’était réel.

La ques­tion était de savoir ce qu’il allait faire de cette réalité.

*

Le soir, au bar du Nacio­nal, Greene l’attendait.

Il était assis à une table près de la fenêtre, un verre de whis­ky devant lui, un car­net ouvert sur lequel il grif­fon­nait quelque chose. Quand il vit Neville entrer, il leva la main et lui fit signe de le rejoindre.

« Vous avez l’air d’un homme qui a vu un fan­tôme, dit-il en guise de salu­ta­tion. Asseyez-vous. Buvez quelque chose. Racontez-moi. »

Neville s’assit, com­man­da un dai­qui­ri à Don Bebo qui pas­sait, et res­ta un moment silen­cieux. Il ne savait pas par où commencer.

« Je suis allé à la messe ce matin, dit-il finalement.

« La messe ? » Greene haus­sa un sour­cil. « Je ne vous aurais pas pris pour un homme pieux. »

« Je ne le suis pas. J’y suis allé pour… pour voir quelqu’un. Le père Mendoza. »

L’expression de Greene chan­gea imper­cep­ti­ble­ment — un léger plis­se­ment des yeux, un fré­mis­se­ment au coin des lèvres.

« Men­do­za. Le jésuite. Celui qui confes­sait Estévez. »

« Vous le connaissiez ? »

« De répu­ta­tion. » Greene but une gor­gée de whis­ky, repo­sa son verre. « C’est un homme inté­res­sant. Un sur­vi­vant de la guerre civile espa­gnole, du côté des natio­na­listes — ce qui, pour un prêtre, était le seul côté pos­sible à l’époque. Il a vu des choses, pen­dant cette guerre. Des choses qu’on ne devrait pas voir. Ça laisse des traces. »

« Il m’a par­lé d’Estévez. »

« Vrai­ment ? » Greene se pen­cha en avant, inté­res­sé. « Et qu’est-ce qu’il vous a dit ? »

Neville hési­ta. Ce que le père Men­do­za lui avait confié — cette confes­sion d’une confes­sion, ce secret au bord du secret — lui sem­blait main­te­nant trop fra­gile pour être par­ta­gé. Comme si les mots, une fois pro­non­cés, ris­quaient de se dis­soudre dans l’air.

« Il m’a dit qu’Estévez avait peur, dit-il fina­le­ment. Qu’il savait qu’il allait mourir. »

Greene hocha la tête lentement.

« Ce n’est pas sur­pre­nant. Un homme dans sa posi­tion — riche, puis­sant, mêlé à toutes sortes d’affaires — finit tou­jours par avoir des enne­mis. Et à Cuba, en ce moment, avoir des enne­mis peut être fatal. »

« Mais qui ? Qui étaient ses ennemis ? »

Greene sou­rit — ce sou­rire fati­gué, iro­nique, qui sem­blait être sa marque de fabrique.

« Mon­sieur Plun­kett, si je connais­sais la réponse à cette ques­tion, je ne serais pas ici en train de boire du mau­vais whis­ky avec vous. Je serais en train d’écrire mon roman. » Il fit tour­ner son verre entre ses doigts, regar­dant le liquide ambré comme s’il y cher­chait une réponse. « Mais je peux vous dire ceci : dans un pays comme Cuba, les enne­mis ne manquent pas. Il y a le régime, qui n’aime pas ceux qui financent l’opposition. Il y a l’opposition, qui n’aime pas ceux qui financent le régime. Il y a les Amé­ri­cains, qui n’aiment pas ceux qui menacent leurs inté­rêts. Il y a la mafia, qui n’aime pas ceux qui ne res­pectent pas les accords. Et il y a tous les autres — les jaloux, les ambi­tieux, les tra­his, les cupides — qui n’attendent qu’une occa­sion de régler leurs comptes. »

« Esté­vez était mêlé à tout ça ? »

« Esté­vez était un indus­triel cubain. Par défi­ni­tion, il était mêlé à tout ça. On ne devient pas riche à Cuba sans se salir les mains. La seule ques­tion est de savoir avec quoi on se les salit — et qui on écla­bous­sé au passage. »

Neville res­ta silen­cieux un moment, digé­rant ces paroles. Puis il dit :

« Le père Men­do­za m’a aver­ti. Il m’a dit qu’il y avait des forces, dans cette ville, que je ne com­pre­nais pas. Il m’a dit de ne pas poser de questions. »

Greene écla­ta de rire — un rire bref, sans joie.

« Et vous allez suivre son conseil ? »

Neville regar­da son dai­qui­ri, qui venait d’arriver. Il pen­sa à Mar­ta et à ses aver­tis­se­ments, à Ele­na et à sa carte de visite, au père Men­do­za et à sa peur. Il pen­sa à toutes les rai­sons qu’il avait de lais­ser tom­ber, de retour­ner à sa vie d’avant, à ses rap­ports vides et à ses soi­rées soli­taires au bar.

Puis il pen­sa à ce qu’il avait res­sen­ti, ces der­niers jours — cette vibra­tion, cette exci­ta­tion, ce sen­ti­ment d’être vivant pour la pre­mière fois depuis des années.

« Non, dit-il. Je ne vais pas suivre son conseil. »

Greene le regar­da un long moment, avec une expres­sion que Neville ne par­vint pas tout à fait à déchif­frer — du res­pect, peut-être, ou de l’inquiétude, ou quelque chose entre les deux.

« Bien, dit-il fina­le­ment. C’est bien. » Il leva son verre. « À la curio­si­té, alors. Et aux fous qui refusent de suivre les bons conseils. »

Neville leva son daiquiri.

« À la curio­si­té », répéta-t-il.

Ils trin­quèrent dans la lumière dorée du cré­pus­cule, tan­dis que dehors, sur le Malecón, les vagues conti­nuaient de se bri­ser contre les rochers, indif­fé­rentes aux secrets des hommes. 

CHA­PITRE VII

Lun­di 18 novembre 1957

 

Elle tra­ver­sa le hall du Nacio­nal comme un incen­die tra­verse une forêt sèche — lais­sant der­rière elle des regards cal­ci­nés et des conver­sa­tions inter­rom­pues. Une robe rouge, écar­late, fen­due jusqu’à mi-cuisse. Des talons qui cla­quaient sur le marbre avec l’assurance d’une femme qui sait exac­te­ment l’effet qu’elle pro­duit. Des che­veux noirs, lus­trés, qui cas­ca­daient sur ses épaules nues. Et un visage — un visage de métisse, pom­mettes hautes, lèvres pleines, yeux en amande — qui n’appartenait à aucune caté­go­rie que Neville connût.

Il la regar­da pas­ser depuis sa place au bar, son dai­qui­ri oublié devant lui. Tout le monde la regar­dait. Les hommes d’affaires amé­ri­cains inter­rom­paient leurs négo­cia­tions, les épouses jalouses pin­çaient les lèvres, les ser­veurs eux-mêmes sem­blaient ralen­tir leur course pour la suivre des yeux. Elle tra­ver­sa le hall sans regar­der per­sonne, mon­ta les quelques marches qui menaient au casi­no, et dis­pa­rut der­rière les portes vitrées.

« Consue­la Már­quez », dit une voix à côté de Neville.

Don Bebo essuyait un verre avec cette len­teur médi­ta­tive qui lui était cou­tu­mière. Son visage, comme tou­jours, ne tra­his­sait rien — ni admi­ra­tion, ni désap­pro­ba­tion, ni quoi que ce fût d’autre.

« Vous la connais­sez ? » deman­da Neville.

« Tout le monde la connaît. Elle tra­vaille pour le casi­no. Rela­tions publiques. » Il y avait une légère inflexion dans sa voix quand il pro­non­ça ces mots — pas tout à fait de l’ironie, mais quelque chose qui y res­sem­blait. « Elle est ici presque tous les soirs. »

« Rela­tions publiques », répé­ta Neville.

Don Bebo haus­sa les épaules — ce haus­se­ment d’épaules cubain qui pou­vait signi­fier n’importe quoi.

« C’est ce qu’on dit. »

Il s’éloigna pour ser­vir un autre client, lais­sant Neville seul avec son dai­qui­ri et ses pensées.

*

Neville n’était pas le genre d’homme à abor­der les femmes. Il ne l’avait jamais été — même jeune, même avant que les années et l’échec ne lui aient appris la pru­dence, il avait tou­jours man­qué de ce cou­rage par­ti­cu­lier qui per­met aux hommes de fran­chir le gouffre entre le désir et l’action. Les femmes qu’il avait connues — pas nom­breuses, il fal­lait bien l’admettre — étaient venues à lui par hasard, par mal­en­ten­du, par cette sorte de gra­vi­té triste qui attire par­fois cer­taines âmes vers d’autres âmes éga­le­ment perdues.

Mar­ta, par exemple. Leur ren­contre, deux ans plus tôt, avait été le fruit d’un concours de cir­cons­tances qu’il n’avait jamais vrai­ment com­pris. Une soi­rée au Capri, trop de dai­qui­ris, une conver­sa­tion com­men­cée par erreur — il l’avait prise pour quelqu’un d’autre, elle avait joué le jeu — et puis, sans qu’il sache com­ment, ils s’étaient retrou­vés dans son appar­te­ment de Cen­tro Haba­na, et l’arrangement avait com­men­cé. Ce n’était pas de l’amour. Ce n’était même pas vrai­ment du désir. C’était autre chose — une com­mo­di­té, une habi­tude, un remède contre la soli­tude qui ne gué­ris­sait rien mais qui sou­la­geait un peu.

Consue­la Már­quez était d’une autre caté­go­rie. Une caté­go­rie à laquelle Neville n’avait pas accès — n’avait jamais eu accès, n’aurait jamais accès. Les femmes comme elle n’existaient pas pour les hommes comme lui. Elles exis­taient pour les riches, les puis­sants, les beaux — pour ceux qui savaient ce qu’ils vou­laient et com­ment l’obtenir.

Et pour­tant.

