Tarab
Tarab
Chapitres 7 à 12
Chapitre 7
Le Bal du Sporting Club
Le Sporting Club d’Alexandrie organisait un bal costumé le dernier samedi de chaque mois d’avril depuis 1907, c’est-à-dire depuis vingt-quatre ans, ce qui, dans une ville où les traditions avaient la durée de vie d’un sorbet au citron posé sur un balcon en juillet, constituait un exploit de persévérance comparable à celui des pyramides, avec cette différence que les pyramides ne servaient pas de champagne et que le Sporting Club ne conservait pas de momies, quoique certains de ses membres les plus anciens, assis dans leurs fauteuils de rotin devant la pelouse de cricket, immobiles depuis si longtemps que les serveurs les contournaient par habitude, eussent fait d’excellentes momies si quelqu’un avait pris la peine de les embaumer.
Le Sporting Club occupait un terrain considérable dans le quartier de Smouha, à l’est de la ville, un domaine de pelouses et de courts de tennis et de terrains de polo et de piscines et de terrasses où la bonne société alexandrine — c’est-à-dire la société qui se considérait bonne et que les autres sociétés considéraient comme telle, non par conviction mais par commodité — venait se montrer, se voir, se jauger, se séduire, se trahir et se réconcilier, le tout en moins de temps qu’il n’en fallait pour finir un gin-tonic, parce que la bonne société d’Alexandrie était une machine d’une efficacité redoutable qui comprimait en une soirée ce que d’autres sociétés, moins énergiques, étalaient sur des semaines.
Le bal d’avril 1931 avait pour thème « Les Mille et Une Nuits », ce qui était le thème le plus convenu qu’on pût imaginer pour un bal costumé en Égypte mais qui présentait l’avantage de permettre à chacun de se déguiser à peu de frais — il suffisait d’un turban, d’un voile, d’un sabre en carton et d’un peu d’audace, et Alexandrie ne manquait jamais d’audace, l’audace étant, avec le sel et le jasmin, l’un des trois ingrédients fondamentaux de l’air qu’on y respirait.
Le Cecil Hotel envoya au bal une délégation considérable, non pas officiellement — les hôtels n’envoient pas de délégations aux bals costumés — mais officieusement, par la grâce de ce mouvement naturel qui fait que les clients d’un même hôtel finissent par former une sorte de famille, une famille choisie par le hasard et la géographie et le prix des chambres, et que cette famille, le soir d’un bal, se déplace en groupe comme une tribu se déplace vers un point d’eau.
*
Le Comte y alla en Haroun al-Rachid.
Il avait fait confectionner le costume en trois jours par un tailleur arménien du quartier Karmouz qui ne posait jamais de questions, ce qui était la qualité principale d’un tailleur arménien et peut-être la raison pour laquelle les Arméniens étaient les meilleurs tailleurs du Levant — non pas parce qu’ils cousaient mieux que les autres, quoiqu’ils cousissent mieux que les autres, mais parce qu’ils comprenaient que le vêtement est un masque et que le masque est un secret et que le secret est sacré, et qu’un tailleur qui pose des questions n’est pas un tailleur mais un confesseur, et les gens qui vont chez le tailleur ne veulent pas être pardonnés, ils veulent être transformés.
Le costume était magnifique — une robe de soie bleu nuit brodée d’or, un turban assorti, des babouches pointues, une fausse barbe noire qui lui donnait l’air d’un calife sorti d’une miniature persane, et le Comte portait tout cela avec une aisance qui dépassait le simple déguisement, une aisance qui suggérait que le Comte n’était pas déguisé mais qu’il avait simplement changé de rôle, qu’il était passé de comte hongrois à calife abbasside avec la même facilité qu’un acteur passe d’un acte à l’autre, et que l’un était aussi vrai — ou aussi faux — que l’autre.
Il arriva au Sporting Club dans une calèche qu’il avait louée pour l’occasion, parce qu’un calife n’arrive pas en taxi, et l’entrée fut si spectaculaire que les gens applaudirent, non pas parce que le costume était le plus beau — il y en avait de plus beaux, une femme grecque avait fait venir de Paris un costume de Schéhérazade qui avait coûté ce que le père de Vittoria gagnait en un an — mais parce que le Comte, en descendant de la calèche, fit un geste de la main, un geste de calife, un geste de souverain saluant ses sujets, un geste si parfaitement dosé entre l’ironie et la majesté que personne ne savait s’il fallait rire ou s’incliner, et tout le monde fit les deux.
*
Maugham y alla en Maugham.
C’est-à-dire qu’il ne se déguisa pas. Il mit un smoking, une cravate noire, ses chaussures habituelles et son expression habituelle — l’expression du lézard sur la pierre chaude — et quand quelqu’un lui demanda en quoi il était déguisé, il répondit, avec un bégaiement qui rendait la réponse encore plus dévastatrice : « En é‑é-écrivain anglais. C’est le déguisement le plus improbable que j’aie pu trouver. »
Gerald, en revanche, portait un costume de pirate — un vrai costume de pirate, avec un bandeau sur l’œil et un faux crochet en bois et une chemise ouverte sur une poitrine bronzée, un costume que Maugham regarda avec une expression qui hésitait entre la consternation et la tendresse et qui se fixa finalement sur la tendresse, parce que Gerald en pirate était si exactement lui-même, si parfaitement conforme à ce qu’il était — un flibustier du cœur, un écumeur de bars, un homme qui prenait ce qui n’était pas à lui avec un sourire si radieux qu’on le remerciait de l’avoir volé —, que le déguisement en cessait d’être un déguisement pour devenir un portrait.
Gerald entra dans le bal comme une bombe entre dans un mur — avec énergie, avec fracas, et en faisant des dégâts considérables sur son passage. En moins de vingt minutes il avait dansé avec trois femmes, bu avec cinq hommes, insulté affectueusement un diplomate belge, renversé un plateau de canapés, embrassé la joue d’une veuve arménienne qui en rougit de plaisir et de scandale, et engagé une conversation avec le barman sur la meilleure recette de punch au rhum, conversation qui déboucha, vingt minutes plus tard, sur un punch au rhum si puissant que les premiers à le goûter durent s’asseoir.
*
Vittoria y alla en cantatrice.
Pas en cantatrice déguisée, pas en cantatrice pour la soirée — en cantatrice tout court, en Vittoria Aldisi, la soprano du Conservatoire Verdi de Milan, un rôle qu’elle avait maintenant assez répété pour le porter avec une assurance qui n’était pas encore de la conviction mais qui y ressemblait de plus en plus, comme une copie qui à force d’être contemplée finit par ressembler à l’original, non pas parce que la copie s’améliore mais parce que l’œil qui la regarde s’habitue.
Elle portait une robe de soie noire — empruntée à une amie de sa mère, retouchée en secret par ses propres mains, parce que Vittoria savait coudre comme toutes les filles de mercier, et cette robe noire, simple, sans ornement, sans bijou, était le plus efficace des costumes, parce qu’elle disait : je n’ai pas besoin de me déguiser, je suis déjà quelqu’un, et ce quelqu’un est une artiste, et les artistes ne portent pas de costumes, les artistes portent du noir comme les prêtres portent du noir, parce que le noir est la couleur de ceux qui n’ont pas besoin de couleur.
C’est au Sporting Club que Vittoria fit son entrée dans le monde du Cecil — le monde des grands hôtels et des cocktails et des conversations en trois langues et des gens qui ne demandent jamais d’où vous venez parce que la question serait vulgaire et que la réponse, de toute façon, serait probablement un mensonge.
Un producteur de théâtre — un certain Donadieu, Français d’Alexandrie, moustache cirée, gilet de brocart — l’aborda entre deux valses. Il avait entendu parler d’elle par les Morpurgo. Il avait entendu dire qu’elle chantait merveilleusement. Est-ce qu’elle accepterait de donner un récital privé ? Chez les Papandreou, une famille grecque qui avait un salon de musique avec une acoustique miraculeuse — les murs étaient courbes, disait-on, comme l’intérieur d’un violoncelle. La rémunération serait modeste mais la visibilité considérable. Tout le beau monde y serait.
Vittoria dit qu’elle y réfléchirait, ce qui voulait dire oui mais avec cette lenteur calculée qu’elle avait apprise de Stavridis, le vieux professeur de bel canto, qui lui avait dit un jour : « Ne dis jamais oui tout de suite. Un oui immédiat est un oui de femme de chambre. Un oui différé est un oui d’artiste. La différence, c’est le temps. Le temps que tu fais attendre l’autre est la mesure exacte de ta valeur à ses yeux. »
Elle était terrifiée.
*
Les Whitfield y allèrent en Whitfield — lui en costume de lin blanc avec un tarbouch emprunté qui lui donnait l’air d’un Anglais portant un tarbouch emprunté, c’est-à-dire l’air de rien du tout, et elle en robe de mousseline bleue avec un voile qui faisait penser vaguement à l’Orient si l’on plissait les yeux et si l’on avait bu deux coupes de champagne, ce qui, à neuf heures du soir, était le cas de tout le monde.
Madame Anastasiou y alla en reine de Saba, avec un diadème en strass qui aurait pu passer pour des diamants si les diamants avaient eu l’habitude de clignoter sous la lumière des lustres comme des enseignes de pharmacie, et elle était accompagnée de son chauffeur, un Nubien silencieux qui portait ses châles et ses éventails et son sac du soir avec la dignité résignée d’un homme qui avait compris depuis longtemps que la servitude, dans cette ville, prenait des formes si variées et si inventives qu’on ne pouvait que les admirer.
Poole n’y alla pas — ou plutôt, si, il y alla, mais personne ne le remarqua, ce qui était le but, et Hassan, qui n’était pas invité au bal parce que les concierges ne sont pas invités aux bals du Sporting Club, n’eut pas l’occasion de le voir ni de ne pas le voir, ce qui revient au même.
*
La salle de bal du Sporting Club était immense — un rectangle de parquet ciré bordé de colonnes de marbre entre lesquelles on avait tendu des draperies pourpres et or pour créer l’illusion d’un palais des Mille et Une Nuits, une illusion qui fonctionnait admirablement si l’on ne regardait pas le plafond, où les ventilateurs tournaient avec une obstination mécanique qui rappelait fâcheusement le vingtième siècle, mais personne ne regardait le plafond dans un bal, tout le monde regardait tout le monde, et ce que tout le monde voyait, c’était un spectacle.
Un spectacle de masques. Pas les masques de carton et de tissu que portaient les invités — les vrais masques, les masques invisibles, les masques que chacun portait en permanence et que le bal costumé ne faisait que rendre plus visibles par contraste, comme une ombre est plus noire quand la lumière est plus vive. Parce que le paradoxe du bal costumé, que tout le monde connaissait et que personne ne disait, c’est qu’on ne s’y déguise pas — on s’y déshabille. Le costume est un aveu. Le costume dit ce qu’on n’ose pas dire le reste du temps. Le Grec qui se déguise en sultan ottoman avoue une nostalgie qu’il nierait à jeun. L’Anglais qui se déguise en bédouin avoue un désir de liberté que son éducation lui interdit. La femme qui se déguise en danseuse du ventre avoue un corps que la société lui demande de cacher. Et le Comte qui se déguise en Haroun al-Rachid avoue — quoi ? Qu’il est un imposteur ? Mais c’est précisément en avouant l’imposture qu’il la rend invisible, parce que dans un bal costumé tout le monde est un imposteur et que l’imposteur le plus dangereux est celui qui se déguise en ce qu’il est vraiment, celui qui dit la vérité sous couvert de mensonge, celui qui porte un masque de masque.
L’orchestre jouait — un orchestre de huit musiciens, quatre Grecs, deux Italiens, un Arménien et un Maltais, une proportion qui reflétait à peu près la composition démographique de la bonne société alexandrine si l’on excluait les Anglais, lesquels ne jouaient pas de musique de bal, les Anglais considérant que la musique de bal était une chose qu’on écoute et non une chose qu’on joue, comme la guerre est une chose qu’on commande et non une chose qu’on fait. Ils jouaient des valses et des fox-trots et des tangos et parfois, quand la soirée avançait et que le champagne et le punch de Gerald faisaient leur effet, un charleston qui faisait trembler les colonnes de marbre et vibrer les ventilateurs.
*
Le Comte dansait.
Il dansait comme il parlait — avec une grâce qui n’était pas naturelle mais qui était si parfaitement imitée qu’elle valait mieux que la nature, une grâce de professionnel, la grâce d’un homme qui a appris les pas dans un cours de danse plutôt que dans un salon de famille, et qui connaît chaque figure avec la précision d’un mécanisme, sauf que le mécanisme était huilé de champagne et de charme et que le résultat était irrésistible.
Il dansa avec Mrs. Whitfield, qui rougit. Il dansa avec Madame Anastasiou, qui rit. Il dansa avec la femme du consul d’Italie, qui ne fit ni l’un ni l’autre mais qui le regarda avec une attention de bijoutière évaluant une pierre dont elle ne pouvait pas encore déterminer si elle était précieuse ou en verre.
Entre deux danses, il racontait. Des anecdotes, des souvenirs, des impressions de voyage, des mots d’esprit empruntés à d’autres et servis comme les siens avec un aplomb qui forçait l’admiration — l’anecdote du dîner à Vienne était devenue un dîner à Budapest, puis un dîner à Saint-Pétersbourg, l’archiduc avait changé de nom et le chien de race, et la comtesse russe était devenue une princesse roumaine, et chaque version était racontée avec une assurance si totale que personne ne remarquait les variations, ou que ceux qui les remarquaient les attribuaient aux caprices de la mémoire plutôt qu’aux nécessités de l’invention, parce que dans un bal costumé la vérité est un invité qu’on ne reconnaît pas.
*
Maugham, assis dans un fauteuil, un verre à la main, ne dansait pas. Il ne dansait jamais. Danser exigeait une forme d’abandon que Maugham s’était interdit il y avait très longtemps, si longtemps qu’il ne se souvenait plus de la raison de l’interdiction, seulement de l’interdiction elle-même, devenue habitude, devenue nature, devenue lui. Mais il regardait. Il regardait avec l’appétit vorace et silencieux de l’écrivain au travail, et ce qu’il voyait le ravissait — non pas la beauté du spectacle, qui était relative, ni l’élégance des costumes, qui était discutable, mais la mécanique humaine qui se déployait devant lui avec une précision d’horlogerie, chaque rouage à sa place, chaque désir en mouvement, chaque mensonge en orbite autour d’un autre mensonge.
Gerald revenait lui faire ses rapports comme un éclaireur revient au camp de base.
