Un espion de trop
Un espion de trop
Chapitres 6 à 10
CHAPITRE VI
Dimanche 17 novembre 1957
Neville n’était pas entré dans une église depuis l’enterrement de sa mère, en 1949. Huit ans. Il avait oublié l’odeur — cette odeur d’encens, de cire fondue et de pierre froide qui était la même partout, de Shrewsbury à La Havane, comme si toutes les églises du monde partageaient le même parfum ancestral.
La cathédrale de La Havane était baroque, massive, écrasante. Des colonnes de pierre s’élevaient vers une voûte peinte de fresques délavées par les siècles, des statues de saints inconnus le regardaient depuis leurs niches avec des expressions de reproche muet, et la lumière du matin filtrait à travers des vitraux poussiéreux, projetant sur le sol des taches de couleur qui ressemblaient à des ecchymoses.
Il s’assit au dernier rang, près de la porte, là où il pourrait observer sans être observé. L’église était à moitié pleine — des vieilles femmes en noir, surtout, mais aussi quelques familles, des hommes seuls qui priaient la tête dans les mains, des touristes qui prenaient des photographies malgré les regards réprobateurs du sacristain. La messe n’avait pas encore commencé.
Neville ne savait pas exactement ce qu’il faisait là. Il s’était réveillé ce matin avec l’idée d’aller à la messe — une impulsion, rien de plus, qu’il n’avait pas cherché à analyser. Peut-être était-ce le souvenir de ce que Greene lui avait dit sur le père Mendoza, le jésuite qui avait confessé Estévez deux jours avant sa mort. Peut-être était-ce simplement le besoin de faire quelque chose, n’importe quoi, qui ressemblât à une action.
Ou peut-être était-ce autre chose — quelque chose de plus profond, de plus trouble, qu’il préférait ne pas examiner de trop près. Un besoin de réconfort, peut-être. Un désir de croire, ne serait-ce qu’un instant, que le monde avait un sens, que les morts n’étaient pas morts pour rien, que quelqu’un, quelque part, tenait les comptes.
L’orgue commença à jouer. Les fidèles se levèrent. Neville se leva avec eux.
*
La messe dura une heure, peut-être davantage. Neville suivit les gestes des autres — debout, assis, à genoux, debout — sans comprendre les paroles du prêtre, qui officiait en latin avec un accent espagnol à couper au couteau. Il ne communia pas — il n’était pas catholique, et de toute façon il avait perdu la foi depuis si longtemps qu’il ne se souvenait plus de ce que c’était que de croire.
Le prêtre qui officiait était jeune, la trentaine peut-être, avec un visage lisse et une voix monocorde qui transformait les mystères de la foi en formalités administratives. Ce n’était pas lui que Neville cherchait. Le père Mendoza, d’après ce que Greene lui avait dit, était un homme âgé, un jésuite espagnol exilé depuis la guerre civile. Un homme qui confessait les riches et dînait à leur table, qui connaissait les secrets de la bonne société havanaise.
Un homme qui avait confessé Estévez deux jours avant sa mort.
Après la messe, Neville resta assis tandis que les fidèles se dispersaient. Il regardait les prêtres qui rangeaient les objets du culte, les enfants de chœur qui soufflaient les cierges, le sacristain qui balayait les miettes d’hostie tombées sur le sol. Il cherchait un visage — un visage de vieillard, un visage d’exilé, un visage qui portât les traces de quarante ans de secrets entendus et jamais répétés.
« Vous attendez quelqu’un ? »
Neville sursauta. Un homme se tenait à côté de lui, dans l’allée — grand, voûté, la soixantaine avancée, vêtu de la soutane noire des jésuites. Son visage était long, émacié, avec des yeux d’un gris très pâle qui semblaient avoir perdu leur couleur à force de regarder l’invisible. Il souriait, mais c’était un sourire prudent, le sourire d’un homme habitué à peser ses mots.
« Père Mendoza ? » hasarda Neville.
Le sourire s’élargit légèrement.
« Lui-même. Et vous êtes… ? »
« Plunkett. Neville Plunkett. Je suis… » Il hésita. Que dire ? La vérité ? Un mensonge ? « Je suis un résident du Nacional. Je vous ai vu là-bas, une fois. Sur la terrasse. »
Ce n’était pas tout à fait vrai — il n’avait jamais remarqué le père Mendoza au Nacional — mais c’était plausible, et le prêtre sembla l’accepter.
« Le Nacional, oui. J’y vais parfois. Pour visiter des paroissiens. » Il fit un geste vers le banc. « Puis-je m’asseoir ? »
Sans attendre la réponse, il s’assit à côté de Neville, croisant les mains sur ses genoux. De près, son visage paraissait encore plus fatigué — des cernes profonds sous les yeux, des rides qui creusaient ses joues comme des cicatrices, une pâleur qui n’était pas seulement celle de l’âge.
« Vous n’êtes pas catholique, dit-il. Ce n’était pas une question.
« Non. Anglican. Enfin… baptisé anglican. Je ne pratique plus depuis longtemps. »
« Personne ne pratique plus depuis longtemps, monsieur Plunkett. C’est le mal du siècle. Les gens ont perdu la foi — en Dieu, en l’Église, en tout ce qui dépasse leur petite existence. Ils croient que la science expliquera tout, que le progrès résoudra tout, que l’homme peut se passer de transcendance. » Il secoua la tête avec une tristesse qui semblait sincère. « Ils se trompent, bien sûr. Mais ils ne le découvriront que trop tard. »
Neville ne savait pas quoi répondre. Il n’était pas venu pour parler théologie.
« Je voulais vous poser une question, dit-il. À propos de Reinaldo Estévez. »
Le visage du prêtre ne changea pas, mais quelque chose passa dans ses yeux — une ombre, un voile — qui disparut aussitôt.
« Don Reinaldo. Oui. Une grande perte pour la communauté. Je l’ai connu pendant de nombreuses années. Un homme généreux, un bon chrétien. » Les mots sonnaient comme une formule apprise par cœur, vidée de toute substance. « Pourquoi me posez-vous des questions sur lui ? »
« Je l’ai vu, dit Neville. Le soir avant sa mort. Au Nacional. Il parlait avec quelqu’un, sur la terrasse. »
Le père Mendoza resta silencieux un long moment. Ses mains, toujours croisées sur ses genoux, ne bougèrent pas, mais Neville remarqua que ses jointures avaient blanchi légèrement — comme celles d’Elena, la veille, quand il avait mentionné l’enveloppe.
« Et alors ? finit par dire le prêtre. Don Reinaldo parlait avec beaucoup de gens. C’était un homme d’affaires. Les hommes d’affaires parlent. »
« L’homme lui a donné une enveloppe. »
Le silence, cette fois, dura encore plus longtemps. Le père Mendoza regardait droit devant lui, vers l’autel désert, vers le crucifix qui pendait au-dessus du tabernacle. Son profil, dans la lumière poussiéreuse de l’église, ressemblait à celui d’un gisant — immobile, minéral, déjà mort.
« Monsieur Plunkett, dit-il enfin, d’une voix très basse, je vais vous dire quelque chose que je ne devrais pas vous dire. Quelque chose qui viole peut-être mes vœux, ou du moins leur esprit. Mais je crois que vous avez besoin de l’entendre. »
Il se tourna vers Neville, et ses yeux gris, pour la première fois, semblèrent vivants — vivants et effrayés.
« J’ai confessé Don Reinaldo deux jours avant sa mort. Je ne peux pas vous dire ce qu’il m’a confié — le secret de la confession est absolu, vous comprenez, absolu — mais je peux vous dire ceci : c’était un homme tourmenté. Un homme qui portait un fardeau. Un homme qui avait peur. »
« Peur de quoi ? »
Le prêtre secoua la tête.
« Je ne peux pas vous le dire. Je ne peux pas. Mais ce que je peux vous dire… » Il hésita, comme s’il pesait chaque mot avant de le prononcer. « Ce que je peux vous dire, c’est que Don Reinaldo savait qu’il allait mourir. Il ne me l’a pas dit explicitement — il n’a pas dit je vais mourir — mais je l’ai compris. À la façon dont il parlait. À la façon dont il se confessait. C’était une confession… finale. Une confession d’homme qui sait que c’est la dernière. »
Neville sentit un frisson lui parcourir l’échine, malgré la chaleur de l’église.
« Vous pensez qu’il a été assassiné ? »
Le père Mendoza se leva brusquement, comme si la question l’avait brûlé.
« Je ne pense rien, monsieur Plunkett. Je suis prêtre, pas policier. Et je vous conseille de ne rien penser non plus. » Il baissa la voix jusqu’au murmure. « Il y a des forces, dans cette ville, que vous ne comprenez pas. Des forces qui dépassent les hommes comme vous et moi. Si Don Reinaldo est mort, c’est que quelqu’un a voulu qu’il meure. Et si quelqu’un a voulu qu’il meure, ce quelqu’un ne voudra pas qu’on pose des questions sur sa mort. »
« Qui ? Qui a voulu qu’il meure ? »
Le prêtre recula d’un pas, comme pour mettre de la distance entre eux.
« Je ne sais pas. Et même si je le savais, je ne pourrais pas vous le dire. Le secret de la confession… »
« Mais vous venez de me dire… »
« Je ne vous ai rien dit. » Sa voix était devenue dure, presque hostile. « Nous avons parlé de la foi, de la perte de la foi, de choses générales. C’est tout. Si quelqu’un vous demande, c’est tout ce qui s’est passé. »
Il fit un signe de croix rapide, marmonna quelque chose en latin que Neville ne comprit pas, et s’éloigna vers la sacristie d’un pas pressé, sa soutane noire flottant derrière lui comme une aile de corbeau.
Neville resta seul dans l’église vide.
*
Il sortit de la cathédrale dans la lumière aveuglante de midi. La place était animée — vendeurs de journaux, cireurs de chaussures, mendiants qui tendaient la main vers les touristes, pigeons qui picoraient les miettes sur les pavés. La vie ordinaire, indifférente aux mystères et aux morts.
Neville s’assit sur un banc, à l’ombre d’un amandier, et essaya de mettre de l’ordre dans ses pensées.
