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La véran­da
de l’E&O

La véran­da de l’E&O

Cha­pitres 1 et 2

CHA­PITRE 1

Same­di 12 mars 1927

Le vapeur entra dans le détroit à l’heure où la lumière devient cruelle.

Mau­gham se tenait sur le pont supé­rieur, légè­re­ment en retrait des autres pas­sa­gers qui s’ag­glu­ti­naient contre le bas­tin­gage pour aper­ce­voir la côte. Il avait hor­reur de ces enthou­siasmes col­lec­tifs, cette façon qu’ont les gens de se pres­ser comme du bétail dès qu’il y a quelque chose à voir. La terre serait encore là dans une heure. Elle ne ris­quait pas de s’enfuir.

Gerald était res­té dans la cabine, pro­ba­ble­ment à cuver les excès de la veille. Une par­tie de cartes qui s’é­tait pro­lon­gée, du whis­ky en quan­ti­té dérai­son­nable, et peut-être autre chose — Mau­gham avait ces­sé depuis long­temps de poser des ques­tions. Il y avait des arran­ge­ments entre eux, des zones d’ombre consen­ties. Gerald fai­sait ce que Gerald fai­sait. En échange, il rap­por­tait des his­toires que Mau­gham n’au­rait jamais pu récol­ter lui-même, dans des endroits où un écri­vain célèbre n’au­rait pas su s’aventurer.

La côte de Penang se pré­ci­sait main­te­nant, une ligne verte sur­mon­tée de col­lines. Mau­gham dis­tin­guait déjà les bâti­ments blancs du front de mer, les godowns aux toits de tuile, le clo­cher d’une église. Tout cela avait un air fami­lier — les mêmes colo­nies se res­semblent par­tout, Sin­ga­pour, Ran­goon, Colom­bo, comme si les Bri­tan­niques n’a­vaient qu’une seule idée en tête et la repro­dui­saient à l’in­fi­ni sous toutes les latitudes.

Un homme s’ap­pro­cha du bas­tin­gage à côté de lui. Cos­tume de lin frois­sé par la tra­ver­sée, mous­tache gri­son­nante, le teint rou­geaud des buveurs ou des plan­teurs — sou­vent les deux allaient ensemble.

— Pre­mière visite à Penang ?

Mau­gham fit un signe négatif.

— J’y suis pas­sé il y a quelques années. Brièvement.

L’homme hocha la tête, satis­fait d’a­voir enga­gé la conversation.

— Moi j’y vis depuis… voyons… trente ans bien­tôt. Trente ans. On ne voit plus le temps passer.

Il avait dit cela avec une mélan­co­lie sou­daine, inat­ten­due, comme si le chiffre l’a­vait lui-même sur­pris. Trente ans. Une vie entière pas­sée à sur­veiller des hévéas et à boire du gin sur une véran­da. Mau­gham l’ob­ser­va avec plus d’at­ten­tion. Il y avait peut-être quelque chose là, un début d’his­toire. Il y avait tou­jours quelque chose, chez ces hommes exi­lés, ces Anglais qui avaient fui leur île pour des rai­sons qu’ils ne s’a­vouaient pas toujours.

— Vous êtes planteur ?

— Caou­tchouc. La Dorian Estate, à une heure de route. Hals­worth. Geof­frey Halsworth.

Il ten­dit la main. Mau­gham la ser­ra brièvement.

— Mau­gham.

Un temps. L’homme cli­gna des yeux.

— Pas le… l’écrivain ?

— Je le crains.

Le visage de Hals­worth se modi­fia sub­ti­le­ment. Un voile pas­sa dans ses yeux — de la crainte ? de la méfiance ? — aus­si­tôt rem­pla­cé par un sou­rire trop cordial.

— Eh bien, quel hon­neur ! J’ai lu… enfin, ma femme a lu… “The Moon and Six­pence”, n’est-ce pas ? Très remar­quable. Très remarquable.

Mau­gham sou­rit. Il connais­sait ce bal­let par cœur. Les colo­niaux l’ac­cueillaient d’a­bord avec enthou­siasme — un écri­vain célèbre, quelle dis­tinc­tion pour notre petite com­mu­nau­té ! Puis quel­qu’un leur rap­pe­lait qu’il avait la répu­ta­tion de trans­for­mer ses hôtes en per­son­nages, de les dis­sé­quer avec une pré­ci­sion cruelle. Alors l’en­thou­siasme se muait en pru­dence. On res­tait poli, mais on sur­veillait ses mots.

— Vous des­cen­dez à l’E&O, je suppose ?

— En effet.

— Nous y serons aus­si, ma femme et moi. Nous venons de Sin­ga­pour — affaires à régler. Vous devez abso­lu­ment nous faire l’hon­neur de dîner avec nous. Ce soir ? Non, ce soir vous serez fati­gué. Demain peut-être ?

— Avec plaisir.

Hals­worth parut sou­la­gé, comme si l’in­vi­ta­tion accep­tée consti­tuait une forme de pro­tec­tion. Mau­gham nota men­ta­le­ment : ner­veux, trop aimable, quelque chose à cacher. Pro­ba­ble­ment rien d’in­té­res­sant — une maî­tresse indi­gène, des dettes de jeu, les péchés ordi­naires de l’exil. Mais on ne savait jamais.

