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Velours noir — Cha­pitres 1 à 5

Velours noir — Cha­pitres 1 à 5

Velours noir

Velours noir

Cha­pitres 1 à 5

Cha­pitre premier

Il y avait deux hôtels dans la vie de Livia Giran­del­lo, comme il y avait deux femmes en elle, et peut-être deux Venise — celle qu’on montre et celle qui engloutit.

Le Bauer occu­pait le cœur de la pre­mière. Elle aimait s’as­seoir à la ter­rasse du pia­no nobile, là où l’aile gothique rejoi­gnait l’ex­ten­sion moderne dans une cou­ture que seul un œil véni­tien pou­vait per­ce­voir. D’un côté, les fenêtres ogi­vales du palaz­zo d’o­ri­gine, leurs colon­nettes tor­sa­dées, leurs cha­pi­teaux où gri­ma­çaient des lions usés par le sel ; de l’autre, les lignes épu­rées des années qua­rante, le marbre clair, les baies vitrées qui ne s’ex­cu­saient pas de leur jeu­nesse. Livia trou­vait dans cette greffe archi­tec­tu­rale quelque chose qui lui res­sem­blait. Une élé­gance faite de ruptures.

Ce matin d’oc­tobre, elle regar­dait le Grand Canal sans le voir. L’eau avait cette cou­leur d’é­tain que pre­naient les lagunes à l’ap­proche de l’hi­ver, quand la lumière ces­sait de men­tir. Les vapo­ret­ti pas­saient avec leur char­ge­ment de tou­ristes déjà moins nom­breux, de Véni­tiens pres­sés, de malles et de secrets. Elle por­tait une robe de soie anthra­cite, simple, coû­teuse, le genre de vête­ment qui dit tout sans rien affir­mer. Ses che­veux étaient rele­vés en un chi­gnon que sa femme de chambre avait mis une demi-heure à per­fec­tion­ner. Rien ne dépas­sait. Rien ne trahissait.

Un ser­veur s’ap­pro­cha, dépo­sa une tasse de café sur la table de marbre. Livia ne le remer­cia pas — non par mépris, mais parce qu’elle avait oublié qu’il exis­tait. Son esprit était ailleurs, dans un cal­cul que per­sonne autour d’elle n’au­rait pu deviner.

Elle avait qua­rante-deux ans. À cet âge, une femme de son rang était cen­sée pré­si­der des œuvres de cha­ri­té, marier des neveux, entre­te­nir un salon où les mêmes visages échan­geaient les mêmes phrases depuis des décen­nies. Livia fai­sait tout cela. Elle le fai­sait admi­ra­ble­ment. Les épouses des diplo­mates la consul­taient sur les usages véni­tiens. Les jeunes filles de bonne famille rêvaient de lui res­sem­bler. On la disait froide, ce qui était une façon polie de dire qu’on ne l’a­vait jamais vue faillir.

Ce que per­sonne ne savait — ce que per­sonne ne pou­vait savoir — c’est qu’il exis­tait une chambre au Grand Hôtel des Bains du Lido, réser­vée au nom d’une cer­taine signo­ra Marin, où Livia Giran­del­lo ces­sait par­fois d’exister.

Elle but son café, repo­sa la tasse, et son regard s’ar­rê­ta sur une gon­dole qui pas­sait en contre­bas. Le gon­do­lier chan­tait une vieille chan­son, quelque chose de triste et d’obs­cène à la fois, comme savait en pro­duire cette ville. Livia pen­sa que Venise était le seul endroit au monde où la beau­té et la pour­ri­ture avaient exac­te­ment la même odeur.

Un groom tra­ver­sa la ter­rasse, un pla­teau d’argent à la main. Il s’ar­rê­ta devant elle, s’in­cli­na légèrement.

— Un mes­sage pour la signo­ra Girandello.

L’en­ve­loppe était crème, sans armoi­ries, l’é­cri­ture ano­nyme. Livia la prit, congé­dia le groom d’un geste imper­cep­tible. Elle n’ou­vrit pas le pli tout de suite. Elle le sou­pe­sa, comme on sou­pèse une arme avant de s’en servir.

Autour d’elle, le Bauer bruis­sait de sa vie ordi­naire. Dans le hall, des Amé­ri­cains négo­ciaient une excur­sion à Mura­no. Au bar, un indus­triel mila­nais com­man­dait son troi­sième Negro­ni de la mati­née. Quelque part dans les étages, une femme de chambre refai­sait un lit en pen­sant à autre chose. L’hô­tel res­pi­rait, digé­rait, oubliait — cette grande machine à effa­cer les pré­sences qui fai­sait de chaque client un fan­tôme confortable.

Livia ouvrit l’enveloppe.

Le mes­sage tenait en deux lignes, tra­cées d’une main qu’elle ne recon­nais­sait pas : « Ingo Fischer arrive le 15. Il loge ici. Pavillon de l’Al­le­magne le 18. »

Elle relut ces mots trois fois, len­te­ment, comme on déchiffre une par­ti­tion oubliée dont on retrouve sou­dain les notes. Puis elle plia le papier, le glis­sa dans son sac, et son visage ne chan­gea pas. C’é­tait là son génie — cette capa­ci­té à absor­ber les séismes sans qu’une ride ne vienne trou­bler la surface.

Ingo Fischer.

Elle n’a­vait pas pro­non­cé ce nom depuis des années, même dans le silence de sa pen­sée. Elle l’a­vait muré quelque part, dans une cave inté­rieure dont elle avait jeté la clé. Et voi­là qu’il remon­tait, por­té par ces deux lignes d’encre noire, avec tout ce qu’il char­riait de cendres et de verre brisé.

Il serait là dans cinq jours. Dans cet hôtel même, peut-être à quelques chambres de celle qu’elle occu­pait par­fois. Il tra­ver­se­rait ce hall, s’as­sié­rait peut-être à cette ter­rasse, regar­de­rait ce même canal avec ses yeux de peintre qui voyaient tout et ne res­pec­taient rien.

Livia fit signe au ser­veur, deman­da l’ad­di­tion. Ses gestes étaient calmes, pré­cis, par­fai­te­ment maî­tri­sés. Mais quelque chose s’é­tait mis en mou­ve­ment der­rière le masque — un méca­nisme patient, une hor­lo­ge­rie froide dont elle seule connais­sait les rouages.

Elle quit­ta la ter­rasse, tra­ver­sa le hall sans regar­der per­sonne, et sor­tit dans la lumière pâle de Venise. Le cam­po San Moi­sè s’ou­vrait devant elle avec sa petite église baroque, sur­char­gée, presque gro­tesque dans son excès d’or­ne­ments. Elle aimait cette église. Elle res­sem­blait à un men­songe tel­le­ment énorme qu’il en deve­nait vrai.

Ses pas la menèrent vers l’embarcadère du vapo­ret­to. La ligne 1 des­ser­vait le Lido. La tra­ver­sée durait une qua­ran­taine de minutes — assez pour deve­nir quel­qu’un d’autre, pour lais­ser Livia Giran­del­lo sur le quai des Schia­vo­ni et la reprendre au retour, intacte, comme un man­teau qu’on aurait mis à sécher.

Elle mon­ta à bord, s’ins­tal­la à l’ar­rière, là où le regard porte sur la ville qui s’é­loigne. Les cou­poles, les clo­chers, les façades de marbre com­men­cèrent à rape­tis­ser, à se fondre en une ligne trem­blante entre l’eau et le ciel. Bien­tôt Venise ne fut plus qu’une sil­houette, un sou­ve­nir de ville, quelque chose qu’on pour­rait croire imaginé.

Livia sor­tit le mes­sage de son sac, le relut une der­nière fois.

Ingo Fischer.

L’homme qui l’a­vait peinte nue, offerte, démem­brée en cou­leurs vio­lentes sur des toiles que l’Eu­rope entière avait admi­rées. L’homme qui avait fait de leur amour un spec­tacle et de son corps une œuvre publique. L’homme qui avait conti­nué à sou­rire dans les ver­nis­sages pen­dant qu’elle appre­nait à sur­vivre à la honte.

Il avait quit­té l’Al­le­magne depuis, fuyant un régime qui n’ai­mait pas son art. On le disait exi­lé, cou­ra­geux, vic­time. On le plai­gnait dans les salons de Zurich et de Paris. Il s’é­tait refait une vir­gi­ni­té poli­tique sur les décombres de sa réputation.

Mais Livia savait. Elle savait ce qu’il était vrai­ment — un homme qui pre­nait ce qu’il vou­lait et trans­for­mait le reste en matière. Un homme qui n’a­vait jamais payé pour rien.

Le vapo­ret­to contour­na la pointe de Sant’E­le­na, s’en­ga­gea dans la lagune ouverte. L’eau chan­gea de cou­leur, devint plus claire, presque verte. Au loin, la bande de sable du Lido appa­rut, avec ses grands hôtels endor­mis, ses plages désertes, sa mélan­co­lie de sta­tion bal­néaire hors saison.

Livia déchi­ra le mes­sage en petits mor­ceaux, les lais­sa tom­ber un à un dans le sillage du bateau. L’eau les ava­la sans bruit.

Cinq jours.

Dans cinq jours, Ingo Fischer serait à Venise. Et Livia Giran­del­lo serait prête.

Elle ne savait pas encore exac­te­ment ce qu’elle ferait. Elle savait seule­ment que quelque chose allait se ter­mi­ner — quelque chose qui aurait dû finir depuis long­temps, mais que Venise, dans sa patience de ville éter­nelle, avait gar­dé en sus­pens pour elle.

Le Grand Hôtel des Bains appa­rut sur la droite, avec sa façade Liber­ty, ses colonnes blanches, ses sou­ve­nirs de Vis­con­ti et de Mann. Livia des­cen­dit à l’embarcadère, mar­cha sur le sable froid en direc­tion de l’entrée.

À la récep­tion, on la salua comme la signo­ra Marin. Elle mon­ta dans sa chambre — une chambre simple, presque ano­nyme, si dif­fé­rente de la suite qu’elle occu­pait au Bauer. Ici, per­sonne ne la connais­sait. Ici, elle pou­vait penser.

Elle s’as­sit près de la fenêtre qui don­nait sur la mer Adria­tique. L’ho­ri­zon était vide, d’un gris uni­forme qui effa­çait la fron­tière entre l’eau et le ciel. Quelque part der­rière elle, invi­sible main­te­nant, Venise atten­dait avec ses palais, ses canaux, ses secrets.

Livia fer­ma les yeux.

L’i­mage d’In­go Fischer lui revint — non pas telle qu’elle l’a­vait connue, jeune, ardente, aveu­glée par ce qu’elle pre­nait pour de l’a­mour, mais telle qu’elle l’i­ma­gi­nait aujourd’­hui : un homme de cin­quante ans, le visage mar­qué par une vie qu’il avait tra­ver­sée en pré­da­teur, sûr de son charme, de son talent, de son impunité.

Elle rou­vrit les yeux.

Sur la table de nuit, il y avait un car­net qu’elle gar­dait là, sous le nom de Marin. Elle l’ou­vrit, par­cou­rut les notes qu’elle y avait consi­gnées au fil des mois. Des noms, des adresses, des horaires. Un plan du palaz­zo Zor­zi qu’Al­vise lui avait mon­tré un soir en riant, sans savoir qu’elle en mémo­ri­sait chaque détail. La liste des invi­tés de sa der­nière fête.

Tout était là, épars, atten­dant d’être assemblé.

Livia prit un sty­lo et, pour la pre­mière fois, écri­vit le nom d’In­go Fischer dans le carnet.

Puis elle ajou­ta, en des­sous, deux mots qui res­sem­blaient à une sentence :

« Le 18. »

Le jour du ver­nis­sage. Le jour où il serait célé­bré, admi­ré, absous par un monde qui ne savait rien.

Le jour, peut-être, où quelque chose com­men­ce­rait à changer.

Dehors, la mer conti­nuait son res­sac mono­tone. Le vent d’au­tomne fai­sait cla­quer les dra­peaux de l’hô­tel. Quelque part sur la plage, un chien aboyait après les mouettes.

Livia refer­ma le car­net et le ran­gea dans le tiroir.

Elle avait cinq jours pour trans­for­mer des frag­ments en plan, des rêves de ven­geance en réa­li­té. Cinq jours pour deve­nir ce qu’elle n’a­vait jamais été — non plus une vic­time qui sur­vit, mais une femme qui décide.

Elle se leva, arran­gea ses che­veux devant le miroir, et redescendit.

Il y avait quel­qu’un à voir au Lido. Quel­qu’un qui savait des choses sur les vieux palaz­zi véni­tiens — leurs fai­blesses, leurs secrets, ce qui pou­vait tenir et ce qui pou­vait céder.

La signo­ra Marin avait du travail.

Cha­pitre 2

Les cou­loirs de ser­vice du Bauer for­maient un monde paral­lèle, invi­sible aux clients, où cir­cu­laient les femmes de chambre avec leurs cha­riots de draps blancs, les gar­çons d’é­tage char­gés de pla­teaux, les gou­ver­nantes qui ne sou­riaient jamais. C’é­tait un laby­rinthe de pas­sages étroits, d’es­ca­liers déro­bés, de portes bat­tantes qui sépa­raient le luxe de ceux qui le pro­dui­saient. On y par­lait à voix basse, en véni­tien ou en dia­lectes du Sud, et l’air y sen­tait le savon, l’eau de Javel, la fatigue.

Luna Conta­ri­ni pous­sait son cha­riot dans ce dédale depuis trois ans. Elle connais­sait chaque rac­cour­ci, chaque pla­card à balais, chaque recoin où l’on pou­vait s’ar­rê­ter une minute pour reprendre son souffle sans être vue. Elle savait quels clients lais­saient des pour­boires et les­quels lais­saient des désordres qu’on ne racon­tait pas. Elle avait appris à frap­per aux portes d’une cer­taine façon, à entrer sans regar­der, à refaire les lits comme si per­sonne n’y avait jamais dormi.

Ce matin-là, elle était assi­gnée au troi­sième étage de l’aile gothique — les suites anciennes, celles qui don­naient sur le canal, avec leurs pla­fonds à cais­sons et leurs miroirs piqués de rouille. C’é­taient les chambres les plus belles et les plus dif­fi­ciles : les clients qui les occu­paient avaient des exi­gences, des habi­tudes, des humeurs qu’il fal­lait devi­ner sans jamais poser de questions.

Luna entra dans la suite 312 après avoir frap­pé trois coups brefs. La cliente était sor­tie — une Amé­ri­caine qui voya­geait seule et lais­sait des vête­ments sur tous les meubles, comme si elle avait explo­sé en entrant. Luna com­men­ça à ran­ger, plier, dis­po­ser. Ses gestes étaient pré­cis, éco­nomes, appris par néces­si­té. Elle ne pen­sait à rien. Elle avait décou­vert que ne pen­ser à rien était le seul moyen de sup­por­ter les journées.

Mais par­fois, mal­gré elle, son regard s’ar­rê­tait sur un détail — un fla­con de par­fum fran­çais, une paire de boucles d’o­reilles oubliée sur la coif­feuse, une lettre com­men­cée puis frois­sée — et quelque chose remuait en elle, un sou­ve­nir de ce qu’elle aurait dû être.

Luna avait vingt-trois ans. Elle était née dans un appar­te­ment du palaz­zo Conta­ri­ni del Bovo­lo, celui de l’es­ca­lier en coli­ma­çon que les tou­ristes venaient pho­to­gra­phier. Sa famille occu­pait le der­nier étage depuis deux siècles, dans des pièces de plus en plus petites à mesure que la for­tune s’a­me­nui­sait. Son père avait ven­du les der­niers tableaux l’an­née de sa nais­sance. Sa mère avait ven­du les bijoux quand Luna avait dix ans. À quinze ans, il ne res­tait plus que le nom et quelques meubles trop lourds pour être emportés.

Elle avait gran­di par­mi les fan­tômes de la gran­deur — des ancêtres en per­ruque qui la regar­daient depuis des por­traits noir­cis, des his­toires de doges et d’am­bas­sa­deurs que sa grand-mère racon­tait le soir comme des contes de fées, sauf que les fées étaient mortes depuis long­temps et que le châ­teau tom­bait en ruine. On l’a­vait éle­vée pour un monde qui n’exis­tait plus. On lui avait appris à tenir une conver­sa­tion en fran­çais, à recon­naître les peintres véni­tiens, à dan­ser la valse — des accom­plis­se­ments par­fai­te­ment inutiles pour une jeune fille sans dot, sans rela­tions, sans avenir.

À dix-huit ans, son père était mort. Les dettes avaient ache­vé de dévo­rer ce qui res­tait. Luna et sa mère avaient quit­té le palaz­zo pour un appar­te­ment minus­cule à Can­na­re­gio, près du ghet­to, dans un immeuble où les esca­liers sen­taient le chou et où l’on enten­dait les voi­sins à tra­vers les murs. Sa mère s’é­tait mise à bro­der pour les mai­sons de cou­ture, des tra­vaux minu­tieux qui lui abî­maient les yeux. Luna avait cher­ché du travail.

Le Bauer l’a­vait enga­gée parce qu’elle par­lait bien, parce qu’elle savait se tenir, parce qu’elle avait ce genre de visage que les clients riches trou­vaient ras­su­rant. On lui avait don­né un uni­forme noir, un tablier blanc, et on lui avait expli­qué qu’elle était invisible.

Trois ans plus tard, elle l’é­tait devenue.

Elle finis­sait de refaire le lit de la suite 312 quand elle enten­dit des voix dans le cou­loir — non pas des voix de ser­vice, basses et pres­sées, mais une voix de cliente, claire et posée, qui par­lait avec la gou­ver­nante en chef. Luna ne prê­ta pas atten­tion. Elle lis­sa le couvre-lit, arran­gea les oreillers, recu­la pour véri­fier la symétrie.

C’est alors que la porte s’ouvrit.

La femme qui entra n’é­tait pas l’A­mé­ri­caine. C’é­tait quel­qu’un d’autre — grande, mince, vêtue d’une robe grise dont la sim­pli­ci­té disait le prix. Elle avait le visage de ces Véni­tiennes qu’on voit dans les tableaux du Cin­que­cen­to, des traits nets, une pâleur presque trans­lu­cide, des yeux qui sem­blaient voir au-delà de ce qu’ils regardaient.

Luna se figea, le cœur bat­tant. Elle n’au­rait pas dû être là. La cliente n’au­rait pas dû entrer. Quelque chose n’al­lait pas.

— Par­don­nez-moi, signo­ra, dit-elle en bais­sant les yeux. Je ter­mine immédiatement.

Mais la femme ne bou­gea pas. Elle res­ta sur le seuil, la tête légè­re­ment incli­née, et son regard se posa sur Luna avec une inten­si­té étrange — non pas le regard qu’on pose sur une domes­tique qu’on veut congé­dier, mais celui qu’on pose sur un objet qu’on évalue.

— Vous êtes véni­tienne, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

Luna hocha la tête, troublée.

— Votre nom ?

— Luna, signo­ra. Luna Contarini.

Quelque chose pas­sa dans les yeux de la femme — une lueur, un inté­rêt sou­dain, peut-être même une ombre d’amusement.

— Conta­ri­ni, répé­ta-t-elle. De quels Contarini ?

Luna hési­ta. Per­sonne ne lui posait jamais cette ques­tion. Per­sonne ne s’in­té­res­sait à ce que son nom avait pu signi­fier. Elle faillit men­tir, dire n’im­porte quoi, mais quelque chose dans le regard de cette femme l’en empêcha.

— Conta­ri­ni del Bovo­lo, signora.

— L’es­ca­lier, mur­mu­ra la femme. Je vois.

Elle entra dans la chambre, len­te­ment, comme si elle pre­nait pos­ses­sion des lieux. Ses gestes avaient cette aisance par­ti­cu­lière des gens qui n’ont jamais dou­té de leur place dans le monde. Elle s’ar­rê­ta devant la fenêtre, regar­da le canal un ins­tant, puis se retour­na vers Luna qui n’a­vait tou­jours pas bougé.

— Cette chambre n’est pas la mienne, dit-elle. Je me suis trom­pée d’é­tage. Mais je ne regrette pas l’erreur.

Luna ne sut pas quoi répondre. Elle ser­ra le bord de son tablier entre ses doigts, atten­dant d’être congédiée.

— Vous tenez bien votre rang, obser­va la femme. Pour quel­qu’un qui fait les chambres.

— Je fais mon tra­vail, signora.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

La femme s’ap­pro­cha. De près, Luna pou­vait voir les détails de son visage — les rides très fines autour des yeux, le grain de la peau, le par­fum dis­cret qui éma­nait d’elle, quelque chose de fleu­ri et de sombre à la fois. Elle devait avoir le double de son âge, peut-être plus, mais il y avait en elle une vita­li­té qui ren­dait les années insignifiantes.

— Les Conta­ri­ni del Bovo­lo ont don­né des ambas­sa­deurs à la Répu­blique, dit la femme. Et une sainte, si je ne me trompe pas.