Il pen­sa à ce que Greene lui avait dit : L’art de l’enquête, c’est l’art de la conver­sa­tion. Il pen­sa à Ele­na et à ses ques­tions sur l’enveloppe. Il pen­sa au père Men­do­za et à sa peur. Quelqu’un, dans cette ville, savait ce qui était arri­vé à Esté­vez. Quelqu’un avait des réponses. Et si Consue­la Már­quez tra­vaillait au Nacio­nal depuis des années, si elle connais­sait les clients, si elle était dans les rela­tions publiques…

Il ter­mi­na son dai­qui­ri d’un trait, posa le verre sur le comp­toir, et se leva.

*

Le casi­no du Nacio­nal occu­pait une aile entière du rez-de-chaus­sée — un vaste espace aux pla­fonds hauts, bai­gné d’une lumière tami­sée qui effa­çait les heures et les rides. Des tables de rou­lette, de bla­ck­jack, de craps s’alignaient sur le tapis vert, entou­rées de joueurs en smo­king et de femmes en robes de soi­rée. Des crou­piers impas­sibles dis­tri­buaient les cartes et ramas­saient les jetons avec des gestes d’automates. Et par­tout, cette odeur par­ti­cu­lière des casi­nos — mélange de tabac, de par­fum, d’alcool et de désespoir.

Neville n’était pas joueur. Il n’avait jamais com­pris l’attrait du risque, cette ivresse que cer­tains trou­vaient à mettre leur argent — et par­fois leur vie — entre les mains du hasard. Pour lui, le hasard n’était pas un ami. C’était un enne­mi silen­cieux, indif­fé­rent, qui dis­tri­buait les bonnes et les mau­vaises cartes sans se sou­cier de jus­tice ni de mérite.

Il tra­ver­sa la salle, cher­chant la robe rouge du regard. Il la trou­va près des tables de rou­lette, debout der­rière un homme cor­pu­lent qui empi­lait des jetons sur le noir avec une concen­tra­tion de chi­rur­gien. Elle lui par­lait à l’oreille, une main posée sur son épaule, et l’homme riait — ce rire gras des hommes riches qui croient que tout leur est dû, y com­pris l’attention des belles femmes.

Neville s’arrêta à quelques pas, hési­tant. Qu’allait-il dire ? Com­ment allait-il l’aborder ? Il n’avait pas de plan, pas de stra­té­gie, rien que cette impul­sion absurde qui l’avait pous­sé à quit­ter le bar et à entrer dans le casino.

Elle leva les yeux et le vit.

Leurs regards se croi­sèrent — une seconde, peut-être deux. Elle le détailla de la tête aux pieds, sans hâte, avec cette assu­rance des femmes qui savent jau­ger un homme d’un coup d’œil. Et puis elle dit quelque chose à l’homme cor­pu­lent — un mot, deux peut-être — et elle s’approcha de Neville.

« Vous êtes perdu ? »

Sa voix était plus grave qu’il ne l’avait ima­gi­née, avec un accent cubain pro­non­cé qui rou­lait sur les consonnes comme une vague sur les rochers.

« Non, dit Neville. Enfin… peut-être. Je ne suis pas un habi­tué des casinos. »

« Ça se voit. » Elle sou­rit — un sou­rire qui n’avait rien de cruel, contrai­re­ment à ce qu’il avait craint. « Les habi­tués ne res­tent pas plan­tés au milieu de la salle avec cet air de lapin pris dans les phares. Ils jouent, ils boivent, ils font sem­blant de s’amuser. Vous, vous avez l’air de cher­cher quelque chose. Ou quelqu’un. »

Neville sen­tit le rouge lui mon­ter aux joues. Il était trans­pa­rent — il l’avait tou­jours été.

« Je m’appelle Plun­kett, dit-il. Neville Plun­kett. Je suis un résident de l’hôtel. »

« Je sais qui vous êtes. » Elle pen­cha la tête de côté, l’observant avec une curio­si­té amu­sée. « Le Bri­tan­nique triste. Celui qui boit ses dai­qui­ris tout seul au bar, tous les soirs, à la même place. Tout le monde parle de vous. »

« Vrai­ment ? »

« Non. » Elle rit — un rire franc, sans malice. « Per­sonne ne parle de vous. C’est pour ça que je vous ai remar­qué. Dans un endroit comme le Nacio­nal, les gens qui passent inaper­çus sont les plus inté­res­sants. Les autres — les bruyants, les riches, les impor­tants — on les oublie dès qu’ils sortent. Mais les silen­cieux… les silen­cieux, on s’en souvient. »

Neville ne savait pas quoi répondre. Per­sonne ne lui avait jamais dit qu’il était inté­res­sant. Per­sonne ne lui avait jamais dit qu’on se sou­ve­nait de lui.

« Je peux vous offrir un verre ? » deman­da-t-il, et il fut lui-même sur­pris de l’audace de sa question.

Elle le regar­da un long moment, ses yeux sombres cher­chant quelque chose dans les siens. Puis elle hocha la tête.

« D’accord. Mais pas ici. Au bar. Le casi­no me fatigue, ce soir. »

*

Ils s’installèrent à une table dans un coin du bar, loin des autres clients. Consue­la com­man­da un moji­to, Neville son éter­nel dai­qui­ri. Don Bebo les ser­vit sans un mot, mais Neville crut voir une lueur d’étonnement — ou d’avertissement — dans ses yeux.

« Alors, dit Consue­la en allu­mant une ciga­rette, qu’est-ce que vous vou­lez vraiment ? »

« Par­don ? »

« Vous ne m’avez pas sui­vie jusqu’au casi­no pour me par­ler de la pluie et du beau temps. Et vous n’êtes pas le genre d’homme qui aborde les femmes pour le plai­sir. » Elle souf­fla un nuage de fumée vers le pla­fond. « Donc, je répète : qu’est-ce que vous voulez ? »

Neville hési­ta. Il pou­vait men­tir — inven­ter une his­toire, un pré­texte. Mais quelque chose lui disait que Consue­la Már­quez n’était pas le genre de femme qu’on pou­vait trom­per avec des men­songes. Elle avait pas­sé sa vie à écou­ter des hommes men­tir. Elle connais­sait toutes les varia­tions, toutes les nuances, toutes les failles.

« Je vou­lais vous poser des ques­tions sur Rei­nal­do Esté­vez », dit-il.

Le visage de Consue­la ne chan­gea pas, mais quelque chose pas­sa dans ses yeux — une ombre, un voile, comme chez le père Men­do­za quand il avait pro­non­cé le même nom.

« Esté­vez, répé­ta-t-elle. L’industriel. Celui qui est mort la semaine dernière. »

« Vous le connaissiez ? »

Elle tira une longue bouf­fée de sa ciga­rette, prit son temps avant de répondre.

« Je connais beau­coup de gens, mon­sieur Plun­kett. C’est mon tra­vail. Rela­tions publiques, comme on dit. » Le même mot que Don Bebo, avec la même inflexion iro­nique. « Don Rei­nal­do venait sou­vent au casi­no. Il jouait gros. Il per­dait, par­fois. Il gagnait, par­fois. Comme tout le monde. »

« Vous lui parliez ? »

« Je parle à tout le monde. C’est pour ça qu’on me paie. »

« Et de quoi parliez-vous ? »

Consue­la écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier, avec un geste qui tra­his­sait une sou­daine irritation.

« Écou­tez, mon­sieur Plun­kett. Je ne sais pas qui vous êtes vrai­ment — repré­sen­tant en machines tex­tiles, agent secret bri­tan­nique, jour­na­liste dégui­sé, ou sim­ple­ment un type curieux qui s’ennuie — et fran­che­ment, je m’en fiche. Mais je vais vous dire quelque chose que vous devriez savoir : les ques­tions que vous posez sont dan­ge­reuses. Don Rei­nal­do est mort. Offi­ciel­le­ment, c’est une crise car­diaque. Offi­ciel­le­ment, il n’y a rien à cher­cher, rien à trou­ver, rien à dire. Et les gens qui cherchent des choses là où il n’y a offi­ciel­le­ment rien à cher­cher… ces gens-là ont ten­dance à avoir des problèmes. »

« Quel genre de problèmes ? »

Elle le regar­da lon­gue­ment, et pour la pre­mière fois, Neville vit quelque chose qui res­sem­blait à de la peur dans ses yeux — une peur qu’elle dis­si­mu­lait sous des couches d’ironie et de déta­che­ment, mais qui était là, bien réelle.

« Le genre de pro­blèmes dont on ne se remet pas », dit-elle à voix basse.

Le silence qui sui­vit fut long, char­gé de tout ce qu’elle ne disait pas.

« Vous avez peur », dit Neville.

Ce n’était pas une question.

Consue­la allu­ma une autre ciga­rette. Ses mains, remar­qua-t-il, trem­blaient légèrement.

« J’ai sur­vé­cu vingt-six ans dans cette ville, mon­sieur Plun­kett. J’ai sur­vé­cu à la pau­vre­té, aux hommes, aux pro­messes non tenues, aux rêves bri­sés. J’ai sur­vé­cu parce que j’ai appris une chose : on ne pose pas de ques­tions. On regarde, on écoute, on sou­rit, on fait son tra­vail, et on oublie. C’est la règle. La seule règle qui compte. »

« Mais vous n’avez pas oublié Estévez. »

Elle fer­ma les yeux un ins­tant, comme si elle cher­chait la force de continuer.

« Non, dit-elle fina­le­ment. Je n’ai pas oublié. »

*

Ce qu’elle lui racon­ta ensuite, elle le racon­ta à voix basse, presque en chu­cho­tant, les yeux fixés sur son moji­to qu’elle ne buvait pas.

Elle avait connu Esté­vez depuis trois ans. Pas seule­ment comme cliente du casi­no — autre­ment. Inti­me­ment. Il venait la voir, par­fois, dans l’appartement qu’elle louait à Mira­mar, un appar­te­ment qu’il payait en par­tie, comme il payait beau­coup de choses dans sa vie. Ce n’était pas de l’amour — Consue­la ne pro­non­ça jamais ce mot — mais c’était quelque chose. Une habi­tude, peut-être. Un arran­ge­ment. Le même genre d’arrangement que Neville avait avec Mar­ta, com­prit-il, sauf que les mon­tants en jeu étaient différents.