— À ce soir, alors. Au bar, peut-être, avant le dîner ?

— Au bar.

Hals­worth s’é­loi­gna avec une hâte mal dis­si­mu­lée. Mau­gham res­ta seul contre le bas­tin­gage, regar­dant la côte se rap­pro­cher. Le soleil tapait fort main­te­nant. Il sen­tait sa che­mise col­ler à son dos. Gerald aurait dû être là, avec son éner­gie canaille, ses com­men­taires dépla­cés. Mais Gerald dor­mait, ou fai­sait sem­blant de dor­mir, et Mau­gham se retrou­vait seul avec ce qu’il était tou­jours : un obser­va­teur. Quel­qu’un qui regar­dait la vie des autres parce que la sienne propre lui sem­blait insuffisante.

Le débar­que­ment prit une éter­ni­té, comme tou­jours. Cohue sur le quai, coo­lies qui se dis­pu­taient les bagages, fonc­tion­naires de la douane qui tam­pon­naient des papiers avec une len­teur exas­pé­rante. Gerald avait fini par émer­ger, les yeux rouges, le teint ter­reux, mais tenant sur ses jambes. Il n’a­vait rien dit du voyage de la nuit. Il ne disait jamais rien. C’é­tait une des règles.

Un rick­shaw les condui­sit à l’Eas­tern & Orien­tal. Les rues de George Town défi­laient — sho­phouses aux façades décré­pites, temples chi­nois d’où s’é­chap­paient des volutes d’en­cens, mar­chands ambu­lants, odeurs de fri­ture et de pois­son séché. Mau­gham pre­nait des notes men­tales, comme tou­jours. La cou­leur des volets (verts, bleus, par­fois rouges), la forme des carac­tères chi­nois sur les enseignes, le tin­te­ment des clo­chettes d’un mar­chand de soupe. Tout cela pour­rait ser­vir un jour.

L’hô­tel appa­rut au bout de Far­qu­har Street, blanc et mas­sif face à la mer. Les frères Sar­kies avaient bien tra­vaillé — c’é­tait presque aus­si impo­sant que le Raffles, avec cette même élé­gance colo­niale qui mas­quait mal une cer­taine vul­ga­ri­té. Les riches mar­chands chi­nois avaient meilleur goût, fina­le­ment. Mais les Bri­tan­niques pré­fé­raient res­ter entre eux, dans ces palaces qui leur rap­pe­laient qu’ils étaient les maîtres.

Un por­tier sikh ouvrit la porte du rick­shaw. Des boys en blanc sur­girent pour les bagages. Le hall était frais, presque froid après la four­naise de la rue. Sol de marbre, ven­ti­la­teurs au pla­fond, pal­miers en pot. Une femme en robe de mous­se­line tra­ver­sa le hall, sui­vie d’un petit chien gro­tesque. Quelque part, un gra­mo­phone jouait un air de jazz assourdi.

— Mon­sieur Mau­gham ! Quel plai­sir de vous revoir !

Le direc­teur de l’hô­tel, un Armé­nien au sou­rire pro­fes­sion­nel, s’a­van­çait vers eux.

— Votre suite est prête. La même que la der­nière fois, comme vous l’a­vez deman­dé. Et pour mon­sieur Haxton…

— La chambre communicante.

— Bien enten­du, bien entendu.

Ils mon­tèrent. Gerald s’ef­fon­dra sur le lit de sa chambre sans même ôter ses chaus­sures. Mau­gham défit ses valises len­te­ment, métho­di­que­ment. Il sus­pen­dit ses cos­tumes, ran­gea ses che­mises, dis­po­sa ses livres sur le bureau près de la fenêtre. De là, il voyait la mer d’An­da­man, d’un bleu presque inso­lent sous le soleil de l’a­près-midi. Des bateaux de pêche glis­saient au loin. Une odeur de fran­gi­pa­nier mon­tait du jardin.

Il s’as­sit au bureau, sor­tit son car­net, nota quelques impres­sions. L’homme sur le bateau. Hals­worth. Quelque chose dans sa façon de dire “trente ans” — comme s’il n’y croyait pas lui-même. Comme si le temps était une impos­ture dont il venait seule­ment de prendre conscience.

Pro­ba­ble­ment rien, se dit Mau­gham. Juste un plan­teur fati­gué, ren­du bavard par la soli­tude du voyage. Mais il nota quand même, parce qu’on ne savait jamais. Les meilleures his­toires venaient sou­vent de ces ren­contres ano­dines, de ces phrases lâchées par hasard que leur auteur regret­tait aussitôt.

Le soir tom­ba d’un coup, comme tou­jours sous les tro­piques. Pas de cré­pus­cule, pas d’a­go­nie du jour — juste cette bas­cule bru­tale dans l’obs­cu­ri­té. Les boys allu­mèrent les lampes sur la véran­da. Les pre­miers convives com­men­cèrent à des­cendre pour le dîner.

Mau­gham avait revê­tu un cos­tume blanc, che­mise fraîche, cra­vate sobre. Gerald l’a­vait rejoint, à peu près pré­sen­table mal­gré ses yeux encore injec­tés. Ils s’ins­tal­lèrent au bar, com­man­dèrent deux gin pahit.

— Tu as fait des ren­contres ? deman­da Gerald.

