Un espion de trop
Un espion de trop
Chapitres 1 à 5
Hotel Nacional de Cuba
La Havane, novembre 1957
CHAPITRE PREMIER
Mardi 12 novembre 1957
Neville Plunkett occupait toujours la même place au bar du Nacional — la dernière à gauche, celle qui donnait sur les jardins et permettait d’observer le va-et-vient du hall sans en avoir l’air. C’était une place de guetteur, aurait-on pu dire, si Neville Plunkett avait été le genre d’homme à guetter quoi que ce soit. Mais il ne guettait rien. Il regardait, simplement, comme on regarde la pluie tomber ou les nuages passer, sans attendre que la pluie cesse ni que les nuages prennent une forme particulière.
Le barman — un mulâtre d’une soixantaine d’années qui s’appelait Eusebio et que tout le monde appelait Don Bebo, sans rapport aucun avec le célèbre pianiste — posa devant lui son premier daiquiri de la soirée avec ce geste lent et cérémonieux qu’il réservait aux habitués. Le verre était givré, la surface du cocktail parfaitement lisse, la feuille de menthe inclinée à l’angle exact qui témoignait du respect qu’on portait au client. Neville hocha la tête en guise de remerciement, ce qui était leur mode de communication depuis quatre ans — un hochement de tête pour la commande, un autre pour le service, un troisième pour l’addition. Ils n’avaient jamais échangé plus de dix mots d’affilée, et ces mots avaient toujours concerné le temps qu’il faisait ou la qualité du rhum.
Dehors, le soleil déclinait sur le Malecón. La lumière de novembre à La Havane avait cette qualité particulière que Neville n’avait jamais su décrire dans ses rapports — une dorure un peu rousse, mélancolique, qui faisait paraître les choses plus belles qu’elles n’étaient et les gens plus tristes qu’ils ne le savaient. Les palmiers des jardins projetaient leurs ombres allongées sur les pelouses impeccables, et l’on entendait au loin le ressac de la mer contre les rochers de la Punta, ce bruit sourd et régulier qui était comme le pouls de la ville.
Neville but une gorgée de son daiquiri. Le rhum était excellent — Bacardí, évidemment, il n’y avait que du Bacardí au Nacional — et le citron vert avait exactement le degré d’acidité qu’il fallait pour faire oublier qu’on buvait de l’alcool à cinq heures de l’après-midi, seul, dans un pays qui n’était pas le sien. Il posa le verre, sortit de la poche intérieure de sa veste un carnet relié de cuir fatigué, et entreprit de ne rien y écrire.
C’était un rituel. Le carnet était censé contenir ses observations, ses notes de terrain, les informations glanées au fil des jours qui justifiaient sa présence à La Havane et son salaire de fonctionnaire de Sa Majesté. En réalité, il contenait surtout des listes de courses, des adresses de restaurants qu’il n’avait jamais visités, et un poème inachevé sur la couleur de la mer des Caraïbes qu’il avait commencé trois ans plus tôt et qu’il ne finirait jamais. Les dix-sept dernières pages étaient vierges.
*
Le bar se remplissait lentement. À cette heure-ci, les premiers clients arrivaient — hommes d’affaires américains en costume de lin, Cubains de la bonne société en guayabera, quelques femmes dont il valait mieux ne pas demander la profession, touristes égarés qui prenaient des photographies du plafond à caissons et des lustres en cristal de Bohême. Neville les observait du coin de l’œil, classant machinalement chacun dans une catégorie, non pas parce que c’était utile, mais parce que c’était ce qu’on lui avait appris à faire, il y a longtemps, dans une autre vie, quand il croyait encore que son métier avait un sens.
L’homme au costume de seersucker, par exemple, était très probablement dans l’import-export — il avait cette façon de regarder autour de lui comme s’il évaluait le prix de chaque objet, cette assurance légèrement vulgaire des gens qui font de l’argent sans vraiment savoir comment. La femme en robe verte, celle qui sirotait un mojito près de la fenêtre, était soit l’épouse d’un diplomate, soit la maîtresse d’un industriel — difficile de trancher sans l’entendre parler. Le groupe de trois Mexicains qui venait de s’installer dans les fauteuils de cuir, près de la cheminée qu’on n’allumait jamais, était sans doute en voyage d’affaires, à en juger par les serviettes qu’ils avaient posées sur la table basse.
Neville but une autre gorgée. Ces observations ne servaient à rien. Il le savait. Elles ne finiraient dans aucun rapport, n’alimenteraient aucun dossier, ne conduiraient à aucune action. C’était de l’espionnage en chambre, de l’espionnage de bar, de l’espionnage pour personne — une activité aussi vaine que de compter les feuilles des palmiers ou de chronométrer le passage des nuages.
Et pourtant, il continuait. Par habitude, par ennui, par ce reste de conscience professionnelle qui survit même quand on a cessé de croire en son utilité. Ou peut-être simplement parce que observer les gens était la seule chose qu’il savait faire, la seule compétence qui lui restait après vingt ans de carrière dans les services de Sa Majesté — vingt ans à regarder sans jamais agir, à noter sans jamais comprendre, à transmettre sans jamais savoir si quelqu’un, quelque part, lisait ce qu’il transmettait.
*
« Excusez-moi, vous êtes bien Gerald Whitmore ? »
Neville leva les yeux. Un Américain se tenait devant lui — la cinquantaine, corpulent, le visage rougi par le soleil ou par le bourbon, chemise hawaïenne sous un blazer bleu marine qui semblait avoir été taillé pour un homme plus mince. Il souriait de ce sourire américain, large et sans arrière-pensée, qui mettait toujours Neville légèrement mal à l’aise.
« Je crains que non, répondit Neville. Mon nom est Plunkett. »
L’Américain fronça les sourcils, consulta un papier qu’il tenait à la main, regarda de nouveau Neville, puis le papier, puis Neville.
« Vous êtes sûr ? On m’a dit que Gerald Whitmore serait au bar du Nacional à cinq heures, costume gris, l’air britannique. Vous avez l’air britannique. »
« C’est possible, admit Neville. Je suis britannique. Mais je ne suis pas Gerald Whitmore. Et mon costume est beige. »
L’Américain regarda le costume. Il était effectivement beige, ou du moins l’avait été avant que trois ans de climat tropical et un pressing approximatif ne lui donnent cette teinte indéfinissable qui hésitait entre le sable mouillé et le café au lait. L’Américain sembla considérer que la nuance était négligeable.
« Écoutez, dit-il en s’asseyant sur le tabouret voisin sans y avoir été invité, peut-être que vous connaissez Gerald Whitmore ? Il est dans la canne à sucre. Moi aussi. Henderson, Bob Henderson, de la Henderson Sugar Company, Tampa, Floride. On devait discuter d’un contrat. Trois mille tonnes de sucre brut, livraison janvier, prix à négocier. Vous êtes dans la canne à sucre ? »
« Non, dit Neville. Je suis dans les machines textiles. »
« Machines textiles ? » Bob Henderson prononça ces mots comme s’il n’avait jamais entendu parler d’une telle industrie. « Il y a un marché pour ça, ici ? »
« Très limité », admit Neville.
C’était la vérité. La Dorington & Sons Ltd., dont il était censé être le représentant pour les Caraïbes, n’avait pas vendu une seule machine à Cuba depuis 1954. Elle n’avait d’ailleurs pas vendu grand-chose nulle part, étant une société fictive créée par le MI6 pour fournir une couverture aux agents en poste dans la région. Neville ignorait si la Dorington & Sons avait jamais existé autrement que sur le papier, et il avait cessé de se poser la question depuis longtemps.
Bob Henderson, cependant, ne semblait pas découragé par l’étroitesse du marché des machines textiles. Il fit signe à Don Bebo de lui servir un bourbon — « avec des glaçons, beaucoup de glaçons, il fait une chaleur de damnés dans ce pays » — et entreprit d’expliquer à Neville les subtilités du commerce du sucre. Le cours mondial, les quotas américains, la politique de Batista, la concurrence des producteurs philippins, les perspectives pour la récolte de 1958 — tout y passa, dans un flot ininterrompu de paroles que Neville écouta avec cette expression de politesse attentive qu’il avait perfectionnée au fil des années et qui ne signifiait absolument rien.
Il aurait pu interrompre Henderson. Il aurait pu lui dire qu’il n’était pas Gerald Whitmore, qu’il ne connaissait pas Gerald Whitmore, qu’il ne savait rien du sucre et ne souhaitait rien en savoir. Mais quelque chose l’en empêchait — la politesse, peut-être, ou la lâcheté, ou simplement cette passivité qui était devenue sa seconde nature. Il était plus facile de laisser Henderson parler que de l’interrompre, plus facile de hocher la tête aux moments appropriés que d’avouer qu’il n’écoutait pas, plus facile de commander un deuxième daiquiri et de regarder le soleil disparaître derrière les palmiers que de faire quoi que ce soit qui ressemblât à une décision.
Dix minutes passèrent ainsi, ou peut-être quinze. Henderson parlait toujours. Le bar s’était rempli davantage — un groupe de musiciens traversa le hall en direction de la salle de bal, portant leurs instruments dans des étuis fatigués ; une femme en robe de soirée éclata d’un rire trop aigu près de l’entrée ; quelque part, un téléphone sonna et personne ne répondit.
Puis, soudain, Henderson s’interrompit.
« Dites donc, dit-il en plissant les yeux, vous êtes sûr que vous n’êtes pas Gerald Whitmore ? Parce que Gerald Whitmore a une moustache, et vous… » Il s’interrompit, examina le visage de Neville avec une attention nouvelle. « Vous n’avez pas de moustache. »
« En effet », dit Neville.
Henderson se leva brusquement, comme si Neville l’avait personnellement offensé en n’ayant pas de moustache.
« Dans ce cas, je vous prie de m’excuser. J’ai dû me tromper de personne. Ravi de vous avoir rencontré, monsieur… »
« Plunkett. »
« Plunkett, c’est ça. Bonne soirée. »
Et il s’éloigna vers l’autre bout du bar, où un homme en costume gris — véritablement gris, celui-là — venait d’apparaître, arborant une moustache parfaitement visible.
Neville regarda Henderson s’éloigner, puis regarda son daiquiri, puis regarda de nouveau Henderson qui serrait maintenant la main de l’homme à moustache avec une effusion tout américaine. Il aurait dû se sentir soulagé — la conversation avait été ennuyeuse, Henderson était ennuyeux, le sucre était ennuyeux. Mais il ne ressentait rien de particulier, sinon cette vague mélancolie qui était devenue son état normal, cette conscience diffuse d’être un homme à qui personne ne parlait volontairement, pas même par erreur.
*
La nuit tombait. Les lustres du Nacional s’allumèrent un à un, projetant sur les murs leurs reflets dorés, et l’orchestre commença à jouer dans la salle de bal — un boléro langoureux dont les premières mesures parvenaient jusqu’au bar, assourdies par l’épaisseur des murs. Neville commanda son troisième daiquiri, ce qui était contraire à ses habitudes — il s’en tenait généralement à deux, par souci d’économie autant que de dignité — mais quelque chose dans l’air de cette soirée l’incitait à la transgression.
Peut-être était-ce la lumière, cette lumière de novembre qui donnait aux choses une intensité inhabituelle. Peut-être était-ce Henderson et sa méprise absurde, qui lui avait rappelé à quel point il était transparent, interchangeable, oubliable. Peut-être était-ce simplement la fatigue d’être soi-même, cette fatigue qu’il traînait depuis si longtemps qu’il ne savait plus s’il avait jamais été autre chose que fatigué.