— Cate­ri­na, mur­mu­ra Luna mal­gré elle. Elle n’a jamais été cano­ni­sée. Seule­ment béatifiée.

— Vous connais­sez votre histoire.

— C’est tout ce qui nous reste, signora.

Les mots étaient sor­tis avant que Luna puisse les rete­nir. Elle rou­git, furieuse contre elle-même. On ne par­lait pas ain­si aux clientes. On ne disait pas « nous » comme si on appar­te­nait encore à quelque chose.

Mais la femme sou­rit — un sou­rire étrange, presque tendre, qui trans­for­ma son visage austère.

— Je m’ap­pelle Livia Giran­del­lo, dit-elle. J’oc­cupe la suite 408. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hé­si­tez pas à me le faire savoir.

Et elle sor­tit, lais­sant der­rière elle ce par­fum de fleurs sombres et une phrase qui n’a­vait aucun sens. Une cliente qui disait à une femme de chambre de venir la trou­ver si elle avait besoin de quelque chose — c’é­tait le monde à l’en­vers, un ren­ver­se­ment des règles que Luna ne com­pre­nait pas.

Elle res­ta immo­bile un long moment, le cœur bat­tant, essayant de reprendre pied dans la réa­li­té ordi­naire. Puis elle ter­mi­na son tra­vail, pous­sa son cha­riot vers la chambre sui­vante, et ten­ta d’oublier.

Mais elle n’ou­blia pas.

Les jours sui­vants, elle guet­ta mal­gré elle la sil­houette de Livia Giran­del­lo dans les cou­loirs du Bauer. Elle la vit tra­ver­ser le hall, prendre le thé à la ter­rasse, mon­ter dans un motos­ca­fo pri­vé avec cette grâce qui sem­blait lui coû­ter si peu. Et chaque fois, elle sen­tait le regard de la femme la cher­cher, la trou­ver, s’at­tar­der une seconde de trop — comme si un fil invi­sible les reliait désor­mais, ten­du à tra­vers les étages et les conventions.

Luna en par­la à sa mère, un soir, dans leur appar­te­ment de Can­na­re­gio. Elle lui racon­ta la ren­contre, les ques­tions sur leur nom, cette invi­ta­tion absurde.

Sa mère leva les yeux de sa bro­de­rie, les sour­cils froncés.

— Giran­del­lo, répé­ta-t-elle. C’est un vieux nom. Très riche. On dit qu’elle ne s’est jamais mariée.

— Qu’est-ce qu’elle peut me vouloir ?

— Rien de bon, probablement.

Mais sa mère retour­na à son ouvrage sans ajou­ter un mot, et Luna com­prit qu’elle n’en sau­rait pas plus. Les vieilles Véni­tiennes avaient cette façon de taire ce qu’elles savaient, comme si le silence était une forme de protection.

Une semaine pas­sa. Luna conti­nuait son tra­vail, ses chambres, ses draps blancs qui effa­çaient toutes les traces. Elle com­men­çait à croire qu’elle avait ima­gi­né l’im­por­tance de cette ren­contre quand, un après-midi, elle trou­va une enve­loppe glis­sée sous la porte de ser­vice du troi­sième étage.

Son nom était écrit des­sus, d’une écri­ture élé­gante qu’elle ne connais­sait pas.

Elle l’ou­vrit avec des doigts tremblants.

« Chère Luna,

Je donne un petit thé demain à quatre heures, dans ma suite. Rien de for­mel — quelques amies, une conver­sa­tion. J’ai­me­rais beau­coup que vous vous joi­gniez à nous.

Il me semble que vous méri­tez mieux que les cou­loirs de service.

Livia Giran­del­lo »

Luna relut le mes­sage trois fois. Puis elle le plia soi­gneu­se­ment, le glis­sa dans la poche de son tablier, et conti­nua à pous­ser son cha­riot comme si rien ne s’é­tait passé.

Mais quelque chose s’é­tait pas­sé. Quelque chose qu’elle ne com­pre­nait pas encore, et qui res­sem­blait au pre­mier mou­ve­ment d’une vague — imper­cep­tible à la sur­face, mais capable de tout emporter.

Le len­de­main, à quatre heures moins dix, Luna Conta­ri­ni frap­pa à la porte de la suite 408.

Elle por­tait sa seule robe conve­nable — une robe bleue que sa mère avait retou­chée trois fois, si sou­vent lavée que le tis­su en était deve­nu presque trans­pa­rent aux coudes. Elle avait rele­vé ses che­veux du mieux qu’elle pou­vait, sans miroir, dans les toi­lettes du per­son­nel. Elle savait qu’elle n’a­vait pas l’air d’une invi­tée. Elle savait qu’on la pren­drait pour ce qu’elle était — une fille pauvre qui jouait à être autre chose.

Mais quand Livia Giran­del­lo ouvrit la porte, elle sou­rit comme si Luna était exac­te­ment ce qu’elle attendait.

— Vous êtes venue, dit-elle sim­ple­ment. Entrez.

La suite 408 était bai­gnée de lumière. De grandes fenêtres don­naient sur le Grand Canal, et l’eau pro­je­tait des reflets mou­vants sur le pla­fond à fresques. Des femmes étaient assises dans des fau­teuils de velours, des tasses de thé à la main, vêtues de robes que Luna n’au­rait pas pu s’of­frir en dix ans de tra­vail. Elles se turent à son entrée, la regar­dèrent avec cette curio­si­té polie qui res­sem­blait à du mépris.

Livia prit Luna par le bras et la gui­da vers un siège près de la fenêtre.

— Mes­dames, dit-elle d’une voix claire, je vous pré­sente Luna Conta­ri­ni. Sa famille a don­né huit doges à Venise. Elle me fait l’hon­neur de sa visite.

Il y eut un silence. Puis les conver­sa­tions reprirent, et Luna se retrou­va assise avec une tasse de thé entre les mains, le cœur bat­tant si fort qu’elle crai­gnait qu’on l’entende.

Elle ne com­pre­nait tou­jours pas ce que cette femme lui voulait.

Mais elle com­men­çait à com­prendre qu’elle était prête à le découvrir.

Cha­pitre 3

Le vapo­ret­to de la ligne 1 quit­tait San Zac­ca­ria toutes les vingt minutes. Livia connais­sait les horaires par cœur, comme elle connais­sait les visages des mari­nai qui ne la recon­nais­saient jamais — ou fai­saient sem­blant de ne pas la recon­naître, ce qui reve­nait au même.

Ce soir-là, elle mon­ta à bord juste avant le départ, quand la pas­se­relle trem­blait déjà sous les pieds des retar­da­taires. Elle por­tait un man­teau sombre, un fou­lard noué bas sur le front, des lunettes qu’elle n’ô­te­rait qu’une fois au large. Rien de théâ­tral — sim­ple­ment les pré­cau­tions d’une femme qui ne vou­lait pas être vue.

Le bateau s’é­bran­la avec cette secousse fami­lière, ce gron­de­ment de moteur qui fai­sait vibrer les bancs de bois. Livia s’ins­tal­la à l’ar­rière, sur le pont décou­vert, là où le vent d’oc­tobre mor­dait les joues et décou­ra­geait les bavards. Quelques tou­ristes pre­naient des pho­to­gra­phies de la Riva degli Schia­vo­ni qui s’é­loi­gnait. Un vieux Véni­tien lisait son jour­nal en fumant. Per­sonne ne fai­sait atten­tion à elle.

La tra­ver­sée jus­qu’au Lido durait qua­rante minutes — assez pour que Venise devienne un songe, une ligne de cou­poles et de cam­pa­niles trem­blant sur l’ho­ri­zon comme un mirage qu’on aurait pu inven­ter. Livia aimait ce moment où la ville ces­sait d’être réelle, où elle flot­tait entre deux mondes, n’ap­par­te­nant plus à l’un et pas encore à l’autre.

Elle regar­dait l’eau.

La lagune avait cette cou­leur d’ar­doise que pre­naient les soirs d’au­tomne, quand le soleil des­cen­dait der­rière les nuages sans jamais les per­cer. Des pieux de bois mar­quaient le che­nal, ali­gnés comme des sen­ti­nelles, et par­fois une mouette se posait sur l’un d’eux, indif­fé­rente au pas­sage des bateaux. L’air sen­tait le sel, le mazout, quelque chose de végé­tal qui venait des îles.

Livia sor­tit une ciga­rette de son sac, l’al­lu­ma à l’a­bri de sa main. Elle fumait rare­ment — une habi­tude qu’elle avait prise dans sa jeu­nesse et qu’elle avait presque aban­don­née. Mais sur le vapo­ret­to, entre Venise et le Lido, elle s’au­to­ri­sait ce petit vice. La signo­ra Marin pou­vait fumer. Livia Giran­del­lo ne le fai­sait jamais.

Le bateau contour­na l’île de Sant’E­le­na, lon­gea les Giar­di­ni où se tenait la Bien­nale. Livia aper­çut les pavillons natio­naux entre les arbres — des construc­tions dis­pa­rates, cer­taines élé­gantes, d’autres bru­tales, toutes char­gées de ce que les nations vou­laient mon­trer d’elles-mêmes. Dans quelques jours, Ingo Fischer serait là, dans le pavillon alle­mand, célé­bré comme un mar­tyr de l’art, applau­di par des gens qui ne savaient rien.

Elle tira sur sa ciga­rette, lais­sa la fumée s’en­vo­ler dans le vent.

Le Lido appa­rut bien­tôt — une langue de sable éti­rée entre la lagune et l’A­dria­tique, bor­dée de grands hôtels qui som­meillaient en atten­dant l’é­té. Hors sai­son, l’île avait quelque chose de fan­to­ma­tique. Les plages étaient désertes, les cabines fer­mées, les pro­me­nades vides. On croi­sait par­fois un chien soli­taire, une vieille dame qui mar­chait contre le vent, un pêcheur qui répa­rait ses filets. Le reste du temps, le Lido appar­te­nait au silence.

Livia des­cen­dit à l’embarcadère prin­ci­pal, celui qui fai­sait face au Grand Hôtel des Bains. La façade Liber­ty se dres­sait devant elle, blanche et mas­sive, avec ses colonnes, ses bal­cons, ses grandes fenêtres qui reflé­taient le ciel gris. C’é­tait un hôtel bâti pour les fastes de la Belle Époque, pour les curistes et les mon­dains qui venaient prendre les eaux, pour les familles aris­to­cra­tiques qui fuyaient la cha­leur de l’é­té véni­tien. Aujourd’­hui, il res­sem­blait à un paque­bot échoué sur le sable, trop grand pour la sai­son, trop vide pour être vrai­ment vivant.

Livia tra­ver­sa le hall sans s’ar­rê­ter à la récep­tion. On la connais­sait ici comme la signo­ra Marin, une cliente dis­crète qui payait à l’a­vance et ne deman­dait jamais rien. Elle avait une chambre au deuxième étage, avec vue sur la mer — pas une suite, rien d’os­ten­ta­toire, juste un lit, une armoire, une table près de la fenêtre. L’a­no­ny­mat avait un prix, et ce prix était la modestie.

Elle mon­ta par l’es­ca­lier de ser­vice, évi­tant l’as­cen­seur où l’on pou­vait croi­ser d’autres clients. Le cou­loir du deuxième étage était silen­cieux, éclai­ré par des appliques qui dif­fu­saient une lumière jau­nâtre. Ses pas ne fai­saient aucun bruit sur la moquette épaisse.

Elle entra dans sa chambre, ôta son man­teau, son fou­lard, ses lunettes. Dans le miroir de l’ar­moire, elle vit son propre visage — celui de Livia Giran­del­lo, pas celui de la signo­ra Marin. Les deux se res­sem­blaient, bien sûr, mais quelque chose chan­geait dans l’ex­pres­sion, dans la ten­sion des mâchoires, dans la façon dont les yeux regar­daient. La signo­ra Marin était plus libre. Elle n’a­vait pas d’his­toire, pas de nom à por­ter, pas de bles­sures à cacher.

Livia s’as­sit près de la fenêtre. La mer était grise, presque noire par endroits, striée de vagues courtes que le vent sou­le­vait. Au loin, on devi­nait la sil­houette d’un car­go qui pas­sait, char­gé de mar­chan­dises venues d’ailleurs. L’ho­ri­zon était une ligne floue où le ciel et l’eau se confondaient.

Elle atten­dait quelqu’un.

À sept heures pré­cises, on frap­pa à la porte — trois coups brefs, espa­cés, un code qu’ils avaient éta­bli dès le début. Livia se leva, alla ouvrir.

L’homme qui entra était petit, sec, avec un visage buri­né par le sel et le soleil. Il devait avoir soixante ans, peut-être plus. Ses mains étaient celles d’un arti­san — larges, cal­leuses, tachées de choses qu’on ne deman­dait pas. Il s’ap­pe­lait Beppe, ou du moins c’é­tait le nom qu’il don­nait. Il répa­rait les bateaux du côté de Mala­moc­co, là où per­sonne n’al­lait, et il savait des choses que les autres ignoraient.

— Signo­ra, dit-il en s’as­seyant sur la chaise qu’elle lui désignait.

— Beppe.

Elle lui ser­vit un verre de grap­pa — une bou­teille qu’elle gar­dait dans le tiroir de la com­mode, jamais ouverte sauf pour lui. Il but une gor­gée, s’es­suya la bouche du revers de la main.

— Vous avez les plans ? demanda-t-elle.

Il hocha la tête, sor­tit de sa veste un rou­leau de papier jau­ni qu’il déplia sur la table. C’é­tait un plan du palaz­zo Zor­zi — pas un plan offi­ciel, mais quelque chose de plus ancien, plus pré­cis, avec des anno­ta­tions manus­crites qui dataient d’un autre siècle. On y voyait chaque pièce, chaque esca­lier, chaque pas­sage dérobé.

— Le comte me l’a prê­té il y a des années, dit Beppe. Pour des tra­vaux sur la façade. Je ne l’ai jamais rendu.

Livia se pen­cha sur le docu­ment. Ses yeux cher­chaient quelque chose de pré­cis — et ils le trou­vèrent. Au deuxième étage, sur l’aile qui don­nait sur le rio, il y avait une log­gia. Un petit bal­con de pierre qui sur­plom­bait l’eau noire.

— Celle-là, dit-elle en posant le doigt dessus.

Beppe regar­da, fron­ça les sourcils.

— La log­gia del Moro. On l’ap­pelle comme ça parce qu’un ancêtre des Zor­zi y a tué un ser­vi­teur maure, il y a trois cents ans. Jeté par-des­sus la balustrade.

— La balus­trade, jus­te­ment. Dans quel état est-elle ?

Beppe la regar­da avec ces yeux qui avaient vu trop de choses pour s’é­ton­ner de quoi que ce soit.

— Vieille, dit-il. Comme tout le reste du palaz­zo. La pierre est ron­gée. Le comte n’en­tre­tient plus rien depuis des années.

— Pour­rait-elle céder ?

Le silence qui sui­vit fut long. Beppe but une autre gor­gée de grap­pa, repo­sa son verre avec précaution.

— Tout peut céder, signo­ra. Avec le temps. Ou avec un peu d’aide.

Livia ne répon­dit pas. Elle conti­nuait à regar­der le plan, à mémo­ri­ser les dis­tances, les angles, les che­mins qu’on pou­vait emprun­ter pour arri­ver jus­qu’à cette log­gia sans être vu.

— J’au­rais besoin que quel­qu’un véri­fie l’é­tat de cette balus­trade, dit-elle enfin. Quel­qu’un qui s’y connaît en pierre. Qui sau­rait, par exemple, ce qu’il fau­drait faire pour qu’elle tienne encore un peu… ou pour qu’elle ne tienne plus du tout.

Beppe la fixa un long moment. Dans ses yeux, il n’y avait ni juge­ment ni sur­prise — seule­ment cette las­si­tude des gens qui ont vu le monde tel qu’il est et qui ont ces­sé de croire aux apparences.

— Je connais quel­qu’un, dit-il.

— Quel­qu’un de discret.

— Quel­qu’un de muet, signo­ra. Il tra­vaille à San Michele, le cime­tière. Il sait ce que pèse le silence.

Livia hocha la tête. Elle sor­tit de son sac une enve­loppe épaisse, la posa sur la table entre eux.

— Pour lui. Et pour vous.

Beppe prit l’en­ve­loppe sans la comp­ter. Il savait qu’elle conte­nait ce qu’il fal­lait — elle n’é­tait pas du genre à marchander.

— Quand ? demanda-t-il.

— Le comte donne une fête le 18. Il fau­drait que tout soit prêt avant.

— C’est dans dix jours.

— Oui.

Beppe rou­la le plan, le glis­sa dans sa veste, se leva.

— Ce sera fait, signora.

Il s’ar­rê­ta sur le seuil, la main sur la poi­gnée. Pen­dant un ins­tant, Livia crut qu’il allait dire quelque chose — un aver­tis­se­ment, une ques­tion, peut-être même un conseil. Mais il ne dit rien. Il ouvrit la porte, sor­tit, et ses pas s’é­loi­gnèrent dans le cou­loir silencieux.

Livia res­ta seule.

Elle retour­na s’as­seoir près de la fenêtre. La nuit tom­bait sur le Lido, effa­çant la mer, effa­çant le ciel, ne lais­sant que le bruit des vagues et le vent qui fai­sait trem­bler les volets. Quelque part en bas, dans le res­tau­rant de l’hô­tel, des gens dînaient, par­laient, vivaient leur vie ordi­naire. Elle les enten­dait à peine.

Elle pen­sa à Ingo Fischer.

Elle essaya de se sou­ve­nir de ce qu’elle avait res­sen­ti pour lui, autre­fois — cet élan, cette fièvre, cette cer­ti­tude d’a­voir trou­vé quel­qu’un qui la voyait vrai­ment. Elle fouilla dans sa mémoire, cher­chant la cha­leur, la ten­dresse, tout ce qui fait qu’on aime. Mais elle ne trou­va rien. C’é­tait comme regar­der une pièce où l’on avait vécu et n’y voir que des murs nus, des meubles par­tis, des traces de tableaux sur le plâtre.

Il avait tout pris. Même les souvenirs.

Il ne res­tait que la bles­sure — froide main­te­nant, cris­tal­li­sée, dure comme la pierre des palaz­zi. Une bles­sure qui ne sai­gnait plus mais qui ne gué­ris­sait pas non plus. Une bles­sure qui attendait.

Livia allu­ma une autre ciga­rette, la fuma jus­qu’au filtre.

Dans dix jours, il serait mort.

Et elle, elle repren­drait le vapo­ret­to vers Venise, elle remon­te­rait dans sa suite du Bauer, elle com­man­de­rait un Bel­li­ni au bar, et per­sonne ne sau­rait jamais ce qui s’é­tait pas­sé dans la log­gia del Moro.

C’é­tait un plan simple. Les meilleurs le sont toujours.

Elle écra­sa sa ciga­rette, se désha­billa, se glis­sa entre les draps frais de l’hô­tel des Bains. La chambre était sombre, silen­cieuse, imper­son­nelle. Exac­te­ment ce qu’il lui fallait.

Demain, elle retour­ne­rait à Venise. Elle rever­rait Luna Conta­ri­ni. Elle conti­nue­rait à tis­ser sa toile, fil après fil, avec une patience d’araignée.

Et quand tout serait prêt, quand chaque pièce serait à sa place, elle regar­de­rait Ingo Fischer tomber.

Cette pen­sée l’ac­com­pa­gna dans le som­meil — non pas comme un cau­che­mar, mais comme une berceuse.

Cha­pitre 4

Le motos­ca­fo pri­vé fen­dit les eaux du Grand Canal avec cette arro­gance des bateaux qui savent qu’on les regarde. À la proue, debout mal­gré le tan­gage, Ingo Fischer contem­plait Venise comme un conqué­rant reve­nu d’exil.

Il avait vieilli. Ses che­veux, autre­fois d’un blond véni­tien, avaient blan­chi aux tempes et se clair­se­maient sur le som­met du crâne. Son visage s’é­tait creu­sé, mar­qué par les années et par quelque chose d’autre — cette amer­tume des hommes qui croient méri­ter davan­tage que ce que la vie leur donne. Mais ses yeux étaient res­tés les mêmes : bleus, per­çants, avec cette inten­si­té de pré­da­teur qui avait fait sa répu­ta­tion et son charme.

Il por­tait un man­teau de cache­mire sombre, une écharpe de soie blanche, des gants de cuir fin. À cin­quante-deux ans, il culti­vait l’é­lé­gance de ceux qui ont appris à se com­po­ser un per­son­nage. L’ar­tiste mau­dit. L’exi­lé cou­ra­geux. Le génie incom­pris par son propre pays.