Le père Mendoza lui avait dit quelque chose — et en même temps, il ne lui avait rien dit. Estévez savait qu’il allait mourir. Estévez avait peur. Estévez s’était confessé comme un homme qui sait que c’est la dernière fois. Mais de quoi avait-il peur ? Qui voulait sa mort ? Le prêtre ne l’avait pas dit — ne pouvait pas le dire, ou ne voulait pas.
Le secret de la confession est absolu.
Neville n’était pas catholique, mais il comprenait ce que cela signifiait. Le père Mendoza savait quelque chose — peut-être tout — mais il emporterait ce savoir dans sa tombe. C’était le prix de sa foi, le fardeau de son sacerdoce. Un fardeau que Neville, à sa façon, pouvait comprendre : lui aussi portait des secrets qu’il ne pouvait pas révéler, des informations qu’il ne pouvait pas partager, des silences qui le rongeaient de l’intérieur.
Mais il y avait autre chose dans les paroles du prêtre. Quelque chose qui ressemblait à un avertissement.
Il y a des forces, dans cette ville, que vous ne comprenez pas.
Quelles forces ? La mafia américaine ? Le régime de Batista ? Les rebelles de Castro ? Tous ceux-là à la fois, peut-être, entremêlés dans un réseau de complicités et de trahisons que Neville, avec ses jumelles défectueuses et ses rapports que personne ne lisait, n’avait aucune chance de démêler.
Il se leva, marcha jusqu’au bord de la place, héla un taxi.
« Hotel Nacional », dit-il au chauffeur.
Et tandis que la voiture s’enfonçait dans les rues de La Havane, il pensa à ce que le père Mendoza avait dit — et à ce qu’il n’avait pas dit. Il pensa à Estévez, à l’enveloppe, à l’homme en gris. Il pensa à Elena et à ses yeux noirs qui cherchaient la vérité. Il pensa à Greene et à son roman d’espionnage, à ce vendeur d’aspirateurs qui inventait des agents et des complots pour payer l’école de sa fille.
Et il se demanda, pour la première fois, si lui aussi n’était pas en train d’inventer quelque chose — un mystère là où il n’y avait qu’une coïncidence, une conspiration là où il n’y avait qu’une crise cardiaque, un sens là où il n’y avait que le chaos ordinaire de la vie et de la mort.
Mais non. Il avait vu l’enveloppe. Il avait vu le geste furtif, la disparition dans les jardins, le regard vide d’Estévez devant l’ascenseur. Et maintenant, il avait vu la peur dans les yeux d’un prêtre — la peur d’un homme qui sait des choses qu’il ne peut pas dire.
Ce n’était pas une invention. C’était réel.
La question était de savoir ce qu’il allait faire de cette réalité.
*
Le soir, au bar du Nacional, Greene l’attendait.
Il était assis à une table près de la fenêtre, un verre de whisky devant lui, un carnet ouvert sur lequel il griffonnait quelque chose. Quand il vit Neville entrer, il leva la main et lui fit signe de le rejoindre.
« Vous avez l’air d’un homme qui a vu un fantôme, dit-il en guise de salutation. Asseyez-vous. Buvez quelque chose. Racontez-moi. »
Neville s’assit, commanda un daiquiri à Don Bebo qui passait, et resta un moment silencieux. Il ne savait pas par où commencer.
« Je suis allé à la messe ce matin, dit-il finalement.
« La messe ? » Greene haussa un sourcil. « Je ne vous aurais pas pris pour un homme pieux. »
« Je ne le suis pas. J’y suis allé pour… pour voir quelqu’un. Le père Mendoza. »
L’expression de Greene changea imperceptiblement — un léger plissement des yeux, un frémissement au coin des lèvres.
« Mendoza. Le jésuite. Celui qui confessait Estévez. »
« Vous le connaissiez ? »
« De réputation. » Greene but une gorgée de whisky, reposa son verre. « C’est un homme intéressant. Un survivant de la guerre civile espagnole, du côté des nationalistes — ce qui, pour un prêtre, était le seul côté possible à l’époque. Il a vu des choses, pendant cette guerre. Des choses qu’on ne devrait pas voir. Ça laisse des traces. »
« Il m’a parlé d’Estévez. »
« Vraiment ? » Greene se pencha en avant, intéressé. « Et qu’est-ce qu’il vous a dit ? »
Neville hésita. Ce que le père Mendoza lui avait confié — cette confession d’une confession, ce secret au bord du secret — lui semblait maintenant trop fragile pour être partagé. Comme si les mots, une fois prononcés, risquaient de se dissoudre dans l’air.
« Il m’a dit qu’Estévez avait peur, dit-il finalement. Qu’il savait qu’il allait mourir. »
Greene hocha la tête lentement.
« Ce n’est pas surprenant. Un homme dans sa position — riche, puissant, mêlé à toutes sortes d’affaires — finit toujours par avoir des ennemis. Et à Cuba, en ce moment, avoir des ennemis peut être fatal. »
« Mais qui ? Qui étaient ses ennemis ? »
Greene sourit — ce sourire fatigué, ironique, qui semblait être sa marque de fabrique.
« Monsieur Plunkett, si je connaissais la réponse à cette question, je ne serais pas ici en train de boire du mauvais whisky avec vous. Je serais en train d’écrire mon roman. » Il fit tourner son verre entre ses doigts, regardant le liquide ambré comme s’il y cherchait une réponse. « Mais je peux vous dire ceci : dans un pays comme Cuba, les ennemis ne manquent pas. Il y a le régime, qui n’aime pas ceux qui financent l’opposition. Il y a l’opposition, qui n’aime pas ceux qui financent le régime. Il y a les Américains, qui n’aiment pas ceux qui menacent leurs intérêts. Il y a la mafia, qui n’aime pas ceux qui ne respectent pas les accords. Et il y a tous les autres — les jaloux, les ambitieux, les trahis, les cupides — qui n’attendent qu’une occasion de régler leurs comptes. »
« Estévez était mêlé à tout ça ? »
« Estévez était un industriel cubain. Par définition, il était mêlé à tout ça. On ne devient pas riche à Cuba sans se salir les mains. La seule question est de savoir avec quoi on se les salit — et qui on éclaboussé au passage. »
Neville resta silencieux un moment, digérant ces paroles. Puis il dit :
« Le père Mendoza m’a averti. Il m’a dit qu’il y avait des forces, dans cette ville, que je ne comprenais pas. Il m’a dit de ne pas poser de questions. »
Greene éclata de rire — un rire bref, sans joie.
« Et vous allez suivre son conseil ? »
Neville regarda son daiquiri, qui venait d’arriver. Il pensa à Marta et à ses avertissements, à Elena et à sa carte de visite, au père Mendoza et à sa peur. Il pensa à toutes les raisons qu’il avait de laisser tomber, de retourner à sa vie d’avant, à ses rapports vides et à ses soirées solitaires au bar.
Puis il pensa à ce qu’il avait ressenti, ces derniers jours — cette vibration, cette excitation, ce sentiment d’être vivant pour la première fois depuis des années.
« Non, dit-il. Je ne vais pas suivre son conseil. »
Greene le regarda un long moment, avec une expression que Neville ne parvint pas tout à fait à déchiffrer — du respect, peut-être, ou de l’inquiétude, ou quelque chose entre les deux.
« Bien, dit-il finalement. C’est bien. » Il leva son verre. « À la curiosité, alors. Et aux fous qui refusent de suivre les bons conseils. »
Neville leva son daiquiri.
« À la curiosité », répéta-t-il.
Ils trinquèrent dans la lumière dorée du crépuscule, tandis que dehors, sur le Malecón, les vagues continuaient de se briser contre les rochers, indifférentes aux secrets des hommes.
CHAPITRE VII
Lundi 18 novembre 1957
Elle traversa le hall du Nacional comme un incendie traverse une forêt sèche — laissant derrière elle des regards calcinés et des conversations interrompues. Une robe rouge, écarlate, fendue jusqu’à mi-cuisse. Des talons qui claquaient sur le marbre avec l’assurance d’une femme qui sait exactement l’effet qu’elle produit. Des cheveux noirs, lustrés, qui cascadaient sur ses épaules nues. Et un visage — un visage de métisse, pommettes hautes, lèvres pleines, yeux en amande — qui n’appartenait à aucune catégorie que Neville connût.
Il la regarda passer depuis sa place au bar, son daiquiri oublié devant lui. Tout le monde la regardait. Les hommes d’affaires américains interrompaient leurs négociations, les épouses jalouses pinçaient les lèvres, les serveurs eux-mêmes semblaient ralentir leur course pour la suivre des yeux. Elle traversa le hall sans regarder personne, monta les quelques marches qui menaient au casino, et disparut derrière les portes vitrées.
« Consuela Márquez », dit une voix à côté de Neville.
Don Bebo essuyait un verre avec cette lenteur méditative qui lui était coutumière. Son visage, comme toujours, ne trahissait rien — ni admiration, ni désapprobation, ni quoi que ce fût d’autre.
« Vous la connaissez ? » demanda Neville.
« Tout le monde la connaît. Elle travaille pour le casino. Relations publiques. » Il y avait une légère inflexion dans sa voix quand il prononça ces mots — pas tout à fait de l’ironie, mais quelque chose qui y ressemblait. « Elle est ici presque tous les soirs. »
« Relations publiques », répéta Neville.
Don Bebo haussa les épaules — ce haussement d’épaules cubain qui pouvait signifier n’importe quoi.
« C’est ce qu’on dit. »
Il s’éloigna pour servir un autre client, laissant Neville seul avec son daiquiri et ses pensées.
*
Neville n’était pas le genre d’homme à aborder les femmes. Il ne l’avait jamais été — même jeune, même avant que les années et l’échec ne lui aient appris la prudence, il avait toujours manqué de ce courage particulier qui permet aux hommes de franchir le gouffre entre le désir et l’action. Les femmes qu’il avait connues — pas nombreuses, il fallait bien l’admettre — étaient venues à lui par hasard, par malentendu, par cette sorte de gravité triste qui attire parfois certaines âmes vers d’autres âmes également perdues.
Marta, par exemple. Leur rencontre, deux ans plus tôt, avait été le fruit d’un concours de circonstances qu’il n’avait jamais vraiment compris. Une soirée au Capri, trop de daiquiris, une conversation commencée par erreur — il l’avait prise pour quelqu’un d’autre, elle avait joué le jeu — et puis, sans qu’il sache comment, ils s’étaient retrouvés dans son appartement de Centro Habana, et l’arrangement avait commencé. Ce n’était pas de l’amour. Ce n’était même pas vraiment du désir. C’était autre chose — une commodité, une habitude, un remède contre la solitude qui ne guérissait rien mais qui soulageait un peu.
