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Bons bai­sers de Lis­bonne — Cha­pitres 7 à 9

Bons bai­sers de Lis­bonne — Cha­pitres 7 à 9

Bons bai­sers de Lisbonne

Bons bai­sers de Lisbonne

Cha­pitres 7 à 9

Cha­pitre 7 — La partie

Le cin­quième jour, Fle­ming déci­da de jouer.

Ce n’é­tait pas une déci­sion ration­nelle. Les déci­sions ration­nelles se prennent le matin, à froid, après un café et une ana­lyse coûts-béné­fices. Celle-ci se prit à vingt et une heures trente, après deux whis­kies au bar du Palá­cio, et elle n’a­vait rien à voir avec la rai­son. Elle avait à voir avec Popov. Avec ce que Popov avait dit — ne jouez jamais contre un homme qui n’a rien à perdre. Un conseil. Un aver­tis­se­ment. Ou peut-être, main­te­nant que Fle­ming y réflé­chis­sait dans la lumière ambrée du bar, un défi. Parce que dire à un homme de ne pas faire quelque chose est le moyen le plus sûr de l’in­ci­ter à le faire, et Popov — qui connais­sait la psy­cho­lo­gie humaine avec l’ai­sance d’un hor­lo­ger qui connaît les rouages — le savait parfaitement.

Elle avait aus­si à voir avec Vera. Avec ce qu’elle avait dit au mira­dou­ro — ce qui vous manque, c’est le cou­rage de la prendre. La matière. L’ex­pé­rience. Le cou­rage. Trois mots qui tour­naient dans sa tête depuis vingt-quatre heures comme des billes dans un tam­bour, et qui s’é­taient cris­tal­li­sés, ce soir, au deuxième whis­ky, en une réso­lu­tion simple : il allait jouer. Pas pour gagner. Pas pour perdre. Pour savoir. Pour savoir ce que ça fai­sait d’être à la table au lieu d’être debout der­rière la balus­trade. Pour savoir ce que ça fai­sait de ris­quer quelque chose — même si ce quelque chose n’é­tait que de l’argent, même si l’argent n’est jamais que de l’argent et que le vrai risque est tou­jours ailleurs.

Il ter­mi­na son whis­ky. Posa le verre. Se leva.

Le bar­man aux mains de pia­niste le regar­da par­tir avec un imper­cep­tible haus­se­ment de sour­cil — le haus­se­ment de sour­cil du pro­fes­sion­nel qui a vu mille hommes par­tir vers le casi­no après deux whis­kies et qui sait com­ment la plu­part en reviennent.

*

La nuit était tiède. Tou­jours cette tié­deur de novembre por­tu­gais qui défie le calen­drier, qui dit aux sai­sons d’al­ler se faire voir, qui enve­loppe le corps dans une dou­ceur de coton et qui donne aux gestes une len­teur de rêve. Fle­ming tra­ver­sa la rue. Les trente mètres. La fron­tière. Le bitume sous ses semelles, les pal­miers au-des­sus de sa tête, le casi­no devant lui avec sa façade Art Déco éclai­rée par des spots qui trans­for­maient le blanc en or pâle.

Il mon­ta les marches. Le por­tier le recon­nut — un salut, un sou­rire, la défé­rence cali­brée du per­son­nel de casi­no qui traite chaque client comme un roi parce que chaque client est un roi tant qu’il a de l’argent, et qui cesse de le trai­ter comme un roi à la seconde où il n’en a plus. Fle­ming fran­chit les portes capi­ton­nées. Le tapis rouge. L’es­ca­lier. Le bruit — ce mur­mure ampli­fié, cette musique du risque, les jetons, les cartes, les voix, la bille de roulette.

Il s’ar­rê­ta au bureau de change. Sor­tit de son por­te­feuille une liasse de billets — des escu­dos, chan­gés à l’am­bas­sade. Il comp­ta : cinq mille escu­dos. L’é­qui­valent d’en­vi­ron cent livres ster­ling. Ce n’é­tait pas une for­tune. Ce n’é­tait pas rien non plus. C’é­tait trois mois de solde d’un offi­cier de la Naval Intel­li­gence, et le fait qu’il soit prêt à les poser sur une table de bac­ca­ra disait quelque chose sur son état d’es­prit — quelque chose d’un peu fié­vreux, d’un peu détra­qué, qui n’a­vait pas sa place dans un rap­port à l’a­mi­ral Godfrey.

Le cais­sier lui remit des jetons. Des plaques, plu­tôt — les jetons de bac­ca­ra étaient des plaques rec­tan­gu­laires, plus lourdes que les jetons de rou­lette, avec un poids qui avait quelque chose de satis­fai­sant dans la main, le poids de l’argent abs­trait deve­nu objet concret, tan­gible, mani­pu­lable. Fle­ming les sen­tit dans sa paume. Il les fit cli­que­ter. Le son — ce son de por­ce­laine et d’argent et de risque — lui plut.

Il se diri­gea vers la table de baccara.

*

Hart­mann était là.

Bien sûr qu’il était là. Hart­mann était tou­jours là. Comme si la table de bac­ca­ra était son bureau, sa chaire, son trône — le lieu d’où il régnait sur un empire de cartes et de jetons avec la même auto­ri­té silen­cieuse que cer­tains hommes exercent sur des pays ou des armées. Il était assis à la même place que l’autre soir — au centre, face au crou­pier, dans la posi­tion du ban­quier. Le cos­tume était dif­fé­rent — bleu nuit ce soir, avec une che­mise blanche et une cra­vate en soie gris perle — mais le reste était iden­tique. Les mains. Les yeux gris. L’im­mo­bi­li­té. Cette absence totale de gestes super­flus qui était en elle-même un geste, le geste de l’homme qui a déci­dé que le mou­ve­ment est une fai­blesse et que l’im­mo­bi­li­té est la seule forme de pou­voir qui ne s’use pas.

Il y avait cinq joueurs à la table. Un siège était libre.

Fle­ming s’assit.

Le mou­ve­ment fut remar­qué. Pas osten­si­ble­ment — per­sonne ne tour­na la tête, per­sonne ne chu­cho­ta. Mais quelque chose chan­gea dans l’air autour de la table, une modi­fi­ca­tion infime de la pres­sion atmo­sphé­rique, comme quand un nou­vel ani­mal entre dans un enclos et que les autres ani­maux, sans bou­ger, sans même regar­der, enre­gistrent sa pré­sence avec chaque fibre de leur corps. Le crou­pier leva les yeux — un dixième de seconde. Le chef de par­tie ajus­ta sa posi­tion der­rière le crou­pier — un mil­li­mètre. Et Hartmann —

Hart­mann ne bou­gea pas. Ne regar­da pas. Ne fit rien. Ce qui était, bien sûr, la réac­tion la plus élo­quente de toutes. Un homme qui ne réagit pas à l’ar­ri­vée d’un nou­veau joueur est un homme qui savait déjà qu’il vien­drait. Et cette pres­cience — cette capa­ci­té à anti­ci­per le mou­ve­ment des autres, à être tou­jours un coup en avance, à savoir avant que les choses ne se pro­duisent qu’elles vont se pro­duire — était peut-être la qua­li­té la plus ter­ri­fiante de Hart­mann. Il ne jouait pas contre le hasard. Il jouait contre le futur. Et le futur, la plu­part du temps, perdait.

*

Le bac­ca­ra.

Fle­ming connais­sait les règles. Il les connais­sait comme on connaît les règles de gram­maire d’une langue étran­gère — théo­ri­que­ment, abs­trai­te­ment, sans l’ins­tinct de la pra­tique. Le bac­ca­ra est un jeu simple en appa­rence : deux mains sont dis­tri­buées, la main du ban­quier et la main du ponte, chaque main reçoit deux cartes, la valeur des cartes est addi­tion­née, seul le chiffre des uni­tés compte, la main la plus proche de neuf gagne. Si la main du ponte tota­lise entre zéro et cinq, le ponte tire une carte sup­plé­men­taire. Si la main du ban­quier tota­lise entre zéro et deux, le ban­quier tire. Entre trois et six, cela dépend de la carte tirée par le ponte. Au-des­sus de sept, on reste.

Simple. Mathé­ma­tique. Presque méca­nique. Et pour­tant — et c’é­tait là tout le mys­tère, toute la magie noire du bac­ca­ra — ce n’é­tait pas un jeu méca­nique. C’é­tait un jeu de nerfs, de pré­sence, de domi­na­tion psy­cho­lo­gique. Parce que les déci­sions de tirage étaient en grande par­tie impo­sées par les règles, le bac­ca­ra éli­mi­nait la com­pé­tence tech­nique et ne lais­sait que la ges­tion du risque — com­bien miser, quand miser, quand se reti­rer. Et cette ges­tion-là n’a­vait rien à voir avec les mathé­ma­tiques. Elle avait à voir avec le tem­pé­ra­ment. Avec le cœur. Avec cette chose indi­cible qui fait que cer­tains hommes avancent quand tout leur dit de recu­ler, et que d’autres reculent quand tout leur dit d’avancer.

Le crou­pier dis­tri­bua les cartes.

Fle­ming regar­da les siennes. Un sept et un quatre. Onze. Soit un — puis­qu’on ne gar­dait que le chiffre des uni­tés. Un. La pire main pos­sible après zéro. Il tira une carte. Un cinq. Six. Pas mal. Pas brillant. Six contre la banque.

Hart­mann retour­na ses cartes. Huit natu­rel. Vic­toire de la banque.

Fle­ming pous­sa ses jetons vers le crou­pier. Pre­mier coup, pre­mière perte. Ce n’é­tait rien — une mise mini­male, un échauf­fe­ment. Mais la sen­sa­tion — la sen­sa­tion de pous­ser des jetons vers quel­qu’un d’autre, de voir par­tir cet argent qui était le sien, de sen­tir la table l’as­pi­rer comme un siphon aspire l’eau — cette sen­sa­tion était nou­velle, et elle n’é­tait pas agréable. Elle n’é­tait pas agréable et elle était gri­sante, ce qui était pire, parce que les sen­sa­tions gri­santes et désa­gréables sont les plus addictives.

Deuxième main. Fle­ming misa davan­tage. Deux cents escu­dos. Les cartes tom­bèrent. Un trois et un deux. Cinq. Il tira. Un roi — zéro. Cinq. Contre la banque : sept natu­rel. Perdu.

Troi­sième main. Trois cents escu­dos. Perdu.

Qua­trième main. Deux cents escu­dos. Gagné — enfin. La sen­sa­tion inverse : les jetons qui reve­naient vers lui, pous­sés par le crou­pier avec le râteau en bois, comme un affluent qui rejoint la rivière. Un gain. Petit. Insuf­fi­sant pour com­pen­ser les pertes. Mais un gain quand même, et la chi­mie du gain — l’en­dor­phine, l’a­dré­na­line, le cock­tail hor­mo­nal qui dit au cer­veau conti­nue, recom­mence, c’est pos­sible — se déclen­cha en lui avec une vio­lence qui le surprit.

Cin­quième main. Quatre cents escu­dos. Perdu.

Fle­ming s’a­per­çut qu’il trans­pi­rait. Pas beau­coup. Un film de sueur sur le front, sous les manches de sa che­mise, dans le creux de ses paumes. La sueur de l’homme qui joue — cette sueur par­ti­cu­lière qui ne sent pas la fatigue mais la peur, cette peur exquise, cette peur choi­sie, cette peur qui n’est pas la peur du dan­ger réel mais la peur du risque volon­taire, et qui est peut-être la forme la plus pure de l’é­mo­tion humaine, parce qu’elle n’a aucune uti­li­té pra­tique et qu’elle existe uni­que­ment pour être ressentie.

*

Les mains se suc­cé­dèrent. Fle­ming jouait et Hart­mann ban­quait, et entre eux — par-des­sus les cartes, par-des­sus les jetons, par-des­sus le tapis vert et les mains du crou­pier et les mur­mures des autres joueurs — quelque chose se construi­sait. Pas une conver­sa­tion. Pas un duel. Quelque chose entre les deux. Un dia­logue muet, mené entiè­re­ment par les mises et les cartes, un dia­logue où chaque jeton posé sur le tapis était une phrase et chaque carte retour­née une réponse.

Fle­ming jouait mal. Il le savait. Il jouait avec ses émo­tions — trop haut après un gain, trop bas après une perte, le sché­ma clas­sique du joueur impul­sif qui laisse le résul­tat pré­cé­dent dic­ter la mise sui­vante au lieu de suivre un sys­tème. Il n’a­vait pas de sys­tème. Il n’a­vait que son ins­tinct, et son ins­tinct, au bac­ca­ra, valait à peu près ce que valent les ins­tincts dans tous les domaines où la com­pé­tence est requise — rien du tout.

Hart­mann, lui, jouait avec la pré­ci­sion d’un métro­nome. Ses mises ne variaient pas — ou plu­tôt, elles variaient selon un pat­tern que Fle­ming ne par­ve­nait pas à déchif­frer, une logique interne qui obéis­sait à des règles que Hart­mann seul connais­sait. Par­fois il misait gros, par­fois petit, et il n’y avait aucune cor­ré­la­tion visible avec les résul­tats pré­cé­dents, aucun pat­tern émo­tion­nel, aucune réac­tion. C’é­tait comme jouer contre une machine — une machine élé­gante, silen­cieuse, qui por­tait des bou­tons de man­chette en or et une cra­vate en soie gris perle, mais une machine quand même.

Et la machine gagnait.

Pas à chaque main. Mais sur l’en­semble. Len­te­ment, métho­di­que­ment, avec cette régu­la­ri­té impla­cable des pro­ces­sus sta­tis­tiques quand ils s’ap­pliquent aux grandes séries — la banque gagne à long terme, c’est mathé­ma­tique, c’est inévi­table, et Hart­mann était la banque. Il était l’ins­ti­tu­tion. Il était le sys­tème. Et Fle­ming, en face de lui, avec ses cinq mille escu­dos qui fon­daient comme neige au soleil por­tu­gais, était l’in­di­vi­du — l’homme seul, l’a­ma­teur, le témé­raire qui croit pou­voir battre le sys­tème avec de l’au­dace et du style et qui découvre que le sys­tème n’a pas d’au­dace et pas de style et que c’est pré­ci­sé­ment pour ça qu’il gagne.

Au bout d’une heure, Fle­ming avait per­du deux mille escu­dos. Presque la moi­tié de sa mise ini­tiale. Ses colonnes de jetons avaient fon­du — ce qui avait été des tours était deve­nu des murets, puis des tas, puis des poi­gnées. La géo­gra­phie de la défaite.

Il aurait dû s’ar­rê­ter. Tout joueur rai­son­nable se serait arrê­té. Mais la rai­son, au casi­no, est une den­rée aus­si rare que le tungs­tène de Sala­zar, et Fle­ming, qui n’é­tait pas un joueur rai­son­nable mais un offi­cier du ren­sei­gne­ment naval jouant avec trois mois de solde pour des motifs qui n’a­vaient rien à voir avec l’argent, ne s’ar­rê­ta pas.

Il misa cinq cents escu­dos. Sa plus grosse mise de la soi­rée. Un dixième de sa mise ini­tiale sur une seule main.

Les cartes tombèrent.

*

Un silence. Ce silence par­ti­cu­lier qui se pro­duit autour d’une table de jeu quand la mise est assez éle­vée pour que les spec­ta­teurs retiennent leur souffle — un silence qui n’est pas l’ab­sence de bruit mais la pré­sence de l’at­ten­tion, cette atten­tion col­lec­tive, phy­sique, pal­pable, qui se concentre sur un point unique comme un fais­ceau de lumière à tra­vers une loupe.

Fle­ming regar­da ses cartes. Len­te­ment. Comme il avait vu Hart­mann le faire — du bout des doigts, sans les retour­ner tout à fait, en les sou­le­vant juste assez pour lire leur valeur dans l’ombre de la courbe du car­ton. Un neuf et un roi. Neuf natu­rel. La meilleure main pos­sible. Le sang mon­ta à ses tempes — une bouf­fée de cha­leur, un élan, quelque chose qui res­sem­blait à de la joie et qui était pro­ba­ble­ment de la chi­mie céré­brale, mais qui était beau quand même, beau comme sont belles toutes les choses qui nous tra­versent sans que nous les ayons prévues.

Il posa ses cartes. Neuf natu­rel. Le crou­pier annonça.

Hart­mann retour­na les siennes. Avec la même len­teur, la même éco­no­mie de geste, la même absence d’é­mo­tion. Un six et un deux. Huit. Contre neuf. La banque perdait.

Fle­ming avait gagné.

Le crou­pier pous­sa les jetons vers lui. Cinq cents escu­dos de gain. Il était tou­jours en perte sur l’en­semble de la soi­rée — quinze cents escu­dos de moins que son capi­tal ini­tial — mais ce gain, ce gain unique, valait plus que sa valeur moné­taire. Il valait comme preuve. Preuve que c’é­tait pos­sible. Que Hart­mann pou­vait perdre. Que la machine avait des failles.

Et c’est là que Hart­mann le regarda.

Pour la pre­mière fois de la soi­rée — vrai­ment. Pas le regard fur­tif de l’autre soir, ce frô­le­ment ocu­laire d’une seconde. Un vrai regard. Fron­tal. Direct. Les yeux gris de Hart­mann se posèrent sur Fle­ming avec la même pré­ci­sion que ses mains posaient les jetons — sans hâte, sans pres­sion, avec une exac­ti­tude qui était en elle-même une forme de vio­lence. Et dans ce regard, Fle­ming lut — non, il ne lut pas, il sen­tit, parce que cer­taines choses ne se lisent pas mais se sentent, comme on sent le froid ou la cha­leur ou la pré­sence d’un autre corps dans une pièce obs­cure — il sen­tit quelque chose qui le glaça.

De l’a­mu­se­ment.

Hart­mann était amu­sé. Pas irri­té par la perte, pas désta­bi­li­sé, pas même impres­sion­né. Amu­sé. Comme un pro­fes­seur d’é­checs est amu­sé quand un élève débu­tant fait un coup inat­ten­du — pas un bon coup, pas un coup de maître, mais un coup qui révèle une per­son­na­li­té, un tem­pé­ra­ment, quelque chose d’in­té­res­sant sous la mal­adresse tech­nique. Hart­mann regar­dait Fle­ming avec l’a­mu­se­ment de l’homme qui vient de repé­rer un joueur digne d’at­ten­tion — pas digne de crainte, pas encore, mais digne d’at­ten­tion, ce qui est le pre­mier pas vers la crainte et aus­si vers le res­pect, et qui est, en tout état de cause, un pas dans le jeu.

Fle­ming sou­tint le regard. Trois secondes. Quatre. Cinq. Puis Hart­mann détour­na les yeux — len­te­ment, sans hâte, comme s’il refer­mait un livre qu’il avait ouvert à une page inté­res­sante et qu’il comp­tait reprendre plus tard — et le jeu reprit.

*

Fle­ming joua encore une heure. Il per­dit. Pas catas­tro­phi­que­ment — il limi­ta les dégâts, rédui­sit ses mises, joua en défense, ce qui au bac­ca­ra est une façon polie de mou­rir len­te­ment au lieu de mou­rir vite. À vingt-trois heures trente, il avait per­du trois mille deux cents escu­dos. Plus de la moi­tié de son capi­tal. Deux mois de solde, vola­ti­li­sés dans le velours vert d’une table de bac­ca­ra au bout de l’Europe.

Il se leva. Ras­sem­bla ses jetons res­tants — une poi­gnée triste, le rési­du d’une ambi­tion — et les échan­gea au bureau de caisse contre un reçu qu’il plia dans sa poche. Ses mains ne trem­blaient pas. Son visage ne tra­his­sait rien. Il avait appris ça, au moins — l’art de perdre en silence, l’art bri­tan­nique par excel­lence, ce talent natio­nal pour encais­ser la défaite avec une digni­té qui est peut-être de la fier­té ou peut-être de l’anes­thé­sie et qui est, dans les deux cas, la seule réponse accep­table au désastre.

Mais en dedans — en dedans, là où per­sonne ne voyait, là où les cos­tumes de Ben­son & Clegg et les Mor­land Spe­cial et les sou­rires cali­brés ne pro­té­geaient de rien — en dedans, il brû­lait. Pas de honte. Pas de regret. De colère. Une colère froide, miné­rale, une colère qui n’é­tait pas diri­gée contre Hart­mann mais contre lui-même, contre sa propre insuf­fi­sance, contre cette véri­té que la soi­rée venait de lui jeter au visage avec la bru­ta­li­té d’un upper­cut : il n’é­tait pas à la hau­teur. Pas à la table. Pas dans la guerre. Pas dans la vie. Il était un ama­teur dans un monde de pro­fes­sion­nels, un spec­ta­teur qui avait vou­lu mon­ter sur scène et qui s’é­tait fait sif­fler — pas bruyam­ment, pas cruel­le­ment, mais avec cette indif­fé­rence polie qui est la pire des humi­lia­tions, parce qu’elle ne vous accorde même pas l’hon­neur de la défaite. Elle vous accorde l’oubli.

Hart­mann l’a­vait bat­tu. Et Hart­mann l’a­vait oublié en le battant.

*

Il sor­tit du casi­no. L’air de la nuit — tiède, salé, com­plice. Les étoiles au-des­sus des pal­miers. La façade blanche du Palá­cio, de l’autre côté de la rue, qui lui­sait dans la lumière des réver­bères comme un fan­tôme de paque­bot échoué.

Et sur les marches du casi­no, une silhouette.

Assis sur la der­nière marche, les coudes sur les genoux, une ciga­rette au coin des lèvres, Popov l’at­ten­dait. Popov, avec son sou­rire de fauve au repos, ses yeux noirs qui brillaient dans le noir, et cette pos­ture de décon­trac­tion cal­cu­lée qui était sa marque de fabrique — la décon­trac­tion de l’homme qui sait que le monde est un cirque et qu’il en est le meilleur acrobate.

— Alors ? dit Popov.

Fle­ming s’as­sit à côté de lui. Sur les marches. Le marbre était frais sous ses cuisses. Il allu­ma une Mor­land — une vraie Mor­land, pas une SG Gigante, parce que la défaite au bac­ca­ra annu­lait les conces­sions au camou­flage et qu’il avait besoin, à cet ins­tant pré­cis, du goût fami­lier du tabac turc mélan­gé au Vir­gi­nie, ce goût qui était le sien, le seul goût qui ne le tra­his­sait pas.

— J’ai per­du, dit-il.

— Com­bien ?

— Trois mille deux cents escudos.

— C’est beaucoup ?

— Pour moi, oui.

Popov tira sur sa ciga­rette. Le bout incan­des­cent des­si­na un arc orange dans l’obs­cu­ri­té — un petit météore domes­tique, une étoile filante à hau­teur d’homme.

— Vous avez appris quelque chose ?

— J’ai appris que je ne sais pas jouer.

— Non. Vous avez appris autre chose. Vous avez appris à quoi ça res­semble, de l’in­té­rieur. La table. Les cartes. La sueur. La perte. Vous avez appris ce que ça fait d’être dans le jeu au lieu de regar­der le jeu. Et ça, Fle­ming — ça vaut trois mille deux cents escudos.

Fle­ming ne répon­dit pas. Il fumait. La fumée mon­tait dans l’air tiède, lente, bleue dans la lumière du réver­bère, et se dis­si­pait dans la nuit comme toutes les fumées, comme tous les cha­grins, comme toutes les défaites — len­te­ment, invi­si­ble­ment, sans lais­ser de trace visible mais en lais­sant une trace olfac­tive, une mémoire du corps, une empreinte dans l’air que le vent fini­rait par effa­cer mais que le sou­ve­nir conserverait.

— Vous saviez que j’al­lais jouer ce soir, dit Fle­ming. C’é­tait une affir­ma­tion, pas une question.

— Oui.

— Com­ment ?

— Parce que je vous connais. Pas vous per­son­nel­le­ment — votre type. L’homme qui observe. L’homme qui note. L’homme qui se tient au bord. Ce type-là finit tou­jours par sau­ter. Pas par cou­rage — par impa­tience. Par dégoût de lui-même. L’homme qui regarde trop long­temps finit par ne plus sup­por­ter son propre regard et il saute, non pas parce qu’il veut gagner mais parce qu’il veut ces­ser de se regar­der regar­der. C’est ce qui s’est pas­sé ce soir. Vous n’a­vez pas joué au bac­ca­ra. Vous avez joué contre vous-même. Et vous avez per­du contre vous-même. Ce qui est, soit dit en pas­sant, la seule défaite qui ait du sens.

Le silence retom­ba. Les pal­miers bruis­saient. Une voi­ture pas­sa sur la route côtière — des phares, un bruit de moteur, puis le silence encore. Le casi­no, der­rière eux, conti­nuait de vivre — des éclats de lumière par les fenêtres, des ombres qui bou­geaient, le bruit assour­di de la rou­lette et des voix. Le monde conti­nuait de jouer pen­dant qu’ils étaient assis sur des marches en marbre à fumer dans le noir.

— Hart­mann m’a regar­dé, dit Fleming.

— Je sais. J’é­tais là.

— Vous étiez au casino ?

— Je suis tou­jours au casi­no. Pas à la table — dans l’ombre. C’est mon milieu natu­rel. L’ombre est l’ha­bi­tat de l’es­pion, comme l’eau est l’ha­bi­tat du pois­son. Et depuis l’ombre, on voit des choses que les joueurs ne voient pas. J’ai vu Hart­mann vous regar­der. Et j’ai vu ce que son regard contenait.

— Quoi ?

— De l’in­té­rêt. Et c’est le plus dan­ge­reux. Un homme qui vous ignore est inof­fen­sif. Un homme qui vous hait est pré­vi­sible. Mais un homme qui s’in­té­resse à vous — ça, c’est un pro­blème. Parce que l’in­té­rêt de Hart­mann n’est pas un inté­rêt humain. Ce n’est pas de la curio­si­té, ce n’est pas de la sym­pa­thie. C’est l’in­té­rêt du pré­da­teur pour la proie. L’in­té­rêt de l’homme qui vient de repé­rer une pièce sur l’é­chi­quier et qui cal­cule déjà les douze pro­chains coups.

— Vous me pre­nez pour une pièce ?

— Nous sommes tous des pièces, Fle­ming. La ques­tion n’est pas de savoir si nous en sommes. La ques­tion est de savoir qui nous déplace. Et si nous avons le choix de notre case.

Popov se leva. D’un mou­ve­ment fluide, sans effort, comme si son corps obéis­sait à des lois phy­siques dif­fé­rentes de celles qui gou­ver­naient le com­mun des mor­tels — moins de gra­vi­té, plus de grâce, une élas­ti­ci­té de félin qui ren­dait chaque geste à la fois natu­rel et spectaculaire.

— Ren­trez, dit-il. Dor­mez. Demain, le monde sera dif­fé­rent. Il est tou­jours dif­fé­rent le len­de­main d’une défaite. Pas meilleur, pas pire. Dif­fé­rent. Et la dif­fé­rence — il sou­rit, de ce sou­rire mince, celui qui n’é­tait pas le sou­rire de scène mais le sou­rire vrai, le sou­rire rare — la dif­fé­rence est tout ce dont un homme a besoin pour recommencer.

Il s’é­loi­gna. Pas vers l’hô­tel — vers la nuit, vers la route côtière, vers Cas­cais ou vers Lis­bonne ou vers un de ces endroits que Popov fré­quen­tait après minuit et dont per­sonne ne savait rien, parce que la vie noc­turne de Popov était un mys­tère que même le MI5 avait renon­cé à percer.

Fle­ming res­ta seul sur les marches.

Il fuma une deuxième Mor­land. Puis une troi­sième. Le casi­no com­men­çait à se vider — des sil­houettes sor­taient par la porte prin­ci­pale, des hommes en cos­tume, des femmes en robe, cer­tains riant, d’autres silen­cieux, tous por­tant sur leur visage cette expres­sion par­ti­cu­lière que le casi­no imprime sur les traits humains : un mélange de fatigue et d’ex­ci­ta­tion, de regret et d’es­poir, cette expres­sion de len­de­main de fête qui est aus­si une expres­sion de len­de­main de bataille et qui dit, dans les deux cas, la même chose — c’est fini, et demain on recommence.

Il cher­cha Hart­mann du regard. Il ne le vit pas. L’Al­le­mand avait dû sor­tir par une autre porte, ou plus tôt, ou pas du tout — peut-être Hart­mann vivait-il au casi­no, peut-être n’en sor­tait-il jamais, peut-être était-il un fan­tôme de plus dans cette ville de fan­tômes, un spectre en cos­tume bleu nuit qui han­tait les tables de bac­ca­ra pour l’éternité.

Fle­ming se leva. Ses jambes étaient raides — le marbre froid, l’im­mo­bi­li­té. Il tra­ver­sa la rue. Les trente mètres. Le gra­vier du Palá­cio sous ses semelles, ce cris­se­ment qui disait autre chose ce soir — pas l’argent, pas le calme, pas l’entre-soi. Le retour. Le cris­se­ment du retour.

*

Le hall du Palá­cio était désert. Le lustre éteint. Le concierge de nuit, un homme dif­fé­rent de celui du matin — plus jeune, plus pâle, avec des cernes qui sug­gé­raient une vie noc­turne incom­pa­tible avec la digni­té de sa fonc­tion — lisait un roman der­rière son comp­toir. Il leva les yeux quand Fle­ming pas­sa, mur­mu­ra un bon­soir, et replon­gea dans son livre.

Fle­ming prit l’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze.

Au pre­mier étage, il s’ar­rê­ta. Par la fenêtre du palier, il vit le jar­din. La nuit. Les pal­miers. Et là-bas, au fond, près du bas­sin aux pois­sons rouges — deux sil­houettes. Debout. Face à face. Deux hommes qui par­laient dans le noir, trop loin pour qu’il puisse entendre quoi que ce soit, trop sombres pour qu’il puisse iden­ti­fier des visages. L’un était grand, voû­té, avec cette pos­ture de prince fati­gué qu’il connais­sait — Umber­to, peut-être. L’autre était plus petit, plus com­pact, et fumait — le bout rouge de la ciga­rette oscil­lait dans le noir comme un pen­dule minuscule.

Ils par­laient. À minuit. Dans un jar­din. En secret.

Fle­ming les regar­da pen­dant une minute. Deux. Puis la sil­houette plus petite tour­na légè­re­ment la tête, et la lumière d’un réver­bère loin­tain accro­cha un reflet — un reflet de che­veux blonds cou­pés court, de crâne ger­ma­nique, d’yeux gris.

Hart­mann.

Hart­mann et Umber­to. Dans le jar­din. À minuit.

Fle­ming recu­la d’un pas, s’é­loi­gna de la fenêtre. Son cœur bat­tait — pas de la fièvre du jeu cette fois, mais de l’ex­ci­ta­tion du ren­sei­gne­ment, cette exci­ta­tion plus froide, plus aiguë, qui naît quand on voit quelque chose qu’on ne devrait pas voir et qu’on com­prend qu’on vient de trou­ver un fil, un seul fil, dans la tapis­se­rie com­plexe des intrigues d’Estoril.

Hart­mann et Umber­to. Le ban­quier nazi et le prince héri­tier d’I­ta­lie. Un Alle­mand et un Ita­lien dans un jar­din neutre. Qu’est-ce qu’ils se disaient ? Qu’est-ce qu’un agent finan­cier du Reich pou­vait bien dire au futur roi d’un pays allié qui vacillait ? Des pro­messes ? Des menaces ? Des infor­ma­tions ? De l’argent ?

Fle­ming nota. Men­ta­le­ment. Avec cette pré­ci­sion auto­ma­tique qui était sa malé­dic­tion et son seul talent — celui qu’il ne recon­nais­sait pas encore comme un talent d’é­cri­vain, mais qui en était un, le pre­mier, le fon­da­men­tal : la capa­ci­té de voir ce que les autres ne voient pas et de s’en souvenir.

Il mon­ta au deuxième étage. Sa chambre. La porte. La clé.

Il entra. Fer­ma. Allu­ma. La chambre 214 — le lit, le bureau, les per­siennes, la fenêtre. Tout iden­tique. Tout dif­fé­rent. Parce qu’il était dif­fé­rent. Trois mille deux cents escu­dos plus pauvre et une cer­ti­tude plus riche.

La cer­ti­tude était celle-ci : Hart­mann n’é­tait pas seule­ment un joueur. Hart­mann était un nœud. Un point de conver­gence. Les fils de l’in­trigue — quels qu’ils fussent — pas­saient par lui. Par ses mains de joueur. Par ses yeux gris. Par ses ren­dez-vous noc­turnes dans les jar­dins d’hô­tel avec des princes en sursis.

Fle­ming s’as­sit au bureau. Prit le bloc-notes du Palá­cio. Écri­vit — pas un mot, cette fois. Pas une phrase. Un para­graphe entier. Des obser­va­tions, des notes, des connexions. Hart­mann-Umber­to. Casi­no. PVDE. Réseau finan­cier. Tungs­tène. Et un point d’in­ter­ro­ga­tion — un seul, grand, au milieu de la page, qui résu­mait tout ce qu’il ne savait pas encore et qui était plus vaste que tout ce qu’il savait.

Il posa le crayon. Regar­da la page. Pen­sa : c’est un rap­port. Un rap­port pour l’a­mi­ral God­frey. Rien de plus.

Mais en regar­dant les mots sur la page — ses mots, sa main, son écri­ture — il sen­tit autre chose. Pas le devoir du rap­port. Le plai­sir de l’é­cri­ture. Le plai­sir minus­cule, inavouable, presque hon­teux, de poser des mots sur du papier et de voir appa­raître quelque chose qui n’exis­tait pas avant — pas les faits, qui exis­taient déjà, mais leur mise en forme, leur agen­ce­ment, cette alchi­mie mys­té­rieuse par laquelle des évé­ne­ments dis­pa­rates deviennent un récit, et un récit devient une véri­té, et une véri­té devient — quoi ? Un livre ? Non. Pas encore. Pas avant longtemps.

Mais le plai­sir était là. Et le plai­sir, Fle­ming le savait, est le signe le plus fiable du talent. On ne prend pas de plai­sir à ce qu’on fait mal. On prend du plai­sir à ce qu’on fait bien sans le savoir. Et ce plai­sir-là — ce plai­sir de nuit, ce plai­sir de défaite, ce plai­sir clan­des­tin d’un homme qui écrit des notes dans une chambre d’hô­tel au bout de l’Eu­rope — était peut-être la seule vic­toire de cette soi­rée de défaites.

Il ran­gea le bloc-notes dans le tiroir. Étei­gnit la lampe. Se coucha.

Dehors, le jar­din était vide. Hart­mann et Umber­to avaient dis­pa­ru — cha­cun dans sa chambre, dans son monde, dans ses secrets. Le Palá­cio dor­mait. Le casi­no dor­mait. La mer, elle, ne dor­mait pas — elle ne dor­mait jamais, elle conti­nuait son tra­vail de mer, ce tra­vail de res­sac et de reflux qui usait les rochers et le temps avec la même patience, la même indif­fé­rence, la même beau­té terrible.

Fle­ming fer­ma les yeux. Il pen­sa à la table de bac­ca­ra. Aux cartes. Au neuf natu­rel — ce moment unique, ful­gu­rant, où il avait tenu entre ses doigts la meilleure main pos­sible et où le monde, pen­dant trois secondes, avait été par­fait. Puis il pen­sa au regard de Hart­mann — ces yeux gris, cet amu­se­ment — et le monde ces­sa d’être par­fait et rede­vint ce qu’il était : un piège de beau­té, un jeu tru­qué, un casi­no où la banque gagnait tou­jours et où les joueurs per­daient avec digni­té ou sans digni­té, ce qui ne chan­geait rien au résultat.

Il dor­mit. Mal. Les chiffres tour­naient dans sa tête — trois mille deux cents escu­dos, neuf natu­rel, huit contre neuf, cinq mille moins trois mille deux cents, mille huit cents res­tants, les mathé­ma­tiques de la défaite, la comp­ta­bi­li­té du désastre. Et entre les chiffres, un visage. Pas celui de Hart­mann. Pas celui de Popov.

Celui de Vera.

Qui n’a­vait rien à faire là, entre les chiffres et les cartes et les marches du casi­no, et qui était là quand même, avec ses yeux trop écar­tés et son sou­rire inté­rieur et ses Chur­ch’s anglaises, et qui disait, dans le noir de son crâne, avec cette voix grave qui n’ap­par­te­nait qu’à elle : ce qui vous manque, c’est le cou­rage de la prendre.

La matière.

Le cou­rage.

Fle­ming ser­ra les pau­pières. Le som­meil vint, fina­le­ment, comme viennent les som­meils de défaite — lourd, noir, sans rêve, un som­meil de plomb qui n’est pas du repos mais un effon­dre­ment, et qui laisse au réveil ce goût par­ti­cu­lier dans la bouche, ce goût de cendres et de sel, le goût du lendemain.

Cha­pitre 8 — Les ques­tions de Vera

Le sixième jour com­men­ça par un mensonge.

Pas un grand men­songe — un petit. Un de ces men­songes quo­ti­diens, lubri­fiants, qui per­mettent aux jour­nées de glis­ser les unes après les autres sans fric­tion. Le men­songe était celui-ci : quand Vera lui deman­da, au petit déjeu­ner, sur la ter­rasse du Palá­cio, com­ment s’é­tait pas­sée sa soi­rée au casi­no, Fle­ming répon­dit que ça avait été inté­res­sant. Inté­res­sant. Le mot le plus creux de la langue anglaise, le mot-paravent, le mot der­rière lequel on range tout ce qu’on ne veut pas mon­trer — la défaite, la honte, l’ex­ci­ta­tion, la peur, le plai­sir. Inté­res­sant. Vera hocha la tête et ne dit rien, et Fle­ming sut, à la façon dont elle ne dit rien — pas un silence neutre, un silence plein, un silence qui conte­nait une ques­tion non posée — qu’elle n’é­tait pas dupe.

Mais elle ne pous­sa pas. Pas tout de suite.

Ils prirent le café ensemble. C’é­tait deve­nu une habi­tude — une habi­tude de six jours seule­ment, mais les habi­tudes au Palá­cio se for­maient vite, comme les habi­tudes se forment dans tous les lieux hors du temps, les hôpi­taux, les pri­sons, les bateaux de croi­sière, les hôtels de guerre. On adopte un rythme. On s’as­sied à la même table. On com­mande la même chose. Et ce rythme, cette répé­ti­tion, crée une illu­sion de nor­ma­li­té qui est le rem­part le plus effi­cace contre le chaos du monde extérieur.

Fle­ming buvait son café — la bica, il disait bica main­te­nant sans y pen­ser, le mot por­tu­gais avait rem­pla­cé le mot anglais dans son voca­bu­laire mati­nal, et cette sub­sti­tu­tion minus­cule le trou­bla plus qu’elle n’au­rait dû, parce qu’elle signi­fiait que le Por­tu­gal entrait en lui, pas seule­ment par les yeux et les oreilles mais par la langue, par les mots, par cette couche la plus intime de l’i­den­ti­té qu’est le lan­gage. Vera buvait le sien dans un verre, avec le nuage de lait, les sept tours de cuillère. Le soleil frap­pait la ter­rasse avec cette bru­ta­li­té douce du matin atlan­tique. Le jar­din brillait. La mer scin­tillait. Et Vera posa sa pre­mière question.

— Vous avez vu Hart­mann hier soir ?

La ques­tion n’a­vait rien de sus­pect. Fle­ming était allé au casi­no, Hart­mann était au casi­no, il était natu­rel de deman­der. Mais quelque chose dans la for­mu­la­tion — pas avez-vous joué, pas com­ment était le casi­no, mais avez-vous vu Hart­mann, le nom, direc­te­ment, pré­ci­sé­ment — accro­cha l’at­ten­tion de Fle­ming comme un hame­çon accroche un pois­son. Un accroc léger. Presque indo­lore. Mais un accroc.

— Oui. J’ai joué à sa table.

— Et ?

— Il a gagné. Je sup­pose que c’est l’is­sue habituelle.

— Tou­jours. Hart­mann gagne tou­jours. Les gens se demandent com­ment. Cer­tains pensent qu’il triche. D’autres pensent qu’il a un sys­tème. La véri­té est plus simple : il n’a pas peur. Un homme sans peur à une table de jeu est un homme invin­cible, parce que la peur est la seule force qui agisse contre le joueur — pas les pro­ba­bi­li­tés, pas le crou­pier, pas les cartes. La peur. Et Hart­mann n’a pas peur.

Fle­ming la regar­da. Elle par­lait de Hart­mann avec une fami­lia­ri­té qui le sur­prit. Pas une fami­lia­ri­té d’a­mie — une fami­lia­ri­té d’ob­ser­va­trice. Elle connais­sait Hart­mann. Elle l’a­vait étu­dié. Elle savait com­ment il jouait, pour­quoi il gagnait, ce qui le ren­dait dan­ge­reux. Et cette connais­sance, chez une tra­duc­trice de l’am­bas­sade bri­tan­nique, était — le mot lui vint avec la net­te­té d’une gifle — anormale.

Il ne dit rien. Il but son café. Il nota.

*

La mati­née se dérou­la nor­ma­le­ment — si tant est que quoi que ce soit fût nor­mal dans cette ville de masques. Fle­ming se ren­dit à l’am­bas­sade pour une réunion avec le chef de sta­tion du MI6, un homme nom­mé Rich­ter qui ne s’ap­pe­lait pro­ba­ble­ment pas Rich­ter et dont le bureau, au deuxième étage de la chan­cel­le­rie, sen­tait le tabac de pipe et le papier clas­si­fié. Rich­ter lui don­na des noms. Des contacts. Des horaires de ren­dez-vous. La méca­nique du ren­sei­gne­ment — cette bureau­cra­tie de l’ombre qui fonc­tionne comme toutes les bureau­cra­ties, avec des for­mu­laires, des tam­pons, des vali­da­tions hié­rar­chiques, et qui ne dif­fère de la bureau­cra­tie ordi­naire que par un détail : les for­mu­laires sont clas­sés secret et les erreurs de rem­plis­sage peuvent tuer des gens.

Fle­ming prit des notes. Des vraies notes, dans un car­net offi­ciel, pour l’a­mi­ral God­frey. Mais son esprit était ailleurs. Son esprit était sur la ter­rasse du Palá­cio, dans la ques­tion de Vera — avez-vous vu Hart­mann — et dans la façon dont elle avait pro­non­cé le nom, avec cette aisance qui tra­his­sait une fré­quen­ta­tion, une proxi­mi­té, quelque chose de plus qu’une connais­sance de seconde main.

Il deman­da à Richter :

— Que savez-vous d’une cer­taine Vera Car­val­ho ? Tra­duc­trice à l’am­bas­sade. Anglo-por­tu­gaise. On me l’a assi­gnée comme liai­son locale.

Rich­ter haus­sa un sour­cil. Le sour­cil gauche — celui qui, chez les hommes de ren­sei­gne­ment, signi­fie je-sais-quelque-chose-mais-je-ne-sais-pas-si-je-dois-vous-le-dire.

— Car­val­ho. Oui. Bonne tra­duc­trice. Fiable, autant qu’on sache. Son père était anglais — un ingé­nieur, mort il y a une ving­taine d’an­nées. Elle a fait ses études en par­tie à Lis­bonne, en par­tie à Londres. Queen Mary Col­lege, si je me sou­viens bien. Langues modernes. Elle est reve­nue au Por­tu­gal en trente-huit, juste avant la guerre. L’am­bas­sade l’a recru­tée comme tra­duc­trice indé­pen­dante en quarante.

— Quelque chose d’autre ?

— Comme quoi ?

— Des asso­cia­tions. Des contacts. Des fré­quen­ta­tions inhabituelles.

Rich­ter le regar­da. Le regard pro­fes­sion­nel — celui qui éva­lue non pas la ques­tion mais la rai­son de la question.

— Pour­quoi deman­dez-vous, Commander ?

— Curio­si­té professionnelle.

— La curio­si­té pro­fes­sion­nelle est un oxy­more dans ce métier. Soit c’est pro­fes­sion­nel, soit c’est de la curio­si­té. Les deux ensemble font des dégâts.

Il dit cela avec un sou­rire — le sou­rire du vieux rou­tard qui a vu des offi­ciers plus jeunes se brû­ler les ailes à la flamme des ques­tions inutiles. Puis il ajou­ta, sur un ton plus bas :

— Il n’y a rien dans le dos­sier de Car­val­ho. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a rien. Ça veut dire qu’on n’a rien trou­vé. La nuance est impor­tante. Au Por­tu­gal, les gens qui n’ont rien dans leur dos­sier sont soit des saints, soit des pro­fes­sion­nels. Et les saints sont rares à Lisbonne.

Fle­ming nota. Queen Mary Col­lege, Londres. 1938, retour au Por­tu­gal. Recru­tée en 1940. Rien dans le dos­sier. Rien dans le dos­sier. La phrase réson­na dans sa tête avec une insis­tance de cloche.

*

Il retrou­va Vera en début d’a­près-midi. Elle l’at­ten­dait au bar du Palá­cio — assise cette fois, pas debout, ins­tal­lée dans un des fau­teuils pro­fonds avec un verre de por­to blanc et le même jour­nal por­tu­gais que le matin. Elle leva les yeux quand il entra et le sou­rire inté­rieur appa­rut, fidèle au poste, comme un fonc­tion­naire qui ne prend jamais de vacances.

— Com­ment ça s’est pas­sé à l’ambassade ?

— Comme tou­jours. Des réunions. Du papier. Des gens qui disent des choses impor­tantes avec un air ennuyé.

— C’est la spé­cia­li­té bri­tan­nique. Rendre l’im­por­tant ennuyeux et l’en­nuyeux impor­tant. Asseyez-vous.

Il s’as­sit. Com­man­da un por­to blanc — la cou­tume d’i­ci, avait dit le bar­man, et Fle­ming s’y était fait, comme il s’é­tait fait à la bica et aux SG Gigante et à cette ville qui l’ab­sor­bait jour après jour, couche après couche, comme une éponge absorbe l’eau. Le por­to arri­va. Froid. Sec. Le goût de noix et d’a­mande. Le goût du Portugal.

— Qui avez-vous vu ? deman­da Vera.

— Le chef de sta­tion. Rich­ter. Un homme char­mant dans le genre faux oncle.

— Et il vous a dit quoi ?

— Des choses clas­si­fiées que je ne peux pas répéter.

— Même à votre liai­son locale ?

— Sur­tout à ma liai­son locale.

Elle sou­rit. Le sou­rire chan­gea — pas le sou­rire inté­rieur cette fois, mais un sou­rire plus ouvert, plus chaud, un sou­rire qui disait j’aime que vous résis­tiez. Et Fle­ming pen­sa que cette femme col­lec­tion­nait ses résis­tances comme d’autres col­lec­tionnent des timbres ou des papillons — avec une atten­tion métho­dique, une patience de chas­seur, un plai­sir de connaisseur.

— D’ac­cord, dit-elle. Pas de secrets d’É­tat. Mais dites-moi au moins ce que vous comp­tez faire de vos pro­chains jours. Qui allez-vous voir ? Où irez-vous ? Je suis cen­sée faci­li­ter votre séjour, et pour faci­li­ter, il faut savoir.

C’é­tait rai­son­nable. C’é­tait par­fai­te­ment rai­son­nable. C’é­tait, en fait, exac­te­ment ce qu’une liai­son locale était sup­po­sée deman­der — le pro­gramme, les ren­dez-vous, les besoins logis­tiques. Rien de sus­pect. Et pour­tant, quelque chose dans l’in­sis­tance — cette insis­tance douce, enve­lop­pée de sou­rires et de por­to blanc, cette insis­tance qui ne res­sem­blait pas à de l’in­sis­tance mais à de l’in­té­rêt, ce qui est la forme la plus effi­cace de l’in­sis­tance — ce quelque chose déclen­cha en Fle­ming le méca­nisme qu’il avait déve­lop­pé en deux ans à l’A­mi­rau­té : l’alerte.

Pas une alerte bruyante. Pas une sirène. Une vibra­tion. Un trem­ble­ment dans les fon­da­tions, comme un séisme trop loin­tain pour être enten­du mais assez proche pour être sen­ti. Quelque chose ne col­lait pas. Quelque chose, dans la façon dont Vera posait ses ques­tions, ne col­lait pas avec ce qu’elle était sup­po­sée être. Les tra­duc­teurs ne posent pas de ques­tions sur les ren­dez-vous de leurs clients. Les tra­duc­teurs tra­duisent. Ils faci­litent. Ils ne car­to­gra­phient pas.

Et Vera cartographiait.

Fle­ming déci­da de mentir.

— Demain, j’ai un ren­dez-vous à Por­to. Un contact de l’am­bas­sade — un indus­triel qui tra­vaille dans les tex­tiles et qui a des infor­ma­tions sur les cir­cuits com­mer­ciaux entre le Por­tu­gal et l’Al­le­magne. Je pren­drai le train du matin.

Il dit cela avec la désin­vol­ture d’un homme qui récite une liste de courses. Por­to. Un indus­triel. Des tex­tiles. Des infor­ma­tions. Tout était faux. Il n’y avait pas de ren­dez-vous à Por­to. Il n’y avait pas d’in­dus­triel. Il n’y avait que l’a­morce — l’ap­pât — le test. Si quel­qu’un, dans les jours sui­vants, fai­sait allu­sion à Por­to, à un indus­triel, à des tex­tiles, Fle­ming sau­rait que l’in­for­ma­tion avait cir­cu­lé. Et il sau­rait par où elle avait circulé.

— Por­to ? dit Vera. C’est loin. Vous vou­lez que je vous accom­pagne ? Je connais la ville. Mon père y avait des amis.

— Non. Mer­ci. C’est un ren­dez-vous pro­fes­sion­nel. Confidentiel.

— Bien sûr.

Elle but une gor­gée de por­to. Ses yeux ne tra­hirent rien — pas un fré­mis­se­ment, pas un éclat, pas la moindre varia­tion dans la tem­pé­ra­ture du regard. Soit elle était inno­cente et la ques­tion sur Por­to était une offre de ser­vice sin­cère. Soit elle était ce que Fle­ming com­men­çait à soup­çon­ner qu’elle était, et son absence de réac­tion était en elle-même une réac­tion — la non-réac­tion du pro­fes­sion­nel qui sait encais­ser une infor­ma­tion sans la montrer.

