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Un espion de trop

Un espion de trop

Cha­pitres 11 à 15 — Epilogue

CHA­PITRE XI

Ven­dre­di 22 novembre 1957

 

Le cabi­net du Dr Alber­to Inclán se trou­vait dans une rue tran­quille de la Vieille Havane, à deux pas de la Pla­za Vie­ja. Un immeuble colo­nial à la façade décré­pite, avec un bal­con de fer for­gé qui mena­çait de s’effondrer et des volets verts que le soleil avait déla­vés jusqu’à l’os. Une plaque de cuivre ter­nie, à côté de la porte, indi­quait : Dr. A. Inclán — Médi­co Legis­ta.

Neville avait trou­vé l’adresse dans l’annuaire de l’hôtel, après une nuit d’insomnie pas­sée à retour­ner dans sa tête ce que Bebo lui avait dit. Le limey a fait du bon tra­vail. Si les Amé­ri­cains savaient qu’un Bri­tan­nique était impli­qué, alors d’autres savaient aus­si. Et si d’autres savaient, alors peut-être que le méde­cin légiste — l’homme qui avait exa­mi­né le corps d’Estévez, qui avait signé le cer­ti­fi­cat de décès — savait quelque chose lui aussi.

Il pous­sa la porte, qui s’ouvrit sur un esca­lier étroit et sombre. Une odeur de dés­in­fec­tant et de vieux papier flot­tait dans l’air, mêlée à quelque chose d’autre — une odeur plus lourde, plus orga­nique, que Neville pré­fé­ra ne pas iden­ti­fier. Il mon­ta les marches, ses pas réson­nant sur les car­reaux de céra­mique fêlés, et arri­va devant une porte vitrée sur laquelle le nom du méde­cin était peint en lettres noires.

Il frap­pa. Pas de réponse.

Il frap­pa de nou­veau, plus fort. Tou­jours rien.

Il allait rebrous­ser che­min quand la porte s’ouvrit brus­que­ment. Un homme appa­rut — petit, voû­té, la soixan­taine avan­cée, avec un visage creu­sé de rides pro­fondes et des yeux qui sem­blaient avoir vu trop de choses pour gar­der la moindre illu­sion sur la nature humaine. Il por­tait une blouse blanche tachée et tenait à la main un sand­wich à moi­tié mangé.

« Oui ? »

« Dr Inclán ? Je m’appelle Plun­kett. Je suis jour­na­liste. Jour­na­liste bri­tan­nique. » Le men­songe lui était venu natu­rel­le­ment, sans qu’il ait besoin d’y réflé­chir. « Je vou­drais vous poser quelques ques­tions sur la mort de Rei­nal­do Estévez. »

Le visage du méde­cin se fer­ma ins­tan­ta­né­ment, comme une porte qu’on claque.

« Je n’ai rien à dire. L’affaire est clas­sée. Crise car­diaque. C’est ce que dit le certificat. »

Il fit mine de refer­mer la porte, mais Neville avan­ça le pied — un geste qu’il n’avait jamais fait de sa vie, un geste de détec­tive de ciné­ma qui lui sem­bla, au moment où il le fit, pro­fon­dé­ment ridicule.

« S’il vous plaît, doc­teur. Cinq minutes. C’est tout ce que je demande. »

Le Dr Inclán le regar­da lon­gue­ment, ses yeux fati­gués scru­tant son visage. Puis il sou­pi­ra — un sou­pir qui sem­blait venir du fond de son âme — et s’effaça pour le lais­ser entrer.

*

Le cabi­net était petit, encom­bré, avec des éta­gères qui ployaient sous le poids de livres et de dos­siers, un bureau cou­vert de papiers, et dans un coin, une table d’examen recou­verte d’un drap blanc qui avait connu des jours meilleurs. Aux murs, des diplômes enca­drés — Uni­ver­si­té de Bar­ce­lone, 1918 — et des pho­to­gra­phies jau­nies mon­trant un jeune homme sou­riant devant des bâti­ments que Neville ne recon­nut pas.

« Asseyez-vous, dit le méde­cin en dési­gnant une chaise. Mais je vous pré­viens : je n’ai rien à vous dire. »

Neville s’assit. Le Dr Inclán contour­na son bureau, s’installa dans un fau­teuil qui grin­ça sous son poids, et ter­mi­na son sand­wich en silence, comme s’il avait oublié la pré­sence de son visiteur.

« Vous avez exa­mi­né le corps d’Estévez », dit Neville.

Ce n’était pas une question.

« J’examine beau­coup de corps. C’est mon métier. » Le méde­cin essuya ses mains sur sa blouse, ouvrit un tiroir, en sor­tit un paquet de ciga­rettes. « Vous en vou­lez une ? »

« Non, merci. »

« Vous avez tort. C’est le seul plai­sir qui me reste. » Il allu­ma une ciga­rette, tira une longue bouf­fée. « Esté­vez. Oui, je l’ai exa­mi­né. Infarc­tus aigu du myo­carde. Crise car­diaque mas­sive. Mort ins­tan­ta­née, ou presque. C’est ce que dit le rap­port. C’est ce que dit le certificat. »

« Et c’est ce que vous avez vu ? »

Le silence qui sui­vit fut long, pesant. Le Dr Inclán fumait sa ciga­rette, les yeux fixés sur un point au-delà de l’épaule de Neville, comme s’il regar­dait quelque chose que lui seul pou­vait voir.

« Vous savez ce que c’est, un méde­cin légiste ? dit-il fina­le­ment. C’est quelqu’un qui lit les corps. Les corps racontent des his­toires, señor Plun­kett. Des his­toires que per­sonne d’autre ne peut lire. La façon dont un homme est mort, ce qu’il a man­gé, ce qu’il a bu, s’il a souf­fert ou non — tout cela est ins­crit dans la chair, dans les os, dans les organes. Il suf­fit de savoir regarder. »

« Et qu’est-ce que le corps d’Estévez vous a raconté ? »

Le méde­cin écra­sa sa ciga­rette dans un cen­drier débor­dant de mégots, en allu­ma une autre aussitôt.

« Il m’a racon­té une his­toire de crise car­diaque. C’est ce que dit le rapport. »

« Mais ce n’est pas ce que vous avez vu. »

Ce n’était tou­jours pas une ques­tion. Neville avait com­pris — à la façon dont le méde­cin évi­tait son regard, à la façon dont il répé­tait les mêmes mots comme une for­mule apprise par cœur — qu’il cachait quelque chose.

Le Dr Inclán res­ta silen­cieux un long moment. Puis il dit, d’une voix très basse :

« Vous êtes vrai­ment journaliste ? »

« Non. »

L’aveu était sor­ti tout seul, sans que Neville ait eu le temps de le rete­nir. Quelque chose dans le regard du méde­cin — cette las­si­tude, cette rési­gna­tion — l’avait pous­sé à dire la vérité.

« Je m’en dou­tais. Les jour­na­listes ne posent pas ce genre de ques­tions. Ils prennent ce qu’on leur donne et ils repartent. » Le méde­cin tira une bouf­fée de sa ciga­rette. « Alors, qui êtes-vous vraiment ? »

« Quelqu’un qui veut savoir ce qui est arri­vé à Esté­vez. Quelqu’un qui a vu quelque chose, le soir avant sa mort, et qui n’arrive pas à l’oublier. »

« Et qu’est-ce que vous avez vu ? »

Neville hési­ta. Pou­vait-il faire confiance à cet homme ? Il ne le connais­sait pas, ne savait rien de lui, sinon qu’il était méde­cin légiste et qu’il avait signé un cer­ti­fi­cat de décès qui était peut-être un mensonge.

Mais quelque chose lui disait que le Dr Inclán n’était pas un men­teur par nature. C’était un homme qui avait men­ti parce qu’on l’y avait obli­gé — un homme qui por­tait le poids de ce men­songe comme un fardeau.

« J’ai vu un homme remettre une enve­loppe à Esté­vez, dit-il. Le soir avant sa mort. Sur la ter­rasse du Nacional. »

Le visage du méde­cin ne chan­gea pas, mais quelque chose pas­sa dans ses yeux — une lueur, un frémissement.

« Une enve­loppe », répéta-t-il.

« Oui. Et le len­de­main, Esté­vez était mort. »

Le silence retom­ba entre eux. Le Dr Inclán fumait sa ciga­rette, les yeux per­dus dans le vide. Puis il dit :

« Fer­mez la porte. »

Neville se leva, fer­ma la porte du cabi­net. Quand il se ras­sit, le méde­cin avait chan­gé — son visage s’était dur­ci, ses épaules s’étaient redres­sées, comme s’il avait pris une décision.

« Ce que je vais vous dire, je ne l’ai jamais dit à per­sonne. Et si vous répé­tez mes paroles, je nie­rai tout. Vous comprenez ? »

« Je comprends. »

Le méde­cin écra­sa sa ciga­rette, croi­sa les mains sur son bureau.

« Rei­nal­do Esté­vez n’est pas mort d’une crise cardiaque. »

*

Les mots res­tèrent sus­pen­dus dans l’air, lourds de tout ce qu’ils impliquaient.

« Com­ment est-il mort ? » deman­da Neville.

« Par injec­tion. Une sub­stance — je ne sais pas laquelle exac­te­ment, je n’avais pas les moyens de faire une ana­lyse toxi­co­lo­gique com­plète — qui a pro­vo­qué un arrêt car­diaque. De l’extérieur, ça res­semble à une crise car­diaque natu­relle. Mais quand on regarde de près… »

« Quand on regarde de près ? »

« Il y avait une marque. Une petite marque de piqûre, sur le côté du cou. Presque invi­sible — il fal­lait vrai­ment cher­cher pour la trou­ver. Mais elle était là. »

Neville pen­sa à ce que Connie lui avait dit — qu’Estévez avait peur, qu’il sur­sau­tait au moindre bruit. Et main­te­nant, il com­pre­nait pour­quoi. Esté­vez savait qu’on allait le tuer. Il savait com­ment on allait le tuer. Et il n’avait rien pu faire pour l’empêcher.

« Pour­quoi avez-vous signé le cer­ti­fi­cat ? deman­da-t-il. Pour­quoi avez-vous menti ? »

Le visage du méde­cin se cris­pa, et Neville vit quelque chose qui res­sem­blait à de la honte — une honte pro­fonde, dou­lou­reuse, qui le ron­geait de l’intérieur.

« Parce qu’on me l’a deman­dé. Parce qu’on m’a fait com­prendre que si je ne le fai­sais pas… » Il s’interrompit, secoua la tête. « J’ai soixante-trois ans, señor Plun­kett. J’ai une femme, des enfants, des petits-enfants. J’ai sur­vé­cu à la guerre civile espa­gnole, à l’exil, à trente ans de pra­tique dans un pays qui n’est pas le mien. Je ne suis pas un héros. Je suis un vieil homme fati­gué qui veut mou­rir dans son lit. »

« Qui vous a deman­dé de mentir ? »

Le méde­cin hési­ta lon­gue­ment avant de répondre.

