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Un espion de trop

Un espion de trop

Cha­pitres 1 à 5

Hotel Nacio­nal de Cuba

La Havane, novembre 1957

CHA­PITRE PREMIER

Mar­di 12 novembre 1957

Neville Plun­kett occu­pait tou­jours la même place au bar du Nacio­nal — la der­nière à gauche, celle qui don­nait sur les jar­dins et per­met­tait d’observer le va-et-vient du hall sans en avoir l’air. C’était une place de guet­teur, aurait-on pu dire, si Neville Plun­kett avait été le genre d’homme à guet­ter quoi que ce soit. Mais il ne guet­tait rien. Il regar­dait, sim­ple­ment, comme on regarde la pluie tom­ber ou les nuages pas­ser, sans attendre que la pluie cesse ni que les nuages prennent une forme particulière.

Le bar­man — un mulâtre d’une soixan­taine d’années qui s’appelait Euse­bio et que tout le monde appe­lait Don Bebo, sans rap­port aucun avec le célèbre pia­niste — posa devant lui son pre­mier dai­qui­ri de la soi­rée avec ce geste lent et céré­mo­nieux qu’il réser­vait aux habi­tués. Le verre était givré, la sur­face du cock­tail par­fai­te­ment lisse, la feuille de menthe incli­née à l’angle exact qui témoi­gnait du res­pect qu’on por­tait au client. Neville hocha la tête en guise de remer­cie­ment, ce qui était leur mode de com­mu­ni­ca­tion depuis quatre ans — un hoche­ment de tête pour la com­mande, un autre pour le ser­vice, un troi­sième pour l’addition. Ils n’avaient jamais échan­gé plus de dix mots d’affilée, et ces mots avaient tou­jours concer­né le temps qu’il fai­sait ou la qua­li­té du rhum.

Dehors, le soleil décli­nait sur le Malecón. La lumière de novembre à La Havane avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière que Neville n’avait jamais su décrire dans ses rap­ports — une dorure un peu rousse, mélan­co­lique, qui fai­sait paraître les choses plus belles qu’elles n’étaient et les gens plus tristes qu’ils ne le savaient. Les pal­miers des jar­dins pro­je­taient leurs ombres allon­gées sur les pelouses impec­cables, et l’on enten­dait au loin le res­sac de la mer contre les rochers de la Pun­ta, ce bruit sourd et régu­lier qui était comme le pouls de la ville.

Neville but une gor­gée de son dai­qui­ri. Le rhum était excellent — Bacardí, évi­dem­ment, il n’y avait que du Bacardí au Nacio­nal — et le citron vert avait exac­te­ment le degré d’acidité qu’il fal­lait pour faire oublier qu’on buvait de l’alcool à cinq heures de l’après-midi, seul, dans un pays qui n’était pas le sien. Il posa le verre, sor­tit de la poche inté­rieure de sa veste un car­net relié de cuir fati­gué, et entre­prit de ne rien y écrire.

C’était un rituel. Le car­net était cen­sé conte­nir ses obser­va­tions, ses notes de ter­rain, les infor­ma­tions gla­nées au fil des jours qui jus­ti­fiaient sa pré­sence à La Havane et son salaire de fonc­tion­naire de Sa Majes­té. En réa­li­té, il conte­nait sur­tout des listes de courses, des adresses de res­tau­rants qu’il n’avait jamais visi­tés, et un poème inache­vé sur la cou­leur de la mer des Caraïbes qu’il avait com­men­cé trois ans plus tôt et qu’il ne fini­rait jamais. Les dix-sept der­nières pages étaient vierges.

*

Le bar se rem­plis­sait len­te­ment. À cette heure-ci, les pre­miers clients arri­vaient — hommes d’affaires amé­ri­cains en cos­tume de lin, Cubains de la bonne socié­té en guaya­be­ra, quelques femmes dont il valait mieux ne pas deman­der la pro­fes­sion, tou­ristes éga­rés qui pre­naient des pho­to­gra­phies du pla­fond à cais­sons et des lustres en cris­tal de Bohême. Neville les obser­vait du coin de l’œil, clas­sant machi­na­le­ment cha­cun dans une caté­go­rie, non pas parce que c’était utile, mais parce que c’était ce qu’on lui avait appris à faire, il y a long­temps, dans une autre vie, quand il croyait encore que son métier avait un sens.

L’homme au cos­tume de seer­su­cker, par exemple, était très pro­ba­ble­ment dans l’import-export — il avait cette façon de regar­der autour de lui comme s’il éva­luait le prix de chaque objet, cette assu­rance légè­re­ment vul­gaire des gens qui font de l’argent sans vrai­ment savoir com­ment. La femme en robe verte, celle qui siro­tait un moji­to près de la fenêtre, était soit l’épouse d’un diplo­mate, soit la maî­tresse d’un indus­triel — dif­fi­cile de tran­cher sans l’entendre par­ler. Le groupe de trois Mexi­cains qui venait de s’installer dans les fau­teuils de cuir, près de la che­mi­née qu’on n’allumait jamais, était sans doute en voyage d’affaires, à en juger par les ser­viettes qu’ils avaient posées sur la table basse.

Neville but une autre gor­gée. Ces obser­va­tions ne ser­vaient à rien. Il le savait. Elles ne fini­raient dans aucun rap­port, n’alimenteraient aucun dos­sier, ne condui­raient à aucune action. C’était de l’espionnage en chambre, de l’espionnage de bar, de l’espionnage pour per­sonne — une acti­vi­té aus­si vaine que de comp­ter les feuilles des pal­miers ou de chro­no­mé­trer le pas­sage des nuages.

Et pour­tant, il conti­nuait. Par habi­tude, par ennui, par ce reste de conscience pro­fes­sion­nelle qui sur­vit même quand on a ces­sé de croire en son uti­li­té. Ou peut-être sim­ple­ment parce que obser­ver les gens était la seule chose qu’il savait faire, la seule com­pé­tence qui lui res­tait après vingt ans de car­rière dans les ser­vices de Sa Majes­té — vingt ans à regar­der sans jamais agir, à noter sans jamais com­prendre, à trans­mettre sans jamais savoir si quelqu’un, quelque part, lisait ce qu’il transmettait.

*

« Excu­sez-moi, vous êtes bien Gerald Whitmore ? »

Neville leva les yeux. Un Amé­ri­cain se tenait devant lui — la cin­quan­taine, cor­pu­lent, le visage rou­gi par le soleil ou par le bour­bon, che­mise hawaïenne sous un bla­zer bleu marine qui sem­blait avoir été taillé pour un homme plus mince. Il sou­riait de ce sou­rire amé­ri­cain, large et sans arrière-pen­sée, qui met­tait tou­jours Neville légè­re­ment mal à l’aise.

« Je crains que non, répon­dit Neville. Mon nom est Plunkett. »

L’Américain fron­ça les sour­cils, consul­ta un papier qu’il tenait à la main, regar­da de nou­veau Neville, puis le papier, puis Neville.

« Vous êtes sûr ? On m’a dit que Gerald Whit­more serait au bar du Nacio­nal à cinq heures, cos­tume gris, l’air bri­tan­nique. Vous avez l’air britannique. »

« C’est pos­sible, admit Neville. Je suis bri­tan­nique. Mais je ne suis pas Gerald Whit­more. Et mon cos­tume est beige. »

L’Américain regar­da le cos­tume. Il était effec­ti­ve­ment beige, ou du moins l’avait été avant que trois ans de cli­mat tro­pi­cal et un pres­sing approxi­ma­tif ne lui donnent cette teinte indé­fi­nis­sable qui hési­tait entre le sable mouillé et le café au lait. L’Américain sem­bla consi­dé­rer que la nuance était négligeable.

« Écou­tez, dit-il en s’asseyant sur le tabou­ret voi­sin sans y avoir été invi­té, peut-être que vous connais­sez Gerald Whit­more ? Il est dans la canne à sucre. Moi aus­si. Hen­der­son, Bob Hen­der­son, de la Hen­der­son Sugar Com­pa­ny, Tam­pa, Flo­ride. On devait dis­cu­ter d’un contrat. Trois mille tonnes de sucre brut, livrai­son jan­vier, prix à négo­cier. Vous êtes dans la canne à sucre ? »

« Non, dit Neville. Je suis dans les machines textiles. »

« Machines tex­tiles ? » Bob Hen­der­son pro­non­ça ces mots comme s’il n’avait jamais enten­du par­ler d’une telle indus­trie. « Il y a un mar­ché pour ça, ici ? »

« Très limi­té », admit Neville.

C’était la véri­té. La Doring­ton & Sons Ltd., dont il était cen­sé être le repré­sen­tant pour les Caraïbes, n’avait pas ven­du une seule machine à Cuba depuis 1954. Elle n’avait d’ailleurs pas ven­du grand-chose nulle part, étant une socié­té fic­tive créée par le MI6 pour four­nir une cou­ver­ture aux agents en poste dans la région. Neville igno­rait si la Doring­ton & Sons avait jamais exis­té autre­ment que sur le papier, et il avait ces­sé de se poser la ques­tion depuis longtemps.

Bob Hen­der­son, cepen­dant, ne sem­blait pas décou­ra­gé par l’étroitesse du mar­ché des machines tex­tiles. Il fit signe à Don Bebo de lui ser­vir un bour­bon — « avec des gla­çons, beau­coup de gla­çons, il fait une cha­leur de dam­nés dans ce pays » — et entre­prit d’expliquer à Neville les sub­ti­li­tés du com­merce du sucre. Le cours mon­dial, les quo­tas amé­ri­cains, la poli­tique de Batis­ta, la concur­rence des pro­duc­teurs phi­lip­pins, les pers­pec­tives pour la récolte de 1958 — tout y pas­sa, dans un flot inin­ter­rom­pu de paroles que Neville écou­ta avec cette expres­sion de poli­tesse atten­tive qu’il avait per­fec­tion­née au fil des années et qui ne signi­fiait abso­lu­ment rien.

Il aurait pu inter­rompre Hen­der­son. Il aurait pu lui dire qu’il n’était pas Gerald Whit­more, qu’il ne connais­sait pas Gerald Whit­more, qu’il ne savait rien du sucre et ne sou­hai­tait rien en savoir. Mais quelque chose l’en empê­chait — la poli­tesse, peut-être, ou la lâche­té, ou sim­ple­ment cette pas­si­vi­té qui était deve­nue sa seconde nature. Il était plus facile de lais­ser Hen­der­son par­ler que de l’interrompre, plus facile de hocher la tête aux moments appro­priés que d’avouer qu’il n’écoutait pas, plus facile de com­man­der un deuxième dai­qui­ri et de regar­der le soleil dis­pa­raître der­rière les pal­miers que de faire quoi que ce soit qui res­sem­blât à une décision.

Dix minutes pas­sèrent ain­si, ou peut-être quinze. Hen­der­son par­lait tou­jours. Le bar s’était rem­pli davan­tage — un groupe de musi­ciens tra­ver­sa le hall en direc­tion de la salle de bal, por­tant leurs ins­tru­ments dans des étuis fati­gués ; une femme en robe de soi­rée écla­ta d’un rire trop aigu près de l’entrée ; quelque part, un télé­phone son­na et per­sonne ne répondit.

Puis, sou­dain, Hen­der­son s’interrompit.

« Dites donc, dit-il en plis­sant les yeux, vous êtes sûr que vous n’êtes pas Gerald Whit­more ? Parce que Gerald Whit­more a une mous­tache, et vous… » Il s’interrompit, exa­mi­na le visage de Neville avec une atten­tion nou­velle. « Vous n’avez pas de moustache. »

« En effet », dit Neville.

Hen­der­son se leva brus­que­ment, comme si Neville l’avait per­son­nel­le­ment offen­sé en n’ayant pas de moustache.

« Dans ce cas, je vous prie de m’excuser. J’ai dû me trom­per de per­sonne. Ravi de vous avoir ren­con­tré, monsieur… »

« Plun­kett. »

« Plun­kett, c’est ça. Bonne soirée. »

Et il s’éloigna vers l’autre bout du bar, où un homme en cos­tume gris — véri­ta­ble­ment gris, celui-là — venait d’apparaître, arbo­rant une mous­tache par­fai­te­ment visible.

Neville regar­da Hen­der­son s’éloigner, puis regar­da son dai­qui­ri, puis regar­da de nou­veau Hen­der­son qui ser­rait main­te­nant la main de l’homme à mous­tache avec une effu­sion tout amé­ri­caine. Il aurait dû se sen­tir sou­la­gé — la conver­sa­tion avait été ennuyeuse, Hen­der­son était ennuyeux, le sucre était ennuyeux. Mais il ne res­sen­tait rien de par­ti­cu­lier, sinon cette vague mélan­co­lie qui était deve­nue son état nor­mal, cette conscience dif­fuse d’être un homme à qui per­sonne ne par­lait volon­tai­re­ment, pas même par erreur.

*

La nuit tom­bait. Les lustres du Nacio­nal s’allumèrent un à un, pro­je­tant sur les murs leurs reflets dorés, et l’orchestre com­men­ça à jouer dans la salle de bal — un bolé­ro lan­gou­reux dont les pre­mières mesures par­ve­naient jusqu’au bar, assour­dies par l’épaisseur des murs. Neville com­man­da son troi­sième dai­qui­ri, ce qui était contraire à ses habi­tudes — il s’en tenait géné­ra­le­ment à deux, par sou­ci d’économie autant que de digni­té — mais quelque chose dans l’air de cette soi­rée l’incitait à la transgression.

Peut-être était-ce la lumière, cette lumière de novembre qui don­nait aux choses une inten­si­té inha­bi­tuelle. Peut-être était-ce Hen­der­son et sa méprise absurde, qui lui avait rap­pe­lé à quel point il était trans­pa­rent, inter­chan­geable, oubliable. Peut-être était-ce sim­ple­ment la fatigue d’être soi-même, cette fatigue qu’il traî­nait depuis si long­temps qu’il ne savait plus s’il avait jamais été autre chose que fatigué.