« Il était géné­reux, dit-elle. Pas seule­ment avec l’argent. Avec son temps, aus­si. Il m’écoutait. Il me par­lait. La plu­part des hommes… » Elle haus­sa les épaules. « La plu­part des hommes ne veulent pas par­ler. Ils veulent autre chose, et une fois qu’ils l’ont obte­nu, ils partent. Don Rei­nal­do était dif­fé­rent. Il res­tait. Il posait des ques­tions. Il s’intéressait à ma vie — à ma vraie vie, pas seule­ment à… » Elle fit un geste vague qui englo­bait sa robe, son corps, tout ce qu’elle repré­sen­tait aux yeux du monde.

« Et ces der­nières semaines ? Avant sa mort ? »

Consue­la hésita.

« Il avait chan­gé. Il était ner­veux, dis­trait. Il sur­sau­tait quand le télé­phone son­nait. Il regar­dait par la fenêtre comme s’il s’attendait à voir quelqu’un. Une fois… » Elle s’interrompit, but une gor­gée de moji­to. « Une fois, il m’a dit quelque chose d’étrange. Il a dit : Si quelque chose m’arrive, ne pose pas de ques­tions. Oublie-moi. Fais comme si je n’avais jamais exis­té. J’ai ri. J’ai cru qu’il plai­san­tait. Et puis… »

« Et puis il est mort. »

« Et puis il est mort. »

Le silence retom­ba entre eux. Neville pen­sait à ce qu’Elena lui avait dit — qu’Estévez avait peur, qu’il ne dor­mait plus, qu’il regar­dait par-des­sus son épaule. Le même tableau, vu sous un angle différent.

« Vous savez de quoi il avait peur ? » demanda-t-il.

Consue­la secoua la tête.

« Il ne me disait pas tout. Il ne disait tout à per­sonne, je crois. Mais… » Elle hési­ta de nou­veau, pesant ses mots. « Une fois, il a men­tion­né quelque chose. Un nom. Il par­lait au télé­phone, il pen­sait que je dor­mais, et je l’ai enten­du dire ce nom. Après, il a rac­cro­ché, et il avait l’air… ter­ri­fié. Vrai­ment terrifié. »

« Quel nom ? »

Elle le regar­da droit dans les yeux.

« Pie­dra, dit-elle. Il a dit : Pie­dra sait. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine. Pie­dra. Le colo­nel Orlan­do Pie­dra, chef du Bureau de Répres­sion des Acti­vi­tés Com­mu­nistes. Le tor­tion­naire de Batis­ta. L’homme dont on mur­mu­rait le nom avec ter­reur dans les quar­tiers popu­laires de La Havane.

« Pie­dra, répéta-t-il.

« Vous connaissez ? »

« De réputation. »

Consue­la écra­sa sa deuxième ciga­rette, se leva.

« Je dois y retour­ner. On va se deman­der où je suis. » Elle prit son sac, hési­ta un ins­tant. « Mon­sieur Plun­kett… Neville… faites atten­tion. Ce que vous cher­chez, ce que vous vou­lez savoir… ça ne vaut pas votre vie. Rien ne vaut votre vie. »

Elle se pen­cha vers lui, et pen­dant un ins­tant, il sen­tit son par­fum — quelque chose de lourd, de capi­teux, qui lui fit tour­ner la tête.

« Oubliez Esté­vez, mur­mu­ra-t-elle. Oubliez l’enveloppe. Oubliez tout. C’est le meilleur conseil que je puisse vous donner. »

Et avant qu’il puisse répondre, elle s’éloigna vers le casi­no, sa robe rouge dis­pa­rais­sant dans la foule comme une flamme qui s’éteint.

Neville res­ta seul avec son dai­qui­ri tiède et un nom qui réson­nait dans sa tête comme un glas.

Pie­dra.

Pie­dra sait quelque chose. 

CHA­PITRE VIII

Mar­di 19 novembre 1957

 

Neville se perdit.

Ce n’était pas la pre­mière fois — il se per­dait sou­vent, dans La Havane comme ailleurs, vic­time d’un sens de l’orientation défaillant qui l’avait accom­pa­gné toute sa vie. À Cam­bridge, il s’était éga­ré dans les cou­loirs de sa propre rési­dence. À Londres, pen­dant la guerre, il avait mis trois semaines à trou­ver le che­min le plus court entre son appar­te­ment et Broad­way Buil­dings. Et ici, à La Havane, mal­gré quatre ans de pro­me­nades quo­ti­diennes, il lui arri­vait encore de tour­ner au mau­vais coin de rue et de se retrou­ver dans des quar­tiers qu’il ne recon­nais­sait pas.

Ce mar­di-là, il avait vou­lu aller au Malecón — une marche qu’il connais­sait par cœur, en théo­rie. Mais quelque chose l’avait dis­trait — une vitrine, peut-être, ou une pen­sée qui l’avait absor­bé — et il s’était retrou­vé dans une rue du Veda­do qu’il n’avait jamais vue, bor­dée de mai­sons colo­niales aux façades décré­pites et de bou­tiques dont les enseignes pen­daient de travers.

Il s’arrêta, regar­da autour de lui, cher­cha un point de repère. Rien. Des arbres, des murs, des portes fer­mées. La cha­leur de l’après-midi pesait sur ses épaules comme une cou­ver­ture mouillée. Il avait soif. Il était fati­gué. Et il ne savait abso­lu­ment pas où il était.

C’est alors qu’il remar­qua la boutique.

Elle occu­pait le rez-de-chaus­sée d’une mai­son à un étage, coin­cée entre un ate­lier de cor­don­ne­rie appa­rem­ment aban­don­né et une épi­ce­rie dont la vitrine était vide. L’enseigne, en lettres dorées sur fond noir, disait : MODAS NATA­SHA — Som­bre­ros y Acce­so­rios. Dans la vitrine, sur des pré­sen­toirs de velours fati­gué, s’alignaient des cha­peaux — des cloches des années vingt, des bibis à voi­lette, des cape­lines de paille, des toques de four­rure qui sem­blaient absur­de­ment dépla­cées sous le soleil des Caraïbes.

Neville pous­sa la porte, moins par inté­rêt pour les cha­peaux que par besoin d’échapper à la chaleur.

Une clo­chette tin­ta. L’intérieur de la bou­tique était frais, ombra­gé, encom­bré de boîtes à cha­peaux empi­lées jusqu’au pla­fond et de man­ne­quins de bois coif­fés de créa­tions extra­va­gantes. Une odeur de naph­ta­line et de fleurs séchées flot­tait dans l’air, mêlée à quelque chose d’autre — du thé, peut-être, ou du par­fum ancien.

« Un ins­tant, s’il vous plaît. »

La voix venait de l’arrière-boutique — une voix de femme, grave, avec un accent qui n’était ni espa­gnol ni amé­ri­cain. Un accent que Neville mit quelques secondes à iden­ti­fier : russe. Ou plu­tôt, ce fran­çais tein­té de russe que par­laient les émi­grés de l’ancienne aris­to­cra­tie, ceux qui avaient fui la révo­lu­tion bol­che­vique avec leurs bijoux cou­sus dans l’ourlet de leurs manteaux.

Une femme appa­rut, écar­tant un rideau de perles qui sépa­rait la bou­tique de l’arrière. Elle avait la soixan­taine, peut-être plus — il était dif­fi­cile de dire avec ces femmes qui avaient été belles et qui por­taient les traces de leur beau­té comme un vête­ment usé mais encore élé­gant. Grande, très mince, les che­veux blancs tirés en un chi­gnon ser­ré, le visage long et aris­to­cra­tique, des yeux d’un bleu pâle qui sem­blaient regar­der à tra­vers les choses plu­tôt que les choses elles-mêmes.

Elle por­tait une robe noire, simple, et un col­lier de perles qui avait dû valoir une for­tune, autre­fois, dans une autre vie.

« Bon­jour, dit-elle en espa­gnol, puis, voyant l’hésitation de Neville : Good after­noon. You are English, yes ? »

« Yes, admit Neville. Je veux dire, oui. Je suis anglais. Par­don, je ne cherche pas vrai­ment un cha­peau. Je me suis per­du. Je vou­lais juste… »

Il s’interrompit, ne sachant pas com­ment finir sa phrase. Deman­der son che­min ? Se repo­ser un ins­tant ? Fuir la cha­leur et la solitude ?

La femme l’observa un moment, la tête légè­re­ment pen­chée, comme un oiseau qui éva­lue une situa­tion nouvelle.

« Vous vou­liez juste entrer, dit-elle. C’est suf­fi­sant. On n’a pas besoin de rai­son pour entrer quelque part. On entre, et puis on voit ce qui se passe. » Elle fit un geste vers une chaise — une chaise ancienne, tapis­sée de velours vert, qui sem­blait venir d’un salon de Saint-Péters­bourg. « Asseyez-vous. Je vais faire du thé. »

Avant que Neville puisse pro­tes­ter, elle avait dis­pa­ru der­rière le rideau de perles.

*

Il s’assit, parce qu’il ne savait pas quoi faire d’autre. La bou­tique, main­te­nant qu’il la regar­dait vrai­ment, était une sorte de musée — non pas des cha­peaux, mais d’un monde dis­pa­ru. Sur les murs, entre les miroirs et les gra­vures de mode, des pho­to­gra­phies jau­nies mon­traient des femmes en robes de bal, des offi­ciers en uni­forme, des palais aux façades blanches, des traî­neaux sur des ave­nues ennei­gées. Et par­tout, des objets qui n’avaient rien à faire dans une bou­tique de cha­peaux cubaine : un samo­var de cuivre sur une éta­gère, des icônes ortho­doxes dans un coin, un châle de soie bro­dé jeté sur le dos­sier d’un fauteuil.

La femme revint avec un pla­teau — théière, tasses, sucrier, le tout en por­ce­laine fine, déco­rée de motifs bleus qui res­sem­blaient à du Delft ou peut-être à du russe.

