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Tarab

Tarab

Cha­pitres 1 à 6

Cha­pitre 1

Les Ascen­seurs

Il y avait deux ascen­seurs au Cecil Hotel d’A­lexan­drie, deux cabines en bois de noyer ciré qui mon­taient et des­cen­daient dans la cage d’es­ca­lier avec une len­teur si majes­tueuse, si par­fai­te­ment indif­fé­rente à l’a­gi­ta­tion des étages qu’elles tra­ver­saient, que le jeune Has­san Kamal, vingt-trois ans, concierge depuis qua­torze mois, avait fini par se convaincre que ces deux ascen­seurs étaient les pou­mons de l’hô­tel, que le Cecil res­pi­rait par eux, ins­pi­rait quand les cabines mon­taient et expi­rait quand elles redes­cen­daient, et que si par mal­heur les deux ascen­seurs s’ar­rê­taient au même moment, au même étage, l’hô­tel tout entier ces­se­rait de vivre comme un homme qui retient son souffle et ne le retrouve plus.

Ce matin d’a­vril 1931 — un matin qui sen­tait le sel et le jas­min de Chine que le jar­di­nier arro­sait dans les bacs de l’en­trée, un matin de lumière si blanche qu’elle sem­blait avoir été repas­sée deux fois par une main invi­sible et ten­due sur la ville comme un drap trop propre —, Has­san se tenait der­rière son comp­toir de concierge, les mains posées à plat sur le marbre, les yeux levés vers les chiffres dorés qui indi­quaient la posi­tion des cabines, et il fredonnait.

Ce qu’il fre­don­nait, il ne l’au­rait pas su dire avec pré­ci­sion, ou plu­tôt il l’au­rait su mais ne l’au­rait pas dit, parce que c’é­tait un air d’Oum Kal­thoum qu’il avait enten­du la veille au soir dans un café du quar­tier Atta­rin et que cet air s’é­tait logé dans sa poi­trine comme un éclat de verre tiède qu’on n’ar­rive pas à reti­rer et qu’on finit par gar­der parce que la dou­leur qu’il cause est plus inté­res­sante que le silence qui la rem­pla­ce­rait, et Has­san n’é­tait pas du genre à expli­quer ce genre de choses aux clients du Cecil Hotel, sur­tout pas aux Anglais qui des­cen­daient prendre leur petit-déjeu­ner avec l’air de conqué­rants modes­te­ment éton­nés de pos­sé­der la moi­tié du monde.

— What is that tune, young man ?

C’é­tait Mr. Whit­field, du Ser­vice des Anti­qui­tés, qui tra­ver­sait le hall avec le Times d’a­vant-hier sous le bras et cette expres­sion de curio­si­té polie que les Anglais d’É­gypte réser­vaient aux indi­gènes quand ceux-ci fai­saient quelque chose de pittoresque.

Has­san sou­rit — le sou­rire du concierge, pas celui de Has­san, deux sou­rires très dif­fé­rents qu’il avait appris à dis­tin­guer avec la rigueur d’un homme qui connaît ses outils — et dit : Nothing, Sir, just a song, et Mr. Whit­field hocha la tête comme s’il avait com­pris quelque chose alors qu’il n’a­vait rien com­pris du tout, ce qui était, son­gea Has­san après que l’An­glais eut dis­pa­ru dans la salle à man­ger, une assez bonne défi­ni­tion de la vie au Cecil Hotel d’A­lexan­drie en cette année 1931.

