Tarab
Tarab
Chapitres 1 à 6
Chapitre 1
Les Ascenseurs
Il y avait deux ascenseurs au Cecil Hotel d’Alexandrie, deux cabines en bois de noyer ciré qui montaient et descendaient dans la cage d’escalier avec une lenteur si majestueuse, si parfaitement indifférente à l’agitation des étages qu’elles traversaient, que le jeune Hassan Kamal, vingt-trois ans, concierge depuis quatorze mois, avait fini par se convaincre que ces deux ascenseurs étaient les poumons de l’hôtel, que le Cecil respirait par eux, inspirait quand les cabines montaient et expirait quand elles redescendaient, et que si par malheur les deux ascenseurs s’arrêtaient au même moment, au même étage, l’hôtel tout entier cesserait de vivre comme un homme qui retient son souffle et ne le retrouve plus.
Ce matin d’avril 1931 — un matin qui sentait le sel et le jasmin de Chine que le jardinier arrosait dans les bacs de l’entrée, un matin de lumière si blanche qu’elle semblait avoir été repassée deux fois par une main invisible et tendue sur la ville comme un drap trop propre —, Hassan se tenait derrière son comptoir de concierge, les mains posées à plat sur le marbre, les yeux levés vers les chiffres dorés qui indiquaient la position des cabines, et il fredonnait.
Ce qu’il fredonnait, il ne l’aurait pas su dire avec précision, ou plutôt il l’aurait su mais ne l’aurait pas dit, parce que c’était un air d’Oum Kalthoum qu’il avait entendu la veille au soir dans un café du quartier Attarin et que cet air s’était logé dans sa poitrine comme un éclat de verre tiède qu’on n’arrive pas à retirer et qu’on finit par garder parce que la douleur qu’il cause est plus intéressante que le silence qui la remplacerait, et Hassan n’était pas du genre à expliquer ce genre de choses aux clients du Cecil Hotel, surtout pas aux Anglais qui descendaient prendre leur petit-déjeuner avec l’air de conquérants modestement étonnés de posséder la moitié du monde.
— What is that tune, young man ?
C’était Mr. Whitfield, du Service des Antiquités, qui traversait le hall avec le Times d’avant-hier sous le bras et cette expression de curiosité polie que les Anglais d’Égypte réservaient aux indigènes quand ceux-ci faisaient quelque chose de pittoresque.
Hassan sourit — le sourire du concierge, pas celui de Hassan, deux sourires très différents qu’il avait appris à distinguer avec la rigueur d’un homme qui connaît ses outils — et dit : Nothing, Sir, just a song, et Mr. Whitfield hocha la tête comme s’il avait compris quelque chose alors qu’il n’avait rien compris du tout, ce qui était, songea Hassan après que l’Anglais eut disparu dans la salle à manger, une assez bonne définition de la vie au Cecil Hotel d’Alexandrie en cette année 1931.
*
L’hôtel avait un an et quatre mois. Inauguré le premier janvier 1930, un mercredi de grand vent, il portait encore sur lui cette fraîcheur un peu inquiète des choses neuves qui ne savent pas encore ce qu’elles sont, comme un costume taillé dans un tissu magnifique mais que personne n’a encore porté assez longtemps pour qu’il prenne la forme du corps, et il arrivait à Hassan, certains matins, en traversant le hall avant l’aube pour préparer son poste, de sentir que l’hôtel cherchait encore son odeur — qu’il hésitait entre le parfum de cire d’abeille que les femmes de chambre appliquaient sur les boiseries et l’odeur de tabac blond qui montait du bar, entre le café turc des cuisines et l’eau de Cologne anglaise des chambres du troisième étage, et que toutes ces odeurs se disputaient la victoire sans qu’aucune n’ait encore gagné, de sorte que le Cecil sentait un peu tout et un peu rien, comme quelqu’un qui parle quatre langues et n’a d’accent dans aucune, ce qui, à Alexandrie, n’était pas un défaut mais une condition de survie.
Quatre langues, d’ailleurs, c’était le minimum. Hassan en parlait quatre et demie : l’arabe, parce que c’était sa langue de naissance et de rêve, celle dans laquelle il pensait quand il ne pensait à rien et qui revenait la nuit comme une marée ; l’italien, parce qu’il avait été éduqué au Collège des Frères italiens de la rue Sultan Hussein et que les pères lui avaient appris Dante et la conjugaison du subjonctif en même temps que la crainte de Dieu, laquelle ne lui était pas restée mais le subjonctif si ; le français, parce qu’à Alexandrie ne pas parler français revenait à traverser la ville les yeux fermés ; l’anglais, parce que les Anglais occupaient le pays et qu’il était plus facile de servir un occupant quand on comprenait ce qu’il disait dans son dos ; et la demie, c’était le grec, dont il possédait assez pour commander du poisson au marché et insulter les chauffeurs de taxi, ce qui, en pratique, couvrait les deux tiers des situations où l’on avait besoin du grec à Alexandrie.
Le hall du Cecil, à huit heures du matin, était un théâtre dont le rideau venait de se lever sur une scène vide qui se peuplait par touches successives, comme un tableau qu’un peintre très patient remplissait personnage par personnage, et Hassan, derrière son comptoir, assistait à cette composition quotidienne avec un plaisir qu’il n’avouait à personne parce qu’un concierge n’est pas censé prendre du plaisir à quoi que ce soit sinon à la satisfaction du client, mais que voulez-vous, il y avait dans ce défilé matinal quelque chose d’irrésistible, une comédie si parfaitement réglée que le meilleur metteur en scène du monde n’aurait pas pu l’inventer.
D’abord venaient les Grecs — toujours les premiers debout, toujours les plus bruyants, les hommes d’affaires du quartier Mansheya qui utilisaient le salon du Cecil comme extension de leur bureau et qui s’interpellaient d’un bout à l’autre du hall avec cette voix de ténor blessé qui est la voix naturelle du commerçant grec quand il parle de coton ou de change, et il fallait voir comme les lustres tremblaient un peu à leur passage, comme si le cristal vénitien que Metzger avait fait venir de Murano n’avait pas été conçu pour résister à tant de décibels si tôt le matin.
Puis les Anglais, qui descendaient par couples silencieux, lui en costume de lin, elle en robe claire, tous deux pâles et corrects et légèrement offensés par la chaleur qui s’annonçait déjà à travers les fenêtres, et qui traversaient le hall comme s’ils traversaient un territoire ennemi dont ils étaient néanmoins propriétaires, ce qui donnait à leur démarche cette rigidité courtoise que Hassan avait appris à reconnaître comme la posture de l’Empire.
Puis les Italiens, plus tard, plus décontractés, les mains qui parlaient autant que la bouche, les femmes qui jetaient un regard au miroir du hall en passant et qui trouvaient toujours quelque chose à ajuster, un chapeau, une mèche, un pli, comme si elles entraient en scène à chaque instant de leur vie.
Et enfin, vers neuf heures, les Français — les plus rares, les plus élégants, ceux qui commandaient des croissants que le pâtissier du Cecil n’arrivait jamais à réussir tout à fait parce que la farine n’était pas la même et le beurre non plus et l’air non plus, et qui se plaignaient avec une moue si exquisément française que Hassan se demandait si la plainte n’était pas, chez les Français, une forme supérieure de bonheur.
Et au milieu de tout cela, les Égyptiens — les propriétaires terriens de la région du Delta qui venaient traiter des affaires à Alexandrie, les avocats des tribunaux mixtes en tarbouch et complet sombre, les fonctionnaires du gouvernorat, quelques officiers, et parfois, le matin, un homme en galabiya blanche immaculée qui traversait le hall comme un fantôme de sel et qui ressemblait tellement à l’idée qu’un peintre orientaliste se serait faite d’un Égyptien qu’il en devenait presque irréel, comme un personnage échappé d’un tableau de Gérôme et qui se serait trompé de siècle en passant par la porte tournante.
La porte tournante, justement, était le deuxième organe vital du Cecil après les ascenseurs — une porte à quatre pans de verre et de cuivre qui brassait les arrivées et les départs avec une impartialité mécanique et qui produisait, en tournant, un souffle d’air tiède mêlé de poussière et de sel marin qui était pour Hassan l’odeur même d’Alexandrie, l’odeur du dehors qui s’introduisait dans le dedans, l’odeur de la Corniche et de la place Saad Zaghloul et de la Méditerranée toute proche, cette Méditerranée qu’on ne voyait pas depuis le hall mais qu’on sentait partout, dans la lumière, dans l’air, dans le sel qui se déposait sur le marbre du comptoir et que Hassan essuyait toutes les heures avec un chiffon doux en se disant que c’était un travail absurde, essuyer la mer, que la mer reviendrait toujours, qu’on n’essuie pas la Méditerranée, mais que c’était aussi un travail nécessaire parce que Metzger voulait que le marbre brille et que Metzger, en matière de brillance, ne plaisantait pas.
*
Albert Metzger traversa le hall à neuf heures vingt-deux exactement — Hassan le savait parce que Metzger traversait le hall à neuf heures vingt-deux tous les matins, avec une ponctualité si absolue qu’on aurait pu régler les horloges de la ville sur son passage, ce qui aurait été utile dans une ville où les horloges retardaient toutes de manières différentes selon qu’elles étaient grecques, anglaises, arabes ou italiennes, chaque communauté entretenant avec le temps un rapport spécifique qui allait de la rigueur militaire des Anglais à la désinvolture magnifique des Italiens, en passant par la méfiance philosophique des Grecs qui semblaient considérer que le temps était un adversaire qu’il fallait feinter plutôt qu’affronter.
Metzger portait un complet gris perle, une cravate bordeaux, une moustache taillée au millimètre et une inquiétude qu’il cachait sous un sourire de propriétaire satisfait mais que Hassan, qui avait le don de lire les visages comme d’autres lisent les journaux, repérait immédiatement dans un pli imperceptible au coin de l’œil gauche, un pli qui n’était pas là six mois plus tôt et qui s’était creusé comme le lit d’un ruisseau au fil des mauvaises nouvelles.
Car les nouvelles étaient mauvaises. Pas pour l’hôtel — l’hôtel allait bien, les chambres se remplissaient, le bar faisait des recettes honorables, et les ascenseurs montaient et descendaient avec la grâce d’un ballet vénitien —, mais pour tout ce qui entourait l’hôtel, tout ce monde complexe et fragile dans lequel le Cecil flottait comme une île de marbre et de cuivre au milieu d’un océan politique dont personne ne maîtrisait les courants.
Hassan savait, parce qu’il lisait les journaux que les clients abandonnaient sur les tables et les fauteuils du hall — les journaux arabes, les journaux français, les journaux anglais, et parfois le Tahydromos grec que le portier Stavros oubliait systématiquement sur le comptoir —, il savait que le Premier ministre Ismaïl Sidqi venait d’abolir la constitution, que le Wafd avait été écarté du pouvoir, que des émeutes avaient éclaté au Caire et que des gens étaient morts dans des rues qui portaient les mêmes noms que les rues d’Alexandrie mais qui appartenaient à un autre pays, un pays plus dur, plus vrai, un pays où les gens ne changeaient pas de langue en changeant d’étage et où les masques ne protégeaient personne.
Metzger savait tout cela aussi, bien sûr, et c’était précisément la raison de ce pli au coin de l’œil gauche, mais Metzger avait une technique pour traiter les mauvaises nouvelles qui consistait à les ignorer avec une énergie telle que l’ignorance elle-même devenait une forme d’action, et ce matin-là, comme tous les matins, il traversa le hall en inspectant chaque détail avec l’attention féroce d’un homme qui a décidé que tant que les cuivres brillent et que les draps sont impeccables et que les ascenseurs montent et descendent avec la régularité d’un métronome, le monde ne peut pas s’effondrer — ou que s’il s’effondre, au moins il s’effondrera dans un décor irréprochable.
Il redressa un cadre au mur — une aquarelle de la Corniche signée d’un peintre arménien dont Hassan avait oublié le nom. Il vérifia que le bouquet de tubéreuses sur la table centrale n’avait pas commencé à faner. Il passa un doigt sur le comptoir de la réception — pas celui de Hassan, celui de la réception principale — et inspecta son doigt comme un chirurgien inspecte un scalpel, et parut satisfait de n’y trouver que du vide. Puis il croisa le regard de Hassan et dit, en arabe :
— Sabah el-kheir, Hassan. Tout est calme ?
— Sabah el-nour, Monsieur Metzger. Tout est calme.
