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Un espion de trop — Cha­pitres 11 à 15 — Epilogue

Un espion de trop — Cha­pitres 11 à 15 — Epilogue

Un espion de trop

Un espion de trop

Cha­pitres 11 à 15 — Epilogue

CHA­PITRE XI

Ven­dre­di 22 novembre 1957

 

Le cabi­net du Dr Alber­to Inclán se trou­vait dans une rue tran­quille de la Vieille Havane, à deux pas de la Pla­za Vie­ja. Un immeuble colo­nial à la façade décré­pite, avec un bal­con de fer for­gé qui mena­çait de s’effondrer et des volets verts que le soleil avait déla­vés jusqu’à l’os. Une plaque de cuivre ter­nie, à côté de la porte, indi­quait : Dr. A. Inclán — Médi­co Legis­ta.

Neville avait trou­vé l’adresse dans l’annuaire de l’hôtel, après une nuit d’insomnie pas­sée à retour­ner dans sa tête ce que Bebo lui avait dit. Le limey a fait du bon tra­vail. Si les Amé­ri­cains savaient qu’un Bri­tan­nique était impli­qué, alors d’autres savaient aus­si. Et si d’autres savaient, alors peut-être que le méde­cin légiste — l’homme qui avait exa­mi­né le corps d’Estévez, qui avait signé le cer­ti­fi­cat de décès — savait quelque chose lui aussi.

Il pous­sa la porte, qui s’ouvrit sur un esca­lier étroit et sombre. Une odeur de dés­in­fec­tant et de vieux papier flot­tait dans l’air, mêlée à quelque chose d’autre — une odeur plus lourde, plus orga­nique, que Neville pré­fé­ra ne pas iden­ti­fier. Il mon­ta les marches, ses pas réson­nant sur les car­reaux de céra­mique fêlés, et arri­va devant une porte vitrée sur laquelle le nom du méde­cin était peint en lettres noires.

Il frap­pa. Pas de réponse.

Il frap­pa de nou­veau, plus fort. Tou­jours rien.

Il allait rebrous­ser che­min quand la porte s’ouvrit brus­que­ment. Un homme appa­rut — petit, voû­té, la soixan­taine avan­cée, avec un visage creu­sé de rides pro­fondes et des yeux qui sem­blaient avoir vu trop de choses pour gar­der la moindre illu­sion sur la nature humaine. Il por­tait une blouse blanche tachée et tenait à la main un sand­wich à moi­tié mangé.

« Oui ? »

« Dr Inclán ? Je m’appelle Plun­kett. Je suis jour­na­liste. Jour­na­liste bri­tan­nique. » Le men­songe lui était venu natu­rel­le­ment, sans qu’il ait besoin d’y réflé­chir. « Je vou­drais vous poser quelques ques­tions sur la mort de Rei­nal­do Estévez. »

Le visage du méde­cin se fer­ma ins­tan­ta­né­ment, comme une porte qu’on claque.

« Je n’ai rien à dire. L’affaire est clas­sée. Crise car­diaque. C’est ce que dit le certificat. »

Il fit mine de refer­mer la porte, mais Neville avan­ça le pied — un geste qu’il n’avait jamais fait de sa vie, un geste de détec­tive de ciné­ma qui lui sem­bla, au moment où il le fit, pro­fon­dé­ment ridicule.

« S’il vous plaît, doc­teur. Cinq minutes. C’est tout ce que je demande. »

Le Dr Inclán le regar­da lon­gue­ment, ses yeux fati­gués scru­tant son visage. Puis il sou­pi­ra — un sou­pir qui sem­blait venir du fond de son âme — et s’effaça pour le lais­ser entrer.

*

Le cabi­net était petit, encom­bré, avec des éta­gères qui ployaient sous le poids de livres et de dos­siers, un bureau cou­vert de papiers, et dans un coin, une table d’examen recou­verte d’un drap blanc qui avait connu des jours meilleurs. Aux murs, des diplômes enca­drés — Uni­ver­si­té de Bar­ce­lone, 1918 — et des pho­to­gra­phies jau­nies mon­trant un jeune homme sou­riant devant des bâti­ments que Neville ne recon­nut pas.

« Asseyez-vous, dit le méde­cin en dési­gnant une chaise. Mais je vous pré­viens : je n’ai rien à vous dire. »

Neville s’assit. Le Dr Inclán contour­na son bureau, s’installa dans un fau­teuil qui grin­ça sous son poids, et ter­mi­na son sand­wich en silence, comme s’il avait oublié la pré­sence de son visiteur.

« Vous avez exa­mi­né le corps d’Estévez », dit Neville.

Ce n’était pas une question.

« J’examine beau­coup de corps. C’est mon métier. » Le méde­cin essuya ses mains sur sa blouse, ouvrit un tiroir, en sor­tit un paquet de ciga­rettes. « Vous en vou­lez une ? »

« Non, merci. »

« Vous avez tort. C’est le seul plai­sir qui me reste. » Il allu­ma une ciga­rette, tira une longue bouf­fée. « Esté­vez. Oui, je l’ai exa­mi­né. Infarc­tus aigu du myo­carde. Crise car­diaque mas­sive. Mort ins­tan­ta­née, ou presque. C’est ce que dit le rap­port. C’est ce que dit le certificat. »

« Et c’est ce que vous avez vu ? »

Le silence qui sui­vit fut long, pesant. Le Dr Inclán fumait sa ciga­rette, les yeux fixés sur un point au-delà de l’épaule de Neville, comme s’il regar­dait quelque chose que lui seul pou­vait voir.

« Vous savez ce que c’est, un méde­cin légiste ? dit-il fina­le­ment. C’est quelqu’un qui lit les corps. Les corps racontent des his­toires, señor Plun­kett. Des his­toires que per­sonne d’autre ne peut lire. La façon dont un homme est mort, ce qu’il a man­gé, ce qu’il a bu, s’il a souf­fert ou non — tout cela est ins­crit dans la chair, dans les os, dans les organes. Il suf­fit de savoir regarder. »

« Et qu’est-ce que le corps d’Estévez vous a raconté ? »

Le méde­cin écra­sa sa ciga­rette dans un cen­drier débor­dant de mégots, en allu­ma une autre aussitôt.

« Il m’a racon­té une his­toire de crise car­diaque. C’est ce que dit le rapport. »

« Mais ce n’est pas ce que vous avez vu. »

Ce n’était tou­jours pas une ques­tion. Neville avait com­pris — à la façon dont le méde­cin évi­tait son regard, à la façon dont il répé­tait les mêmes mots comme une for­mule apprise par cœur — qu’il cachait quelque chose.

Le Dr Inclán res­ta silen­cieux un long moment. Puis il dit, d’une voix très basse :

« Vous êtes vrai­ment journaliste ? »

« Non. »

L’aveu était sor­ti tout seul, sans que Neville ait eu le temps de le rete­nir. Quelque chose dans le regard du méde­cin — cette las­si­tude, cette rési­gna­tion — l’avait pous­sé à dire la vérité.

« Je m’en dou­tais. Les jour­na­listes ne posent pas ce genre de ques­tions. Ils prennent ce qu’on leur donne et ils repartent. » Le méde­cin tira une bouf­fée de sa ciga­rette. « Alors, qui êtes-vous vraiment ? »

« Quelqu’un qui veut savoir ce qui est arri­vé à Esté­vez. Quelqu’un qui a vu quelque chose, le soir avant sa mort, et qui n’arrive pas à l’oublier. »

« Et qu’est-ce que vous avez vu ? »

Neville hési­ta. Pou­vait-il faire confiance à cet homme ? Il ne le connais­sait pas, ne savait rien de lui, sinon qu’il était méde­cin légiste et qu’il avait signé un cer­ti­fi­cat de décès qui était peut-être un mensonge.

Mais quelque chose lui disait que le Dr Inclán n’était pas un men­teur par nature. C’était un homme qui avait men­ti parce qu’on l’y avait obli­gé — un homme qui por­tait le poids de ce men­songe comme un fardeau.

« J’ai vu un homme remettre une enve­loppe à Esté­vez, dit-il. Le soir avant sa mort. Sur la ter­rasse du Nacional. »

Le visage du méde­cin ne chan­gea pas, mais quelque chose pas­sa dans ses yeux — une lueur, un frémissement.

« Une enve­loppe », répéta-t-il.

« Oui. Et le len­de­main, Esté­vez était mort. »

Le silence retom­ba entre eux. Le Dr Inclán fumait sa ciga­rette, les yeux per­dus dans le vide. Puis il dit :

« Fer­mez la porte. »

Neville se leva, fer­ma la porte du cabi­net. Quand il se ras­sit, le méde­cin avait chan­gé — son visage s’était dur­ci, ses épaules s’étaient redres­sées, comme s’il avait pris une décision.

« Ce que je vais vous dire, je ne l’ai jamais dit à per­sonne. Et si vous répé­tez mes paroles, je nie­rai tout. Vous comprenez ? »

« Je comprends. »

Le méde­cin écra­sa sa ciga­rette, croi­sa les mains sur son bureau.

« Rei­nal­do Esté­vez n’est pas mort d’une crise cardiaque. »

*

Les mots res­tèrent sus­pen­dus dans l’air, lourds de tout ce qu’ils impliquaient.

« Com­ment est-il mort ? » deman­da Neville.

« Par injec­tion. Une sub­stance — je ne sais pas laquelle exac­te­ment, je n’avais pas les moyens de faire une ana­lyse toxi­co­lo­gique com­plète — qui a pro­vo­qué un arrêt car­diaque. De l’extérieur, ça res­semble à une crise car­diaque natu­relle. Mais quand on regarde de près… »

« Quand on regarde de près ? »

« Il y avait une marque. Une petite marque de piqûre, sur le côté du cou. Presque invi­sible — il fal­lait vrai­ment cher­cher pour la trou­ver. Mais elle était là. »

Neville pen­sa à ce que Connie lui avait dit — qu’Estévez avait peur, qu’il sur­sau­tait au moindre bruit. Et main­te­nant, il com­pre­nait pour­quoi. Esté­vez savait qu’on allait le tuer. Il savait com­ment on allait le tuer. Et il n’avait rien pu faire pour l’empêcher.

« Pour­quoi avez-vous signé le cer­ti­fi­cat ? deman­da-t-il. Pour­quoi avez-vous menti ? »

Le visage du méde­cin se cris­pa, et Neville vit quelque chose qui res­sem­blait à de la honte — une honte pro­fonde, dou­lou­reuse, qui le ron­geait de l’intérieur.

« Parce qu’on me l’a deman­dé. Parce qu’on m’a fait com­prendre que si je ne le fai­sais pas… » Il s’interrompit, secoua la tête. « J’ai soixante-trois ans, señor Plun­kett. J’ai une femme, des enfants, des petits-enfants. J’ai sur­vé­cu à la guerre civile espa­gnole, à l’exil, à trente ans de pra­tique dans un pays qui n’est pas le mien. Je ne suis pas un héros. Je suis un vieil homme fati­gué qui veut mou­rir dans son lit. »

« Qui vous a deman­dé de mentir ? »

Le méde­cin hési­ta lon­gue­ment avant de répondre.

« Un homme est venu me voir, le matin où j’ai exa­mi­né le corps. Un homme que je n’avais jamais vu. Il m’a dit qu’il repré­sen­tait cer­tains inté­rêts — il n’a pas pré­ci­sé les­quels. Il m’a dit que la mort d’Estévez était une crise car­diaque, et que c’était ce que je devais écrire dans mon rap­port. Il m’a dit que si j’écrivais autre chose… » Le méde­cin fer­ma les yeux un ins­tant. « Il n’a pas eu besoin de finir sa phrase. J’ai compris. »

« Cet homme — vous pou­vez le décrire ? »

« Taille moyenne. Cor­pu­lence moyenne. Cos­tume gris. Un visage… ordi­naire. Le genre de visage qu’on oublie. »

Le cœur de Neville s’arrêta un ins­tant. Taille moyenne. Cor­pu­lence moyenne. Cos­tume gris. Visage ordi­naire. C’était la même des­crip­tion. La même personne.

L’homme à l’enveloppe.

« Il était bri­tan­nique ? » deman­da-t-il, la gorge serrée.

Le méde­cin réfléchit.

« Son espa­gnol était bon, mais avec un accent. Pas amé­ri­cain — j’aurais recon­nu l’accent amé­ri­cain. Euro­péen, peut-être. Bri­tan­nique ? » Il haus­sa les épaules. « C’est pos­sible. Je ne sau­rais pas dire. »

Neville se leva, les jambes trem­blantes. Il avait ce qu’il était venu cher­cher — la confir­ma­tion que ses soup­çons étaient fon­dés, qu’Estévez avait été assas­si­né, que l’homme à l’enveloppe était aus­si l’homme qui avait fait pres­sion sur le méde­cin légiste.

« Mer­ci, dit-il. Pour ce que vous m’avez dit. Je sais que ce n’était pas facile. »

Le Dr Inclán le regar­da avec une expres­sion qui mêlait la fatigue et quelque chose d’autre — du sou­la­ge­ment, peut-être, d’avoir enfin pu dire la véri­té à quelqu’un.

« Señor Plun­kett, dit-il, je ne sais pas qui vous êtes ni pour­quoi vous faites cela. Mais je vais vous dire une chose : l’homme qui est venu me voir, celui qui m’a deman­dé de men­tir… il n’était pas seul. Il y avait quelqu’un dans la voi­ture, dehors. Quelqu’un qui atten­dait. Je n’ai pas vu son visage — les vitres étaient tein­tées — mais j’ai vu la plaque d’immatriculation. »

« Quelle plaque ? »

« Une plaque diplo­ma­tique. Corps diplo­ma­tique. Les lettres CD, vous savez. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine. Une plaque diplo­ma­tique. Ce qui signi­fiait que la voi­ture appar­te­nait à une ambas­sade — amé­ri­caine, bri­tan­nique, ou autre.

« Vous vous sou­ve­nez du numéro ? »

Le méde­cin secoua la tête.

« Non. Je n’ai pas fait atten­tion. J’étais trop… » Il cher­cha le mot. « Trop effrayé pour faire atten­tion aux détails. »

Neville hocha la tête. C’était com­pré­hen­sible. La peur avait ce pou­voir — elle effa­çait les détails, brouillait les sou­ve­nirs, ne lais­sait que l’essentiel : la menace, et la néces­si­té de survivre.

« Une der­nière ques­tion, dit-il. La marque de piqûre — sur le cou d’Estévez. Où exactement ? »

Le méde­cin por­ta la main à son propre cou, indi­qua un point juste sous l’oreille droite.

« Là. À la jonc­tion de la caro­tide et de la jugu­laire. L’endroit idéal pour une injec­tion rapide. Quelqu’un qui savait ce qu’il fai­sait. Un professionnel. »

Un pro­fes­sion­nel. Le mot réson­na dans la tête de Neville tan­dis qu’il des­cen­dait l’escalier et sor­tait dans la lumière aveu­glante de l’après-midi.

Un pro­fes­sion­nel bri­tan­nique, pro­ba­ble­ment. Quelqu’un qui tra­vaillait pour l’ambassade, qui avait accès à une voi­ture diplo­ma­tique, qui savait com­ment tuer un homme sans lais­ser de traces.

Quelqu’un que Neville connais­sait peut-être.

Il regar­da sa montre. Deux heures et demie. Dans trente minutes, il avait ren­dez-vous avec Elena.

Il héla un taxi et don­na l’adresse du Nacional.

*

Dans le taxi qui le rame­nait vers le Veda­do, Neville essaya de mettre de l’ordre dans ce qu’il savait.

Esté­vez avait été assas­si­né — c’était main­te­nant une cer­ti­tude. Assas­si­né par injec­tion, par quelqu’un qui savait ce qu’il fai­sait. L’homme à l’enveloppe — le même homme qui avait fait pres­sion sur le méde­cin légiste — était pro­ba­ble­ment bri­tan­nique, et uti­li­sait une voi­ture diplomatique.

Ce qui signi­fiait qu’il tra­vaillait pour l’ambassade. Pour le MI6.

Un col­lègue de Neville.

Il essaya de pas­ser en revue les visages qu’il croi­sait chaque jour à l’ambassade. L’ambassadeur — non, impos­sible, trop visible, trop impor­tant. L’attaché mili­taire — peut-être, mais il était trop grand, trop recon­nais­sable. Le pre­mier secré­taire — non, il était arri­vé il y a six mois seule­ment, après la mort d’Estévez…

Et puis il y avait les autres. Les ombres. Ceux dont per­sonne ne par­lait, dont per­sonne ne connais­sait vrai­ment la fonc­tion. Ceux qui occu­paient des bureaux sans plaque, comme le sien, et qui fai­saient un tra­vail que per­sonne ne mentionnait.

L’un d’entre eux était un assassin.

Le taxi s’arrêta devant le Nacio­nal. Neville paya, sor­tit, tra­ver­sa le hall d’un pas rapide.

Il était temps de voir Elena.

Il était temps de savoir ce qu’elle savait.

CHA­PITRE XII

Ven­dre­di 22 novembre 1957 (suite)

 

La suite 508 se trou­vait au bout d’un cou­loir silen­cieux, loin des ascen­seurs et des bruits de l’hôtel. Neville s’arrêta devant la porte, le cœur bat­tant, et res­ta un moment immo­bile. Il ne savait pas ce qu’il allait trou­ver der­rière cette porte. Il ne savait pas ce qu’Elena vou­lait lui mon­trer, ni pour­quoi elle l’avait convo­qué ici, dans sa suite, plu­tôt que dans un lieu public.

Il frap­pa. Trois coups, légers.

La porte s’ouvrit presque aus­si­tôt, comme si Ele­na l’attendait juste derrière.

« Entrez, dit-elle. Vite. »

Il entra. Elle refer­ma la porte der­rière lui, tour­na le verrou.

La suite était vaste, luxueuse — salon, chambre, salle de bains, le tout déco­ré dans ce style his­pa­no-colo­nial que le Nacio­nal affec­tion­nait. Des meubles d’acajou, des tapis per­sans, des rideaux de velours qui fil­traient la lumière de l’après-midi. Sur une table basse, une cafe­tière et deux tasses attendaient.

Ele­na por­tait une robe simple, bleu marine, sans bijoux. Ses che­veux étaient tou­jours tirés en arrière, mais quelques mèches s’en échap­paient, lui don­nant un air moins sévère que lors de leur pre­mière ren­contre. Elle avait les yeux cer­nés, le teint pâle — les signes d’une femme qui ne dor­mait plus.

« Asseyez-vous, dit-elle en dési­gnant un fau­teuil. Vous vou­lez du café ? »

« Volon­tiers. »

Elle ser­vit deux tasses, lui en ten­dit une, s’assit en face de lui. Un silence s’installa entre eux, char­gé de tout ce qu’ils ne s’étaient pas encore dit.

« Vous avez conti­nué à poser des ques­tions », dit-elle fina­le­ment. Ce n’était pas un reproche — plu­tôt une constatation.

« Oui. »

« Et qu’avez-vous appris ? »

Neville hési­ta. Pou­vait-il lui faire confiance ? Elle était la fille d’Estévez — elle avait toutes les rai­sons de vou­loir connaître la véri­té sur la mort de son père. Mais elle était aus­si une incon­nue, quelqu’un dont il ne savait presque rien.

Il déci­da de prendre le risque.

« J’ai appris que votre père n’est pas mort d’une crise cardiaque. »

Le visage d’Elena ne chan­gea pas. Elle avait dû s’y attendre.

« Com­ment ? »

« Injec­tion. Une sub­stance qui a pro­vo­qué un arrêt car­diaque. Le méde­cin légiste a trou­vé une marque de piqûre sur son cou. »

« Le Dr Inclán vous a dit ça ? »

« Vous le connaissez ? »

« Je l’ai ren­con­tré. Après les funé­railles. J’ai essayé de lui poser des ques­tions, mais il a refu­sé de me par­ler. Il avait peur. » Elle but une gor­gée de café, repo­sa la tasse. « Vous avez réus­si là où j’ai échoué, mon­sieur Plun­kett. C’est… impres­sion­nant. Pour un ven­deur de machines textiles. »

Il y avait une pointe d’ironie dans sa voix, mais pas de méchanceté.

« Je ne suis pas vrai­ment ven­deur de machines tex­tiles, admit Neville. Mais vous le saviez déjà, je suppose. »

« Je m’en dou­tais. » Elle le regar­da droit dans les yeux. « Qu’êtes-vous vrai­ment ? Un espion ? Un agent secret britannique ? »

Le mot, pro­non­cé à voix haute, sem­bla absurde. Neville faillit rire.

« Offi­ciel­le­ment, oui. Offi­cieu­se­ment… » Il haus­sa les épaules. « Je suis un homme qui observe sans com­prendre, qui écrit des rap­ports que per­sonne ne lit, qui passe ses soi­rées seul au bar d’un hôtel. Pas exac­te­ment James Bond. »

« Non, dit Ele­na avec un sou­rire mince. Pas exac­te­ment. Mais peut-être que c’est mieux ain­si. James Bond n’aurait pas posé les bonnes ques­tions. Il aurait tiré sur quelqu’un et l’affaire aurait été réglée. Vous, vous cher­chez la véri­té. C’est plus rare. Et plus dangereux. »

Elle se leva, alla vers un secré­taire dans le coin du salon, ouvrit un tiroir. Elle en sor­tit une enve­loppe — grande, brune, usée aux coins — et revint s’asseoir en face de Neville.

« Je vais vous mon­trer quelque chose, dit-elle. Quelque chose que j’ai trou­vé dans les affaires de mon père, après sa mort. Quelque chose qu’il cachait. »

Elle ouvrit l’enveloppe, en sor­tit une pho­to­gra­phie, la posa sur la table basse entre eux.

« Regar­dez. »

*

La pho­to­gra­phie était en noir et blanc, légè­re­ment floue, prise de loin avec un télé­ob­jec­tif. Elle mon­trait un groupe d’hommes assis autour d’une table, dans ce qui res­sem­blait à un res­tau­rant ou un club pri­vé. Cinq hommes, en cos­tume, qui dis­cu­taient avec l’air sérieux de gens qui parlent affaires.

Neville recon­nut Esté­vez au centre — plus jeune de quelques années, peut-être, mais recon­nais­sable à sa sta­ture et à son port de tête. À sa droite, un homme cor­pu­lent qu’il ne connais­sait pas. À sa gauche, deux autres inconnus.

Et au bord du cadre, presque cou­pé par le cadrage, un cin­quième homme. De pro­fil, à moi­tié dans l’ombre.

Un homme de taille moyenne. Cos­tume gris. Visage ordinaire.

Le cœur de Neville s’arrêta.

« Vous le recon­nais­sez ? » deman­da Elena.

Il secoua la tête, mais c’était un men­songe. Il ne recon­nais­sait pas le visage — il ne l’avait jamais vu de face — mais il recon­nais­sait la sil­houette, la pos­ture, cette façon de se tenir légè­re­ment en retrait, comme quelqu’un qui veut obser­ver sans être observé.

L’homme à l’enveloppe.

« Cette pho­to a été prise il y a six mois, dit Ele­na. Mon père la gar­dait dans un coffre, à la banque. Je l’ai trou­vée quand j’ai ouvert le coffre, après sa mort. Il y avait aus­si des docu­ments — des papiers que je n’ai pas com­pris, des chiffres, des noms. Mais cette pho­to… » Elle la reprit, la regar­da lon­gue­ment. « Cette pho­to, je savais qu’elle était impor­tante. Je ne savais pas pour­quoi, mais je le savais. »

« Qui sont ces hommes ? Les autres, autour de la table ? »

Ele­na poin­ta du doigt l’homme cor­pu­lent à droite d’Estévez.

« Celui-là, c’est Meyer Lans­ky. Le mafieux amé­ri­cain. Celui qui contrôle les casi­nos de La Havane. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine. Lans­ky. Le nom reve­nait sans cesse, comme un refrain sinistre.

« Et les deux autres ? »

« Je ne sais pas. Des asso­ciés de Lans­ky, pro­ba­ble­ment. Ou des inter­mé­diaires. Mon père avait des affaires avec beau­coup de gens. » Elle poin­ta du doigt l’homme au bord du cadre. « Mais celui-là — celui qui est presque cou­pé — c’est lui qui m’intéresse. Parce que je l’ai vu. »

« Où ? »

« Ici. Au Nacio­nal. Deux semaines avant la mort de mon père. Je suis venue lui rendre visite — il séjour­nait à l’hôtel depuis quelques jours, pour des affaires. Et je l’ai vu, dans le hall, qui par­lait avec cet homme. Ils étaient dans un coin, près des ascen­seurs. Ils par­laient à voix basse, comme des conspi­ra­teurs. Et quand mon père m’a vue arri­ver, il s’est écar­té brus­que­ment, comme s’il avait été pris en faute. »

« Vous lui avez deman­dé qui c’était ? »

« Oui. Il a dit que c’était un contact d’affaires. Un Euro­péen, quelque chose comme ça. Il n’a pas vou­lu en dire plus. » Elle repo­sa la pho­to sur la table. « Mais main­te­nant, avec ce que vous me dites — l’enveloppe, la ter­rasse, le soir avant sa mort… Je crois que c’est le même homme. L’homme qui a tué mon père. »

Neville regar­da la pho­to­gra­phie, essayant de dis­cer­ner les traits de l’homme dans l’ombre. Mais le cadrage était trop ser­ré, la qua­li­té trop médiocre. On ne voyait qu’un pro­fil flou, une sil­houette sans visage.

« Cette pho­to, dit-il, vous savez qui l’a prise ? »

« Non. Elle était dans le coffre, sans expli­ca­tion. Mon père col­lec­tion­nait ce genre de choses — des pho­tos, des docu­ments, des preuves. Il disait que c’était son assu­rance-vie. » Elle eut un rire amer. « Visi­ble­ment, ça n’a pas suffi. »

Neville réflé­chit. Si Esté­vez avait cette pho­to dans son coffre, c’est qu’elle avait une valeur. Peut-être était-ce une preuve de quelque chose — une réunion com­pro­met­tante, une alliance secrète, un accord illi­cite. Et peut-être que l’homme au bord du cadre — l’homme à l’enveloppe — avait vou­lu récu­pé­rer cette pho­to. Ou faire taire celui qui la possédait.

« Les docu­ments que vous avez trou­vés, dit-il. Ceux que vous n’avez pas com­pris. Vous les avez encore ? »

Ele­na hocha la tête.

« Ils sont ici. Dans le coffre de la suite. »

Elle se leva de nou­veau, alla vers un tableau accro­ché au mur — une marine quel­conque, des bateaux sur une mer d’huile — et le fit pivo­ter, révé­lant un petit coffre-fort encas­tré. Elle com­po­sa une com­bi­nai­son, ouvrit la porte, en sor­tit une liasse de papiers.

« Tenez, dit-elle en les posant devant Neville. Regar­dez. Peut-être que vous com­pren­drez quelque chose que je n’ai pas compris. »

*

Neville pas­sa l’heure sui­vante à exa­mi­ner les docu­ments. C’était un mélange hété­ro­clite — des rele­vés ban­caires, des lettres, des télé­grammes, des notes manus­crites dans une écri­ture qu’il sup­po­sait être celle d’Estévez. Cer­tains étaient en espa­gnol, d’autres en anglais, quelques-uns dans ce qui res­sem­blait à du code — des séries de chiffres et de lettres qui ne cor­res­pon­daient à rien d’évident.

Mais peu à peu, un tableau com­men­çait à se dessiner.

Esté­vez, appa­rem­ment, avait joué un double jeu. D’un côté, il fai­sait des affaires avec Lans­ky et la mafia amé­ri­caine — blan­chi­ment d’argent à tra­vers ses raf­fi­ne­ries de sucre, si Neville com­pre­nait bien les rele­vés ban­caires. De l’autre, il trans­met­tait des infor­ma­tions à quelqu’un d’autre — les télé­grammes fai­saient réfé­rence à des « livrai­sons » et à des « rap­ports » envoyés à une adresse codée.

Et puis il y avait les notes manus­crites. Des noms, des dates, des sommes d’argent. Et une phrase, grif­fon­née dans la marge d’un rele­vé ban­caire, qui fit s’arrêter le cœur de Neville :

M26J — 50 000 $ — via contact britannique.

M26J. Le Mou­ve­ment du 26 Juillet. Les rebelles de Castro.

Esté­vez finan­çait la révolution.

« Vous com­pre­nez quelque chose ? » deman­da Ele­na, qui l’avait obser­vé en silence pen­dant qu’il lisait.

Neville leva les yeux.

« Votre père… » Il cher­cha ses mots. « Votre père jouait sur plu­sieurs tableaux. Il fai­sait des affaires avec la mafia amé­ri­caine. Mais en même temps, il finan­çait les rebelles de Cas­tro. Et il trans­met­tait des infor­ma­tions à… quelqu’un. Un contact bri­tan­nique, d’après ce que je lis ici. »

Le visage d’Elena pâlit.

« Les rebelles ? Mon père finan­çait Castro ? »

« C’est ce que sug­gèrent ces docu­ments. » Neville dési­gna la note dans la marge. « M26J — c’est le Mou­ve­ment du 26 Juillet. Cin­quante mille dol­lars, via un contact britannique. »

Ele­na se lais­sa tom­ber dans son fau­teuil, comme si ses jambes ne la por­taient plus.

« Je ne savais pas, mur­mu­ra-t-elle. Il ne m’a jamais rien dit. Je croyais qu’il sou­te­nait Batis­ta — tout le monde le croyait. Il allait aux récep­tions offi­cielles, il ser­rait la main des ministres, il… » Elle s’interrompit, secoua la tête. « Pour­quoi ? Pour­quoi aurait-il fait ça ? »

« Peut-être qu’il voyait ce qui allait arri­ver. Peut-être qu’il vou­lait être du bon côté quand le régime tom­be­rait. Ou peut-être… » Neville hési­ta. « Peut-être qu’il croyait vrai­ment en quelque chose. En un Cuba dif­fé­rent. Meilleur. »

Ele­na res­ta silen­cieuse un long moment. Puis elle dit, d’une voix très basse :

« Le contact bri­tan­nique. Vous pen­sez que c’est l’homme sur la pho­to ? L’homme qui l’a tué ? »

« C’est pos­sible. Si votre père était un infor­ma­teur du MI6 — s’il trans­met­tait des infor­ma­tions sur Lans­ky, sur Batis­ta, sur les rebelles — alors ce contact bri­tan­nique était son offi­cier trai­tant. La per­sonne à qui il fai­sait ses rapports. »

« Et cette per­sonne l’aurait tué ? Pourquoi ? »

C’était la ques­tion cen­trale. Pour­quoi un offi­cier du MI6 tue­rait-il son propre informateur ?

Neville regar­da les docu­ments épar­pillés sur la table. Les rele­vés ban­caires, les télé­grammes, les notes manus­crites. Et sou­dain, il comprit.

« Le far­deau, dit-il.

« Par­don ? »

« Quelqu’un m’a dit que votre père por­tait un far­deau qui n’était pas le sien. Je crois com­prendre main­te­nant ce que ça signi­fie. » Il dési­gna les docu­ments. « Votre père savait des choses. Des choses sur la mafia, sur le régime, sur les rebelles. Des choses sur son contact bri­tan­nique, peut-être. Il avait des preuves — ces pho­tos, ces docu­ments. Et à un moment don­né, il est deve­nu trop dan­ge­reux. Il en savait trop. »

« Alors on l’a fait taire. »

« Oui. On l’a fait taire. »

Le silence retom­ba entre eux, lourd de tout ce qu’ils venaient de com­prendre. Esté­vez n’était pas seule­ment une vic­time — c’était un homme qui avait joué avec le feu, qui avait dan­sé sur le fil du rasoir entre des forces qui le dépas­saient. Et quand l’une de ces forces avait déci­dé qu’il était deve­nu trop encombrant…

« Je veux savoir qui, dit Ele­na. Je veux savoir qui a tué mon père. »

« Moi aussi. »

Elle le regar­da lon­gue­ment, ses yeux noirs scru­tant les siens.

« Vous êtes prêt à aller jusqu’au bout ? Même si ça signi­fie décou­vrir que l’assassin est un de vos col­lègues ? Un de vos compatriotes ? »

Neville pen­sa à l’ambassade, aux cou­loirs qu’il tra­ver­sait chaque jour, aux visages qu’il croi­sait sans vrai­ment les voir. L’un de ces visages appar­te­nait à un assas­sin. L’un de ces hommes avait tué Esté­vez, puis fait pres­sion sur le méde­cin légiste, puis dis­pa­ru dans l’ombre comme s’il n’avait jamais existé.

« Oui, dit-il. Je suis prêt. »

Ele­na hocha la tête. Puis elle se pen­cha vers lui, prit sa main dans la sienne. Sa peau était chaude, ses doigts fermes.

« Alors nous allons le trou­ver ensemble, dit-elle. Nous allons trou­ver l’homme qui a tué mon père. Et nous allons lui faire payer. »

Ce n’était pas une pro­messe — c’était un ser­ment. Et Neville, en le pro­non­çant à son tour, sut qu’il venait de fran­chir une ligne qu’il ne pour­rait plus jamais retraverser.

Il n’était plus un simple témoin.

Il était deve­nu un chasseur. 

CHA­PITRE XIII

Dimanche 24 novembre 1957

 

Il débar­qua comme une tempête.

Neville était au bar depuis une heure, à sa place habi­tuelle, res­sas­sant ce qu’il avait appris chez Ele­na deux jours plus tôt, quand la porte s’ouvrit avec fra­cas et qu’un homme entra — grand, mas­sif, la barbe grise taillée court, vêtu d’une che­mise de pêcheur et d’un pan­ta­lon de toile frois­sé qui aurait fait scan­dale dans n’importe quel autre éta­blis­se­ment de cette caté­go­rie. Mais cet homme n’était pas n’importe qui, et le Nacio­nal n’était pas n’importe quel hôtel.

Ernest Heming­way tra­ver­sa le hall comme s’il lui appar­te­nait, salua le por­tier d’une claque dans le dos, lan­ça une plai­san­te­rie au récep­tion­niste qui rit trop fort, et fit son entrée au bar avec l’assurance d’un tore­ro péné­trant dans l’arène.

« Dai­qui­ris pour tout le monde ! » ton­na-t-il en s’accoudant au comp­toir. « Et pas ces machins pour tou­ristes — des vrais dai­qui­ris, comme Papa les aime. Peu de sucre, beau­coup de rhum, et du citron vert qui a encore la volon­té de vivre. »

Don Bebo, imper­tur­bable, com­men­ça à pré­pa­rer les cock­tails. Les autres clients du bar — une demi-dou­zaine de per­sonnes qui pre­naient l’apéritif — se retour­nèrent, cer­tains avec aga­ce­ment, d’autres avec cette expres­sion de ravis­se­ment qu’ont les gens ordi­naires quand ils se trouvent sou­dain en pré­sence d’une célébrité.

Neville, lui, res­ta immo­bile, obser­vant la scène avec un mélange de fas­ci­na­tion et d’appréhension. Il avait vu Heming­way de loin, quel­que­fois, au Flo­ri­di­ta ou sur le Malecón, mais jamais d’aussi près. L’homme était plus impo­sant qu’il ne l’avait ima­gi­né — pas seule­ment phy­si­que­ment, mais par cette pré­sence, cette éner­gie qui sem­blait rem­plir tout l’espace autour de lui et ne lais­ser de place pour per­sonne d’autre.

Heming­way prit le dai­qui­ri que Don Bebo lui ten­dait, le vida d’un trait, en com­man­da un autre.

« Salo­pe­rie de jour­née, dit-il à per­sonne en par­ti­cu­lier. J’ai essayé d’écrire. Trois heures devant la machine, et pas une phrase qui vaille quelque chose. Pas une. » Il secoua la tête avec dégoût. « Le pro­blème avec les livres sur Paris, c’est qu’il faut se sou­ve­nir de Paris. Et Paris, c’était il y a trente ans. Trente ans ! Com­ment vou­lez-vous vous sou­ve­nir de quelque chose qui s’est pas­sé il y a trente ans ? »

Il par­lait fort, assez fort pour que tout le bar l’entende, et Neville com­prit que c’était déli­bé­ré. Heming­way n’était pas le genre d’homme à avoir des conver­sa­tions pri­vées. Chaque mot qu’il pro­non­çait était une per­for­mance, des­ti­née à un public qu’il sup­po­sait tou­jours présent.