*

L’hô­tel avait un an et quatre mois. Inau­gu­ré le pre­mier jan­vier 1930, un mer­cre­di de grand vent, il por­tait encore sur lui cette fraî­cheur un peu inquiète des choses neuves qui ne savent pas encore ce qu’elles sont, comme un cos­tume taillé dans un tis­su magni­fique mais que per­sonne n’a encore por­té assez long­temps pour qu’il prenne la forme du corps, et il arri­vait à Has­san, cer­tains matins, en tra­ver­sant le hall avant l’aube pour pré­pa­rer son poste, de sen­tir que l’hô­tel cher­chait encore son odeur — qu’il hési­tait entre le par­fum de cire d’a­beille que les femmes de chambre appli­quaient sur les boi­se­ries et l’o­deur de tabac blond qui mon­tait du bar, entre le café turc des cui­sines et l’eau de Cologne anglaise des chambres du troi­sième étage, et que toutes ces odeurs se dis­pu­taient la vic­toire sans qu’au­cune n’ait encore gagné, de sorte que le Cecil sen­tait un peu tout et un peu rien, comme quel­qu’un qui parle quatre langues et n’a d’ac­cent dans aucune, ce qui, à Alexan­drie, n’é­tait pas un défaut mais une condi­tion de survie.

Quatre langues, d’ailleurs, c’é­tait le mini­mum. Has­san en par­lait quatre et demie : l’a­rabe, parce que c’é­tait sa langue de nais­sance et de rêve, celle dans laquelle il pen­sait quand il ne pen­sait à rien et qui reve­nait la nuit comme une marée ; l’i­ta­lien, parce qu’il avait été édu­qué au Col­lège des Frères ita­liens de la rue Sul­tan Hus­sein et que les pères lui avaient appris Dante et la conju­gai­son du sub­jonc­tif en même temps que la crainte de Dieu, laquelle ne lui était pas res­tée mais le sub­jonc­tif si ; le fran­çais, parce qu’à Alexan­drie ne pas par­ler fran­çais reve­nait à tra­ver­ser la ville les yeux fer­més ; l’an­glais, parce que les Anglais occu­paient le pays et qu’il était plus facile de ser­vir un occu­pant quand on com­pre­nait ce qu’il disait dans son dos ; et la demie, c’é­tait le grec, dont il pos­sé­dait assez pour com­man­der du pois­son au mar­ché et insul­ter les chauf­feurs de taxi, ce qui, en pra­tique, cou­vrait les deux tiers des situa­tions où l’on avait besoin du grec à Alexandrie.

Le hall du Cecil, à huit heures du matin, était un théâtre dont le rideau venait de se lever sur une scène vide qui se peu­plait par touches suc­ces­sives, comme un tableau qu’un peintre très patient rem­plis­sait per­son­nage par per­son­nage, et Has­san, der­rière son comp­toir, assis­tait à cette com­po­si­tion quo­ti­dienne avec un plai­sir qu’il n’a­vouait à per­sonne parce qu’un concierge n’est pas cen­sé prendre du plai­sir à quoi que ce soit sinon à la satis­fac­tion du client, mais que vou­lez-vous, il y avait dans ce défi­lé mati­nal quelque chose d’ir­ré­sis­tible, une comé­die si par­fai­te­ment réglée que le meilleur met­teur en scène du monde n’au­rait pas pu l’inventer.

D’a­bord venaient les Grecs — tou­jours les pre­miers debout, tou­jours les plus bruyants, les hommes d’af­faires du quar­tier Man­sheya qui uti­li­saient le salon du Cecil comme exten­sion de leur bureau et qui s’in­ter­pel­laient d’un bout à l’autre du hall avec cette voix de ténor bles­sé qui est la voix natu­relle du com­mer­çant grec quand il parle de coton ou de change, et il fal­lait voir comme les lustres trem­blaient un peu à leur pas­sage, comme si le cris­tal véni­tien que Metz­ger avait fait venir de Mura­no n’a­vait pas été conçu pour résis­ter à tant de déci­bels si tôt le matin.

Puis les Anglais, qui des­cen­daient par couples silen­cieux, lui en cos­tume de lin, elle en robe claire, tous deux pâles et cor­rects et légè­re­ment offen­sés par la cha­leur qui s’an­non­çait déjà à tra­vers les fenêtres, et qui tra­ver­saient le hall comme s’ils tra­ver­saient un ter­ri­toire enne­mi dont ils étaient néan­moins pro­prié­taires, ce qui don­nait à leur démarche cette rigi­di­té cour­toise que Has­san avait appris à recon­naître comme la pos­ture de l’Empire.