Consuela Márquez était d’une autre catégorie. Une catégorie à laquelle Neville n’avait pas accès — n’avait jamais eu accès, n’aurait jamais accès. Les femmes comme elle n’existaient pas pour les hommes comme lui. Elles existaient pour les riches, les puissants, les beaux — pour ceux qui savaient ce qu’ils voulaient et comment l’obtenir.
Et pourtant.
Il pensa à ce que Greene lui avait dit : L’art de l’enquête, c’est l’art de la conversation. Il pensa à Elena et à ses questions sur l’enveloppe. Il pensa au père Mendoza et à sa peur. Quelqu’un, dans cette ville, savait ce qui était arrivé à Estévez. Quelqu’un avait des réponses. Et si Consuela Márquez travaillait au Nacional depuis des années, si elle connaissait les clients, si elle était dans les relations publiques…
Il termina son daiquiri d’un trait, posa le verre sur le comptoir, et se leva.
*
Le casino du Nacional occupait une aile entière du rez-de-chaussée — un vaste espace aux plafonds hauts, baigné d’une lumière tamisée qui effaçait les heures et les rides. Des tables de roulette, de blackjack, de craps s’alignaient sur le tapis vert, entourées de joueurs en smoking et de femmes en robes de soirée. Des croupiers impassibles distribuaient les cartes et ramassaient les jetons avec des gestes d’automates. Et partout, cette odeur particulière des casinos — mélange de tabac, de parfum, d’alcool et de désespoir.
Neville n’était pas joueur. Il n’avait jamais compris l’attrait du risque, cette ivresse que certains trouvaient à mettre leur argent — et parfois leur vie — entre les mains du hasard. Pour lui, le hasard n’était pas un ami. C’était un ennemi silencieux, indifférent, qui distribuait les bonnes et les mauvaises cartes sans se soucier de justice ni de mérite.
Il traversa la salle, cherchant la robe rouge du regard. Il la trouva près des tables de roulette, debout derrière un homme corpulent qui empilait des jetons sur le noir avec une concentration de chirurgien. Elle lui parlait à l’oreille, une main posée sur son épaule, et l’homme riait — ce rire gras des hommes riches qui croient que tout leur est dû, y compris l’attention des belles femmes.
Neville s’arrêta à quelques pas, hésitant. Qu’allait-il dire ? Comment allait-il l’aborder ? Il n’avait pas de plan, pas de stratégie, rien que cette impulsion absurde qui l’avait poussé à quitter le bar et à entrer dans le casino.
Elle leva les yeux et le vit.
Leurs regards se croisèrent — une seconde, peut-être deux. Elle le détailla de la tête aux pieds, sans hâte, avec cette assurance des femmes qui savent jauger un homme d’un coup d’œil. Et puis elle dit quelque chose à l’homme corpulent — un mot, deux peut-être — et elle s’approcha de Neville.
« Vous êtes perdu ? »
Sa voix était plus grave qu’il ne l’avait imaginée, avec un accent cubain prononcé qui roulait sur les consonnes comme une vague sur les rochers.
« Non, dit Neville. Enfin… peut-être. Je ne suis pas un habitué des casinos. »
« Ça se voit. » Elle sourit — un sourire qui n’avait rien de cruel, contrairement à ce qu’il avait craint. « Les habitués ne restent pas plantés au milieu de la salle avec cet air de lapin pris dans les phares. Ils jouent, ils boivent, ils font semblant de s’amuser. Vous, vous avez l’air de chercher quelque chose. Ou quelqu’un. »
Neville sentit le rouge lui monter aux joues. Il était transparent — il l’avait toujours été.
« Je m’appelle Plunkett, dit-il. Neville Plunkett. Je suis un résident de l’hôtel. »
« Je sais qui vous êtes. » Elle pencha la tête de côté, l’observant avec une curiosité amusée. « Le Britannique triste. Celui qui boit ses daiquiris tout seul au bar, tous les soirs, à la même place. Tout le monde parle de vous. »
« Vraiment ? »
« Non. » Elle rit — un rire franc, sans malice. « Personne ne parle de vous. C’est pour ça que je vous ai remarqué. Dans un endroit comme le Nacional, les gens qui passent inaperçus sont les plus intéressants. Les autres — les bruyants, les riches, les importants — on les oublie dès qu’ils sortent. Mais les silencieux… les silencieux, on s’en souvient. »
Neville ne savait pas quoi répondre. Personne ne lui avait jamais dit qu’il était intéressant. Personne ne lui avait jamais dit qu’on se souvenait de lui.
« Je peux vous offrir un verre ? » demanda-t-il, et il fut lui-même surpris de l’audace de sa question.
Elle le regarda un long moment, ses yeux sombres cherchant quelque chose dans les siens. Puis elle hocha la tête.
« D’accord. Mais pas ici. Au bar. Le casino me fatigue, ce soir. »
*
Ils s’installèrent à une table dans un coin du bar, loin des autres clients. Consuela commanda un mojito, Neville son éternel daiquiri. Don Bebo les servit sans un mot, mais Neville crut voir une lueur d’étonnement — ou d’avertissement — dans ses yeux.
« Alors, dit Consuela en allumant une cigarette, qu’est-ce que vous voulez vraiment ? »
« Pardon ? »
« Vous ne m’avez pas suivie jusqu’au casino pour me parler de la pluie et du beau temps. Et vous n’êtes pas le genre d’homme qui aborde les femmes pour le plaisir. » Elle souffla un nuage de fumée vers le plafond. « Donc, je répète : qu’est-ce que vous voulez ? »
Neville hésita. Il pouvait mentir — inventer une histoire, un prétexte. Mais quelque chose lui disait que Consuela Márquez n’était pas le genre de femme qu’on pouvait tromper avec des mensonges. Elle avait passé sa vie à écouter des hommes mentir. Elle connaissait toutes les variations, toutes les nuances, toutes les failles.
« Je voulais vous poser des questions sur Reinaldo Estévez », dit-il.
Le visage de Consuela ne changea pas, mais quelque chose passa dans ses yeux — une ombre, un voile, comme chez le père Mendoza quand il avait prononcé le même nom.
« Estévez, répéta-t-elle. L’industriel. Celui qui est mort la semaine dernière. »
« Vous le connaissiez ? »
Elle tira une longue bouffée de sa cigarette, prit son temps avant de répondre.
« Je connais beaucoup de gens, monsieur Plunkett. C’est mon travail. Relations publiques, comme on dit. » Le même mot que Don Bebo, avec la même inflexion ironique. « Don Reinaldo venait souvent au casino. Il jouait gros. Il perdait, parfois. Il gagnait, parfois. Comme tout le monde. »
« Vous lui parliez ? »
« Je parle à tout le monde. C’est pour ça qu’on me paie. »
« Et de quoi parliez-vous ? »
Consuela écrasa sa cigarette dans le cendrier, avec un geste qui trahissait une soudaine irritation.
« Écoutez, monsieur Plunkett. Je ne sais pas qui vous êtes vraiment — représentant en machines textiles, agent secret britannique, journaliste déguisé, ou simplement un type curieux qui s’ennuie — et franchement, je m’en fiche. Mais je vais vous dire quelque chose que vous devriez savoir : les questions que vous posez sont dangereuses. Don Reinaldo est mort. Officiellement, c’est une crise cardiaque. Officiellement, il n’y a rien à chercher, rien à trouver, rien à dire. Et les gens qui cherchent des choses là où il n’y a officiellement rien à chercher… ces gens-là ont tendance à avoir des problèmes. »
« Quel genre de problèmes ? »
Elle le regarda longuement, et pour la première fois, Neville vit quelque chose qui ressemblait à de la peur dans ses yeux — une peur qu’elle dissimulait sous des couches d’ironie et de détachement, mais qui était là, bien réelle.
« Le genre de problèmes dont on ne se remet pas », dit-elle à voix basse.
Le silence qui suivit fut long, chargé de tout ce qu’elle ne disait pas.
« Vous avez peur », dit Neville.
Ce n’était pas une question.
Consuela alluma une autre cigarette. Ses mains, remarqua-t-il, tremblaient légèrement.
« J’ai survécu vingt-six ans dans cette ville, monsieur Plunkett. J’ai survécu à la pauvreté, aux hommes, aux promesses non tenues, aux rêves brisés. J’ai survécu parce que j’ai appris une chose : on ne pose pas de questions. On regarde, on écoute, on sourit, on fait son travail, et on oublie. C’est la règle. La seule règle qui compte. »
« Mais vous n’avez pas oublié Estévez. »
Elle ferma les yeux un instant, comme si elle cherchait la force de continuer.
« Non, dit-elle finalement. Je n’ai pas oublié. »
*
Ce qu’elle lui raconta ensuite, elle le raconta à voix basse, presque en chuchotant, les yeux fixés sur son mojito qu’elle ne buvait pas.
Elle avait connu Estévez depuis trois ans. Pas seulement comme cliente du casino — autrement. Intimement. Il venait la voir, parfois, dans l’appartement qu’elle louait à Miramar, un appartement qu’il payait en partie, comme il payait beaucoup de choses dans sa vie. Ce n’était pas de l’amour — Consuela ne prononça jamais ce mot — mais c’était quelque chose. Une habitude, peut-être. Un arrangement. Le même genre d’arrangement que Neville avait avec Marta, comprit-il, sauf que les montants en jeu étaient différents.
« Il était généreux, dit-elle. Pas seulement avec l’argent. Avec son temps, aussi. Il m’écoutait. Il me parlait. La plupart des hommes… » Elle haussa les épaules. « La plupart des hommes ne veulent pas parler. Ils veulent autre chose, et une fois qu’ils l’ont obtenu, ils partent. Don Reinaldo était différent. Il restait. Il posait des questions. Il s’intéressait à ma vie — à ma vraie vie, pas seulement à… » Elle fit un geste vague qui englobait sa robe, son corps, tout ce qu’elle représentait aux yeux du monde.
« Et ces dernières semaines ? Avant sa mort ? »
Consuela hésita.