Il but son daiquiri lentement, regardant la terrasse par la fenêtre. Les tables étaient presque toutes occupées maintenant — couples élégants, hommes d’affaires en conciliabule, quelques solitaires comme lui qui préféraient l’air du soir à la climatisation du bar. Les serveurs circulaient entre les tables avec cette grâce silencieuse qui était la marque des grands hôtels, apportant des cocktails aux couleurs vives, des cendriers propres, des amuse-bouches que personne ne mangeait.
C’est alors qu’il le vit.
Pas grand-chose, en réalité. Un mouvement, dans la pénombre, au fond de la terrasse, là où les palmiers projetaient leurs ombres les plus denses. Deux hommes assis à une table légèrement en retrait, à demi dissimulés par le feuillage. L’un était cubain — Neville en était presque sûr, quelque chose dans la façon de se tenir, dans l’élégance un peu raide du costume blanc. L’autre… l’autre était plus difficile à distinguer. Un costume gris, ou peut-être beige, une silhouette quelconque.
Ils parlaient, penchés l’un vers l’autre, avec cette intimité des conversations qu’on ne veut pas être entendu. Et puis, très vite, presque imperceptiblement, l’homme au costume gris glissa quelque chose sur la table — une enveloppe, sembla-t-il à Neville, blanche, de format ordinaire — et le Cubain la prit, la fit disparaître dans la poche intérieure de sa veste, d’un geste si fluide qu’on aurait pu croire qu’il n’y avait jamais eu d’enveloppe.
Neville détourna les yeux. Ce n’était rien. Une transaction d’affaires, probablement. Un paiement, un pot-de-vin, un arrangement quelconque — il s’en passait des dizaines chaque soir au Nacional, c’était ainsi que fonctionnait La Havane, c’était ainsi que fonctionnait le monde. Il n’y avait aucune raison de s’y intéresser, aucune raison de noter quoi que ce soit dans le carnet qu’il n’avait pas ouvert depuis une heure, aucune raison de faire autre chose que de finir son daiquiri et de rentrer dans sa chambre.
Et pourtant, quelque chose — la curiosité, peut-être, ou cet instinct professionnel qui refusait de mourir complètement — le poussa à regarder de nouveau.
Les deux hommes se levaient. Le Cubain en costume blanc — grand, la cinquantaine distinguée, cheveux gris impeccablement coiffés — traversait la terrasse en direction du hall, d’une démarche assurée de propriétaire terrien ou de ministre. L’autre restait un instant immobile, comme s’il attendait que le premier ait disparu, puis se levait à son tour et partait dans la direction opposée, vers les jardins.
Neville essaya de distinguer ses traits, mais la distance était trop grande, la lumière trop faible. Un homme de taille moyenne, ni jeune ni vieux, ni gros ni mince. Un homme sans qualités apparentes, un homme qu’on oublierait aussitôt après l’avoir vu.
Un homme comme lui, en somme.
Neville termina son daiquiri, paya l’addition d’un hochement de tête à Don Bebo, et quitta le bar. Dans le hall, il croisa le Cubain en costume blanc qui attendait l’ascenseur, le visage impassible, les mains croisées devant lui. Leurs regards se croisèrent une fraction de seconde — le regard vide de deux inconnus qui ne se reverront jamais — puis l’ascenseur arriva, le Cubain y monta, les portes se refermèrent.
Neville prit l’escalier, comme il le faisait toujours. Sa chambre était au troisième étage, une chambre modeste avec vue sur le parking, qu’il payait en partie de sa poche parce que son allocation ne couvrait que la moitié du tarif. Il aurait pu loger ailleurs, dans une pension moins chère, plus adaptée à ses moyens. Mais il y avait quelque chose dans la splendeur fatiguée du Nacional qui lui convenait, quelque chose qui ressemblait à sa propre vie — un éclat ancien, une respectabilité en déclin, une beauté qui n’existait plus que par la force de l’habitude.
Dans sa chambre, il ôta sa veste, dénoua sa cravate, s’assit sur le bord du lit. Par la fenêtre, il apercevait les lumières de La Havane qui s’allumaient une à une, comme des étoiles tombées au mauvais endroit. La musique du bar lui parvenait encore, assourdie, mêlée aux bruits de la ville — klaxons, rires, cris des marchands ambulants, ce murmure incessant qui était la voix de La Havane.
Il pensa à l’homme en costume blanc, à l’enveloppe qui avait changé de mains, à l’homme en gris qui avait disparu dans les jardins. Il n’y pensa pas longtemps. Ce n’était rien, après tout. Une transaction parmi d’autres, un moment parmi d’autres, une soirée parmi d’autres.
Il ne savait pas encore que l’homme en costume blanc s’appelait Reinaldo Estévez Morales, qu’il était l’un des industriels les plus riches de Cuba, et qu’il serait mort avant le lever du soleil.
Il ne savait pas encore que cette enveloppe, qu’il avait vue passer d’une main à l’autre dans la pénombre de la terrasse, contenait quelque chose qui valait bien plus que de l’argent — quelque chose pour quoi des hommes étaient prêts à tuer, et d’autres à mourir.
Il ne savait pas encore que sa vie, cette vie morne et sans événements qu’il traînait depuis si longtemps, était sur le point de basculer.
Pour l’instant, Neville Plunkett ne savait rien du tout. Il se déshabilla, se coucha, et s’endormit du sommeil sans rêves des hommes qui n’attendent plus rien.
Dehors, la nuit de La Havane continuait sans lui.
CHAPITRE II
Mercredi 13 novembre 1957
Le Diario de la Marina arriva avec le café, comme chaque matin, posé sur le plateau d’argent que le garçon d’étage déposait devant la porte de Neville à sept heures précises. C’était l’un des petits luxes du Nacional que Neville s’accordait — le petit déjeuner en chambre, servi avec une ponctualité toute britannique dans un pays où la ponctualité n’existait pas. Le café était trop fort, les œufs trop gras, le toast acceptable. Neville avait cessé de s’en plaindre depuis longtemps.
Il ouvrit le journal en bâillant. Les nouvelles étaient ce qu’elles étaient toujours — des déclarations officielles sur la prospérité de la nation, des photographies de Batista inaugurant une école ou serrant des mains, des publicités pour des automobiles américaines et des réfrigérateurs General Electric. Dans les pages intérieures, si l’on savait lire entre les lignes, on devinait autre chose — des « incidents » dans l’Oriente, des « troubles » à l’université, des « arrestations préventives » dont on ne précisait jamais le nombre ni les motifs. Mais il fallait savoir lire entre les lignes, et Neville, ce matin-là, n’en avait pas l’énergie.
Il tourna les pages distraitement, cherchant la rubrique sportive — il suivait vaguement le baseball cubain, sans passion, par désœuvrement — quand son regard s’arrêta sur un entrefilet en bas de la page cinq.
DÉCÈS DE L’INDUSTRIEL REINALDO ESTÉVEZ MORALES
Le monde des affaires cubain est en deuil. Don Reinaldo Estévez Morales, 54 ans, propriétaire des sucreries Estévez et membre éminent de la Chambre de Commerce de La Havane, est décédé dans la nuit de mardi à mercredi des suites d’un infarctus aigu du myocarde. Selon les premières informations, Don Reinaldo aurait été victime d’un malaise dans sa suite de l’Hotel Nacional de Cuba, où il séjournait depuis plusieurs jours. Les secours, alertés par le personnel de l’établissement, n’ont pu que constater le décès. Don Reinaldo laisse une fille unique, Doña Elena Estévez de Villaverde, épouse du diplomate…
Neville reposa le journal.
Estévez. L’homme au costume blanc. L’homme qui avait reçu l’enveloppe, hier soir, sur la terrasse. L’homme qu’il avait croisé dans le hall, devant l’ascenseur, et qui l’avait regardé sans le voir.
Mort.
Il reprit le journal, relut l’article. Infarctus aigu du myocarde. Crise cardiaque. Rien de suspect, rien d’inhabituel — les hommes de cinquante-quatre ans mouraient de crises cardiaques tous les jours, c’était dans l’ordre des choses, surtout les hommes riches, les hommes stressés, les hommes qui mangeaient trop et buvaient trop et portaient le poids de leurs affaires sur leurs épaules.
Et pourtant.
Neville se leva, s’approcha de la fenêtre. Le soleil se levait sur La Havane, dorant les toits et les palmiers, chassant les ombres de la nuit. En bas, dans les jardins du Nacional, un jardinier ratissait les allées avec des gestes lents, méthodiques. Tout était normal. Tout était comme d’habitude.
Et pourtant.
L’enveloppe. Le geste furtif. La façon dont l’homme en gris avait attendu qu’Estévez disparaisse avant de se lever à son tour. Ces détails, auxquels Neville n’avait pas prêté attention la veille, lui revenaient maintenant avec une netteté troublante. Coïncidence ? Probablement. Certainement. Il n’y avait aucune raison de penser autrement.
Il retourna s’asseoir, but son café froid, mangea un morceau de toast sans le goûter. Puis il sortit de sa valise le carnet de cuir fatigué qu’il trimbalait partout avec lui, l’ouvrit à une page vierge, et resta un long moment le stylo en l’air, sans écrire.
Qu’aurait-il écrit, de toute façon ? Hier soir, j’ai vu un homme remettre une enveloppe à un autre homme. Ce matin, le second homme est mort. C’était tout. Ce n’était rien. Ce n’était pas le genre d’information qu’on transmettait à Londres, pas le genre de chose qui intéressait qui que ce soit.
Il referma le carnet, le rangea dans sa poche, et se prépara pour sa journée.
*
L’ambassade britannique occupait un bâtiment colonial du Vedado, à dix minutes en taxi du Nacional. Neville s’y rendait chaque matin vers neuf heures, traversait le hall sous le portrait de Sa Majesté, saluait d’un hochement de tête la réceptionniste qui ne lui répondait jamais, et montait au deuxième étage où se trouvait son bureau — si l’on pouvait appeler bureau cette ancienne réserve de fournitures, coincée entre les toilettes et la cage d’escalier, dont la seule fenêtre donnait sur un mur aveugle.
Le bureau contenait une table métallique, une chaise qui grinçait, une machine à écrire Olivetti dont le ruban n’avait pas été changé depuis 1955, et un classeur à quatre tiroirs où Neville rangeait ses rapports — ceux qu’il envoyait à Londres et ceux, plus nombreux, qu’il n’envoyait pas. Sur le mur, quelqu’un avait accroché une carte de Cuba qui datait de l’époque espagnole et sur laquelle La Havane s’appelait encore La Habana. Neville n’avait jamais pris la peine de la remplacer.
Il s’assit, alluma la lampe de bureau — l’unique fenêtre ne laissait filtrer qu’une lumière grisâtre qui fatiguait les yeux — et sortit de son tiroir le rapport qu’il avait commencé la semaine précédente. Situation politique générale à Cuba — Novembre 1957. Huit pages de banalités soigneusement rédigées, compilées à partir du Diario de la Marina, du Havana Post, et des conversations entendues au bar du Nacional. Rien que Londres ne sût déjà, rien qui justifiât le salaire qu’on lui versait ni la chambre qu’on lui payait — à moitié.
Il relut la dernière phrase qu’il avait tapée : Les milieux d’affaires américains continuent d’exprimer une confiance mesurée dans la capacité du gouvernement à maintenir l’ordre public, malgré les rumeurs persistantes d’activité rebelle dans les provinces orientales.
C’était une phrase qui ne voulait rien dire. Une phrase qu’il aurait pu écrire les yeux fermés, qu’il avait d’ailleurs écrite des dizaines de fois sous des formes légèrement différentes. Une phrase qui traverserait l’Atlantique dans la valise diplomatique, atterrirait sur le bureau d’un fonctionnaire junior du desk des Caraïbes, serait classée dans un dossier que personne ne consulterait jamais, et finirait par moisir dans les archives du Foreign Office jusqu’à la fin des temps.
Neville inséra une nouvelle feuille dans la machine, tapa la date — 13 novembre 1957 — et s’arrêta.