Il but son dai­qui­ri len­te­ment, regar­dant la ter­rasse par la fenêtre. Les tables étaient presque toutes occu­pées main­te­nant — couples élé­gants, hommes d’affaires en conci­lia­bule, quelques soli­taires comme lui qui pré­fé­raient l’air du soir à la cli­ma­ti­sa­tion du bar. Les ser­veurs cir­cu­laient entre les tables avec cette grâce silen­cieuse qui était la marque des grands hôtels, appor­tant des cock­tails aux cou­leurs vives, des cen­driers propres, des amuse-bouches que per­sonne ne mangeait.

C’est alors qu’il le vit.

Pas grand-chose, en réa­li­té. Un mou­ve­ment, dans la pénombre, au fond de la ter­rasse, là où les pal­miers pro­je­taient leurs ombres les plus denses. Deux hommes assis à une table légè­re­ment en retrait, à demi dis­si­mu­lés par le feuillage. L’un était cubain — Neville en était presque sûr, quelque chose dans la façon de se tenir, dans l’élégance un peu raide du cos­tume blanc. L’autre… l’autre était plus dif­fi­cile à dis­tin­guer. Un cos­tume gris, ou peut-être beige, une sil­houette quelconque.

Ils par­laient, pen­chés l’un vers l’autre, avec cette inti­mi­té des conver­sa­tions qu’on ne veut pas être enten­du. Et puis, très vite, presque imper­cep­ti­ble­ment, l’homme au cos­tume gris glis­sa quelque chose sur la table — une enve­loppe, sem­bla-t-il à Neville, blanche, de for­mat ordi­naire — et le Cubain la prit, la fit dis­pa­raître dans la poche inté­rieure de sa veste, d’un geste si fluide qu’on aurait pu croire qu’il n’y avait jamais eu d’enveloppe.

Neville détour­na les yeux. Ce n’était rien. Une tran­sac­tion d’affaires, pro­ba­ble­ment. Un paie­ment, un pot-de-vin, un arran­ge­ment quel­conque — il s’en pas­sait des dizaines chaque soir au Nacio­nal, c’était ain­si que fonc­tion­nait La Havane, c’était ain­si que fonc­tion­nait le monde. Il n’y avait aucune rai­son de s’y inté­res­ser, aucune rai­son de noter quoi que ce soit dans le car­net qu’il n’avait pas ouvert depuis une heure, aucune rai­son de faire autre chose que de finir son dai­qui­ri et de ren­trer dans sa chambre.

Et pour­tant, quelque chose — la curio­si­té, peut-être, ou cet ins­tinct pro­fes­sion­nel qui refu­sait de mou­rir com­plè­te­ment — le pous­sa à regar­der de nouveau.

Les deux hommes se levaient. Le Cubain en cos­tume blanc — grand, la cin­quan­taine dis­tin­guée, che­veux gris impec­ca­ble­ment coif­fés — tra­ver­sait la ter­rasse en direc­tion du hall, d’une démarche assu­rée de pro­prié­taire ter­rien ou de ministre. L’autre res­tait un ins­tant immo­bile, comme s’il atten­dait que le pre­mier ait dis­pa­ru, puis se levait à son tour et par­tait dans la direc­tion oppo­sée, vers les jardins.

Neville essaya de dis­tin­guer ses traits, mais la dis­tance était trop grande, la lumière trop faible. Un homme de taille moyenne, ni jeune ni vieux, ni gros ni mince. Un homme sans qua­li­tés appa­rentes, un homme qu’on oublie­rait aus­si­tôt après l’avoir vu.

Un homme comme lui, en somme.

Neville ter­mi­na son dai­qui­ri, paya l’addition d’un hoche­ment de tête à Don Bebo, et quit­ta le bar. Dans le hall, il croi­sa le Cubain en cos­tume blanc qui atten­dait l’ascenseur, le visage impas­sible, les mains croi­sées devant lui. Leurs regards se croi­sèrent une frac­tion de seconde — le regard vide de deux incon­nus qui ne se rever­ront jamais — puis l’ascenseur arri­va, le Cubain y mon­ta, les portes se refermèrent.

Neville prit l’escalier, comme il le fai­sait tou­jours. Sa chambre était au troi­sième étage, une chambre modeste avec vue sur le par­king, qu’il payait en par­tie de sa poche parce que son allo­ca­tion ne cou­vrait que la moi­tié du tarif. Il aurait pu loger ailleurs, dans une pen­sion moins chère, plus adap­tée à ses moyens. Mais il y avait quelque chose dans la splen­deur fati­guée du Nacio­nal qui lui conve­nait, quelque chose qui res­sem­blait à sa propre vie — un éclat ancien, une res­pec­ta­bi­li­té en déclin, une beau­té qui n’existait plus que par la force de l’habitude.

Dans sa chambre, il ôta sa veste, dénoua sa cra­vate, s’assit sur le bord du lit. Par la fenêtre, il aper­ce­vait les lumières de La Havane qui s’allumaient une à une, comme des étoiles tom­bées au mau­vais endroit. La musique du bar lui par­ve­nait encore, assour­die, mêlée aux bruits de la ville — klaxons, rires, cris des mar­chands ambu­lants, ce mur­mure inces­sant qui était la voix de La Havane.

Il pen­sa à l’homme en cos­tume blanc, à l’enveloppe qui avait chan­gé de mains, à l’homme en gris qui avait dis­pa­ru dans les jar­dins. Il n’y pen­sa pas long­temps. Ce n’était rien, après tout. Une tran­sac­tion par­mi d’autres, un moment par­mi d’autres, une soi­rée par­mi d’autres.

Il ne savait pas encore que l’homme en cos­tume blanc s’appelait Rei­nal­do Esté­vez Morales, qu’il était l’un des indus­triels les plus riches de Cuba, et qu’il serait mort avant le lever du soleil.

Il ne savait pas encore que cette enve­loppe, qu’il avait vue pas­ser d’une main à l’autre dans la pénombre de la ter­rasse, conte­nait quelque chose qui valait bien plus que de l’argent — quelque chose pour quoi des hommes étaient prêts à tuer, et d’autres à mourir.

Il ne savait pas encore que sa vie, cette vie morne et sans évé­ne­ments qu’il traî­nait depuis si long­temps, était sur le point de basculer.

Pour l’instant, Neville Plun­kett ne savait rien du tout. Il se désha­billa, se cou­cha, et s’endormit du som­meil sans rêves des hommes qui n’attendent plus rien.

Dehors, la nuit de La Havane conti­nuait sans lui. 

CHA­PITRE II

Mer­cre­di 13 novembre 1957 

Le Dia­rio de la Mari­na arri­va avec le café, comme chaque matin, posé sur le pla­teau d’argent que le gar­çon d’étage dépo­sait devant la porte de Neville à sept heures pré­cises. C’était l’un des petits luxes du Nacio­nal que Neville s’accordait — le petit déjeu­ner en chambre, ser­vi avec une ponc­tua­li­té toute bri­tan­nique dans un pays où la ponc­tua­li­té n’existait pas. Le café était trop fort, les œufs trop gras, le toast accep­table. Neville avait ces­sé de s’en plaindre depuis longtemps.

Il ouvrit le jour­nal en bâillant. Les nou­velles étaient ce qu’elles étaient tou­jours — des décla­ra­tions offi­cielles sur la pros­pé­ri­té de la nation, des pho­to­gra­phies de Batis­ta inau­gu­rant une école ou ser­rant des mains, des publi­ci­tés pour des auto­mo­biles amé­ri­caines et des réfri­gé­ra­teurs Gene­ral Elec­tric. Dans les pages inté­rieures, si l’on savait lire entre les lignes, on devi­nait autre chose — des « inci­dents » dans l’Oriente, des « troubles » à l’université, des « arres­ta­tions pré­ven­tives » dont on ne pré­ci­sait jamais le nombre ni les motifs. Mais il fal­lait savoir lire entre les lignes, et Neville, ce matin-là, n’en avait pas l’énergie.

Il tour­na les pages dis­trai­te­ment, cher­chant la rubrique spor­tive — il sui­vait vague­ment le base­ball cubain, sans pas­sion, par dés­œu­vre­ment — quand son regard s’arrêta sur un entre­fi­let en bas de la page cinq.

DÉCÈS DE L’INDUSTRIEL REI­NAL­DO ESTÉ­VEZ MORALES

Le monde des affaires cubain est en deuil. Don Rei­nal­do Esté­vez Morales, 54 ans, pro­prié­taire des sucre­ries Esté­vez et membre émi­nent de la Chambre de Com­merce de La Havane, est décé­dé dans la nuit de mar­di à mer­cre­di des suites d’un infarc­tus aigu du myo­carde. Selon les pre­mières infor­ma­tions, Don Rei­nal­do aurait été vic­time d’un malaise dans sa suite de l’Hotel Nacio­nal de Cuba, où il séjour­nait depuis plu­sieurs jours. Les secours, aler­tés par le per­son­nel de l’établissement, n’ont pu que consta­ter le décès. Don Rei­nal­do laisse une fille unique, Doña Ele­na Esté­vez de Vil­la­verde, épouse du diplomate…

Neville repo­sa le journal.

Esté­vez. L’homme au cos­tume blanc. L’homme qui avait reçu l’enveloppe, hier soir, sur la ter­rasse. L’homme qu’il avait croi­sé dans le hall, devant l’ascenseur, et qui l’avait regar­dé sans le voir.

Mort.

Il reprit le jour­nal, relut l’article. Infarc­tus aigu du myo­carde. Crise car­diaque. Rien de sus­pect, rien d’inhabituel — les hommes de cin­quante-quatre ans mou­raient de crises car­diaques tous les jours, c’était dans l’ordre des choses, sur­tout les hommes riches, les hommes stres­sés, les hommes qui man­geaient trop et buvaient trop et por­taient le poids de leurs affaires sur leurs épaules.

Et pour­tant.

Neville se leva, s’approcha de la fenêtre. Le soleil se levait sur La Havane, dorant les toits et les pal­miers, chas­sant les ombres de la nuit. En bas, dans les jar­dins du Nacio­nal, un jar­di­nier ratis­sait les allées avec des gestes lents, métho­diques. Tout était nor­mal. Tout était comme d’habitude.

Et pour­tant.

L’enveloppe. Le geste fur­tif. La façon dont l’homme en gris avait atten­du qu’Estévez dis­pa­raisse avant de se lever à son tour. Ces détails, aux­quels Neville n’avait pas prê­té atten­tion la veille, lui reve­naient main­te­nant avec une net­te­té trou­blante. Coïn­ci­dence ? Pro­ba­ble­ment. Cer­tai­ne­ment. Il n’y avait aucune rai­son de pen­ser autrement.

Il retour­na s’asseoir, but son café froid, man­gea un mor­ceau de toast sans le goû­ter. Puis il sor­tit de sa valise le car­net de cuir fati­gué qu’il trim­ba­lait par­tout avec lui, l’ouvrit à une page vierge, et res­ta un long moment le sty­lo en l’air, sans écrire.

Qu’aurait-il écrit, de toute façon ? Hier soir, j’ai vu un homme remettre une enve­loppe à un autre homme. Ce matin, le second homme est mort. C’était tout. Ce n’était rien. Ce n’était pas le genre d’information qu’on trans­met­tait à Londres, pas le genre de chose qui inté­res­sait qui que ce soit.

Il refer­ma le car­net, le ran­gea dans sa poche, et se pré­pa­ra pour sa journée.

*

L’ambassade bri­tan­nique occu­pait un bâti­ment colo­nial du Veda­do, à dix minutes en taxi du Nacio­nal. Neville s’y ren­dait chaque matin vers neuf heures, tra­ver­sait le hall sous le por­trait de Sa Majes­té, saluait d’un hoche­ment de tête la récep­tion­niste qui ne lui répon­dait jamais, et mon­tait au deuxième étage où se trou­vait son bureau — si l’on pou­vait appe­ler bureau cette ancienne réserve de four­ni­tures, coin­cée entre les toi­lettes et la cage d’escalier, dont la seule fenêtre don­nait sur un mur aveugle.

Le bureau conte­nait une table métal­lique, une chaise qui grin­çait, une machine à écrire Oli­vet­ti dont le ruban n’avait pas été chan­gé depuis 1955, et un clas­seur à quatre tiroirs où Neville ran­geait ses rap­ports — ceux qu’il envoyait à Londres et ceux, plus nom­breux, qu’il n’envoyait pas. Sur le mur, quelqu’un avait accro­ché une carte de Cuba qui datait de l’époque espa­gnole et sur laquelle La Havane s’appelait encore La Haba­na. Neville n’avait jamais pris la peine de la remplacer.

Il s’assit, allu­ma la lampe de bureau — l’unique fenêtre ne lais­sait fil­trer qu’une lumière gri­sâtre qui fati­guait les yeux — et sor­tit de son tiroir le rap­port qu’il avait com­men­cé la semaine pré­cé­dente. Situa­tion poli­tique géné­rale à Cuba — Novembre 1957. Huit pages de bana­li­tés soi­gneu­se­ment rédi­gées, com­pi­lées à par­tir du Dia­rio de la Mari­na, du Hava­na Post, et des conver­sa­tions enten­dues au bar du Nacio­nal. Rien que Londres ne sût déjà, rien qui jus­ti­fiât le salaire qu’on lui ver­sait ni la chambre qu’on lui payait — à moitié.

Il relut la der­nière phrase qu’il avait tapée : Les milieux d’affaires amé­ri­cains conti­nuent d’exprimer une confiance mesu­rée dans la capa­ci­té du gou­ver­ne­ment à main­te­nir l’ordre public, mal­gré les rumeurs per­sis­tantes d’activité rebelle dans les pro­vinces orientales.