« Il avait changé. Il était nerveux, distrait. Il sursautait quand le téléphone sonnait. Il regardait par la fenêtre comme s’il s’attendait à voir quelqu’un. Une fois… » Elle s’interrompit, but une gorgée de mojito. « Une fois, il m’a dit quelque chose d’étrange. Il a dit : Si quelque chose m’arrive, ne pose pas de questions. Oublie-moi. Fais comme si je n’avais jamais existé. J’ai ri. J’ai cru qu’il plaisantait. Et puis… »
« Et puis il est mort. »
« Et puis il est mort. »
Le silence retomba entre eux. Neville pensait à ce qu’Elena lui avait dit — qu’Estévez avait peur, qu’il ne dormait plus, qu’il regardait par-dessus son épaule. Le même tableau, vu sous un angle différent.
« Vous savez de quoi il avait peur ? » demanda-t-il.
Consuela secoua la tête.
« Il ne me disait pas tout. Il ne disait tout à personne, je crois. Mais… » Elle hésita de nouveau, pesant ses mots. « Une fois, il a mentionné quelque chose. Un nom. Il parlait au téléphone, il pensait que je dormais, et je l’ai entendu dire ce nom. Après, il a raccroché, et il avait l’air… terrifié. Vraiment terrifié. »
« Quel nom ? »
Elle le regarda droit dans les yeux.
« Piedra, dit-elle. Il a dit : Piedra sait. »
Neville sentit un frisson lui parcourir l’échine. Piedra. Le colonel Orlando Piedra, chef du Bureau de Répression des Activités Communistes. Le tortionnaire de Batista. L’homme dont on murmurait le nom avec terreur dans les quartiers populaires de La Havane.
« Piedra, répéta-t-il.
« Vous connaissez ? »
« De réputation. »
Consuela écrasa sa deuxième cigarette, se leva.
« Je dois y retourner. On va se demander où je suis. » Elle prit son sac, hésita un instant. « Monsieur Plunkett… Neville… faites attention. Ce que vous cherchez, ce que vous voulez savoir… ça ne vaut pas votre vie. Rien ne vaut votre vie. »
Elle se pencha vers lui, et pendant un instant, il sentit son parfum — quelque chose de lourd, de capiteux, qui lui fit tourner la tête.
« Oubliez Estévez, murmura-t-elle. Oubliez l’enveloppe. Oubliez tout. C’est le meilleur conseil que je puisse vous donner. »
Et avant qu’il puisse répondre, elle s’éloigna vers le casino, sa robe rouge disparaissant dans la foule comme une flamme qui s’éteint.
Neville resta seul avec son daiquiri tiède et un nom qui résonnait dans sa tête comme un glas.
Piedra.
Piedra sait quelque chose.
CHAPITRE VIII
Mardi 19 novembre 1957
Neville se perdit.
Ce n’était pas la première fois — il se perdait souvent, dans La Havane comme ailleurs, victime d’un sens de l’orientation défaillant qui l’avait accompagné toute sa vie. À Cambridge, il s’était égaré dans les couloirs de sa propre résidence. À Londres, pendant la guerre, il avait mis trois semaines à trouver le chemin le plus court entre son appartement et Broadway Buildings. Et ici, à La Havane, malgré quatre ans de promenades quotidiennes, il lui arrivait encore de tourner au mauvais coin de rue et de se retrouver dans des quartiers qu’il ne reconnaissait pas.
Ce mardi-là, il avait voulu aller au Malecón — une marche qu’il connaissait par cœur, en théorie. Mais quelque chose l’avait distrait — une vitrine, peut-être, ou une pensée qui l’avait absorbé — et il s’était retrouvé dans une rue du Vedado qu’il n’avait jamais vue, bordée de maisons coloniales aux façades décrépites et de boutiques dont les enseignes pendaient de travers.
Il s’arrêta, regarda autour de lui, chercha un point de repère. Rien. Des arbres, des murs, des portes fermées. La chaleur de l’après-midi pesait sur ses épaules comme une couverture mouillée. Il avait soif. Il était fatigué. Et il ne savait absolument pas où il était.
C’est alors qu’il remarqua la boutique.
Elle occupait le rez-de-chaussée d’une maison à un étage, coincée entre un atelier de cordonnerie apparemment abandonné et une épicerie dont la vitrine était vide. L’enseigne, en lettres dorées sur fond noir, disait : MODAS NATASHA — Sombreros y Accesorios. Dans la vitrine, sur des présentoirs de velours fatigué, s’alignaient des chapeaux — des cloches des années vingt, des bibis à voilette, des capelines de paille, des toques de fourrure qui semblaient absurdement déplacées sous le soleil des Caraïbes.
Neville poussa la porte, moins par intérêt pour les chapeaux que par besoin d’échapper à la chaleur.
Une clochette tinta. L’intérieur de la boutique était frais, ombragé, encombré de boîtes à chapeaux empilées jusqu’au plafond et de mannequins de bois coiffés de créations extravagantes. Une odeur de naphtaline et de fleurs séchées flottait dans l’air, mêlée à quelque chose d’autre — du thé, peut-être, ou du parfum ancien.
« Un instant, s’il vous plaît. »
La voix venait de l’arrière-boutique — une voix de femme, grave, avec un accent qui n’était ni espagnol ni américain. Un accent que Neville mit quelques secondes à identifier : russe. Ou plutôt, ce français teinté de russe que parlaient les émigrés de l’ancienne aristocratie, ceux qui avaient fui la révolution bolchevique avec leurs bijoux cousus dans l’ourlet de leurs manteaux.
Une femme apparut, écartant un rideau de perles qui séparait la boutique de l’arrière. Elle avait la soixantaine, peut-être plus — il était difficile de dire avec ces femmes qui avaient été belles et qui portaient les traces de leur beauté comme un vêtement usé mais encore élégant. Grande, très mince, les cheveux blancs tirés en un chignon serré, le visage long et aristocratique, des yeux d’un bleu pâle qui semblaient regarder à travers les choses plutôt que les choses elles-mêmes.
Elle portait une robe noire, simple, et un collier de perles qui avait dû valoir une fortune, autrefois, dans une autre vie.
« Bonjour, dit-elle en espagnol, puis, voyant l’hésitation de Neville : Good afternoon. You are English, yes ? »
« Yes, admit Neville. Je veux dire, oui. Je suis anglais. Pardon, je ne cherche pas vraiment un chapeau. Je me suis perdu. Je voulais juste… »
Il s’interrompit, ne sachant pas comment finir sa phrase. Demander son chemin ? Se reposer un instant ? Fuir la chaleur et la solitude ?
La femme l’observa un moment, la tête légèrement penchée, comme un oiseau qui évalue une situation nouvelle.
« Vous vouliez juste entrer, dit-elle. C’est suffisant. On n’a pas besoin de raison pour entrer quelque part. On entre, et puis on voit ce qui se passe. » Elle fit un geste vers une chaise — une chaise ancienne, tapissée de velours vert, qui semblait venir d’un salon de Saint-Pétersbourg. « Asseyez-vous. Je vais faire du thé. »
Avant que Neville puisse protester, elle avait disparu derrière le rideau de perles.
*
Il s’assit, parce qu’il ne savait pas quoi faire d’autre. La boutique, maintenant qu’il la regardait vraiment, était une sorte de musée — non pas des chapeaux, mais d’un monde disparu. Sur les murs, entre les miroirs et les gravures de mode, des photographies jaunies montraient des femmes en robes de bal, des officiers en uniforme, des palais aux façades blanches, des traîneaux sur des avenues enneigées. Et partout, des objets qui n’avaient rien à faire dans une boutique de chapeaux cubaine : un samovar de cuivre sur une étagère, des icônes orthodoxes dans un coin, un châle de soie brodé jeté sur le dossier d’un fauteuil.
La femme revint avec un plateau — théière, tasses, sucrier, le tout en porcelaine fine, décorée de motifs bleus qui ressemblaient à du Delft ou peut-être à du russe.
« Je m’appelle Natasha Obolensky, dit-elle en versant le thé. Princesse Natasha Obolensky, si l’on veut être précis, mais les titres ne signifient plus grand-chose, n’est-ce pas ? Pas depuis 1917. Pas depuis que le monde a décidé que les princesses étaient obsolètes. »
Elle lui tendit une tasse. Le thé était fort, parfumé, avec une note de bergamote qui rappelait l’Angleterre.
« Plunkett, dit Neville en prenant la tasse. Neville Plunkett. Pas de titre, j’en ai peur. Juste… Plunkett. »
« Plunkett. » Elle goûta le nom comme on goûte un vin. « C’est un bon nom. Un nom honnête. Les noms à rallonge, les noms avec des particules et des titres, ils finissent toujours par vous écraser. On passe sa vie à essayer d’être à la hauteur de son nom, et on n’y arrive jamais. Vous, au moins, vous êtes libre. »
Neville ne s’était jamais senti particulièrement libre, mais il ne dit rien.
« Vous êtes perdu, reprit Natasha. Pas seulement dans le Vedado — ça, c’est facile à réparer, je vous indiquerai le chemin. Mais perdu en général. Je le vois. Je le reconnais. » Elle but une gorgée de thé, ses yeux pâles fixés sur lui. « J’ai passé ma vie entourée de gens perdus. Les émigrés, vous savez. Nous sommes tous perdus. Nous avons perdu notre pays, notre langue, notre identité. Nous errons de ville en ville, de pays en pays, en cherchant quelque chose que nous ne trouverons jamais — parce que ce que nous cherchons n’existe plus. »
« Comment êtes-vous arrivée à La Havane ? » demanda Neville.
C’était une question indiscrète, peut-être, mais Natasha ne sembla pas s’en offusquer. Elle sourit — un sourire qui creusait des rides profondes autour de ses yeux et de sa bouche, mais qui illuminait son visage d’une beauté ancienne.
« Par le chemin des écoliers, comme on dit. Saint-Pétersbourg, d’abord — j’y suis née, j’y ai grandi, j’y ai dansé. J’étais danseuse, vous savez. Au Ballet impérial. Pas une étoile — je n’avais pas assez de talent pour cela — mais une bonne danseuse, consciencieuse, disciplinée. Et puis la révolution est arrivée. »
Elle s’interrompit, regarda par la fenêtre comme si elle voyait quelque chose que Neville ne pouvait pas voir.
