La véranda
de l’E&O
La véranda de l’E&O
Chapitres 1 et 2
CHAPITRE 1
Samedi 12 mars 1927
Le vapeur entra dans le détroit à l’heure où la lumière devient cruelle.
Maugham se tenait sur le pont supérieur, légèrement en retrait des autres passagers qui s’agglutinaient contre le bastingage pour apercevoir la côte. Il avait horreur de ces enthousiasmes collectifs, cette façon qu’ont les gens de se presser comme du bétail dès qu’il y a quelque chose à voir. La terre serait encore là dans une heure. Elle ne risquait pas de s’enfuir.
Gerald était resté dans la cabine, probablement à cuver les excès de la veille. Une partie de cartes qui s’était prolongée, du whisky en quantité déraisonnable, et peut-être autre chose — Maugham avait cessé depuis longtemps de poser des questions. Il y avait des arrangements entre eux, des zones d’ombre consenties. Gerald faisait ce que Gerald faisait. En échange, il rapportait des histoires que Maugham n’aurait jamais pu récolter lui-même, dans des endroits où un écrivain célèbre n’aurait pas su s’aventurer.
La côte de Penang se précisait maintenant, une ligne verte surmontée de collines. Maugham distinguait déjà les bâtiments blancs du front de mer, les godowns aux toits de tuile, le clocher d’une église. Tout cela avait un air familier — les mêmes colonies se ressemblent partout, Singapour, Rangoon, Colombo, comme si les Britanniques n’avaient qu’une seule idée en tête et la reproduisaient à l’infini sous toutes les latitudes.
Un homme s’approcha du bastingage à côté de lui. Costume de lin froissé par la traversée, moustache grisonnante, le teint rougeaud des buveurs ou des planteurs — souvent les deux allaient ensemble.
— Première visite à Penang ?
Maugham fit un signe négatif.
— J’y suis passé il y a quelques années. Brièvement.
L’homme hocha la tête, satisfait d’avoir engagé la conversation.
— Moi j’y vis depuis… voyons… trente ans bientôt. Trente ans. On ne voit plus le temps passer.
Il avait dit cela avec une mélancolie soudaine, inattendue, comme si le chiffre l’avait lui-même surpris. Trente ans. Une vie entière passée à surveiller des hévéas et à boire du gin sur une véranda. Maugham l’observa avec plus d’attention. Il y avait peut-être quelque chose là, un début d’histoire. Il y avait toujours quelque chose, chez ces hommes exilés, ces Anglais qui avaient fui leur île pour des raisons qu’ils ne s’avouaient pas toujours.
— Vous êtes planteur ?
— Caoutchouc. La Dorian Estate, à une heure de route. Halsworth. Geoffrey Halsworth.
Il tendit la main. Maugham la serra brièvement.
— Maugham.
Un temps. L’homme cligna des yeux.
— Pas le… l’écrivain ?
— Je le crains.
Le visage de Halsworth se modifia subtilement. Un voile passa dans ses yeux — de la crainte ? de la méfiance ? — aussitôt remplacé par un sourire trop cordial.
— Eh bien, quel honneur ! J’ai lu… enfin, ma femme a lu… “The Moon and Sixpence”, n’est-ce pas ? Très remarquable. Très remarquable.
Maugham sourit. Il connaissait ce ballet par cœur. Les coloniaux l’accueillaient d’abord avec enthousiasme — un écrivain célèbre, quelle distinction pour notre petite communauté ! Puis quelqu’un leur rappelait qu’il avait la réputation de transformer ses hôtes en personnages, de les disséquer avec une précision cruelle. Alors l’enthousiasme se muait en prudence. On restait poli, mais on surveillait ses mots.
— Vous descendez à l’E&O, je suppose ?
— En effet.
— Nous y serons aussi, ma femme et moi. Nous venons de Singapour — affaires à régler. Vous devez absolument nous faire l’honneur de dîner avec nous. Ce soir ? Non, ce soir vous serez fatigué. Demain peut-être ?
— Avec plaisir.
Halsworth parut soulagé, comme si l’invitation acceptée constituait une forme de protection. Maugham nota mentalement : nerveux, trop aimable, quelque chose à cacher. Probablement rien d’intéressant — une maîtresse indigène, des dettes de jeu, les péchés ordinaires de l’exil. Mais on ne savait jamais.
— À ce soir, alors. Au bar, peut-être, avant le dîner ?
