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La nuit des Jila­la — Cha­pitres 5 à 8

La nuit des Jila­la — Cha­pitres 5 à 8

La nuit
des Jila­la

La nuit des Jilala

Cha­pitres 5 à 8

Cha­pitre 5 — Manzanilla

Le man­za­nilla est un vin qui vient de Sanlú­car de Bar­ra­me­da, là où le Gua­dal­qui­vir se jette dans l’At­lan­tique, et il a le goût de ce que la mer fait au vin quand elle le vieillit dans ses caves — un goût sec, salin, amer, avec quelque chose de flo­ral des­sous, comme une fleur pous­sée dans le sable. C’est un vin qui ne ment pas. C’est un vin pour les gens qui n’ont pas besoin qu’on les console.

Gon­za­lo Here­dia en buvait un verre chaque soir, au Caid’s Bar, à sa table près de la fenêtre, et Driss l’a­vait noté — la constance du choix, le verre unique, jamais deux, la façon dont il le tenait, pas par le pied mais par le corps du verre, le vin pâle entre ses doigts bruns — et Driss avait pen­sé : cet homme boit pour se rap­pe­ler d’où il vient, pas pour oublier où il est.

Ce soir-là, le sep­tième depuis l’ou­ver­ture, le res­tau­rant El Kor­san était plein pour la pre­mière fois.

Lord Dorian Bute était venu.

Il n’é­tait pas venu en visite — il venait tous les jours, tra­ver­sant le chan­tier du jar­din supé­rieur encore inache­vé, ins­pec­tant les salles avec des yeux fié­vreux, tou­chant les murs, véri­fiant les zel­lige, comp­tant les arcs, com­pa­rant la réa­li­té à ce qu’il avait ima­gi­né — mais ce soir il venait en pro­prié­taire qui reçoit, ce qui est dif­fé­rent, ce qui sup­pose un cos­tume, une cra­vate, un sou­rire, et Lord Bute n’é­tait à l’aise avec aucune de ces trois choses. C’é­tait un homme grand, maigre, avec un visage long et des yeux bleus qui avaient l’in­ten­si­té trou­blante des gens qui voient des choses que les autres ne voient pas — des pro­por­tions, des symé­tries, des rap­ports géo­mé­triques que le com­mun des mor­tels tra­verse sans les remar­quer. Il avait héri­té de la for­tune des Bute à vingt-cinq ans et l’a­vait immé­dia­te­ment employée à construire des choses — des cha­pelles néo-gothiques en Écosse, des pavillons orien­ta­listes au Pays de Galles, et main­te­nant cet hôtel, cette folie maro­caine, cet El Min­zah qui était peut-être son chef-d’œuvre et peut-être sa ruine et pro­ba­ble­ment les deux.

— Tout va bien ? deman­da-t-il à Driss pour la troi­sième fois en une heure.

— Tout va très bien, Lord Bute.

— Les musiciens ?

— Ins­tal­lés, milord.

— Le service ?

— Impec­cable.

— Le champagne ?

— Frais.

Lord Bute hocha la tête. Ses mains trem­blaient légè­re­ment — pas de mala­die, d’an­xié­té. Il regar­da la salle du res­tau­rant comme un père regarde son enfant le jour de la ren­trée des classes : avec un mélange de fier­té et de ter­reur qui ne trompe personne.

El Kor­san était beau. Driss devait l’ad­mettre, et Driss n’ad­mi­rait pas faci­le­ment. La salle était longue, basse, voû­tée, les murs cou­verts de zel­lige — des mosaïques géo­mé­triques en céra­mique, blanc, bleu cobalt, vert jade, dis­po­sées en étoiles à huit branches qui s’im­bri­quaient les unes dans les autres avec une pré­ci­sion mathé­ma­tique qui était aus­si une forme de poé­sie, parce que les arti­sans de Fès qui les avaient posées ne cal­cu­laient pas les motifs, ils les sen­taient, le com­pas était dans leur poi­gnet et l’angle dans leur œil. Au-des­sus des zel­lige, une frise de stuc sculp­té — des ara­besques végé­tales, des entre­lacs de feuillage qui mon­taient en volutes et se per­daient dans le pla­fond de bois de cèdre peint, et la lumière des lan­ternes en cuivre ajou­ré tom­bait sur tout cela comme une pluie tiède, et chaque sur­face, chaque matière — le zel­lige froid, le stuc doux, le cèdre odo­rant, le cuivre chaud — ren­voyait la lumière à sa façon, si bien que la salle tout entière sem­blait vivre, res­pi­rer, palpiter.

Les tables étaient dres­sées. Nappes blanches. Assiettes de céra­mique bleue. Verres en cris­tal. Petits bou­quets de jas­min et de roses dans des vases en cuivre. Et au fond de la salle, sur une estrade basse cou­verte de tapis et de cous­sins, les musiciens.

Ils étaient quatre. Le joueur de oud — un homme mince, silen­cieux, dont les mains sem­blaient dis­pro­por­tion­nées par rap­port à son corps, des mains larges et souples qui cares­saient l’ins­tru­ment comme on caresse un ani­mal ner­veux. Le joueur de rabab — plus vieux, le visage bar­ré d’une mous­tache blanche, l’ar­chet tenu ver­ti­ca­le­ment, posé sur le genou. Le joueur de dar­bou­ka — un jeune homme impas­sible qui tapo­tait la peau de son tam­bour du bout des doigts, véri­fiant la ten­sion, ajus­tant. Et Amina.

Ami­na était assise au centre, sur un cous­sin de soie rouge. Elle por­tait ce soir-là un caf­tan vert sombre — vert forêt, vert nuit, un vert qui absor­bait la lumière au lieu de la ren­voyer et qui fai­sait de sa sil­houette un creux dans l’es­pace, une pré­sence défi­nie par l’ab­sence de reflet. Ses che­veux étaient tirés en arrière, rete­nus par un peigne en argent. Ses mains posées sur ses genoux, immo­biles. Son visage — Driss la regar­dait depuis le seuil — son visage avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des gens qui ne portent pas de masque : il ne sou­riait pas, ne se com­po­sait pas, n’ex­pri­mait rien de cal­cu­lé. Il attendait.

*

La salle se remplit.

Le couple Vers­trae­ten, table quatre, lui en cos­tume sombre, elle en robe perle, muette comme d’ha­bi­tude. Le Dr. Favre, table sept, seul, son éter­nel livre posé à côté de son assiette — Mon­taigne, les Essais, il le lisait depuis le pre­mier jour et sem­blait ne jamais avan­cer. Miss Par­tridge, table deux, qui avait réus­si l’ex­ploit de faire entrer un de ses teckels dans le res­tau­rant en le dis­si­mu­lant sous un châle, et qui le nour­ris­sait de bouts de pain sous la table avec la dis­cré­tion d’une conspiratrice.

Et puis les quatre.

Cecil Pem­broke était arri­vé le pre­mier, comme tou­jours — il avait cette facul­té d’ap­pa­raître dans les endroits agréables avant tout le monde, comme si un ins­tinct lui indi­quait où se pro­dui­rait la pro­chaine chose inté­res­sante. Il s’ins­tal­la à la table six, com­man­da du gin, et déploya autour de lui cette aura de dis­po­ni­bi­li­té sociale qui était son talent premier.

Peg­gy des­cen­dit à vingt heures trente, en robe cou­leur abri­cot, et Cecil se leva immé­dia­te­ment pour l’ac­cueillir, et elle s’as­sit à sa table, et ils com­man­dèrent du cham­pagne, et Peg­gy racon­ta à Cecil qu’elle avait pas­sé l’a­près-midi sur la ter­rasse de sa chambre à regar­der le détroit et qu’elle avait vu un dau­phin, et Cecil dit que c’é­tait peut-être un thon, et Peg­gy dit qu’elle savait recon­naître un dau­phin d’un thon, et ils eurent leur pre­mière dis­pute, qui dura trente secondes et se ter­mi­na par un éclat de rire.

Le Comte Orsi­ni entra à vingt et une heures.

Il avait chan­gé de cos­tume — gris clair cette fois, presque argen­té, avec une pochette de soie blanche qui for­mait dans sa poche un ori­ga­mi com­pli­qué. Il s’ar­rê­ta au seuil du res­tau­rant, balaya la salle du regard — un regard de stra­tège, pas de tou­riste — et se diri­gea vers la table des Verstraeten.

— Mon cher Vers­trae­ten, dit-il en s’in­cli­nant. Madame. Me permettez-vous ?

Vers­trae­ten se leva à moi­tié, ser­ra la main du Comte, et fit signe au ser­veur d’ap­por­ter une chaise. Sa femme tour­na la tête pour la pre­mière fois depuis le début de la soi­rée — elle regar­da le Comte, et quelque chose dans ses yeux de por­ce­laine s’al­lu­ma briè­ve­ment, comme une bou­gie der­rière un abat-jour, puis s’éteignit.

Le Comte s’assit.

Et Driss, depuis le seuil, regar­da la scène se mettre en place avec l’at­ten­tion d’un homme qui regarde un joueur d’é­checs avan­cer une pièce et qui sait qu’il y a un coup der­rière le coup.

*

Le dîner commença.

Les ser­veurs appor­tèrent les plats — la hari­ra d’a­bord, cette soupe dense et par­fu­mée, tomate et len­tilles et coriandre et citron, ser­vie dans des bols en céra­mique bleue, et l’o­deur seule rem­plis­sait la bouche avant la pre­mière cuille­rée. Puis les briouates — des tri­angles de pâte filo crous­tillante four­rés de viande hachée et d’a­mandes, dorés, brû­lants, qu’on man­geait avec les doigts et qui cra­quaient sous la dent comme un secret qu’on brise. Puis le tajine — pou­let, citrons confits, olives vertes, safran, cuit dans le plat de terre au cou­vercle conique qui est peut-être l’ob­jet de cui­sine le plus intel­li­gent jamais inven­té, parce qu’il fait cir­cu­ler la vapeur en cercle et que la viande cuit dans son propre souffle, et quand le ser­veur sou­le­va le cou­vercle, le par­fum mon­ta comme un génie sor­tant de sa lampe.

Peg­gy goû­ta les briouates et fer­ma les yeux.

— Com­ment est-ce pos­sible, dit-elle, que je n’aie jamais man­gé ça de ma vie ?

— Vous avez man­gé d’autres choses, dit Cecil.

— J’ai man­gé des choses mortes. Ceci est vivant.

Cecil rit. Il avait tort de rire. Peg­gy avait rai­son — il y avait dans ces briouates quelque chose de vivant, une cha­leur qui n’é­tait pas seule­ment celle du four mais celle des mains qui les avaient pliées, une à une, dans la cui­sine en sous-sol, des mains de femmes accrou­pies autour d’une table basse, leurs doigts rapides comme des oiseaux.

À la table des Vers­trae­ten, le Comte parlait.

Driss ne pou­vait pas entendre les mots depuis le seuil, mais il n’a­vait pas besoin de les entendre — il lisait la scène comme on lit un livre dont on connaît le genre. Le Comte se pen­chait vers Vers­trae­ten avec cette incli­nai­son cali­brée du buste qui dit : je vous fais une confi­dence, et les confi­dences se penchent, les men­songes se dressent, mais les men­songes vrai­ment réus­sis se penchent aus­si, et le Comte était un men­teur vrai­ment réussi.

Il par­lait de phosphates.

Driss le savait parce qu’Ah­med le bar­man le lui avait dit — Ahmed qui ser­vait, qui ver­sait, qui essuyait, et qui enten­dait tout, parce que les clients oublient les bar­men comme ils oublient les meubles, et les bar­men entendent les mêmes choses que les meubles enten­draient s’ils avaient des oreilles. Le Comte avait par­lé de phos­phates au bar la veille — les gise­ments du cap Spar­tel, à l’ouest de Tan­ger, un ter­rain, une conces­sion, un inves­tis­se­ment modeste pour un ren­de­ment consi­dé­rable, il connais­sait quel­qu’un au Men­doub, il avait des contacts à la Lega­ción de España, tout cela était très simple, très sûr, très rentable.

Très faux, pen­sa Driss.

Mais faux com­ment ? C’é­tait la ques­tion. Il y avait le faux gros­sier — l’ar­naque bru­tale, l’es­croc qui prend l’argent et dis­pa­raît — et le faux élé­gant — l’ar­naque comme art, l’es­croc qui construit un monde si convain­cant que la vic­time y entre comme on entre dans un rêve et n’en sort que len­te­ment, à regret, en se deman­dant si ce n’é­tait pas quand même un peu vrai. Le Comte Orsi­ni, Driss le sen­tait, appar­te­nait à la deuxième caté­go­rie. Il ne volait pas l’argent. Il le séduisait.

Vers­trae­ten écou­tait. Sa femme regar­dait le Comte. Et le Comte, avec le timing d’un acteur qui sait quand poser sa réplique et quand lais­ser le silence tra­vailler, se tut juste au moment où les musi­ciens com­men­cèrent à jouer.

*

Ami­na chanta.

Elle ne com­men­ça pas par un chant. Elle com­men­ça par un silence — un silence qui dura peut-être trois secondes mais qui parut plus long, un silence pen­dant lequel la salle, qui bour­don­nait de conver­sa­tions et de bruits de cou­verts, se tut d’elle-même, comme si quel­qu’un avait bais­sé le volume du monde. Le oud joua la pre­mière note — une note grave, pleine, qui réson­na dans la salle voû­tée et se cogna aux murs de zel­lige et revint, mul­ti­pliée, enri­chie. Le rabab entra — une ligne aiguë, fris­son­nante, un fil d’argent ten­du dans l’air. La dar­bou­ka posa un rythme léger, presque imper­cep­tible — un pouls.

Et Ami­na ouvrit la bouche.

La voix monta.

Ce qui sor­tit de cette femme assise sur son cous­sin rouge n’é­tait pas seule­ment du son. C’é­tait de l’ar­chi­tec­ture. La voix construi­sait quelque chose dans l’air — une struc­ture invi­sible, faite de lignes mélo­diques qui se croi­saient, s’é­loi­gnaient, se retrou­vaient, avec des orne­ments d’une finesse hal­lu­ci­nante, des mélismes qui trans­for­maient une syl­labe en un pay­sage, une voyelle en un voyage. Elle chan­tait dans le mode hijaz — Driss le recon­nut, il avait gran­di avec cette musique, sa mère la fre­don­nait en cui­si­nant, son père la jouait au vio­lon le same­di soir — le mode hijaz avec sa seconde aug­men­tée, cet inter­valle qui sonne orien­tal pour les oreilles euro­péennes mais qui pour les oreilles arabes sonne sim­ple­ment comme la véri­té, comme le son natu­rel du désir et de la perte.

Les mots étaient en arabe. Driss les com­pre­nait. C’é­tait un poème ancien — un muwash­shah anda­lou, un de ces poèmes nés à Cor­doue ou à Gre­nade au temps où l’An­da­lou­sie était encore musul­mane, un poème d’a­mour qui par­lait de jar­dins et de nuits et d’ab­sence et de la cou­leur de l’aube quand on n’a pas dor­mi. Les mots étaient beaux, mais ce n’é­taient pas les mots qui impor­taient — c’é­tait ce que la voix fai­sait des mots, la façon dont elle les pétris­sait, les éti­rait, les bri­sait et les recol­lait, leur don­nant des formes qu’ils n’a­vaient pas sur le papier, des cou­leurs qu’ils n’a­vaient pas dans le dictionnaire.

Peg­gy avait posé sa fourchette.

Cecil avait fer­mé les yeux.

Miss Par­tridge cares­sait son teckel sans s’en rendre compte.

Le Dr. Favre avait fer­mé Montaigne.

Et Gon­za­lo Heredia —

Gon­za­lo Here­dia était debout.

Driss ne l’a­vait pas vu entrer dans le res­tau­rant. Il ne l’a­vait pas vu s’as­seoir, s’il s’é­tait assis. Il le vit debout, immo­bile, dans l’en­ca­dre­ment de la porte qui sépa­rait le patio du res­tau­rant, et l’ex­pres­sion de son visage — Driss n’ou­blie­rait jamais cette expres­sion, parce qu’il avait vu des mil­liers de visages dans sa vie et qu’il recon­nais­sait les expres­sions comme d’autres recon­naissent les mélo­dies, et celle-ci était nou­velle. Ce n’é­tait pas de l’ad­mi­ra­tion. Ce n’é­tait pas de l’é­mer­veille­ment. C’é­tait de la recon­nais­sance. L’ex­pres­sion d’un homme qui entend quelque chose qu’il a tou­jours connu sans le savoir, quelque chose qui était en lui depuis long­temps, dor­mant, enfoui sous les rap­ports et les cou­ver­tures et les mis­sions et les men­songes pro­fes­sion­nels, et qui se réveille d’un coup, convo­qué par une voix de femme dans un res­tau­rant marocain.

Il ne bou­gea pas pen­dant tout le pre­mier morceau.

Ami­na ne le vit pas. Ami­na ne voyait per­sonne quand elle chan­tait — ses yeux étaient mi-clos, tour­nés vers un point inté­rieur, un point que per­sonne d’autre ne pou­vait voir, et son corps oscil­lait légè­re­ment, un balan­ce­ment infime, comme une flamme dans un cou­rant d’air calme.

Le mor­ceau se ter­mi­na. Les applau­dis­se­ments vinrent — polis, euro­péens, des applau­dis­se­ments de res­tau­rant, pas de salle de concert. Ami­na incli­na la tête. Le oud joua quelques notes en tran­si­tion — des notes libres, impro­vi­sées, qui erraient d’un mode à l’autre comme un pro­me­neur qui ne sait pas encore quelle rue il va prendre.

Gon­za­lo s’as­sit. Pas à une table — sur une chaise, contre le mur, près de la porte, comme quel­qu’un qui veut pou­voir par­tir à tout moment et qui sait qu’il ne par­ti­ra pas.

*

Pen­dant qu’A­mi­na chan­tait son deuxième mor­ceau — une chan­son plus légère, presque dan­sante, avec un rythme de dar­bou­ka plus mar­qué et une mélo­die qui mon­tait en spi­rale comme la fumée d’un encen­soir —, le Comte Orsi­ni man­geait sa pastilla.

La pas­tilla était l’autre mer­veille du dîner — cette tourte de pâte feuille­tée, crous­tillante, dorée, sau­pou­drée de sucre glace et de can­nelle, et à l’in­té­rieur : du pigeon, des amandes, des œufs brouillés aux herbes, un mélange sucré-salé qui n’a­vait aucun sens sur le papier et tout le sens du monde en bouche. Le Comte man­geait avec une élé­gance qui était elle-même une forme de men­songe — pas qu’il man­geât mal, au contraire, il man­geait comme un homme qui a tou­jours man­gé à de bonnes tables, mais il man­geait avec un tout petit peu trop d’é­lé­gance, un soup­çon d’ex­cès dans la maî­trise, comme quel­qu’un qui a appris les gestes au lieu de les héri­ter, et Driss, qui avait pas­sé sa vie à ser­vir des aris­to­crates et des gens qui pré­ten­daient l’être, voyait la différence.

Entre deux bou­chées, le Comte parlait.

— Les phos­phates du cap Spar­tel, mon cher Vers­trae­ten, ne sont pas une spé­cu­la­tion. C’est une cer­ti­tude géo­lo­gique. Le Maroc pos­sède les plus grandes réserves de phos­phates au monde — quatre-vingts pour cent des réserves mon­diales, cer­tains disent plus. La France exploite ceux de Khou­rib­ga et de Yous­sou­fia, dans le pro­tec­to­rat. Mais la Zone Inter­na­tio­nale — ah, la Zone Inter­na­tio­nale. Per­sonne n’a encore pros­pec­té sérieu­se­ment. Per­sonne n’a eu la vision. Et pourtant —

Il mar­qua une pause. Il but une gor­gée de cham­pagne. Il lais­sa le silence travailler.

— Et pour­tant, reprit-il, j’ai vu les échan­tillons. Un ami géo­logue — un Ita­lien, comme moi, un Turi­nois qui a tra­vaillé pour Mon­te­ca­ti­ni — m’a mon­tré les ana­lyses. La teneur en phos­phate est excep­tion­nelle. Trente-deux pour cent. Vous savez ce que cela signifie ?

Vers­trae­ten ne savait pas. Vers­trae­ten était ban­quier, pas géo­logue. Mais Vers­trae­ten savait recon­naître un chiffre pro­non­cé avec assu­rance, et trente-deux pour cent son­nait comme un chiffre qui avait de l’im­por­tance, et le Comte le pro­non­çait avec le res­pect qu’on accorde aux véri­tés incontestables.

— Cela signi­fie, dit le Comte, que le ter­rain que j’ai iden­ti­fié vaut vingt fois son prix actuel. Et le prix actuel — il se pen­cha — est déri­soire. Parce que per­sonne ne regarde. Parce que Tan­ger est une ville de com­merce, de contre­bande, de plai­sir. Per­sonne ne pense à la terre. Tout le monde pense à la mer.

Il sou­rit. Vers­trae­ten sou­rit aus­si, sans savoir pour­quoi — par conta­gion, par envie de croire, par cet ins­tinct gré­gaire qui fait que les ban­quiers sou­rient quand on leur parle d’argent comme les chiens remuent la queue quand on leur parle de promenade.

Mme Vers­trae­ten, elle, ne sou­riait pas. Elle regar­dait le Comte avec une expres­sion que Driss ne pou­vait pas lire depuis le seuil — mais qui res­sem­blait, de loin, à de l’a­mu­se­ment. Comme si elle voyait quelque chose que son mari ne voyait pas. Comme si le masque du Comte, impé­né­trable pour les hommes, était trans­pa­rent pour elle.

*

Ami­na chan­tait toujours.

Le troi­sième mor­ceau était lent — si lent qu’on avait l’im­pres­sion que le temps s’é­ti­rait, que les secondes deve­naient élas­tiques, et la voix mon­tait et des­cen­dait avec une liber­té totale, sans mesure, sans tem­po, por­tée seule­ment par le souffle et par quelque chose d’autre que Driss ne savait pas nom­mer et qui était peut-être ce que les Arabes appellent le tarab — cet état de ravis­se­ment musi­cal qui n’est pas seule­ment une émo­tion mais un trans­port, un dépla­ce­ment de l’âme d’un endroit à un autre.

Gon­za­lo Here­dia avait sor­ti son car­net. Mais il n’é­cri­vait pas. Il tenait le car­net ouvert sur ses genoux et le sty­lo entre ses doigts, et il ne bou­geait pas. Il regar­dait Ami­na. Son regard n’a­vait rien d’in­dis­cret — il ne la dévo­rait pas des yeux, il ne la fixait pas avec l’in­sis­tance des hommes qui dési­rent. Il la regar­dait avec l’at­ten­tion de quel­qu’un qui essaie de com­prendre d’où vient un son, comme on cherche la source d’un ruis­seau en remon­tant le cours de l’eau — cette voix venait de quelque part, et ce quelque part l’in­té­res­sait plus que la voix elle-même, parce que Gon­za­lo Here­dia était un homme dont le métier était de trou­ver les sources, et d’ha­bi­tude les sources qu’il cher­chait étaient des infor­ma­tions, des filia­tions, des réseaux, des chaînes de com­man­de­ment, et cette fois la source était autre chose, quelque chose qui n’a­vait rien à voir avec Madrid ni avec ses rap­ports ni avec la Zone Inter­na­tio­nale, et c’est peut-être pour cela que le car­net res­tait vierge.

Le mor­ceau se termina.

Ami­na ouvrit les yeux.

Et son regard — Driss le vit, il était le seul à le voir, parce qu’il se tenait à mi-che­min entre la chan­teuse et l’Es­pa­gnol, dans cet angle du res­tau­rant que per­sonne ne regar­dait — son regard croi­sa celui de Gonzalo.

Ce ne fut rien. Une demi-seconde. Un de ces croi­se­ments de regards qui se pro­duisent cent fois par jour dans un res­tau­rant entre des gens qui ne se connaissent pas et qui ne se connaî­tront jamais. Sauf que celui-ci ne fut pas comme les autres. Driss le sut parce qu’A­mi­na — qui ne regar­dait per­sonne quand elle chan­tait, qui ne regar­dait per­sonne quand elle ne chan­tait pas, dont le visage ne por­tait pas de masque et n’ex­pri­mait que ce qu’elle vou­lait expri­mer — Ami­na, l’es­pace d’une demi-seconde, eut une expres­sion que Driss ne lui avait jamais vue.

Ce n’é­tait pas du trouble. C’é­tait de la curiosité.

Et la curio­si­té, chez Ami­na, c’é­tait déjà beaucoup.

*

Le dîner se termina.

Le Comte rac­com­pa­gna les Vers­trae­ten jus­qu’au hall avec la cour­toi­sie d’un hôte, ce qu’il n’é­tait pas. Il ser­ra la main du ban­quier — lon­gue­ment, avec les deux mains, cette poi­gnée de main enve­lop­pante qui crée de l’in­ti­mi­té et de la dette en même temps. Il bai­sa la main de Mme Vers­trae­ten, qui reti­ra ses doigts un tout petit peu trop vite. Puis il se tour­na vers Peg­gy, qui pas­sait dans le hall avec Cecil.

— Miss Whit­more. Quelle soi­rée. Cette chan­teuse — com­ment s’appelle-t-elle ?

— Ami­na, dit Cecil. Elle vient de Tétouan. Elle chante dans le style de la nou­ba — la grande suite anda­louse. C’est assez remarquable.

— C’est plus que remar­quable, dit Peg­gy. C’est la plus belle chose que j’aie enten­due depuis — depuis je ne sais pas quand. Depuis tou­jours, peut-être. Est-ce qu’elle chante tous les soirs ?

— Tous les soirs, dit Driss depuis son comptoir.

— Alors je dîne­rai ici tous les soirs, dit Peggy.

Le Comte sou­rit. Cecil sou­rit. Et Gon­za­lo Here­dia pas­sa dans le hall sans un mot, mon­ta l’es­ca­lier, et dis­pa­rut à l’étage.

Driss res­ta seul dans le hall.

L’o­deur de l’en­cens flot­tait. La fon­taine chan­tait sa note éter­nelle. Quelque part dans le res­tau­rant, les ser­veurs débar­ras­saient les tables, et le bruit des assiettes et des verres fai­sait une musique douce, domes­tique, ras­su­rante — la musique de la fin des choses, du ran­ge­ment, du retour à l’ordre.

Mais rien n’é­tait en ordre. Driss le sen­tait. Le Comte avait plan­té une graine dans la tête du ban­quier belge, et cette graine pous­se­rait — les graines d’argent poussent tou­jours, c’est leur nature, elles n’ont besoin que de cupi­di­té et d’i­ma­gi­na­tion. Peg­gy ache­tait des tapis et buvait du cham­pagne et ne savait pas encore qu’elle serait la pro­chaine cible, parce que les Amé­ri­caines riches et enthou­siastes sont le gibier pré­fé­ré des Comtes sans for­tune. Cecil pre­nait ses com­mis­sions et obser­vait le jeu avec l’œil d’un homme qui sait qu’il fini­ra par jouer lui aus­si. Et Gon­za­lo Here­dia, dans sa chambre du deuxième étage, face à la fenêtre ouverte sur le port et la nuit et le détroit et l’Es­pagne invi­sible, n’é­cri­vait pas son rapport.

Il pen­sait à une voix.

Et cette voix, à ce moment pré­cis, tra­ver­sait le patio de l’El Min­zah, des­cen­dait l’es­ca­lier de ser­vice, et sor­tait par la porte du per­son­nel. Ami­na mar­chait dans la nuit tan­gé­roise, seule, son caf­tan vert sombre se fon­dant dans l’obs­cu­ri­té, et elle remon­tait vers la médi­na où elle avait une chambre chez une cou­sine, et ses pas sur les pavés fai­saient un bruit léger, régu­lier, et elle ne pen­sait à personne.

Ou peut-être si.

Mais Driss n’au­rait pas su le dire, et il se méfiait des his­toires qu’on invente quand on ne sait pas, et il fer­ma le registre, et il étei­gnit la lampe du comp­toir, et il pen­sa : demain. Demain on verra.

Le man­za­nilla était fini.

Le vin aus­si ment, à sa façon. Mais il ment moins que les hommes.

Cha­pitre 6 — Le hammam

Driss emme­na Théo­dore un mardi.

Le mar­di était le jour des hommes au ham­mam de la rue Sidi Boua­bid — le lun­di et le jeu­di étaient réser­vés aux femmes, le mer­cre­di aux familles, et les autres jours à tout le monde, mais le mar­di avait quelque chose de par­ti­cu­lier, un calme, une len­teur, comme si la vapeur de ce jour-là était plus épaisse et le temps plus souple, et Driss aimait le mar­di parce que le mar­di on pou­vait res­ter long­temps sans que per­sonne ne vous presse.

— Vous n’a­vez jamais fait de ham­mam ? deman­da Driss.

— Jamais.

— Alors ne résis­tez pas.

Théo­dore ne com­prit pas ce que cela signi­fiait. Il comprendrait.

*

Le ham­mam de la rue Sidi Boua­bid n’a­vait pas d’en­seigne. Une porte en bois, basse, clouée de métal, dans un mur aveugle — rien qui signa­lât de l’ex­té­rieur ce qui se pas­sait à l’in­té­rieur, et cette dis­cré­tion était peut-être la pre­mière leçon du ham­mam : les choses essen­tielles ne s’an­noncent pas.

Ils entrèrent.

La pre­mière salle était froide. C’est-à-dire qu’elle n’é­tait pas chaude — pas encore — et la lumière y était grise, fil­trée par des étoiles de verre per­cées dans le pla­fond voû­té, des ouver­tures minus­cules à tra­vers les­quelles le jour entrait par points, comme une constel­la­tion inver­sée, le ciel au-des­sus et les étoiles en des­sous. Le sol était en pierre, usé par des siècles de pieds nus, et l’air sen­tait l’eu­ca­lyp­tus et le savon noir et quelque chose d’autre, quelque chose de miné­ral et de doux, qui était l’o­deur de la vapeur elle-même — la vapeur a une odeur, la plu­part des gens ne le savent pas, une odeur de cha­leur humide, de pierre mouillée, de peau propre.

Le gar­dien — un homme énorme, torse nu, le crâne rasé, assis sur un banc de pierre der­rière un comp­toir de bois — hocha la tête en voyant Driss.

— Salam, Si Driss.

— Salam, Brahim.

Pas de tran­sac­tion visible. Driss avait payé en entrant, d’un geste invi­sible, la main qui glisse un billet sous un pli de tis­su, et Bra­him avait reçu de même, et le monde conti­nuait. Théo­dore n’a­vait rien vu. C’é­tait aus­si une leçon du ham­mam : l’argent existe mais il ne se montre pas.

Ils se déshabillèrent.

Driss nota que Théo­dore hési­ta. Pas long­temps — une seconde, peut-être deux — le temps que prend un Euro­péen pour se sou­ve­nir qu’il est nu et que la nudi­té est une chose à laquelle il n’est pas habi­tué en public, et puis la seconde pas­sa, et Théo­dore enle­va sa che­mise, et son pan­ta­lon, et il noua autour de ses hanches la fou­ta — la ser­viette en coton fin, rayée, que Bra­him lui avait ten­due — et il se retrou­va debout, pieds nus sur la pierre, les épaules blanches, les côtes visibles, avec ce corps de gar­çon de vingt-trois ans qui n’a jamais fait de tra­vail phy­sique et qui a pas­sé sa vie assis devant un cla­vier, et Driss pen­sa : il est tout en haut. Tout dans la tête et les mains. Le reste n’existe pas encore.

— Venez, dit Driss.

Ils pas­sèrent dans la deuxième salle.

La cha­leur les frappa.

Pas une cha­leur ordi­naire — pas la cha­leur du soleil tan­gé­rois ni celle d’une cui­sine ni celle d’un bain chaud. Une cha­leur totale. La cha­leur du ham­mam enve­loppe. Elle ne vient pas d’un côté — elle vient de par­tout, du sol, des murs, du pla­fond, de l’air lui-même qui est deve­nu liquide, presque pal­pable, un air qu’on pour­rait sai­sir dans sa main et dont on sen­ti­rait le poids. Les pou­mons se rem­plissent de cette cha­leur, et pen­dant les pre­mières secondes on a l’im­pres­sion de ne pas pou­voir res­pi­rer, et puis le corps s’a­juste, les pores s’ouvrent, la sueur perle, et on com­prend sou­dain que le corps est un ins­tru­ment à vapeur — qu’il fonc­tionne mieux quand on l’i­nonde de cha­leur, que la cha­leur le délace, le des­serre, défait les nœuds que le froid et la ten­sion et la vie ont serrés.

— Mon Dieu, dit Théodore.

— Asseyez-vous.

Ils s’as­sirent sur le banc de pierre, le dos contre le mur chaud. La vapeur était si dense qu’on ne voyait pas le fond de la salle — les autres corps étaient des formes vagues, des sil­houettes diluées dans la brume, des fan­tômes assis ou cou­chés, et les sons étaient étouf­fés, adou­cis, comme si la vapeur absor­bait les bruits comme elle absor­bait la lumière.

Théo­dore ne dit rien pen­dant cinq minutes. Driss ne dit rien non plus. Le silence du ham­mam n’est pas un silence gêné — c’est un silence néces­saire, le silence de deux corps qui apprennent à être dans le même espace sans l’en­com­brer de mots.

Puis la cha­leur fit son travail.

C’est la chose que les Euro­péens ne com­prennent pas avant de l’a­voir vécue : le ham­mam ne lave pas seule­ment le corps. Il lave autre chose. La cha­leur dis­sout les défenses — pas d’un coup, pas bru­ta­le­ment, mais len­te­ment, comme l’eau dis­sout le sel, et ce qui reste après n’est pas de la fai­blesse mais de la clar­té. On est plus nu que nu. On est nu de l’intérieur.

— C’est étrange, dit Théo­dore au bout d’un moment. Je n’ar­rive plus à penser.

— C’est le but, dit Driss.

— Le but de quoi ?

— Du ham­mam. On vient ici pour ne plus pen­ser. Le corps pense à votre place. Il sait ce dont il a besoin. L’eau chaude, le savon, la pierre. Il sait.

Théo­dore fer­ma les yeux. La sueur cou­lait sur son front, le long de son nez, tom­bait de son men­ton. La vapeur sen­tait l’eu­ca­lyp­tus — les branches d’eu­ca­lyp­tus accro­chées au pla­fond déga­geaient leur huile dans la cha­leur, et l’o­deur était verte, fraîche mal­gré la cha­leur, presque cou­pante, une odeur qui net­toyait le cer­veau comme elle net­toyait les bronches.

— Com­ment connais­sez-vous cet endroit ? deman­da Théodore.

— Ma mère m’y ame­nait quand j’é­tais enfant. C’é­tait un autre ham­mam — celui du quar­tier juif, le mel­lah. Plus petit. Mais la cha­leur était la même. La cha­leur est tou­jours la même.

Théo­dore ouvrit les yeux.

— Le quar­tier juif ?

— Je suis juif, dit Driss. Séfa­rade. Ma famille vit à Tan­ger depuis — je ne sais pas — quatre cents ans, peut-être plus. Depuis l’ex­pul­sion d’Es­pagne. 1492. Nous sommes venus en même temps que les musul­mans d’An­da­lou­sie, sur les mêmes bateaux par­fois. Les uns fuyaient Fer­di­nand, les autres fuyaient Isa­belle, et les deux fuyaient la même chose — cette idée que tout le monde doit être pareil, pen­ser pareil, prier pareil. Tan­ger les a accueillis. Tan­ger accueille tout le monde. C’est sa ver­tu et peut-être son défaut.

Driss par­lait len­te­ment, avec cette voix qu’il n’u­ti­li­sait pas au comp­toir de l’hô­tel — sa voix du dehors était polie, effi­cace, la voix d’un concierge qui résout les pro­blèmes et anti­cipe les besoins, une voix sans aspé­ri­tés. Sa voix du dedans — celle du ham­mam, celle de la vapeur — était dif­fé­rente. Plus grave. Plus rugueuse. Comme si la cha­leur avait ramol­li la couche lisse qu’il posait sur ses mots chaque matin en enfi­lant son uniforme.

— Ma mère par­lait haké­tia, dit-il. Le judéo-espa­gnol de Tan­ger. Un espa­gnol du quin­zième siècle mélan­gé avec de l’a­rabe et de l’hé­breu et un peu de por­tu­gais. Quand elle disait les mots de la cui­sine — les mots pour le pain, la viande, le miel, les amandes — ces mots-là étaient en espa­gnol. Quand elle disait les mots de la prière, c’é­tait en hébreu. Et quand elle insul­tait mon père — elle sou­riait en l’in­sul­tant, c’é­tait leur façon de s’ai­mer — les insultes étaient en arabe, parce que les insultes arabes sont les meilleures du monde. Plus pré­cises. Plus ima­gées. Chaque insulte est un petit poème.

Théo­dore rit. Le rire réson­na contre les murs voû­tés du ham­mam et revint, adou­ci, méconnaissable.

— Et vous ? deman­da-t-il. Quelle langue est la vôtre ?

Driss réflé­chit. C’é­tait une ques­tion qu’on ne lui avait jamais posée — pas de cette façon, pas dans un ham­mam, pas par quel­qu’un qui posait la ques­tion non pas par curio­si­té eth­no­gra­phique mais par inté­rêt réel, cet inté­rêt qu’ont les musi­ciens pour les maté­riaux sonores, quel qu’ils soient.

— Aucune, dit-il. Toutes. Je parle cinq langues, et aucune n’est la mienne. L’a­rabe est la langue de la rue, le fran­çais la langue du tra­vail, l’es­pa­gnol la langue de ma mère, l’an­glais la langue des clients, l’i­ta­lien la langue du com­merce. Je passe de l’une à l’autre comme on change de pièce dans une mai­son. Chaque langue est une pièce. Chaque pièce a sa lumière, son odeur, sa tem­pé­ra­ture. Mais le cou­loir — le cou­loir qui relie les pièces — le cou­loir n’a pas de langue. Et c’est là que j’ha­bite. Dans le couloir.

Théo­dore ne répon­dit pas tout de suite. Il écou­tait — pas seule­ment les mots, mais le son des mots, cette façon que Driss avait de faire rou­ler les voyelles comme des galets dans la bouche, les r légè­re­ment gut­tu­raux qui tra­his­saient l’a­rabe sous le fran­çais, les s sif­flants qui venaient de l’ha­ké­tia, ce fran­çais impec­cable qui por­tait en lui les fan­tômes de quatre autres langues.

— C’est comme la musique, dit Théodore.

— Com­ment ça ?

— Ce que vous décri­vez — les langues comme des pièces, les pas­sages entre les langues. C’est exac­te­ment ce que je cherche. Le cou­loir entre les musiques. L’en­droit qui n’est ni le pia­no ni la ghaya­ta. L’entre-deux.

Driss le regar­da. La vapeur ren­dait les visages flous, mais les yeux de Théo­dore étaient clairs — bleus, peut-être gris — et ils brillaient avec cette inten­si­té des gens qui viennent de com­prendre quelque chose et qui ne savent pas encore si c’est impor­tant ou inutile.

— Vous cher­chez un son qui n’existe pas encore, dit Driss.

— Oui.

— Alors vous êtes au bon endroit. Tan­ger est pleine de choses qui n’existent pas encore. C’est une ville inache­vée. Tout y est en train de deve­nir. L’hô­tel est en train de deve­nir un hôtel. Les clients sont en train de deve­nir ce qu’ils seront. Et vous — vous êtes en train de deve­nir un musicien.

— Je suis déjà musicien.

— Non. Vous êtes un pia­niste. Ce n’est pas la même chose. Un pia­niste joue du pia­no. Un musi­cien entend le monde.

*

Le tayeb arriva.

C’é­tait un homme silen­cieux, mus­clé, avec des mains larges comme des bat­toirs et une dou­ceur dans les gestes qui contre­di­sait la puis­sance de ses bras. Il por­tait un seau d’eau chaude et un gant de crin — le kes­sa — et il fit signe à Théo­dore de s’al­lon­ger sur la pierre.

Théo­dore s’al­lon­gea. La pierre était brû­lante — pas insup­por­ta­ble­ment, mais à la limite, à cet endroit exact où la dou­leur et le plai­sir se confondent et où le corps ne sait plus faire la différence.

Le tayeb commença.

Le gom­mage au kes­sa est une chose que les mots décrivent mal. C’est un geste simple — une main gan­tée de crin qui frotte la peau mouillée en mou­ve­ments longs, appuyés, régu­liers — mais l’ef­fet est sai­sis­sant. La peau résiste d’a­bord, puis cède, et ce qui s’en va — ce rou­leau gris de peau morte et de crasse et de sueur accu­mu­lée — ce qui s’en va, c’est une couche. Pas seule­ment une couche de sale­té. Une couche d’ha­bi­tudes. Une couche de ten­sions. Une couche de ce que le corps accu­mule quand on vit en ne pen­sant qu’a­vec la tête, quand on oublie qu’on a des épaules et un dos et des bras et des côtes et que toutes ces choses portent des far­deaux invisibles.

Théo­dore gémit.

Pas de dou­leur — d’é­ton­ne­ment. Quelque chose lâchait en lui. Quelque chose dont il ne savait pas le nom et qu’il por­tait depuis long­temps — depuis le Conser­va­toire peut-être, depuis les heures de gammes et d’exer­cices, depuis les exa­mens et les jurys et les pro­fes­seurs qui pin­çaient les lèvres, depuis cette ten­sion per­ma­nente de celui qui essaie de bien faire et qui sait que bien faire ne suf­fit pas, qu’il faut faire quelque chose d’autre, quelque chose de plus, quelque chose de neuf, et que ce quelque chose ne vient pas du tra­vail mais d’un endroit qu’on ne contrôle pas.

Le tayeb frot­ta ses épaules, son dos, ses bras, ses jambes. La peau deve­nait rose, vive, sen­sible. L’air chaud du ham­mam la tou­chait comme une caresse. Et Théo­dore, allon­gé sur cette pierre brû­lante dans cette vapeur d’eu­ca­lyp­tus, les yeux fer­més, le corps aban­don­né aux mains du tayeb, com­prit pour la pre­mière fois de sa vie ce que Driss avait dit : le corps pense. Le corps sait. Il faut le lais­ser faire.

Puis le tayeb ver­sa l’eau.

Des seaux d’eau chaude — tiède d’a­bord, puis de plus en plus chaude — et l’eau ruis­se­lait sur le corps de Théo­dore et empor­tait tout, la peau morte, la mousse du savon noir — cette pâte brune, épaisse, à l’o­deur d’o­live et de miel qu’on étale sur le corps comme un enduit — et avec tout cela quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a­vait pas de sub­stance mais qui avait un poids, et quand Théo­dore se redres­sa, assis sur la pierre, ruis­se­lant, les yeux grands ouverts dans la vapeur, il se sen­tait — le mot est insuf­fi­sant mais il n’y en a pas d’autre — il se sen­tait neuf.

— Alors ? dit Driss.

Théo­dore regar­da ses mains. Ses mains de pia­niste — longues, fines, avec des cal­lo­si­tés au bout des doigts. Elles avaient l’air dif­fé­rentes. Plus pré­sentes. Plus réelles. Comme si le gom­mage les avait révé­lées en enle­vant une couche d’invisible.

— Je com­prends, dit-il.

— Qu’est-ce que vous comprenez ?

— Ce que je dois faire avec la musique. Je ne dois pas l’at­tra­per. Je dois la lais­ser me tra­ver­ser. Comme l’eau.

Driss sou­rit.

C’é­tait un sou­rire rare chez lui — pas le sou­rire du concierge, pas le sou­rire poli, pas le sou­rire pro­fes­sion­nel. Un sou­rire qui venait du fond, de cet endroit du cou­loir entre les langues où Driss habi­tait vrai­ment, et ce sou­rire disait : oui. Exac­te­ment. C’est ça.

*

Ils sor­tirent du ham­mam une heure plus tard.

La rue les reçut comme un choc — la lumière blanche, l’air sec, le bruit. Après la vapeur, le monde exté­rieur sem­blait trop net, trop défi­ni, trop tran­chant. Les cou­leurs étaient plus vives. Les sons étaient plus clairs. Le corps, débar­ras­sé de sa couche d’ha­bi­tude, per­ce­vait tout avec une inten­si­té décuplée.

Théo­dore cli­gna des yeux.

— J’ai l’im­pres­sion de voir pour la pre­mière fois, dit-il.

— C’est l’ef­fet du ham­mam. Ça dure quelques heures. Profitez-en.

Ils mar­chèrent en silence vers l’hô­tel. La rue de Fès mon­tait entre des mai­sons blanches aux volets bleus, et le soleil de l’a­près-midi était oblique et chaud, et les ombres étaient longues, et un mar­chand ambu­lant pous­sait une char­rette char­gée de figues de Bar­ba­rie — des fruits héris­sés d’é­pines, vert et vio­let, que l’homme éplu­chait avec un cou­teau rapide, révé­lant la chair orange et sucrée, et il les ven­dait pour quelques sous, et les enfants cou­raient der­rière la char­rette comme des oiseaux der­rière un bateau.

— Driss, dit Théodore.

— Oui.

— Mer­ci.

Driss hocha la tête. Il ne dit pas « de rien » — les gens qui disent « de rien » ne com­prennent pas la valeur de ce qu’ils donnent. Ce qu’il avait don­né à Théo­dore, c’é­tait une porte. Pas la musique elle-même — la musique, Théo­dore la trou­ve­rait seul, ou ne la trou­ve­rait pas, et Driss n’y pou­vait rien. Mais la porte — cette ouver­ture par laquelle on passe de la tête au corps, du contrôle à l’a­ban­don, de la par­ti­tion à l’é­coute — cette porte, Driss pou­vait la mon­trer, parce qu’il la fran­chis­sait chaque jour, chaque fois qu’il pas­sait d’une langue à une autre, chaque fois qu’il entrait dans le couloir.

Ils arri­vèrent à l’hôtel.

Dans le hall, le Comte Orsi­ni lisait un jour­nal, les jambes croi­sées, un café turc devant lui. Il leva les yeux et sourit.

— Vous avez l’air d’un homme qui a été au ham­mam, dit-il à Théo­dore. Vous brillez.

— C’est pos­sible, dit Théodore.

— La pro­pre­té est un luxe sous-esti­mé, dit le Comte. Presque autant que l’honnêteté.

Il sou­riait en disant cela, et Driss ne sut pas si c’é­tait de l’i­ro­nie ou un aveu, et peut-être que le Comte ne le savait pas non plus, et peut-être que c’é­tait jus­te­ment le pro­blème du Comte — il avait tant joué qu’il ne savait plus tou­jours quand il jouait et quand il ne jouait pas, et les fron­tières entre le masque et le visage s’é­taient brouillées, comme les fron­tières entre les langues dans la bouche de Driss, comme les fron­tières entre les musiques dans l’o­reille de Théo­dore, comme les fron­tières entre les pays dans le détroit de Gibral­tar — tou­jours là, tou­jours visibles, et pour­tant fran­chies cent fois par jour par des gens qui fai­saient sem­blant de ne pas les voir.

Théo­dore mon­ta dans sa chambre.

Driss reprit sa place au comptoir.

Et le Comte tour­na la page de son jour­nal, et l’a­près-midi conti­nua, et le soleil bou­gea, et les ombres des oran­gers bou­gèrent avec lui, et l’hô­tel res­pi­ra, et quelque part dans la médi­na, dans un ham­mam de la rue Sidi Boua­bid, la vapeur conti­nua de mon­ter vers les étoiles de verre du pla­fond, por­tant avec elle tout ce que les hommes y avaient lais­sé — la sale­té, la fatigue, les masques, les peurs — tout cela mon­tait et se dis­sol­vait dans la cha­leur, et retom­bait en eau sur les pierres chaudes, et recom­men­çait, et recom­men­çait, comme tout recom­mence à Tan­ger, parce que Tan­ger est une ville où rien ne finit vrai­ment et où tout se transforme.

Cha­pitre 7 — Les phos­phates du cap Spartel

L’ar­naque du Comte Orsi­ni avait la beau­té d’une hor­loge suisse — beau­coup de pièces, un méca­nisme invi­sible, et l’ap­pa­rence de la simplicité.

Driss la recons­ti­tua plus tard, par frag­ments, en recou­pant ce qu’Ah­med le bar­man enten­dait au Caid’s Bar, ce que les femmes de chambre rap­por­taient des conver­sa­tions sur­prises dans les cou­loirs, ce que le por­tier Yous­sef voyait depuis la porte d’en­trée — les allées et venues, les taxis com­man­dés, les ren­dez-vous au petit matin — et ce que Driss lui-même obser­vait au comp­toir, cette posi­tion stra­té­gique d’où il voyait tout le hall, toutes les entrées, toutes les sor­ties, comme un arai­gnée au centre de sa toile, sauf que l’a­rai­gnée ne tisse pas, elle attend, et ce qui vient s’y prendre n’est pas de la nour­ri­ture mais de l’information.

Le méca­nisme était le suivant.

Pre­mière pièce : le ter­rain. Le Comte avait iden­ti­fié une par­celle au cap Spar­tel — la pointe nord-ouest du Maroc, là où le détroit de Gibral­tar ren­contre l’At­lan­tique, un pro­mon­toire spec­ta­cu­laire cou­ron­né d’un phare et entou­ré de falaises et de dunes. Le ter­rain exis­tait. Il appar­te­nait, selon le Comte, à un fonc­tion­naire du Men­doub — l’ad­mi­nis­tra­tion inter­na­tio­nale qui gou­ver­nait Tan­ger — un cer­tain Si Lar­bi, qui sou­hai­tait vendre dis­crè­te­ment pour des rai­sons per­son­nelles. Le prix deman­dé était modeste. Les phos­phates, selon le Comte, étaient dessous.

Deuxième pièce : le géo­logue. Le Comte avait un ami géo­logue — le fameux Turi­nois, le spé­cia­liste de Mon­te­ca­ti­ni — qui avait ana­ly­sé des échan­tillons et confir­mé la teneur excep­tion­nelle en phos­phate. Trente-deux pour cent. Le Comte mon­trait un docu­ment — une feuille tapée à la machine, en-tête d’un labo­ra­toire de Turin, avec des chiffres, des colonnes, un tam­pon. Le docu­ment avait l’air vrai. Les faux docu­ments ont tou­jours l’air vrai quand ils sont faits par quel­qu’un qui sait que l’ap­pa­rence de la véri­té n’est pas dans le conte­nu mais dans le papier, la typo­gra­phie, le tam­pon — dans la maté­ria­li­té de l’ob­jet, pas dans l’in­for­ma­tion qu’il porte.

Troi­sième pièce : l’ur­gence. Le ter­rain ne serait pas dis­po­nible long­temps. D’autres s’y inté­res­saient — des Fran­çais, disait le Comte, des gens de Casa­blan­ca, des indus­triels qui avaient l’o­reille du Résident géné­ral. Si l’on n’a­gis­sait pas vite, le ter­rain par­ti­rait. L’ur­gence est le moteur de toute bonne arnaque, parce qu’elle empêche de réflé­chir, et les gens qui ne réflé­chissent pas signent, et les gens qui signent paient, et les gens qui paient s’a­per­çoivent trop tard que trente-deux pour cent de phos­phate dans un échan­tillon ne garan­tit pas trente-deux pour cent de phos­phate dans un ter­rain, sur­tout quand l’é­chan­tillon vient de Turin et le ter­rain de Tanger.

Qua­trième pièce — et c’é­tait là que le Comte se dis­tin­guait des escrocs ordi­naires — la part de vrai. Le Maroc avait réel­le­ment d’im­menses réserves de phos­phates. L’Of­fice ché­ri­fien des phos­phates, créé en 1920, exploi­tait réel­le­ment les gise­ments de Khou­rib­ga. La Zone Inter­na­tio­nale de Tan­ger était réel­le­ment un ter­rain de jeu fis­cal où les inves­tis­se­ments échap­paient aux régle­men­ta­tions fran­çaises et espa­gnoles. Tout cela était vrai, véri­fiable, impri­mé dans les jour­naux. Le Comte ne men­tait pas sur le contexte. Il men­tait sur le détail. Et le détail — le ter­rain pré­cis, les échan­tillons, l’a­na­lyse du géo­logue — le détail était invé­ri­fiable sans aller voir, et per­sonne n’i­rait voir, parce que les gens qui inves­tissent dans les phos­phates ne se salissent pas les chaus­sures dans les falaises du cap Spar­tel, ils res­tent au bar de l’hô­tel et regardent des documents.

*

Vers­trae­ten fut le premier.

Le ban­quier belge signa un enga­ge­ment de prin­cipe — pas un chèque encore, un enga­ge­ment, une lettre d’in­ten­tion rédi­gée par le Comte avec une élé­gance juri­dique qui impres­sion­na Vers­trae­ten, parce que les ban­quiers sont impres­sion­nés par les gens qui maî­trisent le voca­bu­laire juri­dique, de la même façon que les méde­cins sont impres­sion­nés par les gens qui maî­trisent le voca­bu­laire médi­cal, et le Comte maî­tri­sait tout, ou don­nait cette impres­sion, ce qui revient au même quand on ne véri­fie pas.

La somme envi­sa­gée était rai­son­nable. Pas astro­no­mique — le Comte n’é­tait pas gour­mand, ou plu­tôt il était gour­mand avec intel­li­gence, il savait que les grosses sommes font réflé­chir et que les petites sommes font agir, et il avait fixé le mon­tant de l’in­ves­tis­se­ment ini­tial à un niveau qui était assez éle­vé pour être pris au sérieux et assez bas pour ne pas déclen­cher l’a­larme. Vingt mille francs fran­çais. Un an de salaire d’un ingé­nieur. Un mois de dépenses de Peg­gy Whitmore.

Car Peg­gy fut la deuxième.

Le Comte l’ap­pro­cha avec une stra­té­gie dif­fé­rente — pas le tête-à-tête dis­cret, pas les chiffres et les docu­ments, pas le voca­bu­laire juri­dique. Avec Peg­gy, il uti­li­sa le rêve.

— Ima­gi­nez, Miss Whit­more. Vous inves­tis­sez dans la terre maro­caine. Pas dans des actions, pas dans des obli­ga­tions, pas dans du papier — dans la terre. La terre rouge de l’A­frique. Vous y met­tez votre nom. Votre argent fait tra­vailler des gens d’i­ci — des ouvriers, des ingé­nieurs, des familles. Et vous — vous, qui êtes venue ici pour com­men­cer quelque chose de neuf — vous ne serez plus une tou­riste. Vous serez une pionnière.

Peg­gy écouta.

Elle écou­ta avec cette atten­tion géné­reuse qu’elle accor­dait à tout — aux tapis, aux épices, aux chan­teurs, aux escrocs. Le mot « pion­nière » fit quelque chose dans son cer­veau. Pas le mot lui-même — le son du mot, son poids, sa pro­messe. Elle avait fui New York pour fuir un mariage, un nom, une vie qui ne lui res­sem­blait pas. Elle était venue à Tan­ger sans plan, sans pro­jet, avec sept malles et une femme de chambre irlan­daise et la convic­tion dif­fuse que quelque part dans le monde il y avait un endroit où elle pour­rait être autre chose que ce qu’on avait déci­dé qu’elle serait. Et le Comte lui offrait cet endroit. Pas Tan­ger — Tan­ger, elle l’a­vait déjà. Le Comte lui offrait un rôle. Un per­son­nage. La femme d’af­faires amé­ri­caine qui inves­tit dans les phos­phates du cap Spar­tel. C’é­tait absurde et c’é­tait magni­fique et c’é­tait exac­te­ment ce que Peg­gy vou­lait entendre.

— Com­bien ? demanda-t-elle.

— Trente mille francs pour commencer.

— D’ac­cord, dit Peggy.

Le Comte cli­gna des yeux. C’é­tait le seul signe de sur­prise que Driss lui vit jamais mani­fes­ter — un cli­gne­ment, un quart de seconde, comme un chat qui ne s’at­tend pas à attra­per la sou­ris si vite. Puis le masque revint — le sou­rire, la grâce, l’as­su­rance — et le Comte dit :

— Vous êtes une femme remar­quable, Miss Whitmore.

— Je suis une femme impa­tiente, mon­sieur le Comte. C’est différent.

*

Le troi­sième inves­tis­seur fut une surprise.

Driss l’ap­prit par Ahmed, qui l’a­vait enten­du au bar un soir, tard, quand il ne res­tait plus que le Comte et un homme que per­sonne à l’hô­tel ne connais­sait — un Danois, grand, blond, avec des yeux clairs et une mâchoire car­rée et ce genre de beau­té nor­dique qui res­semble à de la froi­deur mais qui est peut-être de la timi­di­té. L’homme s’ap­pe­lait Hen­rik­sen. Il n’é­tait pas client de l’El Min­zah — il logeait dans une pen­sion de la ville nou­velle, et il était venu au bar sur la recom­man­da­tion de quel­qu’un, et ce quel­qu’un, Driss le soup­çon­nait, était le Comte lui-même, parce que le Comte avait cette facul­té de trou­ver ses proies en dehors de l’hô­tel, dans les cafés de la ville nou­velle, dans les salons du consu­lat danois, dans ces cercles inter­sti­tiels de la Zone Inter­na­tio­nale où les expa­triés se croi­saient et se par­laient et échan­geaient des tuyaux et des rumeurs avec la fébri­li­té de gens qui vivent dans un pays qui n’en est pas un et qui com­pensent l’ab­sence de sol par un excès de bavardage.

Hen­rik­sen avait inves­ti quinze mille francs.

Total : soixante-cinq mille francs. Enga­gés, pas encore ver­sés. Le Comte construi­sait son châ­teau de cartes avec la patience d’un archi­tecte — chaque carte posée avec soin, chaque angle cal­cu­lé, chaque poids réparti.