Le silence entre eux chan­gea. Imper­cep­ti­ble­ment. Comme un accord musi­cal qui glisse d’un demi-ton — la même note, presque, mais pas tout à fait, et cette alté­ra­tion minus­cule change tout, trans­forme la conso­nance en dis­so­nance, l’har­mo­nie en ten­sion. Ils étaient tou­jours assis dans les mêmes fau­teuils, buvant le même por­to, dans la même lumière du bar du Palá­cio. Mais quelque chose avait bou­gé. Et Fle­ming sut que ce quelque chose ne revien­drait pas en place.

*

L’a­près-midi pas­sa. Vera l’emmena visi­ter le Museu Nacio­nal de Arte Anti­ga — le musée des beaux-arts, dans un palais à Lapa, au-des­sus du Tage. Elle aimait l’art. Ou elle pré­ten­dait aimer l’art. Ou l’art était un pré­texte pour pas­ser du temps avec lui, ce qui reve­nait à aimer l’art d’une autre manière. Dans les salles du musée, par­mi les retables fla­mands et les por­ce­laines chi­noises et les para­vents japo­nais qui racon­taient quatre siècles de com­merce et de conquête por­tu­gaise, Vera fut dif­fé­rente. Plus déten­due. Plus vraie — ou mieux camou­flée, ce qui dans cette his­toire reve­nait de plus en plus sou­vent au même.

Elle s’ar­rê­ta devant un tableau. Les Ten­ta­tions de saint Antoine, par Jérôme Bosch — ou un de ses sui­veurs, le musée n’é­tait pas sûr. Un pay­sage de cau­che­mar : des démons, des monstres, des créa­tures hybrides mi-humaines mi-ani­males, un ciel en feu, des bâti­ments en ruines, et au centre, le saint, assis, calme, impas­sible, entou­ré de toute cette folie et n’y par­ti­ci­pant pas. L’ob­ser­va­teur. Le témoin. L’homme qui regarde le chaos sans y entrer.

— Vous voyez ? dit Vera. Il vous ressemble.

Fle­ming regar­da le saint. Maigre, droit, les yeux ouverts sur l’hor­reur et la beau­té mêlées, les mains posées sur les genoux, immo­bile au milieu du mou­ve­ment. Oui. Il lui res­sem­blait. Et cette res­sem­blance l’in­com­mo­da, parce qu’elle confir­mait ce que tout le monde sem­blait voir en lui — cet homme en retrait, cet homme qui observe, cet homme qui ne plonge pas.

— La dif­fé­rence, dit Fle­ming, c’est que saint Antoine a choi­si de ne pas par­ti­ci­per. C’est de la ver­tu. Moi, je n’ai pas choi­si. C’est de la lâcheté.

— Ou de la patience. Les gens confondent sou­vent les deux.

Elle dit cela en regar­dant le tableau, pas Fle­ming. Et Fle­ming se deman­da si la phrase s’a­dres­sait à lui ou à elle-même, et si la patience dont elle par­lait était la sienne — celle d’une femme qui atten­dait quelque chose, qui guet­tait un moment, qui jouait un jeu long, très long, dont les règles échap­paient à tout le monde sauf à elle.

Ils conti­nuèrent. Des salles et des salles — les pri­mi­tifs por­tu­gais, les ors de l’art sacré, les ivoires de Goa, les soie­ries de Macao. L’empire por­tu­gais en minia­ture, ran­gé dans des vitrines, éti­que­té, domes­ti­qué. Quatre cents ans de conquête réduits à des objets de musée. Et Vera com­men­tait — pas en guide tou­ris­tique, pas en pro­fes­seur d’his­toire, mais en femme qui por­tait cet héri­tage en elle comme on porte un nom de famille, avec fier­té et avec gêne, avec amour et avec honte, parce que l’hé­ri­tage colo­nial est tou­jours les deux à la fois et que le Por­tu­gal, mieux que qui­conque, le savait.

Puis elle posa une autre ques­tion. La deuxième de la jour­née. Celle qui fit pas­ser l’ai­guille de l’a­lerte du jaune à l’orange.

— Est-ce que Rich­ter vous a par­lé de la PVDE ?

La PVDE. La Polí­cia de Vigi­lân­cia e de Defe­sa do Esta­do. La police poli­tique de Sala­zar. Les yeux et les oreilles du régime. Les hommes en gris — c’est ain­si que les Lis­boètes les appe­laient, parce qu’ils por­taient des cos­tumes gris et qu’ils se fon­daient dans la ville comme des ombres dans les ombres.

— En pas­sant, dit Fle­ming. Pourquoi ?

— Parce que ce sont eux qui sur­veillent tout le monde à Esto­ril. Pas les Alle­mands. Pas les Anglais. Les Por­tu­gais. Sala­zar veut savoir ce qui se passe dans son pays. Il tolère les espions étran­gers — il n’a pas le choix, le Por­tu­gal est trop petit pour se fâcher avec qui que ce soit — mais il veut savoir ce qu’ils font. La PVDE a des agents par­tout. À l’hô­tel. Au casi­no. Dans les cafés. Ils regardent. Ils écoutent. Ils notent. Et ils rap­portent. À qui ? À Sala­zar lui-même, pro­ba­ble­ment. Ou à des gens qui rap­portent à Sala­zar. La chaîne est opaque. Per­sonne ne sait exac­te­ment com­ment l’in­for­ma­tion circule.

Elle dit tout cela avec une flui­di­té qui pou­vait être de la com­pé­tence ou de l’ex­pé­rience ou de la fami­lia­ri­té. Fle­ming écou­ta. Nota. Et posa men­ta­le­ment la ques­tion qui brû­lait : pour­quoi une tra­duc­trice de l’am­bas­sade connais­sait-elle si bien le fonc­tion­ne­ment de la PVDE ? Pour­quoi ce savoir de l’in­té­rieur — pas le savoir de quel­qu’un qui a lu un rap­port, mais le savoir de quel­qu’un qui a côtoyé la machine, qui en connaît les rouages, les bruits, les odeurs ?

Il ne posa pas la ques­tion. Pas à voix haute. Il sou­rit. Il dit quelque chose de neutre — mer­ci pour l’in­for­ma­tion, c’est utile. Et ils conti­nuèrent de mar­cher dans le musée, entre les retables et les por­ce­laines, comme deux per­sonnes qui se pro­mènent dans un musée, comme deux per­sonnes nor­males, sauf que l’un d’eux posait des ques­tions dont l’autre pre­nait note, et que l’autre posait des ques­tions dont l’un pre­nait note, et que les deux pre­naient des notes que l’autre ne voyait pas, et que le musée, avec ses vitrines et ses éti­quettes et ses œuvres clas­sées et cata­lo­guées, était peut-être la méta­phore la plus exacte de ce qu’ils étaient en train de faire — clas­ser l’autre, le cata­lo­guer, le mettre sous verre.

*

Le soir, Fle­ming dîna seul.

Il avait pré­tex­té une fatigue — vraie, d’ailleurs : les nuits au Palá­cio étaient courtes et les jour­nées longues, et le déca­lage entre l’in­ten­si­té de ce qu’il vivait et l’im­pos­si­bi­li­té de le par­ta­ger avec qui­conque créait une fatigue par­ti­cu­lière, une fatigue de l’in­té­rieur, comme un muscle qu’on sur­mène sans pou­voir le repo­ser. Vera avait accep­té sans insis­ter — avec, peut-être, un soup­çon de sou­la­ge­ment, comme si elle aus­si avait besoin de soli­tude, comme si la jour­née avait été aus­si épui­sante pour elle que pour lui, et pour les mêmes raisons.

Il man­gea au res­tau­rant du Palá­cio. Seul à une table ronde, face à la fenêtre noire qui reflé­tait la salle et son propre visage — un visage qu’il trou­va vieilli, creu­sé, avec des ombres sous les yeux et une ten­sion dans la mâchoire qui n’y était pas cinq jours plus tôt. Le Por­tu­gal le trans­for­mait. Pas phy­si­que­ment — men­ta­le­ment. Le Por­tu­gal le met­tait en ten­sion, le tirait dans des direc­tions contra­dic­toires, et cette ten­sion com­men­çait à se voir, comme une corde trop tirée com­mence à mon­trer ses fibres.

Il com­man­da du pois­son — un roba­lo, bar grillé, avec des pommes de terre et des légumes. Du vin blanc. Du pain. Il man­gea len­te­ment, métho­di­que­ment, sans plai­sir mais avec appli­ca­tion, comme on fait le plein d’un véhi­cule — pas pour le goût mais pour le car­bu­rant. Et pen­dant qu’il man­geait, il fit l’inventaire.

L’in­ven­taire de ce qu’il savait de Vera Carvalho.

Un. Elle était anglo-por­tu­gaise. Mère por­tu­gaise, père anglais. Le père mort quand elle avait qua­torze ans. Les mines d’é­tain du Dou­ro. La malaria.

Deux. Elle avait étu­dié à Queen Mary Col­lege, Londres. Langues modernes. Ce qui expli­quait l’an­glais par­fait — mais pas tout à fait, parce que Queen Mary Col­lege n’ex­pli­quait pas la fami­lia­ri­té cultu­relle, les réfé­rences, ce savoir vivre la langue qui allait au-delà du savoir la parler.

Trois. Reve­nue au Por­tu­gal en 1938. Recru­tée par l’am­bas­sade en 1940. Tra­duc­trice indé­pen­dante. Rien dans le dossier.

Quatre. Elle connais­sait Hart­mann. Pas per­son­nel­le­ment — ou peut-être que si. Elle savait com­ment il jouait. Elle savait pour­quoi il gagnait. Elle avait dit : Hart­mann gagne tou­jours. Avec l’as­su­rance de quel­qu’un qui a vérifié.

Cinq. Elle connais­sait la PVDE. De l’in­té­rieur. Elle savait com­ment l’in­for­ma­tion cir­cu­lait. Elle avait dit : la chaîne est opaque. Per­sonne ne sait exac­te­ment. Sauf qu’elle, elle sem­blait savoir.

Six. Les Chur­ch’s anglaises. Neuves. Ache­tées en Angle­terre récem­ment — mais quand ? Pour­quoi ? Elle n’a­vait men­tion­né aucun voyage récent en Angle­terre. Si elle y était allée, pour­quoi ne pas le dire ?

Sept. Les ques­tions. Avez-vous vu Hart­mann. Qui avez-vous vu à l’am­bas­sade. Qu’a dit Rich­ter sur la PVDE. Où allez-vous demain. Qui allez-vous voir. Des ques­tions qui, prises sépa­ré­ment, étaient ano­dines. Mais prises ensemble — super­po­sées, ali­gnées, mises en pers­pec­tive comme les couches de pein­ture dans le kiosque du jar­din — elles des­si­naient un motif. Le motif d’un inter­ro­ga­toire dégui­sé en conver­sa­tion. Le motif d’une col­lecte d’in­for­ma­tions dégui­sée en inté­rêt personnel.

Fle­ming posa sa four­chette. Le pois­son était fini. Le vin aus­si. Il deman­da un café — une bica — et quand le ser­veur l’ap­por­ta, il le but d’un trait, le café brû­lant et amer, le goût du Por­tu­gal et le goût de la véri­té, qui étaient le même goût ce soir.

Vera le surveillait.

C’é­tait la conclu­sion — pas une cer­ti­tude, pas encore, mais une conclu­sion pro­vi­soire, une hypo­thèse de tra­vail, le genre de conclu­sion qu’on ins­crit au crayon dans la marge d’un rap­port avec un point d’in­ter­ro­ga­tion, mais qu’on ins­crit quand même parce que l’in­tui­tion a par­lé et que l’in­tui­tion, dans le ren­sei­gne­ment comme dans la vie, a rai­son plus sou­vent qu’elle n’a tort.

Vera Car­val­ho, tra­duc­trice de l’am­bas­sade bri­tan­nique, Anglo-Por­tu­gaise aux Chur­ch’s anglaises et à l’an­glais trop par­fait, le sur­veillait. Col­lec­tait des infor­ma­tions. Car­to­gra­phiait ses mou­ve­ments, ses contacts, ses ren­dez-vous. Pour qui ? Pour l’am­bas­sade elle-même — un contrôle interne, une véri­fi­ca­tion ? Pour les Alle­mands — Hart­mann, son réseau ? Ou pour les Por­tu­gais — la PVDE, les hommes en gris, Salazar ?

Il ne savait pas. Il ne savait pas encore. Mais il savait qu’il ne savait pas, et cette conscience du non-savoir était le début du savoir, la pre­mière marche de l’es­ca­lier qui menait quelque part — en haut ou en bas, vers la lumière ou vers le noir, il ne savait pas encore.

*

Il mon­ta dans sa chambre. Fer­ma la porte. Allu­ma la lampe du bureau.

Et pour la pre­mière fois depuis son arri­vée au Palá­cio, il fit ce qu’il aurait dû faire depuis le début — ce que tout offi­cier de ren­sei­gne­ment fait en ter­rain hos­tile, ce que l’a­mi­ral God­frey lui avait ensei­gné, ce que les manuels décrivent en termes secs et que la pra­tique enseigne en termes brû­lants : il vérifia.

Il véri­fia sa chambre.

Sys­té­ma­ti­que­ment. Métho­di­que­ment. Le bureau d’a­bord — les tiroirs, les papiers, le bloc-notes du Palá­cio. Le bloc-notes. Il le sor­tit du tiroir et le regar­da. Les pages étaient dans l’ordre. Les mots qu’il avait écrits — le chiffre, le pré­nom, la phrase, le para­graphe de notes sur Hart­mann et Umber­to — étaient là, intacts. Mais quelque chose le trou­bla. Le crayon. Il l’a­vait lais­sé à droite du bloc-notes, posé per­pen­di­cu­lai­re­ment. Il était main­te­nant à gauche. Parallèle.

Quel­qu’un avait tou­ché au bloc-notes.

Quel­qu’un avait ouvert le tiroir, sor­ti le bloc-notes, lu les pages, remis le bloc-notes, repo­sé le crayon — mais pas exac­te­ment au même endroit, pas exac­te­ment dans la même posi­tion, parce que per­sonne ne remet jamais un objet exac­te­ment comme il l’a trou­vé, c’est le prin­cipe fon­da­men­tal de la sur­veillance clan­des­tine, le prin­cipe qui fait que les espions laissent des che­veux sur les tiroirs et des éclats de crayon dans les ser­rures et des grains de pous­sière sur les poi­gnées de porte, ces micro-indi­ca­teurs d’in­tru­sion que seuls les para­noïaques véri­fient — et que les offi­ciers de ren­sei­gne­ment véri­fient aus­si, parce que la para­noïa et le ren­sei­gne­ment sont la même mala­die vue de deux angles différents.

Le crayon. À gauche au lieu de droite.

Fle­ming s’as­sit. Il regar­da la chambre avec des yeux neufs — pas les yeux du voya­geur fati­gué qui voit un lit, un bureau, une fenêtre, mais les yeux de l’homme tra­qué qui voit des sur­faces, des angles, des points d’ac­cès, des cachettes pos­sibles et des cachettes impos­sibles. La chambre 214 — son refuge, son nid, l’en­droit où il dor­mait et rêvait et écri­vait ses notes secrètes sur un bloc-notes à en-tête d’hô­tel — n’é­tait pas un refuge. C’é­tait un aqua­rium. Et der­rière la vitre, quel­qu’un regardait.

Qui ?

Le per­son­nel de l’hô­tel — le femme de chambre, le baga­giste, le concierge ? Pos­sible. Les grands hôtels sont des pas­soires : les clés cir­culent, les portes s’ouvrent, le per­son­nel entre et sort avec une fami­lia­ri­té qui rend l’in­tru­sion invi­sible. Un employé du Palá­cio, recru­té par la PVDE ou par les Alle­mands, pou­vait entrer dans la chambre 214 pen­dant que Fle­ming pre­nait son café sur la ter­rasse et fouiller ses affaires en quatre minutes chrono.

Ou quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un qui savait quand Fle­ming quit­tait sa chambre. Qui connais­sait ses horaires. Qui l’ac­com­pa­gnait pen­dant ses absences et qui savait, par consé­quent, exac­te­ment com­bien de temps la chambre res­tait vide.

Vera.

Non. Trop simple. Trop évident. Vera n’a­vait pas accès à la chambre — pas de clé, pas de com­pli­ci­té visible avec le per­son­nel. Et Vera n’é­tait pas assez mal­adroite pour dépla­cer un crayon. Si Vera était ce qu’il soup­çon­nait qu’elle était, elle était pro­fes­sion­nelle, et une pro­fes­sion­nelle ne déplace pas les crayons.

Mais une pro­fes­sion­nelle peut don­ner l’ordre à quel­qu’un de moins pro­fes­sion­nel de fouiller une chambre. Un employé de l’hô­tel, par exemple. Un baga­giste de vingt ans, vif et silen­cieux, qui prend les valises et qui ouvre les tiroirs quand les clients sont partis.

Fle­ming se leva. Il prit le bloc-notes. Arra­cha les pages écrites — toutes. Le chiffre. Le pré­nom. La phrase. Les notes sur Hart­mann et Umber­to. Il les plia, les glis­sa dans la poche inté­rieure de son bla­zer, contre sa poi­trine, là où les bat­te­ments de son cœur les gar­de­raient au chaud. Puis il remit le bloc-notes dans le tiroir — vierge, cette fois. Et le crayon — il le posa à droite. Per­pen­di­cu­laire. Exac­te­ment comme avant.

Un piège. Un piège minus­cule, invi­sible, un piège de crayon et de papier qui ne coû­tait rien et qui dirait tout. Si demain le crayon avait bou­gé, Fle­ming sau­rait. Il ne sau­rait pas qui. Mais il sau­rait que.

*

Il se désha­billa. Se cou­cha. Étei­gnit la lumière. Le noir de la chambre 214 — ce noir qu’il connais­sait main­te­nant, ce noir qui avait une forme, un volume, une odeur propre, l’o­deur du coton blanc et du bois ciré et du jas­min qui mon­tait du jar­din par la fenêtre entrou­verte. Il fer­ma les yeux.

Et dans le noir, il fit l’in­ven­taire de Vera.

Pas l’in­ven­taire des faits — il l’a­vait fait au dîner. L’in­ven­taire des sen­sa­tions. Des impres­sions. Des moments.

Vera au café du Chia­do, le pre­mier jour. La robe bleu marine. Les Chur­ch’s anglaises. Le sou­rire inté­rieur. Les sar­dines dans la cave de l’Al­fa­ma. Le fado der­rière la porte verte. Les chats. Les azu­le­jos. Sa voix quand elle avait dit : je vois un homme qui regarde tout et ne touche rien.

Vera sur le fer­ry du Tage. Le vent dans ses che­veux. La mort du père — la mala­ria, trois mois, qua­torze ans j’a­vais. La tra­verse du fleuve. Les palourdes à bulhão pato. Sa voix quand elle avait dit : ce qui vous manque, c’est le cou­rage de la prendre.

Vera au mira­dou­ro. Les châ­taignes grillées. Le soleil cou­chant. Les ombres sur le trot­toir qui se tou­chaient et se sépa­raient. Sa voix quand elle avait dit : mer­ci de ne pas poser de questions.

Et main­te­nant — Vera qui posait des ques­tions. Trop de ques­tions. Des ques­tions trop pré­cises. Vera qui connais­sait Hart­mann. Vera qui connais­sait la PVDE. Vera dont le dos­sier était vide. Vera qui dis­pa­rais­sait le soir vers une vie dont il ne savait rien.

Deux Vera. La femme et l’es­pionne. La sar­dine et le pois­son d’a­cier. Le sou­rire et le masque. Et Fle­ming, dans le noir de sa chambre, entre les deux, inca­pable de savoir laquelle était vraie et laquelle était fausse, ou si les deux étaient vraies et les deux étaient fausses, ce qui était la pos­si­bi­li­té la plus ter­ri­fiante et la plus pro­bable — parce que les gens ne sont jamais une seule chose, les gens sont tou­jours plu­sieurs choses à la fois, et Vera, plus que qui­conque dans cet hôtel de men­teurs et de fan­tômes, était plu­sieurs choses à la fois.

Il pen­sa à Popov. À ce que Popov avait dit sur le double jeu : être dedans et dehors en même temps. Nager et regar­der. Le pro­blème, c’est qu’à force de faire les deux, on finit par ne plus savoir de quel côté du verre on se trouve.

Vera nageait-elle ? Regar­dait-elle ? De quel côté du verre était-elle ?

Et lui — de quel côté était-il ? L’ob­ser­va­teur qui com­men­çait à être obser­vé. Le chas­seur qui com­men­çait à être chas­sé. L’homme qui pre­nait des notes et dont les notes étaient lues par quel­qu’un d’autre, dans une boucle de sur­veillance et de contre-sur­veillance qui res­sem­blait, main­te­nant qu’il y pen­sait, à un jeu de miroirs, à un casi­no de reflets où chaque joueur voyait les cartes des autres dans le miroir de sa propre per­cep­tion et ne savait jamais si ce qu’il voyait était le jeu réel ou son reflet inversé.

Le som­meil ne venait pas. Le jas­min mon­tait du jar­din. La mer mur­mu­rait. Le Palá­cio respirait.

Fle­ming ouvrit les yeux. Dans le noir, il cher­cha le pla­fond du regard — ce pla­fond trop blanc, trop haut, qu’il avait vu le pre­mier matin et qui était deve­nu, jour après jour, le ciel inté­rieur de son monde tem­po­raire. Et il pen­sa, avec une clar­té sou­daine qui avait la net­te­té d’un éclat de verre :

Il était en train de vivre un roman.

Pas de lire un roman. Pas d’i­ma­gi­ner un roman. De le vivre. Le casi­no, l’es­pion, la femme, le ban­quier nazi, les rois en exil, la ville de lumière et de men­songes — tout cela était la matière dont Vera avait par­lé, la matière dont Popov avait par­lé, cette matière brute, vivante, dan­ge­reuse, que l’é­cri­vain qu’il n’é­tait pas encore mais qu’il serait un jour trans­for­me­rait en fic­tion. Et la fic­tion serait vraie — plus vraie que la réa­li­té, comme tou­jours, parce que la fic­tion a le luxe de l’a­gen­ce­ment, de la symé­trie, de la fin, et que la réa­li­té n’a rien de tout cela. La réa­li­té est un brouillon. La fic­tion est le texte définitif.

Il sou­rit. Seul. Dans le noir. Un sou­rire que per­sonne ne vit et qui était peut-être le pre­mier sou­rire vrai de toute cette his­toire — le sou­rire de l’homme qui com­prend enfin ce qu’il fait là, à Esto­ril, au bout de l’Eu­rope, dans un hôtel plein de fan­tômes : il amasse. Il col­lecte. Il stocke. Pas pour l’a­mi­ral God­frey. Pas pour le rap­port. Pour autre chose. Pour plus tard. Pour un livre qui n’a­vait pas encore de titre et qui ne l’au­rait que douze ans plus tard, dans une mai­son blanche face à la mer des Caraïbes.

Le som­meil vint, fina­le­ment. Comme une marée. Lent. Irrésistible.

Et cette nuit-là, pour la deuxième fois, Fle­ming rêva. Il rêva d’un crayon. Un crayon posé sur un bureau, dans une chambre d’hô­tel, et le crayon bou­geait tout seul, glis­sait de droite à gauche sur le bois ciré, cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, comme pous­sé par une main invi­sible, et le mou­ve­ment du crayon était le mou­ve­ment le plus effrayant qu’il eût jamais vu, parce qu’il signi­fiait que quel­qu’un était là, dans la chambre, avec lui, invi­sible, silen­cieux, et que ce quel­qu’un savait tout — les mots sur le bloc-notes, les pen­sées dans sa tête, le sou­rire dans le noir — et que ce quel­qu’un ne dirait jamais rien, ne se mon­tre­rait jamais, res­te­rait à jamais der­rière le miroir, de l’autre côté du verre, dans l’ombre.

Il se réveilla à l’aube. Le cœur bat­tant. Les draps trempés.

Le crayon était à droite. Perpendiculaire.

Pour l’ins­tant.

Cha­pitre 9 — Mag­da Lupescu

Le sep­tième jour, le crayon avait bougé.

Fle­ming le vit en ouvrant le tiroir — un geste deve­nu rituel, le pre­mier geste du matin après le rasage et avant la che­mise, le geste de l’homme qui véri­fie ses pièges comme un trap­peur véri­fie ses col­lets. Le crayon était à gauche. Paral­lèle au bloc-notes. Exac­te­ment comme la pre­mière fois. Quel­qu’un était entré dans la chambre 214 pen­dant qu’il dor­mait — non, pas pen­dant qu’il dor­mait, c’é­tait impos­sible, il aurait enten­du. Pen­dant qu’il pre­nait son bain. Ou hier, pen­dant qu’il dînait au res­tau­rant. Quel­qu’un avait ouvert le tiroir, regar­dé le bloc-notes — vierge, cette fois, les pages arra­chées étant en sûre­té dans la poche de son bla­zer — et remis le tout en place. Presque en place.

Le crayon. À gauche. Parallèle.

Fle­ming le remit à droite. Per­pen­di­cu­laire. Et il ajou­ta un détail — un che­veu. Un de ses propres che­veux, brun, qu’il posa sur le bord du tiroir, coin­cé entre le bois et le cadre, invi­sible sauf pour celui qui savait qu’il était là. Un piège dans le piège. Un raf­fi­ne­ment. L’a­mi­ral God­frey aurait approuvé.

Il s’ha­billa. Sor­tit. Et déci­da de ne pen­ser ni au crayon ni à Vera ni à l’es­pion­nage pen­dant au moins deux heures, parce que l’es­prit humain, comme un moteur, a besoin de refroi­dir entre les accé­lé­ra­tions, et que les deux heures les plus pro­duc­tives d’une enquête sont sou­vent les deux heures où l’on ne fait rien.

*

La ter­rasse, le matin. Le café. Le soleil. La mer.

Fle­ming s’as­sit à sa table habi­tuelle — sa table, oui, il avait une table main­te­nant, comme les habi­tués, comme les fan­tômes — et com­man­da sa bica. Le ser­veur la lui appor­ta sans qu’il ait besoin de pré­ci­ser noir, sans sucre, dans la tasse en por­ce­laine fine. Les habi­tudes. Le Palá­cio créait des habi­tudes comme les fleuves créent des del­tas — natu­rel­le­ment, inexo­ra­ble­ment, par accu­mu­la­tion de jours et de gestes répétés.

Carol et Mag­da n’é­taient pas à leur table. L’ab­sence était inha­bi­tuelle — depuis six jours, ils étaient là chaque matin, lui avec ses toasts et son silence, elle avec ses ciga­rettes et son regard de lionne. Leur absence lais­sait un vide que Fle­ming res­sen­tit comme on res­sent l’ab­sence d’un meuble fami­lier dans une pièce — pas un manque affec­tif, un dés­équi­libre spa­tial. La ter­rasse était la même et n’é­tait pas la même.

Il but son café. Fuma une SG Gigante — il alter­nait main­te­nant entre les Mor­land et les por­tu­gaises, selon l’hu­meur, selon le moment, selon qu’il se sen­tait anglais ou en voie de deve­nir autre chose. Il lut un jour­nal — le Times, arri­vé avec quatre jours de retard, qui racon­tait un monde qu’il ne recon­nais­sait plus tout à fait, le monde de Londres, des bom­bar­de­ments, du ration­ne­ment, des dis­cours de Chur­chill, un monde qui était le sien et qui ne l’é­tait plus, parce que six jours à Esto­ril avaient suf­fi à créer une dis­tance, et que la dis­tance change tout, même quand la dis­tance n’est que de mille cinq cents miles.

Il repo­sa le jour­nal. Et c’est là qu’il la vit.

Mag­da Lupes­cu. Seule. Sans Carol. Debout à l’autre bout de la ter­rasse, près de la balus­trade qui sur­plom­bait le jar­din, tour­née vers la mer. Immo­bile. Les mains posées sur la pierre. Les perles — tou­jours les perles. Mais quelque chose avait chan­gé dans sa pos­ture. Ce n’é­tait plus la lionne fati­guée ni la femme d’es­prit du kiosque. C’é­tait autre chose — quelque chose de plus nu, de plus expo­sé. La pos­ture d’une femme qui croit être seule et qui, parce qu’elle croit être seule, laisse tom­ber le masque.

Fle­ming hési­ta. La poli­tesse dic­tait de la lais­ser tran­quille. La curio­si­té — cette curio­si­té dévo­rante, inépui­sable, qui était sa croix et son salut — dic­tait autre chose.

La curio­si­té gagna. Comme toujours.

Il se leva, tra­ver­sa la ter­rasse, et s’ac­cou­da à la balus­trade à quelques mètres d’elle. Pas trop près. La dis­tance du kiosque. La dis­tance des gens qui ne veulent pas déran­ger mais qui veulent être là, au cas où.

Mag­da tour­na la tête. Ses yeux — brun fon­cé, presque noirs — étaient rouges. Pas de larmes. Pas de pleurs visibles. Mais rouges, comme les yeux de quel­qu’un qui a pleu­ré dans la nuit et qui porte encore les marques du sel sur les pau­pières, ces marques invi­sibles que seul un obser­va­teur entraî­né peut lire, et que Fle­ming, bien sûr, lut.

— Mon­sieur Fle­ming, dit-elle. Vous êtes matinal.

— Comme vous, madame.

— Je ne suis pas mati­nale. Je suis insom­niaque. C’est dif­fé­rent. Le mati­nal se lève tôt par choix. L’in­som­niaque se lève tôt par échec.

Sa voix était dif­fé­rente ce matin — plus rauque, plus basse, comme si la nuit l’a­vait usée, comme si les heures de silence dans le noir avaient abra­sé quelque chose dans ses cordes vocales, dans sa gorge, dans ce lieu du corps où la voix prend sa source et qui est aus­si, selon les poètes, le lieu où les mots se forment avant d’être des mots — dans la chair, dans le muscle, dans la vibra­tion du vivant.

— Carol ? deman­da Fleming.

— Carol dort. Carol dort tou­jours. C’est son talent — je vous l’ai dit. Il dort, il mange, il lit ses jour­naux rou­mains, il attend. Et moi je ne dors pas, je ne mange pas, je ne lis pas, et j’at­tends aus­si, mais mon attente est dif­fé­rente de la sienne. Il attend le retour. J’at­tends la fin de l’at­tente. Ce n’est pas la même chose.

Fle­ming ne dit rien. Il regar­dait la mer — les vagues pares­seuses du matin, cette houle lente, régu­lière, qui ne s’é­ner­vait jamais, qui ne per­dait jamais patience, et qui était peut-être la seule chose au monde à ne pas attendre quoi que ce soit.

— Est-ce que je peux vous offrir un café ? dit-il.

— Vous pou­vez m’of­frir un whisky.

— À neuf heures du matin ?

— L’heure est une conven­tion, mon­sieur Fle­ming. Comme la neu­tra­li­té. Comme la poli­tesse. Comme l’a­mour. Ce sont des conven­tions. Et les conven­tions, dans un hôtel d’exi­lés, sont la der­nière chose qui nous reste. Ou la pre­mière chose que nous per­dons. Selon les jours.

Il sou­rit mal­gré lui. Cette femme — cette femme que les jour­naux rou­mains avaient décrite comme une aven­tu­rière, une mani­pu­la­trice, une juive arri­viste qui avait séduit un roi pour s’emparer d’un trône — cette femme avait de l’es­prit. Un esprit acé­ré, triste, impi­toyable, un esprit qui tran­chait dans le vif des choses avec la pré­ci­sion d’un scal­pel et qui ne s’é­par­gnait pas lui-même. L’au­to­dé­ri­sion des grands bles­sés. La luci­di­té des survivants.

Il com­man­da deux whis­kies. Le ser­veur ne cil­la pas — au Palá­cio, on ser­vait du whis­ky à neuf heures du matin sans com­men­taire, parce que les clients du Palá­cio avaient leurs rai­sons et que les rai­sons des clients n’ap­par­te­naient qu’à eux.

Les verres arri­vèrent. Mag­da prit le sien et le leva vers la lumière — le whis­ky doré, le verre en cris­tal, le soleil du matin qui tra­ver­sait le liquide et pro­je­tait une tache ambrée sur la nappe blanche. Elle but. Une gor­gée. Longue. Fle­ming vit sa gorge bou­ger — la déglu­ti­tion, ce mou­ve­ment si intime, si ani­mal, qui révèle le corps sous le personnage.

— Asseyons-nous, dit-elle.

Ils s’as­sirent à une table d’angle, légè­re­ment en retrait de la ter­rasse prin­ci­pale, dans un coin d’ombre où un bou­gain­vil­lier mauve débor­dait d’une jar­di­nière en pierre comme une cas­cade de fleurs figées en plein vol. Mag­da posa son verre. Ses mains — des mains de quin­qua­gé­naire, avec des veines saillantes et des bagues qui ne sem­blaient pas des bijoux mais des ves­tiges, des frag­ments d’un monde englou­ti — trem­blaient légè­re­ment. Pas un trem­ble­ment de froid ni d’al­cool. Un trem­ble­ment de nerfs. La vibra­tion inté­rieure de quel­qu’un qui contient quelque chose depuis trop long­temps et qui sent que le conte­nant est en train de céder.

— Carol a reçu un télé­gramme hier, dit-elle.

— De qui ?

— De Buca­rest. De quel­qu’un qui ne donne pas son nom mais qui signe avec un code que Carol recon­naît. Un ancien ministre. Ou un ancien géné­ral. Ou un ancien ami — à ce stade, les trois caté­go­ries se confondent, parce que les ministres sont deve­nus des géné­raux et les amis sont deve­nus des traîtres et les traîtres sont deve­nus des ministres, et c’est la ronde infer­nale de la poli­tique rou­maine, mon­sieur Fle­ming, cette ronde qui tourne depuis des siècles et qui ne s’ar­rête jamais, même quand le pays brûle, même quand les Alle­mands sont dans le salon.

— Que dit le télégramme ?

— Que le fils de Carol — Mihai, le roi Mihai, celui qui a héri­té du trône quand Carol a abdi­qué — est sous pres­sion. Anto­nes­cu gou­verne. Les Alle­mands contrôlent Anto­nes­cu. Et le fils — le fils, mon­sieur Fle­ming, il a vingt ans, c’est un enfant avec une cou­ronne sur la tête et des tanks alle­mands dans sa cour — le fils est seul.

Elle dit le fils avec une inflexion par­ti­cu­lière — pas la ten­dresse d’une mère, parce que Mihai n’é­tait pas son fils, il était le fils de la pre­mière femme de Carol, la prin­cesse Hélène, mais quelque chose qui y res­sem­blait. La ten­dresse de la femme qui a vécu aux côtés d’un père et qui connaît la dis­tance entre un père et son enfant, et qui sait que cette dis­tance, quand elle est mesu­rée en pays et en guerres et en abdi­ca­tions, devient un abîme.

— Carol veut ren­trer, dit Mag­da. Il veut tou­jours ren­trer. Chaque télé­gramme le nour­rit — pas d’in­for­ma­tions, d’es­poir. Et l’es­poir, pour un roi en exil, est le pire des poi­sons, parce qu’il main­tient en vie quelque chose qui devrait mou­rir. L’i­dée du retour. L’i­dée que le trône attend encore, que le peuple attend encore, que l’his­toire va se retour­ner et tout remettre en place, comme si l’his­toire était un domes­tique qui range les meubles après une fête.

Elle but. Le whis­ky des­cen­dait et les mots mon­taient, comme si l’un déblo­quait les autres, comme si l’al­cool dis­sol­vait un bar­rage inté­rieur que la sobrié­té main­te­nait en place. Fle­ming écou­tait. Il ne pre­nait pas de notes — pas de notes men­tales, pas d’in­ven­taire, pas de clas­se­ment. Pour la pre­mière fois depuis son arri­vée au Palá­cio, il écou­tait avec autre chose que son intel­li­gence. Il écou­tait avec quelque chose de plus vieux, de plus pro­fond — cette capa­ci­té à rece­voir la dou­leur d’au­trui sans la juger, sans la ran­ger, sans la trans­for­mer en infor­ma­tion. L’empathie. Un mot qu’il n’u­ti­li­sait jamais, parce que l’empathie, pour un homme de sa géné­ra­tion et de sa classe, était une fai­blesse. Mais qui était peut-être, en réa­li­té, la seule force qui comptait.

*

Mag­da par­la. Long­temps. Le soleil mon­tait et les ombres recu­laient sur la ter­rasse, et les autres clients du Palá­cio arri­vaient — des couples, des diplo­mates, des fan­tômes en cos­tume — et s’ins­tal­laient à leurs tables sans jeter un regard vers ce coin d’ombre où une femme aux perles et un homme en bla­zer buvaient du whis­ky mati­nal comme deux nau­fra­gés sur un radeau de fortune.

Elle racon­ta la Rou­ma­nie. Pas la Rou­ma­nie des cartes et des trai­tés — la Rou­ma­nie des odeurs, des voix, des lumières. Les tilleuls de Buca­rest au prin­temps, dont le par­fum était si fort qu’on le sen­tait de l’in­té­rieur des voi­tures. Les monas­tères de Mol­da­vie, peints de fresques bleues qui racon­taient le Juge­ment der­nier à des pay­sans qui ne savaient pas lire. Le Danube à Brăi­la, large, boueux, lent, un fleuve qui ne res­sem­blait à rien d’autre et qui conte­nait dans ses eaux brunes toute l’his­toire de l’Eu­rope orien­tale — les Romains, les Turcs, les Habs­bourg, les Russes, tous ceux qui avaient tra­ver­sé ce fleuve dans un sens ou dans l’autre, pour conqué­rir ou pour fuir, et le fleuve qui res­tait, indif­fé­rent, comme tous les fleuves, comme le Tage.

Elle racon­ta Carol. Pas le roi — l’homme. Un homme faible, char­mant, enfan­tin, capable de grandes géné­ro­si­tés et de grandes cruau­tés, un homme qui aimait les femmes et les uni­formes et les déco­ra­tions et qui avait abdi­qué deux fois — la pre­mière en 1925, par amour pour elle, Mag­da, parce qu’il avait choi­si la maî­tresse contre le trône, et la deuxième en 1940, par peur d’An­to­nes­cu, parce qu’il avait choi­si la sur­vie contre l’hon­neur. Deux abdi­ca­tions. Deux renon­ce­ments. Et entre les deux, quinze ans de règne chao­tique, scan­dales, coups d’É­tat, la mon­tée du fas­cisme rou­main, la Garde de fer, les assas­si­nats, le sang.

— J’ai aimé cet homme, dit Mag­da. Je l’ai aimé quand il était prince et beau et insou­ciant. Je l’ai aimé quand il était roi et faible et cor­rom­pu. Et je l’aime encore main­te­nant qu’il n’est plus rien — un exi­lé dans un hôtel por­tu­gais qui beurre ses toasts en atten­dant un télé­gramme. Est-ce que c’est de l’a­mour, mon­sieur Fle­ming ? Ou est-ce que c’est de l’ha­bi­tude ? Ou est-ce que c’est la peur de la soli­tude ? Je ne sais plus. Après vingt-cinq ans, les mots changent de sens. L’a­mour, au bout de vingt-cinq ans, ne res­semble plus à l’a­mour. Il res­semble à un pays. Un pays qu’on habite. Un pays dont on connaît chaque route, chaque rivière, chaque défaut. Un pays qu’on ne quitte plus, non pas parce qu’on l’aime mais parce qu’on ne sait plus vivre ailleurs.

Fle­ming pen­sa à ses propres amours. Brèves. Brillantes. Inva­ria­ble­ment ratées. Il n’a­vait jamais aimé vingt-cinq ans. Il n’a­vait jamais aimé cinq ans. Il avait aimé par éclats, par ful­gu­rances, par com­bus­tions rapides qui ne lais­saient que des cendres et un goût d’a­mer­tume élé­gante. Et cette femme, en face de lui, avec son whis­ky et ses perles et ses yeux rouges, lui par­lait d’un amour qui avait duré un quart de siècle, qui avait tra­ver­sé deux abdi­ca­tions et un exil et la haine de tout un pays, et qui conti­nuait — abî­mé, défi­gu­ré, mécon­nais­sable, mais debout. Comme un arbre après la tem­pête. Sans feuilles, sans branches, le tronc seul, noir, cal­ci­né, mais debout.

— Racon­tez-moi la fuite, dit Fleming.

*

Mag­da fer­ma les yeux. Une seconde. Quand elle les rou­vrit, ils étaient dif­fé­rents — plus loin­tains, plus fixes, le regard de quel­qu’un qui regarde à l’in­té­rieur de soi et qui voit, pro­je­tées sur l’é­cran de la mémoire, des images qu’il pré­fé­re­rait ne pas revoir.

— Sep­tembre 1940, dit-elle. Anto­nes­cu venait de prendre le pou­voir. Carol avait abdi­qué en faveur de Mihai — le fils, le gamin de dix-huit ans qu’on cou­ron­nait parce qu’il n’y avait per­sonne d’autre. Et nous — Carol, moi, quelques fidèles, le chien — nous sommes par­tis. La nuit. En train. Un train spé­cial, blin­dé, que Carol avait fait pré­pa­rer des mois à l’a­vance, parce qu’il savait — il savait tou­jours, avec cet ins­tinct des faibles pour le dan­ger — il savait que ça fini­rait comme ça, par une fuite, par un train dans la nuit.

Elle but une gor­gée. Le whis­ky était presque fini. Fle­ming ne pro­po­sa pas de recom­man­der. Pas main­te­nant. Pas au milieu de ce récit qui n’é­tait pas un récit mais une hémor­ra­gie — les mots sor­taient d’elle comme le sang sort d’une bles­sure, par pul­sa­tions, par sac­cades, impos­sibles à arrêter.

— Le train a tra­ver­sé la Rou­ma­nie vers le sud. Timișoa­ra. Puis la You­go­sla­vie. Puis l’I­ta­lie. Des jours. Des nuits. Les rideaux tirés, parce que Carol avait peur qu’on nous recon­naisse et qu’on arrête le train. Il y avait des gardes — des sol­dats rou­mains qui avaient choi­si de nous suivre et qui avaient, pour ce choix, sacri­fié tout ce qu’ils avaient. Des hommes qui dor­maient dans les cou­loirs, le fusil entre les genoux, les yeux ouverts, parce que la peur empêche de dor­mir et que la loyau­té, quand elle est pous­sée à ce degré, res­semble à de la folie.

— Et les bijoux ? deman­da Fleming.

Mag­da sou­rit. Un sou­rire amer, un sou­rire qui conte­nait la mémoire de mille articles de jour­naux — les bijoux de Carol, les tré­sors volés, le roi pillard, la maî­tresse rapace. La légende.

— Les bijoux, dit-elle. Oui. Les bijoux. La presse a écrit que nous avions empor­té un wagon entier de tré­sors. Un wagon entier. Comme si Carol avait déva­li­sé le musée natio­nal et rem­pli un wagon de che­min de fer avec des cou­ronnes et des sceptres et des tableaux de maître. La réa­li­té est plus modeste et plus triste. Il y avait des bijoux, oui — des bijoux per­son­nels, pas des bijoux d’É­tat. Les miens. Ceux de la reine-mère, que Carol avait récu­pé­rés. Des dia­mants, des éme­raudes, des perles. Ces perles.

Elle tou­cha le col­lier à son cou. Les perles lui­sirent — ce lustre doux, iri­sé, qui est la pro­prié­té des perles et de per­sonne d’autre, cette lumière qui vient de l’in­té­rieur et non de l’ex­té­rieur, comme si les perles fabri­quaient leur propre clar­té, comme si elles conte­naient, cha­cune, un petit soleil captif.

— Je les ai cou­sues dans les dou­blures. Les man­teaux, les robes, les jupons. Des heures de cou­ture, la nuit, avant le départ — moi et deux femmes de chambre, à genoux sur le sol, avec des aiguilles et du fil et des dia­mants plein les mains, comme des cou­tu­rières de l’A­po­ca­lypse. Nous avons cou­su des for­tunes dans du satin et du drap. Et quand le train est par­ti, j’ai por­té sur moi — sur mon corps, contre ma peau — l’é­qui­valent de ce qu’un ouvrier rou­main gagne en mille ans. Et j’ai eu honte, mon­sieur Fle­ming. J’ai eu honte de chaque dia­mant cou­su dans chaque dou­blure. Non pas parce que je les avais volés — ils étaient à moi, à Carol, acquis, légaux. Mais parce que la fuite rend tout obs­cène. Le luxe en fuite est obs­cène. La richesse en fuite est obs­cène. Et nous étions obs­cènes — un roi déchu avec ses bijoux et sa maî­tresse et son chien, dans un train blin­dé qui tra­ver­sait l’Eu­rope en guerre, et dehors, par la fenêtre dont nous n’o­sions pas écar­ter les rideaux, des gens mouraient.

Le silence tom­ba. Pas le silence de la ter­rasse — les bruits conti­nuaient, les tasses, les voix, les oiseaux. Mais le silence entre eux. Le silence de la confes­sion, ce silence par­ti­cu­lier qui suit les mots qui coûtent, les mots qu’on ne dit pas à n’im­porte qui, les mots qui sont des cadeaux empoi­son­nés parce qu’en les rece­vant, l’autre devient le dépo­si­taire d’une véri­té qu’il n’a pas deman­dée et dont il ne sait pas quoi faire.

— Le chien est mort en Ita­lie, dit Mag­da. Le chien de Carol. Un péki­nois. Ridi­cule. Un petit chien ridi­cule pour un roi ridi­cule. Il est mort quelque part entre Flo­rence et Rome, dans un wagon de train, et Carol a pleu­ré. Il a pleu­ré pour le chien. Pas pour la Rou­ma­nie, pas pour le trône, pas pour le fils qu’il aban­don­nait. Pour le chien. Et j’ai trou­vé ça — com­ment dire — j’ai trou­vé ça humain. Ter­ri­ble­ment humain. Parce que les grandes pertes sont trop grandes pour les larmes. On ne pleure pas un pays. On ne pleure pas un trône. On pleure un chien. On pleure les petites choses. Les petites choses sont les seules qui tiennent dans le cœur. Le reste est trop vaste.

Fle­ming la regar­da. Cette femme. Cette femme que des mil­lions de Rou­mains avaient haïe, mépri­sée, insul­tée — la juive, la putain, l’a­ven­tu­rière — cette femme était en train de lui racon­ter la chose la plus humaine qu’il eût enten­due depuis des mois. L’his­toire d’un roi qui pleure un péki­nois. L’his­toire de dia­mants cou­sus dans des dou­blures. L’his­toire de la honte et de l’a­mour et de la fuite et du chien mort. Et dans cette his­toire, il n’y avait pas de méchants ni de héros. Il n’y avait que des gens — des gens cas­sés, des gens faibles, des gens qui avaient fait des choix ter­ribles et qui vivaient avec les consé­quences dans un hôtel blanc au bord de l’Atlantique.

— Pour­quoi me racon­tez-vous tout ça ? deman­da Fleming.

Mag­da le regar­da. Droit. Sans le sou­rire. Sans l’i­ro­nie. Sans le masque.

— Parce que vous écou­tez. C’est rare. Les gens ici — les diplo­mates, les espions, les jour­na­listes — ils ne m’é­coutent pas. Ils m’in­ter­rogent. Ce n’est pas pareil. L’in­ter­ro­ga­toire cherche des faits. L’é­coute cherche la véri­té. Et la véri­té et les faits, mon­sieur Fle­ming, sont deux choses très différentes.

Elle mar­qua un temps. Ses doigts jouaient avec les perles — un geste auto­ma­tique, incons­cient, le geste d’une femme qui touche ses bijoux comme d’autres touchent un cha­pe­let, pour se ras­su­rer, pour se rap­pe­ler que quelque chose de tan­gible existe encore dans un monde qui se dérobe.

— Et aus­si, dit-elle plus bas, parce que je vieillis. Et les gens qui vieillissent ont besoin de racon­ter. Pas pour être plaints — je déteste la pitié, c’est la mon­naie des faibles. Mais pour que les choses existent une deuxième fois. La pre­mière fois, on les vit. La deuxième fois, on les raconte. Et c’est la deuxième fois qui compte, parce que c’est la deuxième fois qui donne un sens. Vivre, c’est le brouillon. Racon­ter, c’est le texte.

Fle­ming tres­saillit. Le brouillon et le texte. C’é­tait presque mot pour mot ce qu’il avait pen­sé la veille, dans le noir de la chambre 214 — la réa­li­té est un brouillon, la fic­tion est le texte défi­ni­tif. Et entendre ces mots dans la bouche de Mag­da Lupes­cu, sur une ter­rasse d’hô­tel à Esto­ril, un matin de novembre 1941, lui don­na le ver­tige — le ver­tige de la coïn­ci­dence, de la syn­chro­ni­ci­té, de ces moments où le monde semble répondre à vos pen­sées secrètes et vous dire : oui, tu as rai­son, et tu n’es pas seul à avoir raison.

— Madame Lupes­cu, dit Fleming.

— Ele­na. Appe­lez-moi Ele­na. Lupes­cu est un nom de guerre. Ele­na est mon nom.

— Ele­na. Puis-je vous poser une question ?

— Vous venez de m’en poser une. Mais allez‑y.

— L’exil. Com­ment est-ce qu’on sur­vit à l’exil ?

Elle réflé­chit. Pas long­temps — quelques secondes, le temps de choi­sir les mots, parce que les mots, pour cette femme, n’é­taient pas des outils mais des armes, et les armes se choi­sissent avec soin.

— L’exil, ce n’est pas perdre son pays, dit-elle. Je vous l’ai dit lors de notre pre­mière ren­contre. C’est décou­vrir qu’on peut vivre sans. Et cette décou­verte est ter­rible, mon­sieur Fle­ming — ter­rible et libé­ra­trice. Ter­rible parce qu’elle détruit une illu­sion, l’illu­sion que nous avons besoin d’un lieu pour exis­ter. Et libé­ra­trice parce qu’elle nous apprend que nous n’en avons pas besoin. Que nous pou­vons exis­ter n’im­porte où. Que l’i­den­ti­té n’est pas un sol, c’est un mou­ve­ment. On n’est pas d’un pays. On est d’un élan.