— La grosse Grecque avec le diadème a des dettes, lui chuchota Gerald en s’asseyant sur l’accoudoir du fauteuil. Le barman me l’a dit. Son armateur du Pirée a réduit sa pension. Elle emprunte à tout le monde.
— À qui emprunte-t-elle ?
— Au Comte, justement. Ou plutôt c’est lui qui lui emprunte. Non, attends, c’est elle qui lui prête. Non — c’est plus compliqué que ça. Ils ont l’air de s’emprunter mutuellement, comme deux ivrognes qui se soutiennent en marchant et qui tombent dès que l’un lâche l’autre.
Maugham sourit. C’était exactement le genre d’image qui finirait dans un carnet et, six mois plus tard, dans une nouvelle.
— Et la fille en noir ? demanda Maugham. La jolie brune qui dit qu’elle est chanteuse ?
— Vittoria quelque chose. Aldisi. Du Conservatoire de Milan, paraît-il. Donadieu veut lui organiser un récital.
— Elle n’est pas de Milan, dit Maugham.
— Comment tu sais ?
— Elle a les mains d’une couturière. Les cantatrices n’ont pas les mains des couturières. Les couturières n’ont pas la robe des cantatrices. Et cette robe a été r‑r-retouchée par les mains qui la portent. Regarde les coutures aux épaules. C’est du travail fait maison. Excellent travail, d’ailleurs. Mais fait maison.
Gerald regarda les épaules de Vittoria avec une attention qui devait plus à la forme des épaules qu’à celle des coutures, et Maugham sourit à nouveau, du sourire tendre et exaspéré qui était le sourire qu’il réservait à Gerald et à Gerald seul.
— Elle ment, dit Maugham. Mais elle ment avec t‑t-talent. C’est la chose la plus intéressante qu’on puisse dire de quelqu’un.
*
Et puis, au milieu de la soirée, quelque chose se produisit.
Quelqu’un mit un disque sur le gramophone du Sporting Club. Un disque qu’on n’avait pas prévu, un disque qu’on n’avait pas demandé, un disque qui n’avait rien à faire dans un bal costumé des Mille et Une Nuits entre deux fox-trots et un tango, et ce disque c’était Oum Kalthoum.
Personne ne sut jamais qui avait mis le disque. Un serveur, peut-être, profitant d’un moment de silence entre deux morceaux de l’orchestre. Un invité. Un fantôme. Le gramophone lui-même, qui avait décidé, de sa propre autorité mécanique, que la soirée avait besoin d’autre chose que des valses et des fox-trots, que cette assemblée de masques et de costumes et de mensonges avait besoin d’entendre, ne serait-ce qu’un instant, quelque chose de vrai.
La voix s’éleva.
Elle s’éleva dans la salle de bal du Sporting Club avec cette indifférence souveraine qui était sa marque — indifférente aux colonnes de marbre et aux ventilateurs et aux draperies pourpres, indifférente aux costumes et aux masques et aux champagnes, indifférente à tout ce qui n’était pas elle-même, c’est-à-dire indifférente à tout, et en même temps attentive à tout, parce que la voix d’Oum Kalthoum avait cette qualité contradictoire d’être à la fois la chose la plus indifférente et la chose la plus attentive du monde, comme le soleil qui brille sur tout sans rien choisir et qui pourtant réchauffe chaque chose séparément.
Les danseurs s’arrêtèrent.
Pas tous — les danseurs européens, ceux qui ne connaissaient pas cette voix ou qui la connaissaient sans l’écouter, ceux pour qui la musique arabe était un bruit de fond comme le cri des mouettes ou le klaxon des taxis, ceux-là s’arrêtèrent de danser simplement parce que le rythme avait changé et qu’on ne valse pas sur du Oum Kalthoum, comme on ne nage pas dans le sable ni ne marche sur l’eau, et ils restèrent debout sur la piste avec l’expression décontenancée des gens à qui l’on a changé le sol sous les pieds.
Mais les autres — les Alexandrins, les vrais, ceux qui avaient grandi avec cette voix dans les oreilles et dans le sang et dans les os, les Égyptiens bien sûr mais aussi les Grecs qui parlaient arabe et les Italiens qui vivaient à Alexandrie depuis trois générations et les Juifs séfarades et les Arméniens et les Syro-Libanais et tous ceux qui appartenaient à cette ville non pas par le passeport mais par les pieds, par les oreilles, par le ventre —, ceux-là se mirent à bouger autrement.
Pas à danser — pas au sens où les Européens entendent la danse, cet arrangement géométrique de pas et de figures et de positions et de mouvements codifiés. Non. Ils se mirent à bouger comme on bouge quand on écoute quelque chose qui entre dans le corps sans demander la permission, quand la musique cesse d’être un objet extérieur qu’on entend avec les oreilles et devient un mouvement intérieur qu’on sent avec les côtes et les hanches et les épaules et la nuque, et ce mouvement n’avait pas de nom et n’avait pas de pas et n’avait pas de figure, c’était un balancement, une oscillation, une manière de se laisser porter par la voix comme on se laisse porter par la mer quand on flotte sur le dos et qu’on ferme les yeux et qu’on cesse de résister.
Et pendant trente secondes — peut-être quarante, peut-être une minute, le temps avait cessé de se mesurer avec les instruments habituels —, deux mondes coexistèrent sur la même piste de danse. Les Européens immobiles et les Alexandrins en mouvement. Les masques de carton et les masques de peau. Les Mille et Une Nuits du déguisement et les Mille et Une Nuits de la voix. Et entre les deux, dans l’espace entre les deux, quelque chose qui n’appartenait à aucun des deux mondes et qui appartenait aux deux, quelque chose de suspendu, de fragile, de beau, comme un pont jeté entre deux rives qui ne se toucheront plus jamais.
Puis quelqu’un — le maître de cérémonie, probablement, un Grec nerveux en costume d’Aladin qui transpirait sous son turban — remit un fox-trot. La piste reprit. Les danseurs dansèrent. Le moment passa.
Mais quelque chose avait changé dans l’air.
*
Ce fut à cet instant — juste après le disque d’Oum Kalthoum, juste après que le fox-trot eut repris et que les colonnes de marbre eurent recommencé à vibrer sous les pieds des danseurs — que le Comte et Vittoria se virent pour la première fois.
Ils ne se parlèrent pas. Pas encore. Ils se virent, c’est tout, de loin, à travers la piste de danse, à travers les couples qui tourbillonnaient et les costumes qui chaviraient et la fumée des cigarettes qui montait en spirales vers les ventilateurs.
Le Comte en Haroun al-Rachid. Vittoria en cantatrice. Deux imposteurs dans un bal de masques. Deux mensonges qui se regardent.
Et chacun reconnut chez l’autre — quoi ? Pas le mensonge. Le mensonge, on ne le reconnaît pas chez les autres, on ne le reconnaît que chez soi. Non. Ce que chacun reconnut chez l’autre, c’était l’éclat. Un éclat dans les yeux qui n’avait rien à voir avec le champagne ni avec les lumières ni avec la musique, un éclat qui venait de plus loin, de plus profond, de cet endroit où l’on sait qu’on ment et où l’on sait que mentir est la seule chose qui nous maintient debout, la seule chose qui empêche le sol de se dérober, la seule chose qui donne à la vie cette troisième dimension sans laquelle tout serait plat, terriblement plat, plat comme le bureau d’Aldo l’importateur de tissu, plat comme les prairies de Hongrie qui n’existaient pas.
Le Comte leva son verre dans la direction de Vittoria. Un geste minuscule. Un geste que personne ne vit sauf Vittoria.
Vittoria ne leva pas le sien. Elle soutint le regard du Comte pendant trois secondes — trois secondes qui durèrent le temps d’une vie, le temps d’un mensonge, le temps qu’il faut pour reconnaître son propre reflet dans un miroir qui n’est pas le sien — puis elle détourna les yeux.
C’était un début.
*
La soirée continua. L’orchestre joua. Gerald dansa avec tout ce qui bougeait et avec certaines choses qui ne bougeaient pas. Maugham prit des notes dans sa tête avec la voracité silencieuse d’un homme qui n’a pas besoin de carnet parce que son cerveau est un carnet. Madame Anastasiou perdit un faux diamant de son diadème sans s’en apercevoir et un serveur le ramassa et le mit dans sa poche. Mr. Whitfield s’endormit dans un fauteuil. Mrs. Whitfield dansa trois fois avec le Comte et rit chaque fois plus fort. Donadieu le producteur parla à quatre personnes de Vittoria Aldisi, « la soprano de Milan, extraordinaire, un récital chez les Papandreou, il faut venir ».
Et quelque part dans la salle, invisible, le visage de sable, Reginald Poole observait. Il observait sans costume et sans verre et sans sourire, avec la patience minérale de l’homme qui sait que les bals costumés sont les meilleurs endroits pour voir les gens tels qu’ils sont, parce que c’est quand les gens se croient cachés qu’ils se montrent le plus, et que le masque, loin de dissimuler, révèle — il révèle ce qu’on choisit de cacher, et ce qu’on choisit de cacher dit tout sur ce qu’on est.
Poole vit le Comte lever son verre vers Vittoria.
Poole vit Vittoria soutenir le regard.
Poole nota.
Et à trois heures du matin, quand le bal s’acheva et que les invités sortirent dans la nuit d’Alexandrie, titubants de champagne et de fatigue et de mensonges, quand les calèches et les taxis emportèrent les Haroun al-Rachid et les Schéhérazade et les Aladin et les pirates et les cantatrices vers leurs hôtels et leurs villas et leurs appartements, quand le Sporting Club referma ses portes et que les serveurs commencèrent à balayer les confettis et les faux diamants et les bouchons de champagne, la nuit d’Alexandrie sentait le jasmin et le sel et le champagne éventé, et la mer, au bout de la Corniche, faisait ce bruit qu’elle fait toujours à trois heures du matin, ce bruit de respiration lente, ce bruit de dormeur immense, et quelque part dans la ville, dans un café qui ne fermait jamais ou dans un appartement dont la fenêtre restait ouverte ou dans le rêve de quelqu’un qui ne dormait pas encore, la voix d’Oum Kalthoum continuait de chanter, parce que cette voix ne s’arrêtait jamais, parce que cette voix était Alexandrie elle-même, la voix de la ville qui chante dans le noir quand tout le monde est rentré et que les masques sont posés sur les tables de nuit et que les visages, enfin nus, enfin vrais, enfin seuls, regardent le plafond et se demandent qui ils sont.
Chapitre 8
Gerald
Gerald sortait la nuit comme d’autres sortent le chien — par nécessité, par habitude, par une forme d’hygiène que personne ne lui demandait de justifier et qu’il ne justifiait jamais, parce que Gerald ne justifiait rien, Gerald faisait, et ce qu’il faisait la nuit à Alexandrie était ce qu’il faisait la nuit partout ailleurs dans le monde, c’est-à-dire tout ce que Maugham ne faisait pas, tout ce que Maugham ne pouvait pas faire, tout ce que Maugham avait besoin que quelqu’un fasse à sa place pour pouvoir ensuite l’écrire.
C’était le pacte.
Le pacte n’avait jamais été formulé — les pactes les plus solides ne le sont jamais, ils existent dans cet espace entre les mots où les choses importantes se décident sans être dites, comme les traités les plus durables sont ceux qui n’ont pas été signés. Le pacte était le suivant : Gerald vivait et Maugham écrivait. Gerald buvait et Maugham décrivait l’ivresse. Gerald aimait et Maugham décrivait l’amour. Gerald se perdait et Maugham décrivait la perdition. Et quand Gerald revenait à l’aube, titubant, les yeux rouges, le col froissé, avec l’odeur d’un autre monde sur sa peau et sur ses vêtements, Maugham le regardait entrer dans la chambre avec ses yeux de lézard et ne disait rien, ou disait : « Raconte », et Gerald racontait, et chaque mot de Gerald devenait une phrase de Maugham, et chaque aventure de Gerald devenait un chapitre de Maugham, et c’est ainsi que les livres se faisaient — avec le corps de l’un et le cerveau de l’autre, avec la sueur de l’un et l’encre de l’autre, et si l’on avait demandé à Gerald ce qu’il en pensait, il aurait dit que c’était un arrangement équitable, parce que Gerald aimait vivre et détestait écrire et que Maugham aimait écrire et avait peur de vivre, et que deux peurs combinées font un courage, ou quelque chose qui y ressemble.
Ce soir-là — deux jours après le bal du Sporting Club — Gerald descendit du Cecil à onze heures du soir par l’escalier de service, non pas par discrétion mais par goût du détour, Gerald étant un homme pour qui le chemin le plus court entre deux points n’était jamais le plus intéressant, le plus intéressant étant toujours celui qui passait par un bar, un quai, un marché de nuit, ou les trois à la fois.
Il traversa la place Saad Zaghloul, longea la Corniche pendant trois cents mètres, puis bifurqua vers le port.
Le port d’Alexandrie la nuit était un autre monde — pas un autre monde au sens poétique du terme, un autre monde au sens littéral, un monde avec ses propres lois et sa propre langue et sa propre monnaie et son propre temps, un monde où les choses qui étaient interdites le jour devenaient possibles la nuit et où les choses qui étaient possibles le jour devenaient dangereuses la nuit, et cette inversion, cette symétrie noire, était exactement ce que Gerald venait chercher, parce que Gerald était un homme du négatif, un homme de l’envers, un homme qui ne se sentait vivant que dans les endroits où la vie se montrait sans maquillage, c’est-à-dire dans les endroits où elle était le plus laide et le plus vraie.
Les bars du port ne portaient pas de nom — ou ils portaient des noms que personne n’utilisait et que personne ne se donnait la peine de lire, des noms peints sur des planches au-dessus des portes et que le sel et le vent avaient rendus illisibles, de sorte que les bars s’identifiaient par d’autres moyens : celui où l’on servait du mastika chypriote, celui où les marins grecs jouaient au tavli en hurlant, celui où une femme prénommée Katina chantait des rebetika d’une voix rauque qui sentait l’ouzo et le regret, celui où l’on pouvait fumer du haschich dans l’arrière-salle sans que le patron sourcille, celui où les tabourets étaient si bas qu’on avait l’impression d’être assis par terre, celui où les tabourets étaient si hauts qu’on avait l’impression d’être debout.