*

Cecil Pem­broke flai­rait quelque chose.

Il ne le dit pas — Cecil ne disait jamais les choses direc­te­ment, il les lais­sait flot­ter dans la conver­sa­tion comme des feuilles mortes sur un étang, et les gens les ramas­saient s’ils vou­laient ou les lais­saient pas­ser. Mais il posa des questions.

Au bar, un soir, en pré­sence de Driss :

— Ce Comte Orsi­ni. Un nom fas­ci­nant. Orsi­ni — comme les princes romains, vous savez. La famille Orsi­ni de Rome. Papes, car­di­naux, empoi­son­neurs. Très vieille famille. Très, très vieille. Éteinte, je crois. Ou presque éteinte. Il fau­drait vérifier.

Il dit cela en l’air, à per­sonne en par­ti­cu­lier, en regar­dant son gin. Driss nota le mot « vérifier ».

Le len­de­main, Cecil posa une autre ques­tion, cette fois à Driss directement :

— Dites-moi, mon cher. Notre ami le Comte — d’où vient-il exac­te­ment ? Venise, je sais. Mais Venise est grande. Et les Orsi­ni ne sont pas véni­tiens, ils sont romains. Un Orsi­ni de Venise, c’est comme un Bour­bon de Mar­seille — pas impos­sible, mais excentrique.

— Je ne sais pas, mon­sieur Pembroke.

— Bien sûr que vous savez. Vous savez tout. Mais vous ne dites rien, et c’est pour cela que vous êtes un excellent concierge. Un mau­vais concierge sait tout et le dit. Un bon concierge sait tout et attend.

Cecil sou­rit et chan­gea de sujet. Mais Driss com­prit que Cecil avait com­men­cé à tirer le fil, et que le fil, quand on le tirait assez long­temps, menait quelque part, et que ce quelque part ne serait pas agréable pour le Comte.

Cecil connais­sait la médi­na. Cecil connais­sait les anti­quaires, les mar­chands, les cour­tiers, les fonc­tion­naires subal­ternes, les inter­prètes, les guides — cette couche invi­sible de la socié­té tan­gé­roise qui fai­sait mar­cher les affaires comme les engre­nages font mar­cher les hor­loges. Il connais­sait les cafés où l’on par­lait, les ham­mams où l’on négo­ciait, les mos­quées où l’on jurait. Et quelque part dans ce réseau, dans cette toile de rela­tions tis­sée en trois ou quatre ans de com­merce et de conver­sa­tion, il y avait quel­qu’un qui savait quelque chose sur le Comte Orsini.

Cecil cher­chait.

*

Gon­za­lo Here­dia, lui, ne cher­chait pas.

Gon­za­lo rapportait.

Chaque lun­di, un cour­rier par­tait de Tan­ger pour Madrid — la valise diplo­ma­tique de la Lega­ción de España, qui pas­sait par Alge­ci­ras et qui arri­vait au Minis­te­rio de Asun­tos Exte­riores trois jours plus tard. Gon­za­lo y glis­sait ses rap­ports — des feuillets dac­ty­lo­gra­phiés, en double, sur papier pelure, avec le numé­ro de réfé­rence du bureau, le tam­pon confi­den­tiel, et sa signa­ture au bas de la der­nière page.

Les rap­ports étaient ternes.

Driss ne les avait pas lus — il n’é­tait pas espion, il était concierge, et la dis­tinc­tion est impor­tante même si les com­pé­tences se recoupent. Mais il avait vu Gon­za­lo dac­ty­lo­gra­phier dans sa chambre — la porte entrou­verte, la machine à écrire Oli­vet­ti por­table posée sur le bureau, le rythme régu­lier des touches qui res­sem­blait, de loin, au rythme d’une dar­bou­ka jouée sans enthou­siasme. Et il avait vu les enve­loppes — blanches, scel­lées, sans adresse visible — que Gon­za­lo confiait au por­tier le lun­di matin pour qu’il les apporte à la Lega­ción, et le por­tier les appor­tait, et le consul les glis­sait dans la valise, et Madrid les rece­vait, et quel­qu’un les lisait, et ce quel­qu’un, pro­ba­ble­ment, bâillait.

Parce que Gon­za­lo n’a­vait rien à rapporter.

La Zone Inter­na­tio­nale de Tan­ger en 1930 n’é­tait pas un foyer d’es­pion­nage — pas encore. Elle le devien­drait plus tard, pen­dant la guerre civile espa­gnole, quand Fran­co ins­tal­le­rait ses agents dans les cafés et quand la médi­na devien­drait un échi­quier où se joue­raient les inté­rêts de six nations. Mais en 1930, Tan­ger était calme. Les huit puis­sances coha­bi­taient dans une indif­fé­rence polie. Les contre­ban­diers fai­saient pas­ser du tabac et de l’al­cool, les ban­quiers fai­saient pas­ser de l’argent, les diplo­mates fai­saient pas­ser le temps. La mis­sion de Gon­za­lo était d’ob­ser­ver — d’ob­ser­ver et de rap­por­ter — et il obser­vait, et il rap­por­tait, et ce qu’il rap­por­tait était une ville qui fonc­tion­nait comme elle avait tou­jours fonc­tion­né, c’est-à-dire dans un désordre orga­ni­sé que per­sonne ne com­pre­nait vrai­ment mais que tout le monde trou­vait commode.

Il aurait pu rap­por­ter le Comte.

Un faux aris­to­crate ita­lien qui mon­tait une arnaque aux phos­phates dans la Zone Inter­na­tio­nale — c’é­tait le genre d’in­for­ma­tion que Madrid aurait trou­vée inté­res­sante, ou du moins suf­fi­sam­ment pit­to­resque pour être clas­sée quelque part dans un dos­sier que quel­qu’un ouvri­rait un jour. Gon­za­lo avait vu le manège. Il n’é­tait pas stu­pide — il était for­mé à obser­ver les arnaques comme un orni­tho­logue est for­mé à obser­ver les oiseaux, par espèce, par com­por­te­ment, par habi­tat. Il avait iden­ti­fié le Comte dès le troi­sième jour — la malle trop belle pour un seul cos­tume, les ini­tiales en lai­ton qui étaient légè­re­ment plus neuves que le cuir, l’ac­cent véni­tien appris et non héri­té, et cette façon de citer Dante — « Las­ciate ogni spe­ran­za » par-ci, « Nel mez­zo del cam­min » par-là — qui tra­his­sait l’au­to­di­dacte, parce que les vrais Ita­liens culti­vés ne citent pas Dante, ils le supposent.

Mais Gon­za­lo ne rap­por­ta pas le Comte.

Il ne rap­por­ta pas le Comte parce que le Comte ne fai­sait de mal à per­sonne — pas encore, pas vrai­ment — et parce que les vic­times poten­tielles étaient un ban­quier belge, une Amé­ri­caine et un Danois, et qu’au­cun d’eux n’é­tait espa­gnol, et que Madrid ne s’in­té­res­sait qu’aux affaires espa­gnoles. Et aus­si — mais cela, Gon­za­lo ne se l’a­vouait pas — parce que le Comte l’a­mu­sait. Il y avait dans cette arnaque une élé­gance, un panache, une espèce de cou­rage absurde qui plai­sait à Gon­za­lo, peut-être parce que Gon­za­lo lui-même vivait sous un masque — pas un masque d’a­ris­to­crate, un masque de voya­geur ordi­naire — et que les gens mas­qués recon­naissent les gens mas­qués et éprouvent pour eux une soli­da­ri­té inavouable.

Ce que Gon­za­lo rap­por­ta, dans son rap­port du lun­di, fut ceci : « Acti­vi­té nor­male dans la Zone Inter­na­tio­nale. Aucun mou­ve­ment notable dans les consu­lats. Le com­merce por­tuaire fonc­tionne sans inci­dent. Le nou­vel hôtel El Min­zah, pro­prié­té de Lord Bute, accueille une clien­tèle inter­na­tio­nale variée. Rien à signaler. »

Rien à signaler.

Sauf une voix, le soir, dans le res­tau­rant El Kor­san, qu’il écou­tait depuis sa table près de la fenêtre avec son verre de man­za­nilla et son car­net vierge.

Mais ça, c’é­tait dans un autre rap­port — un rap­port qu’il n’é­cri­vait pas, qu’il ne dac­ty­lo­gra­phiait pas, qu’il n’en­voyait à per­sonne. Un rap­port inté­rieur, confi­den­tiel, clas­sé dans un dos­sier dont lui seul connais­sait l’exis­tence et dont le conte­nu se résu­mait à une phrase :

Elle chante le hijaz comme si le hijaz était une langue, et je la com­prends sans la com­prendre, et c’est la chose la plus étrange qui me soit arri­vée depuis que j’ai appris à ne rien ressentir.

*

Le soir du dixième jour, le Caid’s Bar res­sem­blait à un salon de comédie.

Peg­gy racon­tait à Cecil l’ex­cur­sion que le Comte lui avait pro­po­sée au cap Spar­tel — « pour voir le ter­rain, Cecil, le ter­rain où l’on va creu­ser, c’est magni­fique, on voit le phare et l’At­lan­tique et l’en­droit exact où la Médi­ter­ra­née finit et l’o­céan com­mence, le Comte dit que les phos­phates sont juste là-des­sous, sous nos pieds, vous ima­gi­nez, on marche sur une for­tune sans le savoir » — et Cecil écou­tait avec un sou­rire qui conte­nait plu­sieurs couches, comme un mil­le­feuille, la couche du des­sus étant l’a­mu­se­ment et celle du des­sous l’in­quié­tude et celle du milieu, quelque part, une pointe d’affection.

— Ma chère Peg­gy, dit Cecil. Avez-vous véri­fié l’exis­tence de ces phos­phates autre­ment que par la parole du Comte ?

— Il m’a mon­tré un docu­ment. Une ana­lyse d’un labo­ra­toire de Turin.

— Turin.

— Oui, Turin. En Italie.

— Je sais où est Turin, ma chère. Ce qui m’in­té­resse, c’est pour­quoi un géo­logue ita­lien ana­lyse des phos­phates maro­cains dans un labo­ra­toire de Turin plu­tôt que dans un labo­ra­toire de Rabat ou de Casa­blan­ca, où il y a des gens qui font cela tous les jours et qui n’ont pas besoin de tra­ver­ser la Médi­ter­ra­née pour regar­der un caillou.

Peg­gy ouvrit la bouche. La refer­ma. Ouvrit de nouveau.

— Vous pen­sez que c’est faux ?

— Je ne pense rien. Je pose une ques­tion. Ce sont deux choses très dif­fé­rentes, et la confu­sion entre les deux est la source de la plu­part des mal­heurs de l’humanité.

Peg­gy rit. Puis elle ces­sa de rire. Puis elle rit de nou­veau, mais d’un rire dif­fé­rent — un rire qui avait un doute dedans, un petit doute poin­tu comme une arête de pois­son, pas assez gros pour empê­cher d’a­va­ler mais assez pré­sent pour qu’on le sente passer.

— Je lui deman­de­rai, dit-elle.

— Ne lui deman­dez rien. Les gens qui mentent ont tou­jours une réponse. Les réponses ne prouvent rien. C’est les silences qui prouvent.

Cecil com­man­da un autre gin. Le Comte n’é­tait pas au bar ce soir-là — il dînait au res­tau­rant avec Hen­rik­sen, le Danois, et Driss pou­vait voir, depuis le hall, les deux sil­houettes pen­chées l’une vers l’autre au-des­sus de la table, le Comte par­lant, le Danois écou­tant, les verres de cham­pagne brillant dans la lumière des lan­ternes, et la méca­nique tour­nait, les rouages s’emboîtaient, l’hor­loge avançait.

Driss ne savait pas encore com­ment cela finirait.

Mais il savait — il le sen­tait avec cette cer­ti­tude intes­ti­nale qui est la forme d’in­tel­li­gence la plus ancienne et la plus fiable — que le Comte était un homme qui allait trop loin. Pas par vice. Par besoin. Par cette soif insa­tiable des impos­teurs qui ne se contentent jamais de ce qu’ils ont obte­nu parce que ce qu’ils ont obte­nu n’est jamais assez pour com­bler le trou qu’ils portent en eux — ce trou qui a la forme exacte de ce qu’ils ne sont pas et qui ne se rem­plit pas avec de l’argent, ni avec du cham­pagne, ni avec l’ad­mi­ra­tion des ban­quiers belges, mais qui se rem­plit peut-être, par­fois, pour une seconde, quand quel­qu’un les regarde avec de vrais yeux et dit : je sais qui vous êtes, et ça ne change rien.

Per­sonne n’a­vait encore dit cela au Comte.

Mais la soi­rée n’é­tait pas finie.

Et Tan­ger, qui avait vu pas­ser des impos­teurs plus grands et plus dan­ge­reux que le Comte Orsi­ni — des sul­tans usur­pa­teurs, des pirates tra­ves­tis en ambas­sa­deurs, des ambas­sa­deurs tra­ves­tis en mar­chands, des mar­chands tra­ves­tis en saints — Tan­ger atten­dait, avec cette patience de ville qui a quatre mille ans et qui sait que les his­toires se ter­minent tou­jours, d’une façon ou d’une autre, et que la fin est rare­ment celle qu’on attend.

Cha­pitre 8 — La Ter­rasse des Paresseux

Le dimanche à Tan­ger ne res­sem­blait à aucun autre jour.

Ce n’é­tait pas le repos — Tan­ger ne se repo­sait jamais, la ville fonc­tion­nait sur trop de calen­driers pour s’ar­rê­ter. Le ven­dre­di les mos­quées étaient pleines et les souks ralen­tis­saient. Le same­di les syna­gogues du mel­lah chan­taient et les bou­tiques juives fer­maient. Le dimanche les cloches de l’é­glise espa­gnole son­naient et les Euro­péens se pro­me­naient. Mais aucun de ces jours n’ar­rê­tait les autres — le ven­dre­di les chré­tiens tra­vaillaient, le same­di les musul­mans ven­daient, le dimanche les juifs ouvraient leurs com­merces et les Arabes buvaient du thé sur les places comme tous les autres jours. Tan­ger avait trois jours de repos et aucun, trois dieux et tous, et cette super­po­si­tion de sacra­li­tés pro­dui­sait un effet para­doxal : puisque chaque jour était saint pour quel­qu’un, aucun jour n’é­tait vrai­ment pro­fane, et l’on vivait dans une espèce de sain­te­té conti­nue, dif­fuse, qui n’empêchait per­sonne de faire des affaires.

Le dimanche des Euro­péens, cepen­dant, avait sa géographie.

On allait à la Ter­rasse des Paresseux.

La Ter­rasse des Pares­seux — Ter­ra­za de los Per­ezo­sos pour les Espa­gnols, Ter­race of the Idlers pour les Anglais — était un bel­vé­dère long et plat, bor­dé de canons espa­gnols rouillés, qui domi­nait le port et le détroit depuis la muraille sud de la médi­na. C’é­tait l’en­droit le plus célèbre de Tan­ger et le plus inutile — on n’y fai­sait rien. On s’as­seyait sur le muret, ou on s’ap­puyait à la balus­trade, ou on mar­chait len­te­ment d’un bout à l’autre en fumant et en regar­dant la mer, et c’é­tait tout. L’ac­ti­vi­té de la Ter­rasse des Pares­seux était la contem­pla­tion, et la contem­pla­tion n’a pas de but, ce qui est exac­te­ment son intérêt.

Ce dimanche-là, le onzième jour depuis l’ou­ver­ture de l’El Min­zah, Driss avait son jour de congé.

Il n’a­vait pas de congé offi­ciel — un concierge d’hô­tel n’a jamais de congé, pas au sens où un fonc­tion­naire a un congé, avec des papiers et des horaires et un rem­pla­ce­ment orga­ni­sé. Driss avait un arran­ge­ment avec le sous-concierge, un gar­çon nom­mé Tarik qui était com­pé­tent mais ner­veux et qui fai­sait l’af­faire pour un dimanche. Driss lais­sait l’hô­tel à Tarik le dimanche matin et ne reve­nait que le lun­di à l’aube, et pen­dant ces heures il n’é­tait plus le concierge de l’El Min­zah, il était Driss Bena­ni de Tan­ger, un homme par­mi les hommes, et il allait à la Ter­rasse des Pares­seux parce que c’é­tait là qu’on allait le dimanche, et parce qu’il aimait regar­der le détroit sans l’en­ca­dre­ment d’une fenêtre d’hôtel.

Il arri­va à dix heures.

La lumière de ce dimanche était celle que Tan­ger réserve à ses meilleurs jours — une lumière nacrée, légè­re­ment lai­teuse, qui venait de par­tout à la fois et qui ne fai­sait pas d’ombres, ou des ombres si pâles qu’elles res­sem­blaient à des sug­ges­tions plu­tôt qu’à des cer­ti­tudes. Le détroit était bleu et calme. Les côtes espa­gnoles flot­taient au-des­sus de l’eau comme un mirage — Tari­fa, les falaises de la Pun­ta Mar­ro­quí, et plus loin, à peine visible, la masse grise de Gibral­tar. Des bateaux pas­saient — des car­gos, des fer­ries, des barques de pêcheurs, et un voi­lier soli­taire qui tirait des bords entre les deux conti­nents avec la non­cha­lance d’un homme qui hésite entre deux cafés.

Driss s’as­sit sur le muret, les jambes dans le vide, le dos au soleil.

Autour de lui, la ter­rasse se peu­plait. Des familles espa­gnoles en habits du dimanche — les hommes en cos­tume sombre, les femmes en robe claire, les enfants impec­cables et furieux. Des sol­dats du tabor maro­cain en uni­forme kaki qui mar­chaient par deux, les mains dans le dos. Des mar­chands ambu­lants qui ven­daient des caca­huètes grillées dans des cor­nets de papier jour­nal. Un écri­vain public assis devant une petite table, sa machine à écrire posée des­sus, qui rédi­geait des lettres pour les illet­trés — des lettres d’a­mour, des demandes d’emploi, des récla­ma­tions admi­nis­tra­tives — et qui les lisait à voix haute pour véri­fier, et les mots sor­taient de la machine avec un bruit sec et tom­baient dans l’air du dimanche comme des graines.

Et puis, l’un après l’autre, les per­son­nages de l’El Minzah.

*

Cecil Pem­broke arri­va le pre­mier — natu­rel­le­ment. Il por­tait un pana­ma, un cos­tume en lin beige, et tenait une canne qu’il n’u­ti­li­sait pas pour mar­cher mais pour ponc­tuer ses phrases, comme un chef d’or­chestre uti­lise sa baguette non pas pour battre la mesure mais pour don­ner du style au temps.

— Driss ! cria-t-il depuis le bout de la ter­rasse. Quelle sur­prise. Je ne savais pas que vous quit­tiez votre poste.

— Je ne quitte pas mon poste, mon­sieur Pem­broke. Je change de terrasse.

Cecil rit et s’ins­tal­la à côté de lui sur le muret, les jambes pen­dantes, et pen­dant un moment ils ne dirent rien, ils regar­dèrent le détroit, et le silence entre eux était le silence de deux hommes qui se connaissent assez pour ne pas avoir besoin de le meubler.

Peg­gy appa­rut vingt minutes plus tard, essouf­flée, en robe blanche et cha­peau de paille, sui­vie de Brid­get dont le visage avait acquis, en onze jours de Tan­ger, la cou­leur exacte d’une tomate et l’ex­pres­sion d’un ani­mal qui a renon­cé à fuir.

— Cecil ! cria Peg­gy. Et Driss ! Vous êtes là aus­si ! Tout le monde est là ! C’est merveilleux !

Brid­get s’as­sit sur un banc à l’ombre et fer­ma les yeux avec la déter­mi­na­tion d’une per­sonne qui a déci­dé que si elle ne voyait rien, rien ne la verrait.

— Regar­dez, dit Peg­gy en mon­trant le détroit. L’Eu­rope. L’A­frique. Et entre les deux, qua­torze kilo­mètres d’eau. Qua­torze kilo­mètres ! C’est rien. C’est la dis­tance entre Man­hat­tan et Newark. Et pour­tant c’est un autre monde. Com­ment est-ce possible ?

— Qua­torze kilo­mètres et quatre mille ans, dit Cecil. La dis­tance n’est pas dans l’eau. Elle est dans le temps.

Peg­gy réflé­chit à cela. Driss pen­sa que Cecil avait rai­son, et que la dis­tance entre les conti­nents n’é­tait pas géo­gra­phique mais his­to­rique, et que le détroit n’é­tait pas une fron­tière mais une mémoire — la mémoire de tous ceux qui l’a­vaient tra­ver­sé, dans un sens et dans l’autre, depuis les Phé­ni­ciens jus­qu’aux contre­ban­diers de ce matin, et que cette mémoire don­nait à l’eau du détroit une épais­seur que qua­torze kilo­mètres ordi­naires n’au­raient pas eue.

*

Le Comte Orsi­ni arri­va à onze heures, en com­pa­gnie de Théo­dore Valadon.

C’é­tait un couple impro­bable — le faux aris­to­crate quin­qua­gé­naire et le jeune com­po­si­teur, mar­chant côte à côte sur la ter­rasse, le Comte en cos­tume gris perle, Théo­dore en che­mise ouverte et pan­ta­lon frois­sé. Ils par­laient, et c’est le Comte qui par­lait le plus, et ce qu’il disait n’a­vait rien à voir avec les phosphates.

— L’o­pé­ra, disait le Comte. Vous connais­sez l’o­pé­ra, natu­rel­le­ment. Mais connais­sez-vous l’o­pé­ra véni­tien ? Pas celui de Ver­di — celui d’a­vant. Mon­te­ver­di. L’Or­feo. 1607. La pre­mière fois qu’un homme a mis la musique au ser­vice de l’é­mo­tion et non l’in­verse. Avant Mon­te­ver­di, la musique com­men­tait le texte. Après Mon­te­ver­di, la musique était le texte. Vous com­pre­nez la différence ?

Théo­dore com­pre­nait. Il com­pre­nait même très bien, et il regar­dait le Comte avec cet éton­ne­ment par­ti­cu­lier qu’on éprouve quand quel­qu’un qu’on a ran­gé dans une caté­go­rie — en l’oc­cur­rence, la caté­go­rie des char­meurs super­fi­ciels — dit sou­dain quelque chose d’intelligent.

— Vous aimez la musique, dit Théodore.

— J’aime ce que la musique fait aux gens, dit le Comte. Je ne suis pas musi­cien. Je n’ai aucun talent. Mais j’ai des oreilles, et les oreilles suf­fisent pour com­prendre que la musique est le seul lan­gage qui ne ment pas.

Il dit cela avec un sou­rire qui, pour une fois, n’é­tait pas le sou­rire du repré­sen­ta­tion. C’é­tait un sou­rire triste — une tris­tesse brève, un nuage qui passe, et Driss, qui obser­vait depuis le muret, nota cette tris­tesse comme on note un faux pas dans une danse parfaite.

Ils rejoi­gnirent le groupe. Le Comte salua Cecil — les deux hommes se regar­daient avec cette cor­dia­li­té vigi­lante des gens qui s’es­timent et se méfient — et il bai­sa la main de Peg­gy, et Peg­gy rit, et Cecil leva les yeux au ciel, et Théo­dore s’ac­cou­da à la balus­trade et regar­da le détroit comme s’il essayait de l’entendre.

*

Gon­za­lo Here­dia arri­va sans qu’on le vît arriver.

Il était sim­ple­ment là, sou­dain, appuyé contre un canon rouillé, à dix mètres du groupe, son éter­nel car­net à la main. Il ne s’ap­pro­cha pas. Il ne salua per­sonne. Il regar­dait le port — les bateaux, les docks, les entre­pôts, les grues — avec l’at­ten­tion pro­fes­sion­nelle d’un homme qui fait l’in­ven­taire de ce qu’il voit pour le trans­crire dans un rap­port que per­sonne ne lira.

Driss le vit.

Et Driss vit que Gon­za­lo, tout en regar­dant le port, tour­nait la tête de temps en temps vers le groupe — pas vers le groupe entier, vers un point par­ti­cu­lier du groupe, un point qui n’é­tait pas là, un point absent, et Driss com­prit que Gon­za­lo cher­chait Ami­na, qu’il la cher­chait sans le savoir ou en le sachant très bien, et qu’elle n’é­tait pas là parce qu’A­mi­na n’al­lait pas à la Ter­rasse des Pares­seux le dimanche, Ami­na allait au mel­lah voir sa cou­sine, ou Ami­na res­tait chez elle, ou Ami­na était quelque part dans la médi­na à faire ce que font les femmes le dimanche à Tan­ger, c’est-à-dire vivre leur vie dans des espaces que les hommes ne voient pas.

Gon­za­lo ran­gea son car­net et s’ap­pro­cha du groupe.

— Here­dia, dit le Comte. L’homme le plus silen­cieux de Tan­ger. Venez vous joindre à nous. Nous contem­plons l’Eu­rope depuis l’A­frique, ce qui est la meilleure façon de voir l’Eu­rope — de loin.

Gon­za­lo s’ap­puya à la balus­trade à côté de Théo­dore. Les deux hommes ne se connais­saient pas — ou si peu, quelques mots échan­gés au bar, un salut dans le cou­loir — mais ils par­ta­geaient quelque chose : le silence. Théo­dore se tai­sait parce qu’il écou­tait. Gon­za­lo se tai­sait parce qu’il obser­vait. Et les deux silences, côte à côte, créaient un espace de calme dans le bavar­dage ambiant, un espace que Driss trou­vait reposant.

*

Ce qui se pas­sa ensuite ne fut rien de spec­ta­cu­laire. C’est même le contraire du spec­ta­cu­laire — c’est un de ces moments que le théâtre ne peut pas repro­duire parce qu’il est fait de rien, de l’air du dimanche et de la lumière de Tan­ger et de la proxi­mi­té acci­den­telle de gens qui n’au­raient jamais dû se trou­ver ensemble et qui se trouvent ensemble parce qu’un hôtel les a réunis.

Cecil offrit des caca­huètes. Le mar­chand ambu­lant les avait ver­sées dans un cor­net de jour­nal — La Dépêche Maro­caine — et Cecil les dis­tri­bua comme un sacre­ment, et tout le monde man­gea des caca­huètes en regar­dant la mer, et le sel des caca­huètes et le sel de l’air se mêlaient, et c’é­tait simple, et c’é­tait bon.

Peg­gy par­la de New York. Pas de la fuite, pas du mariage, pas du scan­dale — de New York elle-même. Les rues. Le bruit. La façon dont la lumière tombe entre les immeubles à cinq heures de l’a­près-midi et crée des canyons d’or. La vapeur qui sort des bouches de métro en hiver et qui trans­forme les pas­sants en fan­tômes. Cen­tral Park sous la neige. Le pont de Brook­lyn au cré­pus­cule, quand les câbles deviennent des lignes de lumière et que l’East River prend la cou­leur de l’encre.

— Vous aimez votre ville, dit le Comte.

— Je la déteste, dit Peg­gy. Mais c’est ma ville. On ne choi­sit pas ce qu’on aime.

Le Comte ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­dait le détroit, et son visage — Driss le voyait de pro­fil — avait per­du quelque chose. Pas le masque — le masque était là, il était tou­jours là, le cos­tume, la pos­ture, l’é­lé­gance — mais quelque chose des­sous avait bou­gé, comme un meuble qu’on déplace der­rière un rideau, on ne voit pas le meuble mais on voit le rideau bouger.

— Venise, dit-il.

Il avait dit le mot comme on touche une bles­sure — dou­ce­ment, avec pré­cau­tion, pour véri­fier si ça fait encore mal.

— Vous êtes de Venise, dit Cecil. Vous nous l’a­vez dit.

— Oui. Non. Je suis — j’ai vécu à Venise. Ce n’est pas la même chose, n’est-ce pas ? On vit dans un endroit et on est d’un autre, et entre les deux il y a un détroit, comme celui-ci, qu’on ne tra­verse pas dans les deux sens.

Silence.

Driss retint son souffle. Pas lit­té­ra­le­ment — méta­pho­ri­que­ment, inté­rieu­re­ment. Quelque chose venait de se fis­su­rer dans le per­son­nage du Comte, une fis­sure minus­cule, un che­veu dans le ver­nis, et per­sonne autour de lui ne l’a­vait remar­qué sauf Driss et peut-être Cecil, qui avait légè­re­ment tour­né la tête, comme un chien qui entend un sif­fle­ment que les humains n’en­tendent pas.

— D’où êtes-vous, alors ? deman­da Peg­gy. Si vous n’êtes pas de Venise ?

Le Comte sou­rit. Le masque revint. La fis­sure se refer­ma — si vite, si pro­pre­ment que Driss dou­ta de l’a­voir vue.

— De par­tout, ma chère. Et de nulle part. Comme tout le monde à Tanger.

Il se tour­na vers le détroit et fit un geste large, englo­bant l’eau, les côtes, les bateaux, le ciel.

— C’est la beau­té de cette ville, dit-il. Ici, on n’a pas besoin d’être de quelque part. On n’a besoin que d’être. Le reste — les papiers, les noms, les titres — le reste est déco­ra­tion. Comme les zel­lige de votre hôtel, Driss. C’est beau, c’est com­pli­qué, ça impres­sionne les visi­teurs. Mais ce qui tient le mur, ce n’est pas le zel­lige. C’est la pierre dessous.

— Et quelle est votre pierre, mon­sieur le Comte ? deman­da Cecil.

Le Comte regar­da Cecil. Les deux hommes se mesu­rèrent du regard — pas avec hos­ti­li­té, avec curio­si­té, cette curio­si­té réci­proque des joueurs qui savent que l’autre joue et qui res­pectent le jeu.

— Ma pierre, dit le Comte, est que je suis un homme qui a besoin de plaire. C’est une pierre fra­gile. Mais c’est la mienne.

Et il dit cela avec une hon­nê­te­té si sou­daine, si nue, si contraire à tout ce qu’il était et tout ce qu’il mon­trait, que per­sonne ne sut quoi répondre, et le silence dura, et la lumière de Tan­ger enve­lop­pa le groupe d’un voile nacré, et le détroit bruis­sait, et un fer­ry quit­tait le port en souf­flant une corne de brume qui réson­na contre les murs de la médi­na et revint en écho, défor­mée, adou­cie, comme la véri­té quand elle rebon­dit contre les mensonges.

*

Driss regar­da le groupe et pen­sa : ils sont tous venus cher­cher ici quelque chose qu’ils ne trou­ve­ront pas.

Peg­gy cher­chait une liber­té que Tan­ger ne pou­vait pas don­ner parce que la liber­té n’est pas un lieu. Cecil cher­chait la pro­chaine conver­sa­tion, la pro­chaine décou­verte, le pro­chain objet rare, et il les trou­ve­rait, mais chaque trou­vaille le lais­se­rait plus seul que la pré­cé­dente. Théo­dore cher­chait un son qui n’exis­tait pas encore, et peut-être ne l’in­ven­te­rait-il jamais, ou peut-être l’in­ven­te­rait-il mais ne le recon­naî­trait-il pas, parce que les sons qu’on cherche ne res­semblent jamais à l’i­dée qu’on s’en fait. Le Comte cher­chait — quoi ? L’argent ? Peut-être. Mais l’argent n’é­tait que le véhi­cule. Ce que le Comte cher­chait vrai­ment, c’é­tait d’être cru. Être cru quand on dit qu’on est le Comte Orsi­ni de Venise. Être cru comme les enfants veulent être crus quand ils disent qu’ils sont des che­va­liers ou des prin­cesses. Le Comte vou­lait que le monde accepte le per­son­nage qu’il avait créé, et le monde ne l’ac­cep­te­rait jamais com­plè­te­ment, parce que le monde a des Cecil Pem­broke qui posent des ques­tions et des Driss Bena­ni qui regardent les chaussures.

Et Gon­za­lo — Gon­za­lo cher­chait une rai­son de rester.

Il l’a­vait trou­vée. Elle chan­tait le hijaz au res­tau­rant El Kor­san, et elle ne savait pas qu’elle était une rai­son, et peut-être que c’é­tait mieux ain­si, parce que les rai­sons qui ne savent pas qu’elles en sont durent plus long­temps que les autres.

Driss pen­sa tout cela sans le for­mu­ler en mots — il le pen­sa en images, en odeurs, en sons, de la même façon qu’il pen­sait en cinq langues sans en choi­sir une, et la pen­sée flot­ta dans l’air du dimanche et se mêla à l’o­deur des caca­huètes grillées et à la rumeur du port et à la lumière nacrée de Tan­ger, et Driss se dit : je suis le témoin. C’est mon rôle. Je regarde, j’é­coute, je note. Et quand l’his­toire sera finie — parce que les his­toires finissent tou­jours, même à Tan­ger — je serai le seul à me sou­ve­nir de ce dimanche sur la ter­rasse, de la lumière, des caca­huètes, du Comte qui a dit quelque chose de vrai sans le vou­loir, et de la façon dont Gon­za­lo a tour­né la tête vers la médi­na comme s’il cher­chait une voix dans le vent.

Le groupe se dis­per­sa vers midi. Cecil emme­na Peg­gy déjeu­ner dans un res­tau­rant du Petit Soc­co — du pois­son grillé, des sar­dines, du pain et des olives. Le Comte s’ex­cu­sa avec élé­gance et dis­pa­rut dans un taxi. Théo­dore des­cen­dit vers le port, les mains dans les poches, à l’é­coute de quelque chose. Gon­za­lo res­ta sur la ter­rasse encore un moment, seul, accou­dé à la balus­trade, puis il s’en alla aus­si, et il prit la direc­tion de la médi­na, et Driss ne le sui­vit pas, parce que le dimanche était son jour de congé, et parce que cer­taines choses ne regardent que ceux qui les vivent.

Driss res­ta.

Il res­ta sur le muret, les jambes dans le vide, jus­qu’à ce que le soleil soit haut et que les ombres aient rac­cour­ci et que la ter­rasse se soit vidée. Il regar­da le détroit. Il pen­sa à sa mère qui par­lait haké­tia en cui­si­nant. Il pen­sa à son père qui jouait du vio­lon le same­di soir, dans le patio de leur mai­son du mel­lah, sous les étoiles, un vio­lon désac­cor­dé dont per­sonne ne se plai­gnait parce que la musique n’a pas besoin d’être juste pour être vraie. Il pen­sa à l’El Min­zah, cette mai­son neuve qui sen­tait encore le plâtre et l’es­poir, et aux gens qui l’ha­bi­taient, cha­cun avec son masque et cha­cun avec sa fis­sure, et il pen­sa que c’é­tait peut-être ça, un hôtel — pas un bâti­ment avec des chambres et des clés, mais un endroit où les masques et les fis­sures coha­bitent, le temps d’un séjour, avant que cha­cun reparte vers sa vie et referme sa fis­sure et rajuste son masque et oublie qu’il y a eu un dimanche sur une ter­rasse où, pen­dant un ins­tant, le vent du détroit a souf­flé assez fort pour que les masques bougent.

Il se leva.

Il des­cen­dit vers la ville.

Et le détroit, der­rière lui, conti­nua de sépa­rer l’Eu­rope de l’A­frique avec l’in­dif­fé­rence tran­quille d’un dieu qui sait que les hommes passent et que l’eau reste.

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La nuit des Jila­la — Cha­pitres 5 à 8

La nuit des Jila­la — Cha­pitres 1 à 4

La nuit
des Jila­la

La nuit des Jilala

Cha­pitres 1 à 4

Cha­pitre 1 — Le détroit

Il y avait une odeur de plâtre frais dans l’es­ca­lier, et Driss Bena­ni pen­sa que c’é­tait l’o­deur des commencements.

Il mon­ta len­te­ment. Sa main droite effleu­rait la rampe en fer for­gé — le métal était encore froid du matin, et légè­re­ment gras sous les doigts, comme si quel­qu’un l’a­vait hui­lée pen­dant la nuit. Quel­qu’un l’a­vait hui­lée pen­dant la nuit. Driss le savait parce que c’é­tait lui qui avait don­né l’ordre à Bra­him, et Bra­him fai­sait ce qu’on lui disait, dans le noir, sans poser de ques­tions, avec cette appli­ca­tion muette des hommes qui n’ont connu que des ordres et qui ne dis­tinguent plus les bons des mauvais.

Deuxième étage. Le cou­loir s’é­ten­dait devant lui, tapis­sé de tapis rouges si neufs qu’ils sem­blaient peints au sol. Des portes de chaque côté, numé­ro­tées en chiffres de cuivre. Driss s’ar­rê­ta devant la 204, sor­tit son passe, ouvrit. La chambre sen­tait la cire, le bois de cèdre et quelque chose d’autre — cette odeur sucrée et un peu triste de la fleur d’o­ran­ger qui mon­tait des jar­dins par la fenêtre entrou­verte. Le lit était fait au car­ré, les draps ten­dus comme la peau d’un tam­bour, le couvre-lit en bro­cart bleu cobalt posé des­sus avec une exac­ti­tude mili­taire. Driss pas­sa la main sur l’o­reiller. Lis­sa un faux pli. Recu­la d’un pas pour véri­fier l’ensemble.

C’é­tait bien.

Mais « bien » ne suf­fi­sait pas. Lord Bute avait dit « par­fait », et quand Lord Bute disait « par­fait », son visage pre­nait l’ex­pres­sion d’un homme qui com­mande un miracle et qui s’é­tonne, par avance, de ne pas l’obtenir.

Driss refer­ma la porte et pas­sa à la sui­vante. Puis à la sui­vante. Il fai­sait cela depuis l’aube, chambre après chambre, et il n’en était qu’au deuxième étage, et il y en avait trois, et demain les pre­miers clients arri­vaient par le fer­ry de qua­torze heures, et rien n’é­tait prêt et tout était prêt, et cette contra­dic­tion ne le trou­blait pas parce qu’il avait gran­di à Tan­ger, et qu’à Tan­ger rien n’est jamais prêt et tout finit par se faire, dans un ordre que per­sonne ne com­prend mais que tout le monde accepte.

Il ouvrit la 207.

Celle-ci avait la vue.

La fenêtre don­nait au sud-est, et le détroit de Gibral­tar était là, éta­lé comme une nappe bleue entre deux conti­nents, avec cette lumi­no­si­té de fin d’oc­tobre qui ren­dait chaque chose nette et proche — trop proche. On voyait l’Es­pagne. Pas une idée de l’Es­pagne, pas un brouillard vague­ment euro­péen, mais l’Es­pagne elle-même, les mai­sons blanches de Tari­fa, les falaises ocre, et par­fois, quand le vent tom­bait et que la mer deve­nait un miroir, on croyait dis­tin­guer un homme qui mar­chait sur la côte d’en face. Douze kilo­mètres. Une heure de fer­ry. Un monde.

Driss res­ta un moment à la fenêtre. Il aimait ce détroit. Il y avait gran­di, il le connais­sait comme un pay­san connaît son champ — par le vent, par la cou­leur de l’eau, par le pas­sage des bateaux. Le Levante souf­flait d’est en ouest et appor­tait la cha­leur sèche du Rif ; le Poniente venait de l’At­lan­tique et mouillait les murs. Aujourd’­hui c’é­tait le Levante, léger, et le détroit avait cette teinte de lapis-lazu­li que Driss ne voyait nulle part ailleurs, ce bleu pro­fond avec des éclats de vert des­sous, comme si la Médi­ter­ra­née et l’At­lan­tique se bat­taient en silence sous la surface.

Un car­go pas­sa, lent, rouillé, char­gé de quelque chose qu’on ne pou­vait pas iden­ti­fier de si loin — du mine­rai peut-être, ou du bois, ou des vies. Driss le sui­vit des yeux jus­qu’à ce qu’il dis­pa­raisse der­rière le cap Mala­ba­ta, puis il refer­ma la fenêtre et reprit son inspection.

*

Le hall, quand il redes­cen­dit, était vide et immense.

Les lustres n’é­taient pas encore allu­més. La lumière entrait par les arches du patio anda­lou — une lumière d’oc­tobre, dorée, pares­seuse — et tom­bait sur les mosaïques du sol en fai­sant briller les tes­selles bleues et blanches comme des yeux ouverts dans le noir. Le por­tail en grès sculp­té, avec ses entre­lacs géo­mé­triques que les arti­sans de Fès avaient mis quatre mois à cise­ler, pro­je­tait une ombre den­te­lée sur les dalles. Les portes en bois clou­té de métal — chaque clou plan­té à la main, chaque clou dif­fé­rent du pré­cé­dent par un détail que seul le maître arti­san connais­sait — étaient ouvertes sur le jar­din, et par cette ouver­ture entraient le par­fum des oran­gers, le bour­don­ne­ment d’une abeille éga­rée, et ce silence par­ti­cu­lier des lieux neufs qui n’ont pas encore été habi­tés par des voix.

Driss tra­ver­sa le hall. Ses babouches ne fai­saient aucun bruit sur les tapis. Il pas­sa devant la récep­tion — le grand livre des réser­va­tions était ouvert, vierge, la plume posée en tra­vers comme une épée minia­ture — et entra dans le Caid’s Bar.

Le bar sen­tait le cuir neuf et le tabac turc. Pas le tabac fumé — le tabac en boîte, celui que Lord Bute avait fait venir de Londres et qu’on avait dis­po­sé dans des humi­dors en cèdre sur le comp­toir, à côté des bou­teilles de whis­ky écos­sais ali­gnées comme des sol­dats. Le comp­toir lui-même était en bois sombre, ver­ni, et reflé­tait les lampes maro­caines sus­pen­dues au pla­fond — ces lan­ternes en cuivre ajou­ré qui, une fois allu­mées, pro­je­taient des constel­la­tions d’é­toiles sur les murs. Pour l’ins­tant elles étaient éteintes. Tout était en attente.

Le pia­no était là, dans le coin. Un demi-queue Pleyel, noir, fer­mé. Lord Bute avait insis­té : il fal­lait un pia­no. Pas n’im­porte lequel. Un Pleyel, parce que Cho­pin jouait sur un Pleyel, et Lord Bute consi­dé­rait que cer­taines choses dans la vie ne souf­fraient pas de com­pro­mis — les pia­nos, les chaus­sures, et la qua­li­té du grès dans les por­tails his­pa­no-mau­resques. Le pia­no était arri­vé par bateau depuis Mar­seille, avait été his­sé dans un camion, puis por­té par six hommes à tra­vers la porte prin­ci­pale, et l’un des six hommes avait tré­bu­ché sur le seuil et le pia­no avait émis un son bref, plain­tif, une note unique qui avait réson­né dans le hall vide comme la pre­mière parole pro­non­cée dans une cathédrale.

Driss sou­le­va le cou­vercle. Les touches étaient blanches et noires et par­fai­te­ment silen­cieuses. Il posa un doigt sur le do du milieu. N’ap­puya pas. Il ne jouait pas de pia­no. Il ne jouait de rien. Mais il connais­sait la musique — com­ment ne pas connaître la musique quand on a gran­di dans la médi­na de Tan­ger, où les muez­zins chantent à des heures où le reste du monde dort, où les ven­deurs d’eau font tin­ter leurs clo­chettes de cuivre, où les confré­ries des Aïs­saoua et des Jila­la sortent cer­tains soirs avec leurs tam­bours et trans­forment les ruelles en rivières de son ?

Il refer­ma le cou­vercle. Le pia­no atten­drait. Quel­qu’un vien­drait en jouer. Quel­qu’un vient toujours.

*

Dans le jar­din, les oran­gers étaient char­gés de fruits qui ne seraient mûrs qu’en décembre, et leurs feuilles d’un vert si fon­cé qu’il virait au noir lui­saient dans la lumière comme des miroirs végé­taux. Des géra­niums rouges — géants, presque obs­cènes dans leur exu­bé­rance — débor­daient des pots en terre cuite le long des allées. Des hibis­cus. Des bou­gain­vil­liers mauves qui esca­la­daient le mur sud. Des rosiers que le jar­di­nier, un vieil homme du Rif qui ne par­lait qu’a­ma­zigh et quelques mots d’es­pa­gnol, taillait chaque matin avec des gestes de chi­rur­gien. Et au milieu de tout cela, la pis­cine — vide encore, d’un bleu de faïence, avec au fond une mosaïque en zel­lige qui repré­sen­tait une étoile à huit branches.

Driss s’as­sit sur un banc de pierre, sous un euca­lyp­tus. L’arbre sen­tait le camphre et la résine. De là, on voyait la baie de Tan­ger — le port, les barques de pêcheurs, le mina­ret de la grande mos­quée, les toits plats de la médi­na empi­lés comme des cubes blancs, et au-delà, tou­jours, le détroit et l’Europe.

C’é­tait un drôle d’en­droit pour un hôtel. Ou plu­tôt, c’é­tait le seul endroit pos­sible. L’El Min­zah se tenait exac­te­ment à la fron­tière entre la ville ancienne et la ville nou­velle, entre la médi­na et les bou­le­vards que les Euro­péens avaient tra­cés au cor­deau, entre le monde arabe et le monde qui pré­ten­dait ne pas l’être. Der­rière, les ruelles où les femmes éten­daient le linge entre les murs et où les chats dor­maient sur les pas de portes. Devant, la rue de Fès, les consu­lats, les banques, les ter­rasses de café où les hommes en cos­tume lisaient le Times et le Figa­ro en buvant du thé à la menthe — parce que même les Anglais, à Tan­ger, finis­saient par boire du thé à la menthe, et ils ne s’en ren­daient plus compte.

Driss connais­sait cet endroit depuis tou­jours. Avant d’être un hôtel, c’é­tait la mai­son de Per­di­ca­ris, l’A­mé­ri­cain — celui qu’on avait enle­vé, celui qui avait fait venir les navires de guerre de Roo­se­velt. Driss n’a­vait pas connu Per­di­ca­ris, mais son père l’a­vait connu, et son grand-père avait assis­té au bal de 1899, le fameux bal où deux cents per­sonnes avaient dan­sé dans ces mêmes salons pen­dant que des offi­ciers alle­mands fumaient des cigares dans le jar­din et que l’or­chestre de M. Gomez jouait des valses jus­qu’à trois heures du matin. Le bâti­ment avait chan­gé de mains, de forme, de fonc­tion, mais les murs se sou­ve­naient. Les murs se sou­viennent tou­jours, pen­sait Driss. C’est pour cela qu’il faut les trai­ter avec res­pect — les blan­chir à la chaux chaque prin­temps, brû­ler de l’en­cens dans les coins, ne jamais lais­ser une pièce vide trop longtemps.

L’El Min­zah n’al­lait plus être vide.

Lord Bute avait pas­sé deux ans à trans­for­mer la vieille demeure. Il avait fait venir des arti­sans de Fès pour le zel­lige, de Mar­ra­kech pour le plâtre sculp­té, de Tétouan pour les boi­se­ries en cèdre peintes de motifs flo­raux si déli­cats qu’on aurait dit de la den­telle posée sur le bois. Il avait fait construire le patio anda­lou autour de l’an­cienne cour — la fon­taine au centre, le bas­sin en marbre vert, les arches qui s’ou­vraient sur le ciel — et quand Driss avait vu le résul­tat pour la pre­mière fois, il avait pen­sé : c’est beau, et c’est étrange, parce qu’un Anglais a construit un palais anda­lou dans une ville arabe pour y loger des gens qui ne sont ni anda­lous ni arabes, et cette bizar­re­rie est peut-être la chose la plus tan­gé­roise qui soit.

Parce que Tan­ger, c’est cela. Un endroit où rien n’est d’i­ci et où tout finit par l’être.

*

Le soleil décli­nait. La lumière avait chan­gé — elle n’é­tait plus dorée mais rose, ce rose tan­gé­rois qui ne res­sem­blait à aucun autre, un rose avec du cuivre dedans, du safran, quelque chose de comes­tible presque, et qui trans­for­mait les murs blancs de la médi­na en sur­faces de nacre. Le muez­zin de la grande mos­quée lan­ça l’ap­pel de l’asr, la prière de l’a­près-midi, et sa voix mon­ta dans l’air comme un fil qu’on tire­rait vers le ciel, et d’autres voix répon­dirent depuis d’autres mina­rets, déca­lées d’une seconde, de deux, si bien que l’ap­pel sem­blait se pro­pa­ger en cercles comme une pierre jetée dans l’eau, et pen­dant un ins­tant toute la ville vibra d’une seule note tenue, et Driss, qui n’a­vait pas prié depuis long­temps — il était juif, et les juifs de Tan­ger priaient le ven­dre­di soir et le same­di matin, et Driss ne priait plus du tout, mais il gar­dait dans son corps la mémoire du balan­ce­ment, du rythme, de cette façon de fer­mer les yeux et de lais­ser le monde vous tra­ver­ser — Driss écou­ta, et quelque chose en lui se ser­ra, non pas de tris­tesse mais de cette émo­tion qu’on ne sait pas nom­mer et qui res­semble au bon­heur vu de dos.

Il se leva.

Il y avait encore les cui­sines à ins­pec­ter, les réserves de vin à véri­fier, les uni­formes des ser­veurs à dis­tri­buer — des uni­formes blancs avec un gilet bro­dé de fils d’or, Lord Bute n’a­vait rien lais­sé au hasard — et il fal­lait aus­si par­ler au chef cui­si­nier, un Fas­si iras­cible nom­mé Mou­lay Ahmed qui trai­tait sa bri­gade comme un sul­tan traite ses sujets et qui avait déjà mena­cé de par­tir trois fois en une semaine parce que les citrons confits n’é­taient pas assez confits, parce que le safran venait de Mek­nès et non de Taliouine, parce que la pas­tilla, disait-il, la pas­tilla ne se fait pas avec du pou­let, la pas­tilla se fait avec du pigeon, et si Lord Bute vou­lait une inau­gu­ra­tion digne de ce nom, il fal­lait des pigeons, qua­rante pigeons, et pas des pigeons de ville, des pigeons de cam­pagne, nour­ris au grain, pas à la poussière.

Driss sou­rit. Il aimait Mou­lay Ahmed. Il aimait tous les gens qui pre­naient leur tra­vail au tragique.

Il tra­ver­sa le jar­din en sens inverse, ren­tra dans le hall, et c’est alors qu’il enten­dit le bruit.

Un moteur. Loin d’a­bord, dans les rues basses de la ville nou­velle, puis plus près, mon­tant la rue de Fès. Un taxi. Le moteur tous­sait, s’é­tran­glait, repar­tait — un vieux moteur, un moteur tan­gé­rois, c’est-à-dire un moteur qui aurait dû mou­rir depuis long­temps mais qui conti­nuait par obs­ti­na­tion et par habi­tude, comme tout ce qui vivait dans cette ville.

Le taxi s’ar­rê­ta devant l’entrée.

Driss rajus­ta son gilet. Lis­sa ses che­veux. Se pla­ça der­rière le comp­toir de la récep­tion. Le grand livre vierge était ouvert devant lui, la plume posée en travers.

Une por­tière claqua.

Des pas sur les marches.

Et l’El Min­zah, pour la pre­mière fois, reçut quelqu’un.

Cha­pitre 2 — Les arrivées

Le pre­mier ne venait pas du ferry.

Driss l’a­per­çut au comp­toir du Caid’s Bar à onze heures du matin, le jour même de l’ou­ver­ture, alors qu’au­cun client n’a­vait encore fran­chi la porte et que les ser­veurs finis­saient d’a­li­gner les verres sur les éta­gères avec des gestes de sacris­tains pré­pa­rant l’au­tel. L’homme était assis sur un tabou­ret, les coudes sur le comp­toir, un verre de gin devant lui — ser­vi par qui ? per­sonne ne savait, Ahmed le bar­man jurait que ce n’é­tait pas lui, et les deux gar­çons de salle juraient la même chose, et l’homme lui-même, quand Driss s’ap­pro­cha, leva les yeux avec la sur­prise polie de quel­qu’un qu’on dérange dans son propre salon.

— Ah, fit-il. Bon­jour. Vous devez être le concierge. On m’a beau­coup par­lé de vous.

Per­sonne ne lui avait par­lé de Driss. Driss le sut immé­dia­te­ment, à cette façon qu’ont cer­tains hommes de men­tir comme on res­pire, sans effort, sans inten­tion par­ti­cu­lière, parce que la véri­té leur paraît un vête­ment trop étroit qu’ils ne voient pas l’in­té­rêt d’enfiler.

— Mon­sieur est client de l’hôtel ?

— Client, ami, voi­sin — tout cela est si rela­tif à Tan­ger, vous ne trou­vez pas ?

L’homme ten­dit la main. Elle était soi­gnée, les ongles propres, la paume sèche.

— Cecil Pem­broke. Anti­quaire. J’ai une bou­tique dans la médi­na, rue des Chré­tiens, à côté du mar­chand de babouches qui louche — vous voyez lequel, tout le monde le connaît. Je vis ici depuis trois ans. Quatre. Je ne compte plus. C’est le propre des bons endroits : on cesse de compter.

Il avait une cin­quan­taine d’an­nées, peut-être moins — il était de ces Anglais dont l’âge se dis­sout dans un per­pé­tuel entre-deux, ni jeunes ni vieux, conser­vés par le gin et la conver­sa­tion. Son cos­tume en lin frois­sé avait été beau, ses chaus­sures avaient été cirées, et un fou­lard de soie jaune cana­ri noué autour du cou signa­lait une fan­tai­sie que le reste de sa per­sonne contre­di­sait mol­le­ment. Il par­lait un fran­çais excellent, avec un accent qui n’a­bî­mait rien.

— J’ai connu la mai­son avant, dit-il en embras­sant le bar d’un geste. Du temps de Per­di­ca­ris. Enfin, pas Per­di­ca­ris lui-même — je ne suis pas si vieux, mon Dieu — mais après, quand c’é­tait encore une mai­son pri­vée. J’y ai dîné une fois. Deux fois. Le patio était le même. Les oran­gers aus­si. Ils ont l’air éter­nel, vous ne trou­vez pas ? Tout change autour d’eux et eux res­tent. Il y a une leçon là-dedans, mais je ne sais pas laquelle.

Driss écou­ta. Driss écou­tait tou­jours. C’é­tait sa fonc­tion, sa nature, et peut-être son défaut : il écou­tait les gens comme d’autres lisent des livres — en sau­tant les pas­sages ennuyeux pour aller cher­cher la phrase qui compte. Chez Cecil Pem­broke, la phrase qui comp­tait n’é­tait pas encore venue. Mais elle vien­drait. Driss était patient.

— Je serai là sou­vent, conti­nua Pem­broke. Je ne suis pas client à pro­pre­ment par­ler — j’ai mes quar­tiers dans la médi­na, un petit riad char­mant, enfin char­mant quand il ne pleut pas, quand il pleut c’est Venise sans les Véni­tiens. Mais le bar. Le bar, c’est autre chose. Un bon bar, c’est une civi­li­sa­tion. Et celui-ci — il cares­sa le comp­toir du plat de la main — celui-ci promet.

Il vida son gin, posa le verre, et sou­rit à Driss d’un sou­rire qui conte­nait beau­coup de choses — de la sym­pa­thie, de la ruse, de la soli­tude, et cette espèce de gaie­té indes­truc­tible des hommes qui ont com­pris très tôt que la vie est une comé­die et qui ont déci­dé d’y tenir un rôle plaisant.

— Bien­ve­nue dans votre hôtel, dit Cecil Pem­broke. Et bien­ve­nue à Tanger.

*

Le fer­ry de qua­torze heures appor­ta le Comte.

Driss le vit d’a­bord par la fenêtre de la récep­tion — une sil­houette qui des­cen­dait d’un taxi avec une len­teur étu­diée, comme un acteur qui entre en scène et qui sait que le public regarde. L’homme por­tait un cos­tume gris anthra­cite cou­pé sur mesure, une che­mise blanche dont le col avait cette rai­deur impec­cable qui coûte de l’argent ou qui en imite l’al­lure, et des chaus­sures noires si bien cirées qu’elles reflé­taient le ciel de Tan­ger. Il avait une seule malle — grande, en cuir havane, avec des ini­tiales en lai­ton : A.O. Il ne la por­ta pas. Il fit un geste, et le por­teur se précipita.

La porte de l’hô­tel s’ouvrit.

Il entra comme on entre chez soi.

Driss nota tout en trois secondes, par réflexe, par métier — la démarche assu­rée, le regard qui balaie le hall non pas pour le décou­vrir mais pour le jau­ger, la façon de poser les mains sur le comp­toir comme si le marbre lui appar­te­nait déjà. Et la voix, sur­tout. La voix.

— Comte Ales­san­dro Orsi­ni. J’ai réser­vé par télé­gramme depuis Lis­bonne. La suite avec vue sur le détroit, si c’est pos­sible. Si ce n’est pas pos­sible, ren­dez-le possible.

Il sou­riait en disant cela. Le sou­rire adou­cis­sait l’ar­ro­gance, ou plu­tôt la trans­for­mait en charme — ce qui est pire, pen­sa Driss, parce que l’ar­ro­gance on peut la refu­ser, le charme non.

L’ac­cent était ita­lien. Du nord, aurait dit quel­qu’un qui s’y connais­sait — Venise, Milan, peut-être la Lom­bar­die. Driss ne s’y connais­sait pas assez pour tran­cher, mais il connais­sait les accents en géné­ral, et celui-ci avait quelque chose de trop par­fait, comme une mélo­die jouée par quel­qu’un qui a appris la par­ti­tion par cœur mais qui n’a pas gran­di avec la musique dans les oreilles.

— La suite 201 est dis­po­nible, mon­sieur le Comte. Vue sur le détroit et les jardins.

— Par­fait.

Il signa le registre. Driss lut : Ales­san­dro Orsi­ni, Vene­zia. L’é­cri­ture était belle — déliée, pen­chée vers la droite, avec des majus­cules ornées qui appar­te­naient à une autre époque.