« Nous avons fui. Ma mère, mes sœurs et moi. Mon père était déjà mort — tué pendant les premiers jours, par une foule qui ne savait même pas qui il était. Nous avons traversé la Finlande, puis la Suède, puis l’Allemagne. Paris, ensuite. J’y ai vécu quinze ans, j’y ai dansé dans des cabarets, j’y ai aimé des hommes qui ne le méritaient pas. Et puis la guerre est arrivée — une autre guerre, toujours des guerres — et j’ai fui de nouveau. L’Espagne, le Portugal, le Brésil, l’Argentine. Et finalement, Cuba. Pourquoi Cuba ? Je ne sais pas. Le hasard. La fatigue. L’envie de m’arrêter quelque part, n’importe où, et de ne plus bouger. »
« Et les chapeaux ? »
Natasha éclata de rire — un rire qui ressemblait au tintement de la clochette de la porte, clair et un peu fêlé.
« Les chapeaux ! Oui, les chapeaux. Il fallait bien vivre de quelque chose, n’est-ce pas ? Je ne savais rien faire d’autre que danser, et mes genoux m’ont lâchée à cinquante ans. Alors j’ai ouvert cette boutique. Je ne sais pas vraiment faire de chapeaux — je les achète, je les arrange, je les vends. Les femmes de la bonne société viennent ici parce que c’est exotique, une princesse russe qui vend des chapeaux. Elles achètent un chapeau et elles repartent avec une histoire à raconter à leurs amies. C’est ainsi que ça fonctionne. »
Neville but son thé en silence. Il y avait quelque chose de réconfortant dans cette boutique, dans cette femme, dans ce flot de paroles qui ne demandait rien en retour — ni approbation, ni sympathie, ni même attention. Natasha parlait comme on respire, naturellement, sans effort, et Neville pouvait simplement écouter, sans avoir à chercher quoi dire.
« Et vous ? » demanda-t-elle soudain. « Qu’est-ce qui vous amène à La Havane, monsieur Plunkett ? »
*
Il ne savait pas pourquoi il lui raconta. Peut-être était-ce le thé, ou la chaleur, ou la fatigue. Peut-être était-ce le regard de Natasha — ce regard qui ne jugeait pas, qui ne demandait rien, qui acceptait simplement ce qu’on lui offrait. Peut-être était-ce simplement le besoin de parler à quelqu’un qui n’avait aucun lien avec sa vie, aucun intérêt dans ses affaires, aucune raison de le trahir.
Il lui raconta tout. Pas les détails opérationnels, bien sûr — il ne mentionna pas le MI6, ni ses rapports, ni sa couverture de représentant en machines textiles. Mais il lui raconta l’essentiel : qu’il était un homme seul, qu’il faisait un travail qui ne servait à rien, qu’il avait passé quatre ans à regarder La Havane sans jamais la comprendre. Et puis il lui raconta Estévez — l’enveloppe, l’homme en gris, la mort suspecte, les questions qu’il posait et les avertissements qu’il recevait.
Natasha l’écouta sans l’interrompre, ses mains fines serrées autour de sa tasse de thé, ses yeux pâles fixés sur lui avec une attention qui ne faiblissait pas.
Quand il eut fini, elle resta silencieuse un long moment. Puis elle dit :
« Vous savez ce que vous êtes, monsieur Plunkett ? »
« Non. »
« Vous êtes un témoin. Comme moi. Comme tous les émigrés, tous les exilés, tous les gens qui vivent dans un monde qui n’est pas le leur. Nous regardons, nous observons, nous notons — mais nous n’agissons pas. Nous ne pouvons pas agir. Nous sommes des étrangers, et les étrangers n’ont pas le droit d’agir. Ils ont seulement le droit de voir. »
« Mais je veux agir, dit Neville. Pour une fois, je veux faire quelque chose. Je veux comprendre ce qui est arrivé à Estévez. Je veux savoir pourquoi il est mort. »
Natasha hocha la tête lentement.
« Je comprends. C’est un sentiment que je connais bien. Le désir de sortir de sa passivité, de devenir un acteur plutôt qu’un spectateur. Mais c’est un désir dangereux, monsieur Plunkett. Les témoins qui veulent devenir des acteurs… ils finissent souvent mal. »
« C’est ce que tout le monde me dit. »
« Parce que c’est vrai. » Elle se pencha vers lui, et sa voix se fit plus basse. « Vous m’avez parlé d’Estévez. Je vais vous dire quelque chose en retour. Sa femme — pas sa femme, pardon, sa veuve — venait ici acheter des chapeaux. Une fois par mois, parfois plus. Elle aimait les bibis à voilette, les choses élégantes et un peu tristes. »
« Vous la connaissiez ? »
« Pas vraiment. Nous parlions, comme on parle dans une boutique. Du temps, des chapeaux, de rien d’important. Mais une fois… » Elle hésita. « Une fois, elle m’a dit quelque chose d’étrange. Elle a dit que son mari avait changé. Qu’il n’était plus le même. Qu’il avait peur de quelque chose, mais qu’il refusait de lui dire de quoi. Et puis elle a dit — et c’est ce qui m’a frappée — elle a dit : Il porte un fardeau qui n’est pas le sien. »
« Un fardeau qui n’est pas le sien ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Natasha haussa les épaules.
« Je ne sais pas. Elle n’a pas expliqué, et je n’ai pas demandé. Ce n’était pas mes affaires. Mais maintenant, avec ce que vous me dites… » Elle but une gorgée de thé, réfléchit. « Un fardeau qui n’est pas le sien. Peut-être qu’il savait quelque chose. Peut-être qu’il avait appris quelque chose qu’il n’aurait pas dû apprendre. Et peut-être que ce savoir l’a tué. »
Neville pensa à l’enveloppe. À ce qu’elle pouvait contenir. Des documents ? Des preuves ? Des informations qui valaient la vie d’un homme ?
« L’odeur de la peur, dit soudain Natasha.
« Pardon ? »
« Vous m’avez demandé comment j’avais reconnu qu’Estévez avait peur. Je ne l’ai pas dit, mais je vais vous le dire maintenant : la peur a une odeur. Pas une odeur physique — une odeur métaphorique, si vous voulez. Les gens qui ont peur se comportent différemment. Ils regardent par-dessus leur épaule. Ils sursautent aux bruits. Ils sourient trop, ou pas assez. Et il y a quelque chose dans leurs yeux — quelque chose de traqué, de cerné. J’ai vu cette odeur sur beaucoup de gens, dans ma vie. Sur mes compatriotes, quand les bolcheviques sont arrivés. Sur les juifs, à Berlin, dans les années trente. Sur tout le monde, pendant la guerre. » Elle le regarda droit dans les yeux. « Et je la vois sur vous, monsieur Plunkett. Pas beaucoup. Juste un peu. Mais elle est là. »
Neville ne répondit pas. Il ne savait pas quoi répondre.
« Soyez prudent, dit Natasha. Ce que vous cherchez — la vérité sur Estévez, la vérité sur cette enveloppe — c’est peut-être quelque chose que vous ne voulez pas trouver. La vérité n’est pas toujours libératrice. Parfois, elle est simplement terrible. »
*
Il resta encore une heure, peut-être davantage. Ils parlèrent d’autres choses — de Saint-Pétersbourg, de Cambridge, de musique et de livres, de ces sujets neutres qui permettent à deux inconnus de devenir, sinon des amis, du moins des connaissances. Natasha lui montra des photographies de sa jeunesse — une jeune femme en tutu sur une scène du Théâtre Mariinsky, une famille en fourrures devant une datcha enneigée, un officier moustachu qui était son père. Et Neville, pour la première fois depuis longtemps, parla de lui — de son enfance à Shrewsbury, de ses sœurs qui vieillissaient sans lui, de cette vie qu’il avait laissée derrière lui et qu’il ne retrouverait jamais.
Quand il se leva pour partir, Natasha lui prit la main.
« Revenez, dit-elle. Quand vous voulez. Je suis toujours là. Les après-midi sont longs, et j’aime la compagnie. »
« Je reviendrai », promit Neville.
Et il sut, en le disant, que c’était vrai.
Elle lui indiqua le chemin du Malecón — trois rues à gauche, puis tout droit jusqu’à la mer — et il sortit dans la lumière de l’après-midi, clignant des yeux comme un homme qui émerge d’un rêve.
En marchant vers l’hôtel, il pensa à ce que Natasha avait dit. Un fardeau qui n’est pas le sien. Estévez savait quelque chose. Estévez portait un secret qui ne lui appartenait pas — un secret qu’on lui avait confié, ou qu’il avait découvert par hasard. Et ce secret l’avait tué.
Mais quel secret ? Et confié par qui ?
L’enveloppe. Tout revenait à l’enveloppe. À ce qu’elle contenait. À l’homme en gris qui l’avait remise.
Neville accéléra le pas. Il avait besoin de réfléchir. Il avait besoin de mettre de l’ordre dans ce qu’il savait, de tracer des lignes entre les points, de trouver un motif dans le chaos.
Et surtout, il avait besoin de parler à Elena. Elle était la fille d’Estévez. Si quelqu’un savait quel fardeau son père portait, c’était elle.
Il regarda sa montre. Cinq heures. Assez tôt pour lui laisser un message à la réception.
Assez tôt pour que quelque chose commence.
CHAPITRE IX
Mercredi 20 novembre 1957
L’homme s’assit à côté de Neville sans y avoir été invité.
C’était au bar du Nacional, vers six heures du soir — l’heure où la lumière commençait à décliner et où les premiers clients de la soirée prenaient possession des lieux. Neville était à sa place habituelle, son daiquiri devant lui, son carnet ouvert sur une page blanche. Il n’avait rien écrit. Il pensait à Elena, à qui il avait laissé un message la veille et qui n’avait pas encore répondu.
« Plunkett, c’est ça ? »
L’homme avait la quarantaine, peut-être quarante-cinq ans. Bronzé, les cheveux châtains coupés court, des yeux d’un bleu très pâle qui semblaient vous radiographier. Il portait une chemise hawaïenne — palmiers et perroquets sur fond turquoise — sous un blazer de lin froissé, et il souriait de ce sourire américain, large et confiant, qui donnait toujours à Neville l’impression d’être en présence d’un vendeur de voitures d’occasion.
« Pardon ? dit Neville.
