Un espion de trop — Chapitres 11 à 15 — Epilogue
Un espion de trop
Un espion de trop
Chapitres 11 à 15 — Epilogue
CHAPITRE XI
Vendredi 22 novembre 1957
Le cabinet du Dr Alberto Inclán se trouvait dans une rue tranquille de la Vieille Havane, à deux pas de la Plaza Vieja. Un immeuble colonial à la façade décrépite, avec un balcon de fer forgé qui menaçait de s’effondrer et des volets verts que le soleil avait délavés jusqu’à l’os. Une plaque de cuivre ternie, à côté de la porte, indiquait : Dr. A. Inclán — Médico Legista.
Neville avait trouvé l’adresse dans l’annuaire de l’hôtel, après une nuit d’insomnie passée à retourner dans sa tête ce que Bebo lui avait dit. Le limey a fait du bon travail. Si les Américains savaient qu’un Britannique était impliqué, alors d’autres savaient aussi. Et si d’autres savaient, alors peut-être que le médecin légiste — l’homme qui avait examiné le corps d’Estévez, qui avait signé le certificat de décès — savait quelque chose lui aussi.
Il poussa la porte, qui s’ouvrit sur un escalier étroit et sombre. Une odeur de désinfectant et de vieux papier flottait dans l’air, mêlée à quelque chose d’autre — une odeur plus lourde, plus organique, que Neville préféra ne pas identifier. Il monta les marches, ses pas résonnant sur les carreaux de céramique fêlés, et arriva devant une porte vitrée sur laquelle le nom du médecin était peint en lettres noires.
Il frappa. Pas de réponse.
Il frappa de nouveau, plus fort. Toujours rien.
Il allait rebrousser chemin quand la porte s’ouvrit brusquement. Un homme apparut — petit, voûté, la soixantaine avancée, avec un visage creusé de rides profondes et des yeux qui semblaient avoir vu trop de choses pour garder la moindre illusion sur la nature humaine. Il portait une blouse blanche tachée et tenait à la main un sandwich à moitié mangé.
« Oui ? »
« Dr Inclán ? Je m’appelle Plunkett. Je suis journaliste. Journaliste britannique. » Le mensonge lui était venu naturellement, sans qu’il ait besoin d’y réfléchir. « Je voudrais vous poser quelques questions sur la mort de Reinaldo Estévez. »
Le visage du médecin se ferma instantanément, comme une porte qu’on claque.
« Je n’ai rien à dire. L’affaire est classée. Crise cardiaque. C’est ce que dit le certificat. »
Il fit mine de refermer la porte, mais Neville avança le pied — un geste qu’il n’avait jamais fait de sa vie, un geste de détective de cinéma qui lui sembla, au moment où il le fit, profondément ridicule.
« S’il vous plaît, docteur. Cinq minutes. C’est tout ce que je demande. »
Le Dr Inclán le regarda longuement, ses yeux fatigués scrutant son visage. Puis il soupira — un soupir qui semblait venir du fond de son âme — et s’effaça pour le laisser entrer.
*
Le cabinet était petit, encombré, avec des étagères qui ployaient sous le poids de livres et de dossiers, un bureau couvert de papiers, et dans un coin, une table d’examen recouverte d’un drap blanc qui avait connu des jours meilleurs. Aux murs, des diplômes encadrés — Université de Barcelone, 1918 — et des photographies jaunies montrant un jeune homme souriant devant des bâtiments que Neville ne reconnut pas.
« Asseyez-vous, dit le médecin en désignant une chaise. Mais je vous préviens : je n’ai rien à vous dire. »
Neville s’assit. Le Dr Inclán contourna son bureau, s’installa dans un fauteuil qui grinça sous son poids, et termina son sandwich en silence, comme s’il avait oublié la présence de son visiteur.
« Vous avez examiné le corps d’Estévez », dit Neville.
Ce n’était pas une question.
« J’examine beaucoup de corps. C’est mon métier. » Le médecin essuya ses mains sur sa blouse, ouvrit un tiroir, en sortit un paquet de cigarettes. « Vous en voulez une ? »
« Non, merci. »
« Vous avez tort. C’est le seul plaisir qui me reste. » Il alluma une cigarette, tira une longue bouffée. « Estévez. Oui, je l’ai examiné. Infarctus aigu du myocarde. Crise cardiaque massive. Mort instantanée, ou presque. C’est ce que dit le rapport. C’est ce que dit le certificat. »
« Et c’est ce que vous avez vu ? »
Le silence qui suivit fut long, pesant. Le Dr Inclán fumait sa cigarette, les yeux fixés sur un point au-delà de l’épaule de Neville, comme s’il regardait quelque chose que lui seul pouvait voir.
« Vous savez ce que c’est, un médecin légiste ? dit-il finalement. C’est quelqu’un qui lit les corps. Les corps racontent des histoires, señor Plunkett. Des histoires que personne d’autre ne peut lire. La façon dont un homme est mort, ce qu’il a mangé, ce qu’il a bu, s’il a souffert ou non — tout cela est inscrit dans la chair, dans les os, dans les organes. Il suffit de savoir regarder. »
« Et qu’est-ce que le corps d’Estévez vous a raconté ? »
Le médecin écrasa sa cigarette dans un cendrier débordant de mégots, en alluma une autre aussitôt.
« Il m’a raconté une histoire de crise cardiaque. C’est ce que dit le rapport. »
« Mais ce n’est pas ce que vous avez vu. »
Ce n’était toujours pas une question. Neville avait compris — à la façon dont le médecin évitait son regard, à la façon dont il répétait les mêmes mots comme une formule apprise par cœur — qu’il cachait quelque chose.
Le Dr Inclán resta silencieux un long moment. Puis il dit, d’une voix très basse :
« Vous êtes vraiment journaliste ? »
« Non. »
L’aveu était sorti tout seul, sans que Neville ait eu le temps de le retenir. Quelque chose dans le regard du médecin — cette lassitude, cette résignation — l’avait poussé à dire la vérité.
« Je m’en doutais. Les journalistes ne posent pas ce genre de questions. Ils prennent ce qu’on leur donne et ils repartent. » Le médecin tira une bouffée de sa cigarette. « Alors, qui êtes-vous vraiment ? »
« Quelqu’un qui veut savoir ce qui est arrivé à Estévez. Quelqu’un qui a vu quelque chose, le soir avant sa mort, et qui n’arrive pas à l’oublier. »
« Et qu’est-ce que vous avez vu ? »
Neville hésita. Pouvait-il faire confiance à cet homme ? Il ne le connaissait pas, ne savait rien de lui, sinon qu’il était médecin légiste et qu’il avait signé un certificat de décès qui était peut-être un mensonge.
Mais quelque chose lui disait que le Dr Inclán n’était pas un menteur par nature. C’était un homme qui avait menti parce qu’on l’y avait obligé — un homme qui portait le poids de ce mensonge comme un fardeau.
« J’ai vu un homme remettre une enveloppe à Estévez, dit-il. Le soir avant sa mort. Sur la terrasse du Nacional. »
Le visage du médecin ne changea pas, mais quelque chose passa dans ses yeux — une lueur, un frémissement.
« Une enveloppe », répéta-t-il.
« Oui. Et le lendemain, Estévez était mort. »
Le silence retomba entre eux. Le Dr Inclán fumait sa cigarette, les yeux perdus dans le vide. Puis il dit :
« Fermez la porte. »
Neville se leva, ferma la porte du cabinet. Quand il se rassit, le médecin avait changé — son visage s’était durci, ses épaules s’étaient redressées, comme s’il avait pris une décision.
« Ce que je vais vous dire, je ne l’ai jamais dit à personne. Et si vous répétez mes paroles, je nierai tout. Vous comprenez ? »
« Je comprends. »
Le médecin écrasa sa cigarette, croisa les mains sur son bureau.
« Reinaldo Estévez n’est pas mort d’une crise cardiaque. »
*
Les mots restèrent suspendus dans l’air, lourds de tout ce qu’ils impliquaient.
« Comment est-il mort ? » demanda Neville.
« Par injection. Une substance — je ne sais pas laquelle exactement, je n’avais pas les moyens de faire une analyse toxicologique complète — qui a provoqué un arrêt cardiaque. De l’extérieur, ça ressemble à une crise cardiaque naturelle. Mais quand on regarde de près… »
« Quand on regarde de près ? »
« Il y avait une marque. Une petite marque de piqûre, sur le côté du cou. Presque invisible — il fallait vraiment chercher pour la trouver. Mais elle était là. »
Neville pensa à ce que Connie lui avait dit — qu’Estévez avait peur, qu’il sursautait au moindre bruit. Et maintenant, il comprenait pourquoi. Estévez savait qu’on allait le tuer. Il savait comment on allait le tuer. Et il n’avait rien pu faire pour l’empêcher.
« Pourquoi avez-vous signé le certificat ? demanda-t-il. Pourquoi avez-vous menti ? »
Le visage du médecin se crispa, et Neville vit quelque chose qui ressemblait à de la honte — une honte profonde, douloureuse, qui le rongeait de l’intérieur.
« Parce qu’on me l’a demandé. Parce qu’on m’a fait comprendre que si je ne le faisais pas… » Il s’interrompit, secoua la tête. « J’ai soixante-trois ans, señor Plunkett. J’ai une femme, des enfants, des petits-enfants. J’ai survécu à la guerre civile espagnole, à l’exil, à trente ans de pratique dans un pays qui n’est pas le mien. Je ne suis pas un héros. Je suis un vieil homme fatigué qui veut mourir dans son lit. »
« Qui vous a demandé de mentir ? »
Le médecin hésita longuement avant de répondre.