« Un homme est venu me voir, le matin où j’ai exa­mi­né le corps. Un homme que je n’avais jamais vu. Il m’a dit qu’il repré­sen­tait cer­tains inté­rêts — il n’a pas pré­ci­sé les­quels. Il m’a dit que la mort d’Estévez était une crise car­diaque, et que c’était ce que je devais écrire dans mon rap­port. Il m’a dit que si j’écrivais autre chose… » Le méde­cin fer­ma les yeux un ins­tant. « Il n’a pas eu besoin de finir sa phrase. J’ai compris. »

« Cet homme — vous pou­vez le décrire ? »

« Taille moyenne. Cor­pu­lence moyenne. Cos­tume gris. Un visage… ordi­naire. Le genre de visage qu’on oublie. »

Le cœur de Neville s’arrêta un ins­tant. Taille moyenne. Cor­pu­lence moyenne. Cos­tume gris. Visage ordi­naire. C’était la même des­crip­tion. La même personne.

L’homme à l’enveloppe.

« Il était bri­tan­nique ? » deman­da-t-il, la gorge serrée.

Le méde­cin réfléchit.

« Son espa­gnol était bon, mais avec un accent. Pas amé­ri­cain — j’aurais recon­nu l’accent amé­ri­cain. Euro­péen, peut-être. Bri­tan­nique ? » Il haus­sa les épaules. « C’est pos­sible. Je ne sau­rais pas dire. »

Neville se leva, les jambes trem­blantes. Il avait ce qu’il était venu cher­cher — la confir­ma­tion que ses soup­çons étaient fon­dés, qu’Estévez avait été assas­si­né, que l’homme à l’enveloppe était aus­si l’homme qui avait fait pres­sion sur le méde­cin légiste.

« Mer­ci, dit-il. Pour ce que vous m’avez dit. Je sais que ce n’était pas facile. »

Le Dr Inclán le regar­da avec une expres­sion qui mêlait la fatigue et quelque chose d’autre — du sou­la­ge­ment, peut-être, d’avoir enfin pu dire la véri­té à quelqu’un.

« Señor Plun­kett, dit-il, je ne sais pas qui vous êtes ni pour­quoi vous faites cela. Mais je vais vous dire une chose : l’homme qui est venu me voir, celui qui m’a deman­dé de men­tir… il n’était pas seul. Il y avait quelqu’un dans la voi­ture, dehors. Quelqu’un qui atten­dait. Je n’ai pas vu son visage — les vitres étaient tein­tées — mais j’ai vu la plaque d’immatriculation. »

« Quelle plaque ? »

« Une plaque diplo­ma­tique. Corps diplo­ma­tique. Les lettres CD, vous savez. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine. Une plaque diplo­ma­tique. Ce qui signi­fiait que la voi­ture appar­te­nait à une ambas­sade — amé­ri­caine, bri­tan­nique, ou autre.

« Vous vous sou­ve­nez du numéro ? »

Le méde­cin secoua la tête.

« Non. Je n’ai pas fait atten­tion. J’étais trop… » Il cher­cha le mot. « Trop effrayé pour faire atten­tion aux détails. »

Neville hocha la tête. C’était com­pré­hen­sible. La peur avait ce pou­voir — elle effa­çait les détails, brouillait les sou­ve­nirs, ne lais­sait que l’essentiel : la menace, et la néces­si­té de survivre.

« Une der­nière ques­tion, dit-il. La marque de piqûre — sur le cou d’Estévez. Où exactement ? »

Le méde­cin por­ta la main à son propre cou, indi­qua un point juste sous l’oreille droite.

« Là. À la jonc­tion de la caro­tide et de la jugu­laire. L’endroit idéal pour une injec­tion rapide. Quelqu’un qui savait ce qu’il fai­sait. Un professionnel. »

Un pro­fes­sion­nel. Le mot réson­na dans la tête de Neville tan­dis qu’il des­cen­dait l’escalier et sor­tait dans la lumière aveu­glante de l’après-midi.

Un pro­fes­sion­nel bri­tan­nique, pro­ba­ble­ment. Quelqu’un qui tra­vaillait pour l’ambassade, qui avait accès à une voi­ture diplo­ma­tique, qui savait com­ment tuer un homme sans lais­ser de traces.

Quelqu’un que Neville connais­sait peut-être.

Il regar­da sa montre. Deux heures et demie. Dans trente minutes, il avait ren­dez-vous avec Elena.

Il héla un taxi et don­na l’adresse du Nacional.

*

Dans le taxi qui le rame­nait vers le Veda­do, Neville essaya de mettre de l’ordre dans ce qu’il savait.

Esté­vez avait été assas­si­né — c’était main­te­nant une cer­ti­tude. Assas­si­né par injec­tion, par quelqu’un qui savait ce qu’il fai­sait. L’homme à l’enveloppe — le même homme qui avait fait pres­sion sur le méde­cin légiste — était pro­ba­ble­ment bri­tan­nique, et uti­li­sait une voi­ture diplomatique.

Ce qui signi­fiait qu’il tra­vaillait pour l’ambassade. Pour le MI6.

Un col­lègue de Neville.

Il essaya de pas­ser en revue les visages qu’il croi­sait chaque jour à l’ambassade. L’ambassadeur — non, impos­sible, trop visible, trop impor­tant. L’attaché mili­taire — peut-être, mais il était trop grand, trop recon­nais­sable. Le pre­mier secré­taire — non, il était arri­vé il y a six mois seule­ment, après la mort d’Estévez…

Et puis il y avait les autres. Les ombres. Ceux dont per­sonne ne par­lait, dont per­sonne ne connais­sait vrai­ment la fonc­tion. Ceux qui occu­paient des bureaux sans plaque, comme le sien, et qui fai­saient un tra­vail que per­sonne ne mentionnait.

L’un d’entre eux était un assassin.

Le taxi s’arrêta devant le Nacio­nal. Neville paya, sor­tit, tra­ver­sa le hall d’un pas rapide.

Il était temps de voir Elena.

Il était temps de savoir ce qu’elle savait.

CHA­PITRE XII

Ven­dre­di 22 novembre 1957 (suite)

 

La suite 508 se trou­vait au bout d’un cou­loir silen­cieux, loin des ascen­seurs et des bruits de l’hôtel. Neville s’arrêta devant la porte, le cœur bat­tant, et res­ta un moment immo­bile. Il ne savait pas ce qu’il allait trou­ver der­rière cette porte. Il ne savait pas ce qu’Elena vou­lait lui mon­trer, ni pour­quoi elle l’avait convo­qué ici, dans sa suite, plu­tôt que dans un lieu public.

Il frap­pa. Trois coups, légers.

La porte s’ouvrit presque aus­si­tôt, comme si Ele­na l’attendait juste derrière.

« Entrez, dit-elle. Vite. »

Il entra. Elle refer­ma la porte der­rière lui, tour­na le verrou.

La suite était vaste, luxueuse — salon, chambre, salle de bains, le tout déco­ré dans ce style his­pa­no-colo­nial que le Nacio­nal affec­tion­nait. Des meubles d’acajou, des tapis per­sans, des rideaux de velours qui fil­traient la lumière de l’après-midi. Sur une table basse, une cafe­tière et deux tasses attendaient.

Ele­na por­tait une robe simple, bleu marine, sans bijoux. Ses che­veux étaient tou­jours tirés en arrière, mais quelques mèches s’en échap­paient, lui don­nant un air moins sévère que lors de leur pre­mière ren­contre. Elle avait les yeux cer­nés, le teint pâle — les signes d’une femme qui ne dor­mait plus.

« Asseyez-vous, dit-elle en dési­gnant un fau­teuil. Vous vou­lez du café ? »

« Volon­tiers. »

Elle ser­vit deux tasses, lui en ten­dit une, s’assit en face de lui. Un silence s’installa entre eux, char­gé de tout ce qu’ils ne s’étaient pas encore dit.

« Vous avez conti­nué à poser des ques­tions », dit-elle fina­le­ment. Ce n’était pas un reproche — plu­tôt une constatation.

« Oui. »

« Et qu’avez-vous appris ? »

Neville hési­ta. Pou­vait-il lui faire confiance ? Elle était la fille d’Estévez — elle avait toutes les rai­sons de vou­loir connaître la véri­té sur la mort de son père. Mais elle était aus­si une incon­nue, quelqu’un dont il ne savait presque rien.

Il déci­da de prendre le risque.

« J’ai appris que votre père n’est pas mort d’une crise cardiaque. »

Le visage d’Elena ne chan­gea pas. Elle avait dû s’y attendre.

« Com­ment ? »

« Injec­tion. Une sub­stance qui a pro­vo­qué un arrêt car­diaque. Le méde­cin légiste a trou­vé une marque de piqûre sur son cou. »

« Le Dr Inclán vous a dit ça ? »

« Vous le connaissez ? »

« Je l’ai ren­con­tré. Après les funé­railles. J’ai essayé de lui poser des ques­tions, mais il a refu­sé de me par­ler. Il avait peur. » Elle but une gor­gée de café, repo­sa la tasse. « Vous avez réus­si là où j’ai échoué, mon­sieur Plun­kett. C’est… impres­sion­nant. Pour un ven­deur de machines textiles. »

Il y avait une pointe d’ironie dans sa voix, mais pas de méchanceté.

« Je ne suis pas vrai­ment ven­deur de machines tex­tiles, admit Neville. Mais vous le saviez déjà, je suppose. »

« Je m’en dou­tais. » Elle le regar­da droit dans les yeux. « Qu’êtes-vous vrai­ment ? Un espion ? Un agent secret britannique ? »

Le mot, pro­non­cé à voix haute, sem­bla absurde. Neville faillit rire.

« Offi­ciel­le­ment, oui. Offi­cieu­se­ment… » Il haus­sa les épaules. « Je suis un homme qui observe sans com­prendre, qui écrit des rap­ports que per­sonne ne lit, qui passe ses soi­rées seul au bar d’un hôtel. Pas exac­te­ment James Bond. »

« Non, dit Ele­na avec un sou­rire mince. Pas exac­te­ment. Mais peut-être que c’est mieux ain­si. James Bond n’aurait pas posé les bonnes ques­tions. Il aurait tiré sur quelqu’un et l’affaire aurait été réglée. Vous, vous cher­chez la véri­té. C’est plus rare. Et plus dangereux. »

Elle se leva, alla vers un secré­taire dans le coin du salon, ouvrit un tiroir. Elle en sor­tit une enve­loppe — grande, brune, usée aux coins — et revint s’asseoir en face de Neville.

« Je vais vous mon­trer quelque chose, dit-elle. Quelque chose que j’ai trou­vé dans les affaires de mon père, après sa mort. Quelque chose qu’il cachait. »

Elle ouvrit l’enveloppe, en sor­tit une pho­to­gra­phie, la posa sur la table basse entre eux.

« Regar­dez. »

*

La pho­to­gra­phie était en noir et blanc, légè­re­ment floue, prise de loin avec un télé­ob­jec­tif. Elle mon­trait un groupe d’hommes assis autour d’une table, dans ce qui res­sem­blait à un res­tau­rant ou un club pri­vé. Cinq hommes, en cos­tume, qui dis­cu­taient avec l’air sérieux de gens qui parlent affaires.