— Au bar.
Halsworth s’éloigna avec une hâte mal dissimulée. Maugham resta seul contre le bastingage, regardant la côte se rapprocher. Le soleil tapait fort maintenant. Il sentait sa chemise coller à son dos. Gerald aurait dû être là, avec son énergie canaille, ses commentaires déplacés. Mais Gerald dormait, ou faisait semblant de dormir, et Maugham se retrouvait seul avec ce qu’il était toujours : un observateur. Quelqu’un qui regardait la vie des autres parce que la sienne propre lui semblait insuffisante.
✦
Le débarquement prit une éternité, comme toujours. Cohue sur le quai, coolies qui se disputaient les bagages, fonctionnaires de la douane qui tamponnaient des papiers avec une lenteur exaspérante. Gerald avait fini par émerger, les yeux rouges, le teint terreux, mais tenant sur ses jambes. Il n’avait rien dit du voyage de la nuit. Il ne disait jamais rien. C’était une des règles.
Un rickshaw les conduisit à l’Eastern & Oriental. Les rues de George Town défilaient — shophouses aux façades décrépites, temples chinois d’où s’échappaient des volutes d’encens, marchands ambulants, odeurs de friture et de poisson séché. Maugham prenait des notes mentales, comme toujours. La couleur des volets (verts, bleus, parfois rouges), la forme des caractères chinois sur les enseignes, le tintement des clochettes d’un marchand de soupe. Tout cela pourrait servir un jour.
L’hôtel apparut au bout de Farquhar Street, blanc et massif face à la mer. Les frères Sarkies avaient bien travaillé — c’était presque aussi imposant que le Raffles, avec cette même élégance coloniale qui masquait mal une certaine vulgarité. Les riches marchands chinois avaient meilleur goût, finalement. Mais les Britanniques préféraient rester entre eux, dans ces palaces qui leur rappelaient qu’ils étaient les maîtres.
Un portier sikh ouvrit la porte du rickshaw. Des boys en blanc surgirent pour les bagages. Le hall était frais, presque froid après la fournaise de la rue. Sol de marbre, ventilateurs au plafond, palmiers en pot. Une femme en robe de mousseline traversa le hall, suivie d’un petit chien grotesque. Quelque part, un gramophone jouait un air de jazz assourdi.
— Monsieur Maugham ! Quel plaisir de vous revoir !
Le directeur de l’hôtel, un Arménien au sourire professionnel, s’avançait vers eux.
— Votre suite est prête. La même que la dernière fois, comme vous l’avez demandé. Et pour monsieur Haxton…
— La chambre communicante.
— Bien entendu, bien entendu.
Ils montèrent. Gerald s’effondra sur le lit de sa chambre sans même ôter ses chaussures. Maugham défit ses valises lentement, méthodiquement. Il suspendit ses costumes, rangea ses chemises, disposa ses livres sur le bureau près de la fenêtre. De là, il voyait la mer d’Andaman, d’un bleu presque insolent sous le soleil de l’après-midi. Des bateaux de pêche glissaient au loin. Une odeur de frangipanier montait du jardin.
Il s’assit au bureau, sortit son carnet, nota quelques impressions. L’homme sur le bateau. Halsworth. Quelque chose dans sa façon de dire “trente ans” — comme s’il n’y croyait pas lui-même. Comme si le temps était une imposture dont il venait seulement de prendre conscience.
Probablement rien, se dit Maugham. Juste un planteur fatigué, rendu bavard par la solitude du voyage. Mais il nota quand même, parce qu’on ne savait jamais. Les meilleures histoires venaient souvent de ces rencontres anodines, de ces phrases lâchées par hasard que leur auteur regrettait aussitôt.
✦
Le soir tomba d’un coup, comme toujours sous les tropiques. Pas de crépuscule, pas d’agonie du jour — juste cette bascule brutale dans l’obscurité. Les boys allumèrent les lampes sur la véranda. Les premiers convives commencèrent à descendre pour le dîner.
Maugham avait revêtu un costume blanc, chemise fraîche, cravate sobre. Gerald l’avait rejoint, à peu près présentable malgré ses yeux encore injectés. Ils s’installèrent au bar, commandèrent deux gin pahit.
— Tu as fait des rencontres ? demanda Gerald.
— Un planteur. Halsworth. Il nous invite à dîner.
Gerald haussa un sourcil.
— Et ?
— Et rien. Nerveux, trop poli. Sans doute rien d’intéressant.
