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Un espion de trop

Un espion de trop

Cha­pitres 6 à 10

CHA­PITRE VI

Dimanche 17 novembre 1957 

Neville n’était pas entré dans une église depuis l’enterrement de sa mère, en 1949. Huit ans. Il avait oublié l’odeur — cette odeur d’encens, de cire fon­due et de pierre froide qui était la même par­tout, de Shrews­bu­ry à La Havane, comme si toutes les églises du monde par­ta­geaient le même par­fum ancestral.

La cathé­drale de La Havane était baroque, mas­sive, écra­sante. Des colonnes de pierre s’élevaient vers une voûte peinte de fresques déla­vées par les siècles, des sta­tues de saints incon­nus le regar­daient depuis leurs niches avec des expres­sions de reproche muet, et la lumière du matin fil­trait à tra­vers des vitraux pous­sié­reux, pro­je­tant sur le sol des taches de cou­leur qui res­sem­blaient à des ecchymoses.

Il s’assit au der­nier rang, près de la porte, là où il pour­rait obser­ver sans être obser­vé. L’église était à moi­tié pleine — des vieilles femmes en noir, sur­tout, mais aus­si quelques familles, des hommes seuls qui priaient la tête dans les mains, des tou­ristes qui pre­naient des pho­to­gra­phies mal­gré les regards répro­ba­teurs du sacris­tain. La messe n’avait pas encore commencé.

Neville ne savait pas exac­te­ment ce qu’il fai­sait là. Il s’était réveillé ce matin avec l’idée d’aller à la messe — une impul­sion, rien de plus, qu’il n’avait pas cher­ché à ana­ly­ser. Peut-être était-ce le sou­ve­nir de ce que Greene lui avait dit sur le père Men­do­za, le jésuite qui avait confes­sé Esté­vez deux jours avant sa mort. Peut-être était-ce sim­ple­ment le besoin de faire quelque chose, n’importe quoi, qui res­sem­blât à une action.

Ou peut-être était-ce autre chose — quelque chose de plus pro­fond, de plus trouble, qu’il pré­fé­rait ne pas exa­mi­ner de trop près. Un besoin de récon­fort, peut-être. Un désir de croire, ne serait-ce qu’un ins­tant, que le monde avait un sens, que les morts n’étaient pas morts pour rien, que quelqu’un, quelque part, tenait les comptes.

L’orgue com­men­ça à jouer. Les fidèles se levèrent. Neville se leva avec eux.

*

La messe dura une heure, peut-être davan­tage. Neville sui­vit les gestes des autres — debout, assis, à genoux, debout — sans com­prendre les paroles du prêtre, qui offi­ciait en latin avec un accent espa­gnol à cou­per au cou­teau. Il ne com­mu­nia pas — il n’était pas catho­lique, et de toute façon il avait per­du la foi depuis si long­temps qu’il ne se sou­ve­nait plus de ce que c’était que de croire.

Le prêtre qui offi­ciait était jeune, la tren­taine peut-être, avec un visage lisse et une voix mono­corde qui trans­for­mait les mys­tères de la foi en for­ma­li­tés admi­nis­tra­tives. Ce n’était pas lui que Neville cher­chait. Le père Men­do­za, d’après ce que Greene lui avait dit, était un homme âgé, un jésuite espa­gnol exi­lé depuis la guerre civile. Un homme qui confes­sait les riches et dînait à leur table, qui connais­sait les secrets de la bonne socié­té havanaise.

Un homme qui avait confes­sé Esté­vez deux jours avant sa mort.

Après la messe, Neville res­ta assis tan­dis que les fidèles se dis­per­saient. Il regar­dait les prêtres qui ran­geaient les objets du culte, les enfants de chœur qui souf­flaient les cierges, le sacris­tain qui balayait les miettes d’hostie tom­bées sur le sol. Il cher­chait un visage — un visage de vieillard, un visage d’exilé, un visage qui por­tât les traces de qua­rante ans de secrets enten­dus et jamais répétés.

« Vous atten­dez quelqu’un ? »

Neville sur­sau­ta. Un homme se tenait à côté de lui, dans l’allée — grand, voû­té, la soixan­taine avan­cée, vêtu de la sou­tane noire des jésuites. Son visage était long, éma­cié, avec des yeux d’un gris très pâle qui sem­blaient avoir per­du leur cou­leur à force de regar­der l’invisible. Il sou­riait, mais c’était un sou­rire pru­dent, le sou­rire d’un homme habi­tué à peser ses mots.

« Père Men­do­za ? » hasar­da Neville.

Le sou­rire s’élargit légèrement.

« Lui-même. Et vous êtes… ? »

« Plun­kett. Neville Plun­kett. Je suis… » Il hési­ta. Que dire ? La véri­té ? Un men­songe ? « Je suis un résident du Nacio­nal. Je vous ai vu là-bas, une fois. Sur la terrasse. »

Ce n’était pas tout à fait vrai — il n’avait jamais remar­qué le père Men­do­za au Nacio­nal — mais c’était plau­sible, et le prêtre sem­bla l’accepter.

« Le Nacio­nal, oui. J’y vais par­fois. Pour visi­ter des parois­siens. » Il fit un geste vers le banc. « Puis-je m’asseoir ? »

Sans attendre la réponse, il s’assit à côté de Neville, croi­sant les mains sur ses genoux. De près, son visage parais­sait encore plus fati­gué — des cernes pro­fonds sous les yeux, des rides qui creu­saient ses joues comme des cica­trices, une pâleur qui n’était pas seule­ment celle de l’âge.

« Vous n’êtes pas catho­lique, dit-il. Ce n’était pas une question.

« Non. Angli­can. Enfin… bap­ti­sé angli­can. Je ne pra­tique plus depuis longtemps. »

« Per­sonne ne pra­tique plus depuis long­temps, mon­sieur Plun­kett. C’est le mal du siècle. Les gens ont per­du la foi — en Dieu, en l’Église, en tout ce qui dépasse leur petite exis­tence. Ils croient que la science expli­que­ra tout, que le pro­grès résou­dra tout, que l’homme peut se pas­ser de trans­cen­dance. » Il secoua la tête avec une tris­tesse qui sem­blait sin­cère. « Ils se trompent, bien sûr. Mais ils ne le décou­vri­ront que trop tard. »

Neville ne savait pas quoi répondre. Il n’était pas venu pour par­ler théologie.

« Je vou­lais vous poser une ques­tion, dit-il. À pro­pos de Rei­nal­do Estévez. »

Le visage du prêtre ne chan­gea pas, mais quelque chose pas­sa dans ses yeux — une ombre, un voile — qui dis­pa­rut aussitôt.

« Don Rei­nal­do. Oui. Une grande perte pour la com­mu­nau­té. Je l’ai connu pen­dant de nom­breuses années. Un homme géné­reux, un bon chré­tien. » Les mots son­naient comme une for­mule apprise par cœur, vidée de toute sub­stance. « Pour­quoi me posez-vous des ques­tions sur lui ? »

« Je l’ai vu, dit Neville. Le soir avant sa mort. Au Nacio­nal. Il par­lait avec quelqu’un, sur la terrasse. »

Le père Men­do­za res­ta silen­cieux un long moment. Ses mains, tou­jours croi­sées sur ses genoux, ne bou­gèrent pas, mais Neville remar­qua que ses join­tures avaient blan­chi légè­re­ment — comme celles d’Elena, la veille, quand il avait men­tion­né l’enveloppe.

« Et alors ? finit par dire le prêtre. Don Rei­nal­do par­lait avec beau­coup de gens. C’était un homme d’affaires. Les hommes d’affaires parlent. »

« L’homme lui a don­né une enveloppe. »

Le silence, cette fois, dura encore plus long­temps. Le père Men­do­za regar­dait droit devant lui, vers l’autel désert, vers le cru­ci­fix qui pen­dait au-des­sus du taber­nacle. Son pro­fil, dans la lumière pous­sié­reuse de l’église, res­sem­blait à celui d’un gisant — immo­bile, miné­ral, déjà mort.

« Mon­sieur Plun­kett, dit-il enfin, d’une voix très basse, je vais vous dire quelque chose que je ne devrais pas vous dire. Quelque chose qui viole peut-être mes vœux, ou du moins leur esprit. Mais je crois que vous avez besoin de l’entendre. »

Il se tour­na vers Neville, et ses yeux gris, pour la pre­mière fois, sem­blèrent vivants — vivants et effrayés.

« J’ai confes­sé Don Rei­nal­do deux jours avant sa mort. Je ne peux pas vous dire ce qu’il m’a confié — le secret de la confes­sion est abso­lu, vous com­pre­nez, abso­lu — mais je peux vous dire ceci : c’était un homme tour­men­té. Un homme qui por­tait un far­deau. Un homme qui avait peur. »

« Peur de quoi ? »

Le prêtre secoua la tête.

« Je ne peux pas vous le dire. Je ne peux pas. Mais ce que je peux vous dire… » Il hési­ta, comme s’il pesait chaque mot avant de le pro­non­cer. « Ce que je peux vous dire, c’est que Don Rei­nal­do savait qu’il allait mou­rir. Il ne me l’a pas dit expli­ci­te­ment — il n’a pas dit je vais mou­rir — mais je l’ai com­pris. À la façon dont il par­lait. À la façon dont il se confes­sait. C’était une confes­sion… finale. Une confes­sion d’homme qui sait que c’est la dernière. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine, mal­gré la cha­leur de l’église.

« Vous pen­sez qu’il a été assassiné ? »

Le père Men­do­za se leva brus­que­ment, comme si la ques­tion l’avait brûlé.

« Je ne pense rien, mon­sieur Plun­kett. Je suis prêtre, pas poli­cier. Et je vous conseille de ne rien pen­ser non plus. » Il bais­sa la voix jusqu’au mur­mure. « Il y a des forces, dans cette ville, que vous ne com­pre­nez pas. Des forces qui dépassent les hommes comme vous et moi. Si Don Rei­nal­do est mort, c’est que quelqu’un a vou­lu qu’il meure. Et si quelqu’un a vou­lu qu’il meure, ce quelqu’un ne vou­dra pas qu’on pose des ques­tions sur sa mort. »

« Qui ? Qui a vou­lu qu’il meure ? »

Le prêtre recu­la d’un pas, comme pour mettre de la dis­tance entre eux.

« Je ne sais pas. Et même si je le savais, je ne pour­rais pas vous le dire. Le secret de la confession… »

« Mais vous venez de me dire… »

« Je ne vous ai rien dit. » Sa voix était deve­nue dure, presque hos­tile. « Nous avons par­lé de la foi, de la perte de la foi, de choses géné­rales. C’est tout. Si quelqu’un vous demande, c’est tout ce qui s’est passé. »

Il fit un signe de croix rapide, mar­mon­na quelque chose en latin que Neville ne com­prit pas, et s’éloigna vers la sacris­tie d’un pas pres­sé, sa sou­tane noire flot­tant der­rière lui comme une aile de corbeau.

Neville res­ta seul dans l’église vide.

*

Il sor­tit de la cathé­drale dans la lumière aveu­glante de midi. La place était ani­mée — ven­deurs de jour­naux, cireurs de chaus­sures, men­diants qui ten­daient la main vers les tou­ristes, pigeons qui pico­raient les miettes sur les pavés. La vie ordi­naire, indif­fé­rente aux mys­tères et aux morts.

Neville s’assit sur un banc, à l’ombre d’un aman­dier, et essaya de mettre de l’ordre dans ses pensées.

Le père Men­do­za lui avait dit quelque chose — et en même temps, il ne lui avait rien dit. Esté­vez savait qu’il allait mou­rir. Esté­vez avait peur. Esté­vez s’était confes­sé comme un homme qui sait que c’est la der­nière fois. Mais de quoi avait-il peur ? Qui vou­lait sa mort ? Le prêtre ne l’avait pas dit — ne pou­vait pas le dire, ou ne vou­lait pas.