Il pensa à Estévez. À l’enveloppe. À l’homme en gris.
Ses doigts restèrent immobiles sur les touches.
Il aurait dû écrire quelque chose. C’était son métier, après tout — observer, noter, transmettre. Même si personne ne lisait, même si rien n’en résultait jamais, c’était ce qu’on attendait de lui. J’ai été témoin d’un échange suspect entre l’industriel Reinaldo Estévez, décédé cette nuit dans des circonstances officiellement naturelles, et un individu non identifié… Non. C’était absurde. Qu’avait-il vu, au fond ? Deux hommes qui parlaient. Une enveloppe qui changeait de mains. Rien de plus. Des milliers d’enveloppes changeaient de mains chaque jour à La Havane, et leurs destinataires ne mouraient pas tous dans la nuit.
Il retira la feuille de la machine, la froissa, la jeta dans la corbeille, en inséra une autre.
Situation politique générale à Cuba — Novembre 1957 (suite)
Les observateurs notent une stabilité apparente de la situation économique, malgré certaines tensions dans le secteur sucrier liées aux fluctuations des cours mondiaux…
Il tapa pendant une heure, deux peut-être. Les mots venaient tout seuls, ces mots creux et prudents qu’il avait appris à assembler au fil des années, ces mots qui ne disaient rien et ne risquaient rien. De temps en temps, il s’arrêtait pour corriger une faute de frappe — il en faisait beaucoup, ses doigts n’avaient jamais été agiles — ou pour chercher un synonyme qui éviterait une répétition. Le reste du temps, il pensait à autre chose. À Estévez. À l’enveloppe. À l’homme en gris dont il n’avait pas vu le visage.
À midi, il descendit à la cantine de l’ambassade, mangea un sandwich au concombre et but un thé tiède, assis seul à une table près de la fenêtre. L’attaché culturel passa devant lui sans le saluer. Le premier secrétaire, qui connaissait vaguement sa fonction, lui adressa un hochement de tête poli avant de rejoindre un groupe de collègues à l’autre bout de la salle. Neville n’essaya pas de se joindre à eux. Il avait appris, depuis longtemps, que sa présence gênait — non pas qu’on le détestât, ni même qu’on le méprisât ; simplement, on ne savait pas quoi faire de lui, cet homme qui occupait un bureau sans plaque, qui ne participait à aucune réunion, qui n’apparaissait sur aucun organigramme.
Après le déjeuner, il remonta dans son bureau, relu son rapport, corrigea trois fautes de frappe et une erreur de date, signa de son nom — N. Plunkett — et glissa les pages dans une enveloppe qu’il déposa dans le casier du courrier diplomatique. Puis il rangea ses affaires, éteignit la lampe, et quitta l’ambassade.
Il était deux heures de l’après-midi. La journée s’étirait devant lui, vide et chaude.
*
Neville marchait. C’était ce qu’il faisait, l’après-midi, quand il n’avait rien à faire — c’est-à-dire presque tous les jours. Il marchait dans La Havane, sans but, sans itinéraire, laissant ses pas le guider au hasard des rues. Il connaissait la ville par cœur, maintenant, après quatre ans — les avenues larges du Vedado, les ruelles de la Vieille Havane, le Malecón avec son mur de pierre et sa mer éternelle, les parcs ombragés de Centro Habana où les vieux jouaient aux dominos sous les amandiers. Il marchait, et il regardait, et il n’en tirait rien — ni information, ni plaisir, ni sens. C’était une façon de tuer le temps, voilà tout. Une façon d’user les heures jusqu’au soir, jusqu’au bar du Nacional, jusqu’au daiquiri qui effacerait la journée.
Aujourd’hui, cependant, ses pas le menèrent ailleurs.
Il se retrouva devant le cimetière de Colón sans avoir décidé d’y aller. C’était un hasard — ou peut-être pas tout à fait un hasard. Le cimetière de Colón était l’un des plus grands d’Amérique latine, une ville dans la ville, avec ses avenues bordées de mausolées, ses chapelles de marbre, ses anges de pierre qui veillaient sur les morts. Neville y était entré une fois, deux ans plus tôt, pour visiter — par curiosité de touriste attardé — et n’y était jamais retourné.
Aujourd’hui, il entra.
Les grilles étaient ouvertes, et quelques visiteurs circulaient entre les tombes, portant des fleurs ou marchant en silence, la tête basse. Neville les dépassa sans les regarder, suivant l’allée principale qui menait vers le centre du cimetière. Il ne savait pas ce qu’il cherchait. Il ne savait pas pourquoi il était là.
Au détour d’une allée, il aperçut un attroupement.
Une trentaine de personnes, peut-être davantage, vêtues de noir, rassemblées devant un caveau de famille imposant — colonnes corinthiennes, fronton triangulaire, le nom ESTÉVEZ gravé en lettres dorées au-dessus de la porte de bronze. Un prêtre officiait, sa voix couverte par le vent. Des femmes pleuraient. Des hommes se tenaient raides, le visage fermé.
Neville s’arrêta à distance, à demi dissimulé derrière un cyprès. Il n’avait rien à faire ici. Il ne connaissait pas Estévez, n’avait aucun lien avec lui, aucune raison de lui rendre un dernier hommage. Et pourtant, il resta.
Il observa les visages. La veuve — ou était-ce une sœur ? — une femme d’une soixantaine d’années, voilée de noir, soutenue par deux hommes en costume sombre. Les associés, sans doute, ou les cousins. Des hommes d’affaires reconnaissables à leur assurance, même dans le deuil. Des politiques, peut-être — Neville crut reconnaître un sous-secrétaire qu’il avait vu en photo dans le journal. Et là, au premier rang, une jeune femme qui ne pleurait pas.
Trente ans, peut-être un peu plus. Belle d’une beauté sévère, presque dure — cheveux noirs tirés en arrière, pommettes hautes, mâchoire volontaire. Elle portait une robe de deuil qui semblait venir de Paris, et elle regardait le cercueil qu’on descendait dans le caveau avec une expression que Neville ne parvint pas à déchiffrer. Du chagrin ? De la colère ? De la résignation ? Quelque chose de tout cela, peut-être, ou quelque chose d’entièrement différent.
La fille, pensa Neville. Elena Estévez de Villaverde. Celle que le journal mentionnait.
Le prêtre acheva sa bénédiction. Les fossoyeurs refermèrent les portes de bronze. Les visiteurs commencèrent à se disperser, par petits groupes, échangeant des condoléances à voix basse. Neville aurait dû partir. Il n’avait aucune raison de rester, aucune raison d’être là.
Mais il resta encore un moment, regardant la jeune femme en noir qui n’avait pas bougé, qui regardait le caveau fermé comme si elle attendait que quelqu’un en sorte.
Puis il fit demi-tour et quitta le cimetière.
*
Le soir, au bar du Nacional, l’atmosphère était différente.
Ce n’était rien de tangible — les mêmes clients, les mêmes serveurs, la même musique en sourdine — mais Neville le sentait, cette tension imperceptible qui flottait dans l’air comme l’odeur d’un orage lointain. Les conversations étaient plus basses que d’habitude, les regards plus furtifs. Quand Don Bebo posa devant lui son daiquiri, Neville crut voir dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de l’inquiétude.
« Du nouveau ? » demanda Neville.
C’était la première fois en quatre ans qu’il posait une question au barman qui ne concernât pas le temps ou le rhum. Don Bebo le regarda un instant, surpris, puis haussa les épaules de ce haussement d’épaules cubain qui pouvait signifier n’importe quoi.
« Don Reinaldo, dit-il à voix basse. Tout le monde en parle. »
« On dit quoi ? »
Don Bebo essuya un verre qui était déjà propre, prit son temps avant de répondre.
« On dit que c’était un homme bien. On dit qu’il avait des amis et des ennemis. On dit que les crises cardiaques arrivent parfois au mauvais moment. » Il posa le verre, regarda Neville droit dans les yeux. « On dit beaucoup de choses, señor Plunkett. Mais il vaut mieux ne pas écouter. »
Il s’éloigna pour servir un autre client, laissant Neville seul avec son daiquiri et ses pensées.
Les crises cardiaques arrivent parfois au mauvais moment. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Rien, probablement. Une façon de parler, une de ces phrases qui ne signifiaient rien de précis mais laissaient entendre tout et n’importe quoi. Et pourtant, Neville ne parvenait pas à la chasser de son esprit.
Il but son daiquiri lentement, observant les autres clients. À une table près de l’entrée, trois Américains discutaient avec animation — il entendit le mot « Castro » plusieurs fois, et le mot « communiste », et le mot « business ». À une autre table, un couple cubain dînait en silence, l’homme consultant sa montre toutes les deux minutes comme s’il attendait quelqu’un. Au fond du bar, deux hommes en costume sombre buvaient du whisky sans parler, leurs visages aussi expressifs que des masques de carnaval.
Neville se demanda si l’un d’entre eux parlait d’Estévez. Si l’un d’entre eux savait quelque chose. Si l’un d’entre eux avait vu ce qu’il avait vu, hier soir, sur la terrasse.
Il commanda un deuxième daiquiri, ce qui n’était pas contraire à ses habitudes — c’était le troisième qui l’était. Puis il sortit son carnet, l’ouvrit à une page vierge, et cette fois, il écrivit.
13 novembre 1957. Estévez mort cette nuit. Officiellement infarctus. Hier soir, je l’ai vu recevoir une enveloppe d’un homme en gris. Visage non identifié. Coïncidence ?
Il regarda ce qu’il avait écrit. C’était peu. C’était presque rien. Mais c’était la première fois depuis des mois qu’il notait quelque chose de vrai dans ce carnet — quelque chose qui ne fût pas une liste de courses ou un poème inachevé.
Il referma le carnet, le rangea dans sa poche.
À neuf heures, il remonta dans sa chambre, se déshabilla, se coucha. Le sommeil fut long à venir. Il pensait à Estévez, à l’enveloppe, à la jeune femme en noir qui ne pleurait pas devant le caveau de son père.
Il pensait à Don Bebo et à sa phrase sibylline. Les crises cardiaques arrivent parfois au mauvais moment.
Il pensait à l’homme en gris, dont il n’avait pas vu le visage, et qui avait disparu dans les jardins du Nacional comme une ombre parmi les ombres.
Quelque part dans la nuit de La Havane, un chien aboya. Puis un autre. Puis le silence revint, épais et chaud, plein de secrets que Neville ne connaissait pas.
Il finit par s’endormir, mais son sommeil fut agité, traversé de rêves qu’il oublia au réveil — des rêves d’enveloppes blanches et de costumes gris, de cimetières où les morts refusaient de rester morts, de regards qui le suivaient dans des couloirs sans fin.
Quand il se réveilla, le lendemain matin, le soleil était déjà haut et le plateau du petit déjeuner attendait devant sa porte, froid depuis longtemps.
Il avait dormi jusqu’à dix heures — ce qui ne lui était pas arrivé depuis des années.
Quelque chose avait changé. Il ne savait pas encore quoi.
CHAPITRE III
Jeudi 14 novembre 1957
L’homme arriva en fin d’après-midi, par le taxi collectif qui faisait la navette entre l’aéroport de Rancho Boyeros et les grands hôtels du Vedado. Neville le remarqua depuis sa place habituelle au bar — non pas qu’il fût particulièrement remarquable, mais parce qu’il était anglais, et que les Anglais, au Nacional, étaient suffisamment rares pour attirer l’attention.
Grand, voûté, la cinquantaine fatiguée. Un visage long aux traits affaissés, des yeux d’un bleu délavé qui semblaient avoir trop vu de choses, une bouche mince aux commissures tombantes. Il portait un costume de lin froissé par le voyage, une cravate desserrée, et traînait derrière lui une valise de cuir usé qui avait dû connaître des jours meilleurs. Tout en lui respirait l’épuisement — non pas l’épuisement d’un voyage, mais quelque chose de plus profond, de plus ancien, comme si la fatigue était devenue son état naturel.