C’était une phrase qui ne vou­lait rien dire. Une phrase qu’il aurait pu écrire les yeux fer­més, qu’il avait d’ailleurs écrite des dizaines de fois sous des formes légè­re­ment dif­fé­rentes. Une phrase qui tra­ver­se­rait l’Atlantique dans la valise diplo­ma­tique, atter­ri­rait sur le bureau d’un fonc­tion­naire junior du desk des Caraïbes, serait clas­sée dans un dos­sier que per­sonne ne consul­te­rait jamais, et fini­rait par moi­sir dans les archives du Forei­gn Office jusqu’à la fin des temps.

Neville insé­ra une nou­velle feuille dans la machine, tapa la date — 13 novembre 1957 — et s’arrêta.

Il pen­sa à Esté­vez. À l’enveloppe. À l’homme en gris.

Ses doigts res­tèrent immo­biles sur les touches.

Il aurait dû écrire quelque chose. C’était son métier, après tout — obser­ver, noter, trans­mettre. Même si per­sonne ne lisait, même si rien n’en résul­tait jamais, c’était ce qu’on atten­dait de lui. J’ai été témoin d’un échange sus­pect entre l’industriel Rei­nal­do Esté­vez, décé­dé cette nuit dans des cir­cons­tances offi­ciel­le­ment natu­relles, et un indi­vi­du non iden­ti­fié… Non. C’était absurde. Qu’avait-il vu, au fond ? Deux hommes qui par­laient. Une enve­loppe qui chan­geait de mains. Rien de plus. Des mil­liers d’enveloppes chan­geaient de mains chaque jour à La Havane, et leurs des­ti­na­taires ne mou­raient pas tous dans la nuit.

Il reti­ra la feuille de la machine, la frois­sa, la jeta dans la cor­beille, en insé­ra une autre.

Situa­tion poli­tique géné­rale à Cuba — Novembre 1957 (suite)

Les obser­va­teurs notent une sta­bi­li­té appa­rente de la situa­tion éco­no­mique, mal­gré cer­taines ten­sions dans le sec­teur sucrier liées aux fluc­tua­tions des cours mondiaux…

Il tapa pen­dant une heure, deux peut-être. Les mots venaient tout seuls, ces mots creux et pru­dents qu’il avait appris à assem­bler au fil des années, ces mots qui ne disaient rien et ne ris­quaient rien. De temps en temps, il s’arrêtait pour cor­ri­ger une faute de frappe — il en fai­sait beau­coup, ses doigts n’avaient jamais été agiles — ou pour cher­cher un syno­nyme qui évi­te­rait une répé­ti­tion. Le reste du temps, il pen­sait à autre chose. À Esté­vez. À l’enveloppe. À l’homme en gris dont il n’avait pas vu le visage.

À midi, il des­cen­dit à la can­tine de l’ambassade, man­gea un sand­wich au concombre et but un thé tiède, assis seul à une table près de la fenêtre. L’attaché cultu­rel pas­sa devant lui sans le saluer. Le pre­mier secré­taire, qui connais­sait vague­ment sa fonc­tion, lui adres­sa un hoche­ment de tête poli avant de rejoindre un groupe de col­lègues à l’autre bout de la salle. Neville n’essaya pas de se joindre à eux. Il avait appris, depuis long­temps, que sa pré­sence gênait — non pas qu’on le détes­tât, ni même qu’on le mépri­sât ; sim­ple­ment, on ne savait pas quoi faire de lui, cet homme qui occu­pait un bureau sans plaque, qui ne par­ti­ci­pait à aucune réunion, qui n’apparaissait sur aucun organigramme.

Après le déjeu­ner, il remon­ta dans son bureau, relu son rap­port, cor­ri­gea trois fautes de frappe et une erreur de date, signa de son nom — N. Plun­kett — et glis­sa les pages dans une enve­loppe qu’il dépo­sa dans le casier du cour­rier diplo­ma­tique. Puis il ran­gea ses affaires, étei­gnit la lampe, et quit­ta l’ambassade.

Il était deux heures de l’après-midi. La jour­née s’étirait devant lui, vide et chaude.

*

Neville mar­chait. C’était ce qu’il fai­sait, l’après-midi, quand il n’avait rien à faire — c’est-à-dire presque tous les jours. Il mar­chait dans La Havane, sans but, sans iti­né­raire, lais­sant ses pas le gui­der au hasard des rues. Il connais­sait la ville par cœur, main­te­nant, après quatre ans — les ave­nues larges du Veda­do, les ruelles de la Vieille Havane, le Malecón avec son mur de pierre et sa mer éter­nelle, les parcs ombra­gés de Cen­tro Haba­na où les vieux jouaient aux domi­nos sous les aman­diers. Il mar­chait, et il regar­dait, et il n’en tirait rien — ni infor­ma­tion, ni plai­sir, ni sens. C’était une façon de tuer le temps, voi­là tout. Une façon d’user les heures jusqu’au soir, jusqu’au bar du Nacio­nal, jusqu’au dai­qui­ri qui effa­ce­rait la journée.

Aujourd’hui, cepen­dant, ses pas le menèrent ailleurs.

Il se retrou­va devant le cime­tière de Colón sans avoir déci­dé d’y aller. C’était un hasard — ou peut-être pas tout à fait un hasard. Le cime­tière de Colón était l’un des plus grands d’Amérique latine, une ville dans la ville, avec ses ave­nues bor­dées de mau­so­lées, ses cha­pelles de marbre, ses anges de pierre qui veillaient sur les morts. Neville y était entré une fois, deux ans plus tôt, pour visi­ter — par curio­si­té de tou­riste attar­dé — et n’y était jamais retourné.

Aujourd’hui, il entra.

Les grilles étaient ouvertes, et quelques visi­teurs cir­cu­laient entre les tombes, por­tant des fleurs ou mar­chant en silence, la tête basse. Neville les dépas­sa sans les regar­der, sui­vant l’allée prin­ci­pale qui menait vers le centre du cime­tière. Il ne savait pas ce qu’il cher­chait. Il ne savait pas pour­quoi il était là.

Au détour d’une allée, il aper­çut un attroupement.

Une tren­taine de per­sonnes, peut-être davan­tage, vêtues de noir, ras­sem­blées devant un caveau de famille impo­sant — colonnes corin­thiennes, fron­ton tri­an­gu­laire, le nom ESTÉ­VEZ gra­vé en lettres dorées au-des­sus de la porte de bronze. Un prêtre offi­ciait, sa voix cou­verte par le vent. Des femmes pleu­raient. Des hommes se tenaient raides, le visage fermé.

Neville s’arrêta à dis­tance, à demi dis­si­mu­lé der­rière un cyprès. Il n’avait rien à faire ici. Il ne connais­sait pas Esté­vez, n’avait aucun lien avec lui, aucune rai­son de lui rendre un der­nier hom­mage. Et pour­tant, il resta.

Il obser­va les visages. La veuve — ou était-ce une sœur ? — une femme d’une soixan­taine d’années, voi­lée de noir, sou­te­nue par deux hommes en cos­tume sombre. Les asso­ciés, sans doute, ou les cou­sins. Des hommes d’affaires recon­nais­sables à leur assu­rance, même dans le deuil. Des poli­tiques, peut-être — Neville crut recon­naître un sous-secré­taire qu’il avait vu en pho­to dans le jour­nal. Et là, au pre­mier rang, une jeune femme qui ne pleu­rait pas.

Trente ans, peut-être un peu plus. Belle d’une beau­té sévère, presque dure — che­veux noirs tirés en arrière, pom­mettes hautes, mâchoire volon­taire. Elle por­tait une robe de deuil qui sem­blait venir de Paris, et elle regar­dait le cer­cueil qu’on des­cen­dait dans le caveau avec une expres­sion que Neville ne par­vint pas à déchif­frer. Du cha­grin ? De la colère ? De la rési­gna­tion ? Quelque chose de tout cela, peut-être, ou quelque chose d’entièrement différent.

La fille, pen­sa Neville. Ele­na Esté­vez de Vil­la­verde. Celle que le jour­nal mentionnait.

Le prêtre ache­va sa béné­dic­tion. Les fos­soyeurs refer­mèrent les portes de bronze. Les visi­teurs com­men­cèrent à se dis­per­ser, par petits groupes, échan­geant des condo­léances à voix basse. Neville aurait dû par­tir. Il n’avait aucune rai­son de res­ter, aucune rai­son d’être là.

Mais il res­ta encore un moment, regar­dant la jeune femme en noir qui n’avait pas bou­gé, qui regar­dait le caveau fer­mé comme si elle atten­dait que quelqu’un en sorte.

Puis il fit demi-tour et quit­ta le cimetière.

*

Le soir, au bar du Nacio­nal, l’atmosphère était différente.

Ce n’était rien de tan­gible — les mêmes clients, les mêmes ser­veurs, la même musique en sour­dine — mais Neville le sen­tait, cette ten­sion imper­cep­tible qui flot­tait dans l’air comme l’odeur d’un orage loin­tain. Les conver­sa­tions étaient plus basses que d’habitude, les regards plus fur­tifs. Quand Don Bebo posa devant lui son dai­qui­ri, Neville crut voir dans ses yeux quelque chose qui res­sem­blait à de l’inquiétude.

« Du nou­veau ? » deman­da Neville.

C’était la pre­mière fois en quatre ans qu’il posait une ques­tion au bar­man qui ne concer­nât pas le temps ou le rhum. Don Bebo le regar­da un ins­tant, sur­pris, puis haus­sa les épaules de ce haus­se­ment d’épaules cubain qui pou­vait signi­fier n’importe quoi.

« Don Rei­nal­do, dit-il à voix basse. Tout le monde en parle. »

« On dit quoi ? »

Don Bebo essuya un verre qui était déjà propre, prit son temps avant de répondre.

« On dit que c’était un homme bien. On dit qu’il avait des amis et des enne­mis. On dit que les crises car­diaques arrivent par­fois au mau­vais moment. » Il posa le verre, regar­da Neville droit dans les yeux. « On dit beau­coup de choses, señor Plun­kett. Mais il vaut mieux ne pas écouter. »

Il s’éloigna pour ser­vir un autre client, lais­sant Neville seul avec son dai­qui­ri et ses pensées.

Les crises car­diaques arrivent par­fois au mau­vais moment. Qu’est-ce que cela vou­lait dire ? Rien, pro­ba­ble­ment. Une façon de par­ler, une de ces phrases qui ne signi­fiaient rien de pré­cis mais lais­saient entendre tout et n’importe quoi. Et pour­tant, Neville ne par­ve­nait pas à la chas­ser de son esprit.

Il but son dai­qui­ri len­te­ment, obser­vant les autres clients. À une table près de l’entrée, trois Amé­ri­cains dis­cu­taient avec ani­ma­tion — il enten­dit le mot « Cas­tro » plu­sieurs fois, et le mot « com­mu­niste », et le mot « busi­ness ». À une autre table, un couple cubain dînait en silence, l’homme consul­tant sa montre toutes les deux minutes comme s’il atten­dait quelqu’un. Au fond du bar, deux hommes en cos­tume sombre buvaient du whis­ky sans par­ler, leurs visages aus­si expres­sifs que des masques de carnaval.

Neville se deman­da si l’un d’entre eux par­lait d’Estévez. Si l’un d’entre eux savait quelque chose. Si l’un d’entre eux avait vu ce qu’il avait vu, hier soir, sur la terrasse.

Il com­man­da un deuxième dai­qui­ri, ce qui n’était pas contraire à ses habi­tudes — c’était le troi­sième qui l’était. Puis il sor­tit son car­net, l’ouvrit à une page vierge, et cette fois, il écrivit.

13 novembre 1957. Esté­vez mort cette nuit. Offi­ciel­le­ment infarc­tus. Hier soir, je l’ai vu rece­voir une enve­loppe d’un homme en gris. Visage non iden­ti­fié. Coïncidence ?

Il regar­da ce qu’il avait écrit. C’était peu. C’était presque rien. Mais c’était la pre­mière fois depuis des mois qu’il notait quelque chose de vrai dans ce car­net — quelque chose qui ne fût pas une liste de courses ou un poème inachevé.

Il refer­ma le car­net, le ran­gea dans sa poche.

À neuf heures, il remon­ta dans sa chambre, se désha­billa, se cou­cha. Le som­meil fut long à venir. Il pen­sait à Esté­vez, à l’enveloppe, à la jeune femme en noir qui ne pleu­rait pas devant le caveau de son père.

Il pen­sait à Don Bebo et à sa phrase sibyl­line. Les crises car­diaques arrivent par­fois au mau­vais moment.

Il pen­sait à l’homme en gris, dont il n’avait pas vu le visage, et qui avait dis­pa­ru dans les jar­dins du Nacio­nal comme une ombre par­mi les ombres.

Quelque part dans la nuit de La Havane, un chien aboya. Puis un autre. Puis le silence revint, épais et chaud, plein de secrets que Neville ne connais­sait pas.

Il finit par s’endormir, mais son som­meil fut agi­té, tra­ver­sé de rêves qu’il oublia au réveil — des rêves d’enveloppes blanches et de cos­tumes gris, de cime­tières où les morts refu­saient de res­ter morts, de regards qui le sui­vaient dans des cou­loirs sans fin.

Quand il se réveilla, le len­de­main matin, le soleil était déjà haut et le pla­teau du petit déjeu­ner atten­dait devant sa porte, froid depuis longtemps.

Il avait dor­mi jusqu’à dix heures — ce qui ne lui était pas arri­vé depuis des années.

Quelque chose avait chan­gé. Il ne savait pas encore quoi. 