Le secret de la confes­sion est absolu.

Neville n’était pas catho­lique, mais il com­pre­nait ce que cela signi­fiait. Le père Men­do­za savait quelque chose — peut-être tout — mais il empor­te­rait ce savoir dans sa tombe. C’était le prix de sa foi, le far­deau de son sacer­doce. Un far­deau que Neville, à sa façon, pou­vait com­prendre : lui aus­si por­tait des secrets qu’il ne pou­vait pas révé­ler, des infor­ma­tions qu’il ne pou­vait pas par­ta­ger, des silences qui le ron­geaient de l’intérieur.

Mais il y avait autre chose dans les paroles du prêtre. Quelque chose qui res­sem­blait à un avertissement.

Il y a des forces, dans cette ville, que vous ne com­pre­nez pas.

Quelles forces ? La mafia amé­ri­caine ? Le régime de Batis­ta ? Les rebelles de Cas­tro ? Tous ceux-là à la fois, peut-être, entre­mê­lés dans un réseau de com­pli­ci­tés et de tra­hi­sons que Neville, avec ses jumelles défec­tueuses et ses rap­ports que per­sonne ne lisait, n’avait aucune chance de démêler.

Il se leva, mar­cha jusqu’au bord de la place, héla un taxi.

« Hotel Nacio­nal », dit-il au chauffeur.

Et tan­dis que la voi­ture s’enfonçait dans les rues de La Havane, il pen­sa à ce que le père Men­do­za avait dit — et à ce qu’il n’avait pas dit. Il pen­sa à Esté­vez, à l’enveloppe, à l’homme en gris. Il pen­sa à Ele­na et à ses yeux noirs qui cher­chaient la véri­té. Il pen­sa à Greene et à son roman d’espionnage, à ce ven­deur d’aspirateurs qui inven­tait des agents et des com­plots pour payer l’école de sa fille.

Et il se deman­da, pour la pre­mière fois, si lui aus­si n’était pas en train d’inventer quelque chose — un mys­tère là où il n’y avait qu’une coïn­ci­dence, une conspi­ra­tion là où il n’y avait qu’une crise car­diaque, un sens là où il n’y avait que le chaos ordi­naire de la vie et de la mort.

Mais non. Il avait vu l’enveloppe. Il avait vu le geste fur­tif, la dis­pa­ri­tion dans les jar­dins, le regard vide d’Estévez devant l’ascenseur. Et main­te­nant, il avait vu la peur dans les yeux d’un prêtre — la peur d’un homme qui sait des choses qu’il ne peut pas dire.

Ce n’était pas une inven­tion. C’était réel.

La ques­tion était de savoir ce qu’il allait faire de cette réalité.

*

Le soir, au bar du Nacio­nal, Greene l’attendait.

Il était assis à une table près de la fenêtre, un verre de whis­ky devant lui, un car­net ouvert sur lequel il grif­fon­nait quelque chose. Quand il vit Neville entrer, il leva la main et lui fit signe de le rejoindre.

« Vous avez l’air d’un homme qui a vu un fan­tôme, dit-il en guise de salu­ta­tion. Asseyez-vous. Buvez quelque chose. Racontez-moi. »

Neville s’assit, com­man­da un dai­qui­ri à Don Bebo qui pas­sait, et res­ta un moment silen­cieux. Il ne savait pas par où commencer.

« Je suis allé à la messe ce matin, dit-il finalement.

« La messe ? » Greene haus­sa un sour­cil. « Je ne vous aurais pas pris pour un homme pieux. »

« Je ne le suis pas. J’y suis allé pour… pour voir quelqu’un. Le père Mendoza. »

L’expression de Greene chan­gea imper­cep­ti­ble­ment — un léger plis­se­ment des yeux, un fré­mis­se­ment au coin des lèvres.

« Men­do­za. Le jésuite. Celui qui confes­sait Estévez. »

« Vous le connaissiez ? »

« De répu­ta­tion. » Greene but une gor­gée de whis­ky, repo­sa son verre. « C’est un homme inté­res­sant. Un sur­vi­vant de la guerre civile espa­gnole, du côté des natio­na­listes — ce qui, pour un prêtre, était le seul côté pos­sible à l’époque. Il a vu des choses, pen­dant cette guerre. Des choses qu’on ne devrait pas voir. Ça laisse des traces. »

« Il m’a par­lé d’Estévez. »

« Vrai­ment ? » Greene se pen­cha en avant, inté­res­sé. « Et qu’est-ce qu’il vous a dit ? »

Neville hési­ta. Ce que le père Men­do­za lui avait confié — cette confes­sion d’une confes­sion, ce secret au bord du secret — lui sem­blait main­te­nant trop fra­gile pour être par­ta­gé. Comme si les mots, une fois pro­non­cés, ris­quaient de se dis­soudre dans l’air.

« Il m’a dit qu’Estévez avait peur, dit-il fina­le­ment. Qu’il savait qu’il allait mourir. »

Greene hocha la tête lentement.

« Ce n’est pas sur­pre­nant. Un homme dans sa posi­tion — riche, puis­sant, mêlé à toutes sortes d’affaires — finit tou­jours par avoir des enne­mis. Et à Cuba, en ce moment, avoir des enne­mis peut être fatal. »

« Mais qui ? Qui étaient ses ennemis ? »

Greene sou­rit — ce sou­rire fati­gué, iro­nique, qui sem­blait être sa marque de fabrique.

« Mon­sieur Plun­kett, si je connais­sais la réponse à cette ques­tion, je ne serais pas ici en train de boire du mau­vais whis­ky avec vous. Je serais en train d’écrire mon roman. » Il fit tour­ner son verre entre ses doigts, regar­dant le liquide ambré comme s’il y cher­chait une réponse. « Mais je peux vous dire ceci : dans un pays comme Cuba, les enne­mis ne manquent pas. Il y a le régime, qui n’aime pas ceux qui financent l’opposition. Il y a l’opposition, qui n’aime pas ceux qui financent le régime. Il y a les Amé­ri­cains, qui n’aiment pas ceux qui menacent leurs inté­rêts. Il y a la mafia, qui n’aime pas ceux qui ne res­pectent pas les accords. Et il y a tous les autres — les jaloux, les ambi­tieux, les tra­his, les cupides — qui n’attendent qu’une occa­sion de régler leurs comptes. »

« Esté­vez était mêlé à tout ça ? »

« Esté­vez était un indus­triel cubain. Par défi­ni­tion, il était mêlé à tout ça. On ne devient pas riche à Cuba sans se salir les mains. La seule ques­tion est de savoir avec quoi on se les salit — et qui on écla­bous­sé au passage. »

Neville res­ta silen­cieux un moment, digé­rant ces paroles. Puis il dit :

« Le père Men­do­za m’a aver­ti. Il m’a dit qu’il y avait des forces, dans cette ville, que je ne com­pre­nais pas. Il m’a dit de ne pas poser de questions. »

Greene écla­ta de rire — un rire bref, sans joie.

« Et vous allez suivre son conseil ? »

Neville regar­da son dai­qui­ri, qui venait d’arriver. Il pen­sa à Mar­ta et à ses aver­tis­se­ments, à Ele­na et à sa carte de visite, au père Men­do­za et à sa peur. Il pen­sa à toutes les rai­sons qu’il avait de lais­ser tom­ber, de retour­ner à sa vie d’avant, à ses rap­ports vides et à ses soi­rées soli­taires au bar.

Puis il pen­sa à ce qu’il avait res­sen­ti, ces der­niers jours — cette vibra­tion, cette exci­ta­tion, ce sen­ti­ment d’être vivant pour la pre­mière fois depuis des années.

« Non, dit-il. Je ne vais pas suivre son conseil. »

Greene le regar­da un long moment, avec une expres­sion que Neville ne par­vint pas tout à fait à déchif­frer — du res­pect, peut-être, ou de l’inquiétude, ou quelque chose entre les deux.

« Bien, dit-il fina­le­ment. C’est bien. » Il leva son verre. « À la curio­si­té, alors. Et aux fous qui refusent de suivre les bons conseils. »

Neville leva son daiquiri.

« À la curio­si­té », répéta-t-il.

Ils trin­quèrent dans la lumière dorée du cré­pus­cule, tan­dis que dehors, sur le Malecón, les vagues conti­nuaient de se bri­ser contre les rochers, indif­fé­rentes aux secrets des hommes. 

CHA­PITRE VII

Lun­di 18 novembre 1957

 

Elle tra­ver­sa le hall du Nacio­nal comme un incen­die tra­verse une forêt sèche — lais­sant der­rière elle des regards cal­ci­nés et des conver­sa­tions inter­rom­pues. Une robe rouge, écar­late, fen­due jusqu’à mi-cuisse. Des talons qui cla­quaient sur le marbre avec l’assurance d’une femme qui sait exac­te­ment l’effet qu’elle pro­duit. Des che­veux noirs, lus­trés, qui cas­ca­daient sur ses épaules nues. Et un visage — un visage de métisse, pom­mettes hautes, lèvres pleines, yeux en amande — qui n’appartenait à aucune caté­go­rie que Neville connût.

Il la regar­da pas­ser depuis sa place au bar, son dai­qui­ri oublié devant lui. Tout le monde la regar­dait. Les hommes d’affaires amé­ri­cains inter­rom­paient leurs négo­cia­tions, les épouses jalouses pin­çaient les lèvres, les ser­veurs eux-mêmes sem­blaient ralen­tir leur course pour la suivre des yeux. Elle tra­ver­sa le hall sans regar­der per­sonne, mon­ta les quelques marches qui menaient au casi­no, et dis­pa­rut der­rière les portes vitrées.

« Consue­la Már­quez », dit une voix à côté de Neville.

Don Bebo essuyait un verre avec cette len­teur médi­ta­tive qui lui était cou­tu­mière. Son visage, comme tou­jours, ne tra­his­sait rien — ni admi­ra­tion, ni désap­pro­ba­tion, ni quoi que ce fût d’autre.

« Vous la connais­sez ? » deman­da Neville.

« Tout le monde la connaît. Elle tra­vaille pour le casi­no. Rela­tions publiques. » Il y avait une légère inflexion dans sa voix quand il pro­non­ça ces mots — pas tout à fait de l’ironie, mais quelque chose qui y res­sem­blait. « Elle est ici presque tous les soirs. »

« Rela­tions publiques », répé­ta Neville.

Don Bebo haus­sa les épaules — ce haus­se­ment d’épaules cubain qui pou­vait signi­fier n’importe quoi.

« C’est ce qu’on dit. »

Il s’éloigna pour ser­vir un autre client, lais­sant Neville seul avec son dai­qui­ri et ses pensées.

*

Neville n’était pas le genre d’homme à abor­der les femmes. Il ne l’avait jamais été — même jeune, même avant que les années et l’échec ne lui aient appris la pru­dence, il avait tou­jours man­qué de ce cou­rage par­ti­cu­lier qui per­met aux hommes de fran­chir le gouffre entre le désir et l’action. Les femmes qu’il avait connues — pas nom­breuses, il fal­lait bien l’admettre — étaient venues à lui par hasard, par mal­en­ten­du, par cette sorte de gra­vi­té triste qui attire par­fois cer­taines âmes vers d’autres âmes éga­le­ment perdues.

Mar­ta, par exemple. Leur ren­contre, deux ans plus tôt, avait été le fruit d’un concours de cir­cons­tances qu’il n’avait jamais vrai­ment com­pris. Une soi­rée au Capri, trop de dai­qui­ris, une conver­sa­tion com­men­cée par erreur — il l’avait prise pour quelqu’un d’autre, elle avait joué le jeu — et puis, sans qu’il sache com­ment, ils s’étaient retrou­vés dans son appar­te­ment de Cen­tro Haba­na, et l’arrangement avait com­men­cé. Ce n’était pas de l’amour. Ce n’était même pas vrai­ment du désir. C’était autre chose — une com­mo­di­té, une habi­tude, un remède contre la soli­tude qui ne gué­ris­sait rien mais qui sou­la­geait un peu.

