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Tarab

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Cha­pitres 7 à 12

Cha­pitre 7

Le Bal du Spor­ting Club

Le Spor­ting Club d’A­lexan­drie orga­ni­sait un bal cos­tu­mé le der­nier same­di de chaque mois d’a­vril depuis 1907, c’est-à-dire depuis vingt-quatre ans, ce qui, dans une ville où les tra­di­tions avaient la durée de vie d’un sor­bet au citron posé sur un bal­con en juillet, consti­tuait un exploit de per­sé­vé­rance com­pa­rable à celui des pyra­mides, avec cette dif­fé­rence que les pyra­mides ne ser­vaient pas de cham­pagne et que le Spor­ting Club ne conser­vait pas de momies, quoique cer­tains de ses membres les plus anciens, assis dans leurs fau­teuils de rotin devant la pelouse de cri­cket, immo­biles depuis si long­temps que les ser­veurs les contour­naient par habi­tude, eussent fait d’ex­cel­lentes momies si quel­qu’un avait pris la peine de les embaumer.

Le Spor­ting Club occu­pait un ter­rain consi­dé­rable dans le quar­tier de Smou­ha, à l’est de la ville, un domaine de pelouses et de courts de ten­nis et de ter­rains de polo et de pis­cines et de ter­rasses où la bonne socié­té alexan­drine — c’est-à-dire la socié­té qui se consi­dé­rait bonne et que les autres socié­tés consi­dé­raient comme telle, non par convic­tion mais par com­mo­di­té — venait se mon­trer, se voir, se jau­ger, se séduire, se tra­hir et se récon­ci­lier, le tout en moins de temps qu’il n’en fal­lait pour finir un gin-tonic, parce que la bonne socié­té d’A­lexan­drie était une machine d’une effi­ca­ci­té redou­table qui com­pri­mait en une soi­rée ce que d’autres socié­tés, moins éner­giques, éta­laient sur des semaines.

Le bal d’a­vril 1931 avait pour thème « Les Mille et Une Nuits », ce qui était le thème le plus conve­nu qu’on pût ima­gi­ner pour un bal cos­tu­mé en Égypte mais qui pré­sen­tait l’a­van­tage de per­mettre à cha­cun de se dégui­ser à peu de frais — il suf­fi­sait d’un tur­ban, d’un voile, d’un sabre en car­ton et d’un peu d’au­dace, et Alexan­drie ne man­quait jamais d’au­dace, l’au­dace étant, avec le sel et le jas­min, l’un des trois ingré­dients fon­da­men­taux de l’air qu’on y respirait.

Le Cecil Hotel envoya au bal une délé­ga­tion consi­dé­rable, non pas offi­ciel­le­ment — les hôtels n’en­voient pas de délé­ga­tions aux bals cos­tu­més — mais offi­cieu­se­ment, par la grâce de ce mou­ve­ment natu­rel qui fait que les clients d’un même hôtel finissent par for­mer une sorte de famille, une famille choi­sie par le hasard et la géo­gra­phie et le prix des chambres, et que cette famille, le soir d’un bal, se déplace en groupe comme une tri­bu se déplace vers un point d’eau.

*

Le Comte y alla en Haroun al-Rachid.

Il avait fait confec­tion­ner le cos­tume en trois jours par un tailleur armé­nien du quar­tier Kar­mouz qui ne posait jamais de ques­tions, ce qui était la qua­li­té prin­ci­pale d’un tailleur armé­nien et peut-être la rai­son pour laquelle les Armé­niens étaient les meilleurs tailleurs du Levant — non pas parce qu’ils cou­saient mieux que les autres, quoi­qu’ils cou­sissent mieux que les autres, mais parce qu’ils com­pre­naient que le vête­ment est un masque et que le masque est un secret et que le secret est sacré, et qu’un tailleur qui pose des ques­tions n’est pas un tailleur mais un confes­seur, et les gens qui vont chez le tailleur ne veulent pas être par­don­nés, ils veulent être transformés.

Le cos­tume était magni­fique — une robe de soie bleu nuit bro­dée d’or, un tur­ban assor­ti, des babouches poin­tues, une fausse barbe noire qui lui don­nait l’air d’un calife sor­ti d’une minia­ture per­sane, et le Comte por­tait tout cela avec une aisance qui dépas­sait le simple dégui­se­ment, une aisance qui sug­gé­rait que le Comte n’é­tait pas dégui­sé mais qu’il avait sim­ple­ment chan­gé de rôle, qu’il était pas­sé de comte hon­grois à calife abbas­side avec la même faci­li­té qu’un acteur passe d’un acte à l’autre, et que l’un était aus­si vrai — ou aus­si faux — que l’autre.

Il arri­va au Spor­ting Club dans une calèche qu’il avait louée pour l’oc­ca­sion, parce qu’un calife n’ar­rive pas en taxi, et l’en­trée fut si spec­ta­cu­laire que les gens applau­dirent, non pas parce que le cos­tume était le plus beau — il y en avait de plus beaux, une femme grecque avait fait venir de Paris un cos­tume de Sché­hé­ra­zade qui avait coû­té ce que le père de Vit­to­ria gagnait en un an — mais parce que le Comte, en des­cen­dant de la calèche, fit un geste de la main, un geste de calife, un geste de sou­ve­rain saluant ses sujets, un geste si par­fai­te­ment dosé entre l’i­ro­nie et la majes­té que per­sonne ne savait s’il fal­lait rire ou s’in­cli­ner, et tout le monde fit les deux.

*

Mau­gham y alla en Maugham.

C’est-à-dire qu’il ne se dégui­sa pas. Il mit un smo­king, une cra­vate noire, ses chaus­sures habi­tuelles et son expres­sion habi­tuelle — l’ex­pres­sion du lézard sur la pierre chaude — et quand quel­qu’un lui deman­da en quoi il était dégui­sé, il répon­dit, avec un bégaie­ment qui ren­dait la réponse encore plus dévas­ta­trice : « En é‑é-écri­vain anglais. C’est le dégui­se­ment le plus impro­bable que j’aie pu trouver. »

Gerald, en revanche, por­tait un cos­tume de pirate — un vrai cos­tume de pirate, avec un ban­deau sur l’œil et un faux cro­chet en bois et une che­mise ouverte sur une poi­trine bron­zée, un cos­tume que Mau­gham regar­da avec une expres­sion qui hési­tait entre la conster­na­tion et la ten­dresse et qui se fixa fina­le­ment sur la ten­dresse, parce que Gerald en pirate était si exac­te­ment lui-même, si par­fai­te­ment conforme à ce qu’il était — un fli­bus­tier du cœur, un écu­meur de bars, un homme qui pre­nait ce qui n’é­tait pas à lui avec un sou­rire si radieux qu’on le remer­ciait de l’a­voir volé —, que le dégui­se­ment en ces­sait d’être un dégui­se­ment pour deve­nir un portrait.

Gerald entra dans le bal comme une bombe entre dans un mur — avec éner­gie, avec fra­cas, et en fai­sant des dégâts consi­dé­rables sur son pas­sage. En moins de vingt minutes il avait dan­sé avec trois femmes, bu avec cinq hommes, insul­té affec­tueu­se­ment un diplo­mate belge, ren­ver­sé un pla­teau de cana­pés, embras­sé la joue d’une veuve armé­nienne qui en rou­git de plai­sir et de scan­dale, et enga­gé une conver­sa­tion avec le bar­man sur la meilleure recette de punch au rhum, conver­sa­tion qui débou­cha, vingt minutes plus tard, sur un punch au rhum si puis­sant que les pre­miers à le goû­ter durent s’asseoir.

*

Vit­to­ria y alla en cantatrice.

Pas en can­ta­trice dégui­sée, pas en can­ta­trice pour la soi­rée — en can­ta­trice tout court, en Vit­to­ria Aldi­si, la sopra­no du Conser­va­toire Ver­di de Milan, un rôle qu’elle avait main­te­nant assez répé­té pour le por­ter avec une assu­rance qui n’é­tait pas encore de la convic­tion mais qui y res­sem­blait de plus en plus, comme une copie qui à force d’être contem­plée finit par res­sem­bler à l’o­ri­gi­nal, non pas parce que la copie s’a­mé­liore mais parce que l’œil qui la regarde s’habitue.

Elle por­tait une robe de soie noire — emprun­tée à une amie de sa mère, retou­chée en secret par ses propres mains, parce que Vit­to­ria savait coudre comme toutes les filles de mer­cier, et cette robe noire, simple, sans orne­ment, sans bijou, était le plus effi­cace des cos­tumes, parce qu’elle disait : je n’ai pas besoin de me dégui­ser, je suis déjà quel­qu’un, et ce quel­qu’un est une artiste, et les artistes ne portent pas de cos­tumes, les artistes portent du noir comme les prêtres portent du noir, parce que le noir est la cou­leur de ceux qui n’ont pas besoin de couleur.

C’est au Spor­ting Club que Vit­to­ria fit son entrée dans le monde du Cecil — le monde des grands hôtels et des cock­tails et des conver­sa­tions en trois langues et des gens qui ne demandent jamais d’où vous venez parce que la ques­tion serait vul­gaire et que la réponse, de toute façon, serait pro­ba­ble­ment un mensonge.

Un pro­duc­teur de théâtre — un cer­tain Dona­dieu, Fran­çais d’A­lexan­drie, mous­tache cirée, gilet de bro­cart — l’a­bor­da entre deux valses. Il avait enten­du par­ler d’elle par les Mor­pur­go. Il avait enten­du dire qu’elle chan­tait mer­veilleu­se­ment. Est-ce qu’elle accep­te­rait de don­ner un réci­tal pri­vé ? Chez les Papan­dreou, une famille grecque qui avait un salon de musique avec une acous­tique mira­cu­leuse — les murs étaient courbes, disait-on, comme l’in­té­rieur d’un vio­lon­celle. La rému­né­ra­tion serait modeste mais la visi­bi­li­té consi­dé­rable. Tout le beau monde y serait.

Vit­to­ria dit qu’elle y réflé­chi­rait, ce qui vou­lait dire oui mais avec cette len­teur cal­cu­lée qu’elle avait apprise de Sta­vri­dis, le vieux pro­fes­seur de bel can­to, qui lui avait dit un jour : « Ne dis jamais oui tout de suite. Un oui immé­diat est un oui de femme de chambre. Un oui dif­fé­ré est un oui d’ar­tiste. La dif­fé­rence, c’est le temps. Le temps que tu fais attendre l’autre est la mesure exacte de ta valeur à ses yeux. »

Elle était terrifiée.

*

Les Whit­field y allèrent en Whit­field — lui en cos­tume de lin blanc avec un tar­bouch emprun­té qui lui don­nait l’air d’un Anglais por­tant un tar­bouch emprun­té, c’est-à-dire l’air de rien du tout, et elle en robe de mous­se­line bleue avec un voile qui fai­sait pen­ser vague­ment à l’O­rient si l’on plis­sait les yeux et si l’on avait bu deux coupes de cham­pagne, ce qui, à neuf heures du soir, était le cas de tout le monde.

Madame Anas­ta­siou y alla en reine de Saba, avec un dia­dème en strass qui aurait pu pas­ser pour des dia­mants si les dia­mants avaient eu l’ha­bi­tude de cli­gno­ter sous la lumière des lustres comme des enseignes de phar­ma­cie, et elle était accom­pa­gnée de son chauf­feur, un Nubien silen­cieux qui por­tait ses châles et ses éven­tails et son sac du soir avec la digni­té rési­gnée d’un homme qui avait com­pris depuis long­temps que la ser­vi­tude, dans cette ville, pre­nait des formes si variées et si inven­tives qu’on ne pou­vait que les admirer.

Poole n’y alla pas — ou plu­tôt, si, il y alla, mais per­sonne ne le remar­qua, ce qui était le but, et Has­san, qui n’é­tait pas invi­té au bal parce que les concierges ne sont pas invi­tés aux bals du Spor­ting Club, n’eut pas l’oc­ca­sion de le voir ni de ne pas le voir, ce qui revient au même.

*

La salle de bal du Spor­ting Club était immense — un rec­tangle de par­quet ciré bor­dé de colonnes de marbre entre les­quelles on avait ten­du des dra­pe­ries pourpres et or pour créer l’illu­sion d’un palais des Mille et Une Nuits, une illu­sion qui fonc­tion­nait admi­ra­ble­ment si l’on ne regar­dait pas le pla­fond, où les ven­ti­la­teurs tour­naient avec une obs­ti­na­tion méca­nique qui rap­pe­lait fâcheu­se­ment le ving­tième siècle, mais per­sonne ne regar­dait le pla­fond dans un bal, tout le monde regar­dait tout le monde, et ce que tout le monde voyait, c’é­tait un spectacle.

Un spec­tacle de masques. Pas les masques de car­ton et de tis­su que por­taient les invi­tés — les vrais masques, les masques invi­sibles, les masques que cha­cun por­tait en per­ma­nence et que le bal cos­tu­mé ne fai­sait que rendre plus visibles par contraste, comme une ombre est plus noire quand la lumière est plus vive. Parce que le para­doxe du bal cos­tu­mé, que tout le monde connais­sait et que per­sonne ne disait, c’est qu’on ne s’y déguise pas — on s’y désha­bille. Le cos­tume est un aveu. Le cos­tume dit ce qu’on n’ose pas dire le reste du temps. Le Grec qui se déguise en sul­tan otto­man avoue une nos­tal­gie qu’il nie­rait à jeun. L’An­glais qui se déguise en bédouin avoue un désir de liber­té que son édu­ca­tion lui inter­dit. La femme qui se déguise en dan­seuse du ventre avoue un corps que la socié­té lui demande de cacher. Et le Comte qui se déguise en Haroun al-Rachid avoue — quoi ? Qu’il est un impos­teur ? Mais c’est pré­ci­sé­ment en avouant l’im­pos­ture qu’il la rend invi­sible, parce que dans un bal cos­tu­mé tout le monde est un impos­teur et que l’im­pos­teur le plus dan­ge­reux est celui qui se déguise en ce qu’il est vrai­ment, celui qui dit la véri­té sous cou­vert de men­songe, celui qui porte un masque de masque.

L’or­chestre jouait — un orchestre de huit musi­ciens, quatre Grecs, deux Ita­liens, un Armé­nien et un Mal­tais, une pro­por­tion qui reflé­tait à peu près la com­po­si­tion démo­gra­phique de la bonne socié­té alexan­drine si l’on excluait les Anglais, les­quels ne jouaient pas de musique de bal, les Anglais consi­dé­rant que la musique de bal était une chose qu’on écoute et non une chose qu’on joue, comme la guerre est une chose qu’on com­mande et non une chose qu’on fait. Ils jouaient des valses et des fox-trots et des tan­gos et par­fois, quand la soi­rée avan­çait et que le cham­pagne et le punch de Gerald fai­saient leur effet, un char­les­ton qui fai­sait trem­bler les colonnes de marbre et vibrer les ventilateurs.

*

Le Comte dansait.

Il dan­sait comme il par­lait — avec une grâce qui n’é­tait pas natu­relle mais qui était si par­fai­te­ment imi­tée qu’elle valait mieux que la nature, une grâce de pro­fes­sion­nel, la grâce d’un homme qui a appris les pas dans un cours de danse plu­tôt que dans un salon de famille, et qui connaît chaque figure avec la pré­ci­sion d’un méca­nisme, sauf que le méca­nisme était hui­lé de cham­pagne et de charme et que le résul­tat était irrésistible.

Il dan­sa avec Mrs. Whit­field, qui rou­git. Il dan­sa avec Madame Anas­ta­siou, qui rit. Il dan­sa avec la femme du consul d’I­ta­lie, qui ne fit ni l’un ni l’autre mais qui le regar­da avec une atten­tion de bijou­tière éva­luant une pierre dont elle ne pou­vait pas encore déter­mi­ner si elle était pré­cieuse ou en verre.

Entre deux danses, il racon­tait. Des anec­dotes, des sou­ve­nirs, des impres­sions de voyage, des mots d’es­prit emprun­tés à d’autres et ser­vis comme les siens avec un aplomb qui for­çait l’ad­mi­ra­tion — l’a­nec­dote du dîner à Vienne était deve­nue un dîner à Buda­pest, puis un dîner à Saint-Péters­bourg, l’ar­chi­duc avait chan­gé de nom et le chien de race, et la com­tesse russe était deve­nue une prin­cesse rou­maine, et chaque ver­sion était racon­tée avec une assu­rance si totale que per­sonne ne remar­quait les varia­tions, ou que ceux qui les remar­quaient les attri­buaient aux caprices de la mémoire plu­tôt qu’aux néces­si­tés de l’in­ven­tion, parce que dans un bal cos­tu­mé la véri­té est un invi­té qu’on ne recon­naît pas.

*

Mau­gham, assis dans un fau­teuil, un verre à la main, ne dan­sait pas. Il ne dan­sait jamais. Dan­ser exi­geait une forme d’a­ban­don que Mau­gham s’é­tait inter­dit il y avait très long­temps, si long­temps qu’il ne se sou­ve­nait plus de la rai­son de l’in­ter­dic­tion, seule­ment de l’in­ter­dic­tion elle-même, deve­nue habi­tude, deve­nue nature, deve­nue lui. Mais il regar­dait. Il regar­dait avec l’ap­pé­tit vorace et silen­cieux de l’é­cri­vain au tra­vail, et ce qu’il voyait le ravis­sait — non pas la beau­té du spec­tacle, qui était rela­tive, ni l’é­lé­gance des cos­tumes, qui était dis­cu­table, mais la méca­nique humaine qui se déployait devant lui avec une pré­ci­sion d’hor­lo­ge­rie, chaque rouage à sa place, chaque désir en mou­ve­ment, chaque men­songe en orbite autour d’un autre mensonge.