Neville recon­nut Esté­vez au centre — plus jeune de quelques années, peut-être, mais recon­nais­sable à sa sta­ture et à son port de tête. À sa droite, un homme cor­pu­lent qu’il ne connais­sait pas. À sa gauche, deux autres inconnus.

Et au bord du cadre, presque cou­pé par le cadrage, un cin­quième homme. De pro­fil, à moi­tié dans l’ombre.

Un homme de taille moyenne. Cos­tume gris. Visage ordinaire.

Le cœur de Neville s’arrêta.

« Vous le recon­nais­sez ? » deman­da Elena.

Il secoua la tête, mais c’était un men­songe. Il ne recon­nais­sait pas le visage — il ne l’avait jamais vu de face — mais il recon­nais­sait la sil­houette, la pos­ture, cette façon de se tenir légè­re­ment en retrait, comme quelqu’un qui veut obser­ver sans être observé.

L’homme à l’enveloppe.

« Cette pho­to a été prise il y a six mois, dit Ele­na. Mon père la gar­dait dans un coffre, à la banque. Je l’ai trou­vée quand j’ai ouvert le coffre, après sa mort. Il y avait aus­si des docu­ments — des papiers que je n’ai pas com­pris, des chiffres, des noms. Mais cette pho­to… » Elle la reprit, la regar­da lon­gue­ment. « Cette pho­to, je savais qu’elle était impor­tante. Je ne savais pas pour­quoi, mais je le savais. »

« Qui sont ces hommes ? Les autres, autour de la table ? »

Ele­na poin­ta du doigt l’homme cor­pu­lent à droite d’Estévez.

« Celui-là, c’est Meyer Lans­ky. Le mafieux amé­ri­cain. Celui qui contrôle les casi­nos de La Havane. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine. Lans­ky. Le nom reve­nait sans cesse, comme un refrain sinistre.

« Et les deux autres ? »

« Je ne sais pas. Des asso­ciés de Lans­ky, pro­ba­ble­ment. Ou des inter­mé­diaires. Mon père avait des affaires avec beau­coup de gens. » Elle poin­ta du doigt l’homme au bord du cadre. « Mais celui-là — celui qui est presque cou­pé — c’est lui qui m’intéresse. Parce que je l’ai vu. »

« Où ? »

« Ici. Au Nacio­nal. Deux semaines avant la mort de mon père. Je suis venue lui rendre visite — il séjour­nait à l’hôtel depuis quelques jours, pour des affaires. Et je l’ai vu, dans le hall, qui par­lait avec cet homme. Ils étaient dans un coin, près des ascen­seurs. Ils par­laient à voix basse, comme des conspi­ra­teurs. Et quand mon père m’a vue arri­ver, il s’est écar­té brus­que­ment, comme s’il avait été pris en faute. »

« Vous lui avez deman­dé qui c’était ? »

« Oui. Il a dit que c’était un contact d’affaires. Un Euro­péen, quelque chose comme ça. Il n’a pas vou­lu en dire plus. » Elle repo­sa la pho­to sur la table. « Mais main­te­nant, avec ce que vous me dites — l’enveloppe, la ter­rasse, le soir avant sa mort… Je crois que c’est le même homme. L’homme qui a tué mon père. »

Neville regar­da la pho­to­gra­phie, essayant de dis­cer­ner les traits de l’homme dans l’ombre. Mais le cadrage était trop ser­ré, la qua­li­té trop médiocre. On ne voyait qu’un pro­fil flou, une sil­houette sans visage.

« Cette pho­to, dit-il, vous savez qui l’a prise ? »

« Non. Elle était dans le coffre, sans expli­ca­tion. Mon père col­lec­tion­nait ce genre de choses — des pho­tos, des docu­ments, des preuves. Il disait que c’était son assu­rance-vie. » Elle eut un rire amer. « Visi­ble­ment, ça n’a pas suffi. »

Neville réflé­chit. Si Esté­vez avait cette pho­to dans son coffre, c’est qu’elle avait une valeur. Peut-être était-ce une preuve de quelque chose — une réunion com­pro­met­tante, une alliance secrète, un accord illi­cite. Et peut-être que l’homme au bord du cadre — l’homme à l’enveloppe — avait vou­lu récu­pé­rer cette pho­to. Ou faire taire celui qui la possédait.

« Les docu­ments que vous avez trou­vés, dit-il. Ceux que vous n’avez pas com­pris. Vous les avez encore ? »

Ele­na hocha la tête.

« Ils sont ici. Dans le coffre de la suite. »

Elle se leva de nou­veau, alla vers un tableau accro­ché au mur — une marine quel­conque, des bateaux sur une mer d’huile — et le fit pivo­ter, révé­lant un petit coffre-fort encas­tré. Elle com­po­sa une com­bi­nai­son, ouvrit la porte, en sor­tit une liasse de papiers.

« Tenez, dit-elle en les posant devant Neville. Regar­dez. Peut-être que vous com­pren­drez quelque chose que je n’ai pas compris. »

*

Neville pas­sa l’heure sui­vante à exa­mi­ner les docu­ments. C’était un mélange hété­ro­clite — des rele­vés ban­caires, des lettres, des télé­grammes, des notes manus­crites dans une écri­ture qu’il sup­po­sait être celle d’Estévez. Cer­tains étaient en espa­gnol, d’autres en anglais, quelques-uns dans ce qui res­sem­blait à du code — des séries de chiffres et de lettres qui ne cor­res­pon­daient à rien d’évident.

Mais peu à peu, un tableau com­men­çait à se dessiner.

Esté­vez, appa­rem­ment, avait joué un double jeu. D’un côté, il fai­sait des affaires avec Lans­ky et la mafia amé­ri­caine — blan­chi­ment d’argent à tra­vers ses raf­fi­ne­ries de sucre, si Neville com­pre­nait bien les rele­vés ban­caires. De l’autre, il trans­met­tait des infor­ma­tions à quelqu’un d’autre — les télé­grammes fai­saient réfé­rence à des « livrai­sons » et à des « rap­ports » envoyés à une adresse codée.

Et puis il y avait les notes manus­crites. Des noms, des dates, des sommes d’argent. Et une phrase, grif­fon­née dans la marge d’un rele­vé ban­caire, qui fit s’arrêter le cœur de Neville :

M26J — 50 000 $ — via contact britannique.

M26J. Le Mou­ve­ment du 26 Juillet. Les rebelles de Castro.

Esté­vez finan­çait la révolution.

« Vous com­pre­nez quelque chose ? » deman­da Ele­na, qui l’avait obser­vé en silence pen­dant qu’il lisait.

Neville leva les yeux.

« Votre père… » Il cher­cha ses mots. « Votre père jouait sur plu­sieurs tableaux. Il fai­sait des affaires avec la mafia amé­ri­caine. Mais en même temps, il finan­çait les rebelles de Cas­tro. Et il trans­met­tait des infor­ma­tions à… quelqu’un. Un contact bri­tan­nique, d’après ce que je lis ici. »

Le visage d’Elena pâlit.

« Les rebelles ? Mon père finan­çait Castro ? »

« C’est ce que sug­gèrent ces docu­ments. » Neville dési­gna la note dans la marge. « M26J — c’est le Mou­ve­ment du 26 Juillet. Cin­quante mille dol­lars, via un contact britannique. »

Ele­na se lais­sa tom­ber dans son fau­teuil, comme si ses jambes ne la por­taient plus.

« Je ne savais pas, mur­mu­ra-t-elle. Il ne m’a jamais rien dit. Je croyais qu’il sou­te­nait Batis­ta — tout le monde le croyait. Il allait aux récep­tions offi­cielles, il ser­rait la main des ministres, il… » Elle s’interrompit, secoua la tête. « Pour­quoi ? Pour­quoi aurait-il fait ça ? »

« Peut-être qu’il voyait ce qui allait arri­ver. Peut-être qu’il vou­lait être du bon côté quand le régime tom­be­rait. Ou peut-être… » Neville hési­ta. « Peut-être qu’il croyait vrai­ment en quelque chose. En un Cuba dif­fé­rent. Meilleur. »

Ele­na res­ta silen­cieuse un long moment. Puis elle dit, d’une voix très basse :

« Le contact bri­tan­nique. Vous pen­sez que c’est l’homme sur la pho­to ? L’homme qui l’a tué ? »

« C’est pos­sible. Si votre père était un infor­ma­teur du MI6 — s’il trans­met­tait des infor­ma­tions sur Lans­ky, sur Batis­ta, sur les rebelles — alors ce contact bri­tan­nique était son offi­cier trai­tant. La per­sonne à qui il fai­sait ses rapports. »

« Et cette per­sonne l’aurait tué ? Pourquoi ? »

C’était la ques­tion cen­trale. Pour­quoi un offi­cier du MI6 tue­rait-il son propre informateur ?

Neville regar­da les docu­ments épar­pillés sur la table. Les rele­vés ban­caires, les télé­grammes, les notes manus­crites. Et sou­dain, il comprit.

« Le far­deau, dit-il.

« Par­don ? »

« Quelqu’un m’a dit que votre père por­tait un far­deau qui n’était pas le sien. Je crois com­prendre main­te­nant ce que ça signi­fie. » Il dési­gna les docu­ments. « Votre père savait des choses. Des choses sur la mafia, sur le régime, sur les rebelles. Des choses sur son contact bri­tan­nique, peut-être. Il avait des preuves — ces pho­tos, ces docu­ments. Et à un moment don­né, il est deve­nu trop dan­ge­reux. Il en savait trop. »

« Alors on l’a fait taire. »

« Oui. On l’a fait taire. »

Le silence retom­ba entre eux, lourd de tout ce qu’ils venaient de com­prendre. Esté­vez n’était pas seule­ment une vic­time — c’était un homme qui avait joué avec le feu, qui avait dan­sé sur le fil du rasoir entre des forces qui le dépas­saient. Et quand l’une de ces forces avait déci­dé qu’il était deve­nu trop encombrant…

« Je veux savoir qui, dit Ele­na. Je veux savoir qui a tué mon père. »

« Moi aussi. »

Elle le regar­da lon­gue­ment, ses yeux noirs scru­tant les siens.

« Vous êtes prêt à aller jusqu’au bout ? Même si ça signi­fie décou­vrir que l’assassin est un de vos col­lègues ? Un de vos compatriotes ? »

Neville pen­sa à l’ambassade, aux cou­loirs qu’il tra­ver­sait chaque jour, aux visages qu’il croi­sait sans vrai­ment les voir. L’un de ces visages appar­te­nait à un assas­sin. L’un de ces hommes avait tué Esté­vez, puis fait pres­sion sur le méde­cin légiste, puis dis­pa­ru dans l’ombre comme s’il n’avait jamais existé.

« Oui, dit-il. Je suis prêt. »

Ele­na hocha la tête. Puis elle se pen­cha vers lui, prit sa main dans la sienne. Sa peau était chaude, ses doigts fermes.