C’est alors que Greene entra.

*

Il y eut un moment — une frac­tion de seconde, peut-être — où les deux hommes se virent sans que per­sonne d’autre ne s’en aper­çoive. Greene s’était arrê­té à l’entrée du bar, son éter­nel verre de whis­ky pro­ba­ble­ment déjà com­man­dé men­ta­le­ment, et son regard avait croi­sé celui d’Hemingway. Quelque chose pas­sa entre eux — pas de l’hostilité, pas exac­te­ment, mais quelque chose de plus com­plexe, de plus ancien. La recon­nais­sance de deux fauves qui se retrouvent sur le même territoire.

Puis Heming­way sou­rit — un sou­rire large, car­nas­sier, qui n’avait rien d’amical.

« Gra­ham ! Bon sang, je ne savais pas que tu étais à La Havane. Viens boire un verre. Viens boire plu­sieurs verres. La soi­rée est jeune et le rhum est vieux. »

Greene s’approcha du comp­toir, com­man­da son whis­ky à Don Bebo, s’assit sur un tabou­ret à deux places d’Hemingway. Pas trop près, pas trop loin. Une dis­tance diplomatique.

« Ernest, dit-il avec un hoche­ment de tête. Tu as l’air en forme. »

« En forme ? Je suis une ruine, mon vieux. Une ruine ambu­lante. Le foie en com­pote, les genoux en miettes, et la tête pleine de fan­tômes. Mais je tiens debout. C’est déjà ça. » Heming­way vida son deuxième dai­qui­ri, en com­man­da un troi­sième. « Qu’est-ce qui t’amène ici ? Un nou­veau roman sur les catho­liques tor­tu­rés ? Un prêtre alcoo­lique dans un pays tropical ? »

Il y avait une pointe de moque­rie dans sa voix, mais Greene ne sem­bla pas s’en offenser.

« Quelque chose comme ça. Un roman d’espionnage, en fait. Une comédie. »

« Une comé­die d’espionnage ? Toi ? » Heming­way écla­ta de rire. « Je croyais que tu étais inca­pable d’écrire quelque chose de drôle. Tout ce que tu écris est si… » Il cher­cha le mot. « Si grave. Si lourd de sens. Si catholique. »

« C’est pos­sible. Mais cette fois, j’essaie autre chose. Un homme ordi­naire recru­té par les ser­vices secrets. Un ven­deur d’aspirateurs qui invente des agents et des com­plots pour gagner de l’argent. » Greene but une gor­gée de whis­ky. « Je pense que ça pour­rait être amusant. »

« Amu­sant. » Heming­way répé­ta le mot comme s’il le goû­tait, cher­chant à déter­mi­ner s’il était comes­tible. « L’amusement, c’est sur­fait. Ce qui compte, c’est la véri­té. La véri­té émo­tion­nelle. Faire res­sen­tir au lec­teur ce que les per­son­nages res­sentent. Si tu fais ça, tu n’as pas besoin d’être amu­sant. Tu n’as pas besoin d’être quoi que ce soit d’autre. »

« Et si la véri­té est amu­sante ? Si la vie est une farce ? »

« La vie n’est pas une farce. La vie est une tra­gé­die. » Heming­way se tour­na vers Greene, et pour la pre­mière fois, son expres­sion devint sérieuse. « Tu le sais aus­si bien que moi. Tu as vu ce que j’ai vu. La guerre. La mort. Les hommes qui tuent et les hommes qui meurent. Il n’y a rien de drôle là-dedans. Rien du tout. »

Le silence qui sui­vit fut char­gé de quelque chose que Neville ne com­pre­nait pas tout à fait — une his­toire com­mune, peut-être, ou sim­ple­ment cette recon­nais­sance mutuelle de deux hommes qui avaient tra­ver­sé les mêmes ténèbres et en étaient res­sor­tis différents.

*

Neville aurait vou­lu res­ter invi­sible, conti­nuer à obser­ver depuis sa place sans se faire remar­quer. Mais Heming­way avait d’autres plans.

« Hé, toi ! » L’écrivain s’était tour­né vers lui, le poin­tant du doigt. « Le type silen­cieux au bout du bar. Qu’est-ce que tu fais là, à nous regar­der comme un hibou ? Viens boire avec nous. »

Neville sen­tit le rouge lui mon­ter aux joues. Tous les regards du bar étaient main­te­nant bra­qués sur lui.

« Je… je ne vou­drais pas m’imposer, balbutia-t-il.

« S’imposer ? Per­sonne ne s’impose dans un bar. C’est fait pour ça, les bars — pour que les étran­gers deviennent des amis et que les amis deviennent des ivrognes. » Heming­way fit signe au tabou­ret vide à côté de lui. « Allez, viens. Com­ment tu t’appelles ? »

Neville se leva, s’approcha, s’assit sur le tabou­ret indi­qué. Il se sen­tait comme un éco­lier convo­qué chez le directeur.

« Plun­kett, dit-il. Neville Plunkett. »

« Plun­kett. » Heming­way goû­ta le nom comme il avait goû­té le mot « amu­sant ». « C’est un nom anglais, ça. Tu es anglais ? »

« Oui. »

« Et qu’est-ce que tu fais à La Havane, Plun­kett l’Anglais ? »

« Je… je vends des machines textiles. »

Heming­way le regar­da lon­gue­ment, ses yeux sombres scru­tant son visage avec une inten­si­té décon­cer­tante. Puis il écla­ta de rire.

« Des machines tex­tiles ! C’est la meilleure. Gra­ham, tu entends ça ? Le type vend des machines tex­tiles. » Il se pen­cha vers Neville, bais­sant la voix comme s’il lui confiait un secret. « Tu sais ce que je pense, Plun­kett ? Je pense que tu es un men­teur. Un men­teur de pre­mière classe. Tu ne vends pas plus de machines tex­tiles que moi je vends des aspirateurs. »

Neville ouvrit la bouche pour pro­tes­ter, mais Heming­way leva la main pour l’arrêter.

« Ne te fatigue pas. Je recon­nais un spook quand j’en vois un. J’en ai connu des dizaines, pen­dant la guerre. Des Amé­ri­cains, des Anglais, des Fran­çais. Ils ont tous le même regard — ce regard de type qui observe sans jamais rien dire, qui note tout dans sa tête et qui fait sem­blant d’être quelqu’un d’autre. » Il poin­ta le doigt vers Neville. « Toi, tu as ce regard. Tu l’as depuis que je suis entré dans ce bar. Tu nous observes, Gra­ham et moi, comme si tu pre­nais des notes pour un rapport. »

Greene, qui avait sui­vi l’échange en silence, intervint.

« Ernest a rai­son, mon­sieur Plun­kett. Vous avez le regard. Mais ne vous inquié­tez pas — nous ne vous dénon­ce­rons pas. Les écri­vains et les espions ont beau­coup en com­mun. Nous obser­vons, nous notons, nous fai­sons sem­blant d’être quelqu’un d’autre. La seule dif­fé­rence, c’est que nous, nous publions nos rapports. »

Heming­way rit de nou­veau, but une longue gor­gée de son daiquiri.

« Bien dit, Gra­ham. Bien dit. » Il se tour­na vers Neville. « Alors, Plun­kett l’espion, qu’est-ce que tu observes en ce moment ? Qu’est-ce qui se passe à La Havane qui mérite l’attention des ser­vices secrets britanniques ? »

C’était une ques­tion pié­gée, et Neville le savait. Mais quelque chose — le rhum, peut-être, ou sim­ple­ment la fatigue de men­tir — le pous­sa à répondre avec une hon­nê­te­té qu’il ne se connais­sait pas.

« Un homme est mort, dit-il. Un indus­triel cubain. On dit que c’était une crise car­diaque, mais je ne crois pas que c’en était une. »

Le sou­rire d’Hemingway s’effaça. Son visage devint sérieux, attentif.

« Esté­vez, dit-il. Tu parles d’Estévez. »

« Vous le connaissiez ? »

« Je connais­sais son père. Un brave type. Il m’a ven­du un bateau, il y a vingt ans. Le Pilar — tu as peut-être enten­du par­ler. » Heming­way secoua la tête. « Le fils était dif­fé­rent. Plus dur, plus ambi­tieux. Il jouait avec des gens dan­ge­reux. Lans­ky, Traf­fi­cante, tout ce beau monde. Et puis il y avait les rumeurs… »

« Quelles rumeurs ? »

Heming­way hési­ta, regar­da Greene, puis de nou­veau Neville.

« Les rumeurs disaient qu’il finan­çait les bar­bu­dos. Cas­tro et ses types, dans la Sier­ra Maes­tra. » Il bais­sa la voix. « Si c’est vrai, ça expli­que­rait beau­coup de choses. Batis­ta n’aime pas les gens qui financent ses enne­mis. Et Lans­ky non plus. »

Neville pen­sa à ce qu’il avait lu dans les docu­ments d’Elena. M26J — 50 000 $ — via contact bri­tan­nique. Heming­way avait rai­son. Esté­vez avait joué avec le feu.

« Vous pen­sez que c’est Batis­ta qui l’a fait tuer ? Ou Lansky ? »

Heming­way haus­sa les épaules.

« Je ne pense rien. Je suis écri­vain, pas détec­tive. Mais je vais te dire une chose, Plun­kett… » Il se pen­cha vers lui, et sa voix devint presque un mur­mure. « Dans ce pays, tout le monde tue tout le monde. Le régime tue les rebelles. Les rebelles tuent les infor­ma­teurs. La mafia tue ceux qui ne res­pectent pas les accords. Et les espions… » Il jeta un regard vers Greene. « Les espions tuent ceux qui en savent trop. C’est la loi de la jungle. La seule loi qui compte. »

*

La conver­sa­tion déri­va ensuite vers d’autres sujets — la pêche au gros, le base­ball cubain, les mérites com­pa­rés du rhum Bacardí et du rhum Hava­na Club. Heming­way par­lait sans cesse, racon­tant des his­toires de safa­ris afri­cains et de cor­ri­das espa­gnoles, de guerres et de femmes, de triomphes et de défaites. Greene écou­tait en silence, inter­ve­nant par­fois pour pla­cer une remarque iro­nique qui fai­sait rugir Heming­way de rire ou de colère, selon l’humeur.

Neville, lui, observait.

Il obser­vait la façon dont Heming­way domi­nait l’espace, rem­plis­sant chaque silence de sa voix et de sa pré­sence. Il obser­vait la façon dont Greene res­tait en retrait, éco­no­mi­sant ses mots, lais­sant l’autre s’épuiser comme un boxeur qui attend son moment. Il obser­vait l’étrange dyna­mique entre ces deux hommes — pas de l’amitié, pas vrai­ment, mais quelque chose de plus com­plexe. Du res­pect, peut-être. Ou de la riva­li­té. Ou les deux à la fois.

À un moment, Heming­way se tour­na vers lui.

« Tu sais ce qui ne va pas chez toi, Plunkett ? »

Neville secoua la tête.

« Tu es trop silen­cieux. Tu observes trop. Tu penses trop. » Heming­way vida son énième dai­qui­ri. « Les hommes comme toi, ils passent leur vie à regar­der les autres vivre. Ils prennent des notes, ils font des rap­ports, ils ana­lysent. Mais ils ne vivent pas. Ils ne sautent pas dans l’arène. Ils res­tent dans les gra­dins, à regar­der les tau­reaux et les tore­ros, sans jamais ris­quer leur peau. »

C’était cruel, mais c’était juste. Neville le savait.

« Et qu’est-ce que vous sug­gé­rez ? » demanda-t-il.

« Je sug­gère que tu arrêtes d’observer et que tu com­mences à agir. Que tu prennes des risques. Que tu vives, bon sang, au lieu de te conten­ter de regar­der les autres vivre. » Heming­way posa une main lourde sur son épaule. « Tu veux savoir ce qui est arri­vé à Esté­vez ? Alors trouve celui qui l’a tué. Confronte-le. Fais quelque chose. N’importe quoi, mais quelque chose. Parce que la vie est courte, Plun­kett. Trop courte pour la pas­ser dans les gradins. »

Greene inter­vint, sa voix calme contras­tant avec l’intensité d’Hemingway.

« Ernest a rai­son, dit-il. Sur le fond, du moins. Vous êtes arri­vé à un point où obser­ver ne suf­fit plus. Vous avez des infor­ma­tions. Vous avez des soup­çons. La ques­tion est : qu’allez-vous en faire ? »

Neville regar­da les deux écri­vains — l’un mas­sif et toni­truant, l’autre mince et silen­cieux, mais tous deux le fixant avec la même inten­si­té, la même attente.

« Je vais trou­ver celui qui l’a tué, dit-il. Et je vais le démasquer. »

Heming­way sou­rit — un vrai sou­rire, cette fois, sans iro­nie ni moquerie.

« Bien, dit-il. C’est bien. » Il leva son verre. « À Plun­kett, alors. L’espion qui a déci­dé d’arrêter d’espionner et de com­men­cer à vivre. »

Greene leva le sien.

« À Plunkett. »

Et Neville, levant son dai­qui­ri qu’il avait à peine tou­ché, répéta :

« À Plunkett. »

C’était absurde. C’était ridi­cule. Trois hommes dans un bar, trin­quant à un nom qui ne signi­fiait rien.

Et pour­tant, en ce moment pré­cis, Neville se sen­tit plus vivant qu’il ne l’avait été depuis des années. 

CHA­PITRE XIV

Lun­di 25 novembre 1957

 

La révé­la­tion vint par hasard, comme viennent sou­vent les révé­la­tions — non pas dans un éclair de génie, mais dans un moment d’inattention, quand l’esprit cesse de cher­cher et que la véri­té, enfin, consent à se montrer.

Neville était à l’ambassade, dans son bureau-pla­card, à trier des papiers sans impor­tance. Il fai­sait cela machi­na­le­ment, l’esprit ailleurs, res­sas­sant ce qu’Hemingway lui avait dit la veille — arrête d’observer et com­mence à agir — quand son regard tom­ba sur une photographie.

C’était une pho­to de groupe, prise lors d’une récep­tion offi­cielle quelques mois plus tôt. L’ambassadeur au centre, entou­ré de son per­son­nel, devant le por­trait de Sa Majes­té. Neville se sou­ve­nait vague­ment de cette récep­tion — il y avait assis­té, comme tout le monde, debout dans un coin avec un verre de sher­ry tiède, comp­tant les minutes jusqu’à ce qu’il puisse s’éclipser.

Il regar­da les visages. L’ambassadeur, sou­riant de son sou­rire diplo­ma­tique. L’attaché mili­taire, raide comme un piquet. Le pre­mier secré­taire, le deuxième secré­taire, l’attaché cultu­rel. Et là, au bord du cadre, presque cou­pé par le photographe…

Un homme de taille moyenne. Cos­tume gris. Visage ordinaire.

Le cœur de Neville s’arrêta.

Il connais­sait ce visage. Il le croi­sait dans les cou­loirs depuis quatre ans. Il lui disait bon­jour, par­fois, d’un hoche­ment de tête, sans jamais vrai­ment le regar­der. Un visage qu’on oubliait aus­si­tôt après l’avoir vu. Un visage sans traits particuliers.

Le visage de l’homme à l’enveloppe.

*

Il s’appelait Nigel Bla­ck­wood. Atta­ché com­mer­cial adjoint — le même titre que Neville, la même cou­ver­ture. Son bureau était au bout du cou­loir, deux portes après les toi­lettes, dans une pièce encore plus petite que celle de Neville. Ils ne s’étaient jamais vrai­ment par­lé — quelques mots en pas­sant, des bana­li­tés sur le temps ou le tra­fic — mais Neville savait qui il était. Tout le monde à l’ambassade savait qui il était, même si per­sonne n’en parlait.

Bla­ck­wood était l’homme des basses œuvres. Celui qu’on envoyait quand il fal­lait faire des choses que les autres ne vou­laient pas faire. Recru­te­ment d’informateurs, trans­mis­sion de fonds, opé­ra­tions dis­crètes. Il était arri­vé à La Havane trois ans plus tôt, quelques mois avant Neville, et depuis, il menait sa vie dans l’ombre, croi­sant les autres employés sans jamais s’attarder, dis­pa­rais­sant pen­dant des jours sans que per­sonne ne pose de questions.

Un fan­tôme. C’était le mot que Neville avait employé pour décrire l’homme à l’enveloppe. Et c’était exac­te­ment ce qu’était Bla­ck­wood — un fan­tôme qui tra­ver­sait les cou­loirs de l’ambassade sans lais­ser de traces.

Neville regar­da la pho­to­gra­phie, puis la repo­sa sur son bureau. Ses mains tremblaient.

Il avait trou­vé l’assassin.

*

Il pas­sa le reste de la mati­née à réflé­chir. Que faire main­te­nant ? Confron­ter Bla­ck­wood direc­te­ment ? C’était dan­ge­reux — un homme capable de tuer de sang-froid ne recu­le­rait pas devant un obs­tacle sup­plé­men­taire. Pré­ve­nir Londres ? Mais qui, à Londres, l’écouterait ? Ses rap­ports n’étaient jamais lus. Ses aver­tis­se­ments seraient igno­rés, clas­sés, oubliés.

Et puis il y avait une autre pos­si­bi­li­té — une pos­si­bi­li­té qu’il n’osait pas for­mu­ler, même pour lui-même. Si Bla­ck­wood avait tué Esté­vez, c’était sur ordre. Quelqu’un, à Londres ou ailleurs, avait déci­dé que l’informateur était deve­nu trop dan­ge­reux et qu’il fal­lait l’éliminer. Bla­ck­wood n’était que l’exécutant. Le vrai res­pon­sable était ailleurs — dans un bureau du MI6, peut-être, ou plus haut encore, dans ces sphères du pou­voir où les déci­sions de vie et de mort se pre­naient autour d’une tasse de thé.

Dénon­cer Bla­ck­wood, c’était s’attaquer au sys­tème tout entier. Et le sys­tème n’aimait pas qu’on s’attaque à lui.

Neville se leva, fit les cent pas dans son bureau minus­cule. Trois pas dans un sens, trois pas dans l’autre. Il pen­sait à ce qu’Hemingway avait dit — fais quelque chose, n’importe quoi, mais quelque chose. Il pen­sait à Ele­na et à son ser­ment — nous allons le trou­ver et lui faire payer. Il pen­sait à Esté­vez, mort dans sa suite du Nacio­nal, une marque de piqûre sur le cou.

Et il prit sa décision.

Il allait confron­ter Bla­ck­wood. Pas pour l’arrêter — il n’en avait pas le pou­voir — mais pour savoir. Pour com­prendre. Pour entendre de sa bouche ce qui s’était pas­sé et pourquoi.

Et ensuite, il aviserait.

*

Il trou­va Bla­ck­wood à la can­tine, à l’heure du déjeu­ner. L’homme man­geait seul, comme tou­jours, à une table près de la fenêtre, un sand­wich devant lui et un jour­nal ouvert qu’il ne lisait pas vrai­ment. Neville s’approcha, son pla­teau à la main, et s’assit en face de lui sans y avoir été invité.

Bla­ck­wood leva les yeux. Son visage — ce visage ordi­naire, ce visage qu’on oubliait — ne tra­hit aucune surprise.

« Plun­kett, dit-il. C’est rare de te voir à la cantine. »

« Je peux m’asseoir ? »

« Tu es déjà assis. »

C’était vrai. Neville posa son pla­teau, regar­da son sand­wich sans le tou­cher. Son cœur bat­tait si fort qu’il était sûr que Bla­ck­wood pou­vait l’entendre.

« Je vou­lais te par­ler de quelque chose », dit-il.

« De quoi ? »

« De Rei­nal­do Estévez. »

Le silence qui sui­vit fut bref — une frac­tion de seconde, peut-être — mais Neville le remar­qua. Une imper­cep­tible ten­sion dans les épaules de Bla­ck­wood, un léger plis­se­ment des yeux. Puis le masque se remit en place, et l’homme haus­sa les épaules avec une indif­fé­rence par­fai­te­ment simulée.

« L’industriel ? Celui qui est mort au Nacio­nal ? Qu’est-ce que tu veux savoir ? »

« Je veux savoir pour­quoi tu l’as tué. »

Les mots étaient sor­tis avant que Neville ait eu le temps de les rete­nir. Trop directs, trop bru­taux. Il aurait dû tour­ner autour du pot, poser des ques­tions ano­dines, cher­cher une faille. Au lieu de quoi il avait abat­tu ses cartes d’un coup, comme un joueur de poker ama­teur qui ne sait pas bluffer.

Bla­ck­wood le regar­da lon­gue­ment. Ses yeux — des yeux gris, froids, sans expres­sion — sem­blaient le radio­gra­phier, cher­chant à déter­mi­ner ce qu’il savait vrai­ment et ce qu’il devi­nait seulement.

« Tu es fou, dit-il fina­le­ment. Ou ivre. Ou les deux. »

« Je t’ai vu, Bla­ck­wood. Le soir avant sa mort. Sur la ter­rasse du Nacio­nal. Tu lui as remis une enve­loppe. Et le len­de­main matin, il était mort. »

« Tu m’as vu ? » Bla­ck­wood eut un rire bref, sans humour. « Tu m’as vu, toi ? Le type qui passe ses soi­rées seul au bar, à boire des dai­qui­ris et à regar­der le pla­fond ? Le type dont tout le monde dit qu’il ne remarque jamais rien ? »

« Cette fois, j’ai remarqué. »

Bla­ck­wood repous­sa son sand­wich, croi­sa les mains sur la table. Quand il par­la de nou­veau, sa voix avait chan­gé — plus basse, plus dure, débar­ras­sée de toute prétention.

« Admet­tons que tu aies vu quelque chose. Admet­tons que tu aies vu un homme remettre une enve­loppe à un autre homme. Qu’est-ce que ça prouve ? Rien. Des gens échangent des enve­loppes tous les jours. C’est comme ça que le monde fonctionne. »

« L’enveloppe conte­nait quoi ? Des ins­truc­tions ? Un der­nier paie­ment ? Ou le poi­son qui l’a tué ? »

Le visage de Bla­ck­wood se durcit.

« Tu ne sais pas de quoi tu parles, Plun­kett. Tu ne sais pas dans quoi tu mets les pieds. »

« Alors explique-moi. »

« Il n’y a rien à expli­quer. Esté­vez est mort d’une crise car­diaque. C’est ce que dit le cer­ti­fi­cat de décès. C’est ce que dit la police. C’est ce que tout le monde croit. Et c’est ce que tu devrais croire aus­si, si tu sais ce qui est bon pour toi. »

« Le méde­cin légiste a trou­vé une marque de piqûre sur son cou. Une injec­tion. Quelqu’un l’a aidé à mourir. »

Pour la pre­mière fois, quelque chose pas­sa dans les yeux de Bla­ck­wood — pas de la peur, mais quelque chose qui y res­sem­blait. De la sur­prise, peut-être. Ou de l’inquiétude.

« Le méde­cin t’a parlé ? »

« Oui. »

« Qu’est-ce qu’il t’a dit d’autre ? »

« Qu’un homme est venu le voir après l’autopsie. Un homme de taille moyenne, cos­tume gris, visage ordi­naire. Un homme qui lui a fait com­prendre que le cer­ti­fi­cat de décès devait men­tion­ner une crise car­diaque, et rien d’autre. » Neville se pen­cha en avant. « C’était toi, Bla­ck­wood. Je sais que c’était toi. »

Le silence qui sui­vit fut long, pesant. Bla­ck­wood regar­dait Neville avec une expres­sion indé­chif­frable — de la haine, peut-être, ou du mépris, ou sim­ple­ment le cal­cul froid d’un homme qui éva­lue ses options.

Puis il dit, d’une voix très basse :

« Tu es un imbé­cile, Plun­kett. Un imbé­cile qui ne com­prend rien à rien. »

« Alors éclaire-moi. »

Bla­ck­wood secoua la tête.

« Pas ici. Pas main­te­nant. » Il regar­da autour de lui — la can­tine était presque vide, mais quelques employés déjeu­naient encore à d’autres tables. « Ce soir. Huit heures. Sur le Malecón, près du monu­ment aux vic­times du Maine. Tu connais l’endroit ? »

Neville hocha la tête.

« J’y serai. »

« Viens seul. Et ne parle à per­sonne de cette conver­sa­tion. À per­sonne. Tu m’as compris ? »

« J’ai compris. »

Bla­ck­wood se leva, prit son plateau.

« Ce soir, alors. Et Plun­kett… » Il s’arrêta, le regar­da une der­nière fois. « Tu aurais dû res­ter dans ton coin à boire tes dai­qui­ris. Tu aurais été plus heureux. »

Il s’éloigna vers la sor­tie, lais­sant Neville seul avec son sand­wich intact et le poids de ce qu’il venait de faire.

*

L’après-midi pas­sa avec une len­teur insup­por­table. Neville res­ta dans son bureau, inca­pable de tra­vailler, inca­pable de pen­ser à autre chose qu’au ren­dez-vous du soir. Il avait peur — une peur froide, ration­nelle, qui lui disait qu’il com­met­tait une erreur. Bla­ck­wood était un tueur. Un pro­fes­sion­nel. Aller le ren­con­trer seul, la nuit, dans un endroit iso­lé, c’était se jeter dans la gueule du loup.

Mais il n’avait pas le choix. S’il vou­lait la véri­té, c’était le seul moyen de l’obtenir.

À six heures, il quit­ta l’ambassade et ren­tra au Nacio­nal. Il mon­ta dans sa chambre, se chan­gea, redes­cen­dit au bar. Il com­man­da un dai­qui­ri qu’il ne but pas, regar­da l’heure toutes les cinq minutes.

À sept heures et demie, il se leva et sortit.

Le Malecón était désert à cette heure — les pro­me­neurs du soir n’étaient pas encore arri­vés, et les der­niers bai­gneurs avaient quit­té les rochers depuis long­temps. Neville mar­cha le long du mur de pierre, sen­tant le vent de la mer sur son visage, écou­tant le bruit des vagues qui se bri­saient en contrebas.

Le monu­ment aux vic­times du Maine se dres­sait à l’entrée du port, là où le Malecón rejoi­gnait le Pra­do. C’était une colonne de marbre sur­mon­tée d’un aigle amé­ri­cain, éri­gée en mémoire des marins morts dans l’explosion du cui­ras­sé Maine en 1898 — l’incident qui avait déclen­ché la guerre his­pa­no-amé­ri­caine et fait de Cuba une qua­si-colo­nie des États-Unis. Un sym­bole, pen­sa Neville, de tout ce qui n’allait pas dans ce pays — l’ingérence étran­gère, les men­songes offi­ciels, les morts dont per­sonne ne connais­sait vrai­ment les causes.

Il s’arrêta au pied du monu­ment, regar­da autour de lui. Per­sonne. Il était huit heures moins cinq.

Il atten­dit.

*

Bla­ck­wood arri­va à huit heures pré­cises, sur­gis­sant de l’ombre comme s’il s’y était maté­ria­li­sé. Il por­tait un imper­méable sombre, mal­gré la cha­leur, et ses mains étaient enfon­cées dans ses poches.

« Tu es venu seul, dit-il. C’est bien. »

« Tu m’avais dit de venir seul. »

« Et tu obéis tou­jours aux ordres ? » Bla­ck­wood eut un sou­rire mince. « C’est ton pro­blème, Plun­kett. Tu obéis. Tu fais ce qu’on te dit. Tu ne poses pas de ques­tions. Sauf que main­te­nant, pour une rai­son que je ne com­prends pas, tu as déci­dé de poser des ques­tions. Et ça, c’est dan­ge­reux. Pour toi. Pour moi. Pour tout le monde. »

« Je veux savoir ce qui s’est pas­sé. Je veux savoir pour­quoi Esté­vez est mort. »

Bla­ck­wood res­ta silen­cieux un moment, regar­dant la mer. Les vagues se bri­saient contre les rochers, pro­je­tant des gerbes d’écume qui brillaient dans la lumière des réverbères.

« Esté­vez était un infor­ma­teur, dit-il fina­le­ment. Tu l’avais devi­né, je sup­pose. Il tra­vaillait pour nous depuis cinq ans. Il nous don­nait des infor­ma­tions sur le régime, sur la mafia, sur les rebelles. Des infor­ma­tions pré­cieuses. Des infor­ma­tions qui valaient de l’or. »

« Alors pour­quoi l’avoir tué ? »

« Parce qu’il est deve­nu incon­trô­lable. » Bla­ck­wood se tour­na vers Neville, et dans la lumière des réver­bères, son visage sem­blait plus dur, plus froid que jamais. « Esté­vez avait ses propres pro­jets. Il ne se conten­tait pas de nous don­ner des infor­ma­tions — il en don­nait aus­si aux Amé­ri­cains. Et aux rebelles. Il jouait sur tous les tableaux, croyant qu’il pour­rait s’en tirer. Il avait tort. »

« Les Amé­ri­cains ? La CIA ? »

« Beau­mont et ses amis. Ils avaient recru­té Esté­vez de leur côté, sans nous le dire. Un infor­ma­teur double — peut-être triple, si l’on compte les rebelles. Un homme qui ven­dait les mêmes infor­ma­tions à tout le monde, en empo­chant l’argent de chaque côté. »

Neville pen­sa à ce que Beau­mont lui avait dit — qu’Estévez était sur leur radar, qu’ils le sur­veillaient. Tout pre­nait sens main­te­nant. Esté­vez n’était pas seule­ment un infor­ma­teur bri­tan­nique — c’était un agent mul­tiple, un homme qui avait cru pou­voir jouer avec tout le monde.

« Et quand vous l’avez découvert… »

« On a déci­dé qu’il fal­lait mettre fin à l’opération. » Bla­ck­wood haus­sa les épaules, comme s’il par­lait d’une déci­sion admi­nis­tra­tive sans impor­tance. « Esté­vez en savait trop. Sur nous, sur les Amé­ri­cains, sur tout. S’il avait été pris par le régime — ou par Lans­ky, qui com­men­çait à avoir des soup­çons — il aurait par­lé. Il aurait tout révé­lé. On ne pou­vait pas prendre ce risque. »

« Alors tu l’as tué. »

« J’ai fait ce qu’on m’a deman­dé de faire. Ce que Londres m’a ordon­né de faire. » Bla­ck­wood sor­tit les mains de ses poches. Elles étaient vides — pas d’arme, pas de menace visible. « Je ne suis pas un monstre, Plun­kett. Je suis un pro­fes­sion­nel. Je fais mon tra­vail. Et par­fois, mon tra­vail consiste à éli­mi­ner des pro­blèmes. Esté­vez était un pro­blème. Je l’ai éli­mi­né. Fin de l’histoire. »

« Et le méde­cin légiste ? Et la fille d’Estévez ? Et tous ceux qui posent des ques­tions ? Tu vas les éli­mi­ner aussi ? »

Bla­ck­wood secoua la tête.

« Le méde­cin a com­pris. Il se tai­ra. La fille… elle fini­ra par aban­don­ner. Les gens aban­donnent tou­jours. » Il regar­da Neville droit dans les yeux. « La ques­tion, c’est toi. Qu’est-ce que tu vas faire main­te­nant que tu sais ? »

C’était la vraie ques­tion. Celle que Neville se posait depuis le début.

« Je ne sais pas, dit-il hon­nê­te­ment. Je ne sais pas ce que je vais faire. »

« Alors laisse-moi te don­ner un conseil. » Bla­ck­wood s’approcha d’un pas, et sa voix devint presque douce — la dou­ceur d’un ser­pent qui s’apprête à mordre. « Oublie tout ça. Retourne à ton bar, à tes dai­qui­ris, à tes rap­ports que per­sonne ne lit. Fais comme si cette conver­sa­tion n’avait jamais eu lieu. C’est la meilleure chose que tu puisses faire. Pour toi. Pour tout le monde. »

« Et si je refuse ? »

Bla­ck­wood sou­rit — un sou­rire qui n’avait rien d’amical.

« Alors tu auras des pro­blèmes. Le genre de pro­blèmes dont on ne se remet pas. » Il recu­la d’un pas. « Réflé­chis, Plun­kett. Réflé­chis bien. Tu as jusqu’à demain pour prendre ta déci­sion. Après… » Il lais­sa la phrase en sus­pens, char­gée de menace.

Puis il se retour­na et s’éloigna dans la nuit, sa sil­houette dis­pa­rais­sant dans l’ombre comme elle en avait surgi.

Neville res­ta seul au pied du monu­ment, le vent de la mer fouet­tant son visage, le bruit des vagues cou­vrant le bat­te­ment de son cœur.

Il avait la véri­té main­te­nant. Il savait qui avait tué Esté­vez, et pourquoi.

La ques­tion était : qu’allait-il en faire ? 

CHA­PITRE XV

Mar­di 26 novembre 1957

Greene fai­sait ses valises quand Neville frap­pa à la porte de sa chambre.

« Entrez, c’est ouvert. »

Neville pous­sa la porte. La chambre de Greene était plus grande que la sienne — une suite junior, avec un salon et une vue sur les jar­dins — mais tout aus­si imper­son­nelle. Une valise ouverte sur le lit, des che­mises pliées, des livres empi­lés sur la table de nuit. L’écrivain était en bras de che­mise, une ciga­rette au coin des lèvres, pliant métho­di­que­ment ses vête­ments comme s’il s’agissait d’un rituel ancien.

« Plun­kett, dit-il sans lever les yeux. J’espérais vous voir avant de par­tir. Asseyez-vous. »

Neville s’assit dans un fau­teuil près de la fenêtre. Dehors, le soleil de novembre bai­gnait les pal­miers d’une lumière dorée, cette lumière qui lui avait sem­blé si mélan­co­lique le pre­mier jour et qui lui parais­sait main­te­nant presque cruelle.

« Vous par­tez aujourd’hui ? »

« Ce soir. Le vol de la Pan Am pour Mia­mi, et de là, Londres. » Greene posa une che­mise dans la valise, en prit une autre. « J’ai ce qu’il me faut pour mon roman. Les lieux, l’atmosphère, les per­son­nages. Il ne me reste plus qu’à écrire — ce qui est tou­jours la par­tie la plus difficile. »

« Votre ven­deur d’aspirateurs. »

« Oui. Mon ven­deur d’aspirateurs. » Greene sou­rit — ce sou­rire fati­gué qui était sa marque de fabrique. « Je vais l’appeler Wor­mold, je crois. James Wor­mold. Un homme ordi­naire pris dans des cir­cons­tances extra­or­di­naires. Un homme qui invente des agents et des com­plots parce que per­sonne ne véri­fie jamais rien. » Il regar­da Neville. « Vous avez été une ins­pi­ra­tion, vous savez. Pas pour Wor­mold — il sera dif­fé­rent de vous. Mais pour l’atmosphère. Cette sen­sa­tion d’être un étran­ger dans un monde qu’on ne com­prend pas. Cette soli­tude des espions de second rang, oubliés par leurs maîtres, igno­rés par leurs cibles. J’espère avoir réus­si à la capturer. »

Neville ne savait pas s’il devait se sen­tir flat­té ou insul­té. Il déci­da de ne rien res­sen­tir du tout.

« J’ai décou­vert qui a tué Esté­vez », dit-il.

Greene s’arrêta de plier, leva les yeux.

« Vrai­ment ? »

« Un de mes col­lègues. Un homme de l’ambassade. Il s’appelle Bla­ck­wood. Nigel Blackwood. »

Le visage de Greene ne tra­hit aucune sur­prise. Peut-être l’avait-il devi­né depuis le début. Peut-être savait-il des choses qu’il n’avait jamais dites.

« Et qu’allez-vous faire ? »

C’était la ques­tion que tout le monde lui posait. La ques­tion qu’il se posait lui-même depuis la nuit der­nière, quand il était ren­tré du Malecón et qu’il s’était assis sur son lit, dans le noir, à regar­der les lumières de La Havane par la fenêtre.

« Je ne sais pas, dit-il. Bla­ck­wood m’a don­né jusqu’à aujourd’hui pour déci­der. Si je me tais, je peux conti­nuer à vivre comme avant. Si je parle… »

« Si vous par­lez, vous aurez des ennuis. »

« Oui. »

Greene refer­ma sa valise, s’assit sur le bord du lit, face à Neville.