Gerald reve­nait lui faire ses rap­ports comme un éclai­reur revient au camp de base.

— La grosse Grecque avec le dia­dème a des dettes, lui chu­cho­ta Gerald en s’as­seyant sur l’ac­cou­doir du fau­teuil. Le bar­man me l’a dit. Son arma­teur du Pirée a réduit sa pen­sion. Elle emprunte à tout le monde.

— À qui emprunte-t-elle ?

— Au Comte, jus­te­ment. Ou plu­tôt c’est lui qui lui emprunte. Non, attends, c’est elle qui lui prête. Non — c’est plus com­pli­qué que ça. Ils ont l’air de s’emprunter mutuel­le­ment, comme deux ivrognes qui se sou­tiennent en mar­chant et qui tombent dès que l’un lâche l’autre.

Mau­gham sou­rit. C’é­tait exac­te­ment le genre d’i­mage qui fini­rait dans un car­net et, six mois plus tard, dans une nouvelle.

— Et la fille en noir ? deman­da Mau­gham. La jolie brune qui dit qu’elle est chanteuse ?

— Vit­to­ria quelque chose. Aldi­si. Du Conser­va­toire de Milan, paraît-il. Dona­dieu veut lui orga­ni­ser un récital.

— Elle n’est pas de Milan, dit Maugham.

— Com­ment tu sais ?

— Elle a les mains d’une cou­tu­rière. Les can­ta­trices n’ont pas les mains des cou­tu­rières. Les cou­tu­rières n’ont pas la robe des can­ta­trices. Et cette robe a été r‑r-retou­chée par les mains qui la portent. Regarde les cou­tures aux épaules. C’est du tra­vail fait mai­son. Excellent tra­vail, d’ailleurs. Mais fait maison.

Gerald regar­da les épaules de Vit­to­ria avec une atten­tion qui devait plus à la forme des épaules qu’à celle des cou­tures, et Mau­gham sou­rit à nou­veau, du sou­rire tendre et exas­pé­ré qui était le sou­rire qu’il réser­vait à Gerald et à Gerald seul.

— Elle ment, dit Mau­gham. Mais elle ment avec t‑t-talent. C’est la chose la plus inté­res­sante qu’on puisse dire de quelqu’un.

*

Et puis, au milieu de la soi­rée, quelque chose se produisit.

Quel­qu’un mit un disque sur le gra­mo­phone du Spor­ting Club. Un disque qu’on n’a­vait pas pré­vu, un disque qu’on n’a­vait pas deman­dé, un disque qui n’a­vait rien à faire dans un bal cos­tu­mé des Mille et Une Nuits entre deux fox-trots et un tan­go, et ce disque c’é­tait Oum Kalthoum.

Per­sonne ne sut jamais qui avait mis le disque. Un ser­veur, peut-être, pro­fi­tant d’un moment de silence entre deux mor­ceaux de l’or­chestre. Un invi­té. Un fan­tôme. Le gra­mo­phone lui-même, qui avait déci­dé, de sa propre auto­ri­té méca­nique, que la soi­rée avait besoin d’autre chose que des valses et des fox-trots, que cette assem­blée de masques et de cos­tumes et de men­songes avait besoin d’en­tendre, ne serait-ce qu’un ins­tant, quelque chose de vrai.

La voix s’éleva.

Elle s’é­le­va dans la salle de bal du Spor­ting Club avec cette indif­fé­rence sou­ve­raine qui était sa marque — indif­fé­rente aux colonnes de marbre et aux ven­ti­la­teurs et aux dra­pe­ries pourpres, indif­fé­rente aux cos­tumes et aux masques et aux cham­pagnes, indif­fé­rente à tout ce qui n’é­tait pas elle-même, c’est-à-dire indif­fé­rente à tout, et en même temps atten­tive à tout, parce que la voix d’Oum Kal­thoum avait cette qua­li­té contra­dic­toire d’être à la fois la chose la plus indif­fé­rente et la chose la plus atten­tive du monde, comme le soleil qui brille sur tout sans rien choi­sir et qui pour­tant réchauffe chaque chose séparément.

Les dan­seurs s’arrêtèrent.

Pas tous — les dan­seurs euro­péens, ceux qui ne connais­saient pas cette voix ou qui la connais­saient sans l’é­cou­ter, ceux pour qui la musique arabe était un bruit de fond comme le cri des mouettes ou le klaxon des taxis, ceux-là s’ar­rê­tèrent de dan­ser sim­ple­ment parce que le rythme avait chan­gé et qu’on ne valse pas sur du Oum Kal­thoum, comme on ne nage pas dans le sable ni ne marche sur l’eau, et ils res­tèrent debout sur la piste avec l’ex­pres­sion décon­te­nan­cée des gens à qui l’on a chan­gé le sol sous les pieds.

Mais les autres — les Alexan­drins, les vrais, ceux qui avaient gran­di avec cette voix dans les oreilles et dans le sang et dans les os, les Égyp­tiens bien sûr mais aus­si les Grecs qui par­laient arabe et les Ita­liens qui vivaient à Alexan­drie depuis trois géné­ra­tions et les Juifs séfa­rades et les Armé­niens et les Syro-Liba­nais et tous ceux qui appar­te­naient à cette ville non pas par le pas­se­port mais par les pieds, par les oreilles, par le ventre —, ceux-là se mirent à bou­ger autrement.

Pas à dan­ser — pas au sens où les Euro­péens entendent la danse, cet arran­ge­ment géo­mé­trique de pas et de figures et de posi­tions et de mou­ve­ments codi­fiés. Non. Ils se mirent à bou­ger comme on bouge quand on écoute quelque chose qui entre dans le corps sans deman­der la per­mis­sion, quand la musique cesse d’être un objet exté­rieur qu’on entend avec les oreilles et devient un mou­ve­ment inté­rieur qu’on sent avec les côtes et les hanches et les épaules et la nuque, et ce mou­ve­ment n’a­vait pas de nom et n’a­vait pas de pas et n’a­vait pas de figure, c’é­tait un balan­ce­ment, une oscil­la­tion, une manière de se lais­ser por­ter par la voix comme on se laisse por­ter par la mer quand on flotte sur le dos et qu’on ferme les yeux et qu’on cesse de résister.

Et pen­dant trente secondes — peut-être qua­rante, peut-être une minute, le temps avait ces­sé de se mesu­rer avec les ins­tru­ments habi­tuels —, deux mondes coexis­tèrent sur la même piste de danse. Les Euro­péens immo­biles et les Alexan­drins en mou­ve­ment. Les masques de car­ton et les masques de peau. Les Mille et Une Nuits du dégui­se­ment et les Mille et Une Nuits de la voix. Et entre les deux, dans l’es­pace entre les deux, quelque chose qui n’ap­par­te­nait à aucun des deux mondes et qui appar­te­nait aux deux, quelque chose de sus­pen­du, de fra­gile, de beau, comme un pont jeté entre deux rives qui ne se tou­che­ront plus jamais.

Puis quel­qu’un — le maître de céré­mo­nie, pro­ba­ble­ment, un Grec ner­veux en cos­tume d’A­la­din qui trans­pi­rait sous son tur­ban — remit un fox-trot. La piste reprit. Les dan­seurs dan­sèrent. Le moment passa.

Mais quelque chose avait chan­gé dans l’air.

*

Ce fut à cet ins­tant — juste après le disque d’Oum Kal­thoum, juste après que le fox-trot eut repris et que les colonnes de marbre eurent recom­men­cé à vibrer sous les pieds des dan­seurs — que le Comte et Vit­to­ria se virent pour la pre­mière fois.

Ils ne se par­lèrent pas. Pas encore. Ils se virent, c’est tout, de loin, à tra­vers la piste de danse, à tra­vers les couples qui tour­billon­naient et les cos­tumes qui cha­vi­raient et la fumée des ciga­rettes qui mon­tait en spi­rales vers les ventilateurs.

Le Comte en Haroun al-Rachid. Vit­to­ria en can­ta­trice. Deux impos­teurs dans un bal de masques. Deux men­songes qui se regardent.

Et cha­cun recon­nut chez l’autre — quoi ? Pas le men­songe. Le men­songe, on ne le recon­naît pas chez les autres, on ne le recon­naît que chez soi. Non. Ce que cha­cun recon­nut chez l’autre, c’é­tait l’é­clat. Un éclat dans les yeux qui n’a­vait rien à voir avec le cham­pagne ni avec les lumières ni avec la musique, un éclat qui venait de plus loin, de plus pro­fond, de cet endroit où l’on sait qu’on ment et où l’on sait que men­tir est la seule chose qui nous main­tient debout, la seule chose qui empêche le sol de se déro­ber, la seule chose qui donne à la vie cette troi­sième dimen­sion sans laquelle tout serait plat, ter­ri­ble­ment plat, plat comme le bureau d’Al­do l’im­por­ta­teur de tis­su, plat comme les prai­ries de Hon­grie qui n’exis­taient pas.

Le Comte leva son verre dans la direc­tion de Vit­to­ria. Un geste minus­cule. Un geste que per­sonne ne vit sauf Vittoria.

Vit­to­ria ne leva pas le sien. Elle sou­tint le regard du Comte pen­dant trois secondes — trois secondes qui durèrent le temps d’une vie, le temps d’un men­songe, le temps qu’il faut pour recon­naître son propre reflet dans un miroir qui n’est pas le sien — puis elle détour­na les yeux.

C’é­tait un début.

*

La soi­rée conti­nua. L’or­chestre joua. Gerald dan­sa avec tout ce qui bou­geait et avec cer­taines choses qui ne bou­geaient pas. Mau­gham prit des notes dans sa tête avec la vora­ci­té silen­cieuse d’un homme qui n’a pas besoin de car­net parce que son cer­veau est un car­net. Madame Anas­ta­siou per­dit un faux dia­mant de son dia­dème sans s’en aper­ce­voir et un ser­veur le ramas­sa et le mit dans sa poche. Mr. Whit­field s’en­dor­mit dans un fau­teuil. Mrs. Whit­field dan­sa trois fois avec le Comte et rit chaque fois plus fort. Dona­dieu le pro­duc­teur par­la à quatre per­sonnes de Vit­to­ria Aldi­si, « la sopra­no de Milan, extra­or­di­naire, un réci­tal chez les Papan­dreou, il faut venir ».

Et quelque part dans la salle, invi­sible, le visage de sable, Regi­nald Poole obser­vait. Il obser­vait sans cos­tume et sans verre et sans sou­rire, avec la patience miné­rale de l’homme qui sait que les bals cos­tu­més sont les meilleurs endroits pour voir les gens tels qu’ils sont, parce que c’est quand les gens se croient cachés qu’ils se montrent le plus, et que le masque, loin de dis­si­mu­ler, révèle — il révèle ce qu’on choi­sit de cacher, et ce qu’on choi­sit de cacher dit tout sur ce qu’on est.

Poole vit le Comte lever son verre vers Vittoria.

Poole vit Vit­to­ria sou­te­nir le regard.

Poole nota.

Et à trois heures du matin, quand le bal s’a­che­va et que les invi­tés sor­tirent dans la nuit d’A­lexan­drie, titu­bants de cham­pagne et de fatigue et de men­songes, quand les calèches et les taxis empor­tèrent les Haroun al-Rachid et les Sché­hé­ra­zade et les Ala­din et les pirates et les can­ta­trices vers leurs hôtels et leurs vil­las et leurs appar­te­ments, quand le Spor­ting Club refer­ma ses portes et que les ser­veurs com­men­cèrent à balayer les confet­tis et les faux dia­mants et les bou­chons de cham­pagne, la nuit d’A­lexan­drie sen­tait le jas­min et le sel et le cham­pagne éven­té, et la mer, au bout de la Cor­niche, fai­sait ce bruit qu’elle fait tou­jours à trois heures du matin, ce bruit de res­pi­ra­tion lente, ce bruit de dor­meur immense, et quelque part dans la ville, dans un café qui ne fer­mait jamais ou dans un appar­te­ment dont la fenêtre res­tait ouverte ou dans le rêve de quel­qu’un qui ne dor­mait pas encore, la voix d’Oum Kal­thoum conti­nuait de chan­ter, parce que cette voix ne s’ar­rê­tait jamais, parce que cette voix était Alexan­drie elle-même, la voix de la ville qui chante dans le noir quand tout le monde est ren­tré et que les masques sont posés sur les tables de nuit et que les visages, enfin nus, enfin vrais, enfin seuls, regardent le pla­fond et se demandent qui ils sont.

Cha­pitre 8

Gerald

Gerald sor­tait la nuit comme d’autres sortent le chien — par néces­si­té, par habi­tude, par une forme d’hy­giène que per­sonne ne lui deman­dait de jus­ti­fier et qu’il ne jus­ti­fiait jamais, parce que Gerald ne jus­ti­fiait rien, Gerald fai­sait, et ce qu’il fai­sait la nuit à Alexan­drie était ce qu’il fai­sait la nuit par­tout ailleurs dans le monde, c’est-à-dire tout ce que Mau­gham ne fai­sait pas, tout ce que Mau­gham ne pou­vait pas faire, tout ce que Mau­gham avait besoin que quel­qu’un fasse à sa place pour pou­voir ensuite l’écrire.

C’é­tait le pacte.

Le pacte n’a­vait jamais été for­mu­lé — les pactes les plus solides ne le sont jamais, ils existent dans cet espace entre les mots où les choses impor­tantes se décident sans être dites, comme les trai­tés les plus durables sont ceux qui n’ont pas été signés. Le pacte était le sui­vant : Gerald vivait et Mau­gham écri­vait. Gerald buvait et Mau­gham décri­vait l’i­vresse. Gerald aimait et Mau­gham décri­vait l’a­mour. Gerald se per­dait et Mau­gham décri­vait la per­di­tion. Et quand Gerald reve­nait à l’aube, titu­bant, les yeux rouges, le col frois­sé, avec l’o­deur d’un autre monde sur sa peau et sur ses vête­ments, Mau­gham le regar­dait entrer dans la chambre avec ses yeux de lézard et ne disait rien, ou disait : « Raconte », et Gerald racon­tait, et chaque mot de Gerald deve­nait une phrase de Mau­gham, et chaque aven­ture de Gerald deve­nait un cha­pitre de Mau­gham, et c’est ain­si que les livres se fai­saient — avec le corps de l’un et le cer­veau de l’autre, avec la sueur de l’un et l’encre de l’autre, et si l’on avait deman­dé à Gerald ce qu’il en pen­sait, il aurait dit que c’é­tait un arran­ge­ment équi­table, parce que Gerald aimait vivre et détes­tait écrire et que Mau­gham aimait écrire et avait peur de vivre, et que deux peurs com­bi­nées font un cou­rage, ou quelque chose qui y ressemble.

Ce soir-là — deux jours après le bal du Spor­ting Club — Gerald des­cen­dit du Cecil à onze heures du soir par l’es­ca­lier de ser­vice, non pas par dis­cré­tion mais par goût du détour, Gerald étant un homme pour qui le che­min le plus court entre deux points n’é­tait jamais le plus inté­res­sant, le plus inté­res­sant étant tou­jours celui qui pas­sait par un bar, un quai, un mar­ché de nuit, ou les trois à la fois.

Il tra­ver­sa la place Saad Zagh­loul, lon­gea la Cor­niche pen­dant trois cents mètres, puis bifur­qua vers le port.

Le port d’A­lexan­drie la nuit était un autre monde — pas un autre monde au sens poé­tique du terme, un autre monde au sens lit­té­ral, un monde avec ses propres lois et sa propre langue et sa propre mon­naie et son propre temps, un monde où les choses qui étaient inter­dites le jour deve­naient pos­sibles la nuit et où les choses qui étaient pos­sibles le jour deve­naient dan­ge­reuses la nuit, et cette inver­sion, cette symé­trie noire, était exac­te­ment ce que Gerald venait cher­cher, parce que Gerald était un homme du néga­tif, un homme de l’en­vers, un homme qui ne se sen­tait vivant que dans les endroits où la vie se mon­trait sans maquillage, c’est-à-dire dans les endroits où elle était le plus laide et le plus vraie.

Les bars du port ne por­taient pas de nom — ou ils por­taient des noms que per­sonne n’u­ti­li­sait et que per­sonne ne se don­nait la peine de lire, des noms peints sur des planches au-des­sus des portes et que le sel et le vent avaient ren­dus illi­sibles, de sorte que les bars s’i­den­ti­fiaient par d’autres moyens : celui où l’on ser­vait du mas­ti­ka chy­priote, celui où les marins grecs jouaient au tav­li en hur­lant, celui où une femme pré­nom­mée Kati­na chan­tait des rebe­ti­ka d’une voix rauque qui sen­tait l’ou­zo et le regret, celui où l’on pou­vait fumer du haschich dans l’ar­rière-salle sans que le patron sour­cille, celui où les tabou­rets étaient si bas qu’on avait l’im­pres­sion d’être assis par terre, celui où les tabou­rets étaient si hauts qu’on avait l’im­pres­sion d’être debout.