— Dites-moi, fit le Comte en ran­geant son sty­lo dans la poche inté­rieure de sa veste. Y a‑t-il un bar dans cet établissement ?

— Le Caid’s Bar, mon­sieur le Comte. Au bout du hall, à gauche.

— Et y a‑t-il quel­qu’un dans ce bar ?

— Un Anglais, mon­sieur le Comte.

Le Comte Orsi­ni eut un sou­rire — un vrai cette fois, pas le sou­rire de repré­sen­ta­tion, un sou­rire bref qui éclai­ra son visage comme une allu­mette qu’on craque dans le noir.

— Il y a tou­jours un Anglais, dit-il. C’est rassurant.

Et il tra­ver­sa le hall, ses chaus­sures son­nant sur les mosaïques comme des petits coups de mar­teau élé­gants, et Driss le regar­da s’é­loi­gner en pen­sant : celui-là n’est pas ce qu’il dit, mais ce qu’il est vrai­ment est peut-être plus inté­res­sant que ce qu’il prétend.

*

Le len­de­main, à dix heures du matin, un vacarme dans la rue de Fès annon­ça Mar­ga­ret Whitmore.

Deux taxis. Sept malles. Trois car­tons à cha­peaux. Une femme de chambre irlan­daise du nom de Brid­get, dont le visage expri­mait l’é­tat d’es­prit d’une per­sonne enle­vée par des pirates et dépo­sée sur un conti­nent dont elle igno­rait l’exis­tence. Et Peg­gy elle-même, qui des­cen­dit du pre­mier taxi comme on des­cend d’un manège — un peu étour­die, un peu émer­veillée, avec cette espèce de déter­mi­na­tion joyeuse des gens qui ont déci­dé d’être heu­reux et qui s’y tiennent mal­gré les preuves du contraire.

— Mon Dieu, dit-elle en voyant le hall. Mon Dieu, c’est magnifique.

Elle avait trente-cinq ans, des yeux clairs, un cha­peau qui avait souf­fert de la tra­ver­sée, et cette façon amé­ri­caine de s’ex­cla­mer qui fai­sait sou­rire les Euro­péens et qui, pour­tant, conte­nait quelque chose de vrai — un enthou­siasme que l’i­ro­nie n’a­vait pas encore abîmé.

— Madame Whit­more, dit Driss en s’in­cli­nant. Bien­ve­nue à l’El Minzah.

— Made­moi­selle. Miss. J’é­tais Mrs., mais je ne le suis plus, et fran­che­ment c’est mieux comme ça, ne trou­vez-vous pas, quand on arrive dans un pays nou­veau il vaut mieux ne pas traî­ner un nom der­rière soi comme une valise qu’on n’a pas envie d’ouvrir.

Elle avait dit tout cela d’un trait, en regar­dant autour d’elle — le patio, les arches, la fon­taine, les mosaïques — avec des yeux qui essayaient de tout attra­per à la fois.

— La chambre 305 est prête, Miss Whit­more. Troi­sième étage, vue sur la baie. Votre femme de chambre sera logée au —

— Brid­get dort où elle veut. Brid­get est libre. N’est-ce pas, Bridget ?

Brid­get, qui se tenait au milieu de la mon­tagne de malles comme un nau­fra­gé sur son radeau, émit un son qui pou­vait signi­fier n’im­porte quoi.

— Est-ce qu’on peut voir la mer de ma chambre ? deman­da Peggy.

— On voit la baie, le port, et par temps clair, la côte espagnole.

— L’Es­pagne. On voit l’Es­pagne. Vous enten­dez, Brid­get ? On voit l’Espagne.

Brid­get n’en­ten­dait rien. Brid­get fixait un gecko qui esca­la­dait le mur du patio avec une expres­sion de ter­reur pure.

Driss fit signe aux por­teurs. Les sept malles com­men­cèrent leur ascen­sion. Peg­gy res­ta dans le hall, tour­nant sur elle-même, la tête levée vers le pla­fond en bois de cèdre peint — des entre­lacs bleus et rouges et or qui for­maient des motifs d’une com­plexi­té hyp­no­tique, chaque motif conte­nant un autre motif, chaque fleur conte­nant une étoile, chaque étoile conte­nant un monde.

— Qui a fait cela ? murmura-t-elle.

— Des arti­sans de Fès, miss. Ils sont venus l’an der­nier. Ils ont tra­vaillé quatre mois.

— Quatre mois.

Elle ten­dit la main vers le mur le plus proche — le tade­lakt lisse, cou­leur d’i­voire, doux au tou­cher comme du satin minéral.

— C’est chaud, dit-elle. Le mur est chaud.

— C’est la chaux, miss. Et le soleil.

— On dirait de la peau.

Driss ne répon­dit pas. Mais il pen­sa : cette femme-là regarde les choses. C’est rare. La plu­part des clients regardent les prix, les dis­tances, les horaires des repas. Celle-ci regarde les murs.

Peg­gy Whit­more mon­ta dans sa chambre, et pen­dant une heure on n’en­ten­dit rien sauf le bruit des malles qu’on ouvrait et la voix de Brid­get qui oscil­lait entre la plainte et la prière.

*

Gon­za­lo Here­dia arri­va le troi­sième jour, et il arri­va comme arrivent les gens qui ne veulent pas être remar­qués — c’est-à-dire qu’il fut immé­dia­te­ment remar­qué par Driss, parce que la dis­cré­tion est la chose la plus visible du monde quand on sait la regarder.

Un seul bagage. Une valise en cuir brun, usée aux coins, de bonne qua­li­té mais pas neuve. Un cos­tume bleu marine, cor­rect, sans élé­gance exces­sive. Des chaus­sures de marche. Un visage rasé de frais, des che­veux noirs coif­fés en arrière, des yeux sombres qui firent le tour du hall en une seconde et demie — Driss comp­ta, parce qu’il fai­sait tou­jours atten­tion à la vitesse à laquelle les clients obser­vaient les lieux, cette vitesse révé­lant leur nature mieux que leurs paroles : les tou­ristes tour­naient la tête len­te­ment, les hommes d’af­faires regar­daient droit devant eux, les amou­reux ne regar­daient rien, et les espions fai­saient le tour de la pièce en moins de deux secondes, enre­gis­trant les sor­ties, les fenêtres, les distances.

— Here­dia, dit l’homme. Gon­za­lo Here­dia. J’ai réser­vé une chambre simple.

Pas de titre. Pas de pro­fes­sion. Pas de ville d’o­ri­gine. Driss nota cette économie.

— La chambre 108, mon­sieur Here­dia. Rez-de-chaus­sée, vue sur le jardin.

— Je pré­fé­re­rais une vue sur le port.

— La 203 est dis­po­nible. Deuxième étage.

— C’est bien.

Il signa le registre. Écri­ture petite, ser­rée, sans fio­ri­tures. Driss lut : Gon­za­lo Here­dia López, Madrid. L’homme ne posa aucune ques­tion sur l’hô­tel, les res­tau­rants, les horaires. Il prit sa clef, sou­le­va lui-même sa valise — refu­sant le por­teur d’un geste —, et mon­ta l’es­ca­lier d’un pas qui ne fai­sait pas de bruit.

Driss res­ta un moment à regar­der l’es­ca­lier vide.

Il avait connu des hommes comme celui-là. Pas beau­coup, mais quelques-uns. Tan­ger en atti­rait. La Zone Inter­na­tio­nale, avec ses huit nations, ses trois langues offi­cielles, ses mul­tiples juri­dic­tions et ses angles morts, était un ter­rain idéal pour les gens qui avaient besoin de voir sans être vus. Here­dia n’é­tait pas un tou­riste. Here­dia n’é­tait pas un homme d’af­faires. Here­dia était quel­qu’un qui avait un métier qu’on ne décla­rait pas au registre de l’hô­tel, et Driss ne savait pas encore lequel, mais il le sau­rait, parce qu’à Tan­ger les secrets avaient la même durée de vie que les pois­sons au mar­ché — frais le matin, dou­teux le soir, et le len­de­main tout le monde les avait sentis.

*

Le soir du troi­sième jour, l’El Min­zah avait qua­torze clients.

Driss les connais­sait tous. Il connais­sait le couple belge de la 302 — M. et Mme Vers­trae­ten, lui ban­quier à Bruxelles, elle muette d’en­nui, visage de por­ce­laine sans expres­sion — qui avaient deman­dé deux fois si le cour­rier arri­vait le dimanche. Il connais­sait le méde­cin fran­çais de la 110, un cer­tain Dr. Favre, retrai­té, qui voya­geait seul et qui s’é­tait ins­tal­lé dans le jar­din avec un livre et n’en avait plus bou­gé. Il connais­sait la vieille Anglaise de la 306, Miss Par­tridge, qui éle­vait des teckels et qui avait deman­dé si l’hô­tel accep­tait les chiens, et quand Driss avait dit non, elle avait répon­du « très bien, alors ce sont des renards » avec un aplomb qui avait cou­pé court à toute discussion.

Mais les quatre qui comp­taient, c’é­taient les quatre pre­miers. Driss le sen­tait. Il ne savait pas encore pour­quoi, et il n’es­sayait pas de le savoir — il avait appris que les his­toires se révèlent d’elles-mêmes, comme les épices dans un tajine, len­te­ment, par la cha­leur et le temps.

Ce soir-là, pour la pre­mière fois, le Caid’s Bar fut ouvert au public.

Ahmed le bar­man avait allu­mé les lan­ternes en cuivre, et le pla­fond s’é­tait cou­vert d’é­toiles — des petits losanges de lumière qui tour­naient imper­cep­ti­ble­ment quand un cou­rant d’air tra­ver­sait la pièce, si bien que le bar tout entier sem­blait flot­ter dans un ciel minia­ture. Le tabac turc brû­lait dans un brûle-par­fum près de l’en­trée. Les bou­teilles brillaient. Le comp­toir luisait.

Cecil Pem­broke était là, natu­rel­le­ment. Il occu­pait le tabou­ret du coin avec l’ai­sance pro­prié­taire de quel­qu’un qui a déci­dé que ce tabou­ret était le sien et que toute contes­ta­tion serait vaine. Le Comte Orsi­ni était assis à une table basse, les jambes croi­sées, un verre de cham­pagne à la main, feuille­tant un jour­nal espa­gnol — La Van­guar­dia — qu’il lisait peut-être, ou qu’il uti­li­sait comme acces­soire, Driss n’au­rait pas su dire. Peg­gy Whit­more des­cen­dit à vingt heures, dans une robe vert éme­raude qui fit se retour­ner le Comte et qui arra­cha à Cecil Pem­broke un « ah » bref, invo­lon­taire, immé­dia­te­ment camou­flé der­rière une gor­gée de gin.

— Miss Whit­more, dit le Comte en se levant. Je me pré­sente : Ales­san­dro Orsi­ni. Puis-je vous offrir un verre ?

— Vous pou­vez, dit Peg­gy. Mais d’a­bord dites-moi ce que c’est que cette odeur.

L’o­deur. Le Comte haus­sa un sour­cil. Cecil Pem­broke rit.

— C’est l’en­cens, dit Driss depuis le seuil. De l’o­li­ban. On le brûle dans les cou­loirs le soir.

— Oli­ban, répé­ta Peg­gy. Ça sent la prière et le miel. C’est mer­veilleux. Tout est mer­veilleux. Je prends un champagne.

Ils s’ins­tal­lèrent à la même table — le Comte, Peg­gy, et bien­tôt Cecil qui glis­sa de son tabou­ret jus­qu’à leur table avec le natu­rel d’un chat qui change de cous­sin. Gon­za­lo Here­dia entra à vingt et une heures, com­man­da un man­za­nilla, s’as­sit seul à une table près de la fenêtre, et ne par­la à personne.

Dehors, la nuit était tom­bée sur Tan­ger sans pré­ve­nir, comme elle le fai­sait tou­jours — pas de cré­pus­cule long et éti­ré, pas d’a­go­nie de la lumière, mais une chute nette, un rideau qu’on tire, et sou­dain les étoiles étaient là, énormes, inso­lentes, et le détroit n’é­tait plus qu’un ruban noir entre deux cha­pe­lets de lumières — les lumières de Tari­fa d’un côté, les lumières de Tan­ger de l’autre, et entre les deux, rien que l’eau et le vent.

Dans le bar, les conver­sa­tions mon­taient. Le Comte racon­tait Venise — les palais, les gon­doles, le car­na­val, les masques, il connais­sait tout, ou don­nait cette impres­sion, et Peg­gy écou­tait avec une gour­man­dise visible, et Cecil ajou­tait des com­men­taires qui étaient tan­tôt des confir­ma­tions tan­tôt des cor­rec­tions dis­crètes que le Comte accueillait avec une grâce impec­cable, comme si se faire cor­ri­ger par un anti­quaire anglais fai­sait par­tie des plai­sirs de la soi­rée. Ils riaient. Driss, der­rière son comp­toir, enten­dait le rire de Peg­gy — un rire en cas­cade, géné­reux, un peu fort, le rire de quel­qu’un qui n’a pas ri depuis longtemps.

Gon­za­lo Here­dia regar­dait la fenêtre. De temps en temps, il sor­tait un petit car­net de sa poche inté­rieure et notait quelque chose — un chiffre, un nom, une heure, Driss ne pou­vait pas voir. Puis il ran­geait le car­net et buvait une gor­gée de man­za­nilla, et son visage repre­nait cette expres­sion de calme étu­dié qui ne trom­pait per­sonne, ou du moins pas Driss.

À vingt-deux heures, un son nou­veau tra­ver­sa le bar.

Cela venait du res­tau­rant El Kor­san, de l’autre côté du patio. Un oud, d’a­bord — une note longue, hési­tante, comme une ques­tion posée à voix basse — puis un rabab qui répon­dit, aigu, fris­son­nant, et une dar­bou­ka qui entra en sour­dine, bat­te­ment régu­lier, cœur d’un corps invi­sible. Et une voix. Une voix de femme.

Tout le bar se tut.

Ce n’é­tait pas un silence choi­si. C’é­tait un silence impo­sé, comme celui que la pluie impose quand elle com­mence — on s’ar­rête, on écoute, on ne peut pas faire autre­ment. La voix mon­tait depuis le res­tau­rant, tra­ver­sait le patio, pas­sait au-des­sus de la fon­taine et des oran­gers, et entrait dans le bar par la porte ouverte, et elle chan­tait en arabe, dans un mode que Driss recon­nut immé­dia­te­ment — la nuba al-istih­lal, le pre­mier mou­ve­ment de la suite anda­louse, celui qui ouvre la voie, celui qui ins­talle le mode et invite l’âme à se déplier.

Peg­gy posa son verre.

Le Comte incli­na la tête, comme s’il la voix l’a­vait tou­ché à un endroit qu’il ne pro­té­geait pas.

Cecil Pem­broke fer­ma les yeux.

Et Gon­za­lo Here­dia se leva.

Il ne se leva pas d’un bond — ce n’é­tait pas un homme à gestes brusques. Il se leva len­te­ment, posa son verre sur la table, et mar­cha vers la porte du bar. Driss le regar­da tra­ver­ser le patio, pas­ser devant la fon­taine dont l’eau cap­tait la lumière des lan­ternes, et s’ar­rê­ter au seuil du res­tau­rant El Korsan.

Il res­ta là.

La chan­teuse était assise sur un cous­sin de soie rouge, au fond de la salle, enca­drée par les musi­ciens. Elle por­tait un caf­tan blanc bro­dé de fils d’argent. Ses che­veux étaient noirs, tirés en arrière, et ses mains — Driss le ver­rait le len­de­main, quand il la croi­se­rait dans le cou­loir du per­son­nel — ses mains étaient petites, peintes au hen­né, et bou­geaient à peine quand elle chan­tait, comme si la musique n’a­vait pas besoin d’aide pour sor­tir d’elle.

Elle s’ap­pe­lait Amina.

Gon­za­lo Here­dia res­ta au seuil du res­tau­rant pen­dant trois chan­sons. Puis il retour­na au bar, se ras­sit, et com­man­da un deuxième manzanilla.

Il ne dit tou­jours rien à personne.

Mais Driss vit quelque chose dans ses yeux qui n’y était pas une heure plus tôt — quelque chose comme une fis­sure dans un mur lisse, une fis­sure par laquelle entrait de la lumière.

*

Plus tard, quand le bar se fut vidé, quand le Comte eut rac­com­pa­gné Peg­gy jus­qu’à l’es­ca­lier avec une cour­toi­sie qui était peut-être sin­cère et peut-être cal­cu­lée et peut-être les deux à la fois, quand Cecil Pem­broke eut dis­pa­ru dans la nuit tan­gé­roise en sif­flo­tant un air qui res­sem­blait à du Ger­sh­win, quand Gon­za­lo Here­dia eut rega­gné sa chambre avec vue sur le port, Driss fit le tour du bar.

Il étei­gnit les lan­ternes une par une. Les étoiles de cuivre s’é­tei­gnirent sur les murs. Le bar replon­gea dans l’obs­cu­ri­té, et l’o­deur du tabac turc et du cham­pagne res­ta sus­pen­due dans l’air comme le fan­tôme d’une fête.

Driss ouvrit le piano.

Il ne savait pas jouer, mais il aimait les touches. Il les tou­cha du bout des doigts, sans appuyer, comme on touche la sur­face d’un lac pour véri­fier qu’il est réel.

Demain, pen­sa-t-il. Demain ils com­men­ce­ront à men­tir pour de bon. Et ce sera magnifique.

Il refer­ma le pia­no, étei­gnit la der­nière lampe, et sor­tit par la porte de service.

Dans la rue, Tan­ger sen­tait le jas­min et le sel. Un chat tra­ver­sa la chaus­sée. Un muez­zin tous­sa dans son som­meil, quelque part dans un mina­ret. Et le détroit, dans le noir, bruis­sait comme la res­pi­ra­tion de quel­qu’un qui ne dort pas tout à fait.

Cha­pitre 3 — Le souk aux miroirs

Cecil Pem­broke avait une théo­rie sur la médi­na de Tan­ger. Il l’ex­po­sait à qui vou­lait l’en­tendre, et à ceux qui ne vou­laient pas aus­si, avec cette convic­tion aimable des hommes qui confondent leur enthou­siasme avec une véri­té universelle.

— La médi­na, disait-il, n’est pas un lieu. C’est un orga­nisme. Elle res­pire. Elle digère. Elle avale les gens le matin et les recrache le soir, légè­re­ment dif­fé­rents de ce qu’ils étaient en entrant. On n’entre pas dans la médi­na, Miss Whit­more. On est ingé­ré par elle.

Peg­gy rit.

— Vous essayez de me faire peur ?

— Je n’es­saie­rais pas. Vous n’a­vez pas l’air d’une femme qui a peur.

— J’ai peur de beau­coup de choses, mon­sieur Pem­broke. Mais pas des endroits.

Ils se tenaient devant la porte du Grand Soc­co, cette place large et chao­tique où la ville nou­velle tou­chait la ville ancienne comme deux époques se regardent par-des­sus un fos­sé. Il était neuf heures du matin. Le soleil frap­pait déjà dur, ver­ti­cal, et le Grand Soc­co bruis­sait de sa vie ordi­naire — les femmes du Rif en cha­peaux de paille à pom­pons rouges qui ven­daient des herbes et du lait caillé, les por­teurs d’eau avec leurs cha­peaux à franges et leurs clo­chettes de cuivre, les ânes char­gés de cageots d’o­ranges et de bottes de menthe, les ven­deurs de ciga­rettes au détail, les cireurs de chaus­sures accrou­pis à l’ombre du mur, et au milieu de tout cela un bruit conti­nu, orga­nique, qui n’é­tait pas du vacarme mais de la vie à l’é­tat brut — des voix en arabe, en espa­gnol, en fran­çais, en haké­tia, en ama­zigh, super­po­sées, entre­mê­lées, et par-des­sus le tout l’odeur.

L’o­deur du Grand Soc­co, c’est la pre­mière chose qui frap­pa Peggy.

Pas une odeur. Un mur d’o­deurs. La menthe d’a­bord — si forte, si verte, si vivante qu’elle sem­blait avoir une cou­leur dans l’air. Puis les épices, mon­tant par vagues depuis les étals cou­verts de pyra­mides pou­dreuses — le cumin fauve, le papri­ka rouge sombre, le cur­cu­ma d’un jaune qui n’exis­tait pas dans la nature de la côte Est amé­ri­caine, et ce mélange dont elle ne connais­sait pas le nom et qui sen­tait comme si vingt pays s’é­taient don­né ren­dez-vous dans un bol.

— Ras-el-hanout, dit Cecil en sui­vant son regard. Le som­met de la bou­tique. Chaque épi­cier a sa recette. Vingt, trente, par­fois qua­rante épices. Can­nelle, car­da­mome, mus­cade, poivre long, bou­tons de rose séchés, lavande, galan­ga, gin­gembre — et d’autres choses que per­sonne n’i­den­ti­fie et que per­sonne ne demande à iden­ti­fier, parce qu’un bon mys­tère vaut mieux qu’une mau­vaise explication.

Peg­gy s’ap­pro­cha d’un étal. Les pyra­mides d’é­pices étaient dis­po­sées dans des paniers d’o­sier, par­faites, géo­mé­triques, et le mar­chand — un vieil homme en djel­la­ba blanche dont le visage avait la patine et la dou­ceur du cuir tan­né — la regar­da appro­cher sans bou­ger, avec cette patience des ven­deurs qui savent que le pro­duit parle de lui-même.

— Je peux toucher ?

Cecil tra­dui­sit. Le mar­chand hocha la tête. Peg­gy plon­gea les doigts dans le cur­cu­ma. Quand elle les reti­ra, ils étaient jaunes.

— Oh, dit-elle. C’est de la peinture.

— C’est de la terre, dit Cecil. De la terre qui a bon goût.

Elle por­ta ses doigts à son nez. Le cur­cu­ma sen­tait la terre et le soleil et quelque chose d’a­mer et de chaud qui n’a­vait pas de nom en anglais. Elle regar­da ses doigts jaunes et rit — un rire d’en­fant, le rire de quel­qu’un qui redé­couvre que le monde est phy­sique, qu’il a une tex­ture, un grain, une cou­leur qui ne s’en­lève pas en frottant.

*

Ils s’en­fon­cèrent dans la médi­na par la porte de la rue es-Siaghine.

Le pas­sage était bru­tal. On quit­tait la lumière du Grand Soc­co pour entrer dans une ruelle si étroite que deux per­sonnes ne pou­vaient pas y mar­cher de front, cou­verte par un treillage de roseaux à tra­vers lequel le soleil tom­bait en lames — des bandes de lumière blanche alter­nant avec des bandes d’ombre fraîche, si bien qu’on avait l’im­pres­sion de mar­cher à tra­vers un store véni­tien, et le visage de Peg­gy pas­sait du clair à l’obs­cur à chaque pas, et ses yeux clairs s’ou­vraient et se fer­maient comme ceux d’un chat.

Les murs étaient blan­chis à la chaux, mais une chaux ancienne, un peu grise, un peu bleue par endroits, avec des taches d’hu­mi­di­té qui des­si­naient des conti­nents incon­nus. Des portes — bleues, vertes, cer­taines clou­tées de métal, d’autres peintes d’un bleu si pro­fond qu’il sem­blait liquide — s’ou­vraient de temps en temps sur des cours inté­rieures dont on n’a­per­ce­vait qu’un frag­ment : une fon­taine en zel­lige, un oran­ger, un enfant accrou­pi, une femme qui éten­dait du linge sur un fil, et la porte se refer­mait et la ruelle conti­nuait, virant à gauche, à droite, des­cen­dant trois marches, en mon­tant cinq, se divi­sant en deux pas­sages dont l’un menait quelque part et l’autre nulle part, et Peg­gy com­prit sou­dain ce que Cecil avait vou­lu dire : on n’entre pas dans la médi­na, on est avalé.

— Com­ment faites-vous pour ne pas vous perdre ? demanda-t-elle.

— Je me perds, dit Cecil. Constam­ment. C’est le prin­cipe. On ne connaît pas la médi­na en la maî­tri­sant. On la connaît en s’y per­dant assez sou­vent pour que la perte devienne familière.

— C’est absurde.

— C’est Tanger.

Ils débou­chèrent sur le Petit Soc­co — la petite place car­rée au cœur de la médi­na, ceinte de cafés aux ter­rasses minus­cules, avec des tables en métal et des chaises en rotin où des hommes buvaient du thé à la menthe et du café turc en regar­dant pas­ser le monde comme si le monde était un spec­tacle mon­té pour eux. Le café était épais, noir, ser­vi dans des tasses sans anse qu’on tenait du bout des doigts, et la fumée mon­tait en spi­rales pares­seuses et se mêlait à l’o­deur du pain chaud qui sor­tait d’un four quelque part dans une ruelle adja­cente — ce pain rond et plat, doré, cra­que­lé, que les familles appor­taient chaque matin au four public sur des planches en bois et récu­pé­raient cuit une heure plus tard, et dont l’o­deur était peut-être, de toutes les odeurs de la médi­na, la plus ancienne et la plus irrésistible.

Peg­gy s’arrêta.

— Ce pain, dit-elle. Où est-il ?

— Par­tout, dit Cecil. Et nulle part. C’est l’o­deur fan­tôme de la médi­na. On la suit, on ne la trouve jamais. On la trouve, on ne la retrouve plus. Comme les gens intéressants.

Ils prirent un café au Petit Soc­co. Le ser­veur appor­ta un pla­teau en cuivre mar­te­lé — les petites tasses fumantes, un verre d’eau, trois car­rés de lou­koum à la rose. Peg­gy but une gor­gée. Le café était si fort qu’il lui brû­la la langue et qu’elle eut un ins­tant de ver­tige, un ver­tige agréable, comme une porte qui s’ouvre dans un mur qu’on croyait aveugle.

— C’est extra­or­di­naire, dit-elle.

— C’est du café, dit Cecil.

— Non. C’est plus que du café. Chez moi, le café, c’est un liquide qu’on boit pour se réveiller. Ici, c’est un événement.

Cecil sou­rit. Il aimait cette femme. Pas d’a­mour — Cecil n’ai­mait les femmes que d’a­mi­tié, et encore, une ami­tié sélec­tive et capri­cieuse — mais d’ad­mi­ra­tion. Elle ne fai­sait pas sem­blant de com­prendre. Elle ne condes­cen­dait pas. Elle regar­dait, goû­tait, tou­chait, et quand quelque chose la sur­pre­nait, elle le disait, et c’é­tait neuf, et c’é­tait hon­nête, et Cecil, qui vivait entou­ré de gens qui pré­ten­daient tout connaître, trou­vait cette fraî­cheur inestimable.

Et aus­si, elle avait de l’argent. Ce qui ne gâtait rien.

*

Le souk aux tapis était un boyau long et sombre qui sen­tait la laine et la pous­sière et le henné.

Les tapis pen­daient des murs comme des tableaux — rouges, ocre, crème, noirs, avec des motifs géo­mé­triques dont cha­cun, selon Cecil, racon­tait une histoire.

— Celui-là, c’est un Beni Oua­rain. Les femmes ber­bères de l’At­las le tissent pen­dant l’hi­ver. Chaque losange est un œil — un œil pro­tec­teur contre le mau­vais sort. Vous voyez ces lignes bri­sées ? C’est le che­min de la vie. Pas droit. Jamais droit. Et ces petites croix, là, dans le coin — c’est la signa­ture de la tis­seuse. On ne connaît pas son nom, mais on recon­naît sa main.

— Com­bien ? deman­da Peggy.

— Ah, fit Cecil avec un sou­rire qui était celui d’un homme dans son élé­ment. C’est là que l’art commence.

Le mar­chand — un homme solide, mous­ta­chu, en djel­la­ba brune, assis en tailleur sur un tapis qui ser­vait à la fois de siège, de vitrine et de décla­ra­tion d’in­ten­tion — pré­pa­ra le thé. Pas de négo­cia­tion sans thé. Le thé était un pré­am­bule, un sas, un rituel de recon­nais­sance mutuelle. Le gar­çon ver­sa l’eau bouillante sur le thé vert et la menthe dans une théière en métal argen­té, ajou­ta un mor­ceau de sucre en pain qu’il cas­sa d’un coup de poi­gnet, et ver­sa le pre­mier verre d’une hau­teur extra­va­gante — un fil ambré tom­bant du bec de la théière dans le verre sans en ren­ver­ser une goutte, ce qui était en soi un spec­tacle, un acte de cirque domes­tique, une prouesse que des géné­ra­tions de gar­çons de thé avaient per­fec­tion­née jus­qu’à en faire un geste aus­si natu­rel que respirer.

Peg­gy but. Le thé était brû­lant, sucré, men­tho­lé, et il fit dans son corps ce que le café avait fait dans sa tête — il ouvrit quelque chose.

La négo­cia­tion dura qua­rante-cinq minutes. Cecil tra­dui­sait, inven­tait, embel­lis­sait — il était impos­sible de savoir où finis­sait la tra­duc­tion et où com­men­çait la fic­tion, et le mar­chand, qui com­pre­nait par­fai­te­ment le fran­çais, jouait le jeu avec un plai­sir visible, parce que la négo­cia­tion à Tan­ger n’est pas un achat, c’est une pièce de théâtre dont le prix est le dénoue­ment et non l’intrigue.

— Il dit que ce tapis a été tis­sé par la grand-mère de sa femme, dit Cecil. Dans un vil­lage de l’At­las dont je ne peux pas pro­non­cer le nom. Pen­dant un hiver par­ti­cu­liè­re­ment rude. Chaque nœud contient une prière.

— Est-ce vrai ? deman­da Peggy.

Cecil hési­ta une frac­tion de seconde — pas par scru­pule moral, mais par sou­ci esthé­tique, parce qu’il consi­dé­rait que le men­songe, comme le tapis, devait être bien noué pour tenir.

— C’est vrai que c’est un beau tapis.

Peg­gy ache­ta le tapis. Et un autre. Et un cous­sin bro­dé. Et une lampe en cuivre ajou­ré. Cecil pre­nait une com­mis­sion — Driss le savait, tout le monde le savait, Cecil ne s’en cachait pas, il consi­dé­rait que gui­der les riches étran­gers dans le souk était un ser­vice aus­si noble que la méde­cine, et mieux rémunéré.

*

Ils remon­taient vers le souk des dinan­diers quand le cor­tège apparut.

On l’en­ten­dit avant de le voir. Un son de tam­bours d’a­bord — des ben­dirs, plats et sourds, frap­pés d’un rythme lent, pro­ces­sion­naire, qui mon­tait depuis le bas de la médi­na comme une marée. Puis des voix. Pas des chants — des invo­ca­tions, un mot répé­té, un nom, scan­dé par des dizaines de voix mas­cu­lines avec une inten­si­té crois­sante qui trans­for­mait le mot en vibra­tion pure.

— Les Aïs­saoua, mur­mu­ra Cecil. La confré­rie. Ils font une pro­ces­sion. Recu­lez-vous un peu.

Peg­gy se pla­qua contre le mur. La ruelle était si étroite qu’elle sen­tit la chaux froide contre ses omoplates.

Ils arri­vèrent.

D’a­bord les por­teurs d’en­cens — des hommes en djel­la­ba blanche qui balan­çaient des encen­soirs d’où mon­tait une fumée épaisse, grise, odo­rante, du ben­join et de l’o­li­ban mêlés, et la fumée emplis­sait la ruelle comme un brouillard sacré, et Peg­gy eut l’im­pres­sion de voir le monde à tra­vers un voile. Puis les joueurs de ben­dir — en cercle, mar­chant len­te­ment, leurs tam­bours plats frap­pés de la paume ouverte, un rythme régu­lier qui accé­lé­rait par paliers, comme un cœur qui s’emballe au ralen­ti. Puis les chan­teurs. Puis les danseurs.

Les dan­seurs n’é­taient pas des dan­seurs. Ils étaient en transe. Leurs corps oscil­laient comme des flammes — souples, arti­cu­lés, désar­ti­cu­lés, les yeux mi-clos, les lèvres entrou­vertes, et leurs djel­la­bas blanches tour­noyaient et se sou­le­vaient et retom­baient, et la sueur brillait sur leurs fronts, et l’en­cens les enve­lop­pait, et le son des ben­dirs mon­tait, mon­tait, et Peg­gy regar­da sans pou­voir détour­ner les yeux.

Ce n’é­tait pas un spec­tacle. Ce n’é­tait pas du folk­lore. C’é­tait quelque chose d’autre — quelque chose qui avait à voir avec le fond des choses, avec ce qui se passe quand le corps cesse d’être un véhi­cule et devient un ins­tru­ment, quand la musique n’est plus un orne­ment mais un pas­sage, et Peg­gy, qui n’é­tait pas reli­gieuse, qui n’a­vait jamais prié autre­ment qu’en pen­sée et par habi­tude, sen­tit quelque chose mon­ter en elle qu’elle ne recon­nut pas immé­dia­te­ment et qui était, sim­ple­ment, de l’é­mo­tion à l’é­tat pur — non pas la joie, non pas la peur, mais cette chose entre les deux qui est peut-être ce que les sou­fis appellent le hal, l’é­tat de grâce invo­lon­taire, la porte qui s’ouvre toute seule.

Le cor­tège pas­sa. Les der­niers tam­bours s’é­loi­gnèrent. La fumée de l’en­cens res­ta un moment dans la ruelle, comme un fan­tôme qui s’at­tarde, puis le vent du Levante l’emporta et la ruelle rede­vint une ruelle — des murs blancs, une porte bleue, un chat endor­mi, une flaque de soleil.

Peg­gy ne bou­geait pas.

— Ça va ? deman­da Cecil.

— Oui. Non. Je ne sais pas. Qu’est-ce que c’était ?

— Les Aïs­saoua. Une confré­rie sou­fie. Ils font ça régu­liè­re­ment. C’est — com­ment dire — une forme de prière.

— Ce n’é­tait pas une prière. C’é­tait un trem­ble­ment de terre.

Cecil ne répon­dit pas. Il regar­da Peg­gy, et pour la pre­mière fois depuis qu’il la connais­sait — c’est-à-dire depuis deux jours, ce qui à Tan­ger équi­va­lait à deux ans — il vit quelque chose dans ses yeux qui n’é­tait pas de l’é­mer­veille­ment tou­ris­tique. C’é­tait plus pro­fond. C’é­tait le regard de quel­qu’un qui vient de com­prendre que le monde est plus vaste que ce qu’on lui avait racon­té, et que cette vas­ti­tude est à la fois ter­ri­fiante et exac­te­ment ce qu’il fallait.

*

Ils redes­cen­dirent vers l’hô­tel par la rue des Chré­tiens, où Cecil avait sa bou­tique — un local minus­cule, encom­bré jus­qu’au pla­fond de tapis rou­lés, de pla­teaux en cuivre, de théières cabos­sées, de poi­gnards à manche de corne, de céra­miques bleues et blanches de Fès, de coffres en bois de thuya, et de plu­sieurs objets dont la nature exacte était dif­fi­cile à déter­mi­ner et dont l’âge, si l’on en croyait Cecil, oscil­lait entre « antique » et « immé­mo­rial », deux mots qui, dans sa bouche, signi­fiaient la même chose, c’est-à-dire rien de vérifiable.

— Entrez, dit-il. Je veux vous mon­trer quelque chose.

Il fouilla dans un coffre et en sor­tit un miroir. Petit, rond, enca­dré de bois peint — du bois de cèdre, gra­vé de motifs flo­raux, les cou­leurs pas­sées par le temps : bleu, rouge, or, vert.

— Celui-là est vrai, dit Cecil. Pas de la semaine der­nière. Pas du mois der­nier. C’est un miroir de mariée, XVIIIe siècle, Fès. On l’of­frait à la jeune épouse le jour de son mariage. Elle était cen­sée s’y regar­der et y voir non pas son visage mais celui qu’elle allait devenir.

Peg­gy prit le miroir. Le verre était ter­ni, piqué, et quand elle s’y regar­da, elle ne vit qu’une forme floue — un ovale clair avec deux points sombres pour les yeux, un fan­tôme d’elle-même, une esquisse.

— Je ne vois rien, dit-elle.

— C’est que vous n’a­vez pas encore déci­dé qui vous alliez être ici.

Peg­gy rele­va les yeux. Cecil sou­riait. Mais pas de son sou­rire com­mer­cial — de l’autre, celui qui appa­rais­sait rare­ment, celui qui avait de la bon­té dedans.

— Com­bien ? demanda-t-elle.

— Celui-là n’est pas à vendre. C’est un cadeau. Bien­ve­nue à Tan­ger, Miss Whitmore.

*

Driss les avait suivis.

Pas de près — il n’é­tait pas idiot. Mais il avait ses infor­ma­teurs dans la médi­na, et d’ailleurs il n’a­vait pas besoin d’in­for­ma­teurs : une Amé­ri­caine blonde en robe de lin blanc accom­pa­gnée d’un Anglais en cos­tume frois­sé qui ache­tait des tapis, cela se voyait comme un paque­bot dans une flot­tille de barques. Il avait mar­ché dans des ruelles paral­lèles, à dis­tance, appa­rais­sant à un coin de rue puis dis­pa­rais­sant, et il s’é­tait assu­ré que per­sonne ne les sui­vait de trop près, que les gamins qui men­diaient ne deve­naient pas trop insis­tants, et que le mar­chand de tapis ne les avait pas escro­qués de façon trop scandaleuse.

Le mar­chand les avait escro­qués d’une façon rai­son­nable. C’est-à-dire que Peg­gy avait payé le double du prix, mais la moi­tié de ce qu’un tou­riste ordi­naire aurait payé, ce qui, dans l’a­rith­mé­tique tan­gé­roise, consti­tuait une bonne affaire pour tout le monde, y com­pris Cecil qui pre­nait sa part, y com­pris le mar­chand qui pre­nait la sienne, y com­pris Peg­gy qui avait de beaux tapis et l’im­pres­sion d’a­voir vécu une aventure.

Driss ren­tra à l’hô­tel par la porte de service.

Dans le hall, le Comte Orsi­ni était en conver­sa­tion avec M. Vers­trae­ten, le ban­quier belge. Ils étaient assis dans le patio, près de la fon­taine, et le Comte par­lait à voix basse, pen­chée, avec cette inti­mi­té des hommes qui pro­posent une affaire, et le ban­quier écou­tait avec cette atten­tion des hommes qui ont envie d’y croire.

Driss pas­sa devant eux sans s’ar­rê­ter. Il nota la pos­ture du Comte — le corps incli­né vers l’a­vant, les mains ouvertes, le sou­rire cali­bré — et il nota celle du ban­quier — les épaules ten­dues, les doigts qui tapo­taient le bras du fau­teuil, la femme à ses côtés qui regar­dait la fon­taine avec l’ex­pres­sion d’une per­sonne qui a ces­sé d’é­cou­ter depuis des années.

Quelque chose se met­tait en place.

Driss ne savait pas encore quoi. Mais il savait — il le sen­tait comme on sent le chan­ge­ment de vent sur le détroit — que les pièces du jeu com­men­çaient à bou­ger, que le Comte avan­çait un pion, que Cecil avan­çait le sien, que Peg­gy ne savait pas encore qu’elle était sur l’é­chi­quier, et que Gon­za­lo Here­dia, dans sa chambre du deuxième étage, écri­vait un rap­port où ne figu­rait rien d’in­té­res­sant parce que la seule chose inté­res­sante qui lui était arri­vée depuis trois jours était une voix de femme dans un res­tau­rant maro­cain, et cela ne se met­tait pas dans un rapport.

L’El Min­zah respirait.

Les chambres étaient habi­tées. Les cou­loirs sen­taient le par­fum des femmes et le tabac des hommes et l’en­cens du soir. Le patio bruis­sait de conver­sa­tions. Le pia­no du Caid’s Bar res­tait fer­mé — per­sonne n’en avait joué encore — mais il était là, patient, comme un per­son­nage qui attend son entrée.

Et dehors, au-delà des murs, au-delà des jar­dins et des oran­gers, le détroit de Gibral­tar sépa­rait deux conti­nents avec l’in­dif­fé­rence d’un dieu dis­trait, et les bateaux pas­saient, et le vent tour­nait, et Tan­ger fai­sait ce que Tan­ger fai­sait tou­jours — elle accueillait les étran­gers, les enve­lop­pait de lumière et d’o­deurs et de musique, et atten­dait de voir ce qu’ils deviendraient.

Cha­pitre 4 — Le pia­no et la ghayata

Théo­dore Vala­don arri­va à Tan­ger avec une par­ti­tion inache­vée et la convic­tion qu’il lui man­quait quelque chose.

Il ne savait pas quoi. Il savait ce que ce n’é­tait pas — ce n’é­tait pas du talent, il en avait, les pro­fes­seurs du Conser­va­toire le lui avaient dit avec cette par­ci­mo­nie de com­pli­ments qui est la marque des ins­ti­tu­tions fran­çaises, où l’é­loge res­semble tou­jours à une conces­sion arra­chée de force. Ce n’é­tait pas de la tech­nique, il en avait aus­si, ses doigts fai­saient ce qu’il vou­lait sur le cla­vier, et même par­fois des choses qu’il ne vou­lait pas, des choses sur­pre­nantes, des embran­che­ments impré­vus qui l’emmenaient dans des endroits qu’il n’a­vait pas pré­vus et qui étaient sou­vent meilleurs que ce qu’il avait pré­vu. Ce n’é­tait pas du cou­rage. Ce n’é­tait pas de l’am­bi­tion. C’é­tait autre chose. Un ingré­dient absent. Une fré­quence qu’il n’a­vait pas encore captée.

Il avait vingt-trois ans. Le Conser­va­toire lui avait don­né une bourse de voyage — six mois, l’Es­pagne et le Maroc, pour étu­dier les musiques popu­laires et en rap­por­ter quelque chose d’u­tile à la musique fran­çaise. Debus­sy avait enten­du le game­lan java­nais à l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle de 1889 et cela avait chan­gé la musique occi­den­tale. Ravel avait rap­por­té du Pays basque des rythmes qui pul­saient sous ses œuvres les plus civi­li­sées comme un cœur sous un cos­tume. On atten­dait de Théo­dore qu’il rap­por­tât de même — un tré­sor exo­tique, un frag­ment de monde loin­tain, une curio­si­té har­mo­nique qu’on pour­rait exhi­ber dans un poème sym­pho­nique et qui jus­ti­fie­rait l’in­ves­tis­se­ment de l’État.

Théo­dore se moquait de jus­ti­fier l’in­ves­tis­se­ment de l’É­tat. Théo­dore vou­lait entendre un son qu’il n’a­vait jamais entendu.

*

Il avait pris la chambre 112, rez-de-chaus­sée, la moins chère. La chambre don­nait sur le jar­din, et la nuit il enten­dait les oran­gers — pas un son à pro­pre­ment par­ler, mais un fré­mis­se­ment, un mur­mure de feuilles qui bou­geaient sans vent, comme si les arbres res­pi­raient dans leur som­meil. Le matin il enten­dait les oiseaux et l’ap­pel à la prière du fajr, et il res­tait dans son lit à écou­ter, les yeux ouverts, parce que c’é­tait peut-être la chose la plus étrange qu’il eût jamais enten­due — cette voix d’homme qui mon­tait dans le noir, avant le soleil, une voix sans accom­pa­gne­ment, sans har­mo­nie, une voix seule qui décla­rait quelque chose au ciel avec une cer­ti­tude totale, et cette cer­ti­tude était si étran­gère à Théo­dore, qui ne croyait en rien sauf en la musique, qu’elle lui fai­sait l’ef­fet d’un vertige.

Il pre­nait son petit déjeu­ner au patio — du pain, du beurre, du miel d’o­ran­ger, du café — et il écou­tait. L’hô­tel était un ins­tru­ment. Les pas sur les mosaïques fai­saient un son mat, irré­gu­lier, comme un piz­zi­ca­to. L’eau de la fon­taine fai­sait un son conti­nu, liquide, une note tenue qui chan­geait imper­cep­ti­ble­ment selon qu’on était debout ou assis, près ou loin, et qui ser­vait de basse conti­nue à tout ce qui se pas­sait dans le patio. Les voix des ser­veurs fai­saient un son doux, gut­tu­ral, en arabe — des phrases qui mon­taient et des­cen­daient comme des phrases musi­cales, avec des accents sur des syl­labes inat­ten­dues et des silences qui avaient une valeur ryth­mique. Et les oiseaux, par-des­sus tout, les oiseaux — des mar­ti­nets qui tour­noyaient au-des­sus du patio en pous­sant des cris aigus, une ligne mélo­dique anar­chique et joyeuse qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’on pou­vait écrire sur une portée.

Théo­dore notait. Il avait un car­net à spi­rale et un crayon, et il notait non pas des notes de musique — pas encore — mais des mots, des des­crip­tions de sons, des approxi­ma­tions. « Adhan du fajr : mi bémol ? non, entre mi bémol et mi, un endroit qui n’existe pas sur le pia­no. » « Fon­taine : la bémol conti­nu, avec des micro-varia­tions, comme un trille infi­ni­ment lent. » « Voix d’Ah­med le bar­man quand il dit bis­mil­lah : sol-la-si bémol des­cen­dant, mais le si bémol est bas, très bas, un quart de ton trop bas pour être juste et trop haut pour être faux. »

Les quarts de ton. C’é­tait ça, le pro­blème. Ou plu­tôt : c’é­tait ça, la question.

Le pia­no — le Pleyel du Caid’s Bar, beau, noir, accor­dé — avait douze notes par octave. Douze demi-tons. C’é­tait la gram­maire de la musique occi­den­tale, son alpha­bet, son archi­tec­ture. Et cette archi­tec­ture était magni­fique — elle per­met­tait Bach, Mozart, Cho­pin, Debus­sy, elle per­met­tait des cathé­drales sonores d’une com­plexi­té inouïe.

Mais elle ne per­met­tait pas l’adhan.

Elle ne per­met­tait pas ce mi bémol qui n’é­tait pas un mi bémol. Elle ne per­met­tait pas ce si bémol trop bas d’Ah­med. Elle ne per­met­tait pas ces inter­valles flot­tants, ces notes entre les notes, ces cou­loirs sonores qui exis­taient entre les touches du pia­no comme des pièces secrètes dans une mai­son dont on n’au­rait que les clés principales.

Théo­dore savait cela en théo­rie. Au Conser­va­toire, on lui avait par­lé des maqâms — les modes de la musique arabe, avec leurs inter­valles spé­ci­fiques, leurs quarts de ton, leurs micro-inter­valles qui échap­paient au tem­pé­ra­ment égal du pia­no. Il avait lu des trai­tés. Il avait écou­té des enre­gis­tre­ments. Mais les enre­gis­tre­ments étaient mau­vais — gré­sillants, loin­tains, apla­tis par le pho­no­graphe — et les trai­tés étaient écrits par des Euro­péens qui avaient trans­crit la musique arabe en nota­tion occi­den­tale, ce qui reve­nait, pen­sait Théo­dore, à tra­duire de la poé­sie chi­noise en alexan­drins : on conser­vait une forme mais on per­dait l’âme.

Il lui fal­lait entendre. Pas des enre­gis­tre­ments. Pas des trans­crip­tions. La chose elle-même.

*

Le qua­trième jour, il sortit.

Il des­cen­dit vers le Petit Soc­co par les ruelles que Cecil Pem­broke lui avait indi­quées — Cecil connais­sait tout le monde, y com­pris un jeune com­po­si­teur fran­çais qu’il avait croi­sé au Caid’s Bar et à qui il avait immé­dia­te­ment pro­po­sé ses ser­vices de guide cultu­rel, ce qui signi­fiait que Cecil l’a­mè­ne­rait dans des endroits inté­res­sants et qu’en échange Théo­dore lui don­ne­rait l’oc­ca­sion de par­ler, ce qui était la forme de paie­ment que Cecil préférait.

Mais ce matin-là, Théo­dore était seul.

Il s’as­sit au café du Petit Soc­co — le même où Peg­gy avait bu son café turc, la même table peut-être, les mêmes mouches — et il com­man­da un thé à la menthe et il attendit.

Il ne savait pas quoi.

Le Petit Soc­co était bruyant. Les ven­deurs criaient, les enfants cou­raient, les chats se bat­taient, un âne char­gé de pas­tèques tra­ver­sa la place avec l’air digne d’un ambas­sa­deur en mis­sion, et les conver­sa­tions en arabe bour­don­naient comme un essaim, et Théo­dore écou­tait tout, et tout était inté­res­sant, mais rien n’é­tait ce qu’il cherchait.

Et puis.

Le vieil homme était assis à trois tables de lui. Théo­dore ne l’a­vait pas vu arri­ver. Il était là, sim­ple­ment, comme s’il avait tou­jours été là — un homme maigre, très brun, les joues creuses, les yeux enfon­cés sous des sour­cils épais et blancs, por­tant une djel­la­ba grise qui avait la cou­leur et la tex­ture d’un mur. Il avait devant lui un verre de thé et un objet.

L’ob­jet res­sem­blait à une flûte. Mais ce n’é­tait pas une flûte — pas exac­te­ment. C’é­tait un tube de roseau, long d’en­vi­ron cin­quante cen­ti­mètres, per­cé de trous, avec une embou­chure éva­sée en corne. La sur­face du roseau était pati­née, presque noire, et les trous avaient été per­cés à des inter­valles irré­gu­liers, comme si l’ins­tru­ment avait été fabri­qué non pas selon un plan mais selon une intui­tion, une mémoire du son ins­crite dans les doigts de celui qui l’a­vait fait.

C’é­tait une ghayata.

Le vieil homme ne jouait pas. Il buvait son thé. La ghaya­ta était posée sur la table devant lui comme un sty­lo dont on ne se sert pas encore, et Théo­dore la regar­dait avec l’in­ten­si­té d’un homme qui a cher­ché quelque chose pen­dant long­temps et qui recon­naît sou­dain ce quelque chose, non pas à son appa­rence, mais à l’ef­fet qu’il pro­duit — un effet qui est comme un coup au plexus, comme une main qui se pose sur un point pré­cis de la poi­trine et qui dit : ici.

Théo­dore attendit.

Le vieil homme finit son thé. Il regar­da la place. Il regar­da le ciel. Il prit la ghayata.

Il ne fit pas de pré­am­bule. Pas de mise en place. Il por­ta l’ins­tru­ment à ses lèvres et souf­fla, et le son sortit.

Et Théo­dore fut renversé.

Ce n’é­tait pas une note. C’é­tait un cri. Un cri qui n’a­vait rien de bru­tal — il était au contraire d’une pré­ci­sion sidé­rante, un son aigu, per­çant, nasillard, qui vrillait l’air comme une mèche dans du bois et qui avait cette qua­li­té ter­ri­fiante des sons qui ne res­semblent à rien de connu. La ghaya­ta ne son­nait pas comme une flûte. Elle ne son­nait pas comme un haut­bois. Elle son­nait comme la voix d’un ani­mal qui n’exis­tait pas, un ani­mal dont le cri serait à la fois plain­tif et triom­phant, dou­lou­reux et exta­tique, et qui chan­te­rait depuis le fond d’une mon­tagne ou le fond d’un siècle.

Le vieil homme jouait.

Ses doigts bou­geaient sur les trous du roseau — vite, très vite, avec des orne­ments que Théo­dore n’a­vait jamais enten­dus, des trilles qui n’en étaient pas, des glis­san­dos micro­to­naux qui fai­saient pas­ser la mélo­die d’un mode à un autre sans tran­si­tion visible, comme un oiseau qui change de direc­tion en vol sans qu’on puisse voir le moment exact où il tourne. La mélo­die mon­tait, des­cen­dait, mon­tait encore, chaque phrase plus ornée que la pré­cé­dente, chaque note enve­lop­pée dans un nuage de micro-notes qui la fai­saient vibrer, et le rythme — il n’y avait pas de per­cus­sion, le vieil homme jouait seul — le rythme était dans le souffle, dans les accents, dans la façon dont cer­taines notes étaient appuyées et d’autres effleu­rées, et c’é­tait un rythme com­plexe, asy­mé­trique, que Théo­dore essaya de comp­ter et n’y par­vint pas.

Il sor­tit son car­net. Il essaya de noter.

Impos­sible.

Les notes étaient entre les notes. Les rythmes étaient entre les rythmes. Ce qu’il enten­dait ne ren­trait pas dans les cases de la nota­tion occi­den­tale — pas dans les por­tées, pas dans les mesures, pas dans les barres, pas dans les clés. C’é­tait comme essayer de des­si­ner le vent. On pou­vait des­si­ner les arbres que le vent pliait, les feuilles que le vent empor­tait, les vagues que le vent sou­le­vait — mais le vent lui-même, non.

Théo­dore refer­ma son carnet.

Il écou­ta.

Le vieil homme joua pen­dant peut-être dix minutes. Per­sonne autour de lui ne sem­blait par­ti­cu­liè­re­ment ému — les clients du café conti­nuaient à boire leur thé, à par­ler, à fumer. Un gamin jouait avec une cap­sule de bou­teille par terre. Un chat dor­mait. La musique fai­sait par­tie du décor, comme la lumière ou l’o­deur du pain, et c’é­tait peut-être cela le plus décon­cer­tant — que cette chose extra­or­di­naire fût ordi­naire ici, qu’elle appar­tînt à l’air du lieu, qu’on ne l’en­ca­drât pas dans une salle de concert entre deux applau­dis­se­ments mais qu’on la lais­sât vivre dans la rue, mêlée aux bruits, aux voix, aux mouches, sans pro­tec­tion et sans sacralisation.

Le vieil homme s’ar­rê­ta. Il posa la ghaya­ta. Il but une gor­gée de thé.

Théo­dore se leva. Il s’approcha.

— Mon­sieur. Excu­sez-moi. Je suis musicien.

Le vieil homme le regar­da. Ses yeux étaient noirs, très vifs, et ils regar­dèrent Théo­dore avec une curio­si­té dépour­vue de toute méfiance — une curio­si­té pure, ani­male, comme celle d’un oiseau qui observe quelque chose de nouveau.

Théo­dore ne par­lait pas arabe. Le vieil homme ne par­lait pas fran­çais. Ils se regar­dèrent un moment.

Puis Théo­dore fit la seule chose qu’il savait faire. Il prit le car­net, l’ou­vrit à une page vierge, et des­si­na un pia­no. Un rec­tangle avec des touches noires et blanches. Et il se mon­tra du doigt.

Le vieil homme regar­da le des­sin. Il regar­da Théo­dore. Et il sou­rit — un sou­rire lent, qui avait l’air de venir de très loin, d’un endroit où les mots ne ser­vaient à rien et où la musique était la seule langue.

Il mon­tra la ghaya­ta. Il mon­tra Théo­dore. Il mon­tra la ghaya­ta encore. Puis il fit un geste avec ses deux mains — les paumes ouvertes, tour­nées vers le ciel, un geste qui pou­vait signi­fier « pour­quoi pas » ou « inch’Al­lah » ou « on ver­ra » ou les trois à la fois.

Théo­dore hocha la tête. Il ne savait pas ce qu’il avait com­pris, mais il avait com­pris quelque chose.

*

Le soir, il s’as­sit au Pleyel du Caid’s Bar.

Le bar était vide — il était six heures, trop tôt pour les clients, trop tard pour les ser­veurs de l’a­près-midi. Ahmed asti­quait les verres en silence. La lumière du cou­chant entrait par les mou­cha­ra­biehs et des­si­nait sur le sol des motifs de den­telle dorée.

Théo­dore ouvrit le piano.

Il essaya de jouer ce qu’il avait entendu.

D’a­bord la note ini­tiale — ce cri. Il cher­cha sur le cla­vier. Un mi bémol ? Non, trop bas. Un mi natu­rel ? Trop haut. C’é­tait entre les deux. Là, exac­te­ment là, dans la fis­sure entre les touches, dans l’es­pace qui n’exis­tait pas. Le pia­no ne pou­vait pas aller là. Ses touches étaient des marches d’es­ca­lier, régu­lières, iden­tiques, et ce qu’il fal­lait c’é­tait une rampe, une pente lisse, un glis­se­ment conti­nu entre les sons.

Il essaya quand même. Il joua le mi bémol et tor­dit la note men­ta­le­ment — c’est-à-dire qu’il l’en­ten­dit fausse, et il sut que c’é­tait faux, et il sut que le pia­no ne pou­vait pas faire autre­ment, et il sen­tit pour la pre­mière fois la limite de l’ins­tru­ment, non pas comme un défaut mais comme une fron­tière — une fron­tière que quel­qu’un avait tra­cée il y a trois siècles, quand on avait déci­dé de divi­ser l’oc­tave en douze par­ties égales pour que toutes les tona­li­tés soient jouables, et cette déci­sion avait per­mis Le Cla­vier bien tem­pé­ré de Bach et les Pré­ludes de Cho­pin et tout ce que Théo­dore aimait le plus au monde, mais elle avait aus­si fer­mé des portes, et der­rière ces portes fer­mées il y avait le son de la ghayata.

Il joua la mélo­die telle qu’il s’en sou­ve­nait. De mémoire, approxi­ma­ti­ve­ment. Elle sor­tit plate. Les orne­ments man­quaient. Les micro-inter­valles man­quaient. Les trilles étranges qui enve­lop­paient chaque note comme un halo man­quaient. C’é­tait un sque­lette de la musique qu’il avait enten­due — les os étaient là, mais pas la chair, pas le sang, pas le souffle.