Elle se tut. Regar­da la mer. Le Tage — non, ici c’é­tait l’At­lan­tique, direc­te­ment, sans fleuve, sans estuaire, l’o­céan nu, l’im­men­si­té nue. Et dans ce regard — ce regard de femme qui avait tra­ver­sé l’Eu­rope en train blin­dé avec des dia­mants cou­sus dans ses dou­blures et un roi qui pleu­rait un péki­nois — Fle­ming vit quelque chose qu’il recon­nut. La sau­dade. Ce manque actif. Ce manque qui crée. Sauf que chez Mag­da, la sau­dade n’é­tait pas por­tu­gaise — elle était rou­maine, elle était euro­péenne, elle était uni­ver­selle. C’é­tait la sau­dade de tous les exi­lés du monde, de tous les gens qui ont quit­té un endroit et qui portent cet endroit en eux comme une bles­sure qui ne cica­trise pas et qu’on n’a pas envie de voir cica­tri­ser, parce que la bles­sure est la der­nière preuve que l’en­droit a existé.

*

Ils res­tèrent long­temps sur la ter­rasse. Le whis­ky fut rem­pla­cé par du café. Le café par de l’eau. L’eau par le silence. Et le silence par d’autres mots — des mots plus légers, des anec­dotes, des sou­ve­nirs qui n’é­taient pas des confes­sions mais des vignettes, des minia­tures, des éclats de verre colo­ré pro­ve­nant d’un vitrail brisé.

Mag­da racon­ta Sinaia — le châ­teau de Peleș, la rési­dence d’é­té de la famille royale rou­maine, dans les Car­pates. Les forêts de sapins. La neige en jan­vier. Les feux de che­mi­née qui sen­taient le pin. Les bals — ces bals où elle n’é­tait pas invi­tée parce qu’elle était la maî­tresse et non l’é­pouse, et où elle atten­dait dans un salon adja­cent, seule, en robe du soir, écou­tant la musique à tra­vers le mur, et Carol qui venait la retrou­ver entre deux danses, essouf­flé, le nœud papillon de tra­vers, pour lui voler un bai­ser et repar­tir, et elle qui res­tait seule avec le goût du cham­pagne sur les lèvres d’un roi.

— Vingt ans comme ça, dit-elle. Vingt ans dans le salon d’à côté. Tou­jours à côté. Jamais dedans. La maî­tresse est la femme du salon d’à côté — elle entend la musique mais ne danse pas. Elle voit la fête mais n’y est pas invi­tée. Elle est là et elle n’est pas là. C’est la condi­tion par­faite pour deve­nir folle. Ou pour deve­nir très forte. Les deux options se pré­sentent et il faut choi­sir. J’ai choi­si la deuxième. Pas par ver­tu — par orgueil. L’or­gueil est le seul sen­ti­ment qui ne coûte rien et qui rap­porte tout.

Fle­ming pen­sa aux femmes de sa propre vie. Muriel Wright, qu’il voyait à Londres, belle, patiente, ennuyeuse d’une façon qu’il ne par­ve­nait pas à défi­nir. Ann O’Neill, qui était mariée à un autre et qui le fas­ci­nait pré­ci­sé­ment pour cette rai­son — parce qu’elle était inac­ces­sible, parce qu’elle appar­te­nait au salon d’à côté. Il avait tou­jours été atti­ré par les femmes qu’il ne pou­vait pas avoir. Par les situa­tions impos­sibles. Par la dou­leur. Et il se deman­da si cette atti­rance n’é­tait pas, elle aus­si, une forme de lâche­té — la lâche­té de l’homme qui choi­sit l’im­pos­sible pour ne jamais avoir à affron­ter le possible.

— Je vous ennuie, dit Magda.

— Non. Vous me dites des choses que j’ai besoin d’entendre.

— Per­sonne n’a besoin d’en­tendre les his­toires des vieux. Les jeunes croient que les his­toires des vieux sont des leçons. Ce ne sont pas des leçons. Ce sont des aver­tis­se­ments. Et les aver­tis­se­ments ne servent à rien, parce que chaque géné­ra­tion doit com­mettre ses propres erreurs pour com­prendre pour­quoi la géné­ra­tion pré­cé­dente les avait commises.

Elle se leva. Le mou­ve­ment fut lent — pas de fai­blesse phy­sique, de digni­té. Elle se leva comme se lèvent les reines — celles qui portent la cou­ronne et celles qui ne la portent pas — avec cette ver­ti­ca­li­té qui n’est pas de la rai­deur mais de la conscience de soi, la conscience que chaque geste est vu, jugé, inter­pré­té, et qu’il faut donc que chaque geste soit impec­cable, même quand on est seul sur une ter­rasse d’hô­tel avec un offi­cier anglais et un verre de whis­ky vide.

— Mon­sieur Fleming.

— Ele­na.

— Soyez pru­dent. Cet hôtel — ce pays — cette guerre — tout est plus com­pli­qué que vous ne le croyez. Les gens ne sont pas ce qu’ils semblent être. Les alliances changent. Les loyau­tés se retournent. Et les murs ont des oreilles — sur­tout ici, sur­tout au Palá­cio, où chaque chambre est un théâtre et chaque cou­loir un confes­sion­nal. Soyez pru­dent avec tout le monde. Avec les Alle­mands. Avec les Por­tu­gais. Avec les vôtres. Et soyez pru­dent — elle le regar­da, et dans ce regard il y avait une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale, un scal­pel de luci­di­té qui décou­pait l’air entre eux — soyez pru­dent avec les femmes qui posent des questions.

Elle tour­na les talons. Les perles oscil­lèrent sur sa poi­trine — un mou­ve­ment pen­du­laire, hyp­no­tique, le bat­te­ment silen­cieux d’un cœur de nacre. Elle s’é­loi­gna vers les portes-fenêtres du hall, sil­houette sombre dans la lumière du matin, les épaules droites, la tête haute, le pas mesu­ré d’une femme qui avait tra­ver­sé l’Eu­rope avec des dia­mants dans ses dou­blures et un roi dans son sillage et qui tra­ver­sait main­te­nant une ter­rasse d’hô­tel avec rien d’autre que sa digni­té et ses perles et ses sou­ve­nirs et cette phrase — soyez pru­dent avec les femmes qui posent des ques­tions — qui res­tait dans l’air après son départ comme le par­fum d’un fantôme.

*

Fle­ming res­ta seul. Le soleil était haut main­te­nant — presque midi. La ter­rasse s’é­tait vidée des petits-déjeu­neurs et se rem­plis­sait des apé­ri­tifs, ce flux et reflux per­pé­tuel du Palá­cio qui res­sem­blait au mou­ve­ment de la mer, des vagues humaines qui mon­taient et des­cen­daient au rythme des repas et des heures.

Il pen­sa à Mag­da. À ce qu’elle avait dit. Aux dia­mants cou­sus. Au roi qui pleure un péki­nois. Au salon d’à côté. À la fuite. À l’exil. À cette phrase : vivre, c’est le brouillon — racon­ter, c’est le texte.

Et il pen­sa à l’a­ver­tis­se­ment. Soyez pru­dent avec les femmes qui posent des ques­tions. Mag­da savait. Mag­da, du fond de son exil, du fond de sa ter­rasse, avec ses yeux de lionne et ses vingt-cinq ans de salon d’à côté, voyait. Elle voyait Vera. Elle voyait les ques­tions. Elle voyait le jeu.

Ou peut-être ne voyait-elle rien de pré­cis. Peut-être par­lait-elle en géné­ral. Peut-être était-ce un aver­tis­se­ment de vieille femme, un conseil de pru­dence uni­ver­sel, le genre de phrase que les mères disent aux fils et que les fils n’é­coutent jamais.

Mais Fle­ming l’écouta.

Il l’é­cou­ta parce que Mag­da Lupes­cu, qui avait sur­vé­cu à vingt-cinq ans de scan­dales et à une fuite en train blin­dé et à un chien mort et à un exil sans fin dans un hôtel blanc, méri­tait d’être écou­tée. Et il l’é­cou­ta parce que la phrase — les femmes qui posent des ques­tions — avait la den­si­té d’un dia­mant. Petite. Dure. Indes­truc­tible. Et cou­sue, main­te­nant, dans la dou­blure de son esprit.

Il se leva. Tra­ver­sa la ter­rasse. Entra dans le hall. Mon­ta l’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze. Le cou­loir du deuxième étage.

Sa chambre. La porte. La clé.

Il entra et alla direc­te­ment au tiroir. L’ouvrit.

Le crayon était à droite. Perpendiculaire.

Le che­veu était en place.

Per­sonne n’é­tait entré. Pas cette fois.

Fle­ming refer­ma le tiroir. S’as­sit sur le lit. Regar­da le plafond.

Demain, il tes­te­rait la fausse piste de Por­to. Demain, il ver­rait si le men­songe avait cir­cu­lé. Demain, il saurait.

Mais aujourd’­hui — aujourd’­hui avait été le jour de Mag­da. Le jour du chœur. Le jour où les fan­tômes du Palá­cio avaient par­lé, et où Fle­ming, pour une fois, avait écou­té sans prendre de notes, sans clas­ser, sans archi­ver. Il avait juste écou­té. Et ce qu’il avait enten­du — la voix rauque de Mag­da, le tin­te­ment des perles, le mot exil, le mot amour, le mot brouillon — res­te­rait en lui long­temps après que les notes de ren­sei­gne­ment auraient jau­ni et que les rap­ports à l’a­mi­ral God­frey auraient été clas­sés dans des dos­siers que per­sonne ne lirait plus.

Parce que les his­toires, comme les dia­mants, ne s’usent pas. On peut les coudre dans les dou­blures. On peut les trans­por­ter à tra­vers les guerres et les exils. Et quand tout le reste a dis­pa­ru — les trônes, les pays, les amours, les péki­nois — les his­toires res­tent. Intactes. Inal­té­rables. Cou­sues dans la mémoire comme des pierres pré­cieuses dans du satin.

Fle­ming le savait.

Il ne le savait pas encore assez pour écrire. Mais il le savait déjà assez pour ne jamais oublier.

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Cha­pitre 4 — Vera

On lui avait dit dix heures, café A Bra­si­lei­ra, Rua Garrett.

Fle­ming prit un taxi devant le Palá­cio. Le chauf­feur — un homme maigre au visage de saint sculp­té dans du bois d’o­li­vier — condui­sit en silence, ce qui était suf­fi­sam­ment rare chez un chauf­feur de taxi por­tu­gais pour méri­ter d’être noté. La route lon­gea la côte, puis bifur­qua vers l’in­té­rieur, et Lis­bonne appa­rut par frag­ments — d’a­bord les fau­bourgs, puis les pre­mières col­lines bâties, puis les rues qui se res­ser­raient, mon­taient, tour­naient, et sou­dain le centre, le cœur, le Chia­do, avec ses immeubles à façades d’a­zu­le­jos, ses trot­toirs en mosaïque noire et blanche, ses tram­ways jaunes qui grim­paient les pentes avec un grin­ce­ment de fer­raille et une obs­ti­na­tion de mulet mécanique.

Le taxi le dépo­sa devant A Bra­si­lei­ra. Fle­ming connais­sait le nom — tout le monde connais­sait le nom. C’é­tait le café des écri­vains, des poètes, des artistes, des intel­lec­tuels lis­boètes et de tous ceux qui vou­laient pas­ser pour tels. Fer­nan­do Pes­soa y avait eu sa table. Il y avait même, disait-on, un pro­jet de sta­tue de bronze du poète assis à la ter­rasse, un homme mort trans­for­mé en mobi­lier urbain, et cette idée plut obs­cu­ré­ment à Fle­ming — l’i­dée qu’un écri­vain puisse deve­nir un objet, une chose, un meuble auquel les pas­sants ne prêtent plus atten­tion mais qui est tou­jours là, solide, indes­truc­tible, plus réel que les vivants qui passent devant lui.

Il entra.

L’in­té­rieur d’A Bra­si­lei­ra était un conden­sé de Lis­bonne — bruyant, doré, légè­re­ment décré­pit, magni­fique. Des miroirs sur les murs. Des boi­se­ries sombres. Un comp­toir en marbre der­rière lequel une machine à expres­so cra­chait de la vapeur avec des sif­fle­ments d’a­ni­mal bles­sé. Des tables rondes, petites, ser­rées, recou­vertes de des­sus en marbre vei­né sur les­quels des tasses de café lais­saient des anneaux bruns comme des signa­tures. Et du monde — beau­coup de monde, des hommes sur­tout, en cos­tume ou en manches de che­mise, qui par­laient, fumaient, ges­ti­cu­laient, lisaient des jour­naux, se dis­pu­taient, riaient, vivaient avec cette inten­si­té par­ti­cu­lière des peuples méri­dio­naux pour qui le café n’est pas un lieu de consom­ma­tion mais un lieu d’existence.

Fle­ming se sen­tit immé­dia­te­ment étran­ger. Non pas reje­té — accueilli, au contraire, avec cette hos­pi­ta­li­té por­tu­gaise qui est un mélange de cour­toi­sie et d’in­dif­fé­rence — mais étran­ger au sens éty­mo­lo­gique : celui qui vient d’ailleurs, celui dont la langue, les gestes, la façon de s’as­seoir et de com­man­der disent qu’il appar­tient à un autre monde. Son bla­zer bleu marine, sa Mor­land, sa manière de dire obri­ga­do avec un accent qui trans­for­mait le mot en quelque chose d’ap­proxi­ma­tif et de vague­ment comique — tout en lui criait : Anglais. Et à Lis­bonne en 1941, être anglais, c’é­tait être beau­coup de choses à la fois — un allié, un enne­mi poten­tiel, un client, un espion, un tou­riste éga­ré dans le mau­vais siècle.

Il s’as­sit à une table près de la vitrine. Il com­man­da un café — une bica, lui avait dit Bridges, c’est comme ça qu’on dit ici, bica, pas café, pas expres­so, bica — et il attendit.

*

Elle arri­va à dix heures douze.

Douze minutes de retard. Fle­ming nota le chiffre avec la pré­ci­sion maniaque qu’il appli­quait à tout. Douze minutes, c’est trop pour un oubli et pas assez pour une impo­li­tesse. C’est exac­te­ment le retard d’une per­sonne qui veut éta­blir, dès la pre­mière ren­contre, qu’elle n’est pas à votre ser­vice. Un retard de prin­cipe. Un retard intelligent.

Il la vit avant qu’elle ne le voie — ou du moins c’est ce qu’il crut. Elle entrait par la porte prin­ci­pale, et la lumière de la rue, der­rière elle, la décou­pait en sil­houette pen­dant une frac­tion de seconde avant que ses yeux ne s’a­daptent à la pénombre inté­rieure. Une femme de taille moyenne — pas grande, pas petite, cette taille inter­mé­diaire qui n’at­tire pas l’at­ten­tion mais qui, chez cer­taines femmes, devient un avan­tage, parce qu’on les regarde plus long­temps avant de les voir vrai­ment, et quand on les voit enfin, on ne peut plus les quit­ter des yeux.

Elle por­tait une robe bleu marine — pas loin de la cou­leur de son bla­zer à lui, et cette coïn­ci­dence invo­lon­taire l’a­mu­sa — avec un col blanc, des manches trois-quarts, une cein­ture à la taille. Pas de cha­peau. Pas de gants. Des chaus­sures plates, ce qui était suf­fi­sam­ment rare en 1941 pour signi­fier quelque chose — une femme qui ne porte pas de talons est une femme qui s’at­tend à mar­cher, et une femme qui s’at­tend à mar­cher est une femme qui a des choses à faire. Des che­veux châ­tain fon­cé, presque noirs, cou­pés aux épaules, rete­nus d’un côté par une bar­rette en écaille de tor­tue. Et un visage —

Le visage. Fle­ming, qui avait vu beau­coup de visages de femmes et qui les clas­sait avec la même pré­ci­sion impi­toyable qu’il clas­sait tout le reste, fut obli­gé de s’ar­rê­ter. Parce que ce visage ne se clas­sait pas. Il n’é­tait pas beau au sens où les maga­zines fémi­nins de Londres défi­nis­saient la beau­té — pas de pom­mettes saillantes, pas de lèvres char­nues, pas de symé­trie par­faite. Le nez était légè­re­ment trop long. Le men­ton, un peu trop volon­taire. Les yeux — grands, sombres, d’un brun qui tirait vers le vert dans cer­taines lumières et vers le noir dans d’autres — étaient trop écar­tés pour les canons clas­siques, ce qui don­nait au regard une ampli­tude inha­bi­tuelle, une ouver­ture, comme si cette femme voyait plus large que les autres. Et la bouche — la bouche était le pro­blème. Parce que la bouche sou­riait. Pas un sou­rire affi­ché, pas un sou­rire social. Un sou­rire inté­rieur. Un sou­rire qui exis­tait avant qu’elle n’entre dans le café et qui conti­nue­rait d’exis­ter après qu’elle en serait sor­tie. Un sou­rire de quel­qu’un qui sait quelque chose que vous ne savez pas.

Elle le repé­ra. S’ap­pro­cha. Ten­dit la main.

— Com­man­der Fle­ming ? Vera Car­val­ho. On m’a deman­dé de vous assis­ter pen­dant votre séjour.

Sa voix. Grave pour une femme, avec un accent dif­fi­cile à situer — du por­tu­gais, oui, mais pas­sé au filtre d’autre chose, de l’an­glais appris en Angle­terre et non dans les manuels, un anglais vivant, souple, avec des tour­nures qui tra­his­saient une fré­quen­ta­tion longue de la langue. Et quelque chose de plus — une iro­nie, un amu­se­ment per­pé­tuel, comme si chaque phrase qu’elle pro­non­çait conte­nait une deuxième phrase, invi­sible, qui disait le contraire de la première.

Fle­ming ser­ra la main ten­due. Paume sèche. Poigne ferme. Pas de bague.

— Asseyez-vous, je vous en prie. J’ai com­man­dé un café.

— Une bica, j’es­père. Les Anglais qui com­mandent un café se font repé­rer immédiatement.

— On m’a prévenu.

— On vous a mal pré­ve­nu. Il fau­drait aus­si chan­ger de ciga­rettes. Les vôtres sentent le tabac turc à trois mètres. Tout le monde ici fume des SG Gigante ou des Defi­ni­ti­vos. Le tabac turc, c’est un dra­peau bri­tan­nique plan­té dans votre cendrier.

Fle­ming bais­sa les yeux sur sa Mor­land. Elle avait rai­son. Et le fait qu’elle ait rai­son, qu’elle ait iden­ti­fié en trente secondes un détail qu’il n’a­vait pas envi­sa­gé, l’ir­ri­ta et le sédui­sit dans des pro­por­tions exac­te­ment égales.

— Je gar­de­rai mes ciga­rettes, dit-il. Un homme a le droit d’a­voir un vice identifiable.

— Un espion, non.

— Je ne suis pas un espion. Je suis un offi­cier de la Naval Intel­li­gence en mis­sion de liaison.

— Bien sûr.

Elle sou­rit. Le sou­rire inté­rieur, encore. Celui qui disait : je sais ce que vous êtes, et je sais que vous savez que je le sais, et nous allons pas­ser les dix pro­chains jours à jouer à ce jeu-là, et j’ai l’in­ten­tion de gagner.

*

Le café arri­va. Le sien dans une tasse minus­cule, noir, fumant, si épais qu’on aurait pu y plan­ter une cuillère. Le sien à elle dans un verre, ce qui sur­prit Fle­ming — un café dans un verre ? — avec un nuage de lait et un mor­ceau de sucre qu’elle fit tour­ner len­te­ment, métho­di­que­ment, sept fois. Il comp­ta. Sept. Il comp­tait tout. C’é­tait sa maladie.

— Qu’est-ce que l’am­bas­sade vous a dit sur moi ? demanda-t-elle.

— Que vous êtes tra­duc­trice. Anglo-por­tu­gaise. Que vous connais­sez Lisbonne.

— Tout cela est vrai.

— Et c’est tout ?

— Est-ce qu’il devrait y avoir autre chose ?

Elle but une gor­gée de café. Ses yeux, par-des­sus le bord du verre, ne quit­tèrent pas ceux de Fle­ming. C’é­tait un regard de joueuse — le regard de quel­qu’un qui éva­lue non pas ce que vous dites mais ce que vous ne dites pas, qui cherche la faille, l’hé­si­ta­tion, la micro-expres­sion qui tra­hit. Fle­ming connais­sait ce regard. C’é­tait le regard qu’il avait lui-même au casi­no, la veille, en obser­vant Hartmann.

Cela aurait dû l’alerter.

— Par­lez-moi de Lis­bonne, dit-il. Pas la Lis­bonne des guides. L’autre.

— L’autre Lis­bonne. Laquelle ? Il y en a plu­sieurs. Il y a la Lis­bonne des diplo­mates — celle que vous ver­rez à l’am­bas­sade, les cock­tails, les dîners, les conver­sa­tions en anglais avec des gens qui pro­noncent cor­rect­ly et pensent autre­ment. Il y a la Lis­bonne de Sala­zar — grise, sur­veillée, pieuse, une ville qui fait la génu­flexion devant un dic­ta­teur qui res­semble à un pro­fes­seur de comp­ta­bi­li­té. Il y a la Lis­bonne des réfu­giés — la plus triste, celle des files d’at­tente devant les consu­lats, des gens qui dorment dans les gares, des valises qui ne s’ouvrent plus parce qu’il n’y a nulle part où s’ins­tal­ler. Et il y a la Lis­bonne des Lis­boètes — celle que per­sonne ne voit, les gens qui vivent ici, qui tra­vaillent, qui mangent, qui chantent, qui meurent, et qui se demandent pour­quoi le monde entier a déci­dé de venir dans leur ville pour y jouer ses guerres et ses exils.

Elle avait dit tout cela d’une traite, sans reprendre son souffle, avec une flui­di­té qui don­nait à ses mots la cadence d’un texte appris par cœur — sauf que ce n’é­tait pas appris par cœur. C’é­tait vécu. Et la dif­fé­rence entre un texte réci­té et un texte vécu est la même qu’entre un corps embau­mé et un corps vivant : la chaleur.

— Vous êtes née ici ? deman­da Fleming.

— Oui et non. Ma mère est por­tu­gaise. De Sin­tra. Mon père était anglais — un ingé­nieur qui tra­vaillait dans les mines d’é­tain au nord, près de Viseu. Il est mort quand j’a­vais qua­torze ans. Ma mère m’a éle­vée entre deux langues, deux mondes. Je suis la fis­sure entre les deux.

— La fissure ?

— L’en­droit où les choses ne tiennent pas tout à fait ensemble. L’en­droit par où on voit ce qu’il y a derrière.

Fle­ming la regar­da. Cette femme par­lait comme cer­taines per­sonnes jouent aux échecs — chaque phrase était un coup, et chaque coup ouvrait trois pos­si­bi­li­tés pour le coup sui­vant. Il ne savait pas si elle était sin­cère ou si elle construi­sait un per­son­nage — et cette incer­ti­tude, au lieu de le repous­ser, l’at­ti­rait avec une force qu’il jugea dis­pro­por­tion­née pour une pre­mière ren­contre dans un café bruyant du Chiado.

— Mon­trez-moi, dit-il. L’autre Lis­bonne. Celle que per­sonne ne voit.

*

Ils sor­tirent du café et Lis­bonne les prit.

C’est le verbe exact — prit. La ville ne se laisse pas visi­ter. Elle vous sai­sit, vous entraîne, vous mal­mène dans ses mon­tées et ses des­centes, ses ruelles en esca­lier, ses impasses qui débouchent sur des pano­ra­mas ver­ti­gi­neux, ses places où la lumière tombe d’en haut comme dans une cathé­drale à ciel ouvert. Vera mar­chait devant, d’un pas rapide, et Fle­ming sui­vait, et ce suivre lui-même était une expé­rience nou­velle — lui qui était habi­tué à mener, à déci­der, à être celui qui sait où il va. Ici, il ne savait pas. Il la sui­vait dans les rues de Lis­bonne comme on suit un guide dans une forêt incon­nue, en fai­sant confiance et en se méfiant, les deux à la fois, parce que la confiance sans méfiance est de la naï­ve­té et que la méfiance sans confiance est de la paralysie.

Ils des­cen­dirent vers la Baixa par la Rua do Car­mo. Fle­ming vit le Ros­sio d’en haut — la grande place, la gare néo-manué­line qui res­sem­blait à un gâteau de mariage, les deux fon­taines, les mar­chands de jour­naux, les cireurs de chaus­sures assis sur de petits tabou­rets en bois qui frot­taient le cuir avec une appli­ca­tion de chi­rur­gien. La place grouillait. Des hommes en cos­tume, des femmes en noir, des sol­dats por­tu­gais en uni­forme kaki, des gamins qui ven­daient des billets de lote­rie en criant des numé­ros comme des enchères, et au milieu de tout cela — Fle­ming les vit immé­dia­te­ment, parce qu’il savait les voir — des étran­gers. Des réfu­giés. Recon­nais­sables non pas à leurs vête­ments, qui étaient sou­vent cor­rects, ni à leur langue, qu’ils avaient la pru­dence de ne pas par­ler trop fort, mais à leur manière de mar­cher. Les réfu­giés marchent dif­fé­rem­ment. Ils marchent comme des gens qui ne savent pas où ils vont et qui font sem­blant de le savoir. Ils marchent avec une éner­gie qui ne sert à rien, une éner­gie de ham­ster dans sa roue, parce que mar­cher est la seule chose qu’ils puissent encore faire sans visa, sans argent, sans avenir.

— Vous les voyez ? dit Vera.

— Oui.

— La plu­part sont juifs. Ils viennent d’Au­triche, d’Al­le­magne, de Pologne, de France. Ils ont tra­ver­sé l’Es­pagne à pied ou en train, et ils arrivent ici. Lis­bonne est le der­nier port. Le der­nier quai. De là, on peut encore par­tir — vers l’A­mé­rique, vers le Bré­sil, vers l’A­frique du Sud. Si on a un visa. Si on a de l’argent. Si on a de la chance. Les trois ensemble, c’est rare. Alors ils attendent. Ils mangent dans les pen­sions bon mar­ché de la Mou­ra­ria. Ils dorment dans les cou­loirs de la gare. Ils font la queue devant les consu­lats. Et pen­dant ce temps, à Esto­ril, les rois en exil jouent au casi­no et les espions boivent du por­to en se regar­dant dans le blanc des yeux.

Il y avait de la colère dans sa voix. Pas une colère démons­tra­tive — une colère com­pri­mée, ancienne, dur­cie par le temps, qui ne s’ex­pri­mait pas en éclats mais en phrases nettes, tran­chantes, comme des coups de scal­pel. Fle­ming nota cette colère. Elle était soit authen­tique, soit magis­tra­le­ment jouée. Il ne savait pas laquelle des deux hypo­thèses l’in­quié­tait davantage.

*

Ils mon­tèrent vers l’Al­fa­ma. Le quar­tier chan­geait — les rues deve­naient plus étroites, plus sombres, les immeubles plus vieux, les façades plus usées. Les azu­le­jos, ici, n’é­taient pas les azu­le­jos propres et res­tau­rés des quar­tiers bour­geois — ils étaient fis­su­rés, écaillés, cer­tains man­quaient comme des dents dans une mâchoire, et ceux qui res­taient mon­traient des motifs d’un bleu déla­vé par des siècles de pluie et de soleil, des motifs qui racon­taient des his­toires — des saints, des bateaux, des batailles, des fleurs, tout l’i­ma­gi­naire d’un peuple ins­crit sur les murs de ses mai­sons comme un livre ouvert que per­sonne ne lisait plus.

Du linge séchait entre les fenêtres, d’un côté à l’autre de la rue, et les draps blancs for­maient des voûtes au-des­sus de leurs têtes, trans­for­mant la ruelle en une nef de cathé­drale domes­tique. Des chats — par­tout, des chats, comme si le quar­tier entier était gou­ver­né par une civi­li­sa­tion féline — dor­maient sur des appuis de fenêtre, dans des pots de fleurs, sur les marches des esca­liers, avec cette inso­lence tran­quille des créa­tures qui savent qu’elles étaient là avant les humains et qu’elles seront là après.

Vera s’ar­rê­ta devant une porte basse peinte en vert.

— Ici, dit-elle. Écoutez.

Fle­ming écou­ta. D’a­bord, il n’en­ten­dit rien. Puis — c’é­tait comme si le son venait du mur lui-même, des pierres, du sol — une voix. Une voix de femme. Pas un chant, pas encore. Un son. Un son qui mon­tait len­te­ment, comme l’eau monte dans un puits, un son qui par­tait de très bas — du ventre, du sol, du centre de la terre — et qui mon­tait, mon­tait, s’é­ti­rait, vibrait, et deve­nait quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans la langue anglaise mais qui en por­tu­gais en avait un : fado.

— C’est une répé­ti­tion, dit Vera à voix basse. Il y a un concert ce soir dans cette casa. Une fadis­ta. Amá­lia. Elle n’est pas encore connue en dehors de Lis­bonne, mais ici, tout le monde sait qui elle est.

La voix tra­ver­sait la porte verte comme si la porte n’exis­tait pas. Elle tra­ver­sait les murs, les pierres, l’air, le temps. Fle­ming res­ta immo­bile. Il avait enten­du du fado avant — sur un disque, à Londres, chez un ami du Forei­gn Office qui col­lec­tion­nait les curio­si­tés musi­cales. C’é­tait joli. Exo­tique. Rien de plus. Mais ce qu’il enten­dait main­te­nant, à tra­vers cette porte verte, dans cette ruelle de l’Al­fa­ma avec le linge au-des­sus de sa tête et les chats à ses pieds, n’a­vait rien à voir avec le joli ni avec l’exo­tique. C’é­tait quelque chose de brut, de violent, de nu — un cri habillé en chan­son, une bles­sure habillée en mélo­die, et la beau­té du fado était exac­te­ment là : dans cette capa­ci­té à trans­for­mer la dou­leur en art sans que la dou­leur perde rien de sa force et sans que l’art perde rien de sa beauté.

— Sau­dade, dit Vera. C’est le mot. Intra­dui­sible. Pas la nos­tal­gie — la nos­tal­gie est trop douce. Pas la mélan­co­lie — la mélan­co­lie est trop pas­sive. La sau­dade, c’est… le manque actif. Le manque qui fait quelque chose. Qui crée. Qui chante.

Fle­ming la regar­da. Elle écou­tait, les yeux mi-clos, le visage légè­re­ment levé vers la porte verte, et dans cette pos­ture d’é­coute, il vit quelque chose qu’il n’a­vait pas vu avant — une vul­né­ra­bi­li­té. Minus­cule. Un trem­ble­ment infime de la lèvre infé­rieure. Une ombre dans les yeux. Quelque chose qui disait que cette femme, sous l’i­ro­nie et l’as­su­rance et le sou­rire inté­rieur, connais­sait la sau­dade. La por­tait en elle. Vivait avec.

Ce trem­ble­ment dura une seconde. Puis il dis­pa­rut, absor­bé par le masque, et Vera rede­vint Vera — pré­cise, iro­nique, en contrôle.

— On conti­nue ? dit-elle.

*

Ils mon­tèrent encore. L’Al­fa­ma s’é­le­vait en ter­rasses irré­gu­lières, chaque palier offrant une vue plus large sur la ville et le fleuve, comme si Lis­bonne se désha­billait à mesure qu’on mon­tait — d’a­bord les toits, puis les places, puis les clo­chers, puis le Tage, immense, lumi­neux, cette plaine d’eau qui cou­pait le monde en deux et dont la rive sud, brouillée par la brume, res­sem­blait à un rêve de terre, à un conti­nent imaginaire.

Ils arri­vèrent au Cas­te­lo São Jorge. Les murailles médié­vales, ron­gées par les siècles, dres­saient leurs cré­neaux contre le ciel bleu avec une digni­té de vieillards qui refusent de mou­rir. Des paons se pro­me­naient sur les pelouses inté­rieures — des paons, vivants, réels, absurdes — traî­nant leurs queues iri­sées dans l’herbe comme des man­teaux de cour aban­don­nés. Un gar­dien en cas­quette fumait assis sur un canon.

Fle­ming s’ac­cou­da aux rem­parts. La vue — il n’y avait pas de mot. Ou plu­tôt il y en avait trop, et aucun n’é­tait suf­fi­sant. Lis­bonne s’é­ta­lait en bas, de col­line en col­line, un chaos ordon­né de toits rouges, de cou­poles blanches, de clo­chers, de ruelles, de places, de jar­dins, avec le Tage au milieu comme une artère d’argent et, au loin, l’At­lan­tique, l’ho­ri­zon, le bout du monde connu. C’é­tait la vue qu’a­vaient eue les navi­ga­teurs por­tu­gais avant de par­tir vers les Indes, vers le Bré­sil, vers l’in­con­nu. C’é­tait la der­nière chose qu’ils avaient vue de chez eux. Et Fle­ming com­prit sou­dain — phy­si­que­ment, vis­cé­ra­le­ment, pas intel­lec­tuel­le­ment — ce que Vera avait appe­lé la sau­dade. Ce manque actif. Ce manque qui crée. Parce que devant cette vue, on ne pou­vait qu’a­voir envie de par­tir et en même temps avoir envie de res­ter, et cette contra­dic­tion — cette impos­si­bi­li­té — était le moteur de tout. De la musique. De la poé­sie. De l’ex­plo­ra­tion. De la guerre, peut-être.

— Mon père m’emmenait ici le dimanche, dit Vera. Elle s’é­tait accou­dée à côté de lui, pas trop près, pas trop loin, à cette dis­tance pré­cise que les gens intel­li­gents main­tiennent entre eux quand ils ne veulent pas encore être intimes mais ne veulent plus être étran­gers. Il disait que c’é­tait le seul endroit au monde où l’on pou­vait voir à la fois le pas­sé et l’a­ve­nir. Le pas­sé, c’est la ville. L’a­ve­nir, c’est la mer.

— Et le présent ?

— Le pré­sent, c’est nous. Debout sur un mur. C’est tou­jours comme ça, le pré­sent. On est tou­jours debout sur un mur, entre ce qu’on quitte et ce vers quoi on va.

Fle­ming ne répon­dit pas. Il fumait. La brise venait du Tage et por­tait cette odeur de vase, de sel et de pois­son qui est l’o­deur de tous les grands fleuves du monde au point où ils ren­contrent la mer — cette odeur de fin et de com­men­ce­ment, de mort et de nais­sance, d’eau douce qui se mêle à l’eau salée et qui ne rede­vien­dra jamais ce qu’elle était.

Il pen­sa : cette femme est dangereuse.

Pas dan­ge­reuse au sens phy­sique. Dan­ge­reuse au sens où cer­taines conver­sa­tions sont dan­ge­reuses — parce qu’elles vous emmènent dans des endroits de vous-même que vous aviez fer­més à clé, et que cette femme, avec ses phrases nettes et ses silences cal­cu­lés et sa bar­rette en écaille de tor­tue, avait une façon de tour­ner la clé sans même avoir l’air de tou­cher la serrure.

Il nota men­ta­le­ment — le pre­mier des deux détails qui ne col­laient pas. Son anglais. Trop bon. Pas trop bon au sens gram­ma­ti­cal — trop bon au sens cultu­rel. Les réfé­rences. Les tour­nures. La façon dont elle disait cer­taines choses qui impli­quait non pas une connais­sance de l’An­gle­terre mais une fré­quen­ta­tion de l’An­gle­terre, une immer­sion, quelque chose de plus pro­fond qu’un père anglais et quelques années d’é­cole. On n’ap­pre­nait pas à par­ler comme ça dans une mine d’é­tain du nord du Portugal.

Le deuxième détail : ses chaus­sures. Des chaus­sures anglaises. Pas des chaus­sures por­tu­gaises qui res­semblent à des chaus­sures anglaises — des chaus­sures anglaises. Des Chur­ch’s, si son œil ne le trom­pait pas. Et ses Chur­ch’s étaient neuves, ou presque neuves, ce qui signi­fiait qu’elles avaient été ache­tées récem­ment — en Angle­terre, puis­qu’on ne trou­vait pas de Chur­ch’s au Por­tu­gal. Et si Vera Car­val­ho avait été en Angle­terre récem­ment, pour­quoi ne l’a­vait-elle pas mentionné ?

Des détails. Deux détails. Peut-être rien. Peut-être tout. Fle­ming les ran­gea dans un tiroir men­tal et fer­ma le tiroir.

Pour l’ins­tant.

*

Ils redes­cen­dirent par un autre che­min — des esca­liers, des ruelles, des pas­sages cou­verts qui sen­taient le moi­si et le jas­min, un mélange qui n’au­rait pas dû fonc­tion­ner mais qui fonc­tion­nait, comme Lis­bonne elle-même, comme tout ce qui est beau et contra­dic­toire et impar­fait. Vera mar­chait devant. Fle­ming la sui­vait. Et il se ren­dit compte qu’il regar­dait sa nuque — cette zone de peau entre les che­veux et le col de la robe, cette zone que les Japo­nais consi­dèrent comme la plus éro­tique du corps humain et qui, chez Vera, avait effec­ti­ve­ment quelque chose de — non. Il détour­na le regard. Il regar­da les azu­le­jos. Il regar­da les chats. Il regar­da n’im­porte quoi d’autre que cette nuque.

Ils débou­chèrent sur une petite place — un lar­go, en por­tu­gais, un mot qui signi­fie large et qui est le contraire de ce qu’il désigne, parce que les lar­gos de Lis­bonne sont des espaces minus­cules, des mou­choirs de poche, des res­pi­ra­tions entre les murs. Un arbre — un oran­ger, char­gé de fruits — pous­sait au centre. Deux vieilles femmes en noir étaient assises sur un banc, immo­biles comme des sta­tues, leurs mains croi­sées sur les genoux, leurs visages plis­sés par des années de soleil et de cha­grin. Elles ne par­laient pas. Elles étaient là. Comme l’arbre. Comme le banc. Comme les pierres.

— On déjeune ? dit Vera.

Elle dési­gnait une porte ouverte dans un mur — pas d’en­seigne, pas de menu affi­ché, rien. Juste une porte et, der­rière la porte, un esca­lier qui des­cen­dait vers quelque chose d’invisible.

— C’est un restaurant ?

— C’est une tas­ca. Une taverne. La meilleure sar­dine grillée de l’Al­fa­ma. Mais si vous pré­fé­rez le res­tau­rant du Palá­cio, avec ses nappes blanches et sa sole meunière…

Il y avait un défi dans sa voix. Un défi minus­cule, presque tendre, qui disait : mon­trez-moi que vous n’êtes pas seule­ment un Anglais en blazer.

Fle­ming des­cen­dit l’escalier.

*

La tas­ca était une cave — basse de pla­fond, sombre, avec des murs en pierre brute noir­cie par des décen­nies de fumée et de graisse. Des tables en bois — pas du bois ciré, pas du bois noble, du bois de tra­vail, strié, mar­qué, taillé à la hache. Des bancs. Des bou­teilles de vin sans éti­quette. Et une odeur — une odeur monu­men­tale, une odeur qui vous sai­sis­sait à la gorge et ne vous lâchait plus, l’o­deur des sar­dines grillant sur le char­bon de bois, cette odeur de mer et de feu et de sel et de chair qui est peut-être l’o­deur la plus ancienne de la civi­li­sa­tion médi­ter­ra­néenne, l’o­deur qui dit : ici, on mange. Ici, on vit. Le reste est littérature.

Ils s’as­sirent. Il n’y avait pas de carte. Une femme — mas­sive, les bras nus, un tablier taché, un visage de madone buri­née — appor­ta sans qu’on lui demande : du pain, des olives, du fro­mage, une carafe de vin vert, et deux assiettes de sar­dines grillées posées sur des feuilles de papier jour­nal. C’é­tait tout. C’é­tait tout ce qu’il fallait.

Fle­ming regar­da les sar­dines. Elles étaient petites, argen­tées, noir­cies par la flamme, avec leurs yeux encore ouverts qui le fixaient avec cette expres­sion vague­ment offen­sée des pois­sons morts. Il pen­sa au res­tau­rant du Palá­cio — la sole, la por­ce­laine, le maître d’hô­tel spec­tral. Et il pen­sa à cette cave, ce pain, ces olives, ce vin qui n’a­vait pas de nom. Et il sut, avec cette cer­ti­tude immé­diate que donnent les expé­riences vraies, que la cave était plus réelle que le res­tau­rant. Que ces sar­dines étaient plus réelles que la sole. Que cette femme aux bras nus était plus réelle que le maître d’hôtel.

Le vin vert — vin­ho verde — était frais, léger, avec une effer­ves­cence presque imper­cep­tible qui piquait la langue et un goût de rai­sin et de pierre. Fle­ming but. Les sar­dines étaient brû­lantes, salées, par­faites. Il les man­gea avec les doigts, parce que Vera les man­geait avec les doigts, et parce qu’il com­prit que c’é­tait la seule façon — que les sar­dines grillées, comme cer­taines véri­tés, ne sup­portent pas la dis­tance d’un couvert.

— Par­lez-moi de votre mis­sion, dit Vera.

Elle dit cela avec la même désin­vol­ture qu’elle aurait dit par­lez-moi du temps ou par­lez-moi de votre famille. C’é­tait une ques­tion noyée dans le vin et les sar­dines, une ques­tion qui avait l’air de rien et qui était tout. Fle­ming sourit.

— Je suis ici pour éva­luer les réseaux d’in­for­ma­tion. Ren­con­trer des contacts. Rédi­ger un rap­port. Rien de passionnant.

— Vous l’a­vez déjà dit hier.

— Je ne vous ai pas vue hier.

— Je veux dire : c’est ce que disent tous les gens qui font quelque chose de pas­sion­nant. Rien de pas­sion­nant. C’est le mot de passe. Le signe de recon­nais­sance. L’homme qui dit rien de pas­sion­nant est tou­jours l’homme le plus inté­res­sant de la pièce.

Fle­ming rit. Ce rire — le deuxième vrai rire depuis son arri­vée au Por­tu­gal, après celui que Mag­da Lupes­cu lui avait arra­ché dans le kiosque. Il n’a­vait pas l’ha­bi­tude de rire. Le rire sup­pose un aban­don, une perte de contrôle momen­ta­née, et Fle­ming ne per­dait jamais le contrôle — sauf, appa­rem­ment, en pré­sence de femmes qui disaient des choses vraies avec le sourire.

— Et vous ? deman­da-t-il. Votre mis­sion à vous ? Qu’est-ce qu’une tra­duc­trice de l’am­bas­sade fait dans une tas­ca de l’Al­fa­ma avec un offi­cier de la Naval Intelligence ?

— Elle mange des sardines.

— C’est tout ?

— C’est déjà beau­coup. Les sar­dines grillées sont une forme de véri­té. Quand deux per­sonnes mangent des sar­dines avec les doigts dans une cave de l’Al­fa­ma, elles ne peuvent plus men­tir. Le gras sur les doigts, l’o­deur dans les vête­ments, le vin qui fait tour­ner la tête — tout cela détruit les masques. C’est pour ça que je vous ai emme­né ici. Pour voir votre visage sans masque.

— Et qu’est-ce que vous voyez ?

Elle le regar­da. Long­temps. Avec cette fran­chise des yeux qui n’est pos­sible qu’entre des gens qui se connaissent depuis trois heures ou depuis trente ans, et qui est impos­sible entre les deux.

— Je vois un homme qui regarde tout et ne touche rien. Un homme qui observe la vie comme un spec­tacle. Qui prend des notes men­tales. Qui classe. Qui archive. Un homme très intel­li­gent et très seul, et qui ne sait pas lequel des deux est la cause de l’autre.

Le silence tom­ba. Pas un silence de gêne — un silence de pré­ci­sion. Elle avait visé juste. Si juste que la bles­sure ne sai­gnait pas encore. Elle sai­gne­rait plus tard, la nuit, dans la chambre 214, quand il serait seul et que les mots de cette femme revien­draient comme des échardes.

— Vous êtes franche, dit-il.

— Je suis por­tu­gaise. Nous sommes un peuple de navi­ga­teurs. Nous allons droit.

— Vous allez aus­si au naufrage.

— Aus­si. Oui.

Ils se regar­dèrent. Le vin vert. Les sar­dines. L’o­deur de char­bon. La lumière de cave. Les vieilles de l’Al­fa­ma. Le fado der­rière la porte verte. Et cette femme, cette Vera Car­val­ho, tra­duc­trice de l’am­bas­sade, avec ses Chur­ch’s anglaises et son anglais trop par­fait et son sou­rire qui en savait plus qu’il ne disait — cette femme qui venait de lire en lui comme dans un livre ouvert et qui ne sem­blait pas effrayée par ce qu’elle y avait trouvé.

Fle­ming pen­sa : oui. Dan­ge­reuse. Très dangereuse.

Et il pen­sa aus­si, mal­gré lui, contre lui, avec cette par­tie de son cer­veau qui ne répon­dait pas aux ordres de la rai­son : magnifique.

Il rem­plit son verre. Il rem­plit le sien. Ils burent. Dehors, Lis­bonne conti­nuait sa jour­née — les tram­ways, les cris, la lumière — et en des­sous, dans cette cave qui sen­tait le feu et la mer, deux per­sonnes qui ne se connais­saient pas et qui ne se connaî­traient peut-être jamais com­men­çaient à jouer un jeu dont aucune des deux ne connais­sait les règles.

Mais ça, c’é­tait demain.

Pour l’ins­tant, il y avait les sar­dines, et le vin, et le silence, et les yeux de Vera dans la pénombre qui brillaient d’un éclat qui n’é­tait ni le reflet de la bou­gie ni le reflet du vin — quelque chose de plus ancien, de plus trouble, de plus beau.

Pour l’ins­tant, ça suffisait.

Cha­pitre 5 — Les ombres du Palácio

Il l’en­ten­dit avant de le voir.

Un rire. Pas un rire ordi­naire — un rire qui avait une tex­ture, une épais­seur, un volume phy­sique. Un rire qui occu­pait l’es­pace comme un meuble, qui dépla­çait l’air, qui obli­geait les gens à se retour­ner non pas par curio­si­té mais par néces­si­té, comme on se retourne quand quel­qu’un entre dans une pièce en cla­quant la porte. Sauf que ce n’é­tait pas une porte. C’é­tait une voix. Et la voix riait.

Fle­ming était au bar du Palá­cio. Il était dix-neuf heures, le cré­pus­cule tom­bait sur Esto­ril avec cette len­teur théâ­trale des soirs atlan­tiques — le ciel pas­sait du bleu au rose par des dégra­dés si sub­tils qu’on ne voyait pas la tran­si­tion, on consta­tait seule­ment le résul­tat, comme si quel­qu’un avait chan­gé le décor pen­dant qu’on regar­dait ailleurs. Fle­ming buvait un whis­ky. Son troi­sième jour au Por­tu­gal. Il reve­nait d’une jour­née pas­sée entre l’am­bas­sade — réunions, contacts, la prose consti­pée du ren­sei­gne­ment — et la chambre 214, où il avait rédi­gé des notes pour l’a­mi­ral God­frey en essayant de ne pas pen­ser à Vera Car­val­ho, à ses sar­dines, à ses Chur­ch’s neuves, à ce qu’elle avait dit sur les hommes qui regardent tout et ne touchent rien. Il avait échoué sur tous les fronts — les notes étaient mau­vaises et il n’a­vait pas ces­sé de pen­ser à Vera.

Le rire, donc.

Il venait du fond du bar, de ce coin où les fau­teuils étaient les plus pro­fonds et l’é­clai­rage le plus bas — le coin des habi­tués, des conspi­ra­teurs, des hommes qui avaient besoin d’ombre pour exis­ter plei­ne­ment. Fle­ming tour­na la tête et vit.

Un homme. Assis — non, pas assis. Ins­tal­lé. Déployé. Éta­lé dans un fau­teuil club en cuir fauve avec l’ai­sance sou­ve­raine d’un félin sur une branche. Grand — très grand, plus grand que Fle­ming, qui mesu­rait déjà six pieds, et plus large, avec des épaules qui sem­blaient avoir été conçues pour por­ter des charges ou enfon­cer des portes ou les deux. Un visage — un visage impos­sible. Des traits slaves, angu­leux, avec des pom­mettes hautes qui don­naient aux yeux un angle légè­re­ment mon­gol, un nez droit, une mâchoire mas­sive, et une bouche — cette bouche d’où sor­tait le rire — une bouche grande, mobile, expres­sive, qui chan­geait de forme avec chaque mot, chaque expres­sion, comme si elle était faite non pas d’os et de chair mais d’une matière plus souple, plus vivante, quelque chose qui tenait du caou­tchouc et de la soie.

Les yeux étaient noirs. D’un noir sans fond, sans lumière au fond, un noir de puits. Mais ce n’é­tait pas un noir triste ni un noir mena­çant — c’é­tait un noir joyeux, si une telle chose existe, un noir qui brillait de l’in­té­rieur comme un char­bon ardent sous la cendre, et quand l’homme riait — ce qu’il fai­sait sou­vent, avec une géné­ro­si­té qui sem­blait inépui­sable — les yeux noirs se plis­saient et deve­naient deux fentes lumi­neuses, deux crois­sants de lune inver­sés, et toute la salle du bar s’é­clai­rait un peu, comme si quel­qu’un avait ouvert un volet.

Il était entou­ré. Deux femmes — l’une blonde, l’autre brune, toutes deux belles de cette beau­té inter­na­tio­nale des femmes de palace qui res­semblent à des illus­tra­tions de maga­zines et qui sont peut-être des illus­tra­tions de maga­zines — étaient assises de chaque côté de lui, pen­chées vers lui avec cet angle d’in­cli­nai­son qui en disait plus long que n’im­porte quelle décla­ra­tion. Un homme plus âgé, en smo­king, écou­tait avec un sou­rire figé — le sou­rire de celui qui ne com­prend pas la moi­tié de ce qui se dit mais qui veut avoir l’air d’être dans la confi­dence. Et un ser­veur — le même ser­veur aux mains de pia­niste que Fle­ming avait vu la veille — appor­tait une bou­teille de cham­pagne dans un seau à glace avec la révé­rence d’un aco­lyte por­tant le calice.