Le bateau pas­sa sous le pont de l’A­ca­dé­mie, lon­gea les façades ocre et roses des palaz­zi endor­mis. Ingo recon­nais­sait chaque pierre, chaque fenêtre, chaque reflet. Il était venu sou­vent à Venise, autre­fois — pour peindre, pour expo­ser, pour séduire. La ville l’a­vait tou­jours ins­pi­ré. Quelque chose dans cette lumière, dans cette eau omni­pré­sente, dans cette beau­té qui pour­ris­sait len­te­ment, cor­res­pon­dait à sa vision du monde.

— Nous arri­vons, signore, dit le pilote en ralentissant.

Le Bauer appa­rut sur la droite, avec son étrange archi­tec­ture double — le palaz­zo gothique gref­fé à l’aile moderne. Ingo sou­rit. Il aimait cette contra­dic­tion, ce refus de choi­sir entre le pas­sé et le pré­sent. C’é­tait un hôtel pour les gens comme lui, ceux qui n’ap­par­te­naient à aucune époque.

Le motos­ca­fo accos­ta à l’embarcadère pri­vé. Des por­teurs en livrée se pré­ci­pi­tèrent pour prendre les bagages — trois malles, deux valises, un étui de cuir qui conte­nait ses pin­ceaux et ses car­nets. Ingo des­cen­dit avec la len­teur cal­cu­lée des hommes qui savent qu’on les attend.

Dans le hall, le direc­teur l’ac­cueillit per­son­nel­le­ment. On lui avait réser­vé une suite au qua­trième étage, avec vue sur le canal et le cam­po San Moi­sè. Tout avait été pré­pa­ré selon ses exi­gences : des fleurs fraîches, du cham­pagne fran­çais, un che­va­let ins­tal­lé près de la fenêtre au cas où l’ins­pi­ra­tion viendrait.

— Le pavillon alle­mand vous attend demain à onze heures, signor Fischer, dit le direc­teur en l’ac­com­pa­gnant vers l’as­cen­seur. Le com­mis­saire de l’ex­po­si­tion est impa­tient de vous rencontrer.

— Je suis sûr qu’il l’est, répon­dit Ingo avec un sou­rire qui n’at­tei­gnait pas ses yeux.

La Bien­nale de 1938 serait dif­fé­rente des pré­cé­dentes. L’Al­le­magne offi­cielle l’a­vait ban­ni, ses œuvres avaient été reti­rées des musées, cer­taines détruites dans les auto­da­fés de l’art dégé­né­ré. Mais ici, à Venise, on l’ex­po­sait comme un mar­tyr, un résis­tant, un sym­bole de tout ce que le régime vou­lait écra­ser. Les cri­tiques fran­çais et amé­ri­cains s’ap­prê­taient à le célé­brer. Les col­lec­tion­neurs fai­saient la queue pour acqué­rir ses toiles. Son exil était deve­nu sa meilleure publicité.

Il entra dans sa suite, congé­dia le por­teur d’un geste, res­ta seul.

La pièce était vaste, déco­rée dans ce style véni­tien char­gé qu’il avait tou­jours trou­vé légè­re­ment vul­gaire — trop de dorures, trop de velours, trop de miroirs qui reflé­taient des miroirs. Mais la lumière était belle. Elle entrait par les grandes fenêtres, se bri­sait sur l’eau du canal, pro­je­tait des reflets mou­vants sur le pla­fond à fresques. C’é­tait une lumière qu’on ne trou­vait nulle part ailleurs, une lumière qui men­tait magnifiquement.

Ingo ôta son man­teau, s’ap­pro­cha de la fenêtre.

En bas, Venise conti­nuait sa vie immé­mo­riale — les gon­doles qui glis­saient, les cris des mar­chands, les cloches qui son­naient l’an­gé­lus. Rien n’a­vait chan­gé depuis sa der­nière visite, huit ans plus tôt. La ville était immuable, indif­fé­rente aux drames qui se jouaient entre ses murs. Elle avait vu des empires naître et mou­rir, des amours éclore et se flé­trir, des hommes se croire impor­tants puis dis­pa­raître dans l’ou­bli. Un peintre de plus ou de moins ne fai­sait aucune différence.

Il pen­sa à Livia.

C’é­tait étrange — il n’a­vait pas pen­sé à elle depuis des années, et voi­là que son image lui reve­nait, convo­quée par les pierres de cette ville. Livia Giran­del­lo, la belle Véni­tienne aux yeux sombres, celle qui l’a­vait aimé avec une inten­si­té qui l’a­vait d’a­bord flat­té, puis étouf­fé. Il l’a­vait peinte cinq fois, peut-être six. Des toiles vio­lentes, fié­vreuses, où il avait mis tout ce qu’il voyait en elle — le désir, la pos­ses­si­vi­té, cette noir­ceur qui affleu­rait sous la sur­face parfaite.

Ces tableaux l’a­vaient ren­du célèbre. La série véni­tienne, comme on l’ap­pe­lait dans les cata­logues. Des cri­tiques avaient écrit des pages entières sur la femme sans nom qui han­tait ces toiles, sur la ten­sion éro­tique, sur la cruau­té du regard que le peintre posait sur son modèle. Per­sonne ne s’é­tait deman­dé ce que le modèle en pensait.

Ingo haus­sa les épaules. C’é­tait il y a long­temps. Livia avait dû refaire sa vie, se marier, oublier. Les femmes oubliaient tou­jours. Elles n’a­vaient pas le choix.

Il se détour­na de la fenêtre, ouvrit une des malles, en sor­tit une bou­teille de whis­ky qu’il avait appor­tée de Zurich. Il se ser­vit un verre, le but len­te­ment, savou­rant la brû­lure dans sa gorge.

Demain, il irait au pavillon alle­mand. Il ser­re­rait des mains, sou­ri­rait aux pho­to­graphes, dirait les mots qu’on atten­dait de lui sur la liber­té de l’art et la bar­ba­rie des régimes. Il joue­rait son rôle, comme il l’a­vait tou­jours fait. Et les gens croi­raient ce qu’ils vou­laient croire, parce que c’é­tait plus simple que de regar­der la véri­té en face.

La véri­té, c’é­tait qu’In­go Fischer n’a­vait jamais été un résis­tant. Il avait quit­té l’Al­le­magne non par convic­tion, mais par ins­tinct de sur­vie. Il avait vu le vent tour­ner, com­pris que son art ne plai­rait plus, cal­cu­lé qu’il valait mieux par­tir avant d’y être for­cé. À Zurich, puis à Paris, il s’é­tait inven­té un pas­sé de dis­si­dent, semé des allu­sions à des per­sé­cu­tions qui n’a­vaient jamais eu lieu, lais­sé entendre qu’il avait ris­qué sa vie pour ses convictions.

Et les gens l’a­vaient cru. Parce qu’il était beau, parce qu’il par­lait bien, parce que son art avait cette vio­lence qui res­sem­blait à du courage.

Ingo ter­mi­na son whis­ky, s’en ser­vit un autre.

Il pen­sa aux jours à venir. La Bien­nale, les récep­tions, les col­lec­tion­neurs. Et peut-être autre chose aus­si — une nou­velle muse, une nou­velle ins­pi­ra­tion. Venise regor­geait de belles femmes, sur­tout en cette sai­son où les tou­ristes se fai­saient rares et où les Véni­tiennes repre­naient pos­ses­sion de leur ville. Il suf­fi­sait de regar­der, de choi­sir, de tendre la main.

Quel­qu’un frap­pa à la porte. Un ser­veur, pro­ba­ble­ment, avec le cham­pagne com­man­dé. Ingo alla ouvrir.

Ce n’é­tait pas un ser­veur. C’é­tait une femme — jeune, brune, vêtue d’un uni­forme noir de femme de chambre. Elle tenait une pile de ser­viettes blanches et le regar­dait avec des yeux légè­re­ment effrayés.

— Par­don­nez-moi, signore, dit-elle. Je croyais la suite vide. Je revien­drai plus tard.

Mais Ingo ne la lais­sa pas par­tir. Il la regar­dait avec cette inten­si­té qui fai­sait son charme et son dan­ger — ce regard qui désha­billait, qui éva­luait, qui pre­nait possession.

— Vous êtes véni­tienne, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. La jeune femme hocha la tête, mal à l’aise.

— Com­ment vous appelez-vous ?

— Maria, signore.

Elle men­tait, il le voyait. Mais peu impor­tait. Ce qui l’in­té­res­sait, c’é­tait autre chose — la ligne de son cou, la façon dont la lumière tom­bait sur sa joue, cette grâce invo­lon­taire des filles qui ne savent pas qu’elles sont belles.

— Reve­nez dans une heure, Maria, dit-il avec un sou­rire. J’au­rai besoin de ser­viettes propres.

La jeune femme s’in­cli­na, s’en­fuit presque. Ingo refer­ma la porte, retour­na à son whisky.

Venise ne l’a­vait pas déçu. Elle lui offrait déjà ce qu’il était venu cher­cher — la lumière, l’ins­pi­ra­tion, et cette chair fraîche qui fai­sait tour­ner le monde.

Il leva son verre vers la fenêtre, vers les reflets dorés du cou­chant sur les eaux du Grand Canal.

— À toi, Venise, mur­mu­ra-t-il. Tu m’as manqué.

Quelque part dans les étages du Bauer, une femme de chambre nom­mée Luna Conta­ri­ni ran­geait son cha­riot sans savoir qu’elle venait de croi­ser l’homme qui chan­ge­rait sa vie. Et dans une suite du même hôtel, Livia Giran­del­lo buvait son thé en regar­dant la même lumière, le même canal, les mêmes reflets — et pen­sait exac­te­ment la même chose, mais avec des inten­tions très différentes.

La nuit tom­bait sur Venise. Dans les églises, on allu­mait les cierges. Dans les palaz­zi, on fer­mait les volets. Et quelque part sur la lagune, un vapo­ret­to tra­ver­sait l’obs­cu­ri­té vers le Lido, por­tant des pas­sa­gers qui ne se connais­saient pas encore et qui, peut-être, ne se connaî­traient jamais.

Mais cer­tains fils étaient déjà noués. Cer­taines tra­jec­toires déjà tracées.

Et le compte à rebours avait commencé.

Cha­pitre 5

Les jours qui sui­virent furent pour Luna comme un rêve dont elle crai­gnait de se réveiller.

Livia l’in­vi­tait régu­liè­re­ment dans sa suite — pour le thé, pour le déjeu­ner, pour des conver­sa­tions qui duraient des heures. Elles par­laient de Venise, de l’his­toire des grandes familles, des palaz­zi qui s’ef­fon­draient et de ceux qui tenaient encore. Livia sem­blait tout savoir — les alliances, les scan­dales, les for­tunes per­dues et les répu­ta­tions bri­sées. Elle racon­tait comme d’autres lisent, avec cette aisance des gens pour qui le pas­sé est aus­si vivant que le présent.

Luna buvait ses paroles. Pour la pre­mière fois depuis des années, quel­qu’un lui par­lait de ce monde qu’elle avait per­du — non pas comme d’une relique, mais comme d’une chose qui exis­tait encore, qui res­pi­rait, à laquelle on pou­vait appartenir.

— Vous avez été éle­vée pour cela, lui dit Livia un après-midi. Ce n’est pas parce que les cir­cons­tances vous ont fait des­cendre que vous n’êtes plus ce que vous êtes.

— Je fais les chambres, signora.

— Vous faites les chambres en atten­dant. Ce n’est pas la même chose.

Luna ne savait pas ce qu’elle atten­dait. Elle ne savait même pas si elle atten­dait quelque chose. Mais les mots de Livia s’in­si­nuaient en elle, réveillaient des espoirs qu’elle croyait morts.

Livia lui offrit d’a­bord des livres — des romans fran­çais, de la poé­sie, des essais sur l’art véni­tien. Luna les dévo­rait le soir, dans sa chambre de Can­na­re­gio, pen­dant que sa mère bro­dait en silence. Puis vinrent les vête­ments. Une robe d’a­bord, en soie bleue, que Livia pré­sen­ta comme un cadeau ano­din. Puis une autre, plus élé­gante. Des chaus­sures. Un châle de cache­mire. Des gants.

— Je ne peux pas accep­ter, disait Luna chaque fois.

— Vous pou­vez et vous devez, répon­dait Livia. Consi­dé­rez cela comme un investissement.

Un inves­tis­se­ment dans quoi, Luna ne le deman­dait pas. Elle avait peur de la réponse, ou peut-être peur qu’il n’y en ait pas.

Livia lui apprit à mar­cher autre­ment — non pas la démarche pres­sée des domes­tiques, mais le pas lent des femmes qui savent qu’on les regarde. Elle lui apprit à s’as­seoir, à tenir une tasse de thé, à sou­rire sans mon­trer les dents. Elle lui apprit les codes invi­sibles de ce monde qu’elle avait quit­té — com­ment saluer une com­tesse, com­ment décli­ner une invi­ta­tion, com­ment dire non en ayant l’air de dire oui.

— Vous appre­nez vite, obser­va Livia un soir. C’est parce que vous n’ap­pre­nez pas vrai­ment. Vous vous souvenez.

C’é­tait vrai. Luna sen­tait remon­ter en elle des gestes, des réflexes, des façons d’être qu’elle croyait avoir oubliés. Sa grand-mère les lui avait ensei­gnés dans l’ap­par­te­ment du palaz­zo Conta­ri­ni, quand elle était enfant, quand l’a­ve­nir sem­blait encore pos­sible. Tout était là, enfoui sous des années de ser­vi­tude, atten­dant d’être réveillé.

Par­fois, au milieu d’une leçon, Livia s’in­ter­rom­pait et la regar­dait avec une inten­si­té étrange — presque de la ten­dresse, mais pas tout à fait. Luna ne savait pas lire ce regard. Elle y voyait de la bien­veillance, cer­tai­ne­ment, et peut-être une forme de recon­nais­sance. Comme si Livia retrou­vait en elle quelque chose qu’elle avait perdu.

— Pour­quoi faites-vous tout cela ? deman­da Luna un jour.

Elles étaient assises près de la fenêtre de la suite 408, regar­dant le Grand Canal dans la lumière décli­nante de l’a­près-midi. Une théière vide entre elles, des miettes de gâteau sur les assiettes. L’in­ti­mi­té de ces heures par­ta­gées avait ren­du la ques­tion possible.

Livia ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­dait l’eau, les reflets, les bateaux qui passaient.

— Quand j’a­vais votre âge, dit-elle enfin, quel­qu’un m’a aidée. Une femme plus âgée, plus sage. Elle m’a appris des choses que per­sonne d’autre ne pou­vait m’enseigner.

— Et vous vou­lez faire la même chose pour moi ?

— Quelque chose comme ça.

Luna sen­tit qu’il y avait autre chose, quelque chose que Livia ne disait pas. Mais elle n’in­sis­ta pas. On n’in­siste pas avec les gens qui vous sauvent.

Les semaines pas­sèrent. Luna conti­nuait son tra­vail au Bauer — les chambres, les draps, l’in­vi­si­bi­li­té — mais quelque chose avait chan­gé. Elle mar­chait dif­fé­rem­ment dans les cou­loirs de ser­vice. Elle regar­dait les clientes avec d’autres yeux, non plus avec l’en­vie sourde des exclus, mais avec la patience de ceux qui savent que leur tour viendra.

Les autres femmes de chambre remar­quèrent le chan­ge­ment. Elles chu­cho­taient sur son pas­sage, échan­geaient des regards enten­dus. Luna les igno­rait. Elle avait tou­jours été seule ; elle pou­vait le rester.

Un soir, Livia lui annon­ça qu’il y aurait une réception.

— Le comte Alvise Zor­zi donne une fête dans son palaz­zo, dit-elle. La plus belle fête de la sai­son, dit-on. J’ai­me­rais que vous m’accompagniez.

Luna la regar­da, incrédule.

— Moi ? Mais je ne peux pas… Je ne suis personne.

— Vous êtes Luna Conta­ri­ni. Votre famille a don­né huit doges à la Répu­blique. Vous êtes plus véni­tienne que la moi­tié des gens qui seront là.

— Ils me recon­naî­tront. Ils savent que je tra­vaille ici.

— Ils ver­ront une jeune femme élé­gante, au bras d’une Giran­del­lo. Ils ver­ront ce qu’ils vou­dront voir. Les gens voient tou­jours ce qu’ils veulent voir.

Luna hési­ta. L’i­dée était folle — retour­ner dans ce monde en impos­ture, ris­quer l’hu­mi­lia­tion, la décou­verte. Mais quelque chose en elle brû­lait de le faire. Quelque chose qui avait été éteint trop longtemps.

— J’au­rai besoin d’une robe, murmura-t-elle.

Livia sou­rit — ce sou­rire étrange qu’elle avait par­fois, qui res­sem­blait à de la satisfaction.

— La robe est déjà prête.

Elle se leva, alla ouvrir l’ar­moire de la chambre. Et Luna vit.

C’é­tait une robe de soi­rée, longue, en velours noir avec des reflets pourpres. Le décol­le­té était sobre mais pré­cis, les manches s’ar­rê­taient aux coudes, la coupe épou­sait le corps sans le contraindre. C’é­tait une robe faite pour être regar­dée — pour arrê­ter les conver­sa­tions quand on entrait dans une pièce.

— Je l’ai fait faire pour vous, dit Livia. Par la cou­tu­rière des Moce­ni­go. Elle n’a pas posé de questions.

Luna s’ap­pro­cha, tou­cha le tis­su du bout des doigts. C’é­tait la plus belle chose qu’elle avait jamais vue — et elle lui était destinée.

— Je ne sais pas com­ment vous remer­cier, dit-elle d’une voix étranglée.

— Ne me remer­ciez pas encore. La fête sera dans quatre jours. D’i­ci là, nous avons du travail.

Les jours sui­vants furent intenses. Livia fit venir une coif­feuse, une maquilleuse, quel­qu’un qui ensei­gna à Luna les der­nières danses à la mode. Elle lui apprit les noms des gens qui seraient pré­sents, leurs his­toires, leurs fai­blesses. Elle lui expli­qua com­ment navi­guer dans une conver­sa­tion mon­daine, com­ment s’é­clip­ser quand il le fal­lait, com­ment res­ter mystérieuse.

— Il y aura quel­qu’un d’im­por­tant à cette fête, dit Livia la veille au soir. Un peintre alle­mand, très célèbre. Ingo Fischer.

Luna hocha la tête. Elle avait enten­du ce nom — on en par­lait dans les jour­naux, à cause de la Biennale.

— C’est un homme dan­ge­reux, conti­nua Livia. Char­mant, brillant, mais dan­ge­reux. Il a l’ha­bi­tude de prendre ce qu’il veut.

— Pour­quoi me dites-vous cela ?

Livia la regar­da longuement.

— Parce qu’il vous remar­que­ra. Un homme comme lui remarque tou­jours les femmes comme vous. Et je veux que vous soyez prête.

Luna ne com­pre­nait pas très bien ce que cela signi­fiait. Prête à quoi ? À résis­ter ? À céder ? Livia ne pré­ci­sa pas.

— Soyez sim­ple­ment vous-même, dit-elle. C’est tout ce que je vous demande.

Cette nuit-là, Luna ren­tra chez elle à Can­na­re­gio et ne dor­mit pas. Elle res­ta allon­gée dans le noir, les yeux ouverts, pen­sant à tout ce qui s’é­tait pas­sé depuis que Livia Giran­del­lo avait pous­sé la porte de la suite 312 par erreur.

Elle ne croyait pas au hasard. Per­sonne à Venise ne croyait au hasard. La ville était trop vieille, trop rusée, pour lais­ser les choses arri­ver par acci­dent. Si Livia l’a­vait trou­vée, c’é­tait pour une rai­son. Si elle l’a­vait choi­sie, c’é­tait pour quelque chose.

Mais quoi ?

Luna fer­ma les yeux, essaya de dormir.

Dans quatre jours, elle entre­rait au palaz­zo Zor­zi au bras de Livia Giran­del­lo, vêtue de velours noir, et le monde la ver­rait enfin.

Elle ne savait pas encore que ce monde la briserait.

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Le palace du Tigre — Par­tie 3

Le palace du Tigre — Par­tie 3

Le Palace
du Tigre

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Par­tie 3

Le cou­ron­ne­ment

### XXIII ###

Tariq ne bou­gea pas. Chaque muscle de son corps lui hur­lait de fuir, mais il savait que c’é­tait inutile. Sayf avait cer­tai­ne­ment pos­té des hommes dehors. Et même s’il par­ve­nait à s’é­chap­per, où irait-il ? Sa cou­ver­ture était grillée. Sa vie à Bag­dad était terminée.

— Qui es-tu vrai­ment ? deman­da Sayf.

Sa voix était calme, presque curieuse. Pas mena­çante. C’é­tait peut-être le plus effrayant.

— Mon nom est Tariq Had­dad. Je tra­vaille pour le Haut-Com­mis­sa­riat britannique.

— Je sais. Drog­man. Inter­prète. L’homme de confiance de Ger­trude Bell.

Tariq sen­tit un fris­son le parcourir.

— Tu savais depuis le début.