« Je m’appelle Nata­sha Obo­lens­ky, dit-elle en ver­sant le thé. Prin­cesse Nata­sha Obo­lens­ky, si l’on veut être pré­cis, mais les titres ne signi­fient plus grand-chose, n’est-ce pas ? Pas depuis 1917. Pas depuis que le monde a déci­dé que les prin­cesses étaient obsolètes. »

Elle lui ten­dit une tasse. Le thé était fort, par­fu­mé, avec une note de ber­ga­mote qui rap­pe­lait l’Angleterre.

« Plun­kett, dit Neville en pre­nant la tasse. Neville Plun­kett. Pas de titre, j’en ai peur. Juste… Plunkett. »

« Plun­kett. » Elle goû­ta le nom comme on goûte un vin. « C’est un bon nom. Un nom hon­nête. Les noms à ral­longe, les noms avec des par­ti­cules et des titres, ils finissent tou­jours par vous écra­ser. On passe sa vie à essayer d’être à la hau­teur de son nom, et on n’y arrive jamais. Vous, au moins, vous êtes libre. »

Neville ne s’était jamais sen­ti par­ti­cu­liè­re­ment libre, mais il ne dit rien.

« Vous êtes per­du, reprit Nata­sha. Pas seule­ment dans le Veda­do — ça, c’est facile à répa­rer, je vous indi­que­rai le che­min. Mais per­du en géné­ral. Je le vois. Je le recon­nais. » Elle but une gor­gée de thé, ses yeux pâles fixés sur lui. « J’ai pas­sé ma vie entou­rée de gens per­dus. Les émi­grés, vous savez. Nous sommes tous per­dus. Nous avons per­du notre pays, notre langue, notre iden­ti­té. Nous errons de ville en ville, de pays en pays, en cher­chant quelque chose que nous ne trou­ve­rons jamais — parce que ce que nous cher­chons n’existe plus. »

« Com­ment êtes-vous arri­vée à La Havane ? » deman­da Neville.

C’était une ques­tion indis­crète, peut-être, mais Nata­sha ne sem­bla pas s’en offus­quer. Elle sou­rit — un sou­rire qui creu­sait des rides pro­fondes autour de ses yeux et de sa bouche, mais qui illu­mi­nait son visage d’une beau­té ancienne.

« Par le che­min des éco­liers, comme on dit. Saint-Péters­bourg, d’abord — j’y suis née, j’y ai gran­di, j’y ai dan­sé. J’étais dan­seuse, vous savez. Au Bal­let impé­rial. Pas une étoile — je n’avais pas assez de talent pour cela — mais une bonne dan­seuse, conscien­cieuse, dis­ci­pli­née. Et puis la révo­lu­tion est arrivée. »

Elle s’interrompit, regar­da par la fenêtre comme si elle voyait quelque chose que Neville ne pou­vait pas voir.

« Nous avons fui. Ma mère, mes sœurs et moi. Mon père était déjà mort — tué pen­dant les pre­miers jours, par une foule qui ne savait même pas qui il était. Nous avons tra­ver­sé la Fin­lande, puis la Suède, puis l’Allemagne. Paris, ensuite. J’y ai vécu quinze ans, j’y ai dan­sé dans des caba­rets, j’y ai aimé des hommes qui ne le méri­taient pas. Et puis la guerre est arri­vée — une autre guerre, tou­jours des guerres — et j’ai fui de nou­veau. L’Espagne, le Por­tu­gal, le Bré­sil, l’Argentine. Et fina­le­ment, Cuba. Pour­quoi Cuba ? Je ne sais pas. Le hasard. La fatigue. L’envie de m’arrêter quelque part, n’importe où, et de ne plus bouger. »

« Et les chapeaux ? »

Nata­sha écla­ta de rire — un rire qui res­sem­blait au tin­te­ment de la clo­chette de la porte, clair et un peu fêlé.

« Les cha­peaux ! Oui, les cha­peaux. Il fal­lait bien vivre de quelque chose, n’est-ce pas ? Je ne savais rien faire d’autre que dan­ser, et mes genoux m’ont lâchée à cin­quante ans. Alors j’ai ouvert cette bou­tique. Je ne sais pas vrai­ment faire de cha­peaux — je les achète, je les arrange, je les vends. Les femmes de la bonne socié­té viennent ici parce que c’est exo­tique, une prin­cesse russe qui vend des cha­peaux. Elles achètent un cha­peau et elles repartent avec une his­toire à racon­ter à leurs amies. C’est ain­si que ça fonctionne. »

Neville but son thé en silence. Il y avait quelque chose de récon­for­tant dans cette bou­tique, dans cette femme, dans ce flot de paroles qui ne deman­dait rien en retour — ni appro­ba­tion, ni sym­pa­thie, ni même atten­tion. Nata­sha par­lait comme on res­pire, natu­rel­le­ment, sans effort, et Neville pou­vait sim­ple­ment écou­ter, sans avoir à cher­cher quoi dire.

« Et vous ? » deman­da-t-elle sou­dain. « Qu’est-ce qui vous amène à La Havane, mon­sieur Plunkett ? »

*

Il ne savait pas pour­quoi il lui racon­ta. Peut-être était-ce le thé, ou la cha­leur, ou la fatigue. Peut-être était-ce le regard de Nata­sha — ce regard qui ne jugeait pas, qui ne deman­dait rien, qui accep­tait sim­ple­ment ce qu’on lui offrait. Peut-être était-ce sim­ple­ment le besoin de par­ler à quelqu’un qui n’avait aucun lien avec sa vie, aucun inté­rêt dans ses affaires, aucune rai­son de le trahir.

Il lui racon­ta tout. Pas les détails opé­ra­tion­nels, bien sûr — il ne men­tion­na pas le MI6, ni ses rap­ports, ni sa cou­ver­ture de repré­sen­tant en machines tex­tiles. Mais il lui racon­ta l’essentiel : qu’il était un homme seul, qu’il fai­sait un tra­vail qui ne ser­vait à rien, qu’il avait pas­sé quatre ans à regar­der La Havane sans jamais la com­prendre. Et puis il lui racon­ta Esté­vez — l’enveloppe, l’homme en gris, la mort sus­pecte, les ques­tions qu’il posait et les aver­tis­se­ments qu’il recevait.

Nata­sha l’écouta sans l’interrompre, ses mains fines ser­rées autour de sa tasse de thé, ses yeux pâles fixés sur lui avec une atten­tion qui ne fai­blis­sait pas.

Quand il eut fini, elle res­ta silen­cieuse un long moment. Puis elle dit :

« Vous savez ce que vous êtes, mon­sieur Plunkett ? »

« Non. »

« Vous êtes un témoin. Comme moi. Comme tous les émi­grés, tous les exi­lés, tous les gens qui vivent dans un monde qui n’est pas le leur. Nous regar­dons, nous obser­vons, nous notons — mais nous n’agissons pas. Nous ne pou­vons pas agir. Nous sommes des étran­gers, et les étran­gers n’ont pas le droit d’agir. Ils ont seule­ment le droit de voir. »

« Mais je veux agir, dit Neville. Pour une fois, je veux faire quelque chose. Je veux com­prendre ce qui est arri­vé à Esté­vez. Je veux savoir pour­quoi il est mort. »

Nata­sha hocha la tête lentement.

« Je com­prends. C’est un sen­ti­ment que je connais bien. Le désir de sor­tir de sa pas­si­vi­té, de deve­nir un acteur plu­tôt qu’un spec­ta­teur. Mais c’est un désir dan­ge­reux, mon­sieur Plun­kett. Les témoins qui veulent deve­nir des acteurs… ils finissent sou­vent mal. »

« C’est ce que tout le monde me dit. »

« Parce que c’est vrai. » Elle se pen­cha vers lui, et sa voix se fit plus basse. « Vous m’avez par­lé d’Estévez. Je vais vous dire quelque chose en retour. Sa femme — pas sa femme, par­don, sa veuve — venait ici ache­ter des cha­peaux. Une fois par mois, par­fois plus. Elle aimait les bibis à voi­lette, les choses élé­gantes et un peu tristes. »

« Vous la connaissiez ? »

« Pas vrai­ment. Nous par­lions, comme on parle dans une bou­tique. Du temps, des cha­peaux, de rien d’important. Mais une fois… » Elle hési­ta. « Une fois, elle m’a dit quelque chose d’étrange. Elle a dit que son mari avait chan­gé. Qu’il n’était plus le même. Qu’il avait peur de quelque chose, mais qu’il refu­sait de lui dire de quoi. Et puis elle a dit — et c’est ce qui m’a frap­pée — elle a dit : Il porte un far­deau qui n’est pas le sien. »

« Un far­deau qui n’est pas le sien ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Nata­sha haus­sa les épaules.

« Je ne sais pas. Elle n’a pas expli­qué, et je n’ai pas deman­dé. Ce n’était pas mes affaires. Mais main­te­nant, avec ce que vous me dites… » Elle but une gor­gée de thé, réflé­chit. « Un far­deau qui n’est pas le sien. Peut-être qu’il savait quelque chose. Peut-être qu’il avait appris quelque chose qu’il n’aurait pas dû apprendre. Et peut-être que ce savoir l’a tué. »

Neville pen­sa à l’enveloppe. À ce qu’elle pou­vait conte­nir. Des docu­ments ? Des preuves ? Des infor­ma­tions qui valaient la vie d’un homme ?

« L’odeur de la peur, dit sou­dain Natasha.

« Par­don ? »

« Vous m’avez deman­dé com­ment j’avais recon­nu qu’Estévez avait peur. Je ne l’ai pas dit, mais je vais vous le dire main­te­nant : la peur a une odeur. Pas une odeur phy­sique — une odeur méta­pho­rique, si vous vou­lez. Les gens qui ont peur se com­portent dif­fé­rem­ment. Ils regardent par-des­sus leur épaule. Ils sur­sautent aux bruits. Ils sou­rient trop, ou pas assez. Et il y a quelque chose dans leurs yeux — quelque chose de tra­qué, de cer­né. J’ai vu cette odeur sur beau­coup de gens, dans ma vie. Sur mes com­pa­triotes, quand les bol­che­viques sont arri­vés. Sur les juifs, à Ber­lin, dans les années trente. Sur tout le monde, pen­dant la guerre. » Elle le regar­da droit dans les yeux. « Et je la vois sur vous, mon­sieur Plun­kett. Pas beau­coup. Juste un peu. Mais elle est là. »

Neville ne répon­dit pas. Il ne savait pas quoi répondre.