« Alors nous allons le trou­ver ensemble, dit-elle. Nous allons trou­ver l’homme qui a tué mon père. Et nous allons lui faire payer. »

Ce n’était pas une pro­messe — c’était un ser­ment. Et Neville, en le pro­non­çant à son tour, sut qu’il venait de fran­chir une ligne qu’il ne pour­rait plus jamais retraverser.

Il n’était plus un simple témoin.

Il était deve­nu un chasseur. 

CHA­PITRE XIII

Dimanche 24 novembre 1957

 

Il débar­qua comme une tempête.

Neville était au bar depuis une heure, à sa place habi­tuelle, res­sas­sant ce qu’il avait appris chez Ele­na deux jours plus tôt, quand la porte s’ouvrit avec fra­cas et qu’un homme entra — grand, mas­sif, la barbe grise taillée court, vêtu d’une che­mise de pêcheur et d’un pan­ta­lon de toile frois­sé qui aurait fait scan­dale dans n’importe quel autre éta­blis­se­ment de cette caté­go­rie. Mais cet homme n’était pas n’importe qui, et le Nacio­nal n’était pas n’importe quel hôtel.

Ernest Heming­way tra­ver­sa le hall comme s’il lui appar­te­nait, salua le por­tier d’une claque dans le dos, lan­ça une plai­san­te­rie au récep­tion­niste qui rit trop fort, et fit son entrée au bar avec l’assurance d’un tore­ro péné­trant dans l’arène.

« Dai­qui­ris pour tout le monde ! » ton­na-t-il en s’accoudant au comp­toir. « Et pas ces machins pour tou­ristes — des vrais dai­qui­ris, comme Papa les aime. Peu de sucre, beau­coup de rhum, et du citron vert qui a encore la volon­té de vivre. »

Don Bebo, imper­tur­bable, com­men­ça à pré­pa­rer les cock­tails. Les autres clients du bar — une demi-dou­zaine de per­sonnes qui pre­naient l’apéritif — se retour­nèrent, cer­tains avec aga­ce­ment, d’autres avec cette expres­sion de ravis­se­ment qu’ont les gens ordi­naires quand ils se trouvent sou­dain en pré­sence d’une célébrité.

Neville, lui, res­ta immo­bile, obser­vant la scène avec un mélange de fas­ci­na­tion et d’appréhension. Il avait vu Heming­way de loin, quel­que­fois, au Flo­ri­di­ta ou sur le Malecón, mais jamais d’aussi près. L’homme était plus impo­sant qu’il ne l’avait ima­gi­né — pas seule­ment phy­si­que­ment, mais par cette pré­sence, cette éner­gie qui sem­blait rem­plir tout l’espace autour de lui et ne lais­ser de place pour per­sonne d’autre.

Heming­way prit le dai­qui­ri que Don Bebo lui ten­dait, le vida d’un trait, en com­man­da un autre.

« Salo­pe­rie de jour­née, dit-il à per­sonne en par­ti­cu­lier. J’ai essayé d’écrire. Trois heures devant la machine, et pas une phrase qui vaille quelque chose. Pas une. » Il secoua la tête avec dégoût. « Le pro­blème avec les livres sur Paris, c’est qu’il faut se sou­ve­nir de Paris. Et Paris, c’était il y a trente ans. Trente ans ! Com­ment vou­lez-vous vous sou­ve­nir de quelque chose qui s’est pas­sé il y a trente ans ? »

Il par­lait fort, assez fort pour que tout le bar l’entende, et Neville com­prit que c’était déli­bé­ré. Heming­way n’était pas le genre d’homme à avoir des conver­sa­tions pri­vées. Chaque mot qu’il pro­non­çait était une per­for­mance, des­ti­née à un public qu’il sup­po­sait tou­jours présent.

C’est alors que Greene entra.

*

Il y eut un moment — une frac­tion de seconde, peut-être — où les deux hommes se virent sans que per­sonne d’autre ne s’en aper­çoive. Greene s’était arrê­té à l’entrée du bar, son éter­nel verre de whis­ky pro­ba­ble­ment déjà com­man­dé men­ta­le­ment, et son regard avait croi­sé celui d’Hemingway. Quelque chose pas­sa entre eux — pas de l’hostilité, pas exac­te­ment, mais quelque chose de plus com­plexe, de plus ancien. La recon­nais­sance de deux fauves qui se retrouvent sur le même territoire.

Puis Heming­way sou­rit — un sou­rire large, car­nas­sier, qui n’avait rien d’amical.

« Gra­ham ! Bon sang, je ne savais pas que tu étais à La Havane. Viens boire un verre. Viens boire plu­sieurs verres. La soi­rée est jeune et le rhum est vieux. »

Greene s’approcha du comp­toir, com­man­da son whis­ky à Don Bebo, s’assit sur un tabou­ret à deux places d’Hemingway. Pas trop près, pas trop loin. Une dis­tance diplomatique.

« Ernest, dit-il avec un hoche­ment de tête. Tu as l’air en forme. »

« En forme ? Je suis une ruine, mon vieux. Une ruine ambu­lante. Le foie en com­pote, les genoux en miettes, et la tête pleine de fan­tômes. Mais je tiens debout. C’est déjà ça. » Heming­way vida son deuxième dai­qui­ri, en com­man­da un troi­sième. « Qu’est-ce qui t’amène ici ? Un nou­veau roman sur les catho­liques tor­tu­rés ? Un prêtre alcoo­lique dans un pays tropical ? »

Il y avait une pointe de moque­rie dans sa voix, mais Greene ne sem­bla pas s’en offenser.

« Quelque chose comme ça. Un roman d’espionnage, en fait. Une comédie. »

« Une comé­die d’espionnage ? Toi ? » Heming­way écla­ta de rire. « Je croyais que tu étais inca­pable d’écrire quelque chose de drôle. Tout ce que tu écris est si… » Il cher­cha le mot. « Si grave. Si lourd de sens. Si catholique. »

« C’est pos­sible. Mais cette fois, j’essaie autre chose. Un homme ordi­naire recru­té par les ser­vices secrets. Un ven­deur d’aspirateurs qui invente des agents et des com­plots pour gagner de l’argent. » Greene but une gor­gée de whis­ky. « Je pense que ça pour­rait être amusant. »

« Amu­sant. » Heming­way répé­ta le mot comme s’il le goû­tait, cher­chant à déter­mi­ner s’il était comes­tible. « L’amusement, c’est sur­fait. Ce qui compte, c’est la véri­té. La véri­té émo­tion­nelle. Faire res­sen­tir au lec­teur ce que les per­son­nages res­sentent. Si tu fais ça, tu n’as pas besoin d’être amu­sant. Tu n’as pas besoin d’être quoi que ce soit d’autre. »

« Et si la véri­té est amu­sante ? Si la vie est une farce ? »

« La vie n’est pas une farce. La vie est une tra­gé­die. » Heming­way se tour­na vers Greene, et pour la pre­mière fois, son expres­sion devint sérieuse. « Tu le sais aus­si bien que moi. Tu as vu ce que j’ai vu. La guerre. La mort. Les hommes qui tuent et les hommes qui meurent. Il n’y a rien de drôle là-dedans. Rien du tout. »

Le silence qui sui­vit fut char­gé de quelque chose que Neville ne com­pre­nait pas tout à fait — une his­toire com­mune, peut-être, ou sim­ple­ment cette recon­nais­sance mutuelle de deux hommes qui avaient tra­ver­sé les mêmes ténèbres et en étaient res­sor­tis différents.

*

Neville aurait vou­lu res­ter invi­sible, conti­nuer à obser­ver depuis sa place sans se faire remar­quer. Mais Heming­way avait d’autres plans.

« Hé, toi ! » L’écrivain s’était tour­né vers lui, le poin­tant du doigt. « Le type silen­cieux au bout du bar. Qu’est-ce que tu fais là, à nous regar­der comme un hibou ? Viens boire avec nous. »

Neville sen­tit le rouge lui mon­ter aux joues. Tous les regards du bar étaient main­te­nant bra­qués sur lui.

« Je… je ne vou­drais pas m’imposer, balbutia-t-il.

« S’imposer ? Per­sonne ne s’impose dans un bar. C’est fait pour ça, les bars — pour que les étran­gers deviennent des amis et que les amis deviennent des ivrognes. » Heming­way fit signe au tabou­ret vide à côté de lui. « Allez, viens. Com­ment tu t’appelles ? »

Neville se leva, s’approcha, s’assit sur le tabou­ret indi­qué. Il se sen­tait comme un éco­lier convo­qué chez le directeur.

« Plun­kett, dit-il. Neville Plunkett. »

« Plun­kett. » Heming­way goû­ta le nom comme il avait goû­té le mot « amu­sant ». « C’est un nom anglais, ça. Tu es anglais ? »

« Oui. »

« Et qu’est-ce que tu fais à La Havane, Plun­kett l’Anglais ? »

« Je… je vends des machines textiles. »

Heming­way le regar­da lon­gue­ment, ses yeux sombres scru­tant son visage avec une inten­si­té décon­cer­tante. Puis il écla­ta de rire.

« Des machines tex­tiles ! C’est la meilleure. Gra­ham, tu entends ça ? Le type vend des machines tex­tiles. » Il se pen­cha vers Neville, bais­sant la voix comme s’il lui confiait un secret. « Tu sais ce que je pense, Plun­kett ? Je pense que tu es un men­teur. Un men­teur de pre­mière classe. Tu ne vends pas plus de machines tex­tiles que moi je vends des aspirateurs. »

Neville ouvrit la bouche pour pro­tes­ter, mais Heming­way leva la main pour l’arrêter.

« Ne te fatigue pas. Je recon­nais un spook quand j’en vois un. J’en ai connu des dizaines, pen­dant la guerre. Des Amé­ri­cains, des Anglais, des Fran­çais. Ils ont tous le même regard — ce regard de type qui observe sans jamais rien dire, qui note tout dans sa tête et qui fait sem­blant d’être quelqu’un d’autre. » Il poin­ta le doigt vers Neville. « Toi, tu as ce regard. Tu l’as depuis que je suis entré dans ce bar. Tu nous observes, Gra­ham et moi, comme si tu pre­nais des notes pour un rapport. »

Greene, qui avait sui­vi l’échange en silence, intervint.

« Ernest a rai­son, mon­sieur Plun­kett. Vous avez le regard. Mais ne vous inquié­tez pas — nous ne vous dénon­ce­rons pas. Les écri­vains et les espions ont beau­coup en com­mun. Nous obser­vons, nous notons, nous fai­sons sem­blant d’être quelqu’un d’autre. La seule dif­fé­rence, c’est que nous, nous publions nos rapports. »

Heming­way rit de nou­veau, but une longue gor­gée de son daiquiri.

« Bien dit, Gra­ham. Bien dit. » Il se tour­na vers Neville. « Alors, Plun­kett l’espion, qu’est-ce que tu observes en ce moment ? Qu’est-ce qui se passe à La Havane qui mérite l’attention des ser­vices secrets britanniques ? »

C’était une ques­tion pié­gée, et Neville le savait. Mais quelque chose — le rhum, peut-être, ou sim­ple­ment la fatigue de men­tir — le pous­sa à répondre avec une hon­nê­te­té qu’il ne se connais­sait pas.