— Un plan­teur. Hals­worth. Il nous invite à dîner.

Gerald haus­sa un sourcil.

— Et ?

— Et rien. Ner­veux, trop poli. Sans doute rien d’intéressant.

— Ils sont tous ner­veux quand ils te ren­contrent. Ils ont peur de finir dans un de tes livres.

Mau­gham sourit.

— Cette peur ne les empêche pas de par­ler. Au contraire. Ils se confessent comme à un prêtre, et ensuite ils s’é­tonnent de voir leurs péchés imprimés.

— Tu es cruel, Willie.

— Je suis exact. Ce n’est pas la même chose.

Gerald but une gor­gée de gin, s’es­suya la moustache.

— En tout cas, moi je ne dîne pas avec ton plan­teur. J’ai d’autres projets.

— Camp­bell Street ?

Gerald ne répon­dit pas, ce qui était une réponse. Mau­gham n’in­sis­ta pas. Il y avait des ter­ri­toires où cha­cun évo­luait seul. Cela fai­sait par­tie de leur arran­ge­ment — cette liber­té qui res­sem­blait par­fois à de l’in­dif­fé­rence, mais qui était peut-être la seule forme d’a­mour qu’ils étaient capables de se donner.

Hals­worth appa­rut vers sept heures, accom­pa­gné de sa femme. Elle s’ap­pe­lait Mar­jo­rie — il fit les pré­sen­ta­tions avec une emphase légè­re­ment ridi­cule, comme s’il pré­sen­tait une œuvre d’art. Elle n’é­tait pas sans beau­té : une cin­quan­taine d’an­nées por­tée avec rai­deur, des yeux gris qui ne sou­riaient pas quand sa bouche sou­riait, une mai­greur élé­gante. Elle ser­ra la main de Mau­gham avec une poigne sèche.

— Mon mari m’a beau­coup par­lé de vous.

— En bien, j’espère.

— Il m’a dit que vous obser­viez les gens.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Mau­gham incli­na la tête.

— C’est une mala­die professionnelle.

— J’i­ma­gine que vous nous obser­vez en ce moment même.

— Madame Hals­worth, je vous assure que…

— Non, ne vous excu­sez pas. Elle eut un sou­rire étrange, presque com­plice. Obser­vez. Vous ver­rez peut-être des choses intéressantes.

Elle s’é­loi­gna vers le bar, lais­sant Mau­gham légè­re­ment décon­cer­té. Hals­worth, res­té à ses côtés, émit un petit rire embarrassé.

— Ma femme a un sens de l’hu­mour… particulier.

— J’a­vais remarqué.

— Elle aime mettre les gens mal à l’aise. Une forme de sport, pour elle.

Ils pas­sèrent dans la salle à man­ger. Gerald avait dis­pa­ru — par­ti vers ses mys­tères noc­turnes. Mau­gham se retrou­va seul avec les Hals­worth, à une table près de la fenêtre don­nant sur la mer noire.

Le dîner fut étrange. Hals­worth par­lait trop, de sujets sans impor­tance — le cours du caou­tchouc, les dif­fi­cul­tés à trou­ver des boys com­pé­tents, les com­mé­rages de la colo­nie. Mar­jo­rie man­geait en silence, obser­vant son mari avec une atten­tion qui res­sem­blait à de la sur­veillance. De temps en temps, elle lan­çait une remarque acide qui cou­pait court aux bavar­dages de Geoffrey.

Mau­gham écou­tait, notait, clas­sait. Quelque chose n’al­lait pas dans ce couple. Pas seule­ment l’u­sure ordi­naire du mariage — autre chose, de plus pro­fond, de plus ancien. Ils avaient l’air de deux acteurs jouant une pièce qu’ils répé­taient depuis des décen­nies, dont ils connais­saient chaque réplique par cœur, mais dont le sens leur échap­pait désormais.

Au des­sert, Hals­worth men­tion­na sa plantation.

— Vous devriez venir voir, Mau­gham. La Dorian Estate. Cent hec­tares d’hé­véas. Je l’ai héri­tée de mon oncle, il y a… il y a longtemps.

— Trente ans, dit Mar­jo­rie. Tu l’as dit sur le bateau. Trente ans.

Un silence. Hals­worth but une gor­gée de vin.

— Oui. Trente ans. On ne voit pas le temps passer.

Il avait dit cela avec la même mélan­co­lie que sur le bateau, mais cette fois Mau­gham per­çut autre chose — une fêlure, presque imper­cep­tible, dans la voix. Mar­jo­rie regar­dait son assiette. Ses mains, posées de part et d’autre de la por­ce­laine, étaient par­fai­te­ment immobiles.

— C’é­tait une autre vie, conti­nua Hals­worth. L’An­gle­terre… On oublie. On oublie tout.

— Pas tout, dit Marjorie.

Elle avait dit cela d’une voix neutre, sans lever les yeux. Hals­worth ne répon­dit pas. Le boy vint débar­ras­ser les assiettes. Quelque part dans la salle, un couple riait trop fort. La soi­rée conti­nuait autour d’eux, avec ses bruits de por­ce­laine et de conver­sa­tions, mais à leur table le silence s’é­tait ins­tal­lé, pesant, presque palpable.

Mau­gham se deman­da ce qu’on n’ou­bliait pas.