— Ils sont tous nerveux quand ils te rencontrent. Ils ont peur de finir dans un de tes livres.
Maugham sourit.
— Cette peur ne les empêche pas de parler. Au contraire. Ils se confessent comme à un prêtre, et ensuite ils s’étonnent de voir leurs péchés imprimés.
— Tu es cruel, Willie.
— Je suis exact. Ce n’est pas la même chose.
Gerald but une gorgée de gin, s’essuya la moustache.
— En tout cas, moi je ne dîne pas avec ton planteur. J’ai d’autres projets.
— Campbell Street ?
Gerald ne répondit pas, ce qui était une réponse. Maugham n’insista pas. Il y avait des territoires où chacun évoluait seul. Cela faisait partie de leur arrangement — cette liberté qui ressemblait parfois à de l’indifférence, mais qui était peut-être la seule forme d’amour qu’ils étaient capables de se donner.
✦
Halsworth apparut vers sept heures, accompagné de sa femme. Elle s’appelait Marjorie — il fit les présentations avec une emphase légèrement ridicule, comme s’il présentait une œuvre d’art. Elle n’était pas sans beauté : une cinquantaine d’années portée avec raideur, des yeux gris qui ne souriaient pas quand sa bouche souriait, une maigreur élégante. Elle serra la main de Maugham avec une poigne sèche.
— Mon mari m’a beaucoup parlé de vous.
— En bien, j’espère.
— Il m’a dit que vous observiez les gens.
Ce n’était pas une question. Maugham inclina la tête.
— C’est une maladie professionnelle.
— J’imagine que vous nous observez en ce moment même.
— Madame Halsworth, je vous assure que…
— Non, ne vous excusez pas. Elle eut un sourire étrange, presque complice. Observez. Vous verrez peut-être des choses intéressantes.
Elle s’éloigna vers le bar, laissant Maugham légèrement déconcerté. Halsworth, resté à ses côtés, émit un petit rire embarrassé.
— Ma femme a un sens de l’humour… particulier.
— J’avais remarqué.
— Elle aime mettre les gens mal à l’aise. Une forme de sport, pour elle.
Ils passèrent dans la salle à manger. Gerald avait disparu — parti vers ses mystères nocturnes. Maugham se retrouva seul avec les Halsworth, à une table près de la fenêtre donnant sur la mer noire.
Le dîner fut étrange. Halsworth parlait trop, de sujets sans importance — le cours du caoutchouc, les difficultés à trouver des boys compétents, les commérages de la colonie. Marjorie mangeait en silence, observant son mari avec une attention qui ressemblait à de la surveillance. De temps en temps, elle lançait une remarque acide qui coupait court aux bavardages de Geoffrey.
Maugham écoutait, notait, classait. Quelque chose n’allait pas dans ce couple. Pas seulement l’usure ordinaire du mariage — autre chose, de plus profond, de plus ancien. Ils avaient l’air de deux acteurs jouant une pièce qu’ils répétaient depuis des décennies, dont ils connaissaient chaque réplique par cœur, mais dont le sens leur échappait désormais.
Au dessert, Halsworth mentionna sa plantation.
— Vous devriez venir voir, Maugham. La Dorian Estate. Cent hectares d’hévéas. Je l’ai héritée de mon oncle, il y a… il y a longtemps.
— Trente ans, dit Marjorie. Tu l’as dit sur le bateau. Trente ans.
Un silence. Halsworth but une gorgée de vin.
— Oui. Trente ans. On ne voit pas le temps passer.
Il avait dit cela avec la même mélancolie que sur le bateau, mais cette fois Maugham perçut autre chose — une fêlure, presque imperceptible, dans la voix. Marjorie regardait son assiette. Ses mains, posées de part et d’autre de la porcelaine, étaient parfaitement immobiles.
— C’était une autre vie, continua Halsworth. L’Angleterre… On oublie. On oublie tout.
— Pas tout, dit Marjorie.
Elle avait dit cela d’une voix neutre, sans lever les yeux. Halsworth ne répondit pas. Le boy vint débarrasser les assiettes. Quelque part dans la salle, un couple riait trop fort. La soirée continuait autour d’eux, avec ses bruits de porcelaine et de conversations, mais à leur table le silence s’était installé, pesant, presque palpable.
Maugham se demanda ce qu’on n’oubliait pas.