Gerald les connaissait tous. Pas parce qu’il était à Alexandrie depuis longtemps — il était à Alexandrie depuis dix jours — mais parce que Gerald avait un don pour les bars comme d’autres ont un don pour les langues ou les mathématiques, un don instinctif, immédiat, qui lui permettait de trouver dans n’importe quelle ville du monde, en moins de vingt-quatre heures, les trois bars qui valaient la peine d’être trouvés, les trois bars où les gens étaient vrais et les boissons fortes et les histoires intéressantes, et ce don, Maugham le savait, valait plus que tous les guides de voyage et tous les informateurs et toutes les lettres d’introduction du monde, parce que les bars de Gerald étaient les endroits où la vie se concentrait, comme le sel se concentre au fond d’un verre d’eau qu’on a laissé s’évaporer.
Ce soir-là, Gerald échoua dans un café du quartier Attarin — pas un bar du port, un café, un vrai café, un de ces cafés alexandrins ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre où les hommes buvaient du thé et fumaient du tabac et jouaient aux dominos et regardaient passer le temps avec cette patience orientale qui n’est pas de la passivité mais une forme supérieure d’activité, l’activité de ne rien faire, qui est la plus difficile et la plus enrichissante de toutes les activités humaines.
Il commanda un arak — pas du champagne, pas du whisky, de l’arak, parce que Gerald, quand il sortait la nuit, devenait un autre Gerald, un Gerald qui buvait ce que buvaient les gens du pays et qui mangeait ce que mangeaient les gens du pays et qui parlait comme parlaient les gens du pays, ou du moins qui essayait, et cet effort de mimétisme n’était pas de la condescendance ni du tourisme mais quelque chose de plus sincère, un désir d’effacement, un désir de disparaître dans un monde qui n’était pas le sien et d’y devenir invisible, ce qui était le contraire exact de ce qu’il faisait le jour, le jour où il était bruyant et visible et flamboyant, et cette contradiction, ce balancier entre le jour et la nuit, entre le Gerald-spectacle et le Gerald-fantôme, c’était le cœur de Gerald, le rouage central de sa mécanique, le secret que Maugham connaissait et que Maugham n’avait jamais écrit, parce que certaines histoires ne se volent pas, même quand on est l’écrivain le mieux payé du monde anglophone.
Et dans ce café du quartier Attarin, assis sur un tabouret bas avec son verre d’arak et sa cigarette et son costume froissé de pirate qui avait perdu son bandeau et son crochet quelque part entre le Sporting Club et le port, Gerald vit Hassan.
*
Hassan n’était pas en uniforme.
Sans son uniforme de concierge, Hassan était méconnaissable — non pas parce qu’il changeait d’apparence mais parce qu’il changeait de posture, de rythme, de densité. Le Hassan du Cecil était un homme droit, immobile, souriant, les mains à plat sur le marbre, le corps au service de l’hôtel. Le Hassan du quartier Attarin était un homme souple, mobile, silencieux, les mains dans les poches, le corps à son propre service, et la différence entre les deux était la même différence qu’entre un chat domestique et un chat de gouttière — le même animal, le même pelage, les mêmes yeux, mais un port de tête complètement différent.
Hassan ne fut pas surpris de voir Gerald. Il avait l’habitude de croiser des clients du Cecil dans les endroits où les clients du Cecil n’étaient pas censés se trouver, et il avait appris depuis longtemps que cette surprise était toujours à sens unique — le client était surpris de voir le concierge, jamais l’inverse, parce que le concierge sait que le monde est petit alors que le client croit qu’il est grand, et cette différence de perspective est peut-être la seule vraie différence entre ceux qui servent et ceux qui sont servis.
Gerald, lui, ne fut pas surpris parce que Gerald n’était jamais surpris. La surprise était un sentiment qui exigeait des attentes, et Gerald n’avait pas d’attentes, Gerald prenait ce qui venait avec la gratitude vorace d’un homme qui considère que chaque minute vécue est une minute volée à l’ennui et que l’ennui est la seule mort véritable.
— Hassan, dit Gerald. C’est bien Hassan, n’est-ce pas ?
— Monsieur Haxton.
— Gerald. La nuit, je suis Gerald.
Il tira un tabouret et s’assit à côté de Hassan sans demander la permission, ce qui était la manière de Gerald — il ne demandait jamais la permission, il prenait, et il prenait avec une telle joie, une telle évidence, que refuser aurait été comme refuser un cadeau, un geste mesquin et inutile.
Il commanda un deuxième arak pour Hassan, qui n’en voulait pas mais qui l’accepta parce que c’est ce qu’on fait à Alexandrie quand un étranger vous offre un verre dans un café de l’Attarin à minuit — on accepte, on boit, on écoute, et on attend de voir ce que la nuit a décidé de faire de vous.
Gerald but. Gerald parla. Gerald parla comme il buvait — par longues gorgées, par rasades, sans reprendre son souffle, et ce qu’il dit cette nuit-là dans le café de l’Attarin, avec l’arak qui brûlait et la fumée qui montait et les dominos qui claquaient sur les tables voisines, ce qu’il dit à Hassan le concierge qui n’était pas concierge cette nuit-là, Gerald ne l’aurait jamais dit à personne d’autre, pas à Maugham, surtout pas à Maugham, parce que dire quelque chose à Maugham c’était le donner au monde, c’était le transformer en prose, c’était le perdre.
— Tu sais ce que je suis, Hassan ? dit Gerald. Tu sais ce que je suis vraiment ?
Hassan ne répondit pas. Il savait que la question n’attendait pas de réponse. Il savait que Gerald allait répondre lui-même, comme les ivrognes répondent toujours eux-mêmes à leurs propres questions, l’ivresse étant la seule forme de conversation où l’on est à la fois celui qui parle et celui qui écoute.
— Je suis un masque, dit Gerald. Voilà ce que je suis. Un masque que Willie porte pour sortir dans le monde. Willie ne peut pas sortir tout seul — Willie est trop vieux, trop raide, trop bègue, trop anglais, trop effrayé. Alors il m’envoie, moi. Il m’envoie dans les bars et dans les ports et dans les chambres et dans les rues et dans les vies des autres gens, et je vis à sa place, et je bois à sa place, et j’aime à sa place, et quand je reviens il me regarde avec ces yeux — tu connais ces yeux, Hassan, tout le monde connaît ces yeux, ces yeux de lézard qui ne cillent jamais — et il dit : raconte. Et je raconte. Et tout ce que je raconte finit dans un carnet, et tout ce qui finit dans un carnet finit dans un livre, et tout ce qui finit dans un livre finit par appartenir à Willie et plus à moi. Mes nuits. Mes aventures. Mes erreurs. Mes joies. Tout à Willie. Et moi, qu’est-ce qu’il me reste ?
Gerald vida son verre d’un trait.
— Il me reste l’arak, dit-il. Et les cafés à minuit. Et les gens comme toi, Hassan, les gens qui ne demandent rien et qui écoutent tout et qui ne mettront jamais rien dans un carnet.
Hassan sourit — pas le sourire du concierge, l’autre sourire, le vrai, celui qu’il ne montrait pas au Cecil, celui qui n’apparaissait que la nuit et qui était plus triste et plus tendre et plus vrai que le sourire professionnel, et il pensa aux feuillets dans sa doublure de veste, et il pensa que Gerald se trompait — que lui aussi mettait des choses dans des carnets, ou du moins dans des feuillets, et que lui aussi transformait la vie en mots, et que peut-être la seule différence entre un concierge et un écrivain célèbre était la taille du carnet et le nombre de gens qui le lisaient.
Mais il ne dit rien.
Il but son arak.
Dans le café, un gramophone tournait. Depuis le début de la soirée, il jouait des chansons — des chansons arabes, des chansons populaires, des chansons d’amour et des chansons de pêcheurs et des chansons qui n’avaient pas de catégorie parce qu’elles parlaient de tout à la fois, de l’amour et de la mer et de Dieu et du thé sucré et de la nuit et de l’absence. Et parmi ces chansons, tournant en boucle comme un souvenir qui refuse de partir, un disque d’Oum Kalthoum.
Gerald écouta.
— C’est beau, dit-il. Qu’est-ce qu’elle dit ?
— Elle dit : tu es absent de mes yeux, dit Hassan.
Gerald rit — pas son rire de jour, pas le rire sonore et explosif, un rire plus petit, plus amer, un rire qui tenait dans le creux de la main.
— Absent, dit-il. Oui. C’est ça. Absent. Absent de mes propres yeux.
Puis il commanda un autre arak, et Hassan comprit quelque chose sur les masques — pas une idée, pas une pensée formulée, quelque chose de plus diffus, de plus vague, une sensation, la sensation que parfois le masque est plus vivant que le visage qu’il recouvre, que la personne qu’on invente est plus réelle que la personne qu’on est, et que le mensonge, à force d’être vécu, finit par devenir une forme de vérité, peut-être la seule forme de vérité qui soit supportable, la vérité vue de biais, la vérité vue de cet angle que le vieil homme de la rue Lepsius avait trouvé et que Hassan cherchait encore.
Ils restèrent dans le café jusqu’à deux heures du matin. Gerald parla. Hassan écouta. L’arak brûla. Le gramophone tourna. Et la voix d’Oum Kalthoum, dans ce café du quartier Attarin où personne ne connaissait personne et où tout le monde se comprenait, la voix chanta ce qu’elle chantait toujours — l’absence, le désir, la nuit, et cette chose sans nom qui est le contraire exact de la solitude et qui pourtant lui ressemble comme un jumeau.
Quand Gerald se leva pour partir, il était ivre. Pas ivre au point de ne plus tenir debout — Gerald ne tombait jamais, Gerald avait cette grâce des ivrognes professionnels qui marchent plus droit à mesure qu’ils boivent plus, comme si l’alcool corrigeait un déséquilibre intérieur que la sobriété ne faisait qu’aggraver. Il posa une main sur l’épaule de Hassan — un geste lourd, chaud, un geste de frère ou de naufragé.
— Tu ne diras rien à Willie, dit-il.
Ce n’était pas une question.
— Rien, dit Hassan.
Gerald sourit et sortit dans la nuit.
Hassan resta seul dans le café. Le gramophone s’était tu. Le patron empilait les chaises. Les dominos avaient cessé de claquer. Et dans le silence qui suivit, Hassan sortit un feuillet de sa poche et, avec le crayon qu’il avait pensé à prendre cette fois, il écrivit quelque chose — pas ce que Gerald lui avait dit, pas les mots de Gerald, mais ce que les mots de Gerald lui avaient fait voir, cette image du masque plus vivant que le visage, cette image qui était peut-être la clé de tout, la clé de la ville, la clé de l’hôtel, la clé de la voix d’Oum Kalthoum qui était le plus grand masque de tous parce qu’elle était le plus grand visage de tous, un masque et un visage en même temps, un mensonge et une vérité dans le même souffle, et c’était ça, exactement ça, que Hassan cherchait depuis qu’il avait commencé à écrire en secret sur ses feuillets pliés en quatre — cette chose impossible, cette coïncidence du masque et du visage, cette fusion du mensonge et de la vérité que seule la voix, peut-être, pouvait accomplir.
Il écrivit longtemps.
Puis il rentra chez lui en marchant dans les rues vides d’Alexandrie, et les rues vides sentaient le jasmin et le sel et l’arak et l’absence, et la mer, au bout de toutes les rues, faisait ce qu’elle fait toujours, c’est-à-dire qu’elle attendait, et la nuit, au-dessus de toutes les rues, faisait ce qu’elle fait toujours, c’est-à-dire qu’elle passait.
Chapitre 9
Leçon de chant
Le récital était dans dix jours.
Vittoria répétait chez Stavridis tous les après-midi, de quinze heures à dix-sept heures, dans l’appartement sombre du quartier Chatby qui sentait le tabac froid et le papier moisi et le thé à la bergamote que Stavridis buvait en quantités industrielles, un appartement si encombré de partitions et de livres et de photographies dédicacées et de souvenirs d’une carrière qui n’avait pas été aussi brillante que Stavridis le laissait entendre — mais qui l’avait été suffisamment pour qu’il ait des choses à enseigner — que le piano droit, coincé entre une bibliothèque et un divan défoncé, semblait se recroqueviller sur lui-même comme un animal pris au piège.
Stavridis était assis au piano. Vittoria était debout, les mains le long du corps, les épaules droites, le menton levé — la posture que Stavridis lui avait enseignée, la posture de la chanteuse, qui n’est pas la posture de la femme ni la posture de l’actrice mais une chose à part, une architecture du corps construite pour un seul but, projeter la voix, la lancer hors de soi comme un oiseau qu’on libère de la cage, et Stavridis disait toujours que les deux premières choses qu’un chanteur doit apprendre sont de se tenir droit et de lâcher prise, ce qui est une contradiction, comme la plupart des choses essentielles.
— « Vissi d’arte, vissi d’amore », chanta Vittoria.
Tosca. Le grand air du deuxième acte. L’air où Tosca dit à Dieu qu’elle a vécu d’art et d’amour et qu’elle ne comprend pas pourquoi il la punit, et c’est un air magnifique, un air qui exige tout — la puissance, la délicatesse, le désespoir, la colère, la prière — et Vittoria le chantait avec compétence, avec justesse, avec cette propreté technique que Stavridis lui avait inculquée à coups de vocalises et de gammes et de respirations et de positions de langue et de toutes ces choses microscopiques dont la somme fait une voix.
Stavridis écoutait. Ses doigts sur le piano — ceux qui fonctionnaient encore — accompagnaient Vittoria avec cette économie qui était sa marque, quelques accords, quelques notes, juste assez pour soutenir la voix sans la porter, parce que Stavridis croyait que la voix devait se porter elle-même, comme un navire doit se porter lui-même sur la mer, l’accompagnement n’étant que le vent dans les voiles, et un navire qui a besoin du vent pour rester à flot n’est pas un navire mais une épave.
Vittoria termina l’air. Le dernier « perchè, perchè, Signore » s’éteignit dans l’air de l’appartement, absorbé par les partitions et les livres et les murs et le silence.
Stavridis ne dit rien pendant un moment. Il avait cette habitude — ne rien dire après que Vittoria avait chanté, laisser le silence faire son travail, laisser le silence dire ce qu’il avait à dire, parce que le silence qui suit le chant est le juge le plus honnête du monde, un juge qui ne peut pas être acheté ni séduit ni intimidé, et ce que le silence disait en cet instant, Vittoria l’entendait aussi clairement que Stavridis, c’était : c’est bien. C’est correct. C’est propre. Et c’est tout.
— C’est bien, dit Stavridis enfin, confirmant le verdict du silence. C’est du bon travail. Le registre est stable, le vibrato est contrôlé, le souffle est long. Donadieu sera satisfait. Le public sera satisfait. Les Papandreou diront que c’était charmant.