Consue­la Már­quez était d’une autre caté­go­rie. Une caté­go­rie à laquelle Neville n’avait pas accès — n’avait jamais eu accès, n’aurait jamais accès. Les femmes comme elle n’existaient pas pour les hommes comme lui. Elles exis­taient pour les riches, les puis­sants, les beaux — pour ceux qui savaient ce qu’ils vou­laient et com­ment l’obtenir.

Et pour­tant.

Il pen­sa à ce que Greene lui avait dit : L’art de l’enquête, c’est l’art de la conver­sa­tion. Il pen­sa à Ele­na et à ses ques­tions sur l’enveloppe. Il pen­sa au père Men­do­za et à sa peur. Quelqu’un, dans cette ville, savait ce qui était arri­vé à Esté­vez. Quelqu’un avait des réponses. Et si Consue­la Már­quez tra­vaillait au Nacio­nal depuis des années, si elle connais­sait les clients, si elle était dans les rela­tions publiques

Il ter­mi­na son dai­qui­ri d’un trait, posa le verre sur le comp­toir, et se leva.

*

Le casi­no du Nacio­nal occu­pait une aile entière du rez-de-chaus­sée — un vaste espace aux pla­fonds hauts, bai­gné d’une lumière tami­sée qui effa­çait les heures et les rides. Des tables de rou­lette, de bla­ck­jack, de craps s’alignaient sur le tapis vert, entou­rées de joueurs en smo­king et de femmes en robes de soi­rée. Des crou­piers impas­sibles dis­tri­buaient les cartes et ramas­saient les jetons avec des gestes d’automates. Et par­tout, cette odeur par­ti­cu­lière des casi­nos — mélange de tabac, de par­fum, d’alcool et de désespoir.

Neville n’était pas joueur. Il n’avait jamais com­pris l’attrait du risque, cette ivresse que cer­tains trou­vaient à mettre leur argent — et par­fois leur vie — entre les mains du hasard. Pour lui, le hasard n’était pas un ami. C’était un enne­mi silen­cieux, indif­fé­rent, qui dis­tri­buait les bonnes et les mau­vaises cartes sans se sou­cier de jus­tice ni de mérite.

Il tra­ver­sa la salle, cher­chant la robe rouge du regard. Il la trou­va près des tables de rou­lette, debout der­rière un homme cor­pu­lent qui empi­lait des jetons sur le noir avec une concen­tra­tion de chi­rur­gien. Elle lui par­lait à l’oreille, une main posée sur son épaule, et l’homme riait — ce rire gras des hommes riches qui croient que tout leur est dû, y com­pris l’attention des belles femmes.

Neville s’arrêta à quelques pas, hési­tant. Qu’allait-il dire ? Com­ment allait-il l’aborder ? Il n’avait pas de plan, pas de stra­té­gie, rien que cette impul­sion absurde qui l’avait pous­sé à quit­ter le bar et à entrer dans le casino.

Elle leva les yeux et le vit.

Leurs regards se croi­sèrent — une seconde, peut-être deux. Elle le détailla de la tête aux pieds, sans hâte, avec cette assu­rance des femmes qui savent jau­ger un homme d’un coup d’œil. Et puis elle dit quelque chose à l’homme cor­pu­lent — un mot, deux peut-être — et elle s’approcha de Neville.

« Vous êtes perdu ? »

Sa voix était plus grave qu’il ne l’avait ima­gi­née, avec un accent cubain pro­non­cé qui rou­lait sur les consonnes comme une vague sur les rochers.

« Non, dit Neville. Enfin… peut-être. Je ne suis pas un habi­tué des casinos. »

« Ça se voit. » Elle sou­rit — un sou­rire qui n’avait rien de cruel, contrai­re­ment à ce qu’il avait craint. « Les habi­tués ne res­tent pas plan­tés au milieu de la salle avec cet air de lapin pris dans les phares. Ils jouent, ils boivent, ils font sem­blant de s’amuser. Vous, vous avez l’air de cher­cher quelque chose. Ou quelqu’un. »

Neville sen­tit le rouge lui mon­ter aux joues. Il était trans­pa­rent — il l’avait tou­jours été.

« Je m’appelle Plun­kett, dit-il. Neville Plun­kett. Je suis un résident de l’hôtel. »

« Je sais qui vous êtes. » Elle pen­cha la tête de côté, l’observant avec une curio­si­té amu­sée. « Le Bri­tan­nique triste. Celui qui boit ses dai­qui­ris tout seul au bar, tous les soirs, à la même place. Tout le monde parle de vous. »

« Vrai­ment ? »

« Non. » Elle rit — un rire franc, sans malice. « Per­sonne ne parle de vous. C’est pour ça que je vous ai remar­qué. Dans un endroit comme le Nacio­nal, les gens qui passent inaper­çus sont les plus inté­res­sants. Les autres — les bruyants, les riches, les impor­tants — on les oublie dès qu’ils sortent. Mais les silen­cieux… les silen­cieux, on s’en souvient. »

Neville ne savait pas quoi répondre. Per­sonne ne lui avait jamais dit qu’il était inté­res­sant. Per­sonne ne lui avait jamais dit qu’on se sou­ve­nait de lui.

« Je peux vous offrir un verre ? » deman­da-t-il, et il fut lui-même sur­pris de l’audace de sa question.

Elle le regar­da un long moment, ses yeux sombres cher­chant quelque chose dans les siens. Puis elle hocha la tête.

« D’accord. Mais pas ici. Au bar. Le casi­no me fatigue, ce soir. »

*

Ils s’installèrent à une table dans un coin du bar, loin des autres clients. Consue­la com­man­da un moji­to, Neville son éter­nel dai­qui­ri. Don Bebo les ser­vit sans un mot, mais Neville crut voir une lueur d’étonnement — ou d’avertissement — dans ses yeux.

« Alors, dit Consue­la en allu­mant une ciga­rette, qu’est-ce que vous vou­lez vraiment ? »

« Par­don ? »

« Vous ne m’avez pas sui­vie jusqu’au casi­no pour me par­ler de la pluie et du beau temps. Et vous n’êtes pas le genre d’homme qui aborde les femmes pour le plai­sir. » Elle souf­fla un nuage de fumée vers le pla­fond. « Donc, je répète : qu’est-ce que vous voulez ? »

Neville hési­ta. Il pou­vait men­tir — inven­ter une his­toire, un pré­texte. Mais quelque chose lui disait que Consue­la Már­quez n’était pas le genre de femme qu’on pou­vait trom­per avec des men­songes. Elle avait pas­sé sa vie à écou­ter des hommes men­tir. Elle connais­sait toutes les varia­tions, toutes les nuances, toutes les failles.

« Je vou­lais vous poser des ques­tions sur Rei­nal­do Esté­vez », dit-il.

Le visage de Consue­la ne chan­gea pas, mais quelque chose pas­sa dans ses yeux — une ombre, un voile, comme chez le père Men­do­za quand il avait pro­non­cé le même nom.

« Esté­vez, répé­ta-t-elle. L’industriel. Celui qui est mort la semaine dernière. »

« Vous le connaissiez ? »

Elle tira une longue bouf­fée de sa ciga­rette, prit son temps avant de répondre.

« Je connais beau­coup de gens, mon­sieur Plun­kett. C’est mon tra­vail. Rela­tions publiques, comme on dit. » Le même mot que Don Bebo, avec la même inflexion iro­nique. « Don Rei­nal­do venait sou­vent au casi­no. Il jouait gros. Il per­dait, par­fois. Il gagnait, par­fois. Comme tout le monde. »

« Vous lui parliez ? »

« Je parle à tout le monde. C’est pour ça qu’on me paie. »

« Et de quoi parliez-vous ? »

Consue­la écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier, avec un geste qui tra­his­sait une sou­daine irritation.

« Écou­tez, mon­sieur Plun­kett. Je ne sais pas qui vous êtes vrai­ment — repré­sen­tant en machines tex­tiles, agent secret bri­tan­nique, jour­na­liste dégui­sé, ou sim­ple­ment un type curieux qui s’ennuie — et fran­che­ment, je m’en fiche. Mais je vais vous dire quelque chose que vous devriez savoir : les ques­tions que vous posez sont dan­ge­reuses. Don Rei­nal­do est mort. Offi­ciel­le­ment, c’est une crise car­diaque. Offi­ciel­le­ment, il n’y a rien à cher­cher, rien à trou­ver, rien à dire. Et les gens qui cherchent des choses là où il n’y a offi­ciel­le­ment rien à cher­cher… ces gens-là ont ten­dance à avoir des problèmes. »

« Quel genre de problèmes ? »

Elle le regar­da lon­gue­ment, et pour la pre­mière fois, Neville vit quelque chose qui res­sem­blait à de la peur dans ses yeux — une peur qu’elle dis­si­mu­lait sous des couches d’ironie et de déta­che­ment, mais qui était là, bien réelle.

« Le genre de pro­blèmes dont on ne se remet pas », dit-elle à voix basse.

Le silence qui sui­vit fut long, char­gé de tout ce qu’elle ne disait pas.

« Vous avez peur », dit Neville.

Ce n’était pas une question.

Consue­la allu­ma une autre ciga­rette. Ses mains, remar­qua-t-il, trem­blaient légèrement.

« J’ai sur­vé­cu vingt-six ans dans cette ville, mon­sieur Plun­kett. J’ai sur­vé­cu à la pau­vre­té, aux hommes, aux pro­messes non tenues, aux rêves bri­sés. J’ai sur­vé­cu parce que j’ai appris une chose : on ne pose pas de ques­tions. On regarde, on écoute, on sou­rit, on fait son tra­vail, et on oublie. C’est la règle. La seule règle qui compte. »

« Mais vous n’avez pas oublié Estévez. »

Elle fer­ma les yeux un ins­tant, comme si elle cher­chait la force de continuer.

« Non, dit-elle fina­le­ment. Je n’ai pas oublié. »

*

Ce qu’elle lui racon­ta ensuite, elle le racon­ta à voix basse, presque en chu­cho­tant, les yeux fixés sur son moji­to qu’elle ne buvait pas.

Elle avait connu Esté­vez depuis trois ans. Pas seule­ment comme cliente du casi­no — autre­ment. Inti­me­ment. Il venait la voir, par­fois, dans l’appartement qu’elle louait à Mira­mar, un appar­te­ment qu’il payait en par­tie, comme il payait beau­coup de choses dans sa vie. Ce n’était pas de l’amour — Consue­la ne pro­non­ça jamais ce mot — mais c’était quelque chose. Une habi­tude, peut-être. Un arran­ge­ment. Le même genre d’arrangement que Neville avait avec Mar­ta, com­prit-il, sauf que les mon­tants en jeu étaient différents.

« Il était géné­reux, dit-elle. Pas seule­ment avec l’argent. Avec son temps, aus­si. Il m’écoutait. Il me par­lait. La plu­part des hommes… » Elle haus­sa les épaules. « La plu­part des hommes ne veulent pas par­ler. Ils veulent autre chose, et une fois qu’ils l’ont obte­nu, ils partent. Don Rei­nal­do était dif­fé­rent. Il res­tait. Il posait des ques­tions. Il s’intéressait à ma vie — à ma vraie vie, pas seule­ment à… » Elle fit un geste vague qui englo­bait sa robe, son corps, tout ce qu’elle repré­sen­tait aux yeux du monde.

« Et ces der­nières semaines ? Avant sa mort ? »

Consue­la hésita.