Il s’arrêta à la réception, échangea quelques mots avec l’employé, signa le registre d’un geste las. Puis il se retourna, balaya le hall du regard, et ses yeux s’arrêtèrent un instant sur Neville — une fraction de seconde, pas davantage, le temps d’enregistrer sa présence et de passer à autre chose.
Neville détourna le regard, but une gorgée de son daiquiri. Un compatriote. Cela ne signifiait rien. Des Anglais passaient au Nacional de temps à autre — touristes, hommes d’affaires, diplomates en visite. Celui-ci n’avait rien de particulier, sinon cet air de lassitude qui lui donnait l’apparence d’un homme en fuite — mais en fuite de quoi, Neville n’aurait su le dire.
Le nouveau venu disparut dans l’ascenseur. Neville l’oublia.
*
Le soir, cependant, l’homme réapparut.
Neville était à sa place depuis une heure déjà, son premier daiquiri presque terminé, son carnet ouvert devant lui — il n’y avait rien écrit, mais le geste de l’ouvrir lui donnait une contenance. Le bar était à moitié plein, l’atmosphère encore alourdie par la mort d’Estévez dont on parlait toujours, à voix basse, dans les coins. Don Bebo essuyait des verres avec cette lenteur méditative qui était sa façon de traverser les heures creuses.
L’Anglais entra, regarda autour de lui, et vint s’asseoir au comptoir — pas à côté de Neville, mais à deux tabourets de distance, ce qui était, dans le langage non dit des bars, une position d’attente : ni trop proche pour imposer une conversation, ni trop éloignée pour l’exclure.
Il commanda un whisky. Don Bebo le servit avec la même cérémonie qu’il réservait à tout le monde — ce n’était pas un habitué, mais c’était un client, et les clients du Nacional méritaient tous le même respect. L’homme but une gorgée, fit une grimace — le whisky cubain n’était pas le whisky écossais, c’était une réalité à laquelle tous les Britanniques devaient s’habituer — puis posa son verre et resta un moment immobile, regardant devant lui sans rien voir.
Neville l’observait du coin de l’œil. Il y avait quelque chose de familier dans ce visage, quelque chose qu’il n’arrivait pas à identifier. L’avait-il vu quelque part ? Dans un journal, peut-être, ou une photographie ? Il n’en était pas sûr. Les visages, pour lui, se confondaient souvent — c’était l’une de ses nombreuses faiblesses professionnelles.
L’homme sortit de sa poche un paquet de cigarettes — des Senior Service, la marque la plus répandue en Angleterre — et en alluma une d’un geste qui trahissait l’habitude ancienne du fumeur. La fumée monta vers le plafond, bleue et lente dans la lumière dorée du bar.
C’est alors qu’il remarqua le journal.
Neville avait posé sur le comptoir, à côté de son carnet, un exemplaire du Times de Londres vieux de trois semaines — il le recevait par la valise diplomatique, avec un retard considérable, mais c’était toujours mieux que rien. Il ne le lisait pas vraiment ; c’était plutôt un accessoire, une façon de signaler son appartenance, comme la cravate du club ou l’accent d’Oxford.
L’homme regarda le journal, puis regarda Neville, et un sourire — le premier que Neville lui voyait — passa sur son visage fatigué.
« Le Times, dit-il. Trois semaines de retard, si je ne me trompe. »
Sa voix était grave, légèrement rauque, avec cet accent des public schools qui situait immédiatement son origine sociale. Neville hocha la tête.
« Trois semaines et demie. La valise diplomatique n’est pas ce qu’elle était. »
« La valise diplomatique. » L’homme répéta ces mots avec une ironie à peine perceptible. « Vous êtes à l’ambassade, alors. »
Ce n’était pas vraiment une question. Neville hésita un instant — la prudence professionnelle, même devenue réflexe, lui commandait de ne rien révéler — puis se dit que cela n’avait aucune importance. Tout le monde savait qui il était, de toute façon.
« Attaché commercial, dit-il. Machines textiles. La Dorington & Sons. »
« Machines textiles. » Le sourire de l’homme s’élargit légèrement. « Il y a un marché pour ça, à Cuba ? »
« Très limité », admit Neville.
C’était la deuxième fois en trois jours qu’on lui posait cette question. Il commençait à se demander si sa couverture était aussi transparente qu’il le soupçonnait.
L’homme fit signe à Don Bebo de lui resservir un whisky, puis, d’un geste, désigna le tabouret vide entre eux.
« Vous permettez ? »
Neville haussa les épaules — l’équivalent britannique d’une invitation. L’homme changea de place, s’installa à côté de lui, et tendit la main.
« Greene, dit-il. Graham Greene. »
*
Greene. Graham Greene.
Neville serra la main qui lui était offerte, s’efforçant de ne pas montrer sa surprise. Graham Greene. L’écrivain. L’auteur de The Power and the Glory, de The Heart of the Matter, de The End of the Affair — des livres que Neville avait lus, certains avec admiration, d’autres avec perplexité, tous avec le sentiment d’être en présence d’une intelligence qui le dépassait.
Et autre chose, aussi. Quelque chose qu’on ne disait pas dans les dîners mondains, mais que tout le monde savait dans certains cercles : Graham Greene avait travaillé pour le MI6 pendant la guerre. Sous Kim Philby, disait-on — le même Kim Philby qui avait fui à Moscou quatre ans plus tôt, révélant au monde qu’il était un agent soviétique depuis le début. Greene avait été son subordonné, son ami peut-être. Il y avait eu une enquête, des soupçons, puis rien — Greene était resté libre, avait continué à écrire, à voyager, à vivre cette vie d’écrivain nomade qui le menait d’un bout à l’autre du monde.
Que faisait-il à La Havane ?
« Plunkett, dit Neville. Neville Plunkett. »
« Plunkett. » Greene sembla goûter le nom comme on goûte un vin. « Un nom du Shropshire, si je ne me trompe. Ou du Herefordshire. »
« Shrewsbury, confirma Neville, surpris. Comment savez-vous… »
« Les noms m’intéressent. C’est une déformation professionnelle. » Greene but une gorgée de whisky, grimaça de nouveau. « Ce whisky est épouvantable. Pourquoi les Cubains n’ont-ils jamais appris à distiller autre chose que du rhum ? »
« Le climat, peut-être. »
« Le climat. Oui, sans doute. » Greene écrasa sa cigarette, en alluma une autre aussitôt. « Vous êtes ici depuis longtemps, monsieur Plunkett ? »
« Quatre ans. »
« Quatre ans. » Greene hocha la tête, comme si ce chiffre confirmait quelque chose qu’il savait déjà. « C’est long, quatre ans. Suffisamment long pour connaître la ville, je suppose. Ses habitudes. Ses secrets. »
Il y avait quelque chose dans la façon dont il avait prononcé le mot « secrets » qui mit Neville mal à l’aise. Était-ce une allusion ? Une provocation ? Ou simplement la façon de parler d’un écrivain, pour qui les mots avaient toujours plusieurs sens ?
« Je ne suis pas sûr que La Havane ait des secrets, dit Neville prudemment. Ou plutôt, elle en a tellement qu’ils cessent d’en être. »
Greene éclata de rire — un rire bref, sans joie, qui ressemblait davantage à une toux.
« Bien dit. Très bien dit. C’est exactement ce que je pensais. Une ville où tout le monde sait tout, et où personne ne dit rien. » Il se pencha légèrement vers Neville, baissant la voix. « Vous savez pourquoi je suis ici, monsieur Plunkett ? »
Neville secoua la tête.
« Je vais écrire un roman. Un roman sur Cuba. Ou plutôt, un roman qui se passe à Cuba — ce n’est pas tout à fait la même chose. Une comédie, si j’ose dire. Une comédie d’espionnage. »
Il prononça ces derniers mots avec une ironie appuyée, comme s’ils contenaient une blague que Neville était censé comprendre.
« Un roman d’espionnage ? À Cuba ? »
« Pourquoi pas ? C’est le décor idéal, vous ne trouvez pas ? Une dictature de carton-pâte, des Américains qui croient tout contrôler, des rebelles dans les montagnes, des agents secrets qui ne savent pas ce qu’ils font… » Greene sourit de nouveau, ce sourire fatigué qui semblait être son expression naturelle. « L’histoire d’un homme ordinaire, disons, un vendeur d’aspirateurs, qui se retrouve recruté par les services secrets britanniques. Un homme qui n’a aucune compétence particulière, aucun talent pour l’espionnage, mais qui a besoin d’argent — pour payer l’école de sa fille, mettons. Alors il invente des agents, des réseaux, des informations. Il dessine des plans d’armes secrètes à partir du catalogue de ses aspirateurs. Et Londres le croit. Londres le paie. Londres le décore, peut-être. Parce que Londres, voyez-vous, ne vérifie jamais rien. »
Neville resta silencieux un moment. L’histoire que Greene venait de lui raconter — cette histoire d’espion malgré lui, d’incompétent récompensé, de mensonges pris pour des vérités — lui semblait étrangement familière. Non pas qu’il eût jamais inventé quoi que ce soit, lui ; ses rapports étaient d’une honnêteté scrupuleuse. Mais cette idée que personne ne vérifiait, que personne ne lisait, que tout le système reposait sur une fiction collective… c’était exactement ce qu’il ressentait depuis des années, sans avoir jamais su le formuler.
« C’est… c’est une idée intéressante, dit-il finalement.
« N’est-ce pas ? » Greene vida son verre, fit signe à Don Bebo de lui en servir un autre. « Le problème, voyez-vous, c’est que la réalité dépasse toujours la fiction. Je pourrais inventer le personnage le plus absurde, le plus incompétent, le plus inutile — et je suis certain qu’il existe quelque part, dans un bureau de l’ambassade britannique de quelque capitale oubliée, un homme qui lui ressemble trait pour trait. »
Il regarda Neville droit dans les yeux en disant cela, et Neville sentit le sang lui monter aux joues. Était-ce une insulte ? Une observation ? Ou simplement une coïncidence — le hasard d’une phrase qui touchait trop juste ?
« Je ne suis pas sûr de vous suivre, dit-il d’une voix qu’il espérait neutre.
« Non ? Tant mieux. Ce n’était qu’une réflexion générale. » Greene alluma une nouvelle cigarette — c’était la troisième depuis le début de leur conversation — et changea de sujet. « Parlez-moi de l’hôtel. Vous y habitez, je suppose ? »
« Depuis quatre ans, oui. »
« Quatre ans dans le même hôtel. C’est remarquable. La plupart des gens finissent par chercher un appartement, non ? Un endroit à eux, avec une cuisine, des livres, un semblant de vie normale. »
Neville haussa les épaules. Il n’avait jamais cherché d’appartement. L’idée ne lui était même pas venue. Le Nacional, avec ses chambres impersonnelles et son service discret, lui convenait parfaitement — ou du moins, il s’y était habitué au point de ne plus imaginer vivre ailleurs.
« L’hôtel me suffit, dit-il. Je n’ai pas besoin de grand-chose. »
« Personne n’a besoin de grand-chose. C’est ce qu’on se dit, en tout cas, pour éviter de regarder en face ce dont on a vraiment besoin. » Greene but une gorgée de whisky, regarda autour de lui — le bar, les clients, les lustres, les palmiers de la terrasse qu’on apercevait par la fenêtre. « C’est un bel endroit. Décadent, bien sûr. Condamné, probablement. Mais beau. »
« Condamné ? »
Greene eut un geste vague de la main, comme pour écarter une mouche.