Plus tard, seul sur la véran­da, il fuma un cigare en regar­dant la mer. La lune était pleine, ou presque. Elle tra­çait un che­min de lumière sur l’eau noire. Les bruits de l’hô­tel s’é­tei­gnaient peu à peu — une porte qu’on ferme, un rire loin­tain, le pas feu­tré d’un boy dans le couloir.

Gerald n’é­tait pas ren­tré. Mau­gham ne l’at­ten­dait pas. Il y avait long­temps qu’il avait ces­sé d’attendre.

Il pen­sait aux Hals­worth. À cette phrase de Mar­jo­rie : “Pas tout.” À la façon dont Geof­frey avait chan­gé de sujet aus­si­tôt après, comme un homme qui s’é­loigne d’un pré­ci­pice. Il y avait une his­toire là — il le sen­tait, avec cette intui­tion qui ne le trom­pait jamais. Quelque chose de vieux et de dou­lou­reux, enter­ré sous trente ans de res­pec­ta­bi­li­té coloniale.

Mais quoi ?

Il écra­sa son cigare, ren­tra dans sa chambre. Le lit était fait, la mous­ti­quaire abais­sée. Un gecko chas­sait les insectes sur le mur, avec des petits cla­que­ments secs. Mau­gham se désha­billa, se coucha.

Le som­meil fut long à venir. Il pen­sait à ce que Mar­jo­rie avait dit : “Obser­vez. Vous ver­rez peut-être des choses inté­res­santes.” Comme si elle l’in­vi­tait à cher­cher. Comme si elle vou­lait que quel­qu’un découvre enfin ce qu’elle por­tait seule depuis si longtemps.

Ou peut-être pro­je­tait-il sur elle ses propres dési­rs de roman­cier. Peut-être qu’il n’y avait rien à décou­vrir, que les Hals­worth étaient exac­te­ment ce qu’ils sem­blaient être — un couple fati­gué, vieilli ensemble dans l’exil, sans mys­tère autre que l’en­nui d’a­voir vécu trop long­temps côte à côte.

Il s’en­dor­mit sans avoir tranché.

Au loin, dans les ruelles de George Town, Gerald pour­sui­vait sa propre quête, dans des endroits où la nuit ne finis­sait jamais.

CHA­PITRE 2

Dimanche 13 mars 1927

Gerald ren­tra à l’aube.

Mau­gham l’en­ten­dit tra­ver­ser la chambre com­mu­ni­cante, se cogner contre un meuble, jurer à voix basse. Puis le bruit d’un corps qui s’ef­fondre sur un lit, et le silence. Il ne se leva pas, ne posa pas de ques­tions. Cela fai­sait par­tie des règles.

Il res­ta éten­du dans la lumière grise qui fil­trait à tra­vers les per­siennes, écou­tant les pre­miers bruits de l’hô­tel qui s’é­veillait. Le pas des boys dans le cou­loir, le cli­que­tis d’un pla­teau de thé, quelque part une porte qui s’ou­vrait sur une toux mas­cu­line. Les colo­nies bri­tan­niques se res­sem­blaient jusque dans leurs matins — ces mêmes rituels accom­plis par les mêmes fan­tômes en cos­tume blanc, cette même obs­ti­na­tion à main­te­nir les formes alors que la cha­leur, déjà, com­men­çait à monter.

À sept heures il se leva, fit sa toi­lette, des­cen­dit prendre le break­fast seul. La salle à man­ger était presque vide — un dimanche matin, les colo­niaux fai­saient la grasse mati­née avant le ser­vice reli­gieux. Mau­gham com­man­da des œufs, du toast, du café. Un boy lui appor­ta le Straits Times de la veille. Il le par­cou­rut sans inté­rêt — des nou­velles de Sin­ga­pour, des cours de la bourse, un édi­to­rial pom­peux sur les bien­faits de l’Empire.

Les Hals­worth n’ap­pa­rurent pas au break­fast. Mau­gham se sur­prit à guet­ter leur arri­vée, ce qui l’ir­ri­ta. Il n’a­vait aucune rai­son de s’in­té­res­ser à ce couple — rien de ce qu’il avait obser­vé la veille ne sor­tait de l’or­di­naire. Un mari ner­veux, une épouse acide. Les tro­piques en pro­dui­saient des centaines.

Et pour­tant.

Il y avait cette phrase de Mar­jo­rie : “Pas tout.” Cette façon de contre­dire son mari sans le regar­der, comme si elle s’a­dres­sait à quel­qu’un d’autre — à elle-même, peut-être, ou à un témoin invi­sible. Et l’in­vi­ta­tion étrange qu’elle lui avait lan­cée : “Obser­vez.” Les gens ne disaient pas cela. Les gens, au contraire, sup­pliaient qu’on ne les observe pas, qu’on les laisse en paix avec leurs petits men­songes et leurs arran­ge­ments médiocres.

Mau­gham ter­mi­na son café, remon­ta dans sa chambre. Gerald dor­mait tou­jours, un bras pen­dant hors du lit. Il sen­tait le tabac, l’al­cool, et autre chose — une odeur dou­ceâtre que Mau­gham pré­fé­ra ne pas iden­ti­fier. Il refer­ma dou­ce­ment la porte communicante.