« Un homme est venu me voir, le matin où j’ai examiné le corps. Un homme que je n’avais jamais vu. Il m’a dit qu’il représentait certains intérêts — il n’a pas précisé lesquels. Il m’a dit que la mort d’Estévez était une crise cardiaque, et que c’était ce que je devais écrire dans mon rapport. Il m’a dit que si j’écrivais autre chose… » Le médecin ferma les yeux un instant. « Il n’a pas eu besoin de finir sa phrase. J’ai compris. »
« Cet homme — vous pouvez le décrire ? »
« Taille moyenne. Corpulence moyenne. Costume gris. Un visage… ordinaire. Le genre de visage qu’on oublie. »
Le cœur de Neville s’arrêta un instant. Taille moyenne. Corpulence moyenne. Costume gris. Visage ordinaire. C’était la même description. La même personne.
L’homme à l’enveloppe.
« Il était britannique ? » demanda-t-il, la gorge serrée.
Le médecin réfléchit.
« Son espagnol était bon, mais avec un accent. Pas américain — j’aurais reconnu l’accent américain. Européen, peut-être. Britannique ? » Il haussa les épaules. « C’est possible. Je ne saurais pas dire. »
Neville se leva, les jambes tremblantes. Il avait ce qu’il était venu chercher — la confirmation que ses soupçons étaient fondés, qu’Estévez avait été assassiné, que l’homme à l’enveloppe était aussi l’homme qui avait fait pression sur le médecin légiste.
« Merci, dit-il. Pour ce que vous m’avez dit. Je sais que ce n’était pas facile. »
Le Dr Inclán le regarda avec une expression qui mêlait la fatigue et quelque chose d’autre — du soulagement, peut-être, d’avoir enfin pu dire la vérité à quelqu’un.
« Señor Plunkett, dit-il, je ne sais pas qui vous êtes ni pourquoi vous faites cela. Mais je vais vous dire une chose : l’homme qui est venu me voir, celui qui m’a demandé de mentir… il n’était pas seul. Il y avait quelqu’un dans la voiture, dehors. Quelqu’un qui attendait. Je n’ai pas vu son visage — les vitres étaient teintées — mais j’ai vu la plaque d’immatriculation. »
« Quelle plaque ? »
« Une plaque diplomatique. Corps diplomatique. Les lettres CD, vous savez. »
Neville sentit un frisson lui parcourir l’échine. Une plaque diplomatique. Ce qui signifiait que la voiture appartenait à une ambassade — américaine, britannique, ou autre.
« Vous vous souvenez du numéro ? »
Le médecin secoua la tête.
« Non. Je n’ai pas fait attention. J’étais trop… » Il chercha le mot. « Trop effrayé pour faire attention aux détails. »
Neville hocha la tête. C’était compréhensible. La peur avait ce pouvoir — elle effaçait les détails, brouillait les souvenirs, ne laissait que l’essentiel : la menace, et la nécessité de survivre.
« Une dernière question, dit-il. La marque de piqûre — sur le cou d’Estévez. Où exactement ? »
Le médecin porta la main à son propre cou, indiqua un point juste sous l’oreille droite.
« Là. À la jonction de la carotide et de la jugulaire. L’endroit idéal pour une injection rapide. Quelqu’un qui savait ce qu’il faisait. Un professionnel. »
Un professionnel. Le mot résonna dans la tête de Neville tandis qu’il descendait l’escalier et sortait dans la lumière aveuglante de l’après-midi.
Un professionnel britannique, probablement. Quelqu’un qui travaillait pour l’ambassade, qui avait accès à une voiture diplomatique, qui savait comment tuer un homme sans laisser de traces.
Quelqu’un que Neville connaissait peut-être.
Il regarda sa montre. Deux heures et demie. Dans trente minutes, il avait rendez-vous avec Elena.
Il héla un taxi et donna l’adresse du Nacional.
*
Dans le taxi qui le ramenait vers le Vedado, Neville essaya de mettre de l’ordre dans ce qu’il savait.
Estévez avait été assassiné — c’était maintenant une certitude. Assassiné par injection, par quelqu’un qui savait ce qu’il faisait. L’homme à l’enveloppe — le même homme qui avait fait pression sur le médecin légiste — était probablement britannique, et utilisait une voiture diplomatique.
Ce qui signifiait qu’il travaillait pour l’ambassade. Pour le MI6.
Un collègue de Neville.
Il essaya de passer en revue les visages qu’il croisait chaque jour à l’ambassade. L’ambassadeur — non, impossible, trop visible, trop important. L’attaché militaire — peut-être, mais il était trop grand, trop reconnaissable. Le premier secrétaire — non, il était arrivé il y a six mois seulement, après la mort d’Estévez…
Et puis il y avait les autres. Les ombres. Ceux dont personne ne parlait, dont personne ne connaissait vraiment la fonction. Ceux qui occupaient des bureaux sans plaque, comme le sien, et qui faisaient un travail que personne ne mentionnait.
L’un d’entre eux était un assassin.
Le taxi s’arrêta devant le Nacional. Neville paya, sortit, traversa le hall d’un pas rapide.
Il était temps de voir Elena.
Il était temps de savoir ce qu’elle savait.
CHAPITRE XII
Vendredi 22 novembre 1957 (suite)
La suite 508 se trouvait au bout d’un couloir silencieux, loin des ascenseurs et des bruits de l’hôtel. Neville s’arrêta devant la porte, le cœur battant, et resta un moment immobile. Il ne savait pas ce qu’il allait trouver derrière cette porte. Il ne savait pas ce qu’Elena voulait lui montrer, ni pourquoi elle l’avait convoqué ici, dans sa suite, plutôt que dans un lieu public.
Il frappa. Trois coups, légers.
La porte s’ouvrit presque aussitôt, comme si Elena l’attendait juste derrière.
« Entrez, dit-elle. Vite. »
Il entra. Elle referma la porte derrière lui, tourna le verrou.
La suite était vaste, luxueuse — salon, chambre, salle de bains, le tout décoré dans ce style hispano-colonial que le Nacional affectionnait. Des meubles d’acajou, des tapis persans, des rideaux de velours qui filtraient la lumière de l’après-midi. Sur une table basse, une cafetière et deux tasses attendaient.
Elena portait une robe simple, bleu marine, sans bijoux. Ses cheveux étaient toujours tirés en arrière, mais quelques mèches s’en échappaient, lui donnant un air moins sévère que lors de leur première rencontre. Elle avait les yeux cernés, le teint pâle — les signes d’une femme qui ne dormait plus.
« Asseyez-vous, dit-elle en désignant un fauteuil. Vous voulez du café ? »
« Volontiers. »
Elle servit deux tasses, lui en tendit une, s’assit en face de lui. Un silence s’installa entre eux, chargé de tout ce qu’ils ne s’étaient pas encore dit.
« Vous avez continué à poser des questions », dit-elle finalement. Ce n’était pas un reproche — plutôt une constatation.
« Oui. »
« Et qu’avez-vous appris ? »
Neville hésita. Pouvait-il lui faire confiance ? Elle était la fille d’Estévez — elle avait toutes les raisons de vouloir connaître la vérité sur la mort de son père. Mais elle était aussi une inconnue, quelqu’un dont il ne savait presque rien.
Il décida de prendre le risque.
« J’ai appris que votre père n’est pas mort d’une crise cardiaque. »
Le visage d’Elena ne changea pas. Elle avait dû s’y attendre.
« Comment ? »
« Injection. Une substance qui a provoqué un arrêt cardiaque. Le médecin légiste a trouvé une marque de piqûre sur son cou. »
« Le Dr Inclán vous a dit ça ? »
« Vous le connaissez ? »
« Je l’ai rencontré. Après les funérailles. J’ai essayé de lui poser des questions, mais il a refusé de me parler. Il avait peur. » Elle but une gorgée de café, reposa la tasse. « Vous avez réussi là où j’ai échoué, monsieur Plunkett. C’est… impressionnant. Pour un vendeur de machines textiles. »
Il y avait une pointe d’ironie dans sa voix, mais pas de méchanceté.
« Je ne suis pas vraiment vendeur de machines textiles, admit Neville. Mais vous le saviez déjà, je suppose. »
« Je m’en doutais. » Elle le regarda droit dans les yeux. « Qu’êtes-vous vraiment ? Un espion ? Un agent secret britannique ? »
Le mot, prononcé à voix haute, sembla absurde. Neville faillit rire.
« Officiellement, oui. Officieusement… » Il haussa les épaules. « Je suis un homme qui observe sans comprendre, qui écrit des rapports que personne ne lit, qui passe ses soirées seul au bar d’un hôtel. Pas exactement James Bond. »
« Non, dit Elena avec un sourire mince. Pas exactement. Mais peut-être que c’est mieux ainsi. James Bond n’aurait pas posé les bonnes questions. Il aurait tiré sur quelqu’un et l’affaire aurait été réglée. Vous, vous cherchez la vérité. C’est plus rare. Et plus dangereux. »
Elle se leva, alla vers un secrétaire dans le coin du salon, ouvrit un tiroir. Elle en sortit une enveloppe — grande, brune, usée aux coins — et revint s’asseoir en face de Neville.
« Je vais vous montrer quelque chose, dit-elle. Quelque chose que j’ai trouvé dans les affaires de mon père, après sa mort. Quelque chose qu’il cachait. »
Elle ouvrit l’enveloppe, en sortit une photographie, la posa sur la table basse entre eux.
« Regardez. »
*
La photographie était en noir et blanc, légèrement floue, prise de loin avec un téléobjectif. Elle montrait un groupe d’hommes assis autour d’une table, dans ce qui ressemblait à un restaurant ou un club privé. Cinq hommes, en costume, qui discutaient avec l’air sérieux de gens qui parlent affaires.