Ce qui était vrai et faux en même temps, comme la plupart des choses qu’on disait au Cecil Hotel d’Alexandrie, parce que tout était calme si l’on considérait le hall, les chambres, le bar, les ascenseurs et le marbre et les cuivres et les tubéreuses, mais rien n’était calme si l’on considérait la place Saad Zaghloul de l’autre côté de la porte tournante, et la ville derrière la place, et le pays derrière la ville, et le siècle derrière le pays, lequel siècle avait manifestement décidé de ne laisser personne tranquille, surtout pas un hôtelier juif alsacien devenu britannique qui avait bâti un rêve de marbre et de noyer ciré sur une corniche méditerranéenne et qui refusait d’admettre que les rêves, à Alexandrie comme ailleurs, avaient une durée de vie limitée.
Metzger hocha la tête, satisfait de cette réponse satisfaisante, et disparut dans son bureau dont la porte, en se refermant, fit un bruit feutré qui ressemblait au soupir d’un homme qui retient un autre soupir derrière le premier.
*
Sur une table du hall, entre un cendrier propre et un vase de cristal, traînait un journal — Al-Ahram, l’édition du matin, avec un titre en gros caractères arabes sur les dernières mesures de Sidqi Pacha, un titre que Hassan lut en passant et qu’il aurait préféré ne pas lire, comme on préfère parfois ne pas regarder le ciel quand on sent qu’il va pleuvoir, parce que tant qu’on ne regarde pas le ciel la pluie n’existe pas, ce qui est une superstition absurde mais très répandue chez les concierges d’hôtel et les propriétaires d’hôtel et, à vrai dire, chez presque tout le monde en Égypte en cette année 1931.
Hassan retourna le journal, face cachée, et remit le cendrier d’aplomb.
Puis il entendit quelque chose.
C’était loin, quelque part dans les étages supérieurs — le deuxième ou le troisième —, et c’était si faible que n’importe qui d’autre ne l’aurait pas entendu, mais Hassan n’était pas n’importe qui d’autre quand il s’agissait de cette voix-là, il avait pour cette voix des oreilles spéciales, des oreilles intérieures qui vibraient à une fréquence que le reste du monde n’entendait pas, et ce qu’il entendit, descendant par la cage d’escalier, filtrant entre les étages, glissant le long des rampes de cuivre et des murs crème comme une fumée sonore, c’était un gramophone — un de ces gramophones que les clients apportaient dans leurs bagages avec leurs disques et leurs aiguilles de rechange — et sur ce gramophone, tournant dans une chambre inconnue, un disque d’Oum Kalthoum.
Il ne reconnut pas immédiatement la chanson — le son était trop lointain, trop déformé par la distance et les murs et les portes et la géométrie compliquée de l’hôtel qui transformait les sons comme un labyrinthe transforme les pas —, mais il reconnut la voix, cette voix qu’il reconnaîtrait entre mille et entre dix mille et entre toutes les voix du monde, cette voix de contralto qui commençait toujours par le bas, par les profondeurs, par un endroit si grave et si sombre qu’on aurait dit qu’elle venait de sous la terre, et qui montait ensuite, lentement, sinueusement, avec une patience de fleuve, montait et tournait sur elle-même comme la fumée d’un encens, montait encore et se déployait et remplissait l’espace et vous remplissait aussi, vous, l’auditeur, le passant, le concierge derrière son comptoir de marbre, vous remplissait de quelque chose qui n’avait pas de nom en arabe ni en italien ni en français ni en anglais ni dans aucune des quatre langues et demie que parlait Hassan, quelque chose qui était à mi-chemin entre la joie et la douleur et qui ressemblait peut-être, si l’on cherchait un mot, si l’on insistait pour mettre un mot sur ce qui n’en avait pas besoin, à ce que les gens qui savent appelaient tarab.
Hassan ferma les yeux.
Les ascenseurs montaient et descendaient.
La porte tournante tournait.
La lumière blanche d’Alexandrie mangeait les couleurs à travers les fenêtres.
Et la voix, là-haut, dans une chambre dont il ne connaîtrait jamais le numéro, continuait de monter, comme si elle cherchait un endroit dans le ciel de l’hôtel où se poser et n’en trouvait pas, et ne voulait pas en trouver, parce que l’essentiel n’était pas d’arriver quelque part mais de continuer à monter, toujours, sans fin, la voix qui monte et qui ne s’arrête pas.
Hassan rouvrit les yeux.
Il vérifia que personne ne le regardait — Mr. Whitfield était dans la salle à manger, les Grecs avaient disparu dans le salon, Metzger était dans son bureau, les femmes de chambre étaient aux étages. Personne.
Il glissa la main à l’intérieur de sa veste d’uniforme, dans la doublure, là où il avait cousu une poche secrète que personne ne connaissait et que personne ne devait connaître, et il en sortit un feuillet plié en quatre, un petit rectangle de papier jauni couvert d’une écriture serrée, presque illisible, une écriture de fourmi pressée qui courait sur le papier comme si les mots avaient peur d’arriver trop tard, et il le déplia et le lut rapidement, les lèvres remuant à peine, puis il le replia, le rangea dans la poche secrète, et reposa ses mains à plat sur le marbre.
Ses mains ne tremblaient pas.
Ses mains ne tremblaient jamais.
Là-haut, le gramophone tournait encore, mais la chanson touchait à sa fin, la voix redescendait, redescendait des hauteurs où elle s’était élevée, redescendait avec une douceur de plume qui tombe, et quand le silence revint, Hassan eut l’impression que l’hôtel tout entier — les murs, les lustres, les ascenseurs, le marbre, les cuivres, les tubéreuses, la porte tournante et la lumière blanche et le sel sur le comptoir — l’hôtel tout entier avait retenu son souffle pendant trois minutes et le retrouvait maintenant, lentement, comme un homme qui se réveille d’un rêve qu’il ne veut pas oublier mais qui lui échappe déjà.
Puis quelqu’un, quelque part, remit l’aiguille au début du disque.
Et la voix recommença.
Chapitre 2
Le Comte
Le taxi s’arrêta devant le Cecil Hotel un jeudi d’avril à quatorze heures passées, à cette heure de la journée où Alexandrie semble fondre sur elle-même comme un bonbon laissé au soleil, où la lumière n’est plus blanche mais jaune et épaisse et presque solide, où les chiens se couchent sous les charrettes et où les Anglais montent dans leurs chambres pour cette sieste qu’ils ne reconnaîtront jamais comme une sieste parce que les Anglais ne font pas la sieste, ils se retirent, ce qui est la même chose dite avec un accent qui la rend plus digne.
L’homme qui sortit du taxi portait un costume de lin ivoire, un panama, un monocle à l’œil gauche, et deux malles de cuir fauve que le chauffeur extirpa du coffre avec les précautions qu’on réserve d’ordinaire aux cercueils ou aux instruments de musique. Il était grand, mince, entre quarante et cinquante-cinq ans — un de ces âges qui refusent de se laisser fixer —, et il avait la démarche d’un homme habitué à monter des escaliers recouverts de tapis, la démarche souple et assurée de quelqu’un qui sait qu’il y aura toujours un tapis sous ses pieds, même quand il n’y en a pas.
Hassan le vit entrer par la porte tournante et sut immédiatement — non pas qu’il était un imposteur, cette révélation viendrait plus tard et par d’autres chemins — mais qu’il était un événement, que cet homme qui traversait le hall du Cecil avec la lenteur calculée d’un acteur qui entre en scène par le côté jardin et veut que chaque fauteuil d’orchestre ait le temps de le voir, cet homme était de ceux qui modifient la température d’une pièce simplement en y pénétrant, qui font tourner les têtes non par leur beauté ni par leur laideur mais par quelque chose de plus subtil, une qualité de présence, une densité d’existence, comme si l’air autour d’eux était un peu plus épais que l’air autour des autres, un peu plus chargé, un peu plus vivant.
Il s’approcha de la réception. Nikos, le réceptionniste grec, leva les yeux et redressa instinctivement les épaules, ce qu’il ne faisait que pour les clients importants ou ceux qui avaient l’air importants, la distinction entre les deux étant, au Cecil Hotel comme dans le reste du monde, une question que personne ne prenait jamais le temps de résoudre.
— Bonjour, dit l’homme en français, un français sans accent ou plutôt avec tous les accents à la fois, un français qui aurait pu venir de Vienne comme de Budapest comme de Prague comme de Lausanne, un français qui ne disait rien sur l’endroit d’où il venait et tout sur les endroits où il était passé. J’ai réservé une chambre. Au nom de Ferenczi. Comte Lazlo Ferenczi de Dobrany.
Nikos chercha dans le registre, trouva la réservation, et tendit la fiche de police que tout étranger devait remplir à son arrivée — une formalité que les Capitulations rendaient à moitié inutile, puisque les tribunaux égyptiens n’avaient aucune juridiction sur les ressortissants européens, de sorte que cette fiche de police avait à peu près la même valeur juridique qu’un menu de restaurant, c’est-à-dire qu’elle informait sans contraindre, mais que voulez-vous, il fallait bien maintenir les apparences, et les apparences, à Alexandrie, étaient la seule chose qui maintenait tout le reste.
Le Comte — puisqu’il faut bien l’appeler ainsi jusqu’à ce qu’il soit prouvé qu’il ne faut pas — prit la fiche et la remplit d’une écriture penchée, élégante, une écriture qui avait manifestement été formée par des maîtres d’école sévères dans un pays où la calligraphie comptait autant que la noblesse du sang. Nom : Ferenczi de Dobrany, Lazlo Mihaly. Nationalité : hongroise. Profession : sans. Provenance : Le Caire (Shepheard’s Hotel). Destination : à déterminer.
Hassan, depuis son comptoir, observait. Non pas l’homme — il aurait tout le temps d’observer l’homme —, mais la main qui tenait le stylo, et plus précisément le moment, le moment infime et presque invisible où le stylo s’arrêta au-dessus de la case « Nom », une hésitation d’une demi-seconde, peut-être moins, le temps qu’il faut à un homme pour se souvenir de qui il est — ou pour décider de qui il sera.
*
Le Comte fut conduit à la chambre 215, au deuxième étage, une chambre avec vue sur la place Saad Zaghloul et, au-delà, si l’on se penchait un peu par la fenêtre et si l’on tournait la tête vers la droite, un fragment de mer bleue coincé entre deux immeubles comme un secret qu’on ne livre qu’à ceux qui savent où chercher.
Il donna un pourboire au groom — généreux, trop généreux, le pourboire d’un homme qui a l’habitude de donner ou qui veut donner l’impression d’en avoir l’habitude, et Hassan, qui avait vu le groom redescendre en sifflant et en faisant tourner la piastre entre ses doigts, nota mentalement que la générosité excessive est le premier indice de quelque chose, sans savoir encore de quoi, parce que la générosité excessive peut être le signe d’une fortune réelle, d’une fortune inventée, d’un cœur sincère, ou d’un calcul froid, et que seul le temps permet de distinguer entre ces quatre possibilités.
À seize heures, le Comte descendit au bar.
Le bar du Cecil occupait l’aile gauche du rez-de-chaussée, une pièce lambrissée d’acajou sombre avec un comptoir en forme de L, des tabourets de cuir vert, des miroirs fumés qui donnaient aux visages des buveurs un air de gravure ancienne, et un barman prénommé Giorgos — un Grec de Smyrne arrivé à Alexandrie en 1922 avec la Grande Catastrophe et qui avait reconverti son désespoir en cocktails avec une efficacité que seuls les vrais survivants possèdent, de sorte que ses gimlets avaient un goût de paradis perdu et ses martinis un arrière-goût de ville incendiée, ce qui, dans les deux cas, les rendait inoubliables.
Le Comte s’assit au comptoir, commanda un whisky-soda — pas un cocktail, nota Hassan qui passait dans le couloir, un whisky-soda, la boisson de l’homme qui ne veut pas qu’on le remarque pour ce qu’il boit mais pour ce qu’il dit — et engagea la conversation avec le couple qui occupait les tabourets voisins.
C’étaient les Whitfield. Mr. Whitfield, du Service des Antiquités, l’homme qui avait demandé à Hassan ce qu’il fredonnait le matin même, et Mrs. Whitfield, née Dorothy, trente-deux ans, blonde, jolie d’une joliesse anglaise qui ressemblait à de la porcelaine fine — fragile, translucide, et d’un ennui si profond qu’il en devenait presque intéressant, l’ennui des femmes qui ont suivi un mari au bout du monde et qui ont découvert que le bout du monde ressemble beaucoup au début du monde, c’est-à-dire à un endroit où il ne se passe rien d’autre que le temps qui passe, sauf que le temps qui passe au bout du monde passe plus lentement parce qu’il fait plus chaud.