Gerald les connais­sait tous. Pas parce qu’il était à Alexan­drie depuis long­temps — il était à Alexan­drie depuis dix jours — mais parce que Gerald avait un don pour les bars comme d’autres ont un don pour les langues ou les mathé­ma­tiques, un don ins­tinc­tif, immé­diat, qui lui per­met­tait de trou­ver dans n’im­porte quelle ville du monde, en moins de vingt-quatre heures, les trois bars qui valaient la peine d’être trou­vés, les trois bars où les gens étaient vrais et les bois­sons fortes et les his­toires inté­res­santes, et ce don, Mau­gham le savait, valait plus que tous les guides de voyage et tous les infor­ma­teurs et toutes les lettres d’in­tro­duc­tion du monde, parce que les bars de Gerald étaient les endroits où la vie se concen­trait, comme le sel se concentre au fond d’un verre d’eau qu’on a lais­sé s’évaporer.

Ce soir-là, Gerald échoua dans un café du quar­tier Atta­rin — pas un bar du port, un café, un vrai café, un de ces cafés alexan­drins ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre où les hommes buvaient du thé et fumaient du tabac et jouaient aux domi­nos et regar­daient pas­ser le temps avec cette patience orien­tale qui n’est pas de la pas­si­vi­té mais une forme supé­rieure d’ac­ti­vi­té, l’ac­ti­vi­té de ne rien faire, qui est la plus dif­fi­cile et la plus enri­chis­sante de toutes les acti­vi­tés humaines.

Il com­man­da un arak — pas du cham­pagne, pas du whis­ky, de l’a­rak, parce que Gerald, quand il sor­tait la nuit, deve­nait un autre Gerald, un Gerald qui buvait ce que buvaient les gens du pays et qui man­geait ce que man­geaient les gens du pays et qui par­lait comme par­laient les gens du pays, ou du moins qui essayait, et cet effort de mimé­tisme n’é­tait pas de la condes­cen­dance ni du tou­risme mais quelque chose de plus sin­cère, un désir d’ef­fa­ce­ment, un désir de dis­pa­raître dans un monde qui n’é­tait pas le sien et d’y deve­nir invi­sible, ce qui était le contraire exact de ce qu’il fai­sait le jour, le jour où il était bruyant et visible et flam­boyant, et cette contra­dic­tion, ce balan­cier entre le jour et la nuit, entre le Gerald-spec­tacle et le Gerald-fan­tôme, c’é­tait le cœur de Gerald, le rouage cen­tral de sa méca­nique, le secret que Mau­gham connais­sait et que Mau­gham n’a­vait jamais écrit, parce que cer­taines his­toires ne se volent pas, même quand on est l’é­cri­vain le mieux payé du monde anglophone.

Et dans ce café du quar­tier Atta­rin, assis sur un tabou­ret bas avec son verre d’a­rak et sa ciga­rette et son cos­tume frois­sé de pirate qui avait per­du son ban­deau et son cro­chet quelque part entre le Spor­ting Club et le port, Gerald vit Hassan.

*

Has­san n’é­tait pas en uniforme.

Sans son uni­forme de concierge, Has­san était mécon­nais­sable — non pas parce qu’il chan­geait d’ap­pa­rence mais parce qu’il chan­geait de pos­ture, de rythme, de den­si­té. Le Has­san du Cecil était un homme droit, immo­bile, sou­riant, les mains à plat sur le marbre, le corps au ser­vice de l’hô­tel. Le Has­san du quar­tier Atta­rin était un homme souple, mobile, silen­cieux, les mains dans les poches, le corps à son propre ser­vice, et la dif­fé­rence entre les deux était la même dif­fé­rence qu’entre un chat domes­tique et un chat de gout­tière — le même ani­mal, le même pelage, les mêmes yeux, mais un port de tête com­plè­te­ment différent.

Has­san ne fut pas sur­pris de voir Gerald. Il avait l’ha­bi­tude de croi­ser des clients du Cecil dans les endroits où les clients du Cecil n’é­taient pas cen­sés se trou­ver, et il avait appris depuis long­temps que cette sur­prise était tou­jours à sens unique — le client était sur­pris de voir le concierge, jamais l’in­verse, parce que le concierge sait que le monde est petit alors que le client croit qu’il est grand, et cette dif­fé­rence de pers­pec­tive est peut-être la seule vraie dif­fé­rence entre ceux qui servent et ceux qui sont servis.

Gerald, lui, ne fut pas sur­pris parce que Gerald n’é­tait jamais sur­pris. La sur­prise était un sen­ti­ment qui exi­geait des attentes, et Gerald n’a­vait pas d’at­tentes, Gerald pre­nait ce qui venait avec la gra­ti­tude vorace d’un homme qui consi­dère que chaque minute vécue est une minute volée à l’en­nui et que l’en­nui est la seule mort véritable.

— Has­san, dit Gerald. C’est bien Has­san, n’est-ce pas ?

— Mon­sieur Haxton.

— Gerald. La nuit, je suis Gerald.

Il tira un tabou­ret et s’as­sit à côté de Has­san sans deman­der la per­mis­sion, ce qui était la manière de Gerald — il ne deman­dait jamais la per­mis­sion, il pre­nait, et il pre­nait avec une telle joie, une telle évi­dence, que refu­ser aurait été comme refu­ser un cadeau, un geste mes­quin et inutile.

Il com­man­da un deuxième arak pour Has­san, qui n’en vou­lait pas mais qui l’ac­cep­ta parce que c’est ce qu’on fait à Alexan­drie quand un étran­ger vous offre un verre dans un café de l’At­ta­rin à minuit — on accepte, on boit, on écoute, et on attend de voir ce que la nuit a déci­dé de faire de vous.

Gerald but. Gerald par­la. Gerald par­la comme il buvait — par longues gor­gées, par rasades, sans reprendre son souffle, et ce qu’il dit cette nuit-là dans le café de l’At­ta­rin, avec l’a­rak qui brû­lait et la fumée qui mon­tait et les domi­nos qui cla­quaient sur les tables voi­sines, ce qu’il dit à Has­san le concierge qui n’é­tait pas concierge cette nuit-là, Gerald ne l’au­rait jamais dit à per­sonne d’autre, pas à Mau­gham, sur­tout pas à Mau­gham, parce que dire quelque chose à Mau­gham c’é­tait le don­ner au monde, c’é­tait le trans­for­mer en prose, c’é­tait le perdre.

— Tu sais ce que je suis, Has­san ? dit Gerald. Tu sais ce que je suis vraiment ?

Has­san ne répon­dit pas. Il savait que la ques­tion n’at­ten­dait pas de réponse. Il savait que Gerald allait répondre lui-même, comme les ivrognes répondent tou­jours eux-mêmes à leurs propres ques­tions, l’i­vresse étant la seule forme de conver­sa­tion où l’on est à la fois celui qui parle et celui qui écoute.

— Je suis un masque, dit Gerald. Voi­là ce que je suis. Un masque que Willie porte pour sor­tir dans le monde. Willie ne peut pas sor­tir tout seul — Willie est trop vieux, trop raide, trop bègue, trop anglais, trop effrayé. Alors il m’en­voie, moi. Il m’en­voie dans les bars et dans les ports et dans les chambres et dans les rues et dans les vies des autres gens, et je vis à sa place, et je bois à sa place, et j’aime à sa place, et quand je reviens il me regarde avec ces yeux — tu connais ces yeux, Has­san, tout le monde connaît ces yeux, ces yeux de lézard qui ne cil­lent jamais — et il dit : raconte. Et je raconte. Et tout ce que je raconte finit dans un car­net, et tout ce qui finit dans un car­net finit dans un livre, et tout ce qui finit dans un livre finit par appar­te­nir à Willie et plus à moi. Mes nuits. Mes aven­tures. Mes erreurs. Mes joies. Tout à Willie. Et moi, qu’est-ce qu’il me reste ?

Gerald vida son verre d’un trait.

— Il me reste l’a­rak, dit-il. Et les cafés à minuit. Et les gens comme toi, Has­san, les gens qui ne demandent rien et qui écoutent tout et qui ne met­tront jamais rien dans un carnet.

Has­san sou­rit — pas le sou­rire du concierge, l’autre sou­rire, le vrai, celui qu’il ne mon­trait pas au Cecil, celui qui n’ap­pa­rais­sait que la nuit et qui était plus triste et plus tendre et plus vrai que le sou­rire pro­fes­sion­nel, et il pen­sa aux feuillets dans sa dou­blure de veste, et il pen­sa que Gerald se trom­pait — que lui aus­si met­tait des choses dans des car­nets, ou du moins dans des feuillets, et que lui aus­si trans­for­mait la vie en mots, et que peut-être la seule dif­fé­rence entre un concierge et un écri­vain célèbre était la taille du car­net et le nombre de gens qui le lisaient.

Mais il ne dit rien.

Il but son arak.

Dans le café, un gra­mo­phone tour­nait. Depuis le début de la soi­rée, il jouait des chan­sons — des chan­sons arabes, des chan­sons popu­laires, des chan­sons d’a­mour et des chan­sons de pêcheurs et des chan­sons qui n’a­vaient pas de caté­go­rie parce qu’elles par­laient de tout à la fois, de l’a­mour et de la mer et de Dieu et du thé sucré et de la nuit et de l’ab­sence. Et par­mi ces chan­sons, tour­nant en boucle comme un sou­ve­nir qui refuse de par­tir, un disque d’Oum Kalthoum.

Gerald écou­ta.

— C’est beau, dit-il. Qu’est-ce qu’elle dit ?

— Elle dit : tu es absent de mes yeux, dit Hassan.

Gerald rit — pas son rire de jour, pas le rire sonore et explo­sif, un rire plus petit, plus amer, un rire qui tenait dans le creux de la main.

— Absent, dit-il. Oui. C’est ça. Absent. Absent de mes propres yeux.

Puis il com­man­da un autre arak, et Has­san com­prit quelque chose sur les masques — pas une idée, pas une pen­sée for­mu­lée, quelque chose de plus dif­fus, de plus vague, une sen­sa­tion, la sen­sa­tion que par­fois le masque est plus vivant que le visage qu’il recouvre, que la per­sonne qu’on invente est plus réelle que la per­sonne qu’on est, et que le men­songe, à force d’être vécu, finit par deve­nir une forme de véri­té, peut-être la seule forme de véri­té qui soit sup­por­table, la véri­té vue de biais, la véri­té vue de cet angle que le vieil homme de la rue Lep­sius avait trou­vé et que Has­san cher­chait encore.

Ils res­tèrent dans le café jus­qu’à deux heures du matin. Gerald par­la. Has­san écou­ta. L’a­rak brû­la. Le gra­mo­phone tour­na. Et la voix d’Oum Kal­thoum, dans ce café du quar­tier Atta­rin où per­sonne ne connais­sait per­sonne et où tout le monde se com­pre­nait, la voix chan­ta ce qu’elle chan­tait tou­jours — l’ab­sence, le désir, la nuit, et cette chose sans nom qui est le contraire exact de la soli­tude et qui pour­tant lui res­semble comme un jumeau.

Quand Gerald se leva pour par­tir, il était ivre. Pas ivre au point de ne plus tenir debout — Gerald ne tom­bait jamais, Gerald avait cette grâce des ivrognes pro­fes­sion­nels qui marchent plus droit à mesure qu’ils boivent plus, comme si l’al­cool cor­ri­geait un dés­équi­libre inté­rieur que la sobrié­té ne fai­sait qu’ag­gra­ver. Il posa une main sur l’é­paule de Has­san — un geste lourd, chaud, un geste de frère ou de naufragé.

— Tu ne diras rien à Willie, dit-il.

Ce n’é­tait pas une question.

— Rien, dit Hassan.

Gerald sou­rit et sor­tit dans la nuit.

Has­san res­ta seul dans le café. Le gra­mo­phone s’é­tait tu. Le patron empi­lait les chaises. Les domi­nos avaient ces­sé de cla­quer. Et dans le silence qui sui­vit, Has­san sor­tit un feuillet de sa poche et, avec le crayon qu’il avait pen­sé à prendre cette fois, il écri­vit quelque chose — pas ce que Gerald lui avait dit, pas les mots de Gerald, mais ce que les mots de Gerald lui avaient fait voir, cette image du masque plus vivant que le visage, cette image qui était peut-être la clé de tout, la clé de la ville, la clé de l’hô­tel, la clé de la voix d’Oum Kal­thoum qui était le plus grand masque de tous parce qu’elle était le plus grand visage de tous, un masque et un visage en même temps, un men­songe et une véri­té dans le même souffle, et c’é­tait ça, exac­te­ment ça, que Has­san cher­chait depuis qu’il avait com­men­cé à écrire en secret sur ses feuillets pliés en quatre — cette chose impos­sible, cette coïn­ci­dence du masque et du visage, cette fusion du men­songe et de la véri­té que seule la voix, peut-être, pou­vait accomplir.

Il écri­vit longtemps.

Puis il ren­tra chez lui en mar­chant dans les rues vides d’A­lexan­drie, et les rues vides sen­taient le jas­min et le sel et l’a­rak et l’ab­sence, et la mer, au bout de toutes les rues, fai­sait ce qu’elle fait tou­jours, c’est-à-dire qu’elle atten­dait, et la nuit, au-des­sus de toutes les rues, fai­sait ce qu’elle fait tou­jours, c’est-à-dire qu’elle passait.

Cha­pitre 9

Leçon de chant

Le réci­tal était dans dix jours.

Vit­to­ria répé­tait chez Sta­vri­dis tous les après-midi, de quinze heures à dix-sept heures, dans l’ap­par­te­ment sombre du quar­tier Chat­by qui sen­tait le tabac froid et le papier moi­si et le thé à la ber­ga­mote que Sta­vri­dis buvait en quan­ti­tés indus­trielles, un appar­te­ment si encom­bré de par­ti­tions et de livres et de pho­to­gra­phies dédi­ca­cées et de sou­ve­nirs d’une car­rière qui n’a­vait pas été aus­si brillante que Sta­vri­dis le lais­sait entendre — mais qui l’a­vait été suf­fi­sam­ment pour qu’il ait des choses à ensei­gner — que le pia­no droit, coin­cé entre une biblio­thèque et un divan défon­cé, sem­blait se recro­que­viller sur lui-même comme un ani­mal pris au piège.

Sta­vri­dis était assis au pia­no. Vit­to­ria était debout, les mains le long du corps, les épaules droites, le men­ton levé — la pos­ture que Sta­vri­dis lui avait ensei­gnée, la pos­ture de la chan­teuse, qui n’est pas la pos­ture de la femme ni la pos­ture de l’ac­trice mais une chose à part, une archi­tec­ture du corps construite pour un seul but, pro­je­ter la voix, la lan­cer hors de soi comme un oiseau qu’on libère de la cage, et Sta­vri­dis disait tou­jours que les deux pre­mières choses qu’un chan­teur doit apprendre sont de se tenir droit et de lâcher prise, ce qui est une contra­dic­tion, comme la plu­part des choses essentielles.

— « Vis­si d’arte, vis­si d’a­more », chan­ta Vittoria.

Tos­ca. Le grand air du deuxième acte. L’air où Tos­ca dit à Dieu qu’elle a vécu d’art et d’a­mour et qu’elle ne com­prend pas pour­quoi il la punit, et c’est un air magni­fique, un air qui exige tout — la puis­sance, la déli­ca­tesse, le déses­poir, la colère, la prière — et Vit­to­ria le chan­tait avec com­pé­tence, avec jus­tesse, avec cette pro­pre­té tech­nique que Sta­vri­dis lui avait incul­quée à coups de voca­lises et de gammes et de res­pi­ra­tions et de posi­tions de langue et de toutes ces choses micro­sco­piques dont la somme fait une voix.

Sta­vri­dis écou­tait. Ses doigts sur le pia­no — ceux qui fonc­tion­naient encore — accom­pa­gnaient Vit­to­ria avec cette éco­no­mie qui était sa marque, quelques accords, quelques notes, juste assez pour sou­te­nir la voix sans la por­ter, parce que Sta­vri­dis croyait que la voix devait se por­ter elle-même, comme un navire doit se por­ter lui-même sur la mer, l’ac­com­pa­gne­ment n’é­tant que le vent dans les voiles, et un navire qui a besoin du vent pour res­ter à flot n’est pas un navire mais une épave.

Vit­to­ria ter­mi­na l’air. Le der­nier « per­chè, per­chè, Signore » s’é­tei­gnit dans l’air de l’ap­par­te­ment, absor­bé par les par­ti­tions et les livres et les murs et le silence.

Sta­vri­dis ne dit rien pen­dant un moment. Il avait cette habi­tude — ne rien dire après que Vit­to­ria avait chan­té, lais­ser le silence faire son tra­vail, lais­ser le silence dire ce qu’il avait à dire, parce que le silence qui suit le chant est le juge le plus hon­nête du monde, un juge qui ne peut pas être ache­té ni séduit ni inti­mi­dé, et ce que le silence disait en cet ins­tant, Vit­to­ria l’en­ten­dait aus­si clai­re­ment que Sta­vri­dis, c’é­tait : c’est bien. C’est cor­rect. C’est propre. Et c’est tout.

— C’est bien, dit Sta­vri­dis enfin, confir­mant le ver­dict du silence. C’est du bon tra­vail. Le registre est stable, le vibra­to est contrô­lé, le souffle est long. Dona­dieu sera satis­fait. Le public sera satis­fait. Les Papan­dreou diront que c’é­tait charmant.