CHA­PITRE III

Jeu­di 14 novembre 1957 

L’homme arri­va en fin d’après-midi, par le taxi col­lec­tif qui fai­sait la navette entre l’aéroport de Ran­cho Boye­ros et les grands hôtels du Veda­do. Neville le remar­qua depuis sa place habi­tuelle au bar — non pas qu’il fût par­ti­cu­liè­re­ment remar­quable, mais parce qu’il était anglais, et que les Anglais, au Nacio­nal, étaient suf­fi­sam­ment rares pour atti­rer l’attention.

Grand, voû­té, la cin­quan­taine fati­guée. Un visage long aux traits affais­sés, des yeux d’un bleu déla­vé qui sem­blaient avoir trop vu de choses, une bouche mince aux com­mis­sures tom­bantes. Il por­tait un cos­tume de lin frois­sé par le voyage, une cra­vate des­ser­rée, et traî­nait der­rière lui une valise de cuir usé qui avait dû connaître des jours meilleurs. Tout en lui res­pi­rait l’épuisement — non pas l’épuisement d’un voyage, mais quelque chose de plus pro­fond, de plus ancien, comme si la fatigue était deve­nue son état naturel.

Il s’arrêta à la récep­tion, échan­gea quelques mots avec l’employé, signa le registre d’un geste las. Puis il se retour­na, balaya le hall du regard, et ses yeux s’arrêtèrent un ins­tant sur Neville — une frac­tion de seconde, pas davan­tage, le temps d’enregistrer sa pré­sence et de pas­ser à autre chose.

Neville détour­na le regard, but une gor­gée de son dai­qui­ri. Un com­pa­triote. Cela ne signi­fiait rien. Des Anglais pas­saient au Nacio­nal de temps à autre — tou­ristes, hommes d’affaires, diplo­mates en visite. Celui-ci n’avait rien de par­ti­cu­lier, sinon cet air de las­si­tude qui lui don­nait l’apparence d’un homme en fuite — mais en fuite de quoi, Neville n’aurait su le dire.

Le nou­veau venu dis­pa­rut dans l’ascenseur. Neville l’oublia.

*

Le soir, cepen­dant, l’homme réapparut.

Neville était à sa place depuis une heure déjà, son pre­mier dai­qui­ri presque ter­mi­né, son car­net ouvert devant lui — il n’y avait rien écrit, mais le geste de l’ouvrir lui don­nait une conte­nance. Le bar était à moi­tié plein, l’atmosphère encore alour­die par la mort d’Estévez dont on par­lait tou­jours, à voix basse, dans les coins. Don Bebo essuyait des verres avec cette len­teur médi­ta­tive qui était sa façon de tra­ver­ser les heures creuses.

L’Anglais entra, regar­da autour de lui, et vint s’asseoir au comp­toir — pas à côté de Neville, mais à deux tabou­rets de dis­tance, ce qui était, dans le lan­gage non dit des bars, une posi­tion d’attente : ni trop proche pour impo­ser une conver­sa­tion, ni trop éloi­gnée pour l’exclure.

Il com­man­da un whis­ky. Don Bebo le ser­vit avec la même céré­mo­nie qu’il réser­vait à tout le monde — ce n’était pas un habi­tué, mais c’était un client, et les clients du Nacio­nal méri­taient tous le même res­pect. L’homme but une gor­gée, fit une gri­mace — le whis­ky cubain n’était pas le whis­ky écos­sais, c’était une réa­li­té à laquelle tous les Bri­tan­niques devaient s’habituer — puis posa son verre et res­ta un moment immo­bile, regar­dant devant lui sans rien voir.

Neville l’observait du coin de l’œil. Il y avait quelque chose de fami­lier dans ce visage, quelque chose qu’il n’arrivait pas à iden­ti­fier. L’avait-il vu quelque part ? Dans un jour­nal, peut-être, ou une pho­to­gra­phie ? Il n’en était pas sûr. Les visages, pour lui, se confon­daient sou­vent — c’était l’une de ses nom­breuses fai­blesses professionnelles.

L’homme sor­tit de sa poche un paquet de ciga­rettes — des Senior Ser­vice, la marque la plus répan­due en Angle­terre — et en allu­ma une d’un geste qui tra­his­sait l’habitude ancienne du fumeur. La fumée mon­ta vers le pla­fond, bleue et lente dans la lumière dorée du bar.

C’est alors qu’il remar­qua le journal.

Neville avait posé sur le comp­toir, à côté de son car­net, un exem­plaire du Times de Londres vieux de trois semaines — il le rece­vait par la valise diplo­ma­tique, avec un retard consi­dé­rable, mais c’était tou­jours mieux que rien. Il ne le lisait pas vrai­ment ; c’était plu­tôt un acces­soire, une façon de signa­ler son appar­te­nance, comme la cra­vate du club ou l’accent d’Oxford.

L’homme regar­da le jour­nal, puis regar­da Neville, et un sou­rire — le pre­mier que Neville lui voyait — pas­sa sur son visage fatigué.

« Le Times, dit-il. Trois semaines de retard, si je ne me trompe. »

Sa voix était grave, légè­re­ment rauque, avec cet accent des public schools qui situait immé­dia­te­ment son ori­gine sociale. Neville hocha la tête.

« Trois semaines et demie. La valise diplo­ma­tique n’est pas ce qu’elle était. »

« La valise diplo­ma­tique. » L’homme répé­ta ces mots avec une iro­nie à peine per­cep­tible. « Vous êtes à l’ambassade, alors. »

Ce n’était pas vrai­ment une ques­tion. Neville hési­ta un ins­tant — la pru­dence pro­fes­sion­nelle, même deve­nue réflexe, lui com­man­dait de ne rien révé­ler — puis se dit que cela n’avait aucune impor­tance. Tout le monde savait qui il était, de toute façon.

« Atta­ché com­mer­cial, dit-il. Machines tex­tiles. La Doring­ton & Sons. »

« Machines tex­tiles. » Le sou­rire de l’homme s’élargit légè­re­ment. « Il y a un mar­ché pour ça, à Cuba ? »

« Très limi­té », admit Neville.

C’était la deuxième fois en trois jours qu’on lui posait cette ques­tion. Il com­men­çait à se deman­der si sa cou­ver­ture était aus­si trans­pa­rente qu’il le soupçonnait.

L’homme fit signe à Don Bebo de lui res­ser­vir un whis­ky, puis, d’un geste, dési­gna le tabou­ret vide entre eux.

« Vous permettez ? »

Neville haus­sa les épaules — l’équivalent bri­tan­nique d’une invi­ta­tion. L’homme chan­gea de place, s’installa à côté de lui, et ten­dit la main.

« Greene, dit-il. Gra­ham Greene. »

*

Greene. Gra­ham Greene.

Neville ser­ra la main qui lui était offerte, s’efforçant de ne pas mon­trer sa sur­prise. Gra­ham Greene. L’écrivain. L’auteur de The Power and the Glo­ry, de The Heart of the Mat­ter, de The End of the Affair — des livres que Neville avait lus, cer­tains avec admi­ra­tion, d’autres avec per­plexi­té, tous avec le sen­ti­ment d’être en pré­sence d’une intel­li­gence qui le dépassait.

Et autre chose, aus­si. Quelque chose qu’on ne disait pas dans les dîners mon­dains, mais que tout le monde savait dans cer­tains cercles : Gra­ham Greene avait tra­vaillé pour le MI6 pen­dant la guerre. Sous Kim Phil­by, disait-on — le même Kim Phil­by qui avait fui à Mos­cou quatre ans plus tôt, révé­lant au monde qu’il était un agent sovié­tique depuis le début. Greene avait été son subor­don­né, son ami peut-être. Il y avait eu une enquête, des soup­çons, puis rien — Greene était res­té libre, avait conti­nué à écrire, à voya­ger, à vivre cette vie d’écrivain nomade qui le menait d’un bout à l’autre du monde.

Que fai­sait-il à La Havane ?

« Plun­kett, dit Neville. Neville Plunkett. »

« Plun­kett. » Greene sem­bla goû­ter le nom comme on goûte un vin. « Un nom du Shrop­shire, si je ne me trompe. Ou du Herefordshire. »

« Shrews­bu­ry, confir­ma Neville, sur­pris. Com­ment savez-vous… »

« Les noms m’intéressent. C’est une défor­ma­tion pro­fes­sion­nelle. » Greene but une gor­gée de whis­ky, gri­ma­ça de nou­veau. « Ce whis­ky est épou­van­table. Pour­quoi les Cubains n’ont-ils jamais appris à dis­til­ler autre chose que du rhum ? »

« Le cli­mat, peut-être. »

« Le cli­mat. Oui, sans doute. » Greene écra­sa sa ciga­rette, en allu­ma une autre aus­si­tôt. « Vous êtes ici depuis long­temps, mon­sieur Plunkett ? »

« Quatre ans. »

« Quatre ans. » Greene hocha la tête, comme si ce chiffre confir­mait quelque chose qu’il savait déjà. « C’est long, quatre ans. Suf­fi­sam­ment long pour connaître la ville, je sup­pose. Ses habi­tudes. Ses secrets. »

Il y avait quelque chose dans la façon dont il avait pro­non­cé le mot « secrets » qui mit Neville mal à l’aise. Était-ce une allu­sion ? Une pro­vo­ca­tion ? Ou sim­ple­ment la façon de par­ler d’un écri­vain, pour qui les mots avaient tou­jours plu­sieurs sens ?

« Je ne suis pas sûr que La Havane ait des secrets, dit Neville pru­dem­ment. Ou plu­tôt, elle en a tel­le­ment qu’ils cessent d’en être. »

Greene écla­ta de rire — un rire bref, sans joie, qui res­sem­blait davan­tage à une toux.

« Bien dit. Très bien dit. C’est exac­te­ment ce que je pen­sais. Une ville où tout le monde sait tout, et où per­sonne ne dit rien. » Il se pen­cha légè­re­ment vers Neville, bais­sant la voix. « Vous savez pour­quoi je suis ici, mon­sieur Plunkett ? »

Neville secoua la tête.

« Je vais écrire un roman. Un roman sur Cuba. Ou plu­tôt, un roman qui se passe à Cuba — ce n’est pas tout à fait la même chose. Une comé­die, si j’ose dire. Une comé­die d’espionnage. »

Il pro­non­ça ces der­niers mots avec une iro­nie appuyée, comme s’ils conte­naient une blague que Neville était cen­sé comprendre.

« Un roman d’espionnage ? À Cuba ? »

« Pour­quoi pas ? C’est le décor idéal, vous ne trou­vez pas ? Une dic­ta­ture de car­ton-pâte, des Amé­ri­cains qui croient tout contrô­ler, des rebelles dans les mon­tagnes, des agents secrets qui ne savent pas ce qu’ils font… » Greene sou­rit de nou­veau, ce sou­rire fati­gué qui sem­blait être son expres­sion natu­relle. « L’histoire d’un homme ordi­naire, disons, un ven­deur d’aspirateurs, qui se retrouve recru­té par les ser­vices secrets bri­tan­niques. Un homme qui n’a aucune com­pé­tence par­ti­cu­lière, aucun talent pour l’espionnage, mais qui a besoin d’argent — pour payer l’école de sa fille, met­tons. Alors il invente des agents, des réseaux, des infor­ma­tions. Il des­sine des plans d’armes secrètes à par­tir du cata­logue de ses aspi­ra­teurs. Et Londres le croit. Londres le paie. Londres le décore, peut-être. Parce que Londres, voyez-vous, ne véri­fie jamais rien. »

Neville res­ta silen­cieux un moment. L’histoire que Greene venait de lui racon­ter — cette his­toire d’espion mal­gré lui, d’incompétent récom­pen­sé, de men­songes pris pour des véri­tés — lui sem­blait étran­ge­ment fami­lière. Non pas qu’il eût jamais inven­té quoi que ce soit, lui ; ses rap­ports étaient d’une hon­nê­te­té scru­pu­leuse. Mais cette idée que per­sonne ne véri­fiait, que per­sonne ne lisait, que tout le sys­tème repo­sait sur une fic­tion col­lec­tive… c’était exac­te­ment ce qu’il res­sen­tait depuis des années, sans avoir jamais su le formuler.

« C’est… c’est une idée inté­res­sante, dit-il finalement.

« N’est-ce pas ? » Greene vida son verre, fit signe à Don Bebo de lui en ser­vir un autre. « Le pro­blème, voyez-vous, c’est que la réa­li­té dépasse tou­jours la fic­tion. Je pour­rais inven­ter le per­son­nage le plus absurde, le plus incom­pé­tent, le plus inutile — et je suis cer­tain qu’il existe quelque part, dans un bureau de l’ambassade bri­tan­nique de quelque capi­tale oubliée, un homme qui lui res­semble trait pour trait. »

Il regar­da Neville droit dans les yeux en disant cela, et Neville sen­tit le sang lui mon­ter aux joues. Était-ce une insulte ? Une obser­va­tion ? Ou sim­ple­ment une coïn­ci­dence — le hasard d’une phrase qui tou­chait trop juste ?

« Je ne suis pas sûr de vous suivre, dit-il d’une voix qu’il espé­rait neutre.

« Non ? Tant mieux. Ce n’était qu’une réflexion géné­rale. » Greene allu­ma une nou­velle ciga­rette — c’était la troi­sième depuis le début de leur conver­sa­tion — et chan­gea de sujet. « Par­lez-moi de l’hôtel. Vous y habi­tez, je suppose ? »

« Depuis quatre ans, oui. »

« Quatre ans dans le même hôtel. C’est remar­quable. La plu­part des gens finissent par cher­cher un appar­te­ment, non ? Un endroit à eux, avec une cui­sine, des livres, un sem­blant de vie normale. »

Neville haus­sa les épaules. Il n’avait jamais cher­ché d’appartement. L’idée ne lui était même pas venue. Le Nacio­nal, avec ses chambres imper­son­nelles et son ser­vice dis­cret, lui conve­nait par­fai­te­ment — ou du moins, il s’y était habi­tué au point de ne plus ima­gi­ner vivre ailleurs.