Puis les Ita­liens, plus tard, plus décon­trac­tés, les mains qui par­laient autant que la bouche, les femmes qui jetaient un regard au miroir du hall en pas­sant et qui trou­vaient tou­jours quelque chose à ajus­ter, un cha­peau, une mèche, un pli, comme si elles entraient en scène à chaque ins­tant de leur vie.

Et enfin, vers neuf heures, les Fran­çais — les plus rares, les plus élé­gants, ceux qui com­man­daient des crois­sants que le pâtis­sier du Cecil n’ar­ri­vait jamais à réus­sir tout à fait parce que la farine n’é­tait pas la même et le beurre non plus et l’air non plus, et qui se plai­gnaient avec une moue si exqui­sé­ment fran­çaise que Has­san se deman­dait si la plainte n’é­tait pas, chez les Fran­çais, une forme supé­rieure de bonheur.

Et au milieu de tout cela, les Égyp­tiens — les pro­prié­taires ter­riens de la région du Del­ta qui venaient trai­ter des affaires à Alexan­drie, les avo­cats des tri­bu­naux mixtes en tar­bouch et com­plet sombre, les fonc­tion­naires du gou­ver­no­rat, quelques offi­ciers, et par­fois, le matin, un homme en gala­biya blanche imma­cu­lée qui tra­ver­sait le hall comme un fan­tôme de sel et qui res­sem­blait tel­le­ment à l’i­dée qu’un peintre orien­ta­liste se serait faite d’un Égyp­tien qu’il en deve­nait presque irréel, comme un per­son­nage échap­pé d’un tableau de Gérôme et qui se serait trom­pé de siècle en pas­sant par la porte tournante.

La porte tour­nante, jus­te­ment, était le deuxième organe vital du Cecil après les ascen­seurs — une porte à quatre pans de verre et de cuivre qui bras­sait les arri­vées et les départs avec une impar­tia­li­té méca­nique et qui pro­dui­sait, en tour­nant, un souffle d’air tiède mêlé de pous­sière et de sel marin qui était pour Has­san l’o­deur même d’A­lexan­drie, l’o­deur du dehors qui s’in­tro­dui­sait dans le dedans, l’o­deur de la Cor­niche et de la place Saad Zagh­loul et de la Médi­ter­ra­née toute proche, cette Médi­ter­ra­née qu’on ne voyait pas depuis le hall mais qu’on sen­tait par­tout, dans la lumière, dans l’air, dans le sel qui se dépo­sait sur le marbre du comp­toir et que Has­san essuyait toutes les heures avec un chif­fon doux en se disant que c’é­tait un tra­vail absurde, essuyer la mer, que la mer revien­drait tou­jours, qu’on n’es­suie pas la Médi­ter­ra­née, mais que c’é­tait aus­si un tra­vail néces­saire parce que Metz­ger vou­lait que le marbre brille et que Metz­ger, en matière de brillance, ne plai­san­tait pas.

*

Albert Metz­ger tra­ver­sa le hall à neuf heures vingt-deux exac­te­ment — Has­san le savait parce que Metz­ger tra­ver­sait le hall à neuf heures vingt-deux tous les matins, avec une ponc­tua­li­té si abso­lue qu’on aurait pu régler les hor­loges de la ville sur son pas­sage, ce qui aurait été utile dans une ville où les hor­loges retar­daient toutes de manières dif­fé­rentes selon qu’elles étaient grecques, anglaises, arabes ou ita­liennes, chaque com­mu­nau­té entre­te­nant avec le temps un rap­port spé­ci­fique qui allait de la rigueur mili­taire des Anglais à la désin­vol­ture magni­fique des Ita­liens, en pas­sant par la méfiance phi­lo­so­phique des Grecs qui sem­blaient consi­dé­rer que le temps était un adver­saire qu’il fal­lait fein­ter plu­tôt qu’affronter.