✦
Plus tard, seul sur la véranda, il fuma un cigare en regardant la mer. La lune était pleine, ou presque. Elle traçait un chemin de lumière sur l’eau noire. Les bruits de l’hôtel s’éteignaient peu à peu — une porte qu’on ferme, un rire lointain, le pas feutré d’un boy dans le couloir.
Gerald n’était pas rentré. Maugham ne l’attendait pas. Il y avait longtemps qu’il avait cessé d’attendre.
Il pensait aux Halsworth. À cette phrase de Marjorie : “Pas tout.” À la façon dont Geoffrey avait changé de sujet aussitôt après, comme un homme qui s’éloigne d’un précipice. Il y avait une histoire là — il le sentait, avec cette intuition qui ne le trompait jamais. Quelque chose de vieux et de douloureux, enterré sous trente ans de respectabilité coloniale.
Mais quoi ?
Il écrasa son cigare, rentra dans sa chambre. Le lit était fait, la moustiquaire abaissée. Un gecko chassait les insectes sur le mur, avec des petits claquements secs. Maugham se déshabilla, se coucha.
Le sommeil fut long à venir. Il pensait à ce que Marjorie avait dit : “Observez. Vous verrez peut-être des choses intéressantes.” Comme si elle l’invitait à chercher. Comme si elle voulait que quelqu’un découvre enfin ce qu’elle portait seule depuis si longtemps.
Ou peut-être projetait-il sur elle ses propres désirs de romancier. Peut-être qu’il n’y avait rien à découvrir, que les Halsworth étaient exactement ce qu’ils semblaient être — un couple fatigué, vieilli ensemble dans l’exil, sans mystère autre que l’ennui d’avoir vécu trop longtemps côte à côte.
Il s’endormit sans avoir tranché.
Au loin, dans les ruelles de George Town, Gerald poursuivait sa propre quête, dans des endroits où la nuit ne finissait jamais.
CHAPITRE 2
Dimanche 13 mars 1927
Gerald rentra à l’aube.
Maugham l’entendit traverser la chambre communicante, se cogner contre un meuble, jurer à voix basse. Puis le bruit d’un corps qui s’effondre sur un lit, et le silence. Il ne se leva pas, ne posa pas de questions. Cela faisait partie des règles.
Il resta étendu dans la lumière grise qui filtrait à travers les persiennes, écoutant les premiers bruits de l’hôtel qui s’éveillait. Le pas des boys dans le couloir, le cliquetis d’un plateau de thé, quelque part une porte qui s’ouvrait sur une toux masculine. Les colonies britanniques se ressemblaient jusque dans leurs matins — ces mêmes rituels accomplis par les mêmes fantômes en costume blanc, cette même obstination à maintenir les formes alors que la chaleur, déjà, commençait à monter.
À sept heures il se leva, fit sa toilette, descendit prendre le breakfast seul. La salle à manger était presque vide — un dimanche matin, les coloniaux faisaient la grasse matinée avant le service religieux. Maugham commanda des œufs, du toast, du café. Un boy lui apporta le Straits Times de la veille. Il le parcourut sans intérêt — des nouvelles de Singapour, des cours de la bourse, un éditorial pompeux sur les bienfaits de l’Empire.
Les Halsworth n’apparurent pas au breakfast. Maugham se surprit à guetter leur arrivée, ce qui l’irrita. Il n’avait aucune raison de s’intéresser à ce couple — rien de ce qu’il avait observé la veille ne sortait de l’ordinaire. Un mari nerveux, une épouse acide. Les tropiques en produisaient des centaines.
Et pourtant.
Il y avait cette phrase de Marjorie : “Pas tout.” Cette façon de contredire son mari sans le regarder, comme si elle s’adressait à quelqu’un d’autre — à elle-même, peut-être, ou à un témoin invisible. Et l’invitation étrange qu’elle lui avait lancée : “Observez.” Les gens ne disaient pas cela. Les gens, au contraire, suppliaient qu’on ne les observe pas, qu’on les laisse en paix avec leurs petits mensonges et leurs arrangements médiocres.
Maugham termina son café, remonta dans sa chambre. Gerald dormait toujours, un bras pendant hors du lit. Il sentait le tabac, l’alcool, et autre chose — une odeur douceâtre que Maugham préféra ne pas identifier. Il referma doucement la porte communicante.
Sur son bureau, le carnet l’attendait. Il l’ouvrit, relut ses notes de la veille. Halsworth, Geoffrey. Planteur. Dorian Estate. Trente ans à Penang. Nerveux. Trop aimable. Quelque chose à cacher ?