Neville reconnut Estévez au centre — plus jeune de quelques années, peut-être, mais reconnaissable à sa stature et à son port de tête. À sa droite, un homme corpulent qu’il ne connaissait pas. À sa gauche, deux autres inconnus.
Et au bord du cadre, presque coupé par le cadrage, un cinquième homme. De profil, à moitié dans l’ombre.
Un homme de taille moyenne. Costume gris. Visage ordinaire.
Le cœur de Neville s’arrêta.
« Vous le reconnaissez ? » demanda Elena.
Il secoua la tête, mais c’était un mensonge. Il ne reconnaissait pas le visage — il ne l’avait jamais vu de face — mais il reconnaissait la silhouette, la posture, cette façon de se tenir légèrement en retrait, comme quelqu’un qui veut observer sans être observé.
L’homme à l’enveloppe.
« Cette photo a été prise il y a six mois, dit Elena. Mon père la gardait dans un coffre, à la banque. Je l’ai trouvée quand j’ai ouvert le coffre, après sa mort. Il y avait aussi des documents — des papiers que je n’ai pas compris, des chiffres, des noms. Mais cette photo… » Elle la reprit, la regarda longuement. « Cette photo, je savais qu’elle était importante. Je ne savais pas pourquoi, mais je le savais. »
« Qui sont ces hommes ? Les autres, autour de la table ? »
Elena pointa du doigt l’homme corpulent à droite d’Estévez.
« Celui-là, c’est Meyer Lansky. Le mafieux américain. Celui qui contrôle les casinos de La Havane. »
Neville sentit un frisson lui parcourir l’échine. Lansky. Le nom revenait sans cesse, comme un refrain sinistre.
« Et les deux autres ? »
« Je ne sais pas. Des associés de Lansky, probablement. Ou des intermédiaires. Mon père avait des affaires avec beaucoup de gens. » Elle pointa du doigt l’homme au bord du cadre. « Mais celui-là — celui qui est presque coupé — c’est lui qui m’intéresse. Parce que je l’ai vu. »
« Où ? »
« Ici. Au Nacional. Deux semaines avant la mort de mon père. Je suis venue lui rendre visite — il séjournait à l’hôtel depuis quelques jours, pour des affaires. Et je l’ai vu, dans le hall, qui parlait avec cet homme. Ils étaient dans un coin, près des ascenseurs. Ils parlaient à voix basse, comme des conspirateurs. Et quand mon père m’a vue arriver, il s’est écarté brusquement, comme s’il avait été pris en faute. »
« Vous lui avez demandé qui c’était ? »
« Oui. Il a dit que c’était un contact d’affaires. Un Européen, quelque chose comme ça. Il n’a pas voulu en dire plus. » Elle reposa la photo sur la table. « Mais maintenant, avec ce que vous me dites — l’enveloppe, la terrasse, le soir avant sa mort… Je crois que c’est le même homme. L’homme qui a tué mon père. »
Neville regarda la photographie, essayant de discerner les traits de l’homme dans l’ombre. Mais le cadrage était trop serré, la qualité trop médiocre. On ne voyait qu’un profil flou, une silhouette sans visage.
« Cette photo, dit-il, vous savez qui l’a prise ? »
« Non. Elle était dans le coffre, sans explication. Mon père collectionnait ce genre de choses — des photos, des documents, des preuves. Il disait que c’était son assurance-vie. » Elle eut un rire amer. « Visiblement, ça n’a pas suffi. »
Neville réfléchit. Si Estévez avait cette photo dans son coffre, c’est qu’elle avait une valeur. Peut-être était-ce une preuve de quelque chose — une réunion compromettante, une alliance secrète, un accord illicite. Et peut-être que l’homme au bord du cadre — l’homme à l’enveloppe — avait voulu récupérer cette photo. Ou faire taire celui qui la possédait.
« Les documents que vous avez trouvés, dit-il. Ceux que vous n’avez pas compris. Vous les avez encore ? »
Elena hocha la tête.
« Ils sont ici. Dans le coffre de la suite. »
Elle se leva de nouveau, alla vers un tableau accroché au mur — une marine quelconque, des bateaux sur une mer d’huile — et le fit pivoter, révélant un petit coffre-fort encastré. Elle composa une combinaison, ouvrit la porte, en sortit une liasse de papiers.
« Tenez, dit-elle en les posant devant Neville. Regardez. Peut-être que vous comprendrez quelque chose que je n’ai pas compris. »
*
Neville passa l’heure suivante à examiner les documents. C’était un mélange hétéroclite — des relevés bancaires, des lettres, des télégrammes, des notes manuscrites dans une écriture qu’il supposait être celle d’Estévez. Certains étaient en espagnol, d’autres en anglais, quelques-uns dans ce qui ressemblait à du code — des séries de chiffres et de lettres qui ne correspondaient à rien d’évident.
Mais peu à peu, un tableau commençait à se dessiner.
Estévez, apparemment, avait joué un double jeu. D’un côté, il faisait des affaires avec Lansky et la mafia américaine — blanchiment d’argent à travers ses raffineries de sucre, si Neville comprenait bien les relevés bancaires. De l’autre, il transmettait des informations à quelqu’un d’autre — les télégrammes faisaient référence à des « livraisons » et à des « rapports » envoyés à une adresse codée.
Et puis il y avait les notes manuscrites. Des noms, des dates, des sommes d’argent. Et une phrase, griffonnée dans la marge d’un relevé bancaire, qui fit s’arrêter le cœur de Neville :
M26J — 50 000 $ — via contact britannique.
M26J. Le Mouvement du 26 Juillet. Les rebelles de Castro.
Estévez finançait la révolution.
« Vous comprenez quelque chose ? » demanda Elena, qui l’avait observé en silence pendant qu’il lisait.
Neville leva les yeux.
« Votre père… » Il chercha ses mots. « Votre père jouait sur plusieurs tableaux. Il faisait des affaires avec la mafia américaine. Mais en même temps, il finançait les rebelles de Castro. Et il transmettait des informations à… quelqu’un. Un contact britannique, d’après ce que je lis ici. »
Le visage d’Elena pâlit.
« Les rebelles ? Mon père finançait Castro ? »
« C’est ce que suggèrent ces documents. » Neville désigna la note dans la marge. « M26J — c’est le Mouvement du 26 Juillet. Cinquante mille dollars, via un contact britannique. »
Elena se laissa tomber dans son fauteuil, comme si ses jambes ne la portaient plus.
« Je ne savais pas, murmura-t-elle. Il ne m’a jamais rien dit. Je croyais qu’il soutenait Batista — tout le monde le croyait. Il allait aux réceptions officielles, il serrait la main des ministres, il… » Elle s’interrompit, secoua la tête. « Pourquoi ? Pourquoi aurait-il fait ça ? »
« Peut-être qu’il voyait ce qui allait arriver. Peut-être qu’il voulait être du bon côté quand le régime tomberait. Ou peut-être… » Neville hésita. « Peut-être qu’il croyait vraiment en quelque chose. En un Cuba différent. Meilleur. »
Elena resta silencieuse un long moment. Puis elle dit, d’une voix très basse :
« Le contact britannique. Vous pensez que c’est l’homme sur la photo ? L’homme qui l’a tué ? »
« C’est possible. Si votre père était un informateur du MI6 — s’il transmettait des informations sur Lansky, sur Batista, sur les rebelles — alors ce contact britannique était son officier traitant. La personne à qui il faisait ses rapports. »
« Et cette personne l’aurait tué ? Pourquoi ? »
C’était la question centrale. Pourquoi un officier du MI6 tuerait-il son propre informateur ?
Neville regarda les documents éparpillés sur la table. Les relevés bancaires, les télégrammes, les notes manuscrites. Et soudain, il comprit.
« Le fardeau, dit-il.
« Pardon ? »
« Quelqu’un m’a dit que votre père portait un fardeau qui n’était pas le sien. Je crois comprendre maintenant ce que ça signifie. » Il désigna les documents. « Votre père savait des choses. Des choses sur la mafia, sur le régime, sur les rebelles. Des choses sur son contact britannique, peut-être. Il avait des preuves — ces photos, ces documents. Et à un moment donné, il est devenu trop dangereux. Il en savait trop. »
« Alors on l’a fait taire. »
« Oui. On l’a fait taire. »
Le silence retomba entre eux, lourd de tout ce qu’ils venaient de comprendre. Estévez n’était pas seulement une victime — c’était un homme qui avait joué avec le feu, qui avait dansé sur le fil du rasoir entre des forces qui le dépassaient. Et quand l’une de ces forces avait décidé qu’il était devenu trop encombrant…
« Je veux savoir qui, dit Elena. Je veux savoir qui a tué mon père. »
« Moi aussi. »
Elle le regarda longuement, ses yeux noirs scrutant les siens.
« Vous êtes prêt à aller jusqu’au bout ? Même si ça signifie découvrir que l’assassin est un de vos collègues ? Un de vos compatriotes ? »
Neville pensa à l’ambassade, aux couloirs qu’il traversait chaque jour, aux visages qu’il croisait sans vraiment les voir. L’un de ces visages appartenait à un assassin. L’un de ces hommes avait tué Estévez, puis fait pression sur le médecin légiste, puis disparu dans l’ombre comme s’il n’avait jamais existé.
« Oui, dit-il. Je suis prêt. »
Elena hocha la tête. Puis elle se pencha vers lui, prit sa main dans la sienne. Sa peau était chaude, ses doigts fermes.