Sur son bureau, le car­net l’at­ten­dait. Il l’ou­vrit, relut ses notes de la veille. Hals­worth, Geof­frey. Plan­teur. Dorian Estate. Trente ans à Penang. Ner­veux. Trop aimable. Quelque chose à cacher ?

Il ajou­ta : Mar­jo­rie. Observe son mari. Le sur­veille ? Sait quelque chose. Veut que je sache.

Puis il refer­ma le car­net, mécon­tent de lui-même. Il se com­por­tait comme un mau­vais détec­tive, cher­chant des mys­tères là où il n’y avait pro­ba­ble­ment que la bana­li­té ordi­naire des vies colo­niales. Ce séjour à Penang était cen­sé être un repos, pas une enquête.

Mais le repos l’en­nuyait. Il l’a­vait tou­jours ennuyé.

Le ser­vice angli­can com­men­çait à dix heures, à la cathé­drale St. George. Mau­gham n’é­tait pas croyant — il avait per­du la foi quelque part entre son enfance mal­heu­reuse et sa jeu­nesse dis­so­lue — mais il aimait les églises colo­niales. On y voyait tout le monde, on y obser­vait les hié­rar­chies, les alliances, les ini­mi­tiés. C’é­tait un théâtre où cha­cun jouait son rôle sous le regard sup­po­sé de Dieu.

Il s’ha­billa sobre­ment, lais­sa Gerald à son som­meil de plomb, et prit un rick­shaw jus­qu’à la cathé­drale. L’é­di­fice était d’un blanc aveu­glant sous le soleil du matin — néo­clas­sique, colon­nades, clo­cher poin­tu. Des auto­mo­biles et des rick­shaws dépo­saient les fidèles devant le porche. Les hommes en cos­tume sombre mal­gré la cha­leur, les femmes en robes claires et cha­peaux à large bord. On se saluait, on échan­geait des bana­li­tés, on for­mait des petits groupes qui se défai­saient et se refor­maient selon des logiques invisibles.

Mau­gham entra, choi­sit un banc au fond de la nef. De là, il pou­vait voir sans être vu — ou du moins sans être trop remar­qué. L’é­glise se rem­plis­sait peu à peu. Il recon­nut quelques visages croi­sés à l’hô­tel. Un couple de jeunes mariés, radieux et stu­pides. Un homme seul, le teint jaune, qui devait boire plus que de rai­son. Trois vieilles filles anglaises, pro­ba­ble­ment des ins­ti­tu­trices ou des mis­sion­naires, qui s’ins­tal­lèrent avec des mines pincées.

Les Hals­worth arri­vèrent par­mi les der­niers. Geof­frey mar­chait devant, le dos raide, saluant les connais­sances d’un signe de tête mesu­ré. Mar­jo­rie sui­vait, un mis­sel à la main, le visage fer­mé sous la voi­lette. Ils prirent place au pre­mier rang — leur place habi­tuelle, visi­ble­ment. Tout le monde les vit s’ins­tal­ler. C’é­tait le but.

Le ser­vice com­men­ça. Can­tiques, lec­tures, ser­mon. Le révé­rend par­lait de la grâce divine avec l’ac­cent traî­nant de l’Ox­ford­shire. Mau­gham n’é­cou­tait pas. Il regar­dait la nuque de Geof­frey Hals­worth, la façon dont ses épaules se cris­paient à cer­tains moments du ser­mon — quand il était ques­tion de péché, de repen­tance. Coïn­ci­dence, sans doute. Ou culpa­bi­li­té ordi­naire. Qui n’a­vait pas de péchés à se reprocher ?

À la com­mu­nion, les Hals­worth se levèrent avec les autres. Geof­frey s’a­ge­nouilla devant l’au­tel, reçut l’hos­tie, but au calice. Ses mains trem­blaient légè­re­ment. Mar­jo­rie, à côté de lui, gar­dait les yeux bais­sés. Elle ne trem­blait pas, elle.

Mau­gham res­ta à sa place. Il ne com­mu­niait jamais — cela aurait été une hypo­cri­sie de trop, même pour lui.

Après le ser­vice, les fidèles se ras­sem­blèrent sur le par­vis pour les civi­li­tés d’u­sage. Mau­gham fut hap­pé par un groupe de plan­teurs qui vou­laient lui par­ler de lit­té­ra­ture — c’est-à-dire lui expli­quer ce qu’ils pen­saient de ses livres sans les avoir lus. Il sou­rit, acquies­ça, pla­ça quelques mots aimables. C’é­tait le prix à payer pour sa notoriété.

Du coin de l’œil, il sur­veillait les Hals­worth. Geof­frey conver­sait avec un homme cor­pu­lent — un autre plan­teur, d’a­près sa mise — tan­dis que Mar­jo­rie échan­geait quelques mots avec l’é­pouse du Résident. Tout sem­blait nor­mal. Deux membres res­pec­tables de la com­mu­nau­té colo­niale, accom­plis­sant les gestes attendus.

Puis un boy appa­rut. Un Tamoul en uni­forme blanc, qui se fau­fi­la entre les groupes avec l’as­su­rance de ceux qui portent des mes­sages urgents. Il s’ap­pro­cha de Geof­frey, lui ten­dit une enve­loppe — non, un télé­gramme. Geof­frey le prit, fron­ça les sour­cils, déchi­ra l’enveloppe.