Il marqua une pause. Il gratta sa barbe avec le crayon. Il regarda Vittoria par-dessus ses lunettes, et dans ce regard il y avait quelque chose de triste, la tristesse d’un professeur qui sait que son élève a atteint le plafond de ce que l’enseignement peut donner et que le reste — le reste qui est tout — doit venir d’ailleurs.
— Mais si tu veux être honnête avec toi-même, Vittoria — et je sais que tu ne veux pas être honnête avec toi-même, personne ne veut être honnête avec soi-même, être honnête avec soi-même est la chose la plus terrifiante que puisse faire un être humain —, si tu veux être honnête, tu sais que ce n’est pas suffisant.
Vittoria savait. Elle savait parce qu’elle l’entendait elle-même — cette absence, ce manque, ce creux au centre de sa voix que la technique n’arrivait pas à combler, un creux qui n’était pas un défaut de technique mais un défaut d’autre chose, un défaut de courage peut-être, ou un défaut d’abandon, ou un défaut de cette chose que Stavridis appelait le mensonge vrai et qu’elle n’avait pas encore trouvée, pas encore touchée, pas encore comprise.
— Qu’est-ce qui manque ? demanda-t-elle, bien qu’elle connût la réponse.
— Toi, dit Stavridis. Il manque toi. Tu chantes Tosca. Mais Tosca ne chante pas à travers toi. Tu restes à côté de la musique, tu ne rentres pas dedans. Tu as peur.
— Peur de quoi ?
— De te perdre. Le chant exige qu’on se perde. Que le moi disparaisse. Que la personne qui chante cesse d’être la personne qui chante et devienne la musique elle-même. Et toi, Vittoria, tu ne te perds jamais. Tu contrôles. Tu surveilles. Tu es derrière ta voix comme un cocher derrière ses chevaux, tu tiens les rênes, tu ne les lâches jamais. Et tant que tu ne lâcheras pas les rênes, tant que tu n’accepteras pas de tomber, tu chanteras bien et tu ne chanteras pas vrai.
Stavridis ferma le couvercle du piano — doucement, avec la tendresse qu’on réserve aux objets qu’on a aimés longtemps et qui ne fonctionnent plus très bien.
— Répète le Puccini, dit-il. Et le Verdi. Pour le récital, ça ira. Mais un jour, Vittoria, il faudra que tu chantes autre chose. Quelque chose qui n’est pas dans les partitions. Quelque chose qui est seulement dans toi.
*
Vittoria sortit de chez Stavridis à dix-sept heures. La lumière avait changé — elle n’était plus blanche mais dorée, cette lumière d’or d’Alexandrie en fin d’après-midi qui transformait les façades en lingots et les vitres en miroirs et les flaques d’eau en pièces de monnaie, et Vittoria marchait dans cette lumière avec le sentiment d’être passée à côté de quelque chose, le sentiment qu’il existait une porte qu’elle n’avait pas ouverte et derrière laquelle se trouvait ce qu’elle cherchait, cette chose sans nom, cette chose que Stavridis ne pouvait pas lui donner parce que personne ne pouvait la donner, il fallait la prendre, et pour la prendre il fallait d’abord savoir où elle était, et Vittoria ne savait pas où elle était.
Elle marchait dans le quartier Chatby, vers l’arrêt du tramway qui la ramènerait à l’Ibrahimiyya, et les rues étaient pleines de cette vie d’après-midi qui est la vie la plus vivante d’Alexandrie — les enfants qui rentraient de l’école, les marchands qui rangeaient leurs étals, les femmes qui étendaient du linge aux fenêtres, les vieux qui jouaient au trictrac devant les cafés, les chats qui se réveillaient de leur sieste et commençaient à s’étirer avec cette lenteur souveraine des chats d’Alexandrie, lesquels avaient appris des Égyptiens la science de ne rien faire avec une élégance qui faisait honte aux gens qui faisaient quelque chose.
Et puis elle entendit la voix.
Pas dans un café, cette fois. Par une fenêtre ouverte. Une fenêtre au deuxième étage d’un immeuble dont la façade jaune s’écaillait comme la peau d’un serpent qui mue, et derrière cette fenêtre quelqu’un écoutait un disque d’Oum Kalthoum, et le son tombait dans la rue comme de l’eau tombe d’un balcon quand on arrose les fleurs, un son en cascade, un son liquide, un son qui se répandait sur le trottoir et les passants et les chats et les marchands et les enfants et Vittoria.
Elle s’arrêta.
Elle connaissait cette voix maintenant. Depuis le soir du café sans nom, depuis janvier, elle l’avait entendue des dizaines de fois — au hasard des rues, des boutiques, des tramways, des cafés, des fenêtres ouvertes — parce qu’à Alexandrie en 1931 la voix d’Oum Kalthoum était partout, elle était dans l’air comme le sel était dans l’air, on ne pouvait pas y échapper, on ne pouvait que la respirer, et chaque fois que Vittoria la respirait quelque chose se passait dans sa poitrine, un serrement, une ouverture, les deux en même temps, comme si la voix comprimait et dilatait le cœur d’un même mouvement.
La chanson était « El Bood Allemni El Sahar » — L’éloignement m’a appris l’insomnie. Vittoria ne comprenait toujours pas les paroles. Mais elle n’avait pas besoin de les comprendre. Ce qu’elle écoutait, ce n’était pas les mots, c’était ce que la voix faisait aux mots — la manière dont elle les prenait dans sa bouche comme on prend une gorgée de vin et dont elle les gardait, et les faisait tourner, et les goûtait, et les recrachait changés, transformés, méconnaissables, et puis les reprenait et recommençait, et chaque fois qu’elle recommençait c’était différent, chaque fois c’était le même mot et un autre mot, la même note et une autre note, la même émotion et une autre émotion, et cette capacité de variation infinie à l’intérieur d’un cadre fixe, cette liberté absolue à l’intérieur d’une contrainte absolue, c’était exactement — exactement — ce que Stavridis essayait de lui expliquer et qu’il ne pouvait pas lui expliquer parce que ça ne s’explique pas.
Ça se fait.
Oum Kalthoum le faisait.
Oum Kalthoum prenait un vers d’Ahmed Rami — un vers simple, un vers d’amour, un vers qui dans la bouche de n’importe qui d’autre aurait été un vers de chanson populaire, un vers joli et oubliable — et elle en faisait un continent. Elle en faisait un monde. Elle en faisait une chose si vaste et si profonde que le vers ne pouvait plus la contenir, que les mots craquaient sous le poids de ce qu’elle y mettait, et ce qui sortait des fissures des mots, ce qui s’échappait par les craquelures de la langue, c’était quelque chose de plus ancien que la langue, quelque chose de plus vieux que les mots, quelque chose d’antérieur à tout, et c’était ça que Stavridis appelait le mensonge vrai — non pas le mensonge des mots, non pas le mensonge du sens, mais le mensonge de la forme, la forme qui dit plus que le fond, la voix qui dit plus que les mots, le corps qui dit plus que l’esprit, et ce plus, ce surplus, cet excès de sens par rapport au sens, c’était l’art.
Vittoria comprit alors — debout dans une rue du quartier Chatby, à cinq heures de l’après-midi, dans la lumière dorée d’Alexandrie, avec un chat à ses pieds et un marchand de foul qui rangeait sa charrette et un enfant qui pleurait quelque part et la voix d’Oum Kalthoum qui tombait d’une fenêtre ouverte — elle comprit que ce qu’elle devait voler à cette voix, ce n’était pas le style. Ce n’était pas la technique des mélismes ni la science des variations ni la maîtrise du quart de ton ni aucune des choses qu’on peut analyser et décrire et enseigner. Ce qu’elle devait voler, c’était le courage. Le courage de se mettre à nu sous le déguisement. Le courage de se perdre dans le mensonge jusqu’à trouver la vérité au fond du mensonge. Le courage de lâcher les rênes et de tomber et de découvrir que la chute, quand on accepte de tomber vraiment, n’est pas une chute mais un envol.
Elle resta dans la rue jusqu’à ce que la chanson se termine. Puis elle reprit sa marche vers le tramway. Mais quelque chose avait changé dans sa démarche — un relâchement, une souplesse, comme si les rênes dont parlait Stavridis avaient glissé d’un cran, pas assez pour lâcher prise, pas encore, mais assez pour que les chevaux sentent la différence et accélèrent un peu, juste un peu, vers quelque chose qui n’avait pas de nom et qui était peut-être, si l’on insistait pour mettre un nom sur les choses qui n’en ont pas besoin, la liberté.
*
Pendant que Vittoria écoutait Oum Kalthoum dans une rue de Chatby, le Comte prenait le thé avec Madame Anastasiou sur la terrasse du Cecil.
Le thé au Cecil était servi de seize à dix-huit heures, dans un rituel qui devait autant à l’Angleterre qu’à l’Orient et rien du tout à la logique, puisqu’il consistait à boire du thé brûlant en pleine chaleur méditerranéenne, accompagné de sandwichs au concombre dont personne ne mangeait le pain et de petits fours dont tout le monde mangeait le sucre, le tout servi par des garçons en veste blanche qui se mouvaient entre les tables avec la grâce silencieuse de fantômes ayant fait les meilleures écoles.
Madame Anastasiou portait un chapeau à voilette qui lui donnait un air de mystère qu’elle n’avait pas, un collier de perles qui étaient peut-être vraies et peut-être pas — chez Madame Anastasiou, la question du vrai et du faux se posait avec une insistance qui frisait l’obsession —, et une robe de crêpe de Chine bleu ciel qui avait été à la mode deux ans plus tôt et qui l’était encore à Alexandrie, Alexandrie ayant avec Paris un rapport au temps comparable à celui que la lumière des étoiles entretient avec les étoiles elles-mêmes, c’est-à-dire qu’on voyait la mode quand elle était déjà morte mais qu’elle brillait encore.
Le Comte était charmant. Le Comte était toujours charmant — c’était sa profession, sa vocation, son seul talent véritable, le charme, cette capacité de faire croire à l’autre qu’il est la personne la plus intéressante du monde alors que la personne la plus intéressante du monde est évidemment celui qui le fait croire, et Madame Anastasiou, qui n’était pas bête mais qui était seule, ce qui revient presque au même quand il s’agit de résister au charme, Madame Anastasiou buvait le thé et les paroles du Comte avec la même avidité.
Le Comte parlait de ses domaines. Les domaines revenaient souvent dans la conversation — les vignes, les forêts, les haras, le manoir dont le toit avait besoin de réparations, les fermiers qui ne payaient plus leur loyer depuis la crise, les impôts qui augmentaient, les temps qui étaient durs pour tout le monde, même pour les comtes, surtout pour les comtes, parce que les comtes avaient des responsabilités que les gens ordinaires ne pouvaient pas imaginer, des responsabilités envers la terre et envers les gens qui vivaient sur la terre et envers l’histoire de la famille qui remontait au treizième siècle, et chaque génération avait le devoir de transmettre ce qu’elle avait reçu, ce qui était de plus en plus difficile dans un monde où les banquiers n’avaient pas de cœur et les gouvernements pas de mémoire.
Madame Anastasiou écoutait avec une compassion qui n’était pas feinte — elle avait de la compassion, Madame Anastasiou, c’était peut-être la seule chose chez elle qui fût entièrement authentique, cette capacité de sentir la souffrance d’autrui, y compris la souffrance inventée, y compris la souffrance d’un faux comte aux faux domaines, parce que la compassion, quand elle est vraie, ne fait pas la différence entre la souffrance vraie et la souffrance fausse, elle les accueille toutes avec la même tendresse aveugle.
Le Comte avait besoin d’argent.
Il ne le dit pas comme ça, bien sûr. Il ne dit pas « j’ai besoin d’argent ». Il dit qu’il attendait un virement de Budapest qui avait été retardé par des complications bancaires — les banques hongroises n’étaient plus ce qu’elles étaient, la crise avait tout désorganisé, et son notaire lui avait écrit que l’affaire se réglerait dans deux semaines, trois au plus, mais en attendant il se trouvait dans une situation embarrassante, pas désespérée, non, un Ferenczi de Dobrany n’est jamais désespéré, mais embarrassante, oui, c’était le mot, embarrassante.
Madame Anastasiou proposa de l’aider.
Le Comte refusa — une première fois, avec une dignité blessée qui était un chef-d’œuvre d’interprétation. Madame Anastasiou insista. Le Comte refusa une deuxième fois, avec une dignité un peu moins blessée, un peu plus hésitante. Madame Anastasiou insista à nouveau. Le Comte céda — avec une grâce qui transformait l’emprunt en faveur, comme si en acceptant l’argent il faisait un cadeau à Madame Anastasiou, le cadeau de sa confiance, le cadeau de sa vulnérabilité, et Madame Anastasiou reçut ce cadeau avec la gratitude d’une femme à qui l’on vient d’offrir quelque chose de plus précieux que de l’argent, à savoir la preuve qu’elle était nécessaire.
La somme était considérable.
Pas assez considérable pour ruiner Madame Anastasiou — du moins pas si l’argent de l’armateur du Pirée continuait d’arriver, ce qui, dans l’état actuel des choses, n’était pas du tout garanti, mais Madame Anastasiou ne pensait pas à ça, Madame Anastasiou pensait au Comte, à ses domaines, à ses vignes, à son toit qui avait besoin de réparations, et peut-être aussi à ses yeux, qui étaient d’un bleu très pâle, un bleu de lac de montagne, un bleu qui pouvait être sincère ou pouvait être calculé et qui était probablement les deux à la fois, parce que le bleu, à Alexandrie, n’était jamais une seule chose.
Le Comte prit l’argent.
Le Comte remercia.
Le Comte commanda une deuxième théière.
Et sur la terrasse du Cecil, dans la lumière dorée de la fin d’après-midi, avec la Méditerranée qui brillait au loin comme une promesse que personne ne tiendrait, le Comte et Madame Anastasiou burent leur thé en silence, et ce silence était le plus beau mensonge de la journée — un silence qui disait que tout allait bien, que la confiance régnait, que les domaines existaient, que le virement arriverait, que les perles étaient vraies, que l’argent serait rendu, que le monde avait un sens et que ce sens était bon.
*
Ce soir-là, Vittoria ne dormit pas.
Elle était couchée dans son lit étroit, dans sa chambre étroite, avec le miroir fêlé qui reflétait le plafond dans le noir, et elle pensait au récital. Dans dix jours. Dix jours pour trouver ce que Stavridis ne pouvait pas lui donner et ce que Oum Kalthoum ne pouvait pas lui prêter. Dix jours pour apprendre à tomber.