« Alors nous allons le trouver ensemble, dit-elle. Nous allons trouver l’homme qui a tué mon père. Et nous allons lui faire payer. »
Ce n’était pas une promesse — c’était un serment. Et Neville, en le prononçant à son tour, sut qu’il venait de franchir une ligne qu’il ne pourrait plus jamais retraverser.
Il n’était plus un simple témoin.
Il était devenu un chasseur.
CHAPITRE XIII
Dimanche 24 novembre 1957
Il débarqua comme une tempête.
Neville était au bar depuis une heure, à sa place habituelle, ressassant ce qu’il avait appris chez Elena deux jours plus tôt, quand la porte s’ouvrit avec fracas et qu’un homme entra — grand, massif, la barbe grise taillée court, vêtu d’une chemise de pêcheur et d’un pantalon de toile froissé qui aurait fait scandale dans n’importe quel autre établissement de cette catégorie. Mais cet homme n’était pas n’importe qui, et le Nacional n’était pas n’importe quel hôtel.
Ernest Hemingway traversa le hall comme s’il lui appartenait, salua le portier d’une claque dans le dos, lança une plaisanterie au réceptionniste qui rit trop fort, et fit son entrée au bar avec l’assurance d’un torero pénétrant dans l’arène.
« Daiquiris pour tout le monde ! » tonna-t-il en s’accoudant au comptoir. « Et pas ces machins pour touristes — des vrais daiquiris, comme Papa les aime. Peu de sucre, beaucoup de rhum, et du citron vert qui a encore la volonté de vivre. »
Don Bebo, imperturbable, commença à préparer les cocktails. Les autres clients du bar — une demi-douzaine de personnes qui prenaient l’apéritif — se retournèrent, certains avec agacement, d’autres avec cette expression de ravissement qu’ont les gens ordinaires quand ils se trouvent soudain en présence d’une célébrité.
Neville, lui, resta immobile, observant la scène avec un mélange de fascination et d’appréhension. Il avait vu Hemingway de loin, quelquefois, au Floridita ou sur le Malecón, mais jamais d’aussi près. L’homme était plus imposant qu’il ne l’avait imaginé — pas seulement physiquement, mais par cette présence, cette énergie qui semblait remplir tout l’espace autour de lui et ne laisser de place pour personne d’autre.
Hemingway prit le daiquiri que Don Bebo lui tendait, le vida d’un trait, en commanda un autre.
« Saloperie de journée, dit-il à personne en particulier. J’ai essayé d’écrire. Trois heures devant la machine, et pas une phrase qui vaille quelque chose. Pas une. » Il secoua la tête avec dégoût. « Le problème avec les livres sur Paris, c’est qu’il faut se souvenir de Paris. Et Paris, c’était il y a trente ans. Trente ans ! Comment voulez-vous vous souvenir de quelque chose qui s’est passé il y a trente ans ? »
Il parlait fort, assez fort pour que tout le bar l’entende, et Neville comprit que c’était délibéré. Hemingway n’était pas le genre d’homme à avoir des conversations privées. Chaque mot qu’il prononçait était une performance, destinée à un public qu’il supposait toujours présent.
C’est alors que Greene entra.
*
Il y eut un moment — une fraction de seconde, peut-être — où les deux hommes se virent sans que personne d’autre ne s’en aperçoive. Greene s’était arrêté à l’entrée du bar, son éternel verre de whisky probablement déjà commandé mentalement, et son regard avait croisé celui d’Hemingway. Quelque chose passa entre eux — pas de l’hostilité, pas exactement, mais quelque chose de plus complexe, de plus ancien. La reconnaissance de deux fauves qui se retrouvent sur le même territoire.
Puis Hemingway sourit — un sourire large, carnassier, qui n’avait rien d’amical.
« Graham ! Bon sang, je ne savais pas que tu étais à La Havane. Viens boire un verre. Viens boire plusieurs verres. La soirée est jeune et le rhum est vieux. »
Greene s’approcha du comptoir, commanda son whisky à Don Bebo, s’assit sur un tabouret à deux places d’Hemingway. Pas trop près, pas trop loin. Une distance diplomatique.
« Ernest, dit-il avec un hochement de tête. Tu as l’air en forme. »
« En forme ? Je suis une ruine, mon vieux. Une ruine ambulante. Le foie en compote, les genoux en miettes, et la tête pleine de fantômes. Mais je tiens debout. C’est déjà ça. » Hemingway vida son deuxième daiquiri, en commanda un troisième. « Qu’est-ce qui t’amène ici ? Un nouveau roman sur les catholiques torturés ? Un prêtre alcoolique dans un pays tropical ? »
Il y avait une pointe de moquerie dans sa voix, mais Greene ne sembla pas s’en offenser.
« Quelque chose comme ça. Un roman d’espionnage, en fait. Une comédie. »
« Une comédie d’espionnage ? Toi ? » Hemingway éclata de rire. « Je croyais que tu étais incapable d’écrire quelque chose de drôle. Tout ce que tu écris est si… » Il chercha le mot. « Si grave. Si lourd de sens. Si catholique. »
« C’est possible. Mais cette fois, j’essaie autre chose. Un homme ordinaire recruté par les services secrets. Un vendeur d’aspirateurs qui invente des agents et des complots pour gagner de l’argent. » Greene but une gorgée de whisky. « Je pense que ça pourrait être amusant. »
« Amusant. » Hemingway répéta le mot comme s’il le goûtait, cherchant à déterminer s’il était comestible. « L’amusement, c’est surfait. Ce qui compte, c’est la vérité. La vérité émotionnelle. Faire ressentir au lecteur ce que les personnages ressentent. Si tu fais ça, tu n’as pas besoin d’être amusant. Tu n’as pas besoin d’être quoi que ce soit d’autre. »
« Et si la vérité est amusante ? Si la vie est une farce ? »
« La vie n’est pas une farce. La vie est une tragédie. » Hemingway se tourna vers Greene, et pour la première fois, son expression devint sérieuse. « Tu le sais aussi bien que moi. Tu as vu ce que j’ai vu. La guerre. La mort. Les hommes qui tuent et les hommes qui meurent. Il n’y a rien de drôle là-dedans. Rien du tout. »
Le silence qui suivit fut chargé de quelque chose que Neville ne comprenait pas tout à fait — une histoire commune, peut-être, ou simplement cette reconnaissance mutuelle de deux hommes qui avaient traversé les mêmes ténèbres et en étaient ressortis différents.
*
Neville aurait voulu rester invisible, continuer à observer depuis sa place sans se faire remarquer. Mais Hemingway avait d’autres plans.
« Hé, toi ! » L’écrivain s’était tourné vers lui, le pointant du doigt. « Le type silencieux au bout du bar. Qu’est-ce que tu fais là, à nous regarder comme un hibou ? Viens boire avec nous. »
Neville sentit le rouge lui monter aux joues. Tous les regards du bar étaient maintenant braqués sur lui.
« Je… je ne voudrais pas m’imposer, balbutia-t-il.
« S’imposer ? Personne ne s’impose dans un bar. C’est fait pour ça, les bars — pour que les étrangers deviennent des amis et que les amis deviennent des ivrognes. » Hemingway fit signe au tabouret vide à côté de lui. « Allez, viens. Comment tu t’appelles ? »
Neville se leva, s’approcha, s’assit sur le tabouret indiqué. Il se sentait comme un écolier convoqué chez le directeur.
« Plunkett, dit-il. Neville Plunkett. »
« Plunkett. » Hemingway goûta le nom comme il avait goûté le mot « amusant ». « C’est un nom anglais, ça. Tu es anglais ? »
« Oui. »
« Et qu’est-ce que tu fais à La Havane, Plunkett l’Anglais ? »
« Je… je vends des machines textiles. »
Hemingway le regarda longuement, ses yeux sombres scrutant son visage avec une intensité déconcertante. Puis il éclata de rire.
« Des machines textiles ! C’est la meilleure. Graham, tu entends ça ? Le type vend des machines textiles. » Il se pencha vers Neville, baissant la voix comme s’il lui confiait un secret. « Tu sais ce que je pense, Plunkett ? Je pense que tu es un menteur. Un menteur de première classe. Tu ne vends pas plus de machines textiles que moi je vends des aspirateurs. »
Neville ouvrit la bouche pour protester, mais Hemingway leva la main pour l’arrêter.
« Ne te fatigue pas. Je reconnais un spook quand j’en vois un. J’en ai connu des dizaines, pendant la guerre. Des Américains, des Anglais, des Français. Ils ont tous le même regard — ce regard de type qui observe sans jamais rien dire, qui note tout dans sa tête et qui fait semblant d’être quelqu’un d’autre. » Il pointa le doigt vers Neville. « Toi, tu as ce regard. Tu l’as depuis que je suis entré dans ce bar. Tu nous observes, Graham et moi, comme si tu prenais des notes pour un rapport. »
Greene, qui avait suivi l’échange en silence, intervint.
« Ernest a raison, monsieur Plunkett. Vous avez le regard. Mais ne vous inquiétez pas — nous ne vous dénoncerons pas. Les écrivains et les espions ont beaucoup en commun. Nous observons, nous notons, nous faisons semblant d’être quelqu’un d’autre. La seule différence, c’est que nous, nous publions nos rapports. »
Hemingway rit de nouveau, but une longue gorgée de son daiquiri.
« Bien dit, Graham. Bien dit. » Il se tourna vers Neville. « Alors, Plunkett l’espion, qu’est-ce que tu observes en ce moment ? Qu’est-ce qui se passe à La Havane qui mérite l’attention des services secrets britanniques ? »
C’était une question piégée, et Neville le savait. Mais quelque chose — le rhum, peut-être, ou simplement la fatigue de mentir — le poussa à répondre avec une honnêteté qu’il ne se connaissait pas.