« Soyez pru­dent, dit Nata­sha. Ce que vous cher­chez — la véri­té sur Esté­vez, la véri­té sur cette enve­loppe — c’est peut-être quelque chose que vous ne vou­lez pas trou­ver. La véri­té n’est pas tou­jours libé­ra­trice. Par­fois, elle est sim­ple­ment terrible. »

*

Il res­ta encore une heure, peut-être davan­tage. Ils par­lèrent d’autres choses — de Saint-Péters­bourg, de Cam­bridge, de musique et de livres, de ces sujets neutres qui per­mettent à deux incon­nus de deve­nir, sinon des amis, du moins des connais­sances. Nata­sha lui mon­tra des pho­to­gra­phies de sa jeu­nesse — une jeune femme en tutu sur une scène du Théâtre Mariins­ky, une famille en four­rures devant une dat­cha ennei­gée, un offi­cier mous­ta­chu qui était son père. Et Neville, pour la pre­mière fois depuis long­temps, par­la de lui — de son enfance à Shrews­bu­ry, de ses sœurs qui vieillis­saient sans lui, de cette vie qu’il avait lais­sée der­rière lui et qu’il ne retrou­ve­rait jamais.

Quand il se leva pour par­tir, Nata­sha lui prit la main.

« Reve­nez, dit-elle. Quand vous vou­lez. Je suis tou­jours là. Les après-midi sont longs, et j’aime la compagnie. »

« Je revien­drai », pro­mit Neville.

Et il sut, en le disant, que c’était vrai.

Elle lui indi­qua le che­min du Malecón — trois rues à gauche, puis tout droit jusqu’à la mer — et il sor­tit dans la lumière de l’après-midi, cli­gnant des yeux comme un homme qui émerge d’un rêve.

En mar­chant vers l’hôtel, il pen­sa à ce que Nata­sha avait dit. Un far­deau qui n’est pas le sien. Esté­vez savait quelque chose. Esté­vez por­tait un secret qui ne lui appar­te­nait pas — un secret qu’on lui avait confié, ou qu’il avait décou­vert par hasard. Et ce secret l’avait tué.

Mais quel secret ? Et confié par qui ?

L’enveloppe. Tout reve­nait à l’enveloppe. À ce qu’elle conte­nait. À l’homme en gris qui l’avait remise.

Neville accé­lé­ra le pas. Il avait besoin de réflé­chir. Il avait besoin de mettre de l’ordre dans ce qu’il savait, de tra­cer des lignes entre les points, de trou­ver un motif dans le chaos.

Et sur­tout, il avait besoin de par­ler à Ele­na. Elle était la fille d’Estévez. Si quelqu’un savait quel far­deau son père por­tait, c’était elle.

Il regar­da sa montre. Cinq heures. Assez tôt pour lui lais­ser un mes­sage à la réception.

Assez tôt pour que quelque chose commence. 

CHA­PITRE IX

Mer­cre­di 20 novembre 1957

 

L’homme s’assit à côté de Neville sans y avoir été invité.

C’était au bar du Nacio­nal, vers six heures du soir — l’heure où la lumière com­men­çait à décli­ner et où les pre­miers clients de la soi­rée pre­naient pos­ses­sion des lieux. Neville était à sa place habi­tuelle, son dai­qui­ri devant lui, son car­net ouvert sur une page blanche. Il n’avait rien écrit. Il pen­sait à Ele­na, à qui il avait lais­sé un mes­sage la veille et qui n’avait pas encore répondu.

« Plun­kett, c’est ça ? »

L’homme avait la qua­ran­taine, peut-être qua­rante-cinq ans. Bron­zé, les che­veux châ­tains cou­pés court, des yeux d’un bleu très pâle qui sem­blaient vous radio­gra­phier. Il por­tait une che­mise hawaïenne — pal­miers et per­ro­quets sur fond tur­quoise — sous un bla­zer de lin frois­sé, et il sou­riait de ce sou­rire amé­ri­cain, large et confiant, qui don­nait tou­jours à Neville l’impression d’être en pré­sence d’un ven­deur de voi­tures d’occasion.

« Par­don ? dit Neville.

« Votre nom. Plun­kett. Neville Plun­kett. Atta­ché com­mer­cial adjoint à l’ambassade bri­tan­nique. Repré­sen­tant de la Doring­ton & Sons, machines tex­tiles. » L’homme fit signe au bar­man de lui ser­vir un bour­bon. « J’ai fait mes devoirs. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine, mais s’efforça de gar­der une expres­sion neutre.

« Et vous êtes ? »

« Beau­mont. Charles Beau­mont. » L’homme ten­dit la main — une poi­gnée ferme, presque dou­lou­reuse. « Je tra­vaille pour une agence gou­ver­ne­men­tale amé­ri­caine. Vous voyez le genre. »

Il n’avait pas besoin de pré­ci­ser. Neville voyait très bien le genre.

« CIA », dit-il à voix basse.

Beau­mont haus­sa les épaules avec une fausse modes­tie qui ne trom­pait personne.

« On ne pro­nonce pas ce mot à voix haute, d’habitude. Mais entre pro­fes­sion­nels… » Il lais­sa la phrase en sus­pens, but une gor­gée de son bour­bon. « Vous êtes dans le métier depuis com­bien de temps, Plun­kett ? Quinze ans ? Vingt ? »

« Je ne vois pas de quoi vous par­lez. Je vends des machines textiles. »

Beau­mont écla­ta de rire — un rire franc, presque ami­cal, qui fit se retour­ner quelques clients aux tables voisines.

« Des machines tex­tiles. C’est ça. Et moi, je suis atta­ché cultu­rel. On fait tous par­tie du même cirque, Plun­kett. Autant ne pas se men­tir entre nous. »

Il sor­tit un paquet de ciga­rettes — des Lucky Strike — et en allu­ma une sans en offrir à Neville.

« Le desk de Londres m’a par­lé de vous. Ils vous appellent “le meuble”. Vous savez pour­quoi ? Parce que vous êtes là depuis si long­temps qu’on ne vous remarque plus. Vous faites par­tie des murs. » Il souf­fla un nuage de fumée vers le pla­fond. « C’est un com­pli­ment, au fait. Dans notre métier, pas­ser inaper­çu, c’est une qua­li­té. Le pro­blème, c’est quand on com­mence à se faire remarquer. »

Neville sen­tit son cœur s’accélérer.

« Qu’est-ce que vous vou­lez dire ? »

Beau­mont le regar­da lon­gue­ment, ses yeux pâles scru­tant son visage comme s’il cher­chait quelque chose — une faille, une fai­blesse, une véri­té cachée.

« Je veux dire que vous posez des ques­tions, ces der­niers temps. Des ques­tions sur un cer­tain indus­triel cubain. Un cer­tain Rei­nal­do Esté­vez. » Il fit tom­ber la cendre de sa ciga­rette dans le cen­drier. « Ça m’intéresse. Ça m’intéresse beaucoup. »

*

Le silence qui sui­vit fut long, char­gé de tout ce que Neville ne pou­vait pas dire. Com­ment Beau­mont savait-il ? Qui lui avait par­lé ? Connie ? Ele­na ? Le père Men­do­za ? Quelqu’un d’autre — quelqu’un qui l’avait obser­vé, écou­té, suivi ?

« Je ne pose pas de ques­tions, dit-il fina­le­ment. J’observe. C’est mon travail. »

« Votre tra­vail, c’est de vendre des machines tex­tiles. Du moins offi­ciel­le­ment. » Beau­mont sou­rit de nou­veau, mais cette fois le sou­rire n’avait rien d’amical. « Offi­cieu­se­ment, votre tra­vail c’est de rédi­ger des rap­ports que per­sonne ne lit sur la situa­tion poli­tique à Cuba. Des rap­ports d’une bana­li­té confon­dante, si vous me per­met­tez. J’en ai lu quelques-uns. Ils m’ont aidé à m’endormir. »

Neville ne répon­dit pas. Il y avait quelque chose de dan­ge­reux dans cet homme — quelque chose qui se cachait sous le bron­zage et la che­mise hawaïenne, sous le sou­rire et le bour­bon. Quelque chose de froid, de cal­cu­la­teur, de professionnel.

« Mais ces der­niers jours, conti­nua Beau­mont, vous avez chan­gé. Vous êtes sor­ti de votre rou­tine. Vous avez par­lé à des gens à qui vous ne par­liez jamais. La fille d’Estévez. Le père Men­do­za. Cette putain du casi­no — par­don, cette “char­gée de rela­tions publiques”. Et puis il y a cette Russe, dans le Veda­do. La prin­cesse aux cha­peaux. » Il comp­ta sur ses doigts, comme s’il réci­tait une liste de courses. « Quatre per­sonnes en quatre jours. Pour un homme qui n’a pas eu une seule conver­sa­tion en quatre ans, c’est remarquable. »

Neville sen­tit la colère mon­ter en lui — une colère qu’il connais­sait mal, qu’il avait rare­ment l’occasion d’éprouver.

« Vous me surveillez. »

« Je sur­veille tout le monde. C’est mon tra­vail. » Beau­mont écra­sa sa ciga­rette, en allu­ma une autre aus­si­tôt. « La Havane est une petite ville, Plun­kett. Une petite ville pleine de grands secrets. Et quand quelqu’un com­mence à fouiller dans ces secrets, ça se remarque. Ça se sait. Et ça attire l’attention de gens comme moi. »

« Qu’est-ce que vous voulez ? »

Beau­mont se pen­cha vers lui, bais­sant la voix.