« Vous savez ce que je pense, Plun­kett ? Je pense que vous avez déjà pris votre déci­sion. Vous l’avez prise au moment où vous avez com­men­cé à poser des ques­tions. Vous l’avez prise quand vous avez refu­sé de suivre les bons conseils qu’on vous don­nait. Vous l’avez prise hier soir, sur le Malecón, quand vous avez écou­té Bla­ck­wood vous expli­quer pour­quoi il avait tué un homme et que vous n’avez pas détour­né les yeux. »

« Quelle décision ? »

« De ne pas vous taire. De ne pas oublier. De faire quelque chose — même si vous ne savez pas encore quoi. » Greene allu­ma une nou­velle ciga­rette. « Le pro­blème avec la véri­té, c’est qu’une fois qu’on la connaît, on ne peut plus faire sem­blant de l’ignorer. Elle est là, en vous, et elle vous ronge de l’intérieur si vous essayez de la gar­der pour vous. La seule façon de s’en libé­rer, c’est de la dire. De la par­ta­ger. De la rendre publique, d’une façon ou d’une autre. »

« Mais à qui ? Qui m’écoutera ? »

Greene sou­rit de nouveau.

« Écri­vez, Plunkett. »

« Par­don ? »

« Écri­vez. Pas un rap­port — per­sonne ne lit vos rap­ports. Écri­vez autre chose. Un récit. Un témoi­gnage. L’histoire de ce que vous avez vu et de ce que vous avez appris. » Il se pen­cha vers Neville. « Vous êtes un témoin, Plun­kett. C’est ce que je vous ai dit dès le début. Les témoins ont un rôle — ils racontent ce qu’ils ont vu. Ils portent témoi­gnage. C’est la seule chose qu’on leur demande, et c’est la chose la plus impor­tante du monde. »

« Mais qui lira ce que j’écris ? »

« Peut-être per­sonne. Peut-être quelqu’un. Peut-être que dans dix ans, dans vingt ans, quelqu’un tom­be­ra sur votre récit et com­pren­dra ce qui s’est pas­sé ici, en novembre 1957, dans un hôtel de La Havane. » Greene se leva, alla vers la fenêtre, regar­da les jar­dins. « Les empires s’effondrent, Plun­kett. Les régimes tombent. Ce qui semble éter­nel aujourd’hui sera pous­sière demain. Mais les mots res­tent. Les témoi­gnages res­tent. C’est la seule forme d’immortalité à laquelle nous pou­vons pré­tendre — lais­ser une trace, aus­si petite soit-elle, de notre pas­sage sur cette terre. »

Neville res­ta silen­cieux un long moment. Il pen­sait à son car­net de cuir fati­gué, à ses pages presque vides, à ce poème inache­vé sur la cou­leur de la mer des Caraïbes qu’il ne fini­rait jamais. Il pen­sait à tous les rap­ports qu’il avait écrits et que per­sonne n’avait lus, à toutes les obser­va­tions qu’il avait faites et qui n’avaient ser­vi à rien.

Et puis il pen­sa à autre chose. À Ele­na et à son ser­ment. À Connie et à sa peur. À Nata­sha et à ses his­toires d’exil. À Bebo et à sa musique. À tous ces gens qui lui avaient par­lé, qui lui avaient fait confiance, qui avaient par­ta­gé avec lui des frag­ments de vérité.

Il leur devait quelque chose. Il devait leur don­ner une voix.

« D’accord, dit-il. J’écrirai. »

Greene hocha la tête, comme s’il s’y était attendu.

« Bien. C’est bien. » Il retour­na vers sa valise, la fer­ma défi­ni­ti­ve­ment. « Une der­nière chose, Plun­kett. Quand vous écri­rez, n’essayez pas de faire de la lit­té­ra­ture. N’essayez pas d’être pro­fond ou élé­gant ou quoi que ce soit d’autre. Conten­tez-vous de racon­ter ce que vous avez vu. La véri­té brute, sans fio­ri­tures. C’est ce qu’il y a de plus dif­fi­cile à écrire, et c’est ce qu’il y a de plus important. »

Il ten­dit la main. Neville la serra.

« Mer­ci, dit-il. Pour tout. »

« Ne me remer­ciez pas. Je n’ai rien fait. » Greene sou­rit une der­nière fois. « Pre­nez soin de vous, Plun­kett. Et méfiez-vous de Bla­ck­wood. Les hommes comme lui n’oublient jamais. »

*

Neville quit­ta la chambre de Greene et redes­cen­dit au bar. Il était midi pas­sé, et la salle était presque vide — quelques clients attar­dés, des ser­veurs qui dres­saient les tables pour le déjeu­ner. Don Bebo essuyait des verres der­rière le comp­toir, comme toujours.

Neville s’assit à sa place habi­tuelle — la der­nière à gauche, celle qui don­nait sur les jar­dins. Il ne com­man­da pas de dai­qui­ri. Il sor­tit de sa poche son car­net de cuir fati­gué, l’ouvrit à une page vierge, et res­ta un moment immo­bile, le sty­lo en l’air.

Par où commencer ?

Il pen­sa à Greene et à son conseil. La véri­té brute, sans fio­ri­tures. Il pen­sa à Esté­vez, à l’enveloppe, à l’homme en gris qui n’était plus un incon­nu. Il pen­sa à tout ce qu’il avait vu et enten­du depuis deux semaines, à toutes les pièces du puzzle qui s’étaient assem­blées une à une.

Et puis il com­men­ça à écrire.

Neville Plun­kett occu­pait tou­jours la même place au bar du Nacio­nal — la der­nière à gauche, celle qui don­nait sur les jar­dins et per­met­tait d’observer le va-et-vient du hall sans en avoir l’air…

*

Il écri­vit toute l’après-midi, toute la soi­rée, toute la nuit. Les mots venaient comme ils n’étaient jamais venus — pas les mots pru­dents et vides de ses rap­ports, mais des mots vrais, des mots qui disaient ce qu’il avait vu et ce qu’il avait res­sen­ti. Il écri­vit sur Esté­vez et sur l’enveloppe, sur Greene et sur Heming­way, sur Ele­na et sur Connie, sur Nata­sha et sur Bebo. Il écri­vit sur Bla­ck­wood et sur le Malecón, sur la peur et sur le cou­rage, sur ce que c’était que de vivre dans un monde où les hommes tuaient d’autres hommes et où per­sonne ne posait de questions.

Il écri­vit jusqu’à ce que le soleil se lève sur La Havane, jusqu’à ce que son car­net soit plein, jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien à dire.

Et quand il eut fini, il se sen­tit — pour la pre­mière fois depuis des années — en paix.

*

Le len­de­main matin, il alla voir Ele­na. Il lui racon­ta tout — sa conver­sa­tion avec Bla­ck­wood, ce qu’il avait appris, ce qu’il avait déci­dé de faire. Elle l’écouta en silence, ses yeux noirs fixés sur lui, sans l’interrompre.

Quand il eut fini, elle dit :

« Et maintenant ? »

« Main­te­nant, je retourne à ma vie. À mes rap­ports, à mes dai­qui­ris, à mon bureau sans fenêtre. Mais je garde ce que j’ai écrit. Et un jour, quand le moment sera venu, je le don­ne­rai à quelqu’un qui sau­ra quoi en faire. »

« Et Blackwood ? »

« Bla­ck­wood ne sait pas que j’ai écrit. Il pense que je me suis tu, que j’ai choi­si la faci­li­té. C’est ce que je veux qu’il croie. »

Ele­na hocha la tête lentement.

« Vous êtes plus cou­ra­geux que vous ne le pen­sez, mon­sieur Plunkett. »

« Non. Je suis juste un homme qui a vu quelque chose et qui n’a pas pu l’oublier. »

Elle se leva, s’approcha de lui, posa une main sur son épaule.

« Mer­ci, dit-elle. Pour ce que vous avez fait. Pour mon père. »

« Je n’ai rien fait. Je n’ai trou­vé per­sonne à punir, per­sonne à arrê­ter. Bla­ck­wood est tou­jours libre. Les hommes qui ont ordon­né la mort de votre père sont tou­jours à leurs postes. Rien n’a changé. »

« Si, dit-elle. Quelque chose a chan­gé. Vous savez la véri­té. Et moi aus­si. Et un jour, d’autres sau­ront. C’est tout ce qu’on peut deman­der, par­fois. Que la véri­té survive. »

Elle l’embrassa sur la joue — un bai­ser léger, presque fra­ter­nel — et le rac­com­pa­gna jusqu’à la porte.

« Adieu, mon­sieur Plunkett. »

« Adieu, madame de Villaverde. »

Et il sor­tit, sachant qu’il ne la rever­rait pro­ba­ble­ment jamais.

*

Ce soir-là, Neville Plun­kett retour­na au bar du Nacio­nal. Il s’assit à sa place habi­tuelle, com­man­da un dai­qui­ri à Don Bebo, et regar­da la lumière du cré­pus­cule des­cendre sur les jardins.

Rien n’avait chan­gé. Les Amé­ri­cains par­laient trop fort, les Cubains dan­saient le cha-cha-cha, les ser­veurs cir­cu­laient avec leurs pla­teaux d’argent. Le même orchestre jouait les mêmes mélo­dies, les mêmes couples s’embrassaient dans les coins sombres, la même vie conti­nuait comme si rien ne s’était passé.

Et pour­tant, tout avait changé.

Neville but son dai­qui­ri len­te­ment, savou­rant le goût du rhum et du citron vert. Il pen­sa à Greene, qui devait être dans l’avion main­te­nant, quelque part au-des­sus de l’Atlantique. Il pen­sa à Heming­way, dans sa fin­ca, lut­tant avec son livre sur Paris. Il pen­sa à Ele­na, qui repar­ti­rait bien­tôt pour Washing­ton, empor­tant avec elle le sou­ve­nir de son père.

Et il pen­sa à lui-même — à l’homme qu’il avait été, et à l’homme qu’il était devenu.

Il n’était plus le même. Quelque chose s’était bri­sé en lui, ou peut-être quelque chose s’était répa­ré — il n’aurait su dire lequel. Il avait vu des choses qu’il n’aurait pas dû voir, posé des ques­tions qu’il n’aurait pas dû poser, appris des véri­tés qu’il n’aurait pas dû apprendre. Et il avait survécu.

C’était déjà quelque chose.

Il sor­tit son car­net — un nou­veau car­net, ache­té le matin même — et l’ouvrit à la pre­mière page. Il n’écrirait plus de rap­ports. Il n’écrirait plus de mémos que per­sonne ne lirait. Il écri­rait autre chose — des notes, des obser­va­tions, des frag­ments de véri­té qu’il assem­ble­rait peu à peu, comme les pièces d’un puzzle.

Un jour, peut-être, quelqu’un lirait ce qu’il avait écrit. Un jour, peut-être, la véri­té sur Esté­vez serait connue.

En atten­dant, Neville Plun­kett conti­nue­rait à faire ce qu’il fai­sait de mieux : obser­ver. Écou­ter. Témoigner.

C’était sa façon à lui d’être vivant.

ÉPI­LOGUE

 Jan­vier 1959

La révo­lu­tion triom­pha le pre­mier jour de l’année.

Neville apprit la nou­velle par la radio, dans sa chambre du Nacio­nal, alors que les cloches de minuit son­naient encore. Batis­ta avait fui dans la nuit, empor­tant ce qu’il pou­vait de sa for­tune. Les rebelles de Cas­tro des­cen­daient de la Sier­ra Maes­tra, accueillis en héros par une foule en délire. Cuba était libre — du moins, c’est ce qu’on disait.

Dans les jours qui sui­virent, tout chan­gea. Les casi­nos fer­mèrent. Les mafieux s’enfuirent vers Mia­mi. Les por­traits de Batis­ta furent arra­chés des murs et brû­lés sur les places publiques. Un monde s’effondrait, et un autre nais­sait — chao­tique, incer­tain, plein de pro­messes et de menaces.

Le Nacio­nal fut réqui­si­tion­né. Les clients furent priés de par­tir, les employés congé­diés ou réaf­fec­tés. Neville fit ses valises — il n’avait pas grand-chose, après tout, juste quelques vête­ments et ses car­nets — et quit­ta l’hôtel qui avait été sa mai­son pen­dant près de cinq ans.

Dans le hall, au moment de par­tir, il croi­sa Don Bebo. Le vieux bar­man por­tait un bras­sard rouge et blanc — les cou­leurs du Mou­ve­ment du 26 Juillet — et sou­riait pour la pre­mière fois depuis que Neville le connaissait.

« Vous par­tez, señor Plunkett ? »

« Je pars. L’ambassade ferme. On me rap­pelle à Londres. »

« C’est peut-être mieux ain­si. » Don Bebo lui ser­ra la main. « Cuba va chan­ger. Tout va chan­ger. Les gens comme vous… » Il cher­cha ses mots. « Les gens comme vous n’ont plus leur place ici. »

C’était vrai. Le monde des espions et des infor­ma­teurs, des enve­loppes échan­gées dans l’ombre et des assas­si­nats maquillés en crises car­diaques — ce monde-là était fini. Un autre com­men­ce­rait, avec ses propres secrets et ses propres men­songes, mais ce ne serait plus le même.

« Et Bla­ck­wood ? » deman­da Neville. « Vous savez ce qu’il est devenu ? »

Don Bebo secoua la tête.

« Dis­pa­ru. Comme tous les autres. Par­ti avec les der­niers avions, pro­ba­ble­ment. Les fan­tômes s’évanouissent quand la lumière arrive. »

Neville hocha la tête. C’était logique. Bla­ck­wood avait dû sen­tir le vent tour­ner bien avant les autres. Les hommes comme lui savaient tou­jours quand partir.

Il sor­tit du Nacio­nal une der­nière fois, tra­ver­sa les jar­dins où il avait vu Esté­vez rece­voir l’enveloppe fatale, des­cen­dit vers le Malecón où la foule célé­brait encore la vic­toire de la révo­lu­tion. Des dra­peaux cubains flot­taient par­tout, des gens s’embrassaient, des enfants cou­raient en criant des slo­gans qu’ils ne com­pre­naient pas.

Un monde finis­sait. Un autre commençait.

Et Neville Plun­kett, l’espion inutile, le témoin silen­cieux, s’en allait sans que per­sonne le remarque — exac­te­ment comme il était arri­vé, cinq ans plus tôt, avec sa valise et ses illusions.

*

Des années plus tard — beau­coup d’années plus tard — quelqu’un trou­ve­rait ses car­nets. Dans une malle, au fond d’un gre­nier, à Shrews­bu­ry ou peut-être à Londres. Des pages jau­nies, cou­vertes d’une écri­ture ser­rée, racon­tant l’histoire d’un homme ordi­naire dans une époque extraordinaire.

L’histoire d’un témoin qui avait vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir.

L’histoire d’un espion qui n’avait jamais espion­né per­sonne, mais qui avait fini par décou­vrir la vérité.

L’histoire de Neville Plun­kett, l’espion de trop — qui, pour une fois dans sa vie, avait été utile à quelque chose.

FIN

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Un espion de trop — Cha­pitres 11 à 15 — Epilogue

Un espion de trop — Cha­pitres 6 à 10

Un espion de trop

Un espion de trop

Cha­pitres 6 à 10

CHA­PITRE VI

Dimanche 17 novembre 1957 

Neville n’était pas entré dans une église depuis l’enterrement de sa mère, en 1949. Huit ans. Il avait oublié l’odeur — cette odeur d’encens, de cire fon­due et de pierre froide qui était la même par­tout, de Shrews­bu­ry à La Havane, comme si toutes les églises du monde par­ta­geaient le même par­fum ancestral.

La cathé­drale de La Havane était baroque, mas­sive, écra­sante. Des colonnes de pierre s’élevaient vers une voûte peinte de fresques déla­vées par les siècles, des sta­tues de saints incon­nus le regar­daient depuis leurs niches avec des expres­sions de reproche muet, et la lumière du matin fil­trait à tra­vers des vitraux pous­sié­reux, pro­je­tant sur le sol des taches de cou­leur qui res­sem­blaient à des ecchymoses.

Il s’assit au der­nier rang, près de la porte, là où il pour­rait obser­ver sans être obser­vé. L’église était à moi­tié pleine — des vieilles femmes en noir, sur­tout, mais aus­si quelques familles, des hommes seuls qui priaient la tête dans les mains, des tou­ristes qui pre­naient des pho­to­gra­phies mal­gré les regards répro­ba­teurs du sacris­tain. La messe n’avait pas encore commencé.

Neville ne savait pas exac­te­ment ce qu’il fai­sait là. Il s’était réveillé ce matin avec l’idée d’aller à la messe — une impul­sion, rien de plus, qu’il n’avait pas cher­ché à ana­ly­ser. Peut-être était-ce le sou­ve­nir de ce que Greene lui avait dit sur le père Men­do­za, le jésuite qui avait confes­sé Esté­vez deux jours avant sa mort. Peut-être était-ce sim­ple­ment le besoin de faire quelque chose, n’importe quoi, qui res­sem­blât à une action.

Ou peut-être était-ce autre chose — quelque chose de plus pro­fond, de plus trouble, qu’il pré­fé­rait ne pas exa­mi­ner de trop près. Un besoin de récon­fort, peut-être. Un désir de croire, ne serait-ce qu’un ins­tant, que le monde avait un sens, que les morts n’étaient pas morts pour rien, que quelqu’un, quelque part, tenait les comptes.

L’orgue com­men­ça à jouer. Les fidèles se levèrent. Neville se leva avec eux.

*

La messe dura une heure, peut-être davan­tage. Neville sui­vit les gestes des autres — debout, assis, à genoux, debout — sans com­prendre les paroles du prêtre, qui offi­ciait en latin avec un accent espa­gnol à cou­per au cou­teau. Il ne com­mu­nia pas — il n’était pas catho­lique, et de toute façon il avait per­du la foi depuis si long­temps qu’il ne se sou­ve­nait plus de ce que c’était que de croire.

Le prêtre qui offi­ciait était jeune, la tren­taine peut-être, avec un visage lisse et une voix mono­corde qui trans­for­mait les mys­tères de la foi en for­ma­li­tés admi­nis­tra­tives. Ce n’était pas lui que Neville cher­chait. Le père Men­do­za, d’après ce que Greene lui avait dit, était un homme âgé, un jésuite espa­gnol exi­lé depuis la guerre civile. Un homme qui confes­sait les riches et dînait à leur table, qui connais­sait les secrets de la bonne socié­té havanaise.

Un homme qui avait confes­sé Esté­vez deux jours avant sa mort.

Après la messe, Neville res­ta assis tan­dis que les fidèles se dis­per­saient. Il regar­dait les prêtres qui ran­geaient les objets du culte, les enfants de chœur qui souf­flaient les cierges, le sacris­tain qui balayait les miettes d’hostie tom­bées sur le sol. Il cher­chait un visage — un visage de vieillard, un visage d’exilé, un visage qui por­tât les traces de qua­rante ans de secrets enten­dus et jamais répétés.

« Vous atten­dez quelqu’un ? »

Neville sur­sau­ta. Un homme se tenait à côté de lui, dans l’allée — grand, voû­té, la soixan­taine avan­cée, vêtu de la sou­tane noire des jésuites. Son visage était long, éma­cié, avec des yeux d’un gris très pâle qui sem­blaient avoir per­du leur cou­leur à force de regar­der l’invisible. Il sou­riait, mais c’était un sou­rire pru­dent, le sou­rire d’un homme habi­tué à peser ses mots.

« Père Men­do­za ? » hasar­da Neville.

Le sou­rire s’élargit légèrement.

« Lui-même. Et vous êtes… ? »

« Plun­kett. Neville Plun­kett. Je suis… » Il hési­ta. Que dire ? La véri­té ? Un men­songe ? « Je suis un résident du Nacio­nal. Je vous ai vu là-bas, une fois. Sur la terrasse. »

Ce n’était pas tout à fait vrai — il n’avait jamais remar­qué le père Men­do­za au Nacio­nal — mais c’était plau­sible, et le prêtre sem­bla l’accepter.

« Le Nacio­nal, oui. J’y vais par­fois. Pour visi­ter des parois­siens. » Il fit un geste vers le banc. « Puis-je m’asseoir ? »

Sans attendre la réponse, il s’assit à côté de Neville, croi­sant les mains sur ses genoux. De près, son visage parais­sait encore plus fati­gué — des cernes pro­fonds sous les yeux, des rides qui creu­saient ses joues comme des cica­trices, une pâleur qui n’était pas seule­ment celle de l’âge.

« Vous n’êtes pas catho­lique, dit-il. Ce n’était pas une question.

« Non. Angli­can. Enfin… bap­ti­sé angli­can. Je ne pra­tique plus depuis longtemps. »

« Per­sonne ne pra­tique plus depuis long­temps, mon­sieur Plun­kett. C’est le mal du siècle. Les gens ont per­du la foi — en Dieu, en l’Église, en tout ce qui dépasse leur petite exis­tence. Ils croient que la science expli­que­ra tout, que le pro­grès résou­dra tout, que l’homme peut se pas­ser de trans­cen­dance. » Il secoua la tête avec une tris­tesse qui sem­blait sin­cère. « Ils se trompent, bien sûr. Mais ils ne le décou­vri­ront que trop tard. »

Neville ne savait pas quoi répondre. Il n’était pas venu pour par­ler théologie.

« Je vou­lais vous poser une ques­tion, dit-il. À pro­pos de Rei­nal­do Estévez. »

Le visage du prêtre ne chan­gea pas, mais quelque chose pas­sa dans ses yeux — une ombre, un voile — qui dis­pa­rut aussitôt.

« Don Rei­nal­do. Oui. Une grande perte pour la com­mu­nau­té. Je l’ai connu pen­dant de nom­breuses années. Un homme géné­reux, un bon chré­tien. » Les mots son­naient comme une for­mule apprise par cœur, vidée de toute sub­stance. « Pour­quoi me posez-vous des ques­tions sur lui ? »

« Je l’ai vu, dit Neville. Le soir avant sa mort. Au Nacio­nal. Il par­lait avec quelqu’un, sur la terrasse. »

Le père Men­do­za res­ta silen­cieux un long moment. Ses mains, tou­jours croi­sées sur ses genoux, ne bou­gèrent pas, mais Neville remar­qua que ses join­tures avaient blan­chi légè­re­ment — comme celles d’Elena, la veille, quand il avait men­tion­né l’enveloppe.

« Et alors ? finit par dire le prêtre. Don Rei­nal­do par­lait avec beau­coup de gens. C’était un homme d’affaires. Les hommes d’affaires parlent. »

« L’homme lui a don­né une enveloppe. »

Le silence, cette fois, dura encore plus long­temps. Le père Men­do­za regar­dait droit devant lui, vers l’autel désert, vers le cru­ci­fix qui pen­dait au-des­sus du taber­nacle. Son pro­fil, dans la lumière pous­sié­reuse de l’église, res­sem­blait à celui d’un gisant — immo­bile, miné­ral, déjà mort.

« Mon­sieur Plun­kett, dit-il enfin, d’une voix très basse, je vais vous dire quelque chose que je ne devrais pas vous dire. Quelque chose qui viole peut-être mes vœux, ou du moins leur esprit. Mais je crois que vous avez besoin de l’entendre. »

Il se tour­na vers Neville, et ses yeux gris, pour la pre­mière fois, sem­blèrent vivants — vivants et effrayés.

« J’ai confes­sé Don Rei­nal­do deux jours avant sa mort. Je ne peux pas vous dire ce qu’il m’a confié — le secret de la confes­sion est abso­lu, vous com­pre­nez, abso­lu — mais je peux vous dire ceci : c’était un homme tour­men­té. Un homme qui por­tait un far­deau. Un homme qui avait peur. »

« Peur de quoi ? »

Le prêtre secoua la tête.

« Je ne peux pas vous le dire. Je ne peux pas. Mais ce que je peux vous dire… » Il hési­ta, comme s’il pesait chaque mot avant de le pro­non­cer. « Ce que je peux vous dire, c’est que Don Rei­nal­do savait qu’il allait mou­rir. Il ne me l’a pas dit expli­ci­te­ment — il n’a pas dit je vais mou­rir — mais je l’ai com­pris. À la façon dont il par­lait. À la façon dont il se confes­sait. C’était une confes­sion… finale. Une confes­sion d’homme qui sait que c’est la dernière. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine, mal­gré la cha­leur de l’église.

« Vous pen­sez qu’il a été assassiné ? »

Le père Men­do­za se leva brus­que­ment, comme si la ques­tion l’avait brûlé.

« Je ne pense rien, mon­sieur Plun­kett. Je suis prêtre, pas poli­cier. Et je vous conseille de ne rien pen­ser non plus. » Il bais­sa la voix jusqu’au mur­mure. « Il y a des forces, dans cette ville, que vous ne com­pre­nez pas. Des forces qui dépassent les hommes comme vous et moi. Si Don Rei­nal­do est mort, c’est que quelqu’un a vou­lu qu’il meure. Et si quelqu’un a vou­lu qu’il meure, ce quelqu’un ne vou­dra pas qu’on pose des ques­tions sur sa mort. »

« Qui ? Qui a vou­lu qu’il meure ? »

Le prêtre recu­la d’un pas, comme pour mettre de la dis­tance entre eux.

« Je ne sais pas. Et même si je le savais, je ne pour­rais pas vous le dire. Le secret de la confession… »

« Mais vous venez de me dire… »

« Je ne vous ai rien dit. » Sa voix était deve­nue dure, presque hos­tile. « Nous avons par­lé de la foi, de la perte de la foi, de choses géné­rales. C’est tout. Si quelqu’un vous demande, c’est tout ce qui s’est passé. »

Il fit un signe de croix rapide, mar­mon­na quelque chose en latin que Neville ne com­prit pas, et s’éloigna vers la sacris­tie d’un pas pres­sé, sa sou­tane noire flot­tant der­rière lui comme une aile de corbeau.

Neville res­ta seul dans l’église vide.

*

Il sor­tit de la cathé­drale dans la lumière aveu­glante de midi. La place était ani­mée — ven­deurs de jour­naux, cireurs de chaus­sures, men­diants qui ten­daient la main vers les tou­ristes, pigeons qui pico­raient les miettes sur les pavés. La vie ordi­naire, indif­fé­rente aux mys­tères et aux morts.

Neville s’assit sur un banc, à l’ombre d’un aman­dier, et essaya de mettre de l’ordre dans ses pensées.

Le père Men­do­za lui avait dit quelque chose — et en même temps, il ne lui avait rien dit. Esté­vez savait qu’il allait mou­rir. Esté­vez avait peur. Esté­vez s’était confes­sé comme un homme qui sait que c’est la der­nière fois. Mais de quoi avait-il peur ? Qui vou­lait sa mort ? Le prêtre ne l’avait pas dit — ne pou­vait pas le dire, ou ne vou­lait pas.

Le secret de la confes­sion est absolu.

Neville n’était pas catho­lique, mais il com­pre­nait ce que cela signi­fiait. Le père Men­do­za savait quelque chose — peut-être tout — mais il empor­te­rait ce savoir dans sa tombe. C’était le prix de sa foi, le far­deau de son sacer­doce. Un far­deau que Neville, à sa façon, pou­vait com­prendre : lui aus­si por­tait des secrets qu’il ne pou­vait pas révé­ler, des infor­ma­tions qu’il ne pou­vait pas par­ta­ger, des silences qui le ron­geaient de l’intérieur.

Mais il y avait autre chose dans les paroles du prêtre. Quelque chose qui res­sem­blait à un avertissement.

Il y a des forces, dans cette ville, que vous ne com­pre­nez pas.

Quelles forces ? La mafia amé­ri­caine ? Le régime de Batis­ta ? Les rebelles de Cas­tro ? Tous ceux-là à la fois, peut-être, entre­mê­lés dans un réseau de com­pli­ci­tés et de tra­hi­sons que Neville, avec ses jumelles défec­tueuses et ses rap­ports que per­sonne ne lisait, n’avait aucune chance de démêler.

Il se leva, mar­cha jusqu’au bord de la place, héla un taxi.

« Hotel Nacio­nal », dit-il au chauffeur.

Et tan­dis que la voi­ture s’enfonçait dans les rues de La Havane, il pen­sa à ce que le père Men­do­za avait dit — et à ce qu’il n’avait pas dit. Il pen­sa à Esté­vez, à l’enveloppe, à l’homme en gris. Il pen­sa à Ele­na et à ses yeux noirs qui cher­chaient la véri­té. Il pen­sa à Greene et à son roman d’espionnage, à ce ven­deur d’aspirateurs qui inven­tait des agents et des com­plots pour payer l’école de sa fille.

Et il se deman­da, pour la pre­mière fois, si lui aus­si n’était pas en train d’inventer quelque chose — un mys­tère là où il n’y avait qu’une coïn­ci­dence, une conspi­ra­tion là où il n’y avait qu’une crise car­diaque, un sens là où il n’y avait que le chaos ordi­naire de la vie et de la mort.

Mais non. Il avait vu l’enveloppe. Il avait vu le geste fur­tif, la dis­pa­ri­tion dans les jar­dins, le regard vide d’Estévez devant l’ascenseur. Et main­te­nant, il avait vu la peur dans les yeux d’un prêtre — la peur d’un homme qui sait des choses qu’il ne peut pas dire.

Ce n’était pas une inven­tion. C’était réel.

La ques­tion était de savoir ce qu’il allait faire de cette réalité.

*

Le soir, au bar du Nacio­nal, Greene l’attendait.

Il était assis à une table près de la fenêtre, un verre de whis­ky devant lui, un car­net ouvert sur lequel il grif­fon­nait quelque chose. Quand il vit Neville entrer, il leva la main et lui fit signe de le rejoindre.

« Vous avez l’air d’un homme qui a vu un fan­tôme, dit-il en guise de salu­ta­tion. Asseyez-vous. Buvez quelque chose. Racontez-moi. »

Neville s’assit, com­man­da un dai­qui­ri à Don Bebo qui pas­sait, et res­ta un moment silen­cieux. Il ne savait pas par où commencer.

« Je suis allé à la messe ce matin, dit-il finalement.

« La messe ? » Greene haus­sa un sour­cil. « Je ne vous aurais pas pris pour un homme pieux. »

« Je ne le suis pas. J’y suis allé pour… pour voir quelqu’un. Le père Mendoza. »

L’expression de Greene chan­gea imper­cep­ti­ble­ment — un léger plis­se­ment des yeux, un fré­mis­se­ment au coin des lèvres.

« Men­do­za. Le jésuite. Celui qui confes­sait Estévez. »

« Vous le connaissiez ? »

« De répu­ta­tion. » Greene but une gor­gée de whis­ky, repo­sa son verre. « C’est un homme inté­res­sant. Un sur­vi­vant de la guerre civile espa­gnole, du côté des natio­na­listes — ce qui, pour un prêtre, était le seul côté pos­sible à l’époque. Il a vu des choses, pen­dant cette guerre. Des choses qu’on ne devrait pas voir. Ça laisse des traces. »

« Il m’a par­lé d’Estévez. »

« Vrai­ment ? » Greene se pen­cha en avant, inté­res­sé. « Et qu’est-ce qu’il vous a dit ? »

Neville hési­ta. Ce que le père Men­do­za lui avait confié — cette confes­sion d’une confes­sion, ce secret au bord du secret — lui sem­blait main­te­nant trop fra­gile pour être par­ta­gé. Comme si les mots, une fois pro­non­cés, ris­quaient de se dis­soudre dans l’air.

« Il m’a dit qu’Estévez avait peur, dit-il fina­le­ment. Qu’il savait qu’il allait mourir. »

Greene hocha la tête lentement.

« Ce n’est pas sur­pre­nant. Un homme dans sa posi­tion — riche, puis­sant, mêlé à toutes sortes d’affaires — finit tou­jours par avoir des enne­mis. Et à Cuba, en ce moment, avoir des enne­mis peut être fatal. »

« Mais qui ? Qui étaient ses ennemis ? »

Greene sou­rit — ce sou­rire fati­gué, iro­nique, qui sem­blait être sa marque de fabrique.

« Mon­sieur Plun­kett, si je connais­sais la réponse à cette ques­tion, je ne serais pas ici en train de boire du mau­vais whis­ky avec vous. Je serais en train d’écrire mon roman. » Il fit tour­ner son verre entre ses doigts, regar­dant le liquide ambré comme s’il y cher­chait une réponse. « Mais je peux vous dire ceci : dans un pays comme Cuba, les enne­mis ne manquent pas. Il y a le régime, qui n’aime pas ceux qui financent l’opposition. Il y a l’opposition, qui n’aime pas ceux qui financent le régime. Il y a les Amé­ri­cains, qui n’aiment pas ceux qui menacent leurs inté­rêts. Il y a la mafia, qui n’aime pas ceux qui ne res­pectent pas les accords. Et il y a tous les autres — les jaloux, les ambi­tieux, les tra­his, les cupides — qui n’attendent qu’une occa­sion de régler leurs comptes. »

« Esté­vez était mêlé à tout ça ? »

« Esté­vez était un indus­triel cubain. Par défi­ni­tion, il était mêlé à tout ça. On ne devient pas riche à Cuba sans se salir les mains. La seule ques­tion est de savoir avec quoi on se les salit — et qui on écla­bous­sé au passage. »

Neville res­ta silen­cieux un moment, digé­rant ces paroles. Puis il dit :

« Le père Men­do­za m’a aver­ti. Il m’a dit qu’il y avait des forces, dans cette ville, que je ne com­pre­nais pas. Il m’a dit de ne pas poser de questions. »

Greene écla­ta de rire — un rire bref, sans joie.

« Et vous allez suivre son conseil ? »

Neville regar­da son dai­qui­ri, qui venait d’arriver. Il pen­sa à Mar­ta et à ses aver­tis­se­ments, à Ele­na et à sa carte de visite, au père Men­do­za et à sa peur. Il pen­sa à toutes les rai­sons qu’il avait de lais­ser tom­ber, de retour­ner à sa vie d’avant, à ses rap­ports vides et à ses soi­rées soli­taires au bar.

Puis il pen­sa à ce qu’il avait res­sen­ti, ces der­niers jours — cette vibra­tion, cette exci­ta­tion, ce sen­ti­ment d’être vivant pour la pre­mière fois depuis des années.

« Non, dit-il. Je ne vais pas suivre son conseil. »

Greene le regar­da un long moment, avec une expres­sion que Neville ne par­vint pas tout à fait à déchif­frer — du res­pect, peut-être, ou de l’inquiétude, ou quelque chose entre les deux.

« Bien, dit-il fina­le­ment. C’est bien. » Il leva son verre. « À la curio­si­té, alors. Et aux fous qui refusent de suivre les bons conseils. »

Neville leva son daiquiri.

« À la curio­si­té », répéta-t-il.

Ils trin­quèrent dans la lumière dorée du cré­pus­cule, tan­dis que dehors, sur le Malecón, les vagues conti­nuaient de se bri­ser contre les rochers, indif­fé­rentes aux secrets des hommes. 

CHA­PITRE VII

Lun­di 18 novembre 1957

 

Elle tra­ver­sa le hall du Nacio­nal comme un incen­die tra­verse une forêt sèche — lais­sant der­rière elle des regards cal­ci­nés et des conver­sa­tions inter­rom­pues. Une robe rouge, écar­late, fen­due jusqu’à mi-cuisse. Des talons qui cla­quaient sur le marbre avec l’assurance d’une femme qui sait exac­te­ment l’effet qu’elle pro­duit. Des che­veux noirs, lus­trés, qui cas­ca­daient sur ses épaules nues. Et un visage — un visage de métisse, pom­mettes hautes, lèvres pleines, yeux en amande — qui n’appartenait à aucune caté­go­rie que Neville connût.

Il la regar­da pas­ser depuis sa place au bar, son dai­qui­ri oublié devant lui. Tout le monde la regar­dait. Les hommes d’affaires amé­ri­cains inter­rom­paient leurs négo­cia­tions, les épouses jalouses pin­çaient les lèvres, les ser­veurs eux-mêmes sem­blaient ralen­tir leur course pour la suivre des yeux. Elle tra­ver­sa le hall sans regar­der per­sonne, mon­ta les quelques marches qui menaient au casi­no, et dis­pa­rut der­rière les portes vitrées.

« Consue­la Már­quez », dit une voix à côté de Neville.