L’homme racon­tait une his­toire. Fle­ming n’en­ten­dait pas les mots — trop loin, trop de bruit ambiant — mais il voyait la per­for­mance. Parce que c’é­tait une per­for­mance. Les mains bou­geaient, sculp­taient l’air, des­si­naient des per­son­nages invi­sibles, des pay­sages, des évé­ne­ments. Le corps entier par­ti­ci­pait — les épaules, le torse, la tête qui s’in­cli­nait, se redres­sait, pivo­tait. L’homme ne racon­tait pas une his­toire. Il la jouait. Il la vivait. Il la créait en temps réel, comme un musi­cien de jazz qui impro­vise sur un thème et qui ne sait pas lui-même où la mélo­die va l’emmener.

Fle­ming l’ob­ser­va pen­dant cinq minutes. Puis dix. Puis il ces­sa de comp­ter, parce que l’homme était fas­ci­nant de la même façon que cer­tains incen­dies sont fas­ci­nants — impos­sible de détour­ner le regard, même quand on sait que le feu détruit.

*

Ce fut l’homme qui vint à lui.

La bou­teille de cham­pagne était vide. Les deux femmes avaient été congé­diées — non, pas congé­diées, libé­rées, avec un bai­ser sur chaque main et un mur­mure qui les fit rou­gir toutes les deux, un exploit sta­tis­ti­que­ment impro­bable — et l’homme en smo­king avait dis­pa­ru dans les pro­fon­deurs de l’hô­tel. L’homme au rire se leva, tra­ver­sa le bar avec une démarche qui était à elle seule un évé­ne­ment — pas une marche, un mou­ve­ment, une ondu­la­tion de tout le corps qui fai­sait pen­ser à un dan­seur ou à un boxeur ou à un ani­mal de grande taille qui sait exac­te­ment où se trouve cha­cun de ses muscles — et vint s’as­seoir sur le tabou­ret voi­sin de celui de Fleming.

Comme ça. Sans invi­ta­tion. Sans pré­am­bule. Avec la désin­vol­ture abso­lue de l’homme pour qui le monde entier est un salon et tous ses habi­tants des convives potentiels.

— Vous êtes Fle­ming, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat. Il par­lait anglais avec un accent qui n’é­tait ni bri­tan­nique ni amé­ri­cain mais quelque chose d’autre — un accent d’Eu­rope cen­trale, slave, avec des voyelles ouvertes et des consonnes rou­lées, un accent qui trans­for­mait chaque phrase en quelque chose de musi­cal et de vague­ment dangereux.

— Et vous êtes ? dit Fleming.

— Duš­ko Popov. Mais tout le monde m’ap­pelle Duš­ko. Ou des noms moins flat­teurs, selon le pays et les circonstances.

Il ten­dit la main. La poi­gnée de main fut ce que Fle­ming atten­dait — ferme, sèche, un quart de seconde trop longue, juste assez pour éta­blir une domi­nance phy­sique sans tom­ber dans l’in­ti­mi­da­tion. C’é­tait une poi­gnée de main d’homme qui a ser­ré beau­coup de mains — des mains d’a­mis, des mains d’en­ne­mis, des mains de femmes, des mains d’hommes qui allaient mou­rir — et qui a appris à cali­brer la pres­sion au millimètre.

— Com­ment savez-vous mon nom ? deman­da Fleming.

— Mon cher Fle­ming. Vous êtes arri­vé il y a trois jours au Palá­cio Esto­ril. Vous êtes offi­cier de la Royal Navy, atta­ché au ren­sei­gne­ment naval. Vous por­tez des cos­tumes de Ben­son & Clegg, vous fumez des ciga­rettes turques faites sur mesure, vous buvez du whis­ky écos­sais, et hier soir vous avez pas­sé deux heures debout au casi­no à regar­der un Alle­mand jouer au bac­ca­ra sans jamais poser un jeton sur la table. Tout le monde sait qui vous êtes. La ques­tion n’est pas com­ment je sais votre nom. La ques­tion est pour­quoi vous ne savez pas encore le mien.

Fle­ming accu­sa le coup. L’homme avait rai­son — il aurait dû savoir. Le nom de Popov figu­rait dans les dos­siers du MI6, il l’a­vait lu quelque part, dans un mémo, dans un rap­port, un nom serbe asso­cié à des opé­ra­tions de double jeu, mais il ne l’a­vait pas relié au visage, parce que les noms dans les dos­siers n’ont pas de visage, pas de rire, pas de poi­gnée de main, pas d’é­paules qui occupent un fau­teuil comme un ter­ri­toire conquis.

— Popov, dit Fle­ming. L’agent double.

— Chut. Pas si fort. Agent double est un titre hono­ri­fique dans cer­tains milieux, mais au bar d’un hôtel plein d’es­pions, c’est un arrêt de mort. Disons sim­ple­ment que je suis un homme d’af­faires you­go­slave qui a des rela­tions dans dif­fé­rents pays et qui aime le cham­pagne. C’est plus sûr et c’est aus­si vrai.

— Les Alle­mands savent que vous tra­vaillez pour nous ?

— Les Alle­mands croient que je tra­vaille pour eux. Les Bri­tan­niques croient que je tra­vaille pour eux. La véri­té, c’est que je tra­vaille pour moi. C’est la seule posi­tion tenable quand tout le monde ment à tout le monde. L’é­goïsme est la der­nière forme d’honnêteté.

Il fit signe au bar­man. Deux whis­kies appa­rurent. Popov en pous­sa un vers Fle­ming avec un geste qui n’ad­met­tait pas le refus — le geste de l’homme qui offre un verre comme il offri­rait une alliance : c’est un pacte, pas une politesse.

— Par­lez-moi de l’Al­le­mand au casi­no, dit Fleming.

— Hart­mann. Wer­ner Hart­mann. Atta­ché finan­cier à la léga­tion alle­mande. Offi­ciel­le­ment, il super­vise les tran­sac­tions com­mer­ciales entre le Reich et le Por­tu­gal — le tungs­tène, la sar­dine en conserve, les tex­tiles. Offi­cieu­se­ment, il gère un réseau de finan­ce­ment occulte. L’argent du par­ti nazi qui cir­cule à tra­vers les banques por­tu­gaises, les comptes numé­ro­tés, les socié­tés-écrans. C’est un ban­quier. Le mot le plus dan­ge­reux qui existe.

— Plus dan­ge­reux que soldat ?

— Infi­ni­ment. Un sol­dat vous tue et c’est fini. Un ban­quier vous ruine et vous res­tez vivant. C’est bien pire. Hart­mann est l’homme par qui l’argent passe — l’argent qui paie les agents, qui achète les infor­ma­tions, qui cor­rompt les fonc­tion­naires, qui huile la machine. Sans Hart­mann, la moi­tié du réseau d’es­pion­nage alle­mand au Por­tu­gal s’ef­fondre. Mais per­sonne ne le touche. Vous savez pourquoi ?

— Parce qu’il est utile aux deux camps.

Popov le regar­da avec un inté­rêt nou­veau — un éclat dans les yeux noirs, une rééva­lua­tion silencieuse.

— Vous êtes moins naïf que vous n’en avez l’air, Fleming.

— Mer­ci.

— Ce n’est pas un com­pli­ment. La naï­ve­té pro­tège. L’in­tel­li­gence expose. Hart­mann le sait. C’est pour ça qu’il joue au casi­no. Le bac­ca­ra n’est pas un jeu pour lui. C’est un lan­gage. Chaque mise est un mes­sage. Chaque gain est une démons­tra­tion de puis­sance. Il ne joue pas pour gagner de l’argent — il a tout l’argent du Reich der­rière lui. Il joue pour mon­trer qu’il peut gagner. Pour mon­trer qu’il contrôle. Le casi­no est sa vitrine. Sa table de bac­ca­ra est son bureau.

Fle­ming but une gor­gée de whis­ky. Les infor­ma­tions de Popov confir­maient ce qu’il avait sen­ti ins­tinc­ti­ve­ment la veille — que le jeu de Hart­mann n’é­tait pas du jeu mais autre chose, quelque chose de plus froid, de plus cal­cu­lé, quelque chose qui avait la forme du jeu mais la sub­stance du pouvoir.

— Et vous ? deman­da Fle­ming. Quel est votre rôle dans tout ça ?

Popov sou­rit. Un sou­rire dif­fé­rent de son rire — plus lent, plus intime, un sou­rire qui ne s’a­dres­sait pas à la salle mais à Fle­ming seul, un sou­rire de confidence.

— Mon rôle est d’être visible. C’est le meilleur camou­flage qui existe. Les espions dis­crets se font repé­rer parce qu’ils sont dis­crets. Moi, je fais du bruit. Je bois du cham­pagne. Je parle fort. Je séduis des femmes dans des lieux publics. Et pen­dant que tout le monde me regarde faire le paon, per­sonne ne regarde ce que je fais vraiment.

— Et qu’est-ce que vous faites vraiment ?

— Si je vous le disais, il fau­drait que je vous tue. Non, par­don, c’est une blague affreuse. Un cli­ché d’es­pion de ciné­ma. La véri­té est moins dra­ma­tique. Ce que je fais, Fle­ming, c’est sur­vivre. Dans mon métier — le vrai métier, pas celui des films — sur­vivre est déjà un exploit. Chaque jour où je me réveille vivant est un jour que j’ai volé à quel­qu’un qui vou­lait me voir mort. Et croyez-moi, la liste est longue.

Il dit cela avec une légè­re­té qui ren­dait les mots presque gais — comme si la mort était une vieille connais­sance avec laquelle il entre­te­nait des rela­tions cor­diales, un voi­sin légè­re­ment encom­brant qu’on salue le matin et qu’on oublie le reste de la jour­née. Mais Fle­ming, qui savait écou­ter sous les mots, enten­dit autre chose. Il enten­dit la fatigue. Pas la fatigue phy­sique — la fatigue morale. La fatigue de l’homme qui ment à tout le monde depuis si long­temps qu’il ne sait plus ce que sa propre voix sonne quand elle dit la véri­té. Fle­ming recon­nut cette fatigue parce qu’il la por­tait lui-même, en plus petit, en plus dis­cret, comme une ver­sion minia­ture de la même maladie.

*

Ils burent. Un whis­ky. Deux. Trois. Le bar du Palá­cio se rem­plis­sait autour d’eux — des voix, des par­fums, des cli­que­tis de verre, cette houle humaine du soir qui monte comme la marée et qui trans­forme les espaces vides en espaces vivants. Les lampes en bronze jetaient des ombres longues sur les boi­se­ries. Le bar­man aux mains de pia­niste évo­luait der­rière son comp­toir avec la grâce muette d’un dan­seur de bal­let dont la scène serait un rec­tangle de bois ciré.

Popov par­lait. Il par­lait comme il riait — avec une géné­ro­si­té appa­rente qui dis­si­mu­lait une stra­té­gie. Chaque anec­dote était un cadeau empoi­son­né, un frag­ment d’in­for­ma­tion enve­lop­pé dans du papier à rire, et Fle­ming devait trier — ce qui était vrai, ce qui était faux, ce qui était vrai et pré­sen­té comme faux pour mieux le faire passer.

Popov racon­ta Ber­lin. L’Ab­wehr — le ren­sei­gne­ment mili­taire alle­mand — qui l’a­vait recru­té en croyant recru­ter un agent, alors qu’il tra­vaillait déjà pour les Bri­tan­niques. Le double jeu. Les noms de code — Tri­cycle, c’é­tait le sien, don­né par le MI5, et quand Fle­ming deman­da pour­quoi Tri­cycle, Popov rit de son rire énorme et dit que c’é­tait en rap­port avec sa vie amou­reuse, et Fle­ming, qui com­prit l’al­lu­sion, ne deman­da pas de précisions.

Popov racon­ta Lis­bonne. La plaque tour­nante. Le car­re­four de tous les espions d’Eu­rope — Alle­mands, Bri­tan­niques, Amé­ri­cains, Ita­liens, Japo­nais, tous ici, dans cette ville de lumière, à se sur­veiller, se tra­hir, se séduire, s’a­che­ter, se vendre, dans un bal­let d’ombres dont le Palá­cio était la scène prin­ci­pale et le casi­no le décor.

— Vous savez ce qu’est Esto­ril ? dit Popov en repo­sant son verre. C’est un aqua­rium. Un aqua­rium rem­pli de pois­sons qui se croient dans l’o­céan. Mais il y a des murs de verre par­tout, et der­rière les murs, des gens qui regardent. Sala­zar regarde. La PVDE regarde — la police poli­tique, les hommes en gris, les yeux et les oreilles du régime. Les Alle­mands regardent. Les Anglais regardent. Tout le monde regarde tout le monde. Et les pois­sons conti­nuent de nager en cercle en croyant qu’ils sont libres.

— Et vous ? Vous êtes un pois­son ou un spectateur ?

— Je suis les deux. C’est ça le double jeu. Être dedans et dehors en même temps. Nager et regar­der. Le pro­blème, c’est qu’à force de faire les deux, on finit par ne plus savoir de quel côté du verre on se trouve.

Il y eut un silence. Un de ces silences qui sur­viennent entre deux hommes quand la conver­sa­tion a atteint un point de véri­té que ni l’un ni l’autre n’a­vait pré­vu d’at­teindre, et qui les laisse tous les deux un peu dés­équi­li­brés, comme après un coup de vent.

Puis Popov se pen­cha vers Fle­ming. Plus près. Sa voix bais­sa d’un ton — pas un mur­mure, juste un registre plus intime, le registre de l’homme qui va dire quelque chose qu’il n’a pas pré­vu de dire.

— Fle­ming. Un conseil. L’Al­le­mand — Hart­mann. Ne le sous-esti­mez pas. Ce n’est pas un joueur de casi­no. C’est un joueur d’é­checs qui uti­lise le casi­no comme échi­quier. Et aux échecs, les pièces les plus dan­ge­reuses ne sont pas les reines et les tours. Ce sont les fous. Les pièces qui avancent en dia­go­nale. Celles qu’on ne voit pas venir.

— Pour­quoi me dites-vous ça ?

— Parce que vous l’a­vez regar­dé pen­dant deux heures hier soir et qu’il vous a regar­dé en retour. Ça veut dire que vous exis­tez pour lui main­te­nant. Vous êtes entré dans son jeu. Et quand on entre dans le jeu de Hart­mann, on n’en sort pas indemne.

— Vous par­lez d’expérience ?

Popov ne répon­dit pas. Il sou­rit — pas le grand sou­rire, pas le sou­rire de scène. Un sou­rire plus mince, plus triste, qui pas­sa sur son visage comme l’ombre d’un nuage sur un champ de blé, vite venu, vite par­ti, mais qui chan­gea pen­dant un ins­tant la lumière de tout le paysage.

— Allons dîner, dit-il. Je connais un endroit à Cas­cais où ils font un riz aux fruits de mer qui vaut la peine de ris­quer sa vie sur la route côtière de nuit.

*

Ils ne dînèrent pas à Cas­cais. Quelque chose arrê­ta Fle­ming dans le hall — une scène qu’il n’au­rait pas dû voir et qu’il vit quand même, parce qu’il voyait tou­jours ce qu’il n’au­rait pas dû voir, c’é­tait sa malédiction.

Près de l’as­cen­seur, un homme se tenait debout, immo­bile, le dos très droit, les mains croi­sées devant lui dans cette pos­ture que les mili­taires adoptent au repos mais qui n’est pas du repos — c’est de l’at­tente concen­trée, de l’im­mo­bi­li­té char­gée, le calme du res­sort com­pri­mé. Il était grand, mince, élé­gant d’une élé­gance qui n’a­vait rien de tapa­geur — un cos­tume gris, une cra­vate bor­deaux, des chaus­sures impec­cables. La cin­quan­taine, peut-être moins. Un visage allon­gé, aris­to­cra­tique, avec un nez aqui­lin et des yeux clairs — bleus ou gris, Fle­ming ne put pas déter­mi­ner à cette dis­tance — qui regar­daient droit devant eux avec une fixi­té qui n’é­tait pas de la concen­tra­tion mais de la rési­gna­tion. Le regard d’un homme qui attend depuis long­temps et qui sait qu’il atten­dra encore.

— Umber­to, mur­mu­ra Popov à côté de lui.

— Le prince héri­tier d’Italie ?

— Plus pour long­temps, peut-être. Son père Vic­tor-Emma­nuel est vieux, malade, et marion­nette de Mus­so­li­ni. Umber­to est ici en — com­ment dire — en stand-by. Ni en exil, ni en poste, ni en vacances. Il est dans cet entre-deux que les princes connaissent bien et que les gens nor­maux ne connaissent jamais : l’entre-deux du des­tin. Il attend que l’His­toire décide de lui.

Fle­ming obser­va Umber­to. Il y avait quelque chose de poi­gnant dans cette sil­houette — cet homme debout près d’un ascen­seur de palace, droit comme un sol­dat, habillé comme un prince, et qui n’é­tait ni l’un ni l’autre. Ou les deux à la fois, ce qui reve­nait au même dans un monde où les uni­formes et les cou­ronnes avaient per­du leur sens. Umber­to atten­dait l’as­cen­seur comme il atten­dait son ave­nir — avec une patience dont on ne savait pas si elle était de la digni­té ou de l’épuisement.

L’as­cen­seur arri­va. Les portes s’ou­vrirent. Umber­to entra. Les portes se refer­mèrent. Et ce fut comme si un rideau était tom­bé sur une scène vide — plus rien, plus per­sonne, juste le hall du Palá­cio avec son lustre éteint et son concierge som­nolent et cette odeur de fleurs fanées qui est l’o­deur uni­ver­selle des halls d’hô­tel après le cou­cher du soleil.

— Ces gens, dit Fleming.

— Oui, dit Popov. Ces gens.

— Carol et Mag­da. Umber­to. Com­bien d’autres ?

— Des dizaines. Des rois, des reines, des princes, des ducs, des comtes, des barons — toute l’a­ris­to­cra­tie déchue d’Eu­rope est ici, Fle­ming. Esto­ril est le Père-Lachaise de la royau­té. Ils ne sont pas morts mais ils ne sont plus vivants. Ils errent dans les cou­loirs du Palá­cio comme des fan­tômes de châ­teau, sauf que le châ­teau est un hôtel quatre étoiles et que les fan­tômes règlent leur note à la fin du mois. Avec quel argent ? Dieu seul le sait. Pro­ba­ble­ment avec l’argent qu’ils ont empor­té en fuyant — les bijoux, l’or, les tableaux ven­dus dans des cir­cuits dis­crets. La royau­té en faillite, c’est encore de la royau­té. Ça se vend.

Popov par­lait avec une dure­té que Fle­ming ne lui avait pas encore enten­due — la dure­té de l’homme qui vient d’un pays sans roi et qui regarde les monar­chies s’ef­fon­drer avec un mélange de satis­fac­tion et de pitié, comme un athée regar­dant une cathé­drale en flammes.

— Et en atten­dant, dit Popov, ils jouent au casi­no. Ils boivent au bar. Ils se pro­mènent dans le jar­din. Ils lisent les jour­naux de pays qui ne sont plus les leurs. Ils reçoivent des cour­riers de gou­ver­ne­ments qui ne les recon­naissent plus. Et le soir, dans leurs chambres — les grandes chambres, les suites, celles qui donnent sur la mer — ils se regardent dans le miroir et se demandent s’ils sont encore ce qu’ils étaient ou s’ils sont déjà ce qu’ils devien­dront. C’est-à-dire rien.

Le mot tom­ba. Rien. Il tom­ba dans le silence du hall comme une pièce de mon­naie dans un puits.

*

Ils dînèrent fina­le­ment au res­tau­rant du Palá­cio. La salle était pleine — c’é­tait l’heure du dîner, et les convives du Palá­cio dînaient comme ils fai­saient tout le reste : avec céré­mo­nie. Des femmes en robe longue. Des hommes en smo­king ou en cos­tume sombre. Des bou­gies sur chaque table. Le maître d’hô­tel spec­tral qui gui­dait les convives vers leurs places avec la solen­ni­té d’un prêtre dis­tri­buant les hosties.

Popov com­man­da pour deux — sans deman­der, sans hési­ter, avec cette auto­ri­té natu­relle des hommes qui consi­dèrent les menus comme des sug­ges­tions et les ser­veurs comme des par­te­naires de jeu. Des huîtres. Un pois­son dont Fle­ming ne com­prit pas le nom — un nom por­tu­gais qui conte­nait sept syl­labes et au moins trois sons que la langue anglaise ne savait pas pro­duire. Du vin blanc. Du pain.

Ils man­gèrent. Popov man­geait comme il par­lait — avec appé­tit, avec joie, avec une atten­tion sen­suelle à chaque bou­chée qui trans­for­mait le repas en expé­rience. Il com­men­tait le pois­son, le vin, le pain, la tex­ture du beurre, la qua­li­té de l’huile d’o­live, avec le voca­bu­laire et la pré­ci­sion d’un cri­tique gas­tro­no­mique — ou d’un homme qui sait que chaque repas pour­rait être le der­nier et qui a déci­dé, en consé­quence, de ne plus jamais man­ger distraitement.

— Fle­ming, dit Popov entre deux bou­chées. Qu’est-ce que vous faites ici ? Je veux dire : vraiment.

— J’é­va­lue les réseaux de —

— Non. Ce que vous faites vrai­ment. Pas la mis­sion. Vous. Qu’est-ce que vous faites de votre vie ?

La ques­tion le prit au dépour­vu. Pas parce qu’elle était indis­crète — les espions ne connaissent pas l’in­dis­cré­tion, ils ne connaissent que l’in­for­ma­tion. Mais parce qu’elle était sin­cère. Popov, der­rière le masque du séduc­teur et du racon­teur d’his­toires, posait une ques­tion réelle. Et Fle­ming, qui avait l’ha­bi­tude de dévier les ques­tions réelles avec des pirouettes ver­bales, se trou­va désarmé.

— Je rédige des mémos, dit-il. J’in­vente des opé­ra­tions que per­sonne n’exé­cute. Je classe des infor­ma­tions. Je fais ce que font les offi­ciers de bureau — je gagne la guerre avec un sty­lo et une machine à écrire, ce qui revient à ne pas la gagner du tout.

— Vous vous sous-estimez.

— Je me connais.

— C’est la même chose. Les gens qui se connaissent se sous-estiment tou­jours, parce qu’ils voient leurs limites. Les gens qui ne se connaissent pas se sur­es­timent, parce qu’ils voient leurs rêves. Vous, Fle­ming, vous êtes un homme qui voit ses limites et qui en souffre. Je le sais parce que je suis exac­te­ment le contraire — je suis un homme qui voit ses rêves et qui en jouit. Les deux sont des mala­dies. Mais la mienne est plus agréable.

Fle­ming sou­rit. Mal­gré lui. Mal­gré l’a­ga­ce­ment — parce que Popov, comme Vera avant lui, avait cette capa­ci­té insup­por­table de dire des choses vraies avec un sou­rire, de poser le doigt sur la plaie en ayant l’air de cares­ser. Et cette pré­ci­sion le trou­blait, parce qu’elle signi­fiait que ces gens — Vera, Popov, peut-être même Mag­da Lupes­cu dans son kiosque — le voyaient. Le voyaient vrai­ment. Pas le cos­tume, pas le bla­zer, pas l’of­fi­cier de la Naval Intel­li­gence. L’homme. L’homme der­rière l’homme. Et cet homme-là, Fle­ming l’a­vait pas­sé sa vie entière à cacher.

— Vous savez ce que je pense ? dit Popov en repo­sant ses cou­verts. Je pense que vous êtes un écri­vain qui ne le sait pas encore.

Le mot tom­ba sur la table comme une carte retour­née. Écri­vain. Fle­ming ne dit rien. Quelque chose bou­gea en lui — quelque chose de pro­fond, de sou­ter­rain, comme une plaque tec­to­nique qui se déplace d’un mil­li­mètre et qui chan­ge­ra un jour la sur­face de la terre, mais pas encore, pas main­te­nant. Il ne dit rien parce qu’il n’y avait rien à dire. Le mot était là. Il l’a­vait enten­du. Il ne l’ou­blie­rait pas.

— Ne jouez jamais contre un homme qui n’a rien à perdre, dit Popov en chan­geant de sujet avec la dex­té­ri­té d’un pres­ti­di­gi­ta­teur qui esca­mote une pièce. C’est mon conseil pour le casi­no. Hart­mann n’a rien à perdre parce qu’il ne joue pas son argent — il joue celui du Reich. Vous, si vous jouez, vous joue­rez le vôtre. L’homme qui joue son propre argent a tou­jours peur. L’homme qui joue l’argent des autres n’a peur de rien. C’est l’a­van­tage des ser­vi­teurs du mal : ils n’ont pas de comptes en banque. Ils ont des comptes tout court.

— Vous par­lez comme si vous l’admiriez.

— J’ad­mire la com­pé­tence. La com­pé­tence est amo­rale. On peut admi­rer la tech­nique d’un assas­sin sans approu­ver l’as­sas­si­nat. Hart­mann est com­pé­tent. Ter­ri­ble­ment com­pé­tent. Et il joue un bac­ca­ra qui est une forme de poé­sie — une poé­sie froide, sans cœur, mais une poé­sie quand même. Vous l’a­vez vue. Je l’ai vue dans vos yeux, hier soir, quand je vous ai obser­vé l’ob­ser­ver. Vous étiez hypnotisé.

— Je ne —

— Si. Vous étiez hyp­no­ti­sé. Ce n’est pas une honte. Hart­mann hyp­no­tise tout le monde. C’est son talent. C’est aus­si son arme. L’homme qui vous hyp­no­tise est l’homme qui vous contrôle. Souvenez-vous-en.

Le dîner se ter­mi­na. Le café. Un por­to — taw­ny, vieux, qui sen­tait la figue et le cara­mel. Popov par­la encore — de la guerre, de la You­go­sla­vie, de Bel­grade qu’il avait quit­tée avant les bom­bar­de­ments, d’une femme qu’il avait aimée à Paris et per­due à Mar­seille, de la qua­li­té des che­mises ita­liennes com­pa­rées aux che­mises anglaises, du jazz, de la nata­tion, de la mort. Il par­lait de tout avec la même inten­si­té — les che­mises et la mort, le jazz et la guerre — comme si tout avait la même impor­tance, comme si la hié­rar­chie des sujets était une inven­tion de gens ennuyeux et que le monde, vu de l’in­té­rieur, était un immense bazar où les tra­gé­dies et les futi­li­tés coha­bi­taient dans un désordre fertile.

Fle­ming écou­tait. Pour une fois, il ne pre­nait pas de notes men­tales. Il écou­tait comme on écoute de la musique — pas pour com­prendre, pas pour ana­ly­ser, mais pour sen­tir. Et ce qu’il sen­tait, en écou­tant Popov, c’é­tait quelque chose qu’il n’a­vait jamais res­sen­ti devant un homme : de l’en­vie. Pas de la jalou­sie — l’en­vie est plus propre que la jalou­sie. L’en­vie recon­naît la supé­rio­ri­té de l’autre sans amer­tume. Et Popov était supé­rieur. Pas plus intel­li­gent — Fle­ming se savait au moins son égal sur ce ter­rain. Mais plus vivant. Plus pré­sent. Plus incar­né. Popov exis­tait dans son corps, dans sa voix, dans ses gestes, avec une plé­ni­tude que Fle­ming n’at­tein­drait jamais, lui qui vivait dans sa tête comme un loca­taire per­ma­nent d’un appar­te­ment trop grand, per­du dans les cou­loirs de ses propres pensées.

Popov était le vrai espion. L’homme d’ac­tion. Le héros.

Fle­ming était l’homme qui regar­dait le héros.

Et cette dif­fé­rence — cette dif­fé­rence entre être et regar­der, entre vivre et obser­ver, entre le per­son­nage et l’au­teur — était peut-être la plus impor­tante de toutes. Parce que c’est de cette dif­fé­rence que naî­traient, des années plus tard, un per­son­nage et un livre, un mythe et un homme, James Bond et Casi­no Royale.

Mais Fle­ming ne le savait pas encore.

Pas encore.

*

Ils se sépa­rèrent dans le hall. Popov dis­pa­rut — vers une femme, vers un ren­dez-vous, vers une de ces nuits dont il ne racon­te­rait que la ver­sion amu­sante le len­de­main matin — et Fle­ming res­ta seul, debout, dans le hall éteint du Palá­cio, avec le goût du por­to dans la bouche et les mots de Popov dans la tête.

Un écri­vain qui ne le sait pas encore.

Il mon­ta l’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze. Le cou­loir. La porte. La chambre.

En pas­sant devant le jar­din, par la fenêtre du palier, il aper­çut une sil­houette. Un homme, seul, assis sur le banc en pierre sous le magno­lia. Immo­bile. Le dos très droit. Le visage levé vers le ciel, vers les étoiles, vers rien.

Umber­to.

Le prince d’I­ta­lie était assis dans le jar­din du Palá­cio à minuit, seul, et il regar­dait le ciel. Et dans ce geste — cette soli­tude, cette ver­ti­ca­li­té, ce regard levé vers quelque chose qui n’exis­tait peut-être pas — il y avait toute la tra­gé­die des rois déchus, toute la digni­té des hommes qui ont tout per­du et qui conti­nuent de lever la tête, non pas par espoir mais par habi­tude, parce que les princes ont appris à gar­der la tête haute et que cette leçon est la der­nière qu’ils oublient.

Fle­ming le regar­da un moment. Puis il gagna sa chambre, fer­ma la porte, et s’as­sit sur le lit sans allu­mer la lumière.

Dans le noir, il enten­dait la mer. Il enten­dait le vent dans les pal­miers. Il enten­dait, très loin, le rire de Popov — non, c’é­tait impos­sible, Popov était par­ti, c’é­tait un sou­ve­nir de rire, un écho, un fan­tôme de rire qui réson­nait dans sa mémoire comme le fado réson­nait dans les ruelles de l’Alfama.

Il sor­tit le bloc-notes de la table de nuit. Il prit le crayon. Il écri­vit, sous le mot qu’il avait écrit la veille — le chiffre —, un deuxième mot. Un prénom.

Puis il ran­gea le bloc-notes, se cou­cha, et res­ta long­temps éveillé dans le noir, à écou­ter la mer et à pen­ser à un homme qui riait trop fort, à un prince qui regar­dait les étoiles, et à une femme aux yeux sombres qui man­geait des sar­dines avec les doigts dans une cave de l’Alfama.

Le Palá­cio res­pi­rait autour de lui. Les murs, les cou­loirs, les chambres — tout ce bâti­ment blanc plein de fan­tômes et d’es­pions et de rois bri­sés — res­pi­rait dans la nuit comme un ani­mal endor­mi, un ani­mal immense, patient, qui savait des choses que ses habi­tants ne savaient pas.

Fle­ming fer­ma les yeux.

Le Palá­cio veillait.

Cha­pitre 6 — Le Tage

Le matin du qua­trième jour, il pleuvait.

Pas la pluie anglaise — cette bruine hori­zon­tale, grise, obs­ti­née, qui entre sous les para­pluies et dans les âmes avec la même insis­tance métho­dique. Non. Une pluie por­tu­gaise. Une pluie ver­ti­cale, chaude, sou­daine, qui tom­bait d’un ciel res­té bleu sur les bords comme si le soleil et l’a­verse s’é­taient mis d’ac­cord pour coexis­ter, pour occu­per le même espace au même moment, et cette coexis­tence était si por­tu­gaise, si pro­fon­dé­ment lis­boète, que Fle­ming, debout à la fenêtre de la chambre 214, eut le sen­ti­ment de com­prendre enfin quelque chose sur ce pays — un pays où les contraires ne s’ex­cluent pas mais coha­bitent, où la joie et la tris­tesse mangent à la même table, où il pleut et il fait beau en même temps, et où per­sonne ne trouve ça étrange.

La pluie dura vingt minutes. Puis le soleil revint, d’un coup, comme un acteur qui rentre en scène après une fausse sor­tie, et le jar­din du Palá­cio se mit à fumer — une brume légère mon­tait de la pelouse, des mas­sifs, des feuilles mouillées, et les pal­miers lui­saient d’un éclat ver­ni qui leur don­nait un air de plantes arti­fi­cielles dans un décor trop soigné.

Le télé­phone son­na. Fle­ming décrocha.

— C’est Vera. Je vous emmène quelque part aujourd’­hui. Pas de questions.

— Où ?

— J’ai dit pas de questions.

Elle rac­cro­cha. Fle­ming regar­da le com­bi­né comme on regarde un objet qui vient de vous mordre — avec stu­peur, avec un soup­çon d’ad­mi­ra­tion. Cette femme rac­cro­chait au nez d’un offi­cier de la Royal Navy avec la désin­vol­ture d’une col­lé­gienne annu­lant un cours de pia­no. Il sou­rit. Puis il ces­sa de sou­rire, parce que sou­rire seul dans une chambre d’hô­tel en pen­sant à une femme qu’on connaît depuis vingt-quatre heures est le pre­mier symp­tôme d’un état dont il connais­sait la gra­vi­té et les conséquences.

Il s’ha­billa. Che­mise blanche, pan­ta­lon de lin, pas de bla­zer — la pluie avait lais­sé dans l’air une tié­deur moite qui ren­dait la veste super­flue. Il glis­sa ses Mor­land dans sa poche de poi­trine, hési­ta, puis les rem­pla­ça par un paquet de SG Gigante qu’il avait ache­té la veille au kiosque du hall. Une conces­sion. Un camou­flage. Ou un geste envers Vera — il pré­fé­rait ne pas savoir lequel.

*

Elle l’at­ten­dait dans le hall, assise dans un des fau­teuils en cuir fauve, les jambes croi­sées, lisant un jour­nal por­tu­gais — le Diá­rio de Notí­cias — avec une concen­tra­tion que Fle­ming jugea authen­tique, ce qui le sur­prit, parce que jus­qu’i­ci il avait clas­sé Vera dans la caté­go­rie des gens qui lisent les jour­naux comme acces­soire et non comme source d’in­for­ma­tion. Il révi­sa son juge­ment. Cette femme lisait réel­le­ment. Elle absor­bait le monde par les yeux — les mots, les gens, les rues, les visages — avec la même avi­di­té que lui, mais sans le déta­che­ment. Elle était dedans. Lui était tou­jours dehors, le nez col­lé à la vitre.

Elle leva la tête. Le sou­rire inté­rieur, immé­dia­te­ment. Comme si le sou­rire l’a­vait atten­due, tapi dans les coins de ses lèvres, prêt à sur­gir dès qu’un sti­mu­lus appro­prié se pré­sen­tait — et Fle­ming, appa­rem­ment, était un sti­mu­lus approprié.

— Vous avez chan­gé de ciga­rettes, dit-elle.

Il bais­sa les yeux sur la poche de sa che­mise. Les SG Gigante dépas­saient, visibles.

— Un conseil avi­sé d’une experte locale.

— C’est un début. Main­te­nant il fau­drait chan­ger la façon dont vous regar­dez les gens. Vous les regar­dez comme un ento­mo­lo­giste regarde des insectes. Ça se voit à trois mètres.

— Et com­ment fau­drait-il que je les regarde ?

— Comme un être humain regarde d’autres êtres humains. Avec inté­rêt et sans supé­rio­ri­té. Je sais que c’est dif­fi­cile pour un Anglais.

Elle plia son jour­nal, se leva, et mar­cha vers la sor­tie. Fle­ming la sui­vit. Il com­men­çait à s’ha­bi­tuer à la suivre — à ce rythme qu’elle impo­sait, ni trop rapide ni trop lent, le rythme d’une femme qui sait où elle va et qui ne se retourne pas pour véri­fier que vous sui­vez, parce qu’elle sait que vous sui­vez. Et cette cer­ti­tude — cette cer­ti­tude tran­quille, non dite — était en elle-même une forme de pouvoir.

*

Le taxi les dépo­sa au Cais do Sodré, sur la rive nord du Tage.

Le quai sen­tait le gou­dron, le pois­son et le die­sel. Des bateaux de pêche étaient amar­rés le long du quai — des cha­lu­tiers peints de cou­leurs vives, bleu, vert, rouge, jaune, comme si les pêcheurs por­tu­gais avaient déci­dé que la mer était trop grise et qu’il fal­lait y ajou­ter de la cou­leur, de force, par obs­ti­na­tion. Des filets séchaient sur des sup­ports en bois. Des mouettes tour­naient en criant ces cris de mouettes qui sont le même cri par­tout dans le monde — à Lis­bonne, à Londres, à Bom­bay — le cri de l’oi­seau qui vit entre deux élé­ments et qui n’ap­par­tient à aucun.

Vera ache­ta deux billets au gui­chet d’un petit bâti­ment blanc — la gare flu­viale — et ils mon­tèrent à bord d’un cacil­hei­ro, un de ces fer­ries à fond plat qui tra­ver­saient le Tage entre les deux rives comme des navettes entre deux mondes. Le bateau était vieux, rouillé, peint en crème et vert, avec un pont supé­rieur ouvert où des bancs en bois accueillaient les pas­sa­gers — des ouvriers, des femmes avec des paniers, des enfants, un prêtre en sou­tane qui lisait son bré­viaire, un sol­dat endor­mi la bouche ouverte.

Le fer­ry s’é­bran­la. Le moteur tous­sa, cra­cha, puis trou­va son rythme — un bat­te­ment sourd, régu­lier, qui fai­sait vibrer le pont sous les pieds. L’eau du Tage se fen­dit. Fle­ming s’ac­cou­da au bas­tin­gage et regarda.

Le Tage. Il l’a­vait vu d’en haut — du Cas­te­lo, de l’a­vion. Mais le voir d’en haut n’est pas le voir. Voir le Tage, c’est être des­sus, au niveau de l’eau, là où l’on sent sa masse, son mou­ve­ment, sa res­pi­ra­tion. Le fleuve était immense — si large à cet endroit qu’il res­sem­blait à un bras de mer, une éten­due d’eau grise et dorée qui scin­tillait sous le soleil reve­nu avec un éclat de métal bat­tu. Des vagues courtes, ner­veuses, cla­quaient contre la coque du fer­ry. La brise por­tait cette odeur com­po­site — sel, vase, pois­son, algues, gasoil — qui est l’o­deur de tous les grands fleuves mari­times, l’o­deur de la fron­tière entre la terre et la mer, entre le connu et l’inconnu.

Der­rière eux, Lis­bonne s’é­loi­gnait. Les col­lines, les toits, les clo­chers, le Cas­te­lo tout en haut — la ville se recom­po­sait à mesure qu’ils s’en éloi­gnaient, comme un visage qu’on ne voit vrai­ment que quand on s’en écarte. Et devant eux, la rive sud — Alma­da, Cacil­has — se rap­pro­chait, avec ses entre­pôts, ses grues, ses immeubles bas, sa réa­li­té ouvrière qui était le néga­tif de la carte postale.

— Mon père pre­nait ce fer­ry tous les jours, dit Vera.

Elle était accou­dée à côté de lui, les che­veux fouet­tés par le vent, les yeux plis­sés contre la lumière. Le vent col­lait sa robe contre son corps et Fle­ming ne regar­da pas — ou regar­da et détour­na les yeux si vite que c’é­tait presque la même chose. Presque.

— Il tra­vaillait de l’autre côté ?

— Avant les mines. Quand j’é­tais petite. Il tra­vaillait aux chan­tiers navals de Cacil­has. Un ingé­nieur anglais dans un chan­tier por­tu­gais. Les ouvriers l’ap­pe­laient o inglês — l’An­glais. Ça lui suf­fi­sait comme nom. Il n’a­vait pas besoin d’être Fle­ming ou Smith ou Jones. Il était l’An­glais. C’é­tait une iden­ti­té complète.

Elle dit cela avec une ten­dresse qui per­ça le masque — un ins­tant, pas plus, comme une fis­sure dans un mur par où on aper­çoit une pièce qu’on ne devrait pas voir. Puis le masque se referma.

— Il est mort com­ment ? deman­da Fleming.

Il n’au­rait pas dû poser la ques­tion. Pas si vite. Pas si direc­te­ment. Mais le fer­ry, le vent, le Tage — il y avait quelque chose dans ce lieu de tran­sit, dans ce mou­ve­ment entre deux rives, qui auto­ri­sait les ques­tions directes, qui abo­lis­sait les pro­to­coles de la conver­sa­tion ter­restre. Sur l’eau, les mots changent de poids.

— La mala­ria, dit Vera. Contrac­tée dans les mines, au nord. Les mines d’é­tain du Dou­ro. Il y avait des mous­tiques dans les gale­ries. Per­sonne ne pre­nait de qui­nine parce que per­sonne ne pen­sait qu’on pou­vait attra­per la mala­ria dans une mine. Il a eu les fièvres en mars, il est mort en juin. Trois mois. Qua­torze ans, j’avais.

Elle dit les faits — les faits nus, sans émo­tion appa­rente, dans l’ordre chro­no­lo­gique, comme on lit un rap­port. Mais Fle­ming, qui savait écou­ter sous les mots, enten­dit ce que les mots ne disaient pas. Il enten­dit une petite fille de qua­torze ans devant un cer­cueil. Il enten­dit une langue qui dis­pa­raît — l’an­glais du père, cet anglais vivant, quo­ti­dien, qui ne serait plus jamais par­lé dans cette mai­son. Il enten­dit une moi­tié de monde qui s’ef­fondre et une autre moi­tié qui doit suffire.

— Je suis déso­lé, dit-il.

— Ne le soyez pas. C’é­tait il y a vingt ans. La dou­leur se trans­forme. Elle ne dis­pa­raît pas — les gens qui disent que le temps gué­rit mentent — mais elle se trans­forme. Elle devient autre chose. De la force, par­fois. De la colère, sou­vent. De la sau­dade, toujours.

Le fer­ry accos­ta à Cacil­has. Ils ne des­cen­dirent pas. Vera avait ache­té des billets aller-retour — la tra­ver­sée elle-même était la des­ti­na­tion. Le bateau rechar­gea ses pas­sa­gers et repar­tit dans l’autre sens, vers Lis­bonne, et la ville réap­pa­rut, gran­dis­sante, de plus en plus détaillée, comme un tableau qu’on regarde d’a­bord de loin puis de près, et les col­lines reprirent leur volume, et les toits reprirent leur cou­leur, et le Cas­te­lo retrou­va sa place au som­met de l’Al­fa­ma comme une cou­ronne sur une tête fatiguée.

*

Ils débar­quèrent au Cais do Sodré et marchèrent.

Vera ne par­lait pas. Fle­ming ne par­lait pas. Ils mar­chèrent côte à côte, dans ce silence qui suit les confi­dences — un silence plein, habi­té, un silence de diges­tion émo­tion­nelle où les mots pro­non­cés conti­nuent de tra­vailler en des­sous, comme un levain dans la pâte. Ils lon­gèrent le quai, pas­sèrent devant le Mer­ca­do da Ribei­ra — le grand mar­ché, dont les portes ouvertes lais­saient échap­per une rumeur de voix et une odeur de fruits et de pois­son qui se mêlait à l’air du fleuve — et remon­tèrent par la Rua do Arse­nal vers la Pra­ça do Comércio.

La Pra­ça do Comér­cio. Fle­ming s’arrêta.

C’é­tait une place immense — non, plus qu’im­mense. C’é­tait un vide. Un vide orga­ni­sé, enca­dré sur trois côtés par des arcades jaunes à la symé­trie par­faite, et ouvert sur le qua­trième côté sur le Tage, direc­te­ment, sans bar­rière, sans para­pet, comme si la ville s’in­ter­rom­pait là et que le fleuve com­men­çait, et que la fron­tière entre les deux n’é­tait qu’une marche de pierre, un seuil, un pas. Au centre de la place, une sta­tue équestre — le roi José Ier, figé en bronze sur un che­val de bronze, vert-de-gris par les siècles, levant un bras vers le fleuve dans un geste qui pou­vait signi­fier la gloire ou l’a­dieu ou les deux. Et par­tout, autour de la sta­tue, autour des arcades, entre les colonnes, dans les coins d’ombre et les rec­tangles de lumière — l’es­pace. L’es­pace pur. L’es­pace qui n’est pas du vide mais de la pos­si­bi­li­té, de la pro­messe, du souffle.

— C’est d’i­ci qu’ils par­taient, dit Vera.

— Qui ?

— Les navi­ga­teurs. Vas­co de Gama. Cabral. Magel­lan. Ils par­taient d’i­ci, de cette place, de ces quais. Ils mon­taient sur des bateaux qui fai­saient la moi­tié de ce fer­ry et ils allaient jus­qu’aux Indes, jus­qu’au Bré­sil, jus­qu’au bout du monde. Regar­dez le fleuve. C’est la der­nière chose qu’ils voyaient du Por­tu­gal. Cette eau. Cette lumière. Et ils ne savaient pas s’ils revien­draient. La plu­part ne reve­naient pas.

Fle­ming regar­da le Tage. La lumière de la fin de mati­née frap­pait l’eau et la trans­for­mait en quelque chose qui n’é­tait plus de l’eau mais de la lumière liquide, une éten­due de scin­tille­ments qui bles­sait les yeux et for­çait le regard à se détour­ner puis à reve­nir, parce que la beau­té qui blesse est celle qu’on ne peut pas ne pas regar­der. Il pen­sa aux navi­ga­teurs. À ces hommes qui avaient vu cette même eau, cette même lumière, et qui étaient mon­tés sur des coques de noix pour aller vers l’in­con­nu. Il pen­sa à la guerre. À l’At­lan­tique qu’il avait tra­ver­sé en avion et que ces hommes tra­ver­saient en bateau, pen­dant des mois, sans carte, sans radar, sans rien. Et il pen­sa — avec une honte sou­daine, phy­sique, une honte qui lui noua le ventre — qu’il était un homme qui n’a­vait jamais rien ris­qué. Jamais. Pas phy­si­que­ment. Pas émo­tion­nel­le­ment. Pas exis­ten­tiel­le­ment. Il avait tra­ver­sé la vie comme il tra­ver­sait les pièces — en obser­vant, en notant, en res­tant près des murs. Et les navi­ga­teurs, eux, avaient tra­ver­sé des océans.

— Ça va ? dit Vera.

— Oui. Oui, ça va.

Ça n’al­lait pas. Mais il y a des moments où dire que ça ne va pas est impos­sible, non pas par pudeur mais par inca­pa­ci­té — on ne trouve pas les mots, ou les mots qu’on trouve sont trop petits pour le sen­ti­ment, comme des chaus­sures d’en­fant qu’on essaie d’en­fi­ler sur des pieds d’a­dulte. Fle­ming dit que ça allait et Vera ne le crut pas et ils n’en par­lèrent plus, et ce non-dit devint une chose de plus entre eux, une chose qui s’a­jou­tait aux sar­dines et au fado et aux Chur­ch’s neuves et au silence du fer­ry, une couche de plus dans la géo­lo­gie de ce qui com­men­çait à res­sem­bler — dan­ge­reu­se­ment, déli­cieu­se­ment — à une intimité.

*

Ils déjeu­nèrent dans une cer­ve­ja­ria de la Rua dos Bacal­hoei­ros, à deux pas de la place. Une bras­se­rie de fruits de mer — vaste, bruyante, car­re­lée de blanc, avec des aqua­riums où des homards contem­plaient leur des­tin avec une rési­gna­tion phi­lo­so­phique et des ser­veurs en tablier blanc qui navi­guaient entre les tables en por­tant des pla­teaux char­gés de crus­ta­cés avec l’as­su­rance de funam­bules sur un fil.

Vera com­man­da des amêi­joas à bulhão pato — des palourdes au vin blanc, à l’ail et à la coriandre. Le plat arri­va dans une cata­pla­na en cuivre, fumant, odo­rant, et quand Vera sou­le­va le cou­vercle, la vapeur mon­ta entre eux comme un rideau de brume par­fu­mée qui les iso­la pen­dant un ins­tant du reste de la salle, du reste du monde, du reste de la guerre. L’ail. Le vin blanc. La coriandre. Le jus des palourdes — salé, marin, char­gé de tout l’At­lan­tique. C’é­tait un plat qui sen­tait le Por­tu­gal plus que n’im­porte quel monu­ment, n’im­porte quel azu­le­jo, n’im­porte quel fado. C’é­tait un plat qui était le Por­tu­gal — simple, intense, inimitable.

— Fle­ming.

— Oui.

— Pour­quoi êtes-vous vrai­ment ici ?

La ques­tion encore. La même ques­tion, posée dif­fé­rem­ment. Au café du Chia­do, elle l’a­vait lan­cée entre les sar­dines et le vin avec une désin­vol­ture de joueuse. Ici, dans la cer­ve­ja­ria, elle la posait autre­ment — plus direc­te­ment, plus gra­ve­ment, sans le camou­flage de l’i­ro­nie. Et ses yeux, par-des­sus la cata­pla­na fumante, ne sou­riaient plus.

Fle­ming man­gea une palourde. Il prit son temps. Le goût — l’ail, le sel, le vin — lui don­na quelques secondes de répit.

— Je vous l’ai dit. Éva­luer les réseaux —

— Non. Pas ça. Je veux dire : pour­quoi êtes-vous ici, dans cette vie ? Offi­cier de ren­sei­gne­ment. Mémos. Rap­ports. L’A­mi­rau­té. Est-ce que c’est ce que vous vou­liez être ? Est-ce que c’est ce que vous ima­gi­niez quand vous aviez vingt ans ?

C’é­tait la deuxième fois en deux jours qu’on lui posait cette ques­tion — la ques­tion du sens, la ques­tion de la direc­tion, la ques­tion de ce qu’il fai­sait de sa vie. Popov l’a­vait posée avec l’in­so­lence du séduc­teur. Vera la posait avec la pré­ci­sion du chi­rur­gien. Et Fle­ming se deman­da si ces gens — ces étran­gers qu’il connais­sait depuis trois jours — voyaient en lui quelque chose que ses col­lègues de l’A­mi­rau­té, qu’il côtoyait depuis deux ans, n’a­vaient jamais vu. Ou quelque chose qu’ils avaient vu et qu’ils avaient la poli­tesse bri­tan­nique de ne pas mentionner.