Mau­gham vit son visage changer.

Ce ne fut qu’une seconde — moins qu’une seconde. Un éclair de quelque chose qui res­sem­blait à de la ter­reur, aus­si­tôt maî­tri­sé, rem­pla­cé par une expres­sion neutre. Geof­frey plia le télé­gramme, le glis­sa dans sa poche. Reprit sa conver­sa­tion comme si de rien n’é­tait. Mais sa voix était un ton trop haut, ses gestes un peu trop vifs.

Mar­jo­rie avait vu, elle aus­si. Elle s’é­tait inter­rom­pue au milieu d’une phrase, avait tour­né la tête vers son mari. Leurs regards s’é­taient croi­sés — un dixième de seconde, pas plus. Puis elle avait repris sa conver­sa­tion avec Mrs. Craw­ford, sou­riant de ce sou­rire qui ne mon­tait jamais jus­qu’aux yeux.

Mau­gham nota men­ta­le­ment : télé­gramme. Mau­vaises nou­velles. Hals­worth ter­ri­fié. Mar­jo­rie au cou­rant — ou s’y attendait ?

Le déjeu­ner à l’hô­tel fut une épreuve.

Les Hals­worth s’é­taient ins­tal­lés à une table près de la fenêtre — la même que la veille. Mau­gham avait choi­si une place à dis­tance, assez proche pour obser­ver, assez loin pour ne pas avoir à conver­ser. Gerald l’a­vait rejoint, pâle mais debout, man­geant du bout des lèvres un cur­ry de pou­let qui sem­blait lui sou­le­ver le cœur.

— Tu as une mine affreuse, dit Maugham.

— Mer­ci de ta sollicitude.

— Où étais-tu cette nuit ?

Gerald haus­sa les épaules.

— Camp­bell Street. Une par­tie de fan-tan. Et après… après, je ne sais plus très bien.

— Opium ?

— Peut-être. Un peu.

Mau­gham ne dit rien. Il y avait long­temps qu’il avait ces­sé de ser­mon­ner Gerald sur ses excès. Cela n’au­rait ser­vi à rien — Gerald était ce qu’il était, un homme qui se détrui­sait len­te­ment et joyeu­se­ment, et qui entraî­nait par­fois Mau­gham dans sa chute. C’é­tait le prix à payer pour sa com­pa­gnie. Et sa com­pa­gnie, mal­gré tout, valait ce prix.

— Tu as appris quelque chose d’intéressant ?

Gerald réflé­chit, fouillant dans les brumes de sa mémoire.

— Pas grand-chose. Des his­toires de coo­lies. Un meurtre dans les plan­ta­tions, il y a quelques semaines — un contre­maître chi­nois égor­gé. On n’a pas trou­vé le cou­pable. Les gens par­laient de socié­tés secrètes, de triades…

— Rien sur les Anglais ?

— Les Anglais ? Gerald eut un rire bref. Les Anglais ne vont pas à Camp­bell Street, Willie. Ou s’ils y vont, ils ne s’en vantent pas.

Mau­gham hocha la tête. Il regar­da du côté des Hals­worth. Geof­frey man­geait sans appé­tit, pous­sant la nour­ri­ture dans son assiette. Mar­jo­rie buvait du thé à petites gor­gées, le regard per­du vers la mer. Ils ne se par­laient pas. Ils avaient l’air de deux étran­gers par­ta­geant une table par hasard.

— Tu vois ce couple, près de la fenêtre ?

Gerald tour­na la tête, sans discrétion.

— Le type au visage rouge ? Et la femme sèche ?

— Les Hals­worth. Geof­frey et Mar­jo­rie. Plan­teurs. Trente ans ici.

— Et alors ?

— Il s’est pas­sé quelque chose ce matin. Un télé­gramme. Il a eu l’air… effrayé.

Gerald haus­sa les épaules.

— Un télé­gramme peut annon­cer n’im­porte quoi. Une mort dans la famille. Une faillite. Une maî­tresse enceinte.

— Peut-être.

Mais Mau­gham n’é­tait pas convain­cu. Il avait vu beau­coup de visages rece­voir de mau­vaises nou­velles. Celui de Hals­worth expri­mait autre chose que le cha­grin ou l’in­quié­tude — quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond. La peur de l’homme qui voit reve­nir ce qu’il croyait enterré.

L’a­près-midi s’é­ti­ra, moite et lent. Gerald remon­ta dor­mir. Mau­gham s’ins­tal­la sur la véran­da avec un livre qu’il ne lisait pas, regar­dant les allées et venues des clients de l’hô­tel. Des femmes en robes blanches pre­naient le thé, éven­tails et petits rires. Des hommes fumaient des cigares en par­lant affaires. La mer d’An­da­man scin­tillait sous le soleil comme une plaque de métal chauf­fée à blanc.

Vers quatre heures, une arri­vée atti­ra son attention.

Une femme chi­noise — non, per­ana­kan, il le voyait à sa mise. Robe ajus­tée aux bro­de­ries déli­cates, che­veux rele­vés en chi­gnon piqué d’é­pingles d’or, un col­lier de jade autour du cou. Elle devait avoir soixante ans, peut-être plus, mais elle se tenait très droite, avec cette assu­rance des gens qui n’ont jamais eu à dou­ter de leur place dans le monde.