Le Comte parla. Il parla d’Alexandrie — avec quel charme, comme s’il connaissait la ville depuis toujours alors qu’il venait d’arriver. Il parla de l’Égypte — des pyramides qu’il avait visitées depuis Le Caire, du Nil, des couchers de soleil sur le désert, avec des comparaisons qui sentaient la lecture récente d’un bon guide de voyage mais qui étaient assaisonnées d’observations personnelles si précises et si drôles qu’on pardonnait tout de suite au guide. Il parla des chevaux — il avait des chevaux, disait-il, dans ses propriétés en Hongrie, des lipizzans et des pur-sang, et il décrivit les prairies vertes de la plaine hongroise avec une nostalgie si délicate que Mrs. Whitfield, qui n’avait jamais mis les pieds en Hongrie et qui n’aimait pas particulièrement les chevaux, se surprit à regretter un pays qu’elle n’avait jamais vu et un bonheur qu’elle n’avait jamais eu, ce qui est peut-être la définition la plus exacte du charme : vous faire regretter ce que vous ne possédez pas.
Mr. Whitfield, de son côté, écoutait avec ce mélange de méfiance et de fascination que les Anglais réservent aux étrangers qui parlent bien — la méfiance parce qu’un étranger qui parle bien est par définition suspect, et la fascination parce qu’on ne peut pas s’empêcher d’admirer ce qu’on suspecte, surtout quand on boit un whisky-soda dans un bar d’hôtel à Alexandrie et que le soleil descend sur la Méditerranée et que la soirée promet d’être longue et que les alternatives à la conversation avec un comte hongrois sont limitées à un autre chapitre de ce roman policier qu’on traîne depuis Le Caire et dont on a deviné l’assassin dès la page quarante.
Le Comte raconta une anecdote sur un dîner à Vienne avec un archiduc dont il tut le nom avec une discrétion qui le rendait encore plus impressionnant, une anecdote qui impliquait un chien, un ambassadeur et une comtesse russe, et qui fit rire Mrs. Whitfield d’un rire qu’Hassan, passant de nouveau dans le couloir, ne lui connaissait pas — un rire de gorge, un rire un peu rauque, un rire de femme qui s’amuse vraiment et non de femme qui fait semblant de s’amuser parce que c’est poli, et Hassan pensa que le Comte, quel qu’il fût, avait au moins ce talent : il savait faire rire les gens qui ne riaient plus.
*
Ce soir-là, tard, après le dîner, après les derniers clients remontés dans leurs chambres, après que Giorgos eut essuyé le comptoir et éteint les lampes du bar une par une comme on souffle les bougies d’un gâteau d’anniversaire, Hassan était encore à son poste — il terminait le service de nuit, le poste le plus calme et le plus long, celui où l’hôtel se taisait enfin et où l’on pouvait entendre le bâtiment craquer et soupirer dans le noir comme un navire au mouillage.
L’ascenseur de droite descendit. Les portes s’ouvrirent. Le Comte en sortit.
Il ne vit pas Hassan tout de suite — ou plutôt il ne fit pas semblant de le voir, ce qui est différent et plus intéressant. Il traversa le hall avec une démarche qui n’était plus celle de l’après-midi, la démarche souple et assurée de l’homme au panama — c’était une démarche plus lourde, plus lente, la démarche d’un homme fatigué par quelque chose qui n’est pas de la fatigue physique mais qui pèse autant, et quand il passa sous le lustre central, le seul qui restait allumé dans le hall à cette heure, Hassan vit son visage et ce qu’il vit lui fit l’effet d’un courant d’air glacé dans la chaleur d’avril.
Le visage du Comte, pendant deux secondes, peut-être trois, le temps de traverser le cercle de lumière du lustre, n’avait plus rien de charmant, plus rien d’assuré, plus rien de cette aisance magnifique qui avait ébloui les Whitfield au bar. C’était un visage nu — non pas triste, non pas effrayé, quelque chose de plus étrange que la tristesse et de plus profond que la peur, un visage vide, un visage qui avait retiré tous ses masques en même temps et qui n’avait trouvé derrière eux que du vide, ce vide particulier des gens qui ont joué trop longtemps un rôle qui n’est pas le leur et qui ne savent plus lequel est le rôle et lequel est le visage, ou qui ont compris, avec une lucidité qui ne console de rien, que la question elle-même n’a pas de réponse.
Puis le Comte aperçut Hassan.
Le masque revint. Instantanément. Comme un rideau qu’on tire d’un geste sec. Le sourire, la posture, l’assurance — tout était de retour, intact, impeccable, et le Comte dit, en français, avec cette voix chaude et modulée qui était sa meilleure arme :
— Bonsoir. Vous êtes le veilleur de nuit ?
— Le concierge, Monsieur le Comte.
— Le concierge, pardonnez-moi. Dites-moi, y a‑t-il un endroit en ville où l’on peut se promener à cette heure sans risquer de tomber dans la mer ?
Hassan lui indiqua la Corniche, qui longeait la mer sur des kilomètres et où l’on pouvait marcher la nuit en toute sécurité, à condition d’éviter le quartier du port passé minuit, et le Comte le remercia avec une courtoisie excessive — là encore, cette générosité de geste et de parole qui était peut-être sincère et peut-être calculée et peut-être les deux à la fois, et il sortit par la porte tournante dans la nuit d’Alexandrie, et Hassan le regarda disparaître dans l’obscurité de la place Saad Zaghloul, sa silhouette en lin ivoire se fondant dans le noir bleu de la nuit méditerranéenne comme un morceau de sucre dans du thé.
Hassan resta un moment immobile derrière son comptoir. Il pensa au visage qu’il avait vu sous le lustre — ce visage vide, ce visage sans nom. Puis il pensa à ses propres feuillets, cachés dans la doublure de sa veste, et il se demanda si écrire n’était pas, aussi, une forme d’imposture, si les mots qu’il alignait sur ses bouts de papier jauni n’étaient pas, à leur manière, un costume de lin ivoire et un monocle et un accent qui ne vient de nulle part, une façon de se présenter au monde sous un nom qui n’est pas tout à fait le sien.
Quelque part dans les cuisines, quelqu’un avait oublié la radio allumée. Un programme de nuit. De la musique. Et parmi la musique, soudain, comme toujours, comme partout, comme si cette voix avait décidé de le suivre dans chaque recoin de cette ville et de cet hôtel et de cette vie, la voix d’Oum Kalthoum, un air ancien, un air qu’il ne connaissait pas, un air qui montait dans les cuisines vides entre les marmites de cuivre et les assiettes empilées et les couteaux propres et les épluchures de la veille, et qui trouvait son chemin jusqu’au hall, jusqu’au comptoir de marbre, jusqu’à Hassan.
Il fredonna.
Il fredonna très doucement, presque sans son, juste le mouvement des lèvres et le souffle, et la voix d’Oum Kalthoum dans la radio et la voix de Hassan dans le hall vide se mêlèrent un instant dans l’air immobile de la nuit du Cecil, comme deux fumées qui se croisent et ne se connaissent pas.
Les ascenseurs dormaient.
La porte tournante ne tournait plus.
Et la mer, de l’autre côté de la place, continuait de faire ce qu’elle avait toujours fait et ce qu’elle ferait toujours, c’est-à-dire rien, c’est-à-dire tout, c’est-à-dire être là, immense et noire et salée, indifférente aux comtes et aux concierges et aux imposteurs et aux hôtels et aux chansons, indifférente à tout sauf à elle-même, et peut-être même pas.
Chapitre 3
Vittoria
Vittoria Calascione n’avait jamais mis les pieds au Cecil Hotel et n’avait aucune raison d’y mettre les pieds, parce que le Cecil Hotel était un monde et que Vittoria vivait dans un autre monde, et ces deux mondes, bien qu’ils fussent séparés par moins de deux kilomètres de rues alexandrines et par un trajet de tramway qui coûtait trois milliemes, étaient aussi éloignés l’un de l’autre que Saturne l’est du Soleil, c’est-à-dire qu’on pouvait voir l’un depuis l’autre mais qu’on ne pouvait pas y vivre en même temps, sauf dans l’imagination, et l’imagination de Vittoria était vaste, peut-être trop vaste pour un appartement de quatre pièces au-dessus d’une mercerie du quartier Ibrahimiyya.
Le quartier Ibrahimiyya, que les Alexandrins appelaient parfois « Little Paris » avec une ironie affectueuse qui était la manière alexandrine de dire qu’un endroit est beau mais pas autant qu’il le croit, occupait la partie orientale de la ville, entre la mer et le lac Mariout, et c’était là que vivaient les Italiens d’Alexandrie — pas tous les Italiens, bien sûr, les Italiens étant un peuple qui ne vit nulle part en totalité et partout en partie, mais la majorité, la masse bruyante et colorée et odorante des familles qui avaient quitté Naples ou la Calabre ou la Sicile ou les Pouilles une ou deux ou trois générations plus tôt et qui avaient refait l’Italie à Alexandrie avec cette obstination magnifique des gens qui refusent de quitter un pays même quand ils l’ont quitté.
On entendait de l’italien dans chaque rue de l’Ibrahimiyya. De l’italien et du napolitain et du sicilien et du calabrais et parfois, dans les rues les plus proches de la mer, un mélange d’italien et d’arabe et de grec que personne n’avait jamais codifié dans une grammaire mais que tout le monde comprenait, une langue de marché et de cuisine et de dispute conjugale qui n’existait nulle part ailleurs qu’à Alexandrie et qui mourrait avec Alexandrie sans que personne n’ait pris la peine de l’écrire, sauf peut-être des concierges d’hôtel sur des feuillets pliés en quatre, mais c’est une autre histoire.
Le père de Vittoria, Giuseppe Calascione, tenait une mercerie au rez-de-chaussée de l’immeuble — fil, boutons, rubans, dentelles, élastiques, aiguilles, dés à coudre, et tout ce que les femmes du quartier venaient acheter en bavardant pendant une heure pour un achat de trois minutes, de sorte que la mercerie était moins un commerce qu’un salon, un confessionnal, un bureau de poste, un tribunal et un théâtre, tout cela réuni dans une pièce de vingt mètres carrés qui sentait le coton neuf et la naphtaline et le café qu’on réchauffait sur un réchaud derrière le comptoir.
Giuseppe était veuf depuis sept ans — la mère de Vittoria, Maria, née Catapano, originaire de Bari, était morte d’une fièvre en 1924 pendant un été si chaud que les thermomètres eux-mêmes semblaient avoir de la fièvre — et il élevait seul ses trois enfants, dont Vittoria était l’aînée, avec l’aide de sa belle-sœur Concetta qui habitait l’immeuble d’en face et qui avait sur la vie des jeunes filles des opinions aussi définitives et aussi inflexibles que les murailles de la forteresse de Qaïtbay, laquelle forteresse veillait sur le port d’Alexandrie depuis cinq siècles sans que personne ait jamais réussi à la faire changer d’avis sur quoi que ce soit.
Concetta voulait que Vittoria épouse son fils Aldo, qui importait du tissu de Trieste et qui avait le front large, les épaules carrées, le menton volontaire et l’imagination d’une planche à repasser. Aldo était un brave garçon. Aldo avait de l’avenir dans le tissu. Aldo ferait un bon mari. Tout cela était vrai et tout cela était insupportable, parce que Vittoria ne voulait pas d’un bon mari avec de l’avenir dans le tissu, Vittoria voulait — quoi, exactement ? Elle ne le savait pas elle-même, ou plutôt elle le savait mais n’avait pas les mots pour le dire, ce qui est la pire des situations, celle où l’on sent avec une certitude absolue qu’on est fait pour autre chose sans savoir de quoi cette autre chose est faite, et alors on étouffe, on étouffe dans un appartement de quatre pièces au-dessus d’une mercerie, on étouffe dans un quartier où tout le monde connaît tout le monde et où le destin de chacun est écrit à l’avance comme un livret d’opéra dont on connaît la fin avant même que le premier acte commence.
Vittoria avait vingt-quatre ans. Elle était belle d’une beauté brune et nerveuse, pas la beauté ronde et lisse des Italiennes du quartier qui ressemblaient à des madones de Raphaël avec dix kilos de plus, mais une beauté anguleuse, inquiète, une beauté de chatte maigre avec des yeux trop grands et une bouche trop large et des mains qui ne tenaient jamais en place, et quand elle marchait dans les rues de l’Ibrahimiyya, les hommes la regardaient passer non pas avec le désir tranquille qu’inspire une jolie femme mais avec un léger malaise, comme si quelque chose en elle les avertissait que cette femme-là ne resterait pas, que cette femme-là était déjà partie même quand elle était là, et qu’il valait mieux ne pas s’attacher à quelqu’un qui marche aussi vite.