« Un homme est mort, dit-il. Un indus­triel cubain. On dit que c’était une crise car­diaque, mais je ne crois pas que c’en était une. »

Le sou­rire d’Hemingway s’effaça. Son visage devint sérieux, attentif.

« Esté­vez, dit-il. Tu parles d’Estévez. »

« Vous le connaissiez ? »

« Je connais­sais son père. Un brave type. Il m’a ven­du un bateau, il y a vingt ans. Le Pilar — tu as peut-être enten­du par­ler. » Heming­way secoua la tête. « Le fils était dif­fé­rent. Plus dur, plus ambi­tieux. Il jouait avec des gens dan­ge­reux. Lans­ky, Traf­fi­cante, tout ce beau monde. Et puis il y avait les rumeurs… »

« Quelles rumeurs ? »

Heming­way hési­ta, regar­da Greene, puis de nou­veau Neville.

« Les rumeurs disaient qu’il finan­çait les bar­bu­dos. Cas­tro et ses types, dans la Sier­ra Maes­tra. » Il bais­sa la voix. « Si c’est vrai, ça expli­que­rait beau­coup de choses. Batis­ta n’aime pas les gens qui financent ses enne­mis. Et Lans­ky non plus. »

Neville pen­sa à ce qu’il avait lu dans les docu­ments d’Elena. M26J — 50 000 $ — via contact bri­tan­nique. Heming­way avait rai­son. Esté­vez avait joué avec le feu.

« Vous pen­sez que c’est Batis­ta qui l’a fait tuer ? Ou Lansky ? »

Heming­way haus­sa les épaules.

« Je ne pense rien. Je suis écri­vain, pas détec­tive. Mais je vais te dire une chose, Plun­kett… » Il se pen­cha vers lui, et sa voix devint presque un mur­mure. « Dans ce pays, tout le monde tue tout le monde. Le régime tue les rebelles. Les rebelles tuent les infor­ma­teurs. La mafia tue ceux qui ne res­pectent pas les accords. Et les espions… » Il jeta un regard vers Greene. « Les espions tuent ceux qui en savent trop. C’est la loi de la jungle. La seule loi qui compte. »

*

La conver­sa­tion déri­va ensuite vers d’autres sujets — la pêche au gros, le base­ball cubain, les mérites com­pa­rés du rhum Bacardí et du rhum Hava­na Club. Heming­way par­lait sans cesse, racon­tant des his­toires de safa­ris afri­cains et de cor­ri­das espa­gnoles, de guerres et de femmes, de triomphes et de défaites. Greene écou­tait en silence, inter­ve­nant par­fois pour pla­cer une remarque iro­nique qui fai­sait rugir Heming­way de rire ou de colère, selon l’humeur.

Neville, lui, observait.

Il obser­vait la façon dont Heming­way domi­nait l’espace, rem­plis­sant chaque silence de sa voix et de sa pré­sence. Il obser­vait la façon dont Greene res­tait en retrait, éco­no­mi­sant ses mots, lais­sant l’autre s’épuiser comme un boxeur qui attend son moment. Il obser­vait l’étrange dyna­mique entre ces deux hommes — pas de l’amitié, pas vrai­ment, mais quelque chose de plus com­plexe. Du res­pect, peut-être. Ou de la riva­li­té. Ou les deux à la fois.

À un moment, Heming­way se tour­na vers lui.

« Tu sais ce qui ne va pas chez toi, Plunkett ? »

Neville secoua la tête.

« Tu es trop silen­cieux. Tu observes trop. Tu penses trop. » Heming­way vida son énième dai­qui­ri. « Les hommes comme toi, ils passent leur vie à regar­der les autres vivre. Ils prennent des notes, ils font des rap­ports, ils ana­lysent. Mais ils ne vivent pas. Ils ne sautent pas dans l’arène. Ils res­tent dans les gra­dins, à regar­der les tau­reaux et les tore­ros, sans jamais ris­quer leur peau. »

C’était cruel, mais c’était juste. Neville le savait.

« Et qu’est-ce que vous sug­gé­rez ? » demanda-t-il.

« Je sug­gère que tu arrêtes d’observer et que tu com­mences à agir. Que tu prennes des risques. Que tu vives, bon sang, au lieu de te conten­ter de regar­der les autres vivre. » Heming­way posa une main lourde sur son épaule. « Tu veux savoir ce qui est arri­vé à Esté­vez ? Alors trouve celui qui l’a tué. Confronte-le. Fais quelque chose. N’importe quoi, mais quelque chose. Parce que la vie est courte, Plun­kett. Trop courte pour la pas­ser dans les gradins. »

Greene inter­vint, sa voix calme contras­tant avec l’intensité d’Hemingway.

« Ernest a rai­son, dit-il. Sur le fond, du moins. Vous êtes arri­vé à un point où obser­ver ne suf­fit plus. Vous avez des infor­ma­tions. Vous avez des soup­çons. La ques­tion est : qu’allez-vous en faire ? »

Neville regar­da les deux écri­vains — l’un mas­sif et toni­truant, l’autre mince et silen­cieux, mais tous deux le fixant avec la même inten­si­té, la même attente.

« Je vais trou­ver celui qui l’a tué, dit-il. Et je vais le démasquer. »

Heming­way sou­rit — un vrai sou­rire, cette fois, sans iro­nie ni moquerie.

« Bien, dit-il. C’est bien. » Il leva son verre. « À Plun­kett, alors. L’espion qui a déci­dé d’arrêter d’espionner et de com­men­cer à vivre. »

Greene leva le sien.

« À Plunkett. »

Et Neville, levant son dai­qui­ri qu’il avait à peine tou­ché, répéta :

« À Plunkett. »

C’était absurde. C’était ridi­cule. Trois hommes dans un bar, trin­quant à un nom qui ne signi­fiait rien.

Et pour­tant, en ce moment pré­cis, Neville se sen­tit plus vivant qu’il ne l’avait été depuis des années. 

CHA­PITRE XIV

Lun­di 25 novembre 1957

 

La révé­la­tion vint par hasard, comme viennent sou­vent les révé­la­tions — non pas dans un éclair de génie, mais dans un moment d’inattention, quand l’esprit cesse de cher­cher et que la véri­té, enfin, consent à se montrer.

Neville était à l’ambassade, dans son bureau-pla­card, à trier des papiers sans impor­tance. Il fai­sait cela machi­na­le­ment, l’esprit ailleurs, res­sas­sant ce qu’Hemingway lui avait dit la veille — arrête d’observer et com­mence à agir — quand son regard tom­ba sur une photographie.

C’était une pho­to de groupe, prise lors d’une récep­tion offi­cielle quelques mois plus tôt. L’ambassadeur au centre, entou­ré de son per­son­nel, devant le por­trait de Sa Majes­té. Neville se sou­ve­nait vague­ment de cette récep­tion — il y avait assis­té, comme tout le monde, debout dans un coin avec un verre de sher­ry tiède, comp­tant les minutes jusqu’à ce qu’il puisse s’éclipser.

Il regar­da les visages. L’ambassadeur, sou­riant de son sou­rire diplo­ma­tique. L’attaché mili­taire, raide comme un piquet. Le pre­mier secré­taire, le deuxième secré­taire, l’attaché cultu­rel. Et là, au bord du cadre, presque cou­pé par le photographe…

Un homme de taille moyenne. Cos­tume gris. Visage ordinaire.

Le cœur de Neville s’arrêta.

Il connais­sait ce visage. Il le croi­sait dans les cou­loirs depuis quatre ans. Il lui disait bon­jour, par­fois, d’un hoche­ment de tête, sans jamais vrai­ment le regar­der. Un visage qu’on oubliait aus­si­tôt après l’avoir vu. Un visage sans traits particuliers.

Le visage de l’homme à l’enveloppe.

*

Il s’appelait Nigel Bla­ck­wood. Atta­ché com­mer­cial adjoint — le même titre que Neville, la même cou­ver­ture. Son bureau était au bout du cou­loir, deux portes après les toi­lettes, dans une pièce encore plus petite que celle de Neville. Ils ne s’étaient jamais vrai­ment par­lé — quelques mots en pas­sant, des bana­li­tés sur le temps ou le tra­fic — mais Neville savait qui il était. Tout le monde à l’ambassade savait qui il était, même si per­sonne n’en parlait.

Bla­ck­wood était l’homme des basses œuvres. Celui qu’on envoyait quand il fal­lait faire des choses que les autres ne vou­laient pas faire. Recru­te­ment d’informateurs, trans­mis­sion de fonds, opé­ra­tions dis­crètes. Il était arri­vé à La Havane trois ans plus tôt, quelques mois avant Neville, et depuis, il menait sa vie dans l’ombre, croi­sant les autres employés sans jamais s’attarder, dis­pa­rais­sant pen­dant des jours sans que per­sonne ne pose de questions.

Un fan­tôme. C’était le mot que Neville avait employé pour décrire l’homme à l’enveloppe. Et c’était exac­te­ment ce qu’était Bla­ck­wood — un fan­tôme qui tra­ver­sait les cou­loirs de l’ambassade sans lais­ser de traces.

Neville regar­da la pho­to­gra­phie, puis la repo­sa sur son bureau. Ses mains tremblaient.

Il avait trou­vé l’assassin.

*

Il pas­sa le reste de la mati­née à réflé­chir. Que faire main­te­nant ? Confron­ter Bla­ck­wood direc­te­ment ? C’était dan­ge­reux — un homme capable de tuer de sang-froid ne recu­le­rait pas devant un obs­tacle sup­plé­men­taire. Pré­ve­nir Londres ? Mais qui, à Londres, l’écouterait ? Ses rap­ports n’étaient jamais lus. Ses aver­tis­se­ments seraient igno­rés, clas­sés, oubliés.

Et puis il y avait une autre pos­si­bi­li­té — une pos­si­bi­li­té qu’il n’osait pas for­mu­ler, même pour lui-même. Si Bla­ck­wood avait tué Esté­vez, c’était sur ordre. Quelqu’un, à Londres ou ailleurs, avait déci­dé que l’informateur était deve­nu trop dan­ge­reux et qu’il fal­lait l’éliminer. Bla­ck­wood n’était que l’exécutant. Le vrai res­pon­sable était ailleurs — dans un bureau du MI6, peut-être, ou plus haut encore, dans ces sphères du pou­voir où les déci­sions de vie et de mort se pre­naient autour d’une tasse de thé.

Dénon­cer Bla­ck­wood, c’était s’attaquer au sys­tème tout entier. Et le sys­tème n’aimait pas qu’on s’attaque à lui.

Neville se leva, fit les cent pas dans son bureau minus­cule. Trois pas dans un sens, trois pas dans l’autre. Il pen­sait à ce qu’Hemingway avait dit — fais quelque chose, n’importe quoi, mais quelque chose. Il pen­sait à Ele­na et à son ser­ment — nous allons le trou­ver et lui faire payer. Il pen­sait à Esté­vez, mort dans sa suite du Nacio­nal, une marque de piqûre sur le cou.

Et il prit sa décision.