« Il avait chan­gé. Il était ner­veux, dis­trait. Il sur­sau­tait quand le télé­phone son­nait. Il regar­dait par la fenêtre comme s’il s’attendait à voir quelqu’un. Une fois… » Elle s’interrompit, but une gor­gée de moji­to. « Une fois, il m’a dit quelque chose d’étrange. Il a dit : Si quelque chose m’arrive, ne pose pas de ques­tions. Oublie-moi. Fais comme si je n’avais jamais exis­té. J’ai ri. J’ai cru qu’il plai­san­tait. Et puis… »

« Et puis il est mort. »

« Et puis il est mort. »

Le silence retom­ba entre eux. Neville pen­sait à ce qu’Elena lui avait dit — qu’Estévez avait peur, qu’il ne dor­mait plus, qu’il regar­dait par-des­sus son épaule. Le même tableau, vu sous un angle différent.

« Vous savez de quoi il avait peur ? » demanda-t-il.

Consue­la secoua la tête.

« Il ne me disait pas tout. Il ne disait tout à per­sonne, je crois. Mais… » Elle hési­ta de nou­veau, pesant ses mots. « Une fois, il a men­tion­né quelque chose. Un nom. Il par­lait au télé­phone, il pen­sait que je dor­mais, et je l’ai enten­du dire ce nom. Après, il a rac­cro­ché, et il avait l’air… ter­ri­fié. Vrai­ment terrifié. »

« Quel nom ? »

Elle le regar­da droit dans les yeux.

« Pie­dra, dit-elle. Il a dit : Pie­dra sait. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine. Pie­dra. Le colo­nel Orlan­do Pie­dra, chef du Bureau de Répres­sion des Acti­vi­tés Com­mu­nistes. Le tor­tion­naire de Batis­ta. L’homme dont on mur­mu­rait le nom avec ter­reur dans les quar­tiers popu­laires de La Havane.

« Pie­dra, répéta-t-il.

« Vous connaissez ? »

« De réputation. »

Consue­la écra­sa sa deuxième ciga­rette, se leva.

« Je dois y retour­ner. On va se deman­der où je suis. » Elle prit son sac, hési­ta un ins­tant. « Mon­sieur Plun­kett… Neville… faites atten­tion. Ce que vous cher­chez, ce que vous vou­lez savoir… ça ne vaut pas votre vie. Rien ne vaut votre vie. »

Elle se pen­cha vers lui, et pen­dant un ins­tant, il sen­tit son par­fum — quelque chose de lourd, de capi­teux, qui lui fit tour­ner la tête.

« Oubliez Esté­vez, mur­mu­ra-t-elle. Oubliez l’enveloppe. Oubliez tout. C’est le meilleur conseil que je puisse vous donner. »

Et avant qu’il puisse répondre, elle s’éloigna vers le casi­no, sa robe rouge dis­pa­rais­sant dans la foule comme une flamme qui s’éteint.

Neville res­ta seul avec son dai­qui­ri tiède et un nom qui réson­nait dans sa tête comme un glas.

Pie­dra.

Pie­dra sait quelque chose. 

CHA­PITRE VIII

Mar­di 19 novembre 1957

 

Neville se perdit.

Ce n’était pas la pre­mière fois — il se per­dait sou­vent, dans La Havane comme ailleurs, vic­time d’un sens de l’orientation défaillant qui l’avait accom­pa­gné toute sa vie. À Cam­bridge, il s’était éga­ré dans les cou­loirs de sa propre rési­dence. À Londres, pen­dant la guerre, il avait mis trois semaines à trou­ver le che­min le plus court entre son appar­te­ment et Broad­way Buil­dings. Et ici, à La Havane, mal­gré quatre ans de pro­me­nades quo­ti­diennes, il lui arri­vait encore de tour­ner au mau­vais coin de rue et de se retrou­ver dans des quar­tiers qu’il ne recon­nais­sait pas.

Ce mar­di-là, il avait vou­lu aller au Malecón — une marche qu’il connais­sait par cœur, en théo­rie. Mais quelque chose l’avait dis­trait — une vitrine, peut-être, ou une pen­sée qui l’avait absor­bé — et il s’était retrou­vé dans une rue du Veda­do qu’il n’avait jamais vue, bor­dée de mai­sons colo­niales aux façades décré­pites et de bou­tiques dont les enseignes pen­daient de travers.

Il s’arrêta, regar­da autour de lui, cher­cha un point de repère. Rien. Des arbres, des murs, des portes fer­mées. La cha­leur de l’après-midi pesait sur ses épaules comme une cou­ver­ture mouillée. Il avait soif. Il était fati­gué. Et il ne savait abso­lu­ment pas où il était.

C’est alors qu’il remar­qua la boutique.

Elle occu­pait le rez-de-chaus­sée d’une mai­son à un étage, coin­cée entre un ate­lier de cor­don­ne­rie appa­rem­ment aban­don­né et une épi­ce­rie dont la vitrine était vide. L’enseigne, en lettres dorées sur fond noir, disait : MODAS NATA­SHA — Som­bre­ros y Acce­so­rios. Dans la vitrine, sur des pré­sen­toirs de velours fati­gué, s’alignaient des cha­peaux — des cloches des années vingt, des bibis à voi­lette, des cape­lines de paille, des toques de four­rure qui sem­blaient absur­de­ment dépla­cées sous le soleil des Caraïbes.

Neville pous­sa la porte, moins par inté­rêt pour les cha­peaux que par besoin d’échapper à la chaleur.

Une clo­chette tin­ta. L’intérieur de la bou­tique était frais, ombra­gé, encom­bré de boîtes à cha­peaux empi­lées jusqu’au pla­fond et de man­ne­quins de bois coif­fés de créa­tions extra­va­gantes. Une odeur de naph­ta­line et de fleurs séchées flot­tait dans l’air, mêlée à quelque chose d’autre — du thé, peut-être, ou du par­fum ancien.

« Un ins­tant, s’il vous plaît. »

La voix venait de l’arrière-boutique — une voix de femme, grave, avec un accent qui n’était ni espa­gnol ni amé­ri­cain. Un accent que Neville mit quelques secondes à iden­ti­fier : russe. Ou plu­tôt, ce fran­çais tein­té de russe que par­laient les émi­grés de l’ancienne aris­to­cra­tie, ceux qui avaient fui la révo­lu­tion bol­che­vique avec leurs bijoux cou­sus dans l’ourlet de leurs manteaux.

Une femme appa­rut, écar­tant un rideau de perles qui sépa­rait la bou­tique de l’arrière. Elle avait la soixan­taine, peut-être plus — il était dif­fi­cile de dire avec ces femmes qui avaient été belles et qui por­taient les traces de leur beau­té comme un vête­ment usé mais encore élé­gant. Grande, très mince, les che­veux blancs tirés en un chi­gnon ser­ré, le visage long et aris­to­cra­tique, des yeux d’un bleu pâle qui sem­blaient regar­der à tra­vers les choses plu­tôt que les choses elles-mêmes.

Elle por­tait une robe noire, simple, et un col­lier de perles qui avait dû valoir une for­tune, autre­fois, dans une autre vie.

« Bon­jour, dit-elle en espa­gnol, puis, voyant l’hésitation de Neville : Good after­noon. You are English, yes ? »

« Yes, admit Neville. Je veux dire, oui. Je suis anglais. Par­don, je ne cherche pas vrai­ment un cha­peau. Je me suis per­du. Je vou­lais juste… »

Il s’interrompit, ne sachant pas com­ment finir sa phrase. Deman­der son che­min ? Se repo­ser un ins­tant ? Fuir la cha­leur et la solitude ?

La femme l’observa un moment, la tête légè­re­ment pen­chée, comme un oiseau qui éva­lue une situa­tion nouvelle.

« Vous vou­liez juste entrer, dit-elle. C’est suf­fi­sant. On n’a pas besoin de rai­son pour entrer quelque part. On entre, et puis on voit ce qui se passe. » Elle fit un geste vers une chaise — une chaise ancienne, tapis­sée de velours vert, qui sem­blait venir d’un salon de Saint-Péters­bourg. « Asseyez-vous. Je vais faire du thé. »

Avant que Neville puisse pro­tes­ter, elle avait dis­pa­ru der­rière le rideau de perles.

*

Il s’assit, parce qu’il ne savait pas quoi faire d’autre. La bou­tique, main­te­nant qu’il la regar­dait vrai­ment, était une sorte de musée — non pas des cha­peaux, mais d’un monde dis­pa­ru. Sur les murs, entre les miroirs et les gra­vures de mode, des pho­to­gra­phies jau­nies mon­traient des femmes en robes de bal, des offi­ciers en uni­forme, des palais aux façades blanches, des traî­neaux sur des ave­nues ennei­gées. Et par­tout, des objets qui n’avaient rien à faire dans une bou­tique de cha­peaux cubaine : un samo­var de cuivre sur une éta­gère, des icônes ortho­doxes dans un coin, un châle de soie bro­dé jeté sur le dos­sier d’un fauteuil.

La femme revint avec un pla­teau — théière, tasses, sucrier, le tout en por­ce­laine fine, déco­rée de motifs bleus qui res­sem­blaient à du Delft ou peut-être à du russe.

« Je m’appelle Nata­sha Obo­lens­ky, dit-elle en ver­sant le thé. Prin­cesse Nata­sha Obo­lens­ky, si l’on veut être pré­cis, mais les titres ne signi­fient plus grand-chose, n’est-ce pas ? Pas depuis 1917. Pas depuis que le monde a déci­dé que les prin­cesses étaient obsolètes. »

Elle lui ten­dit une tasse. Le thé était fort, par­fu­mé, avec une note de ber­ga­mote qui rap­pe­lait l’Angleterre.

« Plun­kett, dit Neville en pre­nant la tasse. Neville Plun­kett. Pas de titre, j’en ai peur. Juste… Plunkett. »

« Plun­kett. » Elle goû­ta le nom comme on goûte un vin. « C’est un bon nom. Un nom hon­nête. Les noms à ral­longe, les noms avec des par­ti­cules et des titres, ils finissent tou­jours par vous écra­ser. On passe sa vie à essayer d’être à la hau­teur de son nom, et on n’y arrive jamais. Vous, au moins, vous êtes libre. »

Neville ne s’était jamais sen­ti par­ti­cu­liè­re­ment libre, mais il ne dit rien.

« Vous êtes per­du, reprit Nata­sha. Pas seule­ment dans le Veda­do — ça, c’est facile à répa­rer, je vous indi­que­rai le che­min. Mais per­du en géné­ral. Je le vois. Je le recon­nais. » Elle but une gor­gée de thé, ses yeux pâles fixés sur lui. « J’ai pas­sé ma vie entou­rée de gens per­dus. Les émi­grés, vous savez. Nous sommes tous per­dus. Nous avons per­du notre pays, notre langue, notre iden­ti­té. Nous errons de ville en ville, de pays en pays, en cher­chant quelque chose que nous ne trou­ve­rons jamais — parce que ce que nous cher­chons n’existe plus. »

« Com­ment êtes-vous arri­vée à La Havane ? » deman­da Neville.

C’était une ques­tion indis­crète, peut-être, mais Nata­sha ne sem­bla pas s’en offus­quer. Elle sou­rit — un sou­rire qui creu­sait des rides pro­fondes autour de ses yeux et de sa bouche, mais qui illu­mi­nait son visage d’une beau­té ancienne.

« Par le che­min des éco­liers, comme on dit. Saint-Péters­bourg, d’abord — j’y suis née, j’y ai gran­di, j’y ai dan­sé. J’étais dan­seuse, vous savez. Au Bal­let impé­rial. Pas une étoile — je n’avais pas assez de talent pour cela — mais une bonne dan­seuse, conscien­cieuse, dis­ci­pli­née. Et puis la révo­lu­tion est arrivée. »

Elle s’interrompit, regar­da par la fenêtre comme si elle voyait quelque chose que Neville ne pou­vait pas voir.