« Tout ceci ne peut pas durer, n’est-ce pas ? Batista, les casinos, les Américains, cette prospérité de façade… Il y a quelque chose de pourri sous la surface. On le sent. On le respire. » Il se tourna vers Neville. « Vous ne le sentez pas, monsieur Plunkett ? Cette odeur de fin de règne ? »
Neville ne répondit pas tout de suite. Il pensait à Estévez, à l’enveloppe, à Don Bebo et sa phrase sur les crises cardiaques qui arrivent au mauvais moment. Il pensait aux rumeurs sur Castro et ses rebelles, aux étudiants qu’on arrêtait la nuit, aux corps qu’on retrouvait parfois au bord des routes. Il pensait à tout ce qu’il voyait depuis quatre ans sans vraiment le voir, à tout ce qu’il savait sans vraiment le savoir.
« Peut-être, dit-il finalement. Je ne sais pas. Je ne suis pas très doué pour sentir les choses. »
Greene le regarda longuement, avec une expression que Neville ne parvint pas à déchiffrer — de la pitié, peut-être, ou de la curiosité, ou simplement l’attention d’un écrivain qui observe un personnage potentiel.
« Non, dit-il enfin. Je suppose que non. »
*
Ils restèrent au bar jusqu’à près de onze heures, parlant de tout et de rien — de Londres, du temps, des différences entre le rhum cubain et le rhum jamaïcain, des mérites comparés de Dickens et de Trollope. Greene parlait beaucoup, avec cette aisance des gens habitués à tenir la conversation, mais il écoutait aussi, posant des questions qui semblaient anodines mais qui, Neville s’en rendait compte après coup, révélaient plus qu’il n’aurait voulu dire.
À un moment, Greene mentionna Estévez.
« J’ai lu dans le journal qu’un industriel était mort ici, l’autre nuit. Dans l’hôtel même. Une crise cardiaque, paraît-il. »
Neville sentit son cœur s’accélérer, mais s’efforça de garder une expression neutre.
« Oui. Estévez. Un homme important, d’après ce que j’ai compris. »
« Vous l’avez connu ? »
« Non. Je l’ai croisé, peut-être. Dans le hall. On croise beaucoup de gens, dans un hôtel. »
Greene hocha la tête, l’air pensif.
« Les crises cardiaques sont des choses étranges, vous ne trouvez pas ? Elles arrivent toujours au moment le plus inopportun. Ou le plus opportun, selon le point de vue. »
C’était presque mot pour mot ce qu’avait dit Don Bebo. Neville regarda Greene avec une attention nouvelle. Était-ce une coïncidence ? Ou l’écrivain savait-il quelque chose ?
« Que voulez-vous dire ? »
Greene haussa les épaules.
« Rien de particulier. Une réflexion de romancier. Dans un roman, voyez-vous, les crises cardiaques n’arrivent jamais par hasard. Il y a toujours une cause, un coupable, un mystère à résoudre. La réalité est plus ennuyeuse, bien sûr. Les gens meurent sans raison, ou pour des raisons parfaitement banales — le stress, le cholestérol, la génétique. Mais l’esprit humain a du mal à accepter le hasard. Il cherche des motifs, des intentions, des complots. C’est ce qui fait de nous des créatures narratives. »
Il écrasa sa cigarette — la dixième ou la quinzième de la soirée, Neville avait cessé de compter — et se leva.
« Je vais me coucher. Le voyage m’a épuisé, et j’ai du travail demain. Des repérages, comme on dit dans le cinéma. Je veux voir la ville, m’en imprégner. » Il tendit la main à Neville. « Ce fut un plaisir, monsieur Plunkett. J’espère que nous aurons l’occasion de nous revoir. »
« Moi aussi », dit Neville, et il fut surpris de constater qu’il le pensait vraiment.
Greene s’éloigna vers les ascenseurs, sa silhouette voûtée disparaissant dans la pénombre du hall. Neville resta seul au bar, son daiquiri tiède devant lui, son carnet toujours fermé.
Il pensait à ce que Greene avait dit — sur les espions incompétents, sur les fins de règne, sur les crises cardiaques qui n’arrivent jamais par hasard dans les romans. Il pensait à Estévez, à l’enveloppe, à l’homme en gris. Il pensait à cette phrase que Greene avait prononcée, presque en passant : Londres ne vérifie jamais rien.
Était-ce vrai ? Était-ce possible que personne, à Londres, ne lût ses rapports, ne vérifiât ses informations, ne se souciât de ce qu’il faisait ou ne faisait pas ? L’idée était à la fois libératrice et terrifiante. Si personne ne vérifiait, alors rien de ce qu’il faisait n’avait d’importance. Mais si rien n’avait d’importance, alors pourquoi continuait-il ?
Il commanda un dernier daiquiri — le troisième, celui qui était contraire à ses habitudes — et le but lentement, regardant les lumières de La Havane par la fenêtre.
Graham Greene. Un écrivain célèbre, un ancien espion, un homme qui voyait des histoires partout — même là où il n’y en avait pas. Ou peut-être surtout là où il y en avait, justement. Les romanciers avaient cette faculté de percevoir ce que les autres ne percevaient pas, de donner forme à ce qui n’était que chaos et coïncidence.
Et si Greene avait raison ? Et si la mort d’Estévez n’était pas une coïncidence ? Et si l’enveloppe, l’homme en gris, le regard vide du Cubain devant l’ascenseur — et si tout cela avait un sens, formait un motif, racontait une histoire ?
Neville secoua la tête. Il se faisait des idées. Il avait trop bu. Il avait parlé trop longtemps avec un romancier dont le métier était d’inventer des histoires, et maintenant il en voyait partout.
Il paya l’addition, remonta dans sa chambre, se coucha.
Cette nuit-là, il rêva de Greene. Ils étaient assis tous les deux au bar du Nacional, mais le bar était vide, les lumières éteintes, et Greene lui parlait d’une voix qui n’était pas la sienne — une voix qu’il connaissait, une voix qu’il avait entendue quelque part, mais qu’il ne parvenait pas à identifier.
Vous êtes le personnage idéal, disait Greene dans le rêve. L’espion qui ne voit rien, qui ne sait rien, qui ne fait rien. L’homme le plus inutile du monde. Et pourtant…
Et pourtant quoi ? Neville ne le sut jamais. Il se réveilla en sursaut, le cœur battant, et resta longtemps allongé dans le noir, écoutant les bruits de La Havane qui montaient jusqu’à sa fenêtre.
L’aube commençait à poindre quand il se rendormit enfin.
CHAPITRE IV
Vendredi 15 novembre 1957
Neville se réveilla avec une idée.
C’était suffisamment rare pour mériter d’être noté. D’ordinaire, il se réveillait sans rien — sans pensée, sans projet, sans désir particulier, sinon celui de traverser la journée jusqu’au soir et le soir jusqu’au sommeil. Mais ce matin-là, en ouvrant les yeux sur le plafond familier de sa chambre du Nacional, il sut exactement ce qu’il allait faire.
Il allait écrire un rapport. Un vrai rapport. Pas les compilations habituelles de coupures de presse et de conversations de bar, pas les analyses prudentes qui ne disaient rien et n’engageaient à rien. Un rapport sur ce qu’il avait vu — l’enveloppe, l’homme en gris, la mort d’Estévez. Un rapport qui poserait des questions, qui suggérerait des pistes, qui montrerait qu’il était capable, lui aussi, de voir ce que les autres ne voyaient pas.
Il se leva, se doucha, s’habilla avec un soin inhabituel — sa meilleure chemise, sa cravate la moins froissée, le costume beige qu’il réservait aux occasions importantes. Puis il descendit prendre son petit déjeuner dans la salle à manger, ce qu’il ne faisait presque jamais, préférant d’ordinaire la solitude de sa chambre.
La salle était à moitié vide à cette heure matinale. Quelques hommes d’affaires américains attaquaient des assiettes d’œufs au bacon, un couple de touristes allemands consultait un guide, et dans un coin, près de la fenêtre, Graham Greene buvait un café en lisant le journal.
Neville hésita un instant, puis se dirigea vers une table éloignée. Il n’avait pas envie de parler à Greene ce matin — pas avant d’avoir fait ce qu’il avait à faire. La conversation de la veille l’avait troublé, et il craignait que le regard ironique de l’écrivain ne dissolve sa résolution naissante.
Il commanda du café, des toasts, de la confiture de goyave. Il mangea sans appétit, l’esprit déjà au travail, formulant mentalement les phrases qu’il allait écrire. Le 12 novembre au soir, j’ai été témoin d’un échange entre l’industriel Reinaldo Estévez Morales et un individu non identifié… Non, c’était trop direct. Il fallait être plus prudent, plus nuancé. Il m’a été donné d’observer… Oui, c’était mieux. Plus bureaucratique, plus conforme au style qu’on attendait de lui.
Il termina son café, signa l’addition, et sortit de la salle à manger sans regarder Greene.
*
À l’ambassade, il monta directement dans son bureau, ferma la porte — un geste inutile, personne ne venait jamais le voir — et s’assit devant sa machine à écrire. Il inséra une feuille de papier, tapa la date et l’en-tête réglementaire, puis s’arrêta.
Par où commencer ?
Il regarda la page blanche, les doigts suspendus au-dessus des touches. Les mots qu’il avait formulés dans sa tête, au petit déjeuner, lui semblaient maintenant inadéquats, insuffisants. Qu’avait-il vu, au fond ? Deux hommes qui parlaient. Une enveloppe qui changeait de mains. Rien de plus. Des milliers de gens échangeaient des enveloppes chaque jour, pour des raisons parfaitement innocentes — des contrats, des factures, des lettres personnelles. Ce n’était pas parce qu’Estévez était mort le lendemain que l’enveloppe avait un rapport avec sa mort.
Et pourtant.
Il tapa les premiers mots : RAPPORT CONFIDENTIEL — À l’attention du Desk des Caraïbes.
Puis il s’arrêta de nouveau. Confidentiel. Le mot lui sembla soudain grotesque. Qu’y avait-il de confidentiel dans ce qu’il avait à dire ? Et qui, à Londres, se soucierait de ses confidences ? Il imagina son rapport atterrissant sur le bureau d’un fonctionnaire junior, classé sans être lu, oublié dans un tiroir jusqu’à la fin des temps. L’idée était déprimante.
Il arracha la feuille, la froissa, la jeta dans la corbeille. En inséra une autre.
Le 12 novembre 1957, vers 19 heures, j’ai observé depuis le bar de l’Hotel Nacional de Cuba un échange entre deux individus situés sur la terrasse de l’établissement…
C’était mieux. Plus factuel, plus détaché. Il continua, décrivant la scène aussi précisément qu’il le pouvait — l’homme en costume blanc, l’homme en costume gris, l’enveloppe blanche, le geste furtif. Puis la mort d’Estévez, le lendemain matin, annoncée dans le journal. Puis les rumeurs — il n’osa pas écrire « rumeurs », il écrivit « informations non confirmées recueillies auprès de sources locales » — selon lesquelles la mort n’était peut-être pas aussi naturelle qu’on le prétendait.
Il relut ce qu’il avait écrit. Une page et demie. C’était court. C’était vague. Et surtout, c’était inutile — il le savait, il le sentait, chaque mot qu’il avait tapé lui criait son inutilité.
Qu’est-ce qu’il espérait, au fond ? Que Londres envoie une équipe d’enquêteurs ? Que le MI6 mobilise ses ressources pour élucider la mort d’un industriel cubain ? L’idée était absurde. Estévez n’était pas un agent britannique, n’avait aucun lien connu avec les intérêts de Sa Majesté, n’était rien d’autre qu’un homme riche mort dans sa suite d’hôtel. Personne, à Londres, ne s’en soucierait.
Et puis il y avait l’autre problème. Le vrai problème. Celui qu’il n’osait pas formuler, même pour lui-même.
L’homme en gris.