Il recom­men­ça. Plus len­te­ment. En essayant d’a­jou­ter des appo­gia­tures, des mor­dants, des trilles rapides entre les notes prin­ci­pales pour imi­ter le foi­son­ne­ment orne­men­tal de la ghaya­ta. C’é­tait mieux. C’é­tait plus vivant. Mais c’é­tait encore faux — pas faux au sens de désac­cor­dé, faux au sens de dépla­cé, comme un mot étran­ger pro­non­cé avec l’ac­cent d’une autre langue, com­pré­hen­sible mais pas authentique.

Il s’ar­rê­ta.

Il posa ses mains sur ses genoux et regar­da le cla­vier. Les touches blanches et noires, si fami­lières, si sûres, si bien ran­gées dans leur ordre mil­li­mé­trique. Et il pen­sa : ce n’est pas le pia­no qui doit imi­ter la ghaya­ta. Ce n’est pas la ghaya­ta qui doit se plier au pia­no. C’est quelque chose d’autre. Un troi­sième endroit. Un endroit qui n’existe pas encore.

Ahmed posa un verre de thé sur le piano.

— Chou­kran, dit Théodore.

C’é­tait le seul mot d’a­rabe qu’il connais­sait. Ahmed hocha la tête et retour­na à ses verres.

Théo­dore but le thé. Il était brû­lant, sucré, men­tho­lé. Le goût de la menthe fit quelque chose dans sa tête — un déclic, un rafraî­chis­se­ment, une petite porte qui s’ouvrait.

Il repo­sa le verre et joua autre chose.

Pas la mélo­die de la ghaya­ta. Pas du pia­no clas­sique. Quelque chose entre les deux. Un accord ouvert — do et sol, une quinte, la chose la plus ancienne de la musique, l’in­ter­valle que Pytha­gore avait enten­du dans le chant des for­ge­rons — et sur cette quinte, une ligne mélo­dique qui ne cher­chait pas à repro­duire la ghaya­ta mais qui cher­chait l’es­pace que la ghaya­ta avait ouvert dans son esprit. Il joua des notes répé­tées, insis­tantes, comme le rythme des ben­dirs. Il joua des clus­ters doux — des grappes de notes voi­sines pres­sées ensemble, qui créaient un bour­don­ne­ment, une vibra­tion, quelque chose qui res­sem­blait de loin, de très loin, à ce qu’il avait entendu.

C’é­tait mauvais.

Mais c’é­tait mau­vais dans la bonne direction.

Théo­dore le savait. Il avait assez com­po­sé pour recon­naître la dif­fé­rence entre un échec sté­rile et un échec fécond. L’é­chec sté­rile laisse les mains vides. L’é­chec fécond laisse une graine — une graine qu’on ne sait pas encore plan­ter, mais dont on devine la forme.

Il refer­ma le piano.

Dehors, le muez­zin du Magh­reb chan­ta — la prière du cou­cher du soleil, la qua­trième du jour, la voix mon­tant dans le ciel rou­gis­sant avec cette cer­ti­tude qui fai­sait trem­bler Théo­dore, et il écou­ta, et il pen­sa : je ne sais pas encore ce que je cherche, mais je sais main­te­nant que ça existe. C’est ici. C’est dans cette ville. C’est dans l’air entre les notes, dans l’es­pace entre les touches, dans le silence entre les prières.

Il suf­fi­sait de trou­ver com­ment l’attraper.

Ou, peut-être, de ne pas l’at­tra­per du tout — de le lais­ser venir, comme le vent du détroit, qui ne se com­mande pas mais qui arrive.

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Bons bai­sers de Lis­bonne — Cha­pitres 16 à 18

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Cha­pitres 16 à 18

Cha­pitre 16 — La der­nière partie

Le trei­zième soir, Fle­ming retour­na au casino.

Pas pour les mêmes rai­sons. La pre­mière fois — il y avait une éter­ni­té, il y avait huit jours — il y était allé par impul­sion, par dégoût de lui-même, par ce besoin de sau­ter dont Popov avait par­lé, le besoin de l’homme qui regarde trop long­temps et qui ne sup­porte plus son propre regard. Cette fois, il y allait par clar­té. Quelque chose s’é­tait net­toyé en lui — la nuit avec Vera, la pro­messe de ne pas écrire, la jour­née pas­sée seul dans sa chambre à ne rien faire, à écou­ter la mer, à lais­ser les pen­sées décan­ter comme on laisse décan­ter un vin trouble jus­qu’à ce que le liquide devienne trans­pa­rent et que les impu­re­tés tombent au fond. Les impu­re­tés étaient tom­bées. L’a­gi­ta­tion, l’ex­ci­ta­tion de l’a­ma­teur, le plai­sir du piège et du double jeu — tout cela était retom­bé, comme la fièvre retombe, et il res­tait quelque chose de plus calme, de plus froid, de plus vrai.

Il savait pour­quoi il allait au casi­no. Il allait voir Hart­mann. Pas pour le battre — battre Hart­mann au bac­ca­ra était un pro­jet d’a­ma­teur, et Fle­ming avait ces­sé d’être un ama­teur. Il allait le voir parce qu’il fal­lait le voir une der­nière fois. Parce que le temps à Esto­ril se ter­mi­nait — l’a­mi­ral God­frey avait câblé la veille, le rap­pel à Londres était immi­nent, deux jours peut-être, trois au plus. Et Fle­ming vou­lait s’as­seoir une der­nière fois en face de l’homme qui tenait les fils de Vera, qui déte­nait Alexandre, qui jouait au bac­ca­ra comme on exerce le pou­voir — avec la patience de celui qui sait que le temps est de son côté.

Il tra­ver­sa la rue. Les trente mètres. Le bitume, les pal­miers, la façade Art Déco. Les marches. Le por­tier. Le tapis rouge. L’es­ca­lier. Et la salle — les six lustres en cris­tal, le velours vert, le mur­mure, la fumée, cette lumière dorée qui trans­for­mait les visages en masques de théâtre et les gestes en chorégraphie.

Fle­ming ne s’ar­rê­ta pas au bureau de change. Pas ce soir. Il avait sur lui ce qui res­tait de la pre­mière soi­rée — mille huit cents escu­dos, le rési­du de sa défaite. Il ne les échan­gea pas contre des plaques. Pas encore. Il fit d’a­bord le tour de la salle — len­te­ment, les mains dans les poches, avec la démarche de l’homme qui se pro­mène dans un musée qu’il connaît par cœur et qui regarde les tableaux non plus avec les yeux de la décou­verte mais avec les yeux de la mémoire, les yeux qui voient ce qu’ils ont déjà vu et qui y trouvent, cette fois, autre chose.

La rou­lette — les mêmes joueuses, les mêmes chiffres, le même ver­tige cir­cu­laire. Le bla­ck­jack — les mêmes tou­ristes amé­ri­cains, les mêmes mises trop hautes, le même mélange d’au­dace et d’i­gno­rance. Le bar du casi­no — les mêmes diplo­mates, les mêmes femmes, les mêmes verres.

Et au fond, la table de baccara.

Hart­mann.

*

Il était là. Comme chaque soir. Le cos­tume — gris anthra­cite ce soir, le pre­mier cos­tume, le cos­tume du début, comme si l’his­toire fai­sait une boucle, comme si le cercle se refer­mait. La che­mise blanche. La cra­vate. Les mains sur le tapis vert — ces mains que Fle­ming avait obser­vées le pre­mier soir avec la fas­ci­na­tion de l’en­to­mo­lo­giste et qu’il regar­dait main­te­nant avec autre chose. Pas de la fas­ci­na­tion. De la connais­sance. Il connais­sait ces mains. Il savait ce qu’elles fai­saient — pas seule­ment au casi­no, pas seule­ment avec les cartes. Ce qu’elles fai­saient à Vera. Ce qu’elles fai­saient à Alexandre. Ce qu’elles fai­saient au monde. Des mains qui tiraient des fils. Des mains qui signaient des ordres. Des mains qui jouaient au bac­ca­ra pen­dant qu’un vio­lon­cel­liste de vingt-quatre ans pour­ris­sait dans une cel­lule quelque part dans le Reich.

Fle­ming s’assit.

Le même siège que la pre­mière fois — ou un siège voi­sin, il n’au­rait su dire, les sièges autour d’une table de bac­ca­ra se res­semblent tous, des chaises rem­bour­rées de velours vert, ano­nymes, inter­chan­geables, comme les joueurs eux-mêmes sont inter­chan­geables aux yeux du crou­pier et de la banque. Mais ce siège-ci, cette fois-ci, n’é­tait pas le siège de l’a­ma­teur. C’é­tait le siège de l’homme qui sait.

Il échan­gea ses escu­dos. Mille huit cents. Des plaques appa­rurent — pas beau­coup, une pile modeste, l’é­qui­valent d’un mois et demi de solde, le reste de sa défaite. Il posa les plaques devant lui et attendit.

La main fut distribuée.

*

Il ne joua pas comme la pre­mière fois. Pas avec le cœur. Pas avec les tripes. Pas avec cette impul­si­vi­té du joueur émo­tion­nel qui mise haut après un gain et bas après une perte, ce yoyo chi­mique qui est le pre­mier symp­tôme de la dépen­dance et le pre­mier signe de la défaite.

Il joua autre­ment. Il joua — et il mit du temps à trou­ver le mot, mais quand il le trou­va, il sut qu’il était juste — il joua avec atten­tion. L’at­ten­tion pure. L’at­ten­tion de l’ob­ser­va­teur qu’il avait tou­jours été, mais trans­for­mée, reca­li­brée, appli­quée non plus à l’ex­té­rieur mais à l’in­té­rieur — non plus au spec­tacle du casi­no mais au méca­nisme du jeu. Il regar­da les cartes. Il regar­da les pro­ba­bi­li­tés. Il regar­da le rythme de la banque — les séquences de gains et de pertes qui, sur un grand nombre de mains, des­si­naient des pat­terns, des vagues, des marées sta­tis­tiques que le joueur émo­tion­nel ne voyait pas mais que l’ob­ser­va­teur entraî­né pou­vait lire comme un marin lit les courants.

Et il fit quelque chose qu’il n’a­vait pas fait la pre­mière fois : il écou­ta le silence. Le silence entre les cartes. Le silence entre les mises. Ce silence minus­cule qui se pro­dui­sait quand le crou­pier retour­nait une carte et que la salle entière rete­nait son souffle — ce silence qui n’é­tait pas du vide mais de l’in­for­ma­tion, une infor­ma­tion que les mathé­ma­tiques ne cap­taient pas mais que l’ins­tinct cap­tait, cette vibra­tion sub­tile qui disait : main­te­nant. Ou : pas main­te­nant. Ou : attends.

Fle­ming atten­dit. Il misa petit pen­dant cinq mains. Per­dit trois, gagna deux. Le résul­tat net était négli­geable — quelques dizaines d’es­cu­dos de perte. Mais l’in­for­ma­tion n’é­tait pas dans le résul­tat. L’in­for­ma­tion était dans le rythme. Le rythme de la banque. Le rythme de Hartmann.

Parce que Hart­mann avait un rythme. Imper­cep­tible. Invi­sible aux joueurs ordi­naires. Mais visible — juste visible — à l’homme qui avait pas­sé treize jours à obser­ver, à écou­ter, à apprendre le lan­gage muet du casi­no et du Palá­cio et de Lis­bonne. Hart­mann variait ses mises selon un cycle — pas un cycle mathé­ma­tique, pas un cycle pré­vi­sible, mais un cycle phy­sique. Un cycle de res­pi­ra­tion. Hart­mann misait gros quand il expi­rait — quand son corps se relâ­chait, quand la ten­sion des­cen­dait — et petit quand il ins­pi­rait — quand la ten­sion mon­tait, quand le corps se ras­sem­blait. Le cycle durait quatre à cinq mains. Ins­pi­ra­tion, petites mises. Expi­ra­tion, grosses mises. Et les grosses mises gagnaient plus sou­vent que les petites — non pas par magie ni par triche, mais parce que Hart­mann, incons­ciem­ment, ins­tinc­ti­ve­ment, avec cette intel­li­gence du corps que les joueurs de génie pos­sèdent et que les joueurs ordi­naires ne pos­sé­de­ront jamais, Hart­mann ali­gnait ses mises sur sa propre phy­sio­lo­gie, et sa phy­sio­lo­gie était en phase avec le jeu, comme un sur­feur est en phase avec la vague, comme un musi­cien est en phase avec la mesure.

Fle­ming vit le cycle. Il lui fal­lut six mains pour le voir — six mains d’ob­ser­va­tion pure, de non-jeu, de pré­sence immo­bile au bord du mou­ve­ment. Et quand il le vit — quand le pat­tern émer­gea du bruit comme un visage émerge d’un brouillard — il sut ce qu’il devait faire.

Il devait jouer contre le cycle. Pas avec. Contre.

Miser gros quand Hart­mann misait petit. Miser petit quand Hart­mann misait gros. Inver­ser la phase. Sur­fer la contre-vague. Parce que le bac­ca­ra — et c’é­tait la leçon que treize jours au Por­tu­gal lui avaient apprise, la leçon du casi­no et du Palá­cio et de Lis­bonne et de Vera et de tout le reste — le bac­ca­ra n’est pas un jeu de cartes. C’est un jeu de rythmes. Et le rythme, quand on le com­prend, n’est pas un enne­mi. C’est un partenaire.

*

Il misa.

Quatre cents escu­dos. Sa plus grosse mise de la soi­rée. Posée sur le tapis au moment exact où Hart­mann rete­nait son souffle — l’ins­pi­ra­tion, le ras­sem­ble­ment, la petite mise. Fle­ming pous­sa les plaques vers le centre avec un geste qui n’é­tait ni hési­tant ni brusque — un geste mesu­ré, pré­cis, le geste de l’homme qui sait ce qu’il fait et pour­quoi il le fait.

Les cartes tom­bèrent. Le crou­pier dis­tri­bua avec cette élé­gance méca­nique qui est la signa­ture des crou­piers de bac­ca­ra — le poi­gnet souple, le geste fluide, les cartes qui glissent sur le tapis comme des pati­neurs sur la glace. Deux cartes pour le ponte. Deux cartes pour la banque.

Fle­ming sou­le­va les siennes. Du bout des doigts. Comme Hart­mann. Pas par imi­ta­tion — par com­pré­hen­sion. Parce que sou­le­ver les cartes du bout des doigts n’est pas un geste de snob, c’est un geste de patience. C’est le geste qui dit : je ne suis pas pres­sé. Je n’ai pas besoin de voir tout de suite. Je peux attendre.

Un roi et un sept. Sept natu­rel. Pas neuf — sept. La deuxième meilleure main après huit et neuf. Une main solide. Pas spec­ta­cu­laire. Solide.

Hart­mann retour­na les siennes. Un cinq et un trois. Huit. Contre sept. La banque gagnait.

Fle­ming per­dit. Quatre cents escu­dos. Le crou­pier tira les plaques. Le cycle continuait.

Mais Fle­ming ne bron­cha pas. Pas un muscle. Pas un sou­pir. Il avait per­du et il ne bron­chait pas, parce que la perte fai­sait par­tie du plan, et que le plan n’é­tait pas de gagner chaque main mais de gagner la soi­rée, et que gagner la soi­rée exi­geait de perdre cer­taines mains avec la même séré­ni­té qu’on gagnait les autres — cette séré­ni­té que les joueurs de poker appellent le tilt inver­sé, cette capa­ci­té à absor­ber la perte sans que la perte altère le jugement.

Main sui­vante. Hart­mann expi­rait — le relâ­che­ment, la grosse mise. Fle­ming misa petit. Cent escu­dos. La banque gagna. Fle­ming per­dit cent escu­dos. Popov avait rai­son — Hart­mann gagnait quand il misait gros. Mais Fle­ming ne misait pas gros en même temps. Il pro­té­geait son capital.

Main sui­vante. Hart­mann ins­pi­rait. Fle­ming misa trois cents escu­dos. Les cartes tom­bèrent. Le ponte — Fle­ming — reçut un quatre et un cinq. Neuf natu­rel. La banque : un six et un deux. Huit. Le ponte gagnait.

Trois cents escu­dos de gain. Fle­ming ne sou­rit pas. Pas de sou­la­ge­ment. Pas de joie. La dis­ci­pline. La patience. Le rythme.

Les mains se suc­cé­dèrent. Fle­ming jouait — et le jeu, main­te­nant, n’a­vait plus rien du jeu de la pre­mière soi­rée. Ce n’é­tait plus de l’im­pul­sion. Ce n’é­tait plus de l’é­mo­tion. C’é­tait de la musique. Du contre­point. La mélo­die de Hart­mann — le cycle, la res­pi­ra­tion, les mises qui mon­taient et des­cen­daient comme les notes d’une gamme — et la contre-mélo­die de Fle­ming — inver­sée, déca­lée, en miroir. Deux musi­ciens jouant le même mor­ceau dans des tona­li­tés oppo­sées. Deux nageurs dans le même cou­rant, l’un allant avec, l’autre allant contre. Et le fleuve — le Tage, la chance, le hasard, cette force aveugle qui ne favo­rise per­sonne et qui favo­rise tout le monde — le fleuve cou­lait entre eux, indif­fé­rent, magnifique.

Fle­ming gagnait. Pas à chaque main. Mais sur l’en­semble. Les plaques reve­naient vers lui — len­te­ment, par petits paquets, avec cette régu­la­ri­té qui n’est pas de la chance mais de la méthode. Et la pile, devant lui, gran­dis­sait — pas une tour, pas encore, mais une colonne res­pec­table, une géo­gra­phie de gain qui rem­pla­çait la géo­gra­phie de défaite de la pre­mière soirée.

Et Hart­mann le vit.

*

Il le vit parce que Hart­mann voyait tout. Parce que les yeux gris ne man­quaient rien — ni les mises, ni les cartes, ni le rythme, ni sur­tout le chan­ge­ment de rythme chez l’ad­ver­saire. Et le chan­ge­ment de Fle­ming était visible — pas bruyant, pas spec­ta­cu­laire, mais visible pour l’œil entraî­né. Le joueur émo­tion­nel de la pre­mière soi­rée avait dis­pa­ru. À sa place, quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de plus froid. De plus lent. De plus atten­tif. Quel­qu’un qui ne jouait pas contre la banque mais avec le jeu, qui ne lut­tait pas contre le cou­rant mais le lisait, qui ne cher­chait pas à vaincre Hart­mann mais à le com­prendre — et qui, en le com­pre­nant, le battait.

Hart­mann le regar­da. Le deuxième vrai regard. Pas le regard amu­sé de la pre­mière soi­rée — celui de l’a­dulte qui observe l’en­fant faire un coup inté­res­sant. Un autre regard. Plus grave. Plus pro­fond. Le regard de l’homme qui recon­naît — non pas un adver­saire, pas un égal, mais quelque chose de plus inquié­tant. Un élève. Un élève qui a appris. Et le pro­fes­seur qui voit son élève apprendre éprouve un sen­ti­ment ambi­va­lent — de la fier­té et de la peur. De la fier­té parce que l’ap­pren­tis­sage est la preuve que l’en­sei­gne­ment a fonc­tion­né. De la peur parce que l’é­lève qui a appris n’a plus besoin du pro­fes­seur — et le jour où il n’a plus besoin du pro­fes­seur est le jour où il peut le dépasser.

Hart­mann ne dit rien. Il ajus­ta son jeu. Imper­cep­ti­ble­ment. Le cycle chan­gea — la res­pi­ra­tion se modi­fia, les mises se déca­lèrent, les pat­terns glis­sèrent d’un cran, comme un pia­niste qui module d’un demi-ton pour désta­bi­li­ser l’ac­com­pa­gna­teur. Hart­mann contrait le contre­point. Il répon­dait à Fle­ming. Il jouait, pour la pre­mière fois, contre Fle­ming, et non plus contre la table.

Le duel. Le vrai. Pas le duel de la pre­mière soi­rée — qui n’a­vait été qu’un mas­sacre poli, un pro­fes­sion­nel écri­sant un ama­teur. Le vrai duel. Deux intel­li­gences face à face, sépa­rées par un tapis vert et des cartes et des jetons, et reliées par quelque chose de plus pro­fond — cette recon­nais­sance mutuelle des adver­saires qui se res­pectent, cette inti­mi­té de la com­pé­ti­tion qui est peut-être la seule forme d’in­ti­mi­té que les hommes comme Fle­ming et Hart­mann s’au­to­risent, parce qu’elle est codi­fiée, régu­lée, conte­nue dans un cadre de règles, et que les hommes qui ont peur des émo­tions ne s’au­to­risent les émo­tions que dans les cadres.

Les mains se suc­cé­dèrent. Le gain de Fle­ming ralen­tit — Hart­mann s’é­tait ajus­té, le cycle avait chan­gé, et le contre­point ne fonc­tion­nait plus de la même façon. Mais Fle­ming s’a­jus­ta aus­si. Il écou­ta. Il obser­va. Il trou­va le nou­veau rythme — dif­fé­rent, plus com­plexe, un rythme en trois temps au lieu de quatre, un rythme de valse au lieu de marche, et il s’y adap­ta, et le gain reprit, et les plaques revinrent.

Une heure pas­sa. Deux. La salle se vidait — les joueurs de rou­lette par­taient, les curieux par­taient, les diplo­mates par­taient. La table de bac­ca­ra se rétré­cis­sait — trois joueurs res­taient, puis deux, puis Fle­ming seul contre la banque. Fle­ming seul contre Hart­mann. Le crou­pier entre eux, neutre, méca­nique, comme l’ar­bitre d’un match dont il ne com­prend pas les enjeux mais dont il applique les règles avec une rigueur de métronome.

Les mains tom­bèrent. L’une après l’autre. Les cartes, les chiffres, les annonces du crou­pier — neuf pour le ponte, sept pour la banque, le ponte gagne. Huit pour la banque, six pour le ponte, la banque gagne. Cinq, tirage, quatre, neuf, le ponte gagne. Le rythme. La musique. Le contrepoint.

Et à la der­nière main — la der­nière de la soi­rée, la main qui serait, sans que Fle­ming le sache encore, la der­nière main de bac­ca­ra qu’il joue­rait jamais au Casi­no Esto­ril — à la der­nière main, Fle­ming misa gros. Tout. Ce qui res­tait. Le capi­tal ini­tial plus les gains — trois mille quatre cents escu­dos. Le tout sur une main. Le tout contre Hartmann.

Le geste fut remar­qué. Le crou­pier leva les yeux. Le chef de par­tie se rai­dit. Et Hart­mann — Hart­mann ne bou­gea pas. Les yeux gris se posèrent sur la pile de plaques que Fle­ming pous­sait vers le centre du tapis, et dans ces yeux, Fle­ming vit quelque chose qu’il n’y avait jamais vu. Pas de l’a­mu­se­ment. Pas de la recon­nais­sance. Du respect.

Le res­pect de l’en­ne­mi. Le res­pect de l’homme qui com­prend que l’autre a com­pris — pas le jeu, pas les cartes, pas les pro­ba­bi­li­tés. Quelque chose de plus vaste. La nature du jeu. La nature du pou­voir. La nature de ce qui les liait et les oppo­sait dans cette salle à deux heures du matin, sous les lustres de cris­tal, avec le tapis vert entre eux comme un champ de bataille miniature.

Les cartes tombèrent.

Fle­ming sou­le­va les siennes. Du bout des doigts. Lentement.

Un as et un huit. Neuf natu­rel. La meilleure main. La main parfaite.

Le temps s’ar­rê­ta. Une seconde. Deux. Le crou­pier atten­dit que la banque retourne. Hart­mann — les mains sur les cartes, les yeux sur Fle­ming, pas sur les cartes, les yeux gris fixés sur les yeux bleus de l’An­glais — Hart­mann retourna.

Un sept et un roi. Sept.

Neuf contre sept. Le ponte gagnait.

Fle­ming avait gagné.

*

Le crou­pier pous­sa les plaques. La pile — énorme main­te­nant, presque sept mille escu­dos, plus du double du capi­tal ini­tial — glis­sa vers Fle­ming avec un bruit de por­ce­laine et d’argent qui fut, dans le silence de la salle presque vide, un bruit de ton­nerre. Fle­ming regar­da les plaques. Il les regar­da comme on regarde un pay­sage — pas un objet, un pay­sage. La géo­gra­phie du gain. Les col­lines de jetons empi­lés. Le relief de la victoire.

Puis il leva les yeux vers Hartmann.

Et Hart­mann fit quelque chose d’ex­tra­or­di­naire. Quelque chose que Fle­ming n’ou­blie­rait jamais. Quelque chose qui s’im­pri­me­rait dans sa mémoire avec la per­ma­nence des trau­ma­tismes et des révé­la­tions et qui resur­gi­rait, des années plus tard, dans un livre, dans un per­son­nage, dans une scène.

Hart­mann incli­na la tête.

Un cen­ti­mètre. Pas plus. L’in­cli­nai­son la plus minime, la plus sub­tile, la plus élé­gante qu’un être humain puisse pro­duire — l’in­cli­nai­son du samou­raï après le com­bat, l’in­cli­nai­son du maître d’armes après l’as­saut, l’in­cli­nai­son de l’homme qui recon­naît la vic­toire de l’autre non pas avec humi­lia­tion mais avec digni­té, cette digni­té qui dit : vous avez gagné, et je recon­nais votre vic­toire, et ma recon­nais­sance ne dimi­nue ni vous ni moi, elle nous gran­dit tous les deux, parce que le vrai jeu n’est pas de gagner ou de perdre mais de jouer à un niveau qui mérite le respect.

Fle­ming incli­na la tête en retour. Le même cen­ti­mètre. La même digni­té. Le même lan­gage muet des adver­saires qui se saluent.

Puis Hart­mann se leva. Bou­ton­na sa veste — le bou­ton du milieu. Ajus­ta ses manches. Et dit, pour la deuxième fois de leur his­toire, pour la der­nière fois :

— Bon­soir, Com­man­der Fleming.

La voix basse. Le bary­ton. L’ac­cent de Cam­bridge. Et sous les mots — sous la poli­tesse, sous le pro­to­cole, sous le ver­nis de la civi­li­té — quelque chose d’autre. Pas de la menace. Pas de la colère. De la recon­nais­sance. Hart­mann recon­nais­sait Fle­ming. Non pas comme un enne­mi bat­tu recon­naît son vain­queur — il n’é­tait pas bat­tu, pas vrai­ment, la banque res­tait la banque, une soi­rée ne chan­geait pas la guerre. Mais comme un homme recon­naît un autre homme. Comme un joueur recon­naît un joueur. Comme un masque recon­naît un masque.

— Bon­soir, Herr Hart­mann, dit Fleming.

L’Al­le­mand s’é­loi­gna. La sil­houette en anthra­cite tra­ver­sa la salle vide — les chaises ren­ver­sées, les tables cou­vertes de tapis, les cen­driers pleins, les verres aban­don­nés. Il pas­sa sous les lustres dont la lumière fai­blis­sait — on étei­gnait, on fer­mait, la nuit du casi­no se ter­mi­nait — et sa sil­houette dimi­nua, se rétré­cit, devint ombre, puis sou­ve­nir, puis rien.

Fle­ming res­ta seul.

Le crou­pier ran­geait les cartes. Le chef de par­tie fer­mait la caisse. Les lustres s’é­tei­gnaient un par un — d’a­bord les laté­raux, puis les cen­traux, puis le der­nier, le plus grand, celui du milieu de la salle, et quand ce lustre s’é­tei­gnit, la salle du casi­no fut plon­gée dans une pénombre grise, fan­to­ma­tique, où les tables de jeu res­sem­blaient à des tombes et les chaises à des stèles et le tapis vert à de l’herbe sur un cimetière.

Fle­ming ramas­sa ses plaques. Les por­ta au bureau de caisse. Échan­gea — sept mille deux cents escu­dos. Le cais­sier comp­ta les billets avec cette indif­fé­rence pro­fes­sion­nelle qui est la marque des cais­siers de casi­no, ces hommes qui voient pas­ser des for­tunes sans sour­ciller parce que l’argent, quand on le mani­pule en quan­ti­té suf­fi­sante, cesse d’être de l’argent et devient du papier, des chiffres, de l’abstraction.

Fle­ming prit les billets. Les plia. Les glis­sa dans sa poche — pas la poche inté­rieure, celle des mots et des pages et des secrets. La poche exté­rieure. L’argent et les mots ne vont pas dans la même poche.

Il sor­tit.

*

Les marches du casi­no. Le même marbre que la pre­mière soi­rée. La même nuit. Les mêmes pal­miers. Et cette fois, pas de Popov sur les marches. Pas de ciga­rette au coin des lèvres. Pas de sil­houette dans le noir. Popov était ailleurs — quelque part dans la nuit d’Es­to­ril, dans une chambre ou sur une route ou dans un de ces inter­stices de l’exis­tence qu’il habi­tait avec la grâce d’un chat entre deux murs.

Fle­ming s’as­sit quand même. Sur les marches. Le marbre froid. L’air tiède. Le ciel — déga­gé, ce soir, avec des étoiles si nom­breuses et si brillantes qu’elles sem­blaient fausses, comme les étoiles d’un décor de théâtre, trop par­faites pour être vraies. Mais elles étaient vraies. C’é­taient les mêmes étoiles qui brillaient au-des­sus de Londres et au-des­sus de Ber­lin et au-des­sus de Vienne où Alexandre ne les voyait pas, et cette pen­sée — les mêmes étoiles, les mêmes, pour les joueurs et pour les pri­son­niers — cette pen­sée le sai­sit avec une vio­lence qui le lais­sa immo­bile, les mains sur les genoux, le visage levé vers le ciel, comme Umber­to dans le jar­din du Palá­cio, comme tous les hommes de tous les temps qui ont levé la tête vers les étoiles en cher­chant une réponse et qui n’ont trou­vé que la beau­té, et qui ont com­pris que la beau­té était peut-être la réponse, la seule, et que cette réponse ne résol­vait rien mais ren­dait tout supportable.

Il pen­sa à Hart­mann. À l’in­cli­nai­son de la tête. Au cen­ti­mètre de digni­té. Et il pen­sa — avec une luci­di­té qui avait le tran­chant d’un rasoir — que Hart­mann, ce soir, lui avait don­né quelque chose de plus pré­cieux que la vic­toire au bac­ca­ra. Hart­mann lui avait don­né un personnage.

Pas Hart­mann lui-même — Hart­mann était trop com­plexe, trop réel, trop humain pour être un per­son­nage. Un per­son­nage est une sim­pli­fi­ca­tion du réel. Un per­son­nage est ce qui reste quand on enlève les contra­dic­tions, les hési­ta­tions, les zones grises. Et Hart­mann — le vrai Hart­mann, le ban­quier nazi qui jouait au bac­ca­ra et qui déte­nait un vio­lon­cel­liste et qui incli­nait la tête devant son adver­saire — le vrai Hart­mann était tout sauf simple. Mais le geste — l’in­cli­nai­son, le cen­ti­mètre, la digni­té de l’en­ne­mi — le geste, lui, était simple. Et le geste était le per­son­nage. Le geste était Le Chiffre.

Le Chiffre. Le mot — ces deux mots, ces deux syl­labes que Fle­ming avait écrits le pre­mier soir, sur le bloc-notes du Palá­cio, en ren­trant du casi­no — Le Chiffre était né dans ce geste. Un homme qui n’a pas de nom mais un chiffre. Un homme qui n’a pas de visage mais un masque. Un homme qui joue au bac­ca­ra non pas pour gagner mais pour exer­cer le pou­voir, et qui perd avec la même digni­té qu’il gagne, parce que le pou­voir ne dépend pas du résul­tat mais de la manière.

Fle­ming sou­rit. Seul sur les marches du casi­no. Sous les étoiles. Le sou­rire de l’homme qui vient de com­prendre que treize jours au Por­tu­gal ne seront pas per­dus. Que les défaites et les vic­toires et les tra­hi­sons et les nuits et les matins et les bicas et les sar­dines et le fado et le Tage — que tout cela ira quelque part. Pas dans un rap­port. Pas dans un mémo. Dans un livre.

Il se leva. Tra­ver­sa la rue. Le gra­vier du Palá­cio — le cris­se­ment du retour, le cris­se­ment du vain­queur, le cris­se­ment qui ne dit plus l’argent ni le calme ni le départ mais le gain et la fatigue et la fin de quelque chose.

Le hall. L’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. La chambre.

Il entra. Ne s’as­sit pas au bureau. Ne prit pas le bloc-notes. Il avait pro­mis à Vera de ne pas écrire — et cette pro­messe, il l’é­ten­dit à la soi­rée entière, à la vic­toire, à Hart­mann, à l’in­cli­nai­son de la tête. Il ne nota rien. Pas un mot. Pas un chiffre.

Mais il n’a­vait pas besoin de noter. La mémoire suf­fi­sait. Cer­taines choses s’é­crivent dans le corps, pas sur le papier — elles s’é­crivent dans les muscles et dans les nerfs et dans le bat­te­ment du cœur, et elles res­tent là, intactes, inal­té­rables, jus­qu’au jour où le corps les res­ti­tue, jus­qu’au jour où les doigts se posent sur les touches d’une machine à écrire et où les mots sortent d’eux-mêmes, sans effort, por­tés par la mémoire du corps, por­tés par le sou­ve­nir d’une nuit au casi­no d’Es­to­ril où un offi­cier anglais a bat­tu un ban­quier alle­mand au bac­ca­ra et où le ban­quier a incli­né la tête d’un cen­ti­mètre et où ce cen­ti­mètre a conte­nu toute la digni­té et toute l’hor­reur du monde.

Fle­ming se cou­cha. Fer­ma les yeux. Dormit.

Et cette nuit-là, il rêva de cartes. Des cartes qui tom­baient, len­te­ment, dans le silence d’une salle vide, sous des lustres éteints, et chaque carte qui tom­bait était un jour, et chaque jour était un sou­ve­nir, et chaque sou­ve­nir était un mot, et les mots tom­baient sur le tapis vert comme la pluie tom­bait sur Lis­bonne — ver­ti­ca­le­ment, chau­de­ment, d’un ciel res­té bleu sur les bords.

Cha­pitre 17 — La disparition

Le qua­tor­zième matin, Vera ne vint pas.

Fle­ming atten­dit sur la ter­rasse. La table. La bica. Le soleil. Le jour­nal. Tout était en place — le décor, les acces­soires, le pla­teau du rituel mati­nal. Tout sauf elle. La chaise en face de lui res­tait vide, et cette chaise vide occu­pait plus d’es­pace qu’une chaise occu­pée, parce que l’ab­sence, quand elle est inat­ten­due, est plus volu­mi­neuse que la pré­sence. L’ab­sence est un meuble encombrant.

Il atten­dit une heure. Com­man­da un deuxième café. Fuma une SG Gigante. Puis une Mor­land. Puis une autre SG Gigante. Les ciga­rettes se suc­cé­daient comme des hypo­thèses — cha­cune appor­tant une expli­ca­tion pos­sible, cha­cune se consu­mant sans réponse. Vera était en retard. Vera était malade. Vera avait un ren­dez-vous. Vera ne venait pas le matin après la nuit, par pudeur, par pro­to­cole, par ce code non écrit des femmes qui ont pas­sé la nuit avec un homme et qui s’ac­cordent un jour d’ab­sence pour réta­blir l’é­qui­libre, pour reprendre la dis­tance, pour rede­ve­nir ce qu’elles étaient avant la nuit.

Mais aucune de ces hypo­thèses ne tenait. Vera n’é­tait pas une femme de pro­to­cole. Vera n’a­vait jamais été en retard d’une heure. Et Vera — la Vera qu’il connais­sait, la Vera de treize jours, la Vera du masque et du sou­rire inté­rieur — n’é­tait pas une femme qui s’ab­sen­tait sans pré­ve­nir. Elle dis­pa­rais­sait chaque soir vers sa vie invi­sible, oui. Mais elle réap­pa­rais­sait chaque matin, fidèle comme le soleil d’Es­to­ril, avec son jour­nal et son sou­rire et ses questions.

Ce matin, pas de jour­nal. Pas de sou­rire. Pas de questions.

Fle­ming paya son café. Se leva. Et com­men­ça à chercher.

*

Il appe­la l’am­bas­sade. Rich­ter n’é­tait pas dis­po­nible — en réunion, dit la secré­taire, avec cette voix de secré­taire d’am­bas­sade qui trans­forme chaque infor­ma­tion en non-infor­ma­tion et chaque réponse en éva­sion. Fle­ming insis­ta. La secré­taire résis­ta. Fle­ming don­na son grade, son nom, son numé­ro de réfé­rence. La secré­taire trans­mit. Dix minutes d’at­tente. Le com­bi­né du hall du Palá­cio col­lé à l’o­reille, la sueur dans la paume, le regard fixé sur la porte d’en­trée comme si Vera allait appa­raître à chaque seconde, fran­chir le seuil avec sa démarche et sa bar­rette et ses Chur­ch’s et dire bon­jour Fle­ming, déso­lée pour le retard, j’ai été retenue.

Rich­ter prit la ligne.

— Car­val­ho n’est pas venue ce matin, dit Fleming.

— Je sais.

— Vous savez ?

— Elle n’est pas venue à l’am­bas­sade non plus. Pas de mes­sage. Pas d’ap­pel. Nous avons envoyé quel­qu’un chez elle.

— Et ?

Le silence de Rich­ter. Le silence le plus élo­quent du monde — le silence de l’homme de ren­sei­gne­ment qui sait quelque chose et qui mesure, dans le silence, le poids exact de ce qu’il va dire et l’im­pact que ça aura sur celui qui l’entend.

— L’ap­par­te­ment est vide, dit Rich­ter. Pas vide comme elle-est-sor­tie-faire-des-courses. Vide comme elle-est-par­tie. Les armoires sont ouvertes. Les vête­ments ont dis­pa­ru. Les affaires per­son­nelles — pho­tos, papiers, objets — tout a dis­pa­ru. Le loyer est payé jus­qu’à la fin du mois. La clé était sur la table de la cui­sine. Posée au milieu de la table. Comme un message.

Fle­ming ne dit rien. Le com­bi­né pesait dans sa main — une tonne, un siècle, un monde. Le hall du Palá­cio autour de lui — le lustre, le tapis, le concierge, les fau­teuils en cuir fauve — le hall conti­nuait d’exis­ter avec cette obs­ti­na­tion indif­fé­rente des lieux, cette capa­ci­té des espaces à ne pas chan­ger quand les gens qui les habitent changent, cette sta­bi­li­té géo­gra­phique qui est la seule sta­bi­li­té du monde et qui est aus­si sa cruauté.

— Fle­ming, dit Rich­ter. Il n’y a rien que vous puis­siez faire. Car­val­ho a dis­pa­ru. Les gens dis­pa­raissent. À Lis­bonne, en temps de guerre, les gens dis­pa­raissent comme les marées montent et des­cendent — c’est un phé­no­mène natu­rel. On ne cherche pas les marées. On les constate.

— Elle n’est pas une marée.

— Non. Mais elle est par­tie. Et les gens qui partent comme ça — sans mes­sage, sans trace, sans expli­ca­tion — sont des gens qui ne veulent pas être trou­vés. Ou des gens qui ne peuvent pas ne pas par­tir. Dans les deux cas, cher­cher est inutile. Et dans le deuxième cas, cher­cher est dangereux.

Fle­ming rac­cro­cha. Res­ta debout dans le hall. Le com­bi­né repla­cé sur son socle avec une len­teur de som­nam­bule, comme si le geste de rac­cro­cher était le geste le plus défi­ni­tif qu’il eût jamais fait — la fin d’une com­mu­ni­ca­tion, la fin d’une connexion, la fin de quelque chose.

*

Il sor­tit. Prit un taxi. Don­na l’a­dresse — pas l’a­dresse de Vera, qu’il ne connais­sait pas, qu’il n’a­vait jamais deman­dée, par cette pudeur anglaise qui res­pecte la vie pri­vée même quand la vie pri­vée est un mys­tère et que le mys­tère est un dan­ger. L’a­dresse de la mai­son aux volets bleus. L’Al­fa­ma. La ruelle.

Le taxi le dépo­sa au pied de la col­line. Il mon­ta. Les pavés. Les ruelles. L’o­deur — l’ail, le jas­min, le linge mouillé, la vie domes­tique des gens qui ne dis­pa­raissent pas, des gens qui res­tent, qui sont là le matin et le soir et le len­de­main, dans leurs mai­sons, dans leurs rues, dans leur monde solide et simple et immuable.

La mai­son aux volets bleus.

Les volets étaient fer­més. Tous. Le pre­mier étage, le deuxième, le troi­sième — la fenêtre d’A­lexandre, d’où Bach des­cen­dait autre­fois dans la ruelle. Tout fer­mé. La mai­son était close comme un visage est clos — les yeux fer­més, la bouche fer­mée, la peau tirée, une expres­sion de refus, de retrait, de non. La mai­son disait non. La mai­son disait : il n’y a per­sonne. Il n’y a plus per­sonne. Il n’y a peut-être jamais eu personne.

Fle­ming res­ta devant la mai­son. La rue autour de lui vivait — une femme éten­dait du linge à une fenêtre, un chat dor­mait sur un muret, deux enfants jouaient avec un bal­lon dégon­flé. La vie. La vie ordi­naire. La vie qui n’a pas de rap­port avec l’es­pion­nage ni avec les dis­pa­ri­tions ni avec les vio­lon­cel­listes pri­son­niers. La vie qui continue.

Il leva les yeux vers la fenêtre du troi­sième étage. Les volets bleus, fer­més. Et der­rière les volets — quoi ? Une chambre vide. Un lit défait. Une chaise où un gar­çon de seize ans s’as­seyait avec un vio­lon­celle entre les genoux et où per­sonne ne s’as­seyait plus. Le silence. Le silence spé­ci­fique des chambres aban­don­nées, qui n’est pas le silence de l’ab­sence mais le silence de l’a­près — l’a­près-musique, l’a­près-vie, l’après-tout.

Il ne frap­pa pas à la porte. À quoi bon. Vera n’é­tait pas là. Vera n’é­tait plus là. Vera n’é­tait nulle part.

*

Il des­cen­dit vers le Tage. Le Cais do Sodré. Le quai. La gare flu­viale. Le gui­chet où Vera avait ache­té deux billets pour le cacil­hei­ro, ce jour-là — le jour du fer­ry, le jour du Tage, le jour des palourdes et du mira­dou­ro et des châ­taignes grillées. Il regar­da le gui­chet. Fer­mé à cette heure — les fer­ries ne par­taient que le matin. Le bâti­ment blanc était là, avec sa pein­ture écaillée et son hor­loge arrê­tée, et Fle­ming pen­sa que cette gare flu­viale était le lieu le plus triste de Lis­bonne — non pas parce qu’elle était triste en elle-même, mais parce qu’elle était le lieu de la tra­ver­sée, le lieu où l’on passe d’une rive à l’autre, et que Vera avait tra­ver­sé, et que lui n’a­vait pas tra­ver­sé avec elle, et que le fleuve entre eux était main­te­nant infranchissable.

Il lon­gea les quais. Pas­sa devant le Mer­ca­do da Ribei­ra — fer­mé aus­si, les portes cade­nas­sées, l’o­deur de pois­son et de fruits per­sis­tant dans l’air comme l’o­deur d’une femme per­siste sur un oreiller après son départ. Il remon­ta vers la Pra­ça do Comér­cio — la grande place, les arcades jaunes, la sta­tue équestre, le Tage au fond, ouvert, immense, et les quais d’où par­taient les navigateurs.

C’est d’i­ci qu’ils par­taient, avait dit Vera. Ils mon­taient sur des bateaux et ils allaient jus­qu’au bout du monde. Et ils ne savaient pas s’ils revien­draient. La plu­part ne reve­naient pas.

Vera était par­tie. Comme les navi­ga­teurs. Vers quelque chose — une des­ti­na­tion qu’il ne connais­sait pas, un port qu’il ne voyait pas, un bout du monde qui était peut-être Vienne ou Ber­lin ou un camp sans nom ou la mort ou la liber­té ou rien du tout. Elle était mon­tée sur un bateau — méta­pho­ri­que­ment, réel­le­ment, qu’im­porte — et elle avait quit­té le quai, et elle ne s’é­tait pas retour­née, et le Tage avait cou­lé entre elle et lui, et le Tage cou­lait encore, indif­fé­rent, magni­fique, comme il cou­lait depuis des millénaires.

Fle­ming s’as­sit sur un banc. Face au fleuve. Le soleil était haut — midi, peut-être. La lumière frap­pait l’eau et la trans­for­mait en miroir de feu, en sur­face de métal fon­du, en éten­due de scin­tille­ments qui bles­sait les yeux. Il ne détour­na pas le regard. Il lais­sa la lumière le bles­ser. Parce que la dou­leur des yeux était plus facile à sup­por­ter que l’autre dou­leur — la dou­leur de l’in­té­rieur, la dou­leur de l’homme qui cherche quel­qu’un qui n’est plus là et qui sait, avec chaque fibre de son corps, que cette per­sonne ne sera plus jamais là.

*

Il cher­cha encore. L’a­près-midi. Par obs­ti­na­tion. Par refus d’ac­cep­ter. Par cette qua­li­té anglaise qui n’est pas du cou­rage mais de l’en­tê­te­ment et qui pro­duit, par­fois, les mêmes résultats.

La tas­ca de l’Al­fa­ma — la cave où ils avaient man­gé les sar­dines grillées. Il des­cen­dit les marches. L’obs­cu­ri­té. Les tables en bois. Le patron — le même, le visage sans âge, le tablier taché. Fle­ming deman­da. Avait-il vu une femme — brune, yeux sombres, robe bleu marine, anglaise et por­tu­gaise ? Le patron le regar­da avec cette expres­sion des Lis­boètes quand un étran­ger leur demande quelque chose d’in­time — pas de la méfiance, de la réserve, cette réserve qui n’est pas de la froi­deur mais de la pro­tec­tion, la pro­tec­tion de ceux qui vivent dans une dic­ta­ture et qui ont appris que les ques­tions sont des pièges et que les réponses sont des aveux.

— Não sei, dit le patron. Je ne sais pas.

Il ne savait pas. Ou il savait et ne disait pas. Ou il avait oublié — un visage par­mi d’autres, une femme par­mi d’autres, une sar­dine par­mi d’autres. Les patrons de tas­ca voient des mil­liers de visages, et les mil­liers de visages se fondent en un seul visage, le visage com­po­site du client, ano­nyme, inter­chan­geable, oubliable.

Fle­ming remon­ta. Le café du Chia­do — A Bra­si­lei­ra, où ils s’é­taient retrou­vés le pre­mier jour. Les tables en ter­rasse. Les ser­veurs en gilet. Il deman­da. Non. Per­sonne ne connais­sait une femme de cette des­crip­tion. Ou tout le monde la connais­sait — brune, yeux sombres, anglaise et por­tu­gaise, la des­crip­tion cor­res­pon­dait à des cen­taines de femmes à Lis­bonne, des mil­liers peut-être, et Vera se dis­sol­vait dans la masse comme une goutte d’eau se dis­sout dans le fleuve.

Le Museu Nacio­nal de Arte Anti­ga — où ils avaient vu les Ten­ta­tions de saint Antoine. Fer­mé le lun­di. Les portes closes. L’es­ca­lier désert. Le jar­din en contre­bas, avec ses pal­miers et sa vue sur le Tage. Personne.

Le mira­dou­ro de São Pedro de Alcân­ta­ra — les pla­tanes, le bel­vé­dère, le banc de pierre où ils avaient man­gé des châ­taignes grillées en regar­dant le soleil des­cendre sur les toits. Le banc était là. Occu­pé par un vieil homme qui lisait un jour­nal. Pas de Vera. Pas de châ­taignes. Pas de ven­deur ambu­lant. Rien.

Fle­ming s’as­sit à côté du vieil homme. Pas sur le même banc — sur le banc d’à côté. Et il regar­da Lis­bonne. La même vue. Les mêmes toits. Le même Cas­te­lo en haut de l’Al­fa­ma. Le même Tage au fond. Rien n’a­vait chan­gé. Le pay­sage était iden­tique. Et pour­tant — pour­tant, quelque chose avait dis­pa­ru du pay­sage, quelque chose d’in­vi­sible sur la carte et sur le pano­ra­ma mais d’es­sen­tiel dans l’ex­pé­rience, comme quand on retire le sel d’un plat et que le plat a tou­jours la même appa­rence mais n’a plus le même goût.

Le goût de Lis­bonne avait chan­gé. Le sel avait dis­pa­ru. Et le sel s’ap­pe­lait Vera.

*

Il ren­tra à Esto­ril. Le taxi. La route. Le silence.

Au Palá­cio, le concierge lui remit un mes­sage. Une enve­loppe. Pas une enve­loppe de l’hô­tel — une enve­loppe ordi­naire, blanche, sans en-tête, sans adresse de retour. Son nom était écrit des­sus, à l’encre noire, d’une écri­ture qu’il ne recon­nut pas — ou qu’il recon­nut sans vou­loir le recon­naître, parce que recon­naître l’é­cri­ture c’é­tait recon­naître la main, et recon­naître la main c’é­tait recon­naître Vera, et recon­naître Vera c’é­tait accep­ter qu’elle avait écrit cette lettre et dépo­sé cette enve­loppe et que cette enve­loppe était peut-être la der­nière chose d’elle qui exis­tait encore dans ce monde, la der­nière trace, le der­nier fil.

Il mon­ta dans sa chambre. Fer­ma la porte. S’as­sit sur le lit. Et ouvrit l’enveloppe.

Pas une lettre. Un billet. Quelques lignes. Écrites à la main, à l’encre noire, sur un papier ordi­naire — pas le papier à lettres d’un hôtel, pas le papier d’une ambas­sade, un papier quel­conque, un papier de rien, le papier de quel­qu’un qui n’a plus d’a­dresse ni de titre ni de fonc­tion et qui écrit sur ce qu’il trouve.

Fle­ming lut.

Fle­ming,

Ne me cher­chez pas. Ce que je fais, je le fais parce que je n’ai pas le choix. Vous com­pren­drez peut-être un jour. Ou pas. Ce n’est pas impor­tant que vous com­pre­niez. Ce qui est impor­tant, c’est ceci : les sar­dines étaient vraies. Le Tage était vrai. La nuit était vraie. Tout le reste était du théâtre. Mais le théâtre, par­fois, est la seule façon de dire la vérité.

Soyez l’é­cri­vain que vous êtes.

V.

Il relut. Trois fois. Quatre. Les mots ne chan­geaient pas — ils ne changent jamais, c’est la malé­dic­tion de l’é­cri­ture, les mots res­tent fixés sur le papier comme les insectes res­tent fixés dans l’ambre, intacts, inal­té­rables, iden­tiques au pre­mier jour et au mil­lième jour et au jour où le papier tom­be­ra en pous­sière. Les mots de Vera res­te­raient. Après elle. Après lui. Après le Palá­cio et le casi­no et la guerre et tout le reste.

Les sar­dines étaient vraies. Le Tage était vrai. La nuit était vraie.

Trois véri­tés dans un océan de men­songes. Trois îles dans un archi­pel de fic­tions. Trois notes dans un silence. Et ces trois véri­tés — ces trois cer­ti­tudes offertes par une femme qui n’a­vait peut-être jamais dit une phrase entiè­re­ment vraie de toute leur his­toire — ces trois véri­tés valaient plus que tous les rap­ports de l’a­mi­ral God­frey, plus que toutes les vic­toires au bac­ca­ra, plus que tous les réseaux fic­tifs et tous les pièges de crayon et tous les stra­ta­gèmes d’es­pion amateur.

Et la der­nière phrase. Soyez l’é­cri­vain que vous êtes. Pas deve­nez. Pas essayez d’être. Soyez. Comme si c’é­tait déjà fait. Comme si la trans­for­ma­tion avait déjà eu lieu — sur la ter­rasse du Palá­cio, dans la cave de l’Al­fa­ma, sur le fer­ry du Tage, dans la chambre 214. Comme si treize jours avaient suf­fi. Comme si Vera avait vu ce que Popov avait vu et ce que Mag­da avait vu et ce que Fle­ming lui-même com­men­çait à voir — que l’ob­ser­va­teur n’é­tait pas un obser­va­teur mais un écri­vain, et que l’é­cri­vain avait tou­jours été là, sous l’of­fi­cier, sous l’es­pion, sous le joueur, sous le cos­tume de Ben­son & Clegg, atten­dant le moment, atten­dant la matière, atten­dant le courage.

Fle­ming plia le billet. Le glis­sa dans la poche inté­rieure. Avec les autres. Le chiffre. Le pré­nom. La phrase. Les pages de la nuit de Lis­bonne. La nou­velle phrase de sept mots. Le nom d’A­lexandre et le mot vio­lon­celle entre paren­thèses. Et main­te­nant ceci — le der­nier mot de Vera, la der­nière trace de Vera, le der­nier fil.

Il s’al­lon­gea sur le lit. Le pla­fond blanc. Le pla­fond de la chambre 214 qu’il avait regar­dé tant de fois — dans le noir, dans l’in­som­nie, dans le doute, dans l’aube, dans le bon­heur, dans le cha­grin. Le même pla­fond. La même blan­cheur. Le même vide qui n’é­tait pas du vide mais de la possibilité.

*

Vera avait disparu.

Comme si elle n’a­vait jamais exis­té. Comme si treize jours de sar­dines et de fado et de palourdes et de fer­ry et de châ­taignes et de ques­tions et de men­songes et de véri­tés n’a­vaient été qu’un rêve — un de ces rêves dont on se sou­vient avec une pré­ci­sion hal­lu­ci­na­toire mais dont on ne peut pas prou­ver qu’ils ont eu lieu, parce que les rêves ne laissent pas de traces, pas de preuves, pas d’empreintes dans le monde matériel.

Vera n’a­vait lais­sé aucune trace. Pas de pho­to — ils n’en avaient jamais pris. Pas d’ob­jet — elle n’a­vait rien oublié dans la chambre 214, pas un fou­lard, pas un bijou, pas une bar­rette en écaille. Pas même l’empreinte de son corps sur l’o­reiller — la femme de chambre avait chan­gé les draps le matin, effa­çant jus­qu’à la der­nière trace phy­sique de la nuit. Vera avait été absor­bée par le monde — ava­lée, digé­rée, dis­soute — et le monde ne mon­trait aucun signe de l’a­voir contenue.

Res­taient les mots. Les mots du billet. Les sar­dines étaient vraies. Le Tage était vrai. Les mots, eux, ne dis­pa­rais­saient pas. Les mots étaient la seule trace que Vera avait lais­sée — et cette trace était de l’encre sur du papier, c’est-à-dire la chose la plus fra­gile et la plus durable du monde, la chose qu’un souffle peut effa­cer et qu’un mil­lé­naire ne peut pas détruire.

Fle­ming pen­sa à Ves­per. Le mot vint — pas de sa mémoire, de nulle part. Ves­per. Un nom qui n’exis­tait pas. Un nom qui res­sem­blait à Vera — une lettre de dif­fé­rence, un glis­se­ment, un dépla­ce­ment infime de la consonne, comme si le nom réel avait été légè­re­ment pous­sé vers la droite et qu’un autre nom, un nom fic­tif, avait pris sa place. Vera. Ves­per. La femme réelle et la femme future. La femme qui avait dis­pa­ru et la femme qui appa­raî­trait un jour, dans un livre, dans un casi­no fic­tif, dans une his­toire qui serait la même et qui serait dif­fé­rente, comme les rêves sont les mêmes et différents.

Ves­per Lynd. Le nom com­plet sur­git — pas de sa mémoire, pas de sa volon­té. D’ailleurs. De ce lieu sans nom où naissent les per­son­nages, ce lieu qui n’est ni la réa­li­té ni l’i­ma­gi­na­tion mais le pas­sage entre les deux, la fron­tière, le seuil, cette zone de tran­sit où les gens réels deviennent des per­son­nages et où les per­son­nages deviennent plus réels que les gens.

Et Fle­ming sut — avec une cer­ti­tude qui le gla­ça et le réchauf­fa en même temps, la cer­ti­tude de la glace et du feu — que Vera dis­pa­raî­trait de sa vie mais pas de son œuvre. Que Vera revien­drait. Pas elle — son fan­tôme. Son écho. Sa ver­sion fic­tive. La femme qui tra­hit par amour. La femme qui dis­pa­raît sans trace. La femme dont la dis­pa­ri­tion est le prix de l’his­toire — parce que les his­toires, les vraies his­toires, celles qui res­tent, exigent un sacri­fice, et que le sacri­fice de Vera serait sa dis­pa­ri­tion, et que sa dis­pa­ri­tion serait, dans le livre, trans­for­mée en mort, parce que la fic­tion exige des fins et que la réa­li­té n’en donne pas, et que l’é­cri­vain doit inven­ter ce que la vie refuse.

Vera n’é­tait pas morte. Pro­ba­ble­ment. Fle­ming ne le sau­rait jamais — pas avec cer­ti­tude, pas avec cette cer­ti­tude du oui ou du non que les rap­ports de ren­sei­gne­ment exigent et que la vie refuse. Mais Ves­per mour­rait. Ves­per se sui­ci­de­rait. Ves­per lais­se­rait un billet — un billet court, quelques lignes, comme celui de Vera — et Bond trou­ve­rait le billet, et Bond lirait le billet, et Bond com­pren­drait, trop tard, que la femme qu’il aimait l’a­vait tra­hi par amour, et que cette tra­hi­son était le plus beau des sacri­fices, et que ce sacri­fice le détrui­rait, et que cette des­truc­tion serait le prix de son huma­ni­té — le der­nier geste humain de James Bond avant que Bond ne devienne Bond, avant que l’homme ne devienne le mythe, avant que le cœur ne se referme pour ne plus jamais s’ouvrir.