Metz­ger por­tait un com­plet gris perle, une cra­vate bor­deaux, une mous­tache taillée au mil­li­mètre et une inquié­tude qu’il cachait sous un sou­rire de pro­prié­taire satis­fait mais que Has­san, qui avait le don de lire les visages comme d’autres lisent les jour­naux, repé­rait immé­dia­te­ment dans un pli imper­cep­tible au coin de l’œil gauche, un pli qui n’é­tait pas là six mois plus tôt et qui s’é­tait creu­sé comme le lit d’un ruis­seau au fil des mau­vaises nouvelles.

Car les nou­velles étaient mau­vaises. Pas pour l’hô­tel — l’hô­tel allait bien, les chambres se rem­plis­saient, le bar fai­sait des recettes hono­rables, et les ascen­seurs mon­taient et des­cen­daient avec la grâce d’un bal­let véni­tien —, mais pour tout ce qui entou­rait l’hô­tel, tout ce monde com­plexe et fra­gile dans lequel le Cecil flot­tait comme une île de marbre et de cuivre au milieu d’un océan poli­tique dont per­sonne ne maî­tri­sait les courants.

Has­san savait, parce qu’il lisait les jour­naux que les clients aban­don­naient sur les tables et les fau­teuils du hall — les jour­naux arabes, les jour­naux fran­çais, les jour­naux anglais, et par­fois le Tahy­dro­mos grec que le por­tier Sta­vros oubliait sys­té­ma­ti­que­ment sur le comp­toir —, il savait que le Pre­mier ministre Ismaïl Sid­qi venait d’a­bo­lir la consti­tu­tion, que le Wafd avait été écar­té du pou­voir, que des émeutes avaient écla­té au Caire et que des gens étaient morts dans des rues qui por­taient les mêmes noms que les rues d’A­lexan­drie mais qui appar­te­naient à un autre pays, un pays plus dur, plus vrai, un pays où les gens ne chan­geaient pas de langue en chan­geant d’é­tage et où les masques ne pro­té­geaient personne.

Metz­ger savait tout cela aus­si, bien sûr, et c’é­tait pré­ci­sé­ment la rai­son de ce pli au coin de l’œil gauche, mais Metz­ger avait une tech­nique pour trai­ter les mau­vaises nou­velles qui consis­tait à les igno­rer avec une éner­gie telle que l’i­gno­rance elle-même deve­nait une forme d’ac­tion, et ce matin-là, comme tous les matins, il tra­ver­sa le hall en ins­pec­tant chaque détail avec l’at­ten­tion féroce d’un homme qui a déci­dé que tant que les cuivres brillent et que les draps sont impec­cables et que les ascen­seurs montent et des­cendent avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome, le monde ne peut pas s’ef­fon­drer — ou que s’il s’ef­fondre, au moins il s’ef­fon­dre­ra dans un décor irréprochable.

Il redres­sa un cadre au mur — une aqua­relle de la Cor­niche signée d’un peintre armé­nien dont Has­san avait oublié le nom. Il véri­fia que le bou­quet de tubé­reuses sur la table cen­trale n’a­vait pas com­men­cé à faner. Il pas­sa un doigt sur le comp­toir de la récep­tion — pas celui de Has­san, celui de la récep­tion prin­ci­pale — et ins­pec­ta son doigt comme un chi­rur­gien ins­pecte un scal­pel, et parut satis­fait de n’y trou­ver que du vide. Puis il croi­sa le regard de Has­san et dit, en arabe :

— Sabah el-kheir, Has­san. Tout est calme ?

— Sabah el-nour, Mon­sieur Metz­ger. Tout est calme.