— Pas depuis le début. Mais assez tôt. Rachid al-Khayoun est un idéa­liste, pas un conspi­ra­teur. Il parle trop. Et toi, tu poses les bonnes ques­tions — les ques­tions que pose­rait quel­qu’un qui cherche à com­prendre, pas quel­qu’un qui veut agir.

Sayf s’as­sit sur une caisse, croi­sa les jambes. Déten­du, comme s’ils pre­naient le thé ensemble.

— La vraie ques­tion, Tariq Had­dad, c’est pour­quoi je t’ai lais­sé continuer.

— Pour­quoi ?

— Parce que tu m’é­tais utile. Tes rap­ports sur Ger­trude Bell étaient pré­cis, détaillés. Tu m’as appris des choses que je ne savais pas — ses habi­tudes, ses fai­blesses, ses peurs. Et sur­tout, tu m’as confir­mé quelque chose d’important.

— Quoi ?

— Qu’elle a peur. La grande Ger­trude Bell, Al-Kha­tun, celle qui a fabri­qué des rois — elle a peur de ce qui va arriver.

Sayf se pen­cha en avant, ses yeux gris fixés sur Tariq.

— Elle a rai­son d’a­voir peur.

### XXIV ###

— Qu’est-ce que tu veux vrai­ment ? deman­da Tariq.

Il avait déci­dé que s’il devait mou­rir cette nuit, autant mou­rir en com­pre­nant pourquoi.

Sayf sou­rit — un sou­rire froid, sans joie.

— Ce que je veux ? La même chose que tout le monde ici. La liber­té. La digni­té. Un pays qui nous appartienne.

— Tu n’es pas arabe.

— Non. Je suis turc. Ou plu­tôt, j’é­tais turc. Avant que les Anglais et les Fran­çais ne dépècent l’Em­pire otto­man comme des vau­tours sur une carcasse.

Il se leva et com­men­ça à faire les cent pas, ses bottes réson­nant sur le sol de pierre.

— J’é­tais offi­cier dans l’ar­mée otto­mane. J’ai com­bat­tu à Gal­li­po­li, à Gaza, à Jéru­sa­lem. J’ai vu mes hommes mou­rir par mil­liers, fau­chés par les mitrailleuses anglaises, les bom­bar­de­ments fran­çais. Et pour quoi ? Pour que les vain­queurs se par­tagent nos terres comme un gâteau.

— L’Em­pire otto­man était mou­rant bien avant la guerre.

— Peut-être. Mais ce qui l’a rem­pla­cé est pire. Regar­dez ce qu’ils ont fait. Ils ont pro­mis l’in­dé­pen­dance aux Arabes pour les retour­ner contre nous. Et main­te­nant, ils leur donnent un roi fan­toche et appellent ça la liberté.

Il s’ar­rê­ta devant Tariq.

— Fay­çal est un traître. Il s’est bat­tu contre son propre calife, contre ses frères musul­mans, pour les beaux yeux des Anglais. Et Ger­trude Bell est celle qui tire les ficelles.

— Alors tu veux les tuer. Fay­çal et elle.

— Non.

La réponse sur­prit Tariq.

— Non ?

— Je te l’ai dit : les morts deviennent des mar­tyrs. Je ne veux pas de mar­tyrs. Je veux que ce cou­ron­ne­ment soit un échec. Que le monde entier voie que l’I­rak n’existe pas, que ce pays est une fic­tion inven­tée par des bureau­crates lon­do­niens. Que Fay­çal règne sur un tas de cendres.

— Com­ment ?

Sayf sou­rit à nouveau.

— En révé­lant la véri­té. Sur Ger­trude Bell. Sur les pro­messes tra­hies. Sur les accords secrets. J’ai des docu­ments, Tariq Had­dad. De vrais docu­ments. Pas des faux comme celui que tu m’as appor­té ce soir.

— Quels documents ?

— Les accords Sykes-Picot. Tu en as enten­du par­ler, bien sûr.

Tariq hocha la tête. Tout le monde avait enten­du par­ler de Sykes-Picot — l’ac­cord secret de 1916 par lequel la France et l’An­gle­terre s’é­taient par­ta­gé le Moyen-Orient, au mépris de toutes les pro­messes faites aux Arabes.

— Ces accords sont déjà connus. Les Bol­che­viks les ont publiés en 1917.

— Oui. Mais ce qui n’est pas connu, c’est le rôle de Ger­trude Bell dans leur mise en œuvre. Les mémo­ran­dums qu’elle a écrits. Les conseils qu’elle a don­nés. Les popu­la­tions qu’elle a pro­po­sé de dépla­cer, les tri­bus qu’elle a sug­gé­ré d’ar­mer les unes contre les autres. Divi­ser pour régner — elle a fait de cette maxime un art.

— Ce sont des mensonges.

— Non, Tariq. Ce sont des faits. Des faits que j’ai en ma pos­ses­sion, et que je compte révé­ler le jour du cou­ron­ne­ment. Devant les jour­na­listes du monde entier.

### XXV ###

Tariq com­prit sou­dain l’am­pleur du plan.

Le cou­ron­ne­ment de Fay­çal serait cou­vert par la presse inter­na­tio­nale — des jour­na­listes de Londres, de Paris, de New York. Un évé­ne­ment soi­gneu­se­ment orches­tré pour don­ner l’illu­sion que l’I­rak nais­sait dans la joie et l’har­mo­nie. Si Sayf révé­lait ces docu­ments à ce moment-là, devant tous ces témoins…

— Tu veux sabo­ter le cou­ron­ne­ment. Pas par la vio­lence. Par la vérité.

— La véri­té est une arme plus puis­sante que n’im­porte quelle bombe.

— Et Ger­trude Bell ?

— Elle sera détruite. Sa répu­ta­tion, son œuvre, tout ce qu’elle a construit. Les Anglais seront obli­gés de la désa­vouer. Et sans elle, Fay­çal n’est rien — un roi sans royaume, un pan­tin dont on a cou­pé les fils.

Sayf s’ap­pro­cha de Tariq, si près que celui-ci pou­vait voir les reflets de la lampe dans ses yeux gris.

— La ques­tion main­te­nant, Tariq Had­dad, c’est : que vais-je faire de toi ?

### XXVI ###

Tariq réflé­chit rapi­de­ment. Il n’a­vait pas d’arme — le cou­teau dans sa cein­ture ne ferait pas le poids contre Sayf, qui était plus grand, plus fort, et pro­ba­ble­ment mieux entraî­né. Il n’a­vait pas d’al­liés — Hes­kel ne vien­drait pas le cher­cher avant le len­de­main matin, et Miss Bell ne savait même pas où il était.

Il ne lui res­tait que les mots.

— Tu pour­rais me tuer, dit-il. Mais ça ne t’a­van­ce­rait à rien. Ger­trude Bell sait que je suis ici. Si je ne reviens pas, elle sau­ra que quelque chose a mal tour­né. Elle pren­dra des précautions.

— Elle ne sait rien. Tu ne lui as pas dit où tu allais ce soir.

Com­ment savait-il ça ? Tariq gar­da son visage impassible.

— Peut-être. Mais elle sait que je t’ai ren­con­tré. Elle connaît ton nom — Sayf. Elle a des contacts par­tout. Si je dis­pa­rais, elle remue­ra ciel et terre pour savoir ce qui s’est passé.

Sayf l’ob­ser­va un long moment, pesant ses paroles.

— Tu bluffes.

— Peut-être. Tu veux prendre le risque ?

Un silence. Puis Sayf écla­ta de rire — un rire bref, sec, surpris.

— Tu as du cou­rage, Tariq Had­dad. Ou de l’in­cons­cience. Par­fois c’est la même chose.

Il recu­la d’un pas.

— Je ne vais pas te tuer. Pas parce que je te crois — je sais que tu mens. Mais parce que tu ne m’es plus utile mort. En revanche, vivant…

— Vivant ?

— Tu vas por­ter un mes­sage à Ger­trude Bell. De ma part.

### XXVII ###

Le mes­sage était simple.

Sayf avait en sa pos­ses­sion des docu­ments com­pro­met­tants — des mémo­ran­dums, des lettres, des rap­ports. Il comp­tait les révé­ler le jour du cou­ron­ne­ment, devant la presse inter­na­tio­nale. Mais il était prêt à négocier.

— Qu’est-ce qu’il veut ? deman­da Miss Bell.

Ils étaient dans sa chambre du Tigris Palace, à l’aube. Tariq n’a­vait pas dor­mi. Elle non plus, visi­ble­ment — ses yeux étaient cer­nés, ses mains trem­blaient sur sa cigarette.

— Il veut vous ren­con­trer. En per­sonne. Avant le couronnement.

— Pour quoi faire ?

— Il ne l’a pas dit. Mais je pense qu’il veut vous don­ner une chance de vous défendre. Ou peut-être qu’il veut voir votre visage quand il vous mon­tre­ra ce qu’il a.

Miss Bell se leva et s’ap­pro­cha de la fenêtre. Le soleil se levait sur le Tigre, tein­tant les eaux d’or et de rose.

— Ces docu­ments… S’ils existent vrai­ment… Il y a des choses que j’ai écrites pen­dant la guerre. Des choses que je regrette. Des recom­man­da­tions qui ont été sui­vies, et qui ont coû­té des vies.

— Vous fai­siez votre travail.

— Mon tra­vail était de ser­vir l’Em­pire. Pas les gens qui vivaient ici.

Elle se retour­na vers lui.

— Je vais le rencontrer.

— C’est dangereux.

— Tout est dan­ge­reux, Tariq. Vivre est dan­ge­reux. Mais si cet homme a vrai­ment de quoi me détruire, je pré­fère le regar­der dans les yeux quand il le fera.

### XXVIII ###

La ren­contre fut fixée au sur­len­de­main, dans un lieu neutre — une mai­son de thé sur la rive ouest du Tigre, tenue par un Armé­nien qui ne posait pas de ques­tions. Tariq insis­ta pour accom­pa­gner Miss Bell. Elle refusa.

— Il m’a deman­dé de venir seule.

— C’est un piège.

— Peut-être. Mais si j’ar­rive avec une escorte, il dis­pa­raî­tra. Et nous ne sau­rons jamais ce qu’il pré­pare vraiment.

Elle posa une main sur son bras — un geste rare, presque tendre.

— Vous avez fait votre part, Tariq. Plus que votre part. Main­te­nant, c’est à moi de jouer.

Elle par­tit à trois heures de l’a­près-midi, vêtue sim­ple­ment, sans ses robes élé­gantes habi­tuelles. Une femme ordi­naire, se ren­dant à un ren­dez-vous ordi­naire. Per­sonne ne la remarqua.

Tariq res­ta au Tigris Palace, à attendre. Hes­kel lui appor­ta du thé qu’il ne but pas, de la nour­ri­ture qu’il ne man­gea pas. Les heures pas­sèrent avec une len­teur insupportable.

À sept heures, elle n’é­tait tou­jours pas revenue.

À huit heures, Tariq com­men­ça à faire les cent pas dans le hall, sous le regard inquiet de Heskel.

À neuf heures, la porte s’ouvrit.

Miss Bell entra. Elle était pâle, les traits tirés, mais vivante. Et dans ses yeux, quelque chose que Tariq n’ar­ri­vait pas à déchiffrer.

— Que s’est-il passé ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle tra­ver­sa le hall, mon­ta l’es­ca­lier, et ce n’est qu’une fois dans sa chambre, la porte fer­mée der­rière eux, qu’elle parla.

— J’ai vu les documents.

— Et ?

— Ils sont authentiques.

### XXIX ###

Miss Bell s’as­sit lour­de­ment sur le divan, comme si ses jambes ne la por­taient plus.

— Tout ce qu’il a dit est vrai. Les mémo­ran­dums, les rap­ports, les recom­man­da­tions. J’ai écrit tout ça. Pen­dant la guerre, et après. Des conseils sur la façon de divi­ser les tri­bus, de jouer les chiites contre les sun­nites, les Kurdes contre les Arabes. Des sug­ges­tions pour dépla­cer des popu­la­tions, créer des conflits arti­fi­ciels qui jus­ti­fie­raient une pré­sence bri­tan­nique prolongée.

Elle allu­ma une ciga­rette, mais ses mains trem­blaient trop pour tenir l’al­lu­mette. Tariq la lui prit et allu­ma la ciga­rette pour elle.

— Je pen­sais faire ce qui était néces­saire. Pour l’Em­pire. Pour la sta­bi­li­té. Mais en reli­sant ces textes aujourd’hui…

Elle tira une longue bouffée.

— Je vois ce qu’ils sont vrai­ment. Des ins­truc­tions pour détruire un pays avant même qu’il ne naisse.

— Qu’est-ce que Sayf veut ?

— Il veut que j’an­nule le cou­ron­ne­ment. Que je convainque Cox et Chur­chill que l’I­rak n’est pas prêt, que Fay­çal n’est pas le bon choix. Que je démis­sionne de mes fonc­tions et que je quitte le pays.

— Et si vous refusez ?

— Il publie tout. Devant la presse mon­diale. Le jour du couronnement.

Un silence tom­ba sur la pièce. Dehors, on enten­dait les bruits de la nuit bag­da­dienne — les appels des ven­deurs, le grin­ce­ment des char­rettes, le mur­mure du fleuve.

— Qu’al­lez-vous faire ? deman­da Tariq.

Miss Bell le regar­da. Et pour la pre­mière fois depuis qu’il la connais­sait, il vit des larmes dans ses yeux.

— Je ne sais pas.

### XXX ###

Cette nuit-là, Tariq ne ren­tra pas chez lui.

Il res­ta au Tigris Palace, dans un fau­teuil du hall, à réflé­chir. Hes­kel lui appor­ta une cou­ver­ture vers minuit, sans un mot. Les der­niers clients quit­tèrent le bar vers deux heures du matin. Puis le silence tom­ba — ce silence épais des nuits d’é­té, quand même les chiens errants cessent d’aboyer.

Tariq pen­sait à Ger­trude Bell. À cette femme extra­or­di­naire qu’il avait ser­vie pen­dant des années, qu’il admi­rait, qu’il aimait peut-être — d’un amour impos­sible, inavoué, qui ne deman­dait rien en retour. Elle avait construit un pays. Elle avait choi­si un roi. Elle avait cru faire le bien, ou du moins le nécessaire.

Et main­te­nant, tout ce qu’elle avait fait ris­quait de s’effondrer.

Il pen­sait aus­si à Sayf. Cet homme venu de nulle part, avec ses yeux gris et sa haine froide. Il avait rai­son, d’une cer­taine façon. L’I­rak était une fic­tion. Les fron­tières étaient arbi­traires. Les pro­messes avaient été tra­hies. Tout ce qu’il disait était vrai.

Mais la véri­té pou­vait-elle jus­ti­fier la destruction ?

Et puis il pen­sait à Mariam. À toutes ces lettres qu’il écri­vait chaque soir, à cette femme qu’il cher­chait depuis six ans dans les camps de réfu­giés et les listes de dis­pa­rus. Il n’a­vait jamais ces­sé de la cher­cher. Il n’a­vait jamais ces­sé d’espérer.

Peut-être que c’é­tait ça, la vraie ques­tion. Non pas ce qui était vrai ou faux, juste ou injuste. Mais ce qu’on choi­sis­sait d’es­pé­rer. Ce qu’on refu­sait d’abandonner.

Vers quatre heures du matin, Tariq prit sa décision.

### XXXI ###

Il trou­va Sayf à l’aube, dans la mai­son de thé armé­nienne où la ren­contre avec Miss Bell avait eu lieu. L’homme était assis seul, devant une tasse de café turc, comme s’il l’attendait.

— Tariq Had­dad. Je me deman­dais si tu viendrais.

Tariq s’as­sit en face de lui.

— J’ai une proposition.

— Je t’écoute.

— Tu veux détruire Ger­trude Bell. Je com­prends pour­quoi. Mais ce que tu vas détruire, ce n’est pas seule­ment elle. C’est l’Irak.

— L’I­rak n’existe pas.

— Pas encore. Mais il pour­rait exis­ter. Si on lui en laisse le temps.

Sayf but une gor­gée de café, ses yeux gris fixés sur Tariq.

— Conti­nue.

— Tu as des docu­ments qui prouvent que les Bri­tan­niques ont mani­pu­lé, tra­hi, divi­sé. D’ac­cord. Mais qu’est-ce que ça chan­ge­ra, si tu les publies ? Les Anglais nie­ront. La presse occi­den­tale pren­dra leur par­ti. Et les Ira­kiens — les vrais Ira­kiens, ceux qui vivent ici, qui essaient de construire quelque chose — se retrou­ve­ront avec un pays bri­sé avant même d’a­voir commencé.

— C’est déjà un pays brisé.

— Non. C’est un pays qui n’a pas encore eu la chance d’exis­ter. Donne-lui cette chance.

Sayf repo­sa sa tasse.

— Et qu’est-ce que j’y gagne ?

— La satis­fac­tion de voir les Anglais échouer. Pas tout de suite. Pas dans un scan­dale. Mais len­te­ment, inexo­ra­ble­ment. Parce que tu as rai­son sur un point : ce pays qu’ils ont créé ne leur appar­tien­dra jamais. Tôt ou tard, il leur échap­pe­ra. Et ce jour-là, tu pour­ras dire que tu avais raison.

— Ce n’est pas suffisant.

— Alors dis-moi ce qui le serait.

Un long silence. Sayf regar­dait par la fenêtre, vers le Tigre qui cou­lait, immuable, char­riant ses eaux jaunes vers le golfe Persique.

— Il y a une femme, dit-il enfin. Une Assy­rienne. Elle s’ap­pelle Mariam.

Tariq sen­tit son cœur s’arrêter.

— Quoi ?

— Mariam Yohan­nan. Elle était à Mos­soul en 1915. Elle a fui vers la Perse pen­dant les mas­sacres. Elle est pas­sée par Our­mia, puis par Tabriz. La der­nière fois que j’ai eu de ses nou­velles, elle était à Téhéran.

— Com­ment… com­ment connais-tu ce nom ?

Sayf sou­rit — un sou­rire étrange, presque triste.

— Parce que je l’ai ren­con­trée, Tariq Had­dad. Il y a deux ans, à Téhé­ran. Elle cher­chait quel­qu’un. Un homme qu’elle avait aimé, qu’elle croyait mort. Un drog­man de Bag­dad, m’a-t-elle dit. Tariq Haddad.

### XXXII ###

Le monde vacilla autour de Tariq.

Mariam. Vivante. À Téhéran.

— Tu mens.

— Non. Je n’ai aucune rai­son de men­tir. Je l’ai ren­con­trée par hasard, dans un dis­pen­saire pour réfu­giés. Elle soi­gnait les malades — elle avait appris la méde­cine, là-bas, auprès des mis­sion­naires amé­ri­cains. Nous avons par­lé. Elle m’a racon­té son his­toire. Le fian­cé qu’elle avait lais­sé à Mos­soul. Les lettres qu’elle lui avait envoyées et qui n’é­taient jamais arrivées.

— Pour­quoi tu ne m’as rien dit avant ?

— Parce que je ne savais pas qui tu étais. Et parce que cette infor­ma­tion avait de la valeur.

Tariq com­prit.

— Tu veux l’é­chan­ger. Contre quoi ?

— Contre ton silence. Et celui de Ger­trude Bell.

— Tu veux qu’on te laisse par­tir. Avec les documents.

— Non. Je veux gar­der les docu­ments. Mais je ne les publie­rai pas. Pas main­te­nant. Peut-être jamais. En échange, tu obtiens l’a­dresse de Mariam. Et l’as­su­rance que je ne revien­drai pas à Bagdad.

Tariq fer­ma les yeux. Il voyait le visage de Mariam — ce visage qu’il avait por­té dans son cœur pen­dant six ans, qu’il avait cru per­du à jamais. Elle était vivante. Elle l’a­vait cherché.

Et le prix pour la retrou­ver était de lais­ser un enne­mi s’é­chap­per avec des armes qui pour­raient un jour détruire tout ce qu’il avait servi.

— Com­ment puis-je te faire confiance ?

— Tu ne peux pas. Mais tu n’as pas le choix.

Sayf sor­tit un papier de sa poche et le posa sur la table.

— L’a­dresse du dis­pen­saire à Téhé­ran. Si elle y est encore, tu la trou­ve­ras. Sinon, quel­qu’un sau­ra où elle est allée.

Tariq regar­da le papier. Une adresse grif­fon­née à l’encre noire. Quelques mots per­sans. Une rue, un quar­tier, une ville.

— Pour­quoi ? deman­da-t-il. Pour­quoi fais-tu ça ?

Sayf se leva.

— Parce que je ne suis pas un monstre, Tariq Had­dad. Je suis un homme qui a per­du son pays, sa famille, tout ce qu’il aimait. Je sais ce que c’est que de cher­cher quel­qu’un qu’on croit dis­pa­ru. Je ne sou­haite ça à personne.

Il se diri­gea vers la porte.

— Le cou­ron­ne­ment aura lieu dans deux jours. Je ne serai pas là. Je quitte Bag­dad ce soir. Tu ne me rever­ras plus.