Il mar­qua une pause. Il grat­ta sa barbe avec le crayon. Il regar­da Vit­to­ria par-des­sus ses lunettes, et dans ce regard il y avait quelque chose de triste, la tris­tesse d’un pro­fes­seur qui sait que son élève a atteint le pla­fond de ce que l’en­sei­gne­ment peut don­ner et que le reste — le reste qui est tout — doit venir d’ailleurs.

— Mais si tu veux être hon­nête avec toi-même, Vit­to­ria — et je sais que tu ne veux pas être hon­nête avec toi-même, per­sonne ne veut être hon­nête avec soi-même, être hon­nête avec soi-même est la chose la plus ter­ri­fiante que puisse faire un être humain —, si tu veux être hon­nête, tu sais que ce n’est pas suffisant.

Vit­to­ria savait. Elle savait parce qu’elle l’en­ten­dait elle-même — cette absence, ce manque, ce creux au centre de sa voix que la tech­nique n’ar­ri­vait pas à com­bler, un creux qui n’é­tait pas un défaut de tech­nique mais un défaut d’autre chose, un défaut de cou­rage peut-être, ou un défaut d’a­ban­don, ou un défaut de cette chose que Sta­vri­dis appe­lait le men­songe vrai et qu’elle n’a­vait pas encore trou­vée, pas encore tou­chée, pas encore comprise.

— Qu’est-ce qui manque ? deman­da-t-elle, bien qu’elle connût la réponse.

— Toi, dit Sta­vri­dis. Il manque toi. Tu chantes Tos­ca. Mais Tos­ca ne chante pas à tra­vers toi. Tu restes à côté de la musique, tu ne rentres pas dedans. Tu as peur.

— Peur de quoi ?

— De te perdre. Le chant exige qu’on se perde. Que le moi dis­pa­raisse. Que la per­sonne qui chante cesse d’être la per­sonne qui chante et devienne la musique elle-même. Et toi, Vit­to­ria, tu ne te perds jamais. Tu contrôles. Tu sur­veilles. Tu es der­rière ta voix comme un cocher der­rière ses che­vaux, tu tiens les rênes, tu ne les lâches jamais. Et tant que tu ne lâche­ras pas les rênes, tant que tu n’ac­cep­te­ras pas de tom­ber, tu chan­te­ras bien et tu ne chan­te­ras pas vrai.

Sta­vri­dis fer­ma le cou­vercle du pia­no — dou­ce­ment, avec la ten­dresse qu’on réserve aux objets qu’on a aimés long­temps et qui ne fonc­tionnent plus très bien.

— Répète le Puc­ci­ni, dit-il. Et le Ver­di. Pour le réci­tal, ça ira. Mais un jour, Vit­to­ria, il fau­dra que tu chantes autre chose. Quelque chose qui n’est pas dans les par­ti­tions. Quelque chose qui est seule­ment dans toi.

*

Vit­to­ria sor­tit de chez Sta­vri­dis à dix-sept heures. La lumière avait chan­gé — elle n’é­tait plus blanche mais dorée, cette lumière d’or d’A­lexan­drie en fin d’a­près-midi qui trans­for­mait les façades en lin­gots et les vitres en miroirs et les flaques d’eau en pièces de mon­naie, et Vit­to­ria mar­chait dans cette lumière avec le sen­ti­ment d’être pas­sée à côté de quelque chose, le sen­ti­ment qu’il exis­tait une porte qu’elle n’a­vait pas ouverte et der­rière laquelle se trou­vait ce qu’elle cher­chait, cette chose sans nom, cette chose que Sta­vri­dis ne pou­vait pas lui don­ner parce que per­sonne ne pou­vait la don­ner, il fal­lait la prendre, et pour la prendre il fal­lait d’a­bord savoir où elle était, et Vit­to­ria ne savait pas où elle était.

Elle mar­chait dans le quar­tier Chat­by, vers l’ar­rêt du tram­way qui la ramè­ne­rait à l’I­bra­hi­miyya, et les rues étaient pleines de cette vie d’a­près-midi qui est la vie la plus vivante d’A­lexan­drie — les enfants qui ren­traient de l’é­cole, les mar­chands qui ran­geaient leurs étals, les femmes qui éten­daient du linge aux fenêtres, les vieux qui jouaient au tric­trac devant les cafés, les chats qui se réveillaient de leur sieste et com­men­çaient à s’é­ti­rer avec cette len­teur sou­ve­raine des chats d’A­lexan­drie, les­quels avaient appris des Égyp­tiens la science de ne rien faire avec une élé­gance qui fai­sait honte aux gens qui fai­saient quelque chose.

Et puis elle enten­dit la voix.

Pas dans un café, cette fois. Par une fenêtre ouverte. Une fenêtre au deuxième étage d’un immeuble dont la façade jaune s’é­caillait comme la peau d’un ser­pent qui mue, et der­rière cette fenêtre quel­qu’un écou­tait un disque d’Oum Kal­thoum, et le son tom­bait dans la rue comme de l’eau tombe d’un bal­con quand on arrose les fleurs, un son en cas­cade, un son liquide, un son qui se répan­dait sur le trot­toir et les pas­sants et les chats et les mar­chands et les enfants et Vittoria.

Elle s’ar­rê­ta.

Elle connais­sait cette voix main­te­nant. Depuis le soir du café sans nom, depuis jan­vier, elle l’a­vait enten­due des dizaines de fois — au hasard des rues, des bou­tiques, des tram­ways, des cafés, des fenêtres ouvertes — parce qu’à Alexan­drie en 1931 la voix d’Oum Kal­thoum était par­tout, elle était dans l’air comme le sel était dans l’air, on ne pou­vait pas y échap­per, on ne pou­vait que la res­pi­rer, et chaque fois que Vit­to­ria la res­pi­rait quelque chose se pas­sait dans sa poi­trine, un ser­re­ment, une ouver­ture, les deux en même temps, comme si la voix com­pri­mait et dila­tait le cœur d’un même mouvement.

La chan­son était « El Bood Allem­ni El Sahar » — L’é­loi­gne­ment m’a appris l’in­som­nie. Vit­to­ria ne com­pre­nait tou­jours pas les paroles. Mais elle n’a­vait pas besoin de les com­prendre. Ce qu’elle écou­tait, ce n’é­tait pas les mots, c’é­tait ce que la voix fai­sait aux mots — la manière dont elle les pre­nait dans sa bouche comme on prend une gor­gée de vin et dont elle les gar­dait, et les fai­sait tour­ner, et les goû­tait, et les recra­chait chan­gés, trans­for­més, mécon­nais­sables, et puis les repre­nait et recom­men­çait, et chaque fois qu’elle recom­men­çait c’é­tait dif­fé­rent, chaque fois c’é­tait le même mot et un autre mot, la même note et une autre note, la même émo­tion et une autre émo­tion, et cette capa­ci­té de varia­tion infi­nie à l’in­té­rieur d’un cadre fixe, cette liber­té abso­lue à l’in­té­rieur d’une contrainte abso­lue, c’é­tait exac­te­ment — exac­te­ment — ce que Sta­vri­dis essayait de lui expli­quer et qu’il ne pou­vait pas lui expli­quer parce que ça ne s’ex­plique pas.

Ça se fait.

Oum Kal­thoum le faisait.

Oum Kal­thoum pre­nait un vers d’Ah­med Rami — un vers simple, un vers d’a­mour, un vers qui dans la bouche de n’im­porte qui d’autre aurait été un vers de chan­son popu­laire, un vers joli et oubliable — et elle en fai­sait un conti­nent. Elle en fai­sait un monde. Elle en fai­sait une chose si vaste et si pro­fonde que le vers ne pou­vait plus la conte­nir, que les mots cra­quaient sous le poids de ce qu’elle y met­tait, et ce qui sor­tait des fis­sures des mots, ce qui s’é­chap­pait par les cra­que­lures de la langue, c’é­tait quelque chose de plus ancien que la langue, quelque chose de plus vieux que les mots, quelque chose d’an­té­rieur à tout, et c’é­tait ça que Sta­vri­dis appe­lait le men­songe vrai — non pas le men­songe des mots, non pas le men­songe du sens, mais le men­songe de la forme, la forme qui dit plus que le fond, la voix qui dit plus que les mots, le corps qui dit plus que l’es­prit, et ce plus, ce sur­plus, cet excès de sens par rap­port au sens, c’é­tait l’art.

Vit­to­ria com­prit alors — debout dans une rue du quar­tier Chat­by, à cinq heures de l’a­près-midi, dans la lumière dorée d’A­lexan­drie, avec un chat à ses pieds et un mar­chand de foul qui ran­geait sa char­rette et un enfant qui pleu­rait quelque part et la voix d’Oum Kal­thoum qui tom­bait d’une fenêtre ouverte — elle com­prit que ce qu’elle devait voler à cette voix, ce n’é­tait pas le style. Ce n’é­tait pas la tech­nique des mélismes ni la science des varia­tions ni la maî­trise du quart de ton ni aucune des choses qu’on peut ana­ly­ser et décrire et ensei­gner. Ce qu’elle devait voler, c’é­tait le cou­rage. Le cou­rage de se mettre à nu sous le dégui­se­ment. Le cou­rage de se perdre dans le men­songe jus­qu’à trou­ver la véri­té au fond du men­songe. Le cou­rage de lâcher les rênes et de tom­ber et de décou­vrir que la chute, quand on accepte de tom­ber vrai­ment, n’est pas une chute mais un envol.

Elle res­ta dans la rue jus­qu’à ce que la chan­son se ter­mine. Puis elle reprit sa marche vers le tram­way. Mais quelque chose avait chan­gé dans sa démarche — un relâ­che­ment, une sou­plesse, comme si les rênes dont par­lait Sta­vri­dis avaient glis­sé d’un cran, pas assez pour lâcher prise, pas encore, mais assez pour que les che­vaux sentent la dif­fé­rence et accé­lèrent un peu, juste un peu, vers quelque chose qui n’a­vait pas de nom et qui était peut-être, si l’on insis­tait pour mettre un nom sur les choses qui n’en ont pas besoin, la liberté.

*

Pen­dant que Vit­to­ria écou­tait Oum Kal­thoum dans une rue de Chat­by, le Comte pre­nait le thé avec Madame Anas­ta­siou sur la ter­rasse du Cecil.

Le thé au Cecil était ser­vi de seize à dix-huit heures, dans un rituel qui devait autant à l’An­gle­terre qu’à l’O­rient et rien du tout à la logique, puis­qu’il consis­tait à boire du thé brû­lant en pleine cha­leur médi­ter­ra­néenne, accom­pa­gné de sand­wichs au concombre dont per­sonne ne man­geait le pain et de petits fours dont tout le monde man­geait le sucre, le tout ser­vi par des gar­çons en veste blanche qui se mou­vaient entre les tables avec la grâce silen­cieuse de fan­tômes ayant fait les meilleures écoles.

Madame Anas­ta­siou por­tait un cha­peau à voi­lette qui lui don­nait un air de mys­tère qu’elle n’a­vait pas, un col­lier de perles qui étaient peut-être vraies et peut-être pas — chez Madame Anas­ta­siou, la ques­tion du vrai et du faux se posait avec une insis­tance qui fri­sait l’ob­ses­sion —, et une robe de crêpe de Chine bleu ciel qui avait été à la mode deux ans plus tôt et qui l’é­tait encore à Alexan­drie, Alexan­drie ayant avec Paris un rap­port au temps com­pa­rable à celui que la lumière des étoiles entre­tient avec les étoiles elles-mêmes, c’est-à-dire qu’on voyait la mode quand elle était déjà morte mais qu’elle brillait encore.

Le Comte était char­mant. Le Comte était tou­jours char­mant — c’é­tait sa pro­fes­sion, sa voca­tion, son seul talent véri­table, le charme, cette capa­ci­té de faire croire à l’autre qu’il est la per­sonne la plus inté­res­sante du monde alors que la per­sonne la plus inté­res­sante du monde est évi­dem­ment celui qui le fait croire, et Madame Anas­ta­siou, qui n’é­tait pas bête mais qui était seule, ce qui revient presque au même quand il s’a­git de résis­ter au charme, Madame Anas­ta­siou buvait le thé et les paroles du Comte avec la même avidité.

Le Comte par­lait de ses domaines. Les domaines reve­naient sou­vent dans la conver­sa­tion — les vignes, les forêts, les haras, le manoir dont le toit avait besoin de répa­ra­tions, les fer­miers qui ne payaient plus leur loyer depuis la crise, les impôts qui aug­men­taient, les temps qui étaient durs pour tout le monde, même pour les comtes, sur­tout pour les comtes, parce que les comtes avaient des res­pon­sa­bi­li­tés que les gens ordi­naires ne pou­vaient pas ima­gi­ner, des res­pon­sa­bi­li­tés envers la terre et envers les gens qui vivaient sur la terre et envers l’his­toire de la famille qui remon­tait au trei­zième siècle, et chaque géné­ra­tion avait le devoir de trans­mettre ce qu’elle avait reçu, ce qui était de plus en plus dif­fi­cile dans un monde où les ban­quiers n’a­vaient pas de cœur et les gou­ver­ne­ments pas de mémoire.

Madame Anas­ta­siou écou­tait avec une com­pas­sion qui n’é­tait pas feinte — elle avait de la com­pas­sion, Madame Anas­ta­siou, c’é­tait peut-être la seule chose chez elle qui fût entiè­re­ment authen­tique, cette capa­ci­té de sen­tir la souf­france d’au­trui, y com­pris la souf­france inven­tée, y com­pris la souf­france d’un faux comte aux faux domaines, parce que la com­pas­sion, quand elle est vraie, ne fait pas la dif­fé­rence entre la souf­france vraie et la souf­france fausse, elle les accueille toutes avec la même ten­dresse aveugle.

Le Comte avait besoin d’argent.

Il ne le dit pas comme ça, bien sûr. Il ne dit pas « j’ai besoin d’argent ». Il dit qu’il atten­dait un vire­ment de Buda­pest qui avait été retar­dé par des com­pli­ca­tions ban­caires — les banques hon­groises n’é­taient plus ce qu’elles étaient, la crise avait tout désor­ga­ni­sé, et son notaire lui avait écrit que l’af­faire se régle­rait dans deux semaines, trois au plus, mais en atten­dant il se trou­vait dans une situa­tion embar­ras­sante, pas déses­pé­rée, non, un Ferenc­zi de Dobra­ny n’est jamais déses­pé­ré, mais embar­ras­sante, oui, c’é­tait le mot, embarrassante.

Madame Anas­ta­siou pro­po­sa de l’aider.

Le Comte refu­sa — une pre­mière fois, avec une digni­té bles­sée qui était un chef-d’œuvre d’in­ter­pré­ta­tion. Madame Anas­ta­siou insis­ta. Le Comte refu­sa une deuxième fois, avec une digni­té un peu moins bles­sée, un peu plus hési­tante. Madame Anas­ta­siou insis­ta à nou­veau. Le Comte céda — avec une grâce qui trans­for­mait l’emprunt en faveur, comme si en accep­tant l’argent il fai­sait un cadeau à Madame Anas­ta­siou, le cadeau de sa confiance, le cadeau de sa vul­né­ra­bi­li­té, et Madame Anas­ta­siou reçut ce cadeau avec la gra­ti­tude d’une femme à qui l’on vient d’of­frir quelque chose de plus pré­cieux que de l’argent, à savoir la preuve qu’elle était nécessaire.

La somme était considérable.

Pas assez consi­dé­rable pour rui­ner Madame Anas­ta­siou — du moins pas si l’argent de l’ar­ma­teur du Pirée conti­nuait d’ar­ri­ver, ce qui, dans l’é­tat actuel des choses, n’é­tait pas du tout garan­ti, mais Madame Anas­ta­siou ne pen­sait pas à ça, Madame Anas­ta­siou pen­sait au Comte, à ses domaines, à ses vignes, à son toit qui avait besoin de répa­ra­tions, et peut-être aus­si à ses yeux, qui étaient d’un bleu très pâle, un bleu de lac de mon­tagne, un bleu qui pou­vait être sin­cère ou pou­vait être cal­cu­lé et qui était pro­ba­ble­ment les deux à la fois, parce que le bleu, à Alexan­drie, n’é­tait jamais une seule chose.

Le Comte prit l’argent.

Le Comte remercia.

Le Comte com­man­da une deuxième théière.

Et sur la ter­rasse du Cecil, dans la lumière dorée de la fin d’a­près-midi, avec la Médi­ter­ra­née qui brillait au loin comme une pro­messe que per­sonne ne tien­drait, le Comte et Madame Anas­ta­siou burent leur thé en silence, et ce silence était le plus beau men­songe de la jour­née — un silence qui disait que tout allait bien, que la confiance régnait, que les domaines exis­taient, que le vire­ment arri­ve­rait, que les perles étaient vraies, que l’argent serait ren­du, que le monde avait un sens et que ce sens était bon.

*

Ce soir-là, Vit­to­ria ne dor­mit pas.

Elle était cou­chée dans son lit étroit, dans sa chambre étroite, avec le miroir fêlé qui reflé­tait le pla­fond dans le noir, et elle pen­sait au réci­tal. Dans dix jours. Dix jours pour trou­ver ce que Sta­vri­dis ne pou­vait pas lui don­ner et ce que Oum Kal­thoum ne pou­vait pas lui prê­ter. Dix jours pour apprendre à tomber.