Ce qui était vrai et faux en même temps, comme la plu­part des choses qu’on disait au Cecil Hotel d’A­lexan­drie, parce que tout était calme si l’on consi­dé­rait le hall, les chambres, le bar, les ascen­seurs et le marbre et les cuivres et les tubé­reuses, mais rien n’é­tait calme si l’on consi­dé­rait la place Saad Zagh­loul de l’autre côté de la porte tour­nante, et la ville der­rière la place, et le pays der­rière la ville, et le siècle der­rière le pays, lequel siècle avait mani­fes­te­ment déci­dé de ne lais­ser per­sonne tran­quille, sur­tout pas un hôte­lier juif alsa­cien deve­nu bri­tan­nique qui avait bâti un rêve de marbre et de noyer ciré sur une cor­niche médi­ter­ra­néenne et qui refu­sait d’ad­mettre que les rêves, à Alexan­drie comme ailleurs, avaient une durée de vie limitée.

Metz­ger hocha la tête, satis­fait de cette réponse satis­fai­sante, et dis­pa­rut dans son bureau dont la porte, en se refer­mant, fit un bruit feu­tré qui res­sem­blait au sou­pir d’un homme qui retient un autre sou­pir der­rière le premier.

*

Sur une table du hall, entre un cen­drier propre et un vase de cris­tal, traî­nait un jour­nal — Al-Ahram, l’é­di­tion du matin, avec un titre en gros carac­tères arabes sur les der­nières mesures de Sid­qi Pacha, un titre que Has­san lut en pas­sant et qu’il aurait pré­fé­ré ne pas lire, comme on pré­fère par­fois ne pas regar­der le ciel quand on sent qu’il va pleu­voir, parce que tant qu’on ne regarde pas le ciel la pluie n’existe pas, ce qui est une super­sti­tion absurde mais très répan­due chez les concierges d’hô­tel et les pro­prié­taires d’hô­tel et, à vrai dire, chez presque tout le monde en Égypte en cette année 1931.

Has­san retour­na le jour­nal, face cachée, et remit le cen­drier d’aplomb.

Puis il enten­dit quelque chose.

C’é­tait loin, quelque part dans les étages supé­rieurs — le deuxième ou le troi­sième —, et c’é­tait si faible que n’im­porte qui d’autre ne l’au­rait pas enten­du, mais Has­san n’é­tait pas n’im­porte qui d’autre quand il s’a­gis­sait de cette voix-là, il avait pour cette voix des oreilles spé­ciales, des oreilles inté­rieures qui vibraient à une fré­quence que le reste du monde n’en­ten­dait pas, et ce qu’il enten­dit, des­cen­dant par la cage d’es­ca­lier, fil­trant entre les étages, glis­sant le long des rampes de cuivre et des murs crème comme une fumée sonore, c’é­tait un gra­mo­phone — un de ces gra­mo­phones que les clients appor­taient dans leurs bagages avec leurs disques et leurs aiguilles de rechange — et sur ce gra­mo­phone, tour­nant dans une chambre incon­nue, un disque d’Oum Kalthoum.

Il ne recon­nut pas immé­dia­te­ment la chan­son — le son était trop loin­tain, trop défor­mé par la dis­tance et les murs et les portes et la géo­mé­trie com­pli­quée de l’hô­tel qui trans­for­mait les sons comme un laby­rinthe trans­forme les pas —, mais il recon­nut la voix, cette voix qu’il recon­naî­trait entre mille et entre dix mille et entre toutes les voix du monde, cette voix de contral­to qui com­men­çait tou­jours par le bas, par les pro­fon­deurs, par un endroit si grave et si sombre qu’on aurait dit qu’elle venait de sous la terre, et qui mon­tait ensuite, len­te­ment, sinueu­se­ment, avec une patience de fleuve, mon­tait et tour­nait sur elle-même comme la fumée d’un encens, mon­tait encore et se déployait et rem­plis­sait l’es­pace et vous rem­plis­sait aus­si, vous, l’au­di­teur, le pas­sant, le concierge der­rière son comp­toir de marbre, vous rem­plis­sait de quelque chose qui n’a­vait pas de nom en arabe ni en ita­lien ni en fran­çais ni en anglais ni dans aucune des quatre langues et demie que par­lait Has­san, quelque chose qui était à mi-che­min entre la joie et la dou­leur et qui res­sem­blait peut-être, si l’on cher­chait un mot, si l’on insis­tait pour mettre un mot sur ce qui n’en avait pas besoin, à ce que les gens qui savent appe­laient tarab.