Elle était accom­pa­gnée d’une ser­vante en sam­fu noir et blanc, qui por­tait un para­sol au-des­sus de sa tête. Un boy de l’hô­tel s’empressa vers elle, visi­ble­ment impres­sion­né. Elle lui dit quelques mots en anglais — un anglais par­fait, nota Mau­gham, avec juste une pointe d’ac­cent chan­tant — et il la condui­sit vers la véranda.

Vers la table de Mrs. Craw­ford, pré­ci­sé­ment. La femme du Résident adjoint, celle que Mau­gham avait vue conver­ser avec Mar­jo­rie après le ser­vice. Mrs. Craw­ford se leva, tout sou­rire, et fit les pré­sen­ta­tions à ses com­pagnes de thé. Mau­gham était trop loin pour entendre les noms, mais il vit les autres femmes — toutes anglaises — se rai­dir légè­re­ment, sou­rire avec cette poli­tesse qui n’en est pas une.

La nou­velle venue s’as­sit avec une grâce tran­quille, accep­ta une tasse de thé, entre­prit de conver­ser. Elle par­lait, les autres écou­taient. De temps en temps, elle avait un petit rire — un rire de gorge, presque mas­cu­lin — qui fai­sait sur­sau­ter ses inter­lo­cu­trices. Elle n’es­sayait pas de plaire. Elle n’en avait pas besoin.

Mau­gham était fas­ci­né. Dans toutes les colo­nies qu’il avait visi­tées, il n’a­vait jamais vu une indi­gène — même riche, même raf­fi­née — s’ins­tal­ler ain­si par­mi les Anglaises, comme si c’é­tait la chose la plus natu­relle du monde. Il y avait là une forme de pou­voir qui dépas­sait l’argent, qui dépas­sait même le sta­tut social. Cette femme pos­sé­dait quelque chose que les autres n’a­vaient pas, et elles le savaient.

Il se leva, fit quelques pas sur la véran­da, s’ar­rê­ta près d’un pilier d’où il pou­vait entendre sans paraître écouter.

— … et le gou­ver­neur lui-même m’a deman­dé mon avis, disait la femme. Sur la ques­tion des terres, vous com­pre­nez. Ces jeunes fonc­tion­naires de Londres ne com­prennent rien à nos arran­ge­ments locaux.

Les Anglaises hochaient la tête, un peu per­dues. Mrs. Craw­ford intervint :

— Madame Khoo connaît Penang mieux que per­sonne. Sa famille est ici depuis… com­bien de générations ?

— Sept, dit Madame Khoo. Nous étions là avant les Anglais. Un sou­rire. Nous serons là après.

Un silence gêné. Madame Khoo but une gor­gée de thé, imperturbable.

C’est à ce moment que Mar­jo­rie Hals­worth appa­rut sur la véranda.

Elle por­tait une robe de mous­se­line claire, un cha­peau de paille. Elle sem­blait cher­cher quel­qu’un du regard. Quand elle aper­çut le groupe autour de Mrs. Craw­ford, elle hési­ta — une seconde, pas plus — puis s’approcha.

— Mrs. Hals­worth ! s’ex­cla­ma Mrs. Craw­ford. Venez vous joindre à nous. Vous connais­sez Madame Khoo, bien sûr.

Mar­jo­rie s’as­sit. Son visage était neutre, mais Mau­gham per­çut une ten­sion dans ses épaules, dans la façon dont ses mains se posèrent sur la table.

— Madame Khoo, dit-elle. Cela fai­sait longtemps.

— Pas si long­temps, Mrs. Hals­worth. Votre mari est venu me voir le mois der­nier, pour le renou­vel­le­ment du bail. Nous avons eu une conver­sa­tion très… instructive.

Quelque chose pas­sa dans les yeux de Mar­jo­rie. Une lueur de méfiance, aus­si­tôt éteinte.

— Geof­frey ne m’en a pas parlé.

— Oh, ce n’é­tait que des affaires. Madame Khoo eut un geste vague de la main. Des papiers, des signa­tures. Rien qui inté­resse une femme.

Mais son regard, posé sur Mar­jo­rie, disait autre chose. Il disait : je sais des choses. Je sais des choses que vous aime­riez connaître. Ou peut-être : je sais des choses que vous connais­sez déjà et que vous espé­rez voir res­ter secrètes.

Mau­gham ne pou­vait pas en être sûr. Mais il sen­tait, avec cette intui­tion qui ne le trom­pait jamais, que ces deux femmes se livraient un com­bat silen­cieux. Un com­bat dont les règles lui échap­paient, dont les enjeux res­taient obs­curs, mais dont l’is­sue impor­tait à l’une comme à l’autre.

La conver­sa­tion déri­va vers d’autres sujets — le temps, les pro­chaines fes­ti­vi­tés, les der­niers ragots de la colo­nie. Mar­jo­rie se leva après quelques minutes, pré­tex­ta une migraine, prit congé. Madame Khoo la regar­da s’é­loi­gner avec un petit sourire.

Mau­gham nota men­ta­le­ment : Madame Khoo. Per­ana­kan. Sept géné­ra­tions. Connaît les Hals­worth. Sait quelque chose. Joue avec Marjorie.