*
La chose s’était produite un soir de janvier, trois mois avant le début de cette histoire, dans un café du quartier Attarin qui n’avait pas de nom ou dont le nom avait été effacé par le temps et le sel, un café comme il en existait des centaines à Alexandrie, avec des tables bancales et des chaises dépareillées et un patron moustachu qui servait du thé à la menthe dans des verres si petits qu’on aurait dit des dés à coudre pour géants, et dans ce café, ce soir-là, quelqu’un avait mis un disque.
Vittoria était là par hasard — elle revenait de chez une couturière du quartier à qui elle livrait des boutons pour le compte de son père, et elle s’était arrêtée parce qu’il pleuvait, une de ces pluies d’hiver alexandrines qui tombent sans prévenir et qui transforment les rues en rivières pendant vingt minutes avant de s’arrêter aussi brusquement qu’elles ont commencé, comme si le ciel avait changé d’avis. Elle avait commandé un thé. Elle attendait que la pluie cesse. Et le disque s’était mis à tourner.
C’était une voix de femme.
Vittoria ne comprenait pas les paroles — c’était de l’arabe, un arabe littéraire, un arabe de poésie, pas l’arabe du marché et de la rue qu’elle connaissait par bribes. Mais les paroles n’avaient aucune importance. Ce qui avait de l’importance, c’était ce que la voix faisait aux paroles — la manière dont elle les prenait et les tordait et les étirait et les reprenait et les changeait et les recommençait, comme une femme qui pétrit une pâte et qui la travaille et la retravaille jusqu’à ce qu’elle devienne quelque chose d’autre, quelque chose de plus souple et de plus vivant que la farine et l’eau dont elle est faite, quelque chose qui a une âme.
Vittoria avait posé son verre de thé. Elle avait cessé de regarder la pluie. Elle regardait le gramophone — un vieux gramophone cabossé posé sur une étagère derrière le comptoir — comme si le gramophone était une fenêtre ouverte sur un autre monde, un monde où les choses avaient un sens qu’elles n’avaient pas dans la mercerie de son père ni dans les rues de l’Ibrahimiyya ni dans la bouche d’Aldo l’importateur de tissu.
La chanson avait duré longtemps — un quart d’heure, vingt minutes peut-être, le temps ne comptait plus, le temps avait cessé de compter comme il cesse de compter quand on écoute quelque chose qui parle directement à l’endroit de vous que vous ne montrez à personne. Et quand la chanson s’était terminée, quand l’aiguille avait glissé dans le sillon final avec ce chuintement de sable qui est le bruit que fait la musique quand elle vous quitte, Vittoria avait demandé au patron du café :
— Chi canta ?
Le patron l’avait regardée avec l’expression de quelqu’un à qui l’on demande qui est le soleil.
— Oum Kalthoum, avait-il dit. Qui d’autre ?
*
Vittoria ne connaissait pas Oum Kalthoum. Elle vivait dans un quartier où l’on écoutait Caruso et Beniamino Gigli et parfois, le dimanche, quand la radio italienne captait bien, des airs de Puccini et de Mascagni qui faisaient pleurer les vieilles femmes et soupirer les jeunes, et elle vivait dans un monde où la musique arabe était un bruit de fond, quelque chose qu’on entendait sans écouter, comme on entend la mer quand on vit au bord de la mer, c’est-à-dire qu’on ne l’entend plus du tout sauf le jour où, pour une raison mystérieuse, on l’entend pour la première fois.
Ce soir-là, dans le café sans nom du quartier Attarin, Vittoria avait entendu la mer pour la première fois.
Elle n’avait pas dormi de la nuit. Elle s’était tournée et retournée dans son lit étroit, dans sa chambre étroite, avec le bruit de la pluie qui avait repris et le ronronnement de son père qui dormait dans la pièce voisine et les miaulements des chats du quartier qui se battaient ou s’aimaient dans la cour, et elle avait pensé à cette voix avec une intensité qui ressemblait à de la fièvre, elle avait pensé que cette voix faisait exactement ce qu’elle voulait faire sans savoir qu’elle voulait le faire — cette voix prenait le monde et le transformait, elle prenait des mots ordinaires et en faisait quelque chose d’extraordinaire, elle prenait la douleur et en faisait de la beauté, et c’était ça, exactement ça, c’était ça que Vittoria cherchait depuis toujours sans avoir les mots pour le dire, c’était le pouvoir de transformer.
Le lendemain, elle avait commencé à chercher un professeur de chant.
*
Le professeur s’appelait Stavridis. Kyriakos Stavridis. Il avait soixante-huit ans, il était grec, il avait enseigné le bel canto au Conservatoire royal du Caire pendant vingt ans avant de prendre sa retraite à Alexandrie pour des raisons qu’il ne précisait jamais mais qui avaient probablement un rapport avec une femme ou avec un créancier ou avec les deux, les femmes et les créanciers étant, dans la vie de Stavridis, deux catégories qui se recoupaient fréquemment. Il vivait dans un appartement sombre du quartier Chatby, au milieu de partitions jaunies et de photographies de cantatrices dédicacées et d’un piano droit qui n’était plus tout à fait droit et dont trois touches ne fonctionnaient plus, ce qui l’obligeait à des contorsions harmoniques qui auraient fait pleurer un accordeur mais qui, dans les mains de Stavridis, devenaient une forme d’art — l’art de contourner ce qui manque, ce qui, quand on y pense, est aussi l’art de vivre à Alexandrie.
Stavridis avait accepté Vittoria comme élève parce qu’il avait besoin d’argent — elle le payait avec l’argent du ménage qu’elle détournait avec une habileté dont son père, s’il l’avait su, aurait été secrètement fier, les Calascione étant une famille où le génie de la comptabilité se transmettait de génération en génération comme une maladie héréditaire bénigne. Mais il l’avait gardée parce qu’elle avait de la voix.
Pas une grande voix. Pas une voix comme celle d’Oum Kalthoum, pas une voix qui faisait trembler les murs et pleurer les hommes et taire les enfants. Mais une voix juste, une voix claire, un soprano léger avec des graves surprenants, une voix qui avait de la couleur et de la souplesse et qui manquait seulement de — de quoi ?
— Il te manque le mensonge, lui avait dit Stavridis un après-midi, en se grattant la barbe avec le crayon dont il se servait pour annoter les partitions.
Vittoria n’avait pas compris.
— Le mensonge, avait répété Stavridis. Tu chantes la vérité. Tu ouvres la bouche et tu chantes ce que tu sens, honnêtement, directement, sans détour. C’est très bien pour la conversation. C’est mortel pour le chant. Le chant, c’est le contraire de la vérité — c’est un mensonge si parfait qu’il devient plus vrai que la vérité. Quand la Callas chante qu’elle meurt d’amour, elle ne meurt pas d’amour. Quand Caruso chante qu’il pleure, il ne pleure pas. Ils mentent. Ils mentent avec tout leur corps, avec tout leur souffle, avec toute leur technique, et le mensonge est si total, si absolu, si magnifiquement construit qu’il traverse le public et atteint quelque chose de vrai chez l’auditeur, quelque chose de plus vrai que ce que la vérité aurait atteint. C’est ça, le mensonge vrai. C’est le cœur de l’art. Et toi, Vittoria, tu ne mens pas assez.
Vittoria avait pensé à Oum Kalthoum. Elle avait pensé à cette voix qui tordait les mots et les retordait et les reprenait et les recommençait. Est-ce que c’était du mensonge ? Est-ce que chaque variation, chaque ornement, chaque mélisme était une manière de mentir la même phrase pour la rendre plus vraie ?
— Le problème, avait ajouté Stavridis en tapotant une touche morte du piano, c’est que le mensonge ne s’enseigne pas. On peut enseigner la technique, la respiration, le placement, les vocalises, le solfège, le contre-ut. Mais on ne peut pas enseigner à quelqu’un comment mentir avec sa voix. Ça, c’est un don — ou un choix. Le choix de devenir quelqu’un d’autre pour devenir soi-même.
Le choix de devenir quelqu’un d’autre pour devenir soi-même.
La phrase était restée dans la tête de Vittoria comme un éclat de verre — le même genre d’éclat de verre tiède que celui qu’Oum Kalthoum avait logé dans la poitrine de Hassan, et qui ne sortait pas, et qui faisait un peu mal, et dont on finissait par ne plus vouloir se débarrasser.
*
L’idée était venue lentement, comme viennent les idées dangereuses — pas d’un coup, pas dans un éclair, mais goutte à goutte, nuit après nuit, un suintement de pensées qui s’accumulent dans les recoins du cerveau et qui finissent par former une flaque, puis un bassin, puis un lac, puis une mer, et un matin on se réveille et on est noyé dans une idée dont on ne se souvient même plus de l’origine.
Si mentir est un art, avait pensé Vittoria.
Si le mensonge est le chemin vers la vérité.
Si devenir quelqu’un d’autre est la seule manière de devenir soi-même.
Alors.
Alors pourquoi ne pas mentir pour de vrai ?
Pas sur scène — elle n’avait pas de scène, elle n’avait qu’un appartement au-dessus d’une mercerie et un professeur de chant grec avec un piano cassé. Mais dans la vie. Dans cette Alexandrie où tout le monde mentait sur quelque chose — les Anglais mentaient sur leurs intentions, les Grecs mentaient sur leurs revenus, les Italiens mentaient sur leurs origines, les Français mentaient sur leurs liaisons, les Égyptiens mentaient sur leur loyauté, et tout le monde mentait sur tout le reste —, dans cette ville de masques et de reflets et de miroirs qui se renvoyaient les uns les autres des images de plus en plus déformées, pourquoi pas un mensonge de plus ? Pourquoi pas un mensonge de plus, un mensonge qui serait aussi un art, un mensonge qui serait aussi une vie, un mensonge qui permettrait à Vittoria Calascione, fille d’un mercier de l’Ibrahimiyya, de devenir — quoi ?
Vittoria Aldisi. Soprano lyrique. Formée au Conservatoire Giuseppe Verdi de Milan. En tournée privée en Méditerranée orientale. De passage à Alexandrie pour une série de récitals dans les salons de la bonne société.
Le nom était venu en premier — Aldisi, qui sonnait bien, qui sonnait milanais, qui avait la musique froide et élégante du Nord que les Italiens du Sud reconnaissent immédiatement et envient secrètement. Le Conservatoire Verdi, parce que c’était le plus prestigieux et le plus loin — personne à Alexandrie ne pouvait vérifier. Le soprano lyrique, parce que c’était suffisamment vague pour couvrir un répertoire large et suffisamment précis pour impressionner les gens qui n’y connaissaient rien, c’est-à-dire la quasi-totalité du beau monde alexandrin.
Elle avait commencé doucement. Un soir, dans un dîner chez les Morpurgo — une famille juive italienne du quartier Bulkeley qui organisait des salons musicaux —, elle s’était présentée comme chanteuse. Pas sous un faux nom, pas encore — juste chanteuse, Vittoria Calascione, chanteuse. Les Morpurgo l’avaient invitée à chanter. Elle avait chanté un air de Tosca. C’était bien. Les Morpurgo avaient applaudi. On l’avait invitée à un autre dîner.
Au deuxième dîner, chez les Benakis — une famille grecque dont le salon rivalisait avec celui des Morpurgo en prestige sinon en acoustique —, elle avait glissé le nom de Milan dans la conversation. Elle n’avait pas dit qu’elle y avait étudié, elle avait dit qu’elle y avait « passé du temps », ce qui pouvait vouloir dire n’importe quoi et qui, dans la bouche d’une belle Italienne de vingt-quatre ans, prenait automatiquement un sens artistique et vaguement romantique que personne ne cherchait à préciser.
Au troisième dîner, le nom était devenu Aldisi. Vittoria Aldisi. Ça avait glissé tout seul, comme un faux pas sur une marche humide — un moment d’élan, un instant d’audace, et soudain le mensonge était là, posé entre elle et le monde comme un voile de gaze à travers lequel tout devenait plus flou et plus beau, et elle avait découvert que le mensonge, une fois prononcé, possédait une force propre, une inertie, une vitesse, comme un train lancé sur des rails qu’on n’avait pas posés soi-même et qui allait quelque part mais où exactement on ne le savait pas encore.
Vittoria Aldisi. Du Conservatoire Verdi. En tournée.
Le train avançait.
*
Ce soir d’avril 1931 — le même soir où le Comte Ferenczi de Dobrany arrivait au Cecil Hotel avec ses deux malles et son monocle —, Vittoria était assise devant le miroir de sa chambre.
Le miroir était fêlé. Une fêlure en diagonale, du coin supérieur gauche au coin inférieur droit, une fêlure ancienne que personne ne s’était donné la peine de réparer parce qu’un miroir fêlé qui fonctionne encore est un objet typiquement alexandrin — quelque chose de cassé qui continue à servir, quelque chose d’imparfait qui fait quand même le travail, quelque chose qui vous renvoie votre image en deux morceaux mais qui la renvoie quand même, et après tout, se disait Giuseppe quand sa fille lui demandait de le remplacer, un miroir qui montre deux visages au lieu d’un n’est pas un miroir cassé, c’est un miroir généreux.