Don Bebo essuyait un verre avec cette len­teur médi­ta­tive qui lui était cou­tu­mière. Son visage, comme tou­jours, ne tra­his­sait rien — ni admi­ra­tion, ni désap­pro­ba­tion, ni quoi que ce fût d’autre.

« Vous la connais­sez ? » deman­da Neville.

« Tout le monde la connaît. Elle tra­vaille pour le casi­no. Rela­tions publiques. » Il y avait une légère inflexion dans sa voix quand il pro­non­ça ces mots — pas tout à fait de l’ironie, mais quelque chose qui y res­sem­blait. « Elle est ici presque tous les soirs. »

« Rela­tions publiques », répé­ta Neville.

Don Bebo haus­sa les épaules — ce haus­se­ment d’épaules cubain qui pou­vait signi­fier n’importe quoi.

« C’est ce qu’on dit. »

Il s’éloigna pour ser­vir un autre client, lais­sant Neville seul avec son dai­qui­ri et ses pensées.

*

Neville n’était pas le genre d’homme à abor­der les femmes. Il ne l’avait jamais été — même jeune, même avant que les années et l’échec ne lui aient appris la pru­dence, il avait tou­jours man­qué de ce cou­rage par­ti­cu­lier qui per­met aux hommes de fran­chir le gouffre entre le désir et l’action. Les femmes qu’il avait connues — pas nom­breuses, il fal­lait bien l’admettre — étaient venues à lui par hasard, par mal­en­ten­du, par cette sorte de gra­vi­té triste qui attire par­fois cer­taines âmes vers d’autres âmes éga­le­ment perdues.

Mar­ta, par exemple. Leur ren­contre, deux ans plus tôt, avait été le fruit d’un concours de cir­cons­tances qu’il n’avait jamais vrai­ment com­pris. Une soi­rée au Capri, trop de dai­qui­ris, une conver­sa­tion com­men­cée par erreur — il l’avait prise pour quelqu’un d’autre, elle avait joué le jeu — et puis, sans qu’il sache com­ment, ils s’étaient retrou­vés dans son appar­te­ment de Cen­tro Haba­na, et l’arrangement avait com­men­cé. Ce n’était pas de l’amour. Ce n’était même pas vrai­ment du désir. C’était autre chose — une com­mo­di­té, une habi­tude, un remède contre la soli­tude qui ne gué­ris­sait rien mais qui sou­la­geait un peu.

Consue­la Már­quez était d’une autre caté­go­rie. Une caté­go­rie à laquelle Neville n’avait pas accès — n’avait jamais eu accès, n’aurait jamais accès. Les femmes comme elle n’existaient pas pour les hommes comme lui. Elles exis­taient pour les riches, les puis­sants, les beaux — pour ceux qui savaient ce qu’ils vou­laient et com­ment l’obtenir.

Et pour­tant.

Il pen­sa à ce que Greene lui avait dit : L’art de l’enquête, c’est l’art de la conver­sa­tion. Il pen­sa à Ele­na et à ses ques­tions sur l’enveloppe. Il pen­sa au père Men­do­za et à sa peur. Quelqu’un, dans cette ville, savait ce qui était arri­vé à Esté­vez. Quelqu’un avait des réponses. Et si Consue­la Már­quez tra­vaillait au Nacio­nal depuis des années, si elle connais­sait les clients, si elle était dans les rela­tions publiques

Il ter­mi­na son dai­qui­ri d’un trait, posa le verre sur le comp­toir, et se leva.

*

Le casi­no du Nacio­nal occu­pait une aile entière du rez-de-chaus­sée — un vaste espace aux pla­fonds hauts, bai­gné d’une lumière tami­sée qui effa­çait les heures et les rides. Des tables de rou­lette, de bla­ck­jack, de craps s’alignaient sur le tapis vert, entou­rées de joueurs en smo­king et de femmes en robes de soi­rée. Des crou­piers impas­sibles dis­tri­buaient les cartes et ramas­saient les jetons avec des gestes d’automates. Et par­tout, cette odeur par­ti­cu­lière des casi­nos — mélange de tabac, de par­fum, d’alcool et de désespoir.

Neville n’était pas joueur. Il n’avait jamais com­pris l’attrait du risque, cette ivresse que cer­tains trou­vaient à mettre leur argent — et par­fois leur vie — entre les mains du hasard. Pour lui, le hasard n’était pas un ami. C’était un enne­mi silen­cieux, indif­fé­rent, qui dis­tri­buait les bonnes et les mau­vaises cartes sans se sou­cier de jus­tice ni de mérite.

Il tra­ver­sa la salle, cher­chant la robe rouge du regard. Il la trou­va près des tables de rou­lette, debout der­rière un homme cor­pu­lent qui empi­lait des jetons sur le noir avec une concen­tra­tion de chi­rur­gien. Elle lui par­lait à l’oreille, une main posée sur son épaule, et l’homme riait — ce rire gras des hommes riches qui croient que tout leur est dû, y com­pris l’attention des belles femmes.

Neville s’arrêta à quelques pas, hési­tant. Qu’allait-il dire ? Com­ment allait-il l’aborder ? Il n’avait pas de plan, pas de stra­té­gie, rien que cette impul­sion absurde qui l’avait pous­sé à quit­ter le bar et à entrer dans le casino.

Elle leva les yeux et le vit.

Leurs regards se croi­sèrent — une seconde, peut-être deux. Elle le détailla de la tête aux pieds, sans hâte, avec cette assu­rance des femmes qui savent jau­ger un homme d’un coup d’œil. Et puis elle dit quelque chose à l’homme cor­pu­lent — un mot, deux peut-être — et elle s’approcha de Neville.

« Vous êtes perdu ? »

Sa voix était plus grave qu’il ne l’avait ima­gi­née, avec un accent cubain pro­non­cé qui rou­lait sur les consonnes comme une vague sur les rochers.

« Non, dit Neville. Enfin… peut-être. Je ne suis pas un habi­tué des casinos. »

« Ça se voit. » Elle sou­rit — un sou­rire qui n’avait rien de cruel, contrai­re­ment à ce qu’il avait craint. « Les habi­tués ne res­tent pas plan­tés au milieu de la salle avec cet air de lapin pris dans les phares. Ils jouent, ils boivent, ils font sem­blant de s’amuser. Vous, vous avez l’air de cher­cher quelque chose. Ou quelqu’un. »

Neville sen­tit le rouge lui mon­ter aux joues. Il était trans­pa­rent — il l’avait tou­jours été.

« Je m’appelle Plun­kett, dit-il. Neville Plun­kett. Je suis un résident de l’hôtel. »

« Je sais qui vous êtes. » Elle pen­cha la tête de côté, l’observant avec une curio­si­té amu­sée. « Le Bri­tan­nique triste. Celui qui boit ses dai­qui­ris tout seul au bar, tous les soirs, à la même place. Tout le monde parle de vous. »

« Vrai­ment ? »

« Non. » Elle rit — un rire franc, sans malice. « Per­sonne ne parle de vous. C’est pour ça que je vous ai remar­qué. Dans un endroit comme le Nacio­nal, les gens qui passent inaper­çus sont les plus inté­res­sants. Les autres — les bruyants, les riches, les impor­tants — on les oublie dès qu’ils sortent. Mais les silen­cieux… les silen­cieux, on s’en souvient. »

Neville ne savait pas quoi répondre. Per­sonne ne lui avait jamais dit qu’il était inté­res­sant. Per­sonne ne lui avait jamais dit qu’on se sou­ve­nait de lui.

« Je peux vous offrir un verre ? » deman­da-t-il, et il fut lui-même sur­pris de l’audace de sa question.

Elle le regar­da un long moment, ses yeux sombres cher­chant quelque chose dans les siens. Puis elle hocha la tête.

« D’accord. Mais pas ici. Au bar. Le casi­no me fatigue, ce soir. »

*

Ils s’installèrent à une table dans un coin du bar, loin des autres clients. Consue­la com­man­da un moji­to, Neville son éter­nel dai­qui­ri. Don Bebo les ser­vit sans un mot, mais Neville crut voir une lueur d’étonnement — ou d’avertissement — dans ses yeux.

« Alors, dit Consue­la en allu­mant une ciga­rette, qu’est-ce que vous vou­lez vraiment ? »

« Par­don ? »

« Vous ne m’avez pas sui­vie jusqu’au casi­no pour me par­ler de la pluie et du beau temps. Et vous n’êtes pas le genre d’homme qui aborde les femmes pour le plai­sir. » Elle souf­fla un nuage de fumée vers le pla­fond. « Donc, je répète : qu’est-ce que vous voulez ? »

Neville hési­ta. Il pou­vait men­tir — inven­ter une his­toire, un pré­texte. Mais quelque chose lui disait que Consue­la Már­quez n’était pas le genre de femme qu’on pou­vait trom­per avec des men­songes. Elle avait pas­sé sa vie à écou­ter des hommes men­tir. Elle connais­sait toutes les varia­tions, toutes les nuances, toutes les failles.

« Je vou­lais vous poser des ques­tions sur Rei­nal­do Esté­vez », dit-il.

Le visage de Consue­la ne chan­gea pas, mais quelque chose pas­sa dans ses yeux — une ombre, un voile, comme chez le père Men­do­za quand il avait pro­non­cé le même nom.

« Esté­vez, répé­ta-t-elle. L’industriel. Celui qui est mort la semaine dernière. »

« Vous le connaissiez ? »

Elle tira une longue bouf­fée de sa ciga­rette, prit son temps avant de répondre.

« Je connais beau­coup de gens, mon­sieur Plun­kett. C’est mon tra­vail. Rela­tions publiques, comme on dit. » Le même mot que Don Bebo, avec la même inflexion iro­nique. « Don Rei­nal­do venait sou­vent au casi­no. Il jouait gros. Il per­dait, par­fois. Il gagnait, par­fois. Comme tout le monde. »

« Vous lui parliez ? »

« Je parle à tout le monde. C’est pour ça qu’on me paie. »

« Et de quoi parliez-vous ? »

Consue­la écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier, avec un geste qui tra­his­sait une sou­daine irritation.

« Écou­tez, mon­sieur Plun­kett. Je ne sais pas qui vous êtes vrai­ment — repré­sen­tant en machines tex­tiles, agent secret bri­tan­nique, jour­na­liste dégui­sé, ou sim­ple­ment un type curieux qui s’ennuie — et fran­che­ment, je m’en fiche. Mais je vais vous dire quelque chose que vous devriez savoir : les ques­tions que vous posez sont dan­ge­reuses. Don Rei­nal­do est mort. Offi­ciel­le­ment, c’est une crise car­diaque. Offi­ciel­le­ment, il n’y a rien à cher­cher, rien à trou­ver, rien à dire. Et les gens qui cherchent des choses là où il n’y a offi­ciel­le­ment rien à cher­cher… ces gens-là ont ten­dance à avoir des problèmes. »

« Quel genre de problèmes ? »

Elle le regar­da lon­gue­ment, et pour la pre­mière fois, Neville vit quelque chose qui res­sem­blait à de la peur dans ses yeux — une peur qu’elle dis­si­mu­lait sous des couches d’ironie et de déta­che­ment, mais qui était là, bien réelle.

« Le genre de pro­blèmes dont on ne se remet pas », dit-elle à voix basse.

Le silence qui sui­vit fut long, char­gé de tout ce qu’elle ne disait pas.

« Vous avez peur », dit Neville.

Ce n’était pas une question.

Consue­la allu­ma une autre ciga­rette. Ses mains, remar­qua-t-il, trem­blaient légèrement.

« J’ai sur­vé­cu vingt-six ans dans cette ville, mon­sieur Plun­kett. J’ai sur­vé­cu à la pau­vre­té, aux hommes, aux pro­messes non tenues, aux rêves bri­sés. J’ai sur­vé­cu parce que j’ai appris une chose : on ne pose pas de ques­tions. On regarde, on écoute, on sou­rit, on fait son tra­vail, et on oublie. C’est la règle. La seule règle qui compte. »

« Mais vous n’avez pas oublié Estévez. »

Elle fer­ma les yeux un ins­tant, comme si elle cher­chait la force de continuer.

« Non, dit-elle fina­le­ment. Je n’ai pas oublié. »

*

Ce qu’elle lui racon­ta ensuite, elle le racon­ta à voix basse, presque en chu­cho­tant, les yeux fixés sur son moji­to qu’elle ne buvait pas.

Elle avait connu Esté­vez depuis trois ans. Pas seule­ment comme cliente du casi­no — autre­ment. Inti­me­ment. Il venait la voir, par­fois, dans l’appartement qu’elle louait à Mira­mar, un appar­te­ment qu’il payait en par­tie, comme il payait beau­coup de choses dans sa vie. Ce n’était pas de l’amour — Consue­la ne pro­non­ça jamais ce mot — mais c’était quelque chose. Une habi­tude, peut-être. Un arran­ge­ment. Le même genre d’arrangement que Neville avait avec Mar­ta, com­prit-il, sauf que les mon­tants en jeu étaient différents.

« Il était géné­reux, dit-elle. Pas seule­ment avec l’argent. Avec son temps, aus­si. Il m’écoutait. Il me par­lait. La plu­part des hommes… » Elle haus­sa les épaules. « La plu­part des hommes ne veulent pas par­ler. Ils veulent autre chose, et une fois qu’ils l’ont obte­nu, ils partent. Don Rei­nal­do était dif­fé­rent. Il res­tait. Il posait des ques­tions. Il s’intéressait à ma vie — à ma vraie vie, pas seule­ment à… » Elle fit un geste vague qui englo­bait sa robe, son corps, tout ce qu’elle repré­sen­tait aux yeux du monde.

« Et ces der­nières semaines ? Avant sa mort ? »

Consue­la hésita.

« Il avait chan­gé. Il était ner­veux, dis­trait. Il sur­sau­tait quand le télé­phone son­nait. Il regar­dait par la fenêtre comme s’il s’attendait à voir quelqu’un. Une fois… » Elle s’interrompit, but une gor­gée de moji­to. « Une fois, il m’a dit quelque chose d’étrange. Il a dit : Si quelque chose m’arrive, ne pose pas de ques­tions. Oublie-moi. Fais comme si je n’avais jamais exis­té. J’ai ri. J’ai cru qu’il plai­san­tait. Et puis… »

« Et puis il est mort. »

« Et puis il est mort. »

Le silence retom­ba entre eux. Neville pen­sait à ce qu’Elena lui avait dit — qu’Estévez avait peur, qu’il ne dor­mait plus, qu’il regar­dait par-des­sus son épaule. Le même tableau, vu sous un angle différent.

« Vous savez de quoi il avait peur ? » demanda-t-il.

Consue­la secoua la tête.

« Il ne me disait pas tout. Il ne disait tout à per­sonne, je crois. Mais… » Elle hési­ta de nou­veau, pesant ses mots. « Une fois, il a men­tion­né quelque chose. Un nom. Il par­lait au télé­phone, il pen­sait que je dor­mais, et je l’ai enten­du dire ce nom. Après, il a rac­cro­ché, et il avait l’air… ter­ri­fié. Vrai­ment terrifié. »

« Quel nom ? »

Elle le regar­da droit dans les yeux.

« Pie­dra, dit-elle. Il a dit : Pie­dra sait. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine. Pie­dra. Le colo­nel Orlan­do Pie­dra, chef du Bureau de Répres­sion des Acti­vi­tés Com­mu­nistes. Le tor­tion­naire de Batis­ta. L’homme dont on mur­mu­rait le nom avec ter­reur dans les quar­tiers popu­laires de La Havane.

« Pie­dra, répéta-t-il.

« Vous connaissez ? »

« De réputation. »

Consue­la écra­sa sa deuxième ciga­rette, se leva.

« Je dois y retour­ner. On va se deman­der où je suis. » Elle prit son sac, hési­ta un ins­tant. « Mon­sieur Plun­kett… Neville… faites atten­tion. Ce que vous cher­chez, ce que vous vou­lez savoir… ça ne vaut pas votre vie. Rien ne vaut votre vie. »

Elle se pen­cha vers lui, et pen­dant un ins­tant, il sen­tit son par­fum — quelque chose de lourd, de capi­teux, qui lui fit tour­ner la tête.

« Oubliez Esté­vez, mur­mu­ra-t-elle. Oubliez l’enveloppe. Oubliez tout. C’est le meilleur conseil que je puisse vous donner. »

Et avant qu’il puisse répondre, elle s’éloigna vers le casi­no, sa robe rouge dis­pa­rais­sant dans la foule comme une flamme qui s’éteint.

Neville res­ta seul avec son dai­qui­ri tiède et un nom qui réson­nait dans sa tête comme un glas.

Pie­dra.

Pie­dra sait quelque chose. 

CHA­PITRE VIII

Mar­di 19 novembre 1957

 

Neville se perdit.

Ce n’était pas la pre­mière fois — il se per­dait sou­vent, dans La Havane comme ailleurs, vic­time d’un sens de l’orientation défaillant qui l’avait accom­pa­gné toute sa vie. À Cam­bridge, il s’était éga­ré dans les cou­loirs de sa propre rési­dence. À Londres, pen­dant la guerre, il avait mis trois semaines à trou­ver le che­min le plus court entre son appar­te­ment et Broad­way Buil­dings. Et ici, à La Havane, mal­gré quatre ans de pro­me­nades quo­ti­diennes, il lui arri­vait encore de tour­ner au mau­vais coin de rue et de se retrou­ver dans des quar­tiers qu’il ne recon­nais­sait pas.

Ce mar­di-là, il avait vou­lu aller au Malecón — une marche qu’il connais­sait par cœur, en théo­rie. Mais quelque chose l’avait dis­trait — une vitrine, peut-être, ou une pen­sée qui l’avait absor­bé — et il s’était retrou­vé dans une rue du Veda­do qu’il n’avait jamais vue, bor­dée de mai­sons colo­niales aux façades décré­pites et de bou­tiques dont les enseignes pen­daient de travers.

Il s’arrêta, regar­da autour de lui, cher­cha un point de repère. Rien. Des arbres, des murs, des portes fer­mées. La cha­leur de l’après-midi pesait sur ses épaules comme une cou­ver­ture mouillée. Il avait soif. Il était fati­gué. Et il ne savait abso­lu­ment pas où il était.

C’est alors qu’il remar­qua la boutique.

Elle occu­pait le rez-de-chaus­sée d’une mai­son à un étage, coin­cée entre un ate­lier de cor­don­ne­rie appa­rem­ment aban­don­né et une épi­ce­rie dont la vitrine était vide. L’enseigne, en lettres dorées sur fond noir, disait : MODAS NATA­SHA — Som­bre­ros y Acce­so­rios. Dans la vitrine, sur des pré­sen­toirs de velours fati­gué, s’alignaient des cha­peaux — des cloches des années vingt, des bibis à voi­lette, des cape­lines de paille, des toques de four­rure qui sem­blaient absur­de­ment dépla­cées sous le soleil des Caraïbes.

Neville pous­sa la porte, moins par inté­rêt pour les cha­peaux que par besoin d’échapper à la chaleur.

Une clo­chette tin­ta. L’intérieur de la bou­tique était frais, ombra­gé, encom­bré de boîtes à cha­peaux empi­lées jusqu’au pla­fond et de man­ne­quins de bois coif­fés de créa­tions extra­va­gantes. Une odeur de naph­ta­line et de fleurs séchées flot­tait dans l’air, mêlée à quelque chose d’autre — du thé, peut-être, ou du par­fum ancien.

« Un ins­tant, s’il vous plaît. »

La voix venait de l’arrière-boutique — une voix de femme, grave, avec un accent qui n’était ni espa­gnol ni amé­ri­cain. Un accent que Neville mit quelques secondes à iden­ti­fier : russe. Ou plu­tôt, ce fran­çais tein­té de russe que par­laient les émi­grés de l’ancienne aris­to­cra­tie, ceux qui avaient fui la révo­lu­tion bol­che­vique avec leurs bijoux cou­sus dans l’ourlet de leurs manteaux.

Une femme appa­rut, écar­tant un rideau de perles qui sépa­rait la bou­tique de l’arrière. Elle avait la soixan­taine, peut-être plus — il était dif­fi­cile de dire avec ces femmes qui avaient été belles et qui por­taient les traces de leur beau­té comme un vête­ment usé mais encore élé­gant. Grande, très mince, les che­veux blancs tirés en un chi­gnon ser­ré, le visage long et aris­to­cra­tique, des yeux d’un bleu pâle qui sem­blaient regar­der à tra­vers les choses plu­tôt que les choses elles-mêmes.

Elle por­tait une robe noire, simple, et un col­lier de perles qui avait dû valoir une for­tune, autre­fois, dans une autre vie.

« Bon­jour, dit-elle en espa­gnol, puis, voyant l’hésitation de Neville : Good after­noon. You are English, yes ? »

« Yes, admit Neville. Je veux dire, oui. Je suis anglais. Par­don, je ne cherche pas vrai­ment un cha­peau. Je me suis per­du. Je vou­lais juste… »

Il s’interrompit, ne sachant pas com­ment finir sa phrase. Deman­der son che­min ? Se repo­ser un ins­tant ? Fuir la cha­leur et la solitude ?

La femme l’observa un moment, la tête légè­re­ment pen­chée, comme un oiseau qui éva­lue une situa­tion nouvelle.

« Vous vou­liez juste entrer, dit-elle. C’est suf­fi­sant. On n’a pas besoin de rai­son pour entrer quelque part. On entre, et puis on voit ce qui se passe. » Elle fit un geste vers une chaise — une chaise ancienne, tapis­sée de velours vert, qui sem­blait venir d’un salon de Saint-Péters­bourg. « Asseyez-vous. Je vais faire du thé. »

Avant que Neville puisse pro­tes­ter, elle avait dis­pa­ru der­rière le rideau de perles.

*

Il s’assit, parce qu’il ne savait pas quoi faire d’autre. La bou­tique, main­te­nant qu’il la regar­dait vrai­ment, était une sorte de musée — non pas des cha­peaux, mais d’un monde dis­pa­ru. Sur les murs, entre les miroirs et les gra­vures de mode, des pho­to­gra­phies jau­nies mon­traient des femmes en robes de bal, des offi­ciers en uni­forme, des palais aux façades blanches, des traî­neaux sur des ave­nues ennei­gées. Et par­tout, des objets qui n’avaient rien à faire dans une bou­tique de cha­peaux cubaine : un samo­var de cuivre sur une éta­gère, des icônes ortho­doxes dans un coin, un châle de soie bro­dé jeté sur le dos­sier d’un fauteuil.

La femme revint avec un pla­teau — théière, tasses, sucrier, le tout en por­ce­laine fine, déco­rée de motifs bleus qui res­sem­blaient à du Delft ou peut-être à du russe.

« Je m’appelle Nata­sha Obo­lens­ky, dit-elle en ver­sant le thé. Prin­cesse Nata­sha Obo­lens­ky, si l’on veut être pré­cis, mais les titres ne signi­fient plus grand-chose, n’est-ce pas ? Pas depuis 1917. Pas depuis que le monde a déci­dé que les prin­cesses étaient obsolètes. »

Elle lui ten­dit une tasse. Le thé était fort, par­fu­mé, avec une note de ber­ga­mote qui rap­pe­lait l’Angleterre.

« Plun­kett, dit Neville en pre­nant la tasse. Neville Plun­kett. Pas de titre, j’en ai peur. Juste… Plunkett. »

« Plun­kett. » Elle goû­ta le nom comme on goûte un vin. « C’est un bon nom. Un nom hon­nête. Les noms à ral­longe, les noms avec des par­ti­cules et des titres, ils finissent tou­jours par vous écra­ser. On passe sa vie à essayer d’être à la hau­teur de son nom, et on n’y arrive jamais. Vous, au moins, vous êtes libre. »

Neville ne s’était jamais sen­ti par­ti­cu­liè­re­ment libre, mais il ne dit rien.

« Vous êtes per­du, reprit Nata­sha. Pas seule­ment dans le Veda­do — ça, c’est facile à répa­rer, je vous indi­que­rai le che­min. Mais per­du en géné­ral. Je le vois. Je le recon­nais. » Elle but une gor­gée de thé, ses yeux pâles fixés sur lui. « J’ai pas­sé ma vie entou­rée de gens per­dus. Les émi­grés, vous savez. Nous sommes tous per­dus. Nous avons per­du notre pays, notre langue, notre iden­ti­té. Nous errons de ville en ville, de pays en pays, en cher­chant quelque chose que nous ne trou­ve­rons jamais — parce que ce que nous cher­chons n’existe plus. »

« Com­ment êtes-vous arri­vée à La Havane ? » deman­da Neville.

C’était une ques­tion indis­crète, peut-être, mais Nata­sha ne sem­bla pas s’en offus­quer. Elle sou­rit — un sou­rire qui creu­sait des rides pro­fondes autour de ses yeux et de sa bouche, mais qui illu­mi­nait son visage d’une beau­té ancienne.

« Par le che­min des éco­liers, comme on dit. Saint-Péters­bourg, d’abord — j’y suis née, j’y ai gran­di, j’y ai dan­sé. J’étais dan­seuse, vous savez. Au Bal­let impé­rial. Pas une étoile — je n’avais pas assez de talent pour cela — mais une bonne dan­seuse, conscien­cieuse, dis­ci­pli­née. Et puis la révo­lu­tion est arrivée. »

Elle s’interrompit, regar­da par la fenêtre comme si elle voyait quelque chose que Neville ne pou­vait pas voir.

« Nous avons fui. Ma mère, mes sœurs et moi. Mon père était déjà mort — tué pen­dant les pre­miers jours, par une foule qui ne savait même pas qui il était. Nous avons tra­ver­sé la Fin­lande, puis la Suède, puis l’Allemagne. Paris, ensuite. J’y ai vécu quinze ans, j’y ai dan­sé dans des caba­rets, j’y ai aimé des hommes qui ne le méri­taient pas. Et puis la guerre est arri­vée — une autre guerre, tou­jours des guerres — et j’ai fui de nou­veau. L’Espagne, le Por­tu­gal, le Bré­sil, l’Argentine. Et fina­le­ment, Cuba. Pour­quoi Cuba ? Je ne sais pas. Le hasard. La fatigue. L’envie de m’arrêter quelque part, n’importe où, et de ne plus bouger. »

« Et les chapeaux ? »

Nata­sha écla­ta de rire — un rire qui res­sem­blait au tin­te­ment de la clo­chette de la porte, clair et un peu fêlé.

« Les cha­peaux ! Oui, les cha­peaux. Il fal­lait bien vivre de quelque chose, n’est-ce pas ? Je ne savais rien faire d’autre que dan­ser, et mes genoux m’ont lâchée à cin­quante ans. Alors j’ai ouvert cette bou­tique. Je ne sais pas vrai­ment faire de cha­peaux — je les achète, je les arrange, je les vends. Les femmes de la bonne socié­té viennent ici parce que c’est exo­tique, une prin­cesse russe qui vend des cha­peaux. Elles achètent un cha­peau et elles repartent avec une his­toire à racon­ter à leurs amies. C’est ain­si que ça fonctionne. »

Neville but son thé en silence. Il y avait quelque chose de récon­for­tant dans cette bou­tique, dans cette femme, dans ce flot de paroles qui ne deman­dait rien en retour — ni appro­ba­tion, ni sym­pa­thie, ni même atten­tion. Nata­sha par­lait comme on res­pire, natu­rel­le­ment, sans effort, et Neville pou­vait sim­ple­ment écou­ter, sans avoir à cher­cher quoi dire.

« Et vous ? » deman­da-t-elle sou­dain. « Qu’est-ce qui vous amène à La Havane, mon­sieur Plunkett ? »

*

Il ne savait pas pour­quoi il lui racon­ta. Peut-être était-ce le thé, ou la cha­leur, ou la fatigue. Peut-être était-ce le regard de Nata­sha — ce regard qui ne jugeait pas, qui ne deman­dait rien, qui accep­tait sim­ple­ment ce qu’on lui offrait. Peut-être était-ce sim­ple­ment le besoin de par­ler à quelqu’un qui n’avait aucun lien avec sa vie, aucun inté­rêt dans ses affaires, aucune rai­son de le trahir.

Il lui racon­ta tout. Pas les détails opé­ra­tion­nels, bien sûr — il ne men­tion­na pas le MI6, ni ses rap­ports, ni sa cou­ver­ture de repré­sen­tant en machines tex­tiles. Mais il lui racon­ta l’essentiel : qu’il était un homme seul, qu’il fai­sait un tra­vail qui ne ser­vait à rien, qu’il avait pas­sé quatre ans à regar­der La Havane sans jamais la com­prendre. Et puis il lui racon­ta Esté­vez — l’enveloppe, l’homme en gris, la mort sus­pecte, les ques­tions qu’il posait et les aver­tis­se­ments qu’il recevait.

Nata­sha l’écouta sans l’interrompre, ses mains fines ser­rées autour de sa tasse de thé, ses yeux pâles fixés sur lui avec une atten­tion qui ne fai­blis­sait pas.

Quand il eut fini, elle res­ta silen­cieuse un long moment. Puis elle dit :

« Vous savez ce que vous êtes, mon­sieur Plunkett ? »

« Non. »

« Vous êtes un témoin. Comme moi. Comme tous les émi­grés, tous les exi­lés, tous les gens qui vivent dans un monde qui n’est pas le leur. Nous regar­dons, nous obser­vons, nous notons — mais nous n’agissons pas. Nous ne pou­vons pas agir. Nous sommes des étran­gers, et les étran­gers n’ont pas le droit d’agir. Ils ont seule­ment le droit de voir. »

« Mais je veux agir, dit Neville. Pour une fois, je veux faire quelque chose. Je veux com­prendre ce qui est arri­vé à Esté­vez. Je veux savoir pour­quoi il est mort. »

Nata­sha hocha la tête lentement.

« Je com­prends. C’est un sen­ti­ment que je connais bien. Le désir de sor­tir de sa pas­si­vi­té, de deve­nir un acteur plu­tôt qu’un spec­ta­teur. Mais c’est un désir dan­ge­reux, mon­sieur Plun­kett. Les témoins qui veulent deve­nir des acteurs… ils finissent sou­vent mal. »

« C’est ce que tout le monde me dit. »

« Parce que c’est vrai. » Elle se pen­cha vers lui, et sa voix se fit plus basse. « Vous m’avez par­lé d’Estévez. Je vais vous dire quelque chose en retour. Sa femme — pas sa femme, par­don, sa veuve — venait ici ache­ter des cha­peaux. Une fois par mois, par­fois plus. Elle aimait les bibis à voi­lette, les choses élé­gantes et un peu tristes. »

« Vous la connaissiez ? »

« Pas vrai­ment. Nous par­lions, comme on parle dans une bou­tique. Du temps, des cha­peaux, de rien d’important. Mais une fois… » Elle hési­ta. « Une fois, elle m’a dit quelque chose d’étrange. Elle a dit que son mari avait chan­gé. Qu’il n’était plus le même. Qu’il avait peur de quelque chose, mais qu’il refu­sait de lui dire de quoi. Et puis elle a dit — et c’est ce qui m’a frap­pée — elle a dit : Il porte un far­deau qui n’est pas le sien. »

« Un far­deau qui n’est pas le sien ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Nata­sha haus­sa les épaules.

« Je ne sais pas. Elle n’a pas expli­qué, et je n’ai pas deman­dé. Ce n’était pas mes affaires. Mais main­te­nant, avec ce que vous me dites… » Elle but une gor­gée de thé, réflé­chit. « Un far­deau qui n’est pas le sien. Peut-être qu’il savait quelque chose. Peut-être qu’il avait appris quelque chose qu’il n’aurait pas dû apprendre. Et peut-être que ce savoir l’a tué. »

Neville pen­sa à l’enveloppe. À ce qu’elle pou­vait conte­nir. Des docu­ments ? Des preuves ? Des infor­ma­tions qui valaient la vie d’un homme ?

« L’odeur de la peur, dit sou­dain Natasha.

« Par­don ? »

« Vous m’avez deman­dé com­ment j’avais recon­nu qu’Estévez avait peur. Je ne l’ai pas dit, mais je vais vous le dire main­te­nant : la peur a une odeur. Pas une odeur phy­sique — une odeur méta­pho­rique, si vous vou­lez. Les gens qui ont peur se com­portent dif­fé­rem­ment. Ils regardent par-des­sus leur épaule. Ils sur­sautent aux bruits. Ils sou­rient trop, ou pas assez. Et il y a quelque chose dans leurs yeux — quelque chose de tra­qué, de cer­né. J’ai vu cette odeur sur beau­coup de gens, dans ma vie. Sur mes com­pa­triotes, quand les bol­che­viques sont arri­vés. Sur les juifs, à Ber­lin, dans les années trente. Sur tout le monde, pen­dant la guerre. » Elle le regar­da droit dans les yeux. « Et je la vois sur vous, mon­sieur Plun­kett. Pas beau­coup. Juste un peu. Mais elle est là. »

Neville ne répon­dit pas. Il ne savait pas quoi répondre.

« Soyez pru­dent, dit Nata­sha. Ce que vous cher­chez — la véri­té sur Esté­vez, la véri­té sur cette enve­loppe — c’est peut-être quelque chose que vous ne vou­lez pas trou­ver. La véri­té n’est pas tou­jours libé­ra­trice. Par­fois, elle est sim­ple­ment terrible. »

*

Il res­ta encore une heure, peut-être davan­tage. Ils par­lèrent d’autres choses — de Saint-Péters­bourg, de Cam­bridge, de musique et de livres, de ces sujets neutres qui per­mettent à deux incon­nus de deve­nir, sinon des amis, du moins des connais­sances. Nata­sha lui mon­tra des pho­to­gra­phies de sa jeu­nesse — une jeune femme en tutu sur une scène du Théâtre Mariins­ky, une famille en four­rures devant une dat­cha ennei­gée, un offi­cier mous­ta­chu qui était son père. Et Neville, pour la pre­mière fois depuis long­temps, par­la de lui — de son enfance à Shrews­bu­ry, de ses sœurs qui vieillis­saient sans lui, de cette vie qu’il avait lais­sée der­rière lui et qu’il ne retrou­ve­rait jamais.

Quand il se leva pour par­tir, Nata­sha lui prit la main.

« Reve­nez, dit-elle. Quand vous vou­lez. Je suis tou­jours là. Les après-midi sont longs, et j’aime la compagnie. »

« Je revien­drai », pro­mit Neville.

Et il sut, en le disant, que c’était vrai.

Elle lui indi­qua le che­min du Malecón — trois rues à gauche, puis tout droit jusqu’à la mer — et il sor­tit dans la lumière de l’après-midi, cli­gnant des yeux comme un homme qui émerge d’un rêve.

En mar­chant vers l’hôtel, il pen­sa à ce que Nata­sha avait dit. Un far­deau qui n’est pas le sien. Esté­vez savait quelque chose. Esté­vez por­tait un secret qui ne lui appar­te­nait pas — un secret qu’on lui avait confié, ou qu’il avait décou­vert par hasard. Et ce secret l’avait tué.

Mais quel secret ? Et confié par qui ?

L’enveloppe. Tout reve­nait à l’enveloppe. À ce qu’elle conte­nait. À l’homme en gris qui l’avait remise.

Neville accé­lé­ra le pas. Il avait besoin de réflé­chir. Il avait besoin de mettre de l’ordre dans ce qu’il savait, de tra­cer des lignes entre les points, de trou­ver un motif dans le chaos.

Et sur­tout, il avait besoin de par­ler à Ele­na. Elle était la fille d’Estévez. Si quelqu’un savait quel far­deau son père por­tait, c’était elle.

Il regar­da sa montre. Cinq heures. Assez tôt pour lui lais­ser un mes­sage à la réception.

Assez tôt pour que quelque chose commence. 

CHA­PITRE IX

Mer­cre­di 20 novembre 1957

 

L’homme s’assit à côté de Neville sans y avoir été invité.

C’était au bar du Nacio­nal, vers six heures du soir — l’heure où la lumière com­men­çait à décli­ner et où les pre­miers clients de la soi­rée pre­naient pos­ses­sion des lieux. Neville était à sa place habi­tuelle, son dai­qui­ri devant lui, son car­net ouvert sur une page blanche. Il n’avait rien écrit. Il pen­sait à Ele­na, à qui il avait lais­sé un mes­sage la veille et qui n’avait pas encore répondu.