Il s’ar­rê­ta sur le seuil.

— Donne mes res­pects à Al-Kha­tun. Dis-lui qu’elle a bien choi­si son homme de confiance.

Et il dis­pa­rut dans la lumière du matin.

### XXXIII ###

Le 23 août 1921, Fay­çal ibn Hus­sein fut cou­ron­né roi d’Irak.

La céré­mo­nie eut lieu à six heures du matin, avant que la cha­leur ne devienne insup­por­table. Une estrade avait été dres­sée dans la cour de la Qish­lah, l’an­cienne caserne otto­mane qui ser­vait de siège au gou­ver­ne­ment. Des dra­peaux flot­taient — le Union Jack, le dra­peau de la révolte arabe, et le nou­veau dra­peau ira­kien, à peine sor­ti des ateliers.

Tariq était là, dans la foule des fonc­tion­naires et des digni­taires. Il por­tait son plus beau cos­tume, ses lunettes rondes fraî­che­ment net­toyées. À côté de lui, Hes­kel Sas­soon obser­vait la scène avec son iro­nie habituelle.

— Un beau spec­tacle, mur­mu­ra le vieil homme. Les Anglais savent orga­ni­ser des cérémonies.

— Tu crois que ça va marcher ?

— Quoi ? L’Irak ?

Hes­kel haus­sa les épaules.

— Qui sait ? Les pays sont comme les hommes. Cer­tains sur­vivent, d’autres non. Celui-ci a peut-être une chance.

Sur l’es­trade, Sir Per­cy Cox lisait la pro­cla­ma­tion offi­cielle. À ses côtés, Ger­trude Bell se tenait droite, impas­sible, vêtue d’une robe blanche qui tran­chait sur les uni­formes sombres des mili­taires. Elle ne regar­dait pas la foule. Elle regar­dait Fay­çal — cet homme qu’elle avait choi­si, qu’elle avait impo­sé, qu’elle avait fait roi.

Fay­çal était grand, mince, avec une barbe noire soi­gneu­se­ment taillée et des yeux mélan­co­liques. Il por­tait un uni­forme de maré­chal bri­tan­nique — une conces­sion aux occu­pants — mais sur sa tête, le kef­fieh haché­mite rap­pe­lait ses ori­gines. Il avait l’air fati­gué. Il avait l’air triste. Il avait l’air de quel­qu’un qui sait que le rôle qu’on lui a confié est peut-être impos­sible à tenir.

Quand la pro­cla­ma­tion fut ache­vée, une fan­fare mili­taire joua l’hymne bri­tan­nique, puis un air arabe impro­vi­sé — l’I­rak n’a­vait pas encore d’hymne natio­nal. Des coups de canon reten­tirent. Des colombes furent lâchées. La foule applau­dit — cer­tains par enthou­siasme, d’autres par pru­dence, d’autres encore par simple curiosité.

Et c’é­tait fait. L’I­rak existait.

### XXXIV ###

Après la céré­mo­nie, il y eut une récep­tion au Tigris Palace Hotel.

Hes­kel avait mis les petits plats dans les grands — cham­pagne fran­çais, pâtis­se­ries liba­naises, musi­ciens venus de Bas­so­rah. Le hall était bon­dé d’u­ni­formes et de robes du soir. Les conver­sa­tions bour­don­naient en anglais, en arabe, en fran­çais. Les ser­veurs cir­cu­laient avec des pla­teaux d’argent.

Tariq res­ta en retrait, près du bar, obser­vant la scène. Il vit Miss Bell tra­ver­ser la salle, saluant les uns, échan­geant quelques mots avec les autres. Elle s’ar­rê­ta un ins­tant près de lui.

— Vous avez fait ce qu’il fal­lait, dit-elle à voix basse.

— J’ai fait un marché.

— Par­fois, c’est la même chose.

Elle lui ten­dit la main — un geste public, inhabituel.

— Mer­ci, Tariq. Pour tout.

Il ser­ra sa main. Elle était froide, mal­gré la chaleur.

— Qu’al­lez-vous faire maintenant ?

— Conti­nuer. Construire le musée que j’ai pro­mis. For­mer les fonc­tion­naires ira­kiens. Essayer de répa­rer ce qui peut être réparé.

— Et les docu­ments ? Ceux que Sayf a gardés ?

Elle eut un sou­rire las.

— Ils exis­te­ront tou­jours. Quelque part. Comme une épée sus­pen­due au-des­sus de ma tête. Mais peut-être que c’est juste. Peut-être que je mérite de vivre avec cette menace.

Elle s’é­loi­gna vers d’autres invi­tés. Tariq la regar­da par­tir, cette femme extra­or­di­naire qui avait façon­né l’his­toire et qui en por­tait le poids.

### XXXV ###

Le soir même, Tariq écri­vit une lettre.

Pas à Mariam — pas encore. Il n’a­vait pas les mots. Il écri­vit à un ami d’en­fance, un prêtre chal­déen qui tra­vaillait main­te­nant à Téhé­ran. Il lui deman­dait de se rendre à l’a­dresse que Sayf lui avait don­née, de cher­cher une femme nom­mée Mariam Yohan­nan, de lui dire que Tariq Had­dad était vivant, qu’il la cher­chait depuis six ans, qu’il vien­drait la rejoindre dès qu’il le pourrait.

Il pos­ta la lettre le len­de­main matin, dans le bureau de poste bri­tan­nique près du Haut-Com­mis­sa­riat. Puis il retour­na tra­vailler, tra­duire des docu­ments, assis­ter aux réunions. La vie continuait.

Mais quelque chose avait changé.

Pour la pre­mière fois depuis six ans, Tariq Had­dad avait un avenir.

### XXX­VI ###

Épi­logue — Cinq ans plus tard

Bag­dad, juillet 1926.

Tariq apprit la mort de Ger­trude Bell par un télé­gramme, alors qu’il se trou­vait à Téhéran.

Elle était morte dans son som­meil, deux jours avant son cin­quante-hui­tième anni­ver­saire. Une over­dose de som­ni­fères, disait-on. Acci­dent ou sui­cide, per­sonne ne sau­rait jamais.

Il prit le pre­mier train pour Bagdad.

L’en­ter­re­ment eut lieu au cime­tière bri­tan­nique, près de la porte nord de la ville. Il y avait du monde — des offi­ciels, des diplo­mates, des archéo­logues, des Ira­kiens qui l’a­vaient connue et res­pec­tée. Le roi Fay­çal était là, le visage grave. Sir Per­cy Cox était venu de Londres.

Tariq se tenait à l’é­cart, sous un pal­mier, regar­dant le cer­cueil des­cendre dans la terre sèche. Il pen­sait à toutes ces conver­sa­tions dans la chambre du Tigris Palace, à ces nuits où elle lui avait confié ses peurs, ses doutes, ses regrets. Elle avait créé un pays. Elle avait choi­si un roi. Et à la fin, elle était morte seule, dans une mai­son au bord du Tigre, entou­rée de ses livres et de ses souvenirs.

Après la céré­mo­nie, il se ren­dit au Tigris Palace.

Hes­kel était tou­jours là, der­rière son comp­toir, un peu plus voû­té, un peu plus gris. Il ser­vit à Tariq un verre de limo­nade, comme au pre­mier jour.

— Elle va te manquer.

— Oui.

— Elle a fait beau­coup de mal, cette femme. Et beau­coup de bien.

— C’est ce qu’on dit de tous ceux qui ont du pouvoir.

Hes­kel hocha la tête.

— Ta femme va bien ?

Tariq sou­rit. Il avait retrou­vé Mariam à Téhé­ran, deux mois après le cou­ron­ne­ment. Ils s’é­taient mariés l’an­née sui­vante, dans une petite église chal­déenne. Elle tra­vaillait main­te­nant à l’hô­pi­tal de Bag­dad, soi­gnant les malades, for­mant les infir­mières. Ils avaient une fille de trois ans, qui s’ap­pe­lait Gertrude.

— Elle va bien. Elle est res­tée à Téhé­ran avec la petite. Je rentre demain.

— Tu reviendras ?

— Je ne sais pas. Peut-être.

Il ter­mi­na sa limo­nade et se leva.

— Prends soin de toi, Heskel.

— Toi aus­si, Tariq. Et prends soin de ce pays. Quel­qu’un doit le faire, main­te­nant qu’elle n’est plus là.

Tariq sor­tit du Tigris Palace et mar­cha vers le fleuve. Le soleil se cou­chait sur Bag­dad, tein­tant les eaux du Tigre d’or et de sang. Les mina­rets des mos­quées se décou­paient contre le ciel. Les appels à la prière com­men­çaient à reten­tir, mêlés aux cloches des églises chrétiennes.

Il pen­sa à Ger­trude Bell, à Sayf, à Fay­çal, à tous ces gens qui avaient cru pou­voir façon­ner l’his­toire. Cer­tains avaient réus­si, d’autres avaient échoué. La plu­part avaient fait les deux.

Et l’I­rak exis­tait tou­jours. Fra­gile, divi­sé, impar­fait — mais vivant.

C’é­tait peut-être tout ce qu’on pou­vait espérer.

*FIN*

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Le palace du Tigre — Par­tie 3

Le palace du Tigre — Par­tie 2

Le Palace
du Tigre

Le palace du Tigre

Par­tie 2

L’ombre

### IX ###

La mos­quée d’A­bu Hani­fa se dres­sait au nord de Bag­dad, dans le quar­tier d’Adha­miya, là où les sun­nites enter­raient leurs morts depuis des siècles. Ses mina­rets dorés brillaient dans le cré­pus­cule, visibles de loin, comme un phare pour les fidèles — ou pour ceux qui avaient d’autres rai­sons de s’y rendre.

Tariq arri­va à la tom­bée de la nuit, vêtu d’une dis­h­da­sha grise et d’un kef­fieh qui lui cou­vrait une par­tie du visage. Il avait lais­sé ses lunettes rondes chez lui — elles le ren­daient trop recon­nais­sable. Sans elles, le monde était légè­re­ment flou, mais il voyait assez pour se déplacer.

La mai­son que Rachid lui avait indi­quée se trou­vait dans une ruelle étroite, à trois cents mètres de la mos­quée. Une bâtisse ancienne, aux murs de brique crue, avec une porte de bois clou­té qui ne payait pas de mine. Tariq l’a­vait repé­rée dans l’a­près-midi, en pas­sant comme un pro­me­neur dés­œu­vré. Il avait comp­té les fenêtres, noté les issues pos­sibles, obser­vé les allées et venues.

Main­te­nant, il attendait.

Des hommes arri­vaient par petits groupes, deux ou trois à la fois, s’en­gouf­frant dans la mai­son sans frap­per. Tariq en comp­ta une dou­zaine en une demi-heure. Des visages qu’il ne connais­sait pas, pour la plu­part. Mais l’un d’eux lui fit fron­cer les sour­cils — un homme grand, maigre, avec une barbe noire et des yeux enfon­cés. Il l’a­vait déjà vu quelque part. Au Haut-Com­mis­sa­riat ? Au Tigris Palace ?

Il atten­dit encore dix minutes, puis tra­ver­sa la ruelle et pous­sa la porte.

### X

L’in­té­rieur était sombre, éclai­ré seule­ment par quelques lampes à huile. Une ving­taine d’hommes étaient assis en cercle sur des tapis, cer­tains fumant, d’autres siro­tant du thé. Les conver­sa­tions s’in­ter­rom­pirent quand Tariq entra.

Un homme se leva — petit, tra­pu, la cin­quan­taine, avec une cica­trice qui lui bar­rait la joue gauche. Il s’ap­pro­cha de Tariq.

— Qui es-tu ?

— Un ami de Rachid al-Khayoun. Il m’a dit que je pou­vais venir.

L’homme le dévi­sa­gea lon­gue­ment. Tariq sou­tint son regard sans ciller.

— Ton nom ?

— Bou­tros. Bou­tros Issa.

Le nom de son frère mort. Il l’a­vait choi­si déli­bé­ré­ment — si quel­qu’un véri­fiait, Bou­tros Issa avait bien exis­té, avait bien vécu à Bag­dad, était bien mort à Kut. Un fan­tôme ne pou­vait pas être démenti.

— Tu es chrétien.

— Chal­déen.

— Pour­quoi un chré­tien vien­drait-il ici ?

— Parce que les Anglais ne font pas de dif­fé­rence entre nous quand ils nous méprisent.

Quelques rires dans l’as­sem­blée. L’homme à la cica­trice esquis­sa un sourire.

— Assieds-toi, Bou­tros Issa. Écoute. Et si tu parles de ce que tu entends ici, on te retrouvera.

Ce n’é­tait pas une menace. C’é­tait un fait.

Tariq s’as­sit au bord du cercle, le dos contre le mur, et écouta.

### XI ###

L’homme qui pré­si­dait la réunion s’ap­pe­lait Abdel-Karim. C’é­tait lui, l’homme à la cica­trice. Un ancien offi­cier otto­man, apprit Tariq en écou­tant les conver­sa­tions — il avait com­bat­tu les Bri­tan­niques à Kut, avait été cap­tu­ré, s’é­tait éva­dé. La cica­trice était un sou­ve­nir des geôles anglaises.

— Le cou­ron­ne­ment aura lieu dans onze jours, dit Abdel-Karim. Onze jours pour mon­trer au monde que l’I­rak refuse ce roi qu’on lui impose.

— La bombe d’hier n’a tué que des inno­cents, objec­ta quel­qu’un. Un mar­chand et son fils. Ça ne sert pas notre cause.

— C’é­tait un aver­tis­se­ment. Le pro­chain coup sera différent.

Tariq sen­tit son esto­mac se nouer. Le pro­chain coup.

— Quel est le plan ? deman­da un homme à sa gauche, un jeune aux yeux fié­vreux, impatient.

Abdel-Karim secoua la tête.

— Pas ici. Pas devant tout le monde. Ceux qui doivent savoir savent.

Il balaya l’as­sem­blée du regard.

— Votre rôle est de pré­pa­rer le ter­rain. Dis­tri­buer les tracts. Répandre la rumeur. Faire en sorte que le jour du cou­ron­ne­ment, les rues ne soient pas rem­plies de mou­tons qui acclament un roi étran­ger, mais de patriotes qui réclament leur liberté.

Des mur­mures d’ap­pro­ba­tion. Tariq nota les visages, essaya de mémo­ri­ser les noms qu’il enten­dait. La plu­part étaient des seconds cou­teaux, des exé­cu­tants. Mais il y avait autre chose — une struc­ture au-des­sus d’eux, un cercle inté­rieur dont Abdel-Karim fai­sait par­tie, et dont les plans res­taient secrets.

La réunion dura encore une heure. On par­la de logis­tique, de points de dis­tri­bu­tion, de contacts dans les dif­fé­rents quar­tiers. Tariq prit men­ta­le­ment des notes, clas­sant les infor­ma­tions, cher­chant les failles.

Puis Abdel-Karim leva la main.

— Une der­nière chose. L’Anglaise.

Le silence tom­ba. Tariq sen­tit son cœur s’accélérer.

— Celle qu’ils appellent Al-Kha­tun. Ger­trude Bell.

Un cra­chat par terre, de la part d’un homme au fond de la pièce.

— Elle est plus dan­ge­reuse que tous les géné­raux bri­tan­niques réunis, conti­nua Abdel-Karim. C’est elle qui a créé ce pays. Elle qui a choi­si Fay­çal. Sans elle, les Anglais seraient perdus.

— Alors on l’é­li­mine, dit le jeune homme fiévreux.

— Non.

La voix venait du fond de la pièce. L’homme grand et maigre, celui que Tariq avait remar­qué à l’en­trée, se leva.

— Pas encore. Elle nous est plus utile vivante que morte.

— Com­ment ça ?

L’homme s’a­van­ça vers le centre du cercle. De près, Tariq vit qu’il avait les yeux d’un gris très pâle, presque trans­pa­rent — des yeux qui ne sem­blaient pas appar­te­nir à ce climat.

— Elle a des enne­mis par­mi les siens. Des Anglais qui pensent qu’une femme n’a rien à faire ici. Des rivaux qui veulent sa place. Si elle meurt, elle devient une mar­tyre. Mais si elle est discréditée…

Il lais­sa la phrase en suspens.

— Dis­cré­di­tée com­ment ? deman­da Abdel-Karim.

— J’y travaille.

L’homme aux yeux gris se ras­sit, et la réunion reprit son cours. Mais Tariq ne l’é­cou­tait plus. Il regar­dait cet homme, essayait de com­prendre qui il était, d’où il venait.

Et sur­tout, ce qu’il préparait.

### XII ###

Tariq quit­ta la mai­son par­mi les der­niers, se mêlant à un petit groupe qui ren­trait vers le centre-ville. Il mar­cha en silence, la tête bais­sée, jus­qu’à ce que les autres se dis­persent un par un dans les ruelles sombres.

Puis il accé­lé­ra le pas.

Il fal­lait qu’il voie Miss Bell. Ce soir. Maintenant.

Mais à cette heure, le Haut-Com­mis­sa­riat était fer­mé, gar­dé par des sen­ti­nelles qui ne le lais­se­raient pas entrer. Et la mai­son de Miss Bell, sur la rive est du Tigre, était inac­ces­sible sans invitation.

Il res­tait le Tigris Palace.

Tariq savait que Miss Bell y pas­sait par­fois ses soi­rées, quand la soli­tude de sa mai­son deve­nait trop pesante. Elle s’as­seyait sur la ter­rasse, fumait ses ciga­rettes, regar­dait le fleuve. Les autres clients la lais­saient tran­quille — sa répu­ta­tion la précédait.

Il pres­sa le pas.

### XIII ###

Le Tigris Palace était encore éveillé quand Tariq arri­va. La ter­rasse brillait de lumières, des rires et des conver­sa­tions flot­taient dans l’air tiède. Mais Miss Bell n’y était pas.

Tariq entra dans le hall. Hes­kel était à son poste, comme toujours.

— Miss Bell est venue ce soir ?

Hes­kel hocha la tête.

— Elle est mon­tée il y a une heure. Chambre 12. Elle a deman­dé qu’on ne la dérange pas.

— Il faut que je lui parle.

— Tariq…

— C’est urgent.

Quelque chose dans sa voix dut convaincre Hes­kel, car il ne pro­tes­ta pas. Il se conten­ta de tendre une clé — le passe-par­tout de l’hôtel.

— Fais attention.

Tariq mon­ta l’escalier.

### XIV ###

Il frap­pa à la porte de la chambre 12. Trois coups, puis deux, puis un — le code qu’ils avaient éta­bli des années plus tôt, quand il avait com­men­cé à tra­vailler pour elle offi­cieu­se­ment, en dehors des canaux du Haut-Commissariat.

Un silence. Puis des pas. La porte s’entrouvrit.

Miss Bell por­tait une robe de chambre de soie bor­deaux, les che­veux défaits sur ses épaules. Sans son armure habi­tuelle — les robes élé­gantes, le maquillage dis­cret, le port altier — elle sem­blait plus petite, plus fra­gile. Plus humaine.

— Tariq. Que se passe-t-il ?

— Je reviens de la réunion. Il faut que nous parlions.

Elle le fit entrer.

La chambre était spa­cieuse, meu­blée dans le style otto­man — tapis épais, divans bas, rideaux de bro­cart. Une lampe à huile brû­lait sur la table de che­vet, pro­je­tant des ombres dan­santes sur les murs. Par la fenêtre ouverte, on enten­dait le cla­po­tis du Tigre contre les berges.

Miss Bell s’as­sit sur le divan et allu­ma une ciga­rette. Ses mains trem­blaient légèrement.

— Racon­tez-moi.

Tariq res­ta debout. Il lui racon­ta tout — la mai­son près de la mos­quée, Abdel-Karim, les plans de pro­pa­gande, l’at­ten­tat à venir dont per­sonne ne connais­sait les détails. Et l’homme aux yeux gris.

— Il a dit qu’il vou­lait vous dis­cré­di­ter. Pas vous tuer. Vous discréditer.

Miss Bell tira lon­gue­ment sur sa cigarette.

— Vous l’a­vez reconnu ?

— Non. Mais il n’est pas arabe. Ses yeux… et son accent. Il parle arabe par­fai­te­ment, mais il y a quelque chose qui sonne faux. Comme quel­qu’un qui a appris la langue dans les livres.

— Un Européen ?

— Peut-être. Ou un Turc. Ou un Per­san. Je ne sais pas.

Miss Bell se leva et s’ap­pro­cha de la fenêtre. Elle res­ta là un long moment, regar­dant le fleuve dans l’obscurité.

— Dis­cré­di­ter, mur­mu­ra-t-elle. Pas tuer. C’est plus intel­li­gent. Un mar­tyr ren­force une cause. Un scan­dale la détruit.

— De quoi pour­rait-on vous accuser ?

Elle eut un rire amer.