« L’hôtel me suf­fit, dit-il. Je n’ai pas besoin de grand-chose. »

« Per­sonne n’a besoin de grand-chose. C’est ce qu’on se dit, en tout cas, pour évi­ter de regar­der en face ce dont on a vrai­ment besoin. » Greene but une gor­gée de whis­ky, regar­da autour de lui — le bar, les clients, les lustres, les pal­miers de la ter­rasse qu’on aper­ce­vait par la fenêtre. « C’est un bel endroit. Déca­dent, bien sûr. Condam­né, pro­ba­ble­ment. Mais beau. »

« Condam­né ? »

Greene eut un geste vague de la main, comme pour écar­ter une mouche.

« Tout ceci ne peut pas durer, n’est-ce pas ? Batis­ta, les casi­nos, les Amé­ri­cains, cette pros­pé­ri­té de façade… Il y a quelque chose de pour­ri sous la sur­face. On le sent. On le res­pire. » Il se tour­na vers Neville. « Vous ne le sen­tez pas, mon­sieur Plun­kett ? Cette odeur de fin de règne ? »

Neville ne répon­dit pas tout de suite. Il pen­sait à Esté­vez, à l’enveloppe, à Don Bebo et sa phrase sur les crises car­diaques qui arrivent au mau­vais moment. Il pen­sait aux rumeurs sur Cas­tro et ses rebelles, aux étu­diants qu’on arrê­tait la nuit, aux corps qu’on retrou­vait par­fois au bord des routes. Il pen­sait à tout ce qu’il voyait depuis quatre ans sans vrai­ment le voir, à tout ce qu’il savait sans vrai­ment le savoir.

« Peut-être, dit-il fina­le­ment. Je ne sais pas. Je ne suis pas très doué pour sen­tir les choses. »

Greene le regar­da lon­gue­ment, avec une expres­sion que Neville ne par­vint pas à déchif­frer — de la pitié, peut-être, ou de la curio­si­té, ou sim­ple­ment l’attention d’un écri­vain qui observe un per­son­nage potentiel.

« Non, dit-il enfin. Je sup­pose que non. »

*

Ils res­tèrent au bar jusqu’à près de onze heures, par­lant de tout et de rien — de Londres, du temps, des dif­fé­rences entre le rhum cubain et le rhum jamaï­cain, des mérites com­pa­rés de Dickens et de Trol­lope. Greene par­lait beau­coup, avec cette aisance des gens habi­tués à tenir la conver­sa­tion, mais il écou­tait aus­si, posant des ques­tions qui sem­blaient ano­dines mais qui, Neville s’en ren­dait compte après coup, révé­laient plus qu’il n’aurait vou­lu dire.

À un moment, Greene men­tion­na Estévez.

« J’ai lu dans le jour­nal qu’un indus­triel était mort ici, l’autre nuit. Dans l’hôtel même. Une crise car­diaque, paraît-il. »

Neville sen­tit son cœur s’accélérer, mais s’efforça de gar­der une expres­sion neutre.

« Oui. Esté­vez. Un homme impor­tant, d’après ce que j’ai compris. »

« Vous l’avez connu ? »

« Non. Je l’ai croi­sé, peut-être. Dans le hall. On croise beau­coup de gens, dans un hôtel. »

Greene hocha la tête, l’air pensif.

« Les crises car­diaques sont des choses étranges, vous ne trou­vez pas ? Elles arrivent tou­jours au moment le plus inop­por­tun. Ou le plus oppor­tun, selon le point de vue. »

C’était presque mot pour mot ce qu’avait dit Don Bebo. Neville regar­da Greene avec une atten­tion nou­velle. Était-ce une coïn­ci­dence ? Ou l’écrivain savait-il quelque chose ?

« Que vou­lez-vous dire ? »

Greene haus­sa les épaules.

« Rien de par­ti­cu­lier. Une réflexion de roman­cier. Dans un roman, voyez-vous, les crises car­diaques n’arrivent jamais par hasard. Il y a tou­jours une cause, un cou­pable, un mys­tère à résoudre. La réa­li­té est plus ennuyeuse, bien sûr. Les gens meurent sans rai­son, ou pour des rai­sons par­fai­te­ment banales — le stress, le cho­les­té­rol, la géné­tique. Mais l’esprit humain a du mal à accep­ter le hasard. Il cherche des motifs, des inten­tions, des com­plots. C’est ce qui fait de nous des créa­tures narratives. »

Il écra­sa sa ciga­rette — la dixième ou la quin­zième de la soi­rée, Neville avait ces­sé de comp­ter — et se leva.

« Je vais me cou­cher. Le voyage m’a épui­sé, et j’ai du tra­vail demain. Des repé­rages, comme on dit dans le ciné­ma. Je veux voir la ville, m’en impré­gner. » Il ten­dit la main à Neville. « Ce fut un plai­sir, mon­sieur Plun­kett. J’espère que nous aurons l’occasion de nous revoir. »

« Moi aus­si », dit Neville, et il fut sur­pris de consta­ter qu’il le pen­sait vraiment.

Greene s’éloigna vers les ascen­seurs, sa sil­houette voû­tée dis­pa­rais­sant dans la pénombre du hall. Neville res­ta seul au bar, son dai­qui­ri tiède devant lui, son car­net tou­jours fermé.

Il pen­sait à ce que Greene avait dit — sur les espions incom­pé­tents, sur les fins de règne, sur les crises car­diaques qui n’arrivent jamais par hasard dans les romans. Il pen­sait à Esté­vez, à l’enveloppe, à l’homme en gris. Il pen­sait à cette phrase que Greene avait pro­non­cée, presque en pas­sant : Londres ne véri­fie jamais rien.

Était-ce vrai ? Était-ce pos­sible que per­sonne, à Londres, ne lût ses rap­ports, ne véri­fiât ses infor­ma­tions, ne se sou­ciât de ce qu’il fai­sait ou ne fai­sait pas ? L’idée était à la fois libé­ra­trice et ter­ri­fiante. Si per­sonne ne véri­fiait, alors rien de ce qu’il fai­sait n’avait d’importance. Mais si rien n’avait d’importance, alors pour­quoi continuait-il ?

Il com­man­da un der­nier dai­qui­ri — le troi­sième, celui qui était contraire à ses habi­tudes — et le but len­te­ment, regar­dant les lumières de La Havane par la fenêtre.

Gra­ham Greene. Un écri­vain célèbre, un ancien espion, un homme qui voyait des his­toires par­tout — même là où il n’y en avait pas. Ou peut-être sur­tout là où il y en avait, jus­te­ment. Les roman­ciers avaient cette facul­té de per­ce­voir ce que les autres ne per­ce­vaient pas, de don­ner forme à ce qui n’était que chaos et coïncidence.

Et si Greene avait rai­son ? Et si la mort d’Estévez n’était pas une coïn­ci­dence ? Et si l’enveloppe, l’homme en gris, le regard vide du Cubain devant l’ascenseur — et si tout cela avait un sens, for­mait un motif, racon­tait une histoire ?

Neville secoua la tête. Il se fai­sait des idées. Il avait trop bu. Il avait par­lé trop long­temps avec un roman­cier dont le métier était d’inventer des his­toires, et main­te­nant il en voyait partout.

Il paya l’addition, remon­ta dans sa chambre, se coucha.

Cette nuit-là, il rêva de Greene. Ils étaient assis tous les deux au bar du Nacio­nal, mais le bar était vide, les lumières éteintes, et Greene lui par­lait d’une voix qui n’était pas la sienne — une voix qu’il connais­sait, une voix qu’il avait enten­due quelque part, mais qu’il ne par­ve­nait pas à identifier.

Vous êtes le per­son­nage idéal, disait Greene dans le rêve. L’espion qui ne voit rien, qui ne sait rien, qui ne fait rien. L’homme le plus inutile du monde. Et pourtant…

Et pour­tant quoi ? Neville ne le sut jamais. Il se réveilla en sur­saut, le cœur bat­tant, et res­ta long­temps allon­gé dans le noir, écou­tant les bruits de La Havane qui mon­taient jusqu’à sa fenêtre.

L’aube com­men­çait à poindre quand il se ren­dor­mit enfin. 

CHA­PITRE IV

Ven­dre­di 15 novembre 1957

 

Neville se réveilla avec une idée.

C’était suf­fi­sam­ment rare pour méri­ter d’être noté. D’ordinaire, il se réveillait sans rien — sans pen­sée, sans pro­jet, sans désir par­ti­cu­lier, sinon celui de tra­ver­ser la jour­née jusqu’au soir et le soir jusqu’au som­meil. Mais ce matin-là, en ouvrant les yeux sur le pla­fond fami­lier de sa chambre du Nacio­nal, il sut exac­te­ment ce qu’il allait faire.

Il allait écrire un rap­port. Un vrai rap­port. Pas les com­pi­la­tions habi­tuelles de cou­pures de presse et de conver­sa­tions de bar, pas les ana­lyses pru­dentes qui ne disaient rien et n’engageaient à rien. Un rap­port sur ce qu’il avait vu — l’enveloppe, l’homme en gris, la mort d’Estévez. Un rap­port qui pose­rait des ques­tions, qui sug­gé­re­rait des pistes, qui mon­tre­rait qu’il était capable, lui aus­si, de voir ce que les autres ne voyaient pas.

Il se leva, se dou­cha, s’habilla avec un soin inha­bi­tuel — sa meilleure che­mise, sa cra­vate la moins frois­sée, le cos­tume beige qu’il réser­vait aux occa­sions impor­tantes. Puis il des­cen­dit prendre son petit déjeu­ner dans la salle à man­ger, ce qu’il ne fai­sait presque jamais, pré­fé­rant d’ordinaire la soli­tude de sa chambre.

La salle était à moi­tié vide à cette heure mati­nale. Quelques hommes d’affaires amé­ri­cains atta­quaient des assiettes d’œufs au bacon, un couple de tou­ristes alle­mands consul­tait un guide, et dans un coin, près de la fenêtre, Gra­ham Greene buvait un café en lisant le journal.

Neville hési­ta un ins­tant, puis se diri­gea vers une table éloi­gnée. Il n’avait pas envie de par­ler à Greene ce matin — pas avant d’avoir fait ce qu’il avait à faire. La conver­sa­tion de la veille l’avait trou­blé, et il crai­gnait que le regard iro­nique de l’écrivain ne dis­solve sa réso­lu­tion naissante.

Il com­man­da du café, des toasts, de la confi­ture de goyave. Il man­gea sans appé­tit, l’esprit déjà au tra­vail, for­mu­lant men­ta­le­ment les phrases qu’il allait écrire. Le 12 novembre au soir, j’ai été témoin d’un échange entre l’industriel Rei­nal­do Esté­vez Morales et un indi­vi­du non iden­ti­fié… Non, c’était trop direct. Il fal­lait être plus pru­dent, plus nuan­cé. Il m’a été don­né d’observer… Oui, c’était mieux. Plus bureau­cra­tique, plus conforme au style qu’on atten­dait de lui.

Il ter­mi­na son café, signa l’addition, et sor­tit de la salle à man­ger sans regar­der Greene.

*

À l’ambassade, il mon­ta direc­te­ment dans son bureau, fer­ma la porte — un geste inutile, per­sonne ne venait jamais le voir — et s’assit devant sa machine à écrire. Il insé­ra une feuille de papier, tapa la date et l’en-tête régle­men­taire, puis s’arrêta.

Par où commencer ?

Il regar­da la page blanche, les doigts sus­pen­dus au-des­sus des touches. Les mots qu’il avait for­mu­lés dans sa tête, au petit déjeu­ner, lui sem­blaient main­te­nant inadé­quats, insuf­fi­sants. Qu’avait-il vu, au fond ? Deux hommes qui par­laient. Une enve­loppe qui chan­geait de mains. Rien de plus. Des mil­liers de gens échan­geaient des enve­loppes chaque jour, pour des rai­sons par­fai­te­ment inno­centes — des contrats, des fac­tures, des lettres per­son­nelles. Ce n’était pas parce qu’Estévez était mort le len­de­main que l’enveloppe avait un rap­port avec sa mort.

Et pour­tant.

Il tapa les pre­miers mots : RAP­PORT CONFI­DEN­TIEL — À l’attention du Desk des Caraïbes.

Puis il s’arrêta de nou­veau. Confi­den­tiel. Le mot lui sem­bla sou­dain gro­tesque. Qu’y avait-il de confi­den­tiel dans ce qu’il avait à dire ? Et qui, à Londres, se sou­cie­rait de ses confi­dences ? Il ima­gi­na son rap­port atter­ris­sant sur le bureau d’un fonc­tion­naire junior, clas­sé sans être lu, oublié dans un tiroir jusqu’à la fin des temps. L’idée était déprimante.

Il arra­cha la feuille, la frois­sa, la jeta dans la cor­beille. En insé­ra une autre.

Le 12 novembre 1957, vers 19 heures, j’ai obser­vé depuis le bar de l’Hotel Nacio­nal de Cuba un échange entre deux indi­vi­dus situés sur la ter­rasse de l’établissement…

C’était mieux. Plus fac­tuel, plus déta­ché. Il conti­nua, décri­vant la scène aus­si pré­ci­sé­ment qu’il le pou­vait — l’homme en cos­tume blanc, l’homme en cos­tume gris, l’enveloppe blanche, le geste fur­tif. Puis la mort d’Estévez, le len­de­main matin, annon­cée dans le jour­nal. Puis les rumeurs — il n’osa pas écrire « rumeurs », il écri­vit « infor­ma­tions non confir­mées recueillies auprès de sources locales » — selon les­quelles la mort n’était peut-être pas aus­si natu­relle qu’on le prétendait.