— Quand j’a­vais vingt ans, dit-il len­te­ment, je vou­lais être beau­coup de choses. Jour­na­liste. Diplo­mate. Ban­quier — j’ai essayé, j’é­tais mau­vais. Stock­bro­ker — j’ai essayé aus­si, j’é­tais moins mau­vais mais plus mal­heu­reux. Écrivain —

Il s’ar­rê­ta. Le mot était sor­ti tout seul. Écri­vain. Le même mot que Popov avait pro­non­cé la veille, et qui reve­nait main­te­nant dans sa propre bouche comme un boo­me­rang, comme un objet lan­cé qui revient à l’en­voyeur avec une force accrue.

— Écri­vain, répé­ta Vera. Vous vou­liez écrire ?

— Vou­loir est un grand mot. J’y pen­sais. Comme on pense à un pays qu’on aime­rait visi­ter sans jamais ache­ter le billet.

— Et pour­quoi n’a­vez-vous pas ache­té le billet ?

— Parce que je n’a­vais rien à racon­ter. Un écri­vain a besoin de matière. De vie. D’ex­pé­rience. Et moi, à vingt ans, à vingt-cinq ans, à trente ans — qu’est-ce que j’a­vais ? Une édu­ca­tion à Eton. Une brève car­rière à Reu­ters. Des amours ratées. Un frère meilleur que moi en tout. Ce n’est pas de la matière. C’est de la bio­gra­phie de gent­le­man anglais moyen. Il y en a des mil­liers. Aucun n’a jamais écrit un livre qui vaille la peine d’être lu.

Vera le regar­da. Long­temps. Avec ce regard qu’elle avait — ce regard large, ouvert, qui voyait plus que les autres parce que ses yeux étaient trop écar­tés pour les canons clas­siques et que cette ampli­tude n’é­tait pas seule­ment phy­sique mais per­cep­tive. Elle voyait large. Et ce qu’elle vit, à cet ins­tant, dans la cer­ve­ja­ria bruyante avec la vapeur des palourdes et le bruit des assiettes et le brou­ha­ha des conver­sa­tions en por­tu­gais — ce qu’elle vit le fit rou­gir. Parce qu’il sut qu’elle voyait la véri­té. Pas la ver­sion offi­cielle, pas la façade d’i­ro­nie, mais la véri­té nue : un homme qui vou­lait écrire et qui avait peur. Peur de ne pas être assez bon. Peur de ne pas avoir assez vécu. Peur que les mots ne viennent pas, ou qu’ils viennent et qu’ils ne soient pas les bons, et que la page blanche reste blanche, et que le silence soit la réponse finale à toutes ses questions.

— Vous avez la matière main­te­nant, dit-elle dou­ce­ment. Ce pays. Cette guerre. Cet hôtel plein de fan­tômes et d’es­pions. Un ban­quier alle­mand qui joue au bac­ca­ra comme si le monde en dépen­dait. Des rois sans trône qui errent dans des jar­dins. Un agent double serbe qui rit trop fort. Vous avez la matière, Fle­ming. Ce qui vous manque, c’est le cou­rage de la prendre.

Le silence après cette phrase fut si dense qu’il eut une tex­ture — quelque chose de coton­neux, de lourd, qui tom­bait entre eux comme la vapeur de la cata­pla­na mais en plus opaque, en plus étouf­fant. Fle­ming ne répon­dit pas. Il ne pou­vait pas répondre. Parce qu’elle avait rai­son — rai­son avec une pré­ci­sion qui était presque cruelle, comme un méde­cin qui annonce un diag­nos­tic que le patient connais­sait déjà mais refu­sait de formuler.

Il man­gea une palourde. Puis une autre. Le goût du sel. Le goût de la mer. Le goût de toutes les choses qui existent indé­pen­dam­ment de nos peurs et de nos lâche­tés et qui conti­nuent d’exis­ter quand nous avons fini de nous lamenter.

— Et vous ? dit-il enfin. Qu’est-ce que vous vou­liez être ?

— Libre, dit Vera sans hési­ta­tion. Juste libre. C’est un luxe, dans ce pays. Une femme libre au Por­tu­gal, en 1941, c’est une ano­ma­lie. Une erreur du sys­tème. Sala­zar veut des femmes à l’é­glise et à la mai­son. Des mères, des épouses, des saintes. Pas des tra­duc­trices qui emmènent des offi­ciers bri­tan­niques man­ger des palourdes et qui leur posent des ques­tions indiscrètes.

Elle sou­rit. Le sou­rire inté­rieur, mais avec quelque chose de dif­fé­rent — une cha­leur qui n’y était pas avant, une ouver­ture, comme si la conver­sa­tion avait des­ser­ré un ver­rou quelque part en elle et que la porte, sans s’ou­vrir tout à fait, avait bou­gé d’un centimètre.

— Et vous l’êtes ? dit Fle­ming. Libre ?

Le sou­rire chan­gea. S’a­min­cit. Devint quelque chose de plus fra­gile, de plus ambi­gu — le sou­rire de quel­qu’un qui hésite entre deux réponses et qui sait que l’une est vraie et l’autre nécessaire.

— Per­sonne n’est libre, dit-elle. Pas dans cette guerre. Pas dans ce pays. On croit être libre parce qu’on choi­sit son café et ses chaus­sures et l’homme avec qui on déjeune. Mais les vrais choix — les choix qui comptent — sont faits pour nous, par des gens que nous ne connais­sons pas, dans des bureaux que nous ne ver­rons jamais. Et quand le choix arrive — le vrai choix, celui qui change tout — on découvre qu’on n’est pas libre du tout. On découvre qu’on est atta­ché. Par des fils qu’on ne voyait pas. Et que quel­qu’un tire les fils.

Elle dit cela en regar­dant sa palourde, pas Fle­ming. Et Fle­ming, qui savait écou­ter sous les mots, enten­dit quelque chose qui n’é­tait pas dans les mots — un poids. Un poids ancien, per­son­nel, quelque chose qui n’a­vait rien à voir avec la guerre ni avec la poli­tique ni avec Sala­zar mais avec elle, avec sa vie, avec les fils invi­sibles dont elle par­lait. Des fils qui la tenaient. Qui la tiraient. Quelque part.

Il ne posa pas la ques­tion. Pas encore. Il y avait un moment pour poser les ques­tions et un moment pour lais­ser le silence les poser à sa place. Et le silence, par­fois, est plus efficace.

*

L’a­près-midi glis­sa comme le Tage — lent, large, lumineux.

Ils mar­chèrent. Sans but, sans plan, sans la pré­ten­tion d’al­ler quelque part. Ils mar­chèrent dans Lis­bonne comme on marche dans un rêve — en sui­vant les rues qui s’of­fraient, en tour­nant aux coins qui atti­raient, en s’ar­rê­tant devant les vitrines, les fon­taines, les façades d’a­zu­le­jos qui racon­taient des his­toires en bleu et blanc. Fle­ming mar­chait à côté de Vera et il sen­tait que quelque chose chan­geait entre eux — pas une pro­gres­sion vers l’in­ti­mi­té, pas une séduc­tion, quelque chose de plus sub­til, de plus rare. Un accord. Le genre d’ac­cord qui se pro­duit quand deux per­sonnes marchent au même rythme pen­dant assez long­temps et que leurs pas finissent par se syn­chro­ni­ser, et que cette syn­chro­ni­sa­tion phy­sique devient, sans qu’on le veuille, une syn­chro­ni­sa­tion men­tale, une espèce de sym­pa­thie silen­cieuse des corps qui pré­cède la sym­pa­thie des esprits.

Ils pas­sèrent devant l’é­glise de São Roque — une façade aus­tère, presque laide, qui ne lais­sait rien devi­ner de l’in­té­rieur. Vera l’en­traî­na dedans. Et l’in­té­rieur était un choc — une explo­sion de dorure, de marbre, de bois peint, une pro­fu­sion baroque qui pre­nait à la gorge après la sobrié­té de la façade. C’é­tait le contraire de ce qu’on atten­dait. C’é­tait un piège. Et Fle­ming pen­sa que Lis­bonne toute entière était construite sur ce prin­cipe — des façades modestes qui cachent des inté­rieurs somp­tueux, des exté­rieurs qui mentent sur les inté­rieurs, des appa­rences qui trompent. Comme les gens. Comme Vera.

— Le Por­tu­gal ne montre jamais ce qu’il a de plus beau, dit Vera en levant les yeux vers le pla­fond peint de la Cape­la de São João Bap­tis­ta — une cha­pelle com­man­dée à des artistes ita­liens par le roi João V, entiè­re­ment construite à Rome, bénie par le pape, puis démon­tée, trans­por­tée par bateau et remon­tée à Lis­bonne. L’ex­tra­va­gance du geste était ver­ti­gi­neuse — faire construire une cha­pelle dans un pays étran­ger et l’im­por­ter comme un meuble. Seul le Por­tu­gal pou­vait ima­gi­ner une chose pareille. Seul un pays de navi­ga­teurs pou­vait consi­dé­rer qu’une cha­pelle est un objet trans­por­table, un bagage de plus dans la cale d’un navire.

— C’est un pays de masques, dit Fleming.

— Comme tous les pays. La dif­fé­rence, c’est que le Por­tu­gal le sait. L’An­gle­terre aus­si porte des masques, mais elle croit que le masque est le visage. Le Por­tu­gal sait que le masque est un masque. Et il l’as­sume. C’est plus honnête.

Ils sor­tirent de l’é­glise. La lumière de l’a­près-midi tom­bait main­te­nant en oblique sur les rues du Bair­ro Alto, décou­pant des ombres nettes, des rec­tangles de soleil et de pénombre qui alter­naient sur les trot­toirs en mosaïque comme les touches d’un pia­no. Fle­ming allu­ma une SG Gigante. Le goût était dif­fé­rent de ses Mor­land — plus sec, plus âpre, avec une amer­tume qui n’é­tait pas désa­gréable. Le goût du Por­tu­gal. Il com­men­çait à s’y faire.

*

Ils s’as­sirent dans un jar­din — le Mira­dou­ro de São Pedro de Alcân­ta­ra, un bel­vé­dère ombra­gé de pla­tanes d’où l’on voyait la ville entière, de la Baixa au Cas­te­lo, avec le Tage der­rière, scin­tillant dans la lumière décli­nante. Un ven­deur ambu­lant pro­po­sait des châ­taignes grillées dans un cor­net de papier jour­nal. Vera en ache­ta. Ils man­gèrent les châ­taignes chaudes, assis sur un banc de pierre, en silence, en regar­dant Lis­bonne rou­gir sous le soleil couchant.

C’é­tait un de ces moments — Fle­ming le sut immé­dia­te­ment, avec cette luci­di­té des ins­tants par­faits qui se savent par­faits pen­dant qu’ils se pro­duisent — un de ces moments que la mémoire pho­to­gra­phie­rait et conser­ve­rait intacts, sans alté­ra­tion, sans embel­lis­se­ment, parce qu’ils n’a­vaient pas besoin d’être embel­lis. La lumière sur les toits. L’o­deur des châ­taignes. La tié­deur de l’air. Vera à côté de lui, les doigts noir­cis par la peau des châ­taignes, les yeux plis­sés contre le soleil, le visage calme — plus calme qu’il ne l’a­vait jamais vu, déli­vré pour un ins­tant de l’i­ro­nie et de la vigi­lance et du masque, un visage qui n’é­tait que lui-même, ouvert, offert, beau de cette beau­té qui n’est pas la beau­té des traits mais la beau­té de la présence.

— Fle­ming, dit-elle.

— Oui.

— Mer­ci.

— De quoi ?

— De ne pas poser de ques­tions. Les hommes posent tou­jours des ques­tions. Ils veulent savoir, com­prendre, clas­ser. Vous aus­si, vous vou­lez savoir — je le vois. Mais vous vous rete­nez. Et cette rete­nue… c’est la chose la plus élé­gante que vous ayez faite depuis que vous êtes arrivé.

Il ne répon­dit pas. Il man­gea une châ­taigne. Il regar­da le Tage. Il pen­sa que cette femme — cette femme aux Chur­ch’s anglaises et à l’an­glais trop par­fait et au frère mort de mala­ria et aux fils invi­sibles — était en train de deve­nir quelque chose dans sa vie. Pas une amante — pas encore, peut-être jamais. Pas une amie — le mot était trop plat, trop domes­tique. Quelque chose d’autre. Quelque chose qui n’a­vait pas de nom en anglais — et peut-être que le mot por­tu­gais exis­tait, peut-être que le mot était sau­dade, ce manque actif, ce manque qui crée, ce manque qui chante.

Le soleil des­cen­dit. Les toits pas­sèrent du rouge à l’o­range, puis du orange au vio­let, puis du vio­let à quelque chose qui n’a­vait pas de nom — un bleu sombre, pro­fond, le bleu des tran­si­tions, le bleu de l’entre-deux, le bleu qui sépare le jour de la nuit et qui ne dure que quelques minutes mais qui contient, pen­dant ces quelques minutes, toute la mélan­co­lie et toute la beau­té du monde.

— Il faut ren­trer, dit Vera.

— Oui.

Ni l’un ni l’autre ne bou­gea. Le bleu s’ap­pro­fon­dit. Les pre­mières lumières s’al­lu­mèrent dans la ville — des points jaunes, épars, timides, comme des étoiles ter­restres qui répon­daient aux étoiles célestes qui com­men­çaient à appa­raître au-des­sus de leurs têtes. Lis­bonne s’illu­mi­nait. Le Tage deve­nait noir.

Puis ils se levèrent. En même temps. Sans se concer­ter. Et ils redes­cen­dirent vers la ville, côte à côte, dans la lumière des réver­bères qui jetait leurs ombres sur les trot­toirs en mosaïque — deux ombres longues, paral­lèles, qui se tou­chaient par­fois quand le che­min se res­ser­rait et qui se sépa­raient quand il s’é­lar­gis­sait, et ce jeu d’ombres — ce rap­pro­che­ment, cette sépa­ra­tion, ce rap­pro­che­ment encore — était peut-être la chose la plus vraie qui se soit pas­sée entre eux ce jour-là.

*

Le taxi les rame­na à Esto­ril. Fle­ming regar­da par la vitre. La côte, la nuit, les lumières des vil­las, la masse noire de l’At­lan­tique. Il ne par­lait pas. Vera ne par­lait pas. Le chauf­feur ne par­lait pas. Le silence était com­plet et par­fait, comme un objet fini, une sculp­ture, quelque chose qu’on pour­rait poser sur une éta­gère et regarder.

Le taxi s’ar­rê­ta devant le Palá­cio. Ils sor­tirent. Le hall. Les portes-fenêtres. La nuit tiède.

— Bon­soir, dit Vera.

— Bon­soir.

Elle hési­ta. Une seconde. Peut-être moins. L’hé­si­ta­tion la plus brève que Fle­ming ait jamais per­çue — un micro-arrêt du corps, un fré­mis­se­ment de l’in­ten­tion, le moment où quel­qu’un s’ap­prête à faire quelque chose et décide de ne pas le faire. Puis elle tour­na les talons et s’é­loi­gna vers la sor­tie de l’hô­tel, vers la nuit, vers Lis­bonne ou vers ailleurs, vers sa vie dont il ne savait rien et qu’il devi­nait com­pli­quée et peut-être terrible.

Il la regar­da par­tir. La robe bleu marine. La bar­rette en écaille. Les Chur­ch’s anglaises sur le gra­vier de l’al­lée — ce cris­se­ment qui dit l’argent, le calme, l’entre-soi, et qui disait main­te­nant autre chose : le départ.

Fle­ming mon­ta dans sa chambre. Il ouvrit la fenêtre. Le jar­din, la mer, la nuit. Les mêmes. Et pour­tant dif­fé­rents — parce que lui-même était dif­fé­rent, légè­re­ment, imper­cep­ti­ble­ment, de la façon dont on est dif­fé­rent après une jour­née qui ne res­semble à aucune autre et dont on ne mesure pas encore l’im­pact, comme on ne mesure pas l’im­pact d’une graine plan­tée le jour de sa plantation.

Il sor­tit le bloc-notes. Sous le chiffre et le pré­nom, il écri­vit autre chose — pas un mot cette fois, une phrase. Une phrase courte. Cinq mots. Cinq mots qui ne vou­laient rien dire et qui vou­laient tout dire, cinq mots qui étaient peut-être le début de quelque chose — d’un livre, d’une vie, d’un men­songe magni­fique — ou peut-être la fin de quelque chose d’autre.

Il posa le crayon. Il fer­ma les per­siennes. Il se coucha.

Dehors, le Tage cou­lait vers la mer, comme il cou­lait depuis des mil­liers d’an­nées, indif­fé­rent aux navi­ga­teurs et aux espions et aux femmes qui mangent des sar­dines avec les doigts, indif­fé­rent à tout sauf à son propre mou­ve­ment, cette force tran­quille de l’eau qui va vers l’eau, du fleuve qui va vers l’o­céan, du connu qui va vers l’inconnu.

Fle­ming dormit.

Et pour la pre­mière fois depuis son arri­vée au Por­tu­gal, il rêva. Il rêva du Tage. Il rêva d’un bateau. Il rêva d’une femme sur un quai qui agi­tait la main — ou qui ne l’a­gi­tait pas, c’é­tait dif­fi­cile à dire, dans les rêves les gestes sont ambi­gus, et celui-ci pou­vait être un au revoir ou un appel ou un aver­tis­se­ment, et quand il se réveilla le len­de­main, il ne se sou­vint pas du visage de la femme mais il se sou­vint du geste, et le geste lui res­ta, comme un écho, comme une trace, comme le fan­tôme d’une main dans l’air du matin.

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Cha­pitre 1 — L’arrivée

L’a­vion per­ça les nuages au-des­sus de l’es­tuaire et la lumière entra d’un coup, comme une gifle.

Fle­ming fer­ma les yeux. Pas par réflexe — par néces­si­té. Depuis des mois, il vivait dans un pays éteint. Le Londres du bla­ckout, ses rues noires comme des tun­nels, ses fenêtres obtu­rées de papier kraft, cette obs­cu­ri­té pois­seuse qui ne sen­tait plus la nuit mais la peur. Et main­te­nant ça. Ce blanc. Ce bleu. Cette vio­lence du soleil sur l’eau du Tage qui scin­tillait en bas comme une cou­lée de métal en fusion, et les toits de Lis­bonne — rouges, ocres, roses, Sei­gneur, des cou­leurs — éta­lés le long des col­lines avec une indé­cence de carte postale.

Il rou­vrit les yeux. Son voi­sin, un atta­ché com­mer­cial por­tu­gais qui avait dor­mi tout le vol depuis Gibral­tar, se signait dis­crè­te­ment. L’a­vion s’in­cli­nait. La car­lingue trem­blait de ce trem­ble­ment par­ti­cu­lier des DC‑3 fati­gués, cette vibra­tion qui vous entrait dans les dents et ne vous lâchait plus. Fle­ming regar­da par le hublot. L’eau se rap­pro­chait. Il dis­tin­guait main­te­nant des bateaux de pêche, des voiles, un car­go rouillé immo­bile au milieu du fleuve comme un ani­mal endor­mi. Plus loin, la sil­houette du Christ — non, il n’y avait pas encore de Christ sur cette rive, il confon­dait avec une pho­to­gra­phie vue quelque part. Il y avait autre chose. Des col­lines. Des arbres. De l’espace.

De l’es­pace. C’é­tait peut-être ça le plus violent.

À Londres, l’es­pace avait dis­pa­ru. Les murs écrou­lés des immeubles bom­bar­dés ne créaient pas de l’es­pace mais du vide, ce qui n’est pas la même chose. Le vide est une absence. L’es­pace est une pro­messe. Et ce qu’il voyait par ce hublot sale, à tra­vers les éra­flures du plexi­glas et les traces de doigts de cent pas­sa­gers avant lui, c’é­tait une pro­messe. La pro­messe d’un pays qui n’é­tait pas en guerre. Qui ne brû­lait pas. Qui exis­tait, sim­ple­ment, avec ses toits et ses bateaux et sa lumière insen­sée, comme si tout cela — la des­truc­tion de l’Eu­rope, les nuits de Blitz, les convois tor­pillés dans l’At­lan­tique, la Rus­sie en flammes — n’é­tait qu’une rumeur loin­taine par­ve­nue d’un autre monde.

Fle­ming des­ser­ra sa cra­vate. Il por­tait un cos­tume bleu marine qu’il avait fait tailler chez Ben­son & Clegg avant la guerre et qui com­men­çait à fati­guer aux coudes, mais qu’il refu­sait de rem­pla­cer parce que les bons tis­sus avaient dis­pa­ru et qu’il pré­fé­rait l’é­lé­gance usée à la médio­cri­té neuve. C’é­tait le genre de pen­sée qui lui venait natu­rel­le­ment et qu’il détes­tait chez lui — cette atten­tion aux sur­faces, aux appa­rences, ce dan­dysme de bureau qui fai­sait sou­rire les vrais soldats.

Les vrais sol­dats. Peter, par exemple.

Il chas­sa son frère de sa tête. Pas main­te­nant. Peter était quelque part en Nor­vège ou en Grèce ou Dieu sait où, à faire des choses dont il ne pou­vait pas par­ler, des choses qui impli­quaient des para­chutes et des explo­sifs et du cou­rage phy­sique, ce cou­rage que Ian n’a­vait pas et qu’il rem­pla­çait par de l’in­tel­li­gence, de l’ob­ser­va­tion, du style — autant de mots pour dire qu’il res­tait assis pen­dant que d’autres se battaient.

L’a­vion tou­cha le sol avec un choc sourd et rebon­dit deux fois. Fle­ming ser­ra les accou­doirs. Il n’ai­mait pas voler. Il n’ai­mait pas par­ti­cu­liè­re­ment atter­rir non plus. Ce qu’il aimait, c’é­tait être arri­vé — ce moment pré­cis où le mou­ve­ment s’ar­rête et où un lieu nou­veau se déplie devant vous comme un jeu de cartes qu’on étale sur le tapis.

*

L’aé­ro­port de Por­te­la était un bâti­ment bas, blanc, d’une modes­tie pro­vin­ciale qui sur­pre­nait pour une capi­tale. Des pal­miers. Des bou­gain­vil­liers qui dégou­li­naient sur un muret. Un doua­nier mous­ta­chu qui tam­pon­na son pas­se­port diplo­ma­tique avec une len­teur céré­mo­nielle, comme s’il accom­plis­sait un geste sacré, et qui lui dit quelque chose en por­tu­gais qu’il ne com­prit pas mais auquel il répon­dit par un sou­rire — le sou­rire, cette mon­naie uni­ver­selle des hommes qui ne parlent pas la langue.

Dehors, la cha­leur. Pas la cha­leur écra­sante des tro­piques — quelque chose de plus doux, de plus sour­nois. Une cha­leur de novembre qui n’a­vait pas le droit d’exis­ter en novembre mais qui était là quand même, tiède, salée, char­gée d’une odeur qu’il n’i­den­ti­fia pas tout de suite : l’o­céan. L’At­lan­tique était quelque part der­rière ces col­lines, invi­sible mais pré­sent, et l’air por­tait son souffle comme une res­pi­ra­tion de dormeur.

Un homme l’at­ten­dait près d’une Aus­tin noire dont la car­ros­se­rie avait été récem­ment cirée. Petit, sec, la cin­quan­taine, une mous­tache taillée au mil­li­mètre. Il se pré­sen­ta en anglais avec un accent de Brom­ley — ce qui vou­lait dire qu’il tra­vaillait pour l’am­bas­sade et qu’il était d’un ennui pro­ba­ble­ment terminal.

— Com­man­der Fle­ming ? Je suis Bridges. Atta­ché de liai­son. La voi­ture est prête.

Fle­ming mon­ta à l’ar­rière. L’in­té­rieur sen­tait le cuir chauf­fé et le tabac froid. Bridges prit le volant et ils quit­tèrent l’aé­ro­port par une route droite bor­dée de pins para­sols qui jetaient sur le bitume des ombres en forme de para­pluies japo­nais. Fle­ming allu­ma une ciga­rette — une Mor­land Spe­cial qu’il fai­sait fabri­quer sur mesure avec un mélange de tabacs turcs et de Vir­gi­nie, trois bandes dorées sur le filtre, parce que même ses ciga­rettes devaient avoir du style, c’é­tait une maladie.

— Le tra­jet prend une tren­taine de minutes, dit Bridges. L’hô­tel vous attend. Chambre 214, vue sur la mer. L’am­bas­sa­deur vous rece­vra demain matin à dix heures.

— Par­fait.

— Vous connais­sez le Por­tu­gal, Commander ?

— Non.

— Vous ver­rez. C’est un drôle de pays. Neutre, comme ils disent. En réa­li­té, c’est un pays qui regarde la guerre par la fenêtre en man­geant des gâteaux. Sala­zar est un malin. Il vend du tungs­tène aux Alle­mands, il loue les Açores aux Amé­ri­cains, et il fait le signe de croix tous les matins en espé­rant que per­sonne ne vien­dra lui deman­der de comptes.

Fle­ming ne répon­dit pas. Il regar­dait par la vitre. Ils avaient quit­té la route des pins et tra­ver­saient main­te­nant la péri­phé­rie de Lis­bonne — des immeubles bas aux façades déla­vées, du linge qui séchait aux fenêtres, des femmes en noir por­tant des paniers sur la tête, des enfants pieds nus qui jouaient dans des ter­rains vagues. Ce n’é­tait pas la carte pos­tale. C’é­tait le des­sous de la carte pos­tale, la toile gros­sière sur laquelle le décor était peint, et Fle­ming l’en­re­gis­trait avec cette pré­ci­sion auto­ma­tique qui était sa malé­dic­tion et son seul talent : il voyait tout, il oubliait rien, et il ne pou­vait rien en faire.

Pas encore.

*

La route lon­gea la côte après Car­ca­ve­los et le pay­sage chan­gea. L’At­lan­tique appa­rut d’un coup, à gauche, immense et gris-bleu, avec des vagues pares­seuses qui venaient mou­rir sur des plages blondes. La lumière deve­nait dif­fé­rente ici — plus rasante, plus dorée, fil­trée par quelque chose d’im­pal­pable qui tenait à la proxi­mi­té de l’eau et don­nait aux contours des choses une net­te­té presque dou­lou­reuse. Fle­ming pen­sa à Tur­ner. Puis il pen­sa qu’il était pré­ten­tieux de pen­ser à Tur­ner et il se conten­ta de regarder.

Esto­ril. Le mot son­na dans sa tête comme un nom de cock­tail ou de par­fum — quelque chose de léger, de sucré, de faus­se­ment inno­cent. Bridges tour­na dans une ave­nue bor­dée de pal­miers royaux dont les troncs lisses mon­taient très haut avant de s’ou­vrir en panaches verts. Des vil­las blanches appa­rais­saient der­rière des grilles en fer for­gé, avec des jar­dins où pous­saient des choses qui n’au­raient jamais sur­vé­cu en Angle­terre — des hibis­cus, des jaca­ran­das, des plantes grasses aux formes obs­cènes. Un vieillard pro­me­nait un lévrier sur un trot­toir impec­cable. Deux femmes en cha­peau remon­taient l’a­ve­nue d’un pas lent, comme si le temps ici obéis­sait à d’autres lois.

Puis l’hô­tel.

Fle­ming le vit avant que Bridges ne freine — impos­sible de ne pas le voir. Le Palá­cio Esto­ril se dres­sait au bout de l’a­ve­nue comme un grand paque­bot blanc échoué entre les jar­dins et la mer. Quatre étages de façade crème, des bal­cons en pierre, des fenêtres à per­siennes vertes, un per­ron flan­qué de colonnes qui avaient la pré­ten­tion dis­crète des palaces qui ne cherchent pas à impres­sion­ner mais qui vous écrasent quand même par leur seule pré­sence. Ce n’é­tait pas le Ritz. Ce n’é­tait pas le Savoy. C’é­tait autre chose — quelque chose qui tenait du sana­to­rium de luxe, de la vil­la médi­ter­ra­néenne et du décor de ciné­ma, avec cette blan­cheur de stuc qui absor­bait la lumière de l’a­près-midi et la ren­voyait adou­cie, tami­sée, comme si le bâti­ment fabri­quait sa propre clarté.

La voi­ture s’ar­rê­ta. Un por­tier en uni­forme bor­deaux ouvrit la por­tière avec un empres­se­ment cal­cu­lé — ni trop vite, ce qui eût été ser­vile, ni trop lent, ce qui eût été inso­lent. Fle­ming mit le pied sur le gra­vier de l’al­lée et sen­tit sous sa semelle ce cris­se­ment par­ti­cu­lier des gra­viers de palace, ce son qui dit l’argent, le calme, l’entre-soi.

Il leva les yeux vers la façade. Quelque part au troi­sième étage, une per­sienne cla­qua dou­ce­ment dans un cou­rant d’air. Un pal­mier bruis­sait à sa droite. Et de quelque part — du jar­din, de la ter­rasse, de der­rière les haies de buis — lui par­vint un rire de femme, clair et bref comme un éclat de verre brisé.

Il n’y avait pas de guerre ici. Il y avait un hôtel blanc, un ciel bleu, un rire, et cette odeur de jas­min et d’iode qui était l’o­deur d’Es­to­ril et qui allait, pen­dant dix jours, deve­nir l’o­deur de sa vie.

*

Le hall. Sol en marbre crème. Colonnes. Un lustre cen­tral qui devait peser une tonne et qui pen­dait du pla­fond avec l’as­su­rance tran­quille des objets qui savent qu’ils ne tom­be­ront jamais. Des fau­teuils en cuir fauve dis­po­sés en constel­la­tions savantes — ni trop près, ni trop loin, cha­cun offrant l’illu­sion de l’in­ti­mi­té dans un espace public. Des tapis per­sans dont les cou­leurs pas­sées racon­taient des décen­nies de pas feu­trés. Et par­tout, sur chaque sur­face hori­zon­tale, des fleurs — des roses, des orchi­dées, des arums blancs — en com­po­si­tions si par­faites qu’elles en deve­naient presque sus­pectes, comme si la beau­té ici était un tra­vail à plein temps.

Fle­ming s’ap­pro­cha de la récep­tion. Der­rière le comp­toir en aca­jou, un homme mince aux che­veux gomi­nés et au sou­rire cali­bré consul­ta son registre.

— Com­man­der Fle­ming. Bien­ve­nue au Palá­cio. Chambre 214, comme conve­nu. Vue sur la mer et le jar­din. Le baga­giste va vous accompagner.

Fle­ming signa le registre. En tour­nant la page pour trou­ver la ligne vierge, il aper­çut des noms — des vrais noms et des faux, cer­tai­ne­ment, mêlés avec cette désin­vol­ture propre aux hôtels de guerre où tout le monde ment sur quelque chose. Il remar­qua un nom alle­mand, deux noms espa­gnols, un nom fran­çais, quelque chose qui res­sem­blait à un titre nobi­liaire rou­main. Le monde entier avait échoué ici, dans cet hôtel blanc au bord de l’At­lan­tique, comme les débris d’un nau­frage reje­tés par la marée sur une plage propre.

Le baga­giste — un gar­çon brun d’une ving­taine d’an­nées, vif, silen­cieux — prit sa valise et le gui­da vers l’as­cen­seur. Ils mon­tèrent dans une cabine en bois ver­ni dont le miroir lui ren­voya son visage : mâchoire car­rée, yeux bleu-gris, un nez qu’il avait cas­sé dans sa jeu­nesse et qui don­nait à son pro­fil quelque chose de légè­re­ment asy­mé­trique qu’il avait appris à consi­dé­rer comme du carac­tère. Il avait trente-trois ans. Il en parais­sait trente-cinq. La guerre vieillis­sait tout le monde, même ceux qui ne la fai­saient pas.

*

La chambre 214 était plus grande qu’il ne l’a­vait espé­ré. Un lit large recou­vert d’un des­sus-de-lit en coton blanc. Une coif­feuse. Un bureau en bois sombre. Deux fau­teuils tour­nés vers la fenêtre. Et la fenêtre elle-même — ouverte, avec ses per­siennes vertes rabat­tues contre le mur exté­rieur — don­nait sur le jar­din de l’hô­tel, une masse végé­tale dense et sombre où des pal­miers se mêlaient à des lau­riers-roses, des dra­gon­niers, des plantes qu’il ne savait pas nom­mer, et au-delà, entre les cimes, une bande bleue. La mer.

Fle­ming s’ap­pro­cha. Le jar­din exha­lait un par­fum com­po­site — terre humide, fleurs, résine, quelque chose de sucré qu’il attri­bua aux oran­gers dont il aper­ce­vait les fruits, en bas, petites boules d’or dans le feuillage vert fon­cé. Un arro­seur des­si­nait des arcs d’eau qui cap­taient la lumière et la décom­po­saient en micro-arcs-en-ciel éphé­mères. Quelque part, un oiseau qu’il n’a­vait jamais enten­du — pas un merle, pas un rouge-gorge, quelque chose de plus exo­tique, de plus liquide — chan­tait une phrase musi­cale absurde qu’il répé­tait en boucle comme un disque rayé de la nature.

Il pen­sa : c’est un piège.

Pas au sens lit­té­ral. Pas un piège d’es­pion, pas une embus­cade. Un piège de beau­té. L’en­droit était trop beau. Trop calme. Trop par­fu­mé. Il savait — il le savait dans ses os, avec cette intel­li­gence du corps que l’in­tel­li­gence de l’es­prit méprise mais qui a tou­jours rai­son — que les endroits trop beaux sont des endroits dan­ge­reux. Parce qu’ils vous endorment. Parce qu’ils vous font croire que le monde est doux. Et le monde n’est pas doux. Le monde, en novembre 1941, est un char­nier à ciel ouvert, et cet hôtel blanc avec ses oran­gers et son oiseau fou est une ano­ma­lie, une bulle, un men­songe magnifique.

Il posa sa valise sur le lit sans la défaire. Il ôta sa veste, retrous­sa ses manches. Il allu­ma une Mor­land et fuma debout à la fenêtre, regar­dant le jar­din, la mer, le ciel, cette dou­ceur por­tu­gaise qui lui tom­bait des­sus comme un voile.

Sa mis­sion. Éva­luer les réseaux d’in­for­ma­tion bri­tan­niques au Por­tu­gal. Ren­con­trer les contacts de la Naval Intel­li­gence. Rédi­ger un rap­port pour l’a­mi­ral God­frey. Rien d’hé­roïque. Rien de dan­ge­reux. Du papier, des conver­sa­tions, des déjeu­ners à l’am­bas­sade, des mémos rédi­gés en triple exem­plaire avec la prose consti­pée de l’ad­mi­nis­tra­tion mili­taire. Il serait là dix jours. Peut-être douze. Puis il ren­tre­rait à Londres, dans le noir, dans le froid, dans la guerre, et per­sonne ne sau­rait qu’il était venu ici, et ça n’au­rait aucune importance.

C’est ce qu’il croyait.

En bas, dans le jar­din, un homme tra­ver­sait la pelouse d’un pas lent. Grand, voû­té, les che­veux blancs, vêtu d’un cos­tume croi­sé d’une coupe impec­cable mais démo­dée — le genre de coupe qu’on fai­sait à Rome en 1935 et qu’on ne fai­sait plus nulle part. Il mar­chait seul, les mains der­rière le dos, la tête légè­re­ment incli­née, comme s’il cher­chait quelque chose dans l’herbe. Un roi sans royaume. Un fan­tôme en cos­tume croi­sé. Fle­ming ne savait pas encore qui il était, mais il le sau­rait bien­tôt — on savait tou­jours, au Palá­cio, qui étaient les fantômes.

La lumière bais­sait. Le bleu de la mer virait à l’ar­doise. Les pal­miers deve­naient des sil­houettes noires décou­pées contre un ciel qui pas­sait du doré au rose avec une len­teur de spec­tacle. Fle­ming écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier en por­ce­laine de l’hô­tel — un petit objet rond, blanc, frap­pé des ini­tiales PE en lettres dorées — et pen­sa : demain, le casino.

Ce fut sa der­nière pen­sée de la jour­née. La pre­mière pen­sée du len­de­main serait dif­fé­rente, plus trouble, char­gée de quelque chose qu’il ne savait pas encore nommer.

Mais pour l’ins­tant, il y avait cette chambre, cette fenêtre, ce silence qui n’en était pas un — des oiseaux, des vagues au loin, le mur­mure d’une conver­sa­tion en por­tu­gais mon­tant d’une ter­rasse en contre­bas, une cuillère tin­tant contre une tasse de café. La musique douce d’un monde qui fai­sait sem­blant d’être en paix.

Fle­ming fer­ma les per­siennes. L’obs­cu­ri­té revint, fami­lière, presque ras­su­rante. Il s’al­lon­gea sur le lit sans ôter ses chaus­sures — une habi­tude de sol­dat qu’il avait prise sans avoir jamais été sol­dat — et il fer­ma les yeux.

Dans le noir, der­rière ses pau­pières, il vit encore la lumière du Tage. Ce blanc. Ce bleu. Cette violence.

Il s’en­dor­mit avec.

Cha­pitre 2 — Le Palácio

Il se réveilla avec le goût du sel sur les lèvres.

Pen­dant quelques secondes, il ne sut pas où il était. Le pla­fond était trop blanc, trop haut. La lumière qui fil­trait à tra­vers les per­siennes n’a­vait pas la bonne cou­leur — pas le gris de Londres, pas cette clar­té malade de novembre anglais qui res­semble à de l’eau sale. Non. C’é­tait une lumière chaude, dorée, presque épaisse, qui décou­pait des lames obliques sur le sol de la chambre et des­si­nait sur le mur d’en face des lignes paral­lèles qui bou­geaient imper­cep­ti­ble­ment, comme si le soleil lui-même respirait.

Esto­ril. Oui.

Fle­ming se leva, pas­sa dans la salle de bain — car­re­lage blanc, robi­net­te­rie en cuivre, un miroir dans lequel il évi­ta de trop se regar­der — et se rasa avec soin. Le rasage était un rituel. Un homme qui se rase bien com­mence bien sa jour­née. C’é­tait une convic­tion stu­pide et il le savait, mais les convic­tions stu­pides sont les plus solides, et celle-ci avait l’a­van­tage de lui don­ner dix minutes de silence chaque matin, le blai­reau, le savon, la lame, le visage dans le miroir qui deve­nait len­te­ment présentable.

Il s’ha­billa. Pan­ta­lon de fla­nelle grise, che­mise blanche, bla­zer bleu marine. Pas de cra­vate. Il était en mis­sion, certes, mais il n’é­tait pas à Whi­te­hall, et l’ab­sence de cra­vate était une petite rébel­lion de vacan­cier qu’il s’au­to­ri­sait avec un plai­sir pué­ril. Il glis­sa ses Mor­land dans la poche inté­rieure de son bla­zer, véri­fia qu’il avait son bri­quet — un Ron­son chro­mé, cabos­sé, fidèle — et sortit.

*

Le cou­loir du deuxième étage était long, silen­cieux, recou­vert d’un tapis gre­nat qui absor­bait les pas comme du sable. Des appliques en bronze dif­fu­saient une lumière tami­sée qui sem­blait venir d’une autre époque — pas les années qua­rante, quelque chose d’an­té­rieur, de plus lent, l’é­clai­rage d’un monde où l’élec­tri­ci­té était encore un luxe et la hâte une vul­ga­ri­té. Des portes fer­mées s’a­li­gnaient de chaque côté, iden­tiques, numé­ro­tées en chiffres dorés, et der­rière cha­cune d’elles — Fle­ming le savait, le sen­tait — des vies entières se ter­raient, des secrets macé­raient dans le silence cli­ma­ti­sé, des gens atten­daient quelque chose : un visa, un télé­gramme, un miracle, la fin de la guerre, la fin de tout.

Il prit l’es­ca­lier plu­tôt que l’as­cen­seur. L’es­ca­lier était en marbre, large, avec une rampe en fer for­gé dont les volutes avaient été des­si­nées par quel­qu’un qui croyait encore que la beau­té des détails impor­tait. Au pre­mier étage, un homme en pei­gnoir de soie — les yeux bouf­fis, une ciga­rette éteinte au coin des lèvres, l’air d’un nau­fra­gé de luxe — le croi­sa sans le voir et dis­pa­rut dans un cou­loir laté­ral comme une appa­ri­tion de music-hall.

Le rez-de-chaus­sée. Le hall qu’il avait tra­ver­sé la veille pre­nait une autre dimen­sion dans la lumière du matin. Le lustre cen­tral, éteint, res­sem­blait main­te­nant à un grand ani­mal de cris­tal endor­mi. Les fau­teuils en cuir étaient vides — presque tous. Dans l’un d’eux, près d’une fenêtre, une vieille femme lisait un jour­nal en fran­çais. Elle por­tait une robe noire et des perles, beau­coup de perles, comme si les perles étaient une forme de pro­tec­tion, une armure de nacre contre les indi­gni­tés du monde. Elle ne leva pas les yeux.

Fle­ming tra­ver­sa le hall et sor­tit par les portes-fenêtres qui don­naient sur la terrasse.

*

La ter­rasse du Palá­cio Esto­ril était un théâtre.

Pas au sens méta­pho­rique — ou plu­tôt si, exac­te­ment au sens méta­pho­rique, mais avec une pré­ci­sion qui ren­dait la méta­phore presque lit­té­rale. Elle était dis­po­sée en gra­dins. Des tables rondes recou­vertes de nappes blanches des­cen­daient en paliers vers le jar­din, sépa­rées par des balus­trades basses et des jar­di­nières en pierre d’où débor­daient des géra­niums rouges et des bou­gain­vil­liers mauves. Chaque table était une loge. Chaque occu­pant, un acteur. Et la scène, c’é­tait le jar­din lui-même — cette masse végé­tale dense, verte, bruis­sante, qui s’é­ten­dait jus­qu’à une ligne de pins mari­times au-delà des­quels on devi­nait la mer.

Fle­ming s’as­sit à une table libre, légè­re­ment en retrait. Un ser­veur appa­rut — sur­git, plu­tôt, avec cette dis­cré­tion d’in­secte propre aux grands ser­veurs de palace, ces hommes qui n’ar­rivent jamais et ne partent jamais mais qui sont tou­jours là au moment exact où on les cherche.

— Café, s’il vous plaît. Noir. Et des toasts.

Le ser­veur incli­na la tête et s’ef­fa­ça. Fle­ming allu­ma une Mor­land et com­men­ça à regarder.

Regar­der. C’é­tait ce qu’il fai­sait de mieux. Ce qu’il fai­sait de pire aus­si, parce que regar­der sans agir est une forme de para­ly­sie, et Fle­ming, à trente-trois ans, com­men­çait à se deman­der si toute sa vie ne serait pas une longue para­ly­sie élé­gante — un homme assis dans des endroits inté­res­sants, obser­vant des gens inté­res­sants faire des choses inté­res­santes, et n’en fai­sant aucune lui-même.

Mais ce matin-là, sur cette ter­rasse, il y avait de quoi observer.

À trois tables de lui, un couple petit-déjeu­nait dans un silence qui avait la den­si­té du plomb. L’homme — la soixan­taine, le crâne dégar­ni, des lunettes rondes — beur­rait ses toasts avec une appli­ca­tion maniaque, comme si la répar­ti­tion exacte du beurre sur le pain était le der­nier pro­blème du monde qu’il pou­vait résoudre. La femme — plus jeune, brune, une beau­té lourde un peu fanée, des yeux de lionne fati­guée — fumait en regar­dant le jar­din. Ils ne se par­laient pas. Ils n’a­vaient pas besoin de se par­ler. Ils avaient cette inti­mi­té ter­rible des couples qui ont tout tra­ver­sé ensemble et qui savent que les mots ne servent plus à rien.

Fle­ming les recon­nut. Pas de vue — de des­crip­tion. Les rap­ports du Forei­gn Office qu’il avait lus à Londres men­tion­naient le roi Carol II de Rou­ma­nie et sa maî­tresse, Ele­na Lupes­cu, dite Mag­da, ins­tal­lés au Palá­cio depuis leur exil. Carol avait abdi­qué sous la pres­sion d’An­to­nes­cu et des Alle­mands. Il avait fui la Rou­ma­nie avec Mag­da, un chien, et — selon la légende — un wagon entier de tré­sors pillés dans les coffres de l’É­tat. Le chien était mort en route. Les tré­sors avaient en par­tie fon­du. Res­tait Mag­da. Fidèle, indé­ra­ci­nable, cette femme que tout Buca­rest avait haïe et que Carol avait choi­sie contre son trône, contre son fils, contre son pays.

Fle­ming les regar­da avec cette fas­ci­na­tion qu’il éprou­vait pour les puis­sants déchus — non pas de la com­pas­sion, quelque chose de plus froid, de plus inté­res­sé. L’é­tude d’un spé­ci­men. Un roi sans royaume est un ani­mal sans habi­tat : il conserve les gestes, les réflexes, l’al­lure, mais tout est déca­lé, tout sonne faux, comme un acteur qui conti­nue­rait à jouer après que le rideau est tom­bé et que la salle s’est vidée.

Carol beur­rait ses toasts. Mag­da fumait. Le soleil tom­bait sur leur table avec une indif­fé­rence magnifique.

*

Le café arri­va. Noir, ser­ré, brû­lant, dans une tasse en por­ce­laine si fine qu’elle en deve­nait presque trans­lu­cide. Fle­ming but une gor­gée et sen­tit la caféine frap­per sa conscience comme un petit mar­teau pré­cis. Le café por­tu­gais. Il y avait donc ça aus­si, dans ce pays : le café. Il but encore, et le monde devint plus net, plus décou­pé, comme si quel­qu’un avait tour­né la bague de mise au point d’un objectif.

Il balaya la ter­rasse du regard.

Près de la balus­trade, un homme seul lisait le Times — un vrai Times, celui de Londres, arri­vé avec trois jours de retard par la valise diplo­ma­tique ou par quelque cir­cuit impro­bable de contre­bande d’in­for­ma­tions. Il avait le teint cuit des hommes qui vivent sous des lati­tudes exces­sives, des mains larges, un air de mili­taire en civil. Bri­tan­nique, pro­ba­ble­ment. Ou un de ces Sud-Afri­cains qui res­semblent tel­le­ment aux Bri­tan­niques qu’ils pour­raient les rem­pla­cer sans que per­sonne ne s’en aperçoive.

Plus loin, un groupe de trois femmes par­lait en espa­gnol avec des rires qui mon­taient trop haut et retom­baient trop vite — le rire des gens qui s’en­nuient et qui essaient de ne pas le savoir. Elles por­taient des robes claires, des cha­peaux, des gants, tout l’at­ti­rail d’une classe sociale qui se cram­pon­nait à ses rituels comme à une bouée dans la tem­pête. Des femmes de diplo­mates, sans doute. Ou des femmes de rien du tout qui jouaient aux femmes de quelque chose — au Palá­cio, la fron­tière entre les deux était invisible.

Et puis il y avait les autres. Ceux qu’on ne voyait pas immé­dia­te­ment. Ceux qu’il fal­lait cher­cher. Un homme assis très droit à une table d’angle, le dos au mur — posi­tion clas­sique de l’agent de ren­sei­gne­ment ou du para­noïaque, les deux caté­go­ries se che­vau­chant lar­ge­ment. Il lisait un jour­nal por­tu­gais avec une concen­tra­tion exces­sive, ce qui signi­fiait soit qu’il appre­nait le por­tu­gais, soit qu’il ne lisait pas du tout. Un autre, debout près des portes-fenêtres, qui sem­blait attendre quel­qu’un mais dont les yeux ne ces­saient de se dépla­cer sur la ter­rasse — de table en table, de visage en visage — avec le mou­ve­ment lent et sys­té­ma­tique d’un phare côtier.

Fle­ming nota men­ta­le­ment. C’é­tait un exer­cice qu’il pra­ti­quait depuis des années, un jeu d’en­fance deve­nu méthode pro­fes­sion­nelle : obser­ver, clas­ser, archi­ver. Chaque visage dans un tiroir. Chaque détail enre­gis­tré. La marque d’une montre. La coupe d’un cos­tume. La façon dont un homme tient sa tasse — par l’anse ou par le corps, et ce que cela dit de lui. Le lan­gage muet des choses. Fle­ming lisait ce lan­gage comme d’autres lisent le latin : avec une aisance acquise qui res­sem­blait à de l’instinct.

*

Il ter­mi­na son café, refu­sa un deuxième — la dis­ci­pline, même en ter­ri­toire neutre — et des­cen­dit les marches de la ter­rasse pour entrer dans le jardin.

Le jar­din du Palá­cio était un monde en soi.

Depuis la ter­rasse, il avait l’air domes­ti­qué — des pelouses, des mas­sifs, de l’ordre. Mais une fois dedans, on com­pre­nait que l’ordre n’é­tait qu’une façade. Les allées de gra­vier sinuaient entre des mas­sifs de plantes tro­pi­cales qui avaient pous­sé au-delà de toute inten­tion pay­sa­gère, for­mant des murs végé­taux denses, opaques, où des espèces incom­pa­tibles coha­bi­taient dans un désordre fer­tile : des pal­miers-dat­tiers voi­si­naient avec des camé­lias, des fou­gères arbo­res­centes côtoyaient des rosiers, des dra­gon­niers cen­te­naires — ces arbres étranges, ven­trus, aux branches tor­dues qui semblent venus d’un autre âge géo­lo­gique — mon­taient la garde comme des sen­ti­nelles antédiluviennes.

L’air était dif­fé­rent dans le jar­din. Plus humide, plus dense, char­gé d’o­deurs qui se super­po­saient en couches — la terre mouillée en des­sous, puis le jas­min, puis quelque chose de plus vert, de plus cru, l’o­deur de la sève et de la chlo­ro­phylle, et par-des­sus tout, por­tée par des bouf­fées inter­mit­tentes quand le vent venait de la mer, cette sali­ni­té atlan­tique qui rap­pe­lait que l’o­céan était là, der­rière les pins, immense et patient.