— De quoi ne pour­rait-on pas m’ac­cu­ser, Tariq ? D’être une femme qui se mêle de poli­tique. D’a­voir impo­sé un roi étran­ger à un peuple qui n’en vou­lait pas. D’a­voir tra­hi les pro­messes faites aux Arabes pen­dant la guerre. D’a­voir des sym­pa­thies… inappropriées.

Elle se retour­na vers lui.

— Je ne suis pas une sainte, Tariq. J’ai fait des choses que je regrette. J’ai fait des choix qui ont coû­té des vies. Si quel­qu’un vou­lait fouiller dans mon pas­sé, il trou­ve­rait de quoi m’enterrer.

— Alors il faut trou­ver cet homme avant qu’il ne trouve de quoi vous détruire.

— Com­ment ?

Tariq hési­ta. Une idée lui était venue, pen­dant qu’il mar­chait vers l’hô­tel. Une idée risquée.

— En me rap­pro­chant d’eux. En gagnant leur confiance. En décou­vrant ce qu’ils pré­parent de l’intérieur.

— C’est dangereux.

— Oui.

— S’ils découvrent qui vous êtes…

— Ils ne décou­vri­ront pas.

Miss Bell le regar­da lon­gue­ment. Dans la lumière de la lampe, ses yeux bleus sem­blaient presque noirs.

— Pour­quoi faites-vous ça, Tariq ? Ce n’est pas votre com­bat. Vous pour­riez par­tir. Quit­ter Bag­dad, quit­ter ce pays. Aller en Inde, en Égypte, n’im­porte où. Recommencer.

Tariq pen­sa à Mariam. À la croix chal­déenne sous sa che­mise. À toutes ces lettres qu’il écri­vait chaque soir et qu’il n’en­voyait jamais.

— Parce que c’est mon pays, Miss Bell. Le seul que j’ai.

### XV ###

Les jours sui­vants, Tariq mena une double vie.

Le matin, il tra­vaillait au Haut-Com­mis­sa­riat, tra­dui­sant des docu­ments, assis­tant aux réunions, jouant son rôle de fonc­tion­naire loyal et effa­cé. Le capi­taine Els­worth conti­nuait à ne pas le regar­der. Sir Per­cy Cox conti­nuait à l’i­gno­rer. Seule Miss Bell échan­geait par­fois avec lui un regard enten­du — un bref hoche­ment de tête, un fron­ce­ment de sour­cils inter­ro­ga­teur auquel il répon­dait d’un imper­cep­tible mou­ve­ment de la main. Rien à signa­ler. Ou : Venez me voir ce soir.

L’a­près-midi, il rede­ve­nait Bou­tros Issa.

Il retour­na voir Rachid al-Khayoun, qui lui don­na d’autres contacts. Il dis­tri­bua des tracts dans les souks, par­la aux mécon­tents, écou­ta les griefs. Il y avait tant de griefs — contre les Anglais, contre les taxes, contre l’ar­ro­gance des offi­ciers qui trai­taient Bag­dad comme une ville conquise. Il n’a­vait pas besoin de feindre la sym­pa­thie. Une par­tie de lui com­pre­nait, approu­vait même.

C’é­tait le plus dan­ge­reux : com­men­cer à croire à son propre mensonge.

Le troi­sième jour, Abdel-Karim le convoqua.

### XVI ###

La ren­contre eut lieu dans un café du quar­tier de Kadhi­miya, un éta­blis­se­ment sombre où les hommes fumaient le nar­gui­lé et jouaient aux domi­nos en par­lant à voix basse. Abdel-Karim était assis au fond, seul, une tasse de café turc devant lui.

— Bou­tros Issa.

Tariq s’as­sit en face de lui.

— On t’a vu, ces der­niers jours. Tu tra­vailles bien.

— Je fais ce que je peux.

— Les hommes t’ap­pré­cient. Ils disent que tu parles bien, que tu sais écou­ter. Que tu ne poses pas trop de questions.

Tariq ne répon­dit pas. Il avait appris que le silence était sou­vent la meilleure réponse.

Abdel-Karim but une gor­gée de café, gri­ma­ça — trop amer, ou trop froid.

— J’ai besoin de quel­qu’un comme toi. Quel­qu’un qui peut se fondre. Qui peut aller là où les autres ne peuvent pas aller.

— Où ça ?

— Le Tigris Palace Hotel.

Tariq sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’é­chine. Il gar­da son visage impassible.

— L’hô­tel des Anglais ?

— Il y a quel­qu’un là-bas que je dois sur­veiller. Quel­qu’un d’important.

— Qui ?

— Une femme. L’An­glaise. Ger­trude Bell.

Tariq fit sem­blant de réfléchir.

— Je connais un peu cet endroit. J’y suis allé quel­que­fois, avant. Le pro­prié­taire, Hes­kel Sas­soon, connais­sait mon père.

— Par­fait. Alors tu pour­ras y aller sans éveiller les soupçons.

— Qu’est-ce que je dois faire ?

Abdel-Karim se pen­cha vers lui.

— Obser­ver. Écou­ter. Savoir qui elle voit, à qui elle parle, où elle va. Il y a un homme qui tra­vaille avec nous — tu l’as vu à la réunion. Grand, les yeux clairs. Il a un plan qui la concerne. Mais pour que ce plan fonc­tionne, il a besoin d’informations.

— Quel genre d’informations ?

— Tout ce qui pour­rait la com­pro­mettre. Des ren­contres secrètes. Des liai­sons. Des papiers qui ne devraient pas exister.

Tariq hocha len­te­ment la tête.

— Je peux faire ça.

— Bien.

Abdel-Karim posa quelques pièces sur la table pour payer le café.

— Une der­nière chose, Bou­tros. L’homme aux yeux clairs — il s’ap­pelle Sayf. C’est tout ce que tu as besoin de savoir. Ne lui pose pas de ques­tions. Ne cherche pas à en savoir plus sur lui. Contente-toi de lui rap­por­ter ce que tu trouves.

— Com­ment je le contacte ?

— Tu ne le contactes pas. C’est lui qui te contactera.

### XVII ###

Ce soir-là, Tariq retrou­va Miss Bell dans sa chambre du Tigris Palace. Il lui rap­por­ta la conver­sa­tion avec Abdel-Karim.

— Sayf, répé­ta-t-elle pen­si­ve­ment. Un nom de guerre, pro­ba­ble­ment. Sayf signi­fie « épée » en arabe.

— Vous avez une idée de qui il pour­rait être ?

— Non. Mais s’il cherche des infor­ma­tions com­pro­met­tantes sur moi, il sait où cher­cher. Ma vie n’a pas tou­jours été… irréprochable.

Elle allu­ma une ciga­rette, la troi­sième depuis le début de leur conversation.

— Avant la guerre, j’ai eu une liai­son. Avec un homme marié. Un offi­cier bri­tan­nique. Ça s’est mal ter­mi­né. Il y a eu des lettres — des lettres que je n’au­rais jamais dû écrire.

— Où sont ces lettres maintenant ?

— Je ne sais pas. Je les ai détruites, bien sûr. Mais lui… il a pu en gar­der des copies. Ou quel­qu’un a pu les voler.

Elle tira sur sa ciga­rette, les yeux dans le vague.

— Si ces lettres refai­saient sur­face main­te­nant, avec le cou­ron­ne­ment qui approche… Ce serait un désastre. Pas pour moi — ma répu­ta­tion m’im­porte peu. Mais pour Fay­çal. Pour tout ce que nous avons construit.

— Il faut trou­ver Sayf. Savoir ce qu’il sait, ce qu’il prépare.

— Com­ment ?

— En jouant le jeu. En lui don­nant ce qu’il demande — ou ce qu’il croit demander.

Miss Bell le regar­da avec un mélange d’ad­mi­ra­tion et d’inquiétude.

— Vous vou­lez lui tendre un piège.

— Je veux le for­cer à se découvrir.

### XVIII ###

Les jours pas­sèrent. Le cou­ron­ne­ment approchait.

Tariq jouait son rôle de plus en plus pro­fon­dé­ment. Il allait au Tigris Palace chaque jour, s’as­seyait au bar, obser­vait Miss Bell de loin — comme un espion le ferait. Il notait ses allées et venues, les gens qu’elle ren­con­trait, les heures aux­quelles elle ren­trait. Le soir, il trans­met­tait ses rap­ports à Abdel-Karim, qui les fai­sait par­ve­nir à Sayf par des canaux que Tariq ne connais­sait pas.

Et pen­dant ce temps, avec Miss Bell, ils pré­pa­raient le piège.

L’i­dée était simple : créer une fausse piste. Faire croire à Sayf qu’il avait décou­vert quelque chose de com­pro­met­tant — quelque chose qui n’exis­tait pas, mais qui sem­ble­rait suf­fi­sam­ment réel pour qu’il morde à l’ha­me­çon. Et quand il mor­drait, Tariq serait là pour voir son visage, com­prendre ses inten­tions, peut-être même décou­vrir qui l’envoyait.

Miss Bell rédi­gea une fausse lettre — un billet doux, pré­ten­du­ment adres­sé à un diplo­mate otto­man pen­dant la guerre. Des mots tendres, des pro­messes, des indis­cré­tions sur les plans bri­tan­niques. Un docu­ment qui, s’il avait été authen­tique, aurait pu la faire accu­ser de trahison.

— C’est ris­qué, dit-elle en lui ten­dant la lettre. Si quel­qu’un croit que c’est vrai…

— Per­sonne ne le croi­ra. Pas ceux qui vous connaissent.

— Et ceux qui ne me connaissent pas ?

Tariq prit la lettre et la glis­sa dans sa poche.

— Ceux-là, nous nous en occu­pe­rons le moment venu.

### XIX ###

Le contact avec Sayf vint trois jours avant le couronnement.

Tariq était assis au bar du Tigris Palace, son verre d’a­rak devant lui, quand quel­qu’un s’as­sit à côté de lui. Il n’eut pas besoin de tour­ner la tête pour savoir qui c’é­tait. Ces yeux gris, il les avait sen­tis sur lui avant même de les voir.

— Bou­tros Issa.

La voix était douce, presque mélo­dieuse. Un arabe par­fait, mais avec cette inflexion étrange que Tariq avait remar­quée à la réunion.

— Sayf.

— Tu as fait du bon tra­vail. Abdel-Karim est content de toi.

— Je fais ce qu’on me demande.

Sayf fit signe au bar­man, com­man­da un thé. Pas d’al­cool. Un homme pru­dent, ou un homme pieux — Tariq n’ar­ri­vait pas à décider.

— J’ai enten­du dire que tu avais trou­vé quelque chose. Sur l’Anglaise.

Tariq sen­tit son cœur s’ac­cé­lé­rer, mais gar­da son visage neutre.

— Peut-être.

— Montre-moi.

Tariq hési­ta — juste assez long­temps pour que ça semble naturel.

— Pas ici. Trop de monde.

Sayf hocha la tête.

— Demain soir. Il y a un entre­pôt près du pont de Maude, sur la rive ouest. Tu connais ?

— Je trouverai.

— Viens seul. À minuit.

Il se leva, lais­sant son thé intact.

— Et Bou­tros… n’es­saie pas de me trom­per. Je sais recon­naître un menteur.

Il s’é­loi­gna. Tariq le regar­da par­tir, puis ter­mi­na son arak d’un trait.

Le piège était ten­du. Il ne res­tait plus qu’à voir qui y tomberait.

### XX ###

Cette nuit-là, Tariq ne dor­mit pas.

Il res­ta assis à son bureau, la fausse lettre devant lui, essayant d’an­ti­ci­per tout ce qui pour­rait mal tour­ner. L’en­tre­pôt près du pont de Maude — il y était allé dans l’a­près-midi, avait repé­ré les lieux. Un bâti­ment aban­don­né, des murs de brique effri­tés, plu­sieurs issues pos­sibles. Un bon endroit pour un guet-apens. Dans un sens ou dans l’autre.

Il pen­sa à pré­ve­nir Miss Bell, mais déci­da de n’en rien faire. Si quelque chose tour­nait mal, il valait mieux qu’elle puisse nier toute implication.

Il pen­sa à écrire une lettre à Mariam — une vraie lettre cette fois, qu’il enver­rait à la der­nière adresse connue du camp de réfu­giés d’Our­mia. Mais qu’au­rait-il écrit ? Adieu, peut-être. Ou : Je t’ai cher­chée toute ma vie.

À la fin, il n’é­cri­vit rien.

Il prit la croix chal­déenne entre ses doigts, fer­ma les yeux, et atten­dit l’aube.

### XXI ###

Le len­de­main fut le plus long de sa vie.

Au Haut-Com­mis­sa­riat, il tra­dui­sit des docu­ments sans les lire, assis­ta à des réunions sans les entendre. Le capi­taine Els­worth lui deman­da s’il était malade — pre­mière fois qu’il lui adres­sait une parole qui res­sem­blait à de l’in­quié­tude. Tariq répon­dit que c’é­tait la cha­leur, rien de plus.

L’a­près-midi, il alla au Tigris Palace. Hes­kel lui jeta un regard scrutateur.

— Tu as des ennuis, Tariq.

Ce n’é­tait pas une question.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Ton visage. Tu as la même expres­sion que ton père, juste avant qu’il ne fasse quelque chose de stupide.

Tariq sou­rit mal­gré lui.

— Mon père a fait beau­coup de choses stupides.

— Et il s’en est tou­jours sor­ti. J’es­père que tu as héri­té de sa chance.

Hes­kel posa un verre de limo­nade devant lui, sans qu’il l’ait demandé.

— Si tu ne reviens pas demain matin, je sau­rai quoi faire.

— Qu’est-ce que tu feras ?

— Je pré­vien­drai l’An­glaise. Et je prie­rai pour ton âme.

### XXII ###

À minuit, Tariq était devant l’entrepôt.

La lune était haute, presque pleine, pro­je­tant des ombres argen­tées sur les eaux du Tigre. Le pont de Maude enjam­bait le fleuve un peu plus loin, ses arches de fer se décou­pant contre le ciel étoi­lé. Quelques barques de pêcheurs glis­saient en silence, leurs lan­ternes oscil­lant doucement.

L’en­tre­pôt était plon­gé dans l’obs­cu­ri­té. Tariq s’ap­pro­cha pru­dem­ment, tous les sens en alerte. Il avait un cou­teau glis­sé dans sa cein­ture — pas une arme, juste une pré­cau­tion. Il n’a­vait jamais tué per­sonne de sa vie, et n’a­vait pas l’in­ten­tion de com­men­cer cette nuit.

La porte grin­ça quand il la poussa.

— Entre, Bou­tros Issa.

La voix de Sayf, venue de l’in­té­rieur. Tariq entra.

L’en­tre­pôt était vaste, encom­bré de caisses et de débris. Une seule lampe à huile brû­lait au centre, posée sur une caisse retour­née. Sayf se tenait debout à côté, ses yeux gris reflé­tant la flamme.

Il était seul.

— Tu as ce que je t’ai demandé ?

Tariq sor­tit la fausse lettre de sa poche et la ten­dit. Sayf la prit, l’ap­pro­cha de la lampe, com­men­ça à lire.

Tariq l’ob­ser­vait atten­ti­ve­ment. Le visage de Sayf ne tra­his­sait rien — ni sur­prise, ni satis­fac­tion, ni méfiance. Juste une concen­tra­tion froide, méthodique.

— Où as-tu trou­vé ça ?

— Dans sa chambre. Elle garde un cof­fret sous son lit. Le ver­rou n’é­tait pas dif­fi­cile à forcer.

Sayf rele­va les yeux.

— Tu mens.

Tariq sen­tit son sang se glacer.

— Quoi ?

— Cette lettre est un faux. Le papier est trop récent. L’encre n’a pas eu le temps de pâlir. Et le style… Ger­trude Bell n’é­crit pas comme ça. Elle est plus directe. Plus crue.

Il replia la lettre et la glis­sa dans sa poche.

— Tu m’as pris pour un imbé­cile, Bou­tros Issa. Ou quel que soit ton vrai nom.

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Le palace du Tigre — Par­tie 3

Le palace du Tigre — Par­tie 1

Le Palace
du Tigre

Le palace du Tigre

Par­tie 1

La cha­leur

### I ###

Le ven­ti­la­teur tour­nait trop len­te­ment pour ser­vir à quoi que ce soit. Tariq Had­dad leva les yeux vers les pales qui bras­saient l’air épais du bureau, et se deman­da — pas pour la pre­mière fois — si les Anglais com­pre­naient quelque chose à ce pays qu’ils pré­ten­daient gouverner.

— Vous avez tra­duit le mémo­ran­dum du cheikh Mahmoud ?

Le capi­taine Els­worth ne le regar­dait pas. Il ne regar­dait jamais les indi­gènes quand il leur par­lait. Ses yeux res­taient fixés sur les papiers devant lui, comme si Tariq n’é­tait qu’une voix dés­in­car­née, un pho­no­graphe humain.

— Oui, capi­taine. Il refuse les termes pro­po­sés. Il dit que les Bri­tan­niques l’ont tra­hi une fois, qu’ils le tra­hi­ront encore.

— Le texte exact, Had­dad. Pas votre interprétation.

Tariq rava­la la réponse qui lui mon­tait aux lèvres. Vingt ans de ce métier lui avaient appris la patience — cette patience orien­tale que les Anglais pre­naient pour de la soumission.

— Il écrit : « Vous m’a­vez pro­mis le Kur­dis­tan. Vous m’a­vez don­né des chaînes. Je ne signe­rai rien qui vienne de Londres. »

Els­worth émit un gro­gne­ment. Dehors, par la fenêtre ouverte, mon­tait le brou­ha­ha de la rue Al-Rachid — les mar­chands ambu­lants, le cli­que­tis des calèches, un âne qui brayait quelque part. Bag­dad en août. Cin­quante degrés à l’ombre, et il n’y avait pas d’ombre.

— Très bien. Vous pou­vez disposer.

Tariq ras­sem­bla ses papiers et sor­tit. Dans le cou­loir du Haut-Com­mis­sa­riat, d’autres fonc­tion­naires bri­tan­niques pas­saient sans le voir, leurs che­mises trem­pées de sueur mal­gré les pun­kahs qui s’a­gi­taient au pla­fond, action­nés par des gar­çons indiens accrou­pis dans les coins. L’Em­pire trans­por­tait ses habi­tudes par­tout où il allait.

Il avait ren­dez-vous avec Miss Bell à trois heures. Il lui res­tait une heure à tuer.

### II ###

Le Tigris Palace Hotel se dres­sait au bord du fleuve, légè­re­ment en retrait de la rue, comme un homme de bonne famille qui ne veut pas se mêler à la foule. Deux étages de pierre blonde, des bal­cons en fer for­gé noir­cis par le soleil, des mou­cha­ra­biehs qui fil­traient la lumière en des­sins géo­mé­triques sur les dalles du hall.

Tariq pous­sa la porte vitrée et fut accueilli par une bouf­fée d’air presque frais. Hes­kel Sas­soon avait fait ins­tal­ler des jarres poreuses rem­plies d’eau devant les fenêtres — une tech­nique vieille comme Baby­lone, que les Anglais auraient dû adop­ter au lieu de s’en­tê­ter avec leurs ven­ti­la­teurs mécaniques.

— Tariq.

Hes­kel était à son poste habi­tuel, der­rière le comp­toir de la récep­tion, un jour­nal arabe déplié devant lui. Il avait soixante ans, le crâne dégar­ni, une mous­tache grise impec­ca­ble­ment taillée. Ses yeux noirs ne man­quaient rien.

— Hes­kel.

Ils ne se ser­raient pas la main. Ce n’é­tait pas néces­saire. Leurs pères avaient fait affaire ensemble pen­dant trente ans — Sha­moun Had­dad le négo­ciant chal­déen et Ibra­him Sas­soon l’im­por­ta­teur juif. Tariq avait pas­sé des après-midi d’en­fance dans l’ar­rière-bou­tique des Sas­soon, à écou­ter les deux hommes mar­chan­der en arabe, en turc, par­fois en fran­çais quand ils ne vou­laient pas que les employés comprennent.

— Tu as soif.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Hes­kel fit signe à un ser­veur, et quelques ins­tants plus tard, un verre de limo­nade appa­rut devant Tariq — fraîche, légè­re­ment sucrée, avec des feuilles de menthe qui flot­taient à la surface.

— Mer­ci.

Tariq s’as­sit sur l’un des fau­teuils du hall, le dos au mur, face à la porte. Une habi­tude qu’il avait prise pen­dant la guerre, et qu’il n’a­vait jamais perdue.

Le hall du Tigris Palace était presque désert à cette heure. Trop tôt pour le thé, trop tard pour le déjeu­ner. Un couple d’An­glais — lui en cos­tume de lin frois­sé, elle en robe claire et cha­peau à large bord — feuille­taient des guides tou­ris­tiques près de la fenêtre. Un offi­cier indien en uni­forme som­no­lait dans un coin, son casque colo­nial posé sur ses genoux. Der­rière le bar, un ser­veur armé­nien asti­quait des verres avec une len­teur méticuleuse.