Neville ferma les yeux, essaya de se souvenir. Un homme de taille moyenne, ni jeune ni vieux, costume gris ou beige, visage… visage quoi ? Il ne s’en souvenait pas. Il avait beau fouiller sa mémoire, il ne trouvait rien — pas un trait, pas un détail, pas une caractéristique qui permît d’identifier l’homme. C’était comme si son cerveau avait refusé d’enregistrer l’information, comme si l’homme avait été conçu pour être oublié.
Description de l’individu non identifié, tapa-t-il. Puis il s’arrêta. Qu’allait-il écrire ? Homme de taille moyenne, corpulence moyenne, âge moyen, visage moyen ? C’était la description de n’importe qui. C’était la description de personne.
Il arracha la feuille, la froissa, la jeta avec les autres.
*
À midi, la corbeille à papier débordait de feuilles froissées, et Neville n’avait toujours rien produit de satisfaisant. Il avait écrit et réécrit le même rapport une douzaine de fois, changeant un mot ici, une formulation là, sans jamais parvenir à quelque chose qui ressemblât à un document digne d’être envoyé.
Le problème, il le comprenait maintenant, n’était pas le style ni la formulation. Le problème était plus fondamental : il n’avait rien à dire. Ou plutôt, il avait quelque chose à dire — une intuition, un soupçon, le sentiment diffus que quelque chose n’allait pas — mais rien qui pût se traduire en faits, en preuves, en informations vérifiables. Et les intuitions, dans le monde du renseignement, ne valaient rien. Moins que rien.
Il se leva, s’étira, regarda par la fenêtre — le mur aveugle, comme toujours. Puis il ramassa les feuilles froissées, les fourra dans sa serviette, et quitta le bureau.
Il ne reviendrait pas à l’ambassade cet après-midi. Il avait besoin d’air. Il avait besoin de marcher. Il avait besoin de parler à quelqu’un qui n’était pas un fonctionnaire britannique ni un écrivain célèbre.
Il avait besoin de Marta.
*
L’appartement de Marta se trouvait dans Centro Habana, au troisième étage d’un immeuble colonial dont la façade avait dû être belle, autrefois, avant que la chaleur, l’humidité et des décennies de négligence ne la réduisent à cet état de délabrement pittoresque qui caractérisait la moitié des bâtiments de La Havane. L’escalier était raide, mal éclairé, et sentait le chou bouilli et la lessive. Neville le gravit lentement, s’arrêtant au deuxième palier pour reprendre son souffle.
Il n’était pas censé venir le vendredi. Ses visites à Marta suivaient un calendrier immuable — le mardi et le samedi, jamais d’autres jours — et cette rupture de routine le mettait vaguement mal à l’aise. Mais il avait besoin de la voir. Il avait besoin d’entendre une voix qui ne fût pas la sienne, de regarder un visage qui ne le jugeât pas.
Il frappa à la porte. Trois coups, puis deux, puis un — leur code, établi dès le début, pour qu’elle sache que c’était lui et non un créancier ou un voisin importun.
La porte s’ouvrit. Marta apparut, vêtue d’une robe d’intérieur fleurie, les cheveux défaits, une expression de surprise sur le visage.
« Neville ? C’est vendredi. »
« Je sais. Je peux entrer ? »
Elle s’effaça pour le laisser passer, referma la porte derrière lui. L’appartement était petit — une pièce principale qui servait de salon et de chambre, une cuisine minuscule, une salle de bains sans fenêtre — mais Marta l’avait rendu accueillant, avec des rideaux colorés, des plantes en pot, des photographies de sa famille accrochées aux murs. Il y avait toujours une odeur de café et de fleurs fanées, une odeur que Neville associait désormais à la douceur et au répit.
« Tu veux du café ? » demanda Marta.
« S’il te plaît. »
Elle disparut dans la cuisine. Neville s’assit sur le canapé — un meuble défoncé recouvert d’un tissu à fleurs qui avait connu des jours meilleurs — et regarda autour de lui. Rien n’avait changé depuis sa dernière visite, trois jours plus tôt. Les mêmes objets aux mêmes places, la même lumière filtrant à travers les persiennes, le même ventilateur au plafond qui tournait paresseusement sans parvenir à rafraîchir l’air.
Marta revint avec deux tasses de café, s’assit à côté de lui. Elle avait trente-cinq ans, le visage rond, les yeux noirs, la peau mate des métisses cubaines. Elle n’était pas belle au sens conventionnel du terme — ses traits étaient trop irréguliers, son corps trop épais — mais il y avait en elle une chaleur, une présence, qui la rendait attirante d’une façon que Neville n’avait jamais su définir.
« Qu’est-ce qui se passe ? » demanda-t-elle. « Tu as l’air préoccupé. »
Neville but une gorgée de café. Il était fort, sucré, exactement comme il l’aimait — Marta connaissait ses goûts, après deux ans.
« C’est à propos d’Estévez », dit-il.
Marta haussa un sourcil.
« L’industriel ? Celui qui est mort ? »
« Tu en as entendu parler ? »
Elle eut un petit rire — pas un rire joyeux, un rire qui disait : bien sûr que j’en ai entendu parler, tout le monde en a entendu parler.
« À l’hôtel, on ne parle que de ça. Les femmes de chambre, les réceptionnistes, les serveurs… Tout le monde a une théorie. »
« Quelle genre de théorie ? »
Marta haussa les épaules.
« Les théories habituelles. Que ce n’était pas une crise cardiaque. Que quelqu’un l’a aidé à mourir. Que c’était à cause de l’argent, ou d’une femme, ou de la politique. » Elle but une gorgée de café, regarda Neville par-dessus le bord de sa tasse. « Pourquoi tu me demandes ça ? »
Neville hésita. Il n’avait jamais parlé à Marta de son vrai travail — elle le croyait représentant en machines textiles, comme tout le monde — et il n’avait pas l’intention de commencer maintenant. Mais il pouvait lui dire une partie de la vérité, la partie qui ne compromettait rien.
« Je l’ai vu, dit-il. Le soir avant sa mort. Au bar du Nacional. Il parlait avec quelqu’un. »
« Avec qui ? »
« Je ne sais pas. Un homme. Je n’ai pas vu son visage. »
Marta le regarda un long moment, ses yeux noirs scrutant les siens comme si elle cherchait à y lire quelque chose qu’il ne disait pas.
« Et tu penses que c’est important ? »
« Je ne sais pas. Peut-être. Probablement pas. »
Elle posa sa tasse, prit la main de Neville dans la sienne. Sa peau était chaude, légèrement rugueuse — les mains d’une femme qui travaillait.
« Neville, dit-elle doucement. Écoute-moi bien. Estévez était un homme riche. Un homme puissant. Ces gens-là ont des ennemis. Des tas d’ennemis. Peut-être qu’il est mort d’une crise cardiaque, peut-être pas. Mais quoi qu’il se soit passé, ça ne te regarde pas. »
« Je sais, mais… »
« Non. » Elle serra sa main plus fort. « Tu ne sais pas. Tu es un étranger, Neville. Un Anglais. Tu crois connaître Cuba parce que tu y vis depuis quatre ans, mais tu ne connais rien. Tu ne sais pas comment les choses fonctionnent ici. Tu ne sais pas qui est dangereux et qui ne l’est pas. Tu ne sais pas quelles questions on peut poser et lesquelles il vaut mieux éviter. »
Sa voix avait changé — plus dure, plus urgente. Neville comprit qu’elle avait peur. Pas pour elle — pour lui.
« Marta… »
« Il y a des gens, dans cette ville, qui font disparaître les curieux. Tu comprends ? Des gens pour qui une vie humaine ne vaut pas plus qu’une cartouche de cigarettes. Si Estévez a été assassiné — si, je dis bien si — alors ceux qui l’ont tué ne voudront pas qu’on pose des questions. Et si tu commences à poser des questions… »
Elle laissa la phrase en suspens, mais le sens était clair.
Neville retira sa main, doucement.
« Je ne pose pas de questions, dit-il. J’observe, c’est tout. C’est ce que je fais. C’est ce que j’ai toujours fait. »
Marta secoua la tête.
« Observer, c’est déjà trop. Dans ce pays, les murs ont des yeux et des oreilles. Si quelqu’un te voit observer, si quelqu’un pense que tu sais quelque chose… » Elle s’interrompit, soupira. « Promets-moi que tu vas laisser tomber. Promets-moi que tu vas oublier ce que tu as vu et retourner à ta vie normale. »
Neville ne répondit pas. Il pensait à son rapport, aux feuilles froissées dans sa serviette, aux mots qu’il n’avait pas réussi à écrire. Il pensait à Greene et à ses questions, à Don Bebo et à ses silences, à Elena Estévez et à son visage de pierre devant le caveau de son père.
« Neville. Promets-moi. »
Il la regarda. Ses yeux étaient humides — de peur ou de colère, il n’aurait su dire.
« D’accord, dit-il finalement. Je te le promets. »
C’était un mensonge, et ils le savaient tous les deux.
*
Il resta chez Marta jusqu’au milieu de l’après-midi. Ils firent l’amour — si l’on pouvait appeler cela faire l’amour, cette étreinte mécanique qui les laissait tous deux insatisfaits — puis restèrent allongés côte à côte, sans parler, écoutant les bruits de la rue qui montaient par la fenêtre ouverte.
Neville pensait à ce qu’elle lui avait dit. Tu es un étranger. Tu ne sais pas comment les choses fonctionnent ici. C’était vrai, il le savait. Quatre ans à La Havane, et il était toujours aussi ignorant qu’au premier jour — ignorant des codes, des hiérarchies invisibles, des règles non écrites qui régissaient la vie de cette ville. Il observait, oui, mais il ne comprenait pas ce qu’il observait. C’était peut-être pour cela que ses rapports étaient si vides, si inutiles : non pas parce qu’il n’avait rien à dire, mais parce qu’il ne savait pas lire ce qu’il voyait.
« Tu connais des gens, dit-il soudain. À l’hôtel. Des gens qui savaient des choses sur Estévez. »
Marta se raidit à côté de lui.
« Je t’ai dit de laisser tomber. »
« Je sais. Mais je te demande juste… est-ce que tu connais des gens ? »
Elle resta silencieuse un long moment. Puis elle dit, d’une voix lasse :
« Il y avait une fille. Une des femmes de chambre du Capri. Elle avait un frère qui travaillait pour Estévez. Un comptable, je crois. Ou un secrétaire. Quelque chose comme ça. »
« Elle t’a dit quelque chose ? »
« Elle a dit que son frère avait peur. Depuis quelques semaines. Il rentrait tard, il ne parlait plus, il avait maigri. Elle pensait qu’il avait des ennuis — des ennuis d’argent, peut-être, ou des ennuis avec une femme. Mais maintenant, après la mort d’Estévez… » Elle haussa les épaules. « Elle ne sait plus quoi penser. »
« Comment s’appelle-t-elle ? »
« Neville… »
« Juste son nom. C’est tout ce que je demande. »
Marta soupira.
« Caridad. Caridad Fuentes. Mais je t’interdis d’aller lui parler. Tu m’entends ? Je te l’interdis. »
Neville ne répondit pas. Il grava le nom dans sa mémoire — Caridad Fuentes, femme de chambre au Capri — et se promit de ne rien faire avec cette information.
C’était un autre mensonge, bien sûr. Mais il commençait à s’habituer à mentir.
*
Il quitta l’appartement de Marta vers cinq heures, descendit l’escalier sombre, émergea dans la lumière aveuglante de l’après-midi. La chaleur était accablante — cette chaleur de novembre qui n’était pas la chaleur de l’été, mais quelque chose de plus lourd, de plus humide, qui collait à la peau comme une deuxième chemise.