Fle­ming mar­cha. L’al­lée tour­nait, des­cen­dait légè­re­ment, pas­sait sous une per­go­la cou­verte de gly­cine — pas en fleur, en novembre, mais la struc­ture tor­due des tiges suf­fi­sait à créer un tun­nel végé­tal d’une beau­té tour­men­tée. Un banc en pierre, à l’ombre d’un magno­lia. Un bas­sin où des pois­sons rouges tra­çaient des tra­jec­toires lentes dans une eau sombre. Un chat — tigré, maigre, abso­lu­ment indif­fé­rent à l’exis­tence humaine — tra­ver­sa l’al­lée devant lui et dis­pa­rut dans un mas­sif d’hor­ten­sias comme s’il avait un ren­dez-vous urgent avec quel­qu’un de plus important.

Ce jar­din. Fle­ming sen­tait que ce jar­din était essen­tiel. Pas seule­ment beau — essen­tiel. C’é­tait le lieu où les masques tom­baient, où les cou­loirs de l’hô­tel débou­chaient sur quelque chose de plus vrai, de plus sau­vage. Le Palá­cio était un théâtre. Le jar­din était les cou­lisses. Et dans les cou­lisses, on trou­vait tou­jours les vraies histoires.

*

Il trou­va la pis­cine. Elle était au bout d’une allée de cyprès, rec­tan­gu­laire, entou­rée de chaises longues en teck ali­gnées avec une rigueur mili­taire. Per­sonne ne nageait — le mois de novembre décou­ra­geait même les plus opti­mistes — mais un homme était allon­gé sur une chaise, en cos­tume com­plet, les yeux fer­més, le visage offert au soleil comme un tour­ne­sol sur mesure chez un bon tailleur.

Fle­ming pas­sa sans s’ar­rê­ter. Plus loin, un esca­lier en pierre des­cen­dait vers une grille en fer for­gé au-delà de laquelle on aper­ce­vait la route, et de l’autre côté de la route, le casino.

Le Casi­no Esto­ril. Il le regar­da un moment, à tra­vers les bar­reaux de la grille, comme on regarde une cage dont on ne sait pas encore si c’est soi qui est dedans ou dehors. Le bâti­ment était moderne — enfin, moderne à la façon des années trente, c’est-à-dire déjà un peu démo­dé, avec cette géo­mé­trie Art Déco qui avait l’ar­ro­gance des lignes droites et la naï­ve­té de croire que le monde pou­vait être mis en forme. Façade blanche, évi­dem­ment. Tout était blanc dans ce pays. Blanc et lumi­neux et propre et neutre, comme si la cou­leur elle-même était un par­ti pris que le Por­tu­gal refu­sait de prendre.

Ce soir. Il irait ce soir.

*

Il remon­ta par un che­min dif­fé­rent et débou­cha sur une par­tie du jar­din qu’il n’a­vait pas encore vue — un espace plus intime, pro­té­gé par des haies hautes, avec un kiosque en fer peint en blanc dont la pein­ture s’é­caillait par endroits, lais­sant appa­raître des couches anté­rieures — vert, puis bleu, puis un rouge pas­sé qui datait peut-être de l’i­nau­gu­ra­tion de l’hô­tel, trente ans plus tôt. Archéo­lo­gie domes­tique. Fle­ming aimait ça. Les couches. Les strates. Ce qui est dessous.

C’est là qu’il la revit. Mag­da Lupescu.

Elle était assise dans le kiosque, seule. Sans Carol. Sans les perles — non, avec les perles, les perles étaient tou­jours là, mais le reste avait chan­gé. La lionne fati­guée de la ter­rasse avait cédé la place à autre chose, quelque chose de plus concen­tré, de plus vigi­lant. Elle lisait un livre — en fran­çais, il aper­çut la cou­ver­ture blanche de Gal­li­mard — et sa manière de lire était étrange. Elle ne tour­nait pas les pages. Elle tenait le livre ouvert à la même page depuis qu’il l’ob­ser­vait, et ses yeux ne bou­geaient pas. Elle ne lisait pas. Elle se cachait der­rière le livre. Elle uti­li­sait le livre comme un paravent, un mur de papier entre elle et le monde.

Fle­ming hési­ta. La poli­tesse dic­tait de pas­ser son che­min. La curio­si­té — cette curio­si­té qui était chez lui une force aus­si irré­sis­tible que la faim — dic­tait autre chose.

La curio­si­té gagna.

— Par­don­nez-moi. Est-ce que ce banc est pris ?

Il dési­gnait un banc en pierre à quelques mètres du kiosque. La ques­tion était absurde — le jar­din était vide, il y avait cin­quante bancs dis­po­nibles — et ils le savaient tous les deux. Mag­da le regar­da par-des­sus son livre. Ses yeux étaient d’un brun très fon­cé, presque noir, avec quelque chose de dur au fond — un noyau de résis­tance, de méfiance, le regard d’une femme qui a été trop sou­vent tra­hie pour faire confiance à un sourire.

— Les bancs n’ap­par­tiennent à per­sonne, dit-elle en anglais. Comme les pays, apparemment.

Fle­ming sou­rit. Il s’as­sit. Il n’a­vait rien pré­pa­ré — pas de ques­tion, pas de stra­té­gie. Il vou­lait sim­ple­ment être là, près de cette femme qui avait été la maî­tresse d’un roi et qui lisait seule dans un kiosque écaillé, dans un jar­din d’exil, au bout de l’Europe.

Ils res­tèrent silen­cieux un moment. Ce n’é­tait pas un silence gêné. C’é­tait un silence de jar­din — plein d’oi­seaux, de bruis­se­ments, du mur­mure loin­tain de la mer. Le silence de deux étran­gers qui n’ont aucune rai­son de se par­ler et qui en tirent un confort paradoxal.

Ce fut elle qui bri­sa le silence, sans lever les yeux de son livre qu’elle ne lisait tou­jours pas :

— Vous êtes anglais.

— C’est si visible ?

— Le bla­zer. La mâchoire. Et cette façon de s’as­seoir sur un banc comme si vous ren­diez un ser­vice au banc.

Fle­ming rit. Un vrai rire, pas un rire social. Elle avait de l’es­prit. Les rap­ports du Forei­gn Office ne men­tion­naient pas l’es­prit de Mag­da Lupes­cu. Ils men­tion­naient son influence sur Carol, sa rapa­ci­té sup­po­sée, ses ori­gines juives que l’a­ris­to­cra­tie rou­maine lui avait jetées au visage pen­dant vingt ans. Ils ne men­tion­naient pas qu’elle était drôle.

— Ian Fle­ming, dit-il. Atta­ché naval. Rien de passionnant.

— Ele­na Lupes­cu. Rien de pas­sion­nant non plus.

Elle avait dit son vrai pré­nom — Ele­na, pas Mag­da. Comme si le Palá­cio était un lieu où l’on pou­vait se débar­ras­ser de son per­son­nage public le temps d’une conver­sa­tion de jar­din. Ou comme si elle tes­tait Fle­ming, pour voir s’il savait qui elle était. Il savait. Elle savait qu’il savait. Et cette double connais­sance, non dite, créa entre eux une com­pli­ci­té minus­cule — la com­pli­ci­té des gens qui mentent tous les deux et qui le savent tous les deux.

— Vous allez res­ter long­temps ? demanda-t-elle.

— Dix jours. Peut-être douze.

— Nous, cela fait un an. Carol dit que c’est tem­po­raire. Il dit cela tous les matins. Tem­po­raire. Comme si le mot pou­vait empê­cher le temps de pas­ser. Un an de tem­po­raire, ça fait quoi ? De la per­ma­nence, je suppose.

Elle fer­ma son livre. Colette. C’é­tait du Colette. Fle­ming aper­çut le titre — La Chatte — et pen­sa que c’é­tait un choix par­fait pour cette femme : Colette, la seule écri­vaine qui com­pre­nait que l’a­mour est un sport de combat.

— Cet hôtel, dit Mag­da en regar­dant le jar­din autour d’elle, comme si elle le voyait pour la pre­mière fois ou pour la der­nière. Cet hôtel est un pur­ga­toire. Vous savez ce qu’est le pur­ga­toire ? Ce n’est ni l’en­fer ni le para­dis. C’est l’at­tente. On attend que quel­qu’un décide si vous allez mon­ter ou des­cendre. Et pen­dant que vous atten­dez, on vous sert du café et on vous fait signer des registres.

Fle­ming ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­dait cette femme qui avait par­ta­gé la couche d’un roi, pro­vo­qué un scan­dale qui avait ébran­lé une monar­chie, tra­ver­sé l’Eu­rope en guerre avec des bijoux dans ses valises et la haine de tout un pays sur les épaules, et qui était là, dans un kiosque à la pein­ture écaillée, à résu­mer sa condi­tion en trois phrases d’un cynisme triste.

— Et le roi ? deman­da-t-il dou­ce­ment. Il attend aussi ?

Mag­da eut un sou­rire. Pas un sou­rire joyeux. Un sou­rire qui conte­nait des années — des années de pro­to­cole, de chu­cho­te­ments, de dîners offi­ciels où elle n’é­tait pas invi­tée, de jour­naux qui l’ap­pe­laient l’a­ven­tu­rière, la juive, la putain.

— Carol ne sait pas qu’il attend. C’est son talent. Il croit que chaque jour est un jour de plus vers le retour. Moi, je sais que chaque jour est un jour de plus vers nulle part. Mais je ne le lui dis pas. À quoi bon ? Les rois ont besoin de croire. Sinon ils ne sont plus rois. Ils sont juste des vieillards dans de beaux costumes.

Elle se leva. Le livre sous le bras. Les perles lui­sant dou­ce­ment dans la lumière fil­trée du kiosque.

— Bien­ve­nue au Palá­cio, mon­sieur Fle­ming. Vous ver­rez. On s’ha­bi­tue. C’est le pire.

Elle s’é­loi­gna dans l’al­lée, sil­houette sombre entre les mas­sifs verts, et Fle­ming la regar­da par­tir en pen­sant qu’elle venait de lui dire quelque chose d’im­por­tant — pas sur l’hô­tel, pas sur l’exil, mais sur la nature même des lieux inter­mé­diaires, ces lieux où la vie est sus­pen­due et où les gens deviennent len­te­ment les fan­tômes d’eux-mêmes.

*

Il pas­sa le reste de la mati­née à explorer.

Le res­tau­rant du Palá­cio — une salle oblongue avec des baies vitrées don­nant sur la mer, des tables rondes, des chaises tapis­sées de velours bor­deaux, et cette odeur par­ti­cu­lière des salles à man­ger de palace, mélange de cire, de pain chaud et de fleurs cou­pées. Un maître d’hô­tel spec­tral lui indi­qua qu’on ser­vait le déjeu­ner à par­tir de treize heures et le dîner à par­tir de vingt heures, et que les mes­sieurs étaient priés de por­ter une veste.

Le bar — ah, le bar. C’é­tait le cœur de l’hô­tel, le vrai centre gra­vi­ta­tion­nel, et Fle­ming le com­prit dès qu’il y mit les pieds. Une pièce lam­bris­sée de bois sombre — noyer ? aca­jou ? — avec un comp­toir long, lus­tré, der­rière lequel des bou­teilles s’a­li­gnaient comme des sol­dats de verre. Des tabou­rets hauts. Des tables basses entou­rées de fau­teuils pro­fonds. Un éclai­rage tami­sé même en plein jour, parce que le bar était le seul endroit du Palá­cio où le soleil n’a­vait pas le droit d’en­trer, le seul lieu voué à l’ombre dans cet hôtel de lumière. Et c’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’on y disait les choses qu’on ne disait nulle part ailleurs.

Le bar­man — la tren­taine, des mains de pia­niste, un visage por­tu­gais aux traits nets — essuyait des verres avec la len­teur rituelle des bar­mans du monde entier. Il salua Fle­ming d’un signe de tête, comme s’il le connais­sait déjà, comme s’il connais­sait tout le monde — ce qui était pro­ba­ble­ment le cas. Les bar­mans des grands hôtels en savent plus que les ser­vices secrets. Ils voient qui boit avec qui, qui boit trop, qui boit seul. Ils entendent les conver­sa­tions que les clients croient mur­mu­rer mais qu’en réa­li­té ils pro­noncent à voix haute parce que l’al­cool est un ampli­fi­ca­teur, et les bar­mans sont des antennes.

— Qu’est-ce que vous recom­man­dez ? deman­da Fleming.

— Il est onze heures du matin, monsieur.

— Je n’ai pas deman­dé l’heure. J’ai deman­dé une recommandation.

Le bar­man sou­rit. Le sou­rire pro­fes­sion­nel de l’homme qui ne juge pas — ou qui juge en silence, ce qui revient au même.

— Un por­to blanc. Sec. En apé­ri­tif. C’est la cou­tume ici.

Le por­to arri­va dans un petit verre. Pâle, froid, avec une séche­resse qui sur­prit Fle­ming — il s’at­ten­dait à quelque chose de sucré, de lourd, et c’é­tait tout le contraire : un goût de noix, d’a­mande, de sali­ni­té, un goût qui avait la cou­leur de ce pays. Il but len­te­ment, assis au comp­toir, et regar­da le bar se rem­plir — imper­cep­ti­ble­ment, par petites vagues, comme la marée.

Un homme entra. Puis deux. Puis un groupe. Des conver­sa­tions s’al­lu­maient comme des bou­gies dans une église — une ici, une là, cha­cune avec sa flamme par­ti­cu­lière, sa langue par­ti­cu­lière. Fle­ming enten­dit de l’an­glais, de l’al­le­mand, du fran­çais, du por­tu­gais, quelque chose qui res­sem­blait à du hon­grois, et au fond de la salle, dans un fau­teuil pro­fond, un homme qui par­lait tout seul dans une langue qu’il n’i­den­ti­fia pas — du rou­main, peut-être, ou une forme de prière, ou de folie. Au Palá­cio, les trois se confondaient.

*

Il déjeu­na seul au res­tau­rant. Sole grillée, riz, salade. Un vin blanc du Dou­ro qui avait le goût de la pierre chaude et du citron. Il man­gea face à la fenêtre, regar­dant la mer, pen­sant à rien — ou plu­tôt pen­sant à tout en même temps, ce qui revient au même. La mis­sion. Le rap­port. L’am­bas­sa­deur qu’il ver­rait à seize heures — ren­dez-vous déca­lé, Bridges avait lais­sé un mes­sage à la récep­tion. Carol et Mag­da. Le bar. Le casi­no, ce soir.

Il pen­sa aus­si à Londres. À son bureau du Room 39, l’A­mi­rau­té, la pièce où l’a­mi­ral God­frey coor­don­nait les opé­ra­tions de ren­sei­gne­ment naval et où Fle­ming ser­vait d’as­sis­tant per­son­nel — un titre flat­teur pour une fonc­tion qui consis­tait essen­tiel­le­ment à rédi­ger des mémos, à trier du cour­rier clas­si­fié et à inven­ter des plans que per­sonne n’exé­cu­te­rait jamais. Ses plans. C’é­tait sa spé­cia­li­té secrète, sa contri­bu­tion la plus étrange à l’ef­fort de guerre : inven­ter des opé­ra­tions. Des scé­na­rios. Des intrigues. L’O­pé­ra­tion Gol­de­neye — un plan de résis­tance en cas d’in­va­sion alle­mande de l’Es­pagne et du Por­tu­gal. L’O­pé­ra­tion Ruth­less — un stra­ta­gème déli­rant qui consis­tait à pié­ger un avion alle­mand pour voler une machine Enig­ma. Des fic­tions opé­ra­tion­nelles. Des romans qui n’en por­taient pas encore le nom.

Fle­ming repous­sa son assiette. Le ser­veur appor­ta un café. Il le but en regar­dant deux mouettes se dis­pu­ter un mor­ceau de quelque chose sur la balus­trade de la ter­rasse, et il pen­sa — avec cette luci­di­té cruelle qu’il retour­nait contre lui-même comme une lame — qu’il était un homme dont le vrai talent était d’in­ven­ter des his­toires, et que ce talent ne ser­vait à rien dans une guerre où les his­toires tuaient des gens ou ne tuaient per­sonne, sans entre-deux possible.

*

L’a­près-midi glis­sa. Il ren­con­tra l’am­bas­sa­deur à la chan­cel­le­rie de Lis­bonne — un homme affable, pru­dent, qui lui expli­qua la situa­tion du Por­tu­gal avec des péri­phrases de diplo­mate et lui remit une liste de contacts à voir pen­dant son séjour. Des noms. Des adresses. Des notes grif­fon­nées. Fle­ming ran­gea le tout dans la poche inté­rieure de son bla­zer, à côté de ses ciga­rettes, et res­sor­tit dans la lumière.

Il prit un taxi pour ren­trer à Esto­ril. Le chauf­feur condui­sait comme si les règles de la route étaient des sug­ges­tions option­nelles, et Fle­ming, cram­pon­né à la poi­gnée de la por­tière, eut le loi­sir d’ob­ser­ver la côte défi­ler — des plages, des rochers, des vil­las, des pêcheurs rac­com­mo­dant des filets sur la grève, et par­tout cette lumière, cette lumière de fin d’a­près-midi qui tou­chait les choses avec une ten­dresse de peintre et les ren­dait plus belles qu’elles n’a­vaient le droit de l’être.

Il arri­va au Palá­cio à dix-huit heures. Le soleil des­cen­dait der­rière les pins. Le hall était plus ani­mé qu’au matin — des voix, des par­fums, des gens en tenue de soi­rée qui com­men­çaient à conver­ger vers le bar comme des papillons vers la lumière, sauf qu’i­ci c’é­tait vers l’ombre, l’ombre du bar, l’ombre pro­tec­trice où l’on pou­vait boire et par­ler et men­tir et être soi-même, ce qui reve­nait sou­vent au même.

Fle­ming mon­ta se chan­ger. Il pas­sa un cos­tume sombre, remit une cra­vate — une conces­sion au soir — et redescendit.

Le bar l’attendait.

Et le casi­no, de l’autre côté de la rue, dans la nuit nais­sante, avec ses lumières qui com­men­çaient à s’al­lu­mer une à une comme les yeux d’une bête qui se réveille.

Ce soir.

Cha­pitre 3 — Le casino

Il tra­ver­sa la rue à vingt et une heures.

Ce n’é­tait pas une rue — c’é­tait une fron­tière. Trente mètres de bitume entre le Palá­cio et le casi­no, trente mètres que l’on fran­chis­sait à pied, en voi­ture ou en pen­sée, et de l’autre côté tout chan­geait. L’hô­tel était le jour. Le casi­no était la nuit. L’hô­tel était le refuge, le lieu où l’on se repo­sait, où l’on fai­sait sem­blant d’être ce que l’on pré­ten­dait être. Le casi­no était l’a­rène, le lieu où l’on jouait — pas seule­ment aux cartes, pas seule­ment à la rou­lette, mais à être vivant, à être riche, à être chan­ceux, à être quel­qu’un d’autre.

Fle­ming fran­chit les portes vitrées et entra.

*

Le hall du Casi­no Esto­ril sen­tait le marbre froid, le par­fum de femme et quelque chose de plus sub­til — l’a­dré­na­line. Pas l’a­dré­na­line bru­tale du com­bat ou de la peur, mais l’a­dré­na­line lente, insi­dieuse, du jeu. Cette ten­sion par­ti­cu­lière qui flotte dans l’air des casi­nos comme un gaz invi­sible et qui entre par les pores de la peau, par les narines, par les yeux, et qui vous dit : ici, tout est pos­sible. Ici, les lois ordi­naires du monde sont sus­pen­dues. L’argent cir­cule. Les for­tunes changent de mains. Et vous — oui, vous, avec votre cos­tume sombre et votre cra­vate et votre verre vide — vous pour­riez être celui à qui tout arrive ce soir.

C’est un men­songe, bien sûr. Le casi­no ne donne rien. Le casi­no prend. Mais c’est un men­songe si bien construit, si par­fai­te­ment enve­lop­pé dans le velours et le cris­tal et la lumière tami­sée, que même les intel­li­gences les plus aiguës finissent par y croire — ne serait-ce qu’une seconde, ne serait-ce que le temps de poser un jeton sur le tapis.

Fle­ming connais­sait ce men­songe. Il l’aimait.

Il tra­ver­sa le hall, pas­sa devant le ves­tiaire où un employé pre­nait les cha­peaux et les man­teaux avec la gra­vi­té d’un prêtre rece­vant des offrandes, et mon­ta l’es­ca­lier qui menait aux salles de jeu. L’es­ca­lier était large, recou­vert d’un tapis rouge — rouge, pas gre­nat, pas bor­deaux, rouge, le rouge du sang et de l’argent et des lèvres de femme, le rouge qui dit : vous quit­tez le monde réel. En haut des marches, une double porte capi­ton­née. Un por­tier en livrée. Et der­rière la porte, le bruit.

Le bruit d’un casi­no est unique. Ce n’est pas un vacarme. Ce n’est pas un brou­ha­ha. C’est un mur­mure ampli­fié, une somme de sons dis­crets qui pro­duisent ensemble quelque chose de presque musi­cal — le cli­que­tis des jetons, le ron­ron­ne­ment de la bille de rou­lette, le frois­se­ment des cartes qu’on dis­tri­bue, les voix basses des joueurs, les voix plus basses encore des crou­piers, et de temps en temps, sur­gis­sant de cette nappe sonore comme une bulle à la sur­face d’un étang, un éclat — un rire, une excla­ma­tion, le choc d’un verre posé trop vite sur une table. Fle­ming s’ar­rê­ta un ins­tant sur le seuil, comme on s’ar­rête sur le bord d’un plon­geoir, et il écouta.

Puis il entra.

*

La grande salle de jeu du Casi­no Esto­ril était un rec­tangle de lumière. Des lustres en cris­tal — six, il les comp­ta par réflexe — pen­daient du pla­fond à inter­valles régu­liers, cha­cun irra­diant une clar­té chaude, dorée, qui tom­bait sur les tables de jeu comme des pro­jec­teurs de théâtre sur une scène. Le reste de la salle res­tait dans une semi-obs­cu­ri­té com­plice — les murs ten­dus de tis­su sombre, les colonnes en faux marbre, les recoins où des fau­teuils invi­taient à l’ob­ser­va­tion. Le contraste était cal­cu­lé : la lumière pour les tables, l’ombre pour tout le reste. On voyait les mains des joueurs, leurs jetons, leurs cartes. On ne voyait pas néces­sai­re­ment leurs visages.

Fle­ming s’a­van­ça len­te­ment, les mains dans les poches, avec cette démarche de flâ­neur qu’il adop­tait dans les lieux incon­nus — pas trop rapide, pas trop lente, le rythme d’un homme qui est chez lui par­tout parce qu’il n’est chez lui nulle part.

La rou­lette d’a­bord. Trois tables, cha­cune entou­rée d’une grappe de joueurs aux phy­sio­no­mies diverses — des visages ten­dus, des visages impas­sibles, des visages déjà vain­cus qui conti­nuaient par iner­tie, par super­sti­tion, par cette convic­tion absurde que la chance tourne et que la pro­chaine fois sera la bonne. Un vieil homme en smo­king jouait sur les numé­ros avec une méthode qui sem­blait impli­quer des cal­culs com­plexes et une foi inébran­lable dans les mathé­ma­tiques, ce qui au casi­no est la forme la plus élé­gante du sui­cide finan­cier. Une femme blonde, jeune, très maquillée, posait ses jetons au hasard avec des gestes de som­nam­bule — elle ne jouait pas, elle effec­tuait un rituel dont le sens lui échap­pait mais auquel elle se sou­met­tait par habi­tude ou par déses­poir. Le crou­pier, impas­sible, lan­çait la bille. La bille tour­nait. Le monde rétré­cis­sait autour de cette bille minus­cule, de ce petit objet d’i­voire qui conte­nait, pen­dant les quelques secondes de sa rota­tion, toute l’es­pé­rance et toute la ter­reur de l’es­pèce humaine.

Fle­ming pas­sa. La rou­lette ne l’in­té­res­sait pas. Trop méca­nique. Trop imper­son­nel. Le joueur contre la roue — il n’y a pas de duel, pas de regard, pas de psy­cho­lo­gie. Juste les nombres et le hasard, cette com­bi­nai­son mortelle.

Il cher­chait autre chose.

Le bac­ca­ra.

*

La table de bac­ca­ra était au fond de la salle, dans un espace légè­re­ment sur­éle­vé, sépa­ré du reste par une balus­trade basse qui créait une fron­tière invi­sible — le car­ré VIP, le saint des saints, l’en­droit où les mises n’a­vaient plus rien de rai­son­nable et où les joueurs n’é­taient plus des ama­teurs mais des pro­fes­sion­nels du risque. Ou des fous. La fron­tière entre les deux, au bac­ca­ra, est une ques­tion de perspective.

Fle­ming s’ap­pro­cha. Il ne s’as­sit pas — pas ce soir, pas encore. Il res­ta debout, légè­re­ment en retrait, un verre de whis­ky à la main qu’il avait pris au pas­sage sans s’en rendre compte, et il regarda.

Six joueurs autour de la table. Un crou­pier. Un chef de par­tie debout der­rière le crou­pier, les bras croi­sés, sur­veillant les opé­ra­tions avec l’in­ten­si­té silen­cieuse d’un arbitre de boxe. La table elle-même — un ovale de feu­trine verte, ce vert par­ti­cu­lier des tables de jeu qui ne res­semble à aucun autre vert de la nature, un vert arti­fi­ciel, un vert d’argent, un vert qui dit : ici, les règles sont différentes.

Les jetons étaient empi­lés devant chaque joueur en colonnes inégales — cer­taines hautes, d’autres basses, et cette géo­gra­phie des colonnes racon­tait déjà une his­toire, l’his­toire de la soi­rée, qui gagnait, qui per­dait, qui résis­tait. Fle­ming lut les colonnes comme on lit un texte. Trois joueurs en dif­fi­cul­té. Deux qui tenaient. Et un —

Et un.

*

Il était assis au centre de la table, face au crou­pier, dans la posi­tion du ban­quier — celui qui tient la main, celui contre qui les autres jouent. Un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, peut-être moins, peut-être plus — le genre de visage que l’âge n’al­tère pas vrai­ment mais patine, comme il patine le cuir ou le bois noble. Des che­veux blonds cou­pés très court, presque ras, qui accen­tuaient la géo­mé­trie du crâne — un crâne ger­ma­nique, large, régu­lier, le crâne d’une race qui croit aux struc­tures. Des yeux gris. Pas bleus, pas verts — gris, de ce gris métal­lique des ciels d’hi­ver du Nord, un gris sans cha­leur et sans froi­deur, un gris de neu­tra­li­té par­faite qui ne révé­lait abso­lu­ment rien. Des mains — c’est ce que Fle­ming remar­qua ensuite, les mains. Longues, sèches, les doigts fuse­lés, les ongles cou­pés court et nets. Des mains qui mani­pu­laient les jetons sans bruit, avec une éco­no­mie de gestes qui confi­nait à l’art. Pas de mou­ve­ment inutile. Pas de tic. Pas de trem­ble­ment. Rien.

L’homme por­tait un cos­tume anthra­cite d’une coupe ber­li­noise — les épaules légè­re­ment plus larges qu’une coupe anglaise, la taille plus ajus­tée, ce qui don­nait à la sil­houette une allure à la fois mar­tiale et élé­gante. Che­mise blanche. Cra­vate en soie noire. Un bou­ton de man­chette en or — dis­cret, sans mono­gramme. Pas de bague. Pas de montre visible. L’ab­sence d’or­ne­ment comme orne­ment ultime.

Il jouait.

Fle­ming le regar­da jouer. C’est-à-dire que Fle­ming regar­da un homme accom­plir quelque chose qu’il n’a­vait jamais vu accom­pli de cette façon — avec cette com­bi­nai­son de pré­ci­sion, de calme et de ce qu’il fau­drait bien appe­ler de la beau­té. Parce que c’é­tait beau. La façon dont il retour­nait ses cartes — len­te­ment, du bout des doigts, sans les regar­der tout de suite, comme s’il savait déjà ce qu’elles conte­naient et que le geste de les révé­ler n’é­tait qu’une for­ma­li­té, une poli­tesse faite au hasard. La façon dont il annon­çait ses déci­sions — ban­co, sui­vi, passe — d’une voix basse, neutre, sans inflexion, la voix d’un homme qui ne s’a­dresse pas aux autres joueurs mais à lui-même, ou peut-être aux cartes, ou peut-être à per­sonne. La façon dont il gagnait — sans sou­rire, sans triomphe, sans même un chan­ge­ment d’ex­pres­sion, comme si gagner était un état natu­rel et non une vic­toire, comme si l’argent qui affluait vers lui n’é­tait qu’un effet secon­daire d’un pro­ces­sus plus pro­fond, un pro­ces­sus qui n’a­vait rien à voir avec l’argent.

Fle­ming but une gor­gée de whis­ky. Il ne sen­tit pas le goût.

L’homme gagnait. Métho­di­que­ment. Pas à chaque main — il per­dait par­fois, et quand il per­dait, il ne chan­geait rien, ni la pos­ture ni l’ex­pres­sion ni le rythme, il encais­sait la perte avec la même indif­fé­rence polie qu’il accueillait le gain, et cette indif­fé­rence était son arme la plus redou­table, parce qu’elle désta­bi­li­sait les autres joueurs. Un joueur qui ne réagit pas est un joueur qu’on ne peut pas lire. Et un joueur qu’on ne peut pas lire est un joueur qu’on ne peut pas battre — non pas parce qu’il est meilleur, mais parce qu’il n’existe pas. Il est un mur. Un miroir. Un trou dans le tis­su de la réa­li­té où les émo­tions des autres tombent et ne reviennent pas.

Fle­ming obser­va les autres joueurs. Ils le sen­taient. Celui qui était assis à la gauche de l’Al­le­mand — un Espa­gnol, peut-être, brun, agi­té, une mous­tache fine — trans­pi­rait légè­re­ment aux tempes et ses mises deve­naient erra­tiques, trop hautes puis trop basses, le signe infaillible d’un homme qui perd son sang-froid. Celui d’en face — un Anglais, Fle­ming le devi­na à la coupe du cos­tume et à la rigi­di­té du dos — jouait avec une cor­rec­tion méca­nique qui dis­si­mu­lait mal une fureur crois­sante. Il per­dait avec digni­té, c’est-à-dire qu’il per­dait en silence, ce qui chez un Anglais est la forme la plus vio­lente de rage.

L’Al­le­mand ne les voyait pas. Ou plu­tôt, il les voyait mais ne les regar­dait pas. Il y avait une dif­fé­rence, et Fle­ming — qui connais­sait cette dif­fé­rence mieux que qui­conque, parce que c’é­tait la sienne — la per­çut immé­dia­te­ment. L’Al­le­mand voyait tout. Il enre­gis­trait tout. Mais il ne don­nait rien en retour. Il absor­bait l’in­for­ma­tion comme un trou noir absorbe la lumière — silen­cieu­se­ment, tota­le­ment, irréversiblement.

*

La par­tie dura. Fle­ming res­ta debout, immo­bile, pen­dant presque deux heures. Il chan­gea de verre deux fois — whis­ky, puis whis­ky encore, parce que la constance dans le choix de la bois­son est la seule constance sur laquelle un homme puisse comp­ter dans un casi­no. Il fuma trois Mor­land. Il ne par­la à per­sonne. Il ne regar­da per­sonne d’autre que l’Al­le­mand. Et pen­dant ces deux heures, quelque chose se pro­dui­sit en lui — quelque chose qu’il ne com­prit pas sur le moment et qu’il ne com­pren­drait que bien plus tard, des années plus tard, devant une machine à écrire en Jamaïque.

Il com­men­ça à inventer.

Pas consciem­ment. Pas déli­bé­ré­ment. Mais de la même façon que l’œil invente des formes dans les nuages ou que l’o­reille invente des mélo­dies dans le bruit du vent — auto­ma­ti­que­ment, inévi­ta­ble­ment, par une opé­ra­tion de l’es­prit qui n’a pas de nom mais qui est peut-être ce qu’on appelle l’i­ma­gi­na­tion, ou la folie, ou le génie, et qui n’est en réa­li­té rien d’autre que l’in­ca­pa­ci­té de cer­tains cer­veaux à regar­der le réel sans le transformer.

Fle­ming regar­dait l’Al­le­mand et il voyait autre chose. Il voyait un per­son­nage. Un homme dans un roman qui n’exis­tait pas encore, un roman dont il ne connais­sait ni le titre ni l’in­trigue ni le pre­mier mot, mais dont il sen­tait la pré­sence avec la cer­ti­tude phy­sique d’un homme qui sent venir l’o­rage. L’Al­le­mand deve­nait, sous son regard, quelque chose de plus que lui-même — un arché­type, un sym­bole, l’in­car­na­tion d’une idée qui n’a­vait pas encore de forme mais qui en cher­chait une avec l’ur­gence d’un papillon sor­tant de sa chrysalide.

Un méchant. Voi­là ce que Fle­ming voyait. Un méchant magni­fique. Un méchant qui ne crie pas, qui ne menace pas, qui ne porte pas de cica­trice ni de monocle ni aucun des attri­buts gros­siers de la vile­nie de ciné­ma. Un méchant qui joue aux cartes avec des mains par­faites et qui gagne parce qu’il n’a rien à perdre — pas parce qu’il est riche, mais parce que quelque chose en lui est déjà mort, et que les morts n’ont peur de rien.

Le Chiffre.

Le mot n’exis­tait pas encore. Il n’exis­te­rait que dans douze ans. Mais la graine était là, ce soir-là, dans cette salle de casi­no éclai­rée par six lustres en cris­tal, devant cette table de bac­ca­ra où un Alle­mand en cos­tume anthra­cite retour­nait ses cartes avec la grâce d’un chi­rur­gien ouvrant un thorax.

*

À vingt-trois heures, l’Al­le­mand se leva.

Il se leva comme il avait joué — sans hâte, sans céré­mo­nie. Il ras­sem­bla ses jetons d’un geste, les fit glis­ser vers le crou­pier qui les comp­ta avec la rapi­di­té d’un auto­mate, lui remit un reçu qu’il plia et glis­sa dans la poche inté­rieure de son cos­tume. Puis il se leva, bou­ton­na sa veste — un seul bou­ton, le bou­ton du milieu, le geste de l’homme qui sait s’ha­biller — et s’é­loi­gna de la table.

C’est à ce moment-là que leurs regards se croisèrent.

L’Al­le­mand mar­chait vers la sor­tie. Fle­ming était tou­jours debout près de la balus­trade, son verre vide à la main. L’Al­le­mand pas­sa devant lui. Leurs yeux se ren­con­trèrent — une seconde, pas plus, ce temps infi­ni­té­si­mal pen­dant lequel deux consciences s’é­va­luent et se classent avec une vitesse qui dépasse tout cal­cul humain. Les yeux gris de l’Al­le­mand enre­gis­trèrent Fle­ming. Le cos­tume. La pos­ture. La Mor­land entre les doigts. L’im­mo­bi­li­té de celui qui a regar­dé toute la soi­rée sans jouer. Et dans ce regard — Fle­ming le sen­tit, comme on sent un cou­rant d’air froid dans une pièce chaude — il y eut une lueur de recon­nais­sance. Pas au sens de je-vous-connais. Au sens de je-sais-ce-que-vous-êtes. Un obser­va­teur recon­nais­sant un autre obser­va­teur. Un joueur recon­nais­sant un joueur qui ne joue pas encore.

L’Al­le­mand incli­na la tête d’un mil­li­mètre — un salut si infime qu’il aurait pu être une illu­sion — et sortit.

Fle­ming res­ta immo­bile. Son cœur bat­tait un peu plus vite qu’il n’au­rait dû. Ce n’é­tait pas de la peur. Ce n’é­tait pas de l’ex­ci­ta­tion. C’é­tait quelque chose entre les deux, un sen­ti­ment qu’il n’a­vait pas éprou­vé depuis long­temps et qui res­sem­blait à ce qu’un chas­seur res­sent quand il aper­çoit pour la pre­mière fois l’a­ni­mal qu’il va tra­quer — non pas le désir de tuer, mais le désir de com­prendre, de se mesu­rer, de savoir.

Qui était cet homme ?

Il le sau­rait. Demain. Par les canaux habi­tuels — l’am­bas­sade, les contacts, le réseau. Demain, cet homme aurait un nom, une fonc­tion, une his­toire. Mais ce soir, il n’é­tait qu’une sil­houette en cos­tume anthra­cite qui s’é­loi­gnait dans le hall du casi­no, et cette absence de nom, cette pure forme sans éti­quette, était peut-être ce qu’il y avait de plus fas­ci­nant. Parce que Fle­ming pou­vait encore y pro­je­ter ce qu’il vou­lait. L’homme était encore une page blanche. Un per­son­nage en puis­sance. Un chiffre.

*

Il sor­tit du casi­no à minuit. L’air de la nuit le frap­pa — pas froid, tiède encore, char­gé de cette humi­di­té atlan­tique qui dépo­sait sur la peau une pel­li­cule impal­pable de sel et de brume. La rue entre le casi­no et l’hô­tel était presque déserte. Un réver­bère jetait un cône de lumière jau­nâtre sur le trot­toir. Les pal­miers de l’a­ve­nue bruis­saient dans un vent léger qui venait de la mer — un vent de large, un vent qui avait tra­ver­sé l’At­lan­tique et qui por­tait en lui l’o­deur de conti­nents loin­tains, d’A­mé­rique, de liber­té, de tout ce qui était de l’autre côté.

Fle­ming allu­ma une der­nière Mor­land. Il fuma en mar­chant les trente mètres qui le sépa­raient du Palá­cio. Trente mètres. La fron­tière. Il la refran­chit dans l’autre sens, du noir vers le blanc, du casi­no vers l’hô­tel, de la nuit vers — non, pas le jour. Vers une autre nuit. Plus feu­trée. Plus silen­cieuse. La nuit du Palá­cio, qui n’é­tait pas l’obs­cu­ri­té mais une lumière tami­sée jus­qu’à l’in­time, une pénombre dorée de veilleuse d’enfant.

Le hall était presque vide. Le concierge de nuit, assis der­rière son comp­toir, lisait un jour­nal et ne leva pas les yeux. Quelque part, très loin — dans un cou­loir, dans une chambre dont la porte était mal fer­mée, ou peut-être au bar, s’il était encore ouvert — un pia­no jouait. Quelques notes. Un air que Fle­ming ne recon­nut pas. Quelque chose de lent, de triste, de por­tu­gais — un fado trans­po­sé au pia­no, dépouillé de ses paroles, réduit à sa mélo­die nue, et cette nudi­té le ren­dait plus beau, plus insup­por­table, comme ces visages de femmes qui sont plus beaux démaquillés.

Il mon­ta l’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze. Le cou­loir du deuxième étage. Sa porte. La clé. Le geste fami­lier de tour­ner la ser­rure dans l’obs­cu­ri­té — il connais­sait déjà cette porte, après une seule nuit, et ce constat le trou­bla, parce qu’il signi­fiait que le Palá­cio fai­sait déjà son tra­vail, ce tra­vail silen­cieux des lieux qui vous absorbent et vous font croire que vous leur appartenez.

Il entra. La chambre était telle qu’il l’a­vait lais­sée — le lit défait, la fenêtre entrou­verte, les per­siennes bat­tant dou­ce­ment dans le cou­rant d’air noc­turne. Il ôta sa veste, sa cra­vate, ses chaus­sures. Il ne se cou­cha pas tout de suite. Il s’as­sit à la fenêtre.

Le jar­din, en bas, était une masse noire piquée de points lumi­neux — des lan­ternes ? des lucioles ? Il ne savait pas. La mer, invi­sible, fai­sait entendre ce bruit régu­lier qui est le bruit le plus ancien du monde, le bruit que l’on enten­dait avant les villes, avant les langues, avant les guerres, et qui conti­nue­ra quand tout le reste aura disparu.

Fle­ming pen­sa à l’Allemand.

Aux mains. Aux yeux gris. À cette façon de retour­ner les cartes. À ce regard — une seconde, pas plus — qui avait conte­nu une vie entière de recon­nais­sance mutuelle.

Il ouvrit le tiroir de la table de nuit — un réflexe, pour voir ce qu’il conte­nait. Un bloc-notes à en-tête de l’hô­tel. Un crayon. Une bible en por­tu­gais. Il prit le bloc-notes et le crayon. Il ne savait pas pour­quoi. Ou plu­tôt si — il le savait, mais il n’a­vait pas encore les mots pour le dire.

Il écri­vit trois lignes.

La pre­mière était un nom — pas le vrai nom de l’Al­le­mand, qu’il ne connais­sait pas encore, mais un mot. Un seul mot qui était venu seul, sans effort, sans réflexion, comme les mots les plus justes viennent tou­jours — dans le silence, après minuit, quand les défenses de l’es­prit conscient sont bais­sées et que quelque chose de plus pro­fond parle à leur place.

Il regar­da le mot.

Puis il arra­cha la feuille, la plia en quatre, et la glis­sa dans la poche de son bla­zer, à côté des Mor­land et du Ron­son et de la liste de contacts de l’ambassadeur.

Il se cou­cha. Il dor­mit. Il ne rêva pas — ou s’il rêva, il ne s’en sou­vint pas, ce qui revient au même, parce que les rêves oubliés sont les rêves les plus impor­tants, ceux qui tra­vaillent en silence, sous la sur­face, comme des racines dans la terre noire.

Dehors, la mer conti­nuait. Les pal­miers bruis­saient. Le pia­no s’é­tait tu. Et dans la poche du bla­zer accro­ché au dos­sier de la chaise, sur un mor­ceau de papier plié en quatre, un mot atten­dait — un mot qui ne signi­fiait encore rien et qui signi­fie­rait tout, un jour, dans un livre, dans un autre pays, dans une autre vie.

Un chiffre.

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Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 5 et 6

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Le Rose de Pontormo

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Par­ties 5 et 6

PAR­TIE V

La nuit du 26 au 27 mai 1993, Léonce ne dor­mait pas.

Il était assis à la fenêtre de la chambre 307, les volets grands ouverts sur la nuit flo­ren­tine, le cahier fer­mé sur le bureau der­rière lui — fer­mé depuis la veille, depuis qu’il avait com­pris qu’il n’y avait plus rien à y écrire, que Wyn­ters était mort et que ce qui le rem­pla­çait n’a­vait pas encore de forme, pas encore de nom. Il regar­dait les toits de Flo­rence dans le noir. La ville était silen­cieuse — cette heure creuse entre minuit et l’aube où même les motos se taisent, où même les chats cessent de se battre, où il ne reste que le bour­don­ne­ment loin­tain de l’élec­tri­ci­té dans les murs et, quelque part, très loin, le mur­mure de l’Ar­no qui ne dort jamais.

Il pen­sait à Mathilde. Non pas avec la dou­leur des pre­mières semaines — cette dou­leur aiguë, cou­pante, qui vous prend au ventre comme une lame — mais avec quelque chose de plus doux, de plus triste, une mélan­co­lie lente qui res­sem­blait au fleuve. Il pen­sait à ses mains. À la façon qu’elle avait de poser ses mains à plat sur la table quand elle réflé­chis­sait, les doigts écar­tés, comme si elle cher­chait à tou­cher le monde par la plus grande sur­face pos­sible. Elle était dans le monde, Mathilde. Elle y était tota­le­ment, sans filtre, sans dis­tance. Et lui — lui était dans les livres. Dans les phrases. Dans les musées. Dans cette chambre d’hô­tel à Flo­rence, à regar­der la nuit par la fenêtre, seul, bri­sé par la beau­té et inca­pable de tou­cher quoi que ce soit de vivant.

Il pen­sa : quand je ren­tre­rai à Lyon, j’i­rai la voir. Non pas pour la recon­qué­rir — c’é­tait fini, il le savait, cer­taines choses finissent et c’est leur digni­té de finir — mais pour lui dire qu’elle avait rai­son. Pour lui dire : tu avais rai­son, je ne te voyais pas. Et main­te­nant Flo­rence m’a appris à voir, et c’est trop tard, et c’est injuste, mais c’est la vérité.

Il regar­da sa montre. 00h47.

Le silence était total. Pas un bruit. Pas un souffle. Flo­rence rete­nait son haleine.

*

À 01h04, le monde explosa.

Ce n’est pas une méta­phore. Le monde explo­sa réel­le­ment, phy­si­que­ment, maté­riel­le­ment. Un souffle d’une vio­lence inouïe tra­ver­sa la nuit — un son qui n’é­tait pas un son mais un mur, un mur de bruit qui frap­pa la chambre 307 comme un poing géant, et les vitres trem­blèrent, et les livres tom­bèrent du bureau, et le lustre au pla­fond oscil­la, et Léonce fut pro­je­té en arrière, loin de la fenêtre, et il se retrou­va par terre, le dos contre le pied du lit, sans com­prendre, sans rien com­prendre, le cer­veau vide, les oreilles sif­flantes, le cœur arrêté.

Puis le bruit. Après l’ex­plo­sion, le bruit — un gron­de­ment sourd, conti­nu, comme un ton­nerre qui ne s’ar­rête pas, et par-des­sus des cra­que­ments, des effon­dre­ments, le son ter­rible de la pierre qui tombe, et des alarmes de voi­tures qui se déclen­chaient les unes après les autres, et des cris — des cris humains, loin­tains, aigus, des cris qui per­çaient la nuit comme des aiguilles.

Léonce se rele­va. Ses jambes trem­blaient mais pas comme elles trem­blaient devant le Pon­tor­mo — pas le trem­ble­ment de l’ex­tase, le trem­ble­ment de la ter­reur, celui qui vient du ventre, celui de l’a­ni­mal. Il cou­rut à la fenêtre.

Au-des­sus de Flo­rence, une colonne de fumée et de pous­sière mon­tait dans le ciel noir. Pas du côté des col­lines, pas du côté de Fie­sole — du côté du centre, du côté de l’Ar­no, du côté des Offices. Une lueur orange pul­sait à la base de la colonne, un feu, un incen­die, et la pous­sière mon­tait, mon­tait, éclai­rée par en des­sous, et c’é­tait — Léonce mit quelques secondes à le com­prendre, quelques secondes d’une lon­gueur insup­por­table — c’é­tait le cœur de Flo­rence qui brûlait.

Les cou­loirs du Grand Hotel s’emplirent de voix. Des portes qui cla­quaient. Des pas pré­ci­pi­tés. Des voix en anglais, en ita­lien, en alle­mand, en japo­nais — la tour de Babel de la panique, toutes les langues confon­dues dans la même peur. Léonce sor­tit de sa chambre en pyja­ma et pieds nus. Dans le cou­loir, des clients hagards, en robes de chambre, les che­veux en désordre, les visages blêmes. Un enfant pleu­rait. Un homme en cale­çon répé­tait « What hap­pe­ned? What hap­pe­ned? » à per­sonne en particulier.

Il des­cen­dit au hall. Mar­co était là — Mar­co qui n’é­tait jamais là la nuit, Mar­co le bar­man de jour, mais il était là, en jean et en pull, le visage gris, le télé­phone à l’o­reille. Le concierge de nuit, un jeune homme qui d’ha­bi­tude affi­chait un calme pro­fes­sion­nel impec­cable, était debout der­rière son comp­toir, les mains à plat sur le registre, immo­bile, livide. Le lustre de Mura­no trem­blait encore — ses pen­de­loques tin­taient fai­ble­ment, comme des clo­chettes, comme un glas minuscule.

— Qu’est-ce qui s’est pas­sé ? deman­da Léonce.

Mar­co rac­cro­cha. Son visage était celui d’un homme qui vient d’ap­prendre quelque chose qu’il ne vou­lait pas apprendre.

— Una bom­ba, dit-il. Via dei Geor­go­fi­li. À côté des Offices. Ils disent qu’un immeuble s’est effon­dré. Ils disent qu’il y a des morts.

Une bombe. Via dei Geor­go­fi­li. La petite rue der­rière les Offices — Léonce l’a­vait tra­ver­sée trois jours plus tôt, en reve­nant du musée, il se sou­ve­nait d’une porte en bois, d’un chat sur un appui de fenêtre, d’une femme qui éten­dait du linge au bal­con. Une rue ordi­naire. Une rue de gens ordi­naires. Et main­te­nant, une bombe.

— Les Offices ? deman­da Léonce, et il détes­ta sa propre ques­tion — les Offices, les tableaux, l’art — avant les gens, avant les morts, les Offices — et il com­prit à cet ins­tant, avec une honte brû­lante, que le syn­drome de Sten­dhal n’é­tait pas seule­ment une mala­die de la beau­té, c’é­tait une mala­die de l’é­goïsme, une défor­ma­tion mons­trueuse de la per­cep­tion qui vous fai­sait pen­ser aux tableaux avant les corps, aux fresques avant les vies.

Mar­co le regarda.

— On ne sait pas encore, dit-il. Des dégâts. Mais on ne sait pas.

*

Les heures qui sui­virent furent les plus longues de la vie de Léonce.

Le Grand Hotel Vil­la Medi­ci se trans­for­ma en un étrange navire échoué. Les clients se ras­sem­blèrent dans le hall, dans le bar, dans le res­tau­rant — cer­tains habillés, la plu­part en vête­ments de nuit, tous avec la même expres­sion de stu­peur incré­dule. Mar­co ser­vait du café, du thé, du cognac — ce qu’on vou­lait, gra­tis, sans comp­ter, les bou­teilles ali­gnées sur le comp­toir du bar comme un poste de secours. La radio ita­lienne cra­chait des infor­ma­tions confuses — « esplo­sione », « atten­ta­to », « via dei Geor­go­fi­li », « Gal­le­ria degli Uffi­zi », « vit­time » — et chaque mot tom­bait dans le hall du Grand Hotel comme une pierre dans l’eau, et les cercles s’é­lar­gis­saient, et les visages se décomposaient.

Howard et Patri­cia étaient assis côte à côte dans un cana­pé du hall. Léonce ne les avait jamais vus silen­cieux. Ils étaient tou­jours en repré­sen­ta­tion, tou­jours en spec­tacle — les prix des tableaux, les pro­ve­nances, la mode et la mort, le Bel­li­ni à trois cent mille. Mais cette nuit-là, Howard tenait la main de Patri­cia et ne disait rien. Son bla­zer bleu marine était frois­sé, son mou­choir de poche avait dis­pa­ru, et il y avait dans son visage quelque chose de nu, de défait, comme si l’ex­plo­sion avait souf­flé les murs de son per­son­nage et qu’il ne res­tait que l’homme — un homme vieillis­sant qui avait peur, qui tenait la main de sa femme, et qui ne par­lait pas de prix.