« Un homme est mort, dit-il. Un industriel cubain. On dit que c’était une crise cardiaque, mais je ne crois pas que c’en était une. »
Le sourire d’Hemingway s’effaça. Son visage devint sérieux, attentif.
« Estévez, dit-il. Tu parles d’Estévez. »
« Vous le connaissiez ? »
« Je connaissais son père. Un brave type. Il m’a vendu un bateau, il y a vingt ans. Le Pilar — tu as peut-être entendu parler. » Hemingway secoua la tête. « Le fils était différent. Plus dur, plus ambitieux. Il jouait avec des gens dangereux. Lansky, Trafficante, tout ce beau monde. Et puis il y avait les rumeurs… »
« Quelles rumeurs ? »
Hemingway hésita, regarda Greene, puis de nouveau Neville.
« Les rumeurs disaient qu’il finançait les barbudos. Castro et ses types, dans la Sierra Maestra. » Il baissa la voix. « Si c’est vrai, ça expliquerait beaucoup de choses. Batista n’aime pas les gens qui financent ses ennemis. Et Lansky non plus. »
Neville pensa à ce qu’il avait lu dans les documents d’Elena. M26J — 50 000 $ — via contact britannique. Hemingway avait raison. Estévez avait joué avec le feu.
« Vous pensez que c’est Batista qui l’a fait tuer ? Ou Lansky ? »
Hemingway haussa les épaules.
« Je ne pense rien. Je suis écrivain, pas détective. Mais je vais te dire une chose, Plunkett… » Il se pencha vers lui, et sa voix devint presque un murmure. « Dans ce pays, tout le monde tue tout le monde. Le régime tue les rebelles. Les rebelles tuent les informateurs. La mafia tue ceux qui ne respectent pas les accords. Et les espions… » Il jeta un regard vers Greene. « Les espions tuent ceux qui en savent trop. C’est la loi de la jungle. La seule loi qui compte. »
*
La conversation dériva ensuite vers d’autres sujets — la pêche au gros, le baseball cubain, les mérites comparés du rhum Bacardí et du rhum Havana Club. Hemingway parlait sans cesse, racontant des histoires de safaris africains et de corridas espagnoles, de guerres et de femmes, de triomphes et de défaites. Greene écoutait en silence, intervenant parfois pour placer une remarque ironique qui faisait rugir Hemingway de rire ou de colère, selon l’humeur.
Neville, lui, observait.
Il observait la façon dont Hemingway dominait l’espace, remplissant chaque silence de sa voix et de sa présence. Il observait la façon dont Greene restait en retrait, économisant ses mots, laissant l’autre s’épuiser comme un boxeur qui attend son moment. Il observait l’étrange dynamique entre ces deux hommes — pas de l’amitié, pas vraiment, mais quelque chose de plus complexe. Du respect, peut-être. Ou de la rivalité. Ou les deux à la fois.
À un moment, Hemingway se tourna vers lui.
« Tu sais ce qui ne va pas chez toi, Plunkett ? »
Neville secoua la tête.
« Tu es trop silencieux. Tu observes trop. Tu penses trop. » Hemingway vida son énième daiquiri. « Les hommes comme toi, ils passent leur vie à regarder les autres vivre. Ils prennent des notes, ils font des rapports, ils analysent. Mais ils ne vivent pas. Ils ne sautent pas dans l’arène. Ils restent dans les gradins, à regarder les taureaux et les toreros, sans jamais risquer leur peau. »
C’était cruel, mais c’était juste. Neville le savait.
« Et qu’est-ce que vous suggérez ? » demanda-t-il.
« Je suggère que tu arrêtes d’observer et que tu commences à agir. Que tu prennes des risques. Que tu vives, bon sang, au lieu de te contenter de regarder les autres vivre. » Hemingway posa une main lourde sur son épaule. « Tu veux savoir ce qui est arrivé à Estévez ? Alors trouve celui qui l’a tué. Confronte-le. Fais quelque chose. N’importe quoi, mais quelque chose. Parce que la vie est courte, Plunkett. Trop courte pour la passer dans les gradins. »
Greene intervint, sa voix calme contrastant avec l’intensité d’Hemingway.
« Ernest a raison, dit-il. Sur le fond, du moins. Vous êtes arrivé à un point où observer ne suffit plus. Vous avez des informations. Vous avez des soupçons. La question est : qu’allez-vous en faire ? »
Neville regarda les deux écrivains — l’un massif et tonitruant, l’autre mince et silencieux, mais tous deux le fixant avec la même intensité, la même attente.
« Je vais trouver celui qui l’a tué, dit-il. Et je vais le démasquer. »
Hemingway sourit — un vrai sourire, cette fois, sans ironie ni moquerie.
« Bien, dit-il. C’est bien. » Il leva son verre. « À Plunkett, alors. L’espion qui a décidé d’arrêter d’espionner et de commencer à vivre. »
Greene leva le sien.
« À Plunkett. »
Et Neville, levant son daiquiri qu’il avait à peine touché, répéta :
« À Plunkett. »
C’était absurde. C’était ridicule. Trois hommes dans un bar, trinquant à un nom qui ne signifiait rien.
Et pourtant, en ce moment précis, Neville se sentit plus vivant qu’il ne l’avait été depuis des années.
CHAPITRE XIV
Lundi 25 novembre 1957
La révélation vint par hasard, comme viennent souvent les révélations — non pas dans un éclair de génie, mais dans un moment d’inattention, quand l’esprit cesse de chercher et que la vérité, enfin, consent à se montrer.
Neville était à l’ambassade, dans son bureau-placard, à trier des papiers sans importance. Il faisait cela machinalement, l’esprit ailleurs, ressassant ce qu’Hemingway lui avait dit la veille — arrête d’observer et commence à agir — quand son regard tomba sur une photographie.
C’était une photo de groupe, prise lors d’une réception officielle quelques mois plus tôt. L’ambassadeur au centre, entouré de son personnel, devant le portrait de Sa Majesté. Neville se souvenait vaguement de cette réception — il y avait assisté, comme tout le monde, debout dans un coin avec un verre de sherry tiède, comptant les minutes jusqu’à ce qu’il puisse s’éclipser.
Il regarda les visages. L’ambassadeur, souriant de son sourire diplomatique. L’attaché militaire, raide comme un piquet. Le premier secrétaire, le deuxième secrétaire, l’attaché culturel. Et là, au bord du cadre, presque coupé par le photographe…
Un homme de taille moyenne. Costume gris. Visage ordinaire.
Le cœur de Neville s’arrêta.
Il connaissait ce visage. Il le croisait dans les couloirs depuis quatre ans. Il lui disait bonjour, parfois, d’un hochement de tête, sans jamais vraiment le regarder. Un visage qu’on oubliait aussitôt après l’avoir vu. Un visage sans traits particuliers.
Le visage de l’homme à l’enveloppe.
*
Il s’appelait Nigel Blackwood. Attaché commercial adjoint — le même titre que Neville, la même couverture. Son bureau était au bout du couloir, deux portes après les toilettes, dans une pièce encore plus petite que celle de Neville. Ils ne s’étaient jamais vraiment parlé — quelques mots en passant, des banalités sur le temps ou le trafic — mais Neville savait qui il était. Tout le monde à l’ambassade savait qui il était, même si personne n’en parlait.
Blackwood était l’homme des basses œuvres. Celui qu’on envoyait quand il fallait faire des choses que les autres ne voulaient pas faire. Recrutement d’informateurs, transmission de fonds, opérations discrètes. Il était arrivé à La Havane trois ans plus tôt, quelques mois avant Neville, et depuis, il menait sa vie dans l’ombre, croisant les autres employés sans jamais s’attarder, disparaissant pendant des jours sans que personne ne pose de questions.
Un fantôme. C’était le mot que Neville avait employé pour décrire l’homme à l’enveloppe. Et c’était exactement ce qu’était Blackwood — un fantôme qui traversait les couloirs de l’ambassade sans laisser de traces.
Neville regarda la photographie, puis la reposa sur son bureau. Ses mains tremblaient.
Il avait trouvé l’assassin.
*
Il passa le reste de la matinée à réfléchir. Que faire maintenant ? Confronter Blackwood directement ? C’était dangereux — un homme capable de tuer de sang-froid ne reculerait pas devant un obstacle supplémentaire. Prévenir Londres ? Mais qui, à Londres, l’écouterait ? Ses rapports n’étaient jamais lus. Ses avertissements seraient ignorés, classés, oubliés.
Et puis il y avait une autre possibilité — une possibilité qu’il n’osait pas formuler, même pour lui-même. Si Blackwood avait tué Estévez, c’était sur ordre. Quelqu’un, à Londres ou ailleurs, avait décidé que l’informateur était devenu trop dangereux et qu’il fallait l’éliminer. Blackwood n’était que l’exécutant. Le vrai responsable était ailleurs — dans un bureau du MI6, peut-être, ou plus haut encore, dans ces sphères du pouvoir où les décisions de vie et de mort se prenaient autour d’une tasse de thé.
Dénoncer Blackwood, c’était s’attaquer au système tout entier. Et le système n’aimait pas qu’on s’attaque à lui.
Neville se leva, fit les cent pas dans son bureau minuscule. Trois pas dans un sens, trois pas dans l’autre. Il pensait à ce qu’Hemingway avait dit — fais quelque chose, n’importe quoi, mais quelque chose. Il pensait à Elena et à son serment — nous allons le trouver et lui faire payer. Il pensait à Estévez, mort dans sa suite du Nacional, une marque de piqûre sur le cou.