Il ajouta : Marjorie. Observe son mari. Le surveille ? Sait quelque chose. Veut que je sache.
Puis il referma le carnet, mécontent de lui-même. Il se comportait comme un mauvais détective, cherchant des mystères là où il n’y avait probablement que la banalité ordinaire des vies coloniales. Ce séjour à Penang était censé être un repos, pas une enquête.
Mais le repos l’ennuyait. Il l’avait toujours ennuyé.
✦
Le service anglican commençait à dix heures, à la cathédrale St. George. Maugham n’était pas croyant — il avait perdu la foi quelque part entre son enfance malheureuse et sa jeunesse dissolue — mais il aimait les églises coloniales. On y voyait tout le monde, on y observait les hiérarchies, les alliances, les inimitiés. C’était un théâtre où chacun jouait son rôle sous le regard supposé de Dieu.
Il s’habilla sobrement, laissa Gerald à son sommeil de plomb, et prit un rickshaw jusqu’à la cathédrale. L’édifice était d’un blanc aveuglant sous le soleil du matin — néoclassique, colonnades, clocher pointu. Des automobiles et des rickshaws déposaient les fidèles devant le porche. Les hommes en costume sombre malgré la chaleur, les femmes en robes claires et chapeaux à large bord. On se saluait, on échangeait des banalités, on formait des petits groupes qui se défaisaient et se reformaient selon des logiques invisibles.
Maugham entra, choisit un banc au fond de la nef. De là, il pouvait voir sans être vu — ou du moins sans être trop remarqué. L’église se remplissait peu à peu. Il reconnut quelques visages croisés à l’hôtel. Un couple de jeunes mariés, radieux et stupides. Un homme seul, le teint jaune, qui devait boire plus que de raison. Trois vieilles filles anglaises, probablement des institutrices ou des missionnaires, qui s’installèrent avec des mines pincées.
Les Halsworth arrivèrent parmi les derniers. Geoffrey marchait devant, le dos raide, saluant les connaissances d’un signe de tête mesuré. Marjorie suivait, un missel à la main, le visage fermé sous la voilette. Ils prirent place au premier rang — leur place habituelle, visiblement. Tout le monde les vit s’installer. C’était le but.
Le service commença. Cantiques, lectures, sermon. Le révérend parlait de la grâce divine avec l’accent traînant de l’Oxfordshire. Maugham n’écoutait pas. Il regardait la nuque de Geoffrey Halsworth, la façon dont ses épaules se crispaient à certains moments du sermon — quand il était question de péché, de repentance. Coïncidence, sans doute. Ou culpabilité ordinaire. Qui n’avait pas de péchés à se reprocher ?
À la communion, les Halsworth se levèrent avec les autres. Geoffrey s’agenouilla devant l’autel, reçut l’hostie, but au calice. Ses mains tremblaient légèrement. Marjorie, à côté de lui, gardait les yeux baissés. Elle ne tremblait pas, elle.
Maugham resta à sa place. Il ne communiait jamais — cela aurait été une hypocrisie de trop, même pour lui.
✦
Après le service, les fidèles se rassemblèrent sur le parvis pour les civilités d’usage. Maugham fut happé par un groupe de planteurs qui voulaient lui parler de littérature — c’est-à-dire lui expliquer ce qu’ils pensaient de ses livres sans les avoir lus. Il sourit, acquiesça, plaça quelques mots aimables. C’était le prix à payer pour sa notoriété.
Du coin de l’œil, il surveillait les Halsworth. Geoffrey conversait avec un homme corpulent — un autre planteur, d’après sa mise — tandis que Marjorie échangeait quelques mots avec l’épouse du Résident. Tout semblait normal. Deux membres respectables de la communauté coloniale, accomplissant les gestes attendus.
Puis un boy apparut. Un Tamoul en uniforme blanc, qui se faufila entre les groupes avec l’assurance de ceux qui portent des messages urgents. Il s’approcha de Geoffrey, lui tendit une enveloppe — non, un télégramme. Geoffrey le prit, fronça les sourcils, déchira l’enveloppe.
Maugham vit son visage changer.
Ce ne fut qu’une seconde — moins qu’une seconde. Un éclair de quelque chose qui ressemblait à de la terreur, aussitôt maîtrisé, remplacé par une expression neutre. Geoffrey plia le télégramme, le glissa dans sa poche. Reprit sa conversation comme si de rien n’était. Mais sa voix était un ton trop haut, ses gestes un peu trop vifs.