Il allait confron­ter Bla­ck­wood. Pas pour l’arrêter — il n’en avait pas le pou­voir — mais pour savoir. Pour com­prendre. Pour entendre de sa bouche ce qui s’était pas­sé et pourquoi.

Et ensuite, il aviserait.

*

Il trou­va Bla­ck­wood à la can­tine, à l’heure du déjeu­ner. L’homme man­geait seul, comme tou­jours, à une table près de la fenêtre, un sand­wich devant lui et un jour­nal ouvert qu’il ne lisait pas vrai­ment. Neville s’approcha, son pla­teau à la main, et s’assit en face de lui sans y avoir été invité.

Bla­ck­wood leva les yeux. Son visage — ce visage ordi­naire, ce visage qu’on oubliait — ne tra­hit aucune surprise.

« Plun­kett, dit-il. C’est rare de te voir à la cantine. »

« Je peux m’asseoir ? »

« Tu es déjà assis. »

C’était vrai. Neville posa son pla­teau, regar­da son sand­wich sans le tou­cher. Son cœur bat­tait si fort qu’il était sûr que Bla­ck­wood pou­vait l’entendre.

« Je vou­lais te par­ler de quelque chose », dit-il.

« De quoi ? »

« De Rei­nal­do Estévez. »

Le silence qui sui­vit fut bref — une frac­tion de seconde, peut-être — mais Neville le remar­qua. Une imper­cep­tible ten­sion dans les épaules de Bla­ck­wood, un léger plis­se­ment des yeux. Puis le masque se remit en place, et l’homme haus­sa les épaules avec une indif­fé­rence par­fai­te­ment simulée.

« L’industriel ? Celui qui est mort au Nacio­nal ? Qu’est-ce que tu veux savoir ? »

« Je veux savoir pour­quoi tu l’as tué. »

Les mots étaient sor­tis avant que Neville ait eu le temps de les rete­nir. Trop directs, trop bru­taux. Il aurait dû tour­ner autour du pot, poser des ques­tions ano­dines, cher­cher une faille. Au lieu de quoi il avait abat­tu ses cartes d’un coup, comme un joueur de poker ama­teur qui ne sait pas bluffer.

Bla­ck­wood le regar­da lon­gue­ment. Ses yeux — des yeux gris, froids, sans expres­sion — sem­blaient le radio­gra­phier, cher­chant à déter­mi­ner ce qu’il savait vrai­ment et ce qu’il devi­nait seulement.

« Tu es fou, dit-il fina­le­ment. Ou ivre. Ou les deux. »

« Je t’ai vu, Bla­ck­wood. Le soir avant sa mort. Sur la ter­rasse du Nacio­nal. Tu lui as remis une enve­loppe. Et le len­de­main matin, il était mort. »

« Tu m’as vu ? » Bla­ck­wood eut un rire bref, sans humour. « Tu m’as vu, toi ? Le type qui passe ses soi­rées seul au bar, à boire des dai­qui­ris et à regar­der le pla­fond ? Le type dont tout le monde dit qu’il ne remarque jamais rien ? »

« Cette fois, j’ai remarqué. »

Bla­ck­wood repous­sa son sand­wich, croi­sa les mains sur la table. Quand il par­la de nou­veau, sa voix avait chan­gé — plus basse, plus dure, débar­ras­sée de toute prétention.

« Admet­tons que tu aies vu quelque chose. Admet­tons que tu aies vu un homme remettre une enve­loppe à un autre homme. Qu’est-ce que ça prouve ? Rien. Des gens échangent des enve­loppes tous les jours. C’est comme ça que le monde fonctionne. »

« L’enveloppe conte­nait quoi ? Des ins­truc­tions ? Un der­nier paie­ment ? Ou le poi­son qui l’a tué ? »

Le visage de Bla­ck­wood se durcit.

« Tu ne sais pas de quoi tu parles, Plun­kett. Tu ne sais pas dans quoi tu mets les pieds. »

« Alors explique-moi. »

« Il n’y a rien à expli­quer. Esté­vez est mort d’une crise car­diaque. C’est ce que dit le cer­ti­fi­cat de décès. C’est ce que dit la police. C’est ce que tout le monde croit. Et c’est ce que tu devrais croire aus­si, si tu sais ce qui est bon pour toi. »

« Le méde­cin légiste a trou­vé une marque de piqûre sur son cou. Une injec­tion. Quelqu’un l’a aidé à mourir. »

Pour la pre­mière fois, quelque chose pas­sa dans les yeux de Bla­ck­wood — pas de la peur, mais quelque chose qui y res­sem­blait. De la sur­prise, peut-être. Ou de l’inquiétude.

« Le méde­cin t’a parlé ? »

« Oui. »

« Qu’est-ce qu’il t’a dit d’autre ? »

« Qu’un homme est venu le voir après l’autopsie. Un homme de taille moyenne, cos­tume gris, visage ordi­naire. Un homme qui lui a fait com­prendre que le cer­ti­fi­cat de décès devait men­tion­ner une crise car­diaque, et rien d’autre. » Neville se pen­cha en avant. « C’était toi, Bla­ck­wood. Je sais que c’était toi. »

Le silence qui sui­vit fut long, pesant. Bla­ck­wood regar­dait Neville avec une expres­sion indé­chif­frable — de la haine, peut-être, ou du mépris, ou sim­ple­ment le cal­cul froid d’un homme qui éva­lue ses options.

Puis il dit, d’une voix très basse :

« Tu es un imbé­cile, Plun­kett. Un imbé­cile qui ne com­prend rien à rien. »

« Alors éclaire-moi. »

Bla­ck­wood secoua la tête.

« Pas ici. Pas main­te­nant. » Il regar­da autour de lui — la can­tine était presque vide, mais quelques employés déjeu­naient encore à d’autres tables. « Ce soir. Huit heures. Sur le Malecón, près du monu­ment aux vic­times du Maine. Tu connais l’endroit ? »

Neville hocha la tête.

« J’y serai. »

« Viens seul. Et ne parle à per­sonne de cette conver­sa­tion. À per­sonne. Tu m’as compris ? »

« J’ai compris. »

Bla­ck­wood se leva, prit son plateau.

« Ce soir, alors. Et Plun­kett… » Il s’arrêta, le regar­da une der­nière fois. « Tu aurais dû res­ter dans ton coin à boire tes dai­qui­ris. Tu aurais été plus heureux. »

Il s’éloigna vers la sor­tie, lais­sant Neville seul avec son sand­wich intact et le poids de ce qu’il venait de faire.

*

L’après-midi pas­sa avec une len­teur insup­por­table. Neville res­ta dans son bureau, inca­pable de tra­vailler, inca­pable de pen­ser à autre chose qu’au ren­dez-vous du soir. Il avait peur — une peur froide, ration­nelle, qui lui disait qu’il com­met­tait une erreur. Bla­ck­wood était un tueur. Un pro­fes­sion­nel. Aller le ren­con­trer seul, la nuit, dans un endroit iso­lé, c’était se jeter dans la gueule du loup.

Mais il n’avait pas le choix. S’il vou­lait la véri­té, c’était le seul moyen de l’obtenir.

À six heures, il quit­ta l’ambassade et ren­tra au Nacio­nal. Il mon­ta dans sa chambre, se chan­gea, redes­cen­dit au bar. Il com­man­da un dai­qui­ri qu’il ne but pas, regar­da l’heure toutes les cinq minutes.

À sept heures et demie, il se leva et sortit.

Le Malecón était désert à cette heure — les pro­me­neurs du soir n’étaient pas encore arri­vés, et les der­niers bai­gneurs avaient quit­té les rochers depuis long­temps. Neville mar­cha le long du mur de pierre, sen­tant le vent de la mer sur son visage, écou­tant le bruit des vagues qui se bri­saient en contrebas.

Le monu­ment aux vic­times du Maine se dres­sait à l’entrée du port, là où le Malecón rejoi­gnait le Pra­do. C’était une colonne de marbre sur­mon­tée d’un aigle amé­ri­cain, éri­gée en mémoire des marins morts dans l’explosion du cui­ras­sé Maine en 1898 — l’incident qui avait déclen­ché la guerre his­pa­no-amé­ri­caine et fait de Cuba une qua­si-colo­nie des États-Unis. Un sym­bole, pen­sa Neville, de tout ce qui n’allait pas dans ce pays — l’ingérence étran­gère, les men­songes offi­ciels, les morts dont per­sonne ne connais­sait vrai­ment les causes.

Il s’arrêta au pied du monu­ment, regar­da autour de lui. Per­sonne. Il était huit heures moins cinq.

Il atten­dit.

*

Bla­ck­wood arri­va à huit heures pré­cises, sur­gis­sant de l’ombre comme s’il s’y était maté­ria­li­sé. Il por­tait un imper­méable sombre, mal­gré la cha­leur, et ses mains étaient enfon­cées dans ses poches.

« Tu es venu seul, dit-il. C’est bien. »

« Tu m’avais dit de venir seul. »

« Et tu obéis tou­jours aux ordres ? » Bla­ck­wood eut un sou­rire mince. « C’est ton pro­blème, Plun­kett. Tu obéis. Tu fais ce qu’on te dit. Tu ne poses pas de ques­tions. Sauf que main­te­nant, pour une rai­son que je ne com­prends pas, tu as déci­dé de poser des ques­tions. Et ça, c’est dan­ge­reux. Pour toi. Pour moi. Pour tout le monde. »

« Je veux savoir ce qui s’est pas­sé. Je veux savoir pour­quoi Esté­vez est mort. »

Bla­ck­wood res­ta silen­cieux un moment, regar­dant la mer. Les vagues se bri­saient contre les rochers, pro­je­tant des gerbes d’écume qui brillaient dans la lumière des réverbères.

« Esté­vez était un infor­ma­teur, dit-il fina­le­ment. Tu l’avais devi­né, je sup­pose. Il tra­vaillait pour nous depuis cinq ans. Il nous don­nait des infor­ma­tions sur le régime, sur la mafia, sur les rebelles. Des infor­ma­tions pré­cieuses. Des infor­ma­tions qui valaient de l’or. »

« Alors pour­quoi l’avoir tué ? »

« Parce qu’il est deve­nu incon­trô­lable. » Bla­ck­wood se tour­na vers Neville, et dans la lumière des réver­bères, son visage sem­blait plus dur, plus froid que jamais. « Esté­vez avait ses propres pro­jets. Il ne se conten­tait pas de nous don­ner des infor­ma­tions — il en don­nait aus­si aux Amé­ri­cains. Et aux rebelles. Il jouait sur tous les tableaux, croyant qu’il pour­rait s’en tirer. Il avait tort. »

« Les Amé­ri­cains ? La CIA ? »

« Beau­mont et ses amis. Ils avaient recru­té Esté­vez de leur côté, sans nous le dire. Un infor­ma­teur double — peut-être triple, si l’on compte les rebelles. Un homme qui ven­dait les mêmes infor­ma­tions à tout le monde, en empo­chant l’argent de chaque côté. »

Neville pen­sa à ce que Beau­mont lui avait dit — qu’Estévez était sur leur radar, qu’ils le sur­veillaient. Tout pre­nait sens main­te­nant. Esté­vez n’était pas seule­ment un infor­ma­teur bri­tan­nique — c’était un agent mul­tiple, un homme qui avait cru pou­voir jouer avec tout le monde.