Il relut ce qu’il avait écrit. Une page et demie. C’était court. C’était vague. Et sur­tout, c’était inutile — il le savait, il le sen­tait, chaque mot qu’il avait tapé lui criait son inutilité.

Qu’est-ce qu’il espé­rait, au fond ? Que Londres envoie une équipe d’enquêteurs ? Que le MI6 mobi­lise ses res­sources pour élu­ci­der la mort d’un indus­triel cubain ? L’idée était absurde. Esté­vez n’était pas un agent bri­tan­nique, n’avait aucun lien connu avec les inté­rêts de Sa Majes­té, n’était rien d’autre qu’un homme riche mort dans sa suite d’hôtel. Per­sonne, à Londres, ne s’en soucierait.

Et puis il y avait l’autre pro­blème. Le vrai pro­blème. Celui qu’il n’osait pas for­mu­ler, même pour lui-même.

L’homme en gris.

Neville fer­ma les yeux, essaya de se sou­ve­nir. Un homme de taille moyenne, ni jeune ni vieux, cos­tume gris ou beige, visage… visage quoi ? Il ne s’en sou­ve­nait pas. Il avait beau fouiller sa mémoire, il ne trou­vait rien — pas un trait, pas un détail, pas une carac­té­ris­tique qui per­mît d’identifier l’homme. C’était comme si son cer­veau avait refu­sé d’enregistrer l’information, comme si l’homme avait été conçu pour être oublié.

Des­crip­tion de l’individu non iden­ti­fié, tapa-t-il. Puis il s’arrêta. Qu’allait-il écrire ? Homme de taille moyenne, cor­pu­lence moyenne, âge moyen, visage moyen ? C’était la des­crip­tion de n’importe qui. C’était la des­crip­tion de personne.

Il arra­cha la feuille, la frois­sa, la jeta avec les autres.

*

À midi, la cor­beille à papier débor­dait de feuilles frois­sées, et Neville n’avait tou­jours rien pro­duit de satis­fai­sant. Il avait écrit et réécrit le même rap­port une dou­zaine de fois, chan­geant un mot ici, une for­mu­la­tion là, sans jamais par­ve­nir à quelque chose qui res­sem­blât à un docu­ment digne d’être envoyé.

Le pro­blème, il le com­pre­nait main­te­nant, n’était pas le style ni la for­mu­la­tion. Le pro­blème était plus fon­da­men­tal : il n’avait rien à dire. Ou plu­tôt, il avait quelque chose à dire — une intui­tion, un soup­çon, le sen­ti­ment dif­fus que quelque chose n’allait pas — mais rien qui pût se tra­duire en faits, en preuves, en infor­ma­tions véri­fiables. Et les intui­tions, dans le monde du ren­sei­gne­ment, ne valaient rien. Moins que rien.

Il se leva, s’étira, regar­da par la fenêtre — le mur aveugle, comme tou­jours. Puis il ramas­sa les feuilles frois­sées, les four­ra dans sa ser­viette, et quit­ta le bureau.

Il ne revien­drait pas à l’ambassade cet après-midi. Il avait besoin d’air. Il avait besoin de mar­cher. Il avait besoin de par­ler à quelqu’un qui n’était pas un fonc­tion­naire bri­tan­nique ni un écri­vain célèbre.

Il avait besoin de Marta.

*

L’appartement de Mar­ta se trou­vait dans Cen­tro Haba­na, au troi­sième étage d’un immeuble colo­nial dont la façade avait dû être belle, autre­fois, avant que la cha­leur, l’humidité et des décen­nies de négli­gence ne la réduisent à cet état de déla­bre­ment pit­to­resque qui carac­té­ri­sait la moi­tié des bâti­ments de La Havane. L’escalier était raide, mal éclai­ré, et sen­tait le chou bouilli et la les­sive. Neville le gra­vit len­te­ment, s’arrêtant au deuxième palier pour reprendre son souffle.

Il n’était pas cen­sé venir le ven­dre­di. Ses visites à Mar­ta sui­vaient un calen­drier immuable — le mar­di et le same­di, jamais d’autres jours — et cette rup­ture de rou­tine le met­tait vague­ment mal à l’aise. Mais il avait besoin de la voir. Il avait besoin d’entendre une voix qui ne fût pas la sienne, de regar­der un visage qui ne le jugeât pas.

Il frap­pa à la porte. Trois coups, puis deux, puis un — leur code, éta­bli dès le début, pour qu’elle sache que c’était lui et non un créan­cier ou un voi­sin importun.

La porte s’ouvrit. Mar­ta appa­rut, vêtue d’une robe d’intérieur fleu­rie, les che­veux défaits, une expres­sion de sur­prise sur le visage.

« Neville ? C’est vendredi. »

« Je sais. Je peux entrer ? »

Elle s’effaça pour le lais­ser pas­ser, refer­ma la porte der­rière lui. L’appartement était petit — une pièce prin­ci­pale qui ser­vait de salon et de chambre, une cui­sine minus­cule, une salle de bains sans fenêtre — mais Mar­ta l’avait ren­du accueillant, avec des rideaux colo­rés, des plantes en pot, des pho­to­gra­phies de sa famille accro­chées aux murs. Il y avait tou­jours une odeur de café et de fleurs fanées, une odeur que Neville asso­ciait désor­mais à la dou­ceur et au répit.

« Tu veux du café ? » deman­da Marta.

« S’il te plaît. »

Elle dis­pa­rut dans la cui­sine. Neville s’assit sur le cana­pé — un meuble défon­cé recou­vert d’un tis­su à fleurs qui avait connu des jours meilleurs — et regar­da autour de lui. Rien n’avait chan­gé depuis sa der­nière visite, trois jours plus tôt. Les mêmes objets aux mêmes places, la même lumière fil­trant à tra­vers les per­siennes, le même ven­ti­la­teur au pla­fond qui tour­nait pares­seu­se­ment sans par­ve­nir à rafraî­chir l’air.

Mar­ta revint avec deux tasses de café, s’assit à côté de lui. Elle avait trente-cinq ans, le visage rond, les yeux noirs, la peau mate des métisses cubaines. Elle n’était pas belle au sens conven­tion­nel du terme — ses traits étaient trop irré­gu­liers, son corps trop épais — mais il y avait en elle une cha­leur, une pré­sence, qui la ren­dait atti­rante d’une façon que Neville n’avait jamais su définir.

« Qu’est-ce qui se passe ? » deman­da-t-elle. « Tu as l’air préoccupé. »

Neville but une gor­gée de café. Il était fort, sucré, exac­te­ment comme il l’aimait — Mar­ta connais­sait ses goûts, après deux ans.

« C’est à pro­pos d’Estévez », dit-il.

Mar­ta haus­sa un sourcil.

« L’industriel ? Celui qui est mort ? »

« Tu en as enten­du parler ? »

Elle eut un petit rire — pas un rire joyeux, un rire qui disait : bien sûr que j’en ai enten­du par­ler, tout le monde en a enten­du par­ler.

« À l’hôtel, on ne parle que de ça. Les femmes de chambre, les récep­tion­nistes, les ser­veurs… Tout le monde a une théorie. »

« Quelle genre de théorie ? »

Mar­ta haus­sa les épaules.

« Les théo­ries habi­tuelles. Que ce n’était pas une crise car­diaque. Que quelqu’un l’a aidé à mou­rir. Que c’était à cause de l’argent, ou d’une femme, ou de la poli­tique. » Elle but une gor­gée de café, regar­da Neville par-des­sus le bord de sa tasse. « Pour­quoi tu me demandes ça ? »

Neville hési­ta. Il n’avait jamais par­lé à Mar­ta de son vrai tra­vail — elle le croyait repré­sen­tant en machines tex­tiles, comme tout le monde — et il n’avait pas l’intention de com­men­cer main­te­nant. Mais il pou­vait lui dire une par­tie de la véri­té, la par­tie qui ne com­pro­met­tait rien.

« Je l’ai vu, dit-il. Le soir avant sa mort. Au bar du Nacio­nal. Il par­lait avec quelqu’un. »

« Avec qui ? »

« Je ne sais pas. Un homme. Je n’ai pas vu son visage. »

Mar­ta le regar­da un long moment, ses yeux noirs scru­tant les siens comme si elle cher­chait à y lire quelque chose qu’il ne disait pas.

« Et tu penses que c’est important ? »

« Je ne sais pas. Peut-être. Pro­ba­ble­ment pas. »

Elle posa sa tasse, prit la main de Neville dans la sienne. Sa peau était chaude, légè­re­ment rugueuse — les mains d’une femme qui travaillait.

« Neville, dit-elle dou­ce­ment. Écoute-moi bien. Esté­vez était un homme riche. Un homme puis­sant. Ces gens-là ont des enne­mis. Des tas d’ennemis. Peut-être qu’il est mort d’une crise car­diaque, peut-être pas. Mais quoi qu’il se soit pas­sé, ça ne te regarde pas. »

« Je sais, mais… »

« Non. » Elle ser­ra sa main plus fort. « Tu ne sais pas. Tu es un étran­ger, Neville. Un Anglais. Tu crois connaître Cuba parce que tu y vis depuis quatre ans, mais tu ne connais rien. Tu ne sais pas com­ment les choses fonc­tionnent ici. Tu ne sais pas qui est dan­ge­reux et qui ne l’est pas. Tu ne sais pas quelles ques­tions on peut poser et les­quelles il vaut mieux éviter. »

Sa voix avait chan­gé — plus dure, plus urgente. Neville com­prit qu’elle avait peur. Pas pour elle — pour lui.

« Mar­ta… »

« Il y a des gens, dans cette ville, qui font dis­pa­raître les curieux. Tu com­prends ? Des gens pour qui une vie humaine ne vaut pas plus qu’une car­touche de ciga­rettes. Si Esté­vez a été assas­si­né — si, je dis bien si — alors ceux qui l’ont tué ne vou­dront pas qu’on pose des ques­tions. Et si tu com­mences à poser des questions… »

Elle lais­sa la phrase en sus­pens, mais le sens était clair.

Neville reti­ra sa main, doucement.

« Je ne pose pas de ques­tions, dit-il. J’observe, c’est tout. C’est ce que je fais. C’est ce que j’ai tou­jours fait. »

Mar­ta secoua la tête.

« Obser­ver, c’est déjà trop. Dans ce pays, les murs ont des yeux et des oreilles. Si quelqu’un te voit obser­ver, si quelqu’un pense que tu sais quelque chose… » Elle s’interrompit, sou­pi­ra. « Pro­mets-moi que tu vas lais­ser tom­ber. Pro­mets-moi que tu vas oublier ce que tu as vu et retour­ner à ta vie normale. »

Neville ne répon­dit pas. Il pen­sait à son rap­port, aux feuilles frois­sées dans sa ser­viette, aux mots qu’il n’avait pas réus­si à écrire. Il pen­sait à Greene et à ses ques­tions, à Don Bebo et à ses silences, à Ele­na Esté­vez et à son visage de pierre devant le caveau de son père.

« Neville. Promets-moi. »

Il la regar­da. Ses yeux étaient humides — de peur ou de colère, il n’aurait su dire.

« D’accord, dit-il fina­le­ment. Je te le promets. »

C’était un men­songe, et ils le savaient tous les deux.

*

Il res­ta chez Mar­ta jusqu’au milieu de l’après-midi. Ils firent l’amour — si l’on pou­vait appe­ler cela faire l’amour, cette étreinte méca­nique qui les lais­sait tous deux insa­tis­faits — puis res­tèrent allon­gés côte à côte, sans par­ler, écou­tant les bruits de la rue qui mon­taient par la fenêtre ouverte.

Neville pen­sait à ce qu’elle lui avait dit. Tu es un étran­ger. Tu ne sais pas com­ment les choses fonc­tionnent ici. C’était vrai, il le savait. Quatre ans à La Havane, et il était tou­jours aus­si igno­rant qu’au pre­mier jour — igno­rant des codes, des hié­rar­chies invi­sibles, des règles non écrites qui régis­saient la vie de cette ville. Il obser­vait, oui, mais il ne com­pre­nait pas ce qu’il obser­vait. C’était peut-être pour cela que ses rap­ports étaient si vides, si inutiles : non pas parce qu’il n’avait rien à dire, mais parce qu’il ne savait pas lire ce qu’il voyait.

« Tu connais des gens, dit-il sou­dain. À l’hôtel. Des gens qui savaient des choses sur Estévez. »

Mar­ta se rai­dit à côté de lui.

« Je t’ai dit de lais­ser tomber. »

« Je sais. Mais je te demande juste… est-ce que tu connais des gens ? »

Elle res­ta silen­cieuse un long moment. Puis elle dit, d’une voix lasse :

« Il y avait une fille. Une des femmes de chambre du Capri. Elle avait un frère qui tra­vaillait pour Esté­vez. Un comp­table, je crois. Ou un secré­taire. Quelque chose comme ça. »

« Elle t’a dit quelque chose ? »

« Elle a dit que son frère avait peur. Depuis quelques semaines. Il ren­trait tard, il ne par­lait plus, il avait mai­gri. Elle pen­sait qu’il avait des ennuis — des ennuis d’argent, peut-être, ou des ennuis avec une femme. Mais main­te­nant, après la mort d’Estévez… » Elle haus­sa les épaules. « Elle ne sait plus quoi penser. »

« Com­ment s’appelle-t-elle ? »

« Neville… »

« Juste son nom. C’est tout ce que je demande. »

Mar­ta soupira.

« Cari­dad. Cari­dad Fuentes. Mais je t’interdis d’aller lui par­ler. Tu m’entends ? Je te l’interdis. »

Neville ne répon­dit pas. Il gra­va le nom dans sa mémoire — Cari­dad Fuentes, femme de chambre au Capri — et se pro­mit de ne rien faire avec cette information.

C’était un autre men­songe, bien sûr. Mais il com­men­çait à s’habituer à mentir.