Elle chantait dans sa tête — pas Tosca, pas Verdi, quelque chose d’autre, quelque chose qui n’avait pas de partition et pas de nom, un air qu’elle inventait au fur et à mesure en le chantant, un air qui n’était ni italien ni arabe ni rien de connu, un air qui serpentait entre les langues et les styles comme une rivière serpente entre les rives, prenant à chaque rive un peu de terre et un peu de couleur et devenant à mesure qu’elle avançait quelque chose de nouveau, quelque chose qui n’existait pas avant et qui n’existerait peut-être plus après, quelque chose d’unique et de fragile et de terriblement vivant.
Elle chantait dans sa tête et le miroir fêlé reflétait le plafond et le plafond reflétait rien et le rien reflétait Alexandrie et Alexandrie reflétait la nuit et la nuit reflétait la voix d’Oum Kalthoum qui continuait quelque part, toujours, comme le sang continue dans les veines même quand on dort.
Et quelque part dans cette chaîne de reflets — entre le miroir et le plafond et le rien et la ville et la nuit et la voix — Vittoria trouva quelque chose. Pas le courage. Pas encore. Mais l’adresse du courage. L’endroit où le courage habitait. Un endroit qu’elle ne pouvait pas encore atteindre mais qu’elle pouvait désormais voir, de loin, comme on voit une île depuis un bateau, et savoir qu’une île existe est déjà la moitié du voyage.
Elle s’endormit avec cet air dans la tête, cet air sans nom, cet air qui venait de nulle part et qui allait peut-être quelque part, et quand elle se réveilla le lendemain matin, l’air avait disparu, comme disparaissent les rêves, mais l’adresse du courage était toujours là, gravée quelque part derrière ses yeux, et neuf jours la séparaient du récital, et neuf jours c’était beaucoup et ce n’était rien, et Vittoria se leva et regarda le miroir fêlé et le miroir fêlé lui renvoya ses deux visages et elle sourit aux deux.
Chapitre 10
Private Lives
Noël Coward arriva au Cecil Hotel comme arrive la foudre — sans prévenir, sans s’excuser, et en illuminant tout sur son passage.
Il arriva un mercredi, en fin de matinée, dans une automobile de location conduite par un chauffeur égyptien qu’il avait, en vingt minutes de trajet depuis le port, déjà rendu fou de rire et à moitié amoureux, parce que Coward avait ce don terrible de plaire immédiatement à tout le monde, un don qui n’était pas de la séduction — la séduction est un calcul, et Coward ne calculait rien, ou plutôt il calculait tout si vite que le calcul disparaissait dans la vitesse et ne laissait derrière lui que l’impression d’une spontanéité absolue, comme un prestidigitateur dont les mains bougent si vite qu’on ne voit jamais le truc.
Il avait trente et un ans. Il était l’homme le plus célèbre du théâtre anglais, ce qui, en 1931, voulait dire l’homme le plus célèbre du théâtre mondial, parce que le théâtre mondial parlait anglais comme la diplomatie parlait français et la musique parlait italien, et Coward parlait les trois avec un accent qui n’appartenait à aucun pays et à aucune classe et à aucune époque, un accent qu’il avait inventé lui-même, fabriqué de toutes pièces, un accent qui était le costume le plus réussi qu’il ait jamais porté — plus réussi que ses robes de chambre en soie, plus réussi que ses cigarettes dans leur fume-cigarette d’ivoire, plus réussi que sa raie de côté impeccable et que ses sourcils qu’il avait appris à lever l’un indépendamment de l’autre, ce qui était, selon lui, le seul talent véritablement indispensable dans la vie.
Il venait de Singapour, ou de Saigon, ou de Colombo — Coward voyageait si vite et si continuellement que les villes se confondaient dans son sillage comme les paysages se confondent derrière la fenêtre d’un train express, et la raison de sa présence à Alexandrie était soit une escale technique en route vers Londres, soit une envie soudaine de voir les pyramides, soit les deux, soit aucune des deux, Coward étant un homme pour qui les raisons étaient des accessoires décoratifs qu’on accrochait après coup aux décisions déjà prises.
Hassan le vit entrer par la porte tournante et sut immédiatement — non pas qui il était, il ne lisait pas le théâtre anglais — mais ce qu’il était, c’est-à-dire un spectacle. Pas un spectacle au sens vulgaire du terme, pas un homme qui fait du bruit pour être regardé — Gerald faisait du bruit pour être regardé et c’était autre chose, c’était plus simple, plus animal. Coward était un spectacle au sens le plus pur, le plus artisanal — un homme qui avait transformé sa propre existence en œuvre d’art, qui avait fait de chaque geste, de chaque mot, de chaque silence, de chaque entrée dans une pièce et de chaque sortie d’une pièce, une performance si parfaitement calibrée que la distinction entre la vie et le théâtre avait cessé d’exister, non pas parce que la vie était devenue du théâtre mais parce que le théâtre était devenu la seule forme de vie que Coward connaissait.
Il traversa le hall avec une démarche que Hassan n’avait jamais vue — pas la démarche du Comte, qui était celle d’un acteur jouant un rôle, ni la démarche de Maugham, qui était celle d’un observateur mesurant un territoire, ni celle de Gerald, qui était celle d’un conquérant prenant possession d’un bar. La démarche de Coward était celle d’un homme qui danse sans musique, ou plutôt d’un homme qui est lui-même la musique sur laquelle il danse, et chaque pas était une note et chaque note était un pas, et l’ensemble formait une mélodie que personne n’avait composée et que personne ne pouvait transcrire mais que tout le monde entendait.
— Quelle lumière, dit Coward à personne en particulier en traversant le hall, les yeux levés vers les fenêtres par lesquelles la lumière blanche d’Alexandrie entrait avec son impudeur habituelle. Quelle lumière indécente. On dirait que Dieu a oublié de baisser les stores.
Nikos le réceptionniste tendit la fiche de police. Coward la remplit en sifflant un air de sa propre composition — un air de Private Lives, la pièce qu’il avait écrite l’année précédente et qui triomphait à Londres et à New York et qui racontait l’histoire de deux couples qui se croisent et se décroisent et se recroisent dans un hôtel, ce qui était, quand on y pensait, exactement ce qui se passait au Cecil Hotel d’Alexandrie à ce moment précis, sauf que personne n’avait écrit la pièce et que personne ne connaissait la fin.
— Une chambre avec vue sur la mer, dit Coward. Et un piano. Y a‑t-il un piano dans cet hôtel ? Il y a toujours un piano dans les hôtels civilisés. Les hôtels sans piano sont des prisons avec service d’étage.
Il y avait un piano. Un demi-queue Bechstein dans le salon attenant au bar, un piano qui servait surtout de support pour les vases de fleurs et les cendriers et qui n’avait pas été accordé depuis l’inauguration, mais qui fonctionnait, toutes ses touches fonctionnaient, ce qui le rendait supérieur au piano de Stavridis.
— Parfait, dit Coward. Montrez-moi ma chambre, montrez-moi le piano, montrez-moi le bar, dans cet ordre, et ensuite montrez-moi quelqu’un d’intéressant à qui parler, parce que je viens de passer quatre jours sur un bateau avec un colonel des Indes qui ne parlait que de polo et de troubles intestinaux, et si je n’ai pas une conversation intelligente dans l’heure qui vient je vais me jeter dans la Méditerranée, ce qui serait un gaspillage tragique de talent.
*
La conversation intelligente se produisit à treize heures, au bar, quand Coward descendit de sa chambre — rasé, changé, parfumé, dans un costume de toile beige si parfaitement coupé qu’il semblait avoir été peint sur lui — et trouva Maugham assis dans son fauteuil habituel avec son gimlet habituel et son expression habituelle.
Ils se connaissaient.
Pas intimement — ils s’étaient croisés à Londres, à des premières, à des dîners, dans ce petit monde du théâtre et de la littérature anglaise où tout le monde connaît tout le monde et où personne ne connaît vraiment personne, un monde de poignées de main et de mots d’esprit et de sourires qui ne montent jamais jusqu’aux yeux. Mais ils se reconnaissaient. Ils appartenaient à la même espèce — l’espèce des hommes qui transforment leur vie en art et leur art en argent et qui portent leur masque avec une maestria qui fait oublier qu’il s’agit d’un masque, et cette appartenance commune créait entre eux un lien qui n’était ni de l’amitié ni de la rivalité mais quelque chose entre les deux, une fraternité méfiante, une complicité armée.
— Willie, dit Coward en s’asseyant en face de Maugham avec cette aisance de chat qui était aussi celle de Maugham, de sorte que les deux hommes, assis face à face, ressemblaient à deux chats sur deux murs qui se regardent par-dessus une cour.
— Noël, dit Maugham. Qu’est-ce que vous f‑f-faites ici ?
— La même chose que vous, j’imagine. Je fuis l’Angleterre.
— L’Angleterre n’est pas si t‑t-terrible.
— L’Angleterre est le seul pays au monde où l’on peut mourir d’ennui et où ce sera inscrit sur votre acte de décès comme une cause naturelle.
Maugham sourit. Le sourire du lézard. Le sourire qui ne monte pas jusqu’aux yeux mais qui n’en a pas besoin, parce que les yeux, chez Maugham, faisaient leur propre sourire, un sourire indépendant, plus froid et plus vrai.
Giorgos apporta un gin-tonic pour Coward — sans qu’on le lui ait demandé, Giorgos ayant deviné en trente secondes que Coward était un homme à gin-tonic comme Maugham était un homme à gimlet, les grands barmans possédant cette science des boissons et des âmes qui est la seule science véritablement utile dans un monde où les universités enseignent tout sauf ce qui compte.
— J’ai lu Cakes and Ale, dit Coward. C’est votre meilleur livre.
— V‑v-vous trouvez ?
— Non. Mais c’est ce qu’il faut dire aux écrivains quand on veut qu’ils vous parlent. Le compliment est la clé qui ouvre toutes les portes, y compris les portes blindées de la vanité littéraire.
— Et qu’est-ce qu’il faut dire aux d‑d-dramaturges ?
— Aux dramaturges, il faut dire : votre dernière pièce était merveilleuse. C’est plus simple parce que c’est toujours la dernière qui compte. Les écrivains vivent dans le passé — leur meilleur livre est toujours celui qu’ils ont déjà écrit. Les dramaturges vivent dans le présent — leur meilleure pièce est toujours celle qui est sur scène en ce moment. Et les acteurs vivent dans le futur — leur meilleur rôle est toujours celui qu’ils n’ont pas encore joué. C’est pour ça que les écrivains sont tristes, les dramaturges nerveux et les acteurs fous.
— Et vous, Noël ? Vous êtes les t‑t-trois à la fois.
— Ce qui fait de moi un fou triste et nerveux, oui. Mais magnifiquement habillé, ce qui compense tout.
Ils burent. Ils parlèrent. Le bar du Cecil devint leur scène — une scène pour deux acteurs et un public de tabourets vides et de miroirs fumés et de Giorgos qui essuyait ses verres en souriant, parce que Giorgos, qui avait entendu des conversations dans toutes les langues et dans tous les registres, du murmure amoureux au hurlement de désespoir, reconnaissait une grande scène quand il en voyait une.
Ce fut une joute. Pas une joute hostile — une joute joyeuse, une joute d’athlètes qui prennent plaisir à mesurer leurs forces, et les forces en question étaient les mots, et les mots de Maugham étaient des scalpels — lents, précis, tranchants, qui ouvraient les sujets avec une minutie chirurgicale et en exposaient les entrailles avec une absence de pitié qui était, paradoxalement, la forme la plus élevée de la compassion —, et les mots de Coward étaient des feux d’artifice — rapides, brillants, explosifs, qui illuminaient les sujets d’une lumière si vive et si brève qu’on en voyait tout pendant un instant, tout, absolument tout, avant que le noir ne revienne et qu’un autre feu d’artifice ne monte et n’explose.
Ils parlèrent du théâtre. Maugham dit qu’il le détestait — qu’il avait écrit pour le théâtre pendant vingt ans et qu’il avait fini par comprendre que le théâtre était un art collectif et que les arts collectifs étaient des contradictions dans les termes, parce que l’art est une affaire solitaire et que le collectif est une affaire de compromis, et que le compromis est la mort de l’art, et que donc le théâtre est un art qui se suicide chaque soir à huit heures et demie devant un public qui paie pour assister au spectacle.
— Vous avez raison, dit Coward. Le théâtre est un suicide collectif. C’est pour ça que c’est la seule forme d’art qui vaille la peine. Les arts solitaires — les livres, la peinture, la musique — sont des suicides privés. Très dignes, très propres, personne ne vous voit mourir. Le théâtre, c’est mourir en public. Et mourir en public exige un courage que les écrivains n’ont pas.
— Les écrivains ont d’autres c‑c-courages.
— Le courage de s’asseoir dans un fauteuil et d’observer le monde à distance ? Oui, c’est un courage. Le courage du voyeur. Le courage de celui qui regarde la vie par le trou de la serrure et qui en fait un chef-d’œuvre. Mais ce n’est pas le même courage que celui qui monte sur scène et qui ouvre la porte.
Maugham but une gorgée de gimlet. Ses yeux ne cillèrent pas.
— Vous avez peut-être raison, dit-il. Mais celui qui regarde par le t‑t-trou de la serrure voit des choses que celui qui ouvre la porte ne voit jamais.
Ils se turent un instant. Le silence entre eux était confortable — le silence de deux hommes qui se sont dit tout ce qu’ils avaient à se dire sur ce sujet et qui n’ont pas besoin de le dire encore, le silence qui vient après la joute quand les épées sont rangées et que les deux combattants boivent ensemble en regardant le champ de bataille.
— Les gens de cet hôtel, dit Coward en balayant le bar du regard. Parlez-moi des gens de cet hôtel.
Et Maugham parla. Il parla du Comte — « un escroc m‑m-magnifique, un artiste de l’imposture, je l’observe depuis une semaine avec un plaisir sans mélange ». Il parla de Madame Anastasiou — « une fausse veuve qui p‑p-prête de l’argent qu’elle n’a pas à un faux comte qui ne le rendra jamais, c’est une histoire d’amour ». Il parla de Poole — « un homme qui n’existe pas, ou qui existe t‑t-trop, ce qui revient au même ». Il parla de Metzger — « un homme qui a construit un hôtel pour se c‑c-cacher dedans ». Il ne parla pas de Gerald, parce qu’on ne parle pas de Gerald.
Coward écoutait avec l’avidité d’un homme qui a besoin d’histoires comme d’autres ont besoin d’oxygène, et chaque portrait que Maugham dressait devenait, dans l’esprit de Coward, un personnage de pièce, un rôle possible, une réplique à écrire, et la différence entre Maugham et Coward était là — Maugham voyait les gens comme des histoires, Coward voyait les gens comme des rôles, Maugham écrivait pour comprendre, Coward écrivait pour jouer, et le monde, entre les deux, était le même monde, le même Cecil, les mêmes masques, les mêmes mensonges, vus de deux fenêtres différentes.