Has­san fer­ma les yeux.

Les ascen­seurs mon­taient et descendaient.

La porte tour­nante tournait.

La lumière blanche d’A­lexan­drie man­geait les cou­leurs à tra­vers les fenêtres.

Et la voix, là-haut, dans une chambre dont il ne connaî­trait jamais le numé­ro, conti­nuait de mon­ter, comme si elle cher­chait un endroit dans le ciel de l’hô­tel où se poser et n’en trou­vait pas, et ne vou­lait pas en trou­ver, parce que l’es­sen­tiel n’é­tait pas d’ar­ri­ver quelque part mais de conti­nuer à mon­ter, tou­jours, sans fin, la voix qui monte et qui ne s’ar­rête pas.

Has­san rou­vrit les yeux.

Il véri­fia que per­sonne ne le regar­dait — Mr. Whit­field était dans la salle à man­ger, les Grecs avaient dis­pa­ru dans le salon, Metz­ger était dans son bureau, les femmes de chambre étaient aux étages. Personne.

Il glis­sa la main à l’in­té­rieur de sa veste d’u­ni­forme, dans la dou­blure, là où il avait cou­su une poche secrète que per­sonne ne connais­sait et que per­sonne ne devait connaître, et il en sor­tit un feuillet plié en quatre, un petit rec­tangle de papier jau­ni cou­vert d’une écri­ture ser­rée, presque illi­sible, une écri­ture de four­mi pres­sée qui cou­rait sur le papier comme si les mots avaient peur d’ar­ri­ver trop tard, et il le déplia et le lut rapi­de­ment, les lèvres remuant à peine, puis il le replia, le ran­gea dans la poche secrète, et repo­sa ses mains à plat sur le marbre.

Ses mains ne trem­blaient pas.

Ses mains ne trem­blaient jamais.

Là-haut, le gra­mo­phone tour­nait encore, mais la chan­son tou­chait à sa fin, la voix redes­cen­dait, redes­cen­dait des hau­teurs où elle s’é­tait éle­vée, redes­cen­dait avec une dou­ceur de plume qui tombe, et quand le silence revint, Has­san eut l’im­pres­sion que l’hô­tel tout entier — les murs, les lustres, les ascen­seurs, le marbre, les cuivres, les tubé­reuses, la porte tour­nante et la lumière blanche et le sel sur le comp­toir — l’hô­tel tout entier avait rete­nu son souffle pen­dant trois minutes et le retrou­vait main­te­nant, len­te­ment, comme un homme qui se réveille d’un rêve qu’il ne veut pas oublier mais qui lui échappe déjà.

Puis quel­qu’un, quelque part, remit l’ai­guille au début du disque.

Et la voix recommença.

Cha­pitre 2

Le Comte

Le taxi s’ar­rê­ta devant le Cecil Hotel un jeu­di d’a­vril à qua­torze heures pas­sées, à cette heure de la jour­née où Alexan­drie semble fondre sur elle-même comme un bon­bon lais­sé au soleil, où la lumière n’est plus blanche mais jaune et épaisse et presque solide, où les chiens se couchent sous les char­rettes et où les Anglais montent dans leurs chambres pour cette sieste qu’ils ne recon­naî­tront jamais comme une sieste parce que les Anglais ne font pas la sieste, ils se retirent, ce qui est la même chose dite avec un accent qui la rend plus digne.

L’homme qui sor­tit du taxi por­tait un cos­tume de lin ivoire, un pana­ma, un monocle à l’œil gauche, et deux malles de cuir fauve que le chauf­feur extir­pa du coffre avec les pré­cau­tions qu’on réserve d’or­di­naire aux cer­cueils ou aux ins­tru­ments de musique. Il était grand, mince, entre qua­rante et cin­quante-cinq ans — un de ces âges qui refusent de se lais­ser fixer —, et il avait la démarche d’un homme habi­tué à mon­ter des esca­liers recou­verts de tapis, la démarche souple et assu­rée de quel­qu’un qui sait qu’il y aura tou­jours un tapis sous ses pieds, même quand il n’y en a pas.