Patri­cia pleu­rait. Dou­ce­ment, sans bruit, les larmes cou­lant sur ses joues bron­zées, et ses bijoux ne tin­taient pas, ses bra­ce­lets étaient immo­biles, et ce silence de ses bra­ce­lets — ce silence après des jours de tin­te­ments — était plus assour­dis­sant que l’explosion.

Mrs. Bla­ck­wood n’é­tait pas des­cen­due. Léonce deman­da à Mar­co. Mar­co secoua la tête.

— Mrs. Bla­ck­wood ne des­cend jamais la nuit. Elle dit que la nuit appar­tient aux morts et qu’elle les res­pecte trop pour les déran­ger. Je lui ai fait mon­ter du thé.

Filip­po arri­va vers trois heures du matin. Il sur­git par la porte prin­ci­pale, le visage cou­vert de pous­sière, les yeux fous, les mains — ces mains tachées de six cents ans de pig­ments — trem­blantes comme celles d’un enfant. Il tra­ver­sa le hall sans voir per­sonne, s’ef­fon­dra dans un fau­teuil du bar, et Mar­co lui ser­vit un whis­ky sans qu’il ait besoin de demander.

— Filip­po, dit Léonce en s’as­seyant en face de lui.

Le res­tau­ra­teur leva les yeux. Il y avait de la pous­sière dans ses che­veux, de la pous­sière sur ses sour­cils, de la pous­sière dans les plis de son visage, comme si l’ex­plo­sion l’a­vait pou­dré de gris, comme si Flo­rence en s’ef­fon­drant l’a­vait recou­vert de ses propres cendres.

— J’y suis allé, dit-il d’une voix blanche. J’ai enten­du l’ex­plo­sion depuis chez moi — j’ha­bite via Mag­gio, de l’autre côté du fleuve — et j’ai cou­ru. J’ai cou­ru pieds nus, je n’ai même pas mis de chaus­sures. Et j’ai vu.

Il but le whis­ky d’un trait. Mar­co en ver­sa un deuxième.

— L’im­meuble de la via dei Geor­go­fi­li. Effon­dré. Comme ça. Cinq étages trans­for­més en un tas de pierres. Les pom­piers étaient déjà là. Des ambu­lances. Des gens qui criaient. Et la pous­sière — cette pous­sière par­tout, blanche, épaisse, qui entrait dans la bouche, dans les pou­mons, une pous­sière de pierres et de plâtre et de verre pilé et de — autre chose. De vies. C’é­tait de la pous­sière de vies, Léonce. Des gens dor­maient dans cet immeuble. Des familles. Et main­te­nant ils sont dans la poussière.

Il regar­da ses mains.

— Et les Offices. Le mur côté sud est tou­ché. Les fenêtres souf­flées. Des tableaux — on ne sait pas encore les­quels — des tableaux détruits. Des siècles d’art détruits en une seconde. Par une voi­ture bour­rée d’ex­plo­sifs garée dans la rue. Une Fiat. Une Fiat Fio­ri­no. Le genre de camion­nette avec laquelle on livre du pain.

Il eut un rire — un rire ter­rible, un rire de gorge qui res­sem­blait à un sanglot.

— Ils ont livré la mort dans une camion­nette de bou­lan­ger. C’est ça, l’I­ta­lie. Même la ter­reur est une comédie.

Léonce ne dit rien. Il ne pou­vait pas par­ler. Quelque chose s’é­tait blo­qué dans sa gorge — pas un san­glot, pas un cri, quelque chose de plus solide, un objet, un noyau, comme si toute l’é­mo­tion des deux der­nières semaines — le Pon­tor­mo, le Bot­ti­cel­li, les larmes dans la cathé­drale, l’ex­tase, le ver­tige, la beau­té insup­por­table — s’é­tait conden­sée en une masse dure qui obs­truait le pas­sage de l’air. Il res­pi­rait par petites gor­gées, la bouche entrou­verte, et il fixait les mains de Filip­po, ces mains qui répa­raient les fresques et qui ne pour­raient pas répa­rer ceci, ces mains qui tou­chaient les siècles et qui ne pour­raient pas tou­cher les morts, ces mains cou­vertes de pous­sière et de pig­ments mêlés, le bleu de cobalt et la cendre de Flo­rence confon­dus sous les ongles.

*

L’aube arri­va. Pas une aube nor­male — pas l’aube mauve et douce des pre­miers jours, pas cette lumière qui entrait par les volets comme une caresse. Une aube grise, sale, char­gée de pous­sière et de fumée. La lumière de Flo­rence était malade. Le ciel avait cette teinte bla­farde des len­de­mains de catas­trophe, et l’o­deur — pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, l’o­deur de Flo­rence avait chan­gé. Plus de jas­min, plus de buis, plus de pierre chaude. Une odeur de brû­lé, âcre, chi­mique, qui s’in­fil­trait par les fenêtres du Grand Hotel et qui conta­mi­nait le hall, le bar, les cou­loirs, les chambres, les draps, les vête­ments, tout.

Léonce sor­tit.

Les rues étaient mécon­nais­sables. Pas les rues elles-mêmes — les murs étaient tou­jours debout, les façades intactes, les fon­taines cou­laient encore — mais l’at­mo­sphère, le silence, la qua­li­té de l’air. Flo­rence avait per­du son assu­rance. Flo­rence avait peur. Les rares pas­sants mar­chaient vite, tête bais­sée, sans se regar­der. Les devan­tures des bou­tiques étaient fer­mées. Des voi­tures de police bar­raient cer­taines rues. Et par­tout, cette pous­sière — un voile gris sur les rebords des fenêtres, sur les capots des voi­tures, sur les feuilles des arbres, comme une neige sale, une neige de destruction.

Il mar­cha vers l’Ar­no. Tra­ver­sa le Ponte San­ta Tri­ni­ta — le même pont qu’il avait tra­ver­sé le hui­tième jour, quand il allait vers l’Ol­trar­no, quand le bleu du ciel s’ap­pe­lait encore « azzur­ro oltre­ma­ri­no » et que tout était beau. Le pont était intact. L’Ar­no cou­lait en des­sous, le même Arno, vert et lent, indif­fé­rent. Les fleuves ne savent pas ce qui se passe au-des­sus d’eux. Ils coulent, c’est tout. Ils emportent et ne rendent pas.

Il lon­gea les quais vers l’est. Et à mesure qu’il appro­chait des Offices, les dégâts apparurent.

D’a­bord, du verre. Des éclats de verre par­tout sur les trot­toirs, sur la chaus­sée, qui cris­saient sous ses chaus­sures. Puis des débris — des mor­ceaux de pierre, de plâtre, des frag­ments de boi­se­ries. Puis des bar­rières de police, des rubans de plas­tique rouge et blanc qui déli­mi­taient une zone inter­dite. Et des poli­ciers, des cara­bi­niers, des pom­piers en tenue, des hommes en civil avec des badges. Et des camé­ras de télé­vi­sion, des jour­na­listes, la machi­ne­rie obs­cène de l’in­for­ma­tion qui se met en branle.

Il ne put pas appro­cher de la via dei Geor­go­fi­li. Les bar­rières l’en empê­chaient. Mais il vit, par-des­sus les têtes, par-des­sus les bar­rières, le trou. L’en­droit où l’im­meuble avait été. Un espace vide, béant, comme une dent arra­chée dans une mâchoire de pierre. Des gra­vats. Des poutres tor­dues. Un mor­ceau de façade encore debout, absur­de­ment, un pan de mur avec une fenêtre intacte, des rideaux qui pen­daient dans le vide — des rideaux fleu­ris, nota-t-il, des rideaux qu’une femme avait choi­sis, qu’une femme avait accro­chés, et der­rière ces rideaux il y avait eu une chambre, et dans cette chambre il y avait eu une vie, et main­te­nant il n’y avait que le ciel.

Cinq morts, disaient les gens autour de lui. La famille Nen­cio­ni — Ange­la, Fabri­zio, et leurs deux filles, Nadia, neuf ans, et Cate­ri­na, cin­quante jours. Cin­quante jours. Un bébé de cin­quante jours tué par une bombe de la mafia. Et Dario Capo­lic­chio, un étu­diant de vingt-deux ans qui vivait dans l’im­meuble d’à côté.

Léonce res­ta long­temps devant les bar­rières. Il ne pleu­rait pas. Les larmes des deux der­nières semaines — les larmes du Duo­mo, les larmes du Pon­tor­mo, les larmes de la beau­té — s’é­taient taries. Ce qui était en lui main­te­nant n’é­tait pas des larmes, c’é­tait autre chose, quelque chose de sec et de dur et de brû­lant, comme un char­bon. Et ce char­bon chauf­fait, et il com­pre­nait — avec une luci­di­té atroce, une luci­di­té qui était le contraire exact de l’ex­tase, une luci­di­té qui cou­pait au lieu de dis­soudre — il com­pre­nait que son ver­tige esthé­tique, son syn­drome de Sten­dhal, ses hal­lu­ci­na­tions devant les tableaux, tout cela était un luxe. Un luxe obs­cène. Pen­dant qu’il pleu­rait devant des fresques, des gens vivaient der­rière des rideaux fleu­ris à cin­quante mètres des Offices, et ces gens étaient morts main­te­nant, et aucun tableau au monde ne valait la vie de Cate­ri­na Nen­cio­ni, cin­quante jours.

Il pen­sa à son cahier. À ces pages fié­vreuses sur le rose de Pon­tor­mo et le bleu de Fra Ange­li­co et la beau­té qui brise et l’ex­tase qui sub­merge. Et ces pages lui parurent sou­dain d’une vani­té mons­trueuse — les diva­ga­tions d’un petit écri­vain fran­çais en mal d’é­mo­tions fortes, un tou­riste de la beau­té, un consom­ma­teur de sen­sa­tions sublimes, pen­dant que le monde réel — le monde des camion­nettes pié­gées et des bébés de cin­quante jours et des immeubles qui s’ef­fondrent — pen­dant que le monde réel conti­nuait de tuer.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en milieu de mati­née. Le hall bruis­sait d’une acti­vi­té ner­veuse — des clients qui fai­saient leurs valises, des taxis qu’on appe­lait, des vols qu’on chan­geait. Cer­tains par­taient. La peur les chas­sait. Flo­rence n’é­tait plus le décor enchan­té de leurs vacances — Flo­rence était un lieu où des bombes explo­saient, et cette véri­té était into­lé­rable, et ils fuyaient.

Howard et Patri­cia fai­saient par­tie de ceux qui par­taient. Léonce les croi­sa dans le hall, entou­rés de leurs valises — des valises Vuit­ton, énormes, cou­vertes de sti­ckers d’hô­tels, une for­tune en bagages. Howard avait remis son bla­zer bleu marine mais le mou­choir de poche man­quait tou­jours, et ce détail — l’ab­sence du mou­choir — disait tout.

— We’re flying to Lon­don tonight, dit Howard en croi­sant le regard de Léonce. And from Lon­don, home.

— I’m sor­ry, dit Léonce, sans savoir exac­te­ment de quoi il s’ex­cu­sait — de l’at­ten­tat, de Flo­rence, de tout.

Patri­cia, der­rière ses lunettes noires, dit quelque chose qu’il n’ou­blia jamais :

— All those pain­tings, dit-elle d’une voix cas­sée. All that beau­ty. And it can’t pro­tect anyone. It can’t pro­tect a baby.

Puis elle mon­ta dans le taxi, et Howard mon­ta après elle, et les valises Vuit­ton furent englou­ties dans le coffre, et le taxi s’é­loi­gna, et Léonce res­ta sur le trot­toir de la Via il Pra­to, et la phrase de Patri­cia tour­nait dans sa tête comme un acide : it can’t pro­tect a baby. La beau­té ne peut pas pro­té­ger un bébé.

C’é­tait la véri­té la plus simple et la plus dévas­ta­trice qu’il ait jamais enten­due. Plus dévas­ta­trice que le Pon­tor­mo. Plus dévas­ta­trice que Sten­dhal. La beau­té ne pro­tège pas. La beau­té est impuis­sante. La beau­té est là, immense, sublime, éter­nelle — et à côté d’elle, un bébé de cin­quante jours meurt dans son som­meil sous les décombres d’un immeuble, et la beau­té ne peut rien faire, la beau­té ne bouge pas, la beau­té reste dans ses cadres et regarde et ne fait rien.

*

L’a­près-midi, Filip­po revint au Grand Hotel. Il avait chan­gé de vête­ments mais pas de visage — le même visage gris, pou­dreux, vieilli de dix ans en une nuit. Il s’as­sit au bar et Mar­co lui ser­vit un café sans un mot.

— J’ai vu les dégâts aux Offices, dit-il. Le Cor­ri­dor de Vasa­ri est tou­ché. Des tableaux de la col­lec­tion Conti­ni Bona­cos­si — détruits. Un Bar­to­lo­meo Man­fre­di. Un Ghe­rar­do delle Not­ti. Des toiles du dix-sep­tième siècle, pul­vé­ri­sées. Et dans une salle du rez-de-chaus­sée, une sculp­ture de l’A­ca­dé­mia del­la Crus­ca — en mor­ceaux. En mor­ceaux, Léonce. Comme si quel­qu’un avait pris un mar­teau et —

Il ne finit pas sa phrase. Il regar­da ses mains. Ses mains de res­tau­ra­teur. Ses mains qui savaient répa­rer, recoudre, res­sus­ci­ter — et qui ne pou­vaient rien contre une bombe.

— Il y a des choses qu’on ne res­taure pas, dit-il. Les gens croient que tout se res­taure. Que tout se répare. Mais non. Quand l’o­ri­gi­nal est détruit, c’est fini. On peut refaire, on peut imi­ter, on peut copier — mais l’o­ri­gi­nal est par­ti. Pour tou­jours. Et ce matin, en regar­dant les gra­vats, je me suis dit que c’é­tait la même chose pour les gens. La famille Nen­cio­ni. L’é­tu­diant. On ne les res­taure pas. On ne les refait pas. Ils sont par­tis. Et tout l’art du monde ne vaut pas —

Il s’ar­rê­ta. But son café. Ses mains tremblaient.

— Vous savez ce qui me rend le plus fou ? dit-il. C’est que c’est la mafia. Cosa Nos­tra. Ils ont fait ça pour punir l’É­tat. Pour punir les juges, les pro­cu­reurs, ceux qui les traquent. Et ils ont choi­si les Offices. Ils ont choi­si de frap­per la beau­té. Parce qu’ils savent que la beau­té est ce que l’I­ta­lie a de plus pré­cieux. Plus pré­cieux que l’argent, plus pré­cieux que le pou­voir. La beau­té. Et ils ont vou­lu la détruire. Non pas la voler — la détruire. C’est le geste le plus nihi­liste, le plus obs­cène — détruire ce qui est beau parce que c’est beau. C’est la néga­tion de tout.

Léonce écou­tait. Et dans les mots de Filip­po, il enten­dait l’é­cho inver­sé de son propre syn­drome. Lui avait été sub­mer­gé par la beau­té — noyé, bri­sé, dis­sous par elle. Et ceux qui avaient posé la bombe avaient vou­lu la détruire. Les deux gestes étaient oppo­sés mais ils par­taient du même point — la recon­nais­sance que la beau­té est une puis­sance. Une puis­sance qui peut sau­ver ou tuer, gué­rir ou bri­ser, et qui dans tous les cas ne laisse per­sonne indemne.

*

Ce soir-là, Mrs. Bla­ck­wood des­cen­dit dîner. C’é­tait la pre­mière fois que Léonce la voyait depuis la nuit du jar­din, et quelque chose dans son appa­rence avait chan­gé — pas la robe noire, pas le col­lier de perles, pas le chi­gnon blanc, tout cela était iden­tique, immuable, mais quelque chose dans les yeux, une ombre, une gra­vi­té nou­velle, comme si l’ex­plo­sion avait fis­su­ré même cette for­te­resse d’é­lé­gance anglaise.

Le res­tau­rant était à moi­tié vide. Les clients par­tis n’a­vaient pas été rem­pla­cés. Les tables dres­sées pour per­sonne avaient un air de cime­tière — les nappes blanches, les bou­gies éteintes, les verres vides.

— Asseyez-vous, dit Eleanor.

Il s’as­sit.

Elle ne com­man­da pas de sole. Elle com­man­da un risot­to qu’elle ne man­gea pas. Elle but du vin — du rouge, cette fois, pas du blanc, et ce chan­ge­ment, infime, disait que quelque chose avait bas­cu­lé dans l’ordre de son monde.

— J’ai enten­du la bombe, dit-elle. J’é­tais dans mon lit, les yeux ouverts — je dors mal, les vieilles dames dorment mal, c’est le pri­vi­lège de l’âge, on a tout le temps de la nuit pour pen­ser à ses erreurs. J’ai enten­du l’ex­plo­sion et j’ai su immé­dia­te­ment ce que c’é­tait. Pas un acci­dent. Pas un orage. Une inten­tion. Un acte de volon­té. Quel­qu’un avait vou­lu détruire.

Elle tour­na son verre de vin entre ses doigts.

— En 1966, l’Ar­no a détruit Flo­rence. Mais l’Ar­no n’a­vait pas de volon­té. L’Ar­no est un fleuve. Il monte et il des­cend et il ne sait pas ce qu’il fait. Mais ceci — ceci est dif­fé­rent. Ceci est des hommes qui ont choi­si de détruire ce que d’autres hommes ont choi­si de créer. C’est la guerre la plus ancienne du monde. Les créa­teurs contre les des­truc­teurs. Et cette nuit, les des­truc­teurs ont gagné une bataille.

Elle but une gor­gée de vin.

— Mais ils ne gagne­ront pas la guerre. Vous savez pour­quoi ? Parce que demain, Filip­po retour­ne­ra à San­ta Maria Novel­la et il pose­ra ses doigts sur la fresque de Bonaiu­to et il conti­nue­ra de répa­rer. Et d’autres répa­re­ront les Offices. Et d’autres pein­dront de nou­veaux tableaux. Et d’autres écri­ront de nou­veaux livres. Et Flo­rence conti­nue­ra, Léonce. Flo­rence conti­nue­ra parce que Flo­rence est plus têtue que la mort.

Elle le regarda.

— Et vous ? Qu’al­lez-vous faire ?

Léonce ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da le res­tau­rant vide autour d’eux, les tables aban­don­nées, les bou­gies éteintes, le lustre de Mura­no qui brillait tou­jours — qui brillait mal­gré tout, qui brillait dans le vide — et il dit :

— Je vais jeter mon manuscrit.

Elea­nor hocha la tête. Pas de sur­prise. Pas de pro­tes­ta­tion. Juste ce hoche­ment lent, mesu­ré, qui disait : oui, c’est la bonne déci­sion, et je le savais avant vous.

— Et ensuite ?

— Je ne sais pas. Ren­trer. Écrire autre chose. Quelque chose de vrai.

— Bien, dit-elle. Quelque chose de vrai. C’est la seule chose qui vaille la peine d’être écrite. Et la plus dif­fi­cile. Parce que la véri­té n’a pas de cadre, pas de forme, pas de style. La véri­té est un désordre. Et il faut beau­coup de cou­rage pour écrire le désordre.

Elle se leva. Rajus­ta son col­lier de perles. Et avant de quit­ter la table, elle posa sa main sur l’é­paule de Léonce — une main légère, sèche, ridée, une main de vieille dame anglaise qui avait tra­ver­sé des décen­nies et un deuil et onze ans de soli­tude dans un grand hôtel flo­ren­tin — et elle dit :

— Mer­ci pour votre com­pa­gnie, Léonce. Vous avez été le meilleur voi­sin de table que j’aie eu en onze ans. Et j’en ai eu beaucoup.

Puis elle s’é­loi­gna dans le cou­loir, et son par­fum de muguet res­ta un moment sus­pen­du dans l’air du res­tau­rant vide, comme un fan­tôme de fleur, comme un sou­ve­nir de quelque chose qui n’a­vait pas encore eu lieu.

PAR­TIE VI

Trois jours passèrent.

Flo­rence pan­sait ses plaies. Les rues autour des Offices res­taient bou­clées, mais ailleurs la ville repre­nait son cours — les cafés rou­vraient, les tou­ristes reve­naient, les motos recom­men­çaient à hur­ler dans les ruelles, et cette rési­lience banale, cette obs­ti­na­tion du quo­ti­dien à reprendre ses droits après l’hor­reur, était peut-être la chose la plus cou­ra­geuse que Léonce ait jamais vue. Plus cou­ra­geuse que l’art. Plus cou­ra­geuse que la beau­té. La vie ordi­naire qui refuse de s’ar­rê­ter. Une femme qui sus­pend son linge. Un bou­lan­ger qui ouvre son four. Un enfant qui court sur une place. La vie, têtue, stu­pide, magni­fique, qui continue.

Au Grand Hotel, les choses retrou­vaient len­te­ment leur rythme. De nou­veaux clients arri­vaient — des gens qui ne savaient pas, ou qui savaient mais venaient quand même, par défi, par soli­da­ri­té, par cette curio­si­té mor­bide qui pousse les hommes vers les lieux du désastre. Mar­co avait repris son poste au bar avec la même pré­ci­sion hor­lo­gère, les mêmes gestes, le même nœud papillon vert, mais ses blagues étaient moins fré­quentes, et il y avait dans son regard une vigi­lance nou­velle, celle d’un homme qui sait désor­mais que les murs peuvent tomber.

Léonce, lui, ne sor­tait plus.

Depuis la bombe, il n’a­vait plus mis les pieds dans un musée, dans une église, dans une gale­rie. Il n’a­vait pas rou­vert son cahier. Il res­tait dans sa chambre, ou dans le jar­din sous le magno­lia, ou au bar avec Mar­co, et il ne fai­sait rien. Il ne lisait pas. Il n’é­cri­vait pas. Il regar­dait. Il regar­dait le jar­din, le ciel, les mains de Mar­co qui pré­pa­raient les cafés, les allées et venues des grooms dans le hall, le lustre de Mura­no qui conti­nuait de briller comme si rien ne s’é­tait pas­sé — et il regar­dait tout cela sans filtre, sans cahier, sans pro­jet, sans la dis­tance de l’é­cri­vain, et c’é­tait étrange, c’é­tait nou­veau, c’é­tait comme réap­prendre à voir après une opé­ra­tion des yeux.

Le tren­tième jour — il était arri­vé le pre­mier mai, on était le trente — il déci­da de partir.

*

La veille de son départ, il des­cen­dit voir Filippo.

Le res­tau­ra­teur était au bar, comme sou­vent le soir, un verre d’a­ma­ro devant lui. Mais ses mains étaient propres. Pas de pig­ments, pas de bleu de cobalt, pas de jaune de Naples. Des mains lavées, nues, ordi­naires. Léonce s’as­sit en face de lui et regar­da ces mains nues et comprit.

— Vous n’êtes pas retour­né à San­ta Maria Novella.

— Non, dit Filip­po. Pas encore. J’i­rai. Mais pas encore. J’ai besoin de quelques jours. De quelques jours avec des mains propres. Vous comprenez ?

— Oui.

— C’est drôle, dit Filip­po en fai­sant tour­ner son verre. Avant, je ne pou­vais pas sup­por­ter d’a­voir les mains propres. Les pig­ments, c’é­tait mon iden­ti­té. Sans les taches, je n’é­tais per­sonne. Et main­te­nant — main­te­nant je regarde mes mains propres et je les trouve belles. La peau. Les lignes. Les veines. C’est beau, une main. Sans rien des­sus. Juste une main.

Il sou­rit — le pre­mier vrai sou­rire que Léonce lui voyait depuis la nuit de la bombe.

— Vous par­tez demain, m’a dit Marco.

— Oui. Le train de onze heures pour Lyon.

— Lyon. Je n’y suis jamais allé. C’est beau ?

— C’est dif­fé­rent. C’est une ville qui ne s’im­pose pas. Il faut aller la cher­cher. Flo­rence vient à vous. Lyon attend que vous veniez à elle.

— Alors c’est une ville sage.

— Peut-être. Ou timide. Je ne sais pas.

Filip­po ten­dit sa main propre au-des­sus de la table. Léonce la prit. La ser­ra. Elle était chaude, sèche, cal­leuse — une main qui avait tou­ché six siècles de pein­ture et qui ne tou­chait main­te­nant que la main d’un homme de trente ans qui partait.

— Écri­vez quelque chose de vrai, dit Filip­po. Pas quelque chose de beau. Quelque chose de vrai.

C’é­tait la deuxième fois qu’on lui disait ça. Mathilde d’a­bord, avec le sty­lo. Elea­nor ensuite, dans le res­tau­rant vide. Et main­te­nant Filip­po, avec ses mains nues. Trois per­sonnes, trois voix, le même mot. Vrai.

*

Il fit ses adieux à Mrs. Bla­ck­wood le matin du départ.

Elle l’at­ten­dait dans le hall, debout près de la récep­tion, dans sa robe noire et son col­lier de perles, droite comme une colonne, immuable. Elle avait l’air de ce qu’elle était — un meuble vivant du Grand Hotel Vil­la Medi­ci, un monu­ment, une chose qui ne bou­ge­rait plus et qu’on retrou­ve­rait exac­te­ment à la même place dans dix ans, dans vingt ans, jus­qu’à la fin.

— Elea­nor, dit-il.

— Mon cher.

Ils se regar­dèrent. Il y eut un silence — pas un silence gêné, un silence plein, un silence qui conte­nait tout ce qui s’é­tait dit entre eux et tout ce qui ne s’é­tait pas dit, les dîners, le jar­din, le Sten­dhal envoyé par le groom, la pro­phé­tie de San­ta Feli­ci­ta, la nuit de la bombe, le risot­to qu’elle n’a­vait pas mangé.

— Vous ne quit­te­rez jamais cet hôtel, dit Léonce, et ce n’é­tait pas une question.

— Non, dit-elle. C’est mon der­nier décor. Autant qu’il soit beau.

— Et vous ne regret­tez rien ?

Elle eut un sou­rire — ce sou­rire qu’elle avait eu le pre­mier soir, au res­tau­rant, ce sou­rire qui conte­nait quelque chose de tendre et d’a­ver­ti à la fois, le sou­rire de quel­qu’un qui sait des choses qu’elle ne dira pas.

— Je regrette de ne pas avoir vu Robert, dit-elle. De ne pas l’a­voir vu vivant comme j’ai vu le David après sa mort. Mais le regret n’est pas un défaut, Léonce. Le regret est une preuve qu’on a aimé. Et c’est suffisant.

Elle ouvrit son sac — un petit sac en cuir noir, usé, sans marque — et en sor­tit un objet qu’elle lui ten­dit. Le Sten­dhal. Le petit volume relié de cuir brun, l’é­di­tion de 1826, les pages jaunies.

— Non, dit Léonce. C’est le vôtre. Je ne peux pas.

— Il n’est pas à moi. Il était à Robert. Et Robert n’en a plus besoin. Et moi non plus. Je connais le texte par cœur. Pre­nez-le. Empor­tez-le à Lyon. Lais­sez-le sur une éta­gère pen­dant dix ans. Et un jour, quand vous ne vous y atten­drez pas, rou­vrez-le. Vous ver­rez — il dira autre chose.

Il prit le livre. Il était léger — à peine cent grammes — et pour­tant il pesait comme une vie. Il le glis­sa dans la poche inté­rieure de sa veste, à côté du sty­lo de Mathilde, et ces deux objets — le livre d’E­lea­nor et le sty­lo de Mathilde, la vieille dame et la jeune femme, la spec­ta­trice et l’a­mou­reuse — repo­sèrent l’un contre l’autre, à la hau­teur de son cœur.

— Au revoir, Eleanor.

— Au revoir, Léonce. Écrivez.

Il hocha la tête. Puis il se pen­cha et dépo­sa un bai­ser sur la joue de Mrs. Bla­ck­wood — une joue pou­drée, fraîche, par­fu­mée au muguet — et elle ne bou­gea pas, elle reçut le bai­ser comme on reçoit un sacre­ment, les yeux fer­més, les mains croi­sées devant elle, et quand il se redres­sa, il vit qu’elle sou­riait tou­jours, et que ses yeux bleus étaient brillants, et qu’elle ne pleu­re­rait pas, parce que les femmes comme Elea­nor Bla­ck­wood ne pleurent pas dans les halls d’hô­tel, elles pleurent plus tard, seules, dans leur chambre, devant la vue sur les col­lines de Fie­sole, et per­sonne ne le sait.

*

Il prit sa valise. La même valise qu’à l’ar­ri­vée, tou­jours trop lourde, tou­jours bour­rée de livres — les Fors­ter, le Goethe, le James — mais avec un livre de plus et un manus­crit de moins. Car le cahier n’é­tait plus dans la valise. Le cahier était dans sa main.

Il sor­tit du Grand Hotel Vil­la Medi­ci et ne se retour­na pas.

La Via il Pra­to, puis les rues vers l’Ar­no. Il mar­chait len­te­ment, la valise dans une main, le cahier dans l’autre. Flo­rence du matin autour de lui — les volets qui s’ou­vraient, les cafés qui sor­taient leurs ter­rasses, un ven­deur de jour­naux qui criait les titres, une femme en robe rouge qui tra­ver­sait la rue en riant dans un télé­phone por­table, et cette vie, cette vie banale et invin­cible, cette vie qui n’é­tait dans aucun tableau et qui était plus pré­cieuse que tous les tableaux.

Il arri­va au Ponte San­ta Trinita.

Le fleuve était là, en des­sous. L’Ar­no. Le même Arno, vert et lent et opaque, char­riant ses algues et ses reflets. Ce fleuve modeste qui avait noyé Flo­rence en 1966 et qui aujourd’­hui sem­blait inca­pable de noyer quoi que ce soit — un fleuve fati­gué, un fleuve rési­gné, un fleuve qui attendait.

Léonce posa sa valise sur le trot­toir du pont. Il tenait le cahier à deux mains. Il le regar­da une der­nière fois.

Deux semaines de tra­vail. Six cha­pitres de Wyn­ters. Charles Wyn­ters, qua­rante ans, anglais, froid, blin­dé, l’an­ti-Sten­dhal, l’homme qui ne res­sen­tait rien devant la beau­té. Et autour de Wyn­ters, en marge, en ratures, en gri­bouillis, en encre bavée — l’autre texte, le texte vrai, le texte invo­lon­taire, celui qui avait cou­lé de lui mal­gré lui : le rose de Pon­tor­mo, le jar­din de Bot­ti­cel­li, les larmes dans la cathé­drale, Mathilde, les roses hal­lu­ci­nées, la pous­sière de la bombe, Cate­ri­na Nen­cio­ni cin­quante jours, la beau­té et la mort, la beau­té et la mort entre­la­cées comme les corps du Printemps.

Tout était là. Tout tenait dans ce cahier que ses mains ser­raient au-des­sus du parapet.

Il ouvrit les doigts.

Le cahier tom­ba. Pas vite — len­te­ment, avec cette len­teur des choses qu’on aban­donne, comme si la gra­vi­té elle-même hési­tait. Les pages s’ou­vrirent dans la chute, les feuilles se déployèrent comme des ailes, et Léonce vit — une seconde, une frac­tion de seconde — son écri­ture vol­ti­ger dans l’air, les mots de Wyn­ters et les siens mêlés, illi­sibles déjà, empor­tés par le cou­rant d’air du fleuve, et puis le cahier tou­cha l’eau.

Un son doux. Presque rien. Un plouf dis­cret, déri­soire — le bruit que fait un petit objet quand il entre dans un grand fleuve. Le cahier flot­ta un moment, les pages gor­gées d’eau, l’encre com­men­çant à se dis­soudre — le bleu virant au gris, les mots s’ef­fa­çant, les lettres se diluant dans le vert de l’Ar­no — et puis le cou­rant le prit, len­te­ment, et l’emporta vers l’a­val, vers le Ponte Vec­chio, vers la mer, vers nulle part.

Léonce regar­da le cahier s’é­loi­gner. Il ne res­sen­tait rien de ce qu’il avait ima­gi­né — pas de sou­la­ge­ment, pas de déchi­re­ment, pas de libé­ra­tion spec­ta­cu­laire. Juste un vide. Un vide propre, net, comme une chambre après un démé­na­ge­ment, une chambre dont on a reti­ré tous les meubles et qui ne contient plus que la lumière et l’air et l’es­pace, et qui attend.

Un pas­sant le regar­da avec curio­si­té — un homme qui jette un cahier dans un fleuve, c’est un spec­tacle, en Ita­lie comme ailleurs — mais ne dit rien. Un pigeon se posa sur le para­pet à côté de lui, le regar­da de son œil rond, stu­pide, et s’en­vo­la. L’Ar­no conti­nuait de couler.

*

La gare de San­ta Maria Novel­la. La même gare qu’à l’ar­ri­vée — le même vacarme, les mêmes pigeons sous la ver­rière, les mêmes annonces incom­pré­hen­sibles. Mais Léonce n’é­tait plus le même homme qui était des­cen­du sur ce quai trente jours plus tôt, avec sa valise trop lourde et son pro­jet de roman froid. Cet homme-là n’exis­tait plus. Il avait été dis­sous, comme l’encre dans l’Ar­no. Ce qui res­tait — ce qui mon­tait dans le train de onze heures pour Lyon, qui s’ins­tal­lait dans un com­par­ti­ment près de la fenêtre, qui posait sa valise dans le porte-bagages — c’é­tait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de moins sûr, de moins pro­té­gé, de moins armé. Quel­qu’un qui avait vu le rose de Pon­tor­mo et les roses de Bot­ti­cel­li et les rideaux fleu­ris de la via dei Geor­go­fi­li. Quel­qu’un qui savait désor­mais que la beau­té et la mort dorment dans le même lit, et que c’est pour cela qu’il faut les regar­der toutes les deux, en face, sans cadre et sans filtre, avec les yeux de la vie.

Le train démar­ra. Flo­rence recu­la par la fenêtre — d’a­bord les fau­bourgs, les garages, les murs tagués, le linge entre les immeubles, exac­te­ment comme à l’ar­ri­vée, cette lai­deur qui enve­lop­pait la ville comme une écorce pro­tège un fruit. Puis la cam­pagne tos­cane, les col­lines, les cyprès, les oli­viers, cette lumière dorée qui ne res­sem­blait à aucune autre lumière au monde. Puis plus rien. L’I­ta­lie qui défi­lait, verte et brune et belle, indif­fé­rem­ment belle, belle sans le savoir, belle comme les choses qui ne savent pas qu’elles sont belles.

Léonce sor­tit le sty­lo de Mathilde de sa poche. Le fit tour­ner entre ses doigts. La plume en or brilla dans la lumière du com­par­ti­ment. Il n’a­vait plus de cahier — le cahier était dans l’Ar­no — mais il avait le livre d’E­lea­nor, le Sten­dhal, et sur la der­nière page, la page de garde, il y avait un espace blanc. Un petit espace. Juste assez pour quelques mots.

Il ouvrit le livre à la der­nière page. Posa la plume sur le papier jau­ni. Et il écri­vit, d’une écri­ture lente, appli­quée, sans rature — une écri­ture neuve, ni celle de Wyn­ters ni celle du délire, une écri­ture qui lui appar­te­nait enfin :

« Flo­rence, mai 1993. J’é­tais venu écrire un homme qui ne res­sen­tait rien. C’est moi qui ai tout res­sen­ti. Le roman est dans l’Ar­no. Ce qui reste est à écrire. »

Il refer­ma le livre. Le remit dans sa poche, contre son cœur, à côté du stylo.

Le train rou­lait vers le nord. Vers Lyon. Vers la Croix-Rousse. Vers les draps qu’il fau­drait enfin chan­ger. Vers la vie qu’il fau­drait enfin vivre. Et quelque part dans sa poi­trine — à l’en­droit exact où le Pon­tor­mo avait frap­pé, où la bombe avait réson­né, où les roses hal­lu­ci­nées étaient tom­bées — quelque chose de nou­veau bat­tait. Pas un cœur. Pas encore un roman. Quelque chose entre les deux. Quelque chose qui n’a­vait pas de nom, pas de forme, pas de cadre.

Quelque chose de vrai.

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Le Rose de Pon­tor­mo — Par­ties 3 et 4

Le Rose de Pontormo

Le Rose de Pontormo

Par­ties 3 et 4

PAR­TIE III

C’est le hui­tième jour que tout com­men­ça — ou plu­tôt c’est le hui­tième jour que Léonce ces­sa de pou­voir faire sem­blant que rien n’a­vait com­men­cé. Parce que les signes étaient là depuis le début, depuis le pre­mier soir au bal­con, ce nœud qui s’é­tait des­ser­ré sans qu’il le veuille, et peut-être même avant, peut-être depuis le train, depuis cette main posée sur la vitre comme on touche un front fié­vreux — ce geste n’é­tait pas ano­din, il le com­pren­drait plus tard, c’é­tait déjà Flo­rence qui l’ap­pe­lait à tra­vers la vitre, Flo­rence qui pre­nait sa tem­pé­ra­ture avant même qu’il n’arrive.

Mais le hui­tième jour. Oui.

Il avait mal dor­mi. Des rêves agi­tés dont il ne gar­dait que des frag­ments — un cou­loir de musée qui n’en finis­sait pas, des tableaux dont les visages bou­geaient, et Mathilde, inex­pli­ca­ble­ment, debout au fond d’une salle vide, qui lui tour­nait le dos. Il s’é­tait réveillé en sueur à quatre heures du matin, la chambre 307 bai­gnée d’une lumière de lune bleu­tée, et il était res­té allon­gé, les yeux ouverts, à écou­ter le silence du Grand Hotel — un silence qui n’en était pas un, parce qu’il y avait les cra­que­ments du par­quet dans le cou­loir, et le bour­don­ne­ment loin­tain de la cli­ma­ti­sa­tion, et quelque part, très loin, un bruit d’eau, comme si quel­qu’un pre­nait un bain à quatre heures du matin, et cette idée — quel­qu’un dans l’eau, à cette heure, dans cet hôtel endor­mi — lui avait paru d’une étran­ge­té insoutenable.

Au petit déjeu­ner, Mar­co lui avait dit :

— Signore, vous avez les yeux d’un homme qui a vu un fantôme.

— Je n’ai vu aucun fantôme.

— Allo­ra, c’est que le fan­tôme vous a vu, vous.

Mar­co avait ri de sa propre blague, mais son regard était res­té sérieux, et Léonce avait sen­ti dans ce regard quelque chose de vigi­lant, de presque pater­nel, comme si le bar­man du Grand Hotel Vil­la Medi­ci avait vu pas­ser suf­fi­sam­ment de voya­geurs éga­rés pour recon­naître les pre­miers symp­tômes d’un éga­re­ment plus profond.

*

Ce matin-là, il déci­da de tra­ver­ser l’Arno.

L’Ol­trar­no. La rive gauche. Le Flo­rence des arti­sans, des ate­liers, des petites places oubliées. Il pas­sa le Ponte San­ta Tri­ni­ta sous un ciel par­fai­te­ment bleu — un bleu que les peintres de la Renais­sance appe­laient « azzur­ro oltre­ma­ri­no », bleu d’outre-mer, parce qu’il venait du lapis-lazu­li qu’on impor­tait d’Af­gha­nis­tan, et cette idée que le bleu du ciel flo­ren­tin avait un nom qui par­lait de dis­tance et de tra­ver­sée lui plut, sans qu’il sache pour­quoi, d’une manière dis­pro­por­tion­née. Il s’ar­rê­ta au milieu du pont et regar­da l’Arno.

Le fleuve était bas, lent, d’un vert opaque mêlé de brun, char­riant des algues et des reflets qui se défor­maient pares­seu­se­ment sous les arches. Ce n’é­tait pas un beau fleuve. Ce n’é­tait pas la Seine, ni le Tibre, ni même le Rhône qu’il connais­sait à Lyon — ce Rhône puis­sant et froid qui fen­dait la ville comme une lame. L’Ar­no était modeste, presque domes­tique, un fleuve qui sem­blait attendre quelque chose, et Léonce pen­sa — sans rai­son, sans logique, la pen­sée s’im­po­sa d’elle-même comme un intrus — que l’Ar­no atten­dait ses pages. Que ce fleuve stag­nant était fait pour rece­voir ce qu’on jetait. Qu’il avait déjà tout englou­ti en 1966 — les Cru­ci­fix et les manus­crits et la boue — et qu’il englou­ti­rait encore.

Il chas­sa cette pen­sée. Absurde. Il n’al­lait rien jeter du tout. Il écri­vait un roman et le roman avan­çait. Wyn­ters était presque ache­vé. Six cha­pitres en huit jours. La méthode fonctionnait.

Il reprit sa marche.

L’Ol­trar­no le sur­prit. Après le Flo­rence monu­men­tal de la rive droite — les Offices, le Duo­mo, la Piaz­za del­la Signo­ria —, c’é­tait un quar­tier qui res­sem­blait à un vil­lage. Des rues étroites, des ate­liers de menui­siers et de doreurs dont les portes ouvertes lais­saient voir des copeaux de bois et des feuilles d’or, des épi­ce­ries sombres où pen­daient des jam­bons et des tresses d’ail, des chats endor­mis sur des seuils, et cette odeur de colle et de ver­nis qui se mêlait à celle du café et du pain chaud. Des hommes en tablier tra­vaillaient dans des arrière-bou­tiques minus­cules, répa­rant des cadres, recou­sant des reliures, sculp­tant des pieds de table avec la même patience que leurs ancêtres six cents ans plus tôt. Le temps, ici, ne s’é­cou­lait pas — il sédimentait.

Léonce mar­chait sans but, le cahier fer­mé dans sa poche. Il ne pre­nait pas de notes. Il ne pen­sait pas à Wyn­ters. Il mar­chait, c’est tout, et ses pas le menèrent, par un enchaî­ne­ment de ruelles qui sem­blait obéir à une logique sou­ter­raine — comme si la ville elle-même le gui­dait, comme si les pavés connais­saient le che­min — jus­qu’à une petite place qu’il ne connais­sait pas.

Piaz­za San­to Spirito.

C’é­tait une place simple, presque aus­tère. Une église à la façade nue — pas de marbre, pas de sculp­ture, juste un mur cré­pi, d’un blanc-gris fati­gué, qui ne pro­met­tait rien. Des arbres, des bancs, une fon­taine. Des vieux assis au soleil. Un mar­ché de légumes dont les étals colo­rés — tomates rouges, auber­gines vio­lettes, arti­chauts verts — com­po­saient invo­lon­tai­re­ment un tableau plus vivant que bien des tableaux de musée. Et une lumière. Mon Dieu, une lumière. Elle tom­bait de biais à tra­vers les feuillages des tilleuls et décou­pait sur les pavés des ombres mou­vantes qui res­sem­blaient à des cal­li­gra­phies, et Léonce res­ta immo­bile au bord de la place, sai­si — oui, sai­si, il n’y avait pas d’autre mot — par la beau­té banale de cet endroit qui n’é­tait dans aucun guide.

Ce n’est rien, se dit-il. Une place. Des arbres. De la lumière. Ce n’est rien.

Mais ses yeux se brouillèrent, très légè­re­ment, et il dut s’as­seoir sur un banc.

Un vieil homme à côté de lui man­geait une glace à la pis­tache avec la concen­tra­tion d’un enfant. Des gouttes vertes tom­baient sur sa che­mise. Il ne s’en sou­ciait pas. Il man­geait sa glace et regar­dait les arbres et il avait l’air d’un homme qui avait com­pris quelque chose d’es­sen­tiel que Léonce n’a­vait pas encore compris.

*

L’a­près-midi, il ten­ta de reprendre le tra­vail. Chambre 307. Le bureau Empire. Le cahier ouvert. Wyn­ters devait visi­ter le Bar­gel­lo — le musée de sculp­ture, le David de Dona­tel­lo, le buste de Bru­tus par Michel-Ange. Léonce essaya d’é­crire la scène. « Wyn­ters entre au Bar­gel­lo et trouve l’en­droit sinistre. Un ancien palais du podes­tat, une pri­son, un lieu d’exé­cu­tions. Les murs suintent l’his­toire et Wyn­ters n’aime pas l’his­toire — il la trouve indis­crète, vul­gaire, comme ces gens qui racontent leur vie aux inconnus. »

Il relut la phrase. Elle son­nait faux. Non — elle son­nait juste, mais d’une jus­tesse méca­nique, comme un métro­nome. Il man­quait la vie. Il man­quait le désordre. Il man­quait ce quelque chose d’im­pré­vi­sible qui fait qu’un per­son­nage cesse d’être une marion­nette et com­mence à exis­ter. Wyn­ters ne vou­lait pas exis­ter. Wyn­ters vou­lait res­ter dans le cahier, plat, contrô­lé, obéissant.

Léonce posa son sty­lo. Le sty­lo de Mathilde.

Et sou­dain — il ne l’a­vait pas cher­ché, il ne l’a­vait pas vou­lu — le sou­ve­nir le sub­mer­gea. Mathilde assise sur le lit de la Croix-Rousse, le jour de la rup­ture, ses che­veux défaits, ses yeux rouges, et cette phrase ter­rible pro­non­cée d’une voix très calme, presque douce, qui était pire que si elle avait crié : « Tu ne me vois pas, Léonce. Tu ne m’as jamais vue. Tu regardes le monde comme on regarde un tableau — à dis­tance, à tra­vers un cadre, avec des mots entre toi et les choses. Tu n’es jamais dans la vie. Tu es tou­jours dans la phrase d’après. »

Il fer­ma les yeux. Res­pi­ra. Comp­ta jus­qu’à dix. Rou­vrit les yeux.

Sur la page du cahier, il avait écrit sans s’en rendre compte, d’une écri­ture dif­fé­rente de la sienne — plus rapide, plus désor­don­née, presque grif­fon­née : « Wyn­ters a peur. De quoi ? De tout. De la lumière. »

Il arra­cha la page et la jeta dans la corbeille.

*

Ce soir-là, il ne des­cen­dit pas dîner au res­tau­rant. Il com­man­da un pla­teau dans sa chambre — un mines­trone tiède, du pain, un verre de Chian­ti — et man­gea assis sur le lit, pieds nus, le regard per­du dans le motif du papier peint. Un motif de feuilles et de fleurs entre­la­cées, d’un vert sombre sur fond crème, qui se répé­tait à l’in­fi­ni avec des varia­tions si sub­tiles qu’on ne savait jamais si c’é­tait le même des­sin ou un des­sin dif­fé­rent, et cette incer­ti­tude — le même ou le dif­fé­rent, le même ou le dif­fé­rent — devint hyp­no­tique, et il res­ta long­temps à fixer le mur, la cuillère de mines­trone sus­pen­due à mi-che­min entre l’as­siette et sa bouche, oublié dans une contem­pla­tion qui n’a­vait rien de mys­tique mais tout de l’épuisement.

Quel­qu’un frap­pa à la porte.

— Mr. Armand ? C’est le room ser­vice. Je viens cher­cher le plateau.

Il ouvrit. Ce n’é­tait pas le room ser­vice. C’é­tait un groom qu’il n’a­vait jamais vu — un jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans, brun, avec un visage d’ange flo­ren­tin et un uni­forme bor­deaux trop grand pour lui.

— Scu­si, Signore. Mrs. Bla­ck­wood m’a deman­dé de vous remettre ceci.

Il lui ten­dit un livre. Un petit volume relié de cuir brun, usé, les pages jau­nies. Léonce le prit. Sur la cou­ver­ture, en lettres dorées à demi effa­cées : « Rome, Naples et Flo­rence — Sten­dhal — 1826 ».

Pas un mot d’ac­com­pa­gne­ment. Pas une carte. Juste le livre. L’é­di­tion ori­gi­nale. Léonce l’ou­vrit au hasard et lut :

« J’é­tais arri­vé à ce point d’é­mo­tion où se ren­contrent les sen­sa­tions célestes don­nées par les beaux-arts et les sen­ti­ments pas­sion­nés. En sor­tant de San­ta Croce, j’a­vais un bat­te­ment de cœur, la vie était épui­sée chez moi, je mar­chais avec la crainte de tomber. »

Il refer­ma le livre. Ses mains tremblaient.

*

Le neu­vième jour. San­ta Felicita.

Il n’a­vait pas vou­lu y aller. Ou plu­tôt — il y avait une par­tie de lui qui vou­lait y aller et une par­tie qui résis­tait, et c’é­tait la même par­tie, la même zone de lui-même qui était à la fois atti­rée et ter­ri­fiée, comme un nageur qui voit le gouffre sous ses pieds et qui ne peut pas s’empêcher de plon­ger les yeux dedans. Mrs. Bla­ck­wood avait dit : « Méfiez-vous de San­ta Feli­ci­ta. On y entre pour voir une Dépo­si­tion et on en res­sort sans peau. » Et cette phrase, depuis trois jours, tour­nait dans sa tête comme un refrain qu’on ne peut pas chas­ser, un de ces airs stu­pides qui vous collent au crâne, sauf que celui-ci n’é­tait pas stu­pide, il était pro­phé­tique, et Léonce le savait, et c’est pour cela qu’il résis­tait, et c’est pour cela qu’il céda.

San­ta Feli­ci­ta est une église minus­cule, cachée der­rière le Ponte Vec­chio, à l’en­trée de l’Ol­trar­no. On la manque si on ne la cherche pas. La façade est modeste, presque ano­nyme, coin­cée entre des mai­sons, et rien ne laisse devi­ner ce qui se trouve à l’in­té­rieur. C’est le piège de Flo­rence — les tré­sors les plus dévas­ta­teurs sont tou­jours cachés dans les endroits les plus discrets.

Léonce pous­sa la porte. Un cou­rant d’air frais le sai­sit — cette fraî­cheur des églises ita­liennes qui semble remon­ter du sol comme une haleine de la terre. La nef était sombre, étroite, presque vide. Deux vieilles femmes priaient dans les pre­miers rangs. Un chat dor­mait sur un prie-Dieu. Et à droite, dans la pre­mière cha­pelle, la Cap­pel­la Cap­po­ni — un rideau à demi tiré, une lumière élec­trique crue qui tom­bait d’en haut sur le retable.