« Nous avons fui. Ma mère, mes sœurs et moi. Mon père était déjà mort — tué pen­dant les pre­miers jours, par une foule qui ne savait même pas qui il était. Nous avons tra­ver­sé la Fin­lande, puis la Suède, puis l’Allemagne. Paris, ensuite. J’y ai vécu quinze ans, j’y ai dan­sé dans des caba­rets, j’y ai aimé des hommes qui ne le méri­taient pas. Et puis la guerre est arri­vée — une autre guerre, tou­jours des guerres — et j’ai fui de nou­veau. L’Espagne, le Por­tu­gal, le Bré­sil, l’Argentine. Et fina­le­ment, Cuba. Pour­quoi Cuba ? Je ne sais pas. Le hasard. La fatigue. L’envie de m’arrêter quelque part, n’importe où, et de ne plus bouger. »

« Et les chapeaux ? »

Nata­sha écla­ta de rire — un rire qui res­sem­blait au tin­te­ment de la clo­chette de la porte, clair et un peu fêlé.

« Les cha­peaux ! Oui, les cha­peaux. Il fal­lait bien vivre de quelque chose, n’est-ce pas ? Je ne savais rien faire d’autre que dan­ser, et mes genoux m’ont lâchée à cin­quante ans. Alors j’ai ouvert cette bou­tique. Je ne sais pas vrai­ment faire de cha­peaux — je les achète, je les arrange, je les vends. Les femmes de la bonne socié­té viennent ici parce que c’est exo­tique, une prin­cesse russe qui vend des cha­peaux. Elles achètent un cha­peau et elles repartent avec une his­toire à racon­ter à leurs amies. C’est ain­si que ça fonctionne. »

Neville but son thé en silence. Il y avait quelque chose de récon­for­tant dans cette bou­tique, dans cette femme, dans ce flot de paroles qui ne deman­dait rien en retour — ni appro­ba­tion, ni sym­pa­thie, ni même atten­tion. Nata­sha par­lait comme on res­pire, natu­rel­le­ment, sans effort, et Neville pou­vait sim­ple­ment écou­ter, sans avoir à cher­cher quoi dire.

« Et vous ? » deman­da-t-elle sou­dain. « Qu’est-ce qui vous amène à La Havane, mon­sieur Plunkett ? »

*

Il ne savait pas pour­quoi il lui racon­ta. Peut-être était-ce le thé, ou la cha­leur, ou la fatigue. Peut-être était-ce le regard de Nata­sha — ce regard qui ne jugeait pas, qui ne deman­dait rien, qui accep­tait sim­ple­ment ce qu’on lui offrait. Peut-être était-ce sim­ple­ment le besoin de par­ler à quelqu’un qui n’avait aucun lien avec sa vie, aucun inté­rêt dans ses affaires, aucune rai­son de le trahir.

Il lui racon­ta tout. Pas les détails opé­ra­tion­nels, bien sûr — il ne men­tion­na pas le MI6, ni ses rap­ports, ni sa cou­ver­ture de repré­sen­tant en machines tex­tiles. Mais il lui racon­ta l’essentiel : qu’il était un homme seul, qu’il fai­sait un tra­vail qui ne ser­vait à rien, qu’il avait pas­sé quatre ans à regar­der La Havane sans jamais la com­prendre. Et puis il lui racon­ta Esté­vez — l’enveloppe, l’homme en gris, la mort sus­pecte, les ques­tions qu’il posait et les aver­tis­se­ments qu’il recevait.

Nata­sha l’écouta sans l’interrompre, ses mains fines ser­rées autour de sa tasse de thé, ses yeux pâles fixés sur lui avec une atten­tion qui ne fai­blis­sait pas.

Quand il eut fini, elle res­ta silen­cieuse un long moment. Puis elle dit :

« Vous savez ce que vous êtes, mon­sieur Plunkett ? »

« Non. »

« Vous êtes un témoin. Comme moi. Comme tous les émi­grés, tous les exi­lés, tous les gens qui vivent dans un monde qui n’est pas le leur. Nous regar­dons, nous obser­vons, nous notons — mais nous n’agissons pas. Nous ne pou­vons pas agir. Nous sommes des étran­gers, et les étran­gers n’ont pas le droit d’agir. Ils ont seule­ment le droit de voir. »

« Mais je veux agir, dit Neville. Pour une fois, je veux faire quelque chose. Je veux com­prendre ce qui est arri­vé à Esté­vez. Je veux savoir pour­quoi il est mort. »

Nata­sha hocha la tête lentement.

« Je com­prends. C’est un sen­ti­ment que je connais bien. Le désir de sor­tir de sa pas­si­vi­té, de deve­nir un acteur plu­tôt qu’un spec­ta­teur. Mais c’est un désir dan­ge­reux, mon­sieur Plun­kett. Les témoins qui veulent deve­nir des acteurs… ils finissent sou­vent mal. »

« C’est ce que tout le monde me dit. »

« Parce que c’est vrai. » Elle se pen­cha vers lui, et sa voix se fit plus basse. « Vous m’avez par­lé d’Estévez. Je vais vous dire quelque chose en retour. Sa femme — pas sa femme, par­don, sa veuve — venait ici ache­ter des cha­peaux. Une fois par mois, par­fois plus. Elle aimait les bibis à voi­lette, les choses élé­gantes et un peu tristes. »

« Vous la connaissiez ? »

« Pas vrai­ment. Nous par­lions, comme on parle dans une bou­tique. Du temps, des cha­peaux, de rien d’important. Mais une fois… » Elle hési­ta. « Une fois, elle m’a dit quelque chose d’étrange. Elle a dit que son mari avait chan­gé. Qu’il n’était plus le même. Qu’il avait peur de quelque chose, mais qu’il refu­sait de lui dire de quoi. Et puis elle a dit — et c’est ce qui m’a frap­pée — elle a dit : Il porte un far­deau qui n’est pas le sien. »

« Un far­deau qui n’est pas le sien ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Nata­sha haus­sa les épaules.

« Je ne sais pas. Elle n’a pas expli­qué, et je n’ai pas deman­dé. Ce n’était pas mes affaires. Mais main­te­nant, avec ce que vous me dites… » Elle but une gor­gée de thé, réflé­chit. « Un far­deau qui n’est pas le sien. Peut-être qu’il savait quelque chose. Peut-être qu’il avait appris quelque chose qu’il n’aurait pas dû apprendre. Et peut-être que ce savoir l’a tué. »

Neville pen­sa à l’enveloppe. À ce qu’elle pou­vait conte­nir. Des docu­ments ? Des preuves ? Des infor­ma­tions qui valaient la vie d’un homme ?

« L’odeur de la peur, dit sou­dain Natasha.

« Par­don ? »

« Vous m’avez deman­dé com­ment j’avais recon­nu qu’Estévez avait peur. Je ne l’ai pas dit, mais je vais vous le dire main­te­nant : la peur a une odeur. Pas une odeur phy­sique — une odeur méta­pho­rique, si vous vou­lez. Les gens qui ont peur se com­portent dif­fé­rem­ment. Ils regardent par-des­sus leur épaule. Ils sur­sautent aux bruits. Ils sou­rient trop, ou pas assez. Et il y a quelque chose dans leurs yeux — quelque chose de tra­qué, de cer­né. J’ai vu cette odeur sur beau­coup de gens, dans ma vie. Sur mes com­pa­triotes, quand les bol­che­viques sont arri­vés. Sur les juifs, à Ber­lin, dans les années trente. Sur tout le monde, pen­dant la guerre. » Elle le regar­da droit dans les yeux. « Et je la vois sur vous, mon­sieur Plun­kett. Pas beau­coup. Juste un peu. Mais elle est là. »

Neville ne répon­dit pas. Il ne savait pas quoi répondre.

« Soyez pru­dent, dit Nata­sha. Ce que vous cher­chez — la véri­té sur Esté­vez, la véri­té sur cette enve­loppe — c’est peut-être quelque chose que vous ne vou­lez pas trou­ver. La véri­té n’est pas tou­jours libé­ra­trice. Par­fois, elle est sim­ple­ment terrible. »

*

Il res­ta encore une heure, peut-être davan­tage. Ils par­lèrent d’autres choses — de Saint-Péters­bourg, de Cam­bridge, de musique et de livres, de ces sujets neutres qui per­mettent à deux incon­nus de deve­nir, sinon des amis, du moins des connais­sances. Nata­sha lui mon­tra des pho­to­gra­phies de sa jeu­nesse — une jeune femme en tutu sur une scène du Théâtre Mariins­ky, une famille en four­rures devant une dat­cha ennei­gée, un offi­cier mous­ta­chu qui était son père. Et Neville, pour la pre­mière fois depuis long­temps, par­la de lui — de son enfance à Shrews­bu­ry, de ses sœurs qui vieillis­saient sans lui, de cette vie qu’il avait lais­sée der­rière lui et qu’il ne retrou­ve­rait jamais.

Quand il se leva pour par­tir, Nata­sha lui prit la main.

« Reve­nez, dit-elle. Quand vous vou­lez. Je suis tou­jours là. Les après-midi sont longs, et j’aime la compagnie. »

« Je revien­drai », pro­mit Neville.

Et il sut, en le disant, que c’était vrai.

Elle lui indi­qua le che­min du Malecón — trois rues à gauche, puis tout droit jusqu’à la mer — et il sor­tit dans la lumière de l’après-midi, cli­gnant des yeux comme un homme qui émerge d’un rêve.

En mar­chant vers l’hôtel, il pen­sa à ce que Nata­sha avait dit. Un far­deau qui n’est pas le sien. Esté­vez savait quelque chose. Esté­vez por­tait un secret qui ne lui appar­te­nait pas — un secret qu’on lui avait confié, ou qu’il avait décou­vert par hasard. Et ce secret l’avait tué.

Mais quel secret ? Et confié par qui ?

L’enveloppe. Tout reve­nait à l’enveloppe. À ce qu’elle conte­nait. À l’homme en gris qui l’avait remise.

Neville accé­lé­ra le pas. Il avait besoin de réflé­chir. Il avait besoin de mettre de l’ordre dans ce qu’il savait, de tra­cer des lignes entre les points, de trou­ver un motif dans le chaos.

Et sur­tout, il avait besoin de par­ler à Ele­na. Elle était la fille d’Estévez. Si quelqu’un savait quel far­deau son père por­tait, c’était elle.

Il regar­da sa montre. Cinq heures. Assez tôt pour lui lais­ser un mes­sage à la réception.

Assez tôt pour que quelque chose commence. 

CHA­PITRE IX

Mer­cre­di 20 novembre 1957

 

L’homme s’assit à côté de Neville sans y avoir été invité.

C’était au bar du Nacio­nal, vers six heures du soir — l’heure où la lumière com­men­çait à décli­ner et où les pre­miers clients de la soi­rée pre­naient pos­ses­sion des lieux. Neville était à sa place habi­tuelle, son dai­qui­ri devant lui, son car­net ouvert sur une page blanche. Il n’avait rien écrit. Il pen­sait à Ele­na, à qui il avait lais­sé un mes­sage la veille et qui n’avait pas encore répondu.

« Plun­kett, c’est ça ? »

L’homme avait la qua­ran­taine, peut-être qua­rante-cinq ans. Bron­zé, les che­veux châ­tains cou­pés court, des yeux d’un bleu très pâle qui sem­blaient vous radio­gra­phier. Il por­tait une che­mise hawaïenne — pal­miers et per­ro­quets sur fond tur­quoise — sous un bla­zer de lin frois­sé, et il sou­riait de ce sou­rire amé­ri­cain, large et confiant, qui don­nait tou­jours à Neville l’impression d’être en pré­sence d’un ven­deur de voi­tures d’occasion.

« Par­don ? dit Neville.

« Votre nom. Plun­kett. Neville Plun­kett. Atta­ché com­mer­cial adjoint à l’ambassade bri­tan­nique. Repré­sen­tant de la Doring­ton & Sons, machines tex­tiles. » L’homme fit signe au bar­man de lui ser­vir un bour­bon. « J’ai fait mes devoirs. »

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine, mais s’efforça de gar­der une expres­sion neutre.