Et il prit sa décision.
Il allait confronter Blackwood. Pas pour l’arrêter — il n’en avait pas le pouvoir — mais pour savoir. Pour comprendre. Pour entendre de sa bouche ce qui s’était passé et pourquoi.
Et ensuite, il aviserait.
*
Il trouva Blackwood à la cantine, à l’heure du déjeuner. L’homme mangeait seul, comme toujours, à une table près de la fenêtre, un sandwich devant lui et un journal ouvert qu’il ne lisait pas vraiment. Neville s’approcha, son plateau à la main, et s’assit en face de lui sans y avoir été invité.
Blackwood leva les yeux. Son visage — ce visage ordinaire, ce visage qu’on oubliait — ne trahit aucune surprise.
« Plunkett, dit-il. C’est rare de te voir à la cantine. »
« Je peux m’asseoir ? »
« Tu es déjà assis. »
C’était vrai. Neville posa son plateau, regarda son sandwich sans le toucher. Son cœur battait si fort qu’il était sûr que Blackwood pouvait l’entendre.
« Je voulais te parler de quelque chose », dit-il.
« De quoi ? »
« De Reinaldo Estévez. »
Le silence qui suivit fut bref — une fraction de seconde, peut-être — mais Neville le remarqua. Une imperceptible tension dans les épaules de Blackwood, un léger plissement des yeux. Puis le masque se remit en place, et l’homme haussa les épaules avec une indifférence parfaitement simulée.
« L’industriel ? Celui qui est mort au Nacional ? Qu’est-ce que tu veux savoir ? »
« Je veux savoir pourquoi tu l’as tué. »
Les mots étaient sortis avant que Neville ait eu le temps de les retenir. Trop directs, trop brutaux. Il aurait dû tourner autour du pot, poser des questions anodines, chercher une faille. Au lieu de quoi il avait abattu ses cartes d’un coup, comme un joueur de poker amateur qui ne sait pas bluffer.
Blackwood le regarda longuement. Ses yeux — des yeux gris, froids, sans expression — semblaient le radiographier, cherchant à déterminer ce qu’il savait vraiment et ce qu’il devinait seulement.
« Tu es fou, dit-il finalement. Ou ivre. Ou les deux. »
« Je t’ai vu, Blackwood. Le soir avant sa mort. Sur la terrasse du Nacional. Tu lui as remis une enveloppe. Et le lendemain matin, il était mort. »
« Tu m’as vu ? » Blackwood eut un rire bref, sans humour. « Tu m’as vu, toi ? Le type qui passe ses soirées seul au bar, à boire des daiquiris et à regarder le plafond ? Le type dont tout le monde dit qu’il ne remarque jamais rien ? »
« Cette fois, j’ai remarqué. »
Blackwood repoussa son sandwich, croisa les mains sur la table. Quand il parla de nouveau, sa voix avait changé — plus basse, plus dure, débarrassée de toute prétention.
« Admettons que tu aies vu quelque chose. Admettons que tu aies vu un homme remettre une enveloppe à un autre homme. Qu’est-ce que ça prouve ? Rien. Des gens échangent des enveloppes tous les jours. C’est comme ça que le monde fonctionne. »
« L’enveloppe contenait quoi ? Des instructions ? Un dernier paiement ? Ou le poison qui l’a tué ? »
Le visage de Blackwood se durcit.
« Tu ne sais pas de quoi tu parles, Plunkett. Tu ne sais pas dans quoi tu mets les pieds. »
« Alors explique-moi. »
« Il n’y a rien à expliquer. Estévez est mort d’une crise cardiaque. C’est ce que dit le certificat de décès. C’est ce que dit la police. C’est ce que tout le monde croit. Et c’est ce que tu devrais croire aussi, si tu sais ce qui est bon pour toi. »
« Le médecin légiste a trouvé une marque de piqûre sur son cou. Une injection. Quelqu’un l’a aidé à mourir. »
Pour la première fois, quelque chose passa dans les yeux de Blackwood — pas de la peur, mais quelque chose qui y ressemblait. De la surprise, peut-être. Ou de l’inquiétude.
« Le médecin t’a parlé ? »
« Oui. »
« Qu’est-ce qu’il t’a dit d’autre ? »
« Qu’un homme est venu le voir après l’autopsie. Un homme de taille moyenne, costume gris, visage ordinaire. Un homme qui lui a fait comprendre que le certificat de décès devait mentionner une crise cardiaque, et rien d’autre. » Neville se pencha en avant. « C’était toi, Blackwood. Je sais que c’était toi. »
Le silence qui suivit fut long, pesant. Blackwood regardait Neville avec une expression indéchiffrable — de la haine, peut-être, ou du mépris, ou simplement le calcul froid d’un homme qui évalue ses options.
Puis il dit, d’une voix très basse :
« Tu es un imbécile, Plunkett. Un imbécile qui ne comprend rien à rien. »
« Alors éclaire-moi. »
Blackwood secoua la tête.
« Pas ici. Pas maintenant. » Il regarda autour de lui — la cantine était presque vide, mais quelques employés déjeunaient encore à d’autres tables. « Ce soir. Huit heures. Sur le Malecón, près du monument aux victimes du Maine. Tu connais l’endroit ? »
Neville hocha la tête.
« J’y serai. »
« Viens seul. Et ne parle à personne de cette conversation. À personne. Tu m’as compris ? »
« J’ai compris. »
Blackwood se leva, prit son plateau.
« Ce soir, alors. Et Plunkett… » Il s’arrêta, le regarda une dernière fois. « Tu aurais dû rester dans ton coin à boire tes daiquiris. Tu aurais été plus heureux. »
Il s’éloigna vers la sortie, laissant Neville seul avec son sandwich intact et le poids de ce qu’il venait de faire.
*
L’après-midi passa avec une lenteur insupportable. Neville resta dans son bureau, incapable de travailler, incapable de penser à autre chose qu’au rendez-vous du soir. Il avait peur — une peur froide, rationnelle, qui lui disait qu’il commettait une erreur. Blackwood était un tueur. Un professionnel. Aller le rencontrer seul, la nuit, dans un endroit isolé, c’était se jeter dans la gueule du loup.
Mais il n’avait pas le choix. S’il voulait la vérité, c’était le seul moyen de l’obtenir.
À six heures, il quitta l’ambassade et rentra au Nacional. Il monta dans sa chambre, se changea, redescendit au bar. Il commanda un daiquiri qu’il ne but pas, regarda l’heure toutes les cinq minutes.
À sept heures et demie, il se leva et sortit.
Le Malecón était désert à cette heure — les promeneurs du soir n’étaient pas encore arrivés, et les derniers baigneurs avaient quitté les rochers depuis longtemps. Neville marcha le long du mur de pierre, sentant le vent de la mer sur son visage, écoutant le bruit des vagues qui se brisaient en contrebas.
Le monument aux victimes du Maine se dressait à l’entrée du port, là où le Malecón rejoignait le Prado. C’était une colonne de marbre surmontée d’un aigle américain, érigée en mémoire des marins morts dans l’explosion du cuirassé Maine en 1898 — l’incident qui avait déclenché la guerre hispano-américaine et fait de Cuba une quasi-colonie des États-Unis. Un symbole, pensa Neville, de tout ce qui n’allait pas dans ce pays — l’ingérence étrangère, les mensonges officiels, les morts dont personne ne connaissait vraiment les causes.
Il s’arrêta au pied du monument, regarda autour de lui. Personne. Il était huit heures moins cinq.
Il attendit.
*
Blackwood arriva à huit heures précises, surgissant de l’ombre comme s’il s’y était matérialisé. Il portait un imperméable sombre, malgré la chaleur, et ses mains étaient enfoncées dans ses poches.
« Tu es venu seul, dit-il. C’est bien. »
« Tu m’avais dit de venir seul. »
« Et tu obéis toujours aux ordres ? » Blackwood eut un sourire mince. « C’est ton problème, Plunkett. Tu obéis. Tu fais ce qu’on te dit. Tu ne poses pas de questions. Sauf que maintenant, pour une raison que je ne comprends pas, tu as décidé de poser des questions. Et ça, c’est dangereux. Pour toi. Pour moi. Pour tout le monde. »
« Je veux savoir ce qui s’est passé. Je veux savoir pourquoi Estévez est mort. »
Blackwood resta silencieux un moment, regardant la mer. Les vagues se brisaient contre les rochers, projetant des gerbes d’écume qui brillaient dans la lumière des réverbères.
« Estévez était un informateur, dit-il finalement. Tu l’avais deviné, je suppose. Il travaillait pour nous depuis cinq ans. Il nous donnait des informations sur le régime, sur la mafia, sur les rebelles. Des informations précieuses. Des informations qui valaient de l’or. »
« Alors pourquoi l’avoir tué ? »
« Parce qu’il est devenu incontrôlable. » Blackwood se tourna vers Neville, et dans la lumière des réverbères, son visage semblait plus dur, plus froid que jamais. « Estévez avait ses propres projets. Il ne se contentait pas de nous donner des informations — il en donnait aussi aux Américains. Et aux rebelles. Il jouait sur tous les tableaux, croyant qu’il pourrait s’en tirer. Il avait tort. »
« Les Américains ? La CIA ? »
« Beaumont et ses amis. Ils avaient recruté Estévez de leur côté, sans nous le dire. Un informateur double — peut-être triple, si l’on compte les rebelles. Un homme qui vendait les mêmes informations à tout le monde, en empochant l’argent de chaque côté. »
Neville pensa à ce que Beaumont lui avait dit — qu’Estévez était sur leur radar, qu’ils le surveillaient. Tout prenait sens maintenant. Estévez n’était pas seulement un informateur britannique — c’était un agent multiple, un homme qui avait cru pouvoir jouer avec tout le monde.