Il marcha jusqu’au Malecón, s’assit sur le mur de pierre face à la mer. Des vagues venaient se briser contre les rochers, projetant des gerbes d’écume qui retombaient en pluie fine sur les promeneurs. Des enfants jouaient au ballon sur la chaussée. Un vieil homme vendait des cacahuètes grillées dans un cornet de papier journal. La vie continuait, indifférente à ses questions, à ses doutes, à ses mensonges.
Il sortit son carnet, l’ouvrit à une page vierge. Il avait jeté son rapport avorté, mais il pouvait au moins noter ce qu’il savait — pour lui-même, pas pour Londres. Une liste de faits, de noms, de questions.
Estévez — mort le 13 novembre. Officiellement crise cardiaque.
L’enveloppe — vue le 12 au soir, terrasse du Nacional. Remise par homme en gris.
Homme en gris — non identifié. Taille moyenne, corpulence moyenne. Disparu vers les jardins.
Don Bebo — “Les crises cardiaques arrivent parfois au mauvais moment.”
Marta — “Des gens font disparaître les curieux.”
Caridad Fuentes — femme de chambre au Capri. Frère travaillait pour Estévez. Avait peur.
Il regarda ce qu’il avait écrit. Six lignes. C’était peu. C’était presque rien. Mais c’était un début — le début de quelque chose qui ressemblait à une enquête.
Il referma le carnet, le rangea dans sa poche.
Le soleil commençait à descendre vers la mer, nimbant le Malecón de cette lumière dorée qu’il avait appris à aimer sans jamais la comprendre. Il se leva, épousseta son pantalon, et se mit en marche vers le Nacional.
Ce soir, il boirait son daiquiri à sa place habituelle. Il observerait les clients, écouterait les conversations, noterait les détails. Comme d’habitude. Comme toujours.
Mais quelque chose avait changé. Il ne savait pas encore quoi, ni comment, ni pourquoi. Mais il le sentait — cette vibration sourde, au fond de lui, qui ressemblait à de la curiosité, ou à de la peur, ou peut-être aux deux à la fois.
Pour la première fois depuis des années, Neville Plunkett avait une raison de se lever le matin.
C’était terrifiant. Et c’était merveilleux.
CHAPITRE V
Samedi 16 novembre 1957
Les jumelles étaient une erreur.
Neville s’en rendit compte dès qu’il les sortit de leur étui — un étui de cuir craquelé qu’il avait acheté la veille dans une boutique du Vedado, attiré par l’inscription « Óptica Francesa » sur la vitrine et par le prix étonnamment bas affiché sur l’étiquette. Le prix, il le comprenait maintenant, était justifié : le verre de gauche était rayé, celui de droite légèrement voilé, et la molette de mise au point résistait avec l’obstination d’un mécanisme qui n’avait pas été huilé depuis la guerre — la première, probablement.
Il porta néanmoins les jumelles à ses yeux et les pointa vers le Malecón, depuis la terrasse du Nacional où il s’était installé avec son café du matin. La vue était floue, tremblotante, et le verre rayé transformait chaque détail en une constellation de reflets parasites. Il distinguait vaguement les voitures qui passaient sur l’avenue, les silhouettes des promeneurs sur le mur de pierre, les vagues qui se brisaient contre les rochers — mais tout cela dans un brouillard impressionniste qui n’aurait pas dépareillé dans une galerie d’art moderne.
« Vous observez les oiseaux, señor ? »
Neville baissa les jumelles. Un serveur se tenait devant lui, plateau à la main, l’expression parfaitement neutre — cette neutralité professionnelle des serveurs de grands hôtels qui ne jugent jamais rien, pas même un client britannique en costume froissé qui scrute l’horizon avec des jumelles de pacotille à neuf heures du matin.
« Les oiseaux, oui, dit Neville. Les… pélicans. »
Il n’y avait pas de pélicans en vue, mais le serveur ne releva pas. Il déposa l’addition sur la table, s’inclina légèrement, et s’éloigna vers un autre client. Neville rangea les jumelles dans leur étui avec le sentiment d’avoir fait quelque chose de profondément ridicule — ce qui était, à bien y réfléchir, une description assez exacte de sa vie en général.
*
L’enterrement officiel avait eu lieu trois jours plus tôt, au cimetière de Colón, mais une messe de commémoration était prévue ce matin à la cathédrale de La Havane. Neville l’avait appris par le journal — un entrefilet dans les pages mondaines, annonçant que la famille Estévez recevrait les condoléances après l’office. Tout le gratin de La Havane serait là : industriels, banquiers, politiques, diplomates. Une occasion idéale pour observer, pour noter des visages, pour tenter d’identifier l’homme en gris.
C’était du moins ce qu’il s’était dit en achetant les jumelles.
La réalité, comme souvent, était plus prosaïque. Il ne pouvait pas se rendre à la messe — il n’avait aucune raison d’y être, aucun lien avec la famille, et sa présence attirerait l’attention. Il ne pouvait pas non plus se poster devant la cathédrale avec ses jumelles défectueuses — l’idée était absurde, grotesque, digne d’un personnage de comédie. Il ne lui restait donc qu’à attendre, ici, à la terrasse du Nacional, en espérant que quelque chose se produirait.
Quelque chose. Il ne savait pas quoi. Une révélation, peut-être. Un signe. Un indice qui lui tomberait du ciel comme la pomme de Newton.
Il but son café, qui avait refroidi.
*
La matinée s’écoula avec une lenteur exaspérante. Neville resta sur la terrasse, commandant café sur café, feuilletant un exemplaire du Havana Post qu’il avait déjà lu deux fois. Les autres clients allaient et venaient — touristes américains en bermudas, hommes d’affaires en costume, couples élégants qui prenaient le soleil avant le déjeuner. Personne ne lui prêtait attention. Personne ne lui prêtait jamais attention.
Vers onze heures, il ressortit les jumelles et les pointa vers le Malecón, plus par désœuvrement que par espoir de voir quoi que ce soit. Le verre rayé transformait les passants en fantômes, les voitures en taches de couleur mouvantes. C’était parfaitement inutile, et il le savait, mais le geste lui donnait une contenance — l’illusion de faire quelque chose, d’être actif, d’avancer vers un but.
« Pardonnez-moi, mais je crois que vous tenez vos jumelles à l’envers. »
Neville sursauta. Graham Greene se tenait à côté de sa table, un verre de quelque chose d’ambré à la main — whisky ou bourbon, difficile à dire — et ce sourire ironique qui semblait être son expression par défaut.
Neville regarda les jumelles. Elles n’étaient pas à l’envers — les petites lentilles étaient bien du côté de ses yeux — mais il comprit que Greene plaisantait. Ou peut-être pas. Avec Greene, on ne savait jamais.
« Elles ne sont pas très bonnes, admit-il en les rangeant dans leur étui. Je les ai achetées hier. »
« Pour observer les oiseaux, je suppose ? » Greene tira une chaise et s’assit sans y avoir été invité. « C’est ce que vous avez dit au serveur, n’est-ce pas ? Les pélicans. Il n’y a pas de pélicans à Cuba, monsieur Plunkett. Enfin, pas sur la côte nord. Des mouettes, oui. Des frégates, parfois. Mais pas de pélicans. »
Neville sentit le rouge lui monter aux joues.
« Je ne suis pas très doué en ornithologie. »
« Ni en espionnage, apparemment. » Greene but une gorgée de son verre, les yeux pétillants d’amusement. « Ne vous vexez pas. C’est une observation, pas une critique. L’espionnage est un art difficile, et la plupart des gens qui le pratiquent le font très mal. J’en ai connu beaucoup, dans ma vie. Des amateurs, surtout. Des idéalistes qui croyaient servir une cause. Des cyniques qui ne croyaient en rien. Et quelques professionnels — très peu — qui savaient ce qu’ils faisaient. Vous n’appartenez à aucune de ces catégories, monsieur Plunkett. Vous êtes… autre chose. »
« Et qu’est-ce que je suis, selon vous ? »
Greene réfléchit un instant, comme s’il cherchait le mot juste.
« Un témoin, dit-il finalement. Un homme qui regarde sans comprendre, qui voit sans agir, qui accumule des images sans savoir quoi en faire. C’est un rôle ingrat, vous savez. Dans les romans, les témoins finissent généralement mal — assassinés pour ce qu’ils savent, ou rendus fous par ce qu’ils ont vu. Mais dans la vraie vie… » Il haussa les épaules. « Dans la vraie vie, les témoins sont généralement ignorés. Personne ne se soucie de ce qu’ils ont vu, parce que personne ne croit qu’ils aient vu quoi que ce soit d’important. »
Neville ne répondit pas. Il pensait à Estévez, à l’enveloppe, à l’homme en gris. Il pensait à son rapport avorté, à la corbeille pleine de feuilles froissées, à l’impossibilité de mettre des mots sur ce qu’il savait — ou croyait savoir.
« Vous êtes venu observer quelque chose, n’est-ce pas ? » demanda Greene. « Quelque chose en rapport avec la mort d’Estévez. »
C’était moins une question qu’une affirmation. Neville hésita, puis hocha la tête.
« Il y avait une messe ce matin. Une messe de commémoration. Je pensais que… »
« Que vous verriez quelque chose d’intéressant depuis cette terrasse, avec vos jumelles de théâtre ? » Greene secoua la tête, mi-amusé, mi-compatissant. « Monsieur Plunkett, permettez-moi de vous donner un conseil. Si vous voulez observer des funérailles, allez aux funérailles. Si vous voulez poser des questions, posez des questions. Les jumelles et les planques ne servent à rien si vous ne savez pas ce que vous cherchez. Et vous ne savez pas ce que vous cherchez, n’est-ce pas ? »
« Non », admit Neville. « Je ne sais pas. »
Greene vida son verre, fit signe au serveur d’en apporter un autre.
« Alors commencez par là. Demandez-vous ce que vous cherchez. Pas ce que vous avez vu — ça, vous le savez déjà. Mais ce que vous voulez savoir. Quelle question essayez-vous de résoudre ? »
Neville réfléchit. C’était une bonne question — la bonne question, peut-être. Qu’essayait-il de résoudre ? La mort d’Estévez ? Le contenu de l’enveloppe ? L’identité de l’homme en gris ? Tout cela à la fois, ou quelque chose de plus profond, de plus personnel — le besoin de prouver qu’il était capable de voir ce que les autres ne voyaient pas, qu’il n’était pas aussi inutile qu’il le paraissait ?
« Je veux savoir qui a tué Estévez, dit-il finalement. Si quelqu’un l’a tué. »
« Et si personne ne l’a tué ? Si c’était vraiment une crise cardiaque ? »
« Alors je veux le savoir aussi. »
Greene hocha la tête lentement.
« C’est honnête. C’est un début. » Il se pencha vers Neville, baissant la voix. « Vous savez ce que font les vrais enquêteurs, monsieur Plunkett ? Les vrais, pas ceux des romans policiers. Ils ne cherchent pas des indices. Ils cherchent des gens. Des gens qui savent quelque chose, des gens qui ont vu quelque chose, des gens qui ont peur de quelque chose. Et puis ils leur parlent. C’est tout. Ils leur parlent, et ils écoutent. L’art de l’enquête, c’est l’art de la conversation. »
Il se leva, prit son verre que le serveur venait d’apporter.
« Je vous laisse méditer là-dessus. J’ai du travail — des repérages, comme on dit. La cathédrale, justement. Je veux voir à quoi elle ressemble, pour mon roman. » Il fit quelques pas, puis se retourna. « Une dernière chose, monsieur Plunkett. La fille d’Estévez — Elena, je crois qu’elle s’appelle. Elle loge ici, au Nacional. Elle est arrivée hier soir, après la messe. Si vous voulez parler à quelqu’un qui savait des choses sur son père… »
Il laissa la phrase en suspens, sourit, et s’éloigna vers le hall.
*
Elena Estévez de Villaverde.