Vittoria se regardait dans le miroir fêlé. Son visage était coupé en deux par la fêlure — l’œil gauche d’un côté, l’œil droit de l’autre, la bouche traversée par la ligne de fracture comme un sourire qui ne sait pas s’il doit aller vers le haut ou vers le bas. Elle répéta, en articulant avec soin, en regardant ses deux visages dans le miroir :
— Vittoria Aldisi. Soprano lyrique. Du Conservatoire Giuseppe Verdi de Milan.
La moitié gauche de son visage y croyait. La moitié droite pas encore.
Elle répéta.
— Vittoria Aldisi. Soprano lyrique. Du Conservatoire Giuseppe Verdi de Milan.
Elle répéta encore.
Et quelque part en bas, dans la rue, par une fenêtre ouverte d’un immeuble voisin, un gramophone se mit à jouer un disque d’Oum Kalthoum — comme si la ville elle-même lui envoyait un signe, ou se moquait d’elle, ou les deux à la fois, parce qu’à Alexandrie les signes et les moqueries avaient souvent le même visage, celui de cette voix immense qui n’avait besoin d’aucun faux nom et d’aucun conservatoire et d’aucun mensonge pour être exactement, absolument, terriblement ce qu’elle était.
Vittoria écouta.
La voix montait dans la nuit, entre les immeubles, entre les cordes à linge et les antennes et les chats et les jasmin de nuit qui commençaient à s’ouvrir, montait avec cette puissance tranquille qui était la marque d’Oum Kalthoum, cette puissance qui ne forçait rien et qui emportait tout, et Vittoria pensa : elle, elle ne ment pas. Elle, elle n’a pas besoin de mentir. Elle prend la vérité et elle l’élève tellement haut que la vérité devient autre chose, quelque chose qu’on ne peut plus nommer, quelque chose qui n’a pas de mot en italien ni en arabe ni en aucune langue, sauf peut-être en musique, et la musique n’est pas une langue, la musique est ce qui reste quand les langues ont renoncé.
Et moi, pensa Vittoria. Moi, je mens. Moi je prends le mensonge et j’essaie d’en faire quelque chose de vrai. Est-ce que c’est le même chemin parcouru en sens inverse ? Est-ce que le résultat sera le même ?
Elle ne le savait pas.
Elle regarda le miroir fêlé une dernière fois, ses deux visages, Vittoria et Aldisi, la fille du mercier et la soprano de Milan, l’une et l’autre et aucune des deux, et elle éteignit la lumière.
Dans le noir, la voix d’Oum Kalthoum continuait.
Chapitre 4
L’homme de la 307
L’homme occupait la chambre 307 depuis trois semaines et Hassan ne savait presque rien de lui, ce qui, dans un hôtel où Hassan savait presque tout de presque tout le monde, constituait en soi une information.
Il s’appelait Reginald Poole. C’est ce qui était écrit dans le registre, en tout cas, d’une écriture droite, sans fioritures, une écriture qui ne cherchait ni à impressionner ni à séduire ni à se cacher — une écriture de formulaire, l’écriture d’un homme qui remplit des fiches comme d’autres respirent, par habitude, sans y penser, et c’était justement cette absence de pensée apparente, cette neutralité si parfaite qu’elle en devenait opaque, qui avait attiré l’attention de Hassan dès le premier jour, parce que Hassan avait appris — non pas dans les livres, il n’avait pas lu de livres sur le sujet, mais dans la pratique quotidienne de son métier de concierge — que les gens qui ne veulent rien cacher ne prennent pas tant de soin à ne rien montrer.
Poole avait la quarantaine. Un visage de sable — pas seulement la couleur, qui était celle d’un Anglais longtemps exposé au soleil d’Orient, un hâle qui n’était pas un bronzage mais une patine, la patine des hommes qui vivent dehors dans des pays qui ne sont pas les leurs —, mais aussi la texture, quelque chose de sec et de granuleux et d’insaisissable, un visage qu’on oubliait aussitôt qu’on cessait de le regarder, un visage fait pour être oublié, et Hassan, qui avait le don des visages, qui les collectionnait dans sa mémoire comme d’autres collectionnent les timbres ou les papillons, Hassan s’était aperçu avec un malaise qu’il n’arrivait pas à retenir les traits de Poole — qu’à chaque fois qu’il essayait de se rappeler la forme du nez ou la couleur exacte des yeux ou la ligne de la mâchoire, l’image se défaisait, se brouillait, redevenait du sable.
C’était un don, ça aussi. Le don inverse de celui du Comte. Le Comte était inoubliable — on le voyait une fois et on le retenait pour toujours. Poole était invisible — on le voyait dix fois et on l’oubliait onze.
Il lisait le Times au bar. Pas le Times d’avant-hier comme Mr. Whitfield — le Times du jour, ce qui signifiait qu’il avait un abonnement personnel livré par la poste, ce qui signifiait qu’il avait les moyens, ce qui ne signifiait rien en soi mais qui, combiné à tout le reste, à la chambre gardée trois semaines, aux pourboires exacts — jamais trop, jamais trop peu, des pourboires calibrés au milligramme —, aux habitudes régulières et aux horaires immuables, dessinait le portrait d’un homme qui savait exactement ce qu’il faisait et qui le faisait avec la précision d’une montre suisse, à ceci près que les montres suisses ne prennent pas la peine de se déguiser en représentants commerciaux pour une firme de textiles de Manchester.
Car c’est ce que Poole prétendait être. Représentant commercial. Textiles. Manchester. Il l’avait dit à Nikos en s’inscrivant, il l’avait dit à Giorgos au bar quand Giorgos lui avait demandé ce qui l’amenait à Alexandrie, et il l’avait dit aux Whitfield un soir de la deuxième semaine quand Mrs. Whitfield, dans un effort désespéré pour meubler le silence du dîner, lui avait posé la question. Textiles. Manchester. Trois semaines à Alexandrie pour nouer des contacts avec les filatures du Delta.
C’était plausible. Alexandrie était le premier port cotonnier de la Méditerranée, les filatures du Delta fournissaient la moitié de l’Europe, et un représentant de Manchester avait toutes les raisons du monde de passer trois semaines ici. Sauf que Hassan avait remarqué trois choses.
La première : Poole ne recevait jamais de courrier de Manchester. Pas une lettre, pas un catalogue, pas une facture, pas un échantillon de tissu, rien de ce qu’un représentant commercial reçoit normalement quand il est en déplacement et que sa maison mère a besoin de lui envoyer des instructions ou des commandes ou des réclamations ou simplement la preuve qu’elle existe. Rien.
La deuxième : Poole envoyait des télégrammes. Beaucoup de télégrammes. Mais pas depuis l’hôtel — depuis le bureau de poste de la place Saad Zaghloul, à trois minutes à pied du Cecil, un choix curieux pour un homme dont la chambre était équipée d’un téléphone et qui pouvait demander à la réception d’envoyer ses télégrammes sans avoir à sortir. Hassan le savait parce qu’il avait vu Poole entrer et sortir du bureau de poste à plusieurs reprises, toujours à la même heure, toujours avec la même enveloppe, toujours avec la même expression — cette absence d’expression qui était son expression.
La troisième : Poole observait les gens. Non pas comme Maugham observerait les gens trois semaines plus tard, avec l’appétit vorace et la curiosité gourmande de l’écrivain qui cherche des histoires, des personnages, des répliques à voler. Non. Poole observait les gens comme on surveille un dispositif — avec méthode, avec patience, sans émotion. Il s’asseyait au bar avec son Times et ses yeux bougeaient au-dessus du journal, lentement, régulièrement, de gauche à droite et de droite à gauche, comme les yeux d’un homme qui lit un texte invisible écrit sur les murs du bar et dont chaque client était une lettre.
Et ce texte invisible, Hassan en était certain, n’avait rien à voir avec le coton ni avec Manchester.
*
Le jeudi où le Comte arriva au Cecil, Poole dîna seul dans la salle à manger, comme tous les soirs, à sa table habituelle, la table 9, celle qui était placée dans l’angle et d’où l’on pouvait voir l’ensemble de la salle sans être vu de l’ensemble de la salle — un choix de table qui n’était pas un choix de table mais un choix tactique, même si Poole, interrogé, aurait dit qu’il aimait simplement manger au calme.
Il monta à sa chambre à vingt et une heures trente. La chambre 307 était au bout du couloir du troisième étage, la dernière porte à gauche avant l’escalier de service, une position qui offrait deux avantages que seul un homme comme Poole pouvait apprécier : une vue sur l’entrée de l’hôtel par la fenêtre, et un accès rapide à l’escalier de service par le couloir, c’est-à-dire la possibilité de voir qui arrive et la possibilité de partir sans être vu, ce qui résumait assez bien, songea Hassan, la philosophie de vie de l’homme de la 307.
Il croisa le Comte dans le couloir.
La chambre 215 était au deuxième étage, la 307 au troisième, et il n’y avait aucune raison pour que ces deux hommes se croisent dans le couloir du troisième à vingt et une heures trente un jeudi d’avril, sauf si le Comte s’était trompé d’étage en remontant du bar — ce qui était possible, un homme qui a bu deux whisky-soda pouvant confondre le deux et le trois — ou si le Comte avait une raison d’être au troisième étage qu’il ne souhaitait pas partager, ce qui était possible aussi, et plus intéressant.
Ils se croisèrent. Le Comte marchait vers l’escalier. Poole marchait vers sa chambre. Ils se saluèrent — un hochement de tête, un demi-sourire, cette politesse automatique des hôtels qui ne signifie rien et qui signifie tout, cette manière de dire je vous vois sans dire je vous regarde.
Mais Hassan, qui montait l’escalier de service avec une pile de serviettes propres pour le quatrième étage et qui aperçut la scène par l’entrebâillement de la porte coupe-feu, Hassan vit autre chose. Il vit les deux hommes ralentir imperceptiblement en se croisant — un ralentissement de chat, un ralentissement infime, le ralentissement de deux corps qui s’évaluent mutuellement en une fraction de seconde, qui mesurent le poids et la portée et le danger de l’autre avec cet instinct que possèdent les animaux et les gens dont le métier est de ne pas être surpris. Et il vit les yeux — les yeux du Comte qui effleuraient Poole et les yeux de Poole qui effleuraient le Comte, et dans cet effleurement il y avait quelque chose qui ressemblait à une reconnaissance, non pas la reconnaissance de deux hommes qui se connaissent mais la reconnaissance de deux hommes qui se reconnaissent, c’est-à-dire qui reconnaissent chez l’autre la même substance, le même matériau, la même habitude de n’être pas ce qu’on paraît.
Puis le moment passa. Le Comte continua vers l’escalier. Poole continua vers la 307. La porte se referma. Le couloir redevint vide.
Hassan monta ses serviettes au quatrième.
En passant devant la chambre 412, il entendit un gramophone. Quelqu’un écoutait de la musique derrière la porte fermée. Ce n’était pas Oum Kalthoum — c’était autre chose, de la musique occidentale, du piano, quelque chose de classique qu’il ne reconnaissait pas. Mais pendant un instant, entre deux notes, entre deux accords, il crut entendre — ou imagina entendre, ce qui à Alexandrie revenait exactement au même — une voix de femme, lointaine, à peine audible, qui montait sous la musique comme un courant sous la surface de l’eau, et cette voix-là, il la reconnaîtrait toujours, il la reconnaîtrait sous n’importe quelle musique et n’importe quel silence et n’importe quel bruit du monde.
Il sourit et continua son chemin.
Les serviettes sentaient le propre. Le couloir sentait la cire. L’hôtel sentait la nuit.
Et quelque part entre le troisième et le quatrième étage, entre un faux comte et un faux représentant en textiles, entre un couloir vide et une porte fermée, quelque chose s’était noué qui ne se dénouerait pas de sitôt.
Chapitre 5
Cakes and Ale
Ils arrivèrent un samedi, à l’heure de l’apéritif, ce qui n’était pas un hasard parce que Gerald Haxton avait organisé sa vie entière autour de l’heure de l’apéritif comme d’autres organisent la leur autour de la prière ou du cours de la Bourse, et que débarquer dans un hôtel inconnu à toute autre heure que celle où le bar est ouvert et les cocktails frais et les regards disponibles aurait constitué, pour Gerald, une faute de goût équivalente à porter des chaussures marron avec un smoking, c’est-à-dire un crime impardonnable commis contre soi-même.