— Et il y a une fille, dit Maugham. Une I‑I-Italienne. Vittoria Aldisi. Elle dit qu’elle est chanteuse. Elle ne l’est pas. Ou pas tout à fait. Elle ment avec un talent remarquable.
— Quel acteur merveilleux, dit Coward. Elle joue le rôle de sa vie.
— C’est ce que j’ai pensé aussi.
— La question est : est-ce qu’elle le sait ?
— C’est toujours la q‑q-question.
*
Le soir, Coward se mit au piano.
Ce ne fut pas une décision — Coward ne prenait pas de décisions concernant le piano comme on ne prend pas de décisions concernant la respiration, le piano étant pour lui aussi naturel et aussi nécessaire que l’air, et quand il vit le Bechstein en passant dans le salon après le dîner, ses mains bougèrent vers le clavier avant que son cerveau n’ait eu le temps de leur donner la permission, et quand ses doigts touchèrent les touches quelque chose se produisit dans le salon du Cecil qui ne s’était jamais produit et qui ne se reproduirait peut-être jamais.
Il joua.
Il joua d’abord ses propres compositions — « Someday I’ll Find You », un air de Private Lives, et le son du piano non accordé donnait à la mélodie un léger voile de mélancolie qui n’était pas dans la partition mais qui était dans l’hôtel, dans les murs, dans l’air d’Alexandrie qui se glissait par les fenêtres ouvertes et qui ajoutait à chaque note une harmonique de sel et de jasmin que Coward n’avait pas prévue mais qu’il accueillit comme on accueille un partenaire de danse improvisé, avec grâce et gratitude.
Des gens vinrent. Attirés par la musique, comme les gens sont toujours attirés par la musique quand la musique est vivante et non mécanique, quand elle vient d’un corps et non d’un gramophone, quand elle est présente et non enregistrée. Les Whitfield vinrent. Madame Anastasiou vint, avec son diadème réparé. Le Comte vint, et s’adossa au mur avec l’air de celui pour qui la musique est un décor et non un événement. Gerald vint, un verre dans chaque main. Maugham vint et s’assit dans l’angle, les yeux de lézard ouverts dans la pénombre. Metzger vint et resta debout dans l’encadrement de la porte, les bras croisés, avec un demi-sourire.
Coward joua des airs à la mode — des fox-trots, des charlestons, des ballades sentimentales, et chaque air était transformé par le passage entre ses mains, chaque air devenait un peu plus intelligent, un peu plus ironique, un peu plus triste et un peu plus drôle, parce que Coward avait cette capacité de jouer la musique des autres comme si c’était la sienne et de jouer la sienne comme si c’était celle des autres, et cette circulation, cet échange, cette générosité du talent qui donne en prenant et qui prend en donnant, c’était le spectacle.
Et puis quelqu’un demanda — Mrs. Whitfield peut-être, ou Gerald, ou personne, peut-être la question flottait-elle dans l’air depuis le début de la soirée et attendait-elle le bon moment pour se poser, comme les questions les plus importantes attendent toujours le bon moment :
— Connaissez-vous quelque chose d’arabe ?
Coward s’arrêta de jouer. Ses mains restèrent posées sur les touches, immobiles, et il regarda l’assemblée avec une expression qui n’était pas celle du Coward-spectacle mais celle d’un homme sincèrement intrigué, sincèrement curieux, un homme qui ne connaissait pas quelque chose et qui trouvait cette ignorance non pas gênante mais excitante, parce que l’ignorance, pour Coward, était le commencement de tout — le commencement du jeu, le commencement de l’aventure, le commencement de l’art.
— Non, dit-il. Je ne connais rien d’arabe. Je ne connais rien de ce pays. Je suis un barbare anglais qui sait jouer du piano. Mais si quelqu’un me chante quelque chose, je peux essayer.
Le silence qui suivit fut le silence de l’attente — le silence d’une salle qui attend que quelqu’un monte sur scène, et dans ce silence, du fond du salon, à peine audible, comme un filet d’eau qui coule sous une porte fermée, quelqu’un se mit à fredonner.
C’était Hassan.
Hassan n’était pas dans le salon — il était dans le couloir, derrière la porte entrouverte, à son poste de nuit, là où il était censé être et d’où il n’était pas censé fredonner, mais la musique de Coward avait fait ce que la musique fait toujours, elle avait traversé les murs et les portes et les hiérarchies et les conventions, et Hassan fredonnait sans s’en rendre compte, comme il fredonnait toujours quand la voix d’Oum Kalthoum montait en lui, sauf que cette fois il n’y avait pas de gramophone, il n’y avait pas de disque, il n’y avait que la mémoire de la voix, logée dans sa poitrine comme un éclat de verre tiède.
Coward entendit.
— Là, dit-il en levant la main. Écoutez. Quelqu’un chante.
Le salon se tut. Et dans le silence, le fredonnement de Hassan devint audible — un air d’Oum Kalthoum, « Madam Teheb Betenker Leih », le même air qu’il fredonnait le premier matin quand Mr. Whitfield lui avait demandé ce qu’il chantait, un air qui tournait et montait et redescendait et remontait, un air qui ne ressemblait à rien de ce que Coward connaissait, un air sans mesure fixe, sans carrure, sans la structure en couplet-refrain que l’oreille occidentale attend, un air qui serpentait comme une rivière dans un delta et qui se divisait en bras et en affluents et en canaux et qui n’arrivait nulle part et qui arrivait partout.
— Plus fort, dit Coward. S’il vous plaît. Plus fort.
Hassan apparut dans l’encadrement de la porte. Il avait l’air d’un homme surpris en flagrant délit — les yeux écarquillés, les mains le long du corps, le visage du concierge et le visage de Hassan superposés dans une expression de confusion qui aurait été comique si elle n’avait pas été si sincère.
— Ne vous arrêtez pas, dit Coward. Chantez. Je vais essayer de suivre.
Et Hassan chanta. Pas fort — il ne pouvait pas chanter fort, il n’était pas chanteur, il était concierge, et la différence entre un concierge qui fredonne et un chanteur qui chante est la même différence qu’entre un homme qui marche et un homme qui danse, c’est-à-dire que le premier va quelque part et le second est déjà arrivé. Mais il chanta. Il chanta la mélodie d’Oum Kalthoum avec cette voix qu’il n’avait jamais montrée à personne au Cecil, cette voix de nuit, cette voix de café de l’Attarin, cette voix qui n’était pas belle au sens où les voix de ténor sont belles mais qui était juste, d’une justesse qui ne venait pas de la technique mais de l’écoute, des années d’écoute, des milliers d’heures passées à absorber cette voix dans les cafés et les rues et les cuisines et les cages d’escalier, et cette justesse-là, cette justesse d’éponge, cette justesse de mémoire, était suffisante pour que Coward comprenne.
Coward écouta huit mesures. Puis ses mains se posèrent sur le clavier.
Ce qui sortit du piano fut étrange.
Ce fut étrange parce que c’était impossible — un piano occidental ne peut pas jouer de la musique arabe, pas vraiment, pas avec ses demi-tons tempérés et ses touches blanches et noires qui découpent le son en tranches régulières alors que la musique arabe coule entre les tranches, dans les quarts de ton et les tiers de ton et les espaces infimes que le piano ne peut pas atteindre. Ce que Coward joua n’était pas de la musique arabe. Ce n’était pas non plus du jazz, ni du ragtime, ni de la musique de salon, ni rien de nommable. C’était quelque chose de nouveau — une tentative, un tâtonnement, une main tendue à travers un gouffre, la main d’un homme qui ne connaît pas la langue mais qui entend la musique de la langue et qui essaie de la traduire dans la seule langue qu’il connaît, et cette traduction était nécessairement imparfaite, nécessairement fausse, et nécessairement belle, parce que la beauté naît souvent de l’impossibilité, du moment où quelqu’un essaie de faire quelque chose qu’il ne peut pas faire et où l’échec lui-même devient une forme de réussite.
Hassan chantait. Coward jouait. La mélodie d’Oum Kalthoum passait d’une voix à un piano comme un voyageur passe d’un pays à un autre en changeant de vêtements et de langue mais en gardant le même visage, et ce visage était transformé, oui, déformé même, rendu méconnaissable par le passage du oud au Bechstein, de l’arabe au tempérament égal, du café de l’Attarin au salon du Cecil, mais il était toujours là, le visage de la mélodie, le cœur de la chanson, cette plainte qui monte et qui tourne et qui ne s’arrête jamais, cette plainte qui dit l’absence et le désir et la nuit.
Le salon écoutait.
Maugham écoutait avec une expression indéchiffrable — ou plutôt avec une absence d’expression qui était la plus éloquente des expressions, l’expression de l’homme qui est ému et qui refuse de le montrer et qui, en refusant de le montrer, le montre plus que s’il l’avait montré.
Le Comte écoutait avec les yeux fermés, et derrière ses paupières closes quelque chose se passait que personne ne pouvait voir, quelque chose qui avait peut-être un rapport avec un vrai nom et un vrai pays et une vraie mère, ou peut-être pas, peut-être que derrière les paupières du Comte il n’y avait que le noir, le noir confortable et familier de l’imposture, le noir où l’on n’a pas besoin de voir parce qu’il n’y a rien à voir.
Gerald écoutait en tapant du pied, parce que Gerald ne pouvait pas écouter de la musique sans que son corps réponde, le corps de Gerald étant un instrument qui vibrait à toutes les fréquences, un sismographe qui enregistrait chaque tremblement du monde.
Madame Anastasiou écoutait en serrant son collier de perles, les perles vraies ou fausses, et ses yeux étaient brillants, d’un brillant qui pouvait être des larmes ou le reflet des lampes ou les deux.
Metzger écoutait depuis le pas de la porte, les bras toujours croisés, et son demi-sourire était devenu un sourire entier, le premier sourire entier que Hassan lui voyait depuis des semaines, un sourire qui disait : voilà, c’est ça, c’est pour ça que j’ai construit cet hôtel, pour qu’un soir un Anglais qui ne connaît rien à l’arabe joue du piano avec un concierge égyptien qui ne connaît rien au piano et que quelque chose se produise, quelque chose qu’aucun architecte ne peut dessiner et qu’aucun propriétaire ne peut commander, quelque chose qui arrive tout seul, comme la lumière arrive le matin, parce que c’est sa nature d’arriver.
La musique dura cinq minutes. Peut-être sept. Le temps, comme toujours quand la musique est vivante, avait cessé de fonctionner correctement.
Puis Hassan s’arrêta de chanter. Et Coward s’arrêta de jouer. Et le silence revint — ce silence spécial, ce silence plein et vibrant qui ne ressemble à aucun autre silence, le silence qui suit la musique et qui en est la continuation par d’autres moyens.
Le salon applaudit. Pas l’applaudissement poli des récitals de salon — un applaudissement vrai, un applaudissement surpris, l’applaudissement de gens qui ne savaient pas ce qu’ils venaient d’entendre mais qui savaient qu’ils avaient entendu quelque chose.
Coward se tourna vers Hassan. Il le regarda avec une expression que Hassan ne lui connaissait pas — pas l’expression du spectacle, pas l’expression du charme, pas l’expression du mot d’esprit prêt à partir comme une fusée. Une expression nue. Simple. Reconnaissante.
— Comment vous appelez-vous ? demanda Coward.
— Hassan, Monsieur.
— Hassan. Merci, Hassan. Vous venez de m’apprendre quelque chose.
— Quoi, Monsieur ?
— Que je ne sais rien.
Et Coward sourit, et ce sourire était peut-être le premier vrai sourire de la soirée, le premier sourire qui n’était pas calculé ni calibré ni chorégraphié, un sourire qui venait d’en bas, de cet endroit où l’on ne ment plus parce qu’on n’en a plus la force, et Hassan reconnut ce sourire parce que c’était le sourire qu’il avait lui-même quand il écoutait Oum Kalthoum dans un café et que la voix montait et qu’il n’y avait plus rien à faire sauf se rendre.
Puis le sourire disparut. Le Coward-spectacle revint — instantanément, comme un rideau qu’on tire.
— Bien, dit Coward en se levant du piano. Après cette éducation musicale, j’ai besoin d’un verre. Plusieurs verres. Un nombre de verres qui fera honte à la Couronne britannique. Giorgos, mon ami, servez l’Empire.
Et le bar reprit ses droits, et les conversations reprirent leurs droits, et la soirée continua comme si rien ne s’était passé, sauf que quelque chose s’était passé, et tout le monde le savait, et personne n’en parla, parce que les choses les plus importantes sont toujours celles dont on ne parle pas, comme les étoiles les plus brillantes sont celles qu’on ne peut voir qu’en regardant à côté.
Chapitre 11
Trois fumeurs
La terrasse du Cecil donnait sur la Méditerranée.
Pas directement — il y avait entre la terrasse et la mer la largeur de la Corniche, et entre la Corniche et la mer le muret de pierre qui séparait la promenade de la plage, et entre le muret et la mer le sable, et entre le sable et la mer rien, rien du tout, juste l’espace infime où la terre finit et où l’eau commence, cet espace qui n’est ni terre ni eau et qui est peut-être, de tous les espaces du monde, le plus honnête, parce qu’il ne prétend être ni l’un ni l’autre. Mais la vue était dégagée, et la nuit, quand les lampadaires de la Corniche dessinaient une courbe de lumière jaune le long de la côte et que la mer, au-delà, n’était plus qu’une masse noire ponctuée des lumières lointaines des navires au mouillage, la terrasse du Cecil était un endroit où l’on pouvait fumer en paix en regardant le noir et en pensant à ce que le noir contenait.
Il était minuit passé. La terrasse était vide — presque vide. Trois hommes fumaient.
Le Comte fumait des cigarettes turques. Des Murad, dans un étui en argent qu’il sortait de la poche intérieure de sa veste avec un geste si élégant, si rodé, qu’il avait l’air d’un automate de luxe, un de ces automates du dix-huitième siècle qui fument et qui saluent et qui jouent de la flûte et qui ne sont que rouages et ressorts à l’intérieur mais qui, de l’extérieur, ressemblent à s’y méprendre à un gentilhomme. Il fumait debout, adossé à la balustrade, le regard tourné vers la mer.