Elle chan­tait dans sa tête — pas Tos­ca, pas Ver­di, quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a­vait pas de par­ti­tion et pas de nom, un air qu’elle inven­tait au fur et à mesure en le chan­tant, un air qui n’é­tait ni ita­lien ni arabe ni rien de connu, un air qui ser­pen­tait entre les langues et les styles comme une rivière ser­pente entre les rives, pre­nant à chaque rive un peu de terre et un peu de cou­leur et deve­nant à mesure qu’elle avan­çait quelque chose de nou­veau, quelque chose qui n’exis­tait pas avant et qui n’exis­te­rait peut-être plus après, quelque chose d’u­nique et de fra­gile et de ter­ri­ble­ment vivant.

Elle chan­tait dans sa tête et le miroir fêlé reflé­tait le pla­fond et le pla­fond reflé­tait rien et le rien reflé­tait Alexan­drie et Alexan­drie reflé­tait la nuit et la nuit reflé­tait la voix d’Oum Kal­thoum qui conti­nuait quelque part, tou­jours, comme le sang conti­nue dans les veines même quand on dort.

Et quelque part dans cette chaîne de reflets — entre le miroir et le pla­fond et le rien et la ville et la nuit et la voix — Vit­to­ria trou­va quelque chose. Pas le cou­rage. Pas encore. Mais l’a­dresse du cou­rage. L’en­droit où le cou­rage habi­tait. Un endroit qu’elle ne pou­vait pas encore atteindre mais qu’elle pou­vait désor­mais voir, de loin, comme on voit une île depuis un bateau, et savoir qu’une île existe est déjà la moi­tié du voyage.

Elle s’en­dor­mit avec cet air dans la tête, cet air sans nom, cet air qui venait de nulle part et qui allait peut-être quelque part, et quand elle se réveilla le len­de­main matin, l’air avait dis­pa­ru, comme dis­pa­raissent les rêves, mais l’a­dresse du cou­rage était tou­jours là, gra­vée quelque part der­rière ses yeux, et neuf jours la sépa­raient du réci­tal, et neuf jours c’é­tait beau­coup et ce n’é­tait rien, et Vit­to­ria se leva et regar­da le miroir fêlé et le miroir fêlé lui ren­voya ses deux visages et elle sou­rit aux deux.

Cha­pitre 10

Pri­vate Lives

Noël Coward arri­va au Cecil Hotel comme arrive la foudre — sans pré­ve­nir, sans s’ex­cu­ser, et en illu­mi­nant tout sur son passage.

Il arri­va un mer­cre­di, en fin de mati­née, dans une auto­mo­bile de loca­tion conduite par un chauf­feur égyp­tien qu’il avait, en vingt minutes de tra­jet depuis le port, déjà ren­du fou de rire et à moi­tié amou­reux, parce que Coward avait ce don ter­rible de plaire immé­dia­te­ment à tout le monde, un don qui n’é­tait pas de la séduc­tion — la séduc­tion est un cal­cul, et Coward ne cal­cu­lait rien, ou plu­tôt il cal­cu­lait tout si vite que le cal­cul dis­pa­rais­sait dans la vitesse et ne lais­sait der­rière lui que l’im­pres­sion d’une spon­ta­néi­té abso­lue, comme un pres­ti­di­gi­ta­teur dont les mains bougent si vite qu’on ne voit jamais le truc.

Il avait trente et un ans. Il était l’homme le plus célèbre du théâtre anglais, ce qui, en 1931, vou­lait dire l’homme le plus célèbre du théâtre mon­dial, parce que le théâtre mon­dial par­lait anglais comme la diplo­ma­tie par­lait fran­çais et la musique par­lait ita­lien, et Coward par­lait les trois avec un accent qui n’ap­par­te­nait à aucun pays et à aucune classe et à aucune époque, un accent qu’il avait inven­té lui-même, fabri­qué de toutes pièces, un accent qui était le cos­tume le plus réus­si qu’il ait jamais por­té — plus réus­si que ses robes de chambre en soie, plus réus­si que ses ciga­rettes dans leur fume-ciga­rette d’i­voire, plus réus­si que sa raie de côté impec­cable et que ses sour­cils qu’il avait appris à lever l’un indé­pen­dam­ment de l’autre, ce qui était, selon lui, le seul talent véri­ta­ble­ment indis­pen­sable dans la vie.

Il venait de Sin­ga­pour, ou de Sai­gon, ou de Colom­bo — Coward voya­geait si vite et si conti­nuel­le­ment que les villes se confon­daient dans son sillage comme les pay­sages se confondent der­rière la fenêtre d’un train express, et la rai­son de sa pré­sence à Alexan­drie était soit une escale tech­nique en route vers Londres, soit une envie sou­daine de voir les pyra­mides, soit les deux, soit aucune des deux, Coward étant un homme pour qui les rai­sons étaient des acces­soires déco­ra­tifs qu’on accro­chait après coup aux déci­sions déjà prises.

Has­san le vit entrer par la porte tour­nante et sut immé­dia­te­ment — non pas qui il était, il ne lisait pas le théâtre anglais — mais ce qu’il était, c’est-à-dire un spec­tacle. Pas un spec­tacle au sens vul­gaire du terme, pas un homme qui fait du bruit pour être regar­dé — Gerald fai­sait du bruit pour être regar­dé et c’é­tait autre chose, c’é­tait plus simple, plus ani­mal. Coward était un spec­tacle au sens le plus pur, le plus arti­sa­nal — un homme qui avait trans­for­mé sa propre exis­tence en œuvre d’art, qui avait fait de chaque geste, de chaque mot, de chaque silence, de chaque entrée dans une pièce et de chaque sor­tie d’une pièce, une per­for­mance si par­fai­te­ment cali­brée que la dis­tinc­tion entre la vie et le théâtre avait ces­sé d’exis­ter, non pas parce que la vie était deve­nue du théâtre mais parce que le théâtre était deve­nu la seule forme de vie que Coward connaissait.

Il tra­ver­sa le hall avec une démarche que Has­san n’a­vait jamais vue — pas la démarche du Comte, qui était celle d’un acteur jouant un rôle, ni la démarche de Mau­gham, qui était celle d’un obser­va­teur mesu­rant un ter­ri­toire, ni celle de Gerald, qui était celle d’un conqué­rant pre­nant pos­ses­sion d’un bar. La démarche de Coward était celle d’un homme qui danse sans musique, ou plu­tôt d’un homme qui est lui-même la musique sur laquelle il danse, et chaque pas était une note et chaque note était un pas, et l’en­semble for­mait une mélo­die que per­sonne n’a­vait com­po­sée et que per­sonne ne pou­vait trans­crire mais que tout le monde entendait.

— Quelle lumière, dit Coward à per­sonne en par­ti­cu­lier en tra­ver­sant le hall, les yeux levés vers les fenêtres par les­quelles la lumière blanche d’A­lexan­drie entrait avec son impu­deur habi­tuelle. Quelle lumière indé­cente. On dirait que Dieu a oublié de bais­ser les stores.

Nikos le récep­tion­niste ten­dit la fiche de police. Coward la rem­plit en sif­flant un air de sa propre com­po­si­tion — un air de Pri­vate Lives, la pièce qu’il avait écrite l’an­née pré­cé­dente et qui triom­phait à Londres et à New York et qui racon­tait l’his­toire de deux couples qui se croisent et se décroisent et se recroisent dans un hôtel, ce qui était, quand on y pen­sait, exac­te­ment ce qui se pas­sait au Cecil Hotel d’A­lexan­drie à ce moment pré­cis, sauf que per­sonne n’a­vait écrit la pièce et que per­sonne ne connais­sait la fin.

— Une chambre avec vue sur la mer, dit Coward. Et un pia­no. Y a‑t-il un pia­no dans cet hôtel ? Il y a tou­jours un pia­no dans les hôtels civi­li­sés. Les hôtels sans pia­no sont des pri­sons avec ser­vice d’étage.

Il y avait un pia­no. Un demi-queue Bech­stein dans le salon atte­nant au bar, un pia­no qui ser­vait sur­tout de sup­port pour les vases de fleurs et les cen­driers et qui n’a­vait pas été accor­dé depuis l’i­nau­gu­ra­tion, mais qui fonc­tion­nait, toutes ses touches fonc­tion­naient, ce qui le ren­dait supé­rieur au pia­no de Stavridis.

— Par­fait, dit Coward. Mon­trez-moi ma chambre, mon­trez-moi le pia­no, mon­trez-moi le bar, dans cet ordre, et ensuite mon­trez-moi quel­qu’un d’in­té­res­sant à qui par­ler, parce que je viens de pas­ser quatre jours sur un bateau avec un colo­nel des Indes qui ne par­lait que de polo et de troubles intes­ti­naux, et si je n’ai pas une conver­sa­tion intel­li­gente dans l’heure qui vient je vais me jeter dans la Médi­ter­ra­née, ce qui serait un gas­pillage tra­gique de talent.

*

La conver­sa­tion intel­li­gente se pro­dui­sit à treize heures, au bar, quand Coward des­cen­dit de sa chambre — rasé, chan­gé, par­fu­mé, dans un cos­tume de toile beige si par­fai­te­ment cou­pé qu’il sem­blait avoir été peint sur lui — et trou­va Mau­gham assis dans son fau­teuil habi­tuel avec son gim­let habi­tuel et son expres­sion habituelle.

Ils se connaissaient.

Pas inti­me­ment — ils s’é­taient croi­sés à Londres, à des pre­mières, à des dîners, dans ce petit monde du théâtre et de la lit­té­ra­ture anglaise où tout le monde connaît tout le monde et où per­sonne ne connaît vrai­ment per­sonne, un monde de poi­gnées de main et de mots d’es­prit et de sou­rires qui ne montent jamais jus­qu’aux yeux. Mais ils se recon­nais­saient. Ils appar­te­naient à la même espèce — l’es­pèce des hommes qui trans­forment leur vie en art et leur art en argent et qui portent leur masque avec une maes­tria qui fait oublier qu’il s’a­git d’un masque, et cette appar­te­nance com­mune créait entre eux un lien qui n’é­tait ni de l’a­mi­tié ni de la riva­li­té mais quelque chose entre les deux, une fra­ter­ni­té méfiante, une com­pli­ci­té armée.

— Willie, dit Coward en s’as­seyant en face de Mau­gham avec cette aisance de chat qui était aus­si celle de Mau­gham, de sorte que les deux hommes, assis face à face, res­sem­blaient à deux chats sur deux murs qui se regardent par-des­sus une cour.

— Noël, dit Mau­gham. Qu’est-ce que vous f‑f-faites ici ?

— La même chose que vous, j’i­ma­gine. Je fuis l’Angleterre.

— L’An­gle­terre n’est pas si t‑t-ter­rible.

— L’An­gle­terre est le seul pays au monde où l’on peut mou­rir d’en­nui et où ce sera ins­crit sur votre acte de décès comme une cause naturelle.

Mau­gham sou­rit. Le sou­rire du lézard. Le sou­rire qui ne monte pas jus­qu’aux yeux mais qui n’en a pas besoin, parce que les yeux, chez Mau­gham, fai­saient leur propre sou­rire, un sou­rire indé­pen­dant, plus froid et plus vrai.

Gior­gos appor­ta un gin-tonic pour Coward — sans qu’on le lui ait deman­dé, Gior­gos ayant devi­né en trente secondes que Coward était un homme à gin-tonic comme Mau­gham était un homme à gim­let, les grands bar­mans pos­sé­dant cette science des bois­sons et des âmes qui est la seule science véri­ta­ble­ment utile dans un monde où les uni­ver­si­tés enseignent tout sauf ce qui compte.

— J’ai lu Cakes and Ale, dit Coward. C’est votre meilleur livre.

— V‑v-vous trouvez ?

— Non. Mais c’est ce qu’il faut dire aux écri­vains quand on veut qu’ils vous parlent. Le com­pli­ment est la clé qui ouvre toutes les portes, y com­pris les portes blin­dées de la vani­té littéraire.

— Et qu’est-ce qu’il faut dire aux d‑d-dra­ma­turges ?

— Aux dra­ma­turges, il faut dire : votre der­nière pièce était mer­veilleuse. C’est plus simple parce que c’est tou­jours la der­nière qui compte. Les écri­vains vivent dans le pas­sé — leur meilleur livre est tou­jours celui qu’ils ont déjà écrit. Les dra­ma­turges vivent dans le pré­sent — leur meilleure pièce est tou­jours celle qui est sur scène en ce moment. Et les acteurs vivent dans le futur — leur meilleur rôle est tou­jours celui qu’ils n’ont pas encore joué. C’est pour ça que les écri­vains sont tristes, les dra­ma­turges ner­veux et les acteurs fous.

— Et vous, Noël ? Vous êtes les t‑t-trois à la fois.

— Ce qui fait de moi un fou triste et ner­veux, oui. Mais magni­fi­que­ment habillé, ce qui com­pense tout.

Ils burent. Ils par­lèrent. Le bar du Cecil devint leur scène — une scène pour deux acteurs et un public de tabou­rets vides et de miroirs fumés et de Gior­gos qui essuyait ses verres en sou­riant, parce que Gior­gos, qui avait enten­du des conver­sa­tions dans toutes les langues et dans tous les registres, du mur­mure amou­reux au hur­le­ment de déses­poir, recon­nais­sait une grande scène quand il en voyait une.

Ce fut une joute. Pas une joute hos­tile — une joute joyeuse, une joute d’ath­lètes qui prennent plai­sir à mesu­rer leurs forces, et les forces en ques­tion étaient les mots, et les mots de Mau­gham étaient des scal­pels — lents, pré­cis, tran­chants, qui ouvraient les sujets avec une minu­tie chi­rur­gi­cale et en expo­saient les entrailles avec une absence de pitié qui était, para­doxa­le­ment, la forme la plus éle­vée de la com­pas­sion —, et les mots de Coward étaient des feux d’ar­ti­fice — rapides, brillants, explo­sifs, qui illu­mi­naient les sujets d’une lumière si vive et si brève qu’on en voyait tout pen­dant un ins­tant, tout, abso­lu­ment tout, avant que le noir ne revienne et qu’un autre feu d’ar­ti­fice ne monte et n’explose.

Ils par­lèrent du théâtre. Mau­gham dit qu’il le détes­tait — qu’il avait écrit pour le théâtre pen­dant vingt ans et qu’il avait fini par com­prendre que le théâtre était un art col­lec­tif et que les arts col­lec­tifs étaient des contra­dic­tions dans les termes, parce que l’art est une affaire soli­taire et que le col­lec­tif est une affaire de com­pro­mis, et que le com­pro­mis est la mort de l’art, et que donc le théâtre est un art qui se sui­cide chaque soir à huit heures et demie devant un public qui paie pour assis­ter au spectacle.

— Vous avez rai­son, dit Coward. Le théâtre est un sui­cide col­lec­tif. C’est pour ça que c’est la seule forme d’art qui vaille la peine. Les arts soli­taires — les livres, la pein­ture, la musique — sont des sui­cides pri­vés. Très dignes, très propres, per­sonne ne vous voit mou­rir. Le théâtre, c’est mou­rir en public. Et mou­rir en public exige un cou­rage que les écri­vains n’ont pas.

— Les écri­vains ont d’autres c‑c-cou­rages.

— Le cou­rage de s’as­seoir dans un fau­teuil et d’ob­ser­ver le monde à dis­tance ? Oui, c’est un cou­rage. Le cou­rage du voyeur. Le cou­rage de celui qui regarde la vie par le trou de la ser­rure et qui en fait un chef-d’œuvre. Mais ce n’est pas le même cou­rage que celui qui monte sur scène et qui ouvre la porte.

Mau­gham but une gor­gée de gim­let. Ses yeux ne cil­lèrent pas.

— Vous avez peut-être rai­son, dit-il. Mais celui qui regarde par le t‑t-trou de la ser­rure voit des choses que celui qui ouvre la porte ne voit jamais.

Ils se turent un ins­tant. Le silence entre eux était confor­table — le silence de deux hommes qui se sont dit tout ce qu’ils avaient à se dire sur ce sujet et qui n’ont pas besoin de le dire encore, le silence qui vient après la joute quand les épées sont ran­gées et que les deux com­bat­tants boivent ensemble en regar­dant le champ de bataille.

— Les gens de cet hôtel, dit Coward en balayant le bar du regard. Par­lez-moi des gens de cet hôtel.

Et Mau­gham par­la. Il par­la du Comte — « un escroc m‑m-magni­fique, un artiste de l’im­pos­ture, je l’ob­serve depuis une semaine avec un plai­sir sans mélange ». Il par­la de Madame Anas­ta­siou — « une fausse veuve qui p‑p-prête de l’argent qu’elle n’a pas à un faux comte qui ne le ren­dra jamais, c’est une his­toire d’a­mour ». Il par­la de Poole — « un homme qui n’existe pas, ou qui existe t‑t-trop, ce qui revient au même ». Il par­la de Metz­ger — « un homme qui a construit un hôtel pour se c‑c-cacher dedans ». Il ne par­la pas de Gerald, parce qu’on ne parle pas de Gerald.