Hassan les vit entrer par la porte tournante — d’abord Gerald, parce que Gerald entrait toujours en premier, parce que Gerald était le genre d’homme qui entre en premier dans toutes les pièces et dans toutes les villes et dans tous les bars du monde, non par impolitesse mais par nécessité vitale, par un besoin de sentir l’air d’un endroit avant que cet air soit modifié par la présence d’autres gens, de le goûter pur, et puis aussi parce que Gerald aimait être regardé et qu’on regarde toujours celui qui entre en premier — puis Maugham, derrière, plus lent, plus petit, voûté, avec la démarche prudente d’un homme qui entre dans un endroit en sachant qu’il n’en sortira qu’après l’avoir compris.
Gerald Haxton avait trente-huit ans et en paraissait trente ou quarante-cinq selon l’heure de la journée et la quantité d’alcool qu’il avait absorbée, ce qui faisait de son visage une horloge assez fiable à condition de savoir la lire. À l’heure de l’apéritif, il était beau — beau d’une beauté américaine, puisqu’il était américain, né à San Francisco, une beauté de mâchoire carrée et de dents blanches et de cheveux châtains coiffés en arrière avec une gomina qui sentait le vétiver et l’ambition, une beauté qui remplissait l’espace comme un parfum trop fort remplit une pièce, et qui avait sur les gens l’effet que les parfums trop forts ont sur les gens, c’est-à-dire qu’on ne pouvait pas l’ignorer et qu’on ne savait pas toujours si on l’aimait ou si on l’aimait pas.
Somerset Maugham avait cinquante-sept ans et en paraissait cinquante-sept quel que soit le moment de la journée, parce que Maugham avait atteint depuis longtemps cet âge où le visage cesse de changer et se fige dans une expression définitive, la sienne étant celle d’un lézard très intelligent posé sur une pierre chaude et observant le monde avec des yeux qui ne cillaient presque jamais — des yeux bruns, petits, enfoncés sous des sourcils broussailleux, des yeux qui avaient vu Tahiti et la Birmanie et la Chine et les bas-fonds de Londres et les salons de la Côte d’Azur et les chambres d’hôtel de quatre continents, des yeux qui avaient tout vu et qui continuaient de regarder avec l’appétit insatiable de l’homme qui sait que chaque visage est une histoire et que chaque histoire est un livre et que chaque livre est de l’argent, ce dernier calcul étant, chez Maugham, aussi naturel et aussi peu honteux que la respiration.
Car Maugham était riche. Pas riche comme un banquier alexandrin ou un armateur grec — riche comme un écrivain, ce qui est une forme de richesse beaucoup plus étrange parce qu’elle est faite entièrement de mots, parce que chaque livre sterling sur son compte en banque correspondait à un certain nombre de phrases qu’il avait assemblées dans un certain ordre, et que si ces phrases avaient été assemblées dans un ordre légèrement différent il n’aurait pas eu un penny, ce qui donnait à sa fortune quelque chose de miraculeux et de fragile, comme un château construit sur des allumettes, sauf que les allumettes de Maugham étaient en acier trempé parce que Maugham, quoi qu’on pensât de son art — et beaucoup de gens pensaient beaucoup de choses —, savait construire une phrase comme personne en Angleterre, à l’exception peut-être de cet autre Somerset, celui du comté, qui avait le bon goût de ne pas écrire.
Il venait de publier Cakes and Ale et tout le monde littéraire de Londres était en effervescence parce que le personnage d’Alroy Kear ressemblait trait pour trait à Hugh Walpole, ce que Maugham niait avec un sourire qui confirmait exactement ce qu’il niait, et c’était ce sourire — le sourire du déni transparent, le sourire qui dit oui en disant non, le sourire du menteur qui veut qu’on sache qu’il ment — que Hassan vit traverser le hall du Cecil ce samedi d’avril, derrière les épaules larges de Gerald Haxton, et qui lui fit penser, sans savoir pourquoi, au Comte.
*
Gerald s’occupa de l’inscription au registre avec l’efficacité joyeuse d’un homme qui a rempli des centaines de registres d’hôtels dans des dizaines de pays et pour qui cette formalité est devenue une forme de chorégraphie. Deux chambres communicantes, troisième étage, vue sur la mer. Des noms, des nationalités — Maugham, William Somerset, britannique ; Haxton, Gerald, américain —, le mot « secrétaire » dans la case « relation » qui ne trompait personne et qui n’avait jamais trompé personne et qui n’était même pas censé tromper qui que ce soit, parce que la fiction du secrétaire était une convention sociale aussi ancienne que l’homosexualité elle-même, c’est-à-dire qu’elle remontait aux Grecs, ce qui, à Alexandrie, lui conférait une légitimité historique supplémentaire.
— Du champagne, dit Gerald à Giorgos avant même d’avoir posé les valises, du champagne, mon ami, et pas du champagne égyptien si ça existe, du vrai, du français, du brut, et des olives, est-ce qu’il y a des olives, il y a sûrement des olives, c’est la Méditerranée bon sang, il doit y avoir des olives.
Giorgos, qui avait servi des milliers de clients au bar du Cecil et qui en avait vu de toutes les sortes, de toutes les nationalités et de toutes les sobrietés, reconnut immédiatement en Gerald le type le plus dangereux et le plus rentable de tous : le buveur heureux. Le buveur heureux est celui qui boit non pas pour oublier ni pour se consoler ni pour se donner du courage mais pour augmenter une joie de vivre déjà considérable, pour amplifier un plaisir déjà excessif, pour être encore plus lui-même qu’il ne l’est déjà, et le buveur heureux commande toujours la bouteille la plus chère et laisse toujours le pourboire le plus généreux et cause toujours le plus de dégâts, parce que le bonheur, quand il est alimenté par l’alcool, est une force destructrice d’une puissance inouïe contre laquelle les verres en cristal et les réputations et les mariages et les carrières n’ont aucune chance.
Le champagne arriva. Gerald le goûta, l’approuva, en versa un verre à Maugham qui le prit sans dire merci, parce que Maugham ne disait jamais merci à Gerald, du moins pas avec des mots, les mercis entre eux passant par des canaux plus anciens et plus compliqués que le langage.
Maugham s’assit dans un fauteuil du bar avec cette façon qu’il avait de s’asseoir qui ressemblait à un chat qui se pose — lentement, avec précaution, en testant d’abord la surface, puis en s’y installant avec une économie de mouvement qui suggérait qu’il n’avait pas l’intention de se relever avant longtemps. Il regarda autour de lui. Le bar du Cecil. Les lambris d’acajou. Les miroirs fumés. Les tabourets de cuir vert. Les clients. Il regarda les clients comme un horloger regarde un mécanisme — chaque pièce à sa place, chaque rouage tournant à sa vitesse, et quelque part, un défaut, une pièce qui ne tourne pas comme elle devrait, un rouage qui grince, et c’est ce rouage-là qui l’intéressait, c’est toujours le rouage qui grince qui intéresse l’écrivain.
Il repéra le Comte en moins de trente secondes.
Le Comte était au bar, à sa place habituelle — il avait déjà une place habituelle après quatre jours, ce qui était le signe d’un homme qui comprend que la première chose à faire quand on arrive quelque part est de s’installer, de poser une marque, de devenir un meuble, parce que les meubles ne sont jamais suspects. Le Comte bavardait avec les Whitfield. Mrs. Whitfield riait.
Maugham l’observa pendant une minute entière sans rien dire, ce qui, chez Maugham, était l’équivalent d’une longue et passionnée déclaration d’intérêt, puis il se tourna vers Gerald qui revenait du comptoir avec la bouteille et les olives et dit, de sa voix lente, bègue, chaque mot extrait de la phrase comme une dent qu’on arrache :
— T‑t-tu vois cet homme, là-bas, celui au monocle ?
Gerald regarda.
— Le bel homme ? Oui, et alors ?
— Cet homme est aussi a‑a-authentique qu’un billet de trois livres.
Gerald rit — ce rire sonore, explosif, le rire de quelqu’un qui ne se soucie pas de savoir qui l’entend, et Maugham fit un geste de la main pour le faire taire, le geste du dompteur qui calme le fauve, un geste qu’il avait perfectionné au fil de vingt ans de voyage avec Gerald et qui ne marchait qu’une fois sur trois.
— Comment tu sais ? demanda Gerald en croquant une olive.
— Le costume est t‑t-trop bon. Les manières sont trop bonnes. Tout est trop bon. Quand tout est trop bon, c’est que rien n’est vrai. Un vrai comte hongrois en 1931 aurait un costume r‑r-râpé aux coudes et des manières épouvantables et une haleine de cognac et des dettes dans tous les casinos d’Europe. Celui-là est un comte de théâtre. Il joue le rôle d’un comte tel qu’un homme qui n’est pas comte imagine qu’un comte devrait être. C’est un fantasme, pas un fait. Et c’est d‑d-délicieux.
Maugham but une gorgée de champagne et ses yeux continuèrent leur tour du bar, et ils tombèrent sur Poole, assis à sa table habituelle — la table 9, dans l’angle — avec son Times et son visage de sable.
— Celui-là, en revanche, dit Maugham.
— Lequel ?
— L’homme au journal. Table 9. Regarde-le. Regarde comme il est b‑b-banal. Regarde comme il est insignifiant. Regarde comme il fait tout pour qu’on ne le regarde pas. Celui-là est exactement ce qu’il prétend ne pas être.
— C’est-à-dire ?
Maugham sourit — pas le sourire du déni transparent, un autre sourire, plus ancien, plus secret, le sourire de l’homme qui a travaillé pour les services de renseignement de Sa Majesté pendant la Grande Guerre et qui reconnaît un collègue comme un maçon reconnaît un autre maçon, par la manière de tenir la truelle.
— L’Empire, dit Maugham. L’Empire ne se déplace jamais sans ses yeux.
*
Albert Metzger apprit l’arrivée de Somerset Maugham par Nikos, le réceptionniste, qui monta à son bureau avec la fiche d’inscription et une expression de fierté contenue, parce que Nikos, qui lisait peu mais qui lisait le journal, savait que Somerset Maugham était l’écrivain anglais le plus célèbre du moment et que la présence d’un écrivain célèbre dans un hôtel était comme la présence d’un phare sur une côte — ça n’empêche pas les naufrages mais ça donne de la visibilité.
Metzger descendit au bar.
Il connaissait Maugham — ou plutôt, il connaissait le nom, il avait lu The Moon and Sixpence et Of Human Bondage et il avait reconnu dans ces livres quelque chose qui le touchait personnellement, cette manière de décrire des gens prisonniers de vies qu’ils n’avaient pas choisies et qui essayaient de s’en évader par l’art ou par le voyage ou par l’amour ou par les trois à la fois, et il se demandait si Maugham, en le voyant, reconnaîtrait en lui la même chose — un homme prisonnier d’un hôtel qu’il avait construit et qu’il aimait et qui le tenait aussi sûrement qu’une cellule, une cellule de marbre et de noyer ciré avec vue sur la Méditerranée, certes, mais une cellule quand même.
Il s’approcha de la table. Maugham leva les yeux — ces yeux de lézard, ces yeux qui ne cillaient pas — et Metzger vit dans ces yeux quelque chose qui le fit frissonner, non pas de peur mais de reconnaissance, cette reconnaissance que Hassan avait vue dans le couloir du troisième étage entre le Comte et Poole, mais d’une espèce différente, pas la reconnaissance de deux prédateurs mais la reconnaissance de deux hommes qui savent ce que c’est que de construire quelque chose — l’un des livres, l’autre un hôtel — et de se demander, à trois heures du matin, si ce qu’on a construit vaut la peine d’avoir été construit.
— Monsieur Maugham, dit Metzger. Bienvenue au Cecil. Je suis Albert Metzger, le propriétaire.
Maugham se leva — avec effort, ses genoux le faisaient souffrir, et cette souffrance physique donnait à sa politesse une qualité de sacrifice qui la rendait plus touchante que la politesse facile des gens qui n’ont mal nulle part — et serra la main de Metzger.
— V‑v-votre hôtel est charmant, dit Maugham. Il a l’air de quelqu’un qui ne sait pas encore s’il est heureux ou t‑t-triste. C’est la qualité la plus intéressante qu’un hôtel puisse avoir.
Metzger ne sut pas quoi répondre à cela, parce que c’était la chose la plus juste que quiconque eût jamais dite sur son hôtel et qu’il est difficile de répondre à la justesse, la justesse vous laissant toujours un peu désarmé, un peu nu, un peu comme un homme à qui l’on vient de retirer un masque qu’il ne savait pas porter.