« Votre nom. Plunkett. Neville Plunkett. Attaché commercial adjoint à l’ambassade britannique. Représentant de la Dorington & Sons, machines textiles. » L’homme fit signe au barman de lui servir un bourbon. « J’ai fait mes devoirs. »
Neville sentit un frisson lui parcourir l’échine, mais s’efforça de garder une expression neutre.
« Et vous êtes ? »
« Beaumont. Charles Beaumont. » L’homme tendit la main — une poignée ferme, presque douloureuse. « Je travaille pour une agence gouvernementale américaine. Vous voyez le genre. »
Il n’avait pas besoin de préciser. Neville voyait très bien le genre.
« CIA », dit-il à voix basse.
Beaumont haussa les épaules avec une fausse modestie qui ne trompait personne.
« On ne prononce pas ce mot à voix haute, d’habitude. Mais entre professionnels… » Il laissa la phrase en suspens, but une gorgée de son bourbon. « Vous êtes dans le métier depuis combien de temps, Plunkett ? Quinze ans ? Vingt ? »
« Je ne vois pas de quoi vous parlez. Je vends des machines textiles. »
Beaumont éclata de rire — un rire franc, presque amical, qui fit se retourner quelques clients aux tables voisines.
« Des machines textiles. C’est ça. Et moi, je suis attaché culturel. On fait tous partie du même cirque, Plunkett. Autant ne pas se mentir entre nous. »
Il sortit un paquet de cigarettes — des Lucky Strike — et en alluma une sans en offrir à Neville.
« Le desk de Londres m’a parlé de vous. Ils vous appellent “le meuble”. Vous savez pourquoi ? Parce que vous êtes là depuis si longtemps qu’on ne vous remarque plus. Vous faites partie des murs. » Il souffla un nuage de fumée vers le plafond. « C’est un compliment, au fait. Dans notre métier, passer inaperçu, c’est une qualité. Le problème, c’est quand on commence à se faire remarquer. »
Neville sentit son cœur s’accélérer.
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
Beaumont le regarda longuement, ses yeux pâles scrutant son visage comme s’il cherchait quelque chose — une faille, une faiblesse, une vérité cachée.
« Je veux dire que vous posez des questions, ces derniers temps. Des questions sur un certain industriel cubain. Un certain Reinaldo Estévez. » Il fit tomber la cendre de sa cigarette dans le cendrier. « Ça m’intéresse. Ça m’intéresse beaucoup. »
*
Le silence qui suivit fut long, chargé de tout ce que Neville ne pouvait pas dire. Comment Beaumont savait-il ? Qui lui avait parlé ? Connie ? Elena ? Le père Mendoza ? Quelqu’un d’autre — quelqu’un qui l’avait observé, écouté, suivi ?
« Je ne pose pas de questions, dit-il finalement. J’observe. C’est mon travail. »
« Votre travail, c’est de vendre des machines textiles. Du moins officiellement. » Beaumont sourit de nouveau, mais cette fois le sourire n’avait rien d’amical. « Officieusement, votre travail c’est de rédiger des rapports que personne ne lit sur la situation politique à Cuba. Des rapports d’une banalité confondante, si vous me permettez. J’en ai lu quelques-uns. Ils m’ont aidé à m’endormir. »
Neville ne répondit pas. Il y avait quelque chose de dangereux dans cet homme — quelque chose qui se cachait sous le bronzage et la chemise hawaïenne, sous le sourire et le bourbon. Quelque chose de froid, de calculateur, de professionnel.
« Mais ces derniers jours, continua Beaumont, vous avez changé. Vous êtes sorti de votre routine. Vous avez parlé à des gens à qui vous ne parliez jamais. La fille d’Estévez. Le père Mendoza. Cette putain du casino — pardon, cette “chargée de relations publiques”. Et puis il y a cette Russe, dans le Vedado. La princesse aux chapeaux. » Il compta sur ses doigts, comme s’il récitait une liste de courses. « Quatre personnes en quatre jours. Pour un homme qui n’a pas eu une seule conversation en quatre ans, c’est remarquable. »
Neville sentit la colère monter en lui — une colère qu’il connaissait mal, qu’il avait rarement l’occasion d’éprouver.
« Vous me surveillez. »
« Je surveille tout le monde. C’est mon travail. » Beaumont écrasa sa cigarette, en alluma une autre aussitôt. « La Havane est une petite ville, Plunkett. Une petite ville pleine de grands secrets. Et quand quelqu’un commence à fouiller dans ces secrets, ça se remarque. Ça se sait. Et ça attire l’attention de gens comme moi. »
« Qu’est-ce que vous voulez ? »
Beaumont se pencha vers lui, baissant la voix.
« Je veux savoir ce que vous savez. Sur Estévez. Sur sa mort. Sur cette enveloppe dont vous avez parlé à tout le monde. »
Neville resta silencieux. Ainsi, Beaumont savait pour l’enveloppe. Ce qui signifiait que quelqu’un avait parlé — Elena, peut-être, ou Connie, ou quelqu’un qui les avait entendus parler.
« Je ne sais rien, dit-il. J’ai vu un homme remettre une enveloppe à un autre homme. C’est tout. »
« L’homme qui a remis l’enveloppe. Vous pouvez le décrire ? »
« Non. Taille moyenne, corpulence moyenne. Je ne l’ai vu que de loin. »
Beaumont hocha la tête lentement, comme s’il évaluait la sincérité de cette réponse.
« Taille moyenne, corpulence moyenne. C’est ce que vous dites à tout le monde. » Il but une gorgée de bourbon. « Vous savez ce que je pense, Plunkett ? Je pense que vous en savez plus que vous ne le dites. Peut-être pas beaucoup plus — vous n’êtes pas le genre à savoir beaucoup de choses — mais un peu plus. Et ce peu, ça m’intéresse. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’Estévez était sur notre radar. Depuis quelques mois. On le surveillait — pas de près, juste assez pour savoir ce qu’il faisait, avec qui il parlait, où allait son argent. Et puis, brusquement, il est mort. Crise cardiaque, officiellement. Sauf que les hommes comme Estévez ne meurent pas de crises cardiaques. Ils meurent parce que quelqu’un veut qu’ils meurent. »
Neville pensa à ce que le père Mendoza avait dit, à ce que Connie avait dit, à ce que Natasha avait dit. Tout le monde arrivait à la même conclusion — Estévez avait été assassiné. Mais personne ne savait par qui, ni pourquoi.
« Vous savez qui l’a tué ? » demanda-t-il.
Beaumont secoua la tête.
« Si je le savais, je ne serais pas là à boire du bourbon avec vous. » Il fit signe au barman de lui resservir un verre. « Mais j’ai des hypothèses. Plusieurs hypothèses. Et l’une d’elles implique quelqu’un que vous connaissez peut-être. Quelqu’un de votre côté de l’Atlantique. »
Le cœur de Neville s’arrêta un instant.
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
Beaumont sourit — ce sourire de requin qui ne présageait rien de bon.
« Je veux dire que l’homme à l’enveloppe, celui que vous avez vu sur la terrasse… je pense que c’était un Britannique. Un de vos collègues. Quelqu’un de l’ambassade. »
*
Les mots mirent quelques secondes à atteindre le cerveau de Neville. Un Britannique. Un collègue. Quelqu’un de l’ambassade.
« C’est impossible, dit-il.
« Pourquoi impossible ? »
« Parce que… » Il chercha ses mots. « Parce que ça n’a pas de sens. Pourquoi un officier britannique donnerait-il une enveloppe à un industriel cubain ? Pourquoi… »
« Pourquoi un officier britannique voudrait-il la mort d’un industriel cubain ? » Beaumont haussa les épaules. « Je ne sais pas. C’est ce que j’essaie de découvrir. Mais je sais une chose : Estévez avait des contacts avec votre ambassade. Des contacts réguliers. Pas officiels — personne ne les enregistrait — mais suffisamment fréquents pour que ça se remarque. »
« Quel genre de contacts ? »
« Le genre qu’on ne met pas dans les rapports. Le genre qui se fait dans les coins sombres des bars, dans les chambres d’hôtel, dans les voitures garées sur le Malecón. » Beaumont se pencha encore plus près, et Neville sentit l’odeur du bourbon dans son haleine. « Estévez était un informateur, Plunkett. Il travaillait pour quelqu’un. Et ce quelqu’un, j’en suis presque sûr, était britannique. »
Un informateur. Estévez travaillait pour le MI6.
Neville sentit le sol se dérober sous ses pieds. Si c’était vrai — si Estévez était vraiment un informateur britannique — alors tout changeait. L’enveloppe n’était plus un simple échange d’affaires. C’était une transmission de renseignements. Un paiement, peut-être, ou des instructions. Et l’homme en gris n’était plus un inconnu — c’était un officier traitant. Un collègue.
Quelqu’un que Neville croisait peut-être dans les couloirs de l’ambassade.
« Vous avez des preuves ? » demanda-t-il.
« Pas encore. C’est pour ça que je vous parle. » Beaumont vida son verre, fit signe au barman de lui en servir un autre — le troisième. « Vous êtes là depuis quatre ans, Plunkett. Vous connaissez l’ambassade. Vous connaissez les gens. Si quelqu’un là-bas avait un contact régulier avec un industriel cubain, vous l’auriez peut-être remarqué. »
Neville secoua la tête.
« Je ne remarque rien. Vous l’avez dit vous-même — je suis un meuble. »
« Les meubles voient beaucoup de choses. Ils sont là, dans les coins, et personne ne fait attention à eux. Personne ne se méfie d’eux. » Beaumont alluma une nouvelle cigarette. « Réfléchissez, Plunkett. Quelqu’un à l’ambassade qui sortait souvent. Qui avait des rendez-vous non officiels. Qui parlait espagnol couramment, peut-être, ou qui connaissait bien le milieu des affaires cubain. Quelqu’un qui… »
Il s’interrompit brusquement. Son regard venait de se fixer sur quelque chose derrière l’épaule de Neville — ou plutôt quelqu’un.
« Tiens, tiens, murmura-t-il. Quand on parle du loup. »
Neville se retourna.
Graham Greene traversait le hall en direction du bar.
*
Greene les rejoignit comme s’il avait été invité — ce qui n’était pas le cas. Il tira une chaise, s’assit, fit signe à Don Bebo de lui servir un whisky.