*

Il quit­ta l’appartement de Mar­ta vers cinq heures, des­cen­dit l’escalier sombre, émer­gea dans la lumière aveu­glante de l’après-midi. La cha­leur était acca­blante — cette cha­leur de novembre qui n’était pas la cha­leur de l’été, mais quelque chose de plus lourd, de plus humide, qui col­lait à la peau comme une deuxième chemise.

Il mar­cha jusqu’au Malecón, s’assit sur le mur de pierre face à la mer. Des vagues venaient se bri­ser contre les rochers, pro­je­tant des gerbes d’écume qui retom­baient en pluie fine sur les pro­me­neurs. Des enfants jouaient au bal­lon sur la chaus­sée. Un vieil homme ven­dait des caca­huètes grillées dans un cor­net de papier jour­nal. La vie conti­nuait, indif­fé­rente à ses ques­tions, à ses doutes, à ses mensonges.

Il sor­tit son car­net, l’ouvrit à une page vierge. Il avait jeté son rap­port avor­té, mais il pou­vait au moins noter ce qu’il savait — pour lui-même, pas pour Londres. Une liste de faits, de noms, de questions.

Esté­vez — mort le 13 novembre. Offi­ciel­le­ment crise cardiaque.

L’enveloppe — vue le 12 au soir, ter­rasse du Nacio­nal. Remise par homme en gris.

Homme en gris — non iden­ti­fié. Taille moyenne, cor­pu­lence moyenne. Dis­pa­ru vers les jardins.

Don Bebo — “Les crises car­diaques arrivent par­fois au mau­vais moment.”

Mar­ta — “Des gens font dis­pa­raître les curieux.”

Cari­dad Fuentes — femme de chambre au Capri. Frère tra­vaillait pour Esté­vez. Avait peur.

Il regar­da ce qu’il avait écrit. Six lignes. C’était peu. C’était presque rien. Mais c’était un début — le début de quelque chose qui res­sem­blait à une enquête.

Il refer­ma le car­net, le ran­gea dans sa poche.

Le soleil com­men­çait à des­cendre vers la mer, nim­bant le Malecón de cette lumière dorée qu’il avait appris à aimer sans jamais la com­prendre. Il se leva, épous­se­ta son pan­ta­lon, et se mit en marche vers le Nacional.

Ce soir, il boi­rait son dai­qui­ri à sa place habi­tuelle. Il obser­ve­rait les clients, écou­te­rait les conver­sa­tions, note­rait les détails. Comme d’habitude. Comme toujours.

Mais quelque chose avait chan­gé. Il ne savait pas encore quoi, ni com­ment, ni pour­quoi. Mais il le sen­tait — cette vibra­tion sourde, au fond de lui, qui res­sem­blait à de la curio­si­té, ou à de la peur, ou peut-être aux deux à la fois.

Pour la pre­mière fois depuis des années, Neville Plun­kett avait une rai­son de se lever le matin.

C’était ter­ri­fiant. Et c’était merveilleux. 

CHA­PITRE V

Same­di 16 novembre 1957 

Les jumelles étaient une erreur.

Neville s’en ren­dit compte dès qu’il les sor­tit de leur étui — un étui de cuir cra­que­lé qu’il avait ache­té la veille dans une bou­tique du Veda­do, atti­ré par l’inscription « Ópti­ca Fran­ce­sa » sur la vitrine et par le prix éton­nam­ment bas affi­ché sur l’étiquette. Le prix, il le com­pre­nait main­te­nant, était jus­ti­fié : le verre de gauche était rayé, celui de droite légè­re­ment voi­lé, et la molette de mise au point résis­tait avec l’obstination d’un méca­nisme qui n’avait pas été hui­lé depuis la guerre — la pre­mière, probablement.

Il por­ta néan­moins les jumelles à ses yeux et les poin­ta vers le Malecón, depuis la ter­rasse du Nacio­nal où il s’était ins­tal­lé avec son café du matin. La vue était floue, trem­blo­tante, et le verre rayé trans­for­mait chaque détail en une constel­la­tion de reflets para­sites. Il dis­tin­guait vague­ment les voi­tures qui pas­saient sur l’avenue, les sil­houettes des pro­me­neurs sur le mur de pierre, les vagues qui se bri­saient contre les rochers — mais tout cela dans un brouillard impres­sion­niste qui n’aurait pas dépa­reillé dans une gale­rie d’art moderne.

« Vous obser­vez les oiseaux, señor ? »

Neville bais­sa les jumelles. Un ser­veur se tenait devant lui, pla­teau à la main, l’expression par­fai­te­ment neutre — cette neu­tra­li­té pro­fes­sion­nelle des ser­veurs de grands hôtels qui ne jugent jamais rien, pas même un client bri­tan­nique en cos­tume frois­sé qui scrute l’horizon avec des jumelles de paco­tille à neuf heures du matin.

« Les oiseaux, oui, dit Neville. Les… pélicans. »

Il n’y avait pas de péli­cans en vue, mais le ser­veur ne rele­va pas. Il dépo­sa l’addition sur la table, s’inclina légè­re­ment, et s’éloigna vers un autre client. Neville ran­gea les jumelles dans leur étui avec le sen­ti­ment d’avoir fait quelque chose de pro­fon­dé­ment ridi­cule — ce qui était, à bien y réflé­chir, une des­crip­tion assez exacte de sa vie en général.

*

L’enterrement offi­ciel avait eu lieu trois jours plus tôt, au cime­tière de Colón, mais une messe de com­mé­mo­ra­tion était pré­vue ce matin à la cathé­drale de La Havane. Neville l’avait appris par le jour­nal — un entre­fi­let dans les pages mon­daines, annon­çant que la famille Esté­vez rece­vrait les condo­léances après l’office. Tout le gra­tin de La Havane serait là : indus­triels, ban­quiers, poli­tiques, diplo­mates. Une occa­sion idéale pour obser­ver, pour noter des visages, pour ten­ter d’identifier l’homme en gris.

C’était du moins ce qu’il s’était dit en ache­tant les jumelles.

La réa­li­té, comme sou­vent, était plus pro­saïque. Il ne pou­vait pas se rendre à la messe — il n’avait aucune rai­son d’y être, aucun lien avec la famille, et sa pré­sence atti­re­rait l’attention. Il ne pou­vait pas non plus se pos­ter devant la cathé­drale avec ses jumelles défec­tueuses — l’idée était absurde, gro­tesque, digne d’un per­son­nage de comé­die. Il ne lui res­tait donc qu’à attendre, ici, à la ter­rasse du Nacio­nal, en espé­rant que quelque chose se produirait.

Quelque chose. Il ne savait pas quoi. Une révé­la­tion, peut-être. Un signe. Un indice qui lui tom­be­rait du ciel comme la pomme de Newton.

Il but son café, qui avait refroidi.

*

La mati­née s’écoula avec une len­teur exas­pé­rante. Neville res­ta sur la ter­rasse, com­man­dant café sur café, feuille­tant un exem­plaire du Hava­na Post qu’il avait déjà lu deux fois. Les autres clients allaient et venaient — tou­ristes amé­ri­cains en ber­mu­das, hommes d’affaires en cos­tume, couples élé­gants qui pre­naient le soleil avant le déjeu­ner. Per­sonne ne lui prê­tait atten­tion. Per­sonne ne lui prê­tait jamais attention.

Vers onze heures, il res­sor­tit les jumelles et les poin­ta vers le Malecón, plus par dés­œu­vre­ment que par espoir de voir quoi que ce soit. Le verre rayé trans­for­mait les pas­sants en fan­tômes, les voi­tures en taches de cou­leur mou­vantes. C’était par­fai­te­ment inutile, et il le savait, mais le geste lui don­nait une conte­nance — l’illusion de faire quelque chose, d’être actif, d’avancer vers un but.

« Par­don­nez-moi, mais je crois que vous tenez vos jumelles à l’envers. »

Neville sur­sau­ta. Gra­ham Greene se tenait à côté de sa table, un verre de quelque chose d’ambré à la main — whis­ky ou bour­bon, dif­fi­cile à dire — et ce sou­rire iro­nique qui sem­blait être son expres­sion par défaut.

Neville regar­da les jumelles. Elles n’étaient pas à l’envers — les petites len­tilles étaient bien du côté de ses yeux — mais il com­prit que Greene plai­san­tait. Ou peut-être pas. Avec Greene, on ne savait jamais.

« Elles ne sont pas très bonnes, admit-il en les ran­geant dans leur étui. Je les ai ache­tées hier. »

« Pour obser­ver les oiseaux, je sup­pose ? » Greene tira une chaise et s’assit sans y avoir été invi­té. « C’est ce que vous avez dit au ser­veur, n’est-ce pas ? Les péli­cans. Il n’y a pas de péli­cans à Cuba, mon­sieur Plun­kett. Enfin, pas sur la côte nord. Des mouettes, oui. Des fré­gates, par­fois. Mais pas de pélicans. »

Neville sen­tit le rouge lui mon­ter aux joues.

« Je ne suis pas très doué en ornithologie. »

« Ni en espion­nage, appa­rem­ment. » Greene but une gor­gée de son verre, les yeux pétillants d’amusement. « Ne vous vexez pas. C’est une obser­va­tion, pas une cri­tique. L’espionnage est un art dif­fi­cile, et la plu­part des gens qui le pra­tiquent le font très mal. J’en ai connu beau­coup, dans ma vie. Des ama­teurs, sur­tout. Des idéa­listes qui croyaient ser­vir une cause. Des cyniques qui ne croyaient en rien. Et quelques pro­fes­sion­nels — très peu — qui savaient ce qu’ils fai­saient. Vous n’appartenez à aucune de ces caté­go­ries, mon­sieur Plun­kett. Vous êtes… autre chose. »

« Et qu’est-ce que je suis, selon vous ? »

Greene réflé­chit un ins­tant, comme s’il cher­chait le mot juste.

« Un témoin, dit-il fina­le­ment. Un homme qui regarde sans com­prendre, qui voit sans agir, qui accu­mule des images sans savoir quoi en faire. C’est un rôle ingrat, vous savez. Dans les romans, les témoins finissent géné­ra­le­ment mal — assas­si­nés pour ce qu’ils savent, ou ren­dus fous par ce qu’ils ont vu. Mais dans la vraie vie… » Il haus­sa les épaules. « Dans la vraie vie, les témoins sont géné­ra­le­ment igno­rés. Per­sonne ne se sou­cie de ce qu’ils ont vu, parce que per­sonne ne croit qu’ils aient vu quoi que ce soit d’important. »

Neville ne répon­dit pas. Il pen­sait à Esté­vez, à l’enveloppe, à l’homme en gris. Il pen­sait à son rap­port avor­té, à la cor­beille pleine de feuilles frois­sées, à l’impossibilité de mettre des mots sur ce qu’il savait — ou croyait savoir.

« Vous êtes venu obser­ver quelque chose, n’est-ce pas ? » deman­da Greene. « Quelque chose en rap­port avec la mort d’Estévez. »

C’était moins une ques­tion qu’une affir­ma­tion. Neville hési­ta, puis hocha la tête.

« Il y avait une messe ce matin. Une messe de com­mé­mo­ra­tion. Je pen­sais que… »

« Que vous ver­riez quelque chose d’intéressant depuis cette ter­rasse, avec vos jumelles de théâtre ? » Greene secoua la tête, mi-amu­sé, mi-com­pa­tis­sant. « Mon­sieur Plun­kett, per­met­tez-moi de vous don­ner un conseil. Si vous vou­lez obser­ver des funé­railles, allez aux funé­railles. Si vous vou­lez poser des ques­tions, posez des ques­tions. Les jumelles et les planques ne servent à rien si vous ne savez pas ce que vous cher­chez. Et vous ne savez pas ce que vous cher­chez, n’est-ce pas ? »

« Non », admit Neville. « Je ne sais pas. »

Greene vida son verre, fit signe au ser­veur d’en appor­ter un autre.

« Alors com­men­cez par là. Deman­dez-vous ce que vous cher­chez. Pas ce que vous avez vu — ça, vous le savez déjà. Mais ce que vous vou­lez savoir. Quelle ques­tion essayez-vous de résoudre ? »

Neville réflé­chit. C’était une bonne ques­tion — la bonne ques­tion, peut-être. Qu’essayait-il de résoudre ? La mort d’Estévez ? Le conte­nu de l’enveloppe ? L’identité de l’homme en gris ? Tout cela à la fois, ou quelque chose de plus pro­fond, de plus per­son­nel — le besoin de prou­ver qu’il était capable de voir ce que les autres ne voyaient pas, qu’il n’était pas aus­si inutile qu’il le paraissait ?

« Je veux savoir qui a tué Esté­vez, dit-il fina­le­ment. Si quelqu’un l’a tué. »

« Et si per­sonne ne l’a tué ? Si c’était vrai­ment une crise cardiaque ? »

« Alors je veux le savoir aussi. »

Greene hocha la tête lentement.

« C’est hon­nête. C’est un début. » Il se pen­cha vers Neville, bais­sant la voix. « Vous savez ce que font les vrais enquê­teurs, mon­sieur Plun­kett ? Les vrais, pas ceux des romans poli­ciers. Ils ne cherchent pas des indices. Ils cherchent des gens. Des gens qui savent quelque chose, des gens qui ont vu quelque chose, des gens qui ont peur de quelque chose. Et puis ils leur parlent. C’est tout. Ils leur parlent, et ils écoutent. L’art de l’enquête, c’est l’art de la conversation. »

Il se leva, prit son verre que le ser­veur venait d’apporter.