« Je veux savoir ce que vous savez. Sur Esté­vez. Sur sa mort. Sur cette enve­loppe dont vous avez par­lé à tout le monde. »

Neville res­ta silen­cieux. Ain­si, Beau­mont savait pour l’enveloppe. Ce qui signi­fiait que quelqu’un avait par­lé — Ele­na, peut-être, ou Connie, ou quelqu’un qui les avait enten­dus parler.

« Je ne sais rien, dit-il. J’ai vu un homme remettre une enve­loppe à un autre homme. C’est tout. »

« L’homme qui a remis l’enveloppe. Vous pou­vez le décrire ? »

« Non. Taille moyenne, cor­pu­lence moyenne. Je ne l’ai vu que de loin. »

Beau­mont hocha la tête len­te­ment, comme s’il éva­luait la sin­cé­ri­té de cette réponse.

« Taille moyenne, cor­pu­lence moyenne. C’est ce que vous dites à tout le monde. » Il but une gor­gée de bour­bon. « Vous savez ce que je pense, Plun­kett ? Je pense que vous en savez plus que vous ne le dites. Peut-être pas beau­coup plus — vous n’êtes pas le genre à savoir beau­coup de choses — mais un peu plus. Et ce peu, ça m’intéresse. »

« Pour­quoi ? »

« Parce qu’Estévez était sur notre radar. Depuis quelques mois. On le sur­veillait — pas de près, juste assez pour savoir ce qu’il fai­sait, avec qui il par­lait, où allait son argent. Et puis, brus­que­ment, il est mort. Crise car­diaque, offi­ciel­le­ment. Sauf que les hommes comme Esté­vez ne meurent pas de crises car­diaques. Ils meurent parce que quelqu’un veut qu’ils meurent. »

Neville pen­sa à ce que le père Men­do­za avait dit, à ce que Connie avait dit, à ce que Nata­sha avait dit. Tout le monde arri­vait à la même conclu­sion — Esté­vez avait été assas­si­né. Mais per­sonne ne savait par qui, ni pourquoi.

« Vous savez qui l’a tué ? » demanda-t-il.

Beau­mont secoua la tête.

« Si je le savais, je ne serais pas là à boire du bour­bon avec vous. » Il fit signe au bar­man de lui res­ser­vir un verre. « Mais j’ai des hypo­thèses. Plu­sieurs hypo­thèses. Et l’une d’elles implique quelqu’un que vous connais­sez peut-être. Quelqu’un de votre côté de l’Atlantique. »

Le cœur de Neville s’arrêta un instant.

« Qu’est-ce que vous vou­lez dire ? »

Beau­mont sou­rit — ce sou­rire de requin qui ne pré­sa­geait rien de bon.

« Je veux dire que l’homme à l’enveloppe, celui que vous avez vu sur la ter­rasse… je pense que c’était un Bri­tan­nique. Un de vos col­lègues. Quelqu’un de l’ambassade. »

*

Les mots mirent quelques secondes à atteindre le cer­veau de Neville. Un Bri­tan­nique. Un col­lègue. Quelqu’un de l’ambassade.

« C’est impos­sible, dit-il.

« Pour­quoi impossible ? »

« Parce que… » Il cher­cha ses mots. « Parce que ça n’a pas de sens. Pour­quoi un offi­cier bri­tan­nique don­ne­rait-il une enve­loppe à un indus­triel cubain ? Pourquoi… »

« Pour­quoi un offi­cier bri­tan­nique vou­drait-il la mort d’un indus­triel cubain ? » Beau­mont haus­sa les épaules. « Je ne sais pas. C’est ce que j’essaie de décou­vrir. Mais je sais une chose : Esté­vez avait des contacts avec votre ambas­sade. Des contacts régu­liers. Pas offi­ciels — per­sonne ne les enre­gis­trait — mais suf­fi­sam­ment fré­quents pour que ça se remarque. »

« Quel genre de contacts ? »

« Le genre qu’on ne met pas dans les rap­ports. Le genre qui se fait dans les coins sombres des bars, dans les chambres d’hôtel, dans les voi­tures garées sur le Malecón. » Beau­mont se pen­cha encore plus près, et Neville sen­tit l’odeur du bour­bon dans son haleine. « Esté­vez était un infor­ma­teur, Plun­kett. Il tra­vaillait pour quelqu’un. Et ce quelqu’un, j’en suis presque sûr, était britannique. »

Un infor­ma­teur. Esté­vez tra­vaillait pour le MI6.

Neville sen­tit le sol se déro­ber sous ses pieds. Si c’était vrai — si Esté­vez était vrai­ment un infor­ma­teur bri­tan­nique — alors tout chan­geait. L’enveloppe n’était plus un simple échange d’affaires. C’était une trans­mis­sion de ren­sei­gne­ments. Un paie­ment, peut-être, ou des ins­truc­tions. Et l’homme en gris n’était plus un incon­nu — c’était un offi­cier trai­tant. Un collègue.

Quelqu’un que Neville croi­sait peut-être dans les cou­loirs de l’ambassade.

« Vous avez des preuves ? » demanda-t-il.

« Pas encore. C’est pour ça que je vous parle. » Beau­mont vida son verre, fit signe au bar­man de lui en ser­vir un autre — le troi­sième. « Vous êtes là depuis quatre ans, Plun­kett. Vous connais­sez l’ambassade. Vous connais­sez les gens. Si quelqu’un là-bas avait un contact régu­lier avec un indus­triel cubain, vous l’auriez peut-être remarqué. »

Neville secoua la tête.

« Je ne remarque rien. Vous l’avez dit vous-même — je suis un meuble. »

« Les meubles voient beau­coup de choses. Ils sont là, dans les coins, et per­sonne ne fait atten­tion à eux. Per­sonne ne se méfie d’eux. » Beau­mont allu­ma une nou­velle ciga­rette. « Réflé­chis­sez, Plun­kett. Quelqu’un à l’ambassade qui sor­tait sou­vent. Qui avait des ren­dez-vous non offi­ciels. Qui par­lait espa­gnol cou­ram­ment, peut-être, ou qui connais­sait bien le milieu des affaires cubain. Quelqu’un qui… »

Il s’interrompit brus­que­ment. Son regard venait de se fixer sur quelque chose der­rière l’épaule de Neville — ou plu­tôt quelqu’un.

« Tiens, tiens, mur­mu­ra-t-il. Quand on parle du loup. »

Neville se retourna.

Gra­ham Greene tra­ver­sait le hall en direc­tion du bar.

*

Greene les rejoi­gnit comme s’il avait été invi­té — ce qui n’était pas le cas. Il tira une chaise, s’assit, fit signe à Don Bebo de lui ser­vir un whisky.

« Beau­mont, dit-il avec un hoche­ment de tête. Je ne savais pas que vous étiez à La Havane. »

« Greene. » Le sou­rire de Beau­mont s’était figé, trans­for­mé en quelque chose de plus pru­dent. « Je ne savais pas que vous connais­siez notre ami Plunkett. »

« Nous avons fait connais­sance il y a quelques jours. Au bar. Deux com­pa­triotes per­dus sous les tro­piques, vous savez ce que c’est. » Greene prit son whis­ky, but une gor­gée, gri­ma­ça. « Ce whis­ky est tou­jours aus­si mau­vais. Je ne sais pas pour­quoi je m’obstine à le commander. »

Neville regar­dait les deux hommes, essayant de com­prendre ce qui se pas­sait. Il y avait une ten­sion entre eux — quelque chose de non dit, une his­toire com­mune qu’il ne connais­sait pas.

« Vous vous connais­sez ? » demanda-t-il.

Greene et Beau­mont échan­gèrent un regard.

« On s’est croi­sés, dit Greene. Pen­dant la guerre. En Afrique, je crois. Ou peut-être au Por­tu­gal. Les sou­ve­nirs se mélangent, avec l’âge. »

« Sier­ra Leone, pré­ci­sa Beau­mont. 1942. Vous étiez en poste à Free­town. Moi, j’étais de pas­sage. On a bu quelques verres ensemble. »

« Ah oui. Sier­ra Leone. Les mous­tiques, la cha­leur, l’ennui. Je me sou­viens main­te­nant. » Greene allu­ma une ciga­rette, souf­fla la fumée vers le pla­fond. « Vous étiez déjà à l’agence, à l’époque ? Ou c’est venu après ? »

« Après, men­tit Beau­mont — et Neville sut que c’était un men­songe, même s’il ne savait pas com­ment il le savait. Je tra­vaillais pour le dépar­te­ment d’État. Un simple diplomate. »

« Bien sûr. Un simple diplo­mate. » Greene sou­rit de ce sou­rire fati­gué qui était sa marque de fabrique. « Et main­te­nant, vous êtes à La Havane. Quelle coïncidence. »

« Pas vrai­ment une coïn­ci­dence. Cuba est un pays inté­res­sant, en ce moment. Beau­coup de choses s’y passent. Beau­coup de choses qui inté­ressent mes employeurs. »

« Comme la mort de cer­tains industriels ? »

Le silence qui sui­vit fut lourd, char­gé de quelque chose que Neville ne com­pre­nait pas tout à fait. Beau­mont regar­dait Greene avec une expres­sion dif­fi­cile à déchif­frer — de la méfiance, peut-être, ou du res­pect, ou les deux à la fois.

« Vous êtes bien infor­mé, dit-il finalement.

« Je suis écri­vain. C’est mon métier d’être infor­mé. » Greene but une gor­gée de whis­ky. « Et puis, La Havane est une petite ville. Les rumeurs cir­culent vite. Sur­tout quand elles concernent des hommes riches qui meurent dans des cir­cons­tances suspectes. »

Beau­mont se leva brusquement.

« Je dois y aller. J’ai des ren­dez-vous. » Il posa un billet sur le comp­toir, plus que néces­saire pour payer ses bour­bons. « Plun­kett, réflé­chis­sez à ce que je vous ai dit. Si quelque chose vous revient — un nom, un visage, un détail — faites-le moi savoir. Je suis à l’hôtel Sevil­la. Chambre 412. »

Il fit un signe de tête à Greene — un signe qui n’avait rien d’amical — et s’éloigna vers le hall.