Coward écou­tait avec l’a­vi­di­té d’un homme qui a besoin d’his­toires comme d’autres ont besoin d’oxy­gène, et chaque por­trait que Mau­gham dres­sait deve­nait, dans l’es­prit de Coward, un per­son­nage de pièce, un rôle pos­sible, une réplique à écrire, et la dif­fé­rence entre Mau­gham et Coward était là — Mau­gham voyait les gens comme des his­toires, Coward voyait les gens comme des rôles, Mau­gham écri­vait pour com­prendre, Coward écri­vait pour jouer, et le monde, entre les deux, était le même monde, le même Cecil, les mêmes masques, les mêmes men­songes, vus de deux fenêtres différentes.

— Et il y a une fille, dit Mau­gham. Une I‑I-Ita­lienne. Vit­to­ria Aldi­si. Elle dit qu’elle est chan­teuse. Elle ne l’est pas. Ou pas tout à fait. Elle ment avec un talent remarquable.

— Quel acteur mer­veilleux, dit Coward. Elle joue le rôle de sa vie.

— C’est ce que j’ai pen­sé aussi.

— La ques­tion est : est-ce qu’elle le sait ?

— C’est tou­jours la q‑q-ques­tion.

*

Le soir, Coward se mit au piano.

Ce ne fut pas une déci­sion — Coward ne pre­nait pas de déci­sions concer­nant le pia­no comme on ne prend pas de déci­sions concer­nant la res­pi­ra­tion, le pia­no étant pour lui aus­si natu­rel et aus­si néces­saire que l’air, et quand il vit le Bech­stein en pas­sant dans le salon après le dîner, ses mains bou­gèrent vers le cla­vier avant que son cer­veau n’ait eu le temps de leur don­ner la per­mis­sion, et quand ses doigts tou­chèrent les touches quelque chose se pro­dui­sit dans le salon du Cecil qui ne s’é­tait jamais pro­duit et qui ne se repro­dui­rait peut-être jamais.

Il joua.

Il joua d’a­bord ses propres com­po­si­tions — « Some­day I’ll Find You », un air de Pri­vate Lives, et le son du pia­no non accor­dé don­nait à la mélo­die un léger voile de mélan­co­lie qui n’é­tait pas dans la par­ti­tion mais qui était dans l’hô­tel, dans les murs, dans l’air d’A­lexan­drie qui se glis­sait par les fenêtres ouvertes et qui ajou­tait à chaque note une har­mo­nique de sel et de jas­min que Coward n’a­vait pas pré­vue mais qu’il accueillit comme on accueille un par­te­naire de danse impro­vi­sé, avec grâce et gratitude.

Des gens vinrent. Atti­rés par la musique, comme les gens sont tou­jours atti­rés par la musique quand la musique est vivante et non méca­nique, quand elle vient d’un corps et non d’un gra­mo­phone, quand elle est pré­sente et non enre­gis­trée. Les Whit­field vinrent. Madame Anas­ta­siou vint, avec son dia­dème répa­ré. Le Comte vint, et s’a­dos­sa au mur avec l’air de celui pour qui la musique est un décor et non un évé­ne­ment. Gerald vint, un verre dans chaque main. Mau­gham vint et s’as­sit dans l’angle, les yeux de lézard ouverts dans la pénombre. Metz­ger vint et res­ta debout dans l’en­ca­dre­ment de la porte, les bras croi­sés, avec un demi-sourire.

Coward joua des airs à la mode — des fox-trots, des char­les­tons, des bal­lades sen­ti­men­tales, et chaque air était trans­for­mé par le pas­sage entre ses mains, chaque air deve­nait un peu plus intel­li­gent, un peu plus iro­nique, un peu plus triste et un peu plus drôle, parce que Coward avait cette capa­ci­té de jouer la musique des autres comme si c’é­tait la sienne et de jouer la sienne comme si c’é­tait celle des autres, et cette cir­cu­la­tion, cet échange, cette géné­ro­si­té du talent qui donne en pre­nant et qui prend en don­nant, c’é­tait le spectacle.

Et puis quel­qu’un deman­da — Mrs. Whit­field peut-être, ou Gerald, ou per­sonne, peut-être la ques­tion flot­tait-elle dans l’air depuis le début de la soi­rée et atten­dait-elle le bon moment pour se poser, comme les ques­tions les plus impor­tantes attendent tou­jours le bon moment :

— Connais­sez-vous quelque chose d’arabe ?

Coward s’ar­rê­ta de jouer. Ses mains res­tèrent posées sur les touches, immo­biles, et il regar­da l’as­sem­blée avec une expres­sion qui n’é­tait pas celle du Coward-spec­tacle mais celle d’un homme sin­cè­re­ment intri­gué, sin­cè­re­ment curieux, un homme qui ne connais­sait pas quelque chose et qui trou­vait cette igno­rance non pas gênante mais exci­tante, parce que l’i­gno­rance, pour Coward, était le com­men­ce­ment de tout — le com­men­ce­ment du jeu, le com­men­ce­ment de l’a­ven­ture, le com­men­ce­ment de l’art.

— Non, dit-il. Je ne connais rien d’a­rabe. Je ne connais rien de ce pays. Je suis un bar­bare anglais qui sait jouer du pia­no. Mais si quel­qu’un me chante quelque chose, je peux essayer.

Le silence qui sui­vit fut le silence de l’at­tente — le silence d’une salle qui attend que quel­qu’un monte sur scène, et dans ce silence, du fond du salon, à peine audible, comme un filet d’eau qui coule sous une porte fer­mée, quel­qu’un se mit à fredonner.

C’é­tait Hassan.

Has­san n’é­tait pas dans le salon — il était dans le cou­loir, der­rière la porte entrou­verte, à son poste de nuit, là où il était cen­sé être et d’où il n’é­tait pas cen­sé fre­don­ner, mais la musique de Coward avait fait ce que la musique fait tou­jours, elle avait tra­ver­sé les murs et les portes et les hié­rar­chies et les conven­tions, et Has­san fre­don­nait sans s’en rendre compte, comme il fre­don­nait tou­jours quand la voix d’Oum Kal­thoum mon­tait en lui, sauf que cette fois il n’y avait pas de gra­mo­phone, il n’y avait pas de disque, il n’y avait que la mémoire de la voix, logée dans sa poi­trine comme un éclat de verre tiède.

Coward enten­dit.

— Là, dit-il en levant la main. Écou­tez. Quel­qu’un chante.

Le salon se tut. Et dans le silence, le fre­don­ne­ment de Has­san devint audible — un air d’Oum Kal­thoum, « Madam Teheb Beten­ker Leih », le même air qu’il fre­don­nait le pre­mier matin quand Mr. Whit­field lui avait deman­dé ce qu’il chan­tait, un air qui tour­nait et mon­tait et redes­cen­dait et remon­tait, un air qui ne res­sem­blait à rien de ce que Coward connais­sait, un air sans mesure fixe, sans car­rure, sans la struc­ture en cou­plet-refrain que l’o­reille occi­den­tale attend, un air qui ser­pen­tait comme une rivière dans un del­ta et qui se divi­sait en bras et en affluents et en canaux et qui n’ar­ri­vait nulle part et qui arri­vait partout.

— Plus fort, dit Coward. S’il vous plaît. Plus fort.

Has­san appa­rut dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Il avait l’air d’un homme sur­pris en fla­grant délit — les yeux écar­quillés, les mains le long du corps, le visage du concierge et le visage de Has­san super­po­sés dans une expres­sion de confu­sion qui aurait été comique si elle n’a­vait pas été si sincère.

— Ne vous arrê­tez pas, dit Coward. Chan­tez. Je vais essayer de suivre.

Et Has­san chan­ta. Pas fort — il ne pou­vait pas chan­ter fort, il n’é­tait pas chan­teur, il était concierge, et la dif­fé­rence entre un concierge qui fre­donne et un chan­teur qui chante est la même dif­fé­rence qu’entre un homme qui marche et un homme qui danse, c’est-à-dire que le pre­mier va quelque part et le second est déjà arri­vé. Mais il chan­ta. Il chan­ta la mélo­die d’Oum Kal­thoum avec cette voix qu’il n’a­vait jamais mon­trée à per­sonne au Cecil, cette voix de nuit, cette voix de café de l’At­ta­rin, cette voix qui n’é­tait pas belle au sens où les voix de ténor sont belles mais qui était juste, d’une jus­tesse qui ne venait pas de la tech­nique mais de l’é­coute, des années d’é­coute, des mil­liers d’heures pas­sées à absor­ber cette voix dans les cafés et les rues et les cui­sines et les cages d’es­ca­lier, et cette jus­tesse-là, cette jus­tesse d’é­ponge, cette jus­tesse de mémoire, était suf­fi­sante pour que Coward comprenne.

Coward écou­ta huit mesures. Puis ses mains se posèrent sur le clavier.

Ce qui sor­tit du pia­no fut étrange.

Ce fut étrange parce que c’é­tait impos­sible — un pia­no occi­den­tal ne peut pas jouer de la musique arabe, pas vrai­ment, pas avec ses demi-tons tem­pé­rés et ses touches blanches et noires qui découpent le son en tranches régu­lières alors que la musique arabe coule entre les tranches, dans les quarts de ton et les tiers de ton et les espaces infimes que le pia­no ne peut pas atteindre. Ce que Coward joua n’é­tait pas de la musique arabe. Ce n’é­tait pas non plus du jazz, ni du rag­time, ni de la musique de salon, ni rien de nom­mable. C’é­tait quelque chose de nou­veau — une ten­ta­tive, un tâton­ne­ment, une main ten­due à tra­vers un gouffre, la main d’un homme qui ne connaît pas la langue mais qui entend la musique de la langue et qui essaie de la tra­duire dans la seule langue qu’il connaît, et cette tra­duc­tion était néces­sai­re­ment impar­faite, néces­sai­re­ment fausse, et néces­sai­re­ment belle, parce que la beau­té naît sou­vent de l’im­pos­si­bi­li­té, du moment où quel­qu’un essaie de faire quelque chose qu’il ne peut pas faire et où l’é­chec lui-même devient une forme de réussite.

Has­san chan­tait. Coward jouait. La mélo­die d’Oum Kal­thoum pas­sait d’une voix à un pia­no comme un voya­geur passe d’un pays à un autre en chan­geant de vête­ments et de langue mais en gar­dant le même visage, et ce visage était trans­for­mé, oui, défor­mé même, ren­du mécon­nais­sable par le pas­sage du oud au Bech­stein, de l’a­rabe au tem­pé­ra­ment égal, du café de l’At­ta­rin au salon du Cecil, mais il était tou­jours là, le visage de la mélo­die, le cœur de la chan­son, cette plainte qui monte et qui tourne et qui ne s’ar­rête jamais, cette plainte qui dit l’ab­sence et le désir et la nuit.

Le salon écoutait.

Mau­gham écou­tait avec une expres­sion indé­chif­frable — ou plu­tôt avec une absence d’ex­pres­sion qui était la plus élo­quente des expres­sions, l’ex­pres­sion de l’homme qui est ému et qui refuse de le mon­trer et qui, en refu­sant de le mon­trer, le montre plus que s’il l’a­vait montré.

Le Comte écou­tait avec les yeux fer­més, et der­rière ses pau­pières closes quelque chose se pas­sait que per­sonne ne pou­vait voir, quelque chose qui avait peut-être un rap­port avec un vrai nom et un vrai pays et une vraie mère, ou peut-être pas, peut-être que der­rière les pau­pières du Comte il n’y avait que le noir, le noir confor­table et fami­lier de l’im­pos­ture, le noir où l’on n’a pas besoin de voir parce qu’il n’y a rien à voir.

Gerald écou­tait en tapant du pied, parce que Gerald ne pou­vait pas écou­ter de la musique sans que son corps réponde, le corps de Gerald étant un ins­tru­ment qui vibrait à toutes les fré­quences, un sis­mo­graphe qui enre­gis­trait chaque trem­ble­ment du monde.

Madame Anas­ta­siou écou­tait en ser­rant son col­lier de perles, les perles vraies ou fausses, et ses yeux étaient brillants, d’un brillant qui pou­vait être des larmes ou le reflet des lampes ou les deux.

Metz­ger écou­tait depuis le pas de la porte, les bras tou­jours croi­sés, et son demi-sou­rire était deve­nu un sou­rire entier, le pre­mier sou­rire entier que Has­san lui voyait depuis des semaines, un sou­rire qui disait : voi­là, c’est ça, c’est pour ça que j’ai construit cet hôtel, pour qu’un soir un Anglais qui ne connaît rien à l’a­rabe joue du pia­no avec un concierge égyp­tien qui ne connaît rien au pia­no et que quelque chose se pro­duise, quelque chose qu’au­cun archi­tecte ne peut des­si­ner et qu’au­cun pro­prié­taire ne peut com­man­der, quelque chose qui arrive tout seul, comme la lumière arrive le matin, parce que c’est sa nature d’arriver.

La musique dura cinq minutes. Peut-être sept. Le temps, comme tou­jours quand la musique est vivante, avait ces­sé de fonc­tion­ner correctement.

Puis Has­san s’ar­rê­ta de chan­ter. Et Coward s’ar­rê­ta de jouer. Et le silence revint — ce silence spé­cial, ce silence plein et vibrant qui ne res­semble à aucun autre silence, le silence qui suit la musique et qui en est la conti­nua­tion par d’autres moyens.

Le salon applau­dit. Pas l’ap­plau­dis­se­ment poli des réci­tals de salon — un applau­dis­se­ment vrai, un applau­dis­se­ment sur­pris, l’ap­plau­dis­se­ment de gens qui ne savaient pas ce qu’ils venaient d’en­tendre mais qui savaient qu’ils avaient enten­du quelque chose.

Coward se tour­na vers Has­san. Il le regar­da avec une expres­sion que Has­san ne lui connais­sait pas — pas l’ex­pres­sion du spec­tacle, pas l’ex­pres­sion du charme, pas l’ex­pres­sion du mot d’es­prit prêt à par­tir comme une fusée. Une expres­sion nue. Simple. Reconnaissante.

— Com­ment vous appe­lez-vous ? deman­da Coward.

— Has­san, Monsieur.

— Has­san. Mer­ci, Has­san. Vous venez de m’ap­prendre quelque chose.

— Quoi, Monsieur ?

— Que je ne sais rien.

Et Coward sou­rit, et ce sou­rire était peut-être le pre­mier vrai sou­rire de la soi­rée, le pre­mier sou­rire qui n’é­tait pas cal­cu­lé ni cali­bré ni cho­ré­gra­phié, un sou­rire qui venait d’en bas, de cet endroit où l’on ne ment plus parce qu’on n’en a plus la force, et Has­san recon­nut ce sou­rire parce que c’é­tait le sou­rire qu’il avait lui-même quand il écou­tait Oum Kal­thoum dans un café et que la voix mon­tait et qu’il n’y avait plus rien à faire sauf se rendre.

Puis le sou­rire dis­pa­rut. Le Coward-spec­tacle revint — ins­tan­ta­né­ment, comme un rideau qu’on tire.

— Bien, dit Coward en se levant du pia­no. Après cette édu­ca­tion musi­cale, j’ai besoin d’un verre. Plu­sieurs verres. Un nombre de verres qui fera honte à la Cou­ronne bri­tan­nique. Gior­gos, mon ami, ser­vez l’Empire.

Et le bar reprit ses droits, et les conver­sa­tions reprirent leurs droits, et la soi­rée conti­nua comme si rien ne s’é­tait pas­sé, sauf que quelque chose s’é­tait pas­sé, et tout le monde le savait, et per­sonne n’en par­la, parce que les choses les plus impor­tantes sont tou­jours celles dont on ne parle pas, comme les étoiles les plus brillantes sont celles qu’on ne peut voir qu’en regar­dant à côté.

Cha­pitre 11

Trois fumeurs

La ter­rasse du Cecil don­nait sur la Méditerranée.

Pas direc­te­ment — il y avait entre la ter­rasse et la mer la lar­geur de la Cor­niche, et entre la Cor­niche et la mer le muret de pierre qui sépa­rait la pro­me­nade de la plage, et entre le muret et la mer le sable, et entre le sable et la mer rien, rien du tout, juste l’es­pace infime où la terre finit et où l’eau com­mence, cet espace qui n’est ni terre ni eau et qui est peut-être, de tous les espaces du monde, le plus hon­nête, parce qu’il ne pré­tend être ni l’un ni l’autre. Mais la vue était déga­gée, et la nuit, quand les lam­pa­daires de la Cor­niche des­si­naient une courbe de lumière jaune le long de la côte et que la mer, au-delà, n’é­tait plus qu’une masse noire ponc­tuée des lumières loin­taines des navires au mouillage, la ter­rasse du Cecil était un endroit où l’on pou­vait fumer en paix en regar­dant le noir et en pen­sant à ce que le noir contenait.

Il était minuit pas­sé. La ter­rasse était vide — presque vide. Trois hommes fumaient.

Le Comte fumait des ciga­rettes turques. Des Murad, dans un étui en argent qu’il sor­tait de la poche inté­rieure de sa veste avec un geste si élé­gant, si rodé, qu’il avait l’air d’un auto­mate de luxe, un de ces auto­mates du dix-hui­tième siècle qui fument et qui saluent et qui jouent de la flûte et qui ne sont que rouages et res­sorts à l’in­té­rieur mais qui, de l’ex­té­rieur, res­semblent à s’y méprendre à un gen­til­homme. Il fumait debout, ados­sé à la balus­trade, le regard tour­né vers la mer.