« Je vous laisse médi­ter là-des­sus. J’ai du tra­vail — des repé­rages, comme on dit. La cathé­drale, jus­te­ment. Je veux voir à quoi elle res­semble, pour mon roman. » Il fit quelques pas, puis se retour­na. « Une der­nière chose, mon­sieur Plun­kett. La fille d’Estévez — Ele­na, je crois qu’elle s’appelle. Elle loge ici, au Nacio­nal. Elle est arri­vée hier soir, après la messe. Si vous vou­lez par­ler à quelqu’un qui savait des choses sur son père… »

Il lais­sa la phrase en sus­pens, sou­rit, et s’éloigna vers le hall.

*

Ele­na Esté­vez de Villaverde.

Neville res­ta un long moment immo­bile après le départ de Greene, tour­nant et retour­nant ce nom dans sa tête. La fille d’Estévez. La femme en noir qu’il avait vue au cime­tière, celle qui ne pleu­rait pas. Elle était ici, au Nacio­nal, à quelques étages de lui peut-être.

L’idée de lui par­ler le ter­ri­fiait. Qu’allait-il lui dire ? Bon­jour, je suis un espion bri­tan­nique incom­pé­tent, j’ai vu votre père rece­voir une enve­loppe la veille de sa mort, pen­sez-vous qu’il a été assas­si­né ? C’était absurde. C’était impossible.

Et pour­tant.

Greene avait rai­son. Les jumelles ne ser­vaient à rien. L’observation à dis­tance ne ser­vait à rien. S’il vou­lait apprendre quelque chose, il devait par­ler aux gens. Écou­ter. Poser des questions.

Il ran­gea les jumelles dans leur étui, paya l’addition, et ren­tra dans l’hôtel.

Le hall était ani­mé, comme tou­jours à l’heure du déjeu­ner. Des groupes de tou­ristes atten­daient près de la récep­tion, des hommes d’affaires tra­ver­saient vers le res­tau­rant, des femmes élé­gantes bavar­daient sur les cana­pés de velours. Neville balaya la foule du regard, cher­chant sans trop y croire une sil­houette fami­lière — une robe noire, des che­veux tirés en arrière, un visage de pierre.

Il ne la vit pas.

Il mon­ta dans sa chambre, s’allongea sur le lit, regar­da le pla­fond. La cha­leur de l’après-midi pesait sur la ville, et le ven­ti­la­teur bras­sait un air tiède qui ne rafraî­chis­sait rien. Il fer­ma les yeux, essaya de dor­mir, n’y par­vint pas.

À quatre heures, il redes­cen­dit au bar.

*

Elle était là.

Assise dans un coin de la salle, près de la fenêtre qui don­nait sur les jar­dins, une tasse de thé devant elle qu’elle n’avait pas tou­chée. Elle por­tait une robe grise — le deuil s’allégeait, appa­rem­ment — et ses che­veux étaient tou­jours tirés en arrière, révé­lant un visage aux traits nets, presque durs. Elle regar­dait par la fenêtre, le regard per­du dans le vide, et il y avait quelque chose dans sa pos­ture — une ten­sion, une immo­bi­li­té — qui sug­gé­rait qu’elle ne voyait pas ce qu’elle regardait.

Neville s’arrêta à l’entrée du bar, le cœur bat­tant. Il n’avait pas pré­vu de la trou­ver là. Il n’avait rien pré­pa­ré — pas de phrase d’approche, pas de pré­texte, pas de stra­té­gie. Il était là, elle était là, et entre eux il y avait un gouffre qu’il ne savait pas com­ment franchir.

Il pen­sa à fuir. À faire demi-tour, à remon­ter dans sa chambre, à oublier tout cela. C’était la solu­tion rai­son­nable, la solu­tion pru­dente, la solu­tion Plunkett.

Au lieu de quoi il tra­ver­sa la salle et s’approcha de sa table.

« Madame de Villaverde ? »

Elle leva les yeux. Ses yeux étaient noirs, pro­fonds, et l’expression qu’ils conte­naient — sur­prise, méfiance, fatigue — lui fit com­prendre qu’il venait de com­mettre une erreur. On n’abordait pas une femme en deuil dans un bar d’hôtel. On n’abordait pas une étran­gère sans y avoir été invi­té. On n’abordait pas du tout, quand on était Neville Plunkett.

« Oui ? »

Sa voix était froide, dis­tante — la voix d’une femme habi­tuée à repous­ser les importuns.

« Je… je m’excuse de vous déran­ger. Mon nom est Plun­kett. Neville Plun­kett. Je suis… » Il hési­ta. Que pou­vait-il dire ? La véri­té ? Un men­songe ? Un demi-men­songe ? « Je suis un résident de l’hôtel. J’ai appris la mort de votre père. Je vou­lais vous pré­sen­ter mes condoléances. »

C’était faible. C’était trans­pa­rent. Per­sonne n’abordait une incon­nue dans un bar pour lui pré­sen­ter des condo­léances — pas de cette façon, pas avec cette mal­adresse. Elle allait le rem­bar­rer, et elle aurait raison.

Mais elle ne le rem­bar­ra pas. Elle le regar­da un long moment, ses yeux noirs scru­tant son visage comme si elle cher­chait à y lire quelque chose, puis elle fit un geste vers la chaise en face d’elle.

« Asseyez-vous, mon­sieur Plunkett. »

*

Il s’assit, le cœur bat­tant tou­jours, les mains moites sur ses genoux. Un ser­veur appa­rut aus­si­tôt — les ser­veurs du Nacio­nal avaient ce don d’apparaître au moment pré­cis où on avait besoin d’eux — et Neville com­man­da un dai­qui­ri, faute d’une meilleure idée.

« Vous connais­siez mon père ? » deman­da Elena.

« Non. Enfin… pas vrai­ment. Je l’ai croi­sé une fois, dans le hall. Le soir avant sa… avant qu’il… »

Il ne par­vint pas à finir sa phrase. Le mot « mort » lui res­tait en tra­vers de la gorge, comme s’il était indé­cent de le pro­non­cer devant elle.

« Le soir avant sa mort », dit-elle à sa place, d’une voix par­fai­te­ment neutre. « Vous pou­vez le dire, mon­sieur Plun­kett. Mon père est mort. C’est un fait. Les faits ne changent pas selon la façon dont on les nomme. »

Il y avait quelque chose de tran­chant dans sa voix, quelque chose qui res­sem­blait à de la colère — mais une colère froide, conte­nue, qui ne se lais­sait pas déborder.

« Vous avez rai­son, dit Neville. Je suis déso­lé. Je ne suis pas très doué pour… ce genre de situation. »

« Quel genre de situation ? »

« Les conver­sa­tions avec des incon­nus. Les condo­léances. Les… les rap­ports humains en général. »

Il ne savait pas pour­quoi il disait cela. C’était trop hon­nête, trop révé­la­teur — le genre de confes­sion qu’on ne fait pas à une étran­gère. Mais quelque chose dans le regard d’Elena l’avait pous­sé à bais­ser sa garde, comme si le men­songe n’était pas pos­sible en sa présence.

Elle esquis­sa un sou­rire — le pre­mier qu’il lui voyait. Un sou­rire mince, sans joie, mais un sou­rire quand même.

« C’est rafraî­chis­sant, dit-elle. La plu­part des gens mentent. Ils disent qu’ils sont déso­lés alors qu’ils ne le sont pas, qu’ils com­pre­naient mon père alors qu’ils ne le com­pre­naient pas, qu’ils sont là pour m’aider alors qu’ils ne pensent qu’à eux-mêmes. Vous, au moins, vous êtes hon­nête sur votre malhonnêteté. »

Neville ne sut pas quoi répondre. Le ser­veur appor­ta son dai­qui­ri, et il en but une longue gor­gée pour se don­ner le temps de réfléchir.

« Vous avez dit que vous aviez croi­sé mon père le soir avant sa mort, reprit Ele­na. Où exactement ? »

« Dans le hall. Devant les ascen­seurs. Vers… neuf heures, peut-être. Neuf heures et demie. »

« Vous lui avez parlé ? »

« Non. Nous nous sommes croi­sés, c’est tout. Nos regards se sont croi­sés une seconde, et puis il est mon­té dans l’ascenseur, et je suis mon­té par l’escalier. »

Ele­na hocha la tête lentement.

« Et c’est tout ? Vous ne l’avez pas vu avant ? Pas vu par­ler à quelqu’un, par exemple ? »

La ques­tion était posée d’un ton léger, presque indif­fé­rent — mais Neville sen­tit qu’elle n’avait rien d’indifférent. Ele­na le regar­dait avec une inten­si­té nou­velle, et il com­prit qu’elle cher­chait quelque chose. Qu’elle savait — ou soup­çon­nait — quelque chose.

Il pen­sa à l’enveloppe. À l’homme en gris. À la pro­messe qu’il avait faite à Marta.

Et puis il pen­sa à ce que Greene avait dit : L’art de l’enquête, c’est l’art de la conversation.

« En fait, dit-il len­te­ment, je l’ai vu un peu plus tôt. Sur la ter­rasse. Il par­lait avec quelqu’un. »

Le visage d’Elena ne chan­gea pas, mais quelque chose pas­sa dans ses yeux — une lueur, un éclair — qui dis­pa­rut aussitôt.

« Avec qui ? »

« Je ne sais pas. Un homme. Je n’ai pas vu son visage. »

« Et qu’est-ce qu’ils faisaient ? »

« Ils par­laient. Et puis… » Il hési­ta. « L’homme a don­né quelque chose à votre père. Une enve­loppe, je crois. Votre père l’a prise et l’a mise dans sa poche. »

Le silence qui sui­vit fut long, épais, char­gé de quelque chose que Neville ne par­ve­nait pas à iden­ti­fier. Ele­na le regar­dait fixe­ment, son visage tou­jours impas­sible, mais ses mains — ses mains s’étaient cris­pées sur le bord de la table, les join­tures blanches sous la peau.

« Une enve­loppe », répéta-t-elle.

« Oui. Blanche. De for­mat ordi­naire. Je ne sais pas ce qu’elle contenait. »

« Et l’homme ? Vous ne pou­vez vrai­ment pas le décrire ? »

Neville secoua la tête.

« Taille moyenne. Cor­pu­lence moyenne. Cos­tume gris ou beige. Je ne l’ai vu que de loin, dans la pénombre. Il avait le genre de visage qu’on oublie aus­si­tôt après l’avoir vu. »

« Un fan­tôme, en somme. »

« Oui. Un fantôme. »

Ele­na res­ta silen­cieuse un long moment, les yeux fixés sur un point au-delà de l’épaule de Neville. Puis elle dit, d’une voix très basse :

« Mon père n’est pas mort d’une crise car­diaque, mon­sieur Plunkett. »

Ce n’était pas une ques­tion. C’était une affirmation.

« Com­ment le savez-vous ? » deman­da Neville.

« Je le sais, c’est tout. Je le savais avant même de voir le corps. Mon père avait cin­quante-quatre ans. Il fai­sait du sport, ne fumait pas, buvait modé­ré­ment. Son cœur était en par­faite san­té — il avait fait un bilan com­plet il y a trois mois, à New York, chez les meilleurs car­dio­logues. Et puis il y a autre chose. »

« Quoi ? »

Elle hési­ta, comme si elle pesait le pour et le contre de ce qu’elle allait dire. Puis elle se pen­cha vers Neville, bais­sant encore la voix :

« Il avait peur. Depuis quelques semaines, il avait peur. Il ne dor­mait plus, il sur­sau­tait au moindre bruit, il regar­dait par-des­sus son épaule dans la rue. Je lui ai deman­dé ce qui se pas­sait, mais il n’a pas vou­lu me répondre. Il a juste dit : Ce n’est rien, mi hija. Des affaires. Ça va pas­ser. » Elle eut un rire amer. « Ça n’est pas passé. »

Neville pen­sa à ce que Mar­ta lui avait dit — la femme de chambre dont le frère tra­vaillait pour Esté­vez, le frère qui avait peur. La peur, encore. La peur partout.

« Vous savez de quoi il avait peur ? »

« Non. Pas exac­te­ment. Mais je sais que ça avait un rap­port avec ses affaires. Avec le sucre, peut-être, ou avec ses autres inves­tis­se­ments. Mon père avait beau­coup d’intérêts, mon­sieur Plun­kett. Et beau­coup d’ennemis. »

« Quel genre d’ennemis ? »

Ele­na le regar­da lon­gue­ment avant de répondre.

« Vous posez beau­coup de ques­tions, pour un homme qui vend des machines textiles. »

Neville sen­tit le sang lui mon­ter aux joues. Il aurait dû pré­voir cette remarque. Il aurait dû avoir une réponse prête.

« Je suis curieux, dit-il fai­ble­ment. C’est un défaut. »

« Ou une qua­li­té. Selon le point de vue. » Elle se leva, prit son sac — un sac de cuir noir, sobre, élé­gant. « Je dois vous lais­ser, mon­sieur Plun­kett. J’ai des affaires à régler. Mais je crois que nous devrions nous revoir. Demain, peut-être. Ou après-demain. »

Elle sor­tit une carte de visite d’une poche de son sac, la posa sur la table.

« Ma chambre est au cin­quième étage. Lais­sez-moi un mes­sage à la récep­tion quand vous serez disponible. »

Et sans attendre de réponse, elle s’éloigna vers le hall, sa sil­houette mince dis­pa­rais­sant dans la foule des clients.

Neville res­ta seul avec son dai­qui­ri, la carte de visite posée devant lui. Il la ramas­sa, lut le nom gra­vé en lettres noires : Ele­na Esté­vez de Vil­la­verde. Rien d’autre — pas d’adresse, pas de télé­phone. Juste un nom, comme une pro­messe ou une menace.

Il ran­gea la carte dans sa poche et ter­mi­na son daiquiri.

Quelque chose venait de com­men­cer. Il ne savait pas encore quoi, mais il le sen­tait — cette vibra­tion sourde, au fond de lui, qui res­sem­blait à de l’excitation ou à de la terreur.

Peut-être aux deux.

Lire la suite…

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