Mais tout cela vien­drait plus tard. Des années plus tard. Une vie plus tard. Pour l’ins­tant, Fle­ming était allon­gé sur un lit dans une chambre d’hô­tel au Por­tu­gal, avec un billet dans la poche et un trou dans la poi­trine et un nom qui n’exis­tait pas encore dans la tête — Ves­per — et le pla­fond blanc au-des­sus de lui comme une page blanche, et la mer dehors qui mur­mu­rait ce qu’elle mur­mu­rait tou­jours, la même chose, depuis le début, depuis avant les navi­ga­teurs et les espions et les écri­vains : va. Va vers ce que tu ne connais pas. Va vers ce qui te fait peur. Va.

Fle­ming fer­ma les yeux. Le som­meil ne vint pas. Il res­ta éveillé dans la lumière de l’a­près-midi qui bais­sait len­te­ment, qui pas­sait de l’or au cuivre, du cuivre au bronze, du bronze à ce bleu — ce bleu de tran­si­tion, ce bleu d’entre-deux — et il écou­ta le Palá­cio. Les murs. Les cou­loirs. Les chambres. Tout ce bâti­ment blanc plein de fan­tômes et d’es­pions et de rois bri­sés et de femmes dis­pa­rues. Il écou­ta et il enten­dit ce qu’il enten­dait tou­jours — la res­pi­ra­tion. Le souffle de l’hô­tel. Le bat­te­ment de cœur de la pierre.

Le Palá­cio respirait.

Et quelque part dans Lis­bonne — ou hors de Lis­bonne, dans un train, dans un bateau, dans un avion, dans un de ces véhi­cules de fuite que la guerre avait mul­ti­pliés comme elle avait mul­ti­plié les ruines et les absences — quelque part, Vera res­pi­rait aus­si. Peut-être. Pro­ba­ble­ment. Les pou­mons de Vera qui se gon­flaient et se dégon­flaient quelque part dans le monde, et les pou­mons de Fle­ming qui se gon­flaient et se dégon­flaient dans la chambre 214, et les deux res­pi­ra­tions qui ne se croi­se­raient plus jamais mais qui exis­taient, simul­ta­né­ment, dans le même air, sous les mêmes étoiles, dans la même guerre.

Et c’é­tait tout. Et c’é­tait assez. Et c’é­tait insup­por­table. Et c’é­tait la vie.

Cha­pitre 18 — Le départ

Le quin­zième jour fut le dernier.

Le câble de l’a­mi­ral God­frey arri­va à neuf heures — por­té par un cour­sier de l’am­bas­sade, un gar­çon maigre en cos­tume trop grand qui gra­vit les marches du Palá­cio avec l’air effa­ré de quel­qu’un qui entre dans un châ­teau par la mau­vaise porte. Le concierge lui indi­qua la ter­rasse. Le gar­çon tra­ver­sa le hall — le lustre, les colonnes, les fau­teuils en cuir fauve — avec des yeux ronds, et Fle­ming se deman­da ce qu’il voyait, ce cour­sier de vingt ans, dans ce hall qui était pour lui un décor de théâtre et qui était pour Fle­ming, main­te­nant, autre chose. Un lieu habi­té. Un lieu connu. Un lieu dont chaque détail — la marche qui grince, l’ap­plique qui penche, la tache sur le tapis gre­nat — était deve­nu fami­lier, intime, char­gé de mémoire.

Le câble était bref. Comme tous les câbles de God­frey — l’a­mi­ral éco­no­mi­sait les mots comme d’autres éco­no­misent l’argent, avec une ava­rice métho­dique qui fai­sait de chaque phrase un lin­got. MIS­SION TER­MI­NÉE STOP REN­TREZ LONDRES STOP AVION DEMAIN 14H POR­TE­LA STOP RAP­PORT COM­PLET ATTEN­DU STOP GODFREY.

Mis­sion ter­mi­née. Deux mots. L’a­mi­ral n’a­vait pas écrit mis­sion accom­plie. Il avait écrit mis­sion ter­mi­née. Et la dif­fé­rence entre les deux — la dif­fé­rence entre l’ac­com­plis­se­ment et la ter­mi­nai­son — était la dif­fé­rence entre le suc­cès et l’ar­rêt, entre la vic­toire et la fin. La mis­sion n’é­tait pas accom­plie. La mis­sion n’a­vait pas pro­duit ce qu’elle était cen­sée pro­duire — des infor­ma­tions exploi­tables sur les réseaux finan­ciers alle­mands au Por­tu­gal, des noms, des cir­cuits, des preuves. La mis­sion avait pro­duit autre chose. Quelque chose que God­frey ne sau­rait jamais, ne com­pren­drait jamais, ne lirait jamais dans aucun rap­port. Quelque chose qui n’ap­par­te­nait pas au ren­sei­gne­ment naval mais à un homme de trente-trois ans assis sur une ter­rasse d’hô­tel au Por­tu­gal avec un câble dans une main et un café dans l’autre.

Fle­ming posa le câble sur la table. But son café. Regar­da la mer. Et com­men­ça à faire ses adieux.

*

Il fit ses adieux en silence. Pas de dis­cours. Pas de céré­mo­nies. Les adieux de Fle­ming étaient des adieux d’ob­ser­va­teur — il regar­da les choses une der­nière fois, et cette der­nière fois don­na aux choses un poids qu’elles n’a­vaient pas eu jusque-là, parce que la der­nière fois est un filtre qui trans­forme le quo­ti­dien en pré­cieux, l’or­di­naire en rare, le banal en irremplaçable.

La ter­rasse. Les tables en fer for­gé. Le bou­gain­vil­lier mauve. La vue — la mer, les pal­miers, le ciel de novembre qui avait ce bleu par­ti­cu­lier, ni fon­cé ni pâle, le bleu de l’entre-deux, le bleu de Lisbonne.

Le bar. Le comp­toir en aca­jou. Le bar­man — Alber­to, il s’ap­pe­lait Alber­to, Fle­ming l’a­vait appris le troi­sième jour et l’a­vait oublié et s’en sou­ve­nait main­te­nant, au moment de par­tir, parce que les noms reviennent quand on part, comme s’ils avaient atten­du le départ pour se mani­fes­ter, comme s’ils savaient que le départ était le moment où les noms comptent, où les noms deviennent des ancres, des bouées, des points fixes dans le flux de la mémoire.

Le jar­din. Le kiosque. Les couches de pein­ture — vert, bleu, jaune, blanc. Le banc de bois où Popov l’a­vait trou­vé et aver­ti. Le che­min de gra­vier qui ser­pen­tait entre les par­terres. Les roses de novembre — les der­nières, fanées, obs­ti­nées, refu­sant de mou­rir comme les exi­lés du Palá­cio refu­saient de mou­rir, par entê­te­ment, par digni­té, par absence d’alternative.

Le hall. Le lustre. L’es­ca­lier. Le tapis gre­nat — gre­nat, ce rouge sombre qui n’est pas du rouge mais du rouge qui a vieilli, du rouge qui a pris de la patine, du rouge qui est deve­nu son propre souvenir.

La chambre 214. Le lit. Le bureau. La fenêtre. Les per­siennes. Le pla­fond blanc — le ciel inté­rieur de son monde tem­po­raire, la sur­face sur laquelle il avait pro­je­té ses insom­nies et ses rêves et ses peurs et ses cer­ti­tudes pen­dant quinze jours et quinze nuits.

Le tiroir. Il l’ou­vrit. Le bloc-notes vierge. Le crayon — à droite, per­pen­di­cu­laire. Le che­veu — en place. Per­sonne n’é­tait entré. Plus per­sonne ne cher­chait. Le piège n’a­vait plus de gibier. Le piège était un objet vide — un méca­nisme sans proie, un res­sort sans ten­sion, un sou­ve­nir de sur­veillance dans un tiroir de palace.

Fle­ming prit le bloc-notes. Le crayon. Refer­ma le tiroir. Le tiroir cla­qua avec un bruit sec — le bruit de la fin, le bruit de la porte qui se ferme, le bruit du cha­pitre qui se termine.

*

Il des­cen­dit. Le hall. Le concierge — un homme mince, gri­son­nant, impec­cable, qui l’a­vait vu entrer quinze jours plus tôt avec une valise et un bla­zer et qui le ver­rait sor­tir dans quelques heures avec la même valise et le même bla­zer et quelque chose de chan­gé dans le visage, quelque chose que le concierge ne sau­rait pas nom­mer mais qu’il recon­naî­trait, parce que les concierges de palace recon­naissent les trans­for­ma­tions comme les marins recon­naissent les chan­ge­ments de vent — pas par le ther­mo­mètre, par la peau.

— Mon­sieur Fle­ming. Vous nous quittez ?

— Demain matin. Avion à qua­torze heures.

— Nous espé­rons vous revoir.

— Moi aussi.

Le men­songe. Le der­nier men­songe du Palá­cio. Parce que Fle­ming savait — avec une cer­ti­tude qui n’a­vait besoin d’au­cune preuve — qu’il ne revien­drait pas. Pas au Palá­cio. Pas à Esto­ril. Pas au Por­tu­gal. Pas dans cette vie-là. La vie qui vien­drait — la guerre, l’a­près-guerre, les livres, la gloire, la mala­die, la mort — la vie qui vien­drait ne le ramè­ne­rait pas ici. Les lieux où l’on a été trans­for­mé sont des lieux aux­quels on ne retourne pas, parce que retour­ner serait cher­cher la trans­for­ma­tion dans le décor alors que la trans­for­ma­tion est dans l’homme, et que l’homme, une fois trans­for­mé, ne recon­naît plus le décor.

Il sor­tit sur le per­ron. Les marches. Le gra­vier. L’al­lée de pal­miers. La vue — le Casi­no de l’autre côté de la rue, la mer au bout de l’a­ve­nue, le ciel. Il s’ar­rê­ta. Regarda.

Et il vit Popov.

*

Popov était dans le jar­din. Pas dans le kiosque — sur un banc, près du bas­sin aux nénu­phars, un bas­sin que Fle­ming n’a­vait jamais remar­qué — quinze jours au Palá­cio et il n’a­vait pas remar­qué le bas­sin aux nénu­phars, ce qui prou­vait que même l’ob­ser­va­teur le plus atten­tif manque des choses, et que les choses qu’on manque sont sou­vent les plus belles, parce que la beau­té ne se pré­sente pas, elle attend d’être trouvée.

Popov por­tait un cos­tume bleu — pas le lin crème, pas le bla­zer. Un bleu marine sobre, presque sévère, un cos­tume de départ, un cos­tume d’homme qui s’ap­prête à voya­ger. Et pour la pre­mière fois, Popov avait l’air fati­gué. Pas la fatigue du corps — Popov avait un corps indes­truc­tible, un corps de boxeur, un corps qui refu­sait la fatigue comme il refu­sait les limites. La fatigue de l’es­prit. L’ombre sous les yeux noirs. L’af­fais­se­ment imper­cep­tible des épaules mas­sives. La pos­ture d’un homme qui porte un poids invi­sible depuis trop long­temps et qui, pour un ins­tant, cesse de le cacher.

— Vous par­tez, dit Popov. Ce n’é­tait pas une question.

— Demain. Et vous ?

— Ce soir. Quelque part. Je ne sais pas encore où — ou plu­tôt, je sais où mais je ne peux pas le dire, ce qui revient au même du point de vue de la conversation.

Il sou­rit. Le sou­rire revint — pas le grand sou­rire, pas le sou­rire de scène. Le sou­rire plus petit. Le sou­rire de jar­din. Le sou­rire de l’homme qui sou­rit non pas pour éblouir mais pour com­mu­ni­quer, et qui com­mu­nique, avec ce sou­rire, quelque chose de plus intime que les mots.

— Vera est par­tie, dit Fleming.

— Je sais.

— Vous savez tou­jours tout.

— Non. Je sais les choses impor­tantes. Les choses sans impor­tance, je les laisse aux autres. C’est la seule façon de ne pas deve­nir fou dans ce métier — sélec­tion­ner. Ne gar­der que l’es­sen­tiel. Jeter le reste. Le reste, c’est du bruit. Et le bruit, à la longue, rend sourd.

Ils res­tèrent assis. Côte à côte. Deux hommes sur un banc dans un jar­din d’hô­tel, à Esto­ril, en novembre 1941. L’un par­tait pour Londres. L’autre par­tait pour quelque part. Et entre les deux — entre le fonc­tion­naire et l’a­ven­tu­rier, entre l’ob­ser­va­teur et l’ac­teur, entre l’homme qui devien­drait écri­vain et l’homme qui res­te­rait espion — entre les deux, il y avait le bas­sin aux nénu­phars, et les nénu­phars flot­taient sur l’eau sombre avec cette séré­ni­té des choses végé­tales qui ne savent rien de la guerre ni de l’a­mour ni de la tra­hi­son et qui se contentent de flot­ter, de vivre, de tour­ner leurs feuilles vers le soleil.

— Fle­ming, dit Popov.

— Oui.

— Je ne vous don­ne­rai pas de conseil. Je vous ai don­né assez de conseils pour toute une vie. Mais je vais vous dire une chose. Une seule. Et je veux que vous l’é­cou­tiez — pas avec les oreilles, avec le ventre. D’accord ?

— D’ac­cord.

— Ce que vous avez vécu ici — les quinze jours, le casi­no, Hart­mann, Vera, tout ça — ce que vous avez vécu n’est pas un épi­sode. Ce n’est pas un cha­pitre. Ce n’est pas un pas­sage. C’est le livre. Tout le livre. Vous l’a­vez vécu en quinze jours, et vous pas­se­rez le reste de votre vie à l’é­crire. Et quand vous l’é­cri­rez — pas si, quand — quand vous l’é­cri­rez, ne cher­chez pas à embel­lir. Ne cher­chez pas à dra­ma­ti­ser. Ne cher­chez pas à rendre les choses plus grandes qu’elles ne sont. Elles sont déjà assez grandes. La réa­li­té est déjà assez folle. Conten­tez-vous de racon­ter. De racon­ter ce que vous avez vu. Ce que vous avez sen­ti. Ce que vous avez com­pris. Et si les gens trouvent que c’est invrai­sem­blable — si les cri­tiques disent que c’est exa­gé­ré, que les per­son­nages sont trop grands, que les situa­tions sont trop roma­nesques — sou­riez. Et dites-leur que la réa­li­té est tou­jours plus roma­nesque que le roman. Tou­jours. Sans excep­tion. Et que les cri­tiques qui ne le savent pas sont des cri­tiques qui n’ont pas vécu.

Il se tut. Le silence du jar­din — les oiseaux, le vent, les nénu­phars — emplit l’es­pace que les mots avaient occu­pé. Et Fle­ming sen­tit — phy­si­que­ment, dans le ventre, comme Popov l’a­vait deman­dé — que ces mots étaient les der­niers. Que Popov ne lui par­le­rait plus jamais. Que cette conver­sa­tion dans un jar­din d’hô­tel était la fin d’un dia­logue qui avait com­men­cé sur une ter­rasse, un soir, avec un rire trop fort et un verre trop plein, et qui se ter­mi­nait ici, dans le calme, dans le presque-silence, entre deux hommes qui se res­pec­taient et qui ne se rever­raient pas.

Popov se leva. La fatigue dis­pa­rut — comme elle dis­pa­raît chez les hommes d’ac­tion, ins­tan­ta­né­ment, rem­pla­cée par le mou­ve­ment, par la ver­ti­ca­li­té, par cette éner­gie du corps qui reprend ses droits dès qu’il quitte la posi­tion assise. Popov debout n’é­tait pas le même homme que Popov assis — debout, il rede­ve­nait le géant, le séduc­teur, l’agent double, le joueur, la force de la nature.

— Au revoir, Fleming.

— Au revoir, Popov.

Popov ten­dit la main. Fle­ming la ser­ra. La main de Popov — énorme, chaude, la main d’un homme qui ser­rait les mains comme il vivait sa vie, avec excès, avec géné­ro­si­té, avec cette convic­tion que chaque geste mérite d’être plein, que la modé­ra­tion est une insulte au vivant, que la tié­deur est une forme de lâcheté.

La main se reti­ra. Popov s’é­loi­gna. La démarche — le félin, le boxeur, le dan­seur. Le cos­tume bleu marine qui tra­ver­sait le jar­din comme une voile tra­verse la mer. Il ne se retour­na pas. Il ne se retour­nait jamais. Les hommes comme Popov ne se retournent pas, parce que se retour­ner c’est regret­ter, et que regret­ter c’est perdre du temps, et que le temps, pour un agent double, est la seule mon­naie qui ne se renou­velle pas.

Popov dis­pa­rut par la porte laté­rale. La porte des employés. La porte des issues de secours. Sa porte.

*

Fle­ming res­ta dans le jar­din. Long­temps. Le bas­sin. Les nénu­phars. Le soleil qui des­cen­dait. L’a­près-midi qui bas­cu­lait vers le soir avec cette len­teur d’Es­to­ril qui n’é­tait pas de la len­teur mais de la grâce, cette grâce por­tu­gaise qui consiste à ne pas pres­ser les choses, à ne pas for­cer le temps, à lais­ser les heures cou­ler comme le Tage coule — lar­ge­ment, patiem­ment, sans fin.

Il pen­sa à ce qu’il empor­tait. Pas dans sa valise — dans sa poche. Dans la poche inté­rieure de son bla­zer, contre sa poi­trine, là où les bat­te­ments de son cœur gar­daient les pages au chaud. Il sor­tit le tout. Le déplia. L’é­ta­la sur le banc, à côté de lui, comme un archéo­logue étale ses trou­vailles — les frag­ments, les tes­sons, les éclats d’un monde enfoui.

Le chiffre. Le pre­mier mot écrit au Palá­cio, le pre­mier soir, au retour du casi­no. Le Chiffre. Le nom du per­son­nage qui était né dans le regard de Hartmann.

Le pré­nom. Le deuxième mot. Écrit le len­de­main — ou le sur­len­de­main, il ne savait plus. Un pré­nom qui devien­drait un nom. Un nom qui devien­drait un mythe.

La phrase. Cinq mots. Écrits sur le fer­ry du Tage, en regar­dant les navi­ga­teurs par­tir de la Pra­ça do Comér­cio. Cinq mots qui seraient peut-être un inci­pit. Ou un épi­graphe. Ou rien du tout — juste une phrase, une de ces phrases qui existent pour elles-mêmes et qui n’ont pas besoin d’un livre pour jus­ti­fier leur existence.

La phrase de sept mots. Écrite après la conver­sa­tion avec Popov dans le kiosque. Sept mots qui étaient peut-être un titre. Ou une promesse.

Les quatre pages de la nuit de Lis­bonne. Le bar du Bair­ro Alto. Le fado dans la cave. Les réfu­giés sur les quais. Le pied nu de l’en­fant. Le vieil homme au dos droit. La pre­mière écri­ture vraie — non pas du ren­sei­gne­ment mais de la lit­té­ra­ture, non pas de l’in­for­ma­tion mais de la vérité.

Le nom d’A­lexandre. Le mot vio­lon­celle entre paren­thèses. La clé de Vera. Le secret sous le secret.

Et le billet de Vera. Les sar­dines étaient vraies. Le Tage était vrai. La nuit était vraie. Soyez l’é­cri­vain que vous êtes.

Fle­ming regar­da ces frag­ments éta­lés sur le banc. Ces mor­ceaux de papier — du papier d’hô­tel, du papier de bloc-notes, du papier ordi­naire — ces mor­ceaux de papier qui ne pesaient rien et qui conte­naient tout. Tout ce qu’il avait vécu en quinze jours. Tout ce qu’il empor­tait. Tout ce qu’il deviendrait.

Il les ras­sem­bla. Les plia. Les remit dans la poche inté­rieure. Contre son cœur. Et il pen­sa — avec une émo­tion qu’il n’au­rait jamais avouée à per­sonne, pas à Popov, pas à God­frey, pas même à lui-même sauf en ce moment pré­cis, dans ce jar­din, devant ces nénu­phars — il pen­sa que ces mor­ceaux de papier étaient le tré­sor. Pas l’argent du bac­ca­ra. Pas les infor­ma­tions pour l’a­mi­ral. Pas les contacts de l’am­bas­sade. Le tré­sor. Le vrai tré­sor. La chose pour laquelle il était venu sans le savoir et qu’il empor­tait sans pou­voir la nommer.

*

Le soir tom­ba. Le der­nier soir.

Fle­ming dîna seul. Au res­tau­rant du Palá­cio. Le roba­lo — encore. Le vin blanc — encore. Le rituel — une der­nière fois. Le maître d’hô­tel, spec­tral, qui posait les assiettes avec la gra­vi­té d’un prêtre posant les hos­ties. Le cou­peur de fruits — ce ser­veur spé­cia­li­sé qui appa­rais­sait au des­sert avec un pla­teau de fruits et un cou­teau d’argent et qui pelait les oranges avec une dex­té­ri­té de chi­rur­gien, en une seule spi­rale de peau, sans jamais tou­cher la chair. Les bou­gies. Les nappes blanches. Les reflets dans les vitres noires.

Il man­gea. Len­te­ment. En savou­rant — pas le pois­son, le lieu. En man­geant le lieu. En ava­lant le Palá­cio, bou­chée par bou­chée, pour l’emporter en lui, dans son corps, pour que le Palá­cio devienne chair et sang et mémoire, pour que l’hô­tel vive en lui comme les hôtels vivent dans ceux qui les ont habi­tés — pas dans les murs, dans les gens.

Puis il mon­ta. La der­nière mon­tée. L’es­ca­lier. Le tapis. Les appliques. Le cou­loir. La porte.

La chambre 214.

Il ne fit pas ses valises. Pas ce soir. Ce soir, il s’as­sit au bureau. Allu­ma la lampe. Prit le bloc-notes — le der­nier bloc-notes, celui du kiosque du hall, presque vierge. Et il écrivit.

Pas un résu­mé. Pas un rap­port. Pas des notes. Il écri­vit une lettre. À per­sonne. À lui-même. Au Fle­ming futur — celui qui s’as­sié­rait un jour devant une machine à écrire et qui aurait besoin de se sou­ve­nir, et qui ne se sou­vien­drait pas de tout, parce que la mémoire est un tamis et que le tamis laisse pas­ser les détails, et que les détails sont tout.

Il écri­vit :

Le Palá­cio est blanc. La mer est à trois cents mètres. Le casi­no est en face — trente mètres de bitume, des pal­miers, une façade Art Déco. La lumière est dif­fé­rente de toutes les lumières — plus trans­pa­rente, plus dorée, une lumière qui ne cache rien et qui embel­lit tout. Les gens jouent au bac­ca­ra. Les gens mentent. Les gens s’aiment sans pou­voir le dire. Les gens dis­pa­raissent. Le fado joue dans des caves. Le Tage coule. Les navi­ga­teurs sont par­tis d’i­ci. Les réfu­giés dorment sur les quais. Un roi pleure un péki­nois. Une femme coud des dia­mants dans des dou­blures. Un espion rit trop fort. Un ban­quier incline la tête d’un cen­ti­mètre. Une tra­duc­trice porte des Chur­ch’s anglaises et tra­hit par amour. Et un homme regarde tout cela et prend des notes et ne com­prend pas encore ce qu’il fait mais le com­pren­dra un jour, dans une mai­son blanche, face à une autre mer, quand les mots vien­dront et qu’ils racon­te­ront cette his­toire qui n’est pas une his­toire d’es­pion­nage mais une his­toire d’a­mour, pas une his­toire de guerre mais une his­toire de mots, pas une his­toire de casi­no mais une his­toire de nais­sance — la nais­sance d’un écri­vain dans un hôtel d’Es­to­ril, en novembre 1941, quand le monde brû­lait et que le Por­tu­gal ne brû­lait pas, et que cette absence de flamme était peut-être le plus grand des incendies.

Il posa le crayon. Relut. Ne cor­ri­gea rien. C’é­tait la pre­mière fois qu’il écri­vait quelque chose et qu’il ne cor­ri­geait rien — la pre­mière fois que les mots étaient justes du pre­mier coup, la pre­mière fois que le brouillon était le texte. Et cette pre­mière fois — cette coïn­ci­dence du brouillon et du texte, cette abo­li­tion de la dis­tance entre l’in­ten­tion et la réa­li­sa­tion — fut le signe. Le signe que quelque chose avait chan­gé. Que le pas­sage avait eu lieu. Que l’homme qui était arri­vé au Palá­cio quinze jours plus tôt — l’ob­ser­va­teur, l’of­fi­cier de bureau, le rédac­teur de mémos — n’é­tait plus le même homme. L’homme qui par­tait demain était autre chose. Pas encore un écri­vain — pas encore, pas tout à fait, le che­min serait long et dif­fi­cile et pavé de doutes. Mais quelque chose qui y res­sem­blait. Quelque chose qui conte­nait l’é­cri­vain comme le bour­geon contient la fleur — invi­sible, replié, prêt.

Il étei­gnit la lampe. Se cou­cha. La der­nière nuit dans la chambre 214. Le pla­fond blanc. Le jas­min du jar­din. La mer.

Il dor­mit. Et il ne rêva pas. Le som­meil fut un lac noir, sans fond, sans rivage, sans image — le som­meil de l’homme qui a tout vu et tout enten­du et tout res­sen­ti et qui n’a plus besoin de rêves parce que le réel a été assez.

Le réel avait été assez.

Et demain, il partirait.

Épi­logue

Gol­de­neye, Jamaïque, 

jan­vier 1952

La mai­son était blanche.

Blanche comme le Palá­cio. Blanche comme les murs de Lis­bonne. Blanche comme les draps de la chambre 214. Mais d’un autre blanc — un blanc des tro­piques, un blanc lavé par la pluie et le soleil et le sel, un blanc qui n’a­vait rien de la digni­té euro­péenne, rien de la rete­nue por­tu­gaise. Un blanc sau­vage. Un blanc de corail et de chaux. Un blanc qui ne cachait rien parce qu’il n’y avait rien à cacher, pas ici, pas dans cette mai­son construite sur une falaise au-des­sus de la mer des Caraïbes, pas dans ce pays d’une autre guerre — pas la guerre des espions et des casi­nos, la guerre des cou­leurs et de la lumière, la guerre que le soleil mène chaque jour contre la nuit et qu’il gagne chaque matin avec une bru­ta­li­té magnifique.

Fle­ming était assis devant une table. La table était en bois — du bois local, sombre, lourd, un bois qui sen­tait encore la forêt dont il venait, cette forêt jamaï­caine qui des­cen­dait de la mon­tagne jus­qu’à la mer et qui conte­nait, dans ses feuillages et ses racines et ses odeurs, une mémoire végé­tale que Fle­ming ne connaî­trait jamais mais qu’il aimait, qu’il aimait de cette façon par­ti­cu­lière dont on aime les choses qu’on ne com­prend pas et qu’on ne com­pren­dra jamais.

Sur la table, une machine à écrire. Une Impe­rial. Noire. Mas­sive. Les touches rondes, en métal, légè­re­ment concaves, usées par les doigts qui les avaient frap­pées avant les siens — des doigts de jour­na­liste, de secré­taire, de roman­cier peut-être, des doigts ano­nymes dont l’his­toire s’é­tait effa­cée avec la sueur et le temps mais dont les marques res­taient, gra­vées dans le métal, comme des empreintes fossiles.

Fle­ming regar­da la machine. Il la regar­dait depuis une heure. Depuis le petit déjeu­ner — les œufs, le café jamaï­cain, le jus de fruit, Ann qui lisait le jour­nal sur la véran­da, Ann qui était sa femme main­te­nant, Ann O’Neill deve­nue Ann Fle­ming, la femme du salon d’à côté deve­nue la femme du salon, et cette tran­si­tion de l’i­nac­ces­sible à l’ac­ces­sible avait chan­gé quelque chose dans le désir, l’a­vait émous­sé, arron­di, trans­for­mé en autre chose — pas de l’a­mour, pas encore, pas exac­te­ment, quelque chose de plus calme, de plus rési­gné, de plus adulte. Depuis le petit déjeu­ner, il regar­dait la machine et la machine le regar­dait, et entre les deux — entre l’homme et la machine, entre les doigts et les touches — il y avait dix ans.

Dix ans depuis Estoril.

Dix ans depuis le Palá­cio et le casi­no et la lumière de Lis­bonne et le Tage et le fado et les sar­dines et le bac­ca­ra et Hart­mann et Popov et Mag­da et Carol et Umber­to et les réfu­giés sur les quais et le pied nu de l’en­fant et le vieil homme au dos droit et le crayon dans le tiroir et les Chur­ch’s anglaises et le sou­rire inté­rieur et les nénu­phars et le kiosque et les couches de pein­ture et la Rua das Flores et la Com­pan­hia Atlân­ti­ca de Comér­cio et Sil­va et Fer­rei­ra et Alexandre et le vio­lon­celle et la mai­son aux volets bleus et le Bach dans la ruelle et la nuit dans la chambre 214 et les sar­dines étaient vraies et le Tage était vrai et la nuit était vraie et soyez l’é­cri­vain que vous êtes.

Dix ans.

Et pen­dant ces dix ans — la fin de la guerre, la vic­toire, le retour, les déco­ra­tions, les dîners, les maî­tresses, le jour­na­lisme, les voyages, la Jamaïque, Ann — pen­dant ces dix ans, les mor­ceaux de papier étaient res­tés dans la poche inté­rieure du bla­zer. Pas le même bla­zer — Fle­ming avait chan­gé de bla­zer, évi­dem­ment, en dix ans on change de bla­zer, on change de che­mise, on change de vie. Mais les mor­ceaux de papier avaient migré d’un bla­zer à l’autre, d’une poche à l’autre, fidèles, patients, indes­truc­tibles, comme les dia­mants de Mag­da avaient migré d’une dou­blure à l’autre pen­dant la fuite à tra­vers l’Eu­rope. Des dia­mants de papier. Des bijoux d’encre. Le tré­sor d’un homme qui ne savait pas encore que c’é­tait un tré­sor et qui le sut — quand ? Il ne sau­rait jamais exac­te­ment quand. Un matin, peut-être. Un matin de jan­vier, à Gol­de­neye, devant une machine à écrire, quand la lumière des Caraïbes frap­pa la table et les touches et les feuilles blanches, et que Fle­ming sor­tit les mor­ceaux de papier de sa poche et les posa sur la table, à côté de la machine, comme un archi­tecte pose ses plans à côté du ter­rain, et que les mor­ceaux de papier — le chiffre, le pré­nom, les phrases, les pages, le nom d’A­lexandre, le billet de Vera — que les mor­ceaux de papier lui ren­dirent son regard avec la patience des choses qui ont atten­du long­temps et qui savent que l’at­tente est terminée.

Fle­ming mit du papier dans la machine. Une feuille. Blanche. Vierge. Le rou­leau tour­na — le bruit méca­nique, sec, le bruit du début, le bruit de la page qui se place et qui attend.

Il posa les doigts sur les touches. L’in­dex gauche. L’in­dex droit. Les autres doigts sui­virent — se posèrent sur les lettres, trou­vèrent leurs places, s’ins­tal­lèrent avec cette cer­ti­tude que les doigts ont quand ils savent ce qu’ils vont faire, cette cer­ti­tude du corps qui pré­cède la cer­ti­tude de l’es­prit, cette intel­li­gence des muscles qui est plus rapide et plus fiable que l’in­tel­li­gence du cerveau.

Et il pen­sa. Une seconde. Pas plus. Il pen­sa à la ter­rasse du Palá­cio. Au pre­mier matin. Au pre­mier café. À la pre­mière lumière d’Es­to­ril sur la mer, cette lumière qui ne cachait rien et qui embel­lis­sait tout. Il pen­sa à Hart­mann au casi­no — le cos­tume anthra­cite, les mains sur le tapis vert, le regard gris. Il pen­sa à Vera — les yeux bruns qui tiraient vers le vert, le sou­rire inté­rieur, les Chur­ch’s anglaises, la main dans la main devant la mai­son aux volets bleus. Il pen­sa à Popov — le rire énorme, les épaules mas­sives, la voix qui disait vous êtes un écri­vain qui ne le sait pas encore. Il pen­sa à Mag­da — les perles, le whis­ky du matin, le roi qui pleure un péki­nois, les dia­mants cou­sus dans les dou­blures. Il pen­sa aux réfu­giés sur les quais — le pied nu, le vieil homme, la digni­té dans le noir. Il pen­sa au fado dans la cave — la voix du chan­teur, les yeux fer­més, la tête ren­ver­sée, le son qui mon­tait de la pierre et du corps. Il pen­sa au Tage — large, gris-or, patient, le fleuve qui conte­nait l’his­toire de tout un peuple dans ses eaux brunes.

Il pen­sa à tout cela en une seconde. Pas plus. Parce que le temps de la pen­sée n’est pas le temps de l’hor­loge — le temps de la pen­sée est com­pres­sible, élas­tique, et une seconde de pen­sée peut conte­nir quinze jours de vie, et quinze jours de vie peuvent tenir dans une seconde de pen­sée, et la seconde et les quinze jours sont la même durée vue de deux côtés du miroir.

Puis il ces­sa de pen­ser. Et il com­men­ça à taper.

Les touches cla­quèrent. Le bruit — métal­lique, rapide, régu­lier — le bruit de la machine à écrire qui est le bruit le plus beau du monde pour celui qui écrit, parce que ce bruit est la preuve que les mots existent, que les mots passent de l’in­té­rieur à l’ex­té­rieur, de l’in­vi­sible au visible, du silence au son, et que ce pas­sage — cette nais­sance — est irré­ver­sible, et que ce qui est tapé est tapé, et que ce qui est écrit est écrit, et que les mots, une fois sur le papier, ne reviennent pas dans la tête, ils res­tent là, noirs sur blanc, comme les azu­le­jos res­tent sur les murs de Lis­bonne, inal­té­rables, beaux de leur fixité.

Fle­ming tapa. Vite. Sans hési­ter. Les mots venaient — pas comme ils venaient pour les rap­ports de God­frey, pas comme les dents qu’on arrache, pas comme les pierres qu’on extrait. Les mots venaient comme ils étaient venus dans la chambre 214, la der­nière nuit, quand le brouillon avait été le texte. Ils venaient du corps. Des doigts. De la mémoire des muscles. De ce lieu pro­fond, anté­rieur au lan­gage conscient, où les sou­ve­nirs vivent sous forme de sen­sa­tions — la cha­leur du soleil d’Es­to­ril sur les pau­pières, l’o­deur du jas­min dans le jar­din du Palá­cio, le goût de la bica le matin, le cris­se­ment du gra­vier sous les semelles, le mur­mure de la mer à tra­vers les persiennes.

Les mots venaient et ils racon­taient une his­toire. Pas l’his­toire de Fle­ming — l’his­toire de Bond. Pas l’his­toire du Palá­cio — l’his­toire d’un casi­no. Pas l’his­toire de Vera — l’his­toire de Ves­per. Pas l’his­toire de Hart­mann — l’his­toire du Chiffre. La même his­toire et une autre his­toire. Le même livre et un autre livre. La réa­li­té trans­for­mée en fic­tion, la fic­tion plus vraie que la réa­li­té, le brouillon deve­nu texte, le texte deve­nu monde.

La pre­mière phrase se for­ma sous ses doigts. Pas la phrase qu’il avait pré­pa­rée — pas la phrase lit­té­raire, pas la phrase d’ou­ver­ture clas­sique avec sa des­crip­tion et son atmo­sphère et sa construc­tion savante. Non. Une phrase simple. Une phrase nue. Une phrase qui com­men­çait sans pré­am­bule, sans pré­cau­tion, sans le filet de sécu­ri­té de la rhé­to­rique. Une phrase qui sau­tait — comme Popov sau­tait, comme les navi­ga­teurs sau­taient, comme tous les hommes qui cessent de regar­der et com­mencent à faire sautent — direc­te­ment dans le vide.

The scent and smoke and sweat of a casi­no are nau­sea­ting at three in the morning.

L’o­deur et la fumée et la sueur d’un casi­no sont nau­séa­bondes à trois heures du matin.

La phrase était là. Sur le papier. Noire sur blanc. La pre­mière phrase de Casi­no Royale. La pre­mière phrase de Bond. La pre­mière phrase de tout ce qui allait suivre — les livres, les films, le mythe, la légende, le nom le plus célèbre de la lit­té­ra­ture popu­laire du ving­tième siècle. Et cette phrase — cette phrase qui devien­drait la pre­mière phrase d’un empire — cette phrase était née dans un casi­no d’Es­to­ril, un soir de novembre 1941, quand un offi­cier anglais de trente-trois ans avait pous­sé les portes vitrées et res­pi­ré l’air de la salle pour la pre­mière fois, et que l’o­deur l’a­vait frap­pé — la fumée, la sueur, le par­fum, l’argent, le men­songe, la vie — et que cette odeur s’é­tait ins­crite dans son corps pour ne jamais en partir.

Fle­ming regar­da la phrase. La relut. Ne chan­gea rien. Pas un mot. Pas une vir­gule. La phrase était juste. La phrase était vraie. La phrase était le début.

Il conti­nua. Les touches cla­quèrent. Les mots vinrent. Les pages se rem­plirent. Et la mai­son blanche de Gol­de­neye — blanche comme le Palá­cio, blanche comme Lis­bonne, blanche comme la chambre 214 — la mai­son se rem­plit de bruit, du bruit de la machine qui écri­vait, du bruit des mots qui nais­saient, du bruit de l’homme qui avait ces­sé de regar­der et qui racontait.

Dehors, la mer des Caraïbes — bleue, chaude, immense — fai­sait le même bruit que l’At­lan­tique devant le Palá­cio. Le même mur­mure. Le même souffle. La même res­pi­ra­tion du monde qui disait — qui avait tou­jours dit, depuis le pre­mier matin sur la ter­rasse d’Es­to­ril — va. Écris. Raconte.

Et Fle­ming racontait.

Les doigts tapaient et les mots tom­baient sur la page comme la pluie tom­bait sur Lis­bonne — ver­ti­ca­le­ment, chau­de­ment, d’un ciel res­té bleu sur les bords. Et quelque part dans ces mots — enfouis, invi­sibles, indes­truc­tibles, cou­sus dans la dou­blure du texte comme des dia­mants dans du satin — quelque part dans ces mots, il y avait tout. Le casi­no. L’hô­tel. Le ban­quier. L’es­pionne. Le roi. La maî­tresse. L’agent double. Le fado. Le Tage. Les sar­dines. Les azu­le­jos. Les Chur­ch’s anglaises. Le sou­rire inté­rieur. Le crayon dans le tiroir. Le cen­ti­mètre de digni­té. Le pied nu de l’en­fant. Le vio­lon­celle silen­cieux. La nuit. L’aube. Le bleu de l’entre-deux.

Et Vera. Tou­jours Vera. Vera qui était deve­nue Ves­per et qui vivrait dans ces pages comme elle n’a­vait pas pu vivre dans la réa­li­té — entière, libre, tra­gique, fidèle à elle-même jus­qu’au bout. Vera qui tra­hi­rait et qui mour­rait et qui lais­se­rait un billet. Vera dont la dis­pa­ri­tion serait, dans le livre, trans­for­mée en sui­cide, parce que la fic­tion exige des fins et que la réa­li­té n’en donne pas, et que l’é­cri­vain — l’é­cri­vain que Vera lui avait deman­dé d’être, l’é­cri­vain que Popov avait devi­né, l’é­cri­vain que Mag­da avait nom­mé, l’é­cri­vain qu’il était enfin deve­nu — l’é­cri­vain devait don­ner à Vera la fin que la vie lui avait refu­sée. Une fin. Pas une dis­pa­ri­tion. Une fin.

Parce que les gens méritent une fin. Même fic­tive. Même inven­tée. Même fausse. Les gens méritent que leur his­toire se ter­mine, que les mots se referment autour d’eux comme les bras se referment autour d’un corps, et que cette clô­ture soit un acte d’a­mour, et que cet amour soit la seule chose vraie dans toute cette fic­tion, la seule chose qui résiste au temps et à l’ou­bli et à la mort.

Fle­ming tapait.

La machine chantait.

Et dans la lumière blanche de la Jamaïque — cette lumière qui n’é­tait pas la lumière du Por­tu­gal mais qui en était la sœur, la lumière de l’autre côté du monde, la lumière de l’a­près — dans cette lumière, les mots nais­saient. Un par un. Phrase après phrase. Page après page. Comme les vagues naissent. Comme les jours naissent. Comme les livres naissent — dans la dou­leur et dans la joie et dans cette cer­ti­tude ter­ri­fiante et magni­fique que les mots, une fois écrits, ne vous appar­tiennent plus.

Ils appar­tiennent au monde.

Ils appar­tiennent à tout le monde.

Ils appar­tiennent à personne.

*

Et quelque part — quelque part dans le monde, dans une ville ou un vil­lage ou une ferme ou un camp, quelque part où la lumière de jan­vier n’é­tait pas la lumière de la Jamaïque mais une autre lumière, plus faible, plus froide, plus grise — quelque part, peut-être, une femme aux yeux bruns qui tiraient vers le vert regar­dait par une fenêtre et ne pen­sait à rien. Ou pen­sait à tout. Ou pen­sait à un hôtel blanc au bord de la mer, et à un homme qui pre­nait des notes, et à une nuit dont elle avait deman­dé qu’on n’é­crive rien, et à des sar­dines qui étaient vraies, et à un fleuve qui était vrai, et à un amour qui était vrai aus­si — le plus vrai de tous, parce qu’il n’a­vait jamais été dit.

Peut-être.

Ou peut-être pas.

Les fins n’ap­par­tiennent qu’à ceux qui les écrivent.

Et cette fin — cette fin qui n’en est pas une, cette fin ouverte comme une fenêtre est ouverte sur la mer, cette fin qui ne ferme rien et qui laisse entrer l’air et la lumière et le doute — cette fin appar­tient à Fleming.

Et à vous.

Et au Palá­cio, qui res­pire encore, blanc et mas­sif, au bord de l’At­lan­tique, avec ses fan­tômes et ses pal­miers et ses lustres et son bar et son jar­din et son kiosque aux couches de pein­ture, et qui attend — comme attendent les grands hôtels, comme attendent les grands témoins — le pro­chain visi­teur, la pro­chaine his­toire, le pro­chain écri­vain qui pous­se­ra la porte et qui entre­ra et qui ne sau­ra pas encore qu’il est en train de vivre la matière de son livre.

Parce que les hôtels savent.

Les hôtels savent tou­jours avant nous.

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Cha­pitre 13 — L’a­ver­tis­se­ment de Popov

Popov le trou­va dans le jardin.

C’é­tait le onzième jour — ou le dou­zième, Fle­ming per­dait le compte, les jours au Palá­cio se fon­daient les uns dans les autres comme les aqua­relles se fondent quand on ren­verse de l’eau des­sus, les contours s’ef­fa­çaient, les fron­tières entre hier et aujourd’­hui deve­naient poreuses, et seule la lumière chan­geait — un peu plus oblique chaque matin, un peu plus dorée chaque soir, comme si le soleil de novembre des­cen­dait d’un cran chaque jour sur une échelle invi­sible et que chaque cran ren­dait le monde légè­re­ment plus beau et légè­re­ment plus triste.

Fle­ming était assis dans le kiosque — le kiosque de Mag­da, avec ses couches de pein­ture. Il ne lisait pas. Il ne fumait pas. Il pen­sait. Ou plu­tôt, il ne pen­sait pas — il lais­sait les pen­sées venir, sans les appe­ler, sans les trier, cette forme de rêve­rie éveillée qui est la seule manière de pen­ser vrai­ment, parce que la pen­sée diri­gée ne découvre que ce qu’elle cherche, alors que la rêve­rie découvre ce qu’elle ne cher­chait pas, et que les décou­vertes les plus impor­tantes sont tou­jours celles qu’on ne cher­chait pas.

L’ombre de Popov tom­ba sur lui avant la voix.

— Vous avez l’air d’un homme qui rumine, dit Popov.

Il appa­rut — maté­ria­li­sé, comme tou­jours, comme s’il n’a­vait pas tra­ver­sé le jar­din mais s’é­tait conden­sé à par­tir de l’air et de la lumière, comme cer­taines sub­stances chi­miques se condensent quand les condi­tions sont réunies. Il por­tait un cos­tume en lin crème qui aurait été ridi­cule sur n’im­porte qui d’autre — en novembre, au Por­tu­gal, le lin crème était un acte de pro­vo­ca­tion sar­to­riale — mais qui sur Popov avait l’air d’un uni­forme, du seul uni­forme pos­sible pour un homme dont le corps et la per­son­na­li­té exi­geaient des vête­ments qui ne les contraignent pas mais les accompagnent.

— Je ne rumine pas, dit Fle­ming. Je médite.

— La médi­ta­tion est la ver­sion élé­gante de la rumi­na­tion. Le résul­tat est le même — on tourne en rond. Mais la médi­ta­tion tourne en rond avec style, ce qui est la seule chose qui nous dis­tingue des vaches.

Popov s’as­sit dans le kiosque. Le bois cra­qua sous son poids — Popov pesait le poids d’un homme qui mange bien, qui boit mieux, et qui ne refuse rien à son corps parce que le corps, selon la phi­lo­so­phie popo­vienne, est le seul bien qu’on ne peut pas se faire voler. Il croi­sa les jambes. Sor­tit un étui à ciga­rettes en argent — gra­vé, ancien, pro­ba­ble­ment volé ou gagné aux cartes ou offert par une femme, les trois sources prin­ci­pales des beaux objets dans la vie de Popov — et en tira une ciga­rette qu’il allu­ma avec un bri­quet en or qui fit un bruit sec et pré­cis, le bruit d’un méca­nisme suisse, le bruit de l’argent.

— Fle­ming, dit-il en exha­lant la fumée. Nous devons parler.

Le ton avait chan­gé. Pas le rire. Pas la per­for­mance. Pas le Popov de scène — le Popov de cou­lisses. Le Popov sérieux. Le Popov qui exis­tait sous le séduc­teur et le racon­teur d’his­toires comme le roc existe sous le sol — invi­sible, dur, por­teur de tout le reste.

— De quoi ? dit Fleming.

— De ce que vous êtes en train de faire.

Le silence du jar­din — les oiseaux, le vent dans les pal­miers, le mur­mure loin­tain de la mer — se refer­ma autour d’eux comme un rideau. L’in­ti­mi­té du kiosque était totale — les parois de bois, le toit, les couches de pein­ture qui avaient absor­bé, au fil des décen­nies, des dizaines de conver­sa­tions secrètes, de confi­dences mur­mu­rées, d’a­veux chu­cho­tés. Le kiosque était un confessionnal.

— Je ne sais pas de quoi vous par­lez, dit Fleming.

— Si. Vous le savez. Et je le sais. Et si moi je le sais, d’autres le savent aus­si. Ce qui est le problème.

Popov tira sur sa ciga­rette. Lon­gue­ment. Le bout incan­des­cent brilla dans l’ombre du kiosque comme un petit œil rouge qui obser­vait la scène sans ciller.

— Vous nour­ris­sez votre tra­duc­trice, dit-il. Des infor­ma­tions. De fausses infor­ma­tions, j’es­père — je vous fais ce cré­dit. Vous avez décou­vert qu’elle tra­vaille pour quel­qu’un d’autre — les Por­tu­gais, les Alle­mands, les deux, je ne sais pas — et au lieu de la confron­ter ou de la signa­ler à votre ambas­sade, vous avez déci­dé de jouer. De trans­for­mer la fuite en robi­net. De faire de la dés­in­for­ma­tion arti­sa­nale, en ama­teur, tout seul, sans filet.

Fle­ming ne répon­dit pas. Son corps s’é­tait rai­di — imper­cep­ti­ble­ment, un degré de ten­sion dans les épaules, dans la mâchoire, dans les doigts posés sur le banc de bois. Popov savait. Popov, qui voyait tout depuis l’ombre, qui était l’ombre, qui vivait dans l’in­ters­tice entre les mondes comme le chat vit dans l’in­ters­tice entre le sau­vage et le domes­tique — Popov savait.

— Com­ment ? dit Fleming.

— Com­ment je sais ? Parce que c’est mon métier de savoir. Et parce que vous êtes moins dis­cret que vous ne le croyez. Un homme qui change de com­por­te­ment — un homme qui passe de l’é­coute à la parole, de la réserve à la confi­dence, du silence à l’in­for­ma­tion — ce chan­ge­ment se voit. Ça se sent. Ça dégage une odeur. L’o­deur du jeu. L’o­deur de l’homme qui a déci­dé de pas­ser à l’ac­tion et qui ne peut pas s’empêcher de mon­trer qu’il est pas­sé à l’ac­tion, parce que l’ac­tion est un plai­sir et que le plai­sir trans­pa­raît. Vous êtes exci­té, Fle­ming. Ça se voit sur votre visage. Ça se voit dans vos yeux. Et ce qui se voit sur votre visage se voit aus­si sur le visage de ceux qui vous regardent.

— Qui me regarde ?

— Tout le monde. Vous êtes dans un aqua­rium, rap­pe­lez-vous. Tout le monde regarde tout le monde. Et quand un pois­son com­mence à nager dif­fé­rem­ment — plus vite, avec plus d’as­su­rance, avec un éclat dans l’œil qui n’y était pas avant — les autres pois­sons le remarquent. Et der­rière le verre, les spec­ta­teurs le remarquent aussi.

Popov écra­sa sa ciga­rette contre le banc. Le geste fut brusque — inha­bi­tuel­le­ment brusque pour un homme dont chaque mou­ve­ment était d’or­di­naire une cho­ré­gra­phie. Et cette brus­que­rie dit à Fle­ming, plus clai­re­ment que les mots, que Popov n’é­tait pas en train de jouer. Qu’il ne racon­tait pas une his­toire. Qu’il ne fai­sait pas le paon. Qu’il était, peut-être pour la pre­mière fois depuis leur ren­contre, entiè­re­ment sérieux.

— Fle­ming. Écou­tez-moi. Je vais vous dire quelque chose que je ne devrais pas vous dire, parce que dans mon métier on ne dit rien à per­sonne et sur­tout pas les choses impor­tantes. Mais je vais vous le dire quand même, parce que je vous aime bien — à ma manière, qui n’est pas la manière anglaise, qui est plus démons­tra­tive et moins fiable, mais qui est sin­cère à cet ins­tant. Alors écoutez.

Il se pen­cha. Plus près. Sa voix bais­sa d’un registre — pas un mur­mure, un ton. Le ton de l’ur­gence contenue.

— Le double jeu est un sport de pro­fes­sion­nels. Pas d’a­ma­teurs. Je le sais parce que je le pra­tique depuis trois ans et que chaque jour est un miracle — le miracle de ne pas être mort, de ne pas être démas­qué, de ne pas être dans une cave de la Ges­ta­po à Ber­lin en train de regret­ter ma nais­sance. Le double jeu exige une chose que vous n’a­vez pas : l’in­fra­struc­ture. Un réseau de sou­tien. Des gens qui vous couvrent. Des gens qui véri­fient que vos men­songes ne contre­disent pas les men­songes des autres. Des gens qui peuvent vous sor­tir de la merde quand la merde monte — parce qu’elle monte, Fle­ming, elle monte tou­jours, c’est la loi du double jeu, la merde monte comme les eaux montent dans une crue, len­te­ment, invi­si­ble­ment, jus­qu’au jour où elle vous arrive aux genoux et vous n’a­vez plus nulle part où aller.

— Je contrôle la situa­tion, dit Fleming.

— Non. Vous ne la contrô­lez pas. Vous croyez la contrô­ler, ce qui est pire, parce que la croyance du contrôle est l’en­ne­mie du contrôle réel. Vous croyez que vous nour­ris­sez Vera et que Vera trans­met à Hart­mann et que Hart­mann reçoit vos fic­tions et que le tour est joué. Mais ce que vous ne voyez pas — ce que vous ne pou­vez pas voir, parce que vous êtes dedans et que dedans on ne voit rien — c’est le reste. Les autres fils. Les fils que vous ne tirez pas et qui bougent quand même.

— Quels fils ?

Popov le regar­da. Les yeux noirs, sans fond, sans lumière, sauf cette lueur au centre — pas de la joie cette fois. De l’in­quié­tude. L’in­quié­tude authen­tique d’un homme qui a vu d’autres hommes se noyer et qui recon­naît les pre­miers signes.

— Hart­mann n’est pas un idiot, dit-il. Hart­mann est un des hommes les plus intel­li­gents que j’aie ren­con­trés — et j’ai ren­con­tré des hommes très intel­li­gents, des chefs de ren­sei­gne­ment, des maîtres espions, des gens qui jouent aux échecs à dix coups d’a­vance. Hart­mann joue à vingt. Peut-être trente. Et si vous le nour­ris­sez de fausses infor­ma­tions à tra­vers Vera, il le sau­ra. Pas aujourd’­hui. Pas demain. Mais bien­tôt. Parce que Hart­mann véri­fie. Hart­mann croise. Hart­mann a des sources que vous n’i­ma­gi­nez pas — des sources dans l’am­bas­sade bri­tan­nique, dans les douanes, dans l’ar­mée por­tu­gaise, dans les cafés et les bor­dels et les sacris­ties. Et quand il aura véri­fié et croi­sé et qu’il aura décou­vert que votre réseau de cinq agents n’existe pas — que Sil­va n’existe pas, que Fer­rei­ra n’existe pas, que la Com­pan­hia Atlân­ti­ca de Comér­cio n’a jamais eu de bureau dans la Rua das Flores — quand il aura décou­vert tout ça, qu’est-ce qui se passe ?

Le silence. Le jar­din. Les pal­miers. La mer au loin.

— Ce qui se passe, dit Popov en répon­dant à sa propre ques­tion, c’est que Hart­mann ne se fâche pas. Hart­mann ne pro­teste pas. Hart­mann ne vous affronte pas. Hart­mann retourne le jeu. Il prend vos fausses infor­ma­tions et il les uti­lise — non pas contre le réseau fic­tif, mais contre vous. Il dit à Ber­lin : Fle­ming a ten­té de nous dés­in­for­mer, ce qui prouve que les Bri­tan­niques nous consi­dèrent comme une menace sérieuse, ce qui prouve que nos opé­ra­tions fonc­tionnent, ce qui jus­ti­fie plus de moyens, plus d’a­gents, plus d’argent. Votre men­songe devient sa véri­té. Votre piège devient son trem­plin. Et vous — vous, Fle­ming, avec vos SG Gigante et votre confiance en ama­teur — vous deve­nez la preuve vivante que les Bri­tan­niques sont ner­veux, désor­ga­ni­sés, réduits à envoyer des offi­ciers de bureau jouer les espions dans des hôtels de luxe.

Les mots tom­bèrent sur Fle­ming comme des pierres dans l’eau — lourds, froids, fai­sant des cercles. Il ne dit rien. Il ne pou­vait rien dire, parce que Popov avait rai­son. Chaque mot, chaque phrase, chaque argu­ment était d’une logique impla­cable, d’une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale, et cette pré­ci­sion révé­lait non pas le talent rhé­to­rique de Popov mais son expé­rience — l’ex­pé­rience de l’homme qui avait vécu tout cela, qui avait vu des pièges se retour­ner, qui avait vu des ama­teurs se noyer dans les eaux qu’ils croyaient maîtriser.

— Et il y a pire, dit Popov.

— Pire ?

— Vera. Qu’est-ce qui arrive à Vera quand Hart­mann découvre que les infor­ma­tions sont fausses ? Hart­mann ne va pas se dire : ah, Fle­ming a men­ti à Vera, pauvre Vera. Hart­mann va se dire : Vera a trans­mis de fausses infor­ma­tions, donc Vera est soit incom­pé­tente, soit com­plice, soit les deux. Et dans les deux cas, Vera devient un pro­blème. Et les pro­blèmes, pour Hart­mann, se résolvent. De manières que je pré­fère ne pas décrire dans un jar­din d’hô­tel par une si belle journée.

Le jar­din. Le soleil. Les fleurs. Et au milieu de tout cela, cette phrase — les pro­blèmes se résolvent — qui conte­nait, dans sa sobrié­té même, une vio­lence que les mots expli­cites n’au­raient pas eue. Parce que les mots non dits sont tou­jours plus ter­ri­fiants que les mots dits, et que ce que Popov ne disait pas sur les méthodes de réso­lu­tion de Hart­mann était plus élo­quent que tout ce qu’il aurait pu dire.

Fle­ming pen­sa à Vera. Pas à Vera l’es­pionne. Pas à Vera le canal. À Vera la femme. La femme aux sar­dines et au fado et aux châ­taignes grillées. La femme qui lisait le Diá­rio de Notí­cias avec une concen­tra­tion sin­cère. La femme qui connais­sait la sau­dade et qui l’a­vait expli­quée sur le fer­ry du Tage. La femme qui avait un frère — non, un père, un père mort de la mala­ria dans les mines d’é­tain, un père anglais qui s’ap­pe­lait o inglês, et cette mort du père réson­nait avec la mort du père de Fle­ming, deux pères morts, deux enfants orphe­lins, deux vies construites sur l’absence.

Et cette femme — cette femme qu’il avait déci­dé de pié­ger, de mani­pu­ler, d’u­ti­li­ser comme un tuyau à tra­vers lequel cou­le­raient ses fic­tions — cette femme était en dan­ger. En dan­ger à cause de lui. À cause de son jeu. À cause de son plai­sir de l’in­ven­tion, de son exci­ta­tion d’a­ma­teur, de cette joie de créer des per­son­nages fic­tifs qui était la joie de l’é­cri­vain mais qui, trans­po­sée dans le monde réel, deve­nait la cruau­té du manipulateur.

— Qu’est-ce que je fais ? dit Fleming.

Sa voix avait chan­gé. Pas le ton de l’of­fi­cier. Pas le ton du joueur. Le ton de l’homme qui a peur — pas pour lui-même, pour quel­qu’un d’autre, et cette peur-là est dif­fé­rente, plus aiguë, plus insup­por­table, parce qu’on ne peut pas la gérer avec son propre cou­rage, on ne peut la gérer qu’a­vec l’im­puis­sance de celui qui ne contrôle pas le des­tin d’autrui.