« Et quand vous l’avez découvert… »

« On a déci­dé qu’il fal­lait mettre fin à l’opération. » Bla­ck­wood haus­sa les épaules, comme s’il par­lait d’une déci­sion admi­nis­tra­tive sans impor­tance. « Esté­vez en savait trop. Sur nous, sur les Amé­ri­cains, sur tout. S’il avait été pris par le régime — ou par Lans­ky, qui com­men­çait à avoir des soup­çons — il aurait par­lé. Il aurait tout révé­lé. On ne pou­vait pas prendre ce risque. »

« Alors tu l’as tué. »

« J’ai fait ce qu’on m’a deman­dé de faire. Ce que Londres m’a ordon­né de faire. » Bla­ck­wood sor­tit les mains de ses poches. Elles étaient vides — pas d’arme, pas de menace visible. « Je ne suis pas un monstre, Plun­kett. Je suis un pro­fes­sion­nel. Je fais mon tra­vail. Et par­fois, mon tra­vail consiste à éli­mi­ner des pro­blèmes. Esté­vez était un pro­blème. Je l’ai éli­mi­né. Fin de l’histoire. »

« Et le méde­cin légiste ? Et la fille d’Estévez ? Et tous ceux qui posent des ques­tions ? Tu vas les éli­mi­ner aussi ? »

Bla­ck­wood secoua la tête.

« Le méde­cin a com­pris. Il se tai­ra. La fille… elle fini­ra par aban­don­ner. Les gens aban­donnent tou­jours. » Il regar­da Neville droit dans les yeux. « La ques­tion, c’est toi. Qu’est-ce que tu vas faire main­te­nant que tu sais ? »

C’était la vraie ques­tion. Celle que Neville se posait depuis le début.

« Je ne sais pas, dit-il hon­nê­te­ment. Je ne sais pas ce que je vais faire. »

« Alors laisse-moi te don­ner un conseil. » Bla­ck­wood s’approcha d’un pas, et sa voix devint presque douce — la dou­ceur d’un ser­pent qui s’apprête à mordre. « Oublie tout ça. Retourne à ton bar, à tes dai­qui­ris, à tes rap­ports que per­sonne ne lit. Fais comme si cette conver­sa­tion n’avait jamais eu lieu. C’est la meilleure chose que tu puisses faire. Pour toi. Pour tout le monde. »

« Et si je refuse ? »

Bla­ck­wood sou­rit — un sou­rire qui n’avait rien d’amical.

« Alors tu auras des pro­blèmes. Le genre de pro­blèmes dont on ne se remet pas. » Il recu­la d’un pas. « Réflé­chis, Plun­kett. Réflé­chis bien. Tu as jusqu’à demain pour prendre ta déci­sion. Après… » Il lais­sa la phrase en sus­pens, char­gée de menace.

Puis il se retour­na et s’éloigna dans la nuit, sa sil­houette dis­pa­rais­sant dans l’ombre comme elle en avait surgi.

Neville res­ta seul au pied du monu­ment, le vent de la mer fouet­tant son visage, le bruit des vagues cou­vrant le bat­te­ment de son cœur.

Il avait la véri­té main­te­nant. Il savait qui avait tué Esté­vez, et pourquoi.

La ques­tion était : qu’allait-il en faire ? 

CHA­PITRE XV

Mar­di 26 novembre 1957

Greene fai­sait ses valises quand Neville frap­pa à la porte de sa chambre.

« Entrez, c’est ouvert. »

Neville pous­sa la porte. La chambre de Greene était plus grande que la sienne — une suite junior, avec un salon et une vue sur les jar­dins — mais tout aus­si imper­son­nelle. Une valise ouverte sur le lit, des che­mises pliées, des livres empi­lés sur la table de nuit. L’écrivain était en bras de che­mise, une ciga­rette au coin des lèvres, pliant métho­di­que­ment ses vête­ments comme s’il s’agissait d’un rituel ancien.

« Plun­kett, dit-il sans lever les yeux. J’espérais vous voir avant de par­tir. Asseyez-vous. »

Neville s’assit dans un fau­teuil près de la fenêtre. Dehors, le soleil de novembre bai­gnait les pal­miers d’une lumière dorée, cette lumière qui lui avait sem­blé si mélan­co­lique le pre­mier jour et qui lui parais­sait main­te­nant presque cruelle.

« Vous par­tez aujourd’hui ? »

« Ce soir. Le vol de la Pan Am pour Mia­mi, et de là, Londres. » Greene posa une che­mise dans la valise, en prit une autre. « J’ai ce qu’il me faut pour mon roman. Les lieux, l’atmosphère, les per­son­nages. Il ne me reste plus qu’à écrire — ce qui est tou­jours la par­tie la plus difficile. »

« Votre ven­deur d’aspirateurs. »

« Oui. Mon ven­deur d’aspirateurs. » Greene sou­rit — ce sou­rire fati­gué qui était sa marque de fabrique. « Je vais l’appeler Wor­mold, je crois. James Wor­mold. Un homme ordi­naire pris dans des cir­cons­tances extra­or­di­naires. Un homme qui invente des agents et des com­plots parce que per­sonne ne véri­fie jamais rien. » Il regar­da Neville. « Vous avez été une ins­pi­ra­tion, vous savez. Pas pour Wor­mold — il sera dif­fé­rent de vous. Mais pour l’atmosphère. Cette sen­sa­tion d’être un étran­ger dans un monde qu’on ne com­prend pas. Cette soli­tude des espions de second rang, oubliés par leurs maîtres, igno­rés par leurs cibles. J’espère avoir réus­si à la capturer. »

Neville ne savait pas s’il devait se sen­tir flat­té ou insul­té. Il déci­da de ne rien res­sen­tir du tout.

« J’ai décou­vert qui a tué Esté­vez », dit-il.

Greene s’arrêta de plier, leva les yeux.

« Vrai­ment ? »

« Un de mes col­lègues. Un homme de l’ambassade. Il s’appelle Bla­ck­wood. Nigel Blackwood. »

Le visage de Greene ne tra­hit aucune sur­prise. Peut-être l’avait-il devi­né depuis le début. Peut-être savait-il des choses qu’il n’avait jamais dites.

« Et qu’allez-vous faire ? »

C’était la ques­tion que tout le monde lui posait. La ques­tion qu’il se posait lui-même depuis la nuit der­nière, quand il était ren­tré du Malecón et qu’il s’était assis sur son lit, dans le noir, à regar­der les lumières de La Havane par la fenêtre.

« Je ne sais pas, dit-il. Bla­ck­wood m’a don­né jusqu’à aujourd’hui pour déci­der. Si je me tais, je peux conti­nuer à vivre comme avant. Si je parle… »

« Si vous par­lez, vous aurez des ennuis. »

« Oui. »

Greene refer­ma sa valise, s’assit sur le bord du lit, face à Neville.

« Vous savez ce que je pense, Plun­kett ? Je pense que vous avez déjà pris votre déci­sion. Vous l’avez prise au moment où vous avez com­men­cé à poser des ques­tions. Vous l’avez prise quand vous avez refu­sé de suivre les bons conseils qu’on vous don­nait. Vous l’avez prise hier soir, sur le Malecón, quand vous avez écou­té Bla­ck­wood vous expli­quer pour­quoi il avait tué un homme et que vous n’avez pas détour­né les yeux. »

« Quelle décision ? »

« De ne pas vous taire. De ne pas oublier. De faire quelque chose — même si vous ne savez pas encore quoi. » Greene allu­ma une nou­velle ciga­rette. « Le pro­blème avec la véri­té, c’est qu’une fois qu’on la connaît, on ne peut plus faire sem­blant de l’ignorer. Elle est là, en vous, et elle vous ronge de l’intérieur si vous essayez de la gar­der pour vous. La seule façon de s’en libé­rer, c’est de la dire. De la par­ta­ger. De la rendre publique, d’une façon ou d’une autre. »

« Mais à qui ? Qui m’écoutera ? »

Greene sou­rit de nouveau.

« Écri­vez, Plunkett. »

« Par­don ? »

« Écri­vez. Pas un rap­port — per­sonne ne lit vos rap­ports. Écri­vez autre chose. Un récit. Un témoi­gnage. L’histoire de ce que vous avez vu et de ce que vous avez appris. » Il se pen­cha vers Neville. « Vous êtes un témoin, Plun­kett. C’est ce que je vous ai dit dès le début. Les témoins ont un rôle — ils racontent ce qu’ils ont vu. Ils portent témoi­gnage. C’est la seule chose qu’on leur demande, et c’est la chose la plus impor­tante du monde. »

« Mais qui lira ce que j’écris ? »

« Peut-être per­sonne. Peut-être quelqu’un. Peut-être que dans dix ans, dans vingt ans, quelqu’un tom­be­ra sur votre récit et com­pren­dra ce qui s’est pas­sé ici, en novembre 1957, dans un hôtel de La Havane. » Greene se leva, alla vers la fenêtre, regar­da les jar­dins. « Les empires s’effondrent, Plun­kett. Les régimes tombent. Ce qui semble éter­nel aujourd’hui sera pous­sière demain. Mais les mots res­tent. Les témoi­gnages res­tent. C’est la seule forme d’immortalité à laquelle nous pou­vons pré­tendre — lais­ser une trace, aus­si petite soit-elle, de notre pas­sage sur cette terre. »

Neville res­ta silen­cieux un long moment. Il pen­sait à son car­net de cuir fati­gué, à ses pages presque vides, à ce poème inache­vé sur la cou­leur de la mer des Caraïbes qu’il ne fini­rait jamais. Il pen­sait à tous les rap­ports qu’il avait écrits et que per­sonne n’avait lus, à toutes les obser­va­tions qu’il avait faites et qui n’avaient ser­vi à rien.

Et puis il pen­sa à autre chose. À Ele­na et à son ser­ment. À Connie et à sa peur. À Nata­sha et à ses his­toires d’exil. À Bebo et à sa musique. À tous ces gens qui lui avaient par­lé, qui lui avaient fait confiance, qui avaient par­ta­gé avec lui des frag­ments de vérité.

Il leur devait quelque chose. Il devait leur don­ner une voix.

« D’accord, dit-il. J’écrirai. »

Greene hocha la tête, comme s’il s’y était attendu.

« Bien. C’est bien. » Il retour­na vers sa valise, la fer­ma défi­ni­ti­ve­ment. « Une der­nière chose, Plun­kett. Quand vous écri­rez, n’essayez pas de faire de la lit­té­ra­ture. N’essayez pas d’être pro­fond ou élé­gant ou quoi que ce soit d’autre. Conten­tez-vous de racon­ter ce que vous avez vu. La véri­té brute, sans fio­ri­tures. C’est ce qu’il y a de plus dif­fi­cile à écrire, et c’est ce qu’il y a de plus important. »

Il ten­dit la main. Neville la serra.