« Et vous êtes ? »

« Beau­mont. Charles Beau­mont. » L’homme ten­dit la main — une poi­gnée ferme, presque dou­lou­reuse. « Je tra­vaille pour une agence gou­ver­ne­men­tale amé­ri­caine. Vous voyez le genre. »

Il n’avait pas besoin de pré­ci­ser. Neville voyait très bien le genre.

« CIA », dit-il à voix basse.

Beau­mont haus­sa les épaules avec une fausse modes­tie qui ne trom­pait personne.

« On ne pro­nonce pas ce mot à voix haute, d’habitude. Mais entre pro­fes­sion­nels… » Il lais­sa la phrase en sus­pens, but une gor­gée de son bour­bon. « Vous êtes dans le métier depuis com­bien de temps, Plun­kett ? Quinze ans ? Vingt ? »

« Je ne vois pas de quoi vous par­lez. Je vends des machines textiles. »

Beau­mont écla­ta de rire — un rire franc, presque ami­cal, qui fit se retour­ner quelques clients aux tables voisines.

« Des machines tex­tiles. C’est ça. Et moi, je suis atta­ché cultu­rel. On fait tous par­tie du même cirque, Plun­kett. Autant ne pas se men­tir entre nous. »

Il sor­tit un paquet de ciga­rettes — des Lucky Strike — et en allu­ma une sans en offrir à Neville.

« Le desk de Londres m’a par­lé de vous. Ils vous appellent “le meuble”. Vous savez pour­quoi ? Parce que vous êtes là depuis si long­temps qu’on ne vous remarque plus. Vous faites par­tie des murs. » Il souf­fla un nuage de fumée vers le pla­fond. « C’est un com­pli­ment, au fait. Dans notre métier, pas­ser inaper­çu, c’est une qua­li­té. Le pro­blème, c’est quand on com­mence à se faire remarquer. »

Neville sen­tit son cœur s’accélérer.

« Qu’est-ce que vous vou­lez dire ? »

Beau­mont le regar­da lon­gue­ment, ses yeux pâles scru­tant son visage comme s’il cher­chait quelque chose — une faille, une fai­blesse, une véri­té cachée.

« Je veux dire que vous posez des ques­tions, ces der­niers temps. Des ques­tions sur un cer­tain indus­triel cubain. Un cer­tain Rei­nal­do Esté­vez. » Il fit tom­ber la cendre de sa ciga­rette dans le cen­drier. « Ça m’intéresse. Ça m’intéresse beaucoup. »

*

Le silence qui sui­vit fut long, char­gé de tout ce que Neville ne pou­vait pas dire. Com­ment Beau­mont savait-il ? Qui lui avait par­lé ? Connie ? Ele­na ? Le père Men­do­za ? Quelqu’un d’autre — quelqu’un qui l’avait obser­vé, écou­té, suivi ?

« Je ne pose pas de ques­tions, dit-il fina­le­ment. J’observe. C’est mon travail. »

« Votre tra­vail, c’est de vendre des machines tex­tiles. Du moins offi­ciel­le­ment. » Beau­mont sou­rit de nou­veau, mais cette fois le sou­rire n’avait rien d’amical. « Offi­cieu­se­ment, votre tra­vail c’est de rédi­ger des rap­ports que per­sonne ne lit sur la situa­tion poli­tique à Cuba. Des rap­ports d’une bana­li­té confon­dante, si vous me per­met­tez. J’en ai lu quelques-uns. Ils m’ont aidé à m’endormir. »

Neville ne répon­dit pas. Il y avait quelque chose de dan­ge­reux dans cet homme — quelque chose qui se cachait sous le bron­zage et la che­mise hawaïenne, sous le sou­rire et le bour­bon. Quelque chose de froid, de cal­cu­la­teur, de professionnel.

« Mais ces der­niers jours, conti­nua Beau­mont, vous avez chan­gé. Vous êtes sor­ti de votre rou­tine. Vous avez par­lé à des gens à qui vous ne par­liez jamais. La fille d’Estévez. Le père Men­do­za. Cette putain du casi­no — par­don, cette “char­gée de rela­tions publiques”. Et puis il y a cette Russe, dans le Veda­do. La prin­cesse aux cha­peaux. » Il comp­ta sur ses doigts, comme s’il réci­tait une liste de courses. « Quatre per­sonnes en quatre jours. Pour un homme qui n’a pas eu une seule conver­sa­tion en quatre ans, c’est remarquable. »

Neville sen­tit la colère mon­ter en lui — une colère qu’il connais­sait mal, qu’il avait rare­ment l’occasion d’éprouver.

« Vous me surveillez. »

« Je sur­veille tout le monde. C’est mon tra­vail. » Beau­mont écra­sa sa ciga­rette, en allu­ma une autre aus­si­tôt. « La Havane est une petite ville, Plun­kett. Une petite ville pleine de grands secrets. Et quand quelqu’un com­mence à fouiller dans ces secrets, ça se remarque. Ça se sait. Et ça attire l’attention de gens comme moi. »

« Qu’est-ce que vous voulez ? »

Beau­mont se pen­cha vers lui, bais­sant la voix.

« Je veux savoir ce que vous savez. Sur Esté­vez. Sur sa mort. Sur cette enve­loppe dont vous avez par­lé à tout le monde. »

Neville res­ta silen­cieux. Ain­si, Beau­mont savait pour l’enveloppe. Ce qui signi­fiait que quelqu’un avait par­lé — Ele­na, peut-être, ou Connie, ou quelqu’un qui les avait enten­dus parler.

« Je ne sais rien, dit-il. J’ai vu un homme remettre une enve­loppe à un autre homme. C’est tout. »

« L’homme qui a remis l’enveloppe. Vous pou­vez le décrire ? »

« Non. Taille moyenne, cor­pu­lence moyenne. Je ne l’ai vu que de loin. »

Beau­mont hocha la tête len­te­ment, comme s’il éva­luait la sin­cé­ri­té de cette réponse.

« Taille moyenne, cor­pu­lence moyenne. C’est ce que vous dites à tout le monde. » Il but une gor­gée de bour­bon. « Vous savez ce que je pense, Plun­kett ? Je pense que vous en savez plus que vous ne le dites. Peut-être pas beau­coup plus — vous n’êtes pas le genre à savoir beau­coup de choses — mais un peu plus. Et ce peu, ça m’intéresse. »

« Pour­quoi ? »

« Parce qu’Estévez était sur notre radar. Depuis quelques mois. On le sur­veillait — pas de près, juste assez pour savoir ce qu’il fai­sait, avec qui il par­lait, où allait son argent. Et puis, brus­que­ment, il est mort. Crise car­diaque, offi­ciel­le­ment. Sauf que les hommes comme Esté­vez ne meurent pas de crises car­diaques. Ils meurent parce que quelqu’un veut qu’ils meurent. »

Neville pen­sa à ce que le père Men­do­za avait dit, à ce que Connie avait dit, à ce que Nata­sha avait dit. Tout le monde arri­vait à la même conclu­sion — Esté­vez avait été assas­si­né. Mais per­sonne ne savait par qui, ni pourquoi.

« Vous savez qui l’a tué ? » demanda-t-il.

Beau­mont secoua la tête.

« Si je le savais, je ne serais pas là à boire du bour­bon avec vous. » Il fit signe au bar­man de lui res­ser­vir un verre. « Mais j’ai des hypo­thèses. Plu­sieurs hypo­thèses. Et l’une d’elles implique quelqu’un que vous connais­sez peut-être. Quelqu’un de votre côté de l’Atlantique. »

Le cœur de Neville s’arrêta un instant.

« Qu’est-ce que vous vou­lez dire ? »

Beau­mont sou­rit — ce sou­rire de requin qui ne pré­sa­geait rien de bon.

« Je veux dire que l’homme à l’enveloppe, celui que vous avez vu sur la ter­rasse… je pense que c’était un Bri­tan­nique. Un de vos col­lègues. Quelqu’un de l’ambassade. »

*

Les mots mirent quelques secondes à atteindre le cer­veau de Neville. Un Bri­tan­nique. Un col­lègue. Quelqu’un de l’ambassade.

« C’est impos­sible, dit-il.

« Pour­quoi impossible ? »

« Parce que… » Il cher­cha ses mots. « Parce que ça n’a pas de sens. Pour­quoi un offi­cier bri­tan­nique don­ne­rait-il une enve­loppe à un indus­triel cubain ? Pourquoi… »

« Pour­quoi un offi­cier bri­tan­nique vou­drait-il la mort d’un indus­triel cubain ? » Beau­mont haus­sa les épaules. « Je ne sais pas. C’est ce que j’essaie de décou­vrir. Mais je sais une chose : Esté­vez avait des contacts avec votre ambas­sade. Des contacts régu­liers. Pas offi­ciels — per­sonne ne les enre­gis­trait — mais suf­fi­sam­ment fré­quents pour que ça se remarque. »

« Quel genre de contacts ? »

« Le genre qu’on ne met pas dans les rap­ports. Le genre qui se fait dans les coins sombres des bars, dans les chambres d’hôtel, dans les voi­tures garées sur le Malecón. » Beau­mont se pen­cha encore plus près, et Neville sen­tit l’odeur du bour­bon dans son haleine. « Esté­vez était un infor­ma­teur, Plun­kett. Il tra­vaillait pour quelqu’un. Et ce quelqu’un, j’en suis presque sûr, était britannique. »

Un infor­ma­teur. Esté­vez tra­vaillait pour le MI6.

Neville sen­tit le sol se déro­ber sous ses pieds. Si c’était vrai — si Esté­vez était vrai­ment un infor­ma­teur bri­tan­nique — alors tout chan­geait. L’enveloppe n’était plus un simple échange d’affaires. C’était une trans­mis­sion de ren­sei­gne­ments. Un paie­ment, peut-être, ou des ins­truc­tions. Et l’homme en gris n’était plus un incon­nu — c’était un offi­cier trai­tant. Un collègue.

Quelqu’un que Neville croi­sait peut-être dans les cou­loirs de l’ambassade.

« Vous avez des preuves ? » demanda-t-il.

« Pas encore. C’est pour ça que je vous parle. » Beau­mont vida son verre, fit signe au bar­man de lui en ser­vir un autre — le troi­sième. « Vous êtes là depuis quatre ans, Plun­kett. Vous connais­sez l’ambassade. Vous connais­sez les gens. Si quelqu’un là-bas avait un contact régu­lier avec un indus­triel cubain, vous l’auriez peut-être remarqué. »

Neville secoua la tête.

« Je ne remarque rien. Vous l’avez dit vous-même — je suis un meuble. »

« Les meubles voient beau­coup de choses. Ils sont là, dans les coins, et per­sonne ne fait atten­tion à eux. Per­sonne ne se méfie d’eux. » Beau­mont allu­ma une nou­velle ciga­rette. « Réflé­chis­sez, Plun­kett. Quelqu’un à l’ambassade qui sor­tait sou­vent. Qui avait des ren­dez-vous non offi­ciels. Qui par­lait espa­gnol cou­ram­ment, peut-être, ou qui connais­sait bien le milieu des affaires cubain. Quelqu’un qui… »

Il s’interrompit brus­que­ment. Son regard venait de se fixer sur quelque chose der­rière l’épaule de Neville — ou plu­tôt quelqu’un.

« Tiens, tiens, mur­mu­ra-t-il. Quand on parle du loup. »

Neville se retourna.

Gra­ham Greene tra­ver­sait le hall en direc­tion du bar.

*

Greene les rejoi­gnit comme s’il avait été invi­té — ce qui n’était pas le cas. Il tira une chaise, s’assit, fit signe à Don Bebo de lui ser­vir un whisky.