Maugham fumait des Players. Des Players ordinaires, sans fume-cigarette, sans étui, sans geste. Il fumait assis dans un fauteuil de rotin, les jambes croisées, la cigarette tenue entre le pouce et l’index comme un entomologiste tient un insecte qu’il examine — avec précaution, avec intérêt, sans affection. Il ne regardait pas la mer. Il regardait le Comte.
Poole fumait une pipe. Une pipe de bruyère, modeste, usée, une pipe qui avait été fumée par le même homme dans les mêmes circonstances depuis probablement vingt ans et qui, comme son propriétaire, ne cherchait ni à impressionner ni à se faire oublier mais y parvenait quand même, à se faire oublier, parce qu’une pipe, contrairement à une cigarette turque dans un étui en argent, est un objet qui dit : je n’ai rien à prouver, ce qui est la manière la plus efficace de prouver quelque chose. Poole était assis dans un fauteuil de rotin, à trois mètres de Maugham, et il ne regardait ni la mer ni le Comte. Il regardait sa pipe.
Ils ne s’étaient pas donné rendez-vous. Ils s’étaient trouvés là — l’un après l’autre, par hasard ou par ce que les gens appellent le hasard quand ils ne veulent pas appeler les choses par leur nom. Le Comte était sorti le premier, après le spectacle de Coward au piano. Maugham l’avait suivi dix minutes plus tard. Poole était apparu sans bruit, comme il apparaissait toujours, en se matérialisant dans un fauteuil comme un brouillard se matérialise sur la mer — lentement, imperceptiblement, et quand on le remarquait enfin il était déjà là depuis longtemps.
Pendant un moment, personne ne parla. Le silence de la terrasse était un silence de connivence — non pas la connivence des amis ni celle des complices mais la connivence des insomniaques, cette fraternité involontaire qui lie les gens qui ne dorment pas à minuit dans un même lieu, cette fraternité qui ne demande rien et qui n’offre rien et qui existe simplement, comme la mer existe, sans raison et sans but.
Ce fut Maugham qui parla le premier.
— Belle nuit, dit-il.
C’était une phrase vide — la plus vide des phrases, la phrase qu’on dit quand on ne veut pas dire ce qu’on a à dire mais qu’on veut que l’autre sache qu’on a quelque chose à dire, et le Comte et Poole le comprirent tous les deux, chacun à sa manière, le Comte en souriant et Poole en ne souriant pas.
— Très belle, dit le Comte. La Méditerranée la nuit est ce qu’il y a de plus beau au monde. Elle vous fait croire que tout est possible.
— C’est parce qu’on ne la voit pas, dit Poole. C’est facile de croire que quelque chose est beau quand on ne le voit pas.
C’était la première fois que Hassan — s’il avait été là, mais il n’y était pas, il avait terminé son service et était rentré chez lui — la première fois que quelqu’un au Cecil entendait Poole dire quelque chose qui ressemblait à une opinion, quelque chose qui dépassait la météo et les textiles et Manchester. Et cette opinion, cette phrase sèche sur la beauté de l’invisible, avait dans la bouche de Poole une résonance particulière, la résonance d’un homme dont le métier était de ne pas être vu et qui savait, mieux que personne, que l’invisible est toujours plus beau que le visible, parce que le visible déçoit et l’invisible promet.
Maugham tira sur sa Players. Le bout incandescent rougeoya dans le noir comme un petit œil rouge qui s’ouvrait et se fermait.
— J’ai connu un homme, dit Maugham avec cette lenteur qui était sa cadence naturelle, la cadence du conteur qui sait que le temps est son allié et non son ennemi, j’ai connu un homme à B‑B-Bornéo — un planteur, il s’appelait Thompson, ou Henderson, peu importe, il s’appelait quelque chose d’anglais et de banal — qui vivait dans la jungle depuis vingt ans, entouré de coolies malais et de moustiques et de cette chaleur qui rend les Anglais fous ou les rend poètes, ce qui est la même chose. Cet homme prétendait être un ancien officier de la marine. Il en avait les manières, l’accent, la posture. Tout le monde le croyait. Les Malais le respectaient. Le gouverneur lui serrait la main à Noël. Et puis un jour, un de ses coolies a trouvé, dans une malle qu’on n’ouvrait jamais, un certificat. Un certificat de sortie de prison. L’homme avait fait trois ans à Pentonville pour f‑f-faux et usage de faux. Il n’avait jamais mis les pieds sur un navire de Sa Majesté. Il était aussi officier de la marine que je suis archevêque de Canterbury.
Le Comte rit. Un rire court, un peu trop rapide, un rire qui n’avait pas eu le temps de décider s’il était amusé ou nerveux et qui avait choisi d’être les deux.
— Et qu’est devenu cet homme ? demanda le Comte.
— Rien, dit Maugham. Rien du tout. Le coolie a remis le certificat dans la malle. Le gouverneur a continué de lui serrer la main à Noël. Et l’homme a continué d’être un ancien officier de la marine. Parce que dans la jungle de Bornéo, comme dans la p‑p-plupart des endroits du monde, les gens préfèrent un beau mensonge à une vérité laide. Et l’homme, il faut le reconnaître, était un officier de marine beaucoup plus convaincant que ne l’aurait été un vrai officier de marine, parce que les vrais officiers de marine ont le luxe d’être médiocres, tandis que les faux sont obligés d’être parfaits.
Silence.
La mer faisait son bruit de mer. Les lampadaires de la Corniche faisaient leur lumière de lampadaires. Et entre les trois hommes, dans l’air immobile de la nuit méditerranéenne, quelque chose circulait — pas des mots, pas des regards, quelque chose de plus subtil, une tension, un courant, le courant qui passe entre les joueurs d’une partie de cartes quand chacun essaie de deviner le jeu de l’autre sans montrer le sien.
— Les gens sont f‑f-fascinants, dit Maugham, qui ne s’adressait ni au Comte ni à Poole mais à la nuit elle-même. Les gens sont les choses les plus fascinantes du monde. Plus fascinants que la mer. Plus fascinants que les étoiles. Parce que la mer et les étoiles ne mentent pas. Les gens, si. Et c’est le mensonge qui les rend fascinants. Un homme qui ne ment jamais est un homme sans intérêt. Un homme qui ment toujours est un homme sans fond. Et un homme sans fond est un puits, et un puits dans le désert, c’est la chose la plus p‑p-précieuse qui soit.
Le Comte ne rit pas cette fois. Il regarda Maugham avec une expression que le noir rendait illisible — mais qui, si la lumière avait été plus forte, aurait peut-être trahi quelque chose, un frémissement, un cillement, le mouvement infime d’un masque qui glisse d’un millimètre et qui se remet en place avant que quiconque ait pu voir ce qu’il y avait dessous.
Poole, lui, ne bougea pas. Poole ne bougeait jamais. Poole était l’immobilité faite homme, comme le vieil homme de la rue Lepsius était l’immobilité faite poème, sauf que l’immobilité de Poole n’avait rien de poétique — c’était l’immobilité du chasseur, l’immobilité de l’homme qui attend que sa proie se montre, et dans le noir de la terrasse du Cecil, avec la mer au loin et les fumées des trois cigarettes qui montaient en spirales parallèles vers un ciel sans étoiles, l’immobilité de Poole avait quelque chose de minéral, de géologique, de définitif.
Et puis, du fond de la nuit, porté par le vent de mer, venu de quelque part dans la ville — d’un café ouvert, d’une fenêtre ouverte, d’un gramophone oublié, d’un rêve de quelqu’un qui ne dormait pas encore —, un son.
La voix.
Lointaine. Si lointaine qu’on ne pouvait pas être sûr qu’elle était vraiment là, qu’elle n’était pas une illusion, un mirage sonore, un tour que la nuit jouait aux insomniaques de la terrasse du Cecil. Mais elle était là. La voix d’Oum Kalthoum, portée par le vent de mer, fragmentée par la distance, arrivant par bribes, par lambeaux, un mot ici, une note là, un mélisme qui tournait et se perdait et revenait, comme un oiseau qui vole dans le noir et qu’on ne voit pas mais qu’on entend battre des ailes.
Les trois hommes se turent.
Pas parce qu’ils l’avaient décidé — parce que la voix l’avait décidé pour eux. La voix, même lointaine, même fragmentée, même à peine audible, avait ce pouvoir de faire taire les gens, de leur retirer les mots de la bouche, de les laisser nus et silencieux devant quelque chose qu’ils ne pouvaient ni comprendre ni ignorer, et les trois hommes — le faux comte, le vrai écrivain, l’espion invisible — les trois hommes se turent et écoutèrent, et pendant un instant, un instant si bref qu’il n’exista peut-être pas, les masques glissèrent.
Pas complètement. Pas assez pour tomber. Juste un frémissement. Le frémissement d’un rideau soulevé par le vent, le frémissement d’une surface d’eau troublée par une pierre, le frémissement de quelque chose qui bouge sous la surface et qui ne veut pas encore se montrer.
Le Comte ferma les yeux.
Maugham ne ferma pas les yeux mais ses yeux changèrent — les yeux de lézard devinrent autre chose, quelque chose de plus doux, de plus ancien, les yeux d’un enfant peut-être, les yeux du petit Willie Maugham qui bégayait dans une école anglaise et qui ne savait pas encore que le bégaiement deviendrait une arme et la solitude un métier.
Poole ne changea pas. Ou s’il changea, le changement fut si infime, si souterrain, que personne ne le vit — mais peut-être que dans le noir de son crâne, derrière le visage de sable, quelque chose bougea, un souvenir, un regret, un nom, quelque chose qu’il ne partagerait avec personne parce que son métier était de ne rien partager et que le métier, chez les hommes comme Poole, avait fini par manger l’homme.
La voix se tut. Le vent changea de direction. Le silence revint — le silence ordinaire, le silence de la nuit sans voix, qui est un silence plat et sans intérêt après le silence qui accompagne la musique.
Maugham écrasa sa cigarette dans le cendrier. Le bout incandescent mourut. Le petit œil rouge se ferma.
— Cette femme est dangereuse, dit Maugham. Elle vous oblige à être sincère.
Le Comte ouvrit les yeux. Il regarda Maugham. Il ne dit rien. Son silence était une réponse — la seule réponse honnête qu’il eût donnée depuis son arrivée au Cecil.
Poole ralluma sa pipe. Le bruit de l’allumette fut le seul bruit du monde pendant une seconde — ce craquement sec, cette flamme jaune qui éclaira son visage de sable pendant un instant et qui s’éteignit.
— Bonne nuit, dit Poole.
Il se leva et rentra. La porte de la terrasse se referma derrière lui sans bruit.
Le Comte et Maugham restèrent encore un moment. Deux fumeurs maintenant, dans le noir, face à la mer invisible.
— Votre histoire de Bornéo, dit le Comte. Le planteur. L’ancien officier de marine. C’est une histoire vraie ?
— Toutes mes histoires sont v‑v-vraies, dit Maugham. Et aucune de mes histoires n’est vraie. C’est le principe.
— Mais celle-là. Celle du faux officier. Est-ce qu’elle est vraie ?
Maugham regarda le Comte dans le noir. On ne pouvait pas voir ses yeux. On ne pouvait pas voir son sourire. On pouvait seulement entendre sa voix, et sa voix dit :
— Est-ce que ça a de l’importance ?
Le Comte ne répondit pas. Il alluma une dernière Murad, et la fumée monta dans la nuit d’Alexandrie et se mêla à l’air et au sel et au souvenir de la voix, et la mer, au-delà de la Corniche, continuait de faire son bruit de mer, ce bruit qui ne dit rien et qui dit tout, ce bruit qui est le bruit du monde quand le monde ne fait pas semblant.
Chapitre 12
La Nouvelle
La rumeur arriva au Cecil Hotel un mardi matin, par la bouche d’un livreur de glace.
Le livreur de glace s’appelait Boutros — un Copte de haute taille et de peu de mots qui livrait des blocs de glace aux hôtels et aux restaurants de la Corniche depuis quinze ans, avec une ponctualité si absolue que les cuisiniers du Cecil réglaient leur journée sur son arrivée, et Boutros, ce mardi matin, en déposant son bloc de glace sur la table des cuisines avec le bruit sourd et mouillé que font les blocs de glace quand ils rencontrent le bois, dit au chef cuisinier, un Grec d’Assiout prénommé Démétrios, six mots qui changèrent la température de l’hôtel plus sûrement que toute la glace du monde :
— Oum Kalthoum va chanter à Alexandrie.
Démétrios posa son couteau. Il regarda Boutros. Boutros regarda Démétrios. Ni l’un ni l’autre ne sourit — ce n’était pas une nouvelle qui faisait sourire, c’était une nouvelle qui faisait frémir, comme fait frémir l’annonce d’un tremblement de terre ou d’une éclipse, un événement qui dépasse les individus et qui appartient à l’ordre des phénomènes naturels.
— Quand ? demanda Démétrios.
— On ne sait pas. Bientôt. Deux semaines. Peut-être trois. Les dates bougent.
— Où ?
— Le théâtre Mohamed Ali. Peut-être le Alhambra. Ça bouge aussi.
— Qui te l’a dit ?
— Tout le monde. La ville entière le dit. Tu es le dernier à l’apprendre, Démétrios, parce que tu vis dans une cuisine et que les cuisines sont les derniers endroits où arrivent les nouvelles, ce qui est injuste puisque les cuisines sont les premiers endroits où arrivent les gens.
Boutros reprit son chariot de glace et sortit par la porte de service, et la nouvelle, libérée de sa bouche, se mit à circuler dans l’hôtel avec la vitesse et l’efficacité d’un courant électrique — des cuisines au bar, du bar à la réception, de la réception aux étages, des étages aux chambres, par les voix des femmes de chambre et des garçons d’étage et des porteurs et des grooms et de tous ces gens invisibles qui font fonctionner un hôtel et qui, en échange de leur invisibilité, possèdent le monopole de l’information, parce que savoir ce qui se passe est la seule compensation de ceux à qui il n’arrive rien.
Hassan apprit la nouvelle à neuf heures, par Stavros le portier grec qui la tenait de Giorgos le barman qui la tenait de Démétrios le cuisinier qui la tenait de Boutros le livreur de glace, et cette chaîne de transmission — un Copte, un Grec, un autre Grec, un troisième Grec — était en soi un poème alexandrin, un poème sur la manière dont les nouvelles voyagent dans une ville où les communautés sont séparées par tout sauf par les nouvelles, les nouvelles étant la seule monnaie qui circule librement d’un monde à l’autre, la seule langue que tout le monde parle, la seule religion à laquelle tout le monde croit.