Popov le regar­da. Lon­gue­ment. Le regard chan­gea — l’in­quié­tude se mêla à autre chose. Du res­pect, peut-être. Ou de la sur­prise. La sur­prise de l’homme qui découvre chez un autre une qua­li­té qu’il n’at­ten­dait pas — en l’oc­cur­rence, la peur pour autrui, cette peur si rare chez les offi­ciers de ren­sei­gne­ment pour qui les gens sont des pièces et les pièces se sacrifient.

— Vous arrê­tez, dit Popov. Vous arrê­tez la dés­in­for­ma­tion. Vous arrê­tez de nour­rir Vera. Vous repre­nez votre rôle — l’ob­ser­va­teur, le rédac­teur de mémos, le client de la liai­son locale. Vous rede­ve­nez ennuyeux. L’en­nui est la meilleure pro­tec­tion dans ce métier. Les gens ennuyeux sur­vivent. Les gens inté­res­sants meurent.

— Et Vera ?

— Vera est une grande fille. Vera fait ce que Vera fait, pour des rai­sons que Vera connaît et que nous ne connais­sons pas. Si elle tra­vaille pour la PVDE, elle est pro­té­gée par Sala­zar et per­sonne ne la tou­che­ra — même Hart­mann ne s’at­taque pas à la PVDE. Si elle tra­vaille pour Hart­mann direc­te­ment, c’est plus dan­ge­reux, mais c’est son choix, et les choix des autres ne sont pas votre responsabilité.

— Et si elle tra­vaille pour les deux ?

Popov sou­rit. Le sou­rire mince. Le sou­rire rare. Le sou­rire qui n’é­tait pas de la joie mais de la recon­nais­sance — la recon­nais­sance d’un pro­fes­sion­nel pour un ama­teur qui com­mence à poser les bonnes questions.

— Si elle tra­vaille pour les deux, dit-il, alors elle est comme moi. Un agent double. Et les agents doubles, Fle­ming, sont les per­sonnes les plus seules du monde. Parce qu’ils n’ap­par­tiennent à per­sonne. Ils servent tout le monde et ne sont fidèles à per­sonne. Ils marchent sur un fil entre deux abîmes et ils ne peuvent pas s’ar­rê­ter, parce que s’ar­rê­ter c’est tom­ber, et tom­ber c’est mou­rir. Et la seule chose qu’on puisse faire pour un agent double — la seule chose qui ait un sens — c’est ne pas lui ajou­ter un abîme de plus.

Le silence retom­ba. Plus lourd que les silences pré­cé­dents. Un silence de jar­din et de ver­dict. Les oiseaux chan­taient — les oiseaux s’en fichaient, les oiseaux chan­taient tou­jours, dans les jar­dins des hôtels d’es­pions comme dans les jar­dins des mai­sons nor­males, sans dis­tinc­tion, sans juge­ment, avec cette indif­fé­rence magni­fique des créa­tures qui ne mentent pas parce qu’elles n’ont pas de lan­gage et qui ne tra­hissent pas parce qu’elles n’ont pas de loyauté.

— Popov, dit Fleming.

— Oui.

— Pour­quoi faites-vous ça ? Pour­quoi me dites-vous tout ça ? Vous êtes un agent double. Votre sur­vie dépend du fait que per­sonne ne sait rien sur per­sonne. En me pré­ve­nant, vous pre­nez un risque. Pourquoi ?

Popov ne répon­dit pas tout de suite. Il allu­ma une autre ciga­rette — le bri­quet en or, le bruit sec, la flamme. Il tira. Exha­la. La fumée mon­ta dans l’air du kiosque, lente, bleue, et se per­dit dans les inter­stices du toit.

— Parce que vous n’êtes pas un espion, dit-il. Vous êtes autre chose. Je ne sais pas encore quoi — peut-être que vous ne le savez pas encore vous-même. Mais vous n’êtes pas fait pour ce métier. Pas parce que vous n’êtes pas assez intel­li­gent — vous l’êtes. Pas parce que vous n’êtes pas assez cou­ra­geux — vous l’êtes aus­si, à votre manière, cette manière anglaise qui consiste à ne pas mon­trer son cou­rage et à le por­ter comme on porte un sous-vête­ment, invi­sible et indis­pen­sable. Non. Vous n’êtes pas fait pour ce métier parce que vous res­sen­tez. Parce que quand je vous dis que Vera est en dan­ger, votre visage change. Parce que vous avez peur pour elle. Et un homme qui res­sent — un homme qui a peur pour les autres, qui souffre pour les autres, qui ne peut pas trai­ter les gens comme des pièces d’é­checs sans voir leurs visages — cet homme n’est pas un espion. Cet homme est autre chose.

— Quoi ?

Popov sou­rit. Le grand sou­rire, cette fois. Le sou­rire de scène. Le sou­rire qui éclai­rait les pièces et fai­sait tour­ner les têtes. Le sou­rire qui était sa signa­ture, son armure, son drapeau.

— Si je vous le disais, vous ne me croi­riez pas. Ou plu­tôt — vous me croi­riez trop. Et croire trop est aus­si dan­ge­reux que ne pas croire assez. Alors je ne vous le dirai pas. Je vous lais­se­rai le décou­vrir. Ce sera plus long et plus dou­lou­reux, mais ce sera le vôtre.

Il se leva. Le kiosque cra­qua de sou­la­ge­ment — ou de regret, dif­fi­cile à dire avec les kiosques, ils ont des émo­tions de kiosque, des émo­tions de bois et de pein­ture et de mémoire. Popov rajus­ta sa veste en lin crème. Tira sur ses manches. Pas­sa une main dans ses che­veux noirs.

— Arrê­tez le jeu, Fle­ming. Retour­nez à vos mémos. Soyez ennuyeux. Et quand tout sera fini — quand la guerre sera finie, quand Esto­ril ne sera plus un aqua­rium mais une sta­tion bal­néaire pour tou­ristes anglais en ber­mu­da — quand tout sera fini, asseyez-vous quelque part, devant une machine à écrire, et racon­tez. Racon­tez tout. Le casi­no. Le ban­quier. La tra­duc­trice. Le roi et sa maî­tresse. L’agent double serbe qui riait trop fort et qui don­nait des conseils dans des kiosques. Racon­tez tout, et faites-le bien, et ne chan­gez pas les pré­noms — ou chan­gez-les, ça m’est égal, l’im­por­tant ce n’est pas les pré­noms, l’im­por­tant c’est que ce soit vrai. Vrai de la véri­té de la fic­tion, qui est la seule véri­té qui dure.

Il sor­tit du kiosque. Tra­ver­sa le jar­din avec sa démarche de félin — la démarche de dan­seur, de boxeur, de prince dégui­sé en aven­tu­rier ou d’a­ven­tu­rier dégui­sé en prince, per­sonne n’a­vait jamais su, per­sonne ne sau­rait jamais. Il dis­pa­rut par la porte laté­rale du jar­din, celle qui don­nait sur la ruelle der­rière l’hô­tel, cette ruelle que les employés uti­li­saient et que Popov connais­sait parce que Popov connais­sait toutes les sor­ties, tous les pas­sages, toutes les issues de secours — c’é­tait sa spé­cia­li­té, les issues de secours, pas les entrées principales.

*

Fle­ming res­ta dans le kiosque. Longtemps.

Le soleil avait bou­gé. L’ombre du toit tra­çait sur le sol un rec­tangle qui se dépla­çait, len­te­ment, comme l’ai­guille d’un cadran solaire, et Fle­ming regar­dait ce rec­tangle bou­ger et il pen­sait à ce que Popov avait dit. Tout. Chaque mot. Chaque phrase. Chaque avertissement.

Arrê­tez le jeu.

Vera est en danger.

Vous n’êtes pas un espion.

Racon­tez tout.

Les quatre phrases tour­naient dans sa tête comme les aiguilles d’une hor­loge — cha­cune à son rythme, cha­cune mar­quant une heure dif­fé­rente, et les quatre ensemble mar­quant un temps qui n’é­tait pas le temps du Palá­cio ni le temps de la guerre ni le temps du ren­sei­gne­ment, mais un autre temps. Le temps de la déci­sion. Le temps où un homme cesse de repor­ter et choisit.

Fle­ming choisit.

Il arrê­te­rait le jeu. Pas par lâche­té — par luci­di­té. Popov avait rai­son : la dés­in­for­ma­tion ama­teur était un sport mor­tel, et le plai­sir qu’il y pre­nait ne jus­ti­fiait pas le risque — pas son risque à lui, le risque de Vera. Le risque de cette femme qui mar­chait sur un fil entre des abîmes et à qui il avait, par jeu, par orgueil, par exci­ta­tion d’ap­pren­ti créa­teur, ajou­té un abîme de plus.

Il arrê­te­rait le jeu. Mais il n’ar­rê­te­rait pas autre chose — cette chose qui avait com­men­cé dans la nuit de Lis­bonne, sur les quais, devant les réfu­giés, cette chose qui conti­nuait dans la chambre 214, à la lumière de la lampe de bureau, quand il écri­vait des pro­fils de per­son­nages fic­tifs avec un plai­sir qui n’ap­par­te­nait pas au ren­sei­gne­ment mais à l’é­cri­ture. Cette chose-là, il ne l’ar­rê­te­rait pas. Il ne pou­vait pas l’ar­rê­ter. C’é­tait comme essayer d’ar­rê­ter le Tage — le Tage coule, c’est sa nature, et les choses qui sont dans la nature des choses ne s’ar­rêtent pas, on peut les conte­nir, les détour­ner, les ralen­tir, mais pas les arrêter.

Fle­ming se leva. Sor­tit du kiosque. Tra­ver­sa le jardin.

Le Palá­cio, devant lui, se dres­sait dans la lumière de l’a­près-midi — blanc, mas­sif, serein, avec ses fenêtres qui reflé­taient le ciel et ses pal­miers qui se balan­çaient dans la brise comme les mâts d’un navire au mouillage. L’hô­tel-per­son­nage. L’hô­tel-témoin. L’hô­tel qui savait tout et ne disait rien, qui gar­dait les secrets de ses habi­tants dans ses murs épais comme les cathé­drales gardent les prières dans leurs pierres.

Fle­ming entra. Le hall. L’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze. Le cou­loir. Sa chambre. La porte. La clé.

Il entra. S’as­sit au bureau. Prit le bloc-notes — le neuf, celui du kiosque du hall. Et il écri­vit une seule phrase. Pas une note. Pas un pro­fil. Pas un plan de dés­in­for­ma­tion. Une phrase. Sept mots.

Il relut la phrase. La bar­ra. La réécri­vit. La bar­ra encore. La réécri­vit une troi­sième fois. Et la troi­sième ver­sion était la bonne — il le sut comme on sait que la troi­sième ten­ta­tive est sou­vent la bonne, parce que la pre­mière est l’ins­tinct, la deuxième est la cor­rec­tion, et la troi­sième est la syn­thèse, et que la syn­thèse est tou­jours meilleure que l’ins­tinct et la cor­rec­tion pris séparément.

Il plia la page. La glis­sa dans sa poche inté­rieure. Avec les autres. Le chiffre. Le pré­nom. La pre­mière phrase. Les quatre pages de la nuit de Lis­bonne. Et main­te­nant cette nou­velle phrase — sept mots qui ne vou­laient rien dire encore et qui vou­laient tout dire déjà, sept mots qui étaient peut-être le titre d’un livre ou l’in­ci­pit d’un cha­pitre ou sim­ple­ment une note pour plus tard, pour beau­coup plus tard, pour un jour où il serait assis devant une machine à écrire dans une pièce blanche et où il aurait besoin de ces sept mots comme un navi­ga­teur a besoin d’un cap.

Il refer­ma le tiroir. Véri­fia le crayon. À droite. Per­pen­di­cu­laire. Le che­veu en place.

Per­sonne n’é­tait entré.

La machine avait peut-être ces­sé de cher­cher. Ou la machine avait trou­vé ce qu’elle cher­chait — un bloc-notes vierge, un tiroir vide, rien. Et rien, quand on ne trouve que rien, est la meilleure des cou­ver­tures. Le vide pro­tège mieux que le coffre-fort. Le coffre-fort dit : il y a quelque chose à pro­té­ger. Le vide dit : il n’y a rien. Et quand il n’y a rien, on cherche ailleurs.

Fle­ming sou­rit. Le sou­rire de l’homme qui a com­pris quelque chose — pas tout, pas encore, mais quelque chose d’im­por­tant. Quelque chose sur le jeu, sur le men­songe, sur la véri­té, sur la dif­fé­rence entre l’es­pion et l’é­cri­vain, sur le fait que l’es­pion ment pour pro­té­ger des secrets et que l’é­cri­vain ment pour révé­ler des véri­tés, et que les deux gestes sont le même geste vu de deux côtés du miroir.

Il s’al­lon­gea sur le lit. Ne fer­ma pas les yeux. Regar­da le pla­fond — le pla­fond blanc, le pla­fond trop haut, le ciel inté­rieur de la chambre 214 qui avait été, pen­dant douze jours, le ciel de son monde.

Demain, il serait ennuyeux. Demain, il serait l’of­fi­cier de bureau, le rédac­teur de mémos, le client docile de sa liai­son locale. Demain, il ne dirait rien à Vera — pas de réseau, pas de noms, pas de Rua das Flores. Rien. Le silence. L’en­nui. La pro­tec­tion de l’insignifiance.

Mais ce soir — ce soir, dans cette chambre, dans cette lumière d’a­près-midi qui décli­nait dou­ce­ment vers le bleu — ce soir, il n’é­tait pas encore ennuyeux. Ce soir, il était encore l’homme qui avait inven­té cinq per­son­nages et qui avait pris du plai­sir à les inven­ter. L’homme qui avait décou­vert que le men­songe et la fic­tion sont cou­sins ger­mains. L’homme qui por­tait dans sa poche inté­rieure un roman en mor­ceaux — des chiffres, des pré­noms, des phrases, des pages — un roman qui n’a­vait pas de forme et qui n’au­rait de forme que bien plus tard, quand la guerre serait finie et que les fan­tômes du Palá­cio seraient deve­nus des sou­ve­nirs et que les sou­ve­nirs seraient deve­nus des mots et que les mots seraient deve­nus un livre.

Ce soir, il était encore cet homme-là. Et cet homme-là ne s’en­nuyait pas du tout.

Cha­pitre 14 — Le frère de Vera

Ce fut Rich­ter qui lui dit.

Pas direc­te­ment — Rich­ter ne disait jamais rien direc­te­ment, c’é­tait un homme de ren­sei­gne­ment de la vieille école, un homme pour qui la ligne droite entre deux points était un iti­né­raire tou­ris­tique et non un che­min pro­fes­sion­nel. Rich­ter pro­cé­dait par détours, par allu­sions, par phrases à double fond qui conte­naient, sous la sur­face polie de la conver­sa­tion, des abîmes d’in­for­ma­tion que l’in­ter­lo­cu­teur devait son­der lui-même, à ses risques et périls. Par­ler avec Rich­ter, c’é­tait pêcher en eaux pro­fondes — on savait qu’il y avait quelque chose en des­sous, mais il fal­lait des­cendre pour le trouver.

Fle­ming était venu à l’am­bas­sade pour son rap­port biheb­do­ma­daire — le rap­port offi­ciel, celui qu’il rédi­geait pour l’a­mi­ral God­frey, plein de noms et de dates et de cir­cuits de tungs­tène et de tout ce que le ren­sei­gne­ment naval atten­dait d’un offi­cier en mis­sion au Por­tu­gal. Le rap­port était mince. Les infor­ma­tions étaient maigres. Fle­ming le savait, Rich­ter le savait, et ils savaient tous les deux que l’autre le savait, et cette triple conscience de la mai­greur créait entre eux une com­pli­ci­té silen­cieuse, la com­pli­ci­té des gens qui font le même métier et qui savent que ce métier consiste, la plu­part du temps, à écrire beau­coup de mots pour dire qu’on ne sait presque rien.

Le rap­port ter­mi­né, Rich­ter lui offrit un thé. Le thé de l’am­bas­sade — du Earl Grey, impor­té de Londres dans des caisses diplo­ma­tiques, comme si le thé était un secret d’É­tat, ce qui au fond était peut-être le cas, parce que le thé était la der­nière fron­tière de la bri­tan­ni­ci­té, le der­nier objet qui sépa­rait un offi­cier de Sa Majes­té d’un étran­ger, et que perdre le thé c’é­tait perdre l’i­den­ti­té, et que perdre l’i­den­ti­té dans une ville d’es­pions c’é­tait perdre la vie.

Rich­ter ver­sa le thé. Deux tasses. Le sucre. Le lait. Le rituel. Et puis, comme si la phrase était un mor­ceau de sucre de plus qu’il lais­sait tom­ber dans la tasse avec la même nonchalance :

— Votre tra­duc­trice. Car­val­ho. Elle a un frère, vous savez.

Fle­ming repo­sa sa tasse. Pas bru­ta­le­ment — déli­ca­te­ment, comme on repose un objet fra­gile, comme on repose une tasse de thé dans laquelle une bombe vient de tomber.

— Un frère, dit-il.

— Un frère. Alexandre Car­val­ho. Plus jeune qu’elle de trois ans. Musi­cien. Vio­lon­cel­liste, pour être exact. Il étu­diait à Vienne — le Conser­va­toire, rien de moins. Très doué, paraît-il. Un de ces talents pré­coces que les Autri­chiens adorent et que les Por­tu­gais ne savent pas quoi en faire. Il est par­ti à Vienne en trente-six, à dix-neuf ans. Bourse d’é­tudes. Le rêve.

Rich­ter but une gor­gée de thé. Len­te­ment. Avec la patience de l’homme qui sait que la suite est impor­tante et qui retarde le moment impor­tant non pas par cruau­té mais par méthode — parce que l’in­for­ma­tion, comme le vin, gagne en impact quand on la fait attendre.

— Et ? dit Fleming.

— Et Vienne, en trente-six, c’é­tait encore Vienne. Strauss, Schu­bert, les cafés, le Ring, la Gemüt­li­ch­keit. Deux ans plus tard, en mars trente-huit, c’é­tait autre chose. L’An­schluss. Les Alle­mands sont entrés. Vienne est deve­nue Ber­lin-Est. Et Alexandre Car­val­ho — métis anglo-por­tu­gais, musi­cien, dans un conser­va­toire autri­chien qui venait de pas­ser sous admi­nis­tra­tion nazie — Alexandre Car­val­ho est deve­nu un problème.

— Quel genre de problème ?

— Le genre qui dis­pa­raît. Il a été arrê­té en trente-neuf. Motif offi­ciel : acti­vi­tés sub­ver­sives. Motif réel : il fré­quen­tait des cercles anti­fas­cistes autri­chiens, des étu­diants, des artistes, des gens qui pen­saient encore que la pen­sée était libre et qui ont décou­vert, trop tard, qu’elle ne l’é­tait plus. Il a été envoyé quelque part — nous ne savons pas exac­te­ment où. Nos infor­ma­tions s’ar­rêtent là. Un camp, pro­ba­ble­ment. Ou une pri­son. Quelque part dans le Reich. Quelque part où les gens entrent et d’où ils ne sortent pas toujours.

Le bureau de Rich­ter — le papier clas­si­fié, le tabac de pipe, la fenêtre qui don­nait sur un jar­din inté­rieur de l’am­bas­sade où per­sonne n’al­lait jamais — le bureau devint irréel. Ou plu­tôt, il devint trop réel. Chaque détail se mit à vibrer avec une inten­si­té nou­velle — le grain du bois sur la table, la spi­rale de fumée de la pipe de Rich­ter, la tache de lumière sur le mur, les par­ti­cules de pous­sière dans le rayon de soleil — comme si l’in­for­ma­tion que Fle­ming venait de rece­voir avait reca­li­bré ses sens, avait aug­men­té le contraste du monde, avait ren­du visible ce qui était invi­sible et audible ce qui était silencieux.

Le frère de Vera. Pri­son­nier. Quelque part dans le Reich.

Et sou­dain — comme une porte qui s’ouvre dans un mur qu’on croyait aveugle — tout s’éclaira.

*

Tout s’é­clai­ra parce que tout s’expliquait.

Les ques­tions de Vera. L’in­sis­tance douce. La col­lecte d’in­for­ma­tions. La chaîne de trans­mis­sion vers Hart­mann. Tout cela — tout ce qu’il avait inter­pré­té comme de l’es­pion­nage, comme de la tra­hi­son, comme la froi­deur pro­fes­sion­nelle d’une agente entraî­née — tout cela pre­nait main­te­nant un autre sens. Un sens humain. Un sens terrible.

Vera ne le tra­his­sait pas par choix. Vera ne tra­vaillait pas pour Hart­mann par convic­tion ni par idéo­lo­gie ni par appât du gain. Vera tra­vaillait pour Hart­mann parce que Hart­mann tenait son frère. Parce que quelque part dans le Reich, dans un camp ou une pri­son, un jeune homme de vingt-quatre ans qui jouait du vio­lon­celle et qui croyait à la liber­té de la pen­sée était rete­nu, enfer­mé, peut-être affa­mé, peut-être bat­tu, peut-être vivant, peut-être mort — et que Vera, de l’autre côté de l’Eu­rope, dans une ville de lumière et de men­songes, fai­sait ce qu’on lui disait de faire pour que son frère reste vivant. Ou pour avoir l’illu­sion qu’il res­tait vivant. Ou pour avoir l’es­poir — cet espoir que Mag­da avait décrit comme le pire des poi­sons — l’es­poir qu’un jour, en échange de suf­fi­sam­ment d’in­for­ma­tions, de suf­fi­sam­ment de tra­hi­sons, de suf­fi­sam­ment de sou­rires adres­sés à un offi­cier anglais sur une ter­rasse d’hô­tel, quel­qu’un quelque part ouvri­rait une porte et lais­se­rait sor­tir un vio­lon­cel­liste de vingt-quatre ans.

Fle­ming com­prit. Tout. D’un coup. Comme on com­prend un théo­rème — pas par étapes, pas par déduc­tions pro­gres­sives, mais par illu­mi­na­tion, par cette sai­sie ins­tan­ta­née du tout qui est la marque de l’in­tel­li­gence véri­table et qui res­semble, quand elle se pro­duit, à une dou­leur phy­sique — un éclat blanc dans le crâne, une brû­lure der­rière les yeux, la sen­sa­tion que le cer­veau se recon­fi­gure autour d’une véri­té nou­velle et que la recon­fi­gu­ra­tion fait mal, parce que la véri­té fait tou­jours mal quand elle détruit une ver­sion plus simple du monde.

La ver­sion simple était : Vera est une espionne.

La ver­sion vraie était : Vera est une sœur.

Et entre les deux ver­sions — entre l’es­pionne et la sœur, entre la tra­hi­son froide et le sacri­fice brû­lant — il y avait un abîme, le même abîme que Popov avait décrit, l’a­bîme entre les appa­rences et la réa­li­té, entre ce que les gens font et pour­quoi ils le font, entre le geste visible et la rai­son invisible.

Vera n’é­tait pas le canal. Vera était la victime.

*

— Depuis quand savez-vous ça ? deman­da Fle­ming à Richter.

Rich­ter ral­lu­ma sa pipe. Les gestes — le tabac, la flamme, les bouf­fées — étaient les mêmes que d’ha­bi­tude, mais Fle­ming les vit dif­fé­rem­ment. Il vit un homme qui choi­sis­sait ses moments. Un homme qui avait su — pro­ba­ble­ment depuis le début, pro­ba­ble­ment depuis le jour où il avait assi­gné Vera à Fle­ming — et qui avait atten­du. Atten­du quoi ? Que Fle­ming découvre par lui-même ? Que la situa­tion se déve­loppe ? Que les pièces se placent sur l’é­chi­quier selon un pat­tern que Rich­ter, avec son expé­rience de vieux rou­tard, avait anti­ci­pé depuis le pre­mier jour ?

— Depuis assez long­temps, dit Richter.

— Et vous ne m’a­vez rien dit.

— Vous ne m’a­vez rien demandé.

La phrase tom­ba comme un ver­dict. Rich­ter avait rai­son — Fle­ming n’a­vait pas deman­dé. Il avait posé des ques­tions sur Vera — des ques­tions de sur­face, des ques­tions de dos­sier. Il avait deman­dé des faits. Des dates. Des asso­cia­tions. Mais il n’a­vait pas deman­dé l’es­sen­tiel — le pour­quoi. Pour­quoi cette femme fai­sait ce qu’elle fai­sait. Pour­quoi cette femme qui lisait le Diá­rio de Notí­cias avec concen­tra­tion et qui man­geait des sar­dines avec les doigts et qui connais­sait la sau­dade et qui avait per­du son père à qua­torze ans — pour­quoi cette femme tra­his­sait. Il n’a­vait pas deman­dé le pour­quoi parce qu’il avait eu peur de la réponse. Et main­te­nant la réponse était là, et elle était pire que tout ce qu’il avait ima­gi­né — pire parce qu’elle n’é­tait pas noire. Elle était grise. La cou­leur la plus insup­por­table. Le gris de la com­plexi­té morale. Le gris des situa­tions où per­sonne n’a rai­son et per­sonne n’a tort et où tout le monde souffre.

— Hart­mann sait, dit Fle­ming. Hart­mann sait pour le frère.

— Hart­mann contrôle le frère. Ou plu­tôt — Hart­mann contrôle ceux qui contrôlent le frère. La chaîne de com­man­de­ment passe par la léga­tion alle­mande à Lis­bonne, qui passe par l’Ab­wehr à Ber­lin, qui passe par l’ad­mi­nis­tra­tion des camps. Hart­mann est le maillon local. Il donne les ordres ici, les ordres remontent là-bas, et le frère reste en vie ou ne reste pas en vie selon que Vera coopère ou ne coopère pas. C’est simple. C’est élé­gant. C’est monstrueux.

Simple. Élé­gant. Mons­trueux. Les trois mots qui décri­vaient Hart­mann — au casi­no, dans le jar­din, au bar. La sim­pli­ci­té de ses gestes. L’é­lé­gance de son jeu. La mons­truo­si­té de son pou­voir. Hart­mann ne jouait pas au bac­ca­ra pour gagner de l’argent. Il ne jouait pas pour mon­trer sa puis­sance. Il jouait parce que le jeu — le contrôle des cartes, des jetons, des pro­ba­bi­li­tés — était la méta­phore de ce qu’il fai­sait dans la vie : contrô­ler les gens. Les tenir par des fils invi­sibles. Tirer les fils quand il fal­lait. Et regar­der les marion­nettes danser.

Vera était une marion­nette. Pas une marion­nette stu­pide — une marion­nette lucide, consciente de ses fils, consciente de celui qui les tirait, et dan­sant quand même, parce que dan­ser était la condi­tion de la sur­vie de son frère, et que la sur­vie de son frère était la seule chose qui comp­tait plus que sa propre liberté.

— Qu’est-ce que je peux faire ? dit Fleming.

Rich­ter le regar­da. Par-des­sus sa pipe. Par-des­sus sa tasse de thé. Par-des­sus trente ans de car­rière dans le ren­sei­gne­ment et une connais­sance intime de la nature humaine qui n’a­vait rien de cynique mais qui n’a­vait rien de naïf non plus.

— Rien, dit-il. Vous ne pou­vez rien faire. Le frère est dans le Reich. Nous n’a­vons pas les moyens d’in­ter­ve­nir. Nous n’a­vons pas les réseaux, pas les accès, pas la cou­ver­ture. Même si nous les avions, une opé­ra­tion de sau­ve­tage pour un civil pri­son­nier — un seul civil, un musi­cien, per­sonne d’im­por­tant du point de vue stra­té­gique — ne serait jamais auto­ri­sée. Le coût serait dis­pro­por­tion­né. Le risque serait inac­cep­table. Et l’a­mi­ral God­frey, qui est un homme prag­ma­tique et pour qui le mot empa­thie est un mot fran­çais et donc sus­pect, ne signe­rait jamais.

— Alors quoi ?

— Alors vous conti­nuez. Vous conti­nuez votre mis­sion. Vous conti­nuez de voir Vera. Vous conti­nuez d’être son client, son inter­lo­cu­teur, son — il hési­ta sur le mot — son com­pa­gnon de Lis­bonne. Et vous ne lui dites pas que vous savez. C’est impor­tant. Si vous lui dites que vous savez pour le frère, deux choses se passent. La pre­mière : elle s’ef­fondre. La honte. La culpa­bi­li­té. Le masque qui tombe et qui ne se relève plus. La deuxième : Hart­mann apprend que vous savez, et Hart­mann res­serre son emprise, et le frère — si le frère est encore vivant — paie le prix.

— Vous me deman­dez de jouer la comédie.

— Je vous demande de faire ce que tout le monde fait dans cette ville, Com­man­der. De men­tir. De sou­rire. De prendre le café sur une ter­rasse avec une femme qui vous tra­hit et de ne pas le mon­trer. Ce n’est pas de la comé­die. C’est de la sur­vie. Et la sur­vie — la vôtre, celle de Vera, celle du frère — exige le silence.

Le silence. Le mot réson­na dans le bureau de Rich­ter comme le fado réson­nait dans les caves de la Mou­ra­ria — pro­fond, vibrant, char­gé de tout ce que les mots ne pou­vaient pas dire.

*

Fle­ming sor­tit de l’am­bas­sade. La lumière de Lis­bonne — tou­jours cette lumière, cette lumière qui ne res­pec­tait rien, qui frap­pait les murs et les visages avec la même vio­lence douce, qui ren­dait tout visible et tout beau et tout insup­por­table. Il mar­cha. Sans direc­tion. Les rues de la Baixa. Les tram­ways jaunes. Les gens — les gens ordi­naires, les gens qui ne savaient pas, les gens qui allaient au tra­vail et au mar­ché et à l’é­glise et qui ne por­taient pas dans leur poi­trine le poids d’un secret qui n’é­tait pas le leur.

Le frère de Vera. Alexandre. Un vio­lon­cel­liste. Vingt-quatre ans. Quelque part.

Fle­ming mar­cha et il pen­sa au vio­lon­celle. Au son du vio­lon­celle — ce son grave, boi­sé, humain, le plus humain de tous les ins­tru­ments parce que le vio­lon­celle a la taille d’un corps humain et qu’on le tient entre les jambes comme on tien­drait un enfant ou un amant, et que le son sort de la caisse comme le souffle sort de la poi­trine, par vibra­tion, par réso­nance, par ce miracle de la phy­sique qui fait que le frot­te­ment d’un crin de che­val sur un boyau de mou­ton pro­duit quelque chose qui res­semble à une âme.

Alexandre jouait du vio­lon­celle. Et quel­qu’un — Hart­mann, l’Ab­wehr, le Reich, la machine — avait pris cet homme et l’a­vait enfer­mé quelque part où il n’y avait pas de vio­lon­celle, où il n’y avait peut-être pas de musique du tout, où le silence n’é­tait pas le silence de l’entre-deux-notes mais le silence de l’ab­sence totale, le silence de la cage, le silence de l’oubli.

Et Vera — Vera qui connais­sait le fado, qui connais­sait la sau­dade, qui connais­sait cette musique du manque — Vera vivait chaque jour avec ce silence. Le silence du frère absent. Le silence du vio­lon­celle qui ne joue plus. Et elle com­blait ce silence comme elle pou­vait — en fai­sant ce qu’on lui deman­dait, en posant des ques­tions, en trans­met­tant des réponses, en tra­his­sant un homme sur une ter­rasse d’hô­tel pour qu’un autre homme, dans une cel­lule quelque part en Autriche ou en Alle­magne ou en Pologne, conti­nue de respirer.

La tra­hi­son comme acte d’a­mour. Le men­songe comme geste de sur­vie. Le masque comme sacrifice.

Fle­ming s’ar­rê­ta. Il était arri­vé — sans le vou­loir, sans le savoir — devant l’é­glise de São Roque. La façade aus­tère. L’in­té­rieur somp­tueux. Le piège archi­tec­tu­ral. Il n’en­tra pas. Il res­ta dehors, sur le par­vis, et regar­da la façade — cette façade qui ne mon­trait rien de ce qu’elle conte­nait, cette façade qui men­tait sur l’in­té­rieur, cette façade qui était Vera.

Vera était São Roque. L’ex­té­rieur aus­tère — la tra­duc­trice pro­fes­sion­nelle, la liai­son locale, la femme aux Chur­ch’s anglaises et au sou­rire inté­rieur. Et l’in­té­rieur — l’or, le marbre, la cha­pelle impor­tée de Rome, toute cette richesse cachée, toute cette dou­leur cachée, tout ce qui brû­lait der­rière le masque et que le masque empê­chait de voir.

*

Il retour­na à Esto­ril. Le taxi. La route côtière. Le Palácio.

En entrant dans le hall, il vit Vera. Elle était assise dans un des fau­teuils — sa place habi­tuelle, son jour­nal, son attente. Elle leva les yeux quand il pas­sa. Le sou­rire inté­rieur. Comme chaque fois. Comme si rien n’a­vait changé.

Et rien n’a­vait chan­gé pour elle. Elle ne savait pas qu’il savait. Elle ne savait pas que le mot Alexandre exis­tait main­te­nant dans son voca­bu­laire, que le mot vio­lon­celle réson­nait dans sa tête, que le mot pri­son pesait sur sa poi­trine comme une pierre. Elle voyait Fle­ming — son client, son inter­lo­cu­teur, son Anglais aux Mor­land Spe­cial — et elle sou­riait, et son sou­rire était le même sou­rire que le pre­mier jour, le sou­rire inté­rieur, le sou­rire qui conte­nait quelque chose que les autres sou­rires ne conte­naient pas.

Et Fle­ming com­prit, enfin, ce que conte­nait ce sourire.

Ce n’é­tait pas de l’i­ro­nie. Ce n’é­tait pas de la séduc­tion. Ce n’é­tait pas du mys­tère. C’é­tait du cou­rage. Le sou­rire de Vera était un acte de cou­rage — le cou­rage de la femme qui porte un poids que per­sonne ne voit et qui sou­rit quand même, non pas parce que le poids est léger mais parce que sou­rire est la seule alter­na­tive à s’ef­fon­drer, et que s’ef­fon­drer est un luxe qu’elle ne peut pas se per­mettre, parce que son frère est quelque part et que la seule chose qui le main­tient en vie est sa capa­ci­té à elle de conti­nuer de fonc­tion­ner, de sou­rire, de poser des ques­tions, de tra­hir avec grâce.

— Bon­soir, dit Fleming.

— Bon­soir. Vous avez l’air fatigué.

— La lumière de Lis­bonne. Elle fatigue les yeux.

— Non. Elle fatigue l’âme. Les yeux s’ha­bi­tuent. L’âme, jamais.

Ils se regar­dèrent. Un moment. Pas long. Le temps d’un bat­te­ment de cœur, d’une res­pi­ra­tion, d’une note de vio­lon­celle tenue dans le silence d’une cave autri­chienne que Fle­ming n’a­vait jamais vue et ne ver­rait jamais. Puis le moment pas­sa. Comme passent les moments — sans bruit, sans trace, en lais­sant der­rière eux un vide qui a la forme exacte de ce qu’ils contenaient.

— Demain, dit Vera. J’ai quelque chose à vous mon­trer. Un endroit. Pas tou­ris­tique. Personnel.

— D’ac­cord.

— À demain, alors.

Elle se leva. Plia son jour­nal. Et s’é­loi­gna vers la sor­tie — la même sor­tie, le même cris­se­ment des Chur­ch’s sur le gra­vier, la même dis­pa­ri­tion dans la nuit. Mais Fle­ming la regar­da dif­fé­rem­ment. Il la regar­da non plus comme un obser­va­teur regarde un sujet, non plus comme un espion regarde une cible, non plus comme un homme regarde une femme — il la regar­da comme un homme regarde un autre être humain qui souffre et qui ne le montre pas, et cette façon de regar­der était nou­velle pour lui, radi­ca­le­ment nou­velle, et elle chan­geait tout.

Elle chan­geait le roman.

Parce que le roman que Fle­ming por­tait dans sa poche — ces frag­ments, ces mots, ces phrases accu­mu­lés jour après jour depuis son arri­vée — ce roman n’é­tait plus le même. Il avait com­men­cé comme une his­toire d’es­pion­nage. Un casi­no. Un ban­quier. Une femme mys­té­rieuse. Des jeux de pou­voir et de men­songe. Mais main­te­nant — main­te­nant qu’il savait pour Alexandre, pour le vio­lon­celle, pour la pri­son, pour les fils que Hart­mann tirait et qui fai­saient dan­ser Vera — main­te­nant, le roman était autre chose. C’é­tait une his­toire d’a­mour. Pas l’a­mour roman­tique — pas l’a­mour des bai­sers et des étreintes et des lettres par­fu­mées. L’a­mour brut. L’a­mour de la sœur pour le frère. L’a­mour qui pousse une femme à tra­hir un homme pour en sau­ver un autre. L’a­mour qui est le moteur invi­sible de tout ce qui se passe sur cette ter­rasse, dans ce casi­no, dans cet hôtel, dans cette ville — l’a­mour qui est le cou­rant sous le Tage, le feu sous la cendre, la note tenue sous le silence.

Fle­ming mon­ta dans sa chambre. La porte. La clé. La lumière.

Il s’as­sit au bureau. Prit le bloc-notes. Et pour la pre­mière fois, il n’é­cri­vit pas un mot, ni une phrase, ni un pro­fil de per­son­nage fic­tif. Il écri­vit un nom.

Alexandre.

Et sous le nom, entre paren­thèses, un mot.

(Vio­lon­celle.)

Et sous le mot, rien. Le blanc de la page. Le silence du papier. Le vide qui attend d’être rem­pli — pas main­te­nant, pas ce soir, mais un jour. Un jour où un homme assis devant une machine à écrire dans une mai­son blanche face à la mer des Caraïbes se sou­vien­drait d’un vio­lon­cel­liste pri­son­nier et d’une sœur qui tra­his­sait par amour, et où ces sou­ve­nirs devien­draient autre chose — une femme nom­mée Ves­per, un sacri­fice, une dis­pa­ri­tion, la fin d’un roman qui s’ap­pel­le­rait Casi­no Royale et qui contien­drait, sous le ver­nis du thril­ler, sous les voi­tures de course et les mar­ti­nis et les smo­kings, cette véri­té simple et ter­rible : les gens ne tra­hissent pas par méchan­ce­té. Ils tra­hissent par amour. Et la tra­hi­son par amour est la seule tra­hi­son qui ne puisse pas être par­don­née, parce qu’elle ne peut pas être condamnée.

Fle­ming ran­gea le bloc-notes. Étei­gnit la lampe. Se coucha.

Le som­meil fut long à venir. Il res­ta dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter la mer et le vent et le silence du Palá­cio, et il pen­sa à Vera, et il pen­sa à Alexandre, et il pen­sa à Hart­mann qui tirait les fils, et il pen­sa à Popov qui lui avait dit vous n’êtes pas un espion, et il pen­sa à Mag­da qui lui avait dit soyez pru­dent avec les femmes qui posent des ques­tions, et il pen­sa que Mag­da avait eu rai­son mais pas pour les rai­sons qu’il avait crues — il fal­lait être pru­dent non pas parce que les femmes qui posent des ques­tions sont dan­ge­reuses, mais parce que les femmes qui posent des ques­tions ont par­fois des rai­sons de poser des ques­tions que vous ne soup­çon­nez pas, et que ces rai­sons, quand vous les décou­vrez, vous brisent le cœur.

Le som­meil vint. Tard. Comme une marée de nuit — lente, noire, sans étoile.

Et cette nuit-là, Fle­ming ne rêva pas. Il n’y avait pas besoin de rêves. La réa­li­té suffisait.

Cha­pitre 15 — La nuit au Palácio

L’en­droit que Vera vou­lait lui mon­trer était une maison.

Pas un monu­ment, pas un musée, pas un mira­dou­ro. Une mai­son. Dans une ruelle de l’Al­fa­ma, à mi-pente entre le Tage et le Cas­te­lo, une mai­son aux volets bleus dont la façade s’é­caillait comme la peau d’un rep­tile au soleil. Une mai­son étroite — deux fenêtres de large, trois étages de haut — coin­cée entre deux immeubles plus grands qui sem­blaient la ser­rer dans leurs bras ou l’é­touf­fer, selon l’angle.

— C’est ici que j’ai gran­di, dit Vera.

Elle dit cela sans émo­tion appa­rente — le ton du guide qui montre un site. Mais Fle­ming, qui savait main­te­nant, qui por­tait le poids de ce qu’il savait comme on porte une valise trop lourde dont on ne peut pas se débar­ras­ser parce que le conte­nu est pré­cieux, Fle­ming enten­dit autre chose. Il enten­dit la petite fille. Il enten­dit la mai­son quand la mai­son était pleine — le père anglais, la mère por­tu­gaise, le frère de trois ans plus jeune, le vio­lon­celle quelque part, les gammes le matin, les dis­putes, les rires, les odeurs de cui­sine, tout ce qui fait qu’une mai­son est un monde et pas seule­ment des murs.

— La chambre d’A­lexandre était là-haut, dit Vera en levant les yeux vers le troi­sième étage. La fenêtre de gauche. Il jouait le soir. On l’en­ten­dait depuis la rue. Les voi­sins se plai­gnaient, au début. Puis ils ont ces­sé de se plaindre. Puis ils ont com­men­cé à ouvrir leurs fenêtres pour écou­ter. Un gar­çon de seize ans qui jouait Bach dans une ruelle de l’Al­fa­ma — ça ne s’ou­blie pas.

Elle avait dit le pré­nom. Alexandre. Le pré­nom que Fle­ming connais­sait depuis la veille et qu’il fei­gnait de décou­vrir — le pré­nom qu’il por­tait dans sa poche inté­rieure, écrit sur un bloc-notes d’hô­tel, avec le mot vio­lon­celle entre paren­thèses. Et entendre ce pré­nom dans la bouche de Vera, pro­non­cé avec cette inflexion qui n’ap­par­te­nait qu’aux sœurs — cette inflexion de pro­prié­té tendre, de fami­lia­ri­té usée, d’a­mour si ancien qu’il ne res­semble plus à l’a­mour mais à un organe, quelque chose qui bat en dedans sans qu’on y pense — entendre ce pré­nom fut comme rece­voir un coup au plexus. Pas de dou­leur. Du souffle coupé.

— Vous avez un frère, dit Fleming.

Le men­songe le plus dif­fi­cile de toute cette his­toire. Pas parce qu’il était com­pli­qué — il était simple, d’une sim­pli­ci­té ter­ri­fiante. Une phrase inter­ro­ga­tive trans­for­mée en phrase décla­ra­tive. Vous avez un frère. Pas une ques­tion. Un constat. Le constat de l’homme qui découvre, natu­rel­le­ment, au fil de la conver­sa­tion, que sa liai­son locale a un frère. Le constat de l’innocent.

Et Fle­ming n’é­tait pas inno­cent. Et le poids de cette non-inno­cence — ce savoir caché, ce secret dans le secret, cette couche sup­plé­men­taire de men­songe ajou­tée à un mil­le­feuille déjà ver­ti­gi­neux — ce poids était le prix qu’il payait pour suivre le conseil de Rich­ter. Ne lui dites pas que vous savez.

— Oui, dit Vera. Alexandre. Il est — elle hési­ta. L’hé­si­ta­tion dura un bat­te­ment de cœur, pas plus, mais dans ce bat­te­ment de cœur, Fle­ming vit pas­ser quelque chose — un com­bat, un choix, la lutte entre la véri­té et le men­songe qui se jouait en elle comme elle se jouait en lui, miroir contre miroir, abîme contre abîme. — Il est à l’é­tran­ger. En Autriche. Il étu­die la musique.

Le pré­sent. Elle avait uti­li­sé le pré­sent. Il étu­die. Comme si le frère était tou­jours au Conser­va­toire de Vienne, comme si les années trente-huit, trente-neuf, qua­rante, qua­rante et un n’a­vaient pas eu lieu, comme si l’An­schluss était un mau­vais rêve et le Conser­va­toire tou­jours ouvert et Alexandre tou­jours assis dans une salle de répé­ti­tion avec son vio­lon­celle entre les genoux. Le pré­sent comme fic­tion. Le pré­sent comme déni. Le pré­sent comme der­nier rem­part contre l’effondrement.

Fle­ming ne cor­ri­gea pas. Ne posa pas de ques­tions. Il fit ce qu’il fai­sait de mieux — il res­ta silen­cieux, et son silence fut le cadeau le plus géné­reux qu’il pût offrir, parce que le silence, quand il est choi­si, est une forme de com­pas­sion, et la com­pas­sion, quand elle est silen­cieuse, est la seule qui ne blesse pas.

Ils res­tèrent devant la mai­son. Les volets bleus. La façade qui s’é­caillait. La fenêtre du troi­sième étage — la fenêtre d’A­lexandre, d’où Bach des­cen­dait autre­fois dans la ruelle comme l’eau des­cend de la mon­tagne, natu­rel­le­ment, inexo­ra­ble­ment, avec cette force tran­quille des choses qui obéissent à leur nature.

Puis Vera fit quelque chose d’i­nat­ten­du. Elle prit la main de Fleming.

Pas un geste de séduc­tion. Pas un geste roman­tique. Un geste d’en­fant. La main qui cherche une autre main dans le noir — non pas pour la cha­leur ni pour le désir mais pour la cer­ti­tude que quel­qu’un est là, que quel­qu’un existe, que la soli­tude n’est pas totale. La main de Vera était petite dans la main de Fle­ming — plus petite qu’il ne l’au­rait cru, comme si la femme qui por­tait des Chur­ch’s anglaises et qui posait des ques­tions d’es­pionne avait des mains d’une autre taille, des mains qui n’ap­par­te­naient pas au per­son­nage mais à la per­sonne, des mains de sœur, des mains de fille, des mains d’a­vant les masques.

Il ser­ra. Dou­ce­ment. Et ils res­tèrent là, main dans la main, devant une mai­son aux volets bleus dans l’Al­fa­ma, deux per­sonnes qui se men­taient depuis treize jours et qui, pour la pre­mière fois, tenaient quelque chose de vrai entre elles — pas un mot, pas une infor­ma­tion, pas un secret. Une main. La chose la plus simple. La chose la plus ancienne.

*

Ils remon­tèrent vers le Cas­te­lo. Sans par­ler. La pente était raide et le silence entre eux n’a­vait pas besoin d’être meu­blé — il était plein, ce silence, plein de la mai­son aux volets bleus et du pré­nom d’A­lexandre et du Bach dans la ruelle et de la main dans la main, plein de tout ce qui avait été dit et de tout ce qui ne serait jamais dit, et cette plé­ni­tude du silence était plus élo­quente que n’im­porte quelle conversation.

Ils s’as­sirent sur les rem­parts du Cas­te­lo. En bas, Lis­bonne s’é­ten­dait — les toits, les col­lines, le Tage. La lumière de la fin d’a­près-midi trans­for­mait la ville en tableau — pas un tableau réa­liste, un tableau impres­sion­niste, avec ces taches de cou­leur qui ne signi­fiaient rien de près mais qui, de loin, recom­po­saient un monde. Les oran­gers dans les cours inté­rieures. Le linge aux fenêtres — blanc, bleu, rouge. Les cou­poles des églises. Les tram­ways jaunes qui grim­paient les pentes comme des insectes obs­ti­nés. Et le Tage, tou­jours le Tage, cette pré­sence liquide au fond de tout, ce miroir qui reflé­tait le ciel et qui ren­dait la ville deux fois plus grande — une ville de pierre et une ville d’eau, l’une au-des­sus de l’autre, l’une réelle et l’autre renversée.

— Fle­ming, dit Vera.

— Oui.

— Est-ce que vous croyez qu’on peut faire des choses ter­ribles pour de bonnes raisons ?

La ques­tion arri­va sans pré­am­bule, comme un coup de cou­teau arrive — vite, net, avant qu’on ait le temps de se pro­té­ger. Et Fle­ming, qui avait reçu beau­coup de ques­tions de Vera depuis treize jours — des ques­tions pro­fes­sion­nelles, des ques­tions per­son­nelles, des ques­tions d’es­pionne et des ques­tions de femme — recon­nut immé­dia­te­ment que celle-ci était dif­fé­rente. Celle-ci n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une confes­sion dégui­sée en ques­tion. Le pre­mier aveu.

Il prit son temps. Regar­da Lis­bonne. Regar­da le Tage. Cher­cha les mots — pas les mots de l’of­fi­cier, pas les mots de l’es­pion. Les mots de l’homme. Les mots justes.

— Je crois, dit-il len­te­ment, que la plu­part des choses ter­ribles sont faites pour de bonnes rai­sons. C’est ce qui les rend ter­ribles. Si les choses ter­ribles étaient faites pour de mau­vaises rai­sons, ce serait plus simple. On pour­rait les condam­ner. Les ran­ger dans la case du mal et ne plus y pen­ser. Mais quand la rai­son est bonne — quand la rai­son est l’a­mour, ou la loyau­té, ou la sur­vie — alors la chose ter­rible devient impos­sible à juger. Parce que juger, c’est sépa­rer le bien du mal. Et quand le bien et le mal sont dans le même geste, on ne peut plus les sépa­rer. On ne peut que les regar­der. Et sup­por­ter de les voir ensemble.

Vera ne répon­dit pas. Elle regar­dait le Tage. Son pro­fil — le nez droit, la mâchoire fine, la ligne du cou qui des­cen­dait vers l’é­paule — se décou­pait contre le ciel avec la net­te­té d’un camée, et Fle­ming pen­sa qu’il n’a­vait jamais vu un visage aus­si beau et aus­si triste, et que la beau­té et la tris­tesse, quand elles coexistent dans un même visage, pro­duisent quelque chose qui n’a pas de nom en anglais mais qui en a un en por­tu­gais, et que ce mot est sau­dade, et que la sau­dade de Vera n’é­tait pas la sau­dade du pays per­du ni la sau­dade de l’a­mour per­du mais la sau­dade du frère — cette sau­dade-là, la plus cruelle, la sau­dade de quel­qu’un qui existe encore mais qu’on ne peut pas atteindre, quel­qu’un qui res­pire quelque part dans le monde et dont chaque res­pi­ra­tion est un miracle et une torture.

— Je fais des choses, dit Vera. Des choses que je ne peux pas vous expli­quer. Des choses qui — elle s’ar­rê­ta. La phrase res­ta en l’air, inache­vée, comme un pont dont l’arche ne rejoint pas l’autre rive. Et Fle­ming com­prit que c’é­tait le maxi­mum. Le maxi­mum qu’elle pou­vait don­ner sans tout don­ner. Le bord du pré­ci­pice. La ligne au-delà de laquelle la confes­sion deve­nait aveu et l’a­veu deve­nait mise en dan­ger — mise en dan­ger d’A­lexandre, de l’ac­cord tacite avec Hart­mann, de tout le méca­nisme fra­gile qui main­te­nait son frère en vie.

— Vous n’a­vez pas besoin de m’ex­pli­quer, dit Fleming.

— Si. J’au­rais besoin. Mais je ne peux pas.

— Alors ne le faites pas. Et sachez que — il cher­cha les mots encore, et les mots cette fois ne venaient pas faci­le­ment, ils résis­taient, comme résistent les choses vraies, les choses qui coûtent — sachez que quoi que vous fas­siez, et quelles que soient vos rai­sons, je ne vous juge­rai pas. Per­sonne ne devrait juger quel­qu’un sans connaître ses rai­sons. Et même en les connais­sant, per­sonne ne devrait juger.

Il dit cela en sachant qu’il connais­sait les rai­sons. Il dit cela en sachant que son absence de juge­ment n’é­tait pas de la ver­tu mais de la connais­sance — la connais­sance d’A­lexandre, du vio­lon­celle, de la pri­son. Et ce savoir caché don­nait à ses mots une pro­fon­deur que Vera per­ce­vait sans pou­voir l’ex­pli­quer — la pro­fon­deur de l’homme qui com­prend non pas parce qu’il est bon mais parce qu’il sait.

Vera tour­na la tête. Le regar­da. Les yeux bruns qui tiraient vers le vert — l’é­me­raude, la forêt, la pro­fon­deur. Et dans ces yeux, pour la pre­mière fois, pas le sou­rire inté­rieur. Pas l’i­ro­nie. Pas le masque. Autre chose. De la gra­ti­tude. Une gra­ti­tude si intense, si nue, qu’elle fai­sait presque mal à regar­der, comme il fait mal de regar­der le soleil, non pas parce que le soleil est dan­ge­reux mais parce que le soleil est trop — trop de lumière, trop de véri­té, trop de tout.

— Mer­ci, dit-elle.

Le mot fut si simple, si dénu­dé, si dépouillé de tout arti­fice, qu’il réson­na comme une note seule dans une salle vide — pas un accord, pas une mélo­die, une note. Une seule. La note fon­da­men­tale. Le la du dia­pa­son. La vibra­tion à par­tir de laquelle tout le reste s’accorde.

*

Ils ren­trèrent à Esto­ril. Le taxi. La route côtière. Le cré­pus­cule qui tom­bait sur l’At­lan­tique avec cette len­teur por­tu­gaise, cette len­teur qui n’é­tait pas de la paresse mais de la géné­ro­si­té — le jour qui refuse de par­tir, qui s’at­tarde, qui donne encore un peu de lumière, encore un peu de cou­leur, encore un peu de temps, comme un hôte qui rac­com­pagne ses invi­tés jus­qu’au bout de l’al­lée et qui reste debout sur le seuil même après qu’ils ont disparu.

Le Palá­cio. Le hall. Les portes-fenêtres. Le soir.

— Dînons ensemble, dit Vera.

Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion. C’é­tait une déci­sion. Et Fle­ming, qui avait appris à recon­naître les déci­sions de Vera — ces moments où la pro­po­si­tion deve­nait réso­lu­tion, où le sou­rire inté­rieur cédait la place à quelque chose de plus dur, de plus déter­mi­né — accep­ta. Non pas parce qu’il avait faim. Parce que la soi­rée allait quelque part. Il le sen­tait — dans l’air, dans la lumière, dans la façon dont Vera se tenait, droite, légè­re­ment ten­due, comme un arc ban­dé qui ne sait pas encore dans quelle direc­tion il va tirer.

Ils dînèrent au res­tau­rant du Palá­cio. La salle — les bou­gies, les nappes blanches, le maître d’hô­tel spec­tral, les convives en cos­tume. Ils com­man­dèrent du pois­son — un roba­lo pour deux, grillé entier, posé sur la table avec ses yeux vitreux et sa peau dorée, un pois­son qui avait l’air de les regar­der man­ger comme un mort regarde les vivants, avec une indif­fé­rence magni­fique. Du vin blanc. Du Dão — pas le vin­ho verde de la tas­ca, un vin plus sérieux, plus pro­fond, un vin qui avait de la mémoire.

Ils par­lèrent peu. De choses légères — le temps, la cui­sine, un livre que Vera lisait, un film que Fle­ming avait vu à Londres avant de par­tir. La sur­face. L’é­cume de la conver­sa­tion. Des­sous, le cou­rant — puis­sant, invi­sible, irré­sis­tible — les empor­tait vers quelque chose qu’au­cun des deux ne nom­mait et que les deux savaient.

Le café. Le por­to. L’heure avan­çait. Les convives par­taient — par deux, par groupes, le res­tau­rant se vidait comme une salle de spec­tacle après la repré­sen­ta­tion, et il ne res­tait bien­tôt plus qu’eux, Fle­ming et Vera, à leur table ronde, face à face, avec entre eux les restes du dîner — les arêtes du pois­son, le fond du vin, les miettes de pain, ces ves­tiges d’un repas qui sont aus­si les ves­tiges d’un temps, les preuves que quelque chose a eu lieu, que deux per­sonnes se sont assises et ont man­gé et bu et par­lé et que ce moment, même s’il dis­pa­raît, a existé.

— Mon­tez-vous ? dit Vera.

La ques­tion n’a­vait rien d’am­bi­gu. Elle avait tout d’am­bi­gu. Mon­tez-vous pou­vait signi­fier mon­tez-vous dans votre chambre, bonne nuit, à demain. Ou mon­tez-vous pou­vait signi­fier autre chose — quelque chose que la gram­maire ne disait pas mais que le ton disait, et que les yeux disaient, et que la main posée sur la nappe à trois cen­ti­mètres de la main de Fle­ming disait, ces trois cen­ti­mètres qui n’é­taient pas une dis­tance mais une question.

— Oui, dit Fleming.

Ils mon­tèrent.

*

L’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze. Le cou­loir du deuxième étage. La chambre 214.

Fle­ming ouvrit la porte. Allu­ma la lampe. La chambre — le lit, le bureau, les per­siennes, la fenêtre ouverte sur le jar­din et la nuit et la mer. Tout iden­tique. Tout dif­fé­rent. Parce que Vera était là. Dans la chambre. Sa chambre. L’es­pace qui avait été le sien — son refuge, son labo­ra­toire, son confes­sion­nal — et qui était main­te­nant un espace par­ta­gé, un espace qui conte­nait deux per­sonnes et tous leurs secrets et tous leurs men­songes et toute la véri­té qu’ils ne pou­vaient pas se dire.

Vera entra. Regar­da la chambre. L’in­ven­to­ria du regard — le bureau, le tiroir, le bloc-notes, la fenêtre. L’in­ven­taire d’une femme qui entre dans la chambre d’un homme et qui regarde ce que la chambre dit de l’homme, parce que les chambres d’hô­tel, même les chambres tem­po­raires, même les chambres de pas­sage, disent quelque chose — par les objets posés, par les vête­ments jetés, par les livres ouverts, par l’ordre ou le désordre, par la façon dont l’oc­cu­pant a domes­ti­qué l’es­pace ou s’est lais­sé domes­ti­quer par lui.