« Et quand vous l’avez découvert… »
« On a décidé qu’il fallait mettre fin à l’opération. » Blackwood haussa les épaules, comme s’il parlait d’une décision administrative sans importance. « Estévez en savait trop. Sur nous, sur les Américains, sur tout. S’il avait été pris par le régime — ou par Lansky, qui commençait à avoir des soupçons — il aurait parlé. Il aurait tout révélé. On ne pouvait pas prendre ce risque. »
« Alors tu l’as tué. »
« J’ai fait ce qu’on m’a demandé de faire. Ce que Londres m’a ordonné de faire. » Blackwood sortit les mains de ses poches. Elles étaient vides — pas d’arme, pas de menace visible. « Je ne suis pas un monstre, Plunkett. Je suis un professionnel. Je fais mon travail. Et parfois, mon travail consiste à éliminer des problèmes. Estévez était un problème. Je l’ai éliminé. Fin de l’histoire. »
« Et le médecin légiste ? Et la fille d’Estévez ? Et tous ceux qui posent des questions ? Tu vas les éliminer aussi ? »
Blackwood secoua la tête.
« Le médecin a compris. Il se taira. La fille… elle finira par abandonner. Les gens abandonnent toujours. » Il regarda Neville droit dans les yeux. « La question, c’est toi. Qu’est-ce que tu vas faire maintenant que tu sais ? »
C’était la vraie question. Celle que Neville se posait depuis le début.
« Je ne sais pas, dit-il honnêtement. Je ne sais pas ce que je vais faire. »
« Alors laisse-moi te donner un conseil. » Blackwood s’approcha d’un pas, et sa voix devint presque douce — la douceur d’un serpent qui s’apprête à mordre. « Oublie tout ça. Retourne à ton bar, à tes daiquiris, à tes rapports que personne ne lit. Fais comme si cette conversation n’avait jamais eu lieu. C’est la meilleure chose que tu puisses faire. Pour toi. Pour tout le monde. »
« Et si je refuse ? »
Blackwood sourit — un sourire qui n’avait rien d’amical.
« Alors tu auras des problèmes. Le genre de problèmes dont on ne se remet pas. » Il recula d’un pas. « Réfléchis, Plunkett. Réfléchis bien. Tu as jusqu’à demain pour prendre ta décision. Après… » Il laissa la phrase en suspens, chargée de menace.
Puis il se retourna et s’éloigna dans la nuit, sa silhouette disparaissant dans l’ombre comme elle en avait surgi.
Neville resta seul au pied du monument, le vent de la mer fouettant son visage, le bruit des vagues couvrant le battement de son cœur.
Il avait la vérité maintenant. Il savait qui avait tué Estévez, et pourquoi.
La question était : qu’allait-il en faire ?
CHAPITRE XV
Mardi 26 novembre 1957
Greene faisait ses valises quand Neville frappa à la porte de sa chambre.
« Entrez, c’est ouvert. »
Neville poussa la porte. La chambre de Greene était plus grande que la sienne — une suite junior, avec un salon et une vue sur les jardins — mais tout aussi impersonnelle. Une valise ouverte sur le lit, des chemises pliées, des livres empilés sur la table de nuit. L’écrivain était en bras de chemise, une cigarette au coin des lèvres, pliant méthodiquement ses vêtements comme s’il s’agissait d’un rituel ancien.
« Plunkett, dit-il sans lever les yeux. J’espérais vous voir avant de partir. Asseyez-vous. »
Neville s’assit dans un fauteuil près de la fenêtre. Dehors, le soleil de novembre baignait les palmiers d’une lumière dorée, cette lumière qui lui avait semblé si mélancolique le premier jour et qui lui paraissait maintenant presque cruelle.
« Vous partez aujourd’hui ? »
« Ce soir. Le vol de la Pan Am pour Miami, et de là, Londres. » Greene posa une chemise dans la valise, en prit une autre. « J’ai ce qu’il me faut pour mon roman. Les lieux, l’atmosphère, les personnages. Il ne me reste plus qu’à écrire — ce qui est toujours la partie la plus difficile. »
« Votre vendeur d’aspirateurs. »
« Oui. Mon vendeur d’aspirateurs. » Greene sourit — ce sourire fatigué qui était sa marque de fabrique. « Je vais l’appeler Wormold, je crois. James Wormold. Un homme ordinaire pris dans des circonstances extraordinaires. Un homme qui invente des agents et des complots parce que personne ne vérifie jamais rien. » Il regarda Neville. « Vous avez été une inspiration, vous savez. Pas pour Wormold — il sera différent de vous. Mais pour l’atmosphère. Cette sensation d’être un étranger dans un monde qu’on ne comprend pas. Cette solitude des espions de second rang, oubliés par leurs maîtres, ignorés par leurs cibles. J’espère avoir réussi à la capturer. »
Neville ne savait pas s’il devait se sentir flatté ou insulté. Il décida de ne rien ressentir du tout.
« J’ai découvert qui a tué Estévez », dit-il.
Greene s’arrêta de plier, leva les yeux.
« Vraiment ? »
« Un de mes collègues. Un homme de l’ambassade. Il s’appelle Blackwood. Nigel Blackwood. »
Le visage de Greene ne trahit aucune surprise. Peut-être l’avait-il deviné depuis le début. Peut-être savait-il des choses qu’il n’avait jamais dites.
« Et qu’allez-vous faire ? »
C’était la question que tout le monde lui posait. La question qu’il se posait lui-même depuis la nuit dernière, quand il était rentré du Malecón et qu’il s’était assis sur son lit, dans le noir, à regarder les lumières de La Havane par la fenêtre.
« Je ne sais pas, dit-il. Blackwood m’a donné jusqu’à aujourd’hui pour décider. Si je me tais, je peux continuer à vivre comme avant. Si je parle… »
« Si vous parlez, vous aurez des ennuis. »
« Oui. »
Greene referma sa valise, s’assit sur le bord du lit, face à Neville.
« Vous savez ce que je pense, Plunkett ? Je pense que vous avez déjà pris votre décision. Vous l’avez prise au moment où vous avez commencé à poser des questions. Vous l’avez prise quand vous avez refusé de suivre les bons conseils qu’on vous donnait. Vous l’avez prise hier soir, sur le Malecón, quand vous avez écouté Blackwood vous expliquer pourquoi il avait tué un homme et que vous n’avez pas détourné les yeux. »
« Quelle décision ? »
« De ne pas vous taire. De ne pas oublier. De faire quelque chose — même si vous ne savez pas encore quoi. » Greene alluma une nouvelle cigarette. « Le problème avec la vérité, c’est qu’une fois qu’on la connaît, on ne peut plus faire semblant de l’ignorer. Elle est là, en vous, et elle vous ronge de l’intérieur si vous essayez de la garder pour vous. La seule façon de s’en libérer, c’est de la dire. De la partager. De la rendre publique, d’une façon ou d’une autre. »
« Mais à qui ? Qui m’écoutera ? »
Greene sourit de nouveau.
« Écrivez, Plunkett. »
« Pardon ? »
« Écrivez. Pas un rapport — personne ne lit vos rapports. Écrivez autre chose. Un récit. Un témoignage. L’histoire de ce que vous avez vu et de ce que vous avez appris. » Il se pencha vers Neville. « Vous êtes un témoin, Plunkett. C’est ce que je vous ai dit dès le début. Les témoins ont un rôle — ils racontent ce qu’ils ont vu. Ils portent témoignage. C’est la seule chose qu’on leur demande, et c’est la chose la plus importante du monde. »
« Mais qui lira ce que j’écris ? »
« Peut-être personne. Peut-être quelqu’un. Peut-être que dans dix ans, dans vingt ans, quelqu’un tombera sur votre récit et comprendra ce qui s’est passé ici, en novembre 1957, dans un hôtel de La Havane. » Greene se leva, alla vers la fenêtre, regarda les jardins. « Les empires s’effondrent, Plunkett. Les régimes tombent. Ce qui semble éternel aujourd’hui sera poussière demain. Mais les mots restent. Les témoignages restent. C’est la seule forme d’immortalité à laquelle nous pouvons prétendre — laisser une trace, aussi petite soit-elle, de notre passage sur cette terre. »
Neville resta silencieux un long moment. Il pensait à son carnet de cuir fatigué, à ses pages presque vides, à ce poème inachevé sur la couleur de la mer des Caraïbes qu’il ne finirait jamais. Il pensait à tous les rapports qu’il avait écrits et que personne n’avait lus, à toutes les observations qu’il avait faites et qui n’avaient servi à rien.
Et puis il pensa à autre chose. À Elena et à son serment. À Connie et à sa peur. À Natasha et à ses histoires d’exil. À Bebo et à sa musique. À tous ces gens qui lui avaient parlé, qui lui avaient fait confiance, qui avaient partagé avec lui des fragments de vérité.
Il leur devait quelque chose. Il devait leur donner une voix.
« D’accord, dit-il. J’écrirai. »
Greene hocha la tête, comme s’il s’y était attendu.
« Bien. C’est bien. » Il retourna vers sa valise, la ferma définitivement. « Une dernière chose, Plunkett. Quand vous écrirez, n’essayez pas de faire de la littérature. N’essayez pas d’être profond ou élégant ou quoi que ce soit d’autre. Contentez-vous de raconter ce que vous avez vu. La vérité brute, sans fioritures. C’est ce qu’il y a de plus difficile à écrire, et c’est ce qu’il y a de plus important. »
Il tendit la main. Neville la serra.