C’é­tait l’heure morte de Bag­dad. L’heure où la cha­leur écra­sait tout, où même les mouches sem­blaient voler au ralenti.

— Il y a du monde en ce moment ? deman­da Tariq.

Hes­kel haus­sa les épaules.

— Le cou­ron­ne­ment attire les curieux. Des jour­na­listes. Des diplo­mates. Un pho­to­graphe amé­ri­cain qui veut immor­ta­li­ser la nais­sance d’une nation.

Il y avait de l’i­ro­nie dans sa voix, à peine perceptible.

— Et des Anglais ?

— Tou­jours des Anglais. Ils vont et viennent. Cer­tains res­tent, d’autres repartent. Ils pensent que ce pays leur appartient.

— Il leur appartient.

— Pour l’instant.

Hes­kel replia son jour­nal avec soin.

— Tu as enten­du par­ler des troubles à Mossoul ?

Tariq hocha la tête. Les natio­na­listes kurdes s’a­gi­taient dans le nord. Le cheikh Mah­moud, celui dont il venait de tra­duire le mémo­ran­dum, refu­sait de recon­naître l’au­to­ri­té de Bag­dad — et encore moins celle de ce roi qu’on allait leur imposer.

— Les Anglais pensent qu’un Haché­mite sur le trône va tout arran­ger, dit Hes­kel. Ils se trompent.

— Tu crois ?

— Je suis juif, Tariq. Ma famille est à Bag­dad depuis vingt-cinq siècles. Depuis Nabu­cho­do­no­sor. J’ai vu pas­ser les Perses, les Grecs, les Arabes, les Mon­gols, les Turcs. Les Anglais ne sont qu’un épi­sode de plus.

Il sou­rit, un sou­rire fati­gué qui creu­sait les rides autour de ses yeux.

— Mais je dois admettre qu’ils paient bien leurs notes d’hôtel.

### III ###

À trois heures pré­cises, Tariq frap­pa à la porte du bureau de Ger­trude Bell, dans l’aile est du Haut-Commissariat.

— Entrez.

La voix était claire, auto­ri­taire, avec cet accent anglais des classes supé­rieures qui trans­for­mait chaque phrase en décret. Tariq ouvrit la porte.

Le bureau de Miss Bell ne res­sem­blait à aucun autre du bâti­ment. Là où ses col­lègues mas­cu­lins s’en­tou­raient de cartes mili­taires et de por­traits du roi George, elle avait dis­po­sé des tapis per­sans, des pote­ries anciennes, des pho­to­gra­phies de sites archéo­lo­giques. Sur son bureau, entre les dos­siers admi­nis­tra­tifs, trô­nait une sta­tuette sumé­rienne — authen­tique, Tariq en était cer­tain. Miss Bell ne fai­sait rien à moitié.

Elle était assise près de la fenêtre, une ciga­rette à la main, vêtue d’une robe de soie verte qui aurait été élé­gante à Londres et qui sem­blait légè­re­ment incon­grue ici, dans cette cha­leur de four­naise. Cin­quante-deux ans, le visage mince, les yeux d’un bleu per­çant qui sem­blaient voir à tra­vers les murs et les mensonges.

— Tariq. Asseyez-vous.

Il s’as­sit en face d’elle, notant les cernes sous ses yeux, les rides qui s’é­taient creu­sées ces der­niers mois. Miss Bell ne dor­mait pas assez. Miss Bell ne dor­mait jamais assez.

— Le cou­ron­ne­ment est dans deux semaines, dit-elle sans pré­am­bule. Vous êtes au cou­rant des rumeurs ?

— Il y a tou­jours des rumeurs, Miss Bell.

— Celles-ci sont différentes.

Elle écra­sa sa ciga­rette dans un cen­drier de cuivre, un geste brusque qui tra­his­sait sa nervosité.

— On me dit qu’il y a un com­plot. Contre Fay­çal. Contre tout ce que nous avons construit.

Tariq res­ta silen­cieux. Il savait que Miss Bell n’ai­mait pas qu’on l’in­ter­rompe quand elle réflé­chis­sait à voix haute.

— Les natio­na­listes, évi­dem­ment. Ceux qui veulent un calife, pas un roi. Ceux qui refusent tout ce qui vient de Londres. Mais il y a autre chose. Quelque chose de plus organisé.

— Vous avez des noms ?

— Non. C’est pour ça que je vous ai fait venir.

Elle se leva et s’ap­pro­cha de la fenêtre. Dehors, le Tigre cou­lait, jaune et pares­seux, char­riant des roseaux et des déchets. Sur l’autre rive, les pal­miers de Karkh trem­blaient dans la chaleur.

— Vous pou­vez aller là où je ne peux pas aller, Tariq. Dans les cafés, les mos­quées, les souks. Vous pou­vez écou­ter ce que les gens disent quand ils pensent qu’au­cun Anglais n’entend.

— Vous par­lez arabe mieux que la plu­part des Arabes, Miss Bell.

— Je parle arabe comme une Anglaise qui a appris l’a­rabe. Ce n’est pas la même chose.

Elle se retour­na vers lui, et il vit dans ses yeux quelque chose qu’il n’y avait jamais vu aupa­ra­vant. De la peur.

— J’ai besoin de savoir ce qui se pré­pare. Avant qu’il soit trop tard.

### IV ###

Le soir tom­bait sur Bag­dad, et le Tigris Palace s’animait.

Les ven­ti­la­teurs tour­naient plus vite main­te­nant — Hes­kel avait fait accé­lé­rer les géné­ra­teurs. Les lampes à huile pro­je­taient des ombres dorées sur les murs. Sur la ter­rasse qui don­nait sur le fleuve, les tables se rem­plis­saient d’of­fi­ciers bri­tan­niques en civil, de diplo­mates, de mar­chands, de voya­geurs de passage.

Tariq s’é­tait ins­tal­lé au bar, un verre d’a­rak devant lui. L’al­cool ani­sé était trouble, dilué avec de l’eau, selon la tra­di­tion. Il ne buvait pas vrai­ment — il fai­sait sem­blant, comme sou­vent. L’a­rak était un pré­texte pour res­ter, obser­ver, écouter.

À sa gauche, deux offi­ciers du ren­sei­gne­ment dis­cu­taient à voix basse, convain­cus que per­sonne ne com­pre­nait leur anglais rapide. Ils par­laient de livrai­sons d’armes, de tri­bus qu’on pou­vait ache­ter, de tri­bus qu’on ne pou­vait pas acheter.

À sa droite, un jour­na­liste amé­ri­cain — le pho­to­graphe dont Hes­kel avait par­lé — inter­ro­geait un fonc­tion­naire du Haut-Com­mis­sa­riat sur les chances de suc­cès du nou­veau royaume. Le fonc­tion­naire répon­dait avec l’op­ti­misme offi­ciel de rigueur. L’A­mé­ri­cain pre­nait des notes, sceptique.

Et au fond de la ter­rasse, seule à une table, une sil­houette que Tariq recon­nut immédiatement.

Ger­trude Bell buvait du thé, les yeux fixés sur le fleuve. Elle avait chan­gé de robe — du blanc main­te­nant, plus léger — et fumait une autre de ses ciga­rettes inter­mi­nables. Per­sonne ne l’ac­com­pa­gnait. Per­sonne n’o­sait l’ap­pro­cher sans y être invité.

Al-Kha­tun. La Dame. Celle qui avait des­si­né les fron­tières de ce pays sur une carte, dans une salle de confé­rence à Paris, avec un crayon et une règle. Celle qui avait choi­si Fay­çal contre tous les autres can­di­dats, qui l’a­vait impo­sé à Chur­chill, à Cox, à tout le monde.

Elle était la femme la plus puis­sante de Méso­po­ta­mie. Et elle était seule.

Tariq se deman­da si elle avait tou­jours été seule, ou si la soli­tude était venue avec le pouvoir.

### V ###

Il quit­ta le Tigris Palace vers neuf heures et s’en­fon­ça dans les ruelles du vieux Bagdad.

La cha­leur du jour avait reflué, rem­pla­cée par une tié­deur presque sup­por­table. Les échoppes rou­vraient après la sieste de l’a­près-midi. Les ven­deurs de thé cir­cu­laient avec leurs samo­vars de cuivre. Des groupes d’hommes jouaient au back­gam­mon sous les réver­bères, le cla­que­ment des dés ponc­tué d’ex­cla­ma­tions en arabe.

Tariq connais­sait ces rues par cœur. Il y avait gran­di, avant que son père ne s’en­ri­chisse suf­fi­sam­ment pour démé­na­ger dans le quar­tier chré­tien de Bata­ween. Il savait quelles portes s’ou­vraient sur des cours inté­rieures fraîches et silen­cieuses, quelles ruelles menaient à des impasses, quels cafés ser­vaient de lieux de ren­dez-vous aux natio­na­listes, aux contre­ban­diers, aux espions.

Ce soir, il cher­chait un homme.

Nou­ri al-Saïd lui avait don­né un nom, la veille, dans l’an­ti­chambre du bureau de Sir Per­cy Cox. Nou­ri était l’un des rares Ira­kiens à avoir l’o­reille des Bri­tan­niques — un ancien offi­cier otto­man pas­sé du côté de la révolte arabe, fidèle de Fay­çal, ambi­tieux et pru­dent. Il aimait bien Tariq, ou du moins il trou­vait utile de l’a­voir comme allié.

— Il y a un homme, avait dit Nou­ri à voix basse. Un cer­tain Rachid al-Khayoun. Un impri­meur. Il a une presse dans le quar­tier de Kadhi­miya. On dit qu’il imprime des tracts contre le couronnement.

— Des tracts seulement ?

— Peut-être plus. Je ne sais pas. Mais si quel­qu’un sait ce qui se pré­pare, c’est lui.

Tariq mar­chait main­te­nant vers Kadhi­miya, le quar­tier chiite au nord de la ville, là où se trou­vaient les sanc­tuaires dorés des imams. Un quar­tier où les sun­nites n’al­laient pas sou­vent, où les chré­tiens allaient encore moins. Mais Tariq avait un avan­tage : il ne res­sem­blait à rien de pré­cis. Ni tout à fait arabe, ni tout à fait chré­tien, ni tout à fait rien. Il pou­vait se fondre.

La bou­tique de Rachid al-Khayoun était une échoppe étroite coin­cée entre un mar­chand de tis­sus et un répa­ra­teur de nar­gui­lés. La vitrine était sombre, mais une lumière fil­trait par les inter­stices des volets.

Tariq frap­pa.

Un silence. Puis des pas. La porte s’en­trou­vrit, révé­lant un visage méfiant — un jeune homme, vingt ans peut-être, les yeux noirs, la barbe naissante.

— Nous sommes fermés.

— Je cherche Rachid al-Khayoun. Dites-lui que Tariq Had­dad veut lui par­ler. Le fils de Sha­moun Haddad.

Le jeune homme hési­ta, puis refer­ma la porte. Tariq atten­dit. Une minute. Deux. Il com­men­çait à se deman­der s’il n’a­vait pas com­mis une erreur en don­nant son vrai nom.

Puis la porte se rouvrit.

— Entrez.

### VI ###

L’ar­rière-bou­tique sen­tait l’encre et le papier humide. Une presse à bras occu­pait le centre de la pièce, entou­rée de rames de papier, de casiers de carac­tères en plomb, de pots d’encre noire. Des affiches séchaient sur des fils ten­dus entre les murs — des annonces com­mer­ciales, des faire-part de décès, rien de sédi­tieux à pre­mière vue.

Rachid al-Khayoun était un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, petit, ner­veux, avec des mains tachées d’encre et des lunettes rondes qui agran­dis­saient ses yeux. Il regar­dait Tariq avec un mélange de curio­si­té et de méfiance.

— Le fils de Sha­moun Had­dad. J’ai connu votre père. Un homme honnête.

— Il est mort.

— Je sais. La guerre a tué beau­coup d’hommes honnêtes.

Rachid fit signe à Tariq de s’as­seoir sur un tabou­ret, puis s’as­sit lui-même sur une caisse de bois.

— Que vou­lez-vous, mon­sieur Had­dad ? Je ne pense pas que vous soyez venu pour faire impri­mer des cartes de visite.

Tariq déci­da de jouer franc jeu. Avec cer­tains hommes, la ruse était inutile.

— Je tra­vaille pour les Bri­tan­niques. Vous le savez pro­ba­ble­ment. Mais je ne suis pas là pour eux. Je suis là pour moi.

— Et que cher­chez-vous, pour vous ?

— La véri­té. On dit qu’il y a un com­plot contre le cou­ron­ne­ment. Contre Fay­çal. Je veux savoir si c’est vrai.

Rachid res­ta silen­cieux un long moment. Ses doigts jouaient avec un carac­tère d’im­pri­me­rie, le tour­nant et le retournant.

— Pour­quoi ?

— Parce que je vis dans ce pays. Parce que ce qui arrive ici m’af­fecte, moi, ma famille, mon peuple. Parce que je pré­fère savoir que ne pas savoir.

— Votre peuple. Les chrétiens.

— Les Irakiens.

Rachid eut un sou­rire mince.

— Il n’y a pas d’I­ra­kiens, mon­sieur Had­dad. Pas encore. Il y a des chiites, des sun­nites, des Kurdes, des Juifs, des chré­tiens. Des tri­bus, des clans, des familles. Les Anglais ont tra­cé des lignes sur une carte et ils ont appe­lé ça l’I­rak. Mais un pays ne se crée pas avec des lignes.

— Peut-être. Mais le pays existe main­te­nant, qu’on le veuille ou non.

— Et vous pen­sez que Fay­çal peut le gou­ver­ner ? Un Haché­mite du Hed­jaz, un étran­ger, impo­sé par les Anglais ?

— Je pense que l’al­ter­na­tive est pire.

Rachid le regar­da lon­gue­ment, puis hocha la tête.

— Vous êtes peut-être moins naïf que je ne le pensais.

Il se leva et alla fouiller dans une pile de papiers, près de la presse. Il en sor­tit une feuille impri­mée, qu’il ten­dit à Tariq.

— Lisez.

C’é­tait un tract. En arabe, impri­mé en carac­tères ser­rés. Tariq par­cou­rut le texte rapi­de­ment. Un appel à la résis­tance contre l’oc­cu­pa­tion bri­tan­nique, contre le roi fan­toche, contre la tra­hi­son des pro­messes faites aux Arabes. Des mots vio­lents, mais pas inha­bi­tuels. On en trou­vait des dizaines comme celui-ci dans les cafés de Bagdad.

— Ce n’est pas ce que vous cher­chez, dit Rachid. Ce tract est de moi. Des mots. Rien que des mots.

Il reprit la feuille et la repo­sa sur la pile.

— Mais il y a des hommes pour qui les mots ne suf­fisent pas.

— Qui ?

— Je ne sais pas. Pas vrai­ment. Des rumeurs. Des visages aper­çus. Des noms murmurés.

Il hési­ta, puis :

— Il y a une réunion. Demain soir. Dans une mai­son près de la mos­quée d’A­bu Hani­fa. Je ne sais pas qui y sera. Mais si quelque chose se pré­pare, c’est là que ça se décidera.

— Pour­quoi me dites-vous ça ?

Rachid ôta ses lunettes et les essuya avec un pan de sa chemise.

— Parce que je suis contre les Anglais, mon­sieur Had­dad. Pas contre l’I­rak. Et si des imbé­ciles veulent faire cou­ler le sang pour empê­cher un cou­ron­ne­ment, ils ne feront que don­ner aux Anglais un pré­texte pour res­ter plus longtemps.

Il remit ses lunettes.

— Allez à cette réunion. Écou­tez. Et ensuite, faites ce que votre conscience vous dicte.

### VII ###

Tariq ren­tra chez lui après minuit.

Sa chambre était au pre­mier étage d’une mai­son de Bata­ween, le quar­tier chré­tien. Deux pièces modestes — un salon qui ser­vait aus­si de bureau, une chambre avec un lit étroit et une armoire. Les murs étaient nus, à l’ex­cep­tion d’une icône de la Vierge que sa mère lui avait don­née avant de mou­rir, et d’une pho­to­gra­phie jau­nie dans un cadre de bois.

La pho­to­gra­phie mon­trait une jeune femme. Brune, les yeux clairs, un sou­rire timide. Mariam.

Tariq s’as­sit à son bureau et sor­tit une feuille de papier. Il fai­sait ça chaque soir, depuis six ans. Écrire à Mariam. Des lettres qu’il n’en­voyait jamais, parce qu’il ne savait pas où les envoyer.

*Ma très chère,*

*Aujourd’­hui, Miss Bell m’a deman­dé de l’ai­der. Elle a peur. Je ne l’a­vais jamais vue avoir peur. Elle qui a tra­ver­sé le désert seule, qui a négo­cié avec les chei­khs les plus féroces, qui a tenu tête aux géné­raux et aux ministres — elle a peur d’un com­plot qu’elle ne com­prend pas.*

*Je me demande ce que tu pen­se­rais de tout ça. Du roi qu’on va cou­ron­ner. Du pays qu’on nous fabrique. Tu aurais pro­ba­ble­ment dit que les hommes sont fous, que les empires passent, que seuls comptent la famille et la prière.*

*Tu me manques. Tu me man­que­ras toujours.*

Il posa sa plume. Par la fenêtre ouverte, les bruits de la nuit bag­da­dienne mon­taient jus­qu’à lui — un chien qui aboyait au loin, le chant d’un muez­zin attar­dé, le grin­ce­ment d’une char­rette sur les pavés.

La petite croix chal­déenne pesait contre sa poi­trine, sous sa che­mise. Celle que Mariam lui avait don­née, la der­nière fois qu’il l’a­vait vue. À Mos­soul, en avril 1915, quelques semaines avant que tout ne bascule.

Il ne savait pas si elle était vivante ou morte. C’é­tait le pire. Pas le deuil, mais l’in­cer­ti­tude. L’es­poir qui refu­sait de mourir.

Il ran­gea la lettre dans un tiroir, avec toutes les autres, et alla se coucher.

Le ven­ti­la­teur au pla­fond tour­nait len­te­ment, inuti­le­ment. La cha­leur ne retom­bait jamais vrai­ment, même la nuit. Tariq fer­ma les yeux et essaya de dormir.

Demain, il irait à la réunion près de la mos­quée d’A­bu Hani­fa. Il écou­te­rait. Il apprendrait.

Et ensuite, il ferait ce que sa conscience lui dicterait.

### VIII ###

Le len­de­main matin, Tariq retour­na au Tigris Palace.

Il avait besoin de réflé­chir, et il réflé­chis­sait mieux là-bas, dans le hall silen­cieux de l’heure morte, avec un verre de limo­nade et le regard dis­cret de Hes­kel qui ne posait jamais de questions.

Mais ce matin, le hall n’é­tait pas silencieux.

Un attrou­pe­ment s’é­tait for­mé près de la récep­tion. Des voix anglaises, exci­tées, mêlées à des voix arabes, inquiètes. Tariq s’approcha.

Au centre du groupe, un homme était assis sur une chaise, le visage blême, la che­mise tachée de sang. Un méde­cin bri­tan­nique — Tariq le recon­nut, c’é­tait le doc­teur Camp­bell, de l’hô­pi­tal civil — lui ban­dait le bras.

— Que s’est-il pas­sé ? deman­da Tariq à Hes­kel, qui se tenait en retrait.

— Un atten­tat. Ce matin, près du souk de Shor­ja. Une bombe.

— Des morts ?

— Deux. Un mar­chand et son fils. Et trois bles­sés, dont cet homme. Un fonc­tion­naire du Haut-Commissariat.

Tariq regar­da le bles­sé. Il ne le connais­sait pas — un sous-fifre, pro­ba­ble­ment, un de ces jeunes Anglais frais émou­lus d’Ox­ford qui venaient faire car­rière dans les colo­nies. Son visage était celui de quel­qu’un qui vient de décou­vrir que le monde peut être dangereux.

— On sait qui a fait ça ?

Hes­kel haus­sa les épaules.

— Des natio­na­listes, disent les Anglais. Des ban­dits, disent les Arabes. La véri­té, per­sonne ne la connaît.

Tariq sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’é­chine, mal­gré la cha­leur. Une bombe. À deux semaines du cou­ron­ne­ment. Ce n’é­tait plus des mots, plus des tracts, plus des rumeurs.

Quelque chose avait commencé.

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Le bichon de l’Hô­tel Paříž — DIMANCHE

Le bichon de l’Hô­tel Paříž — DIMANCHE

Le bichon
de l’Hô­tel Paříž

Le bichon de l’Hô­tel Paříž

DIMANCHE — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle fait ses adieux à Prague, reçoit des hom­mages qu’il n’at­ten­dait pas, et repart vers Paris avec la cer­ti­tude d’a­voir accom­pli son devoir — ce qui n’est pas entiè­re­ment faux, ni entiè­re­ment vrai

Le dimanche matin, der­nier jour de l’ins­pec­teur Pru­nelle à Prague, com­men­ça par un évé­ne­ment sans pré­cé­dent dans l’his­toire de l’Ho­tel Paris : une stan­ding ova­tion au petit déjeuner.