— Vous êtes ordon­né, dit-elle.

— C’est la Navy. L’ordre est un réflexe. Comme la hié­rar­chie et le thé.

Elle sou­rit. Le sou­rire inté­rieur. Et puis le sou­rire chan­gea — s’ou­vrit, se déploya, devint un autre sou­rire, un sou­rire que Fle­ming n’a­vait jamais vu. Un sou­rire exté­rieur. Un sou­rire qui ne conte­nait pas un secret mais qui en libé­rait un. Le sou­rire de la femme qui a déci­dé, pour cette nuit, pour cette heure, pour ce moment, de poser le masque. Pas de l’en­le­ver — le poser. Le poser sur la table de nuit, à côté de la lampe, comme on pose un bijou ou un livre, un objet qu’on repren­dra demain matin mais dont on se sépare pour la nuit, parce que la nuit exige d’être nu, et que la nudi­té com­mence par le visage.

Fle­ming vit le masque tom­ber. Et ce qu’il vit des­sous — ce qu’il vit quand le sou­rire inté­rieur céda la place au sou­rire exté­rieur et que le visage de Vera devint, pour la pre­mière fois, sim­ple­ment le visage de Vera — ce qu’il vit le bou­le­ver­sa. Non pas par sa beau­té — il avait vu la beau­té, il la connais­sait, il l’a­vait cata­lo­guée. Par sa vul­né­ra­bi­li­té. Le visage sans masque de Vera était un visage vul­né­rable — les yeux trop écar­tés qui ne pro­té­geaient plus rien, la bouche qui ne rete­nait plus les mots, le front où se lisait non pas l’i­ro­nie mais la fatigue, cette fatigue immense, accu­mu­lée, la fatigue de la femme qui joue un rôle depuis des mois — peut-être des années — et qui, pour une nuit, cesse de jouer.

— Fle­ming, dit-elle. Je ne suis pas celle que vous croyez.

— Je sais.

— Non. Vous ne savez pas. Vous croyez savoir. Ce n’est pas pareil.

— Alors dites-moi.

Elle s’ap­pro­cha. Pas un pas de séduc­tion — un pas de confiance. Le pas de quel­qu’un qui tra­verse un pont dont il n’est pas sûr qu’il tienne mais qui le tra­verse quand même, parce que res­ter de l’autre côté est pire que tomber.

— Je ne peux pas tout dire. Si je disais tout, des gens souf­fri­raient. Des gens que j’aime. Mais je peux dire ceci : rien de ce que j’ai fait avec vous n’é­tait faux. Les sar­dines. Le fado. Le Tage. Les châ­taignes. La mai­son d’A­lexandre. Rien de tout ça n’é­tait faux. C’é­tait la par­tie vraie. La par­tie qui m’ap­par­tient. Le reste — le reste ne m’ap­par­tient pas. Le reste appar­tient à des gens qui tiennent des choses que je ne peux pas perdre.

Elle dit des choses que je ne peux pas perdre et Fle­ming enten­dit Alexandre et le vio­lon­celle et la pri­son et la vie d’un frère sus­pen­due à un fil que Hart­mann tenait entre ses mains de joueur de bac­ca­ra. Il enten­dit tout ce qu’elle ne disait pas. Et ce tout — cette masse de non-dit, cette cathé­drale de silence — était plus élo­quent que n’im­porte quel aveu.

— Je com­prends, dit Fleming.

Et il com­pre­nait. Réel­le­ment. Pas la com­pré­hen­sion super­fi­cielle de l’homme qui dit je com­prends pour mettre fin à une conver­sa­tion. La com­pré­hen­sion pro­fonde, vis­cé­rale, de l’homme qui sait — qui sait parce que Rich­ter lui a dit, parce que les pièces se sont assem­blées, parce que le puzzle est com­plet — et qui choi­sit de ne pas mon­trer qu’il sait, parce que mon­trer qu’il sait serait tra­hir la confiance de Rich­ter, et mettre en dan­ger Alexandre, et détruire le fra­gile équi­libre qui main­te­nait Vera debout.

Il com­pre­nait. Et cette com­pré­hen­sion, empri­son­née dans le silence, était la chose la plus dou­lou­reuse qu’il eût jamais por­tée. Plus dou­lou­reuse que la défaite au bac­ca­ra. Plus dou­lou­reuse que la nuit sur les quais. Plus dou­lou­reuse que trente-trois ans de dis­tance et d’ob­ser­va­tion et de non-par­ti­ci­pa­tion. Parce que cette dou­leur n’é­tait pas la sienne — c’é­tait celle de Vera, et por­ter la dou­leur de quel­qu’un d’autre est tou­jours plus lourd que por­ter la sienne, parce qu’on ne peut pas la poser, on ne peut pas la soi­gner, on ne peut que la por­ter, en silence, en secret, comme Vera por­tait son frère.

*

Ce qui se pas­sa ensuite ne se raconte pas.

Non pas parce que c’est indi­cible — rien n’est indi­cible, les mots peuvent tout dire, c’est leur pou­voir et leur malé­dic­tion. Mais parce que cer­taines choses, quand on les raconte, deviennent autre chose. Elles perdent leur sub­stance. Elles passent du tan­gible à l’abs­trait, du vécu au racon­té, et dans ce pas­sage, quelque chose se perd — la cha­leur, le grain, le souffle. Le réel résiste au récit. Et ce qui se pas­sa dans la chambre 214 du Palá­cio Esto­ril, cette nuit de novembre 1941, entre un offi­cier anglais qui savait et une femme por­tu­gaise qui ne savait pas qu’il savait, était du réel pur — du réel qui résis­tait au récit et qui méri­tait de résister.

Ce qu’on peut dire — ce que le récit auto­rise sans tra­hir — c’est ceci.

Il y eut des gestes. Lents. Pas les gestes de la pas­sion — les gestes de la ten­dresse, qui est la pas­sion des gens fati­gués, la pas­sion de ceux qui ont trop vu et trop por­té et qui n’ont plus la force de la vio­lence du désir mais qui ont encore la force de la dou­ceur, et que la dou­ceur, quand elle vient après la vio­lence, est la forme la plus intense de l’émotion.

Il y eut des mots. Peu. Des mots mur­mu­rés, pas pro­non­cés — des mots qui n’a­vaient de sens que dans le noir, que dans la proxi­mi­té des corps, des mots qui n’au­raient pas sur­vé­cu à la lumière du jour, ces mots de nuit qui sont les mots les plus vrais parce qu’ils ne sont pas des­ti­nés à être enten­dus mais à être sentis.

Il y eut le silence. Après. Le silence de deux corps qui se sont trou­vés et qui ne bougent plus et qui écoutent — pas la mer, pas le vent, pas le Palá­cio. Qui écoutent l’autre. Le souffle de l’autre. Le bat­te­ment du cœur de l’autre. Cette musique intime, bio­lo­gique, qui est la seule musique qui ne mente jamais, parce que le cœur bat mal­gré nous, et que le rythme du cœur est la véri­té du corps, la véri­té que le masque ne peut pas cacher et que le men­songe ne peut pas altérer.

Et il y eut — à un moment de la nuit, un moment sans heure, sans repère, un moment flot­tant comme flottent les moments de grâce quand ils se détachent du temps et existent seuls, sus­pen­dus, auto­nomes — il y eut ceci : Vera, dans l’obs­cu­ri­té, la tête sur l’é­paule de Fle­ming, les yeux ouverts, dit une phrase. Une seule phrase. En por­tu­gais. Pas en anglais. En por­tu­gais, parce que cer­taines choses ne peuvent se dire que dans la langue mater­nelle, la langue d’a­vant les masques, la langue du corps et de l’en­fance et de la vérité.

— Eu que­ria que nada dis­to fosse verdade.

Je vou­drais que rien de tout cela ne soit vrai.

Fle­ming ne com­prit pas les mots. Pas immé­dia­te­ment. Pas cette nuit-là. Il les com­pren­drait plus tard — des semaines plus tard, des mois plus tard, quand il les cher­che­rait dans un dic­tion­naire, dans un café de Londres, sous les bom­bar­de­ments, et que les mots por­tu­gais lui livre­raient enfin leur sens, et que ce sens le frap­pe­rait comme un poing dans le ventre, et qu’il res­te­rait assis devant son dic­tion­naire avec les larmes aux yeux, dans un café de St James’s, et que le ser­veur lui deman­de­rait si tout allait bien et qu’il dirait yes, fine, thank you, et que ce serait le der­nier men­songe de toute cette his­toire, le men­songe le plus petit et le plus triste.

Mais cette nuit-là, dans la chambre 214, il n’eut pas besoin de com­prendre les mots. Il com­prit le ton. Il com­prit le souffle. Il com­prit la vibra­tion de la voix de Vera contre son épaule, cette vibra­tion qui pas­sait de la gorge de Vera à la peau de Fle­ming par contact direct, sans média­tion, sans tra­duc­tion, cette vibra­tion qui était la véri­té dans sa forme la plus pure — la forme phy­sique, la forme d’a­vant le lan­gage, la forme qui exis­tait avant que les hommes inventent les mots et qui exis­te­ra après que les mots auront disparu.

Il ser­ra Vera contre lui. Plus fort. Pas par désir. Par pro­tec­tion. Le geste de l’homme qui pro­tège — non pas contre un dan­ger exté­rieur mais contre le monde entier, contre la guerre, contre Hart­mann, contre les fils invi­sibles, contre tout ce qui tirait Vera dans des direc­tions qu’elle n’a­vait pas choi­sies et qui la déchi­raient len­te­ment, silen­cieu­se­ment, comme le vent déchire les voiles.

Et Vera se lais­sa ser­rer. Pour la pre­mière fois — pour la seule fois — elle se lais­sa tenir. Elle ces­sa de se tenir elle-même. Elle délé­gua le poids. Elle confia au corps de Fle­ming le soin de la por­ter, pour une heure, pour une nuit, le temps que la fatigue se repose et que le masque se recharge et que le cou­rage refasse ses réserves pour le len­de­main, pour le jour d’a­près, pour tous les jours qui vien­draient et qui exi­ge­raient d’elle le même sou­rire, les mêmes ques­tions, la même tra­hi­son par amour.

*

L’aube vint. Comme tou­jours. Indifférente.

La lumière entra par la fenêtre ouverte — d’a­bord grise, puis bleue, puis dorée, cette pro­gres­sion quo­ti­dienne qui était le chro­no­mètre de Lis­bonne, l’hor­loge de lumière qui mar­quait les heures sans aiguilles et sans chiffres, par la seule varia­tion de la cou­leur. Fle­ming ouvrit les yeux. Le pla­fond blanc. Le pla­fond de la chambre 214, qu’il avait regar­dé tant de fois — dans le noir, dans l’in­som­nie, dans le doute. Et main­te­nant dans l’aube. Avec Vera.

Vera dor­mait. Le visage contre l’o­reiller, les che­veux défaits — c’é­tait la pre­mière fois qu’il voyait ses che­veux défaits, libé­rés de la bar­rette en écaille, éta­lés sur le coton blanc comme une encre sombre, et cette image — les che­veux noirs sur l’o­reiller blanc — fut si belle, si simple, si humaine qu’elle se gra­va en lui avec la per­ma­nence des images qui ne s’ef­facent pas, qui résistent au temps, qui res­tent intactes dans la mémoire comme les azu­le­jos résistent aux siècles sur les murs de Lisbonne.

Il la regar­da dor­mir. Long­temps. Sans bou­ger. En rete­nant son souffle pour ne pas la réveiller, comme on retient son souffle devant un ani­mal sau­vage qui s’est endor­mi dans votre jar­din et dont on ne veut pas trou­bler le repos, parce que le repos d’un être tra­qué est un miracle et que les miracles, on ne les inter­rompt pas.

Puis Vera ouvrit les yeux. D’un coup. Sans tran­si­tion. Les yeux bruns — le vert, l’é­me­raude, la forêt. Et dans ces yeux, pen­dant un dixième de seconde, avant que le masque ne revienne, avant que le sou­rire inté­rieur ne reprenne sa place, avant que la tra­duc­trice et l’es­pionne et la sœur ne se recom­posent en une seule per­sonne — pen­dant un dixième de seconde, Fle­ming vit Vera. La vraie Vera. Celle qui n’a­vait pas de rôle. Celle qui n’a­vait pas de mis­sion. Celle qui se réveillait dans les bras d’un homme et qui, pour un dixième de seconde, ne se sou­ve­nait plus de la guerre ni du frère ni du ban­quier nazi ni des fils invi­sibles. Celle qui était juste une femme qui se réveillait. Et qui était heu­reuse. Et qui ne le serait plus dans un dixième de seconde.

Le dixième de seconde passa.

Le masque revint.

— Bon­jour, dit Vera.

— Bon­jour.

— Je dois partir.

— Je sais.

Elle se leva. S’ha­billa. Rapi­de­ment — pas par pudeur, par habi­tude. L’ha­bi­tude de la femme qui ne s’at­tarde pas, qui ne laisse pas le moment deve­nir une situa­tion, qui reprend le contrôle dès qu’elle est debout. La robe. Les chaus­sures — les Chur­ch’s, posées au pied du lit, anglaises, neuves, ache­tées quelque part à Londres lors d’un voyage dont elle n’a­vait jamais par­lé et dont Fle­ming ne deman­de­rait jamais rien. La bar­rette en écaille qui ras­sem­bla les che­veux et les domes­ti­qua et les fit dis­pa­raître dans l’ar­chi­tec­ture habi­tuelle — la coif­fure sage, la coif­fure de tra­duc­trice, la coif­fure du masque.

Elle se retour­na. Le regar­da. Et le regard — ce der­nier regard, avant de par­tir, avant de reprendre son rôle, avant de rede­ve­nir la liai­son locale et l’agent de col­lecte et la sœur pri­son­nière de l’a­mour qu’elle por­tait à son frère — ce der­nier regard conte­nait tout. L’a­veu qu’elle ne ferait jamais. La gra­ti­tude qu’elle ne pour­rait jamais expri­mer. Et l’a­dieu — pas l’a­dieu de ce matin, l’a­dieu défi­ni­tif, l’a­dieu de la femme qui sait que ce qui vient de se pas­ser ne se repro­dui­ra pas, parce que les nuits comme celle-ci n’existent qu’une fois, comme cer­taines éclipses, comme cer­taines comètes, comme cer­taines notes de vio­lon­celle qui montent dans une ruelle de l’Al­fa­ma et qui ne remontent jamais exac­te­ment de la même façon.

— Fle­ming, dit-elle.

— Oui.

— N’é­cri­vez rien sur cette nuit.

Il sou­rit. Le sou­rire de l’homme qui com­prend — qui com­prend que Vera sait qu’il écrit, qu’elle a vu le bloc-notes, qu’elle connaît son habi­tude de tout noter, de tout enre­gis­trer, de tout trans­for­mer en mots. Et qui lui demande, pour cette nuit, pour cette seule nuit, de ne pas le faire. De lais­ser la nuit exis­ter sans mots. De lais­ser le réel résis­ter au récit. De pro­té­ger la véri­té en ne la racon­tant pas.

— Pro­mis, dit-il.

Elle par­tit. La porte. Le cou­loir. Les pas sur le tapis gre­nat — pas les Chur­ch’s, elle les por­tait à la main pour ne pas faire de bruit, et le bruit qu’elle ne fit pas fut le bruit le plus élo­quent de toute cette histoire.

*

Fle­ming res­ta dans le lit. La lumière mon­tait. L’aube deve­nait matin. Le jar­din s’é­veillait — les oiseaux, le vent, les pal­miers. Le Palá­cio respirait.

Il ne bou­gea pas. Il ne prit pas le bloc-notes. Il avait pro­mis. Et il tien­drait sa pro­messe — pas par hon­neur, pas par prin­cipe. Par amour. Ce mot qu’il n’a­vait jamais uti­li­sé pour décrire ce qu’il res­sen­tait pour une femme, parce que le mot lui avait tou­jours sem­blé trop grand, trop vague, trop usé par les poètes et les chan­teurs et les men­teurs. Mais qui était le seul mot, ce matin, dans cette chambre, dans cette lumière, avec l’o­deur de Vera encore sur l’o­reiller et la vibra­tion de sa voix encore dans son épaule.

Il n’é­cri­rait rien sur cette nuit. La nuit res­te­rait sans mots. Sans trace. Sans preuve. Elle exis­te­rait dans sa mémoire et nulle part ailleurs — pas dans un bloc-notes, pas dans un rap­port, pas dans un roman. Sauf que — et cette pen­sée vint plus tard, bien plus tard, des années plus tard, quand il serait assis devant une machine à écrire à Gol­de­neye — sauf que les nuits sans mots sont les nuits qui demandent le plus à être écrites. Et que la pro­messe de ne pas écrire est, pour un écri­vain, la forme la plus pure de la matière.

Un jour, il écri­rait. Pas cette nuit. Pas ces mots. Pas ces gestes. Mais quelque chose qui contien­drait cette nuit comme un par­fum contient la fleur — invi­sible, trans­for­mé, fidèle.

Un jour.

Pas encore.

Fle­ming fer­ma les yeux. Le soleil d’Es­to­ril entrait par la fenêtre et chauf­fait ses pau­pières closes, et der­rière ses pau­pières, dans le rouge lumi­neux du sang et de la lumière, il vit — pas un visage, pas un lieu, pas un sou­ve­nir. Il vit une cer­ti­tude. La cer­ti­tude que quelque chose venait de finir et que quelque chose d’autre venait de com­men­cer. Et que la chose qui com­men­çait n’a­vait pas encore de forme, pas encore de nom, pas encore de mots.

Mais elle viendrait.

Les mots viendraient.

Ils viennent toujours.

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Cha­pitre 10 — Le double jeu

Le hui­tième jour, Fle­ming attendit.

Attendre est un art. Un art que la plu­part des gens ne maî­trisent pas, parce que la plu­part des gens confondent attendre et ne rien faire, alors que ce sont deux acti­vi­tés radi­ca­le­ment dif­fé­rentes. Ne rien faire est pas­sif — c’est l’ab­sence de mou­ve­ment, le vide, l’i­ner­tie. Attendre est actif — c’est le mou­ve­ment concen­tré, com­pri­mé, ramas­sé sur lui-même comme un res­sort. L’homme qui attend est un homme qui agit avec tout son être sauf ses muscles. Son cer­veau tra­vaille. Ses sens tra­vaillent. Sa patience tra­vaille. Et sa patience — cette patience que Vera avait dis­tin­guée de la lâche­té devant les Ten­ta­tions de saint Antoine — est la forme la plus intense de l’ac­tion, parce qu’elle exige de résis­ter à l’im­pul­sion la plus puis­sante du corps humain : l’im­pul­sion de bouger.

Fle­ming ne bou­gea pas.

Il pas­sa la mati­née au Palá­cio. Ter­rasse. Café. Jour­nal. Il ne cher­cha pas Vera — elle vien­drait, ou elle ne vien­drait pas. Il ne cher­cha pas Popov — Popov appa­rais­sait quand Popov vou­lait appa­raître, comme les orages et les bonnes idées, sans pré­ve­nir et tou­jours au moment le plus inté­res­sant. Il ne cher­cha pas Mag­da — la conver­sa­tion de la veille avait été un cadeau, et les cadeaux ne se réclament pas.

Il atten­dit.

La fausse piste de Por­to était posée depuis deux jours. Il avait dit à Vera : demain, j’ai un ren­dez-vous à Por­to, un indus­triel dans les tex­tiles, des infor­ma­tions sur les cir­cuits com­mer­ciaux ger­ma­no-por­tu­gais. Tout était faux. Chaque mot. Et main­te­nant, il atten­dait de voir si le men­songe avait voya­gé — s’il avait quit­té la bouche de Vera pour entrer dans une oreille, puis dans une autre, puis dans une autre encore, comme un virus se pro­page de corps en corps, silen­cieu­se­ment, invi­si­ble­ment, jus­qu’à ce qu’il atteigne le corps qu’on sur­veille et qu’on puisse diag­nos­ti­quer l’infection.

Le corps qu’il sur­veillait était Hartmann.

Si Hart­mann fai­sait allu­sion à Por­to — de quelque manière que ce soit, même oblique, même invo­lon­taire — Fle­ming sau­rait. Il sau­rait que l’in­for­ma­tion était pas­sée de Vera à quel­qu’un, et de quel­qu’un à Hart­mann. Et il sau­rait que Vera était le pre­mier maillon d’une chaîne qui menait à l’Allemand.

Il atten­dit.

*

Vera appa­rut à onze heures. Elle mon­ta sur la ter­rasse avec cette démarche qui était la sienne — ni pres­sée ni lente, le rythme d’une femme qui contrôle son temps — et s’as­sit en face de lui avec un bon­jour et un sou­rire et un regard qui était exac­te­ment le même que d’ha­bi­tude, ni plus chaud ni plus froid, et cette nor­ma­li­té par­faite, cette constance cali­brée, était en elle-même un indice. Les gens nor­maux varient. D’un jour à l’autre, d’une humeur à l’autre. Les gens qui ne varient pas sont des gens qui se surveillent.

— Vous n’êtes pas allé à Por­to ? dit-elle.

La ques­tion tom­ba entre eux comme une pierre dans l’eau. Natu­relle. Inno­cente. La ques­tion logique d’une liai­son locale qui s’é­tonne que son client n’ait pas sui­vi son pro­gramme annoncé.

— Annu­lé, dit Fle­ming. Le contact a eu un empê­che­ment. Repor­té à la semaine pro­chaine, peut-être.

— Dom­mage. Por­to vaut le voyage. Le Dou­ro, les caves de por­to, les azu­le­jos de la gare de São Ben­to — c’est une autre ville, un autre Por­tu­gal. Plus âpre, plus dur. Lis­bonne est une femme. Por­to est un homme.

Elle dit cela avec une légè­re­té qui chas­sait la décep­tion de la sur­face et ne lais­sait que la conver­sa­tion, le charme, le jeu. Fle­ming sou­rit. Acquies­ça. Nota men­ta­le­ment que Vera n’a­vait pas insis­té — pas de ques­tion sur le contact, pas de curio­si­té sur l’empêchement, pas de ten­ta­tive de creu­ser. Un recul. Comme si l’in­for­ma­tion trans­mise — Por­to, indus­triel, tex­tiles — avait déjà ser­vi et que le sujet, désor­mais, était clos.

Ils pas­sèrent la mati­née ensemble. Vera l’emmena à Sin­tra — la ville aux palais, à trente kilo­mètres de Lis­bonne, dans les col­lines cou­vertes de brume où Lord Byron avait écrit que c’é­tait le plus bel endroit du monde. Ils prirent un taxi qui gra­vit des routes en lacets, sous des voûtes de chênes-lièges et de fou­gères arbo­res­centes, dans une lumière fil­trée, verte, humide, une lumière de forêt enchan­tée qui n’a­vait rien à voir avec la lumière d’Es­to­ril — pas la trans­pa­rence atlan­tique mais l’o­pa­ci­té végé­tale, pas le bleu mais le vert, pas l’ou­vert mais le secret.

Fle­ming nota cette jour­née — Sin­tra, les palais, la brume — comme on note un ali­bi. Parce que pen­dant que Vera l’emmenait à Sin­tra, quel­qu’un — quelque part — trai­tait l’in­for­ma­tion de Por­to. La trans­met­tait. L’a­na­ly­sait. Et Fle­ming, en accep­tant d’al­ler à Sin­tra, offrait à Vera la preuve qu’il ne soup­çon­nait rien, qu’il sui­vait le pro­gramme, qu’il était le client docile et char­mé que sa liai­son locale gui­dait à tra­vers les mer­veilles du Portugal.

Le jeu avait com­men­cé. Et Fle­ming jouait main­te­nant des deux côtés de la table — le client et l’es­pion, le char­mé et le méfiant, l’homme qui sui­vait Vera dans les rues et l’homme qui la sui­vait dans un autre sens, le sens du ren­sei­gne­ment, le sens de la traque.

*

Sin­tra fut belle. Beau comme sont beaux les lieux qui ne cherchent pas à l’être — les palais à demi rui­nés, les jar­dins enva­his par la mousse, les esca­liers de pierre qui ne mènent nulle part, les fon­taines taries qui gardent la mémoire de l’eau dans la forme de leur bas­sin. Le Palá­cio da Pena, en haut de la col­line, sur­gis­sait de la brume comme un hal­lu­ci­na­tion — rouge, jaune, bleu, un châ­teau de conte de fées des­si­né par un fou ou par un roi, ce qui au Por­tu­gal reve­nait sou­vent au même. Et les azu­le­jos — encore les azu­le­jos, tou­jours les azu­le­jos — qui recou­vraient les murs du Palá­cio Nacio­nal de Sin­tra, dans la ville basse, avec leurs motifs géo­mé­triques, leurs bleus pro­fonds, leurs blancs de lait, cette obses­sion por­tu­gaise pour la déco­ra­tion des sur­faces qui était peut-être une façon de dire que la beau­té est un devoir, pas un luxe, et que même les murs méritent d’être beaux.

Vera par­la peu ce jour-là. Quelque chose en elle s’é­tait refer­mé — pas entiè­re­ment, pas visi­ble­ment, mais Fle­ming le sen­tit. Une porte qui avait été entrou­verte les jours pré­cé­dents — la porte de la tas­ca, la porte du fado, la porte du mira­dou­ro — s’é­tait légè­re­ment res­ser­rée. Vera était là et n’é­tait pas là. Elle gui­dait, elle expli­quait, elle sou­riait, mais son esprit était ailleurs — dans un lieu que Fle­ming ne pou­vait pas voir et qu’il ne pou­vait que devi­ner, ce lieu inté­rieur où les espions se retirent quand ils tra­vaillent, ce lieu qui est à la fois un bureau et une pri­son et une forteresse.

Il ne posa pas de ques­tions. Pas de ques­tions sur Por­to. Pas de ques­tions sur Hart­mann. Pas de ques­tions sur la PVDE. Il fut le client par­fait — inté­res­sé, char­mant, anglais, un peu dis­tant, exac­te­ment ce qu’on atten­dait de lui. Et cette per­fec­tion dans le rôle fut, en elle-même, le pre­mier acte de son double jeu.

*

Le soir vint. Vera le quit­ta devant le Palá­cio — comme chaque soir, la même hési­ta­tion d’une seconde, le même au revoir, la même dis­pa­ri­tion dans la nuit vers sa vie invi­sible. Fle­ming la regar­da par­tir. La robe — grise ce jour-là, pas bleu marine. Les Chur­ch’s. La bar­rette en écaille. La nuque. Il la regar­da par­tir et il pen­sa : où vas-tu ? Qui es-tu quand tu n’es pas avec moi ? Quelle est ta vie quand ma vie ne te contient pas ?

Il ne la sui­vit pas. Pas ce soir. Suivre Vera aurait été une erreur — trop tôt, trop ris­qué, trop ama­teur. Si elle était ce qu’il pen­sait qu’elle était, elle sau­rait qu’on la sui­vait avant même d’a­voir tour­né le pre­mier coin de rue. Les pro­fes­sion­nels sentent la fila­ture comme les ani­maux sentent le pré­da­teur — dans la nuque, dans les épaules, dans cette zone du corps qui est tour­née vers l’ar­rière et qui sait, avec une cer­ti­tude ani­male, quand un regard se pose sur elle.

Il entra au Palá­cio. Le hall. Le bar.

Et c’est là que l’at­tente prit fin.

*

Hart­mann était au bar.

Pas au casi­no — au bar. Ce qui était inha­bi­tuel. En huit jours, Fle­ming n’a­vait vu Hart­mann qu’au casi­no et dans le jar­din — la nuit, avec Umber­to. Jamais au bar. Le bar était le ter­ri­toire de Popov, des réfu­giés, des diplo­mates en tran­sit. Pas celui de Hart­mann. Hart­mann opé­rait dans des espaces contrô­lés — la table de bac­ca­ra, les salons pri­vés, les jar­dins après minuit. Le bar était trop public, trop fluide, trop impré­vi­sible pour un homme de sa méthode.

Et pour­tant il était là.

Assis au comp­toir. Seul. Un verre devant lui — pas du whis­ky, pas du por­to. De l’eau. Un verre d’eau. La sobrié­té comme sta­te­ment. L’homme qui boit de l’eau dans un bar dit au monde : je n’ai pas besoin de vos arti­fices. Je suis mon propre artifice.

Fle­ming s’as­sit au comp­toir. Pas à côté de Hart­mann — à deux tabou­rets de dis­tance. La dis­tance de l’in­dif­fé­rence feinte. La dis­tance qui dit je ne suis pas venu pour vous mais qui dit aus­si je suis là. Le bar­man lui ser­vit un whis­ky sans qu’il le demande — les habi­tudes, encore, cette mémoire des bar­mans qui est la mémoire la plus fiable du monde, parce qu’elle ne dépend ni des archives ni des rap­ports mais du corps, des gestes, de l’instinct.

Ils res­tèrent silen­cieux. Côte à côte. Deux hommes au comp­toir d’un bar d’hô­tel, l’un avec son whis­ky et l’autre avec son eau, comme les deux faces d’une même pièce — l’in­dul­gence et l’abs­ti­nence, le plai­sir et le contrôle. Fle­ming but. Hart­mann ne but pas. Le silence entre eux avait une den­si­té par­ti­cu­lière — pas le silence de deux incon­nus qui s’i­gnorent, mais le silence de deux joueurs qui se connaissent et qui attendent que l’autre fasse le pre­mier mouvement.

Ce fut Hartmann.

— Com­man­der Fleming.

La voix. C’é­tait la pre­mière fois que Fle­ming enten­dait la voix de Hart­mann. Au casi­no, l’Al­le­mand ne par­lait qu’au crou­pier, en mur­mures, et à cette dis­tance Fle­ming n’a­vait jamais pu cap­ter le son. Main­te­nant, à deux tabou­rets de dis­tance, la voix le frap­pa comme une note de musique inat­ten­due. Basse. Très basse. Presque un bary­ton. Avec un accent anglais impec­cable — pas l’ac­cent d’un Alle­mand qui parle anglais, mais l’ac­cent d’un homme qui a vécu en Angle­terre, qui a res­pi­ré la langue, qui l’a faite sienne. Un accent d’Ox­ford. Ou de Cam­bridge. Pro­ba­ble­ment Cam­bridge — les ban­quiers alle­mands envoyaient leurs fils à Cam­bridge plus qu’à Oxford, c’é­tait une tra­di­tion des élites finan­cières de Ham­bourg et de Francfort.

— Mon­sieur Hart­mann, dit Fleming.

— Vous connais­sez mon nom.

— Comme vous connais­sez le mien.

— Tou­ché.

Un sou­rire. Le pre­mier sou­rire de Hart­mann que Fle­ming voyait — et ce sou­rire était exac­te­ment ce qu’il crai­gnait. Pas un sou­rire froid. Pas un sou­rire méca­nique. Un sou­rire char­mant. Un sou­rire qui éclai­rait le visage angu­leux, qui adou­cis­sait les yeux gris, qui trans­for­mait le masque de joueur impas­sible en un visage humain, sédui­sant, presque sym­pa­thique. Et cette sym­pa­thie — cette capa­ci­té à être agréable, à plaire, à mettre l’autre à l’aise — était l’arme la plus dan­ge­reuse de Hart­mann. Plus dan­ge­reuse que son argent, plus dan­ge­reuse que son réseau, plus dan­ge­reuse que ses yeux gris. Parce qu’un enne­mi froid est un enne­mi qu’on com­bat. Un enne­mi char­mant est un enne­mi qu’on fré­quente. Et qu’on fré­quente, on finit par croire.

— J’ai obser­vé votre jeu l’autre soir, dit Hart­mann. Au baccara.

— Et ?

— Vous jouez avec le cœur. C’est cou­ra­geux. C’est aus­si sui­ci­daire. Le bac­ca­ra ne par­donne pas le cœur. Le bac­ca­ra est un jeu de glace. Il faut être froid. Froid et patient. La cha­leur fait fondre les jetons.

— Vous par­lez en expert.

— Je parle en pra­ti­cien. L’ex­per­tise est théo­rique. La pra­tique est quo­ti­dienne. Je joue tous les soirs depuis un an. Mille par­ties, peut-être plus. Et je n’ai pas encore com­pris le bac­ca­ra. Je ne suis pas sûr qu’on puisse le com­prendre. On peut le pra­ti­quer. On peut le res­pec­ter. On ne peut pas le com­prendre. C’est comme la guerre.

Fle­ming sai­sit la com­pa­rai­son. Elle n’é­tait pas inno­cente — rien, chez Hart­mann, n’é­tait inno­cent. Com­pa­rer le bac­ca­ra à la guerre, c’é­tait dire : nous sommes en guerre, vous et moi. Pas la guerre des bombes et des tran­chées. La guerre des tables et des cartes et des infor­ma­tions. La guerre silen­cieuse. La guerre d’Estoril.

— La guerre est un sujet déli­cat, dit Fle­ming. Pour un pays neutre.

— Le Por­tu­gal n’est pas neutre. Le Por­tu­gal est pru­dent. Ce n’est pas la même chose. La neu­tra­li­té est un prin­cipe. La pru­dence est un cal­cul. Sala­zar cal­cule. Il cal­cule très bien. Il vend du tungs­tène aux deux camps, il prête des bases aux deux camps, et il prie le ciel que per­sonne ne lui demande de comptes. C’est de la haute finance appli­quée à la géo­po­li­tique. En tant que ban­quier, j’ad­mire. En tant qu’Al­le­mand — il fit une pause, infime, cali­brée — en tant qu’Al­le­mand, je constate.

Fle­ming nota le mot. Constate. Pas approuve, pas condamne — constate. Le mot d’un homme qui se place au-des­sus de la mêlée, qui regarde la guerre comme il regarde le bac­ca­ra, de l’ex­té­rieur, avec une dis­tance qui n’est pas de l’in­dif­fé­rence mais de la méthode. Hart­mann ne pre­nait pas par­ti. Hart­mann pre­nait posi­tion. Ce qui est infi­ni­ment plus dangereux.

Le silence revint. Quelques secondes. Le bar­man essuyait des verres. Quel­qu’un entra dans le bar — un homme en smo­king, pres­sé, qui com­man­da quelque chose et repar­tit. La porte bat­tit. Le silence se referma.

Et Hart­mann dit :

— Vous avez des inté­rêts à Por­to, m’a-t-on dit.

Le monde s’arrêta.

Pas lit­té­ra­le­ment — le bar­man conti­nuait d’es­suyer, les verres conti­nuaient de briller, la musique de fond conti­nuait de jouer quelque chose de doux et de por­tu­gais. Mais pour Fle­ming, à cet ins­tant, le monde s’ar­rê­ta. Les mots de Hart­mann res­tèrent sus­pen­dus entre eux comme des par­ti­cules de pous­sière dans un rayon de lumière — visibles, tan­gibles, impos­sibles à ignorer.

Por­to. Le mot. Le test. L’appât.

Fle­ming avait men­ti à Vera deux jours plus tôt. Un indus­triel à Por­to. Des tex­tiles. Des cir­cuits com­mer­ciaux ger­ma­no-por­tu­gais. Et main­te­nant, qua­rante-huit heures plus tard, Hart­mann — Wer­ner Hart­mann, atta­ché finan­cier de la léga­tion alle­mande, ban­quier nazi, joueur de bac­ca­ra — pro­non­çait le mot Por­to avec cette désin­vol­ture cal­cu­lée qui était sa marque de fabrique. M’a-t-on dit. Pas­sif. Imper­son­nel. On. Qui est on ? D’où vient l’in­for­ma­tion ? Par quel canal, par quelle bouche, par quel cou­loir de mur­mures et de tra­hi­sons le mot Por­to a‑t-il voya­gé de la ter­rasse du Palá­cio où Fle­ming l’a pro­non­cé jus­qu’au comp­toir du bar où Hart­mann le restitue ?

La réponse était simple. La réponse avait des yeux bruns qui tiraient vers le vert, une bar­rette en écaille de tor­tue et des Chur­ch’s anglaises neuves.

Vera.

Fle­ming le sut à cet ins­tant — pas comme une hypo­thèse, pas comme un soup­çon, mais comme une cer­ti­tude. La cer­ti­tude qui vient quand le piège se referme et que l’a­ni­mal est dedans, et que le trap­peur, en regar­dant l’a­ni­mal pris, res­sent non pas de la satis­fac­tion mais quelque chose de plus trouble, de plus ambi­gu — un mélange de triomphe et de tris­tesse, parce que pié­ger un ani­mal c’est aus­si le connaître, et que connaître c’est, d’une cer­taine manière, aimer, et qu’ai­mer ce qu’on piège est la forme la plus cruelle de l’amour.

Il fal­lait répondre. Hart­mann atten­dait. Les yeux gris étaient posés sur lui avec cette atten­tion miné­rale, cette patience de pierre, et chaque seconde de silence était une seconde de révé­la­tion — parce que l’homme qui ne répond pas est l’homme qui réflé­chit trop, et l’homme qui réflé­chit trop est l’homme qui a quelque chose à cacher.

— Por­to, dit Fle­ming. Oui. Un contact com­mer­cial. Rien de passionnant.

Rien de pas­sion­nant. La phrase réflexe. La phrase que Vera avait iden­ti­fiée comme le mot de passe des gens qui font quelque chose de pas­sion­nant. Fle­ming l’u­ti­li­sa sciem­ment — comme un écho, comme un code, comme un clin d’œil adres­sé non pas à Hart­mann mais à lui-même, à sa propre iro­nie, à cette par­tie de lui qui obser­vait la scène de l’ex­té­rieur et qui trou­vait tout cela — le bar, le whis­ky, l’Al­le­mand, le men­songe, le contre-men­songe — d’une absur­di­té magnifique.

— Les tex­tiles, pour­sui­vit Hart­mann. Un sec­teur inté­res­sant. Le Por­tu­gal exporte beau­coup de tex­tiles vers l’An­gle­terre — du coton, de la laine, du lin. Mais aus­si vers l’Al­le­magne, bien sûr. Les cir­cuits sont paral­lèles. Par­fois ils se croisent. C’est la beau­té du com­merce en temps de guerre : les enne­mis achètent aux mêmes four­nis­seurs. Nous por­tons peut-être des che­mises cou­sues dans la même usine, vous et moi.

Il dit cela avec le sou­rire — le sou­rire char­mant, le sou­rire dan­ge­reux. Et Fle­ming com­prit que Hart­mann ne par­lait pas de tex­tiles. Hart­mann par­lait de Vera. Pas direc­te­ment — jamais direc­te­ment. Mais les cir­cuits qui se croisent, les enne­mis qui par­tagent les mêmes four­nis­seurs, les che­mises cou­sues dans la même usine — tout cela était une méta­phore, un mes­sage codé, une façon de dire : nous avons la même source, vous et moi. Nous buvons au même puits. Et je sais que vous le savez.

Ou peut-être pas. Peut-être que Hart­mann par­lait réel­le­ment de tex­tiles. Peut-être que Fle­ming, empor­té par la para­noïa du ren­sei­gne­ment, voyait des codes là où il n’y avait que des conver­sa­tions de bar. C’é­tait le pro­blème de ce métier — le pro­blème de tous les métiers de l’ombre : à force de cher­cher des sens cachés, on finit par en trou­ver par­tout, même là où il n’y en a pas. Et cette infla­tion du sens est aus­si dan­ge­reuse que son absence, parce qu’elle conduit à des conclu­sions fausses bâties sur des pré­misses vraies, ce qui est la forme la plus insi­dieuse de l’erreur.

Mais le mot Por­to. Le mot Por­to, lui, n’é­tait pas une illu­sion. Il n’é­tait pas une coïn­ci­dence. Il était la preuve — la preuve mathé­ma­tique, irré­fu­table, aus­si solide que le neuf natu­rel du bac­ca­ra — que l’in­for­ma­tion avait cir­cu­lé. De Fle­ming à Vera. De Vera à — quoi ? La PVDE ? Un inter­mé­diaire ? Un employé de l’hô­tel ? Et de là, à Hart­mann. En qua­rante-huit heures. Un cir­cuit court. Un cir­cuit effi­cace. Un cir­cuit professionnel.

Vera était une espionne.

Le mot prit sa place dans l’es­prit de Fle­ming avec la pré­ci­sion d’un jeton posé sur la bonne case — clic, défi­ni­tif, incon­tes­table. Vera était une espionne. Elle le sur­veillait. Elle col­lec­tait ses infor­ma­tions. Elle les trans­met­tait à quel­qu’un qui les trans­met­tait à Hart­mann. Et toute la lumière de Lis­bonne, toutes les sar­dines de l’Al­fa­ma, tous les fados der­rière les portes vertes, toutes les châ­taignes du mira­dou­ro, tous les silences du fer­ry sur le Tage — tout cela pre­nait main­te­nant une autre cou­leur. Pas une cou­leur noire — pas la noir­ceur de la tra­hi­son simple, de la dupli­ci­té vul­gaire. Une cou­leur plus com­plexe, plus ambi­guë. La cou­leur de quel­qu’un qui fait son métier. Et qui fait son métier avec talent.

*

— Vous jouez ce soir ? deman­da Hartmann.

— Peut-être.

— Si vous jouez, per­met­tez-moi un conseil. Ne misez pas contre moi. Misez avec moi. Le ban­quier n’est pas l’en­ne­mi du ponte — il est son par­te­naire. Nous jouons le même jeu, de deux côtés de la table. Et le jeu est plus beau quand les deux côtés sont forts.

Il vida son verre d’eau — un geste étran­ge­ment solen­nel pour un verre d’eau, comme si l’eau elle-même était un alcool dont seul Hart­mann connais­sait le degré. Il se leva. Bou­ton­na sa veste. Le bou­ton du milieu. Le geste.

— Bon­soir, Com­man­der Fle­ming. Ce fut un plaisir.

Il s’é­loi­gna. La sil­houette en cos­tume anthra­cite — non, bleu nuit ce soir — tra­ver­sa le bar et dis­pa­rut par la porte qui menait au hall, et de là, pro­ba­ble­ment, à la rue, au casi­no, à sa table de bac­ca­ra où les jetons l’at­ten­daient comme des sol­dats attendent leur général.

Fle­ming res­ta au comp­toir. Le whis­ky était fini. Il n’en com­man­da pas un autre.

Il pen­sait.

*

Ce à quoi il pen­sait n’é­tait pas ce qu’on aurait pu attendre. Il ne pen­sait pas à Vera — pas direc­te­ment. Il ne pen­sait pas à la tra­hi­son, à la chaîne de trans­mis­sion, aux impli­ca­tions opé­ra­tion­nelles. Il pen­sait à quelque chose de plus inat­ten­du, de plus déran­geant, de plus vrai.

Il pen­sait à ce qu’il ressentait.

Et ce qu’il res­sen­tait n’é­tait pas de la colère.

C’é­tait de l’excitation.

L’ex­ci­ta­tion pure, brute, presque phy­sique, de l’homme qui vient de com­prendre que le jeu est plus grand que ce qu’il croyait. Que les enjeux sont plus éle­vés. Que les joueurs sont plus nom­breux. Et que lui — lui, Ian Fle­ming, offi­cier de bureau, rédac­teur de mémos, obser­va­teur pro­fes­sion­nel — est main­te­nant au centre du jeu. Pas en marge. Pas der­rière la balus­trade. Au centre. Sur la table. Dans les cartes.

Vera le tra­his­sait. C’é­tait un fait. Mais ce fait, au lieu de le bles­ser, l’élec­tri­sait — parce qu’il signi­fiait qu’il comp­tait. Qu’il exis­tait dans le jeu. Que quel­qu’un — quelque part — avait jugé néces­saire de le sur­veiller, de le trom­per, de le mani­pu­ler, ce qui était, para­doxa­le­ment, la forme la plus flat­teuse de la recon­nais­sance. On ne sur­veille pas les gens insi­gni­fiants. On ne trompe pas les gens qui n’ont rien à offrir. Le men­songe de Vera était la preuve que Fle­ming valait la peine d’être menti.

Et cette exci­ta­tion — cette exci­ta­tion mora­le­ment dou­teuse, stra­té­gi­que­ment dan­ge­reuse, émo­tion­nel­le­ment toxique — était peut-être la chose la plus vivante qu’il eût res­sen­tie depuis des années. Plus vivante que la défaite au bac­ca­ra. Plus vivante que la lumière du Tage. Plus vivante que le rire de Popov ou la mélan­co­lie de Mag­da ou le regard gris de Hart­mann. Parce que cette exci­ta­tion n’é­tait pas esthé­tique ni intel­lec­tuelle ni sen­ti­men­tale. Elle était ani­male. C’é­tait l’ex­ci­ta­tion du chas­seur qui découvre que la proie est, en réa­li­té, un autre chas­seur. Et que la forêt dans laquelle il chasse est, en réa­li­té, une arène.

Fle­ming paya son whis­ky. Se leva. Sor­tit du bar.

Dans le hall, il s’ar­rê­ta. Regar­da la porte d’en­trée — les portes vitrées, la nuit dehors, les pal­miers, la route, le casi­no de l’autre côté. Puis il regar­da l’es­ca­lier — le tapis gre­nat, les appliques en bronze, la mon­tée vers la chambre 214. Deux direc­tions. Deux choix.

Le casi­no, où Hart­mann l’at­ten­dait — peut-être.

Ou la chambre, où le bloc-notes l’at­ten­dait — certainement.

Il prit l’escalier.

*

La chambre 214. La porte. La clé. La lumière.

Fle­ming ôta sa veste. Retrous­sa ses manches. S’as­sit au bureau. Prit le bloc-notes — un nou­veau, ache­té au kiosque du hall, pas celui du tiroir qui était com­pro­mis. Et il com­men­ça à écrire.

Pas un rap­port. Pas des notes pour l’a­mi­ral God­frey. Autre chose.

Un plan.

Si Vera le tra­his­sait — et elle le tra­his­sait — alors Vera était un canal. Un tuyau par lequel l’in­for­ma­tion cou­lait de Fle­ming vers Hart­mann. Et un tuyau, quand on le contrôle, n’est pas un pro­blème. C’est un outil. On peut y faire cou­ler ce qu’on veut. Du vrai. Du faux. Du vrai mélan­gé au faux. Du faux habillé en vrai. On peut trans­for­mer une fuite en robinet.

Fle­ming écri­vit. Les mots venaient vite — plus vite qu’ils ne venaient pour les rap­ports à God­frey, plus vite qu’ils ne venaient pour quoi que ce soit de pro­fes­sion­nel. Ils venaient avec la flui­di­té des choses natu­relles, la flui­di­té de l’eau qui coule en des­cente, de la parole qui vient quand le locu­teur sait exac­te­ment ce qu’il veut dire. Et ce que Fle­ming vou­lait dire — ce que Fle­ming vou­lait faire — était ceci :

Il allait nour­rir Vera.

Pas de vraies infor­ma­tions — il n’en avait pas, ou très peu, et celles qu’il avait étaient trop pré­cieuses pour être sacri­fiées. Il allait la nour­rir de fausses infor­ma­tions. Des infor­ma­tions cré­dibles, cohé­rentes, détaillées — assez vraies pour pas­ser les filtres, assez fausses pour être inof­fen­sives. Il allait inven­ter un réseau. Un réseau fic­tif d’a­gents bri­tan­niques au Por­tu­gal, avec des noms, des lieux, des ren­dez-vous, une archi­tec­ture de men­songe si bien construite qu’elle résis­te­rait à l’exa­men. Et il allait dis­til­ler ce réseau, pièce par pièce, jour après jour, à tra­vers Vera, vers Hart­mann, vers les Allemands.

C’é­tait de la dés­in­for­ma­tion. Le mot exis­tait dans le voca­bu­laire du ren­sei­gne­ment, mais Fle­ming n’a­vait jamais eu l’oc­ca­sion de le pra­ti­quer. Il l’a­vait théo­ri­sé — dans des mémos, dans des plans d’o­pé­ra­tion, dans ces fic­tions opé­ra­tion­nelles qui étaient sa spé­cia­li­té à l’A­mi­rau­té. L’O­pé­ra­tion Gol­de­neye. L’O­pé­ra­tion Ruth­less. Des plans sur le papier. Des rêves d’es­pion de bureau.

Mais main­te­nant — main­te­nant, pour la pre­mière fois — il avait un canal. Il avait une cible. Il avait un ter­rain. Et il avait quelque chose que les manuels de dés­in­for­ma­tion ne men­tionnent jamais mais qui est l’in­gré­dient essen­tiel, le cata­ly­seur sans lequel rien ne fonc­tionne : il avait envie.

Envie de jouer. Envie d’a­gir. Envie de ces­ser d’être l’homme qui regarde et de deve­nir l’homme qui fait. Envie de prendre la matière — la matière dont Vera avait par­lé, la matière dont Popov avait par­lé — et de la trans­for­mer. Pas en livre. Pas encore. En opé­ra­tion. En jeu. En piège.

Il écri­vit pen­dant deux heures.

Quand il eut fini, il avait devant lui trois pages de notes ser­rées. Un réseau fic­tif de cinq agents — deux à Lis­bonne, un à Por­to, un à Faro, un à Coim­bra. Des noms inven­tés. Des pro­fils inven­tés. Des ren­dez-vous inven­tés. Une mis­sion inven­tée — sur­veiller les expor­ta­tions de tungs­tène vers le Reich par les ports por­tu­gais. Tout faux. Tout cré­dible. Tout prêt à être distillé.

Il relut les pages. Cor­ri­gea un détail. Ajou­ta une nuance. Et il sou­rit — le même sou­rire que dans le noir, deux soirs plus tôt, le sou­rire de l’homme qui découvre le plai­sir de l’é­cri­ture. Parce que c’é­tait de l’é­cri­ture. Pas de la lit­té­ra­ture — pas encore. Mais de l’é­cri­ture quand même. L’in­ven­tion d’un monde. La créa­tion de per­son­nages qui n’exis­taient pas mais qui exis­te­raient, bien­tôt, dans l’es­prit de Hart­mann, dans les rap­ports de l’Ab­wehr, dans les archives du Reich. Des fic­tions qui devien­draient, pour ceux qui les rece­vraient, des réa­li­tés. Des men­songes qui devien­draient des vérités.

La fron­tière entre l’es­pion et l’é­cri­vain n’a­vait jamais été aus­si mince.

Fle­ming plia les pages. Les glis­sa dans la poche inté­rieure de son bla­zer, avec les autres — les mots du bloc-notes, le chiffre, le pré­nom, la phrase. Sa poche inté­rieure deve­nait un coffre-fort de papier, une archive por­table, un roman en morceaux.

Il se cou­cha. La fatigue tom­ba sur lui comme un rideau — lourde, sou­daine, bien­ve­nue. La fatigue de l’homme qui a pris une déci­sion et qui peut enfin dor­mir, parce que la déci­sion, même mau­vaise, est un repos, et que l’in­dé­ci­sion est le pire des insomnies.

Demain, il com­men­ce­rait. Demain, il par­le­rait à Vera. Il lui dirait — inci­dem­ment, natu­rel­le­ment, entre deux bicas et un sou­rire — qu’il avait appris l’exis­tence d’un réseau. Qu’un de ses contacts à l’am­bas­sade lui avait men­tion­né des agents, des noms, des opé­ra­tions. Il lais­se­rait tom­ber les détails comme on laisse tom­ber des miettes de pain dans une forêt — pas pour retrou­ver son che­min, mais pour nour­rir les oiseaux.

Et les oiseaux viendraient.

Fle­ming fer­ma les yeux. Le som­meil vint, rapide, propre, sans rêves. Le som­meil du joueur qui a trou­vé sa main. Le som­meil de l’homme qui, pour la pre­mière fois de la guerre, ne se contente plus de regarder.

Le jeu commençait.

Pour de vrai, cette fois.

Cha­pitre 11 — Lis­bonne la nuit

Il sor­tit seul.

C’é­tait le neu­vième soir et il avait besoin de soli­tude — pas de la soli­tude confor­table de la chambre 214, avec ses per­siennes et son bloc-notes et son piège de crayon dans le tiroir. D’une autre soli­tude. La soli­tude du mou­ve­ment. La soli­tude de l’homme qui marche dans une ville étran­gère, la nuit, sans but, sans carte, sans ali­bi, et qui se laisse por­ter par ses pas comme un bateau se laisse por­ter par le courant.

Il avait besoin de Lis­bonne. Pas la Lis­bonne de Vera — la Lis­bonne gui­dée, com­men­tée, tra­duite. Pas la Lis­bonne du Palá­cio — fil­trée, asep­ti­sée, dorée. La Lis­bonne brute. La Lis­bonne de nuit. La Lis­bonne qui exis­tait quand per­sonne ne la mon­trait à personne.

Il prit un taxi jus­qu’au Cais do Sodré. Paya. Des­cen­dit. Et marcha.

*

Le Cais do Sodré, la nuit, n’a­vait rien à voir avec le Cais do Sodré du matin — celui du fer­ry, des mouettes, de la tra­ver­sée du Tage avec Vera. La nuit tom­bée, le quar­tier chan­geait de peau. Les marins rem­pla­çaient les tra­vailleurs. Les bars rem­pla­çaient les bureaux. Les lumières — rouges, jaunes, vio­lettes — rem­pla­çaient la lumière du jour avec une agres­si­vi­té de néons qui pro­met­taient des choses que le jour ne pro­met­tait pas. Des femmes se tenaient dans des embra­sures de portes, sil­houettes immo­biles, ciga­rettes aux lèvres, robes trop courtes pour le mois de novembre, visages peints qui sem­blaient attendre non pas des clients mais la fin de quelque chose — de la nuit, de la guerre, de l’at­tente elle-même.

Fle­ming pas­sa. Il ne s’ar­rê­ta pas. Pas par ver­tu — par mou­ve­ment. Ce soir, il avait besoin de mar­cher, et s’ar­rê­ter aurait été une tra­hi­son du mou­ve­ment, une capi­tu­la­tion devant l’i­ner­tie. Il mon­ta. Les rues mon­taient — à Lis­bonne, les rues montent tou­jours, sauf quand elles des­cendent, et dans les deux cas elles vous essoufflent, parce que cette ville a été construite non pas sur un plan mais sur un relief, non pas par des archi­tectes mais par des chèvres et des marins, des gens qui grim­paient sans se deman­der pour­quoi et qui construi­saient où leurs pieds les menaient.

Le Bair­ro Alto. Il y entra par une ruelle si étroite que ses épaules tou­chaient presque les murs des deux côtés — des murs humides, cou­verts d’af­fiches déchi­rées et de graf­fi­tis que la pénombre ren­dait illi­sibles. Le sol était pavé de pierres irré­gu­lières, glis­santes, polies par des siècles de pas. Des fenêtres ouvertes lais­saient échap­per de la lumière, des voix, des bruits de vais­selle, des odeurs de cui­sine — l’ail, tou­jours l’ail, cette odeur fon­da­men­tale de la cui­sine por­tu­gaise qui est aux plats ce que le sel est à la mer : l’es­sence, le com­men­ce­ment, le non-négo­ciable. Et par-des­sus l’ail, le pois­son, les oignons, le piment, le vin qui chauf­fait dans des cas­se­roles, et cette odeur indé­fi­nis­sable de vie domes­tique qui est la même par­tout dans le monde — à Lis­bonne, à Naples, à Istan­bul — l’o­deur des gens chez eux, des gens qui mangent, des gens qui existent dans leurs murs avec cette cer­ti­tude tran­quille que donne le fait d’a­voir un endroit où rentrer.

Fle­ming n’a­vait pas d’en­droit où ren­trer. Pas vrai­ment. Il avait la chambre 214, qui n’é­tait pas un endroit mais un pas­sage. Il avait l’ap­par­te­ment de Londres, dans Ebu­ry Street, qui n’é­tait pas un endroit mais un décor. Il n’a­vait jamais eu d’en­droit — pas depuis Eton, pas depuis l’en­fance, pas depuis la mort de son père à lui, Valen­tine Fle­ming, tué en 1917 en France, quand Ian avait neuf ans. La mort du père. Encore. Tou­jours. Les pères morts qui hantent les fils comme les rois morts hantent les pays.

Il mar­cha. Les ruelles du Bair­ro Alto s’ou­vraient et se refer­maient autour de lui comme les pages d’un livre qu’on feuillette au hasard — un pas­sage cou­vert ici, une place minus­cule là, un esca­lier qui des­cen­dait vers rien, un mur aveugle sur lequel un chat dor­mait avec l’au­to­ri­té abso­lue des créa­tures qui n’ont besoin de per­sonne. Des bars — beau­coup de bars. Des portes ouvertes d’où s’é­chap­pait une lumière chaude et un bruit de conver­sa­tion qui res­sem­blait, de l’ex­té­rieur, à de la musique — pas de la musique orga­ni­sée, de la musique natu­relle, la musique que pro­duisent les voix humaines quand elles se super­posent dans un espace clos, cette poly­pho­nie du quo­ti­dien qui est le contraire du silence et qui est aus­si le contraire du bruit, parce qu’elle a un rythme, une cadence, un sens.

Fle­ming entra dans un bar. N’im­porte lequel. Le pre­mier dont la porte était ouverte et la lumière accueillante.

*

L’in­té­rieur était petit — six tables, un comp­toir, un miroir au mur qui reflé­tait la salle et la dou­blait en taille et en huma­ni­té. Le comp­toir était en zinc, bos­se­lé, mar­qué par des années de coudes et de verres posés trop fort. Der­rière le comp­toir, un homme sans âge — trente ans ou soixante, impos­sible à dire, le genre de visage que le temps ne vieillit pas mais patine, comme il patine le bois et la pierre — ser­vait du vin et de l’eau-de-vie avec des gestes éco­nomes, pré­cis, répé­tés mille fois et deve­nus chorégraphie.