La Dépo­si­tion de Pontormo.

Il fit un pas. Puis un autre.

Le tableau n’é­tait pas grand. Trois mètres sur deux, peut-être. Mais il occu­pait tout l’es­pace, il absor­bait tout l’air de la cha­pelle, il ne lais­sait rien d’autre exis­ter autour de lui. Des cou­leurs qu’on n’a­vait jamais vues nulle part — un rose irréel, un bleu de lune, un vert acide, des chairs trans­lu­cides, comme si les per­son­nages étaient faits non pas de peau mais de lumière colo­rée. Le Christ mort, por­té par des figures flot­tantes qui sem­blaient ne tou­cher le sol que par acci­dent, et la Vierge, les yeux levés, les bras écar­tés dans un geste qui n’é­tait ni de prière ni de déses­poir mais de quelque chose d’autre — d’un éton­ne­ment abso­lu, comme si la dou­leur était deve­nue si grande qu’elle avait dépas­sé la dou­leur et était deve­nue autre chose, une espèce de stu­pé­fac­tion méta­phy­sique face à l’inconcevable.

Et il n’y avait pas de sol. C’é­tait cela, le génie ter­rible de Pon­tor­mo — pas de sol, pas de terre, pas de fond. Les per­son­nages flot­taient dans un espace sans gra­vi­té, sans haut ni bas, sans ancrage. Tout le monde tom­bait et per­sonne ne tom­bait. Le Christ des­cen­dait mais ne tou­chait rien. Les por­teurs le tenaient mais ne le rete­naient pas. C’é­tait une chute sus­pen­due, une chute éter­nelle, une chute qui ne fini­rait jamais parce qu’il n’y avait nulle part où tomber.

Léonce res­ta immo­bile devant le tableau. Une minute. Deux. Cinq.

Puis quelque chose se pro­dui­sit dans sa poi­trine. Une contrac­tion. Pas de la dou­leur — autre chose. Une pres­sion, comme si quel­qu’un appuyait de l’in­té­rieur, comme si quelque chose d’en­foui très pro­fon­dé­ment essayait de remon­ter à la sur­face. Ses yeux se brouillèrent. Le rose du tableau se mit à vibrer, à pul­ser, à irra­dier au-delà du cadre, et les figures flot­tantes com­men­cèrent à se mou­voir — non, pas se mou­voir, res­pi­rer, elles res­pi­raient, la Vierge res­pi­rait, le Christ res­pi­rait d’un souffle mort, et la lumière crue deve­nait une lumière vivante, et les cou­leurs chan­taient, oui, c’é­tait le mot, elles chan­taient, pas un chant audible mais un chant qu’il per­ce­vait avec ses yeux, une vibra­tion qui entrait par les pupilles et des­cen­dait dans la gorge et dans la poi­trine et dans le ventre.

Il sen­tit ses genoux fléchir.

Non. Pas ici. Pas maintenant.

Il se retint à la balus­trade de la cha­pelle. Ses mains étaient moites. Son cœur bat­tait trop vite, trop fort, il l’en­ten­dait dans ses oreilles comme un tam­bour, et la sueur cou­lait le long de ses tempes, et les vieilles femmes au fond de l’é­glise priaient sans lever les yeux, et le chat dor­mait sur le prie-Dieu, et per­sonne ne voyait rien, per­sonne ne savait que quelque chose venait de se bri­ser en lui, quelque chose de très ancien, de très dur, un mur inté­rieur dont il igno­rait l’exis­tence et qui venait de se fis­su­rer sous la pres­sion insup­por­table du rose de Pontormo.

Il sor­tit de l’é­glise en titubant.

L’air du dehors le frap­pa comme une gifle — chaud, bruyant, plein de moteurs et de voix. Il s’a­dos­sa au mur et fer­ma les yeux. Res­pi­rer. Juste res­pi­rer. Ce n’est rien. C’est un malaise. C’est la cha­leur, la fatigue, le manque de som­meil. Ce n’est pas le tableau. Les tableaux ne font pas ça. Les tableaux res­tent dans leurs cadres. Les tableaux ne tra­versent pas les yeux pour des­cendre dans le corps. Ce n’est pas —

Mais il savait. Il savait exac­te­ment ce que c’é­tait. Il avait lu Sten­dhal. Il avait lu le pas­sage du livre que Mrs. Bla­ck­wood lui avait envoyé. « J’a­vais un bat­te­ment de cœur, la vie était épui­sée chez moi, je mar­chais avec la crainte de tomber. »

Il mar­cha jus­qu’au Ponte Vec­chio et s’ac­cou­da au para­pet, au milieu des tou­ristes et des orfèvres, le souffle court, les mains trem­blantes, et il regar­da l’Ar­no cou­ler en des­sous, lent et vert, et il pen­sa : c’est exac­te­ment ce que Wyn­ters ne devait jamais res­sen­tir. C’est exac­te­ment ce que j’é­cri­vais contre. Et c’est moi. C’est moi qui tombe.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en fin de mati­née. Mar­co le vit tra­ver­ser le hall et quelque chose dans sa démarche — un pas trop lent, une épaule plus basse que l’autre, cette manière de ne pas regar­der devant soi — fit fron­cer les sour­cils du barman.

— Signore Armand. Un caffè ?

— Un whisky.

Mar­co haus­sa un sour­cil mais ne dit rien. Il ser­vit un Laga­vu­lin avec la même pré­ci­sion hor­lo­gère que ses espres­sos et le posa devant Léonce sans commentaire.

— Mar­co, dit Léonce après la pre­mière gor­gée, est-ce qu’il arrive que des clients… soient malades ici ? Je veux dire — pas phy­si­que­ment malades. Autrement.

Mar­co essuya un verre avec une len­teur délibérée.

— Firenze è una malat­tia, Signore. Flo­rence est une mala­die. Les doc­teurs de l’hô­pi­tal San­ta Maria Nuo­va ont un nom pour ça. Il Sin­drome di Sten­dhal. Des tou­ristes qui s’é­va­nouissent aux Offices, qui pleurent devant un Giot­to, qui ont des crises de panique dans le Duo­mo. L’hô­pi­tal en reçoit dix, quinze par an. Tou­jours les mêmes pro­fils — des gens sen­sibles, culti­vés, qui arrivent avec trop d’at­tentes et pas assez de défenses. Flo­rence entre en eux et ils ne savent pas com­ment la faire sortir.

Il ran­gea le verre et en prit un autre.

— Quand j’ai com­men­cé ici, il y a vingt-trois ans, il y avait une femme japo­naise au troi­sième étage. Une pro­fes­seure de lit­té­ra­ture, je crois. Elle venait pour un congrès sur Dante. Le deuxième jour, elle est allée voir le Para­dis du Bap­tis­tère — la mosaïque du pla­fond, le Christ doré, énorme — et elle est res­tée quatre heures debout à le regar­der sans bou­ger. Quatre heures. Le gar­dien a fini par appe­ler une ambu­lance. Elle ne par­lait plus. Elle sou­riait, c’est tout. Un sou­rire très doux, très calme, comme quel­qu’un qui a vu quelque chose que les autres ne voient pas. Les méde­cins ont dit que c’é­tait le syn­drome. Elle est res­tée trois jours à l’hô­pi­tal et elle est repar­tie au Japon. Elle n’a jamais ter­mi­né son congrès.

Mar­co posa ses deux mains à plat sur le comp­toir et regar­da Léonce droit dans les yeux.

— Signore, vous avez vu quelque chose ce matin qui vous a fait mal.

Ce n’é­tait pas une question.

— Pon­tor­mo, dit Léonce.

— Ah, fit Mar­co. La Depo­si­zione. Oui. Pon­tor­mo fait ça aux gens. C’est le plus dan­ge­reux de tous. Pire que Michel-Ange, pire que Bot­ti­cel­li. Parce que les autres sont magni­fiques mais ils sont dans le monde. Pon­tor­mo n’est pas dans le monde. Pon­tor­mo est ailleurs. Et quand on regarde un tableau qui est ailleurs, on risque d’al­ler ailleurs aussi.

*

Les jours qui sui­virent furent étranges.

Léonce conti­nuait d’é­crire — ou de ten­ter d’é­crire. Mais Wyn­ters lui échap­pait. Le per­son­nage qu’il avait créé froid et maî­tri­sé com­men­çait à se fis­su­rer sous ses doigts, comme un masque qu’on porte trop long­temps et qui se cra­quelle avec la cha­leur du visage. Des phrases incon­grues appa­rais­saient dans le manus­crit — des phrases que Léonce n’a­vait pas pré­vues et qui venaient d’un endroit de lui-même qu’il ne contrô­lait pas. « Wyn­ters s’ar­rête devant le Cara­vage et son cœur — non. Non. Wyn­ters ne s’ar­rête devant rien. » Il ratu­rait, cor­ri­geait, repre­nait. Mais les fis­sures reve­naient, tou­jours au même endroit, comme l’eau qui trouve son che­min dans un mur, tou­jours par la même lézarde, avec une patience minérale.

La nuit, il dor­mait mal. Des rêves de tableaux vivants, de cou­loirs infi­nis, de visages peints qui ouvraient les yeux. Il se réveillait avec la sen­sa­tion d’a­voir été regar­dé pen­dant son som­meil — non pas par quel­qu’un dans la chambre, mais par quelque chose de plus vaste, de plus ancien, comme si Flo­rence tout entière le regar­dait dor­mir à tra­vers les murs du Grand Hotel, à tra­vers les murs de cinq siècles.

Les voix de l’hô­tel pre­naient une qua­li­té dif­fé­rente. Les conver­sa­tions qu’il sai­sis­sait au bar, au res­tau­rant, dans le hall, deve­naient plus étranges, plus char­gées de sens — ou c’é­tait lui qui pro­je­tait du sens là où il n’y en avait pas, il ne savait plus.

Un matin, dans l’as­cen­seur, un homme d’af­faires ita­lien par­lait au téléphone :

— Il pro­ble­ma è la luce. La luce cam­bia tut­to. Se cam­bia la luce, cam­bia il valore.

Le pro­blème c’est la lumière. La lumière change tout. Si la lumière change, la valeur change.

Il par­lait d’im­mo­bi­lier, pro­ba­ble­ment. Ou de vin. Ou de n’im­porte quoi. Mais Léonce enten­dit autre chose. Il enten­dit une véri­té sur l’art, sur la per­cep­tion, sur la fra­gi­li­té de tout — la lumière change tout, et la valeur n’est que de la lumière — et il dut s’ap­puyer à la paroi de l’as­cen­seur, la cage dorée qui mon­tait en grin­çant, et il sen­tit à nou­veau ce ver­tige, cette pres­sion dans la poi­trine, et il se dit : je suis en train de deve­nir fou. Je suis en train de voir des signes par­tout. C’est le début de quelque chose et je ne sais pas de quoi.

Un soir, au res­tau­rant, les Amé­ri­cains par­laient d’un tableau volé.

— The Nazis took it in ’44, disait Howard. It was in the Uffi­zi vault. A small Cra­nach. Venus with a Veil. They ship­ped it to Ger­ma­ny and it vani­shed. Some say it’s in a salt mine in Aus­tria. Some say it bur­ned. Some say it’s in a pri­vate col­lec­tion in Bue­nos Aires, behind a false wall, and some­bo­dy looks at it eve­ry night, alone.

— That’s the sad­dest thing I’ve ever heard, disait Patri­cia. A pain­ting that only one per­son can see.

— Or the most beau­ti­ful, disait Howard. Art was never meant for eve­ryone. Art was meant for the one who understands.

Léonce écou­tait et chaque phrase creu­sait un sillon en lui, labou­rait quelque chose, retour­nait une terre qu’il n’a­vait jamais retour­née. Un tableau que per­sonne ne voit. Un tableau qui existe pour un seul regard. L’art comme soli­tude abso­lue. Et il pen­sa à Wyn­ters, son per­son­nage qui ne voyait rien, et il se deman­da si Wyn­ters n’é­tait pas ce tableau caché — une œuvre invi­sible, qui n’exis­tait pour per­sonne, qui était enfer­mée der­rière un faux mur dans un pays loin­tain, et que lui, Léonce, regar­dait seul chaque nuit dans sa chambre du Grand Hotel, seul avec un fan­tôme, seul avec un miroir.

Mrs. Bla­ck­wood, qu’il n’a­vait pas revue depuis l’en­voi du Sten­dhal, réap­pa­rut un soir dans le hall. Elle por­tait la même robe noire, le même col­lier de perles, mais quelque chose avait chan­gé dans son visage — un pli d’in­quié­tude autour des yeux, ou de curio­si­té, ou de recon­nais­sance, comme si elle déchif­frait en Léonce un texte qu’elle avait déjà lu.

— Vous avez été à San­ta Feli­ci­ta, dit-elle.

— Com­ment le savez-vous ?

— Vous mar­chez dif­fé­rem­ment. Avant, vous mar­chiez comme quel­qu’un qui sait où il va. Main­te­nant, vous mar­chez comme quel­qu’un qui revient de quelque part.

Elle lui prit le bras — un geste inat­ten­du, d’une inti­mi­té sou­daine qui contre­di­sait toute sa réserve anglaise — et l’en­traî­na vers le jar­din inté­rieur. Ils s’as­sirent sous un magno­lia. Le soir tom­bait. Les cyprès se décou­paient en noir sur un ciel d’un vio­let pro­fond. Une fon­taine gar­gouillait quelque part, un bruit d’eau dis­cret, conti­nu, qui sem­blait dire quelque chose en une langue inconnue.

— Je vais vous racon­ter une his­toire, dit-elle. Quand je suis arri­vée à Flo­rence, il y a onze ans, je venais d’en­ter­rer mon mari. Robert. Un homme mer­veilleux et impos­sible, comme tous les hommes mer­veilleux. J’é­tais venue pour une semaine. Pour me chan­ger les idées, comme on dit. Quelle expres­sion absurde — comme si les idées étaient des draps qu’on met à sécher. Je suis allée à l’A­ca­dé­mie voir le David de Michel-Ange, et en entrant dans la salle, en le voyant au fond du cou­loir, immense, blanc, nu, par­fait — j’ai com­pris que je n’a­vais jamais regar­dé Robert de cette façon. Avec cette atten­tion. Cette inten­si­té. Cette… nudi­té du regard. J’a­vais vécu trente-sept ans avec un homme sans jamais le voir vrai­ment, et il a fal­lu qu’il meure et qu’une sta­tue de marbre me regarde pour que je com­prenne ce que j’a­vais perdu.

Elle ajus­ta son col­lier de perles d’un geste machinal.

— Je ne suis jamais repar­tie. Non pas que Flo­rence m’ait rete­nue — c’est que l’An­gle­terre m’a­vait expul­sée. On ne revient pas d’une vision. On ne revient pas de la nudi­té. C’est irréversible.

Léonce ne dit rien. Il regar­dait le jar­din s’as­som­brir autour d’eux, le magno­lia dont les fleurs blanches pre­naient dans le cré­pus­cule un éclat phos­pho­res­cent, la fon­taine invi­sible, et il sen­tit, avec une cer­ti­tude qui ne devait rien à la rai­son, que Mrs. Bla­ck­wood n’é­tait pas une femme qu’il avait ren­con­trée par hasard dans un hôtel. Elle était un signe. Comme le Pon­tor­mo. Comme la lumière sur la Piaz­za San­to Spi­ri­to. Comme la phrase de l’homme dans l’as­cen­seur. Flo­rence lui envoyait des émis­saires, et cha­cun por­tait le même mes­sage, et le mes­sage était : cède.

— Mrs. Bla­ck­wood, dit-il d’une voix qu’il ne recon­nut pas lui-même — une voix plus basse, plus fra­gile, une voix d’en­fant presque. Je crois que quelque chose m’arrive.

— Je sais, dit-elle. Et c’est une très bonne chose. Les pires vies sont celles où rien n’arrive.

*

Cette nuit-là, il ouvrit son cahier et ten­ta d’é­crire le cha­pitre où Wyn­ters visite le Palaz­zo Vec­chio. Mais au lieu de Wyn­ters, c’est lui qui appa­rais­sait sur la page — lui, Léonce, trente ans, sty­lo de Mathilde à la main, assis dans une chambre d’hô­tel à Flo­rence, en train d’é­crire sur un homme qui n’exis­tait pas pour évi­ter de res­sen­tir ce qu’il res­sen­tait, et ce qu’il res­sen­tait, c’é­tait — quoi ? De la peur. De la beau­té. De la peur de la beau­té. De la beau­té de la peur. Les mots se retour­naient, se contre­di­saient, s’a­va­laient eux-mêmes, et le cahier se rem­plis­sait d’un texte qui n’é­tait ni le roman de Wyn­ters ni le jour­nal de Léonce mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, un ter­ri­toire innom­mé, une zone grise entre la fic­tion et la confes­sion où les deux voix se mêlaient et où l’on ne savait plus qui écri­vait qui — si c’é­tait Léonce qui écri­vait Wyn­ters ou Wyn­ters qui écri­vait Léonce.

À trois heures du matin, il posa le sty­lo. Ses doigts étaient tachés d’encre — de l’encre bleue, comme les doigts de Filip­po étaient tachés de pig­ments — et il regar­da ses mains et il vit les mains du res­tau­ra­teur, ces mains qui tou­chaient les siècles, et il com­prit que l’encre et les pig­ments étaient la même chose, que l’é­cri­ture et la pein­ture étaient la même ten­ta­tive, la même folie — tou­cher ce qui ne se touche pas, fixer ce qui s’é­coule, rete­nir la beau­té avant qu’elle ne disparaisse.

Il alla à la fenêtre. Flo­rence dor­mait. Le dôme de Bru­nel­les­chi flot­tait dans le noir comme tou­jours, mais cette nuit-là il ne flot­tait pas — il pesait. Il pesait de tout le poids de cinq siècles, de toutes les mains qui l’a­vaient bâti, de toutes les vies qu’il avait abri­tées, de toute la beau­té accu­mu­lée dans cette ville qui ne ces­sait jamais, jamais, de pro­duire de la beau­té, comme un cœur qui ne cesse pas de battre, même la nuit, même quand per­sonne ne l’écoute.

Et Léonce sen­tit, pour la pre­mière fois avec une clar­té abso­lue, qu’il ne pour­rait pas finir ce roman. Que Wyn­ters était mort. Que le per­son­nage froid qu’il avait inven­té pour se pro­té­ger de Flo­rence était deve­nu inutile, parce que Flo­rence avait trou­vé un autre che­min — pas par les yeux de Wyn­ters, mais par les siens, direc­te­ment, sans filtre, sans cadre, sans la dis­tance sal­va­trice de la fiction.

Il ne savait pas encore ce que cela signi­fiait. Il ne savait pas que le pire était à venir. Il savait seule­ment que la méthode était morte, que le cahier men­tait, et que demain il se réveille­rait dans une ville qui n’a­vait plus de murs entre elle et lui.

Il lais­sa la fenêtre ouverte. L’air de Flo­rence entra dans la chambre — tiède, par­fu­mé, char­gé de siècles — et il s’en­dor­mit tout habillé sur le lit, le cahier ouvert à côté de lui, les pages cou­vertes d’une écri­ture qu’il ne recon­naî­trait plus le lendemain.

PAR­TIE IV

Il ne sut jamais exac­te­ment quand il bas­cu­la. C’est le propre de la chute — on ne la sent pas au moment où elle com­mence, on ne la sent qu’au moment où le sol n’est plus là, et alors il est trop tard, et alors on tombe, et la seule chose qu’on peut faire c’est tom­ber, et regar­der le monde défi­ler autour de soi avec cette len­teur hal­lu­ci­née des choses qu’on ne peut plus arrêter.

Le dixième jour, peut-être. Ou le onzième. Les jours avaient ces­sé de se comp­ter nor­ma­le­ment. Ils ne se suc­cé­daient plus — ils se super­po­saient, comme des feuilles de papier calque empi­lées, et à tra­vers cha­cun on voyait les traces du pré­cé­dent, et du pré­cé­dent encore, et l’en­semble for­mait un des­sin que Léonce ne par­ve­nait pas à déchif­frer mais qui, il en était cer­tain, vou­lait dire quelque chose.

Le matin, il sor­tait du Grand Hotel et Flo­rence n’é­tait plus la même ville.

Non — Flo­rence était exac­te­ment la même ville. C’est lui qui n’é­tait plus le même homme. La dis­tinc­tion est essen­tielle et Léonce la per­dait, et c’é­tait pré­ci­sé­ment dans cette perte que rési­dait la mala­die — ne plus savoir si c’est le monde qui a chan­gé ou soi, ne plus savoir où finit le regard et où com­mence la chose regar­dée, ne plus savoir si la beau­té est dans le tableau ou dans l’œil, si la dou­leur est dans le Christ de Pon­tor­mo ou dans la poi­trine de celui qui le regarde.

*

Le onzième jour — appe­lons-le le onzième, même si Léonce n’au­rait pas pu le confir­mer — il retour­na aux Offices.

Il n’a­vait pas vou­lu y retour­ner. Il avait pré­vu de res­ter dans sa chambre, d’é­crire, de reprendre le contrôle. Mais en des­cen­dant prendre le petit déjeu­ner, il avait croi­sé dans le hall du Grand Hotel un groupe de tou­ristes anglais qu’un guide menait vers la sor­tie, et le guide disait — en anglais, d’une voix nasale et méca­nique, la voix de quel­qu’un qui récite pour la mil­lième fois un texte appris par cœur — « This mor­ning we will visit the Uffi­zi Gal­le­ry, which houses one of the finest col­lec­tions of Renais­sance art in the world » — et ces mots, « one of the finest col­lec­tions of Renais­sance art in the world », pro­non­cés avec cette pla­ti­tude de bro­chure tou­ris­tique, cette obs­cé­ni­té du résu­mé, cette façon de réduire cinq siècles de génie à une phrase d’a­gence de voyage, avaient pro­duit en Léonce une réac­tion phy­sique — une nau­sée, brève mais vio­lente, comme si son corps refu­sait désor­mais qu’on traite l’art avec désinvolture.

Et il s’é­tait dit : j’y retourne. J’y retourne et cette fois je ne prends pas de notes. Pas de cahier. Pas de Wyn­ters. J’y vais seul, nu, sans filtre.

Il entra aux Offices à neuf heures. Le musée était encore calme — quelques gar­diens som­no­lents, des salles presque vides, cette odeur par­ti­cu­lière des vieux musées qui est un mélange de cire, de pous­sière et de temps. Il tra­ver­sa les pre­mières salles sans s’ar­rê­ter. Les Pri­mi­tifs, les fonds d’or, les Vierges hié­ra­tiques — il les avait déjà vus, clas­sés, éti­que­tés. Il mon­ta. Les salles du Quat­tro­cen­to. Filip­po Lip­pi, Pao­lo Uccel­lo, Pie­ro del­la Francesca.

Et puis. La salle de Botticelli.

Il y avait la Nais­sance de Vénus, qu’il avait regar­dée huit jours plus tôt avec les yeux de Wyn­ters et qu’il avait trou­vée — que Wyn­ters avait trou­vée — usée par les repro­duc­tions, banale à force d’être célèbre. Mais ce matin-là, Léonce ne regar­da pas Vénus. Il regar­da l’autre tableau. Celui d’à côté. Celui que les tou­ristes regardent moins parce qu’il est plus grand, plus com­plexe, plus difficile.

Le Prin­temps.

Il s’as­sit sur la ban­quette au centre de la salle et il regarda.

C’est un jar­din. Un jar­din sombre, touf­fu, un sous-bois de lau­riers et d’o­ran­gers aux fruits d’or, et dans ce jar­din des figures dansent, marchent, flottent — les trois Grâces entre­la­cées, Mer­cure qui lève le bras vers les nuages, Flore qui avance en semant des fleurs, Zéphyr qui sai­sit la nymphe Chlo­ris et de la bouche de Chlo­ris sortent des roses, et au centre Vénus, pas la Vénus nue de l’autre tableau mais une Vénus habillée, grave, qui regarde le spec­ta­teur avec une séré­ni­té ter­ri­fiante, la main droite levée dans un geste de béné­dic­tion ou d’a­ver­tis­se­ment — on ne sait pas, on ne sau­ra jamais, et c’est cette ambi­guï­té qui fait du tableau un gouffre.

Léonce regar­da le Prin­temps et le Prin­temps le regarda.

Et quelque chose se pro­dui­sit qu’il ne pour­rait jamais décrire exac­te­ment, parce que les mots sont faits pour le monde des choses solides et ce qui se pro­dui­sit n’é­tait pas solide, ce n’é­tait pas du monde des choses — c’é­tait de l’autre côté. Le jar­din du tableau s’ou­vrit. Non pas phy­si­que­ment — les pig­ments res­tèrent sur le bois, le cadre ne bou­gea pas — mais quelque chose dans l’es­pace entre le tableau et ses yeux se modi­fia, une mem­brane invi­sible se déchi­ra, et il fut dedans. Il fut dans le jar­din. Il sen­tit l’o­deur des oran­gers — une odeur si forte, si réelle, qu’il tour­na la tête pour véri­fier qu’il n’y avait pas un oran­ger dans la salle — et il enten­dit le vent dans les lau­riers, et il vit les pieds nus des Grâces fou­ler l’herbe, et les roses tom­baient de la bouche de Chlo­ris sur le sol du musée, il les voyait tom­ber, des pétales roses qui se posaient sur le par­quet ciré, et il savait que c’é­tait impos­sible, il savait qu’il hal­lu­ci­nait, et cette connais­sance ne chan­geait rien, parce que la beau­té n’a pas besoin de la per­mis­sion de la rai­son pour exister.

Com­bien de temps res­ta-t-il assis là ? Il ne sut jamais. Un gar­dien le tou­cha à l’é­paule. « Signore, sta bene ? » Il cli­gna des yeux. Le jar­din se refer­ma. Les roses dis­pa­rurent. Il était assis sur une ban­quette dans un musée et un homme en uni­forme le regar­dait avec inquiétude.

— Si, dit-il. Si, sto bene.

Il n’al­lait pas bien du tout.

*

Il sor­tit des Offices et mar­cha. Mar­cher était la seule chose qui le main­te­nait dans le réel — le contact des pieds sur les pavés, le bruit de ses semelles, la pesan­teur de son corps qui le rat­ta­chait à la terre. Parce que la terre n’al­lait plus de soi. Depuis le Prin­temps de Bot­ti­cel­li, depuis le jar­din ouvert, la terre n’é­tait plus un sol, c’é­tait une hypo­thèse, et Léonce mar­chait sur une hypo­thèse en ser­rant les poings dans ses poches pour ne pas flot­ter, pour ne pas s’é­le­ver, pour res­ter là, en bas, par­mi les vivants.

Il tra­ver­sa la Piaz­za del­la Signo­ria. Le Palaz­zo Vec­chio, mas­sif, cré­ne­lé, sa tour qui per­çait le ciel comme un doigt de pierre. Le Nep­tune de la fon­taine, sa blan­cheur obs­cène au milieu des bronzes. La Log­gia dei Lan­zi avec ses sculp­tures vio­lentes — le Per­sée de Cel­li­ni bran­dis­sant la tête de Méduse, l’En­lè­ve­ment des Sabines de Giam­bo­lo­gna, ces corps tor­dus dans un élan impos­sible. Et les copies — le David de Michel-Ange, copie, le Mar­zoc­co de Dona­tel­lo, copie — toute cette place était un théâtre de copies et d’o­ri­gi­naux mêlés, et qui pou­vait encore dire la dif­fé­rence, et est-ce que la dif­fé­rence impor­tait, et est-ce qu’un homme qui hal­lu­cine des roses tom­bant d’un tableau est plus fou qu’un homme qui passe devant un faux David en croyant voir le vrai ?

Il s’as­sit à la ter­rasse d’un café. Com­man­da un espres­so. Ses mains trem­blaient tel­le­ment qu’il ren­ver­sa la moi­tié de la tasse dans la sou­coupe. La ser­veuse — une jeune femme brune aux yeux très noirs, un tablier blanc, un sou­rire rapide — essuya sans com­men­taire et lui en appor­ta un autre. Et dans ce geste simple — essuyer, rem­pla­cer, sou­rire — il y eut une grâce qui le bou­le­ver­sa, une beau­té quo­ti­dienne, invi­sible, une beau­té qui n’é­tait dans aucun musée et qui était peut-être la seule beau­té sup­por­table, la seule qui ne tuait pas.

Il but le deuxième espres­so. Ses mains trem­blaient toujours.

À la table d’à côté, deux femmes ita­liennes d’une cin­quan­taine d’an­nées fumaient en par­lant très vite. Il ne com­pre­nait pas tout mais il sai­sis­sait des frag­ments — « il matri­mo­nio di Clau­dia », « un disas­tro », « i fio­ri era­no orri­bi­li » — le mariage de Clau­dia, un désastre, les fleurs étaient hor­ribles — et cette conver­sa­tion banale, cette catas­trophe flo­rale, ces pré­oc­cu­pa­tions si mer­veilleu­se­ment tri­viales le ras­su­rèrent un ins­tant, comme une main posée sur l’é­paule, comme quel­qu’un qui dirait : le monde est encore là, le monde est fait de mariages ratés et de fleurs moches et de café ren­ver­sé, le monde n’est pas que des tableaux qui s’ouvrent et des jar­dins qui vous avalent.

Mais la main se reti­ra. Et le ver­tige revint.

*

Les jours sui­vants — le dou­zième, le trei­zième — furent un brouillard.

Léonce mar­chait dans Flo­rence sans plan, sans méthode, sans cahier. Il entrait dans les églises au hasard et chaque église était un piège, chaque cha­pelle conte­nait quelque chose qui le frap­pait au ventre — une Annon­cia­tion de Fra Ange­li­co à San Mar­co où l’ange et la Vierge étaient si proches qu’on sen­tait le souffle de l’un sur le visage de l’autre, un Cru­ci­fix de Giot­to à San­ta Maria Novel­la dont les yeux mi-clos le sui­virent d’un bout à l’autre de la nef, un frag­ment de fresque ano­nyme dans une église qu’il ne retrou­ve­rait jamais, un simple visage de femme peint à même le mur, à demi effa­cé par le temps, et ce visage res­sem­blait à Mathilde — non, il ne res­sem­blait pas à Mathilde, il n’a­vait rien de Mathilde, c’est lui qui pro­je­tait Mathilde sur tout, Mathilde sur les fresques, Mathilde sur les pierres, Mathilde sur l’Ar­no — et il com­prit que le syn­drome de Sten­dhal et le deuil amou­reux étaient la même chose, la même brèche, le même effon­dre­ment des défenses, et que Flo­rence ne l’a­vait pas bri­sé — Flo­rence avait sim­ple­ment trou­vé la fis­sure que Mathilde avait ouverte et s’y était engouffrée.

Au Grand Hotel, le per­son­nel com­men­çait à mur­mu­rer. Mar­co l’a­vait noté le pre­mier — les retours de plus en plus tar­difs, les repas sau­tés, les yeux cer­nés, cette façon de tra­ver­ser le hall comme un fan­tôme, de ne pas répondre quand on lui par­lait, de res­ter debout dans le jar­din à regar­der le magno­lia pen­dant des minutes entières sans bou­ger. Le concierge en avait par­lé au direc­teur. Le direc­teur avait haus­sé les épaules — « C’est un Fran­çais, ils sont tous comme ça » — mais Mar­co n’é­tait pas d’ac­cord. Mar­co avait vu la pro­fes­seure japo­naise, vingt ans plus tôt. Mar­co connais­sait les signes.

Un soir, Filip­po le res­tau­ra­teur vint s’as­seoir à côté de lui au bar. Léonce était là depuis une heure, devant un verre d’a­ma­ro qu’il n’a­vait pas tou­ché, les yeux fixés sur une pho­to­gra­phie au mur — un por­trait en noir et blanc d’un homme qu’il ne connais­sait pas, un client des années cin­quante pro­ba­ble­ment, un visage mince, des yeux graves, une ciga­rette entre les doigts.

— Léonce, dit Filip­po doucement.

Il ne répon­dit pas.

— Léonce, répé­ta le res­tau­ra­teur en posant sa main — cette main tachée de bleu de cobalt, de jaune de Naples, de six cents ans de pig­ments — sur le bras du jeune homme.

Léonce tour­na len­te­ment la tête. Ses yeux étaient vitreux, dila­tés, comme ceux d’un homme qui regarde quelque chose de très lointain.

— Filip­po, dit-il. Savez-vous pour­quoi Pon­tor­mo n’a pas peint de sol dans la Déposition ?

— Parce que la dou­leur n’a pas de sol, dit Filip­po. Parce que quand on perd quel­qu’un, on flotte. On ne touche plus rien.

— C’est exac­te­ment ça, dit Léonce avec un sou­rire qui n’en était pas un — un ric­tus, une gri­mace de com­pré­hen­sion trop vive, trop aiguë. On flotte. Filip­po, je flotte. Depuis San­ta Feli­ci­ta, je flotte. Je marche dans Flo­rence et mes pieds ne touchent plus les pavés. Les tableaux sortent de leurs cadres. Les fresques res­pirent. J’ai vu des roses tom­ber du Prin­temps de Bot­ti­cel­li sur le par­quet des Offices. Des pétales roses, sur le par­quet. Je les ai vus.

Filip­po ne dit rien pen­dant un long moment. Il tenait tou­jours le bras de Léonce. Puis :

— Quand j’ai com­men­cé à res­tau­rer, j’a­vais vingt-quatre ans. On m’a confié une Madone de Giot­to, très abî­mée. Je devais net­toyer un mil­li­mètre de sur­face par jour. Un mil­li­mètre. Et au bout de trois mois, j’ai com­men­cé à rêver de la Madone. À rêver que je la tou­chais et qu’elle me tou­chait. Que ses doigts peints se posaient sur mes doigts vivants. Que la pein­ture et la chair ne fai­saient plus qu’un. Mon maître m’a dit : « Filip­po, quand l’œuvre com­mence à te tou­cher en retour, il faut t’é­loi­gner. Sinon tu te perds dedans. Tu deviens l’œuvre. Et l’œuvre n’a pas besoin de toi — c’est toi qui as besoin d’elle. »

Il ser­ra le bras de Léonce.

— Il faut vous éloigner.

— Je ne peux pas, dit Léonce. C’est trop beau.

Et c’é­tait dit avec une telle sim­pli­ci­té, une telle nudi­té — comme un enfant qui dit « j’ai peur » ou « j’ai faim » — que Filip­po sen­tit sa gorge se nouer et ne répon­dit rien, parce qu’il n’y avait rien à répondre à un homme qui se noyait dans la beau­té, rien d’autre que lui tendre la main et espé­rer qu’il la saisisse.

*

La nuit du trei­zième jour.

Léonce ne dor­mit pas. Il res­ta assis au bureau Empire, le cahier ouvert devant lui, et il écri­vit. Mais ce qu’il écri­vait n’a­vait plus rien à voir avec Wyn­ters. Wyn­ters avait dis­pa­ru, fon­du, éva­po­ré — il n’en res­tait que le nom, tout en haut de la pre­mière page, comme une épi­taphe. Ce que Léonce écri­vait main­te­nant était un texte sans forme, sans struc­ture, un flux de mots qui cou­lait comme l’Ar­no — lent, trouble, char­riant des débris de pen­sées, des images de tableaux, des frag­ments de conver­sa­tions enten­dues au Grand Hotel, des sou­ve­nirs de Mathilde, des des­crip­tions de lumière, tout mélan­gé, tout confon­du, un mag­ma ver­bal où la fic­tion et le réel avaient ces­sé de se distinguer.

Il écri­vait : « Le rose de Pon­tor­mo est la cou­leur de la dou­leur quand la dou­leur dépasse la dou­leur et devient autre chose, une extase, une lévi­ta­tion, et le bleu de Fra Ange­li­co est le bleu de l’im­pos­sible, le bleu de ce qu’on ne peut pas atteindre, le bleu du ciel vu depuis l’in­té­rieur d’une cel­lule de moine, et le vert de l’Ar­no est le vert de l’ou­bli, le vert de ce qui emporte et ne rend pas, et Mathilde avait les yeux verts, je ne l’a­vais jamais remar­qué, je ne l’a­vais jamais vue, elle avait rai­son, je ne voyais rien, je ne voyais que les tableaux, je ne voyais que le cadre et jamais ce qu’il conte­nait, et main­te­nant les cadres explosent, et tout se déverse, et je suis dans le jar­din de Bot­ti­cel­li, et les roses tombent, et Chlo­ris ouvre la bouche et c’est la voix de Mathilde qui en sort, et elle dit : tu ne me vois pas, Léonce, tu ne m’as jamais vue — »

Il s’ar­rê­ta. Sa main trem­blait trop pour conti­nuer. L’encre du sty­lo avait bavé, tra­çant sur la page des traî­nées bleues qui res­sem­blaient à des veines, à des rivières, à des cra­que­lures sur une fresque ancienne. Il regar­da ce qu’il avait écrit et ne le recon­nut pas. Ce n’é­tait pas de la lit­té­ra­ture. Ce n’é­tait pas un roman. C’é­tait quelque chose d’autre — un cri, peut-être, ou une prière, ou un aveu — quelque chose qui n’a­vait pas de nom parce que les noms sont des cadres et que les cadres venaient d’exploser.

Il se leva et alla à la fenêtre.

Flo­rence, en bas, dans le noir. Mais cette nuit-là, Flo­rence n’é­tait pas endor­mie. Ou plu­tôt — Flo­rence dor­mait, mais Léonce enten­dait son rêve. Il enten­dait le rêve de la ville — le mur­mure des pierres, le souffle des sta­tues, le bruis­se­ment des toiles dans les musées fer­més, le grin­ce­ment des cadres sur les murs des églises, et sous tout cela, comme une basse conti­nue, le gron­de­ment sourd de l’Ar­no qui rou­lait ses eaux vertes dans le noir, empor­tant vers la mer tout ce que Flo­rence avait pro­duit et per­du, les pein­tures noyées, les manus­crits englou­tis, les vies oubliées, et les pages que Léonce n’a­vait pas encore jetées mais qu’il jet­te­rait, il le savait main­te­nant, il le savait avec la cer­ti­tude des som­nam­bules qui marchent vers le vide en souriant.

*

Le qua­tor­zième jour. Ou le quin­zième. Ça n’a­vait plus d’importance.

Léonce se réveilla tard — onze heures pas­sées. La chambre 307 était bai­gnée d’une lumière crue qui bles­sait les yeux. Il avait dor­mi tout habillé, les chaus­sures aux pieds, le cahier ouvert sur la poi­trine comme un livre de prières. Il se leva avec dif­fi­cul­té. Ses jambes étaient faibles, son corps lui sem­blait étran­ger — trop lourd et trop léger à la fois, comme s’il était fait de deux matières contra­dic­toires, de chair et de lumière, et qu’elles ne par­ve­naient plus à cohabiter.

Il ne prit pas de petit déjeu­ner. Il des­cen­dit direc­te­ment dans le hall et sortit.

Flo­rence, à midi, en mai. La cha­leur était écra­sante. Les rues trem­blaient dans la brume de cha­leur, les façades ondu­laient comme des mirages, et la lumière — cette lumière tos­cane qu’il avait trou­vée belle le pre­mier jour — était deve­nue un excès, une vio­lence, un pro­jec­teur bra­qué sur la ville qui ne lais­sait aucune ombre, aucun refuge, qui mon­trait tout avec une bru­ta­li­té insou­te­nable. Les tou­ristes mar­chaient en shorts et en cas­quettes, glaces à la main, appa­reils pho­to autour du cou, et leur nor­ma­li­té ter­ri­fiait Léonce — com­ment pou­vaient-ils être si calmes, si indif­fé­rents, com­ment pou­vaient-ils pas­ser devant le Bap­tis­tère sans défaillir, com­ment pou­vaient-ils man­ger des glaces à la pis­tache à trois mètres des portes de Ghi­ber­ti, ces portes que Michel-Ange avait appe­lées les Portes du Para­dis, com­ment pou­vaient-ils être si près du Para­dis et ne rien sentir ?

Il mar­cha jus­qu’au Duo­mo. La cathé­drale était une mon­tagne de marbre blanc, vert et rose, une pâtis­se­rie géante, un délire géo­mé­trique qui ne finis­sait jamais. Il leva les yeux vers le dôme de Bru­nel­les­chi — ce dôme qu’il voyait chaque nuit depuis sa fenêtre, ce dôme fami­lier, ras­su­rant — et pour la pre­mière fois il sen­tit son poids. Qua­rante-cinq mille tonnes de pierre et de brique sus­pen­dues dans le vide, rete­nues par rien d’autre que le génie d’un homme qui avait eu l’au­dace de croire que la matière pou­vait défier la gra­vi­té. Et cette audace — cette folie, cet acte de foi insen­sé — lui appa­rut sou­dain comme la méta­phore de tout ce qu’il vivait : on peut bâtir quelque chose d’im­mense et de beau dans le vide, mais il faut accep­ter que ça puisse tomber.

Il entra dans la cathé­drale. La nef immense, la pénombre, les vitraux qui fil­traient une lumière colo­rée — et là-haut, à l’in­té­rieur du dôme, le Juge­ment Der­nier de Vasa­ri et Zuc­ca­ri, cette fresque ver­ti­gi­neuse qui cou­vrait les trois mille six cents mètres car­rés de la cou­pole, un tour­billon de corps nus, d’anges, de démons, le Christ en gloire au som­met et l’En­fer en bas, les dam­nés pré­ci­pi­tés dans les flammes, les élus mon­tant vers la lumière, et tout cela tour­nait, tour­nait au-des­sus de lui comme un mael­ström de cou­leurs et de formes, et Léonce leva la tête et regar­da et le ver­tige le sai­sit — un vrai ver­tige cette fois, phy­sique, bru­tal, le sol bas­cu­la sous ses pieds, les colonnes de la nef se mirent à oscil­ler, le pla­fond des­cen­dit vers lui ou c’est lui qui mon­tait vers le pla­fond, et les corps peints du Juge­ment Der­nier bou­gèrent, les dam­nés tom­bèrent pour de vrai, les anges bat­tirent des ailes, et le Christ au som­met le regar­da — direc­te­ment, per­son­nel­le­ment, sans inter­mé­diaire — et ce regard était le même que celui de la Vierge de Raphaël au Palaz­zo Pit­ti, le même que celui de Vénus au centre du Prin­temps, le même regard depuis le début, depuis le pre­mier jour, le regard de Flo­rence, le regard de la beau­té elle-même qui disait : je te vois, Léonce, je t’ai tou­jours vu, et main­te­nant tu vas tomber.

Il tom­ba.

Pas phy­si­que­ment. Ses jambes tinrent. Il ne s’é­va­nouit pas. Mais quelque chose en lui tom­ba, s’ef­fon­dra, s’é­crou­la comme un bâti­ment miné de l’in­té­rieur dont les fon­da­tions cèdent d’un coup, et il res­ta debout au milieu de la cathé­drale, immo­bile, les yeux levés vers le Juge­ment Der­nier, la bouche entrou­verte, les bras le long du corps, et des larmes cou­laient sur ses joues — pas des larmes de tris­tesse, pas des larmes de joie, des larmes de rien, des larmes sans émo­tion iden­ti­fiable, des larmes qui venaient d’un endroit si pro­fond qu’elles ne por­taient plus le nom de rien, elles étaient juste de l’eau, de l’eau qui sor­tait de lui, comme l’Ar­no sort de ses berges quand il pleut trop, quand il n’y a plus de place, quand la ville ne peut plus contenir.

Un gar­dien s’ap­pro­cha. « Signore ? Signore, sta bene ? »

Léonce bais­sa les yeux. Le Juge­ment Der­nier était immo­bile au-des­sus de lui. Les corps ne bou­geaient pas. Le Christ ne le regar­dait pas. C’é­tait une fresque. Juste une fresque.

— Mi scu­si, dit-il en s’es­suyant les yeux du revers de la main. Mi scusi.

Il sor­tit de la cathé­drale et mar­cha droit devant lui, sans savoir où il allait, sans voir les rues, sans entendre les voix, et il mar­cha long­temps, très long­temps, sous le soleil de mai, et il se retrou­va au bord de l’Ar­no, appuyé au para­pet du Ponte alle Gra­zie, et il regar­da le fleuve cou­ler en des­sous, lent et vert et stag­nant, et il pen­sa : c’est là que ça fini­ra. C’est dans cette eau que tout ira. Mais pas encore. Pas encore.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en fin d’a­près-midi. Le hall était désert. Le lustre de Mura­no brillait dans le silence. Mar­co n’é­tait pas au bar. Les fau­teuils de cuir étaient vides. L’hô­tel tout entier sem­blait rete­nir son souffle, comme un théâtre avant le lever de rideau, comme un lieu qui attend quelque chose — mais quoi ?

Il mon­ta à sa chambre. S’as­sit au bureau. Ouvrit le cahier. Les pages des jours pré­cé­dents le regar­daient — cette écri­ture fié­vreuse, désor­don­née, qui ne res­sem­blait pas à la sienne. Il feuille­ta le cahier depuis le début. Les pre­mières notes sur Wyn­ters, propres, car­rées, maî­tri­sées. Puis les fis­sures — les ratures, les ajouts en marge, les phrases qui déviaient. Puis le chaos — le texte de la nuit, le mag­ma, le flux. C’é­tait l’his­toire d’un effon­dre­ment écrit de l’in­té­rieur. Ce n’é­tait pas un roman. C’é­tait un sismographe.

Il refer­ma le cahier.

Sur le bureau, à côté du Sten­dhal de Mrs. Bla­ck­wood, il y avait le sty­lo de Mathilde. Il le prit, le fit tour­ner entre ses doigts. Un sty­lo-plume en laque noire, simple, élé­gant, avec une plume en or. Elle l’a­vait ache­té dans une pape­te­rie de la rue Mer­cière, à Lyon, un same­di de novembre, et elle avait dit en le lui offrant : « Pour que tu écrives des choses vraies. » Il n’a­vait pas com­pris, à l’é­poque. Il avait pris ça pour une gen­tillesse. Mais main­te­nant — dans cette chambre d’hô­tel à Flo­rence, après le Pon­tor­mo et le Bot­ti­cel­li et le Juge­ment Der­nier et les larmes dans la cathé­drale et les roses hal­lu­ci­nées et l’Ar­no qui atten­dait — main­te­nant il com­pre­nait. Des choses vraies. Pas des per­son­nages froids. Pas des écrans de fic­tion. Des choses vraies. Et la chose vraie, c’é­tait ceci : il était un homme de trente ans assis dans une chambre d’hô­tel à Flo­rence, et la beau­té l’a­vait bri­sé, et il ne savait pas com­ment se reconstruire.

Il posa le sty­lo. Il n’a­vait plus la force d’écrire.

*

Ce soir-là, Mrs. Bla­ck­wood le trou­va dans le jar­din. Il était assis sur le banc sous le magno­lia, dans le noir, sans lumière, les mains posées à plat sur ses genoux comme un homme qui attend un verdict.

Elle s’as­sit à côté de lui sans un mot. Le jar­din sen­tait le buis et le jas­min de nuit. La fon­taine gar­gouillait son éter­nelle phrase incom­pré­hen­sible. Au-des­sus d’eux, les étoiles — rares, pâles, noyées par la pol­lu­tion lumi­neuse de la ville — cli­gno­taient faiblement.

— Elea­nor, dit Léonce — et c’é­tait la pre­mière fois qu’il uti­li­sait son pré­nom, et ce simple pas­sage du « Mrs. Bla­ck­wood » au « Elea­nor » était un signe, le signe que quelque chose avait cédé dans le pro­to­cole, dans la dis­tance, dans toutes ces struc­tures invi­sibles qui nous empêchent de tom­ber les uns vers les autres.

— Oui, dit-elle.

— Est-ce que ça s’arrête ?

— Non, dit-elle dou­ce­ment. Ça ne s’ar­rête pas. Mais ça change de forme. La pre­mière vague est la pire. Elle vous sub­merge. Ensuite, vous appre­nez à nager. Ou plu­tôt — vous appre­nez que vous ne savez pas nager, et que c’est nor­mal, et que per­sonne ne sait nager, et que l’eau est plus douce qu’on ne croit.

Elle posa sa main ridée sur la main de Léonce. Ses bagues — trois bagues, deux en or, une en argent avec une tur­quoise — brillèrent dans l’obscurité.

— Mon mari Robert était his­to­rien de l’art. Spé­cia­liste du Quat­tro­cen­to. Il a pas­sé sa vie entière devant des tableaux et il n’a jamais pleu­ré devant un seul. Pas une fois. Et moi qui ne connais­sais rien à l’art, moi qui l’ac­com­pa­gnais par amour, pas par goût — moi j’ai pleu­ré devant le David dix ans après sa mort. C’est injuste, n’est-ce pas ? C’est absurde. L’homme qui savait ne sen­tait rien, et la femme qui ne savait pas a tout senti.

Elle tour­na la tête vers Léonce.

— Vous et votre per­son­nage anglais, c’est la même his­toire. Lui ne sent rien. Vous sen­tez tout. L’un de vous deux devait mou­rir pour que l’autre vive. Et c’est lui qui est mort. C’est tou­jours le per­son­nage qui meurt. L’au­teur sur­vit. C’est la loi.

— Je ne suis pas sûr de sur­vivre, dit Léonce.

— Vous sur­vi­vrez, dit Elea­nor Bla­ck­wood. Parce que Flo­rence ne tue pas. Flo­rence désha­bille. Et on ne meurt pas d’être nu. On a froid, c’est tout. Et puis on trouve un manteau.

Elle se leva, rajus­ta son col­lier de perles, et ren­tra dans le Grand Hotel d’un pas de reine exi­lée. Et Léonce res­ta seul dans le jar­din, sous le magno­lia dont les fleurs blanches brillaient dans le noir comme des yeux ouverts, et il sut que le len­de­main serait le jour le plus long, et il ne savait pas pour­quoi il le savait, mais il le savait, avec cette cer­ti­tude ani­male des créa­tures qui sentent l’o­rage avant qu’il n’éclate.

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