Gerald, pendant ce temps, avait entrepris de charmer Giorgos le barman — en anglais, en français, en un grec approximatif appris Dieu sait où et parsemé d’erreurs si charmantes qu’elles en devenaient des qualités — et Giorgos, qui avait survécu à l’incendie de Smyrne et à l’exil et à vingt ans de cocktails alexandrins, qui avait vu passer dans ce bar des princes et des escrocs et des espions et des actrices et des fous et des saints, Giorgos regardait Gerald avec l’expression d’un homme qui reconnaît un danger familier et qui l’accueille avec la résignation joyeuse de quelqu’un qui sait que les dangers familiers sont les seuls qui valent la peine d’être courus.
Gerald commanda une deuxième bouteille. Puis il s’excusa, traversa le bar, et alla se présenter à Mrs. Whitfield, qui rougit, et à Mr. Whitfield, qui ne rougit pas, et au Comte, qui le regarda avec l’attention amusée d’un professionnel qui en évalue un autre.
— Votre a‑a-ami est infatigable, dit Maugham à Metzger.
— Votre secrétaire, voulez-vous dire ?
Maugham regarda Metzger. Metzger regarda Maugham. Il y eut un silence — pas un silence gêné, un silence complice, le silence de deux hommes qui comprennent la même chose au même moment et qui n’ont pas besoin de mots pour le dire.
— Mon secrétaire, oui, dit Maugham. Exactement.
*
Ce fut plus tard dans la soirée — après le dîner, après le café, après que Gerald eut dansé avec Mrs. Whitfield sur un air de fox-trot que le gramophone du salon crachait avec une fidélité approximative, après que le Comte eut raconté trois anecdotes supplémentaires sur des archiduchesses et des courses de chevaux, après que Poole eut lu son Times et mangé son dîner et regagné la 307 sans que personne ne l’ait remarqué, ce qui était exactement ce que Poole voulait — ce fut plus tard que la chose se produisit.
Maugham était seul au bar. Gerald était monté se coucher — ou était sorti, ce qui chez Gerald voulait dire la même chose, coucher, mais pas dans sa chambre et pas dans son lit et pas seul. Giorgos essuyait les verres. Le bar allait fermer. Et quelqu’un — Giorgos lui-même, peut-être, ou un garçon des cuisines, ou personne, peut-être le gramophone du salon qui s’était remis en marche tout seul comme il le faisait parfois, les gramophones d’Alexandrie ayant une volonté propre que la mécanique ne suffisait pas à expliquer — quelqu’un mit un disque.
Et c’était elle.
Maugham ne savait pas que c’était elle. Il ne connaissait pas Oum Kalthoum. Il ne connaissait pas la musique arabe. Il n’avait aucune raison de la connaître — son Orient à lui c’était l’Extrême-Orient, la Malaisie et la Birmanie et la Chine, pas cet Orient-ci, pas cet Orient de sable et de minaret et de café turc qu’il traversait en route vers ailleurs. Il n’avait aucune raison de s’arrêter.
Et pourtant il s’arrêta.
Le verre de gimlet à mi-chemin entre la table et sa bouche, la main immobile, les yeux de lézard soudain fixes non plus sur quelque chose mais sur rien, sur un point dans l’air où la voix se matérialisait comme une fumée prend forme quand le vent la sculpte.
La voix venait du salon voisin, à travers la cloison d’acajou, étouffée par le bois et la distance mais pas assez étouffée pour perdre ce qu’elle avait d’essentiel — cette qualité de pénétration, cette capacité d’entrer dans n’importe quel espace et de le remplir, de traverser les murs comme l’eau traverse la terre, en trouvant les fissures, les jointures, les interstices, tous ces endroits où les choses ne sont pas parfaitement scellées et où quelque chose peut s’infiltrer.
Maugham écouta.
Il écouta une phrase, deux phrases, trois phrases — la même phrase, en fait, répétée et variée, reprise et changée, la phrase qui tourne sur elle-même comme un derviche et qui ne s’arrête pas et qui ne s’arrêtera jamais parce que l’essence de cette musique est de ne jamais s’arrêter, de ne jamais conclure, de ne jamais poser le point final que l’oreille occidentale attend et que l’oreille orientale redoute, parce que le point final c’est la mort et que cette musique-là ne veut pas mourir, elle veut durer, durer comme le désir dure, comme le regret dure, comme la nuit dure quand on est seul et qu’on attend quelqu’un qui ne viendra pas.
Maugham reposa le gimlet.
Il y avait sur son visage une expression que Hassan — s’il avait été là, mais il n’y était pas, il était chez lui, dans son quartier, dans son lit, avec ses feuillets — n’aurait pas reconnue, parce que cette expression n’appartenait pas au répertoire habituel du visage de Maugham, qui comprenait l’ironie, le mépris, l’amusement, la cruauté froide, la curiosité clinique et, très rarement, une tendresse si discrète qu’elle ressemblait à une erreur. Non. Cette expression-là était autre chose. C’était l’expression d’un homme qui entend pour la première fois quelque chose qu’il connaissait depuis toujours sans le savoir — quelque chose qui existait en lui, enfoui, recouvert par des couches et des couches de livres et de voyages et de phrases parfaites et de défenses soigneusement construites, quelque chose d’antérieur au langage, d’antérieur au talent, d’antérieur au masque, et que cette voix, cette voix de femme venue d’un monde qu’il ne connaissait pas, venait de déterrer avec la simplicité terrifiante de quelqu’un qui creuse la terre et trouve de l’eau.
— Giorgos, dit Maugham.
Giorgos leva les yeux de ses verres.
— Cette v‑v-voix. Qu’est-ce que c’est ?
— Oum Kalthoum, dit Giorgos. C’est la plus grande chanteuse du monde arabe.
Maugham hocha la tête.
Il resta silencieux un long moment — si long que Giorgos pensa qu’il s’était endormi, ce qui arrivait aux clients les plus âgés après le troisième gimlet, mais Maugham ne dormait pas, Maugham écoutait, et quand la chanson se termina et que le silence revint, ce silence plein et vibrant qui est le silence qui suit la musique et qui n’est pas du tout le même silence que celui qui la précède, Maugham dit, à personne en particulier, peut-être à lui-même, peut-être au bar vide, peut-être à la voix qui venait de se taire :
— Cette femme sait des choses que nous avons oublié de savoir.
Puis il finit son gimlet, se leva, et monta se coucher.
Giorgos éteignit les lumières. Le bar se tut. Le Cecil se tut. Et dans le salon voisin, le disque continuait de tourner dans le sillon final, l’aiguille traçant des cercles dans le vide, chuintant doucement, comme la mer sur le sable quand elle se retire et qu’il ne reste plus que l’écume et le bruit de l’écume et le souvenir du bruit de l’écume.
Chapitre 6
La Rue Lepsius
Le dimanche, Hassan n’appartenait pas au Cecil.
Le dimanche, il redevenait Hassan Kamal, vingt-trois ans, fils d’Ahmed Kamal, employé des postes décédé, et de Fatma née Saleh, couturière à domicile, résidant au troisième étage d’un immeuble sans ascenseur du quartier Moharrem Bey, un quartier qui n’avait rien de commun avec la Corniche et la place Saad Zaghloul et le marbre du Cecil sinon qu’il était à Alexandrie, et qu’à Alexandrie même les quartiers qui n’avaient rien de commun avaient quelque chose de commun, à savoir cette lumière, cette lumière blanche et impitoyable qui ne faisait pas de différence entre les riches et les pauvres, entre le marbre et le ciment, entre le Cecil Hotel et l’immeuble sans ascenseur de Moharrem Bey, une lumière démocratique, en somme, la seule démocratie qui fonctionnait en Égypte en cette année 1931 où Sidqi Pacha avait supprimé toutes les autres.
Hassan marchait.
C’était sa manière à lui de passer le dimanche — marcher dans Alexandrie, sans but, sans itinéraire, en suivant les rues comme on suit une conversation, en se laissant porter par les tournants et les bifurcations et les impasses et les places qui s’ouvraient soudain au détour d’une ruelle comme une phrase qui change de sujet au milieu d’un mot, et il marchait depuis des heures déjà, depuis le matin, depuis ce moment de l’aube où Alexandrie est encore vide et fraîche et silencieuse, ce moment qui dure dix minutes et qui est le secret le mieux gardé de la ville, ce moment où l’on peut entendre la mer sans le bruit des tramways et des marchands et des klaxons et des voix, la mer toute seule, la mer nue, et Hassan aimait ce moment plus que tout au monde parce que c’était le moment où Alexandrie ressemblait à ce qu’elle était vraiment sous les masques — une ville posée au bord de l’eau, fragile, ancienne, un peu folle, qui avait vu passer Alexandre et Cléopâtre et César et les Arabes et les Turcs et les Français et les Anglais et qui les avait tous regardés passer avec la même expression de politesse amusée, comme une vieille dame très riche qui reçoit des visiteurs et qui sait qu’ils partiront tous.
Il avait traversé Mansheya, le quartier des affaires, désert le dimanche, les bureaux fermés, les rideaux de fer baissés sur les boutiques de change et les agences maritimes, et il avait remonté la rue Fouad, la grande artère qui traversait la ville d’est en ouest comme une colonne vertébrale, avec ses vitrines Art Déco et ses immeubles Belle Époque et ses pâtisseries où l’on vendait des gâteaux grecs et des gâteaux français et des gâteaux italiens et parfois des gâteaux arabes mais plus rarement, les gâteaux arabes préférant les ruelles aux grandes artères, comme les gens qui les fabriquaient.
Il était passé devant le Grand Trianon, le café le plus célèbre d’Alexandrie, où les Grecs buvaient du café turc en parlant grec, ce qui était la définition même d’Alexandrie — des gens qui faisaient des choses dans une langue et qui en parlaient dans une autre, un décalage permanent entre le geste et le mot, entre l’acte et le récit de l’acte, un décalage que Hassan trouvait non pas troublant mais rassurant, parce qu’il signifiait que rien n’était jamais figé, que tout pouvait toujours être dit autrement, vécu autrement, compris autrement, et que la vérité, si vérité il y avait, était quelque part dans l’espace entre les langues, dans cet interstice où les mots d’une langue ne recoupaient pas exactement les mots d’une autre et où quelque chose d’indicible existait, quelque chose qui n’appartenait à aucune langue et qui appartenait à toutes.
Il était passé devant la pâtisserie Délices, où Vittoria Calascione — qu’il ne connaissait pas et ne connaîtrait peut-être jamais, les mondes d’Alexandrie se frôlant sans se toucher comme les wagons de deux trains qui se croisent en gare — avait l’habitude d’acheter le dimanche des cannoli siciliens pour son père, et devant le club Enosis, où les Grecs jouaient aux cartes avec une fureur silencieuse qui ressemblait à de la prière, et devant l’église arménienne dont le clocher s’élevait entre deux immeubles avec cette discrétion fière des Arméniens qui avaient appris, au fil des siècles et des massacres, à construire leurs églises comme on cache un trésor — en hauteur, certes, mais sans bruit.
Il avait traversé le quartier Attarin, le quartier des antiquaires et des brocanteurs, où les vitrines débordaient de lampes ottomanes et de coffres mamelouks et de tapis persans et de miroirs vénitiens et de statuettes pharaoniques dont la moitié était vraie et l’autre moitié fausse et dont personne, pas même les antiquaires eux-mêmes, ne savait toujours laquelle était laquelle, ce qui ne gênait personne parce qu’à Alexandrie la distinction entre le vrai et le faux était considérée comme une question philosophique plutôt que commerciale, et les questions philosophiques ne font pas baisser les prix.
Et c’est en sortant du quartier Attarin, en tournant dans une rue plus étroite, une rue qui descendait vers la mer par une pente douce bordée d’immeubles fatigués dont les balcons en fer forgé penchaient vers la rue comme des vieillards qui se penchent pour écouter une conversation, c’est en tournant dans cette rue que Hassan arriva dans la rue Lepsius.
*
La rue Lepsius n’avait rien de remarquable. C’était une rue courte, un peu sombre, coincée entre le patriarcat orthodoxe grec d’un côté et l’hôpital grec de l’autre, une rue qui sentait l’encens et l’éther, la prière et la maladie, et qui, si l’on continuait un peu plus loin, débouchait sur un quartier de maisons closes dont les volets fermés le jour s’ouvraient la nuit comme les yeux d’un chat, de sorte que la rue Lepsius était prise en étau entre trois mondes — la foi, la souffrance et le plaisir — ce qui en faisait, géographiquement parlant, un résumé assez exact de la condition humaine.