« Plun­kett, c’est ça ? »

L’homme avait la qua­ran­taine, peut-être qua­rante-cinq ans. Bron­zé, les che­veux châ­tains cou­pés court, des yeux d’un bleu très pâle qui sem­blaient vous radio­gra­phier. Il por­tait une che­mise hawaïenne — pal­miers et per­ro­quets sur fond tur­quoise — sous un bla­zer de lin frois­sé, et il sou­riait de ce sou­rire amé­ri­cain, large et confiant, qui don­nait tou­jours à Neville l’impression d’être en pré­sence d’un ven­deur de voi­tures d’occasion.

« Par­don ? dit Neville.

« Votre nom. Plun­kett. Neville Plun­kett. Atta­ché com­mer­cial adjoint à l’ambassade bri­tan­nique. Repré­sen­tant de la Doring­ton & Sons, machines tex­tiles. » L’homme fit signe au bar­man de lui ser­vir un bour­bon. « J’ai fait mes devoirs. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine, mais s’efforça de gar­der une expres­sion neutre.

« Et vous êtes ? »

« Beau­mont. Charles Beau­mont. » L’homme ten­dit la main — une poi­gnée ferme, presque dou­lou­reuse. « Je tra­vaille pour une agence gou­ver­ne­men­tale amé­ri­caine. Vous voyez le genre. »

Il n’avait pas besoin de pré­ci­ser. Neville voyait très bien le genre.

« CIA », dit-il à voix basse.

Beau­mont haus­sa les épaules avec une fausse modes­tie qui ne trom­pait personne.

« On ne pro­nonce pas ce mot à voix haute, d’habitude. Mais entre pro­fes­sion­nels… » Il lais­sa la phrase en sus­pens, but une gor­gée de son bour­bon. « Vous êtes dans le métier depuis com­bien de temps, Plun­kett ? Quinze ans ? Vingt ? »

« Je ne vois pas de quoi vous par­lez. Je vends des machines textiles. »

Beau­mont écla­ta de rire — un rire franc, presque ami­cal, qui fit se retour­ner quelques clients aux tables voisines.

« Des machines tex­tiles. C’est ça. Et moi, je suis atta­ché cultu­rel. On fait tous par­tie du même cirque, Plun­kett. Autant ne pas se men­tir entre nous. »

Il sor­tit un paquet de ciga­rettes — des Lucky Strike — et en allu­ma une sans en offrir à Neville.

« Le desk de Londres m’a par­lé de vous. Ils vous appellent “le meuble”. Vous savez pour­quoi ? Parce que vous êtes là depuis si long­temps qu’on ne vous remarque plus. Vous faites par­tie des murs. » Il souf­fla un nuage de fumée vers le pla­fond. « C’est un com­pli­ment, au fait. Dans notre métier, pas­ser inaper­çu, c’est une qua­li­té. Le pro­blème, c’est quand on com­mence à se faire remarquer. »

Neville sen­tit son cœur s’accélérer.

« Qu’est-ce que vous vou­lez dire ? »

Beau­mont le regar­da lon­gue­ment, ses yeux pâles scru­tant son visage comme s’il cher­chait quelque chose — une faille, une fai­blesse, une véri­té cachée.

« Je veux dire que vous posez des ques­tions, ces der­niers temps. Des ques­tions sur un cer­tain indus­triel cubain. Un cer­tain Rei­nal­do Esté­vez. » Il fit tom­ber la cendre de sa ciga­rette dans le cen­drier. « Ça m’intéresse. Ça m’intéresse beaucoup. »

*

Le silence qui sui­vit fut long, char­gé de tout ce que Neville ne pou­vait pas dire. Com­ment Beau­mont savait-il ? Qui lui avait par­lé ? Connie ? Ele­na ? Le père Men­do­za ? Quelqu’un d’autre — quelqu’un qui l’avait obser­vé, écou­té, suivi ?

« Je ne pose pas de ques­tions, dit-il fina­le­ment. J’observe. C’est mon travail. »

« Votre tra­vail, c’est de vendre des machines tex­tiles. Du moins offi­ciel­le­ment. » Beau­mont sou­rit de nou­veau, mais cette fois le sou­rire n’avait rien d’amical. « Offi­cieu­se­ment, votre tra­vail c’est de rédi­ger des rap­ports que per­sonne ne lit sur la situa­tion poli­tique à Cuba. Des rap­ports d’une bana­li­té confon­dante, si vous me per­met­tez. J’en ai lu quelques-uns. Ils m’ont aidé à m’endormir. »

Neville ne répon­dit pas. Il y avait quelque chose de dan­ge­reux dans cet homme — quelque chose qui se cachait sous le bron­zage et la che­mise hawaïenne, sous le sou­rire et le bour­bon. Quelque chose de froid, de cal­cu­la­teur, de professionnel.

« Mais ces der­niers jours, conti­nua Beau­mont, vous avez chan­gé. Vous êtes sor­ti de votre rou­tine. Vous avez par­lé à des gens à qui vous ne par­liez jamais. La fille d’Estévez. Le père Men­do­za. Cette putain du casi­no — par­don, cette “char­gée de rela­tions publiques”. Et puis il y a cette Russe, dans le Veda­do. La prin­cesse aux cha­peaux. » Il comp­ta sur ses doigts, comme s’il réci­tait une liste de courses. « Quatre per­sonnes en quatre jours. Pour un homme qui n’a pas eu une seule conver­sa­tion en quatre ans, c’est remarquable. »

Neville sen­tit la colère mon­ter en lui — une colère qu’il connais­sait mal, qu’il avait rare­ment l’occasion d’éprouver.

« Vous me surveillez. »

« Je sur­veille tout le monde. C’est mon tra­vail. » Beau­mont écra­sa sa ciga­rette, en allu­ma une autre aus­si­tôt. « La Havane est une petite ville, Plun­kett. Une petite ville pleine de grands secrets. Et quand quelqu’un com­mence à fouiller dans ces secrets, ça se remarque. Ça se sait. Et ça attire l’attention de gens comme moi. »

« Qu’est-ce que vous voulez ? »

Beau­mont se pen­cha vers lui, bais­sant la voix.

« Je veux savoir ce que vous savez. Sur Esté­vez. Sur sa mort. Sur cette enve­loppe dont vous avez par­lé à tout le monde. »

Neville res­ta silen­cieux. Ain­si, Beau­mont savait pour l’enveloppe. Ce qui signi­fiait que quelqu’un avait par­lé — Ele­na, peut-être, ou Connie, ou quelqu’un qui les avait enten­dus parler.

« Je ne sais rien, dit-il. J’ai vu un homme remettre une enve­loppe à un autre homme. C’est tout. »

« L’homme qui a remis l’enveloppe. Vous pou­vez le décrire ? »

« Non. Taille moyenne, cor­pu­lence moyenne. Je ne l’ai vu que de loin. »

Beau­mont hocha la tête len­te­ment, comme s’il éva­luait la sin­cé­ri­té de cette réponse.

« Taille moyenne, cor­pu­lence moyenne. C’est ce que vous dites à tout le monde. » Il but une gor­gée de bour­bon. « Vous savez ce que je pense, Plun­kett ? Je pense que vous en savez plus que vous ne le dites. Peut-être pas beau­coup plus — vous n’êtes pas le genre à savoir beau­coup de choses — mais un peu plus. Et ce peu, ça m’intéresse. »

« Pour­quoi ? »

« Parce qu’Estévez était sur notre radar. Depuis quelques mois. On le sur­veillait — pas de près, juste assez pour savoir ce qu’il fai­sait, avec qui il par­lait, où allait son argent. Et puis, brus­que­ment, il est mort. Crise car­diaque, offi­ciel­le­ment. Sauf que les hommes comme Esté­vez ne meurent pas de crises car­diaques. Ils meurent parce que quelqu’un veut qu’ils meurent. »

Neville pen­sa à ce que le père Men­do­za avait dit, à ce que Connie avait dit, à ce que Nata­sha avait dit. Tout le monde arri­vait à la même conclu­sion — Esté­vez avait été assas­si­né. Mais per­sonne ne savait par qui, ni pourquoi.

« Vous savez qui l’a tué ? » demanda-t-il.

Beau­mont secoua la tête.

« Si je le savais, je ne serais pas là à boire du bour­bon avec vous. » Il fit signe au bar­man de lui res­ser­vir un verre. « Mais j’ai des hypo­thèses. Plu­sieurs hypo­thèses. Et l’une d’elles implique quelqu’un que vous connais­sez peut-être. Quelqu’un de votre côté de l’Atlantique. »

Le cœur de Neville s’arrêta un instant.

« Qu’est-ce que vous vou­lez dire ? »

Beau­mont sou­rit — ce sou­rire de requin qui ne pré­sa­geait rien de bon.

« Je veux dire que l’homme à l’enveloppe, celui que vous avez vu sur la ter­rasse… je pense que c’était un Bri­tan­nique. Un de vos col­lègues. Quelqu’un de l’ambassade. »

*

Les mots mirent quelques secondes à atteindre le cer­veau de Neville. Un Bri­tan­nique. Un col­lègue. Quelqu’un de l’ambassade.

« C’est impos­sible, dit-il.

« Pour­quoi impossible ? »

« Parce que… » Il cher­cha ses mots. « Parce que ça n’a pas de sens. Pour­quoi un offi­cier bri­tan­nique don­ne­rait-il une enve­loppe à un indus­triel cubain ? Pourquoi… »

« Pour­quoi un offi­cier bri­tan­nique vou­drait-il la mort d’un indus­triel cubain ? » Beau­mont haus­sa les épaules. « Je ne sais pas. C’est ce que j’essaie de décou­vrir. Mais je sais une chose : Esté­vez avait des contacts avec votre ambas­sade. Des contacts régu­liers. Pas offi­ciels — per­sonne ne les enre­gis­trait — mais suf­fi­sam­ment fré­quents pour que ça se remarque. »

« Quel genre de contacts ? »

« Le genre qu’on ne met pas dans les rap­ports. Le genre qui se fait dans les coins sombres des bars, dans les chambres d’hôtel, dans les voi­tures garées sur le Malecón. » Beau­mont se pen­cha encore plus près, et Neville sen­tit l’odeur du bour­bon dans son haleine. « Esté­vez était un infor­ma­teur, Plun­kett. Il tra­vaillait pour quelqu’un. Et ce quelqu’un, j’en suis presque sûr, était britannique. »

Un infor­ma­teur. Esté­vez tra­vaillait pour le MI6.

Neville sen­tit le sol se déro­ber sous ses pieds. Si c’était vrai — si Esté­vez était vrai­ment un infor­ma­teur bri­tan­nique — alors tout chan­geait. L’enveloppe n’était plus un simple échange d’affaires. C’était une trans­mis­sion de ren­sei­gne­ments. Un paie­ment, peut-être, ou des ins­truc­tions. Et l’homme en gris n’était plus un incon­nu — c’était un offi­cier trai­tant. Un collègue.

Quelqu’un que Neville croi­sait peut-être dans les cou­loirs de l’ambassade.

« Vous avez des preuves ? » demanda-t-il.

« Pas encore. C’est pour ça que je vous parle. » Beau­mont vida son verre, fit signe au bar­man de lui en ser­vir un autre — le troi­sième. « Vous êtes là depuis quatre ans, Plun­kett. Vous connais­sez l’ambassade. Vous connais­sez les gens. Si quelqu’un là-bas avait un contact régu­lier avec un indus­triel cubain, vous l’auriez peut-être remarqué. »

Neville secoua la tête.

« Je ne remarque rien. Vous l’avez dit vous-même — je suis un meuble. »

« Les meubles voient beau­coup de choses. Ils sont là, dans les coins, et per­sonne ne fait atten­tion à eux. Per­sonne ne se méfie d’eux. » Beau­mont allu­ma une nou­velle ciga­rette. « Réflé­chis­sez, Plun­kett. Quelqu’un à l’ambassade qui sor­tait sou­vent. Qui avait des ren­dez-vous non offi­ciels. Qui par­lait espa­gnol cou­ram­ment, peut-être, ou qui connais­sait bien le milieu des affaires cubain. Quelqu’un qui… »

Il s’interrompit brus­que­ment. Son regard venait de se fixer sur quelque chose der­rière l’épaule de Neville — ou plu­tôt quelqu’un.

« Tiens, tiens, mur­mu­ra-t-il. Quand on parle du loup. »

Neville se retourna.

Gra­ham Greene tra­ver­sait le hall en direc­tion du bar.

*

Greene les rejoi­gnit comme s’il avait été invi­té — ce qui n’était pas le cas. Il tira une chaise, s’assit, fit signe à Don Bebo de lui ser­vir un whisky.

« Beau­mont, dit-il avec un hoche­ment de tête. Je ne savais pas que vous étiez à La Havane. »

« Greene. » Le sou­rire de Beau­mont s’était figé, trans­for­mé en quelque chose de plus pru­dent. « Je ne savais pas que vous connais­siez notre ami Plunkett. »

« Nous avons fait connais­sance il y a quelques jours. Au bar. Deux com­pa­triotes per­dus sous les tro­piques, vous savez ce que c’est. » Greene prit son whis­ky, but une gor­gée, gri­ma­ça. « Ce whis­ky est tou­jours aus­si mau­vais. Je ne sais pas pour­quoi je m’obstine à le commander. »

Neville regar­dait les deux hommes, essayant de com­prendre ce qui se pas­sait. Il y avait une ten­sion entre eux — quelque chose de non dit, une his­toire com­mune qu’il ne connais­sait pas.

« Vous vous connais­sez ? » demanda-t-il.

Greene et Beau­mont échan­gèrent un regard.

« On s’est croi­sés, dit Greene. Pen­dant la guerre. En Afrique, je crois. Ou peut-être au Por­tu­gal. Les sou­ve­nirs se mélangent, avec l’âge. »

« Sier­ra Leone, pré­ci­sa Beau­mont. 1942. Vous étiez en poste à Free­town. Moi, j’étais de pas­sage. On a bu quelques verres ensemble. »

« Ah oui. Sier­ra Leone. Les mous­tiques, la cha­leur, l’ennui. Je me sou­viens main­te­nant. » Greene allu­ma une ciga­rette, souf­fla la fumée vers le pla­fond. « Vous étiez déjà à l’agence, à l’époque ? Ou c’est venu après ? »

« Après, men­tit Beau­mont — et Neville sut que c’était un men­songe, même s’il ne savait pas com­ment il le savait. Je tra­vaillais pour le dépar­te­ment d’État. Un simple diplomate. »

« Bien sûr. Un simple diplo­mate. » Greene sou­rit de ce sou­rire fati­gué qui était sa marque de fabrique. « Et main­te­nant, vous êtes à La Havane. Quelle coïncidence. »

« Pas vrai­ment une coïn­ci­dence. Cuba est un pays inté­res­sant, en ce moment. Beau­coup de choses s’y passent. Beau­coup de choses qui inté­ressent mes employeurs. »

« Comme la mort de cer­tains industriels ? »

Le silence qui sui­vit fut lourd, char­gé de quelque chose que Neville ne com­pre­nait pas tout à fait. Beau­mont regar­dait Greene avec une expres­sion dif­fi­cile à déchif­frer — de la méfiance, peut-être, ou du res­pect, ou les deux à la fois.

« Vous êtes bien infor­mé, dit-il finalement.

« Je suis écri­vain. C’est mon métier d’être infor­mé. » Greene but une gor­gée de whis­ky. « Et puis, La Havane est une petite ville. Les rumeurs cir­culent vite. Sur­tout quand elles concernent des hommes riches qui meurent dans des cir­cons­tances suspectes. »

Beau­mont se leva brusquement.

« Je dois y aller. J’ai des ren­dez-vous. » Il posa un billet sur le comp­toir, plus que néces­saire pour payer ses bour­bons. « Plun­kett, réflé­chis­sez à ce que je vous ai dit. Si quelque chose vous revient — un nom, un visage, un détail — faites-le moi savoir. Je suis à l’hôtel Sevil­la. Chambre 412. »

Il fit un signe de tête à Greene — un signe qui n’avait rien d’amical — et s’éloigna vers le hall.

*

Neville et Greene res­tèrent silen­cieux un long moment après son départ. Puis Greene dit :

« Charles Beau­mont. Un homme dangereux. »

« Vous le connais­sez vraiment ? »

« Je connais sa répu­ta­tion. Et j’ai croi­sé son che­min une ou deux fois, dans une vie anté­rieure. » Greene écra­sa sa ciga­rette, en allu­ma une autre. « Il est à la CIA depuis le début — pas depuis le dépar­te­ment d’État, contrai­re­ment à ce qu’il pré­tend. C’était un pro­té­gé d’Allen Dulles. Un vrai croyant, comme on dit. Convain­cu que l’Amérique doit sau­ver le monde du com­mu­nisme, et prêt à faire n’importe quoi pour y arriver. »

« Il pense qu’Estévez a été tué par un Bri­tan­nique. Quelqu’un de l’ambassade. »

Greene hocha la tête lentement.

« C’est pos­sible. C’est même pro­bable, si Esté­vez était vrai­ment un infor­ma­teur du MI6. Les infor­ma­teurs qui deviennent gênants ont ten­dance à mou­rir. C’est une règle non écrite du métier. »

« Mais pour­quoi ? Pour­quoi Esté­vez serait-il deve­nu gênant ? »

« Je ne sais pas. Peut-être qu’il en savait trop. Peut-être qu’il mena­çait de par­ler. Peut-être qu’il avait chan­gé de camp — qu’il tra­vaillait pour quelqu’un d’autre en même temps que pour les Bri­tan­niques. » Greene but une gor­gée de whis­ky. « Ou peut-être que Beau­mont se trompe, et que l’assassin — s’il y a un assas­sin — n’a rien à voir avec l’ambassade britannique. »

Neville pen­sa à l’homme en gris. À ce visage qu’il n’avait pas vu, à cette sil­houette quel­conque qui avait dis­pa­ru dans les jar­dins. Était-ce quelqu’un qu’il connais­sait ? Quelqu’un qu’il croi­sait dans les cou­loirs de l’ambassade, à qui il disait bon­jour sans vrai­ment le voir ?

L’idée était vertigineuse.

« Qu’est-ce que je dois faire ? » demanda-t-il.

Greene le regar­da avec une expres­sion qui res­sem­blait à de la pitié — ou peut-être à de la compassion.

« Vous avez deux choix, Plun­kett. Le pre­mier, c’est de lais­ser tom­ber. De retour­ner à votre vie d’avant, à vos dai­qui­ris et à vos rap­ports vides. D’oublier Esté­vez, d’oublier l’enveloppe, d’oublier tout ce que vous avez appris. C’est le choix pru­dent. Le choix raisonnable. »

« Et le deuxième ? »

Greene sou­rit — ce sou­rire fati­gué, iro­nique, qui conte­nait toute la tris­tesse du monde.

« Le deuxième, c’est de conti­nuer. De cher­cher la véri­té, où qu’elle vous mène. De décou­vrir qui a tué Esté­vez, et pour­quoi. Mais je vous pré­viens : ce che­min-là est dan­ge­reux. Beau­mont a rai­son sur un point — les gens qui posent trop de ques­tions finissent par avoir des ennuis. Et les ennuis, à La Havane, peuvent être fatals. »

Neville regar­da son dai­qui­ri, qui avait tié­di pen­dant la conver­sa­tion. Il pen­sa à Mar­ta et à ses aver­tis­se­ments, à Connie et à sa peur, à Nata­sha et à son his­toire d’émigré. Il pen­sa à Ele­na, qui atten­dait peut-être sa visite au cin­quième étage. Et il pen­sa à lui-même — à l’homme qu’il avait été pen­dant quatre ans, et à l’homme qu’il pour­rait deve­nir s’il trou­vait le cou­rage de changer.

« Je conti­nue », dit-il.

Greene hocha la tête, comme s’il s’y était attendu.

« Alors soyez pru­dent, Plun­kett. Et méfiez-vous de Beau­mont. Il n’est pas votre ami. Il n’est l’ami de per­sonne. Il uti­lise les gens, et quand il n’en a plus besoin, il les jette. »

« Comme un espion, en somme. »

« Exac­te­ment comme un espion. » Greene leva son verre. « À la pru­dence, alors. Et à la survie. »

Neville leva le sien.

« À la sur­vie », répéta-t-il.

Mais il savait, en le disant, que la sur­vie n’était plus sa prio­ri­té. Quelque chose d’autre avait pris sa place — quelque chose qui res­sem­blait à un but, à une mis­sion, à une rai­son de vivre.

Pour la pre­mière fois de sa car­rière, Neville Plun­kett avait une enquête à mener. 

CHA­PITRE X

Jeu­di 21 novembre 1957

 

Ce soir-là, il y avait une fête au Nacional.

Pas une fête ordi­naire — une de ces soi­rées de gala que l’hôtel orga­ni­sait pour l’élite hava­naise, avec orchestre en tenue, cham­pagne fran­çais et robes de chez Dior. Le hall avait été trans­for­mé en jar­din enchan­té — guir­landes de fleurs, lan­ternes véni­tiennes, pal­miers en pot dis­po­sés comme des sen­ti­nelles — et les invi­tés arri­vaient par grappes, déver­sés par des Cadillac et des Lin­coln qui s’alignaient le long de l’allée circulaire.

Neville obser­vait depuis sa place habi­tuelle au bar, qui ce soir n’était pas vrai­ment sa place — la salle était bon­dée, et il avait dû se conten­ter d’un tabou­ret au bout du comp­toir, coin­cé entre un pilier et un Amé­ri­cain cor­pu­lent qui trans­pi­rait dans son smo­king. Il buvait son dai­qui­ri à petites gor­gées, regar­dant défi­ler les robes et les smo­kings, les bijoux et les sou­rires, tout ce luxe qui sem­blait appar­te­nir à un autre monde — un monde auquel il n’avait jamais appar­te­nu et n’appartiendrait jamais.

L’orchestre jouait dans la grande salle de bal, dont les portes ouvertes lais­saient fil­trer la musique — un mam­bo endia­blé qui fai­sait taper du pied les invi­tés les moins guin­dés. Neville recon­nut le son : c’était l’orchestre de Bebo Val­dés, le célèbre pia­niste qui jouait par­fois au Nacio­nal pour les grandes occa­sions. Il l’avait vu de loin, quel­que­fois, tra­ver­sant le hall avec ses musi­ciens, leurs ins­tru­ments dans des étuis fati­gués. Un homme grand, élé­gant, aux mains immenses qui sem­blaient faites pour le clavier.

Un homme qui, selon ce que Neville avait appris, voyait tout depuis son piano.

*

L’idée lui était venue la veille, après sa conver­sa­tion avec Beau­mont et Greene. Si l’homme en gris était vrai­ment quelqu’un de l’ambassade bri­tan­nique, quelqu’un qui venait régu­liè­re­ment au Nacio­nal, alors quelqu’un d’autre l’avait peut-être remar­qué. Pas les clients — les clients étaient trop occu­pés à être clients pour regar­der autour d’eux. Pas les ser­veurs — les ser­veurs regar­daient, mais ils ne par­laient pas. Mais les musiciens…

Les musi­ciens étaient dif­fé­rents. Ils étaient là, sur leur estrade, invi­sibles aux yeux des puis­sants qui les consi­dé­raient comme des meubles sonores. Ils jouaient, et pen­dant qu’ils jouaient, ils regar­daient. Ils voyaient les couples qui se for­maient et ceux qui se défai­saient, les enve­loppes qui pas­saient d’une main à l’autre, les conver­sa­tions mur­mu­rées dans les coins sombres. Ils voyaient tout, parce que per­sonne ne fai­sait atten­tion à eux.

Exac­te­ment comme Neville lui-même.

Il atten­dit la pause de l’orchestre — vers dix heures, quand les musi­ciens des­cen­dirent de l’estrade pour aller fumer une ciga­rette dans le jar­din. Puis il se leva, tra­ver­sa la foule des invi­tés, et sor­tit sur la terrasse.

*

Il trou­va Bebo Val­dés assis sur un banc de pierre, à l’écart des autres musi­ciens, une ciga­rette à la main. Dans la lumière des lan­ternes, son visage parais­sait fati­gué — fati­gué mais serein, avec cette séré­ni­té des hommes qui ont trou­vé leur place dans le monde et qui n’en demandent pas davantage.

« Mon­sieur Valdés ? »

Le pia­niste leva les yeux. Son regard était vif, curieux, sans méfiance.

« Oui ? »

« Je m’appelle Plun­kett. Neville Plun­kett. Je suis un résident de l’hôtel. Je vou­lais vous dire… » Il cher­cha ses mots. Qu’allait-il dire ? Qu’il admi­rait sa musique ? C’était vrai, mais ce n’était pas pour ça qu’il était là. « Je vou­lais vous par­ler d’un homme. Un homme que vous avez peut-être vu. »

Bebo Val­dés tira une bouf­fée de sa ciga­rette, souf­fla la fumée vers les étoiles.

« Je vois beau­coup d’hommes, señor Plun­kett. C’est le pro­blème avec ce métier — on voit trop de choses. On entend trop de choses. Et on apprend à oublier ce qu’on a vu et entendu. »

« Celui-là, vous ne l’avez peut-être pas oublié. Il était avec Rei­nal­do Esté­vez, le soir avant sa mort. Sur cette ter­rasse. » Neville fit un geste vers l’endroit où il avait vu l’échange, une semaine plus tôt. « Ils ont échan­gé quelque chose. Une enveloppe. »

Bebo Val­dés res­ta silen­cieux un long moment. Sa ciga­rette se consu­mait len­te­ment entre ses doigts, le bout incan­des­cent pul­sant comme un cœur minuscule.

« Vous posez des ques­tions dan­ge­reuses, señor Plunkett. »

« C’est ce que tout le monde me dit. »

« Parce que c’est vrai. » Le pia­niste écra­sa sa ciga­rette sous son talon, avec un geste qui avait quelque chose de défi­ni­tif. « Don Rei­nal­do était un homme bien. Je le connais­sais depuis des années. Il venait m’écouter jouer, par­fois, quand il avait besoin de s’évader. Il aimait le jazz — le vrai jazz, pas celui qu’on joue pour les tou­ristes. Il me deman­dait de jouer du Monk, du Par­ker, des choses que per­sonne d’autre ne demandait. »

« Vous l’avez vu, ce soir-là ? Le soir avant sa mort ? »

Bebo hocha la tête lentement.

« Je l’ai vu. Il était ner­veux — plus ner­veux que d’habitude. Il regar­dait autour de lui, comme s’il atten­dait quelqu’un. Et puis l’homme est arrivé. »

Le cœur de Neville s’accéléra.

« L’homme à l’enveloppe ? »

« Oui. Ils se sont assis à une table, dans le coin là-bas, à moi­tié cachés par les pal­miers. J’étais sur l’estrade, je jouais un bolé­ro. Per­sonne ne fai­sait atten­tion à moi. Mais moi, je fai­sais atten­tion à eux. »

« Vous avez vu son visage ? L’homme à l’enveloppe ? »

Bebo hési­ta. Quelque chose pas­sa dans ses yeux — de la peur, peut-être, ou de la pru­dence. Les deux, probablement.

« Je l’ai vu, dit-il finalement.

« Vous pou­vez le décrire ? »

Le pia­niste se leva, épous­se­ta son pan­ta­lon. Il était plus grand que Neville ne l’avait ima­gi­né — un mètre quatre-vingt-cinq, peut-être davan­tage — et ses mains, main­te­nant qu’il les voyait de près, étaient vrai­ment immenses, avec des doigts longs et fins qui sem­blaient capables de cou­vrir deux octaves d’un seul geste.

« Venez, dit-il. Pas ici. Trop de monde. »

Il s’éloigna vers le fond du jar­din, là où les lan­ternes ne par­ve­naient plus et où l’obscurité offrait une inti­mi­té rela­tive. Neville le sui­vit, le cœur battant.

*

Ils s’arrêtèrent près d’un vieux ficus dont les racines aériennes for­maient une sorte de rideau végé­tal. Au loin, la musique de l’orchestre — un autre pia­niste avait pris le relais — par­ve­nait assour­die, mêlée aux rires et aux conver­sa­tions de la fête.

« L’homme que j’ai vu, dit Bebo à voix basse, n’était pas cubain. Ça, j’en suis sûr. Il n’avait pas l’attitude d’un Cubain — trop raide, trop contrô­lé. Un Euro­péen, pro­ba­ble­ment. Ou un Amé­ri­cain, mais j’en doute. Les Amé­ri­cains sont dif­fé­rents. Ils prennent plus de place, vous com­pre­nez ? Ils parlent plus fort, ils bougent plus. Cet homme était… » Il cher­cha le mot. « Effa­cé. Comme s’il vou­lait dis­pa­raître dans le décor. »

« Un Britannique ? »

Bebo haus­sa les épaules.

« Peut-être. Je ne suis pas expert en natio­na­li­tés. Mais il avait quelque chose de bri­tan­nique, oui. Cette façon de se tenir, comme s’il avait un para­pluie invi­sible dans le dos. »

Neville faillit sou­rire mal­gré lui. C’était une des­crip­tion par­faite de la pos­ture bri­tan­nique — cette rai­deur qui n’était pas de l’arrogance, mais sim­ple­ment l’habitude de siècles de bonne éducation.

« Et son visage ? »

« Ordi­naire. C’est ce qui m’a frap­pé. Un visage sans traits par­ti­cu­liers — pas beau, pas laid, pas jeune, pas vieux. Le genre de visage qu’on oublie aus­si­tôt après l’avoir vu. » Bebo s’interrompit, réflé­chit. « Mais il y avait une chose. Une chose que je n’ai pas oubliée. »

« Quoi ? »

« Ses yeux. Quand il a don­né l’enveloppe à Don Rei­nal­do, j’ai vu ses yeux. Ils étaient… froids. Pas méchants — froids. Comme s’il n’y avait per­sonne der­rière. Comme s’il fai­sait quelque chose qu’il avait fait mille fois, et que ça ne signi­fiait plus rien pour lui. »

Neville pen­sa à ce que Beau­mont avait dit — que l’homme à l’enveloppe était peut-être un offi­cier bri­tan­nique, un col­lègue. Quelqu’un qui fai­sait ce tra­vail depuis assez long­temps pour que ça ne signi­fie plus rien. Quelqu’un dont les yeux étaient deve­nus froids à force de voir trop de choses, de faire trop de choses.

Quelqu’un comme lui-même aurait pu deve­nir, s’il avait été meilleur dans son métier.

« Vous l’avez revu depuis ? » demanda-t-il.

« Non. Pas depuis ce soir-là. Mais… » Bebo hési­ta de nou­veau. « J’ai enten­du quelque chose. Il y a deux jours. J’étais au Tro­pi­ca­na — je joue là-bas aus­si, par­fois, quand ils ont besoin d’un rem­pla­çant. Et j’ai enten­du deux hommes par­ler. Des Amé­ri­cains. Ils par­laient d’Estévez, de sa mort. Et l’un d’eux a dit quelque chose d’étrange. »

« Quoi ? »

« Il a dit : Le limey a fait du bon tra­vail. Et l’autre a ri. »

Le limey. L’argot amé­ri­cain pour dési­gner un Britannique.

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine. Les Amé­ri­cains savaient. Ils savaient qu’un Bri­tan­nique était impli­qué dans la mort d’Estévez. Beau­mont ne lui avait pas tout dit — il avait des infor­ma­tions qu’il gar­dait pour lui.

« Ces hommes, dit-il, vous les avez reconnus ? »

Bebo secoua la tête.

« Des visages ordi­naires. Des cos­tumes ordi­naires. Le genre d’hommes qu’on voit par­tout à La Havane — des hommes d’affaires, des diplo­mates, des espions. Com­ment les dis­tin­guer ? Ils se res­semblent tous. »

C’était vrai. Dans ce monde d’ombres, tout le monde se res­sem­blait. Tout le monde por­tait le même masque.

« Mer­ci, dit Neville. Pour ce que vous m’avez dit. Je sais que ce n’était pas facile. »

Bebo le regar­da lon­gue­ment, ses yeux sombres scru­tant son visage comme s’il cher­chait à y lire quelque chose.

« Vous êtes un homme étrange, señor Plun­kett. Vous posez des ques­tions aux­quelles per­sonne ne veut répondre. Vous cher­chez des véri­tés que per­sonne ne veut trou­ver. » Il sor­tit une nou­velle ciga­rette, l’alluma. « Pourquoi ? »

C’était une bonne ques­tion. La meilleure ques­tion, peut-être. Pour­quoi fai­sait-il tout cela ? Pour­quoi ris­quait-il sa sécu­ri­té, sa car­rière — sa vie, peut-être — pour décou­vrir la véri­té sur un homme qu’il n’avait jamais connu ?

« Je ne sais pas, dit-il hon­nê­te­ment. Peut-être parce que j’ai pas­sé ma vie à ne rien faire, et que j’en ai assez. Peut-être parce que j’ai vu quelque chose que je n’aurais pas dû voir, et que je ne peux pas l’oublier. Ou peut-être… » Il s’interrompit, cher­cha les mots justes. « Peut-être parce que c’est la seule chose qui me donne l’impression d’être vivant. »

Bebo hocha la tête, comme s’il comprenait.

« La musique, pour moi, c’est pareil. C’est la seule chose qui me donne l’impression d’être vivant. Le reste — l’argent, les femmes, la poli­tique, tout ça — c’est du bruit. De la dis­trac­tion. Mais la musique… » Il fit un geste vers la salle de bal, d’où par­ve­naient les notes d’un cha-cha-cha. « La musique, c’est la véri­té. La seule véri­té qui compte. »

Ils res­tèrent silen­cieux un moment, écou­tant la musique au loin. Puis Bebo dit :

« Je dois y retour­ner. La pause est finie. Mais avant de par­tir… » Il fouilla dans sa poche, en sor­tit un mor­ceau de papier plié. « Tenez. Quelqu’un m’a deman­dé de vous don­ner ça. »

Neville prit le papier, surpris.

« Qui ? »

« Une femme. Elle est venue me voir tout à l’heure, avant le début de la soi­rée. Elle a dit que vous comprendriez. »

Et avant que Neville puisse poser d’autres ques­tions, le pia­niste s’éloigna vers la salle de bal, sa sil­houette haute dis­pa­rais­sant dans la lumière dorée des lanternes.

*

Neville déplia le papier. À la lumière d’une lan­terne voi­sine, il lut les mots tra­cés d’une écri­ture fine, élégante :

Demain, 15 heures. Suite 508. Venez seul.

E.

Ele­na.

Il ran­gea le papier dans sa poche et res­ta un long moment immo­bile, regar­dant la fête sans la voir. La musique jouait, les gens dan­saient, le cham­pagne cou­lait — et quelque part dans cette ville, un homme était mort parce qu’il savait quelque chose qu’il n’aurait pas dû savoir.

Un Bri­tan­nique avait fait du bon travail.

Neville pen­sa à l’ambassade, aux cou­loirs qu’il tra­ver­sait chaque jour, aux visages qu’il croi­sait sans vrai­ment les voir. L’un de ces visages appar­te­nait à un assas­sin. L’un de ces col­lègues qu’il saluait d’un hoche­ment de tête avait remis une enve­loppe à Esté­vez, puis l’avait tué — ou fait tuer.

L’idée était ver­ti­gi­neuse. Et terrifiante.

Et pour la pre­mière fois, Neville com­prit qu’il était vrai­ment en dan­ger. Pas un dan­ger abs­trait, théo­rique — un dan­ger réel, immé­diat. Si l’assassin appre­nait qu’il posait des ques­tions, si quelqu’un lui rap­por­tait ce qu’il disait et à qui il parlait…

Mais il était trop tard pour recu­ler. Il avait com­men­cé quelque chose, et il devait aller jusqu’au bout.

Demain, quinze heures. Suite 508.

Il sau­rait peut-être enfin ce que conte­nait l’enveloppe. 

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Un espion de trop — Cha­pitres 11 à 15 — Epilogue

Un espion de trop — Cha­pitres 1 à 5

Un espion de trop

Un espion de trop

Cha­pitres 1 à 5

Hotel Nacio­nal de Cuba

La Havane, novembre 1957

CHA­PITRE PREMIER

Mar­di 12 novembre 1957

Neville Plun­kett occu­pait tou­jours la même place au bar du Nacio­nal — la der­nière à gauche, celle qui don­nait sur les jar­dins et per­met­tait d’observer le va-et-vient du hall sans en avoir l’air. C’était une place de guet­teur, aurait-on pu dire, si Neville Plun­kett avait été le genre d’homme à guet­ter quoi que ce soit. Mais il ne guet­tait rien. Il regar­dait, sim­ple­ment, comme on regarde la pluie tom­ber ou les nuages pas­ser, sans attendre que la pluie cesse ni que les nuages prennent une forme particulière.