« Beau­mont, dit-il avec un hoche­ment de tête. Je ne savais pas que vous étiez à La Havane. »

« Greene. » Le sou­rire de Beau­mont s’était figé, trans­for­mé en quelque chose de plus pru­dent. « Je ne savais pas que vous connais­siez notre ami Plunkett. »

« Nous avons fait connais­sance il y a quelques jours. Au bar. Deux com­pa­triotes per­dus sous les tro­piques, vous savez ce que c’est. » Greene prit son whis­ky, but une gor­gée, gri­ma­ça. « Ce whis­ky est tou­jours aus­si mau­vais. Je ne sais pas pour­quoi je m’obstine à le commander. »

Neville regar­dait les deux hommes, essayant de com­prendre ce qui se pas­sait. Il y avait une ten­sion entre eux — quelque chose de non dit, une his­toire com­mune qu’il ne connais­sait pas.

« Vous vous connais­sez ? » demanda-t-il.

Greene et Beau­mont échan­gèrent un regard.

« On s’est croi­sés, dit Greene. Pen­dant la guerre. En Afrique, je crois. Ou peut-être au Por­tu­gal. Les sou­ve­nirs se mélangent, avec l’âge. »

« Sier­ra Leone, pré­ci­sa Beau­mont. 1942. Vous étiez en poste à Free­town. Moi, j’étais de pas­sage. On a bu quelques verres ensemble. »

« Ah oui. Sier­ra Leone. Les mous­tiques, la cha­leur, l’ennui. Je me sou­viens main­te­nant. » Greene allu­ma une ciga­rette, souf­fla la fumée vers le pla­fond. « Vous étiez déjà à l’agence, à l’époque ? Ou c’est venu après ? »

« Après, men­tit Beau­mont — et Neville sut que c’était un men­songe, même s’il ne savait pas com­ment il le savait. Je tra­vaillais pour le dépar­te­ment d’État. Un simple diplomate. »

« Bien sûr. Un simple diplo­mate. » Greene sou­rit de ce sou­rire fati­gué qui était sa marque de fabrique. « Et main­te­nant, vous êtes à La Havane. Quelle coïncidence. »

« Pas vrai­ment une coïn­ci­dence. Cuba est un pays inté­res­sant, en ce moment. Beau­coup de choses s’y passent. Beau­coup de choses qui inté­ressent mes employeurs. »

« Comme la mort de cer­tains industriels ? »

Le silence qui sui­vit fut lourd, char­gé de quelque chose que Neville ne com­pre­nait pas tout à fait. Beau­mont regar­dait Greene avec une expres­sion dif­fi­cile à déchif­frer — de la méfiance, peut-être, ou du res­pect, ou les deux à la fois.

« Vous êtes bien infor­mé, dit-il finalement.

« Je suis écri­vain. C’est mon métier d’être infor­mé. » Greene but une gor­gée de whis­ky. « Et puis, La Havane est une petite ville. Les rumeurs cir­culent vite. Sur­tout quand elles concernent des hommes riches qui meurent dans des cir­cons­tances suspectes. »

Beau­mont se leva brusquement.

« Je dois y aller. J’ai des ren­dez-vous. » Il posa un billet sur le comp­toir, plus que néces­saire pour payer ses bour­bons. « Plun­kett, réflé­chis­sez à ce que je vous ai dit. Si quelque chose vous revient — un nom, un visage, un détail — faites-le moi savoir. Je suis à l’hôtel Sevil­la. Chambre 412. »

Il fit un signe de tête à Greene — un signe qui n’avait rien d’amical — et s’éloigna vers le hall.

*

Neville et Greene res­tèrent silen­cieux un long moment après son départ. Puis Greene dit :

« Charles Beau­mont. Un homme dangereux. »

« Vous le connais­sez vraiment ? »

« Je connais sa répu­ta­tion. Et j’ai croi­sé son che­min une ou deux fois, dans une vie anté­rieure. » Greene écra­sa sa ciga­rette, en allu­ma une autre. « Il est à la CIA depuis le début — pas depuis le dépar­te­ment d’État, contrai­re­ment à ce qu’il pré­tend. C’était un pro­té­gé d’Allen Dulles. Un vrai croyant, comme on dit. Convain­cu que l’Amérique doit sau­ver le monde du com­mu­nisme, et prêt à faire n’importe quoi pour y arriver. »

« Il pense qu’Estévez a été tué par un Bri­tan­nique. Quelqu’un de l’ambassade. »

Greene hocha la tête lentement.

« C’est pos­sible. C’est même pro­bable, si Esté­vez était vrai­ment un infor­ma­teur du MI6. Les infor­ma­teurs qui deviennent gênants ont ten­dance à mou­rir. C’est une règle non écrite du métier. »

« Mais pour­quoi ? Pour­quoi Esté­vez serait-il deve­nu gênant ? »

« Je ne sais pas. Peut-être qu’il en savait trop. Peut-être qu’il mena­çait de par­ler. Peut-être qu’il avait chan­gé de camp — qu’il tra­vaillait pour quelqu’un d’autre en même temps que pour les Bri­tan­niques. » Greene but une gor­gée de whis­ky. « Ou peut-être que Beau­mont se trompe, et que l’assassin — s’il y a un assas­sin — n’a rien à voir avec l’ambassade britannique. »

Neville pen­sa à l’homme en gris. À ce visage qu’il n’avait pas vu, à cette sil­houette quel­conque qui avait dis­pa­ru dans les jar­dins. Était-ce quelqu’un qu’il connais­sait ? Quelqu’un qu’il croi­sait dans les cou­loirs de l’ambassade, à qui il disait bon­jour sans vrai­ment le voir ?

L’idée était vertigineuse.

« Qu’est-ce que je dois faire ? » demanda-t-il.

Greene le regar­da avec une expres­sion qui res­sem­blait à de la pitié — ou peut-être à de la compassion.

« Vous avez deux choix, Plun­kett. Le pre­mier, c’est de lais­ser tom­ber. De retour­ner à votre vie d’avant, à vos dai­qui­ris et à vos rap­ports vides. D’oublier Esté­vez, d’oublier l’enveloppe, d’oublier tout ce que vous avez appris. C’est le choix pru­dent. Le choix raisonnable. »

« Et le deuxième ? »

Greene sou­rit — ce sou­rire fati­gué, iro­nique, qui conte­nait toute la tris­tesse du monde.

« Le deuxième, c’est de conti­nuer. De cher­cher la véri­té, où qu’elle vous mène. De décou­vrir qui a tué Esté­vez, et pour­quoi. Mais je vous pré­viens : ce che­min-là est dan­ge­reux. Beau­mont a rai­son sur un point — les gens qui posent trop de ques­tions finissent par avoir des ennuis. Et les ennuis, à La Havane, peuvent être fatals. »

Neville regar­da son dai­qui­ri, qui avait tié­di pen­dant la conver­sa­tion. Il pen­sa à Mar­ta et à ses aver­tis­se­ments, à Connie et à sa peur, à Nata­sha et à son his­toire d’émigré. Il pen­sa à Ele­na, qui atten­dait peut-être sa visite au cin­quième étage. Et il pen­sa à lui-même — à l’homme qu’il avait été pen­dant quatre ans, et à l’homme qu’il pour­rait deve­nir s’il trou­vait le cou­rage de changer.

« Je conti­nue », dit-il.

Greene hocha la tête, comme s’il s’y était attendu.

« Alors soyez pru­dent, Plun­kett. Et méfiez-vous de Beau­mont. Il n’est pas votre ami. Il n’est l’ami de per­sonne. Il uti­lise les gens, et quand il n’en a plus besoin, il les jette. »

« Comme un espion, en somme. »

« Exac­te­ment comme un espion. » Greene leva son verre. « À la pru­dence, alors. Et à la survie. »

Neville leva le sien.

« À la sur­vie », répéta-t-il.

Mais il savait, en le disant, que la sur­vie n’était plus sa prio­ri­té. Quelque chose d’autre avait pris sa place — quelque chose qui res­sem­blait à un but, à une mis­sion, à une rai­son de vivre.

Pour la pre­mière fois de sa car­rière, Neville Plun­kett avait une enquête à mener. 

CHA­PITRE X

Jeu­di 21 novembre 1957

 

Ce soir-là, il y avait une fête au Nacional.

Pas une fête ordi­naire — une de ces soi­rées de gala que l’hôtel orga­ni­sait pour l’élite hava­naise, avec orchestre en tenue, cham­pagne fran­çais et robes de chez Dior. Le hall avait été trans­for­mé en jar­din enchan­té — guir­landes de fleurs, lan­ternes véni­tiennes, pal­miers en pot dis­po­sés comme des sen­ti­nelles — et les invi­tés arri­vaient par grappes, déver­sés par des Cadillac et des Lin­coln qui s’alignaient le long de l’allée circulaire.

Neville obser­vait depuis sa place habi­tuelle au bar, qui ce soir n’était pas vrai­ment sa place — la salle était bon­dée, et il avait dû se conten­ter d’un tabou­ret au bout du comp­toir, coin­cé entre un pilier et un Amé­ri­cain cor­pu­lent qui trans­pi­rait dans son smo­king. Il buvait son dai­qui­ri à petites gor­gées, regar­dant défi­ler les robes et les smo­kings, les bijoux et les sou­rires, tout ce luxe qui sem­blait appar­te­nir à un autre monde — un monde auquel il n’avait jamais appar­te­nu et n’appartiendrait jamais.

L’orchestre jouait dans la grande salle de bal, dont les portes ouvertes lais­saient fil­trer la musique — un mam­bo endia­blé qui fai­sait taper du pied les invi­tés les moins guin­dés. Neville recon­nut le son : c’était l’orchestre de Bebo Val­dés, le célèbre pia­niste qui jouait par­fois au Nacio­nal pour les grandes occa­sions. Il l’avait vu de loin, quel­que­fois, tra­ver­sant le hall avec ses musi­ciens, leurs ins­tru­ments dans des étuis fati­gués. Un homme grand, élé­gant, aux mains immenses qui sem­blaient faites pour le clavier.

Un homme qui, selon ce que Neville avait appris, voyait tout depuis son piano.

*

L’idée lui était venue la veille, après sa conver­sa­tion avec Beau­mont et Greene. Si l’homme en gris était vrai­ment quelqu’un de l’ambassade bri­tan­nique, quelqu’un qui venait régu­liè­re­ment au Nacio­nal, alors quelqu’un d’autre l’avait peut-être remar­qué. Pas les clients — les clients étaient trop occu­pés à être clients pour regar­der autour d’eux. Pas les ser­veurs — les ser­veurs regar­daient, mais ils ne par­laient pas. Mais les musiciens…

Les musi­ciens étaient dif­fé­rents. Ils étaient là, sur leur estrade, invi­sibles aux yeux des puis­sants qui les consi­dé­raient comme des meubles sonores. Ils jouaient, et pen­dant qu’ils jouaient, ils regar­daient. Ils voyaient les couples qui se for­maient et ceux qui se défai­saient, les enve­loppes qui pas­saient d’une main à l’autre, les conver­sa­tions mur­mu­rées dans les coins sombres. Ils voyaient tout, parce que per­sonne ne fai­sait atten­tion à eux.

Exac­te­ment comme Neville lui-même.

Il atten­dit la pause de l’orchestre — vers dix heures, quand les musi­ciens des­cen­dirent de l’estrade pour aller fumer une ciga­rette dans le jar­din. Puis il se leva, tra­ver­sa la foule des invi­tés, et sor­tit sur la terrasse.

*

Il trou­va Bebo Val­dés assis sur un banc de pierre, à l’écart des autres musi­ciens, une ciga­rette à la main. Dans la lumière des lan­ternes, son visage parais­sait fati­gué — fati­gué mais serein, avec cette séré­ni­té des hommes qui ont trou­vé leur place dans le monde et qui n’en demandent pas davantage.