« Merci, dit-il. Pour tout. »
« Ne me remerciez pas. Je n’ai rien fait. » Greene sourit une dernière fois. « Prenez soin de vous, Plunkett. Et méfiez-vous de Blackwood. Les hommes comme lui n’oublient jamais. »
*
Neville quitta la chambre de Greene et redescendit au bar. Il était midi passé, et la salle était presque vide — quelques clients attardés, des serveurs qui dressaient les tables pour le déjeuner. Don Bebo essuyait des verres derrière le comptoir, comme toujours.
Neville s’assit à sa place habituelle — la dernière à gauche, celle qui donnait sur les jardins. Il ne commanda pas de daiquiri. Il sortit de sa poche son carnet de cuir fatigué, l’ouvrit à une page vierge, et resta un moment immobile, le stylo en l’air.
Par où commencer ?
Il pensa à Greene et à son conseil. La vérité brute, sans fioritures. Il pensa à Estévez, à l’enveloppe, à l’homme en gris qui n’était plus un inconnu. Il pensa à tout ce qu’il avait vu et entendu depuis deux semaines, à toutes les pièces du puzzle qui s’étaient assemblées une à une.
Et puis il commença à écrire.
Neville Plunkett occupait toujours la même place au bar du Nacional — la dernière à gauche, celle qui donnait sur les jardins et permettait d’observer le va-et-vient du hall sans en avoir l’air…
*
Il écrivit toute l’après-midi, toute la soirée, toute la nuit. Les mots venaient comme ils n’étaient jamais venus — pas les mots prudents et vides de ses rapports, mais des mots vrais, des mots qui disaient ce qu’il avait vu et ce qu’il avait ressenti. Il écrivit sur Estévez et sur l’enveloppe, sur Greene et sur Hemingway, sur Elena et sur Connie, sur Natasha et sur Bebo. Il écrivit sur Blackwood et sur le Malecón, sur la peur et sur le courage, sur ce que c’était que de vivre dans un monde où les hommes tuaient d’autres hommes et où personne ne posait de questions.
Il écrivit jusqu’à ce que le soleil se lève sur La Havane, jusqu’à ce que son carnet soit plein, jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien à dire.
Et quand il eut fini, il se sentit — pour la première fois depuis des années — en paix.
*
Le lendemain matin, il alla voir Elena. Il lui raconta tout — sa conversation avec Blackwood, ce qu’il avait appris, ce qu’il avait décidé de faire. Elle l’écouta en silence, ses yeux noirs fixés sur lui, sans l’interrompre.
Quand il eut fini, elle dit :
« Et maintenant ? »
« Maintenant, je retourne à ma vie. À mes rapports, à mes daiquiris, à mon bureau sans fenêtre. Mais je garde ce que j’ai écrit. Et un jour, quand le moment sera venu, je le donnerai à quelqu’un qui saura quoi en faire. »
« Et Blackwood ? »
« Blackwood ne sait pas que j’ai écrit. Il pense que je me suis tu, que j’ai choisi la facilité. C’est ce que je veux qu’il croie. »
Elena hocha la tête lentement.
« Vous êtes plus courageux que vous ne le pensez, monsieur Plunkett. »
« Non. Je suis juste un homme qui a vu quelque chose et qui n’a pas pu l’oublier. »
Elle se leva, s’approcha de lui, posa une main sur son épaule.
« Merci, dit-elle. Pour ce que vous avez fait. Pour mon père. »
« Je n’ai rien fait. Je n’ai trouvé personne à punir, personne à arrêter. Blackwood est toujours libre. Les hommes qui ont ordonné la mort de votre père sont toujours à leurs postes. Rien n’a changé. »
« Si, dit-elle. Quelque chose a changé. Vous savez la vérité. Et moi aussi. Et un jour, d’autres sauront. C’est tout ce qu’on peut demander, parfois. Que la vérité survive. »
Elle l’embrassa sur la joue — un baiser léger, presque fraternel — et le raccompagna jusqu’à la porte.
« Adieu, monsieur Plunkett. »
« Adieu, madame de Villaverde. »
Et il sortit, sachant qu’il ne la reverrait probablement jamais.
*
Ce soir-là, Neville Plunkett retourna au bar du Nacional. Il s’assit à sa place habituelle, commanda un daiquiri à Don Bebo, et regarda la lumière du crépuscule descendre sur les jardins.
Rien n’avait changé. Les Américains parlaient trop fort, les Cubains dansaient le cha-cha-cha, les serveurs circulaient avec leurs plateaux d’argent. Le même orchestre jouait les mêmes mélodies, les mêmes couples s’embrassaient dans les coins sombres, la même vie continuait comme si rien ne s’était passé.
Et pourtant, tout avait changé.
Neville but son daiquiri lentement, savourant le goût du rhum et du citron vert. Il pensa à Greene, qui devait être dans l’avion maintenant, quelque part au-dessus de l’Atlantique. Il pensa à Hemingway, dans sa finca, luttant avec son livre sur Paris. Il pensa à Elena, qui repartirait bientôt pour Washington, emportant avec elle le souvenir de son père.
Et il pensa à lui-même — à l’homme qu’il avait été, et à l’homme qu’il était devenu.
Il n’était plus le même. Quelque chose s’était brisé en lui, ou peut-être quelque chose s’était réparé — il n’aurait su dire lequel. Il avait vu des choses qu’il n’aurait pas dû voir, posé des questions qu’il n’aurait pas dû poser, appris des vérités qu’il n’aurait pas dû apprendre. Et il avait survécu.
C’était déjà quelque chose.
Il sortit son carnet — un nouveau carnet, acheté le matin même — et l’ouvrit à la première page. Il n’écrirait plus de rapports. Il n’écrirait plus de mémos que personne ne lirait. Il écrirait autre chose — des notes, des observations, des fragments de vérité qu’il assemblerait peu à peu, comme les pièces d’un puzzle.
Un jour, peut-être, quelqu’un lirait ce qu’il avait écrit. Un jour, peut-être, la vérité sur Estévez serait connue.
En attendant, Neville Plunkett continuerait à faire ce qu’il faisait de mieux : observer. Écouter. Témoigner.
C’était sa façon à lui d’être vivant.
ÉPILOGUE
Janvier 1959
La révolution triompha le premier jour de l’année.
Neville apprit la nouvelle par la radio, dans sa chambre du Nacional, alors que les cloches de minuit sonnaient encore. Batista avait fui dans la nuit, emportant ce qu’il pouvait de sa fortune. Les rebelles de Castro descendaient de la Sierra Maestra, accueillis en héros par une foule en délire. Cuba était libre — du moins, c’est ce qu’on disait.
Dans les jours qui suivirent, tout changea. Les casinos fermèrent. Les mafieux s’enfuirent vers Miami. Les portraits de Batista furent arrachés des murs et brûlés sur les places publiques. Un monde s’effondrait, et un autre naissait — chaotique, incertain, plein de promesses et de menaces.
Le Nacional fut réquisitionné. Les clients furent priés de partir, les employés congédiés ou réaffectés. Neville fit ses valises — il n’avait pas grand-chose, après tout, juste quelques vêtements et ses carnets — et quitta l’hôtel qui avait été sa maison pendant près de cinq ans.
Dans le hall, au moment de partir, il croisa Don Bebo. Le vieux barman portait un brassard rouge et blanc — les couleurs du Mouvement du 26 Juillet — et souriait pour la première fois depuis que Neville le connaissait.
« Vous partez, señor Plunkett ? »
« Je pars. L’ambassade ferme. On me rappelle à Londres. »
« C’est peut-être mieux ainsi. » Don Bebo lui serra la main. « Cuba va changer. Tout va changer. Les gens comme vous… » Il chercha ses mots. « Les gens comme vous n’ont plus leur place ici. »
C’était vrai. Le monde des espions et des informateurs, des enveloppes échangées dans l’ombre et des assassinats maquillés en crises cardiaques — ce monde-là était fini. Un autre commencerait, avec ses propres secrets et ses propres mensonges, mais ce ne serait plus le même.
« Et Blackwood ? » demanda Neville. « Vous savez ce qu’il est devenu ? »
Don Bebo secoua la tête.
« Disparu. Comme tous les autres. Parti avec les derniers avions, probablement. Les fantômes s’évanouissent quand la lumière arrive. »
Neville hocha la tête. C’était logique. Blackwood avait dû sentir le vent tourner bien avant les autres. Les hommes comme lui savaient toujours quand partir.
Il sortit du Nacional une dernière fois, traversa les jardins où il avait vu Estévez recevoir l’enveloppe fatale, descendit vers le Malecón où la foule célébrait encore la victoire de la révolution. Des drapeaux cubains flottaient partout, des gens s’embrassaient, des enfants couraient en criant des slogans qu’ils ne comprenaient pas.
Un monde finissait. Un autre commençait.
Et Neville Plunkett, l’espion inutile, le témoin silencieux, s’en allait sans que personne le remarque — exactement comme il était arrivé, cinq ans plus tôt, avec sa valise et ses illusions.
*
Des années plus tard — beaucoup d’années plus tard — quelqu’un trouverait ses carnets. Dans une malle, au fond d’un grenier, à Shrewsbury ou peut-être à Londres. Des pages jaunies, couvertes d’une écriture serrée, racontant l’histoire d’un homme ordinaire dans une époque extraordinaire.
L’histoire d’un témoin qui avait vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir.
L’histoire d’un espion qui n’avait jamais espionné personne, mais qui avait fini par découvrir la vérité.
L’histoire de Neville Plunkett, l’espion de trop — qui, pour une fois dans sa vie, avait été utile à quelque chose.
FIN