Hassan ne dit rien. Il ne montra rien. Ses mains restèrent à plat sur le marbre du comptoir. Mais à l’intérieur — à l’intérieur de la veste d’uniforme, à l’intérieur de la doublure où dormaient les feuillets pliés en quatre, à l’intérieur de la poitrine où logeait l’éclat de verre tiède de la voix — quelque chose se mit à vibrer, une vibration si fine et si profonde qu’elle était inaudible à quiconque sauf à Hassan lui-même, la vibration d’un diapason qui vient d’être frappé et qui ne s’arrêtera plus.
Elle allait venir. Elle allait être là. Non plus un disque, non plus un gramophone, non plus un son lointain porté par le vent de mer ou filtrant entre les étages — elle, en personne, en chair et en voix, dans cette ville, peut-être dans cet hôtel.
Hassan leva les yeux vers les chiffres dorés qui indiquaient la position des ascenseurs. L’un montait. L’autre descendait. Le Cecil respirait.
*
La nouvelle se propagea dans l’hôtel par cercles concentriques, comme une pierre jetée dans l’eau produit des cercles qui s’élargissent en s’éloignant du point d’impact.
Le premier cercle fut celui des Égyptiens — les employés, les clients égyptiens, les rares habitués du bar qui parlaient arabe entre eux quand les Anglais ne les écoutaient pas. Pour eux, la nouvelle n’avait pas besoin d’explication. Oum Kalthoum à Alexandrie, c’était le Nil qui monte, c’était la pleine lune, c’était un événement inscrit dans l’ordre cosmique, et la seule question était de savoir comment obtenir des billets, parce que les billets pour un concert d’Oum Kalthoum se vendaient en quelques heures et que ceux qui n’en avaient pas écoutaient le concert dehors, dans la rue, devant le théâtre, et que ceux qui étaient trop loin du théâtre écoutaient le concert à la radio, et que ceux qui n’avaient pas de radio écoutaient le concert dans un café qui avait une radio, et que ceux qui n’avaient pas de café écoutaient le concert dans leur tête, parce que la voix d’Oum Kalthoum, une fois qu’elle était entrée dans votre tête, n’en sortait plus et pouvait être convoquée à volonté, comme un souvenir ou une prière.
Le deuxième cercle fut celui des Alexandrins non-arabes — les Grecs, les Italiens, les Juifs, les Arméniens, tous ceux qui vivaient à Alexandrie depuis assez longtemps pour savoir qui était Oum Kalthoum sans jamais l’avoir écoutée de près, tous ceux pour qui cette voix était un bruit de fond familier, comme le bruit du tramway ou le cri du marchand de foul, un bruit qu’on n’écoute pas mais qu’on remarquerait immédiatement s’il cessait. Pour eux, la nouvelle était intéressante — culturellement intéressante, socialement intéressante, une occasion de montrer qu’on était intégré, qu’on comprenait le pays, qu’on n’était pas de ces étrangers qui passaient vingt ans en Égypte sans apprendre un mot d’arabe et sans entendre une note de musique égyptienne.
Le troisième cercle fut celui des Anglais — Mrs. Whitfield demanda à Mr. Whitfield qui était Oum Kalthoum, et Mr. Whitfield, qui ne savait pas mais qui ne pouvait pas l’admettre parce qu’un fonctionnaire du Service des Antiquités est censé tout savoir sur l’Égypte, y compris la musique, répondit avec cette assurance des ignorants qui donne aux fausses informations la solidité des vérités éternelles : « Une chanteuse égyptienne. Assez populaire, paraît-il. Une sorte de diva locale. » Ce à quoi Mrs. Whitfield répondit : « Oh », ce qui était la réponse anglaise universelle à tout ce qui n’est pas anglais, un « oh » qui pouvait signifier l’intérêt, l’ennui, la curiosité, le mépris ou l’envie de changer de sujet, et qui généralement signifiait les cinq à la fois.
*
Albert Metzger apprit la nouvelle à dix heures et sa première pensée — sa toute première pensée, avant même de se demander si c’était vrai et quand et où — fut : est-ce qu’elle descendra au Cecil ?
Parce que si Oum Kalthoum descendait au Cecil, c’était un événement. C’était le genre d’événement qui transforme un hôtel de bonne tenue en hôtel de légende, qui inscrit un nom dans l’histoire, qui fait qu’on dit, trente ans plus tard, cinquante ans plus tard : « Oum Kalthoum a séjourné ici. » Et Metzger, qui avait construit le Cecil pour qu’il dure, qui avait choisi le marbre le plus solide et le bois le plus noble et les cuivres les plus résistants, Metzger savait que la solidité d’un hôtel ne dépend pas des matériaux mais des souvenirs, que le vrai ciment d’un grand hôtel ce sont les gens qui y ont dormi et les histoires qu’ils y ont vécues, et qu’un hôtel sans histoires est un bâtiment et qu’un bâtiment sans histoires est un tombeau.
Il se mit à préparer une suite. La suite 201, au deuxième étage, la plus grande, celle avec le balcon qui donnait sur la mer et les deux fenêtres en arc qui encadraient le coucher de soleil comme un tableau vivant. Il fit changer les draps, les serviettes, les rideaux. Il fit poser des fleurs — des tubéreuses et des jasmin, les fleurs les plus parfumées d’Alexandrie, les fleurs qui sentaient la nuit même en plein jour. Il fit placer une corbeille de fruits — des mangues, des goyaves, des figues de Barbarie, les fruits les plus beaux du marché de Mansheya. Et il fit accorder le gramophone de la suite — un gramophone Pathé avec un pavillon en cuivre poli — en se disant qu’il était absurde de mettre un gramophone dans la chambre de la plus grande chanteuse du monde, comme il serait absurde de mettre une lampe dans la chambre du soleil, mais qu’il le faisait quand même, parce qu’on ne sait jamais, et parce que le superflu est la seule chose qui distingue un hôtel d’une caserne.
Puis il attendit. Metzger était un homme qui savait attendre — la construction d’un hôtel enseigne la patience mieux que n’importe quel monastère — et il attendit, assis dans son bureau, avec le pli au coin de l’œil gauche qui s’était un peu atténué depuis la veille, parce que le pli de l’inquiétude avait été remplacé par le pli de l’espérance, et les deux plis, bien qu’ils fussent presque identiques, avaient une orientation légèrement différente, le premier tirant vers le bas et le second vers le haut, une différence si faible que seul Hassan l’aurait remarquée.
*
Pendant que le Cecil s’agitait autour de la rumeur d’Oum Kalthoum, les impostures se compliquaient.
Le Comte avait emprunté de l’argent à Madame Anastasiou. Beaucoup d’argent. Plus qu’il n’en avait prévu, parce que la vie au Cecil coûtait cher — la chambre, le bar, les pourboires, les cigarettes turques, les costumes taillés par l’Arménien de Karmouz, les calèches, les dîners, et tout le reste, tout cet appareil de l’imposture qui nécessitait un investissement considérable, comme un spectacle de théâtre nécessite des décors et des costumes et des accessoires, sauf que le spectacle du Comte n’avait pas de producteur et que la seule investisseuse était Madame Anastasiou, laquelle investissait dans une fiction avec la conviction d’une femme qui investit dans une réalité.
Le Comte savait que cette situation ne pouvait pas durer. Les situations qui ne peuvent pas durer sont les situations préférées du Comte — il les avait connues dans toutes les villes d’Europe, de Budapest à Zurich, de Vienne à Monte-Carlo, et chaque fois il avait trouvé une sortie, une échappatoire, un trou dans le filet par lequel se faufiler avant que le filet ne se referme. Mais à Alexandrie, pour la première fois, la sortie ne lui apparaissait pas clairement, et cette incertitude — cette opacité de l’avenir qui était pour le Comte aussi inhabituelle qu’un ciel sans étoiles pour un navigateur — commençait à l’inquiéter, et l’inquiétude, chez le Comte, se manifestait par un surcroît de charme, comme la fièvre se manifeste par un surcroît de chaleur.
Vittoria, de son côté, sentait le sol se dérober. Le récital chez les Papandreou était dans cinq jours. Donadieu avait fait de la publicité — discrète mais efficace, le bouche-à-oreille des salons alexandrins fonctionnant avec la rapidité et la précision d’un réseau télégraphique. « Vittoria Aldisi, soprano du Conservatoire Verdi de Milan, récital privé, salon Papandreou, vendredi à vingt heures. » Les gens parlaient. Les gens attendaient. Et Vittoria, dans son appartement au-dessus de la mercerie, répétait le Puccini et le Verdi avec la rigueur d’une condamnée qui répète sa dernière déclaration devant le miroir de sa cellule.
Poole, lui, surveillait. Plus ouvertement qu’avant — ou peut-être pas plus ouvertement, peut-être avec la même discrétion minérale, mais Hassan avait appris à lire la discrétion de Poole comme on apprend à lire un sismographe, en repérant les variations infimes, les micro-tremblements, les oscillations à peine perceptibles qui annoncent un séisme, et ce que Hassan percevait, ces derniers jours, c’était un changement dans les habitudes de Poole — les télégrammes étaient plus fréquents, les promenades au bureau de poste plus rapides, et le regard de Poole, ce regard de sable qui glissait sur les gens comme l’eau glisse sur les pierres, ce regard s’arrêtait plus souvent, plus longtemps, sur certains visages.
Quels visages ? Hassan n’était pas sûr. Mais il avait l’impression — une impression, rien de plus, une vibration sur le sismographe — que Poole ne surveillait pas les Égyptiens. Poole surveillait les Européens. Ce qui était étrange, parce que les services britanniques en Égypte surveillaient d’ordinaire les nationalistes, les activistes, les gens du Wafd, les étudiants, les agitateurs — pas les clients d’un hôtel de luxe qui buvaient du champagne et racontaient des anecdotes sur des archiduchesses. À moins que les clients d’un hôtel de luxe ne fussent pas exactement ce qu’ils prétendaient être, ce qui, au Cecil Hotel d’Alexandrie en 1931, n’était pas une hypothèse mais une évidence.
*
Et puis il y eut la scène du café.
Ce fut le soir même — le mardi de la rumeur, le mardi où Alexandrie tout entière avait commencé à vibrer à l’annonce du concert d’Oum Kalthoum. Hassan avait terminé son service. Il marchait vers le tramway quand il les vit.
Le Comte et Vittoria. Assis ensemble dans un café de l’Ibrahimiyya — pas un café de la Corniche, pas le bar du Cecil, pas un salon de la bonne société, mais un café populaire, un café de quartier, un café où le thé coûtait trois milliemes et où les chaises étaient en paille et où les mouches tournaient autour des pâtisseries avec la persévérance des journalistes autour d’un scandale.
Le Comte n’avait pas son monocle. Vittoria n’avait pas sa robe noire. Lui portait une chemise ouverte, sans cravate. Elle portait une robe simple, une robe de l’Ibrahimiyya, une robe de fille de mercier. Ils étaient assis face à face, les mains sur la table, pas loin de se toucher mais ne se touchant pas, et ils parlaient — non pas avec la voix du Comte-calife ni avec la voix de Vittoria-Aldisi, mais avec d’autres voix, des voix plus basses, plus lentes, des voix qui ne jouaient pas.
Hassan passa devant le café sans s’arrêter. Il ne tourna pas la tête. Il marcha comme on marche quand on ne veut pas être vu — naturellement, sans accélérer, sans ralentir — et en marchant il aperçut, dans le coin de son œil, le visage du Comte et le visage de Vittoria, et ces visages étaient des visages qu’il ne connaissait pas, des visages sans masque, ou avec un masque si fin qu’il était transparent, et à travers ce masque transparent il vit — ou crut voir, ou imagina voir — quelque chose qui ressemblait à deux personnes qui se reconnaissent, non pas comme le Comte et Vittoria s’étaient reconnus au bal du Sporting Club, dans un éclat de miroir, dans un vertige de complicité masquée, mais comme deux êtres humains se reconnaissent quand ils ont cessé de jouer, quand les costumes sont par terre et les répliques oubliées et la musique éteinte, et qu’il ne reste plus que ça — deux visages, une table, deux verres de thé, et la vérité nue comme une ampoule sans abat-jour.
Que s’était-il passé entre eux ? Quand s’étaient-ils revus ? Qu’avaient-ils dit ? Le chapitre ne le sait pas. Le narrateur n’était pas dans le café. Hassan n’était pas dans le café. Personne n’était dans le café sauf le Comte et Vittoria et le patron et les mouches, et les mouches ne parlent pas, et le patron ne parlait pas non plus, les patrons de café de l’Ibrahimiyya ayant appris depuis longtemps que la discrétion est la condition de la survie dans un quartier où tout le monde connaît tout le monde et où savoir quelque chose sur quelqu’un est une forme de pouvoir qu’on ne gaspille pas en bavardages.
Hassan continua son chemin. Le tramway l’attendait. La nuit tombait sur l’Ibrahimiyya, cette nuit douce et bruyante des quartiers populaires d’Alexandrie, avec les radios qui crachaient de la musique par les fenêtres ouvertes et les enfants qui jouaient dans les cours et les chats qui commençaient leur ronde et l’odeur de friture qui montait des cuisines et qui se mêlait à l’odeur du jasmin et à l’odeur du sel.
Et parmi toutes les musiques qui sortaient par les fenêtres ouvertes — les chansons populaires, les rebetika grecs, les tarentelles italiennes, les cantiques coptes, les tangos argentins que les marins avaient ramenés de Buenos Aires —, parmi toutes ces musiques qui faisaient de l’Ibrahimiyya une sorte de boîte à musique géante dont personne ne contrôlait le mécanisme, une voix dominait toutes les autres, une voix qui montait au-dessus du quartier comme un minaret monte au-dessus des toits, la voix d’Oum Kalthoum, partout, dans chaque rue, dans chaque café, dans chaque fenêtre, plus présente que jamais, comme si la rumeur du concert avait réveillé tous les gramophones de la ville en même temps.
Elle allait venir.
La ville le savait.
L’hôtel le savait.
Et quelque part, dans un café de l’Ibrahimiyya, un faux comte et une fausse cantatrice buvaient du thé à trois milliemes sans leurs masques, et ils ne parlaient pas d’Oum Kalthoum, ils ne parlaient peut-être de rien, ils étaient peut-être simplement assis l’un en face de l’autre dans le silence, et le silence entre eux disait ce que les mots ne pouvaient pas dire, parce que les mots appartenaient aux masques et que les masques étaient posés sur la table, à côté des verres de thé, et que sans les masques et sans les mots il ne restait que ça — deux personnes, un café, une nuit qui tombait, et la voix d’Oum Kalthoum qui montait dans le ciel d’Alexandrie comme une promesse que personne n’avait faite et que tout le monde attendait.