Hassan ne savait rien de tout cela. Il ne savait pas que la rue Lepsius abritait, au numéro 10, dans un appartement du deuxième étage sans électricité, sans téléphone et sans radio, le plus grand poète grec du vingtième siècle. Il ne savait pas que cet homme avait passé trente ans dans cet appartement à écrire des poèmes qu’il ne publiait pas — ou plutôt qu’il publiait à sa manière, en les faisant imprimer sur des feuillets volants qu’il distribuait à ses amis et à ses connaissances, des feuillets pliés et agrafés qu’il rangeait dans des dossiers et des enveloppes et qui circulaient dans Alexandrie de main en main comme des messages secrets, comme des prières clandestines, comme les feuillets pliés en quatre que Hassan lui-même cachait dans la doublure de sa veste, et cette coïncidence, s’il l’avait connue, l’aurait peut-être fait sourire ou peut-être pleurer, les deux réactions étant, chez Hassan, séparées par une distance si faible qu’un souffle de vent suffisait à le faire basculer de l’une à l’autre.
Ce que Hassan vit, en tournant dans la rue Lepsius, c’est un vieil homme.
Un vieil homme debout devant un immeuble, absolument immobile, les mains derrière le dos, un chapeau de paille sur la tête, une veste légère malgré la chaleur, des lunettes à monture fine posées sur un nez aquilin, et une immobilité — une immobilité si totale, si profonde, si parfaitement assumée qu’elle ne ressemblait pas à l’immobilité d’un homme qui attend quelqu’un ou quelque chose mais à l’immobilité d’un homme qui est quelque chose, qui est devenu l’immobilité elle-même, qui a cessé de bouger non pas parce qu’il n’a nulle part où aller mais parce qu’il est déjà arrivé, parce qu’il est exactement à l’endroit où il doit être, et que cet endroit est celui-ci, cette rue, ce trottoir, cet immeuble, cette lumière.
Et il se tenait légèrement de biais.
C’était ça qui frappa Hassan. Pas le chapeau, pas les lunettes, pas la veste, pas l’immobilité — le biais. L’homme se tenait légèrement de biais par rapport à la rue, par rapport à l’immeuble, par rapport au monde, un angle imperceptible, deux ou trois degrés tout au plus, comme si la ligne qui le reliait à la réalité n’était pas tout à fait droite, comme s’il existait dans un plan légèrement décalé par rapport à celui dans lequel existaient les autres gens, les gens qui marchaient dans la rue, les gens qui entraient à l’hôpital, les gens qui sortaient du patriarcat, les gens qui vivaient, et que ce décalage, cet angle infime, était la source de tout — de son immobilité, de son silence, de ce regard qu’il posait sur la rue et qui ne regardait pas la rue mais quelque chose dans la rue que les autres ne voyaient pas, quelque chose qui avait été là autrefois ou qui serait là plus tard ou qui n’était là que dans les poèmes qu’il n’avait pas encore écrits.
Hassan ralentit.
Il ne s’arrêta pas — un jeune homme ne s’arrête pas devant un vieil homme dans une rue d’Alexandrie sans raison, et Hassan n’avait pas de raison, il n’avait qu’une intuition, et les intuitions, à Alexandrie, ne constituaient pas une raison suffisante pour s’arrêter dans la rue, même si elles constituaient une raison suffisante pour presque tout le reste. Mais il ralentit. Il passa devant le vieil homme à la vitesse d’un promeneur qui regarde les façades, ce qui était plausible puisque c’était exactement ce qu’il faisait depuis des heures, et en passant il tourna la tête, discrètement, comme on tourne la tête vers une vitrine intéressante, et il regarda le vieil homme, et le vieil homme, à cet instant précis, tourna la tête et le regarda aussi.
Leurs yeux se croisèrent.
Les yeux du vieil homme étaient d’un brun très sombre, presque noir, des yeux fatigués, des yeux qui avaient trop lu et trop regardé et trop pleuré peut-être, des yeux bordés de cernes qui ressemblaient à des parenthèses, comme si le visage entier était une phrase et les yeux le mot entre parenthèses, le mot qu’on peut retirer sans changer le sens de la phrase mais qui, si on le retire, enlève à la phrase toute sa beauté. Et dans ces yeux Hassan vit — quoi ? Il n’aurait pas su le dire. Il ne l’aurait jamais su. Il vit quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance, mais pas la reconnaissance du Comte et de Poole dans le couloir du troisième étage, pas la reconnaissance de deux prédateurs, quelque chose de plus doux et de plus triste, la reconnaissance de deux hommes qui écrivent en secret, peut-être, la reconnaissance de deux hommes qui cachent des feuillets dans des doublures de veste ou dans des enveloppes ou dans des tiroirs et qui savent que ces feuillets sont la seule chose vraie dans un monde de masques, sauf que Hassan ne savait pas que le vieil homme écrivait, et le vieil homme ne savait pas que Hassan écrivait, et cette reconnaissance était donc impossible, et pourtant elle eut lieu, elle eut lieu dans l’espace d’une seconde, dans la rue Lepsius, entre le patriarcat et l’hôpital, un dimanche d’avril 1931, et puis elle fut finie.
Le vieil homme détourna le regard. Il reprit sa position — de biais, immobile, le chapeau de paille, les mains derrière le dos. Hassan continua de marcher.
Il ne se retourna pas.
Mais en s’éloignant dans la rue, il eut l’impression — une impression absurde, il le savait, une impression qui ne reposait sur rien de rationnel et sur tout ce qui n’est pas rationnel — il eut l’impression que le vieil homme le regardait s’éloigner, et qu’il souriait, et que ce sourire disait quelque chose qu’aucun des mots des quatre langues et demie de Hassan n’aurait pu traduire, quelque chose qui avait un rapport avec le temps et avec la ville et avec les mots qu’on écrit en cachette et avec la beauté qu’on ne montre à personne et avec la mer qu’on entend le matin quand la ville dort, et que ce quelque chose, s’il avait été traduit, s’il avait pu être traduit, aurait ressemblé, peut-être, à un poème.
*
Hassan marcha encore longtemps après la rue Lepsius. Il traversa des quartiers dont il ne connaissait pas les noms et des rues dont il ne lirait jamais les plaques et des places où des enfants jouaient au football avec un ballon de chiffon et des ruelles où des vieilles femmes étendaient du linge entre les fenêtres et créaient, sans le savoir, des labyrinthes de tissu mouillé à travers lesquels la lumière filtrait en changeant de couleur, et chaque rue était un monde et chaque monde avait sa langue et chaque langue avait son odeur — le quartier grec sentait le souvlaki et le citron, le quartier arabe sentait le foul et le cumin, le quartier juif sentait le pain du vendredi et les épices de Syrie, et tout se mélangeait à mesure qu’on marchait, les odeurs se fondaient les unes dans les autres comme les couleurs d’un tableau qu’un peintre travaille encore, et ce tableau c’était Alexandrie, un tableau inachevé, un tableau que personne ne finirait jamais parce que la ville elle-même refusait d’être finie, elle se repeignait chaque jour avec de nouvelles couleurs et de nouvelles odeurs et de nouvelles langues, elle ajoutait des personnages et en retirait d’autres, elle effaçait des quartiers et en inventait de nouveaux, et le peintre, s’il y avait un peintre, avait depuis longtemps perdu le contrôle de son œuvre.
Hassan arriva sur la Corniche.
La mer était là. La Méditerranée, immense et plate et bleue, d’un bleu si intense qu’il en devenait presque irréel, un bleu de carte postale, un bleu de rêve, et Hassan s’assit sur le muret qui bordait la promenade et regarda la mer avec cette absence de pensée qui est la forme la plus pure de la pensée, cette contemplation vide dans laquelle le cerveau cesse de fonctionner comme un cerveau et commence à fonctionner comme un miroir, ne produisant rien, reflétant tout.
Un vendeur ambulant passa avec un plateau de thé. Hassan acheta un verre. Le thé était sucré, très sucré, trop sucré pour un Anglais mais exactement assez sucré pour un Égyptien, parce que le sucre, en Égypte, n’était pas un condiment mais une philosophie, la philosophie selon laquelle la vie est amère et que le seul remède à l’amertume est l’excès de douceur, un excès qui ne corrige pas l’amertume mais qui se superpose à elle, de sorte que l’on goûte les deux en même temps, l’amer et le sucré, la vie telle qu’elle est et la vie telle qu’on voudrait qu’elle soit, et c’est ce mélange, ce goût double, qui est le vrai goût de l’Égypte.
Il but le thé. Il regarda la mer. Il pensa au vieil homme de la rue Lepsius — à son immobilité, à son biais, à ses yeux de parenthèse. Il pensa aux feuillets dans sa doublure de veste. Il pensa qu’il y avait peut-être, dans cette ville, d’autres hommes qui écrivaient en secret, d’autres hommes qui cachaient des mots dans des poches et des tiroirs et des enveloppes, et que tous ces mots cachés formaient peut-être, si on les rassemblait, si on les mettait bout à bout, le vrai texte d’Alexandrie — pas le texte officiel, pas le texte des journaux et des registres d’hôtel et des fiches de police, mais le texte souterrain, le texte invisible, le texte qui dit ce que la ville ne dit jamais tout haut et qui est la seule chose qui vaille la peine d’être dite.
Puis il se leva et rentra chez lui, parce que demain il serait de nouveau au Cecil, derrière son comptoir de marbre, avec son sourire de concierge et ses quatre langues et demie et ses feuillets cachés, et la porte tournante tournerait et les ascenseurs monteraient et descendraient et la lumière blanche d’Alexandrie mangerait les couleurs à travers les fenêtres, et tout serait comme avant, sauf que rien ne serait comme avant, parce que Hassan avait vu quelque chose dans la rue Lepsius qu’il ne pourrait pas oublier — non pas le vieil homme lui-même, mais la manière dont le vieil homme se tenait par rapport au monde, ce biais, cet angle, cette façon d’être à la fois dedans et dehors, présent et absent, vivant et déjà souvenir.
Et en traversant le quartier Attarin pour rentrer chez lui, passant devant un café dont la porte était ouverte sur la nuit qui tombait, il entendit la voix.
Oum Kalthoum.
« Ya Ghaeb An Eyouni » — Ô toi qui es absent de mes yeux.
Il s’arrêta.
La voix sortait du café comme une lumière sort d’une fenêtre — par vagues, par pulsations, avec une régularité qui n’était pas mécanique mais organique, la régularité d’un cœur qui bat, et Hassan resta debout devant la porte du café et écouta la voix qui disait ô toi qui es absent de mes yeux, ô toi qui es absent, et chaque fois qu’elle disait absent elle donnait au mot une couleur différente, une nuance différente, un poids différent, comme si le mot absent n’était pas un seul mot mais mille mots, comme si l’absence n’était pas une seule chose mais mille choses, l’absence de celui qu’on aime et l’absence de celui qu’on n’a jamais aimé et l’absence de celui qu’on aimera et l’absence de soi-même à soi-même et l’absence du monde au monde et l’absence de Dieu à Dieu, et toutes ces absences se superposaient dans la voix d’Oum Kalthoum comme les couches d’une ville se superposent sous les pieds de celui qui marche — Alexandrie sur Alexandrie sur Alexandrie, la ville grecque sous la ville arabe sous la ville ottomane sous la ville cosmopolite sous la ville qui n’existe pas encore et qui n’existera peut-être jamais.
Hassan sortit un feuillet de sa poche.
Il n’avait pas de crayon — il l’avait oublié chez lui. Mais il prit le feuillet et le déplia et le regarda, et les mots qui étaient déjà écrits dessus — des mots en arabe, une écriture de fourmi pressée, des mots qu’il avait écrits la nuit précédente ou la nuit d’avant — ces mots lui parurent soudain insuffisants, trop petits, trop sages, trop timides, des mots qui ne disaient pas ce qu’il fallait dire, des mots qui ne savaient pas se tenir de biais par rapport au monde comme le vieil homme de la rue Lepsius, des mots qui n’avaient pas le courage de monter et de tourner et de ne jamais s’arrêter comme la voix d’Oum Kalthoum.
Il replia le feuillet. Il le rangea dans sa poche. Il resta encore un moment devant le café, debout, immobile, légèrement de biais peut-être — oui, légèrement de biais, sans le savoir, sans s’en rendre compte, il se tenait légèrement de biais par rapport à la porte et à la rue et au monde, exactement comme le vieil homme, exactement comme la voix d’Oum Kalthoum se tenait de biais par rapport aux mots qu’elle chantait, et cet angle, ce décalage, c’était peut-être le début de quelque chose qu’il n’avait pas encore de nom pour nommer, quelque chose qui n’était ni la poésie ni la musique ni la solitude mais un peu des trois, un alliage secret, un métal qui n’existait dans aucune mine du monde et qu’on ne trouvait qu’en cherchant ce qu’on ne cherchait pas.
La voix s’arrêta.
Hassan reprit sa marche.
Alexandrie ferma les yeux.