*

Neville et Greene res­tèrent silen­cieux un long moment après son départ. Puis Greene dit :

« Charles Beau­mont. Un homme dangereux. »

« Vous le connais­sez vraiment ? »

« Je connais sa répu­ta­tion. Et j’ai croi­sé son che­min une ou deux fois, dans une vie anté­rieure. » Greene écra­sa sa ciga­rette, en allu­ma une autre. « Il est à la CIA depuis le début — pas depuis le dépar­te­ment d’État, contrai­re­ment à ce qu’il pré­tend. C’était un pro­té­gé d’Allen Dulles. Un vrai croyant, comme on dit. Convain­cu que l’Amérique doit sau­ver le monde du com­mu­nisme, et prêt à faire n’importe quoi pour y arriver. »

« Il pense qu’Estévez a été tué par un Bri­tan­nique. Quelqu’un de l’ambassade. »

Greene hocha la tête lentement.

« C’est pos­sible. C’est même pro­bable, si Esté­vez était vrai­ment un infor­ma­teur du MI6. Les infor­ma­teurs qui deviennent gênants ont ten­dance à mou­rir. C’est une règle non écrite du métier. »

« Mais pour­quoi ? Pour­quoi Esté­vez serait-il deve­nu gênant ? »

« Je ne sais pas. Peut-être qu’il en savait trop. Peut-être qu’il mena­çait de par­ler. Peut-être qu’il avait chan­gé de camp — qu’il tra­vaillait pour quelqu’un d’autre en même temps que pour les Bri­tan­niques. » Greene but une gor­gée de whis­ky. « Ou peut-être que Beau­mont se trompe, et que l’assassin — s’il y a un assas­sin — n’a rien à voir avec l’ambassade britannique. »

Neville pen­sa à l’homme en gris. À ce visage qu’il n’avait pas vu, à cette sil­houette quel­conque qui avait dis­pa­ru dans les jar­dins. Était-ce quelqu’un qu’il connais­sait ? Quelqu’un qu’il croi­sait dans les cou­loirs de l’ambassade, à qui il disait bon­jour sans vrai­ment le voir ?

L’idée était vertigineuse.

« Qu’est-ce que je dois faire ? » demanda-t-il.

Greene le regar­da avec une expres­sion qui res­sem­blait à de la pitié — ou peut-être à de la compassion.

« Vous avez deux choix, Plun­kett. Le pre­mier, c’est de lais­ser tom­ber. De retour­ner à votre vie d’avant, à vos dai­qui­ris et à vos rap­ports vides. D’oublier Esté­vez, d’oublier l’enveloppe, d’oublier tout ce que vous avez appris. C’est le choix pru­dent. Le choix raisonnable. »

« Et le deuxième ? »

Greene sou­rit — ce sou­rire fati­gué, iro­nique, qui conte­nait toute la tris­tesse du monde.

« Le deuxième, c’est de conti­nuer. De cher­cher la véri­té, où qu’elle vous mène. De décou­vrir qui a tué Esté­vez, et pour­quoi. Mais je vous pré­viens : ce che­min-là est dan­ge­reux. Beau­mont a rai­son sur un point — les gens qui posent trop de ques­tions finissent par avoir des ennuis. Et les ennuis, à La Havane, peuvent être fatals. »

Neville regar­da son dai­qui­ri, qui avait tié­di pen­dant la conver­sa­tion. Il pen­sa à Mar­ta et à ses aver­tis­se­ments, à Connie et à sa peur, à Nata­sha et à son his­toire d’émigré. Il pen­sa à Ele­na, qui atten­dait peut-être sa visite au cin­quième étage. Et il pen­sa à lui-même — à l’homme qu’il avait été pen­dant quatre ans, et à l’homme qu’il pour­rait deve­nir s’il trou­vait le cou­rage de changer.

« Je conti­nue », dit-il.

Greene hocha la tête, comme s’il s’y était attendu.

« Alors soyez pru­dent, Plun­kett. Et méfiez-vous de Beau­mont. Il n’est pas votre ami. Il n’est l’ami de per­sonne. Il uti­lise les gens, et quand il n’en a plus besoin, il les jette. »

« Comme un espion, en somme. »

« Exac­te­ment comme un espion. » Greene leva son verre. « À la pru­dence, alors. Et à la survie. »

Neville leva le sien.

« À la sur­vie », répéta-t-il.

Mais il savait, en le disant, que la sur­vie n’était plus sa prio­ri­té. Quelque chose d’autre avait pris sa place — quelque chose qui res­sem­blait à un but, à une mis­sion, à une rai­son de vivre.

Pour la pre­mière fois de sa car­rière, Neville Plun­kett avait une enquête à mener. 

CHA­PITRE X

Jeu­di 21 novembre 1957

 

Ce soir-là, il y avait une fête au Nacional.

Pas une fête ordi­naire — une de ces soi­rées de gala que l’hôtel orga­ni­sait pour l’élite hava­naise, avec orchestre en tenue, cham­pagne fran­çais et robes de chez Dior. Le hall avait été trans­for­mé en jar­din enchan­té — guir­landes de fleurs, lan­ternes véni­tiennes, pal­miers en pot dis­po­sés comme des sen­ti­nelles — et les invi­tés arri­vaient par grappes, déver­sés par des Cadillac et des Lin­coln qui s’alignaient le long de l’allée circulaire.

Neville obser­vait depuis sa place habi­tuelle au bar, qui ce soir n’était pas vrai­ment sa place — la salle était bon­dée, et il avait dû se conten­ter d’un tabou­ret au bout du comp­toir, coin­cé entre un pilier et un Amé­ri­cain cor­pu­lent qui trans­pi­rait dans son smo­king. Il buvait son dai­qui­ri à petites gor­gées, regar­dant défi­ler les robes et les smo­kings, les bijoux et les sou­rires, tout ce luxe qui sem­blait appar­te­nir à un autre monde — un monde auquel il n’avait jamais appar­te­nu et n’appartiendrait jamais.

L’orchestre jouait dans la grande salle de bal, dont les portes ouvertes lais­saient fil­trer la musique — un mam­bo endia­blé qui fai­sait taper du pied les invi­tés les moins guin­dés. Neville recon­nut le son : c’était l’orchestre de Bebo Val­dés, le célèbre pia­niste qui jouait par­fois au Nacio­nal pour les grandes occa­sions. Il l’avait vu de loin, quel­que­fois, tra­ver­sant le hall avec ses musi­ciens, leurs ins­tru­ments dans des étuis fati­gués. Un homme grand, élé­gant, aux mains immenses qui sem­blaient faites pour le clavier.

Un homme qui, selon ce que Neville avait appris, voyait tout depuis son piano.

*

L’idée lui était venue la veille, après sa conver­sa­tion avec Beau­mont et Greene. Si l’homme en gris était vrai­ment quelqu’un de l’ambassade bri­tan­nique, quelqu’un qui venait régu­liè­re­ment au Nacio­nal, alors quelqu’un d’autre l’avait peut-être remar­qué. Pas les clients — les clients étaient trop occu­pés à être clients pour regar­der autour d’eux. Pas les ser­veurs — les ser­veurs regar­daient, mais ils ne par­laient pas. Mais les musiciens…

Les musi­ciens étaient dif­fé­rents. Ils étaient là, sur leur estrade, invi­sibles aux yeux des puis­sants qui les consi­dé­raient comme des meubles sonores. Ils jouaient, et pen­dant qu’ils jouaient, ils regar­daient. Ils voyaient les couples qui se for­maient et ceux qui se défai­saient, les enve­loppes qui pas­saient d’une main à l’autre, les conver­sa­tions mur­mu­rées dans les coins sombres. Ils voyaient tout, parce que per­sonne ne fai­sait atten­tion à eux.

Exac­te­ment comme Neville lui-même.

Il atten­dit la pause de l’orchestre — vers dix heures, quand les musi­ciens des­cen­dirent de l’estrade pour aller fumer une ciga­rette dans le jar­din. Puis il se leva, tra­ver­sa la foule des invi­tés, et sor­tit sur la terrasse.

*

Il trou­va Bebo Val­dés assis sur un banc de pierre, à l’écart des autres musi­ciens, une ciga­rette à la main. Dans la lumière des lan­ternes, son visage parais­sait fati­gué — fati­gué mais serein, avec cette séré­ni­té des hommes qui ont trou­vé leur place dans le monde et qui n’en demandent pas davantage.

« Mon­sieur Valdés ? »

Le pia­niste leva les yeux. Son regard était vif, curieux, sans méfiance.

« Oui ? »

« Je m’appelle Plun­kett. Neville Plun­kett. Je suis un résident de l’hôtel. Je vou­lais vous dire… » Il cher­cha ses mots. Qu’allait-il dire ? Qu’il admi­rait sa musique ? C’était vrai, mais ce n’était pas pour ça qu’il était là. « Je vou­lais vous par­ler d’un homme. Un homme que vous avez peut-être vu. »

Bebo Val­dés tira une bouf­fée de sa ciga­rette, souf­fla la fumée vers les étoiles.

« Je vois beau­coup d’hommes, señor Plun­kett. C’est le pro­blème avec ce métier — on voit trop de choses. On entend trop de choses. Et on apprend à oublier ce qu’on a vu et entendu. »

« Celui-là, vous ne l’avez peut-être pas oublié. Il était avec Rei­nal­do Esté­vez, le soir avant sa mort. Sur cette ter­rasse. » Neville fit un geste vers l’endroit où il avait vu l’échange, une semaine plus tôt. « Ils ont échan­gé quelque chose. Une enveloppe. »

Bebo Val­dés res­ta silen­cieux un long moment. Sa ciga­rette se consu­mait len­te­ment entre ses doigts, le bout incan­des­cent pul­sant comme un cœur minuscule.

« Vous posez des ques­tions dan­ge­reuses, señor Plunkett. »

« C’est ce que tout le monde me dit. »

« Parce que c’est vrai. » Le pia­niste écra­sa sa ciga­rette sous son talon, avec un geste qui avait quelque chose de défi­ni­tif. « Don Rei­nal­do était un homme bien. Je le connais­sais depuis des années. Il venait m’écouter jouer, par­fois, quand il avait besoin de s’évader. Il aimait le jazz — le vrai jazz, pas celui qu’on joue pour les tou­ristes. Il me deman­dait de jouer du Monk, du Par­ker, des choses que per­sonne d’autre ne demandait. »

« Vous l’avez vu, ce soir-là ? Le soir avant sa mort ? »

Bebo hocha la tête lentement.