Le bar­man — un mulâtre d’une soixan­taine d’années qui s’appelait Euse­bio et que tout le monde appe­lait Don Bebo, sans rap­port aucun avec le célèbre pia­niste — posa devant lui son pre­mier dai­qui­ri de la soi­rée avec ce geste lent et céré­mo­nieux qu’il réser­vait aux habi­tués. Le verre était givré, la sur­face du cock­tail par­fai­te­ment lisse, la feuille de menthe incli­née à l’angle exact qui témoi­gnait du res­pect qu’on por­tait au client. Neville hocha la tête en guise de remer­cie­ment, ce qui était leur mode de com­mu­ni­ca­tion depuis quatre ans — un hoche­ment de tête pour la com­mande, un autre pour le ser­vice, un troi­sième pour l’addition. Ils n’avaient jamais échan­gé plus de dix mots d’affilée, et ces mots avaient tou­jours concer­né le temps qu’il fai­sait ou la qua­li­té du rhum.

Dehors, le soleil décli­nait sur le Malecón. La lumière de novembre à La Havane avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière que Neville n’avait jamais su décrire dans ses rap­ports — une dorure un peu rousse, mélan­co­lique, qui fai­sait paraître les choses plus belles qu’elles n’étaient et les gens plus tristes qu’ils ne le savaient. Les pal­miers des jar­dins pro­je­taient leurs ombres allon­gées sur les pelouses impec­cables, et l’on enten­dait au loin le res­sac de la mer contre les rochers de la Pun­ta, ce bruit sourd et régu­lier qui était comme le pouls de la ville.

Neville but une gor­gée de son dai­qui­ri. Le rhum était excellent — Bacardí, évi­dem­ment, il n’y avait que du Bacardí au Nacio­nal — et le citron vert avait exac­te­ment le degré d’acidité qu’il fal­lait pour faire oublier qu’on buvait de l’alcool à cinq heures de l’après-midi, seul, dans un pays qui n’était pas le sien. Il posa le verre, sor­tit de la poche inté­rieure de sa veste un car­net relié de cuir fati­gué, et entre­prit de ne rien y écrire.

C’était un rituel. Le car­net était cen­sé conte­nir ses obser­va­tions, ses notes de ter­rain, les infor­ma­tions gla­nées au fil des jours qui jus­ti­fiaient sa pré­sence à La Havane et son salaire de fonc­tion­naire de Sa Majes­té. En réa­li­té, il conte­nait sur­tout des listes de courses, des adresses de res­tau­rants qu’il n’avait jamais visi­tés, et un poème inache­vé sur la cou­leur de la mer des Caraïbes qu’il avait com­men­cé trois ans plus tôt et qu’il ne fini­rait jamais. Les dix-sept der­nières pages étaient vierges.

*

Le bar se rem­plis­sait len­te­ment. À cette heure-ci, les pre­miers clients arri­vaient — hommes d’affaires amé­ri­cains en cos­tume de lin, Cubains de la bonne socié­té en guaya­be­ra, quelques femmes dont il valait mieux ne pas deman­der la pro­fes­sion, tou­ristes éga­rés qui pre­naient des pho­to­gra­phies du pla­fond à cais­sons et des lustres en cris­tal de Bohême. Neville les obser­vait du coin de l’œil, clas­sant machi­na­le­ment cha­cun dans une caté­go­rie, non pas parce que c’était utile, mais parce que c’était ce qu’on lui avait appris à faire, il y a long­temps, dans une autre vie, quand il croyait encore que son métier avait un sens.

L’homme au cos­tume de seer­su­cker, par exemple, était très pro­ba­ble­ment dans l’import-export — il avait cette façon de regar­der autour de lui comme s’il éva­luait le prix de chaque objet, cette assu­rance légè­re­ment vul­gaire des gens qui font de l’argent sans vrai­ment savoir com­ment. La femme en robe verte, celle qui siro­tait un moji­to près de la fenêtre, était soit l’épouse d’un diplo­mate, soit la maî­tresse d’un indus­triel — dif­fi­cile de tran­cher sans l’entendre par­ler. Le groupe de trois Mexi­cains qui venait de s’installer dans les fau­teuils de cuir, près de la che­mi­née qu’on n’allumait jamais, était sans doute en voyage d’affaires, à en juger par les ser­viettes qu’ils avaient posées sur la table basse.

Neville but une autre gor­gée. Ces obser­va­tions ne ser­vaient à rien. Il le savait. Elles ne fini­raient dans aucun rap­port, n’alimenteraient aucun dos­sier, ne condui­raient à aucune action. C’était de l’espionnage en chambre, de l’espionnage de bar, de l’espionnage pour per­sonne — une acti­vi­té aus­si vaine que de comp­ter les feuilles des pal­miers ou de chro­no­mé­trer le pas­sage des nuages.

Et pour­tant, il conti­nuait. Par habi­tude, par ennui, par ce reste de conscience pro­fes­sion­nelle qui sur­vit même quand on a ces­sé de croire en son uti­li­té. Ou peut-être sim­ple­ment parce que obser­ver les gens était la seule chose qu’il savait faire, la seule com­pé­tence qui lui res­tait après vingt ans de car­rière dans les ser­vices de Sa Majes­té — vingt ans à regar­der sans jamais agir, à noter sans jamais com­prendre, à trans­mettre sans jamais savoir si quelqu’un, quelque part, lisait ce qu’il transmettait.

*

« Excu­sez-moi, vous êtes bien Gerald Whitmore ? »

Neville leva les yeux. Un Amé­ri­cain se tenait devant lui — la cin­quan­taine, cor­pu­lent, le visage rou­gi par le soleil ou par le bour­bon, che­mise hawaïenne sous un bla­zer bleu marine qui sem­blait avoir été taillé pour un homme plus mince. Il sou­riait de ce sou­rire amé­ri­cain, large et sans arrière-pen­sée, qui met­tait tou­jours Neville légè­re­ment mal à l’aise.

« Je crains que non, répon­dit Neville. Mon nom est Plunkett. »

L’Américain fron­ça les sour­cils, consul­ta un papier qu’il tenait à la main, regar­da de nou­veau Neville, puis le papier, puis Neville.

« Vous êtes sûr ? On m’a dit que Gerald Whit­more serait au bar du Nacio­nal à cinq heures, cos­tume gris, l’air bri­tan­nique. Vous avez l’air britannique. »

« C’est pos­sible, admit Neville. Je suis bri­tan­nique. Mais je ne suis pas Gerald Whit­more. Et mon cos­tume est beige. »

L’Américain regar­da le cos­tume. Il était effec­ti­ve­ment beige, ou du moins l’avait été avant que trois ans de cli­mat tro­pi­cal et un pres­sing approxi­ma­tif ne lui donnent cette teinte indé­fi­nis­sable qui hési­tait entre le sable mouillé et le café au lait. L’Américain sem­bla consi­dé­rer que la nuance était négligeable.

« Écou­tez, dit-il en s’asseyant sur le tabou­ret voi­sin sans y avoir été invi­té, peut-être que vous connais­sez Gerald Whit­more ? Il est dans la canne à sucre. Moi aus­si. Hen­der­son, Bob Hen­der­son, de la Hen­der­son Sugar Com­pa­ny, Tam­pa, Flo­ride. On devait dis­cu­ter d’un contrat. Trois mille tonnes de sucre brut, livrai­son jan­vier, prix à négo­cier. Vous êtes dans la canne à sucre ? »

« Non, dit Neville. Je suis dans les machines textiles. »

« Machines tex­tiles ? » Bob Hen­der­son pro­non­ça ces mots comme s’il n’avait jamais enten­du par­ler d’une telle indus­trie. « Il y a un mar­ché pour ça, ici ? »

« Très limi­té », admit Neville.

C’était la véri­té. La Doring­ton & Sons Ltd., dont il était cen­sé être le repré­sen­tant pour les Caraïbes, n’avait pas ven­du une seule machine à Cuba depuis 1954. Elle n’avait d’ailleurs pas ven­du grand-chose nulle part, étant une socié­té fic­tive créée par le MI6 pour four­nir une cou­ver­ture aux agents en poste dans la région. Neville igno­rait si la Doring­ton & Sons avait jamais exis­té autre­ment que sur le papier, et il avait ces­sé de se poser la ques­tion depuis longtemps.

Bob Hen­der­son, cepen­dant, ne sem­blait pas décou­ra­gé par l’étroitesse du mar­ché des machines tex­tiles. Il fit signe à Don Bebo de lui ser­vir un bour­bon — « avec des gla­çons, beau­coup de gla­çons, il fait une cha­leur de dam­nés dans ce pays » — et entre­prit d’expliquer à Neville les sub­ti­li­tés du com­merce du sucre. Le cours mon­dial, les quo­tas amé­ri­cains, la poli­tique de Batis­ta, la concur­rence des pro­duc­teurs phi­lip­pins, les pers­pec­tives pour la récolte de 1958 — tout y pas­sa, dans un flot inin­ter­rom­pu de paroles que Neville écou­ta avec cette expres­sion de poli­tesse atten­tive qu’il avait per­fec­tion­née au fil des années et qui ne signi­fiait abso­lu­ment rien.

Il aurait pu inter­rompre Hen­der­son. Il aurait pu lui dire qu’il n’était pas Gerald Whit­more, qu’il ne connais­sait pas Gerald Whit­more, qu’il ne savait rien du sucre et ne sou­hai­tait rien en savoir. Mais quelque chose l’en empê­chait — la poli­tesse, peut-être, ou la lâche­té, ou sim­ple­ment cette pas­si­vi­té qui était deve­nue sa seconde nature. Il était plus facile de lais­ser Hen­der­son par­ler que de l’interrompre, plus facile de hocher la tête aux moments appro­priés que d’avouer qu’il n’écoutait pas, plus facile de com­man­der un deuxième dai­qui­ri et de regar­der le soleil dis­pa­raître der­rière les pal­miers que de faire quoi que ce soit qui res­sem­blât à une décision.

Dix minutes pas­sèrent ain­si, ou peut-être quinze. Hen­der­son par­lait tou­jours. Le bar s’était rem­pli davan­tage — un groupe de musi­ciens tra­ver­sa le hall en direc­tion de la salle de bal, por­tant leurs ins­tru­ments dans des étuis fati­gués ; une femme en robe de soi­rée écla­ta d’un rire trop aigu près de l’entrée ; quelque part, un télé­phone son­na et per­sonne ne répondit.

Puis, sou­dain, Hen­der­son s’interrompit.

« Dites donc, dit-il en plis­sant les yeux, vous êtes sûr que vous n’êtes pas Gerald Whit­more ? Parce que Gerald Whit­more a une mous­tache, et vous… » Il s’interrompit, exa­mi­na le visage de Neville avec une atten­tion nou­velle. « Vous n’avez pas de moustache. »

« En effet », dit Neville.

Hen­der­son se leva brus­que­ment, comme si Neville l’avait per­son­nel­le­ment offen­sé en n’ayant pas de moustache.

« Dans ce cas, je vous prie de m’excuser. J’ai dû me trom­per de per­sonne. Ravi de vous avoir ren­con­tré, monsieur… »

« Plun­kett. »

« Plun­kett, c’est ça. Bonne soirée. »

Et il s’éloigna vers l’autre bout du bar, où un homme en cos­tume gris — véri­ta­ble­ment gris, celui-là — venait d’apparaître, arbo­rant une mous­tache par­fai­te­ment visible.

Neville regar­da Hen­der­son s’éloigner, puis regar­da son dai­qui­ri, puis regar­da de nou­veau Hen­der­son qui ser­rait main­te­nant la main de l’homme à mous­tache avec une effu­sion tout amé­ri­caine. Il aurait dû se sen­tir sou­la­gé — la conver­sa­tion avait été ennuyeuse, Hen­der­son était ennuyeux, le sucre était ennuyeux. Mais il ne res­sen­tait rien de par­ti­cu­lier, sinon cette vague mélan­co­lie qui était deve­nue son état nor­mal, cette conscience dif­fuse d’être un homme à qui per­sonne ne par­lait volon­tai­re­ment, pas même par erreur.

*

La nuit tom­bait. Les lustres du Nacio­nal s’allumèrent un à un, pro­je­tant sur les murs leurs reflets dorés, et l’orchestre com­men­ça à jouer dans la salle de bal — un bolé­ro lan­gou­reux dont les pre­mières mesures par­ve­naient jusqu’au bar, assour­dies par l’épaisseur des murs. Neville com­man­da son troi­sième dai­qui­ri, ce qui était contraire à ses habi­tudes — il s’en tenait géné­ra­le­ment à deux, par sou­ci d’économie autant que de digni­té — mais quelque chose dans l’air de cette soi­rée l’incitait à la transgression.

Peut-être était-ce la lumière, cette lumière de novembre qui don­nait aux choses une inten­si­té inha­bi­tuelle. Peut-être était-ce Hen­der­son et sa méprise absurde, qui lui avait rap­pe­lé à quel point il était trans­pa­rent, inter­chan­geable, oubliable. Peut-être était-ce sim­ple­ment la fatigue d’être soi-même, cette fatigue qu’il traî­nait depuis si long­temps qu’il ne savait plus s’il avait jamais été autre chose que fatigué.

Il but son dai­qui­ri len­te­ment, regar­dant la ter­rasse par la fenêtre. Les tables étaient presque toutes occu­pées main­te­nant — couples élé­gants, hommes d’affaires en conci­lia­bule, quelques soli­taires comme lui qui pré­fé­raient l’air du soir à la cli­ma­ti­sa­tion du bar. Les ser­veurs cir­cu­laient entre les tables avec cette grâce silen­cieuse qui était la marque des grands hôtels, appor­tant des cock­tails aux cou­leurs vives, des cen­driers propres, des amuse-bouches que per­sonne ne mangeait.

C’est alors qu’il le vit.

Pas grand-chose, en réa­li­té. Un mou­ve­ment, dans la pénombre, au fond de la ter­rasse, là où les pal­miers pro­je­taient leurs ombres les plus denses. Deux hommes assis à une table légè­re­ment en retrait, à demi dis­si­mu­lés par le feuillage. L’un était cubain — Neville en était presque sûr, quelque chose dans la façon de se tenir, dans l’élégance un peu raide du cos­tume blanc. L’autre… l’autre était plus dif­fi­cile à dis­tin­guer. Un cos­tume gris, ou peut-être beige, une sil­houette quelconque.

Ils par­laient, pen­chés l’un vers l’autre, avec cette inti­mi­té des conver­sa­tions qu’on ne veut pas être enten­du. Et puis, très vite, presque imper­cep­ti­ble­ment, l’homme au cos­tume gris glis­sa quelque chose sur la table — une enve­loppe, sem­bla-t-il à Neville, blanche, de for­mat ordi­naire — et le Cubain la prit, la fit dis­pa­raître dans la poche inté­rieure de sa veste, d’un geste si fluide qu’on aurait pu croire qu’il n’y avait jamais eu d’enveloppe.

Neville détour­na les yeux. Ce n’était rien. Une tran­sac­tion d’affaires, pro­ba­ble­ment. Un paie­ment, un pot-de-vin, un arran­ge­ment quel­conque — il s’en pas­sait des dizaines chaque soir au Nacio­nal, c’était ain­si que fonc­tion­nait La Havane, c’était ain­si que fonc­tion­nait le monde. Il n’y avait aucune rai­son de s’y inté­res­ser, aucune rai­son de noter quoi que ce soit dans le car­net qu’il n’avait pas ouvert depuis une heure, aucune rai­son de faire autre chose que de finir son dai­qui­ri et de ren­trer dans sa chambre.

Et pour­tant, quelque chose — la curio­si­té, peut-être, ou cet ins­tinct pro­fes­sion­nel qui refu­sait de mou­rir com­plè­te­ment — le pous­sa à regar­der de nouveau.

Les deux hommes se levaient. Le Cubain en cos­tume blanc — grand, la cin­quan­taine dis­tin­guée, che­veux gris impec­ca­ble­ment coif­fés — tra­ver­sait la ter­rasse en direc­tion du hall, d’une démarche assu­rée de pro­prié­taire ter­rien ou de ministre. L’autre res­tait un ins­tant immo­bile, comme s’il atten­dait que le pre­mier ait dis­pa­ru, puis se levait à son tour et par­tait dans la direc­tion oppo­sée, vers les jardins.

Neville essaya de dis­tin­guer ses traits, mais la dis­tance était trop grande, la lumière trop faible. Un homme de taille moyenne, ni jeune ni vieux, ni gros ni mince. Un homme sans qua­li­tés appa­rentes, un homme qu’on oublie­rait aus­si­tôt après l’avoir vu.

Un homme comme lui, en somme.

Neville ter­mi­na son dai­qui­ri, paya l’addition d’un hoche­ment de tête à Don Bebo, et quit­ta le bar. Dans le hall, il croi­sa le Cubain en cos­tume blanc qui atten­dait l’ascenseur, le visage impas­sible, les mains croi­sées devant lui. Leurs regards se croi­sèrent une frac­tion de seconde — le regard vide de deux incon­nus qui ne se rever­ront jamais — puis l’ascenseur arri­va, le Cubain y mon­ta, les portes se refermèrent.

Neville prit l’escalier, comme il le fai­sait tou­jours. Sa chambre était au troi­sième étage, une chambre modeste avec vue sur le par­king, qu’il payait en par­tie de sa poche parce que son allo­ca­tion ne cou­vrait que la moi­tié du tarif. Il aurait pu loger ailleurs, dans une pen­sion moins chère, plus adap­tée à ses moyens. Mais il y avait quelque chose dans la splen­deur fati­guée du Nacio­nal qui lui conve­nait, quelque chose qui res­sem­blait à sa propre vie — un éclat ancien, une res­pec­ta­bi­li­té en déclin, une beau­té qui n’existait plus que par la force de l’habitude.

Dans sa chambre, il ôta sa veste, dénoua sa cra­vate, s’assit sur le bord du lit. Par la fenêtre, il aper­ce­vait les lumières de La Havane qui s’allumaient une à une, comme des étoiles tom­bées au mau­vais endroit. La musique du bar lui par­ve­nait encore, assour­die, mêlée aux bruits de la ville — klaxons, rires, cris des mar­chands ambu­lants, ce mur­mure inces­sant qui était la voix de La Havane.

Il pen­sa à l’homme en cos­tume blanc, à l’enveloppe qui avait chan­gé de mains, à l’homme en gris qui avait dis­pa­ru dans les jar­dins. Il n’y pen­sa pas long­temps. Ce n’était rien, après tout. Une tran­sac­tion par­mi d’autres, un moment par­mi d’autres, une soi­rée par­mi d’autres.

Il ne savait pas encore que l’homme en cos­tume blanc s’appelait Rei­nal­do Esté­vez Morales, qu’il était l’un des indus­triels les plus riches de Cuba, et qu’il serait mort avant le lever du soleil.

Il ne savait pas encore que cette enve­loppe, qu’il avait vue pas­ser d’une main à l’autre dans la pénombre de la ter­rasse, conte­nait quelque chose qui valait bien plus que de l’argent — quelque chose pour quoi des hommes étaient prêts à tuer, et d’autres à mourir.

Il ne savait pas encore que sa vie, cette vie morne et sans évé­ne­ments qu’il traî­nait depuis si long­temps, était sur le point de basculer.

Pour l’instant, Neville Plun­kett ne savait rien du tout. Il se désha­billa, se cou­cha, et s’endormit du som­meil sans rêves des hommes qui n’attendent plus rien.

Dehors, la nuit de La Havane conti­nuait sans lui. 

CHA­PITRE II

Mer­cre­di 13 novembre 1957 

Le Dia­rio de la Mari­na arri­va avec le café, comme chaque matin, posé sur le pla­teau d’argent que le gar­çon d’étage dépo­sait devant la porte de Neville à sept heures pré­cises. C’était l’un des petits luxes du Nacio­nal que Neville s’accordait — le petit déjeu­ner en chambre, ser­vi avec une ponc­tua­li­té toute bri­tan­nique dans un pays où la ponc­tua­li­té n’existait pas. Le café était trop fort, les œufs trop gras, le toast accep­table. Neville avait ces­sé de s’en plaindre depuis longtemps.

Il ouvrit le jour­nal en bâillant. Les nou­velles étaient ce qu’elles étaient tou­jours — des décla­ra­tions offi­cielles sur la pros­pé­ri­té de la nation, des pho­to­gra­phies de Batis­ta inau­gu­rant une école ou ser­rant des mains, des publi­ci­tés pour des auto­mo­biles amé­ri­caines et des réfri­gé­ra­teurs Gene­ral Elec­tric. Dans les pages inté­rieures, si l’on savait lire entre les lignes, on devi­nait autre chose — des « inci­dents » dans l’Oriente, des « troubles » à l’université, des « arres­ta­tions pré­ven­tives » dont on ne pré­ci­sait jamais le nombre ni les motifs. Mais il fal­lait savoir lire entre les lignes, et Neville, ce matin-là, n’en avait pas l’énergie.

Il tour­na les pages dis­trai­te­ment, cher­chant la rubrique spor­tive — il sui­vait vague­ment le base­ball cubain, sans pas­sion, par dés­œu­vre­ment — quand son regard s’arrêta sur un entre­fi­let en bas de la page cinq.

DÉCÈS DE L’INDUSTRIEL REI­NAL­DO ESTÉ­VEZ MORALES

Le monde des affaires cubain est en deuil. Don Rei­nal­do Esté­vez Morales, 54 ans, pro­prié­taire des sucre­ries Esté­vez et membre émi­nent de la Chambre de Com­merce de La Havane, est décé­dé dans la nuit de mar­di à mer­cre­di des suites d’un infarc­tus aigu du myo­carde. Selon les pre­mières infor­ma­tions, Don Rei­nal­do aurait été vic­time d’un malaise dans sa suite de l’Hotel Nacio­nal de Cuba, où il séjour­nait depuis plu­sieurs jours. Les secours, aler­tés par le per­son­nel de l’établissement, n’ont pu que consta­ter le décès. Don Rei­nal­do laisse une fille unique, Doña Ele­na Esté­vez de Vil­la­verde, épouse du diplomate…

Neville repo­sa le journal.

Esté­vez. L’homme au cos­tume blanc. L’homme qui avait reçu l’enveloppe, hier soir, sur la ter­rasse. L’homme qu’il avait croi­sé dans le hall, devant l’ascenseur, et qui l’avait regar­dé sans le voir.

Mort.

Il reprit le jour­nal, relut l’article. Infarc­tus aigu du myo­carde. Crise car­diaque. Rien de sus­pect, rien d’inhabituel — les hommes de cin­quante-quatre ans mou­raient de crises car­diaques tous les jours, c’était dans l’ordre des choses, sur­tout les hommes riches, les hommes stres­sés, les hommes qui man­geaient trop et buvaient trop et por­taient le poids de leurs affaires sur leurs épaules.

Et pour­tant.

Neville se leva, s’approcha de la fenêtre. Le soleil se levait sur La Havane, dorant les toits et les pal­miers, chas­sant les ombres de la nuit. En bas, dans les jar­dins du Nacio­nal, un jar­di­nier ratis­sait les allées avec des gestes lents, métho­diques. Tout était nor­mal. Tout était comme d’habitude.

Et pour­tant.

L’enveloppe. Le geste fur­tif. La façon dont l’homme en gris avait atten­du qu’Estévez dis­pa­raisse avant de se lever à son tour. Ces détails, aux­quels Neville n’avait pas prê­té atten­tion la veille, lui reve­naient main­te­nant avec une net­te­té trou­blante. Coïn­ci­dence ? Pro­ba­ble­ment. Cer­tai­ne­ment. Il n’y avait aucune rai­son de pen­ser autrement.

Il retour­na s’asseoir, but son café froid, man­gea un mor­ceau de toast sans le goû­ter. Puis il sor­tit de sa valise le car­net de cuir fati­gué qu’il trim­ba­lait par­tout avec lui, l’ouvrit à une page vierge, et res­ta un long moment le sty­lo en l’air, sans écrire.

Qu’aurait-il écrit, de toute façon ? Hier soir, j’ai vu un homme remettre une enve­loppe à un autre homme. Ce matin, le second homme est mort. C’était tout. Ce n’était rien. Ce n’était pas le genre d’information qu’on trans­met­tait à Londres, pas le genre de chose qui inté­res­sait qui que ce soit.

Il refer­ma le car­net, le ran­gea dans sa poche, et se pré­pa­ra pour sa journée.

*

L’ambassade bri­tan­nique occu­pait un bâti­ment colo­nial du Veda­do, à dix minutes en taxi du Nacio­nal. Neville s’y ren­dait chaque matin vers neuf heures, tra­ver­sait le hall sous le por­trait de Sa Majes­té, saluait d’un hoche­ment de tête la récep­tion­niste qui ne lui répon­dait jamais, et mon­tait au deuxième étage où se trou­vait son bureau — si l’on pou­vait appe­ler bureau cette ancienne réserve de four­ni­tures, coin­cée entre les toi­lettes et la cage d’escalier, dont la seule fenêtre don­nait sur un mur aveugle.

Le bureau conte­nait une table métal­lique, une chaise qui grin­çait, une machine à écrire Oli­vet­ti dont le ruban n’avait pas été chan­gé depuis 1955, et un clas­seur à quatre tiroirs où Neville ran­geait ses rap­ports — ceux qu’il envoyait à Londres et ceux, plus nom­breux, qu’il n’envoyait pas. Sur le mur, quelqu’un avait accro­ché une carte de Cuba qui datait de l’époque espa­gnole et sur laquelle La Havane s’appelait encore La Haba­na. Neville n’avait jamais pris la peine de la remplacer.

Il s’assit, allu­ma la lampe de bureau — l’unique fenêtre ne lais­sait fil­trer qu’une lumière gri­sâtre qui fati­guait les yeux — et sor­tit de son tiroir le rap­port qu’il avait com­men­cé la semaine pré­cé­dente. Situa­tion poli­tique géné­rale à Cuba — Novembre 1957. Huit pages de bana­li­tés soi­gneu­se­ment rédi­gées, com­pi­lées à par­tir du Dia­rio de la Mari­na, du Hava­na Post, et des conver­sa­tions enten­dues au bar du Nacio­nal. Rien que Londres ne sût déjà, rien qui jus­ti­fiât le salaire qu’on lui ver­sait ni la chambre qu’on lui payait — à moitié.

Il relut la der­nière phrase qu’il avait tapée : Les milieux d’affaires amé­ri­cains conti­nuent d’exprimer une confiance mesu­rée dans la capa­ci­té du gou­ver­ne­ment à main­te­nir l’ordre public, mal­gré les rumeurs per­sis­tantes d’activité rebelle dans les pro­vinces orientales.

C’était une phrase qui ne vou­lait rien dire. Une phrase qu’il aurait pu écrire les yeux fer­més, qu’il avait d’ailleurs écrite des dizaines de fois sous des formes légè­re­ment dif­fé­rentes. Une phrase qui tra­ver­se­rait l’Atlantique dans la valise diplo­ma­tique, atter­ri­rait sur le bureau d’un fonc­tion­naire junior du desk des Caraïbes, serait clas­sée dans un dos­sier que per­sonne ne consul­te­rait jamais, et fini­rait par moi­sir dans les archives du Forei­gn Office jusqu’à la fin des temps.

Neville insé­ra une nou­velle feuille dans la machine, tapa la date — 13 novembre 1957 — et s’arrêta.

Il pen­sa à Esté­vez. À l’enveloppe. À l’homme en gris.

Ses doigts res­tèrent immo­biles sur les touches.

Il aurait dû écrire quelque chose. C’était son métier, après tout — obser­ver, noter, trans­mettre. Même si per­sonne ne lisait, même si rien n’en résul­tait jamais, c’était ce qu’on atten­dait de lui. J’ai été témoin d’un échange sus­pect entre l’industriel Rei­nal­do Esté­vez, décé­dé cette nuit dans des cir­cons­tances offi­ciel­le­ment natu­relles, et un indi­vi­du non iden­ti­fié… Non. C’était absurde. Qu’avait-il vu, au fond ? Deux hommes qui par­laient. Une enve­loppe qui chan­geait de mains. Rien de plus. Des mil­liers d’enveloppes chan­geaient de mains chaque jour à La Havane, et leurs des­ti­na­taires ne mou­raient pas tous dans la nuit.

Il reti­ra la feuille de la machine, la frois­sa, la jeta dans la cor­beille, en insé­ra une autre.

Situa­tion poli­tique géné­rale à Cuba — Novembre 1957 (suite)

Les obser­va­teurs notent une sta­bi­li­té appa­rente de la situa­tion éco­no­mique, mal­gré cer­taines ten­sions dans le sec­teur sucrier liées aux fluc­tua­tions des cours mondiaux…

Il tapa pen­dant une heure, deux peut-être. Les mots venaient tout seuls, ces mots creux et pru­dents qu’il avait appris à assem­bler au fil des années, ces mots qui ne disaient rien et ne ris­quaient rien. De temps en temps, il s’arrêtait pour cor­ri­ger une faute de frappe — il en fai­sait beau­coup, ses doigts n’avaient jamais été agiles — ou pour cher­cher un syno­nyme qui évi­te­rait une répé­ti­tion. Le reste du temps, il pen­sait à autre chose. À Esté­vez. À l’enveloppe. À l’homme en gris dont il n’avait pas vu le visage.

À midi, il des­cen­dit à la can­tine de l’ambassade, man­gea un sand­wich au concombre et but un thé tiède, assis seul à une table près de la fenêtre. L’attaché cultu­rel pas­sa devant lui sans le saluer. Le pre­mier secré­taire, qui connais­sait vague­ment sa fonc­tion, lui adres­sa un hoche­ment de tête poli avant de rejoindre un groupe de col­lègues à l’autre bout de la salle. Neville n’essaya pas de se joindre à eux. Il avait appris, depuis long­temps, que sa pré­sence gênait — non pas qu’on le détes­tât, ni même qu’on le mépri­sât ; sim­ple­ment, on ne savait pas quoi faire de lui, cet homme qui occu­pait un bureau sans plaque, qui ne par­ti­ci­pait à aucune réunion, qui n’apparaissait sur aucun organigramme.

Après le déjeu­ner, il remon­ta dans son bureau, relu son rap­port, cor­ri­gea trois fautes de frappe et une erreur de date, signa de son nom — N. Plun­kett — et glis­sa les pages dans une enve­loppe qu’il dépo­sa dans le casier du cour­rier diplo­ma­tique. Puis il ran­gea ses affaires, étei­gnit la lampe, et quit­ta l’ambassade.

Il était deux heures de l’après-midi. La jour­née s’étirait devant lui, vide et chaude.

*

Neville mar­chait. C’était ce qu’il fai­sait, l’après-midi, quand il n’avait rien à faire — c’est-à-dire presque tous les jours. Il mar­chait dans La Havane, sans but, sans iti­né­raire, lais­sant ses pas le gui­der au hasard des rues. Il connais­sait la ville par cœur, main­te­nant, après quatre ans — les ave­nues larges du Veda­do, les ruelles de la Vieille Havane, le Malecón avec son mur de pierre et sa mer éter­nelle, les parcs ombra­gés de Cen­tro Haba­na où les vieux jouaient aux domi­nos sous les aman­diers. Il mar­chait, et il regar­dait, et il n’en tirait rien — ni infor­ma­tion, ni plai­sir, ni sens. C’était une façon de tuer le temps, voi­là tout. Une façon d’user les heures jusqu’au soir, jusqu’au bar du Nacio­nal, jusqu’au dai­qui­ri qui effa­ce­rait la journée.

Aujourd’hui, cepen­dant, ses pas le menèrent ailleurs.

Il se retrou­va devant le cime­tière de Colón sans avoir déci­dé d’y aller. C’était un hasard — ou peut-être pas tout à fait un hasard. Le cime­tière de Colón était l’un des plus grands d’Amérique latine, une ville dans la ville, avec ses ave­nues bor­dées de mau­so­lées, ses cha­pelles de marbre, ses anges de pierre qui veillaient sur les morts. Neville y était entré une fois, deux ans plus tôt, pour visi­ter — par curio­si­té de tou­riste attar­dé — et n’y était jamais retourné.

Aujourd’hui, il entra.

Les grilles étaient ouvertes, et quelques visi­teurs cir­cu­laient entre les tombes, por­tant des fleurs ou mar­chant en silence, la tête basse. Neville les dépas­sa sans les regar­der, sui­vant l’allée prin­ci­pale qui menait vers le centre du cime­tière. Il ne savait pas ce qu’il cher­chait. Il ne savait pas pour­quoi il était là.

Au détour d’une allée, il aper­çut un attroupement.

Une tren­taine de per­sonnes, peut-être davan­tage, vêtues de noir, ras­sem­blées devant un caveau de famille impo­sant — colonnes corin­thiennes, fron­ton tri­an­gu­laire, le nom ESTÉ­VEZ gra­vé en lettres dorées au-des­sus de la porte de bronze. Un prêtre offi­ciait, sa voix cou­verte par le vent. Des femmes pleu­raient. Des hommes se tenaient raides, le visage fermé.

Neville s’arrêta à dis­tance, à demi dis­si­mu­lé der­rière un cyprès. Il n’avait rien à faire ici. Il ne connais­sait pas Esté­vez, n’avait aucun lien avec lui, aucune rai­son de lui rendre un der­nier hom­mage. Et pour­tant, il resta.

Il obser­va les visages. La veuve — ou était-ce une sœur ? — une femme d’une soixan­taine d’années, voi­lée de noir, sou­te­nue par deux hommes en cos­tume sombre. Les asso­ciés, sans doute, ou les cou­sins. Des hommes d’affaires recon­nais­sables à leur assu­rance, même dans le deuil. Des poli­tiques, peut-être — Neville crut recon­naître un sous-secré­taire qu’il avait vu en pho­to dans le jour­nal. Et là, au pre­mier rang, une jeune femme qui ne pleu­rait pas.

Trente ans, peut-être un peu plus. Belle d’une beau­té sévère, presque dure — che­veux noirs tirés en arrière, pom­mettes hautes, mâchoire volon­taire. Elle por­tait une robe de deuil qui sem­blait venir de Paris, et elle regar­dait le cer­cueil qu’on des­cen­dait dans le caveau avec une expres­sion que Neville ne par­vint pas à déchif­frer. Du cha­grin ? De la colère ? De la rési­gna­tion ? Quelque chose de tout cela, peut-être, ou quelque chose d’entièrement différent.

La fille, pen­sa Neville. Ele­na Esté­vez de Vil­la­verde. Celle que le jour­nal mentionnait.

Le prêtre ache­va sa béné­dic­tion. Les fos­soyeurs refer­mèrent les portes de bronze. Les visi­teurs com­men­cèrent à se dis­per­ser, par petits groupes, échan­geant des condo­léances à voix basse. Neville aurait dû par­tir. Il n’avait aucune rai­son de res­ter, aucune rai­son d’être là.

Mais il res­ta encore un moment, regar­dant la jeune femme en noir qui n’avait pas bou­gé, qui regar­dait le caveau fer­mé comme si elle atten­dait que quelqu’un en sorte.

Puis il fit demi-tour et quit­ta le cimetière.

*

Le soir, au bar du Nacio­nal, l’atmosphère était différente.

Ce n’était rien de tan­gible — les mêmes clients, les mêmes ser­veurs, la même musique en sour­dine — mais Neville le sen­tait, cette ten­sion imper­cep­tible qui flot­tait dans l’air comme l’odeur d’un orage loin­tain. Les conver­sa­tions étaient plus basses que d’habitude, les regards plus fur­tifs. Quand Don Bebo posa devant lui son dai­qui­ri, Neville crut voir dans ses yeux quelque chose qui res­sem­blait à de l’inquiétude.

« Du nou­veau ? » deman­da Neville.