Marjorie avait vu, elle aussi. Elle s’était interrompue au milieu d’une phrase, avait tourné la tête vers son mari. Leurs regards s’étaient croisés — un dixième de seconde, pas plus. Puis elle avait repris sa conversation avec Mrs. Crawford, souriant de ce sourire qui ne montait jamais jusqu’aux yeux.
Maugham nota mentalement : télégramme. Mauvaises nouvelles. Halsworth terrifié. Marjorie au courant — ou s’y attendait ?
✦
Le déjeuner à l’hôtel fut une épreuve.
Les Halsworth s’étaient installés à une table près de la fenêtre — la même que la veille. Maugham avait choisi une place à distance, assez proche pour observer, assez loin pour ne pas avoir à converser. Gerald l’avait rejoint, pâle mais debout, mangeant du bout des lèvres un curry de poulet qui semblait lui soulever le cœur.
— Tu as une mine affreuse, dit Maugham.
— Merci de ta sollicitude.
— Où étais-tu cette nuit ?
Gerald haussa les épaules.
— Campbell Street. Une partie de fan-tan. Et après… après, je ne sais plus très bien.
— Opium ?
— Peut-être. Un peu.
Maugham ne dit rien. Il y avait longtemps qu’il avait cessé de sermonner Gerald sur ses excès. Cela n’aurait servi à rien — Gerald était ce qu’il était, un homme qui se détruisait lentement et joyeusement, et qui entraînait parfois Maugham dans sa chute. C’était le prix à payer pour sa compagnie. Et sa compagnie, malgré tout, valait ce prix.
— Tu as appris quelque chose d’intéressant ?
Gerald réfléchit, fouillant dans les brumes de sa mémoire.
— Pas grand-chose. Des histoires de coolies. Un meurtre dans les plantations, il y a quelques semaines — un contremaître chinois égorgé. On n’a pas trouvé le coupable. Les gens parlaient de sociétés secrètes, de triades…
— Rien sur les Anglais ?
— Les Anglais ? Gerald eut un rire bref. Les Anglais ne vont pas à Campbell Street, Willie. Ou s’ils y vont, ils ne s’en vantent pas.
Maugham hocha la tête. Il regarda du côté des Halsworth. Geoffrey mangeait sans appétit, poussant la nourriture dans son assiette. Marjorie buvait du thé à petites gorgées, le regard perdu vers la mer. Ils ne se parlaient pas. Ils avaient l’air de deux étrangers partageant une table par hasard.
— Tu vois ce couple, près de la fenêtre ?
Gerald tourna la tête, sans discrétion.
— Le type au visage rouge ? Et la femme sèche ?
— Les Halsworth. Geoffrey et Marjorie. Planteurs. Trente ans ici.
— Et alors ?
— Il s’est passé quelque chose ce matin. Un télégramme. Il a eu l’air… effrayé.
Gerald haussa les épaules.
— Un télégramme peut annoncer n’importe quoi. Une mort dans la famille. Une faillite. Une maîtresse enceinte.
— Peut-être.
Mais Maugham n’était pas convaincu. Il avait vu beaucoup de visages recevoir de mauvaises nouvelles. Celui de Halsworth exprimait autre chose que le chagrin ou l’inquiétude — quelque chose de plus ancien, de plus profond. La peur de l’homme qui voit revenir ce qu’il croyait enterré.
✦
L’après-midi s’étira, moite et lent. Gerald remonta dormir. Maugham s’installa sur la véranda avec un livre qu’il ne lisait pas, regardant les allées et venues des clients de l’hôtel. Des femmes en robes blanches prenaient le thé, éventails et petits rires. Des hommes fumaient des cigares en parlant affaires. La mer d’Andaman scintillait sous le soleil comme une plaque de métal chauffée à blanc.
Vers quatre heures, une arrivée attira son attention.
Une femme chinoise — non, peranakan, il le voyait à sa mise. Robe ajustée aux broderies délicates, cheveux relevés en chignon piqué d’épingles d’or, un collier de jade autour du cou. Elle devait avoir soixante ans, peut-être plus, mais elle se tenait très droite, avec cette assurance des gens qui n’ont jamais eu à douter de leur place dans le monde.