Fle­ming s’as­sit au comp­toir. Com­man­da un vin­ho tin­to — du vin rouge, la bois­son de nuit, la bois­son de soli­tude. Le vin arri­va dans un verre épais, sans pied, un verre de tra­vailleur, pas un verre de palace. Il était sombre, presque noir, et quand Fle­ming le por­ta à ses lèvres, le goût le sur­prit — pas la ron­deur du bor­deaux ni l’a­ci­di­té du bour­gogne, mais quelque chose de plus brut, de plus ter­reux, un goût de rai­sin et de fer et de gra­nit, le goût d’un sol et d’un cli­mat et d’un peuple, un goût qui n’a­vait pas été civi­li­sé par la vini­fi­ca­tion de pré­ci­sion mais qui exis­tait tel quel, sau­vage, intact, comme un cri avant qu’il ne devienne un mot.

Il but. Autour de lui, les clients du bar par­laient. Des hommes, sur­tout — des ouvriers, des dockers, des arti­sans, des gens aux mains abî­mées et aux visages mar­qués, des gens qui tra­vaillaient et qui buvaient et qui ne fai­saient sem­blant d’être rien d’autre que ce qu’ils étaient. Pas de masques ici. Pas de jeu. Pas de doubles fonds. La sim­pli­ci­té bru­tale des gens qui n’ont pas le luxe de men­tir parce que le men­songe est un luxe, une dépense d’éner­gie, un inves­tis­se­ment que seuls les riches et les espions peuvent se permettre.

Fle­ming les regar­da. Ces hommes. Ces visages. Et il éprou­va quelque chose qu’il n’a­vait pas éprou­vé depuis des années — ou peut-être qu’il n’a­vait jamais éprou­vé, peut-être que c’é­tait neuf, cette sen­sa­tion, vierge, inédite. De l’en­vie. Pas l’en­vie qu’il avait res­sen­tie devant Popov — l’en­vie de la vita­li­té, de la pré­sence, du cha­risme. Une envie plus pro­fonde. L’en­vie de la sim­pli­ci­té. L’en­vie d’être un homme qui boit du vin dans un bar du Bair­ro Alto sans arrière-pen­sée, sans mis­sion, sans bloc-notes dans la poche, sans réseau fic­tif d’a­gents ima­gi­naires, sans femme qui le tra­hit, sans Alle­mand qui joue au bac­ca­ra, sans roi qui pleure un péki­nois. L’en­vie de la vie simple. De la vie directe. De la vie sans doublure.

Il rit. Inté­rieu­re­ment. Un rire sans son. L’en­vie de la sim­pli­ci­té chez un homme qui avait fait de la com­pli­ca­tion son métier — c’é­tait une contra­dic­tion, et les contra­dic­tions, dans cette ville de contra­dic­tions, étaient peut-être la seule forme de vérité.

Il com­man­da un deuxième verre. Le patron le ser­vit sans un mot. Le vin cou­la. Fle­ming but.

*

Il res­sor­tit. Conti­nua de mar­cher. Le Bair­ro Alto cédait la place à un autre quar­tier — ou peut-être au même quar­tier vu d’un autre angle, parce que à Lis­bonne les quar­tiers ne changent pas vrai­ment, ils glissent les uns dans les autres comme les cou­leurs d’un spectre, du rouge à l’o­range à l’o­range au jaune, sans fron­tière nette, sans ligne de démar­ca­tion, juste une tran­si­tion conti­nue, insen­sible, qui fait qu’on se retrouve ailleurs sans savoir quand on a quit­té ici.

Il des­cen­dit. Les rues des­cen­daient main­te­nant — vers le fleuve, vers l’eau, vers ce bas de la ville qui est aus­si son fond, au sens géo­gra­phique et au sens moral. La Mou­ra­ria. Le quar­tier le plus ancien, le plus pauvre, le plus authen­tique de Lis­bonne. L’an­cien quar­tier maure — d’où le nom — recon­ver­ti au fil des siècles en quar­tier popu­laire, en refuge des mar­gi­naux, des artistes, des pros­ti­tuées, des fous, des fadis­tas. Le quar­tier où le fado était né. Pas le fado des concerts et des disques et des tou­ristes. Le fado d’o­ri­gine. Le fado de la rue. Le fado de la douleur.

Les immeubles ici étaient plus vieux, plus usés, plus vivants que par­tout ailleurs. Les façades pen­chaient. Les bal­cons rouillés sem­blaient prêts à tom­ber — mais ne tom­baient pas, tenus par cette force mys­té­rieuse qui tient les choses debout au Por­tu­gal, une force qui n’est ni l’in­gé­nie­rie ni l’en­tre­tien mais une espèce de volon­té col­lec­tive, de refus de l’ef­fon­dre­ment, de résis­tance pas­sive de la matière contre le temps. Des azu­le­jos man­quaient sur les murs, lais­sant des taches de plâtre nu qui res­sem­blaient à des bles­sures — et les azu­le­jos qui res­taient étaient fis­su­rés, déla­vés, mais beaux quand même, beaux de leur ruine, beaux de leur résis­tance, comme sont beaux les visages mar­qués qui portent leurs cica­trices sans les cacher.

Fle­ming mar­chait. Ses pas réson­naient sur les pavés. Il croi­sa un ivrogne qui dor­mait dans une embra­sure de porte, recro­que­villé sur lui-même comme un fœtus, une bou­teille vide ser­rée contre sa poi­trine comme un enfant serre un ours en peluche. Il croi­sa un prêtre — une sou­tane noire dans la nuit noire, un visage invi­sible, une pré­sence qui pas­sait comme une ombre d’ombre. Il croi­sa deux gamins qui cou­raient, pieds nus, à une heure du matin, dans une ruelle qui sen­tait l’u­rine et le jas­min — parce qu’à Lis­bonne, l’u­rine et le jas­min coexistent comme tout le reste, sans hié­rar­chie, sans juge­ment, dans ce désordre démo­cra­tique des odeurs qui est peut-être la forme la plus hon­nête de la réalité.

Et puis il enten­dit le fado.

*

Pas comme la der­nière fois — pas à tra­vers une porte verte, pas fil­tré, pas amor­ti. Cette fois, le fado était là, dans la rue, à l’air libre, sor­tant d’une cave dont la porte était grande ouverte sur la nuit comme une bouche qui chante. Fle­ming s’ar­rê­ta. L’ar­rêt fut invo­lon­taire — ses jambes ces­sèrent de mar­cher avant que son cer­veau n’ait don­né l’ordre, comme si le son avait court-cir­cui­té la volon­té et com­man­dé direc­te­ment au corps.

La cave était au bout d’un esca­lier de pierre — cinq marches qui des­cen­daient vers une lumière oran­gée et une fumée épaisse et une voix. La voix. Pas celle d’Amá­lia — une autre voix, plus vieille, plus cas­sée, une voix qui avait vécu des choses que la beau­té d’Amá­lia n’a­vait pas encore vécues. Une voix d’homme, cette fois. Un homme qui chan­tait le fado dans une cave de la Mou­ra­ria, devant un public de vingt per­sonnes, avec une gui­tar­ra por­tu­gue­sa et une vio­la pour tout orchestre, et sa voix mon­tait dans l’es­ca­lier comme la fumée mon­tait, en volutes, en spi­rales, char­gée de tout ce que la voix humaine peut por­ter quand elle ne porte plus de mots mais des sons, et que les sons ne portent plus de sens mais des émo­tions, et que les émo­tions ne portent plus rien d’i­den­ti­fiable mais cette chose sans nom qui est le propre de la musique et qui fait que les hommes pleurent sans savoir pourquoi.

Fle­ming des­cen­dit les marches.

La cave était ce qu’il atten­dait et ce qu’il n’at­ten­dait pas — un espace bas, enfu­mé, éclai­ré par des bou­gies posées sur les tables dans des bou­teilles de vin, avec des murs en pierre brute qui suin­taient l’hu­mi­di­té et qui, dans la lumière vacillante des bou­gies, sem­blaient res­pi­rer, se contrac­ter et se dila­ter comme les pou­mons d’un ani­mal sou­ter­rain. Des gens étaient assis — ser­rés, épaule contre épaule, verres en main, visages tour­nés vers le fond de la cave où le chan­teur se tenait debout, les yeux fer­més, les mains le long du corps, la tête légè­re­ment ren­ver­sée en arrière, et la voix sor­tait de lui comme si elle ne lui appar­te­nait pas, comme si elle venait d’ailleurs, du sol, des murs, de la pierre, de quelque chose de plus ancien que lui et de plus grand que lui.

Fle­ming trou­va une place. Debout, contre le mur, dans un coin. Le ser­veur — un gar­çon de seize ans, peut-être moins — lui appor­ta un verre de vin sans qu’il le demande. Ici, on ne deman­dait pas. On rece­vait. C’é­tait la règle de la cave. La règle du fado. Vous entrez, vous vous tai­sez, vous écou­tez, vous buvez, et le reste — le monde exté­rieur, la guerre, les espions, les men­songes, les tra­hi­sons — le reste n’existe plus.

Le chan­teur chan­tait. Les paroles étaient en por­tu­gais — Fle­ming ne com­pre­nait pas les mots, ou pas tous, des frag­ments seule­ment, des éclats de sens qui sur­gis­saient du flot sonore comme des îles sur­gissent de la mer. Sau­dade. Amor. Noite. Des­ti­no. Les mots du fado, ces mots qui reviennent tou­jours, comme les vagues reviennent tou­jours, les mêmes et dif­fé­rents, por­teurs de la même charge et d’une charge nou­velle. Et entre les mots — dans les silences, dans les res­pi­ra­tions, dans ces inter­stices micro­sco­piques où la voix hésite avant de reprendre — dans ces entre-deux, quelque chose d’autre pas­sait. Quelque chose qui n’a­vait pas besoin de tra­duc­tion parce que ce n’é­tait pas une langue mais une vibra­tion, une fré­quence, le bat­te­ment d’un cœur humain ampli­fié par la musique et ren­du universel.

Fle­ming écou­ta. Long­temps. Trois chan­sons. Quatre. Cinq. Il per­dit le compte. Le vin des­cen­dait et la musique mon­tait, et les deux mou­ve­ments — l’un vers le bas du corps, l’autre vers le haut de l’âme — créaient un équi­libre étrange, un ver­tige stable, un état de conscience modi­fié qui n’é­tait ni l’i­vresse ni la sobrié­té mais quelque chose entre les deux, un état que les Por­tu­gais connais­saient bien et que les étran­gers ne connais­saient jamais tout à fait, parce que cet état était le fado lui-même — pas la musique, mais l’é­tat d’être que la musique pro­dui­sait. La sau­dade incar­née. Le manque ren­du habitable.

Le chan­teur s’ar­rê­ta. Le silence qui sui­vit la der­nière note fut un silence de cathé­drale — vaste, ver­ti­cal, sacré. Per­sonne ne bou­gea. Per­sonne n’ap­plau­dit. On n’ap­plau­dit pas le fado. On le reçoit. Comme on reçoit un coup. Comme on reçoit une grâce.

Puis les conver­sa­tions reprirent. Dou­ce­ment. Le brou­ha­ha revint. Le monde exté­rieur, que la musique avait tenu à dis­tance comme un exor­cisme tient les démons, s’in­fil­tra de nou­veau dans la cave — les voix, les rires, les verres, la fumée. Fle­ming finit son vin. Posa quelques escu­dos sur la table. Remon­ta les cinq marches.

Dehors, la nuit était plus pro­fonde. Plus froide aus­si — la tié­deur de novembre avait cédé à une fraî­cheur qui sen­tait l’aube, comme si la nuit, en vieillis­sant, se refroi­dis­sait, se res­ser­rait, se pré­pa­rait à mou­rir pour lais­ser place au jour.

*

Il mar­cha encore. Plus bas. Vers les quais. Vers le Tage.

La ville chan­geait à mesure qu’il des­cen­dait — les ruelles cédaient la place à des rues plus larges, les immeubles anciens à des entre­pôts, les bars à des docks. L’o­deur chan­geait aus­si — plus de cui­sine, plus de jas­min, plus de vie domes­tique. L’o­deur du port. Le gou­dron, le sel, le die­sel, les cor­dages mouillés, le pois­son à grande échelle — pas le pois­son des tas­cas, le pois­son des caisses empi­lées sur les quais, le pois­son indus­triel, le pois­son qui nour­rit une ville et un pays et qui sent la sueur de la mer.

Et là, sur les quais, dans l’ombre des entre­pôts, il les vit.

Les réfu­giés.

Vera les lui avait mon­trés de loin — au Ros­sio, en plein jour, des sil­houettes par­mi d’autres sil­houettes. Mais la nuit, sur les quais, c’é­tait dif­fé­rent. La nuit enle­vait le camou­flage. La nuit mon­trait les choses telles qu’elles étaient.

Ils étaient une tren­taine. Peut-être plus — dif­fi­cile à comp­ter dans l’obs­cu­ri­té. Assis, allon­gés, accrou­pis sur le quai, près d’un entre­pôt dont le rideau de fer était à demi levé et qui ser­vait, visi­ble­ment, d’a­bri tem­po­raire. Des valises. Des bal­lots. Des cou­ver­tures posées sur le sol en béton. Des enfants endor­mis — deux, trois, blot­tis contre des adultes qui ne dor­maient pas, qui veillaient, les yeux grands ouverts dans le noir, ces yeux de veilleurs que Fle­ming recon­nut immé­dia­te­ment parce qu’il les avait vus à Londres, pen­dant le Blitz, dans les sta­tions de métro trans­for­mées en abris — les yeux des gens qui ne dorment plus parce que dor­mir c’est lâcher prise et que lâcher prise, quand le monde vous pour­suit, c’est mourir.

Des juifs. Pro­ba­ble­ment. Vera l’a­vait dit — la plu­part sont juifs. Ils viennent d’Au­triche, d’Al­le­magne, de Pologne, de France. Ils ont tra­ver­sé l’Eu­rope. Et ils sont là. Sur ce quai. Dans cette ville de lumière qui ne les voit pas, dans ce pays neutre qui les tolère sans les accueillir, dans cette nuit qui est la même nuit que celle du Palá­cio Esto­ril et qui est pour­tant une autre nuit, un autre monde, un autre uni­vers — le quai et le palace sépa­rés par trente kilo­mètres de route côtière et par un abîme de classe, de chance, de destin.

Fle­ming s’ar­rê­ta. Il ne s’ap­pro­cha pas. Il res­ta à dis­tance — sa dis­tance habi­tuelle, sa dis­tance d’ob­ser­va­teur, cette dis­tance qui était sa malé­dic­tion et son talent et qui, ce soir, devant ces gens sur ce quai, lui parut pour la pre­mière fois non pas un talent mais une obs­cé­ni­té. Parce qu’ob­ser­ver la souf­france de loin est une forme de consen­te­ment. Parce que la dis­tance, quand elle est choi­sie, est un acte, et que cet acte — cet acte de res­ter debout, en cos­tume, avec un por­te­feuille plein et un pas­se­port bri­tan­nique dans la poche, à regar­der des gens qui n’a­vaient ni l’un ni l’autre — cet acte était le contraire de ce qu’il aurait dû faire. Et ce qu’il aurait dû faire, il ne le savait pas. Don­ner de l’argent ? À qui ? Com­bien ? Pour quoi — un repas, un billet de bateau, un visa qu’on n’a­chète pas avec de l’argent mais avec des tam­pons et des signa­tures et des volon­tés poli­tiques ? Par­ler ? Que dire ? Que dit un offi­cier de la Royal Navy à des réfu­giés juifs qui dorment sur un quai de Lis­bonne en atten­dant un miracle qui ne vien­dra peut-être jamais ?

Rien. Il n’y avait rien à dire. Et cette absence de mots, ce vide de lan­gage devant la souf­france, était peut-être la leçon la plus dure que Lis­bonne lui infli­ge­rait — la leçon que les mots, ses outils, ses armes, ses com­pa­gnons de tou­jours, ne servent à rien devant cer­taines réa­li­tés. Que la réa­li­té, par­fois, dépasse le lan­gage. Et que le silence, devant la souf­france, n’est pas de la pudeur mais de l’impuissance.

Il res­ta debout. Cinq minutes. Dix. Il regar­da. Il fit ce qu’il savait faire — il regar­da. Et il enre­gis­tra. Chaque détail. La cou­ver­ture en laine grise. L’en­fant endor­mi dont le pied dépas­sait, un petit pied nu, sale, un pied d’en­fant qui aurait dû être dans un lit, dans une chambre, dans une mai­son, dans un pays, et qui était là, sur un quai, expo­sé à la nuit. Le vieil homme assis contre le mur, le dos très droit — la pos­ture d’Um­ber­to, presque, la même ver­ti­ca­li­té, la même digni­té, sauf qu’Um­ber­to était un prince dans un palace et que cet homme était un réfu­gié sur un quai, et que leur digni­té était la même, exac­te­ment la même, et que cette éga­li­té dans la digni­té était la chose la plus ter­rible et la plus belle que Fle­ming eût jamais vue.

Il pen­sa à Hart­mann. À ses mains de joueur. À ses jetons. À l’argent du Reich qui cir­cu­lait à tra­vers les banques por­tu­gaises, les comptes numé­ro­tés, les socié­tés-écrans. L’argent qui finan­çait la machine. La machine qui pro­dui­sait ceci — ces gens sur ce quai, ces enfants aux pieds nus, ces yeux de veilleurs dans le noir. Hart­mann jouait au bac­ca­ra pen­dant que des gens fuyaient la machine qu’il finan­çait. Et Fle­ming jouait à l’es­pion pen­dant que des gens dor­maient sur des quais. Et le casi­no brillait et le Palá­cio brillait et Lis­bonne brillait, et tout cet éclat, toute cette beau­té, toute cette lumière por­tu­gaise qui l’a­vait aveu­glé le pre­mier jour n’é­tait peut-être rien d’autre qu’un écran — un écran de lumière der­rière lequel l’obs­cu­ri­té réelle se déployait, silen­cieuse, métho­dique, sans fin.

Fle­ming tour­na les talons. Mar­cha. Vite. Plus vite qu’il n’a­vait mar­ché de toute la soi­rée. Pas pour fuir — pour digé­rer. Pour lais­ser le mou­ve­ment du corps absor­ber le choc de ce qu’il venait de voir, comme le mou­ve­ment du boxeur absorbe l’im­pact du coup, non pas en résis­tant mais en accom­pa­gnant, en rou­lant avec la force, en la lais­sant tra­ver­ser le corps sans le détruire.

*

Il remon­ta. Les rues mon­taient. Il mon­ta avec elles, le souffle court, les jambes lourdes, le cœur bat­tant non pas de l’ef­fort mais de ce qu’il por­tait — le poids des images, des visages, du pied nu de l’en­fant, de la digni­té du vieil homme, du fado dans la cave, du vin rouge dans le verre sans pied, de tout ce que cette nuit lui avait don­né et qu’il ne pour­rait jamais rendre.

Il attei­gnit le Bair­ro Alto. Puis le Chia­do. Le Ros­sio — vide à cette heure, la grande place déserte, les fon­taines éteintes, la gare fer­mée, les colonnes de la façade néo-manué­line qui se dres­saient dans le noir comme les piliers d’un temple aban­don­né. Le tram­way jaune dor­mait au bout de sa ligne, immo­bile, ridi­cule et magni­fique comme un jouet d’en­fant géant oublié dans la nuit.

Fle­ming s’as­sit sur un banc. Le Ros­sio à trois heures du matin. Seul. Le froid était venu — un vrai froid, main­te­nant, un froid de fin de nuit qui mor­dait les oreilles et les doigts et qui disait : l’aube approche, et avec l’aube, le monde réel, le monde des déci­sions et des consé­quences, le monde où les men­songes qu’on a semés germent et poussent et deviennent des plantes qu’on ne contrôle plus.

Il allu­ma une Mor­land. Ses vraies ciga­rettes. Le tabac turc. Le goût de chez lui. Il fuma en regar­dant le Ros­sio vide, les pavés lui­sants sous les réver­bères, les bâti­ments endor­mis, et il pen­sa — avec cette luci­di­té cruelle des heures tar­dives, cette luci­di­té qui vient quand les défenses sont tom­bées et que l’es­prit, épui­sé, cesse de men­tir à son pro­prié­taire — il pen­sa à ce qu’il était en train de faire.

Il était en train de jouer. De jouer à l’es­pion. De jouer avec Vera. De construire un réseau fic­tif, de dis­til­ler des men­songes, de mani­pu­ler une femme qui le mani­pu­lait. Et pen­dant qu’il jouait — pen­dant qu’ils jouaient tous, lui, Vera, Hart­mann, Popov, les Bri­tan­niques, les Alle­mands, les Por­tu­gais, tout le monde dans ce grand casi­no qu’é­tait Esto­ril et Lis­bonne et le Por­tu­gal et l’Eu­rope — pen­dant qu’ils jouaient, des gens dor­maient sur des quais. Des enfants avaient froid. Des vieillards gar­daient leur digni­té dans le noir comme on garde une bou­gie allu­mée dans le vent.

Le jeu et la souf­france. La fic­tion et le réel. Le casi­no et le quai.

Et lui, entre les deux. Comme tou­jours. L’homme du milieu. L’homme de la dis­tance. L’homme qui regarde le jeu et la souf­france sans être tout à fait dans l’un ni tout à fait dans l’autre. L’homme qui note. L’homme qui enre­gistre. L’homme qui — un jour, peut-être, si le cou­rage venait, si les mots venaient, si la vie lui don­nait enfin ce qu’il cher­chait sans savoir le nom­mer — l’homme qui écrirait.

Pas un rap­port. Pas un mémo. Pas un plan d’o­pé­ra­tion. Un livre. Un vrai livre. Un livre qui contien­drait tout cela — le casi­no et le quai, le joueur et le réfu­gié, la lumière et l’ombre, la beau­té et la honte. Un livre qui ne résou­drait rien et n’ex­pli­que­rait rien et ne conso­le­rait per­sonne mais qui dirait — sim­ple­ment, hon­nê­te­ment, avec tout le grain et la rugo­si­té du réel — ce que c’é­tait que d’être un homme dans un monde en guerre. Un homme impar­fait. Un homme lâche. Un homme qui regar­dait au lieu d’a­gir et qui fai­sait de ce regard, len­te­ment, dou­lou­reu­se­ment, obs­ti­né­ment, son seul acte de courage.

La ciga­rette se consu­ma. Le bout rouge s’é­tei­gnit dans le froid de l’aube. Fle­ming l’é­cra­sa sous sa semelle, sur les pavés du Ros­sio, et le geste eut quelque chose de défi­ni­tif — pas la fin d’une ciga­rette, la fin d’une illu­sion. L’illu­sion qu’il pou­vait tra­ver­ser cette guerre en res­tant propre. En res­tant à l’é­cart. En res­tant l’observateur.

Il ne pou­vait pas. Per­sonne ne pou­vait. La guerre salis­sait tout le monde — les com­bat­tants et les civils, les espions et les réfu­giés, les joueurs et les obser­va­teurs. Elle salis­sait par inclu­sion et par exclu­sion, par l’acte et par l’ab­sence d’acte, et cette nuit, sur les quais de Lis­bonne, Fle­ming avait com­pris que son absence d’acte était un acte, et que cet acte le salis­sait comme n’im­porte quel autre.

*

Il trou­va un taxi. Dieu sait com­ment — à trois heures du matin, à Lis­bonne, en 1941, trou­ver un taxi rele­vait du miracle ou de la per­sé­vé­rance, et Fle­ming avait les deux. Le chauf­feur le regar­da avec la com­pas­sion pro­fes­sion­nelle des hommes qui conduisent des noc­tam­bules — un regard qui ne juge pas, qui ne ques­tionne pas, qui se contente de dire : dites-moi où aller et je vous y emmè­ne­rai, parce que c’est mon métier et que votre his­toire ne me regarde pas.

— Esto­ril, dit Fle­ming. Le Palácio.

Le taxi tra­ver­sa Lis­bonne endor­mie. Les rues vides. Les réver­bères. Les façades blanches et grises et bleues qui défi­laient comme les pages d’un livre qu’on feuillette à l’en­vers, de la fin vers le début, de la nuit vers le jour, de la ville vers l’hô­tel. La route côtière. Car­ca­ve­los. Les plages noires. L’At­lan­tique invi­sible mais audible — ce mur­mure per­ma­nent, ce souffle de géant, cette res­pi­ra­tion du monde.

Esto­ril. Les pal­miers. L’a­ve­nue. Le Palácio.

Fle­ming paya le taxi. Mon­ta les marches du per­ron. Le por­tier de nuit — un homme dif­fé­rent de celui du jour, plus jeune, plus som­nolent — lui ouvrit la porte avec un bon­soir automatique.

Le hall. Le lustre éteint. L’escalier.

Il mon­ta. Le tapis gre­nat. Les appliques. Le cou­loir. Sa chambre. La clé. La porte.

Il entra et ne fer­ma pas la fenêtre. Il avait besoin d’air. L’air de la nuit entra dans la chambre — froid, salé, char­gé du jar­din et de la mer — et il le res­pi­ra comme on res­pire après une apnée, long­temps, pro­fon­dé­ment, avec cette gra­ti­tude du corps qui retrouve l’oxy­gène et qui sait, avec chaque cel­lule, que la vie est un emprunt et que l’air est la mon­naie dans laquelle on le rembourse.

Il ne se cou­cha pas tout de suite. Il s’as­sit au bureau. Prit le bloc-notes neuf. Le crayon. Et il écri­vit — pas le plan de dés­in­for­ma­tion, pas les notes sur le réseau fic­tif, pas les rap­ports, pas les mémos. Autre chose.

Il écri­vit ce qu’il avait vu. Le bar du Bair­ro Alto. Le vin dans le verre sans pied. Le fado dans la cave. Le chan­teur les yeux fer­més. Les réfu­giés sur le quai. Le pied nu de l’en­fant. Le vieil homme au dos droit. Le Ros­sio à trois heures du matin. L’o­deur de l’ail et du jas­min et de l’u­rine et du sel. La lumière des bou­gies dans les bou­teilles de vin. Le chat sur le mur. Le prêtre en sou­tane noire. Les gamins pieds nus.

Il écri­vit sans plan, sans struc­ture, sans inten­tion. Il écri­vit comme le chan­teur de fado chan­tait — les yeux fer­més, la tête ren­ver­sée, en lais­sant sor­tir ce qui devait sor­tir, sans contrôle, sans filtre, sans la cen­sure de l’es­prit conscient qui aurait dit : ce n’est pas un rap­port, ce n’est pas pro­fes­sion­nel, ce n’est pas utile. Ce n’é­tait pas utile. C’é­tait néces­saire. Et la néces­si­té, quand elle s’im­pose, balaie l’u­ti­li­té comme le vent balaie les feuilles mortes.

Il écri­vit quatre pages. Puis il s’ar­rê­ta. Non pas parce qu’il avait fini — il n’a­vait pas fini, il n’au­rait jamais fini, les mots s’empilaient der­rière les mots comme les vagues s’empilent der­rière les vagues, sans fin, sans fond. Il s’ar­rê­ta parce que l’aube arri­vait. La lumière, à tra­vers les per­siennes ouvertes, chan­geait — du noir au gris, du gris au bleu, ce bleu d’a­vant le jour qui est le bleu le plus triste et le plus beau de la palette. Les oiseaux com­men­çaient. Le jar­din s’é­veillait. Le Palá­cio respirait.

Fle­ming ran­gea les pages dans sa poche inté­rieure. Avec les autres. Le chiffre. Le pré­nom. La phrase. Les notes sur Hart­mann. Le plan de dés­in­for­ma­tion. Et main­te­nant ceci — quatre pages de nuit, quatre pages de Lis­bonne, quatre pages de véri­té brute, non fil­trée, non clas­si­fiée, inutile et nécessaire.

Il se cou­cha. Fer­ma les yeux. Le som­meil vint — lourd, immé­diat, un som­meil de mar­cheur, de buveur, d’é­cou­teur de fado, un som­meil qui sen­tait le vin rouge et la pierre humide et le sel de l’Atlantique.

Et dans ce som­meil, pas de rêve. Pas de crayon qui bouge. Pas de femme sur un quai. Rien. Le noir. Le vide. Le repos de l’homme qui a vu et qui a écrit et qui peut enfin dor­mir, parce que les mots écrits veillent à sa place — les mots qui sont la mémoire quand la conscience s’é­teint, les mots qui gardent le monde en vie pen­dant que celui qui les a écrits n’est plus là pour le voir.

Les mots veillaient.

Fle­ming dormait.

Et Lis­bonne, dehors, dans l’aube nais­sante, com­men­çait un nou­veau jour — le même et dif­fé­rent, comme tous les jours, comme toutes les villes, comme toutes les vies qui conti­nuent en dépit de tout, en dépit de la guerre et de l’exil et de la souf­france et du fado et des enfants pieds nus sur les quais.

Lis­bonne continuait.

Cha­pitre 12 — Le piège de Fleming

Le dixième jour, il com­men­ça à mentir.

Pas les petits men­songes — les men­songes lubri­fiants, les men­songes de poli­tesse, les inté­res­sant et les rien de pas­sion­nant qui avaient jalon­né ses conver­sa­tions depuis son arri­vée. Non. Les vrais men­songes. Les men­songes construits, archi­tec­tu­rés, pen­sés comme on pense un bâti­ment — fon­da­tions, murs por­teurs, fenêtres, toi­ture. Les men­songes qui tiennent debout. Les men­songes qui res­semblent à la véri­té non pas parce qu’ils sont vrais mais parce qu’ils sont mieux construits que la véri­té, plus cohé­rents, plus logiques, plus satis­fai­sants. Parce que la véri­té est un brouillon — Mag­da l’a­vait dit — et que le men­songe, quand il est bien fait, est un texte.

Fle­ming men­tit à Vera et il décou­vrit qu’il était doué.

*

La pre­mière miette tom­ba au petit déjeuner.

Ils étaient sur la ter­rasse — leur table, leur bica, leur rituel. Le soleil d’Es­to­ril, fidèle, impla­cable, ce soleil qui ne connais­sait pas la guerre et qui trai­tait les espions et les réfu­giés et les rois déchus avec la même indif­fé­rence magni­fique. Vera por­tait une robe vert fon­cé ce matin-là — la pre­mière fois qu’il la voyait en vert, et le vert chan­geait quelque chose dans son visage, accen­tuait les reflets de ses yeux, fai­sait remon­ter à la sur­face cette nuance d’é­me­raude que le brun habi­tuel dis­si­mu­lait. Il nota la robe. Il nota les yeux. Puis il ces­sa de noter et com­men­ça à jouer.

— J’ai eu une conver­sa­tion inté­res­sante hier, dit-il en repo­sant sa tasse. Avec un contact de l’am­bas­sade. Un type que Rich­ter m’a mis en rela­tion — dis­cret, bien pla­cé, spé­cia­li­sé dans les mou­ve­ments de mar­chan­dises stratégiques.

Il dit cela sur le ton de la confi­dence non­cha­lante — le ton de l’homme qui par­tage une infor­ma­tion non pas parce qu’on la lui demande mais parce qu’elle déborde, parce qu’il ne peut pas la conte­nir, parce que la confiance qu’il éprouve pour son inter­lo­cu­teur est plus forte que sa pru­dence. C’é­tait un ton fabri­qué. Mil­li­mé­tré. Le ton exact qui déclenche, chez un espion entraî­né, le réflexe de col­lecte — ce réflexe auto­ma­tique, irré­pres­sible, qui fait que l’es­pion tend l’o­reille comme le chien tend la truffe quand il sent le gibier.

Vera ten­dit l’o­reille. Imper­cep­ti­ble­ment. Un degré d’in­cli­nai­son de la tête — pas plus. Mais Fle­ming, qui l’ob­ser­vait main­te­nant avec la même inten­si­té qu’il obser­vait Hart­mann au casi­no, vit le degré. Le degré était la confirmation.

— Des mou­ve­ments de mar­chan­dises ? dit-elle. Quel genre ?

— Du tungs­tène, prin­ci­pa­le­ment. Le nerf de la guerre — les deux guerres, d’ailleurs. Le tungs­tène por­tu­gais part vers l’Al­le­magne par les ports du nord et vers l’An­gle­terre par Lis­bonne. Les cir­cuits sont offi­ciels, mais il y a des cir­cuits paral­lèles — des cir­cuits qui passent par des inter­mé­diaires, des socié­tés-écrans, des cour­tiers qui tra­vaillent pour les deux camps et qui prennent une com­mis­sion sur chaque tonne. Mon contact me dit que les Bri­tan­niques ont un petit réseau qui sur­veille ces flux. Pas un grand réseau — cinq per­sonnes, peut-être six. Dis­per­sées entre Lis­bonne, Por­to, Faro et Coim­bra. Des gens dis­crets. Des locaux, pour la plupart.

Il lais­sa la phrase en sus­pen­sion. Comme un pêcheur laisse l’ap­pât flot­ter — pas de mou­ve­ment brusque, pas de trac­tion. Juste la pré­sence de l’ap­pât dans l’eau, et la patience du pêcheur qui sait que le pois­son vien­dra quand le pois­son vou­dra venir.

Vera but une gor­gée de café. Son visage ne chan­gea pas — pas une micro-expres­sion, pas un fré­mis­se­ment. Mais ses doigts — ses doigts que Fle­ming sur­veillait comme un joueur de poker sur­veille les doigts de son adver­saire — ses doigts se res­ser­rèrent légè­re­ment autour de la tasse. Un mil­li­mètre de pres­sion. Un res­ser­re­ment invo­lon­taire. Le corps qui réagit quand le visage ne réagit pas. Le corps qui tra­hit tou­jours, parce que le corps ne ment pas, le corps n’a pas appris à men­tir, le corps dit la véri­té que le masque cache, et les doigts de Vera, autour de la tasse en por­ce­laine fine du Palá­cio, disaient : je suis intéressée.

— Un réseau de sur­veillance du tungs­tène, dit-elle. C’est cou­rant. Les deux camps font ça. Les Alle­mands aus­si ont leurs obser­va­teurs. C’est le jeu.

— Oui. Mais celui-ci est appa­rem­ment effi­cace. Mon contact dit qu’ils ont iden­ti­fié un inter­mé­diaire clé — un cour­tier por­tu­gais basé à Por­to qui tra­vaille avec la léga­tion alle­mande. Un homme dis­cret, bien connec­té, qui gère les tran­sac­tions à tra­vers une socié­té d’im­port-export dans la Rua das Flores.

La Rua das Flores. Un détail. Un détail inven­té — la rue exis­tait, à Por­to, mais la socié­té d’im­port-export n’exis­tait pas. C’é­tait le sel dans le plat. Le détail qui donne au men­songe la saveur du réel. Parce que les men­songes abs­traits ne convainquent per­sonne — ce qui convainc, c’est le concret. Le nom de la rue. Le numé­ro de l’im­meuble. La cou­leur de la porte. Les détails sont les fon­da­tions du men­songe, et Fle­ming, ce matin-là, décou­vrit qu’il avait un talent pro­di­gieux pour les détails.

— Inté­res­sant, dit Vera.

Le mot. Le mot-paravent. Le mot der­rière lequel elle ran­geait ce qu’elle venait de rece­voir — les noms, les lieux, le réseau, le cour­tier de la Rua das Flores — en atten­dant de le trans­mettre. Fle­ming sou­rit inté­rieu­re­ment. Le pre­mier hame­çon était posé. Le pois­son avait mor­du. Et la ligne vibrait.

*

La deuxième miette tom­ba l’a­près-midi, pen­dant une pro­me­nade sur la plage de Tama­riz, en contre­bas du Palácio.

La plage était presque déserte — quelques mar­cheurs, un chien qui cou­rait dans les vagues avec l’en­thou­siasme dément des chiens au bord de la mer, et cette éten­due de sable blond qui s’é­ti­rait vers l’est, bor­dée par la ligne d’é­cume de l’At­lan­tique d’un côté et par la pro­me­nade de l’autre. Vera et Fle­ming mar­chaient côte à côte, les pieds dans le sable dur au bord de l’eau, et la brise marine appor­tait cette odeur de sel et d’iode qui est l’o­deur de la liber­té — ou de son illu­sion, ce qui au Por­tu­gal reve­nait au même.

— Le réseau dont je vous ai par­lé ce matin, dit Fle­ming. J’ai appris autre chose. L’un des agents est une femme. Une Por­tu­gaise. Recru­tée par le MI6 il y a deux ans, appa­rem­ment. Elle tra­vaille comme fonc­tion­naire dans les douanes à Lis­bonne — ce qui lui donne accès aux mani­festes de car­gai­son, aux décla­ra­tions d’ex­por­ta­tion, à tout le flux docu­men­taire du com­merce maritime.

Il inven­ta le pro­fil avec une faci­li­té qui le sur­prit. Les mots venaient — non pas comme des mots de rap­port, labo­rieux, contraints, extraits de force d’un cer­veau récal­ci­trant, mais comme des mots de récit, fluides, natu­rels, por­tés par cette éner­gie par­ti­cu­lière de la créa­tion fic­tive qui est peut-être la seule forme d’éner­gie inépui­sable, parce qu’elle se nour­rit d’elle-même, chaque phrase engen­drant la sui­vante, chaque détail appe­lant le détail sui­vant, dans une réac­tion en chaîne qui res­sem­blait, main­te­nant que Fle­ming y pen­sait, au méca­nisme de l’imagination.

Il inven­tait. Il ne men­tait pas — il inven­tait. Et la dif­fé­rence entre les deux était la même qu’entre tuer et créer : le geste est le même, la direc­tion est oppo­sée. Le men­teur détruit la véri­té. L’in­ven­teur crée une réa­li­té. Et ce que Fle­ming créait, en mar­chant sur cette plage avec Vera, n’é­tait pas un men­songe — c’é­tait un monde. Un monde fic­tif, peu­plé de per­son­nages fic­tifs, doté d’une géo­gra­phie fic­tive et d’une logique fic­tive, un monde aus­si cohé­rent et aus­si détaillé que le monde réel, et peut-être plus, parce que le monde réel est un brouillon et que le monde fic­tif est un texte, et que le texte, quand il est bien écrit, est tou­jours plus convain­cant que le brouillon.

Vera écou­tait. Elle écou­tait avec cette atten­tion concen­trée qui était sa marque — pas une atten­tion pas­sive, une atten­tion active, une atten­tion qui sélec­tion­nait, triait, clas­sait, archi­vait. Fle­ming la voyait tra­vailler. Il voyait les rouages tour­ner der­rière les yeux bruns — quelles infor­ma­tions gar­der, les­quelles véri­fier, les­quelles trans­mettre, dans quel ordre, avec quelle prio­ri­té. C’é­tait fas­ci­nant. Comme regar­der un hor­lo­ger à tra­vers le verre de sa montre — les engre­nages, les res­sorts, les balan­ciers, tout le méca­nisme de pré­ci­sion expo­sé au regard, et la beau­té du méca­nisme qui n’en­lève rien à la beau­té de l’heure qu’il indique.

— Com­ment s’ap­pelle-t-elle ? deman­da Vera. La femme des douanes.

La ques­tion. Directe. Pré­cise. Pro­fes­sion­nelle. Pas la ques­tion d’une tra­duc­trice curieuse — la ques­tion d’un agent de col­lecte qui a besoin d’un nom pour croi­ser avec d’autres noms, pour remon­ter une chaîne, pour iden­ti­fier une cible. Et Fle­ming, qui avait pré­pa­ré ce moment, qui l’a­vait anti­ci­pé comme un joueur d’é­checs anti­cipe les coups de l’ad­ver­saire, eut un ins­tant d’hé­si­ta­tion — réelle, celle-là, pas jouée. Parce que don­ner un nom, même faux, c’é­tait fran­chir une ligne. C’é­tait pas­ser du vague au pré­cis, de la rumeur à l’in­for­ma­tion exploi­table, du jeu au dan­ger. Un nom faux pou­vait être véri­fié. Un nom faux pou­vait être retrou­vé — ou plu­tôt, ne pas être retrou­vé, ce qui éveille­rait les soup­çons. Il fal­lait un nom qui résiste à une pre­mière véri­fi­ca­tion. Un nom qui existe quelque part — dans un registre, dans un annuaire — sans être relié à quoi que ce soit de compromettant.

— Sil­va, dit Fle­ming. Maria da Concei­ção Sil­va. C’est tout ce que mon contact m’a dit. Le nom et la fonc­tion. Pas plus.

Sil­va. Le nom le plus com­mun du Por­tu­gal. L’é­qui­valent de Smith en Angle­terre, de Mül­ler en Alle­magne. Un nom qui ne mène nulle part parce qu’il mène par­tout — des mil­liers de Sil­va dans les registres des douanes, dans les annuaires de Lis­bonne, dans les listes élec­to­rales. Un nom-para­pluie. Un nom qui pro­tège par sa banalité.

— Sil­va, répé­ta Vera. Ce n’est pas très précis.

— Le ren­sei­gne­ment n’est jamais très pré­cis, dit Fle­ming. C’est un puzzle. On a des pièces. Par­fois elles s’emboîtent. Par­fois non. Par­fois on croit qu’elles s’emboîtent et elles ne s’emboîtent pas. La patience est la seule méthode.

Il dit cela en regar­dant la mer — pas Vera. Regar­der la mer en par­lant de ren­sei­gne­ment don­nait à ses mots une gra­vi­té natu­relle, une pro­fon­deur que le décor du bar ou de la ter­rasse n’au­rait pas pro­duite. La mer comme ampli­fi­ca­teur de véri­té. Les espions devraient tou­jours men­tir au bord de la mer — c’est là que les men­songes sont les plus convain­cants, parce que l’im­men­si­té de l’eau donne aux mots une pro­por­tion qui les rend vrai­sem­blables. Tout paraît vrai devant l’océan.

Vera ne posa pas d’autres ques­tions. Pas sur la plage. Pas à ce moment-là. Mais Fle­ming sut — avec cette cer­ti­tude du pié­geur qui sent la ten­sion sur le fil — que le nom de Sil­va, la Rua das Flores, le réseau de cinq agents, la femme des douanes, tout cela était main­te­nant en tran­sit. En tran­sit dans l’es­prit de Vera, en tran­sit vers la pro­chaine étape de la chaîne, en tran­sit vers Hartmann.

Le sable cris­sait sous leurs pas. Les vagues mou­raient sur la grève avec ce sou­pir régu­lier qui est le sou­pir du monde quand il res­pire. Et Fle­ming mar­chait à côté de Vera, et il men­tait, et il était heu­reux de men­tir, et ce bon­heur était la chose la plus trou­blante de toute cette his­toire — plus trou­blante que la tra­hi­son de Vera, plus trou­blante que le regard de Hart­mann, plus trou­blante que les réfu­giés sur les quais. Le bon­heur de men­tir. Le bon­heur d’in­ven­ter. Le bon­heur de l’homme qui découvre, enfin, à trente-trois ans, dans une guerre qu’il ne fait pas, sur une plage d’un pays neutre, que son talent n’est pas l’ob­ser­va­tion ni le ren­sei­gne­ment ni la stra­té­gie. Son talent est la fic­tion. Et la fic­tion, quand elle est appli­quée au ren­sei­gne­ment, s’ap­pelle la dés­in­for­ma­tion. Et la dés­in­for­ma­tion, quand elle est appli­quée à la lit­té­ra­ture, s’ap­pelle le roman.

*

La troi­sième miette tom­ba le soir même, au bar du Palácio.

Fle­ming avait cal­cu­lé le rythme. Pas trop vite — le déluge d’in­for­ma­tions éveille les soup­çons, parce que les vraies infor­ma­tions ne viennent jamais en déluge, elles viennent au compte-gouttes, par hasard, par frag­ments, par erreur. Pas trop len­te­ment non plus — le silence pro­lon­gé tue l’in­té­rêt, et l’in­té­rêt de Vera était un capi­tal qu’il ne pou­vait pas se per­mettre de dila­pi­der. Le rythme idéal était celui-ci : trois infor­ma­tions par jour. Une le matin. Une l’a­près-midi. Une le soir. Le rythme d’un homme qui apprend des choses au fil de sa jour­née et qui les par­tage avec sa liai­son locale — natu­rel­le­ment, inci­dem­ment, sans la pré­mé­di­ta­tion visible du manipulateur.

— Le cour­tier de Por­to, dit Fle­ming en tour­nant son whis­ky. J’ai un nom. Fer­rei­ra. Antó­nio Fer­rei­ra. Il opère à tra­vers une socié­té appe­lée Com­pan­hia Atlân­ti­ca de Comér­cio. Import-export. Bureaux dans la Rua das Flores et un entre­pôt au port de Leixões.

Les détails. Encore les détails. Les détails étaient le ciment du men­songe, et Fle­ming maçon­nait avec une pré­ci­sion d’ar­ti­san. Leixões — le port indus­triel de Por­to. La Com­pan­hia Atlân­ti­ca de Comér­cio — un nom inven­té mais plau­sible, avec cette sono­ri­té offi­cielle des entre­prises por­tu­gaises qui ont des majus­cules et des sta­tuts et une exis­tence légale qui ne garan­tit rien sur leur exis­tence réelle. Antó­nio Fer­rei­ra — un autre nom com­mun, pas aus­si cou­rant que Sil­va mais suf­fi­sam­ment répan­du pour noyer les véri­fi­ca­tions dans un océan de Fer­rei­ra possibles.

Vera hocha la tête. Elle buvait un por­to — taw­ny, le même que celui que Fle­ming avait bu avec Popov. Ses doigts — Fle­ming sur­veillait tou­jours les doigts — étaient calmes ce soir. Pas de res­ser­re­ment. Pas de trem­ble­ment. Ce qui signi­fiait soit qu’elle s’é­tait habi­tuée au flux d’in­for­ma­tions et que le réflexe de col­lecte était deve­nu auto­ma­tique, soit qu’elle se méfiait et que son corps avait appris à ne plus tra­hir. Les deux hypo­thèses étaient inquié­tantes. La pre­mière parce qu’elle confir­mait le pro­fes­sion­na­lisme de Vera. La seconde parce qu’elle sug­gé­rait que Vera soup­çon­nait le piège.

— Fle­ming, dit-elle.

— Oui.

— Pour­quoi me dites-vous tout ça ?

La ques­tion. La ques­tion qu’il atten­dait et qu’il redou­tait. La ques­tion qui pou­vait être un test — Vera véri­fiant s’il était naïf ou s’il était cal­cu­la­teur — ou une sin­cé­ri­té — Vera s’é­ton­nant vrai­ment que cet offi­cier bri­tan­nique lui confie des infor­ma­tions opé­ra­tion­nelles. Dans les deux cas, la réponse devait être la même.

— Parce que vous êtes ma liai­son locale. Parce que l’am­bas­sade vous a assi­gnée pour m’as­sis­ter. Et parce que — il mar­qua un temps, un de ces temps cali­brés qui donnent aux phrases un poids qu’elles n’au­raient pas autre­ment — parce que je vous fais confiance.

Les trois mots tom­bèrent. Je vous fais confiance. Trois mots qui étaient le men­songe le plus pur de toute la soi­rée — plus pur que Sil­va, plus pur que Fer­rei­ra, plus pur que la Com­pan­hia Atlân­ti­ca de Comér­cio. Parce que ces trois mots n’é­taient pas un men­songe d’in­for­ma­tion mais un men­songe d’é­mo­tion. Et les men­songes d’é­mo­tion sont les plus dan­ge­reux — non pas parce qu’ils sont plus dif­fi­ciles à fabri­quer, mais parce qu’ils sont plus dif­fi­ciles à dis­tin­guer de la véri­té. Quand un homme dit je vous fais confiance à une femme qu’il soup­çonne de le tra­hir, le men­songe et la véri­té se mêlent dans des pro­por­tions que même le men­teur ne connaît pas. Parce que Fle­ming, mal­gré tout — mal­gré Por­to, mal­gré le crayon, mal­gré Hart­mann au bar qui disait m’a-t-on dit — mal­gré tout, une par­tie de lui fai­sait confiance à Vera. Une par­tie irra­tion­nelle, inde­fen­dable, stu­pide. La par­tie qui se sou­ve­nait des sar­dines dans la cave de l’Al­fa­ma. La par­tie qui se sou­ve­nait du fer­ry sur le Tage. La par­tie qui se sou­ve­nait du mira­dou­ro et des châ­taignes grillées et des ombres paral­lèles sur le trottoir.

Cette par­tie-là fai­sait confiance. Et cette confiance, nichée au cœur du men­songe, don­nait au men­songe une authen­ti­ci­té que le men­songe pur n’au­rait pas eue. C’é­tait le para­doxe ultime : le meilleur men­songe est celui qui contient une véri­té, et la meilleure dés­in­for­ma­tion est celle qui est por­tée par un sen­ti­ment sin­cère. Fle­ming men­tait avec sin­cé­ri­té. C’est-à-dire qu’il était le men­teur le plus effi­cace pos­sible — un men­teur qui croit, au fond de lui, à une par­tie de ce qu’il dit.

Vera le regar­da. Long­temps. Avec ces yeux trop écar­tés qui voyaient large, qui voyaient pro­fond, qui voyaient peut-être le men­songe et la véri­té mêlés et qui n’ar­ri­vaient pas à les sépa­rer — pas plus que Fle­ming lui-même n’y arrivait.

— Mer­ci, dit-elle. C’est impor­tant, la confiance.

Impor­tant. Le mot réson­na entre eux comme une note de pia­no dans une pièce vide — longue, vibrante, et len­te­ment décroissante.

*

Les jours sui­vants — le onzième, le dou­zième — Fle­ming conti­nua. Les miettes devinrent un sen­tier. Le sen­tier devint une route. Et la route menait quelque part — pas vers une des­ti­na­tion réelle, mais vers une des­ti­na­tion fic­tive si bien construite qu’elle avait acquis, dans l’es­prit de ceux qui la rece­vaient, la soli­di­té du réel.

Le réseau prit forme. Cinq agents. Des pro­fils inven­tés avec une minu­tie qui confi­nait à l’art. L’agent de Lis­bonne — Sil­va, la femme des douanes, dont Fle­ming ajou­tait un détail chaque jour : elle avait qua­rante ans, elle était veuve, son mari avait été marin et avait dis­pa­ru en mer, elle vivait dans le quar­tier de Gra­ça, elle pre­nait le tram­way 28 chaque matin. L’agent de Por­to — un homme, pro­fes­seur à l’u­ni­ver­si­té, spé­cia­liste d’é­co­no­mie colo­niale, qui ser­vait de lien entre le réseau et les milieux aca­dé­miques où cir­cu­laient les infor­ma­tions sur les expor­ta­tions. L’agent de Faro — un pêcheur recon­ver­ti en infor­ma­teur, qui sur­veillait les mou­ve­ments de navires dans l’Al­garve. L’agent de Coim­bra — un étu­diant, jeune, idéa­liste, recru­té par le MI6 à tra­vers un pro­fes­seur de la facul­té de droit.

Et au centre de tout — le cour­tier de Por­to, Fer­rei­ra, la cible sup­po­sée du réseau, l’homme que les cinq agents étaient char­gés de surveiller.

Fle­ming inven­tait ces gens avec un plai­sir qui l’ef­frayait. Pas le plai­sir du men­songe — le plai­sir de la créa­tion. Chaque per­son­nage avait une bio­gra­phie, un carac­tère, des habi­tudes, des fai­blesses. Sil­va la veuve pre­nait son tram­way et por­tait un fou­lard bleu. Le pro­fes­seur de Por­to fumait la pipe et avait un chien. Le pêcheur de Faro boi­tait depuis un acci­dent de bateau et buvait trop de baga­ço, l’eau-de-vie de marc. L’é­tu­diant de Coim­bra lisait Fer­nan­do Pes­soa et croyait à la révolution.

Des gens. Des fic­tions. Des vies ima­gi­naires qui pre­naient vie dans les mots de Fle­ming et qui, une fois trans­mises par Vera, devien­draient des dos­siers dans les archives de Hart­mann, des fiches dans les tiroirs de l’Ab­wehr, des noms dans des rap­ports que des ana­lystes alle­mands liraient en cher­chant des pat­terns, des connexions, des failles. Et ils ne trou­ve­raient rien — parce qu’il n’y avait rien à trou­ver. Parce que le réseau n’exis­tait pas. Parce que Sil­va, Fer­rei­ra, le pro­fes­seur, le pêcheur et l’é­tu­diant n’é­taient que des mots sur du papier, des fan­tômes d’encre, des per­son­nages d’un roman qui ne serait jamais publié.

Ou qui le serait. Mais pas sous cette forme. Pas comme un rap­port de dés­in­for­ma­tion. Comme autre chose. Comme un livre. Un livre où les espions auraient d’autres noms et d’autres visages mais la même sub­stance — cette sub­stance humaine, faite de cou­rage et de peur et de men­songe et de véri­té mêlés, cette sub­stance que Fle­ming décou­vrait main­te­nant, à trente-trois ans, dans un hôtel blanc au bord de l’At­lan­tique, et qui était la matière pre­mière de tout ce qu’il écri­rait un jour.

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Le plus étrange était la facilité.

Les rap­ports à l’a­mi­ral God­frey — les vrais rap­ports, les rap­ports pro­fes­sion­nels, rédi­gés en prose admi­nis­tra­tive, bour­rés de jar­gon et de pré­cau­tions — lui coû­taient des heures de souf­france. Chaque mot était une extrac­tion. Chaque phrase était un accou­che­ment. Il n’ai­mait pas écrire de rap­ports. Il n’a­vait jamais aimé ça. L’é­cri­ture admi­nis­tra­tive était pour lui ce que le bac­ca­ra était pour le joueur sans talent : un exer­cice dou­lou­reux dont le résul­tat ne jus­ti­fiait pas la peine.

Mais les men­songes — les inven­tions — le réseau fic­tif — les per­son­nages — tout cela cou­lait. Cou­lait comme le Tage coule vers la mer. Cou­lait comme le vin coule dans le verre. Cou­lait avec cette flui­di­té natu­relle des choses qui trouvent leur pente et qui la des­cendent sans effort, por­tées par la gra­vi­té du talent.

Fle­ming écri­vait le soir, dans la chambre 214, à la lumière de la lampe de bureau. Il écri­vait les pro­fils de ses agents fic­tifs, les détails de leurs vies inven­tées, les infor­ma­tions qu’il dis­til­le­rait le len­de­main à Vera. Et il pre­nait du plai­sir. Ce plai­sir clan­des­tin qu’il avait res­sen­ti pour la pre­mière fois en écri­vant ses notes de ren­sei­gne­ment sur Hart­mann et Umber­to, et qui s’am­pli­fiait main­te­nant, qui gran­dis­sait, qui occu­pait de plus en plus de place dans sa tête et dans son corps, comme une marée qui monte et qui ne redes­cen­dra pas.

Il se sur­prit un soir — le dou­zième, peut-être — à relire un pro­fil qu’il avait écrit. Celui de Sil­va, la veuve des douanes. Il relut les deux pages et il pen­sa : c’est bien. C’est bien écrit. Ce n’est pas un rap­port. C’est un per­son­nage. C’est une femme qui existe sur le papier avec la force et la den­si­té d’une femme réelle. Elle a un pas­sé, un pré­sent, des moti­va­tions, des peurs. Elle prend le tram­way 28. Elle porte un fou­lard bleu. Elle a per­du son mari en mer. Et tout cela est faux — tout — et tout cela est vrai, parce que la fic­tion, quand elle est bien faite, est la forme la plus vraie du mensonge.

Il posa les pages. Regar­da le pla­fond. Et il sut — avec cette cer­ti­tude qui n’a pas besoin de preuves parce qu’elle est sa propre preuve — qu’il venait de fran­chir une ligne. Pas la ligne entre l’es­pion et le traître. Pas la ligne entre le loyal et le déloyal. Une autre ligne. La ligne entre l’homme qui observe et l’homme qui crée. La ligne entre le spec­ta­teur et l’au­teur. La ligne que Popov avait devi­née — vous êtes un écri­vain qui ne le sait pas encore — et que Vera avait poin­tée — ce qui vous manque, c’est le cou­rage de la prendre — et que Mag­da avait nom­mée — vivre, c’est le brouillon, racon­ter, c’est le texte.

Il venait de la fran­chir. Pas en écri­vant un livre. En écri­vant un men­songe. Mais le geste était le même. Le muscle était le même. Et le plai­sir — le plai­sir sur­tout — était le même.

Fle­ming étei­gnit la lampe. Se cou­cha. Et pour la pre­mière fois depuis le début de cette his­toire, il ne pen­sa ni à Vera ni à Hart­mann ni au casi­no ni aux réfu­giés ni à la guerre. Il pen­sa à des per­son­nages. Ses per­son­nages. Sil­va, Fer­rei­ra, le pro­fes­seur, le pêcheur, l’é­tu­diant. Ces gens qui n’exis­taient pas et qui, grâce à lui, exis­taient quelque part — dans la tête de Vera, dans les rap­ports de Hart­mann, dans les archives du Reich.

Ses créa­tures.

Ses pre­miers personnages.

Il s’en­dor­mit avec eux. Et cette nuit-là, il rêva non pas de Lis­bonne ni du Tage ni d’une femme sur un quai, mais d’une pièce blanche — une pièce vide, avec une table, une chaise, et une machine à écrire. Et dans le rêve, il s’as­seyait devant la machine. Et dans le rêve, il com­men­çait à taper. Et les mots venaient — faciles, rapides, inévi­tables — et ils rem­plis­saient la page, et la page rem­plis­sait la pièce, et la pièce deve­nait un monde, et le monde était le sien.

Il se réveilla en souriant.

C’é­tait la pre­mière fois.

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