Neville resta un long moment immobile après le départ de Greene, tournant et retournant ce nom dans sa tête. La fille d’Estévez. La femme en noir qu’il avait vue au cimetière, celle qui ne pleurait pas. Elle était ici, au Nacional, à quelques étages de lui peut-être.
L’idée de lui parler le terrifiait. Qu’allait-il lui dire ? Bonjour, je suis un espion britannique incompétent, j’ai vu votre père recevoir une enveloppe la veille de sa mort, pensez-vous qu’il a été assassiné ? C’était absurde. C’était impossible.
Et pourtant.
Greene avait raison. Les jumelles ne servaient à rien. L’observation à distance ne servait à rien. S’il voulait apprendre quelque chose, il devait parler aux gens. Écouter. Poser des questions.
Il rangea les jumelles dans leur étui, paya l’addition, et rentra dans l’hôtel.
Le hall était animé, comme toujours à l’heure du déjeuner. Des groupes de touristes attendaient près de la réception, des hommes d’affaires traversaient vers le restaurant, des femmes élégantes bavardaient sur les canapés de velours. Neville balaya la foule du regard, cherchant sans trop y croire une silhouette familière — une robe noire, des cheveux tirés en arrière, un visage de pierre.
Il ne la vit pas.
Il monta dans sa chambre, s’allongea sur le lit, regarda le plafond. La chaleur de l’après-midi pesait sur la ville, et le ventilateur brassait un air tiède qui ne rafraîchissait rien. Il ferma les yeux, essaya de dormir, n’y parvint pas.
À quatre heures, il redescendit au bar.
*
Elle était là.
Assise dans un coin de la salle, près de la fenêtre qui donnait sur les jardins, une tasse de thé devant elle qu’elle n’avait pas touchée. Elle portait une robe grise — le deuil s’allégeait, apparemment — et ses cheveux étaient toujours tirés en arrière, révélant un visage aux traits nets, presque durs. Elle regardait par la fenêtre, le regard perdu dans le vide, et il y avait quelque chose dans sa posture — une tension, une immobilité — qui suggérait qu’elle ne voyait pas ce qu’elle regardait.
Neville s’arrêta à l’entrée du bar, le cœur battant. Il n’avait pas prévu de la trouver là. Il n’avait rien préparé — pas de phrase d’approche, pas de prétexte, pas de stratégie. Il était là, elle était là, et entre eux il y avait un gouffre qu’il ne savait pas comment franchir.
Il pensa à fuir. À faire demi-tour, à remonter dans sa chambre, à oublier tout cela. C’était la solution raisonnable, la solution prudente, la solution Plunkett.
Au lieu de quoi il traversa la salle et s’approcha de sa table.
« Madame de Villaverde ? »
Elle leva les yeux. Ses yeux étaient noirs, profonds, et l’expression qu’ils contenaient — surprise, méfiance, fatigue — lui fit comprendre qu’il venait de commettre une erreur. On n’abordait pas une femme en deuil dans un bar d’hôtel. On n’abordait pas une étrangère sans y avoir été invité. On n’abordait pas du tout, quand on était Neville Plunkett.
« Oui ? »
Sa voix était froide, distante — la voix d’une femme habituée à repousser les importuns.
« Je… je m’excuse de vous déranger. Mon nom est Plunkett. Neville Plunkett. Je suis… » Il hésita. Que pouvait-il dire ? La vérité ? Un mensonge ? Un demi-mensonge ? « Je suis un résident de l’hôtel. J’ai appris la mort de votre père. Je voulais vous présenter mes condoléances. »
C’était faible. C’était transparent. Personne n’abordait une inconnue dans un bar pour lui présenter des condoléances — pas de cette façon, pas avec cette maladresse. Elle allait le rembarrer, et elle aurait raison.
Mais elle ne le rembarra pas. Elle le regarda un long moment, ses yeux noirs scrutant son visage comme si elle cherchait à y lire quelque chose, puis elle fit un geste vers la chaise en face d’elle.
« Asseyez-vous, monsieur Plunkett. »
*
Il s’assit, le cœur battant toujours, les mains moites sur ses genoux. Un serveur apparut aussitôt — les serveurs du Nacional avaient ce don d’apparaître au moment précis où on avait besoin d’eux — et Neville commanda un daiquiri, faute d’une meilleure idée.
« Vous connaissiez mon père ? » demanda Elena.
« Non. Enfin… pas vraiment. Je l’ai croisé une fois, dans le hall. Le soir avant sa… avant qu’il… »
Il ne parvint pas à finir sa phrase. Le mot « mort » lui restait en travers de la gorge, comme s’il était indécent de le prononcer devant elle.
« Le soir avant sa mort », dit-elle à sa place, d’une voix parfaitement neutre. « Vous pouvez le dire, monsieur Plunkett. Mon père est mort. C’est un fait. Les faits ne changent pas selon la façon dont on les nomme. »
Il y avait quelque chose de tranchant dans sa voix, quelque chose qui ressemblait à de la colère — mais une colère froide, contenue, qui ne se laissait pas déborder.
« Vous avez raison, dit Neville. Je suis désolé. Je ne suis pas très doué pour… ce genre de situation. »
« Quel genre de situation ? »
« Les conversations avec des inconnus. Les condoléances. Les… les rapports humains en général. »
Il ne savait pas pourquoi il disait cela. C’était trop honnête, trop révélateur — le genre de confession qu’on ne fait pas à une étrangère. Mais quelque chose dans le regard d’Elena l’avait poussé à baisser sa garde, comme si le mensonge n’était pas possible en sa présence.
Elle esquissa un sourire — le premier qu’il lui voyait. Un sourire mince, sans joie, mais un sourire quand même.
« C’est rafraîchissant, dit-elle. La plupart des gens mentent. Ils disent qu’ils sont désolés alors qu’ils ne le sont pas, qu’ils comprenaient mon père alors qu’ils ne le comprenaient pas, qu’ils sont là pour m’aider alors qu’ils ne pensent qu’à eux-mêmes. Vous, au moins, vous êtes honnête sur votre malhonnêteté. »
Neville ne sut pas quoi répondre. Le serveur apporta son daiquiri, et il en but une longue gorgée pour se donner le temps de réfléchir.
« Vous avez dit que vous aviez croisé mon père le soir avant sa mort, reprit Elena. Où exactement ? »
« Dans le hall. Devant les ascenseurs. Vers… neuf heures, peut-être. Neuf heures et demie. »
« Vous lui avez parlé ? »
« Non. Nous nous sommes croisés, c’est tout. Nos regards se sont croisés une seconde, et puis il est monté dans l’ascenseur, et je suis monté par l’escalier. »
Elena hocha la tête lentement.
« Et c’est tout ? Vous ne l’avez pas vu avant ? Pas vu parler à quelqu’un, par exemple ? »
La question était posée d’un ton léger, presque indifférent — mais Neville sentit qu’elle n’avait rien d’indifférent. Elena le regardait avec une intensité nouvelle, et il comprit qu’elle cherchait quelque chose. Qu’elle savait — ou soupçonnait — quelque chose.
Il pensa à l’enveloppe. À l’homme en gris. À la promesse qu’il avait faite à Marta.
Et puis il pensa à ce que Greene avait dit : L’art de l’enquête, c’est l’art de la conversation.
« En fait, dit-il lentement, je l’ai vu un peu plus tôt. Sur la terrasse. Il parlait avec quelqu’un. »
Le visage d’Elena ne changea pas, mais quelque chose passa dans ses yeux — une lueur, un éclair — qui disparut aussitôt.
« Avec qui ? »
« Je ne sais pas. Un homme. Je n’ai pas vu son visage. »
« Et qu’est-ce qu’ils faisaient ? »
« Ils parlaient. Et puis… » Il hésita. « L’homme a donné quelque chose à votre père. Une enveloppe, je crois. Votre père l’a prise et l’a mise dans sa poche. »
Le silence qui suivit fut long, épais, chargé de quelque chose que Neville ne parvenait pas à identifier. Elena le regardait fixement, son visage toujours impassible, mais ses mains — ses mains s’étaient crispées sur le bord de la table, les jointures blanches sous la peau.
« Une enveloppe », répéta-t-elle.
« Oui. Blanche. De format ordinaire. Je ne sais pas ce qu’elle contenait. »
« Et l’homme ? Vous ne pouvez vraiment pas le décrire ? »
Neville secoua la tête.
« Taille moyenne. Corpulence moyenne. Costume gris ou beige. Je ne l’ai vu que de loin, dans la pénombre. Il avait le genre de visage qu’on oublie aussitôt après l’avoir vu. »
« Un fantôme, en somme. »
« Oui. Un fantôme. »
Elena resta silencieuse un long moment, les yeux fixés sur un point au-delà de l’épaule de Neville. Puis elle dit, d’une voix très basse :
« Mon père n’est pas mort d’une crise cardiaque, monsieur Plunkett. »
Ce n’était pas une question. C’était une affirmation.
« Comment le savez-vous ? » demanda Neville.
« Je le sais, c’est tout. Je le savais avant même de voir le corps. Mon père avait cinquante-quatre ans. Il faisait du sport, ne fumait pas, buvait modérément. Son cœur était en parfaite santé — il avait fait un bilan complet il y a trois mois, à New York, chez les meilleurs cardiologues. Et puis il y a autre chose. »
« Quoi ? »
Elle hésita, comme si elle pesait le pour et le contre de ce qu’elle allait dire. Puis elle se pencha vers Neville, baissant encore la voix :
« Il avait peur. Depuis quelques semaines, il avait peur. Il ne dormait plus, il sursautait au moindre bruit, il regardait par-dessus son épaule dans la rue. Je lui ai demandé ce qui se passait, mais il n’a pas voulu me répondre. Il a juste dit : Ce n’est rien, mi hija. Des affaires. Ça va passer. » Elle eut un rire amer. « Ça n’est pas passé. »
Neville pensa à ce que Marta lui avait dit — la femme de chambre dont le frère travaillait pour Estévez, le frère qui avait peur. La peur, encore. La peur partout.
« Vous savez de quoi il avait peur ? »
« Non. Pas exactement. Mais je sais que ça avait un rapport avec ses affaires. Avec le sucre, peut-être, ou avec ses autres investissements. Mon père avait beaucoup d’intérêts, monsieur Plunkett. Et beaucoup d’ennemis. »
« Quel genre d’ennemis ? »
Elena le regarda longuement avant de répondre.
« Vous posez beaucoup de questions, pour un homme qui vend des machines textiles. »
Neville sentit le sang lui monter aux joues. Il aurait dû prévoir cette remarque. Il aurait dû avoir une réponse prête.
« Je suis curieux, dit-il faiblement. C’est un défaut. »
« Ou une qualité. Selon le point de vue. » Elle se leva, prit son sac — un sac de cuir noir, sobre, élégant. « Je dois vous laisser, monsieur Plunkett. J’ai des affaires à régler. Mais je crois que nous devrions nous revoir. Demain, peut-être. Ou après-demain. »
Elle sortit une carte de visite d’une poche de son sac, la posa sur la table.
« Ma chambre est au cinquième étage. Laissez-moi un message à la réception quand vous serez disponible. »
Et sans attendre de réponse, elle s’éloigna vers le hall, sa silhouette mince disparaissant dans la foule des clients.
Neville resta seul avec son daiquiri, la carte de visite posée devant lui. Il la ramassa, lut le nom gravé en lettres noires : Elena Estévez de Villaverde. Rien d’autre — pas d’adresse, pas de téléphone. Juste un nom, comme une promesse ou une menace.
Il rangea la carte dans sa poche et termina son daiquiri.
Quelque chose venait de commencer. Il ne savait pas encore quoi, mais il le sentait — cette vibration sourde, au fond de lui, qui ressemblait à de l’excitation ou à de la terreur.
Peut-être aux deux.