Elle était accompagnée d’une servante en samfu noir et blanc, qui portait un parasol au-dessus de sa tête. Un boy de l’hôtel s’empressa vers elle, visiblement impressionné. Elle lui dit quelques mots en anglais — un anglais parfait, nota Maugham, avec juste une pointe d’accent chantant — et il la conduisit vers la véranda.
Vers la table de Mrs. Crawford, précisément. La femme du Résident adjoint, celle que Maugham avait vue converser avec Marjorie après le service. Mrs. Crawford se leva, tout sourire, et fit les présentations à ses compagnes de thé. Maugham était trop loin pour entendre les noms, mais il vit les autres femmes — toutes anglaises — se raidir légèrement, sourire avec cette politesse qui n’en est pas une.
La nouvelle venue s’assit avec une grâce tranquille, accepta une tasse de thé, entreprit de converser. Elle parlait, les autres écoutaient. De temps en temps, elle avait un petit rire — un rire de gorge, presque masculin — qui faisait sursauter ses interlocutrices. Elle n’essayait pas de plaire. Elle n’en avait pas besoin.
Maugham était fasciné. Dans toutes les colonies qu’il avait visitées, il n’avait jamais vu une indigène — même riche, même raffinée — s’installer ainsi parmi les Anglaises, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Il y avait là une forme de pouvoir qui dépassait l’argent, qui dépassait même le statut social. Cette femme possédait quelque chose que les autres n’avaient pas, et elles le savaient.
Il se leva, fit quelques pas sur la véranda, s’arrêta près d’un pilier d’où il pouvait entendre sans paraître écouter.
— … et le gouverneur lui-même m’a demandé mon avis, disait la femme. Sur la question des terres, vous comprenez. Ces jeunes fonctionnaires de Londres ne comprennent rien à nos arrangements locaux.
Les Anglaises hochaient la tête, un peu perdues. Mrs. Crawford intervint :
— Madame Khoo connaît Penang mieux que personne. Sa famille est ici depuis… combien de générations ?
— Sept, dit Madame Khoo. Nous étions là avant les Anglais. Un sourire. Nous serons là après.
Un silence gêné. Madame Khoo but une gorgée de thé, imperturbable.
C’est à ce moment que Marjorie Halsworth apparut sur la véranda.
Elle portait une robe de mousseline claire, un chapeau de paille. Elle semblait chercher quelqu’un du regard. Quand elle aperçut le groupe autour de Mrs. Crawford, elle hésita — une seconde, pas plus — puis s’approcha.
— Mrs. Halsworth ! s’exclama Mrs. Crawford. Venez vous joindre à nous. Vous connaissez Madame Khoo, bien sûr.
Marjorie s’assit. Son visage était neutre, mais Maugham perçut une tension dans ses épaules, dans la façon dont ses mains se posèrent sur la table.
— Madame Khoo, dit-elle. Cela faisait longtemps.
— Pas si longtemps, Mrs. Halsworth. Votre mari est venu me voir le mois dernier, pour le renouvellement du bail. Nous avons eu une conversation très… instructive.
Quelque chose passa dans les yeux de Marjorie. Une lueur de méfiance, aussitôt éteinte.
— Geoffrey ne m’en a pas parlé.
— Oh, ce n’était que des affaires. Madame Khoo eut un geste vague de la main. Des papiers, des signatures. Rien qui intéresse une femme.
Mais son regard, posé sur Marjorie, disait autre chose. Il disait : je sais des choses. Je sais des choses que vous aimeriez connaître. Ou peut-être : je sais des choses que vous connaissez déjà et que vous espérez voir rester secrètes.
Maugham ne pouvait pas en être sûr. Mais il sentait, avec cette intuition qui ne le trompait jamais, que ces deux femmes se livraient un combat silencieux. Un combat dont les règles lui échappaient, dont les enjeux restaient obscurs, mais dont l’issue importait à l’une comme à l’autre.
La conversation dériva vers d’autres sujets — le temps, les prochaines festivités, les derniers ragots de la colonie. Marjorie se leva après quelques minutes, prétexta une migraine, prit congé. Madame Khoo la regarda s’éloigner avec un petit sourire.
Maugham nota mentalement : Madame Khoo. Peranakan. Sept générations. Connaît les Halsworth. Sait quelque chose. Joue avec Marjorie.