« Mer­ci, dit-il. Pour tout. »

« Ne me remer­ciez pas. Je n’ai rien fait. » Greene sou­rit une der­nière fois. « Pre­nez soin de vous, Plun­kett. Et méfiez-vous de Bla­ck­wood. Les hommes comme lui n’oublient jamais. »

*

Neville quit­ta la chambre de Greene et redes­cen­dit au bar. Il était midi pas­sé, et la salle était presque vide — quelques clients attar­dés, des ser­veurs qui dres­saient les tables pour le déjeu­ner. Don Bebo essuyait des verres der­rière le comp­toir, comme toujours.

Neville s’assit à sa place habi­tuelle — la der­nière à gauche, celle qui don­nait sur les jar­dins. Il ne com­man­da pas de dai­qui­ri. Il sor­tit de sa poche son car­net de cuir fati­gué, l’ouvrit à une page vierge, et res­ta un moment immo­bile, le sty­lo en l’air.

Par où commencer ?

Il pen­sa à Greene et à son conseil. La véri­té brute, sans fio­ri­tures. Il pen­sa à Esté­vez, à l’enveloppe, à l’homme en gris qui n’était plus un incon­nu. Il pen­sa à tout ce qu’il avait vu et enten­du depuis deux semaines, à toutes les pièces du puzzle qui s’étaient assem­blées une à une.

Et puis il com­men­ça à écrire.

Neville Plun­kett occu­pait tou­jours la même place au bar du Nacio­nal — la der­nière à gauche, celle qui don­nait sur les jar­dins et per­met­tait d’observer le va-et-vient du hall sans en avoir l’air…

*

Il écri­vit toute l’après-midi, toute la soi­rée, toute la nuit. Les mots venaient comme ils n’étaient jamais venus — pas les mots pru­dents et vides de ses rap­ports, mais des mots vrais, des mots qui disaient ce qu’il avait vu et ce qu’il avait res­sen­ti. Il écri­vit sur Esté­vez et sur l’enveloppe, sur Greene et sur Heming­way, sur Ele­na et sur Connie, sur Nata­sha et sur Bebo. Il écri­vit sur Bla­ck­wood et sur le Malecón, sur la peur et sur le cou­rage, sur ce que c’était que de vivre dans un monde où les hommes tuaient d’autres hommes et où per­sonne ne posait de questions.

Il écri­vit jusqu’à ce que le soleil se lève sur La Havane, jusqu’à ce que son car­net soit plein, jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien à dire.

Et quand il eut fini, il se sen­tit — pour la pre­mière fois depuis des années — en paix.

*

Le len­de­main matin, il alla voir Ele­na. Il lui racon­ta tout — sa conver­sa­tion avec Bla­ck­wood, ce qu’il avait appris, ce qu’il avait déci­dé de faire. Elle l’écouta en silence, ses yeux noirs fixés sur lui, sans l’interrompre.

Quand il eut fini, elle dit :

« Et maintenant ? »

« Main­te­nant, je retourne à ma vie. À mes rap­ports, à mes dai­qui­ris, à mon bureau sans fenêtre. Mais je garde ce que j’ai écrit. Et un jour, quand le moment sera venu, je le don­ne­rai à quelqu’un qui sau­ra quoi en faire. »

« Et Blackwood ? »

« Bla­ck­wood ne sait pas que j’ai écrit. Il pense que je me suis tu, que j’ai choi­si la faci­li­té. C’est ce que je veux qu’il croie. »

Ele­na hocha la tête lentement.

« Vous êtes plus cou­ra­geux que vous ne le pen­sez, mon­sieur Plunkett. »

« Non. Je suis juste un homme qui a vu quelque chose et qui n’a pas pu l’oublier. »

Elle se leva, s’approcha de lui, posa une main sur son épaule.

« Mer­ci, dit-elle. Pour ce que vous avez fait. Pour mon père. »

« Je n’ai rien fait. Je n’ai trou­vé per­sonne à punir, per­sonne à arrê­ter. Bla­ck­wood est tou­jours libre. Les hommes qui ont ordon­né la mort de votre père sont tou­jours à leurs postes. Rien n’a changé. »

« Si, dit-elle. Quelque chose a chan­gé. Vous savez la véri­té. Et moi aus­si. Et un jour, d’autres sau­ront. C’est tout ce qu’on peut deman­der, par­fois. Que la véri­té survive. »

Elle l’embrassa sur la joue — un bai­ser léger, presque fra­ter­nel — et le rac­com­pa­gna jusqu’à la porte.

« Adieu, mon­sieur Plunkett. »

« Adieu, madame de Villaverde. »

Et il sor­tit, sachant qu’il ne la rever­rait pro­ba­ble­ment jamais.

*

Ce soir-là, Neville Plun­kett retour­na au bar du Nacio­nal. Il s’assit à sa place habi­tuelle, com­man­da un dai­qui­ri à Don Bebo, et regar­da la lumière du cré­pus­cule des­cendre sur les jardins.

Rien n’avait chan­gé. Les Amé­ri­cains par­laient trop fort, les Cubains dan­saient le cha-cha-cha, les ser­veurs cir­cu­laient avec leurs pla­teaux d’argent. Le même orchestre jouait les mêmes mélo­dies, les mêmes couples s’embrassaient dans les coins sombres, la même vie conti­nuait comme si rien ne s’était passé.

Et pour­tant, tout avait changé.

Neville but son dai­qui­ri len­te­ment, savou­rant le goût du rhum et du citron vert. Il pen­sa à Greene, qui devait être dans l’avion main­te­nant, quelque part au-des­sus de l’Atlantique. Il pen­sa à Heming­way, dans sa fin­ca, lut­tant avec son livre sur Paris. Il pen­sa à Ele­na, qui repar­ti­rait bien­tôt pour Washing­ton, empor­tant avec elle le sou­ve­nir de son père.

Et il pen­sa à lui-même — à l’homme qu’il avait été, et à l’homme qu’il était devenu.

Il n’était plus le même. Quelque chose s’était bri­sé en lui, ou peut-être quelque chose s’était répa­ré — il n’aurait su dire lequel. Il avait vu des choses qu’il n’aurait pas dû voir, posé des ques­tions qu’il n’aurait pas dû poser, appris des véri­tés qu’il n’aurait pas dû apprendre. Et il avait survécu.

C’était déjà quelque chose.

Il sor­tit son car­net — un nou­veau car­net, ache­té le matin même — et l’ouvrit à la pre­mière page. Il n’écrirait plus de rap­ports. Il n’écrirait plus de mémos que per­sonne ne lirait. Il écri­rait autre chose — des notes, des obser­va­tions, des frag­ments de véri­té qu’il assem­ble­rait peu à peu, comme les pièces d’un puzzle.

Un jour, peut-être, quelqu’un lirait ce qu’il avait écrit. Un jour, peut-être, la véri­té sur Esté­vez serait connue.

En atten­dant, Neville Plun­kett conti­nue­rait à faire ce qu’il fai­sait de mieux : obser­ver. Écou­ter. Témoigner.

C’était sa façon à lui d’être vivant.

ÉPI­LOGUE

 Jan­vier 1959

La révo­lu­tion triom­pha le pre­mier jour de l’année.

Neville apprit la nou­velle par la radio, dans sa chambre du Nacio­nal, alors que les cloches de minuit son­naient encore. Batis­ta avait fui dans la nuit, empor­tant ce qu’il pou­vait de sa for­tune. Les rebelles de Cas­tro des­cen­daient de la Sier­ra Maes­tra, accueillis en héros par une foule en délire. Cuba était libre — du moins, c’est ce qu’on disait.

Dans les jours qui sui­virent, tout chan­gea. Les casi­nos fer­mèrent. Les mafieux s’enfuirent vers Mia­mi. Les por­traits de Batis­ta furent arra­chés des murs et brû­lés sur les places publiques. Un monde s’effondrait, et un autre nais­sait — chao­tique, incer­tain, plein de pro­messes et de menaces.

Le Nacio­nal fut réqui­si­tion­né. Les clients furent priés de par­tir, les employés congé­diés ou réaf­fec­tés. Neville fit ses valises — il n’avait pas grand-chose, après tout, juste quelques vête­ments et ses car­nets — et quit­ta l’hôtel qui avait été sa mai­son pen­dant près de cinq ans.

Dans le hall, au moment de par­tir, il croi­sa Don Bebo. Le vieux bar­man por­tait un bras­sard rouge et blanc — les cou­leurs du Mou­ve­ment du 26 Juillet — et sou­riait pour la pre­mière fois depuis que Neville le connaissait.

« Vous par­tez, señor Plunkett ? »

« Je pars. L’ambassade ferme. On me rap­pelle à Londres. »

« C’est peut-être mieux ain­si. » Don Bebo lui ser­ra la main. « Cuba va chan­ger. Tout va chan­ger. Les gens comme vous… » Il cher­cha ses mots. « Les gens comme vous n’ont plus leur place ici. »

C’était vrai. Le monde des espions et des infor­ma­teurs, des enve­loppes échan­gées dans l’ombre et des assas­si­nats maquillés en crises car­diaques — ce monde-là était fini. Un autre com­men­ce­rait, avec ses propres secrets et ses propres men­songes, mais ce ne serait plus le même.

« Et Bla­ck­wood ? » deman­da Neville. « Vous savez ce qu’il est devenu ? »

Don Bebo secoua la tête.

« Dis­pa­ru. Comme tous les autres. Par­ti avec les der­niers avions, pro­ba­ble­ment. Les fan­tômes s’évanouissent quand la lumière arrive. »

Neville hocha la tête. C’était logique. Bla­ck­wood avait dû sen­tir le vent tour­ner bien avant les autres. Les hommes comme lui savaient tou­jours quand partir.

Il sor­tit du Nacio­nal une der­nière fois, tra­ver­sa les jar­dins où il avait vu Esté­vez rece­voir l’enveloppe fatale, des­cen­dit vers le Malecón où la foule célé­brait encore la vic­toire de la révo­lu­tion. Des dra­peaux cubains flot­taient par­tout, des gens s’embrassaient, des enfants cou­raient en criant des slo­gans qu’ils ne com­pre­naient pas.

Un monde finis­sait. Un autre commençait.

Et Neville Plun­kett, l’espion inutile, le témoin silen­cieux, s’en allait sans que per­sonne le remarque — exac­te­ment comme il était arri­vé, cinq ans plus tôt, avec sa valise et ses illusions.

*

Des années plus tard — beau­coup d’années plus tard — quelqu’un trou­ve­rait ses car­nets. Dans une malle, au fond d’un gre­nier, à Shrews­bu­ry ou peut-être à Londres. Des pages jau­nies, cou­vertes d’une écri­ture ser­rée, racon­tant l’histoire d’un homme ordi­naire dans une époque extraordinaire.

L’histoire d’un témoin qui avait vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir.

L’histoire d’un espion qui n’avait jamais espion­né per­sonne, mais qui avait fini par décou­vrir la vérité.

L’histoire de Neville Plun­kett, l’espion de trop — qui, pour une fois dans sa vie, avait été utile à quelque chose.

FIN

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