Il faut dire que la nou­velle de l’ar­res­ta­tion de Fer­nand Mirocle s’é­tait répan­due dans l’é­ta­blis­se­ment avec la rapi­di­té d’une traî­née de poudre — ou plu­tôt, avec la rapi­di­té d’un potin col­por­té par Pepík, qui avait pas­sé une par­tie de la nuit à racon­ter l’ex­ploit de l’ins­pec­teur fran­çais à qui­conque vou­lait l’en­tendre, et même à ceux qui ne le vou­laient pas.

Quand Pru­nelle des­cen­dit au café Sarah Bern­hardt, vers neuf heures, il fut accueilli par un spec­tacle inat­ten­du : tous les clients pré­sents — Herr Mül­ler le tous­seur, Pan Dvořák l’é­tu­diant timide, les deux dames anglaises, Mon­sieur Peter­sen le Danois, et une demi-dou­zaine d’autres qu’il n’a­vait jamais vrai­ment remar­qués — se levèrent et applaudirent.

Pru­nelle s’ar­rê­ta sur le seuil, stupéfait.

« Qu’est-ce que… ? »

Pepík se pré­ci­pi­ta vers lui, le visage rayonnant.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Tout le monde est au cou­rant ! Vous avez arrê­té le cri­mi­nel ! Le grand escroc fran­çais ! C’est dans les jour­naux ce matin ! »

Il bran­dit un exem­plaire du *Lido­vé novi­ny*, dont la une — que Pru­nelle ne pou­vait évi­dem­ment pas lire — por­tait appa­rem­ment un article sur l’ar­res­ta­tion de Mirocle. Une pho­to­gra­phie accom­pa­gnait le texte : on y voyait Kra­to­chvíl et Pru­nelle côte à côte, devant le com­mis­sa­riat cen­tral, avec entre eux un Mirocle menot­té au visage défait.

« Je… je ne savais pas qu’on avait prr­ris une pho­to », bal­bu­tia Prunelle.

« Un jour­na­liste était là hier soir ! L’ins­pec­teur Kra­to­chvíl lui a tout racon­té ! Il a dit que vous étiez un grand poli­cier, que vous aviez retrou­vé le cri­mi­nel grâce à votre… com­ment il a dit… votre “flair légendaire” ! »

Pru­nelle sen­tit ses joues s’empourprer. Son flair légen­daire. Si seule­ment Kra­to­chvíl savait à quel point ce « flair » n’é­tait que du hasard pur, de la chance aveugle, le caprice d’un des­tin facé­tieux qui avait déci­dé, pour une fois, de lui sourire.

Mais il n’al­lait pas contre­dire la ver­sion offi­cielle. Pas main­te­nant. Pas devant tous ces gens qui l’applaudissaient.

Il s’in­cli­na légè­re­ment — un geste qu’il n’a­vait jamais fait de sa vie et qui lui parut immé­dia­te­ment ridi­cule — et se diri­gea vers sa table habi­tuelle, escor­té par Pepík qui lui tirait une chaise avec une défé­rence de majordome.

« Je vous apporte le petit déjeu­ner tout de suite, Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Le meilleur ! Aux frais de la mai­son ! Mon­sieur Novák a dit que c’é­tait offert ! »

Et il dis­pa­rut vers les cui­sines, lais­sant Pru­nelle seul avec sa gloire nou­velle et son embar­ras persistant.

Le petit déjeu­ner, effec­ti­ve­ment offert par la mai­son, fut somptueux.

Des œufs brouillés au sau­mon fumé. Des crois­sants — de vrais crois­sants, cette fois, pas des rohlí­ky, impor­tés spé­cia­le­ment de la pâtis­se­rie fran­çaise de la rue Pařížská. Du café vien­nois sur­mon­té d’une mon­tagne de crème fouet­tée. Des fruits frais, des confi­tures de six varié­tés dif­fé­rentes, du miel de Bohême doré comme un cou­cher de soleil.

Pru­nelle man­gea avec un appé­tit qu’il ne se connais­sait plus, savou­rant chaque bou­chée comme si c’é­tait la der­nière — ce qui, dans un sens, était le cas : c’é­tait son der­nier repas à Prague, sa der­nière mati­née au café Sarah Bern­hardt, sa der­nière occa­sion de contem­pler les vitraux, les boi­se­ries, le lustre de cris­tal qui pen­dant du pla­fond comme une méduse fossilisée.

Il allait regret­ter cet endroit, réa­li­sa-t-il avec sur­prise. Il allait regret­ter cette ville qu’il avait si mal com­prise, ces gens qu’il avait si mal jugés, cette aven­ture absurde qui l’a­vait mené du vol d’un chien à l’ar­res­ta­tion d’un escroc international.

Il allait même — et c’é­tait peut-être le plus sur­pre­nant — regret­ter l’ins­pec­teur Kra­to­chvíl, ce Tchèque laco­nique qui lui avait appris, sans jamais le lui dire expli­ci­te­ment, qu’être poli­cier ne consis­tait pas seule­ment à écha­fau­der des théo­ries et à cou­rir après des sus­pects, mais aus­si à obser­ver, à écou­ter, à com­prendre, et par­fois à fer­mer les yeux quand la jus­tice des hommes entrait en conflit avec une jus­tice plus haute.

Il en était là de ses réflexions quand une sil­houette fami­lière s’ap­pro­cha de sa table.

La com­tesse Batthyány-Strattmann.

Elle por­tait ce matin-là une robe de soie noire — inha­bi­tuel­le­ment sobre pour elle — et s’é­tait coif­fée d’un cha­peau à voi­lette qui dis­si­mu­lait en par­tie son visage. Sis­si — ou peut-être Mit­zi, impos­sible à dire — trot­ti­nait à ses côtés, sa laisse de velours rouge tenue fer­me­ment dans la main gan­tée de la comtesse.

Elle s’ar­rê­ta devant la table de Pru­nelle et le regar­da à tra­vers sa voilette.

« Ins­pec­teur », dit-elle d’une voix qui, pour une fois, n’a­vait rien d’hys­té­rique ni de théâ­tral. « Je vou­lais vous voir avant votre départ. »

Pru­nelle se leva, par réflexe de politesse.

« Madame la comtesse. »

« Je sais que vous savez. »

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une consta­ta­tion, énon­cée avec une digni­té tran­quille qui contras­tait étran­ge­ment avec le per­son­nage exces­sif et bruyant que Pru­nelle avait connu jusque-là.

« Je… oui », admit-il. « Je sais. »

La com­tesse hocha la tête.

« Le vieux Fran­tišek m’a tout racon­té. Il m’a dit que vous l’a­viez trou­vé, que vous aviez com­pris notre… notre arran­ge­ment. Et que vous n’a­viez rien dit. »

Pru­nelle ne répon­dit pas. Que pou­vait-il répondre ?

« Je vou­lais vous remer­cier », conti­nua la com­tesse. « Pas pour le silence — je n’ai pas de gra­ti­tude pour le silence, c’est la moindre des choses entre gens bien éle­vés. Non, je vou­lais vous remer­cier pour… pour votre regard. »

« Mon rrrregard ? »

« Oui. Votre regard. Quand vous avez décou­vert la véri­té, vous auriez pu me mépri­ser. Vous auriez pu voir en moi une vieille folle, une men­teuse, une escroc de bas étage qui uti­lise son chien pour sou­ti­rer la pitié des hôte­liers. C’est ce que je suis, après tout. Objectivement. »

Elle mar­qua une pause, cares­sant la tête de Sis­si — ou Mit­zi — d’un geste machinal.

« Mais ce n’est pas ce que vous avez vu, n’est-ce pas ? Vous avez vu autre chose. Je ne sais pas quoi exac­te­ment. Peut-être une femme qui essaie de sur­vivre avec les moyens du bord. Peut-être une relique d’un monde dis­pa­ru qui refuse de dis­pa­raître avec lui. Peut-être sim­ple­ment une vieille dame qui aime trop son chien. Quoi que vous ayez vu, c’é­tait… c’é­tait plus géné­reux que ce que je méritais. »

Pru­nelle sen­tit quelque chose se ser­rer dans sa poi­trine — une émo­tion qu’il n’a­vait pas l’ha­bi­tude de res­sen­tir et qu’il aurait été bien en peine de nommer.

« Madame la com­tesse », dit-il, « je ne suis pas un homme géné­reux. Je suis un poli­cier. Un poli­cier médio­crrre, même, si je suis hon­nête. Mais j’ai apprrr­ris quelque chose cette semaine. »

« Quoi donc ? »

« J’ai apprr­ris que la loi n’est pas tou­jours la jus­tice. Et que par­fois, la meilleure chose qu’un poli­cier puisse fairrre, c’est de ne rrrien fairrre du tout. »

La com­tesse le regar­da un long moment, ses yeux bleus déla­vés brillant à tra­vers la voi­lette. Puis, très len­te­ment, elle esquis­sa un sou­rire — le pre­mier vrai sou­rire que Pru­nelle lui voyait depuis son arrivée.

« Vous êtes un homme étrange, ins­pec­teur Pru­nelle. Mais je crois que je vous aime bien. »

Elle lui ten­dit la main — non pas pour qu’il la ser­rât, comme entre égaux, mais pour qu’il la bai­sât, comme on fai­sait autre­fois, dans le monde d’a­vant, quand les com­tesses étaient encore des com­tesses et les gen­tils­hommes des gentilshommes.

Pru­nelle, qui n’a­vait jamais bai­sé la main de qui­conque, hési­ta une seconde, puis s’in­cli­na et effleu­ra les doigts gan­tés de ses lèvres.

« Adieu, ins­pec­teur », dit la com­tesse. « Et si jamais vous reve­nez à Prague… »

« Oui ? »

« N’ou­bliez pas de rendre visite à une vieille dame et à son chien. Nous serons tou­jours là. Nous sommes tou­jours là. »

Et elle s’é­loi­gna, sa sil­houette noire se décou­pant contre la lumière des vitraux, Sis­si — ou Mit­zi — trot­ti­nant à ses côtés, jus­qu’à ce qu’elle dis­pa­rût dans l’es­ca­lier monu­men­tal, comme un fan­tôme retour­nant dans son monde de sou­ve­nirs et de regrets.

Le reste de la mati­née pas­sa comme un rêve.

Pru­nelle fit sa valise — une opé­ra­tion qui lui prit une heure, car il avait épar­pillé ses affaires aux quatre coins de la chambre et ne retrou­vait plus sa cra­vate à pois, la talis­ma­nique, qu’il finit par déni­cher sous le lit, où elle avait dû tom­ber pen­dant la nuit.

Il régla sa note à la récep­tion — Mon­sieur Novák lui fit une remise de dix pour cent, « pour ser­vices ren­dus à l’é­ta­blis­se­ment », ce qui était une manière élé­gante de recon­naître que l’ar­res­ta­tion de Mirocle avait fait une publi­ci­té for­mi­dable à l’Ho­tel Paris.

Il ser­ra la main de Pepík, qui pleu­rait presque de voir par­tir son héros et qui lui fit pro­mettre d’é­crire — pro­messe que Pru­nelle savait qu’il ne tien­drait pas, car il n’é­cri­vait jamais à per­sonne, mais qui fit plai­sir au jeune chasseur.

Il salua Bože­na, la femme de chambre, qui lui fit une petite révé­rence timide ; Made­moi­selle Horáč­ková, la stan­dar­diste tri­co­teuse, qui lui offrit une paire de chaus­settes qu’elle avait appa­rem­ment confec­tion­nées pour lui pen­dant la nuit (elles étaient trop petites, mais Pru­nelle les accep­ta avec une gra­ti­tude sin­cère) ; Herr Mül­ler, le tous­seur alle­mand, qui tous­sa un adieu ; et Pan Dvořák, l’é­tu­diant timide, qui rou­git jus­qu’aux oreilles en lui ser­rant la main.

Vers midi, un fiacre l’at­ten­dait devant l’hô­tel pour le conduire à la gare.

Pru­nelle sor­tit sur le trot­toir, sa valise à la main, son binocle de tra­vers, sa montre bat­tant contre son ventre, et s’ar­rê­ta un ins­tant pour contem­pler une der­nière fois la façade de l’Ho­tel Paris.

Les caria­tides le regar­daient avec leur expres­sion de rési­gna­tion stoïque. Les grappes de rai­sin en stuc s’en­rou­laient autour des fenêtres. Les lettres dorées brillaient dans la lumière du midi. Et l’en­semble pro­dui­sait tou­jours ce même effet de sur­prise joyeuse, comme si l’im­meuble lui-même était éton­né d’exister.

« Au rrr­re­voir », mur­mu­ra Prunelle.

Et il mon­ta dans le fiacre.

À la gare, une sur­prise l’attendait.

Kra­to­chvíl était là, sur le quai, son cha­peau mou à la main, son visage ordi­naire éclai­ré par quelque chose qui res­sem­blait presque à de la chaleur.

« Je ne pou­vais pas vous lais­ser par­tir sans vous dire au revoir », dit-il en ser­rant la main de Pru­nelle. « Et sans vous remettre ceci. »

Il lui ten­dit une enveloppe.

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Une lettre de recom­man­da­tion. Signée par le pré­fet de police de Prague. Elle atteste de votre col­la­bo­ra­tion exem­plaire avec les forces de l’ordre tché­co­slo­vaques et de votre rôle déci­sif dans l’ar­res­ta­tion de Fer­nand Mirocle. »

Pru­nelle ouvrit l’en­ve­loppe, par­cou­rut la lettre — rédi­gée en fran­çais, heu­reu­se­ment — et sen­tit ses yeux s’embuer.

« Je… je ne sais pas quoi dirrrre. »

« Ne dites rien. Vous l’a­vez méritée. »

« Mais c’est vous qui avez fait le trrr­ra­vail. L’arrrr­res­ta­tion, les rrren­forts, tout ça. Moi, je n’ai fait que… que tom­ber sur lui par hasarrrrd. »

Kra­to­chvíl sourit.

« Le hasard fait par­tie du tra­vail, ins­pec­teur. Et puis, soyons hon­nêtes : si vous n’a­viez pas pas­sé une semaine à cou­rir après ce chien, à inter­ro­ger tout le monde, à vous ridi­cu­li­ser devant le comte von Stern­berg, vous n’au­riez jamais été dans cette taverne au bon moment. Votre incom­pé­tence a créé les condi­tions de votre suc­cès. C’est une forme de génie, d’une cer­taine manière. »

Pru­nelle ne savait pas si c’é­tait un com­pli­ment ou une moque­rie. Pro­ba­ble­ment les deux.

« Merrr­ci, Krr­ra­to­chvíl. Pour tout. »

« De rien, Pru­nelle. Et si jamais vous reve­nez à Prague… »

« Je sais, je sais. Pas de chiens. »

« Exac­te­ment. Pas de chiens. »

Ils se ser­rèrent la main une der­nière fois, avec cette poigne franche des hommes qui se sont com­pris sans avoir besoin de beau­coup de mots.

Puis le chef de gare sif­fla, le train cra­cha un nuage de vapeur, et Pru­nelle mon­ta dans son compartiment.

Le voyage de retour vers Paris dura trois jours, comme à l’al­ler, mais il parut beau­coup plus court.

Pru­nelle pas­sa une par­tie du temps à regar­der défi­ler le pay­sage par la fenêtre — les plaines de Bohême, les col­lines de Bavière, les vignobles d’Al­sace — et l’autre par­tie à réflé­chir à ce qui s’é­tait passé.

Il avait été envoyé à Prague pour retrou­ver un escroc. Il l’a­vait retrou­vé. Mis­sion accomplie.

Mais entre le départ et l’ar­ri­vée, il s’é­tait pas­sé tel­le­ment d’autres choses. L’af­faire du chien. La com­tesse et son major­dome. Le comte von Stern­berg. Pepík et son admi­ra­tion tou­chante. Kra­to­chvíl et sa sagesse tran­quille. Novák et ses secrets. La stan­dar­diste et ses chaussettes.

Il avait appris des choses sur Prague, sur la vie, sur lui-même. Des choses qu’il n’au­rait jamais apprises s’il était res­té à Paris, dans son bureau du Quai des Orfèvres, à clas­ser des dos­siers et à attendre la retraite.

Il avait appris qu’on pou­vait cher­cher quelque chose pen­dant des jours et le trou­ver seule­ment quand on ces­sait de le chercher.

Il avait appris que la jus­tice n’é­tait pas tou­jours dans les tri­bu­naux, et que la com­pas­sion valait par­fois mieux que la loi.

Il avait appris qu’un homme pou­vait être ridi­cule, incom­pé­tent, mal­adroit, et quand même faire quelque chose de bien — non pas mal­gré ses défauts, mais peut-être grâce à eux.

Et sur­tout, il avait appris qu’il était capable de regar­der le monde autre­ment. De voir ce qui était plu­tôt que ce qu’il s’at­ten­dait à voir. D’ob­ser­ver, vrai­ment obser­ver, sans pré­ju­gés ni théo­ries préconçues.

C’é­tait peut-être la leçon la plus impor­tante de toutes.

Le train entra en gare de Paris-Est le mer­cre­di matin, avec vingt-trois minutes de retard, ce qui, selon les stan­dards des Che­mins de fer fran­çais, consti­tuait une per­for­mance honorable.

Pru­nelle des­cen­dit sur le quai, sa valise à la main, son binocle de tra­vers, sa montre gous­set bat­tant contre son ventre, et res­pi­ra l’air de Paris — cet air unique, fait de fumée de char­bon, d’o­deur de café, de par­fum de femmes et de puan­teur d’é­gouts, qui était pour lui l’o­deur du chez-soi.

Il était rentré.

Sur le quai, une sil­houette l’at­ten­dait : le com­mis­saire Bon­net, son supé­rieur direct, un homme cor­pu­lent et mous­ta­chu — pas sans res­sem­blance avec Pru­nelle lui-même, d’ailleurs — qui l’ac­cueillit avec une effu­sion inhabituelle.

« Pru­nelle ! Mon cher Pru­nelle ! Vous voi­là enfin ! »

« Mon­sieur le commissairrrre ? »

« J’ai reçu un télé­gramme de Prague hier ! L’ar­res­ta­tion de Mirocle ! C’est for­mi­dable ! Extra­or­di­naire ! Le pré­fet lui-même m’a télé­pho­né pour me féliciter ! »

Pru­nelle, qui s’é­tait atten­du à des reproches — pour l’in­ci­dent von Stern­berg, pour la semaine pas­sée à cou­rir après un chien, pour toutes les bévues qu’il avait com­mises —, en res­ta bouche bée.

« Vous… vous n’êtes pas fâché ? »

« Fâché ? Pour­quoi serais-je fâché ? Vous avez arrê­té l’un des escrocs les plus recher­chés d’Eu­rope ! La veuve Bon­ne­foy est aux anges ! Le sous-secré­taire d’É­tat aux Postes et Télé­graphes m’a envoyé une lettre de remer­cie­ment ! Vous êtes un héros, Pru­nelle ! Un héros ! »

Le com­mis­saire lui don­na une tape sur l’é­paule qui faillit lui faire lâcher sa valise.

« Il va y avoir une pro­mo­tion dans l’air, mon ami. Une belle pro­mo­tion. Et peut-être — je dis bien peut-être — une médaille. »

Une médaille. Pru­nelle, qui n’a­vait jamais reçu la moindre déco­ra­tion en vingt-sept ans de car­rière, sen­tit sa tête tourner.

« Je… je ne sais pas quoi dirrrre, Mon­sieur le commissairrrre. »

« Ne dites rien ! Ren­trez chez vous, repo­sez-vous, et reve­nez au bureau lun­di matin. Nous célé­bre­rons votre triomphe comme il se doit ! »

Et le com­mis­saire s’é­loi­gna, rayon­nant, lais­sant Pru­nelle seul sur le quai avec sa valise, sa gloire nou­velle, et un sen­ti­ment étrange qu’il mit quelques secondes à identifier.

De la fierté.

Pas une fier­té méri­tée, peut-être. Pas une fier­té jus­ti­fiée. Mais une fier­té quand même — la fier­té d’un homme qui, pour une fois dans sa vie, avait fait quelque chose de bien, même s’il ne savait pas très bien comment.

Il sor­tit sa montre. Il était dix heures quarante-sept.

La vie continuait.

Et quelque part à Prague, dans un hôtel Art nou­veau au coin d’une rue aux pavés irré­gu­liers, une vieille com­tesse don­nait des mor­ceaux de pou­let à son bichon, un vieux major­dome dor­mait dans une cave, un concierge gar­dait ses secrets, un chas­seur lou­cheur rêvait de deve­nir écri­vain, et une stan­dar­diste tri­co­tait des chaus­settes en atten­dant que le télé­phone sonne.

L’ins­pec­teur Pru­nelle sourit.

Et ren­tra chez lui.

FIN

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