« Mon­sieur Valdés ? »

Le pia­niste leva les yeux. Son regard était vif, curieux, sans méfiance.

« Oui ? »

« Je m’appelle Plun­kett. Neville Plun­kett. Je suis un résident de l’hôtel. Je vou­lais vous dire… » Il cher­cha ses mots. Qu’allait-il dire ? Qu’il admi­rait sa musique ? C’était vrai, mais ce n’était pas pour ça qu’il était là. « Je vou­lais vous par­ler d’un homme. Un homme que vous avez peut-être vu. »

Bebo Val­dés tira une bouf­fée de sa ciga­rette, souf­fla la fumée vers les étoiles.

« Je vois beau­coup d’hommes, señor Plun­kett. C’est le pro­blème avec ce métier — on voit trop de choses. On entend trop de choses. Et on apprend à oublier ce qu’on a vu et entendu. »

« Celui-là, vous ne l’avez peut-être pas oublié. Il était avec Rei­nal­do Esté­vez, le soir avant sa mort. Sur cette ter­rasse. » Neville fit un geste vers l’endroit où il avait vu l’échange, une semaine plus tôt. « Ils ont échan­gé quelque chose. Une enveloppe. »

Bebo Val­dés res­ta silen­cieux un long moment. Sa ciga­rette se consu­mait len­te­ment entre ses doigts, le bout incan­des­cent pul­sant comme un cœur minuscule.

« Vous posez des ques­tions dan­ge­reuses, señor Plunkett. »

« C’est ce que tout le monde me dit. »

« Parce que c’est vrai. » Le pia­niste écra­sa sa ciga­rette sous son talon, avec un geste qui avait quelque chose de défi­ni­tif. « Don Rei­nal­do était un homme bien. Je le connais­sais depuis des années. Il venait m’écouter jouer, par­fois, quand il avait besoin de s’évader. Il aimait le jazz — le vrai jazz, pas celui qu’on joue pour les tou­ristes. Il me deman­dait de jouer du Monk, du Par­ker, des choses que per­sonne d’autre ne demandait. »

« Vous l’avez vu, ce soir-là ? Le soir avant sa mort ? »

Bebo hocha la tête lentement.

« Je l’ai vu. Il était ner­veux — plus ner­veux que d’habitude. Il regar­dait autour de lui, comme s’il atten­dait quelqu’un. Et puis l’homme est arrivé. »

Le cœur de Neville s’accéléra.

« L’homme à l’enveloppe ? »

« Oui. Ils se sont assis à une table, dans le coin là-bas, à moi­tié cachés par les pal­miers. J’étais sur l’estrade, je jouais un bolé­ro. Per­sonne ne fai­sait atten­tion à moi. Mais moi, je fai­sais atten­tion à eux. »

« Vous avez vu son visage ? L’homme à l’enveloppe ? »

Bebo hési­ta. Quelque chose pas­sa dans ses yeux — de la peur, peut-être, ou de la pru­dence. Les deux, probablement.

« Je l’ai vu, dit-il finalement.

« Vous pou­vez le décrire ? »

Le pia­niste se leva, épous­se­ta son pan­ta­lon. Il était plus grand que Neville ne l’avait ima­gi­né — un mètre quatre-vingt-cinq, peut-être davan­tage — et ses mains, main­te­nant qu’il les voyait de près, étaient vrai­ment immenses, avec des doigts longs et fins qui sem­blaient capables de cou­vrir deux octaves d’un seul geste.

« Venez, dit-il. Pas ici. Trop de monde. »

Il s’éloigna vers le fond du jar­din, là où les lan­ternes ne par­ve­naient plus et où l’obscurité offrait une inti­mi­té rela­tive. Neville le sui­vit, le cœur battant.

*

Ils s’arrêtèrent près d’un vieux ficus dont les racines aériennes for­maient une sorte de rideau végé­tal. Au loin, la musique de l’orchestre — un autre pia­niste avait pris le relais — par­ve­nait assour­die, mêlée aux rires et aux conver­sa­tions de la fête.

« L’homme que j’ai vu, dit Bebo à voix basse, n’était pas cubain. Ça, j’en suis sûr. Il n’avait pas l’attitude d’un Cubain — trop raide, trop contrô­lé. Un Euro­péen, pro­ba­ble­ment. Ou un Amé­ri­cain, mais j’en doute. Les Amé­ri­cains sont dif­fé­rents. Ils prennent plus de place, vous com­pre­nez ? Ils parlent plus fort, ils bougent plus. Cet homme était… » Il cher­cha le mot. « Effa­cé. Comme s’il vou­lait dis­pa­raître dans le décor. »

« Un Britannique ? »

Bebo haus­sa les épaules.

« Peut-être. Je ne suis pas expert en natio­na­li­tés. Mais il avait quelque chose de bri­tan­nique, oui. Cette façon de se tenir, comme s’il avait un para­pluie invi­sible dans le dos. »

Neville faillit sou­rire mal­gré lui. C’était une des­crip­tion par­faite de la pos­ture bri­tan­nique — cette rai­deur qui n’était pas de l’arrogance, mais sim­ple­ment l’habitude de siècles de bonne éducation.

« Et son visage ? »

« Ordi­naire. C’est ce qui m’a frap­pé. Un visage sans traits par­ti­cu­liers — pas beau, pas laid, pas jeune, pas vieux. Le genre de visage qu’on oublie aus­si­tôt après l’avoir vu. » Bebo s’interrompit, réflé­chit. « Mais il y avait une chose. Une chose que je n’ai pas oubliée. »

« Quoi ? »

« Ses yeux. Quand il a don­né l’enveloppe à Don Rei­nal­do, j’ai vu ses yeux. Ils étaient… froids. Pas méchants — froids. Comme s’il n’y avait per­sonne der­rière. Comme s’il fai­sait quelque chose qu’il avait fait mille fois, et que ça ne signi­fiait plus rien pour lui. »

Neville pen­sa à ce que Beau­mont avait dit — que l’homme à l’enveloppe était peut-être un offi­cier bri­tan­nique, un col­lègue. Quelqu’un qui fai­sait ce tra­vail depuis assez long­temps pour que ça ne signi­fie plus rien. Quelqu’un dont les yeux étaient deve­nus froids à force de voir trop de choses, de faire trop de choses.

Quelqu’un comme lui-même aurait pu deve­nir, s’il avait été meilleur dans son métier.

« Vous l’avez revu depuis ? » demanda-t-il.

« Non. Pas depuis ce soir-là. Mais… » Bebo hési­ta de nou­veau. « J’ai enten­du quelque chose. Il y a deux jours. J’étais au Tro­pi­ca­na — je joue là-bas aus­si, par­fois, quand ils ont besoin d’un rem­pla­çant. Et j’ai enten­du deux hommes par­ler. Des Amé­ri­cains. Ils par­laient d’Estévez, de sa mort. Et l’un d’eux a dit quelque chose d’étrange. »

« Quoi ? »

« Il a dit : Le limey a fait du bon tra­vail. Et l’autre a ri. »

Le limey. L’argot amé­ri­cain pour dési­gner un Britannique.

Neville sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine. Les Amé­ri­cains savaient. Ils savaient qu’un Bri­tan­nique était impli­qué dans la mort d’Estévez. Beau­mont ne lui avait pas tout dit — il avait des infor­ma­tions qu’il gar­dait pour lui.

« Ces hommes, dit-il, vous les avez reconnus ? »

Bebo secoua la tête.

« Des visages ordi­naires. Des cos­tumes ordi­naires. Le genre d’hommes qu’on voit par­tout à La Havane — des hommes d’affaires, des diplo­mates, des espions. Com­ment les dis­tin­guer ? Ils se res­semblent tous. »

C’était vrai. Dans ce monde d’ombres, tout le monde se res­sem­blait. Tout le monde por­tait le même masque.

« Mer­ci, dit Neville. Pour ce que vous m’avez dit. Je sais que ce n’était pas facile. »

Bebo le regar­da lon­gue­ment, ses yeux sombres scru­tant son visage comme s’il cher­chait à y lire quelque chose.

« Vous êtes un homme étrange, señor Plun­kett. Vous posez des ques­tions aux­quelles per­sonne ne veut répondre. Vous cher­chez des véri­tés que per­sonne ne veut trou­ver. » Il sor­tit une nou­velle ciga­rette, l’alluma. « Pourquoi ? »

C’était une bonne ques­tion. La meilleure ques­tion, peut-être. Pour­quoi fai­sait-il tout cela ? Pour­quoi ris­quait-il sa sécu­ri­té, sa car­rière — sa vie, peut-être — pour décou­vrir la véri­té sur un homme qu’il n’avait jamais connu ?

« Je ne sais pas, dit-il hon­nê­te­ment. Peut-être parce que j’ai pas­sé ma vie à ne rien faire, et que j’en ai assez. Peut-être parce que j’ai vu quelque chose que je n’aurais pas dû voir, et que je ne peux pas l’oublier. Ou peut-être… » Il s’interrompit, cher­cha les mots justes. « Peut-être parce que c’est la seule chose qui me donne l’impression d’être vivant. »

Bebo hocha la tête, comme s’il comprenait.

« La musique, pour moi, c’est pareil. C’est la seule chose qui me donne l’impression d’être vivant. Le reste — l’argent, les femmes, la poli­tique, tout ça — c’est du bruit. De la dis­trac­tion. Mais la musique… » Il fit un geste vers la salle de bal, d’où par­ve­naient les notes d’un cha-cha-cha. « La musique, c’est la véri­té. La seule véri­té qui compte. »

Ils res­tèrent silen­cieux un moment, écou­tant la musique au loin. Puis Bebo dit :

« Je dois y retour­ner. La pause est finie. Mais avant de par­tir… » Il fouilla dans sa poche, en sor­tit un mor­ceau de papier plié. « Tenez. Quelqu’un m’a deman­dé de vous don­ner ça. »

Neville prit le papier, surpris.

« Qui ? »

« Une femme. Elle est venue me voir tout à l’heure, avant le début de la soi­rée. Elle a dit que vous comprendriez. »

Et avant que Neville puisse poser d’autres ques­tions, le pia­niste s’éloigna vers la salle de bal, sa sil­houette haute dis­pa­rais­sant dans la lumière dorée des lanternes.

*

Neville déplia le papier. À la lumière d’une lan­terne voi­sine, il lut les mots tra­cés d’une écri­ture fine, élégante :

Demain, 15 heures. Suite 508. Venez seul.

E.

Ele­na.

Il ran­gea le papier dans sa poche et res­ta un long moment immo­bile, regar­dant la fête sans la voir. La musique jouait, les gens dan­saient, le cham­pagne cou­lait — et quelque part dans cette ville, un homme était mort parce qu’il savait quelque chose qu’il n’aurait pas dû savoir.

Un Bri­tan­nique avait fait du bon travail.

Neville pen­sa à l’ambassade, aux cou­loirs qu’il tra­ver­sait chaque jour, aux visages qu’il croi­sait sans vrai­ment les voir. L’un de ces visages appar­te­nait à un assas­sin. L’un de ces col­lègues qu’il saluait d’un hoche­ment de tête avait remis une enve­loppe à Esté­vez, puis l’avait tué — ou fait tuer.

L’idée était ver­ti­gi­neuse. Et terrifiante.

Et pour la pre­mière fois, Neville com­prit qu’il était vrai­ment en dan­ger. Pas un dan­ger abs­trait, théo­rique — un dan­ger réel, immé­diat. Si l’assassin appre­nait qu’il posait des ques­tions, si quelqu’un lui rap­por­tait ce qu’il disait et à qui il parlait…

Mais il était trop tard pour recu­ler. Il avait com­men­cé quelque chose, et il devait aller jusqu’au bout.

Demain, quinze heures. Suite 508.

Il sau­rait peut-être enfin ce que conte­nait l’enveloppe. 

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