Mau­gham fumait des Players. Des Players ordi­naires, sans fume-ciga­rette, sans étui, sans geste. Il fumait assis dans un fau­teuil de rotin, les jambes croi­sées, la ciga­rette tenue entre le pouce et l’in­dex comme un ento­mo­lo­giste tient un insecte qu’il exa­mine — avec pré­cau­tion, avec inté­rêt, sans affec­tion. Il ne regar­dait pas la mer. Il regar­dait le Comte.

Poole fumait une pipe. Une pipe de bruyère, modeste, usée, une pipe qui avait été fumée par le même homme dans les mêmes cir­cons­tances depuis pro­ba­ble­ment vingt ans et qui, comme son pro­prié­taire, ne cher­chait ni à impres­sion­ner ni à se faire oublier mais y par­ve­nait quand même, à se faire oublier, parce qu’une pipe, contrai­re­ment à une ciga­rette turque dans un étui en argent, est un objet qui dit : je n’ai rien à prou­ver, ce qui est la manière la plus effi­cace de prou­ver quelque chose. Poole était assis dans un fau­teuil de rotin, à trois mètres de Mau­gham, et il ne regar­dait ni la mer ni le Comte. Il regar­dait sa pipe.

Ils ne s’é­taient pas don­né ren­dez-vous. Ils s’é­taient trou­vés là — l’un après l’autre, par hasard ou par ce que les gens appellent le hasard quand ils ne veulent pas appe­ler les choses par leur nom. Le Comte était sor­ti le pre­mier, après le spec­tacle de Coward au pia­no. Mau­gham l’a­vait sui­vi dix minutes plus tard. Poole était appa­ru sans bruit, comme il appa­rais­sait tou­jours, en se maté­ria­li­sant dans un fau­teuil comme un brouillard se maté­ria­lise sur la mer — len­te­ment, imper­cep­ti­ble­ment, et quand on le remar­quait enfin il était déjà là depuis longtemps.

Pen­dant un moment, per­sonne ne par­la. Le silence de la ter­rasse était un silence de conni­vence — non pas la conni­vence des amis ni celle des com­plices mais la conni­vence des insom­niaques, cette fra­ter­ni­té invo­lon­taire qui lie les gens qui ne dorment pas à minuit dans un même lieu, cette fra­ter­ni­té qui ne demande rien et qui n’offre rien et qui existe sim­ple­ment, comme la mer existe, sans rai­son et sans but.

Ce fut Mau­gham qui par­la le premier.

— Belle nuit, dit-il.

C’é­tait une phrase vide — la plus vide des phrases, la phrase qu’on dit quand on ne veut pas dire ce qu’on a à dire mais qu’on veut que l’autre sache qu’on a quelque chose à dire, et le Comte et Poole le com­prirent tous les deux, cha­cun à sa manière, le Comte en sou­riant et Poole en ne sou­riant pas.

— Très belle, dit le Comte. La Médi­ter­ra­née la nuit est ce qu’il y a de plus beau au monde. Elle vous fait croire que tout est possible.

— C’est parce qu’on ne la voit pas, dit Poole. C’est facile de croire que quelque chose est beau quand on ne le voit pas.

C’é­tait la pre­mière fois que Has­san — s’il avait été là, mais il n’y était pas, il avait ter­mi­né son ser­vice et était ren­tré chez lui — la pre­mière fois que quel­qu’un au Cecil enten­dait Poole dire quelque chose qui res­sem­blait à une opi­nion, quelque chose qui dépas­sait la météo et les tex­tiles et Man­ches­ter. Et cette opi­nion, cette phrase sèche sur la beau­té de l’in­vi­sible, avait dans la bouche de Poole une réso­nance par­ti­cu­lière, la réso­nance d’un homme dont le métier était de ne pas être vu et qui savait, mieux que per­sonne, que l’in­vi­sible est tou­jours plus beau que le visible, parce que le visible déçoit et l’in­vi­sible promet.

Mau­gham tira sur sa Players. Le bout incan­des­cent rou­geoya dans le noir comme un petit œil rouge qui s’ou­vrait et se fermait.

— J’ai connu un homme, dit Mau­gham avec cette len­teur qui était sa cadence natu­relle, la cadence du conteur qui sait que le temps est son allié et non son enne­mi, j’ai connu un homme à B‑B-Bor­néo — un plan­teur, il s’ap­pe­lait Thomp­son, ou Hen­der­son, peu importe, il s’ap­pe­lait quelque chose d’an­glais et de banal — qui vivait dans la jungle depuis vingt ans, entou­ré de coo­lies malais et de mous­tiques et de cette cha­leur qui rend les Anglais fous ou les rend poètes, ce qui est la même chose. Cet homme pré­ten­dait être un ancien offi­cier de la marine. Il en avait les manières, l’ac­cent, la pos­ture. Tout le monde le croyait. Les Malais le res­pec­taient. Le gou­ver­neur lui ser­rait la main à Noël. Et puis un jour, un de ses coo­lies a trou­vé, dans une malle qu’on n’ou­vrait jamais, un cer­ti­fi­cat. Un cer­ti­fi­cat de sor­tie de pri­son. L’homme avait fait trois ans à Pen­ton­ville pour f‑f-faux et usage de faux. Il n’a­vait jamais mis les pieds sur un navire de Sa Majes­té. Il était aus­si offi­cier de la marine que je suis arche­vêque de Canterbury.

Le Comte rit. Un rire court, un peu trop rapide, un rire qui n’a­vait pas eu le temps de déci­der s’il était amu­sé ou ner­veux et qui avait choi­si d’être les deux.

— Et qu’est deve­nu cet homme ? deman­da le Comte.

— Rien, dit Mau­gham. Rien du tout. Le coo­lie a remis le cer­ti­fi­cat dans la malle. Le gou­ver­neur a conti­nué de lui ser­rer la main à Noël. Et l’homme a conti­nué d’être un ancien offi­cier de la marine. Parce que dans la jungle de Bor­néo, comme dans la p‑p-plu­part des endroits du monde, les gens pré­fèrent un beau men­songe à une véri­té laide. Et l’homme, il faut le recon­naître, était un offi­cier de marine beau­coup plus convain­cant que ne l’au­rait été un vrai offi­cier de marine, parce que les vrais offi­ciers de marine ont le luxe d’être médiocres, tan­dis que les faux sont obli­gés d’être parfaits.

Silence.

La mer fai­sait son bruit de mer. Les lam­pa­daires de la Cor­niche fai­saient leur lumière de lam­pa­daires. Et entre les trois hommes, dans l’air immo­bile de la nuit médi­ter­ra­néenne, quelque chose cir­cu­lait — pas des mots, pas des regards, quelque chose de plus sub­til, une ten­sion, un cou­rant, le cou­rant qui passe entre les joueurs d’une par­tie de cartes quand cha­cun essaie de devi­ner le jeu de l’autre sans mon­trer le sien.

— Les gens sont f‑f-fas­ci­nants, dit Mau­gham, qui ne s’a­dres­sait ni au Comte ni à Poole mais à la nuit elle-même. Les gens sont les choses les plus fas­ci­nantes du monde. Plus fas­ci­nants que la mer. Plus fas­ci­nants que les étoiles. Parce que la mer et les étoiles ne mentent pas. Les gens, si. Et c’est le men­songe qui les rend fas­ci­nants. Un homme qui ne ment jamais est un homme sans inté­rêt. Un homme qui ment tou­jours est un homme sans fond. Et un homme sans fond est un puits, et un puits dans le désert, c’est la chose la plus p‑p-pré­cieuse qui soit.

Le Comte ne rit pas cette fois. Il regar­da Mau­gham avec une expres­sion que le noir ren­dait illi­sible — mais qui, si la lumière avait été plus forte, aurait peut-être tra­hi quelque chose, un fré­mis­se­ment, un cil­le­ment, le mou­ve­ment infime d’un masque qui glisse d’un mil­li­mètre et qui se remet en place avant que qui­conque ait pu voir ce qu’il y avait dessous.

Poole, lui, ne bou­gea pas. Poole ne bou­geait jamais. Poole était l’im­mo­bi­li­té faite homme, comme le vieil homme de la rue Lep­sius était l’im­mo­bi­li­té faite poème, sauf que l’im­mo­bi­li­té de Poole n’a­vait rien de poé­tique — c’é­tait l’im­mo­bi­li­té du chas­seur, l’im­mo­bi­li­té de l’homme qui attend que sa proie se montre, et dans le noir de la ter­rasse du Cecil, avec la mer au loin et les fumées des trois ciga­rettes qui mon­taient en spi­rales paral­lèles vers un ciel sans étoiles, l’im­mo­bi­li­té de Poole avait quelque chose de miné­ral, de géo­lo­gique, de définitif.

Et puis, du fond de la nuit, por­té par le vent de mer, venu de quelque part dans la ville — d’un café ouvert, d’une fenêtre ouverte, d’un gra­mo­phone oublié, d’un rêve de quel­qu’un qui ne dor­mait pas encore —, un son.

La voix.

Loin­taine. Si loin­taine qu’on ne pou­vait pas être sûr qu’elle était vrai­ment là, qu’elle n’é­tait pas une illu­sion, un mirage sonore, un tour que la nuit jouait aux insom­niaques de la ter­rasse du Cecil. Mais elle était là. La voix d’Oum Kal­thoum, por­tée par le vent de mer, frag­men­tée par la dis­tance, arri­vant par bribes, par lam­beaux, un mot ici, une note là, un mélisme qui tour­nait et se per­dait et reve­nait, comme un oiseau qui vole dans le noir et qu’on ne voit pas mais qu’on entend battre des ailes.

Les trois hommes se turent.

Pas parce qu’ils l’a­vaient déci­dé — parce que la voix l’a­vait déci­dé pour eux. La voix, même loin­taine, même frag­men­tée, même à peine audible, avait ce pou­voir de faire taire les gens, de leur reti­rer les mots de la bouche, de les lais­ser nus et silen­cieux devant quelque chose qu’ils ne pou­vaient ni com­prendre ni igno­rer, et les trois hommes — le faux comte, le vrai écri­vain, l’es­pion invi­sible — les trois hommes se turent et écou­tèrent, et pen­dant un ins­tant, un ins­tant si bref qu’il n’exis­ta peut-être pas, les masques glissèrent.

Pas com­plè­te­ment. Pas assez pour tom­ber. Juste un fré­mis­se­ment. Le fré­mis­se­ment d’un rideau sou­le­vé par le vent, le fré­mis­se­ment d’une sur­face d’eau trou­blée par une pierre, le fré­mis­se­ment de quelque chose qui bouge sous la sur­face et qui ne veut pas encore se montrer.

Le Comte fer­ma les yeux.

Mau­gham ne fer­ma pas les yeux mais ses yeux chan­gèrent — les yeux de lézard devinrent autre chose, quelque chose de plus doux, de plus ancien, les yeux d’un enfant peut-être, les yeux du petit Willie Mau­gham qui bégayait dans une école anglaise et qui ne savait pas encore que le bégaie­ment devien­drait une arme et la soli­tude un métier.

Poole ne chan­gea pas. Ou s’il chan­gea, le chan­ge­ment fut si infime, si sou­ter­rain, que per­sonne ne le vit — mais peut-être que dans le noir de son crâne, der­rière le visage de sable, quelque chose bou­gea, un sou­ve­nir, un regret, un nom, quelque chose qu’il ne par­ta­ge­rait avec per­sonne parce que son métier était de ne rien par­ta­ger et que le métier, chez les hommes comme Poole, avait fini par man­ger l’homme.

La voix se tut. Le vent chan­gea de direc­tion. Le silence revint — le silence ordi­naire, le silence de la nuit sans voix, qui est un silence plat et sans inté­rêt après le silence qui accom­pagne la musique.

Mau­gham écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier. Le bout incan­des­cent mou­rut. Le petit œil rouge se ferma.

— Cette femme est dan­ge­reuse, dit Mau­gham. Elle vous oblige à être sincère.

Le Comte ouvrit les yeux. Il regar­da Mau­gham. Il ne dit rien. Son silence était une réponse — la seule réponse hon­nête qu’il eût don­née depuis son arri­vée au Cecil.

Poole ral­lu­ma sa pipe. Le bruit de l’al­lu­mette fut le seul bruit du monde pen­dant une seconde — ce cra­que­ment sec, cette flamme jaune qui éclai­ra son visage de sable pen­dant un ins­tant et qui s’éteignit.

— Bonne nuit, dit Poole.

Il se leva et ren­tra. La porte de la ter­rasse se refer­ma der­rière lui sans bruit.

Le Comte et Mau­gham res­tèrent encore un moment. Deux fumeurs main­te­nant, dans le noir, face à la mer invisible.

— Votre his­toire de Bor­néo, dit le Comte. Le plan­teur. L’an­cien offi­cier de marine. C’est une his­toire vraie ?

— Toutes mes his­toires sont v‑v-vraies, dit Mau­gham. Et aucune de mes his­toires n’est vraie. C’est le principe.

— Mais celle-là. Celle du faux offi­cier. Est-ce qu’elle est vraie ?

Mau­gham regar­da le Comte dans le noir. On ne pou­vait pas voir ses yeux. On ne pou­vait pas voir son sou­rire. On pou­vait seule­ment entendre sa voix, et sa voix dit :

— Est-ce que ça a de l’importance ?

Le Comte ne répon­dit pas. Il allu­ma une der­nière Murad, et la fumée mon­ta dans la nuit d’A­lexan­drie et se mêla à l’air et au sel et au sou­ve­nir de la voix, et la mer, au-delà de la Cor­niche, conti­nuait de faire son bruit de mer, ce bruit qui ne dit rien et qui dit tout, ce bruit qui est le bruit du monde quand le monde ne fait pas semblant.

Cha­pitre 12

La Nou­velle

La rumeur arri­va au Cecil Hotel un mar­di matin, par la bouche d’un livreur de glace.

Le livreur de glace s’ap­pe­lait Bou­tros — un Copte de haute taille et de peu de mots qui livrait des blocs de glace aux hôtels et aux res­tau­rants de la Cor­niche depuis quinze ans, avec une ponc­tua­li­té si abso­lue que les cui­si­niers du Cecil réglaient leur jour­née sur son arri­vée, et Bou­tros, ce mar­di matin, en dépo­sant son bloc de glace sur la table des cui­sines avec le bruit sourd et mouillé que font les blocs de glace quand ils ren­contrent le bois, dit au chef cui­si­nier, un Grec d’As­siout pré­nom­mé Démé­trios, six mots qui chan­gèrent la tem­pé­ra­ture de l’hô­tel plus sûre­ment que toute la glace du monde :

— Oum Kal­thoum va chan­ter à Alexandrie.

Démé­trios posa son cou­teau. Il regar­da Bou­tros. Bou­tros regar­da Démé­trios. Ni l’un ni l’autre ne sou­rit — ce n’é­tait pas une nou­velle qui fai­sait sou­rire, c’é­tait une nou­velle qui fai­sait fré­mir, comme fait fré­mir l’an­nonce d’un trem­ble­ment de terre ou d’une éclipse, un évé­ne­ment qui dépasse les indi­vi­dus et qui appar­tient à l’ordre des phé­no­mènes naturels.

— Quand ? deman­da Démétrios.

— On ne sait pas. Bien­tôt. Deux semaines. Peut-être trois. Les dates bougent.

— Où ?

— Le théâtre Moha­med Ali. Peut-être le Alham­bra. Ça bouge aussi.

— Qui te l’a dit ?

— Tout le monde. La ville entière le dit. Tu es le der­nier à l’ap­prendre, Démé­trios, parce que tu vis dans une cui­sine et que les cui­sines sont les der­niers endroits où arrivent les nou­velles, ce qui est injuste puisque les cui­sines sont les pre­miers endroits où arrivent les gens.

Bou­tros reprit son cha­riot de glace et sor­tit par la porte de ser­vice, et la nou­velle, libé­rée de sa bouche, se mit à cir­cu­ler dans l’hô­tel avec la vitesse et l’ef­fi­ca­ci­té d’un cou­rant élec­trique — des cui­sines au bar, du bar à la récep­tion, de la récep­tion aux étages, des étages aux chambres, par les voix des femmes de chambre et des gar­çons d’é­tage et des por­teurs et des grooms et de tous ces gens invi­sibles qui font fonc­tion­ner un hôtel et qui, en échange de leur invi­si­bi­li­té, pos­sèdent le mono­pole de l’in­for­ma­tion, parce que savoir ce qui se passe est la seule com­pen­sa­tion de ceux à qui il n’ar­rive rien.

Has­san apprit la nou­velle à neuf heures, par Sta­vros le por­tier grec qui la tenait de Gior­gos le bar­man qui la tenait de Démé­trios le cui­si­nier qui la tenait de Bou­tros le livreur de glace, et cette chaîne de trans­mis­sion — un Copte, un Grec, un autre Grec, un troi­sième Grec — était en soi un poème alexan­drin, un poème sur la manière dont les nou­velles voyagent dans une ville où les com­mu­nau­tés sont sépa­rées par tout sauf par les nou­velles, les nou­velles étant la seule mon­naie qui cir­cule libre­ment d’un monde à l’autre, la seule langue que tout le monde parle, la seule reli­gion à laquelle tout le monde croit.