C’était la pre­mière fois en quatre ans qu’il posait une ques­tion au bar­man qui ne concer­nât pas le temps ou le rhum. Don Bebo le regar­da un ins­tant, sur­pris, puis haus­sa les épaules de ce haus­se­ment d’épaules cubain qui pou­vait signi­fier n’importe quoi.

« Don Rei­nal­do, dit-il à voix basse. Tout le monde en parle. »

« On dit quoi ? »

Don Bebo essuya un verre qui était déjà propre, prit son temps avant de répondre.

« On dit que c’était un homme bien. On dit qu’il avait des amis et des enne­mis. On dit que les crises car­diaques arrivent par­fois au mau­vais moment. » Il posa le verre, regar­da Neville droit dans les yeux. « On dit beau­coup de choses, señor Plun­kett. Mais il vaut mieux ne pas écouter. »

Il s’éloigna pour ser­vir un autre client, lais­sant Neville seul avec son dai­qui­ri et ses pensées.

Les crises car­diaques arrivent par­fois au mau­vais moment. Qu’est-ce que cela vou­lait dire ? Rien, pro­ba­ble­ment. Une façon de par­ler, une de ces phrases qui ne signi­fiaient rien de pré­cis mais lais­saient entendre tout et n’importe quoi. Et pour­tant, Neville ne par­ve­nait pas à la chas­ser de son esprit.

Il but son dai­qui­ri len­te­ment, obser­vant les autres clients. À une table près de l’entrée, trois Amé­ri­cains dis­cu­taient avec ani­ma­tion — il enten­dit le mot « Cas­tro » plu­sieurs fois, et le mot « com­mu­niste », et le mot « busi­ness ». À une autre table, un couple cubain dînait en silence, l’homme consul­tant sa montre toutes les deux minutes comme s’il atten­dait quelqu’un. Au fond du bar, deux hommes en cos­tume sombre buvaient du whis­ky sans par­ler, leurs visages aus­si expres­sifs que des masques de carnaval.

Neville se deman­da si l’un d’entre eux par­lait d’Estévez. Si l’un d’entre eux savait quelque chose. Si l’un d’entre eux avait vu ce qu’il avait vu, hier soir, sur la terrasse.

Il com­man­da un deuxième dai­qui­ri, ce qui n’était pas contraire à ses habi­tudes — c’était le troi­sième qui l’était. Puis il sor­tit son car­net, l’ouvrit à une page vierge, et cette fois, il écrivit.

13 novembre 1957. Esté­vez mort cette nuit. Offi­ciel­le­ment infarc­tus. Hier soir, je l’ai vu rece­voir une enve­loppe d’un homme en gris. Visage non iden­ti­fié. Coïncidence ?

Il regar­da ce qu’il avait écrit. C’était peu. C’était presque rien. Mais c’était la pre­mière fois depuis des mois qu’il notait quelque chose de vrai dans ce car­net — quelque chose qui ne fût pas une liste de courses ou un poème inachevé.

Il refer­ma le car­net, le ran­gea dans sa poche.

À neuf heures, il remon­ta dans sa chambre, se désha­billa, se cou­cha. Le som­meil fut long à venir. Il pen­sait à Esté­vez, à l’enveloppe, à la jeune femme en noir qui ne pleu­rait pas devant le caveau de son père.

Il pen­sait à Don Bebo et à sa phrase sibyl­line. Les crises car­diaques arrivent par­fois au mau­vais moment.

Il pen­sait à l’homme en gris, dont il n’avait pas vu le visage, et qui avait dis­pa­ru dans les jar­dins du Nacio­nal comme une ombre par­mi les ombres.

Quelque part dans la nuit de La Havane, un chien aboya. Puis un autre. Puis le silence revint, épais et chaud, plein de secrets que Neville ne connais­sait pas.

Il finit par s’endormir, mais son som­meil fut agi­té, tra­ver­sé de rêves qu’il oublia au réveil — des rêves d’enveloppes blanches et de cos­tumes gris, de cime­tières où les morts refu­saient de res­ter morts, de regards qui le sui­vaient dans des cou­loirs sans fin.

Quand il se réveilla, le len­de­main matin, le soleil était déjà haut et le pla­teau du petit déjeu­ner atten­dait devant sa porte, froid depuis longtemps.

Il avait dor­mi jusqu’à dix heures — ce qui ne lui était pas arri­vé depuis des années.

Quelque chose avait chan­gé. Il ne savait pas encore quoi. 

CHA­PITRE III

Jeu­di 14 novembre 1957 

L’homme arri­va en fin d’après-midi, par le taxi col­lec­tif qui fai­sait la navette entre l’aéroport de Ran­cho Boye­ros et les grands hôtels du Veda­do. Neville le remar­qua depuis sa place habi­tuelle au bar — non pas qu’il fût par­ti­cu­liè­re­ment remar­quable, mais parce qu’il était anglais, et que les Anglais, au Nacio­nal, étaient suf­fi­sam­ment rares pour atti­rer l’attention.

Grand, voû­té, la cin­quan­taine fati­guée. Un visage long aux traits affais­sés, des yeux d’un bleu déla­vé qui sem­blaient avoir trop vu de choses, une bouche mince aux com­mis­sures tom­bantes. Il por­tait un cos­tume de lin frois­sé par le voyage, une cra­vate des­ser­rée, et traî­nait der­rière lui une valise de cuir usé qui avait dû connaître des jours meilleurs. Tout en lui res­pi­rait l’épuisement — non pas l’épuisement d’un voyage, mais quelque chose de plus pro­fond, de plus ancien, comme si la fatigue était deve­nue son état naturel.

Il s’arrêta à la récep­tion, échan­gea quelques mots avec l’employé, signa le registre d’un geste las. Puis il se retour­na, balaya le hall du regard, et ses yeux s’arrêtèrent un ins­tant sur Neville — une frac­tion de seconde, pas davan­tage, le temps d’enregistrer sa pré­sence et de pas­ser à autre chose.

Neville détour­na le regard, but une gor­gée de son dai­qui­ri. Un com­pa­triote. Cela ne signi­fiait rien. Des Anglais pas­saient au Nacio­nal de temps à autre — tou­ristes, hommes d’affaires, diplo­mates en visite. Celui-ci n’avait rien de par­ti­cu­lier, sinon cet air de las­si­tude qui lui don­nait l’apparence d’un homme en fuite — mais en fuite de quoi, Neville n’aurait su le dire.

Le nou­veau venu dis­pa­rut dans l’ascenseur. Neville l’oublia.

*

Le soir, cepen­dant, l’homme réapparut.

Neville était à sa place depuis une heure déjà, son pre­mier dai­qui­ri presque ter­mi­né, son car­net ouvert devant lui — il n’y avait rien écrit, mais le geste de l’ouvrir lui don­nait une conte­nance. Le bar était à moi­tié plein, l’atmosphère encore alour­die par la mort d’Estévez dont on par­lait tou­jours, à voix basse, dans les coins. Don Bebo essuyait des verres avec cette len­teur médi­ta­tive qui était sa façon de tra­ver­ser les heures creuses.

L’Anglais entra, regar­da autour de lui, et vint s’asseoir au comp­toir — pas à côté de Neville, mais à deux tabou­rets de dis­tance, ce qui était, dans le lan­gage non dit des bars, une posi­tion d’attente : ni trop proche pour impo­ser une conver­sa­tion, ni trop éloi­gnée pour l’exclure.

Il com­man­da un whis­ky. Don Bebo le ser­vit avec la même céré­mo­nie qu’il réser­vait à tout le monde — ce n’était pas un habi­tué, mais c’était un client, et les clients du Nacio­nal méri­taient tous le même res­pect. L’homme but une gor­gée, fit une gri­mace — le whis­ky cubain n’était pas le whis­ky écos­sais, c’était une réa­li­té à laquelle tous les Bri­tan­niques devaient s’habituer — puis posa son verre et res­ta un moment immo­bile, regar­dant devant lui sans rien voir.

Neville l’observait du coin de l’œil. Il y avait quelque chose de fami­lier dans ce visage, quelque chose qu’il n’arrivait pas à iden­ti­fier. L’avait-il vu quelque part ? Dans un jour­nal, peut-être, ou une pho­to­gra­phie ? Il n’en était pas sûr. Les visages, pour lui, se confon­daient sou­vent — c’était l’une de ses nom­breuses fai­blesses professionnelles.

L’homme sor­tit de sa poche un paquet de ciga­rettes — des Senior Ser­vice, la marque la plus répan­due en Angle­terre — et en allu­ma une d’un geste qui tra­his­sait l’habitude ancienne du fumeur. La fumée mon­ta vers le pla­fond, bleue et lente dans la lumière dorée du bar.

C’est alors qu’il remar­qua le journal.

Neville avait posé sur le comp­toir, à côté de son car­net, un exem­plaire du Times de Londres vieux de trois semaines — il le rece­vait par la valise diplo­ma­tique, avec un retard consi­dé­rable, mais c’était tou­jours mieux que rien. Il ne le lisait pas vrai­ment ; c’était plu­tôt un acces­soire, une façon de signa­ler son appar­te­nance, comme la cra­vate du club ou l’accent d’Oxford.

L’homme regar­da le jour­nal, puis regar­da Neville, et un sou­rire — le pre­mier que Neville lui voyait — pas­sa sur son visage fatigué.

« Le Times, dit-il. Trois semaines de retard, si je ne me trompe. »

Sa voix était grave, légè­re­ment rauque, avec cet accent des public schools qui situait immé­dia­te­ment son ori­gine sociale. Neville hocha la tête.

« Trois semaines et demie. La valise diplo­ma­tique n’est pas ce qu’elle était. »

« La valise diplo­ma­tique. » L’homme répé­ta ces mots avec une iro­nie à peine per­cep­tible. « Vous êtes à l’ambassade, alors. »

Ce n’était pas vrai­ment une ques­tion. Neville hési­ta un ins­tant — la pru­dence pro­fes­sion­nelle, même deve­nue réflexe, lui com­man­dait de ne rien révé­ler — puis se dit que cela n’avait aucune impor­tance. Tout le monde savait qui il était, de toute façon.

« Atta­ché com­mer­cial, dit-il. Machines tex­tiles. La Doring­ton & Sons. »

« Machines tex­tiles. » Le sou­rire de l’homme s’élargit légè­re­ment. « Il y a un mar­ché pour ça, à Cuba ? »

« Très limi­té », admit Neville.

C’était la deuxième fois en trois jours qu’on lui posait cette ques­tion. Il com­men­çait à se deman­der si sa cou­ver­ture était aus­si trans­pa­rente qu’il le soupçonnait.

L’homme fit signe à Don Bebo de lui res­ser­vir un whis­ky, puis, d’un geste, dési­gna le tabou­ret vide entre eux.

« Vous permettez ? »

Neville haus­sa les épaules — l’équivalent bri­tan­nique d’une invi­ta­tion. L’homme chan­gea de place, s’installa à côté de lui, et ten­dit la main.

« Greene, dit-il. Gra­ham Greene. »

*

Greene. Gra­ham Greene.

Neville ser­ra la main qui lui était offerte, s’efforçant de ne pas mon­trer sa sur­prise. Gra­ham Greene. L’écrivain. L’auteur de The Power and the Glo­ry, de The Heart of the Mat­ter, de The End of the Affair — des livres que Neville avait lus, cer­tains avec admi­ra­tion, d’autres avec per­plexi­té, tous avec le sen­ti­ment d’être en pré­sence d’une intel­li­gence qui le dépassait.

Et autre chose, aus­si. Quelque chose qu’on ne disait pas dans les dîners mon­dains, mais que tout le monde savait dans cer­tains cercles : Gra­ham Greene avait tra­vaillé pour le MI6 pen­dant la guerre. Sous Kim Phil­by, disait-on — le même Kim Phil­by qui avait fui à Mos­cou quatre ans plus tôt, révé­lant au monde qu’il était un agent sovié­tique depuis le début. Greene avait été son subor­don­né, son ami peut-être. Il y avait eu une enquête, des soup­çons, puis rien — Greene était res­té libre, avait conti­nué à écrire, à voya­ger, à vivre cette vie d’écrivain nomade qui le menait d’un bout à l’autre du monde.

Que fai­sait-il à La Havane ?

« Plun­kett, dit Neville. Neville Plunkett. »

« Plun­kett. » Greene sem­bla goû­ter le nom comme on goûte un vin. « Un nom du Shrop­shire, si je ne me trompe. Ou du Herefordshire. »

« Shrews­bu­ry, confir­ma Neville, sur­pris. Com­ment savez-vous… »

« Les noms m’intéressent. C’est une défor­ma­tion pro­fes­sion­nelle. » Greene but une gor­gée de whis­ky, gri­ma­ça de nou­veau. « Ce whis­ky est épou­van­table. Pour­quoi les Cubains n’ont-ils jamais appris à dis­til­ler autre chose que du rhum ? »

« Le cli­mat, peut-être. »

« Le cli­mat. Oui, sans doute. » Greene écra­sa sa ciga­rette, en allu­ma une autre aus­si­tôt. « Vous êtes ici depuis long­temps, mon­sieur Plunkett ? »

« Quatre ans. »

« Quatre ans. » Greene hocha la tête, comme si ce chiffre confir­mait quelque chose qu’il savait déjà. « C’est long, quatre ans. Suf­fi­sam­ment long pour connaître la ville, je sup­pose. Ses habi­tudes. Ses secrets. »

Il y avait quelque chose dans la façon dont il avait pro­non­cé le mot « secrets » qui mit Neville mal à l’aise. Était-ce une allu­sion ? Une pro­vo­ca­tion ? Ou sim­ple­ment la façon de par­ler d’un écri­vain, pour qui les mots avaient tou­jours plu­sieurs sens ?

« Je ne suis pas sûr que La Havane ait des secrets, dit Neville pru­dem­ment. Ou plu­tôt, elle en a tel­le­ment qu’ils cessent d’en être. »

Greene écla­ta de rire — un rire bref, sans joie, qui res­sem­blait davan­tage à une toux.

« Bien dit. Très bien dit. C’est exac­te­ment ce que je pen­sais. Une ville où tout le monde sait tout, et où per­sonne ne dit rien. » Il se pen­cha légè­re­ment vers Neville, bais­sant la voix. « Vous savez pour­quoi je suis ici, mon­sieur Plunkett ? »

Neville secoua la tête.

« Je vais écrire un roman. Un roman sur Cuba. Ou plu­tôt, un roman qui se passe à Cuba — ce n’est pas tout à fait la même chose. Une comé­die, si j’ose dire. Une comé­die d’espionnage. »

Il pro­non­ça ces der­niers mots avec une iro­nie appuyée, comme s’ils conte­naient une blague que Neville était cen­sé comprendre.

« Un roman d’espionnage ? À Cuba ? »

« Pour­quoi pas ? C’est le décor idéal, vous ne trou­vez pas ? Une dic­ta­ture de car­ton-pâte, des Amé­ri­cains qui croient tout contrô­ler, des rebelles dans les mon­tagnes, des agents secrets qui ne savent pas ce qu’ils font… » Greene sou­rit de nou­veau, ce sou­rire fati­gué qui sem­blait être son expres­sion natu­relle. « L’histoire d’un homme ordi­naire, disons, un ven­deur d’aspirateurs, qui se retrouve recru­té par les ser­vices secrets bri­tan­niques. Un homme qui n’a aucune com­pé­tence par­ti­cu­lière, aucun talent pour l’espionnage, mais qui a besoin d’argent — pour payer l’école de sa fille, met­tons. Alors il invente des agents, des réseaux, des infor­ma­tions. Il des­sine des plans d’armes secrètes à par­tir du cata­logue de ses aspi­ra­teurs. Et Londres le croit. Londres le paie. Londres le décore, peut-être. Parce que Londres, voyez-vous, ne véri­fie jamais rien. »

Neville res­ta silen­cieux un moment. L’histoire que Greene venait de lui racon­ter — cette his­toire d’espion mal­gré lui, d’incompétent récom­pen­sé, de men­songes pris pour des véri­tés — lui sem­blait étran­ge­ment fami­lière. Non pas qu’il eût jamais inven­té quoi que ce soit, lui ; ses rap­ports étaient d’une hon­nê­te­té scru­pu­leuse. Mais cette idée que per­sonne ne véri­fiait, que per­sonne ne lisait, que tout le sys­tème repo­sait sur une fic­tion col­lec­tive… c’était exac­te­ment ce qu’il res­sen­tait depuis des années, sans avoir jamais su le formuler.

« C’est… c’est une idée inté­res­sante, dit-il finalement.

« N’est-ce pas ? » Greene vida son verre, fit signe à Don Bebo de lui en ser­vir un autre. « Le pro­blème, voyez-vous, c’est que la réa­li­té dépasse tou­jours la fic­tion. Je pour­rais inven­ter le per­son­nage le plus absurde, le plus incom­pé­tent, le plus inutile — et je suis cer­tain qu’il existe quelque part, dans un bureau de l’ambassade bri­tan­nique de quelque capi­tale oubliée, un homme qui lui res­semble trait pour trait. »

Il regar­da Neville droit dans les yeux en disant cela, et Neville sen­tit le sang lui mon­ter aux joues. Était-ce une insulte ? Une obser­va­tion ? Ou sim­ple­ment une coïn­ci­dence — le hasard d’une phrase qui tou­chait trop juste ?

« Je ne suis pas sûr de vous suivre, dit-il d’une voix qu’il espé­rait neutre.

« Non ? Tant mieux. Ce n’était qu’une réflexion géné­rale. » Greene allu­ma une nou­velle ciga­rette — c’était la troi­sième depuis le début de leur conver­sa­tion — et chan­gea de sujet. « Par­lez-moi de l’hôtel. Vous y habi­tez, je suppose ? »

« Depuis quatre ans, oui. »

« Quatre ans dans le même hôtel. C’est remar­quable. La plu­part des gens finissent par cher­cher un appar­te­ment, non ? Un endroit à eux, avec une cui­sine, des livres, un sem­blant de vie normale. »

Neville haus­sa les épaules. Il n’avait jamais cher­ché d’appartement. L’idée ne lui était même pas venue. Le Nacio­nal, avec ses chambres imper­son­nelles et son ser­vice dis­cret, lui conve­nait par­fai­te­ment — ou du moins, il s’y était habi­tué au point de ne plus ima­gi­ner vivre ailleurs.

« L’hôtel me suf­fit, dit-il. Je n’ai pas besoin de grand-chose. »

« Per­sonne n’a besoin de grand-chose. C’est ce qu’on se dit, en tout cas, pour évi­ter de regar­der en face ce dont on a vrai­ment besoin. » Greene but une gor­gée de whis­ky, regar­da autour de lui — le bar, les clients, les lustres, les pal­miers de la ter­rasse qu’on aper­ce­vait par la fenêtre. « C’est un bel endroit. Déca­dent, bien sûr. Condam­né, pro­ba­ble­ment. Mais beau. »

« Condam­né ? »

Greene eut un geste vague de la main, comme pour écar­ter une mouche.

« Tout ceci ne peut pas durer, n’est-ce pas ? Batis­ta, les casi­nos, les Amé­ri­cains, cette pros­pé­ri­té de façade… Il y a quelque chose de pour­ri sous la sur­face. On le sent. On le res­pire. » Il se tour­na vers Neville. « Vous ne le sen­tez pas, mon­sieur Plun­kett ? Cette odeur de fin de règne ? »

Neville ne répon­dit pas tout de suite. Il pen­sait à Esté­vez, à l’enveloppe, à Don Bebo et sa phrase sur les crises car­diaques qui arrivent au mau­vais moment. Il pen­sait aux rumeurs sur Cas­tro et ses rebelles, aux étu­diants qu’on arrê­tait la nuit, aux corps qu’on retrou­vait par­fois au bord des routes. Il pen­sait à tout ce qu’il voyait depuis quatre ans sans vrai­ment le voir, à tout ce qu’il savait sans vrai­ment le savoir.

« Peut-être, dit-il fina­le­ment. Je ne sais pas. Je ne suis pas très doué pour sen­tir les choses. »

Greene le regar­da lon­gue­ment, avec une expres­sion que Neville ne par­vint pas à déchif­frer — de la pitié, peut-être, ou de la curio­si­té, ou sim­ple­ment l’attention d’un écri­vain qui observe un per­son­nage potentiel.

« Non, dit-il enfin. Je sup­pose que non. »

*

Ils res­tèrent au bar jusqu’à près de onze heures, par­lant de tout et de rien — de Londres, du temps, des dif­fé­rences entre le rhum cubain et le rhum jamaï­cain, des mérites com­pa­rés de Dickens et de Trol­lope. Greene par­lait beau­coup, avec cette aisance des gens habi­tués à tenir la conver­sa­tion, mais il écou­tait aus­si, posant des ques­tions qui sem­blaient ano­dines mais qui, Neville s’en ren­dait compte après coup, révé­laient plus qu’il n’aurait vou­lu dire.

À un moment, Greene men­tion­na Estévez.

« J’ai lu dans le jour­nal qu’un indus­triel était mort ici, l’autre nuit. Dans l’hôtel même. Une crise car­diaque, paraît-il. »

Neville sen­tit son cœur s’accélérer, mais s’efforça de gar­der une expres­sion neutre.

« Oui. Esté­vez. Un homme impor­tant, d’après ce que j’ai compris. »

« Vous l’avez connu ? »

« Non. Je l’ai croi­sé, peut-être. Dans le hall. On croise beau­coup de gens, dans un hôtel. »

Greene hocha la tête, l’air pensif.

« Les crises car­diaques sont des choses étranges, vous ne trou­vez pas ? Elles arrivent tou­jours au moment le plus inop­por­tun. Ou le plus oppor­tun, selon le point de vue. »

C’était presque mot pour mot ce qu’avait dit Don Bebo. Neville regar­da Greene avec une atten­tion nou­velle. Était-ce une coïn­ci­dence ? Ou l’écrivain savait-il quelque chose ?

« Que vou­lez-vous dire ? »

Greene haus­sa les épaules.

« Rien de par­ti­cu­lier. Une réflexion de roman­cier. Dans un roman, voyez-vous, les crises car­diaques n’arrivent jamais par hasard. Il y a tou­jours une cause, un cou­pable, un mys­tère à résoudre. La réa­li­té est plus ennuyeuse, bien sûr. Les gens meurent sans rai­son, ou pour des rai­sons par­fai­te­ment banales — le stress, le cho­les­té­rol, la géné­tique. Mais l’esprit humain a du mal à accep­ter le hasard. Il cherche des motifs, des inten­tions, des com­plots. C’est ce qui fait de nous des créa­tures narratives. »

Il écra­sa sa ciga­rette — la dixième ou la quin­zième de la soi­rée, Neville avait ces­sé de comp­ter — et se leva.

« Je vais me cou­cher. Le voyage m’a épui­sé, et j’ai du tra­vail demain. Des repé­rages, comme on dit dans le ciné­ma. Je veux voir la ville, m’en impré­gner. » Il ten­dit la main à Neville. « Ce fut un plai­sir, mon­sieur Plun­kett. J’espère que nous aurons l’occasion de nous revoir. »

« Moi aus­si », dit Neville, et il fut sur­pris de consta­ter qu’il le pen­sait vraiment.

Greene s’éloigna vers les ascen­seurs, sa sil­houette voû­tée dis­pa­rais­sant dans la pénombre du hall. Neville res­ta seul au bar, son dai­qui­ri tiède devant lui, son car­net tou­jours fermé.

Il pen­sait à ce que Greene avait dit — sur les espions incom­pé­tents, sur les fins de règne, sur les crises car­diaques qui n’arrivent jamais par hasard dans les romans. Il pen­sait à Esté­vez, à l’enveloppe, à l’homme en gris. Il pen­sait à cette phrase que Greene avait pro­non­cée, presque en pas­sant : Londres ne véri­fie jamais rien.

Était-ce vrai ? Était-ce pos­sible que per­sonne, à Londres, ne lût ses rap­ports, ne véri­fiât ses infor­ma­tions, ne se sou­ciât de ce qu’il fai­sait ou ne fai­sait pas ? L’idée était à la fois libé­ra­trice et ter­ri­fiante. Si per­sonne ne véri­fiait, alors rien de ce qu’il fai­sait n’avait d’importance. Mais si rien n’avait d’importance, alors pour­quoi continuait-il ?

Il com­man­da un der­nier dai­qui­ri — le troi­sième, celui qui était contraire à ses habi­tudes — et le but len­te­ment, regar­dant les lumières de La Havane par la fenêtre.

Gra­ham Greene. Un écri­vain célèbre, un ancien espion, un homme qui voyait des his­toires par­tout — même là où il n’y en avait pas. Ou peut-être sur­tout là où il y en avait, jus­te­ment. Les roman­ciers avaient cette facul­té de per­ce­voir ce que les autres ne per­ce­vaient pas, de don­ner forme à ce qui n’était que chaos et coïncidence.

Et si Greene avait rai­son ? Et si la mort d’Estévez n’était pas une coïn­ci­dence ? Et si l’enveloppe, l’homme en gris, le regard vide du Cubain devant l’ascenseur — et si tout cela avait un sens, for­mait un motif, racon­tait une histoire ?

Neville secoua la tête. Il se fai­sait des idées. Il avait trop bu. Il avait par­lé trop long­temps avec un roman­cier dont le métier était d’inventer des his­toires, et main­te­nant il en voyait partout.

Il paya l’addition, remon­ta dans sa chambre, se coucha.

Cette nuit-là, il rêva de Greene. Ils étaient assis tous les deux au bar du Nacio­nal, mais le bar était vide, les lumières éteintes, et Greene lui par­lait d’une voix qui n’était pas la sienne — une voix qu’il connais­sait, une voix qu’il avait enten­due quelque part, mais qu’il ne par­ve­nait pas à identifier.

Vous êtes le per­son­nage idéal, disait Greene dans le rêve. L’espion qui ne voit rien, qui ne sait rien, qui ne fait rien. L’homme le plus inutile du monde. Et pourtant…

Et pour­tant quoi ? Neville ne le sut jamais. Il se réveilla en sur­saut, le cœur bat­tant, et res­ta long­temps allon­gé dans le noir, écou­tant les bruits de La Havane qui mon­taient jusqu’à sa fenêtre.

L’aube com­men­çait à poindre quand il se ren­dor­mit enfin. 

CHA­PITRE IV

Ven­dre­di 15 novembre 1957

 

Neville se réveilla avec une idée.

C’était suf­fi­sam­ment rare pour méri­ter d’être noté. D’ordinaire, il se réveillait sans rien — sans pen­sée, sans pro­jet, sans désir par­ti­cu­lier, sinon celui de tra­ver­ser la jour­née jusqu’au soir et le soir jusqu’au som­meil. Mais ce matin-là, en ouvrant les yeux sur le pla­fond fami­lier de sa chambre du Nacio­nal, il sut exac­te­ment ce qu’il allait faire.

Il allait écrire un rap­port. Un vrai rap­port. Pas les com­pi­la­tions habi­tuelles de cou­pures de presse et de conver­sa­tions de bar, pas les ana­lyses pru­dentes qui ne disaient rien et n’engageaient à rien. Un rap­port sur ce qu’il avait vu — l’enveloppe, l’homme en gris, la mort d’Estévez. Un rap­port qui pose­rait des ques­tions, qui sug­gé­re­rait des pistes, qui mon­tre­rait qu’il était capable, lui aus­si, de voir ce que les autres ne voyaient pas.

Il se leva, se dou­cha, s’habilla avec un soin inha­bi­tuel — sa meilleure che­mise, sa cra­vate la moins frois­sée, le cos­tume beige qu’il réser­vait aux occa­sions impor­tantes. Puis il des­cen­dit prendre son petit déjeu­ner dans la salle à man­ger, ce qu’il ne fai­sait presque jamais, pré­fé­rant d’ordinaire la soli­tude de sa chambre.

La salle était à moi­tié vide à cette heure mati­nale. Quelques hommes d’affaires amé­ri­cains atta­quaient des assiettes d’œufs au bacon, un couple de tou­ristes alle­mands consul­tait un guide, et dans un coin, près de la fenêtre, Gra­ham Greene buvait un café en lisant le journal.

Neville hési­ta un ins­tant, puis se diri­gea vers une table éloi­gnée. Il n’avait pas envie de par­ler à Greene ce matin — pas avant d’avoir fait ce qu’il avait à faire. La conver­sa­tion de la veille l’avait trou­blé, et il crai­gnait que le regard iro­nique de l’écrivain ne dis­solve sa réso­lu­tion naissante.

Il com­man­da du café, des toasts, de la confi­ture de goyave. Il man­gea sans appé­tit, l’esprit déjà au tra­vail, for­mu­lant men­ta­le­ment les phrases qu’il allait écrire. Le 12 novembre au soir, j’ai été témoin d’un échange entre l’industriel Rei­nal­do Esté­vez Morales et un indi­vi­du non iden­ti­fié… Non, c’était trop direct. Il fal­lait être plus pru­dent, plus nuan­cé. Il m’a été don­né d’observer… Oui, c’était mieux. Plus bureau­cra­tique, plus conforme au style qu’on atten­dait de lui.

Il ter­mi­na son café, signa l’addition, et sor­tit de la salle à man­ger sans regar­der Greene.

*

À l’ambassade, il mon­ta direc­te­ment dans son bureau, fer­ma la porte — un geste inutile, per­sonne ne venait jamais le voir — et s’assit devant sa machine à écrire. Il insé­ra une feuille de papier, tapa la date et l’en-tête régle­men­taire, puis s’arrêta.

Par où commencer ?

Il regar­da la page blanche, les doigts sus­pen­dus au-des­sus des touches. Les mots qu’il avait for­mu­lés dans sa tête, au petit déjeu­ner, lui sem­blaient main­te­nant inadé­quats, insuf­fi­sants. Qu’avait-il vu, au fond ? Deux hommes qui par­laient. Une enve­loppe qui chan­geait de mains. Rien de plus. Des mil­liers de gens échan­geaient des enve­loppes chaque jour, pour des rai­sons par­fai­te­ment inno­centes — des contrats, des fac­tures, des lettres per­son­nelles. Ce n’était pas parce qu’Estévez était mort le len­de­main que l’enveloppe avait un rap­port avec sa mort.

Et pour­tant.

Il tapa les pre­miers mots : RAP­PORT CONFI­DEN­TIEL — À l’attention du Desk des Caraïbes.

Puis il s’arrêta de nou­veau. Confi­den­tiel. Le mot lui sem­bla sou­dain gro­tesque. Qu’y avait-il de confi­den­tiel dans ce qu’il avait à dire ? Et qui, à Londres, se sou­cie­rait de ses confi­dences ? Il ima­gi­na son rap­port atter­ris­sant sur le bureau d’un fonc­tion­naire junior, clas­sé sans être lu, oublié dans un tiroir jusqu’à la fin des temps. L’idée était déprimante.

Il arra­cha la feuille, la frois­sa, la jeta dans la cor­beille. En insé­ra une autre.

Le 12 novembre 1957, vers 19 heures, j’ai obser­vé depuis le bar de l’Hotel Nacio­nal de Cuba un échange entre deux indi­vi­dus situés sur la ter­rasse de l’établissement…

C’était mieux. Plus fac­tuel, plus déta­ché. Il conti­nua, décri­vant la scène aus­si pré­ci­sé­ment qu’il le pou­vait — l’homme en cos­tume blanc, l’homme en cos­tume gris, l’enveloppe blanche, le geste fur­tif. Puis la mort d’Estévez, le len­de­main matin, annon­cée dans le jour­nal. Puis les rumeurs — il n’osa pas écrire « rumeurs », il écri­vit « infor­ma­tions non confir­mées recueillies auprès de sources locales » — selon les­quelles la mort n’était peut-être pas aus­si natu­relle qu’on le prétendait.

Il relut ce qu’il avait écrit. Une page et demie. C’était court. C’était vague. Et sur­tout, c’était inutile — il le savait, il le sen­tait, chaque mot qu’il avait tapé lui criait son inutilité.

Qu’est-ce qu’il espé­rait, au fond ? Que Londres envoie une équipe d’enquêteurs ? Que le MI6 mobi­lise ses res­sources pour élu­ci­der la mort d’un indus­triel cubain ? L’idée était absurde. Esté­vez n’était pas un agent bri­tan­nique, n’avait aucun lien connu avec les inté­rêts de Sa Majes­té, n’était rien d’autre qu’un homme riche mort dans sa suite d’hôtel. Per­sonne, à Londres, ne s’en soucierait.

Et puis il y avait l’autre pro­blème. Le vrai pro­blème. Celui qu’il n’osait pas for­mu­ler, même pour lui-même.

L’homme en gris.

Neville fer­ma les yeux, essaya de se sou­ve­nir. Un homme de taille moyenne, ni jeune ni vieux, cos­tume gris ou beige, visage… visage quoi ? Il ne s’en sou­ve­nait pas. Il avait beau fouiller sa mémoire, il ne trou­vait rien — pas un trait, pas un détail, pas une carac­té­ris­tique qui per­mît d’identifier l’homme. C’était comme si son cer­veau avait refu­sé d’enregistrer l’information, comme si l’homme avait été conçu pour être oublié.

Des­crip­tion de l’individu non iden­ti­fié, tapa-t-il. Puis il s’arrêta. Qu’allait-il écrire ? Homme de taille moyenne, cor­pu­lence moyenne, âge moyen, visage moyen ? C’était la des­crip­tion de n’importe qui. C’était la des­crip­tion de personne.

Il arra­cha la feuille, la frois­sa, la jeta avec les autres.

*

À midi, la cor­beille à papier débor­dait de feuilles frois­sées, et Neville n’avait tou­jours rien pro­duit de satis­fai­sant. Il avait écrit et réécrit le même rap­port une dou­zaine de fois, chan­geant un mot ici, une for­mu­la­tion là, sans jamais par­ve­nir à quelque chose qui res­sem­blât à un docu­ment digne d’être envoyé.

Le pro­blème, il le com­pre­nait main­te­nant, n’était pas le style ni la for­mu­la­tion. Le pro­blème était plus fon­da­men­tal : il n’avait rien à dire. Ou plu­tôt, il avait quelque chose à dire — une intui­tion, un soup­çon, le sen­ti­ment dif­fus que quelque chose n’allait pas — mais rien qui pût se tra­duire en faits, en preuves, en infor­ma­tions véri­fiables. Et les intui­tions, dans le monde du ren­sei­gne­ment, ne valaient rien. Moins que rien.

Il se leva, s’étira, regar­da par la fenêtre — le mur aveugle, comme tou­jours. Puis il ramas­sa les feuilles frois­sées, les four­ra dans sa ser­viette, et quit­ta le bureau.

Il ne revien­drait pas à l’ambassade cet après-midi. Il avait besoin d’air. Il avait besoin de mar­cher. Il avait besoin de par­ler à quelqu’un qui n’était pas un fonc­tion­naire bri­tan­nique ni un écri­vain célèbre.

Il avait besoin de Marta.

*

L’appartement de Mar­ta se trou­vait dans Cen­tro Haba­na, au troi­sième étage d’un immeuble colo­nial dont la façade avait dû être belle, autre­fois, avant que la cha­leur, l’humidité et des décen­nies de négli­gence ne la réduisent à cet état de déla­bre­ment pit­to­resque qui carac­té­ri­sait la moi­tié des bâti­ments de La Havane. L’escalier était raide, mal éclai­ré, et sen­tait le chou bouilli et la les­sive. Neville le gra­vit len­te­ment, s’arrêtant au deuxième palier pour reprendre son souffle.

Il n’était pas cen­sé venir le ven­dre­di. Ses visites à Mar­ta sui­vaient un calen­drier immuable — le mar­di et le same­di, jamais d’autres jours — et cette rup­ture de rou­tine le met­tait vague­ment mal à l’aise. Mais il avait besoin de la voir. Il avait besoin d’entendre une voix qui ne fût pas la sienne, de regar­der un visage qui ne le jugeât pas.

Il frap­pa à la porte. Trois coups, puis deux, puis un — leur code, éta­bli dès le début, pour qu’elle sache que c’était lui et non un créan­cier ou un voi­sin importun.

La porte s’ouvrit. Mar­ta appa­rut, vêtue d’une robe d’intérieur fleu­rie, les che­veux défaits, une expres­sion de sur­prise sur le visage.