« Beaumont, dit-il avec un hochement de tête. Je ne savais pas que vous étiez à La Havane. »
« Greene. » Le sourire de Beaumont s’était figé, transformé en quelque chose de plus prudent. « Je ne savais pas que vous connaissiez notre ami Plunkett. »
« Nous avons fait connaissance il y a quelques jours. Au bar. Deux compatriotes perdus sous les tropiques, vous savez ce que c’est. » Greene prit son whisky, but une gorgée, grimaça. « Ce whisky est toujours aussi mauvais. Je ne sais pas pourquoi je m’obstine à le commander. »
Neville regardait les deux hommes, essayant de comprendre ce qui se passait. Il y avait une tension entre eux — quelque chose de non dit, une histoire commune qu’il ne connaissait pas.
« Vous vous connaissez ? » demanda-t-il.
Greene et Beaumont échangèrent un regard.
« On s’est croisés, dit Greene. Pendant la guerre. En Afrique, je crois. Ou peut-être au Portugal. Les souvenirs se mélangent, avec l’âge. »
« Sierra Leone, précisa Beaumont. 1942. Vous étiez en poste à Freetown. Moi, j’étais de passage. On a bu quelques verres ensemble. »
« Ah oui. Sierra Leone. Les moustiques, la chaleur, l’ennui. Je me souviens maintenant. » Greene alluma une cigarette, souffla la fumée vers le plafond. « Vous étiez déjà à l’agence, à l’époque ? Ou c’est venu après ? »
« Après, mentit Beaumont — et Neville sut que c’était un mensonge, même s’il ne savait pas comment il le savait. Je travaillais pour le département d’État. Un simple diplomate. »
« Bien sûr. Un simple diplomate. » Greene sourit de ce sourire fatigué qui était sa marque de fabrique. « Et maintenant, vous êtes à La Havane. Quelle coïncidence. »
« Pas vraiment une coïncidence. Cuba est un pays intéressant, en ce moment. Beaucoup de choses s’y passent. Beaucoup de choses qui intéressent mes employeurs. »
« Comme la mort de certains industriels ? »
Le silence qui suivit fut lourd, chargé de quelque chose que Neville ne comprenait pas tout à fait. Beaumont regardait Greene avec une expression difficile à déchiffrer — de la méfiance, peut-être, ou du respect, ou les deux à la fois.
« Vous êtes bien informé, dit-il finalement.
« Je suis écrivain. C’est mon métier d’être informé. » Greene but une gorgée de whisky. « Et puis, La Havane est une petite ville. Les rumeurs circulent vite. Surtout quand elles concernent des hommes riches qui meurent dans des circonstances suspectes. »
Beaumont se leva brusquement.
« Je dois y aller. J’ai des rendez-vous. » Il posa un billet sur le comptoir, plus que nécessaire pour payer ses bourbons. « Plunkett, réfléchissez à ce que je vous ai dit. Si quelque chose vous revient — un nom, un visage, un détail — faites-le moi savoir. Je suis à l’hôtel Sevilla. Chambre 412. »
Il fit un signe de tête à Greene — un signe qui n’avait rien d’amical — et s’éloigna vers le hall.
*
Neville et Greene restèrent silencieux un long moment après son départ. Puis Greene dit :
« Charles Beaumont. Un homme dangereux. »
« Vous le connaissez vraiment ? »
« Je connais sa réputation. Et j’ai croisé son chemin une ou deux fois, dans une vie antérieure. » Greene écrasa sa cigarette, en alluma une autre. « Il est à la CIA depuis le début — pas depuis le département d’État, contrairement à ce qu’il prétend. C’était un protégé d’Allen Dulles. Un vrai croyant, comme on dit. Convaincu que l’Amérique doit sauver le monde du communisme, et prêt à faire n’importe quoi pour y arriver. »
« Il pense qu’Estévez a été tué par un Britannique. Quelqu’un de l’ambassade. »
Greene hocha la tête lentement.
« C’est possible. C’est même probable, si Estévez était vraiment un informateur du MI6. Les informateurs qui deviennent gênants ont tendance à mourir. C’est une règle non écrite du métier. »
« Mais pourquoi ? Pourquoi Estévez serait-il devenu gênant ? »
« Je ne sais pas. Peut-être qu’il en savait trop. Peut-être qu’il menaçait de parler. Peut-être qu’il avait changé de camp — qu’il travaillait pour quelqu’un d’autre en même temps que pour les Britanniques. » Greene but une gorgée de whisky. « Ou peut-être que Beaumont se trompe, et que l’assassin — s’il y a un assassin — n’a rien à voir avec l’ambassade britannique. »
Neville pensa à l’homme en gris. À ce visage qu’il n’avait pas vu, à cette silhouette quelconque qui avait disparu dans les jardins. Était-ce quelqu’un qu’il connaissait ? Quelqu’un qu’il croisait dans les couloirs de l’ambassade, à qui il disait bonjour sans vraiment le voir ?
L’idée était vertigineuse.
« Qu’est-ce que je dois faire ? » demanda-t-il.
Greene le regarda avec une expression qui ressemblait à de la pitié — ou peut-être à de la compassion.
« Vous avez deux choix, Plunkett. Le premier, c’est de laisser tomber. De retourner à votre vie d’avant, à vos daiquiris et à vos rapports vides. D’oublier Estévez, d’oublier l’enveloppe, d’oublier tout ce que vous avez appris. C’est le choix prudent. Le choix raisonnable. »
« Et le deuxième ? »
Greene sourit — ce sourire fatigué, ironique, qui contenait toute la tristesse du monde.
« Le deuxième, c’est de continuer. De chercher la vérité, où qu’elle vous mène. De découvrir qui a tué Estévez, et pourquoi. Mais je vous préviens : ce chemin-là est dangereux. Beaumont a raison sur un point — les gens qui posent trop de questions finissent par avoir des ennuis. Et les ennuis, à La Havane, peuvent être fatals. »
Neville regarda son daiquiri, qui avait tiédi pendant la conversation. Il pensa à Marta et à ses avertissements, à Connie et à sa peur, à Natasha et à son histoire d’émigré. Il pensa à Elena, qui attendait peut-être sa visite au cinquième étage. Et il pensa à lui-même — à l’homme qu’il avait été pendant quatre ans, et à l’homme qu’il pourrait devenir s’il trouvait le courage de changer.
« Je continue », dit-il.
Greene hocha la tête, comme s’il s’y était attendu.
« Alors soyez prudent, Plunkett. Et méfiez-vous de Beaumont. Il n’est pas votre ami. Il n’est l’ami de personne. Il utilise les gens, et quand il n’en a plus besoin, il les jette. »
« Comme un espion, en somme. »
« Exactement comme un espion. » Greene leva son verre. « À la prudence, alors. Et à la survie. »
Neville leva le sien.
« À la survie », répéta-t-il.
Mais il savait, en le disant, que la survie n’était plus sa priorité. Quelque chose d’autre avait pris sa place — quelque chose qui ressemblait à un but, à une mission, à une raison de vivre.
Pour la première fois de sa carrière, Neville Plunkett avait une enquête à mener.
CHAPITRE X
Jeudi 21 novembre 1957
Ce soir-là, il y avait une fête au Nacional.
Pas une fête ordinaire — une de ces soirées de gala que l’hôtel organisait pour l’élite havanaise, avec orchestre en tenue, champagne français et robes de chez Dior. Le hall avait été transformé en jardin enchanté — guirlandes de fleurs, lanternes vénitiennes, palmiers en pot disposés comme des sentinelles — et les invités arrivaient par grappes, déversés par des Cadillac et des Lincoln qui s’alignaient le long de l’allée circulaire.
Neville observait depuis sa place habituelle au bar, qui ce soir n’était pas vraiment sa place — la salle était bondée, et il avait dû se contenter d’un tabouret au bout du comptoir, coincé entre un pilier et un Américain corpulent qui transpirait dans son smoking. Il buvait son daiquiri à petites gorgées, regardant défiler les robes et les smokings, les bijoux et les sourires, tout ce luxe qui semblait appartenir à un autre monde — un monde auquel il n’avait jamais appartenu et n’appartiendrait jamais.
L’orchestre jouait dans la grande salle de bal, dont les portes ouvertes laissaient filtrer la musique — un mambo endiablé qui faisait taper du pied les invités les moins guindés. Neville reconnut le son : c’était l’orchestre de Bebo Valdés, le célèbre pianiste qui jouait parfois au Nacional pour les grandes occasions. Il l’avait vu de loin, quelquefois, traversant le hall avec ses musiciens, leurs instruments dans des étuis fatigués. Un homme grand, élégant, aux mains immenses qui semblaient faites pour le clavier.
Un homme qui, selon ce que Neville avait appris, voyait tout depuis son piano.
*
L’idée lui était venue la veille, après sa conversation avec Beaumont et Greene. Si l’homme en gris était vraiment quelqu’un de l’ambassade britannique, quelqu’un qui venait régulièrement au Nacional, alors quelqu’un d’autre l’avait peut-être remarqué. Pas les clients — les clients étaient trop occupés à être clients pour regarder autour d’eux. Pas les serveurs — les serveurs regardaient, mais ils ne parlaient pas. Mais les musiciens…
Les musiciens étaient différents. Ils étaient là, sur leur estrade, invisibles aux yeux des puissants qui les considéraient comme des meubles sonores. Ils jouaient, et pendant qu’ils jouaient, ils regardaient. Ils voyaient les couples qui se formaient et ceux qui se défaisaient, les enveloppes qui passaient d’une main à l’autre, les conversations murmurées dans les coins sombres. Ils voyaient tout, parce que personne ne faisait attention à eux.
Exactement comme Neville lui-même.
Il attendit la pause de l’orchestre — vers dix heures, quand les musiciens descendirent de l’estrade pour aller fumer une cigarette dans le jardin. Puis il se leva, traversa la foule des invités, et sortit sur la terrasse.
*
Il trouva Bebo Valdés assis sur un banc de pierre, à l’écart des autres musiciens, une cigarette à la main. Dans la lumière des lanternes, son visage paraissait fatigué — fatigué mais serein, avec cette sérénité des hommes qui ont trouvé leur place dans le monde et qui n’en demandent pas davantage.
« Monsieur Valdés ? »
Le pianiste leva les yeux. Son regard était vif, curieux, sans méfiance.