Has­san ne dit rien. Il ne mon­tra rien. Ses mains res­tèrent à plat sur le marbre du comp­toir. Mais à l’in­té­rieur — à l’in­té­rieur de la veste d’u­ni­forme, à l’in­té­rieur de la dou­blure où dor­maient les feuillets pliés en quatre, à l’in­té­rieur de la poi­trine où logeait l’é­clat de verre tiède de la voix — quelque chose se mit à vibrer, une vibra­tion si fine et si pro­fonde qu’elle était inau­dible à qui­conque sauf à Has­san lui-même, la vibra­tion d’un dia­pa­son qui vient d’être frap­pé et qui ne s’ar­rê­te­ra plus.

Elle allait venir. Elle allait être là. Non plus un disque, non plus un gra­mo­phone, non plus un son loin­tain por­té par le vent de mer ou fil­trant entre les étages — elle, en per­sonne, en chair et en voix, dans cette ville, peut-être dans cet hôtel.

Has­san leva les yeux vers les chiffres dorés qui indi­quaient la posi­tion des ascen­seurs. L’un mon­tait. L’autre des­cen­dait. Le Cecil respirait.

*

La nou­velle se pro­pa­gea dans l’hô­tel par cercles concen­triques, comme une pierre jetée dans l’eau pro­duit des cercles qui s’é­lar­gissent en s’é­loi­gnant du point d’impact.

Le pre­mier cercle fut celui des Égyp­tiens — les employés, les clients égyp­tiens, les rares habi­tués du bar qui par­laient arabe entre eux quand les Anglais ne les écou­taient pas. Pour eux, la nou­velle n’a­vait pas besoin d’ex­pli­ca­tion. Oum Kal­thoum à Alexan­drie, c’é­tait le Nil qui monte, c’é­tait la pleine lune, c’é­tait un évé­ne­ment ins­crit dans l’ordre cos­mique, et la seule ques­tion était de savoir com­ment obte­nir des billets, parce que les billets pour un concert d’Oum Kal­thoum se ven­daient en quelques heures et que ceux qui n’en avaient pas écou­taient le concert dehors, dans la rue, devant le théâtre, et que ceux qui étaient trop loin du théâtre écou­taient le concert à la radio, et que ceux qui n’a­vaient pas de radio écou­taient le concert dans un café qui avait une radio, et que ceux qui n’a­vaient pas de café écou­taient le concert dans leur tête, parce que la voix d’Oum Kal­thoum, une fois qu’elle était entrée dans votre tête, n’en sor­tait plus et pou­vait être convo­quée à volon­té, comme un sou­ve­nir ou une prière.

Le deuxième cercle fut celui des Alexan­drins non-arabes — les Grecs, les Ita­liens, les Juifs, les Armé­niens, tous ceux qui vivaient à Alexan­drie depuis assez long­temps pour savoir qui était Oum Kal­thoum sans jamais l’a­voir écou­tée de près, tous ceux pour qui cette voix était un bruit de fond fami­lier, comme le bruit du tram­way ou le cri du mar­chand de foul, un bruit qu’on n’é­coute pas mais qu’on remar­que­rait immé­dia­te­ment s’il ces­sait. Pour eux, la nou­velle était inté­res­sante — cultu­rel­le­ment inté­res­sante, socia­le­ment inté­res­sante, une occa­sion de mon­trer qu’on était inté­gré, qu’on com­pre­nait le pays, qu’on n’é­tait pas de ces étran­gers qui pas­saient vingt ans en Égypte sans apprendre un mot d’a­rabe et sans entendre une note de musique égyptienne.

Le troi­sième cercle fut celui des Anglais — Mrs. Whit­field deman­da à Mr. Whit­field qui était Oum Kal­thoum, et Mr. Whit­field, qui ne savait pas mais qui ne pou­vait pas l’ad­mettre parce qu’un fonc­tion­naire du Ser­vice des Anti­qui­tés est cen­sé tout savoir sur l’É­gypte, y com­pris la musique, répon­dit avec cette assu­rance des igno­rants qui donne aux fausses infor­ma­tions la soli­di­té des véri­tés éter­nelles : « Une chan­teuse égyp­tienne. Assez popu­laire, paraît-il. Une sorte de diva locale. » Ce à quoi Mrs. Whit­field répon­dit : « Oh », ce qui était la réponse anglaise uni­ver­selle à tout ce qui n’est pas anglais, un « oh » qui pou­vait signi­fier l’in­té­rêt, l’en­nui, la curio­si­té, le mépris ou l’en­vie de chan­ger de sujet, et qui géné­ra­le­ment signi­fiait les cinq à la fois.

*

Albert Metz­ger apprit la nou­velle à dix heures et sa pre­mière pen­sée — sa toute pre­mière pen­sée, avant même de se deman­der si c’é­tait vrai et quand et où — fut : est-ce qu’elle des­cen­dra au Cecil ?

Parce que si Oum Kal­thoum des­cen­dait au Cecil, c’é­tait un évé­ne­ment. C’é­tait le genre d’é­vé­ne­ment qui trans­forme un hôtel de bonne tenue en hôtel de légende, qui ins­crit un nom dans l’his­toire, qui fait qu’on dit, trente ans plus tard, cin­quante ans plus tard : « Oum Kal­thoum a séjour­né ici. » Et Metz­ger, qui avait construit le Cecil pour qu’il dure, qui avait choi­si le marbre le plus solide et le bois le plus noble et les cuivres les plus résis­tants, Metz­ger savait que la soli­di­té d’un hôtel ne dépend pas des maté­riaux mais des sou­ve­nirs, que le vrai ciment d’un grand hôtel ce sont les gens qui y ont dor­mi et les his­toires qu’ils y ont vécues, et qu’un hôtel sans his­toires est un bâti­ment et qu’un bâti­ment sans his­toires est un tombeau.

Il se mit à pré­pa­rer une suite. La suite 201, au deuxième étage, la plus grande, celle avec le bal­con qui don­nait sur la mer et les deux fenêtres en arc qui enca­draient le cou­cher de soleil comme un tableau vivant. Il fit chan­ger les draps, les ser­viettes, les rideaux. Il fit poser des fleurs — des tubé­reuses et des jas­min, les fleurs les plus par­fu­mées d’A­lexan­drie, les fleurs qui sen­taient la nuit même en plein jour. Il fit pla­cer une cor­beille de fruits — des mangues, des goyaves, des figues de Bar­ba­rie, les fruits les plus beaux du mar­ché de Man­sheya. Et il fit accor­der le gra­mo­phone de la suite — un gra­mo­phone Pathé avec un pavillon en cuivre poli — en se disant qu’il était absurde de mettre un gra­mo­phone dans la chambre de la plus grande chan­teuse du monde, comme il serait absurde de mettre une lampe dans la chambre du soleil, mais qu’il le fai­sait quand même, parce qu’on ne sait jamais, et parce que le super­flu est la seule chose qui dis­tingue un hôtel d’une caserne.

Puis il atten­dit. Metz­ger était un homme qui savait attendre — la construc­tion d’un hôtel enseigne la patience mieux que n’im­porte quel monas­tère — et il atten­dit, assis dans son bureau, avec le pli au coin de l’œil gauche qui s’é­tait un peu atté­nué depuis la veille, parce que le pli de l’in­quié­tude avait été rem­pla­cé par le pli de l’es­pé­rance, et les deux plis, bien qu’ils fussent presque iden­tiques, avaient une orien­ta­tion légè­re­ment dif­fé­rente, le pre­mier tirant vers le bas et le second vers le haut, une dif­fé­rence si faible que seul Has­san l’au­rait remarquée.

*

Pen­dant que le Cecil s’a­gi­tait autour de la rumeur d’Oum Kal­thoum, les impos­tures se compliquaient.

Le Comte avait emprun­té de l’argent à Madame Anas­ta­siou. Beau­coup d’argent. Plus qu’il n’en avait pré­vu, parce que la vie au Cecil coû­tait cher — la chambre, le bar, les pour­boires, les ciga­rettes turques, les cos­tumes taillés par l’Ar­mé­nien de Kar­mouz, les calèches, les dîners, et tout le reste, tout cet appa­reil de l’im­pos­ture qui néces­si­tait un inves­tis­se­ment consi­dé­rable, comme un spec­tacle de théâtre néces­site des décors et des cos­tumes et des acces­soires, sauf que le spec­tacle du Comte n’a­vait pas de pro­duc­teur et que la seule inves­tis­seuse était Madame Anas­ta­siou, laquelle inves­tis­sait dans une fic­tion avec la convic­tion d’une femme qui inves­tit dans une réalité.

Le Comte savait que cette situa­tion ne pou­vait pas durer. Les situa­tions qui ne peuvent pas durer sont les situa­tions pré­fé­rées du Comte — il les avait connues dans toutes les villes d’Eu­rope, de Buda­pest à Zurich, de Vienne à Monte-Car­lo, et chaque fois il avait trou­vé une sor­tie, une échap­pa­toire, un trou dans le filet par lequel se fau­fi­ler avant que le filet ne se referme. Mais à Alexan­drie, pour la pre­mière fois, la sor­tie ne lui appa­rais­sait pas clai­re­ment, et cette incer­ti­tude — cette opa­ci­té de l’a­ve­nir qui était pour le Comte aus­si inha­bi­tuelle qu’un ciel sans étoiles pour un navi­ga­teur — com­men­çait à l’in­quié­ter, et l’in­quié­tude, chez le Comte, se mani­fes­tait par un sur­croît de charme, comme la fièvre se mani­feste par un sur­croît de chaleur.

Vit­to­ria, de son côté, sen­tait le sol se déro­ber. Le réci­tal chez les Papan­dreou était dans cinq jours. Dona­dieu avait fait de la publi­ci­té — dis­crète mais effi­cace, le bouche-à-oreille des salons alexan­drins fonc­tion­nant avec la rapi­di­té et la pré­ci­sion d’un réseau télé­gra­phique. « Vit­to­ria Aldi­si, sopra­no du Conser­va­toire Ver­di de Milan, réci­tal pri­vé, salon Papan­dreou, ven­dre­di à vingt heures. » Les gens par­laient. Les gens atten­daient. Et Vit­to­ria, dans son appar­te­ment au-des­sus de la mer­ce­rie, répé­tait le Puc­ci­ni et le Ver­di avec la rigueur d’une condam­née qui répète sa der­nière décla­ra­tion devant le miroir de sa cellule.

Poole, lui, sur­veillait. Plus ouver­te­ment qu’a­vant — ou peut-être pas plus ouver­te­ment, peut-être avec la même dis­cré­tion miné­rale, mais Has­san avait appris à lire la dis­cré­tion de Poole comme on apprend à lire un sis­mo­graphe, en repé­rant les varia­tions infimes, les micro-trem­ble­ments, les oscil­la­tions à peine per­cep­tibles qui annoncent un séisme, et ce que Has­san per­ce­vait, ces der­niers jours, c’é­tait un chan­ge­ment dans les habi­tudes de Poole — les télé­grammes étaient plus fré­quents, les pro­me­nades au bureau de poste plus rapides, et le regard de Poole, ce regard de sable qui glis­sait sur les gens comme l’eau glisse sur les pierres, ce regard s’ar­rê­tait plus sou­vent, plus long­temps, sur cer­tains visages.

Quels visages ? Has­san n’é­tait pas sûr. Mais il avait l’im­pres­sion — une impres­sion, rien de plus, une vibra­tion sur le sis­mo­graphe — que Poole ne sur­veillait pas les Égyp­tiens. Poole sur­veillait les Euro­péens. Ce qui était étrange, parce que les ser­vices bri­tan­niques en Égypte sur­veillaient d’or­di­naire les natio­na­listes, les acti­vistes, les gens du Wafd, les étu­diants, les agi­ta­teurs — pas les clients d’un hôtel de luxe qui buvaient du cham­pagne et racon­taient des anec­dotes sur des archi­du­chesses. À moins que les clients d’un hôtel de luxe ne fussent pas exac­te­ment ce qu’ils pré­ten­daient être, ce qui, au Cecil Hotel d’A­lexan­drie en 1931, n’é­tait pas une hypo­thèse mais une évidence.

*

Et puis il y eut la scène du café.

Ce fut le soir même — le mar­di de la rumeur, le mar­di où Alexan­drie tout entière avait com­men­cé à vibrer à l’an­nonce du concert d’Oum Kal­thoum. Has­san avait ter­mi­né son ser­vice. Il mar­chait vers le tram­way quand il les vit.

Le Comte et Vit­to­ria. Assis ensemble dans un café de l’I­bra­hi­miyya — pas un café de la Cor­niche, pas le bar du Cecil, pas un salon de la bonne socié­té, mais un café popu­laire, un café de quar­tier, un café où le thé coû­tait trois mil­liemes et où les chaises étaient en paille et où les mouches tour­naient autour des pâtis­se­ries avec la per­sé­vé­rance des jour­na­listes autour d’un scandale.

Le Comte n’a­vait pas son monocle. Vit­to­ria n’a­vait pas sa robe noire. Lui por­tait une che­mise ouverte, sans cra­vate. Elle por­tait une robe simple, une robe de l’I­bra­hi­miyya, une robe de fille de mer­cier. Ils étaient assis face à face, les mains sur la table, pas loin de se tou­cher mais ne se tou­chant pas, et ils par­laient — non pas avec la voix du Comte-calife ni avec la voix de Vit­to­ria-Aldi­si, mais avec d’autres voix, des voix plus basses, plus lentes, des voix qui ne jouaient pas.

Has­san pas­sa devant le café sans s’ar­rê­ter. Il ne tour­na pas la tête. Il mar­cha comme on marche quand on ne veut pas être vu — natu­rel­le­ment, sans accé­lé­rer, sans ralen­tir — et en mar­chant il aper­çut, dans le coin de son œil, le visage du Comte et le visage de Vit­to­ria, et ces visages étaient des visages qu’il ne connais­sait pas, des visages sans masque, ou avec un masque si fin qu’il était trans­pa­rent, et à tra­vers ce masque trans­pa­rent il vit — ou crut voir, ou ima­gi­na voir — quelque chose qui res­sem­blait à deux per­sonnes qui se recon­naissent, non pas comme le Comte et Vit­to­ria s’é­taient recon­nus au bal du Spor­ting Club, dans un éclat de miroir, dans un ver­tige de com­pli­ci­té mas­quée, mais comme deux êtres humains se recon­naissent quand ils ont ces­sé de jouer, quand les cos­tumes sont par terre et les répliques oubliées et la musique éteinte, et qu’il ne reste plus que ça — deux visages, une table, deux verres de thé, et la véri­té nue comme une ampoule sans abat-jour.

Que s’é­tait-il pas­sé entre eux ? Quand s’é­taient-ils revus ? Qu’a­vaient-ils dit ? Le cha­pitre ne le sait pas. Le nar­ra­teur n’é­tait pas dans le café. Has­san n’é­tait pas dans le café. Per­sonne n’é­tait dans le café sauf le Comte et Vit­to­ria et le patron et les mouches, et les mouches ne parlent pas, et le patron ne par­lait pas non plus, les patrons de café de l’I­bra­hi­miyya ayant appris depuis long­temps que la dis­cré­tion est la condi­tion de la sur­vie dans un quar­tier où tout le monde connaît tout le monde et où savoir quelque chose sur quel­qu’un est une forme de pou­voir qu’on ne gas­pille pas en bavardages.

Has­san conti­nua son che­min. Le tram­way l’at­ten­dait. La nuit tom­bait sur l’I­bra­hi­miyya, cette nuit douce et bruyante des quar­tiers popu­laires d’A­lexan­drie, avec les radios qui cra­chaient de la musique par les fenêtres ouvertes et les enfants qui jouaient dans les cours et les chats qui com­men­çaient leur ronde et l’o­deur de fri­ture qui mon­tait des cui­sines et qui se mêlait à l’o­deur du jas­min et à l’o­deur du sel.

Et par­mi toutes les musiques qui sor­taient par les fenêtres ouvertes — les chan­sons popu­laires, les rebe­ti­ka grecs, les taren­telles ita­liennes, les can­tiques coptes, les tan­gos argen­tins que les marins avaient rame­nés de Bue­nos Aires —, par­mi toutes ces musiques qui fai­saient de l’I­bra­hi­miyya une sorte de boîte à musique géante dont per­sonne ne contrô­lait le méca­nisme, une voix domi­nait toutes les autres, une voix qui mon­tait au-des­sus du quar­tier comme un mina­ret monte au-des­sus des toits, la voix d’Oum Kal­thoum, par­tout, dans chaque rue, dans chaque café, dans chaque fenêtre, plus pré­sente que jamais, comme si la rumeur du concert avait réveillé tous les gra­mo­phones de la ville en même temps.

Elle allait venir.

La ville le savait.

L’hô­tel le savait.

Et quelque part, dans un café de l’I­bra­hi­miyya, un faux comte et une fausse can­ta­trice buvaient du thé à trois mil­liemes sans leurs masques, et ils ne par­laient pas d’Oum Kal­thoum, ils ne par­laient peut-être de rien, ils étaient peut-être sim­ple­ment assis l’un en face de l’autre dans le silence, et le silence entre eux disait ce que les mots ne pou­vaient pas dire, parce que les mots appar­te­naient aux masques et que les masques étaient posés sur la table, à côté des verres de thé, et que sans les masques et sans les mots il ne res­tait que ça — deux per­sonnes, un café, une nuit qui tom­bait, et la voix d’Oum Kal­thoum qui mon­tait dans le ciel d’A­lexan­drie comme une pro­messe que per­sonne n’a­vait faite et que tout le monde attendait.

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