« Neville ? C’est vendredi. »

« Je sais. Je peux entrer ? »

Elle s’effaça pour le lais­ser pas­ser, refer­ma la porte der­rière lui. L’appartement était petit — une pièce prin­ci­pale qui ser­vait de salon et de chambre, une cui­sine minus­cule, une salle de bains sans fenêtre — mais Mar­ta l’avait ren­du accueillant, avec des rideaux colo­rés, des plantes en pot, des pho­to­gra­phies de sa famille accro­chées aux murs. Il y avait tou­jours une odeur de café et de fleurs fanées, une odeur que Neville asso­ciait désor­mais à la dou­ceur et au répit.

« Tu veux du café ? » deman­da Marta.

« S’il te plaît. »

Elle dis­pa­rut dans la cui­sine. Neville s’assit sur le cana­pé — un meuble défon­cé recou­vert d’un tis­su à fleurs qui avait connu des jours meilleurs — et regar­da autour de lui. Rien n’avait chan­gé depuis sa der­nière visite, trois jours plus tôt. Les mêmes objets aux mêmes places, la même lumière fil­trant à tra­vers les per­siennes, le même ven­ti­la­teur au pla­fond qui tour­nait pares­seu­se­ment sans par­ve­nir à rafraî­chir l’air.

Mar­ta revint avec deux tasses de café, s’assit à côté de lui. Elle avait trente-cinq ans, le visage rond, les yeux noirs, la peau mate des métisses cubaines. Elle n’était pas belle au sens conven­tion­nel du terme — ses traits étaient trop irré­gu­liers, son corps trop épais — mais il y avait en elle une cha­leur, une pré­sence, qui la ren­dait atti­rante d’une façon que Neville n’avait jamais su définir.

« Qu’est-ce qui se passe ? » deman­da-t-elle. « Tu as l’air préoccupé. »

Neville but une gor­gée de café. Il était fort, sucré, exac­te­ment comme il l’aimait — Mar­ta connais­sait ses goûts, après deux ans.

« C’est à pro­pos d’Estévez », dit-il.

Mar­ta haus­sa un sourcil.

« L’industriel ? Celui qui est mort ? »

« Tu en as enten­du parler ? »

Elle eut un petit rire — pas un rire joyeux, un rire qui disait : bien sûr que j’en ai enten­du par­ler, tout le monde en a enten­du par­ler.

« À l’hôtel, on ne parle que de ça. Les femmes de chambre, les récep­tion­nistes, les ser­veurs… Tout le monde a une théorie. »

« Quelle genre de théorie ? »

Mar­ta haus­sa les épaules.

« Les théo­ries habi­tuelles. Que ce n’était pas une crise car­diaque. Que quelqu’un l’a aidé à mou­rir. Que c’était à cause de l’argent, ou d’une femme, ou de la poli­tique. » Elle but une gor­gée de café, regar­da Neville par-des­sus le bord de sa tasse. « Pour­quoi tu me demandes ça ? »

Neville hési­ta. Il n’avait jamais par­lé à Mar­ta de son vrai tra­vail — elle le croyait repré­sen­tant en machines tex­tiles, comme tout le monde — et il n’avait pas l’intention de com­men­cer main­te­nant. Mais il pou­vait lui dire une par­tie de la véri­té, la par­tie qui ne com­pro­met­tait rien.

« Je l’ai vu, dit-il. Le soir avant sa mort. Au bar du Nacio­nal. Il par­lait avec quelqu’un. »

« Avec qui ? »

« Je ne sais pas. Un homme. Je n’ai pas vu son visage. »

Mar­ta le regar­da un long moment, ses yeux noirs scru­tant les siens comme si elle cher­chait à y lire quelque chose qu’il ne disait pas.

« Et tu penses que c’est important ? »

« Je ne sais pas. Peut-être. Pro­ba­ble­ment pas. »

Elle posa sa tasse, prit la main de Neville dans la sienne. Sa peau était chaude, légè­re­ment rugueuse — les mains d’une femme qui travaillait.

« Neville, dit-elle dou­ce­ment. Écoute-moi bien. Esté­vez était un homme riche. Un homme puis­sant. Ces gens-là ont des enne­mis. Des tas d’ennemis. Peut-être qu’il est mort d’une crise car­diaque, peut-être pas. Mais quoi qu’il se soit pas­sé, ça ne te regarde pas. »

« Je sais, mais… »

« Non. » Elle ser­ra sa main plus fort. « Tu ne sais pas. Tu es un étran­ger, Neville. Un Anglais. Tu crois connaître Cuba parce que tu y vis depuis quatre ans, mais tu ne connais rien. Tu ne sais pas com­ment les choses fonc­tionnent ici. Tu ne sais pas qui est dan­ge­reux et qui ne l’est pas. Tu ne sais pas quelles ques­tions on peut poser et les­quelles il vaut mieux éviter. »

Sa voix avait chan­gé — plus dure, plus urgente. Neville com­prit qu’elle avait peur. Pas pour elle — pour lui.

« Mar­ta… »

« Il y a des gens, dans cette ville, qui font dis­pa­raître les curieux. Tu com­prends ? Des gens pour qui une vie humaine ne vaut pas plus qu’une car­touche de ciga­rettes. Si Esté­vez a été assas­si­né — si, je dis bien si — alors ceux qui l’ont tué ne vou­dront pas qu’on pose des ques­tions. Et si tu com­mences à poser des questions… »

Elle lais­sa la phrase en sus­pens, mais le sens était clair.

Neville reti­ra sa main, doucement.

« Je ne pose pas de ques­tions, dit-il. J’observe, c’est tout. C’est ce que je fais. C’est ce que j’ai tou­jours fait. »

Mar­ta secoua la tête.

« Obser­ver, c’est déjà trop. Dans ce pays, les murs ont des yeux et des oreilles. Si quelqu’un te voit obser­ver, si quelqu’un pense que tu sais quelque chose… » Elle s’interrompit, sou­pi­ra. « Pro­mets-moi que tu vas lais­ser tom­ber. Pro­mets-moi que tu vas oublier ce que tu as vu et retour­ner à ta vie normale. »

Neville ne répon­dit pas. Il pen­sait à son rap­port, aux feuilles frois­sées dans sa ser­viette, aux mots qu’il n’avait pas réus­si à écrire. Il pen­sait à Greene et à ses ques­tions, à Don Bebo et à ses silences, à Ele­na Esté­vez et à son visage de pierre devant le caveau de son père.

« Neville. Promets-moi. »

Il la regar­da. Ses yeux étaient humides — de peur ou de colère, il n’aurait su dire.

« D’accord, dit-il fina­le­ment. Je te le promets. »

C’était un men­songe, et ils le savaient tous les deux.

*

Il res­ta chez Mar­ta jusqu’au milieu de l’après-midi. Ils firent l’amour — si l’on pou­vait appe­ler cela faire l’amour, cette étreinte méca­nique qui les lais­sait tous deux insa­tis­faits — puis res­tèrent allon­gés côte à côte, sans par­ler, écou­tant les bruits de la rue qui mon­taient par la fenêtre ouverte.

Neville pen­sait à ce qu’elle lui avait dit. Tu es un étran­ger. Tu ne sais pas com­ment les choses fonc­tionnent ici. C’était vrai, il le savait. Quatre ans à La Havane, et il était tou­jours aus­si igno­rant qu’au pre­mier jour — igno­rant des codes, des hié­rar­chies invi­sibles, des règles non écrites qui régis­saient la vie de cette ville. Il obser­vait, oui, mais il ne com­pre­nait pas ce qu’il obser­vait. C’était peut-être pour cela que ses rap­ports étaient si vides, si inutiles : non pas parce qu’il n’avait rien à dire, mais parce qu’il ne savait pas lire ce qu’il voyait.

« Tu connais des gens, dit-il sou­dain. À l’hôtel. Des gens qui savaient des choses sur Estévez. »

Mar­ta se rai­dit à côté de lui.

« Je t’ai dit de lais­ser tomber. »

« Je sais. Mais je te demande juste… est-ce que tu connais des gens ? »

Elle res­ta silen­cieuse un long moment. Puis elle dit, d’une voix lasse :

« Il y avait une fille. Une des femmes de chambre du Capri. Elle avait un frère qui tra­vaillait pour Esté­vez. Un comp­table, je crois. Ou un secré­taire. Quelque chose comme ça. »

« Elle t’a dit quelque chose ? »

« Elle a dit que son frère avait peur. Depuis quelques semaines. Il ren­trait tard, il ne par­lait plus, il avait mai­gri. Elle pen­sait qu’il avait des ennuis — des ennuis d’argent, peut-être, ou des ennuis avec une femme. Mais main­te­nant, après la mort d’Estévez… » Elle haus­sa les épaules. « Elle ne sait plus quoi penser. »

« Com­ment s’appelle-t-elle ? »

« Neville… »

« Juste son nom. C’est tout ce que je demande. »

Mar­ta soupira.

« Cari­dad. Cari­dad Fuentes. Mais je t’interdis d’aller lui par­ler. Tu m’entends ? Je te l’interdis. »

Neville ne répon­dit pas. Il gra­va le nom dans sa mémoire — Cari­dad Fuentes, femme de chambre au Capri — et se pro­mit de ne rien faire avec cette information.

C’était un autre men­songe, bien sûr. Mais il com­men­çait à s’habituer à mentir.

*

Il quit­ta l’appartement de Mar­ta vers cinq heures, des­cen­dit l’escalier sombre, émer­gea dans la lumière aveu­glante de l’après-midi. La cha­leur était acca­blante — cette cha­leur de novembre qui n’était pas la cha­leur de l’été, mais quelque chose de plus lourd, de plus humide, qui col­lait à la peau comme une deuxième chemise.

Il mar­cha jusqu’au Malecón, s’assit sur le mur de pierre face à la mer. Des vagues venaient se bri­ser contre les rochers, pro­je­tant des gerbes d’écume qui retom­baient en pluie fine sur les pro­me­neurs. Des enfants jouaient au bal­lon sur la chaus­sée. Un vieil homme ven­dait des caca­huètes grillées dans un cor­net de papier jour­nal. La vie conti­nuait, indif­fé­rente à ses ques­tions, à ses doutes, à ses mensonges.

Il sor­tit son car­net, l’ouvrit à une page vierge. Il avait jeté son rap­port avor­té, mais il pou­vait au moins noter ce qu’il savait — pour lui-même, pas pour Londres. Une liste de faits, de noms, de questions.

Esté­vez — mort le 13 novembre. Offi­ciel­le­ment crise cardiaque.

L’enveloppe — vue le 12 au soir, ter­rasse du Nacio­nal. Remise par homme en gris.

Homme en gris — non iden­ti­fié. Taille moyenne, cor­pu­lence moyenne. Dis­pa­ru vers les jardins.

Don Bebo — “Les crises car­diaques arrivent par­fois au mau­vais moment.”

Mar­ta — “Des gens font dis­pa­raître les curieux.”

Cari­dad Fuentes — femme de chambre au Capri. Frère tra­vaillait pour Esté­vez. Avait peur.

Il regar­da ce qu’il avait écrit. Six lignes. C’était peu. C’était presque rien. Mais c’était un début — le début de quelque chose qui res­sem­blait à une enquête.

Il refer­ma le car­net, le ran­gea dans sa poche.

Le soleil com­men­çait à des­cendre vers la mer, nim­bant le Malecón de cette lumière dorée qu’il avait appris à aimer sans jamais la com­prendre. Il se leva, épous­se­ta son pan­ta­lon, et se mit en marche vers le Nacional.

Ce soir, il boi­rait son dai­qui­ri à sa place habi­tuelle. Il obser­ve­rait les clients, écou­te­rait les conver­sa­tions, note­rait les détails. Comme d’habitude. Comme toujours.

Mais quelque chose avait chan­gé. Il ne savait pas encore quoi, ni com­ment, ni pour­quoi. Mais il le sen­tait — cette vibra­tion sourde, au fond de lui, qui res­sem­blait à de la curio­si­té, ou à de la peur, ou peut-être aux deux à la fois.

Pour la pre­mière fois depuis des années, Neville Plun­kett avait une rai­son de se lever le matin.

C’était ter­ri­fiant. Et c’était merveilleux. 

CHA­PITRE V

Same­di 16 novembre 1957 

Les jumelles étaient une erreur.

Neville s’en ren­dit compte dès qu’il les sor­tit de leur étui — un étui de cuir cra­que­lé qu’il avait ache­té la veille dans une bou­tique du Veda­do, atti­ré par l’inscription « Ópti­ca Fran­ce­sa » sur la vitrine et par le prix éton­nam­ment bas affi­ché sur l’étiquette. Le prix, il le com­pre­nait main­te­nant, était jus­ti­fié : le verre de gauche était rayé, celui de droite légè­re­ment voi­lé, et la molette de mise au point résis­tait avec l’obstination d’un méca­nisme qui n’avait pas été hui­lé depuis la guerre — la pre­mière, probablement.

Il por­ta néan­moins les jumelles à ses yeux et les poin­ta vers le Malecón, depuis la ter­rasse du Nacio­nal où il s’était ins­tal­lé avec son café du matin. La vue était floue, trem­blo­tante, et le verre rayé trans­for­mait chaque détail en une constel­la­tion de reflets para­sites. Il dis­tin­guait vague­ment les voi­tures qui pas­saient sur l’avenue, les sil­houettes des pro­me­neurs sur le mur de pierre, les vagues qui se bri­saient contre les rochers — mais tout cela dans un brouillard impres­sion­niste qui n’aurait pas dépa­reillé dans une gale­rie d’art moderne.

« Vous obser­vez les oiseaux, señor ? »

Neville bais­sa les jumelles. Un ser­veur se tenait devant lui, pla­teau à la main, l’expression par­fai­te­ment neutre — cette neu­tra­li­té pro­fes­sion­nelle des ser­veurs de grands hôtels qui ne jugent jamais rien, pas même un client bri­tan­nique en cos­tume frois­sé qui scrute l’horizon avec des jumelles de paco­tille à neuf heures du matin.

« Les oiseaux, oui, dit Neville. Les… pélicans. »

Il n’y avait pas de péli­cans en vue, mais le ser­veur ne rele­va pas. Il dépo­sa l’addition sur la table, s’inclina légè­re­ment, et s’éloigna vers un autre client. Neville ran­gea les jumelles dans leur étui avec le sen­ti­ment d’avoir fait quelque chose de pro­fon­dé­ment ridi­cule — ce qui était, à bien y réflé­chir, une des­crip­tion assez exacte de sa vie en général.

*

L’enterrement offi­ciel avait eu lieu trois jours plus tôt, au cime­tière de Colón, mais une messe de com­mé­mo­ra­tion était pré­vue ce matin à la cathé­drale de La Havane. Neville l’avait appris par le jour­nal — un entre­fi­let dans les pages mon­daines, annon­çant que la famille Esté­vez rece­vrait les condo­léances après l’office. Tout le gra­tin de La Havane serait là : indus­triels, ban­quiers, poli­tiques, diplo­mates. Une occa­sion idéale pour obser­ver, pour noter des visages, pour ten­ter d’identifier l’homme en gris.

C’était du moins ce qu’il s’était dit en ache­tant les jumelles.

La réa­li­té, comme sou­vent, était plus pro­saïque. Il ne pou­vait pas se rendre à la messe — il n’avait aucune rai­son d’y être, aucun lien avec la famille, et sa pré­sence atti­re­rait l’attention. Il ne pou­vait pas non plus se pos­ter devant la cathé­drale avec ses jumelles défec­tueuses — l’idée était absurde, gro­tesque, digne d’un per­son­nage de comé­die. Il ne lui res­tait donc qu’à attendre, ici, à la ter­rasse du Nacio­nal, en espé­rant que quelque chose se produirait.

Quelque chose. Il ne savait pas quoi. Une révé­la­tion, peut-être. Un signe. Un indice qui lui tom­be­rait du ciel comme la pomme de Newton.

Il but son café, qui avait refroidi.

*

La mati­née s’écoula avec une len­teur exas­pé­rante. Neville res­ta sur la ter­rasse, com­man­dant café sur café, feuille­tant un exem­plaire du Hava­na Post qu’il avait déjà lu deux fois. Les autres clients allaient et venaient — tou­ristes amé­ri­cains en ber­mu­das, hommes d’affaires en cos­tume, couples élé­gants qui pre­naient le soleil avant le déjeu­ner. Per­sonne ne lui prê­tait atten­tion. Per­sonne ne lui prê­tait jamais attention.

Vers onze heures, il res­sor­tit les jumelles et les poin­ta vers le Malecón, plus par dés­œu­vre­ment que par espoir de voir quoi que ce soit. Le verre rayé trans­for­mait les pas­sants en fan­tômes, les voi­tures en taches de cou­leur mou­vantes. C’était par­fai­te­ment inutile, et il le savait, mais le geste lui don­nait une conte­nance — l’illusion de faire quelque chose, d’être actif, d’avancer vers un but.

« Par­don­nez-moi, mais je crois que vous tenez vos jumelles à l’envers. »

Neville sur­sau­ta. Gra­ham Greene se tenait à côté de sa table, un verre de quelque chose d’ambré à la main — whis­ky ou bour­bon, dif­fi­cile à dire — et ce sou­rire iro­nique qui sem­blait être son expres­sion par défaut.

Neville regar­da les jumelles. Elles n’étaient pas à l’envers — les petites len­tilles étaient bien du côté de ses yeux — mais il com­prit que Greene plai­san­tait. Ou peut-être pas. Avec Greene, on ne savait jamais.

« Elles ne sont pas très bonnes, admit-il en les ran­geant dans leur étui. Je les ai ache­tées hier. »

« Pour obser­ver les oiseaux, je sup­pose ? » Greene tira une chaise et s’assit sans y avoir été invi­té. « C’est ce que vous avez dit au ser­veur, n’est-ce pas ? Les péli­cans. Il n’y a pas de péli­cans à Cuba, mon­sieur Plun­kett. Enfin, pas sur la côte nord. Des mouettes, oui. Des fré­gates, par­fois. Mais pas de pélicans. »

Neville sen­tit le rouge lui mon­ter aux joues.

« Je ne suis pas très doué en ornithologie. »

« Ni en espion­nage, appa­rem­ment. » Greene but une gor­gée de son verre, les yeux pétillants d’amusement. « Ne vous vexez pas. C’est une obser­va­tion, pas une cri­tique. L’espionnage est un art dif­fi­cile, et la plu­part des gens qui le pra­tiquent le font très mal. J’en ai connu beau­coup, dans ma vie. Des ama­teurs, sur­tout. Des idéa­listes qui croyaient ser­vir une cause. Des cyniques qui ne croyaient en rien. Et quelques pro­fes­sion­nels — très peu — qui savaient ce qu’ils fai­saient. Vous n’appartenez à aucune de ces caté­go­ries, mon­sieur Plun­kett. Vous êtes… autre chose. »

« Et qu’est-ce que je suis, selon vous ? »

Greene réflé­chit un ins­tant, comme s’il cher­chait le mot juste.

« Un témoin, dit-il fina­le­ment. Un homme qui regarde sans com­prendre, qui voit sans agir, qui accu­mule des images sans savoir quoi en faire. C’est un rôle ingrat, vous savez. Dans les romans, les témoins finissent géné­ra­le­ment mal — assas­si­nés pour ce qu’ils savent, ou ren­dus fous par ce qu’ils ont vu. Mais dans la vraie vie… » Il haus­sa les épaules. « Dans la vraie vie, les témoins sont géné­ra­le­ment igno­rés. Per­sonne ne se sou­cie de ce qu’ils ont vu, parce que per­sonne ne croit qu’ils aient vu quoi que ce soit d’important. »

Neville ne répon­dit pas. Il pen­sait à Esté­vez, à l’enveloppe, à l’homme en gris. Il pen­sait à son rap­port avor­té, à la cor­beille pleine de feuilles frois­sées, à l’impossibilité de mettre des mots sur ce qu’il savait — ou croyait savoir.

« Vous êtes venu obser­ver quelque chose, n’est-ce pas ? » deman­da Greene. « Quelque chose en rap­port avec la mort d’Estévez. »

C’était moins une ques­tion qu’une affir­ma­tion. Neville hési­ta, puis hocha la tête.

« Il y avait une messe ce matin. Une messe de com­mé­mo­ra­tion. Je pen­sais que… »

« Que vous ver­riez quelque chose d’intéressant depuis cette ter­rasse, avec vos jumelles de théâtre ? » Greene secoua la tête, mi-amu­sé, mi-com­pa­tis­sant. « Mon­sieur Plun­kett, per­met­tez-moi de vous don­ner un conseil. Si vous vou­lez obser­ver des funé­railles, allez aux funé­railles. Si vous vou­lez poser des ques­tions, posez des ques­tions. Les jumelles et les planques ne servent à rien si vous ne savez pas ce que vous cher­chez. Et vous ne savez pas ce que vous cher­chez, n’est-ce pas ? »

« Non », admit Neville. « Je ne sais pas. »

Greene vida son verre, fit signe au ser­veur d’en appor­ter un autre.

« Alors com­men­cez par là. Deman­dez-vous ce que vous cher­chez. Pas ce que vous avez vu — ça, vous le savez déjà. Mais ce que vous vou­lez savoir. Quelle ques­tion essayez-vous de résoudre ? »

Neville réflé­chit. C’était une bonne ques­tion — la bonne ques­tion, peut-être. Qu’essayait-il de résoudre ? La mort d’Estévez ? Le conte­nu de l’enveloppe ? L’identité de l’homme en gris ? Tout cela à la fois, ou quelque chose de plus pro­fond, de plus per­son­nel — le besoin de prou­ver qu’il était capable de voir ce que les autres ne voyaient pas, qu’il n’était pas aus­si inutile qu’il le paraissait ?

« Je veux savoir qui a tué Esté­vez, dit-il fina­le­ment. Si quelqu’un l’a tué. »

« Et si per­sonne ne l’a tué ? Si c’était vrai­ment une crise cardiaque ? »

« Alors je veux le savoir aussi. »

Greene hocha la tête lentement.

« C’est hon­nête. C’est un début. » Il se pen­cha vers Neville, bais­sant la voix. « Vous savez ce que font les vrais enquê­teurs, mon­sieur Plun­kett ? Les vrais, pas ceux des romans poli­ciers. Ils ne cherchent pas des indices. Ils cherchent des gens. Des gens qui savent quelque chose, des gens qui ont vu quelque chose, des gens qui ont peur de quelque chose. Et puis ils leur parlent. C’est tout. Ils leur parlent, et ils écoutent. L’art de l’enquête, c’est l’art de la conversation. »

Il se leva, prit son verre que le ser­veur venait d’apporter.

« Je vous laisse médi­ter là-des­sus. J’ai du tra­vail — des repé­rages, comme on dit. La cathé­drale, jus­te­ment. Je veux voir à quoi elle res­semble, pour mon roman. » Il fit quelques pas, puis se retour­na. « Une der­nière chose, mon­sieur Plun­kett. La fille d’Estévez — Ele­na, je crois qu’elle s’appelle. Elle loge ici, au Nacio­nal. Elle est arri­vée hier soir, après la messe. Si vous vou­lez par­ler à quelqu’un qui savait des choses sur son père… »

Il lais­sa la phrase en sus­pens, sou­rit, et s’éloigna vers le hall.

*

Ele­na Esté­vez de Villaverde.

Neville res­ta un long moment immo­bile après le départ de Greene, tour­nant et retour­nant ce nom dans sa tête. La fille d’Estévez. La femme en noir qu’il avait vue au cime­tière, celle qui ne pleu­rait pas. Elle était ici, au Nacio­nal, à quelques étages de lui peut-être.

L’idée de lui par­ler le ter­ri­fiait. Qu’allait-il lui dire ? Bon­jour, je suis un espion bri­tan­nique incom­pé­tent, j’ai vu votre père rece­voir une enve­loppe la veille de sa mort, pen­sez-vous qu’il a été assas­si­né ? C’était absurde. C’était impossible.

Et pour­tant.

Greene avait rai­son. Les jumelles ne ser­vaient à rien. L’observation à dis­tance ne ser­vait à rien. S’il vou­lait apprendre quelque chose, il devait par­ler aux gens. Écou­ter. Poser des questions.

Il ran­gea les jumelles dans leur étui, paya l’addition, et ren­tra dans l’hôtel.

Le hall était ani­mé, comme tou­jours à l’heure du déjeu­ner. Des groupes de tou­ristes atten­daient près de la récep­tion, des hommes d’affaires tra­ver­saient vers le res­tau­rant, des femmes élé­gantes bavar­daient sur les cana­pés de velours. Neville balaya la foule du regard, cher­chant sans trop y croire une sil­houette fami­lière — une robe noire, des che­veux tirés en arrière, un visage de pierre.

Il ne la vit pas.

Il mon­ta dans sa chambre, s’allongea sur le lit, regar­da le pla­fond. La cha­leur de l’après-midi pesait sur la ville, et le ven­ti­la­teur bras­sait un air tiède qui ne rafraî­chis­sait rien. Il fer­ma les yeux, essaya de dor­mir, n’y par­vint pas.

À quatre heures, il redes­cen­dit au bar.

*

Elle était là.

Assise dans un coin de la salle, près de la fenêtre qui don­nait sur les jar­dins, une tasse de thé devant elle qu’elle n’avait pas tou­chée. Elle por­tait une robe grise — le deuil s’allégeait, appa­rem­ment — et ses che­veux étaient tou­jours tirés en arrière, révé­lant un visage aux traits nets, presque durs. Elle regar­dait par la fenêtre, le regard per­du dans le vide, et il y avait quelque chose dans sa pos­ture — une ten­sion, une immo­bi­li­té — qui sug­gé­rait qu’elle ne voyait pas ce qu’elle regardait.

Neville s’arrêta à l’entrée du bar, le cœur bat­tant. Il n’avait pas pré­vu de la trou­ver là. Il n’avait rien pré­pa­ré — pas de phrase d’approche, pas de pré­texte, pas de stra­té­gie. Il était là, elle était là, et entre eux il y avait un gouffre qu’il ne savait pas com­ment franchir.

Il pen­sa à fuir. À faire demi-tour, à remon­ter dans sa chambre, à oublier tout cela. C’était la solu­tion rai­son­nable, la solu­tion pru­dente, la solu­tion Plunkett.

Au lieu de quoi il tra­ver­sa la salle et s’approcha de sa table.

« Madame de Villaverde ? »

Elle leva les yeux. Ses yeux étaient noirs, pro­fonds, et l’expression qu’ils conte­naient — sur­prise, méfiance, fatigue — lui fit com­prendre qu’il venait de com­mettre une erreur. On n’abordait pas une femme en deuil dans un bar d’hôtel. On n’abordait pas une étran­gère sans y avoir été invi­té. On n’abordait pas du tout, quand on était Neville Plunkett.

« Oui ? »

Sa voix était froide, dis­tante — la voix d’une femme habi­tuée à repous­ser les importuns.

« Je… je m’excuse de vous déran­ger. Mon nom est Plun­kett. Neville Plun­kett. Je suis… » Il hési­ta. Que pou­vait-il dire ? La véri­té ? Un men­songe ? Un demi-men­songe ? « Je suis un résident de l’hôtel. J’ai appris la mort de votre père. Je vou­lais vous pré­sen­ter mes condoléances. »

C’était faible. C’était trans­pa­rent. Per­sonne n’abordait une incon­nue dans un bar pour lui pré­sen­ter des condo­léances — pas de cette façon, pas avec cette mal­adresse. Elle allait le rem­bar­rer, et elle aurait raison.

Mais elle ne le rem­bar­ra pas. Elle le regar­da un long moment, ses yeux noirs scru­tant son visage comme si elle cher­chait à y lire quelque chose, puis elle fit un geste vers la chaise en face d’elle.

« Asseyez-vous, mon­sieur Plunkett. »

*

Il s’assit, le cœur bat­tant tou­jours, les mains moites sur ses genoux. Un ser­veur appa­rut aus­si­tôt — les ser­veurs du Nacio­nal avaient ce don d’apparaître au moment pré­cis où on avait besoin d’eux — et Neville com­man­da un dai­qui­ri, faute d’une meilleure idée.

« Vous connais­siez mon père ? » deman­da Elena.

« Non. Enfin… pas vrai­ment. Je l’ai croi­sé une fois, dans le hall. Le soir avant sa… avant qu’il… »

Il ne par­vint pas à finir sa phrase. Le mot « mort » lui res­tait en tra­vers de la gorge, comme s’il était indé­cent de le pro­non­cer devant elle.

« Le soir avant sa mort », dit-elle à sa place, d’une voix par­fai­te­ment neutre. « Vous pou­vez le dire, mon­sieur Plun­kett. Mon père est mort. C’est un fait. Les faits ne changent pas selon la façon dont on les nomme. »

Il y avait quelque chose de tran­chant dans sa voix, quelque chose qui res­sem­blait à de la colère — mais une colère froide, conte­nue, qui ne se lais­sait pas déborder.

« Vous avez rai­son, dit Neville. Je suis déso­lé. Je ne suis pas très doué pour… ce genre de situation. »

« Quel genre de situation ? »

« Les conver­sa­tions avec des incon­nus. Les condo­léances. Les… les rap­ports humains en général. »

Il ne savait pas pour­quoi il disait cela. C’était trop hon­nête, trop révé­la­teur — le genre de confes­sion qu’on ne fait pas à une étran­gère. Mais quelque chose dans le regard d’Elena l’avait pous­sé à bais­ser sa garde, comme si le men­songe n’était pas pos­sible en sa présence.

Elle esquis­sa un sou­rire — le pre­mier qu’il lui voyait. Un sou­rire mince, sans joie, mais un sou­rire quand même.

« C’est rafraî­chis­sant, dit-elle. La plu­part des gens mentent. Ils disent qu’ils sont déso­lés alors qu’ils ne le sont pas, qu’ils com­pre­naient mon père alors qu’ils ne le com­pre­naient pas, qu’ils sont là pour m’aider alors qu’ils ne pensent qu’à eux-mêmes. Vous, au moins, vous êtes hon­nête sur votre malhonnêteté. »

Neville ne sut pas quoi répondre. Le ser­veur appor­ta son dai­qui­ri, et il en but une longue gor­gée pour se don­ner le temps de réfléchir.

« Vous avez dit que vous aviez croi­sé mon père le soir avant sa mort, reprit Ele­na. Où exactement ? »

« Dans le hall. Devant les ascen­seurs. Vers… neuf heures, peut-être. Neuf heures et demie. »

« Vous lui avez parlé ? »

« Non. Nous nous sommes croi­sés, c’est tout. Nos regards se sont croi­sés une seconde, et puis il est mon­té dans l’ascenseur, et je suis mon­té par l’escalier. »

Ele­na hocha la tête lentement.

« Et c’est tout ? Vous ne l’avez pas vu avant ? Pas vu par­ler à quelqu’un, par exemple ? »

La ques­tion était posée d’un ton léger, presque indif­fé­rent — mais Neville sen­tit qu’elle n’avait rien d’indifférent. Ele­na le regar­dait avec une inten­si­té nou­velle, et il com­prit qu’elle cher­chait quelque chose. Qu’elle savait — ou soup­çon­nait — quelque chose.

Il pen­sa à l’enveloppe. À l’homme en gris. À la pro­messe qu’il avait faite à Marta.

Et puis il pen­sa à ce que Greene avait dit : L’art de l’enquête, c’est l’art de la conversation.

« En fait, dit-il len­te­ment, je l’ai vu un peu plus tôt. Sur la ter­rasse. Il par­lait avec quelqu’un. »

Le visage d’Elena ne chan­gea pas, mais quelque chose pas­sa dans ses yeux — une lueur, un éclair — qui dis­pa­rut aussitôt.

« Avec qui ? »

« Je ne sais pas. Un homme. Je n’ai pas vu son visage. »

« Et qu’est-ce qu’ils faisaient ? »

« Ils par­laient. Et puis… » Il hési­ta. « L’homme a don­né quelque chose à votre père. Une enve­loppe, je crois. Votre père l’a prise et l’a mise dans sa poche. »

Le silence qui sui­vit fut long, épais, char­gé de quelque chose que Neville ne par­ve­nait pas à iden­ti­fier. Ele­na le regar­dait fixe­ment, son visage tou­jours impas­sible, mais ses mains — ses mains s’étaient cris­pées sur le bord de la table, les join­tures blanches sous la peau.

« Une enve­loppe », répéta-t-elle.

« Oui. Blanche. De for­mat ordi­naire. Je ne sais pas ce qu’elle contenait. »

« Et l’homme ? Vous ne pou­vez vrai­ment pas le décrire ? »

Neville secoua la tête.

« Taille moyenne. Cor­pu­lence moyenne. Cos­tume gris ou beige. Je ne l’ai vu que de loin, dans la pénombre. Il avait le genre de visage qu’on oublie aus­si­tôt après l’avoir vu. »

« Un fan­tôme, en somme. »

« Oui. Un fantôme. »

Ele­na res­ta silen­cieuse un long moment, les yeux fixés sur un point au-delà de l’épaule de Neville. Puis elle dit, d’une voix très basse :

« Mon père n’est pas mort d’une crise car­diaque, mon­sieur Plunkett. »

Ce n’était pas une ques­tion. C’était une affirmation.

« Com­ment le savez-vous ? » deman­da Neville.

« Je le sais, c’est tout. Je le savais avant même de voir le corps. Mon père avait cin­quante-quatre ans. Il fai­sait du sport, ne fumait pas, buvait modé­ré­ment. Son cœur était en par­faite san­té — il avait fait un bilan com­plet il y a trois mois, à New York, chez les meilleurs car­dio­logues. Et puis il y a autre chose. »

« Quoi ? »

Elle hési­ta, comme si elle pesait le pour et le contre de ce qu’elle allait dire. Puis elle se pen­cha vers Neville, bais­sant encore la voix :

« Il avait peur. Depuis quelques semaines, il avait peur. Il ne dor­mait plus, il sur­sau­tait au moindre bruit, il regar­dait par-des­sus son épaule dans la rue. Je lui ai deman­dé ce qui se pas­sait, mais il n’a pas vou­lu me répondre. Il a juste dit : Ce n’est rien, mi hija. Des affaires. Ça va pas­ser. » Elle eut un rire amer. « Ça n’est pas passé. »

Neville pen­sa à ce que Mar­ta lui avait dit — la femme de chambre dont le frère tra­vaillait pour Esté­vez, le frère qui avait peur. La peur, encore. La peur partout.

« Vous savez de quoi il avait peur ? »

« Non. Pas exac­te­ment. Mais je sais que ça avait un rap­port avec ses affaires. Avec le sucre, peut-être, ou avec ses autres inves­tis­se­ments. Mon père avait beau­coup d’intérêts, mon­sieur Plun­kett. Et beau­coup d’ennemis. »

« Quel genre d’ennemis ? »

Ele­na le regar­da lon­gue­ment avant de répondre.

« Vous posez beau­coup de ques­tions, pour un homme qui vend des machines textiles. »

Neville sen­tit le sang lui mon­ter aux joues. Il aurait dû pré­voir cette remarque. Il aurait dû avoir une réponse prête.

« Je suis curieux, dit-il fai­ble­ment. C’est un défaut. »

« Ou une qua­li­té. Selon le point de vue. » Elle se leva, prit son sac — un sac de cuir noir, sobre, élé­gant. « Je dois vous lais­ser, mon­sieur Plun­kett. J’ai des affaires à régler. Mais je crois que nous devrions nous revoir. Demain, peut-être. Ou après-demain. »

Elle sor­tit une carte de visite d’une poche de son sac, la posa sur la table.

« Ma chambre est au cin­quième étage. Lais­sez-moi un mes­sage à la récep­tion quand vous serez disponible. »

Et sans attendre de réponse, elle s’éloigna vers le hall, sa sil­houette mince dis­pa­rais­sant dans la foule des clients.

Neville res­ta seul avec son dai­qui­ri, la carte de visite posée devant lui. Il la ramas­sa, lut le nom gra­vé en lettres noires : Ele­na Esté­vez de Vil­la­verde. Rien d’autre — pas d’adresse, pas de télé­phone. Juste un nom, comme une pro­messe ou une menace.

Il ran­gea la carte dans sa poche et ter­mi­na son daiquiri.

Quelque chose venait de com­men­cer. Il ne savait pas encore quoi, mais il le sen­tait — cette vibra­tion sourde, au fond de lui, qui res­sem­blait à de l’excitation ou à de la terreur.

Peut-être aux deux.

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