✦
Le soir tomba. Les lampes s’allumèrent sur la véranda. Gerald était redescendu, à peu près présentable, et ils dînèrent ensemble dans la grande salle. Les Halsworth étaient absents — “souffrants”, avait dit le maître d’hôtel quand Maugham s’était enquis. Tous les deux souffrants, en même temps. Étrange coïncidence.
— Je voudrais que tu te renseignes sur quelqu’un, dit Maugham à Gerald entre deux plats.
— Qui ?
— Une femme. Madame Khoo. Peranakan. Visiblement très riche, très influente.
Gerald haussa un sourcil.
— Tu t’intéresses aux Chinoises maintenant ?
— Je m’intéresse à tout ce qui est intéressant. Elle connaît les Halsworth. Elle sait des choses sur eux.
— Et tu veux savoir quoi, exactement ?
— Tout. Qui elle est, d’où elle vient, ce qu’elle possède. Et surtout, quels sont ses liens avec la plantation Halsworth.
Gerald soupira, mais Maugham vit briller dans ses yeux cette lueur de curiosité qui ne le quittait jamais tout à fait. Gerald aimait fouiller dans les secrets des autres — c’était une des raisons pour lesquelles ils s’entendaient si bien.
— Je verrai ce que je peux trouver. Campbell Street connaît tout le monde.
— Pas Campbell Street. Maugham réfléchit. Beach Street plutôt. Les marchands chinois. Les Peranakan.
— Tu veux que j’aille traîner chez les marchands ?
— Je veux que tu écoutes. Que tu poses des questions. Que tu rapportes ce qu’on te dit.
Gerald hocha la tête. C’était ce qu’il faisait de mieux, après tout — écouter, questionner, rapporter. Le chasseur d’histoires au service du romancier.
✦
Cette nuit-là, Maugham ne dormit pas bien.
Il rêva de bateaux — un paquebot traversant l’océan Indien, des passagers en costume colonial, un corps basculant par-dessus le bastingage dans l’obscurité. Il se réveilla en sueur, le cœur battant, sans comprendre pourquoi ce rêve l’avait tant troublé.
La chambre était plongée dans le noir. Par la fenêtre entrouverte, il entendait les bruits de la nuit tropicale — le chant des insectes, le cri d’un oiseau, quelque part au loin le tintement d’une cloche de temple.
Il se leva, but un verre d’eau, s’approcha de la fenêtre. La mer était noire, sans lune. On ne voyait rien, mais on la sentait — cette masse immense, indifférente, qui avait englouti tant de secrets au fil des siècles.
Trente ans, avait dit Halsworth. Trente ans qu’il était à Penang. Qu’avait-il fui, en quittant l’Angleterre ? Qu’avait-il laissé derrière lui, de l’autre côté de l’océan ?
Et le télégramme — que contenait-il ? Quelles nouvelles pouvaient terrifier à ce point un homme qui semblait avoir tout — la fortune, la respectabilité, une épouse convenable ?
Maugham retourna se coucher, mais le sommeil ne revint pas. Il resta étendu dans l’obscurité, les yeux ouverts, à écouter les bruits de la nuit et à se demander pourquoi l’histoire des Halsworth l’obsédait à ce point.
Ce n’était pas la première fois qu’il flairait un secret chez les coloniaux. Ils en avaient tous — des maîtresses, des dettes, des enfants illégitimes, des faillites maquillées. Les colonies étaient un refuge pour ceux qui voulaient recommencer, devenir quelqu’un d’autre, échapper à leur passé.
Mais le secret des Halsworth lui semblait différent. Plus profond. Plus ancien.
Il pensa à Madame Khoo, à son sourire énigmatique, à cette phrase lancée comme un défi : “Nous étions là avant les Anglais. Nous serons là après.” Elle savait quelque chose, c’était évident. Quelque chose que Marjorie savait aussi, ou soupçonnait. Quelque chose que Geoffrey portait depuis trente ans comme une pierre au cou.
Demain, se dit Maugham. Demain je saurai.
Mais au fond de lui, il savait que ce n’était pas vrai. Les secrets les plus profonds ne se révélaient pas en un jour. Il fallait creuser, attendre, observer. Laisser les gens se trahir eux-mêmes, comme ils finissaient toujours par le faire.
Le sommeil finit par le prendre, quelque part entre la nuit et l’aube. Il rêva encore de bateaux, d’océans, de corps qui tombaient dans le noir.
Quand il se réveilla, le soleil était déjà haut et Gerald frappait à la porte communicante avec des nouvelles.