« Oui ? »
« Je m’appelle Plunkett. Neville Plunkett. Je suis un résident de l’hôtel. Je voulais vous dire… » Il chercha ses mots. Qu’allait-il dire ? Qu’il admirait sa musique ? C’était vrai, mais ce n’était pas pour ça qu’il était là. « Je voulais vous parler d’un homme. Un homme que vous avez peut-être vu. »
Bebo Valdés tira une bouffée de sa cigarette, souffla la fumée vers les étoiles.
« Je vois beaucoup d’hommes, señor Plunkett. C’est le problème avec ce métier — on voit trop de choses. On entend trop de choses. Et on apprend à oublier ce qu’on a vu et entendu. »
« Celui-là, vous ne l’avez peut-être pas oublié. Il était avec Reinaldo Estévez, le soir avant sa mort. Sur cette terrasse. » Neville fit un geste vers l’endroit où il avait vu l’échange, une semaine plus tôt. « Ils ont échangé quelque chose. Une enveloppe. »
Bebo Valdés resta silencieux un long moment. Sa cigarette se consumait lentement entre ses doigts, le bout incandescent pulsant comme un cœur minuscule.
« Vous posez des questions dangereuses, señor Plunkett. »
« C’est ce que tout le monde me dit. »
« Parce que c’est vrai. » Le pianiste écrasa sa cigarette sous son talon, avec un geste qui avait quelque chose de définitif. « Don Reinaldo était un homme bien. Je le connaissais depuis des années. Il venait m’écouter jouer, parfois, quand il avait besoin de s’évader. Il aimait le jazz — le vrai jazz, pas celui qu’on joue pour les touristes. Il me demandait de jouer du Monk, du Parker, des choses que personne d’autre ne demandait. »
« Vous l’avez vu, ce soir-là ? Le soir avant sa mort ? »
Bebo hocha la tête lentement.
« Je l’ai vu. Il était nerveux — plus nerveux que d’habitude. Il regardait autour de lui, comme s’il attendait quelqu’un. Et puis l’homme est arrivé. »
Le cœur de Neville s’accéléra.
« L’homme à l’enveloppe ? »
« Oui. Ils se sont assis à une table, dans le coin là-bas, à moitié cachés par les palmiers. J’étais sur l’estrade, je jouais un boléro. Personne ne faisait attention à moi. Mais moi, je faisais attention à eux. »
« Vous avez vu son visage ? L’homme à l’enveloppe ? »
Bebo hésita. Quelque chose passa dans ses yeux — de la peur, peut-être, ou de la prudence. Les deux, probablement.
« Je l’ai vu, dit-il finalement.
« Vous pouvez le décrire ? »
Le pianiste se leva, épousseta son pantalon. Il était plus grand que Neville ne l’avait imaginé — un mètre quatre-vingt-cinq, peut-être davantage — et ses mains, maintenant qu’il les voyait de près, étaient vraiment immenses, avec des doigts longs et fins qui semblaient capables de couvrir deux octaves d’un seul geste.
« Venez, dit-il. Pas ici. Trop de monde. »
Il s’éloigna vers le fond du jardin, là où les lanternes ne parvenaient plus et où l’obscurité offrait une intimité relative. Neville le suivit, le cœur battant.
*
Ils s’arrêtèrent près d’un vieux ficus dont les racines aériennes formaient une sorte de rideau végétal. Au loin, la musique de l’orchestre — un autre pianiste avait pris le relais — parvenait assourdie, mêlée aux rires et aux conversations de la fête.
« L’homme que j’ai vu, dit Bebo à voix basse, n’était pas cubain. Ça, j’en suis sûr. Il n’avait pas l’attitude d’un Cubain — trop raide, trop contrôlé. Un Européen, probablement. Ou un Américain, mais j’en doute. Les Américains sont différents. Ils prennent plus de place, vous comprenez ? Ils parlent plus fort, ils bougent plus. Cet homme était… » Il chercha le mot. « Effacé. Comme s’il voulait disparaître dans le décor. »
« Un Britannique ? »
Bebo haussa les épaules.
« Peut-être. Je ne suis pas expert en nationalités. Mais il avait quelque chose de britannique, oui. Cette façon de se tenir, comme s’il avait un parapluie invisible dans le dos. »
Neville faillit sourire malgré lui. C’était une description parfaite de la posture britannique — cette raideur qui n’était pas de l’arrogance, mais simplement l’habitude de siècles de bonne éducation.
« Et son visage ? »
« Ordinaire. C’est ce qui m’a frappé. Un visage sans traits particuliers — pas beau, pas laid, pas jeune, pas vieux. Le genre de visage qu’on oublie aussitôt après l’avoir vu. » Bebo s’interrompit, réfléchit. « Mais il y avait une chose. Une chose que je n’ai pas oubliée. »
« Quoi ? »
« Ses yeux. Quand il a donné l’enveloppe à Don Reinaldo, j’ai vu ses yeux. Ils étaient… froids. Pas méchants — froids. Comme s’il n’y avait personne derrière. Comme s’il faisait quelque chose qu’il avait fait mille fois, et que ça ne signifiait plus rien pour lui. »
Neville pensa à ce que Beaumont avait dit — que l’homme à l’enveloppe était peut-être un officier britannique, un collègue. Quelqu’un qui faisait ce travail depuis assez longtemps pour que ça ne signifie plus rien. Quelqu’un dont les yeux étaient devenus froids à force de voir trop de choses, de faire trop de choses.
Quelqu’un comme lui-même aurait pu devenir, s’il avait été meilleur dans son métier.
« Vous l’avez revu depuis ? » demanda-t-il.
« Non. Pas depuis ce soir-là. Mais… » Bebo hésita de nouveau. « J’ai entendu quelque chose. Il y a deux jours. J’étais au Tropicana — je joue là-bas aussi, parfois, quand ils ont besoin d’un remplaçant. Et j’ai entendu deux hommes parler. Des Américains. Ils parlaient d’Estévez, de sa mort. Et l’un d’eux a dit quelque chose d’étrange. »
« Quoi ? »
« Il a dit : Le limey a fait du bon travail. Et l’autre a ri. »
Le limey. L’argot américain pour désigner un Britannique.
Neville sentit un frisson lui parcourir l’échine. Les Américains savaient. Ils savaient qu’un Britannique était impliqué dans la mort d’Estévez. Beaumont ne lui avait pas tout dit — il avait des informations qu’il gardait pour lui.
« Ces hommes, dit-il, vous les avez reconnus ? »
Bebo secoua la tête.
« Des visages ordinaires. Des costumes ordinaires. Le genre d’hommes qu’on voit partout à La Havane — des hommes d’affaires, des diplomates, des espions. Comment les distinguer ? Ils se ressemblent tous. »
C’était vrai. Dans ce monde d’ombres, tout le monde se ressemblait. Tout le monde portait le même masque.
« Merci, dit Neville. Pour ce que vous m’avez dit. Je sais que ce n’était pas facile. »
Bebo le regarda longuement, ses yeux sombres scrutant son visage comme s’il cherchait à y lire quelque chose.
« Vous êtes un homme étrange, señor Plunkett. Vous posez des questions auxquelles personne ne veut répondre. Vous cherchez des vérités que personne ne veut trouver. » Il sortit une nouvelle cigarette, l’alluma. « Pourquoi ? »
C’était une bonne question. La meilleure question, peut-être. Pourquoi faisait-il tout cela ? Pourquoi risquait-il sa sécurité, sa carrière — sa vie, peut-être — pour découvrir la vérité sur un homme qu’il n’avait jamais connu ?
« Je ne sais pas, dit-il honnêtement. Peut-être parce que j’ai passé ma vie à ne rien faire, et que j’en ai assez. Peut-être parce que j’ai vu quelque chose que je n’aurais pas dû voir, et que je ne peux pas l’oublier. Ou peut-être… » Il s’interrompit, chercha les mots justes. « Peut-être parce que c’est la seule chose qui me donne l’impression d’être vivant. »
Bebo hocha la tête, comme s’il comprenait.
« La musique, pour moi, c’est pareil. C’est la seule chose qui me donne l’impression d’être vivant. Le reste — l’argent, les femmes, la politique, tout ça — c’est du bruit. De la distraction. Mais la musique… » Il fit un geste vers la salle de bal, d’où parvenaient les notes d’un cha-cha-cha. « La musique, c’est la vérité. La seule vérité qui compte. »
Ils restèrent silencieux un moment, écoutant la musique au loin. Puis Bebo dit :
« Je dois y retourner. La pause est finie. Mais avant de partir… » Il fouilla dans sa poche, en sortit un morceau de papier plié. « Tenez. Quelqu’un m’a demandé de vous donner ça. »
Neville prit le papier, surpris.
« Qui ? »
« Une femme. Elle est venue me voir tout à l’heure, avant le début de la soirée. Elle a dit que vous comprendriez. »
Et avant que Neville puisse poser d’autres questions, le pianiste s’éloigna vers la salle de bal, sa silhouette haute disparaissant dans la lumière dorée des lanternes.
*
Neville déplia le papier. À la lumière d’une lanterne voisine, il lut les mots tracés d’une écriture fine, élégante :
Demain, 15 heures. Suite 508. Venez seul.
E.
Elena.
Il rangea le papier dans sa poche et resta un long moment immobile, regardant la fête sans la voir. La musique jouait, les gens dansaient, le champagne coulait — et quelque part dans cette ville, un homme était mort parce qu’il savait quelque chose qu’il n’aurait pas dû savoir.
Un Britannique avait fait du bon travail.
Neville pensa à l’ambassade, aux couloirs qu’il traversait chaque jour, aux visages qu’il croisait sans vraiment les voir. L’un de ces visages appartenait à un assassin. L’un de ces collègues qu’il saluait d’un hochement de tête avait remis une enveloppe à Estévez, puis l’avait tué — ou fait tuer.
L’idée était vertigineuse. Et terrifiante.
Et pour la première fois, Neville comprit qu’il était vraiment en danger. Pas un danger abstrait, théorique — un danger réel, immédiat. Si l’assassin apprenait qu’il posait des questions, si quelqu’un lui rapportait ce qu’il disait et à qui il parlait…
Mais il était trop tard pour reculer. Il avait commencé quelque chose, et il devait aller jusqu’au bout.
Demain, quinze heures. Suite 508.
Il saurait peut-être enfin ce que contenait l’enveloppe.