Le soir tom­ba. Les lampes s’al­lu­mèrent sur la véran­da. Gerald était redes­cen­du, à peu près pré­sen­table, et ils dînèrent ensemble dans la grande salle. Les Hals­worth étaient absents — “souf­frants”, avait dit le maître d’hô­tel quand Mau­gham s’é­tait enquis. Tous les deux souf­frants, en même temps. Étrange coïncidence.

— Je vou­drais que tu te ren­seignes sur quel­qu’un, dit Mau­gham à Gerald entre deux plats.

— Qui ?

— Une femme. Madame Khoo. Per­ana­kan. Visi­ble­ment très riche, très influente.

Gerald haus­sa un sourcil.

— Tu t’in­té­resses aux Chi­noises maintenant ?

— Je m’in­té­resse à tout ce qui est inté­res­sant. Elle connaît les Hals­worth. Elle sait des choses sur eux.

— Et tu veux savoir quoi, exactement ?

— Tout. Qui elle est, d’où elle vient, ce qu’elle pos­sède. Et sur­tout, quels sont ses liens avec la plan­ta­tion Halsworth.

Gerald sou­pi­ra, mais Mau­gham vit briller dans ses yeux cette lueur de curio­si­té qui ne le quit­tait jamais tout à fait. Gerald aimait fouiller dans les secrets des autres — c’é­tait une des rai­sons pour les­quelles ils s’en­ten­daient si bien.

— Je ver­rai ce que je peux trou­ver. Camp­bell Street connaît tout le monde.

— Pas Camp­bell Street. Mau­gham réflé­chit. Beach Street plu­tôt. Les mar­chands chi­nois. Les Peranakan.

— Tu veux que j’aille traî­ner chez les marchands ?

— Je veux que tu écoutes. Que tu poses des ques­tions. Que tu rap­portes ce qu’on te dit.

Gerald hocha la tête. C’é­tait ce qu’il fai­sait de mieux, après tout — écou­ter, ques­tion­ner, rap­por­ter. Le chas­seur d’his­toires au ser­vice du romancier.

Cette nuit-là, Mau­gham ne dor­mit pas bien.

Il rêva de bateaux — un paque­bot tra­ver­sant l’o­céan Indien, des pas­sa­gers en cos­tume colo­nial, un corps bas­cu­lant par-des­sus le bas­tin­gage dans l’obs­cu­ri­té. Il se réveilla en sueur, le cœur bat­tant, sans com­prendre pour­quoi ce rêve l’a­vait tant troublé.

La chambre était plon­gée dans le noir. Par la fenêtre entrou­verte, il enten­dait les bruits de la nuit tro­pi­cale — le chant des insectes, le cri d’un oiseau, quelque part au loin le tin­te­ment d’une cloche de temple.

Il se leva, but un verre d’eau, s’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer était noire, sans lune. On ne voyait rien, mais on la sen­tait — cette masse immense, indif­fé­rente, qui avait englou­ti tant de secrets au fil des siècles.

Trente ans, avait dit Hals­worth. Trente ans qu’il était à Penang. Qu’a­vait-il fui, en quit­tant l’An­gle­terre ? Qu’a­vait-il lais­sé der­rière lui, de l’autre côté de l’océan ?

Et le télé­gramme — que conte­nait-il ? Quelles nou­velles pou­vaient ter­ri­fier à ce point un homme qui sem­blait avoir tout — la for­tune, la res­pec­ta­bi­li­té, une épouse convenable ?

Mau­gham retour­na se cou­cher, mais le som­meil ne revint pas. Il res­ta éten­du dans l’obs­cu­ri­té, les yeux ouverts, à écou­ter les bruits de la nuit et à se deman­der pour­quoi l’his­toire des Hals­worth l’ob­sé­dait à ce point.

Ce n’é­tait pas la pre­mière fois qu’il flai­rait un secret chez les colo­niaux. Ils en avaient tous — des maî­tresses, des dettes, des enfants illé­gi­times, des faillites maquillées. Les colo­nies étaient un refuge pour ceux qui vou­laient recom­men­cer, deve­nir quel­qu’un d’autre, échap­per à leur passé.

Mais le secret des Hals­worth lui sem­blait dif­fé­rent. Plus pro­fond. Plus ancien.

Il pen­sa à Madame Khoo, à son sou­rire énig­ma­tique, à cette phrase lan­cée comme un défi : “Nous étions là avant les Anglais. Nous serons là après.” Elle savait quelque chose, c’é­tait évident. Quelque chose que Mar­jo­rie savait aus­si, ou soup­çon­nait. Quelque chose que Geof­frey por­tait depuis trente ans comme une pierre au cou.

Demain, se dit Mau­gham. Demain je saurai.

Mais au fond de lui, il savait que ce n’é­tait pas vrai. Les secrets les plus pro­fonds ne se révé­laient pas en un jour. Il fal­lait creu­ser, attendre, obser­ver. Lais­ser les gens se tra­hir eux-mêmes, comme ils finis­saient tou­jours par le faire.

Le som­meil finit par le prendre, quelque part entre la nuit et l’aube. Il rêva encore de bateaux, d’o­céans, de corps qui tom­baient dans le noir.

Quand il se réveilla, le soleil était déjà haut et Gerald frap­pait à la porte com­mu­ni­cante avec des nouvelles.

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