« Je l’ai vu. Il était ner­veux — plus ner­veux que d’habitude. Il regar­dait autour de lui, comme s’il atten­dait quelqu’un. Et puis l’homme est arrivé. »

Le cœur de Neville s’accéléra.

« L’homme à l’enveloppe ? »

« Oui. Ils se sont assis à une table, dans le coin là-bas, à moi­tié cachés par les pal­miers. J’étais sur l’estrade, je jouais un bolé­ro. Per­sonne ne fai­sait atten­tion à moi. Mais moi, je fai­sais atten­tion à eux. »

« Vous avez vu son visage ? L’homme à l’enveloppe ? »

Bebo hési­ta. Quelque chose pas­sa dans ses yeux — de la peur, peut-être, ou de la pru­dence. Les deux, probablement.

« Je l’ai vu, dit-il finalement.

« Vous pou­vez le décrire ? »

Le pia­niste se leva, épous­se­ta son pan­ta­lon. Il était plus grand que Neville ne l’avait ima­gi­né — un mètre quatre-vingt-cinq, peut-être davan­tage — et ses mains, main­te­nant qu’il les voyait de près, étaient vrai­ment immenses, avec des doigts longs et fins qui sem­blaient capables de cou­vrir deux octaves d’un seul geste.

« Venez, dit-il. Pas ici. Trop de monde. »

Il s’éloigna vers le fond du jar­din, là où les lan­ternes ne par­ve­naient plus et où l’obscurité offrait une inti­mi­té rela­tive. Neville le sui­vit, le cœur battant.

*

Ils s’arrêtèrent près d’un vieux ficus dont les racines aériennes for­maient une sorte de rideau végé­tal. Au loin, la musique de l’orchestre — un autre pia­niste avait pris le relais — par­ve­nait assour­die, mêlée aux rires et aux conver­sa­tions de la fête.

« L’homme que j’ai vu, dit Bebo à voix basse, n’était pas cubain. Ça, j’en suis sûr. Il n’avait pas l’attitude d’un Cubain — trop raide, trop contrô­lé. Un Euro­péen, pro­ba­ble­ment. Ou un Amé­ri­cain, mais j’en doute. Les Amé­ri­cains sont dif­fé­rents. Ils prennent plus de place, vous com­pre­nez ? Ils parlent plus fort, ils bougent plus. Cet homme était… » Il cher­cha le mot. « Effa­cé. Comme s’il vou­lait dis­pa­raître dans le décor. »

« Un Britannique ? »

Bebo haus­sa les épaules.

« Peut-être. Je ne suis pas expert en natio­na­li­tés. Mais il avait quelque chose de bri­tan­nique, oui. Cette façon de se tenir, comme s’il avait un para­pluie invi­sible dans le dos. »

Neville faillit sou­rire mal­gré lui. C’était une des­crip­tion par­faite de la pos­ture bri­tan­nique — cette rai­deur qui n’était pas de l’arrogance, mais sim­ple­ment l’habitude de siècles de bonne éducation.

« Et son visage ? »

« Ordi­naire. C’est ce qui m’a frap­pé. Un visage sans traits par­ti­cu­liers — pas beau, pas laid, pas jeune, pas vieux. Le genre de visage qu’on oublie aus­si­tôt après l’avoir vu. » Bebo s’interrompit, réflé­chit. « Mais il y avait une chose. Une chose que je n’ai pas oubliée. »

« Quoi ? »

« Ses yeux. Quand il a don­né l’enveloppe à Don Rei­nal­do, j’ai vu ses yeux. Ils étaient… froids. Pas méchants — froids. Comme s’il n’y avait per­sonne der­rière. Comme s’il fai­sait quelque chose qu’il avait fait mille fois, et que ça ne signi­fiait plus rien pour lui. »

Neville pen­sa à ce que Beau­mont avait dit — que l’homme à l’enveloppe était peut-être un offi­cier bri­tan­nique, un col­lègue. Quelqu’un qui fai­sait ce tra­vail depuis assez long­temps pour que ça ne signi­fie plus rien. Quelqu’un dont les yeux étaient deve­nus froids à force de voir trop de choses, de faire trop de choses.

Quelqu’un comme lui-même aurait pu deve­nir, s’il avait été meilleur dans son métier.

« Vous l’avez revu depuis ? » demanda-t-il.

« Non. Pas depuis ce soir-là. Mais… » Bebo hési­ta de nou­veau. « J’ai enten­du quelque chose. Il y a deux jours. J’étais au Tro­pi­ca­na — je joue là-bas aus­si, par­fois, quand ils ont besoin d’un rem­pla­çant. Et j’ai enten­du deux hommes par­ler. Des Amé­ri­cains. Ils par­laient d’Estévez, de sa mort. Et l’un d’eux a dit quelque chose d’étrange. »

« Quoi ? »

« Il a dit : Le limey a fait du bon tra­vail. Et l’autre a ri. »

Le limey. L’argot amé­ri­cain pour dési­gner un Britannique.

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine. Les Amé­ri­cains savaient. Ils savaient qu’un Bri­tan­nique était impli­qué dans la mort d’Estévez. Beau­mont ne lui avait pas tout dit — il avait des infor­ma­tions qu’il gar­dait pour lui.

« Ces hommes, dit-il, vous les avez reconnus ? »

Bebo secoua la tête.

« Des visages ordi­naires. Des cos­tumes ordi­naires. Le genre d’hommes qu’on voit par­tout à La Havane — des hommes d’affaires, des diplo­mates, des espions. Com­ment les dis­tin­guer ? Ils se res­semblent tous. »

C’était vrai. Dans ce monde d’ombres, tout le monde se res­sem­blait. Tout le monde por­tait le même masque.

« Mer­ci, dit Neville. Pour ce que vous m’avez dit. Je sais que ce n’était pas facile. »

Bebo le regar­da lon­gue­ment, ses yeux sombres scru­tant son visage comme s’il cher­chait à y lire quelque chose.

« Vous êtes un homme étrange, señor Plun­kett. Vous posez des ques­tions aux­quelles per­sonne ne veut répondre. Vous cher­chez des véri­tés que per­sonne ne veut trou­ver. » Il sor­tit une nou­velle ciga­rette, l’alluma. « Pourquoi ? »

C’était une bonne ques­tion. La meilleure ques­tion, peut-être. Pour­quoi fai­sait-il tout cela ? Pour­quoi ris­quait-il sa sécu­ri­té, sa car­rière — sa vie, peut-être — pour décou­vrir la véri­té sur un homme qu’il n’avait jamais connu ?

« Je ne sais pas, dit-il hon­nê­te­ment. Peut-être parce que j’ai pas­sé ma vie à ne rien faire, et que j’en ai assez. Peut-être parce que j’ai vu quelque chose que je n’aurais pas dû voir, et que je ne peux pas l’oublier. Ou peut-être… » Il s’interrompit, cher­cha les mots justes. « Peut-être parce que c’est la seule chose qui me donne l’impression d’être vivant. »

Bebo hocha la tête, comme s’il comprenait.

« La musique, pour moi, c’est pareil. C’est la seule chose qui me donne l’impression d’être vivant. Le reste — l’argent, les femmes, la poli­tique, tout ça — c’est du bruit. De la dis­trac­tion. Mais la musique… » Il fit un geste vers la salle de bal, d’où par­ve­naient les notes d’un cha-cha-cha. « La musique, c’est la véri­té. La seule véri­té qui compte. »

Ils res­tèrent silen­cieux un moment, écou­tant la musique au loin. Puis Bebo dit :

« Je dois y retour­ner. La pause est finie. Mais avant de par­tir… » Il fouilla dans sa poche, en sor­tit un mor­ceau de papier plié. « Tenez. Quelqu’un m’a deman­dé de vous don­ner ça. »

Neville prit le papier, surpris.

« Qui ? »

« Une femme. Elle est venue me voir tout à l’heure, avant le début de la soi­rée. Elle a dit que vous comprendriez. »

Et avant que Neville puisse poser d’autres ques­tions, le pia­niste s’éloigna vers la salle de bal, sa sil­houette haute dis­pa­rais­sant dans la lumière dorée des lanternes.

*

Neville déplia le papier. À la lumière d’une lan­terne voi­sine, il lut les mots tra­cés d’une écri­ture fine, élégante :

Demain, 15 heures. Suite 508. Venez seul.

E.

Ele­na.

Il ran­gea le papier dans sa poche et res­ta un long moment immo­bile, regar­dant la fête sans la voir. La musique jouait, les gens dan­saient, le cham­pagne cou­lait — et quelque part dans cette ville, un homme était mort parce qu’il savait quelque chose qu’il n’aurait pas dû savoir.

Un Bri­tan­nique avait fait du bon travail.

Neville pen­sa à l’ambassade, aux cou­loirs qu’il tra­ver­sait chaque jour, aux visages qu’il croi­sait sans vrai­ment les voir. L’un de ces visages appar­te­nait à un assas­sin. L’un de ces col­lègues qu’il saluait d’un hoche­ment de tête avait remis une enve­loppe à Esté­vez, puis l’avait tué — ou fait tuer.

L’idée était ver­ti­gi­neuse. Et terrifiante.

Et pour la pre­mière fois, Neville com­prit qu’il était vrai­ment en dan­ger. Pas un dan­ger abs­trait, théo­rique — un dan­ger réel, immé­diat. Si l’assassin appre­nait qu’il posait des ques­tions, si quelqu’un lui rap­por­tait ce qu’il disait et à qui il parlait…

Mais il était trop tard pour recu­ler. Il avait com­men­cé quelque chose, et il devait aller jusqu’au bout.

Demain, quinze heures. Suite 508.

Il sau­rait peut-être enfin ce que conte­nait l’enveloppe. 

Lire la suite…

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