Has­san le vit entrer par la porte tour­nante et sut immé­dia­te­ment — non pas qu’il était un impos­teur, cette révé­la­tion vien­drait plus tard et par d’autres che­mins — mais qu’il était un évé­ne­ment, que cet homme qui tra­ver­sait le hall du Cecil avec la len­teur cal­cu­lée d’un acteur qui entre en scène par le côté jar­din et veut que chaque fau­teuil d’or­chestre ait le temps de le voir, cet homme était de ceux qui modi­fient la tem­pé­ra­ture d’une pièce sim­ple­ment en y péné­trant, qui font tour­ner les têtes non par leur beau­té ni par leur lai­deur mais par quelque chose de plus sub­til, une qua­li­té de pré­sence, une den­si­té d’exis­tence, comme si l’air autour d’eux était un peu plus épais que l’air autour des autres, un peu plus char­gé, un peu plus vivant.

Il s’ap­pro­cha de la récep­tion. Nikos, le récep­tion­niste grec, leva les yeux et redres­sa ins­tinc­ti­ve­ment les épaules, ce qu’il ne fai­sait que pour les clients impor­tants ou ceux qui avaient l’air impor­tants, la dis­tinc­tion entre les deux étant, au Cecil Hotel comme dans le reste du monde, une ques­tion que per­sonne ne pre­nait jamais le temps de résoudre.

— Bon­jour, dit l’homme en fran­çais, un fran­çais sans accent ou plu­tôt avec tous les accents à la fois, un fran­çais qui aurait pu venir de Vienne comme de Buda­pest comme de Prague comme de Lau­sanne, un fran­çais qui ne disait rien sur l’en­droit d’où il venait et tout sur les endroits où il était pas­sé. J’ai réser­vé une chambre. Au nom de Ferenc­zi. Comte Laz­lo Ferenc­zi de Dobrany.

Nikos cher­cha dans le registre, trou­va la réser­va­tion, et ten­dit la fiche de police que tout étran­ger devait rem­plir à son arri­vée — une for­ma­li­té que les Capi­tu­la­tions ren­daient à moi­tié inutile, puisque les tri­bu­naux égyp­tiens n’a­vaient aucune juri­dic­tion sur les res­sor­tis­sants euro­péens, de sorte que cette fiche de police avait à peu près la même valeur juri­dique qu’un menu de res­tau­rant, c’est-à-dire qu’elle infor­mait sans contraindre, mais que vou­lez-vous, il fal­lait bien main­te­nir les appa­rences, et les appa­rences, à Alexan­drie, étaient la seule chose qui main­te­nait tout le reste.

Le Comte — puis­qu’il faut bien l’ap­pe­ler ain­si jus­qu’à ce qu’il soit prou­vé qu’il ne faut pas — prit la fiche et la rem­plit d’une écri­ture pen­chée, élé­gante, une écri­ture qui avait mani­fes­te­ment été for­mée par des maîtres d’é­cole sévères dans un pays où la cal­li­gra­phie comp­tait autant que la noblesse du sang. Nom : Ferenc­zi de Dobra­ny, Laz­lo Miha­ly. Natio­na­li­té : hon­groise. Pro­fes­sion : sans. Pro­ve­nance : Le Caire (She­pheard’s Hotel). Des­ti­na­tion : à déterminer.

Has­san, depuis son comp­toir, obser­vait. Non pas l’homme — il aurait tout le temps d’ob­ser­ver l’homme —, mais la main qui tenait le sty­lo, et plus pré­ci­sé­ment le moment, le moment infime et presque invi­sible où le sty­lo s’ar­rê­ta au-des­sus de la case « Nom », une hési­ta­tion d’une demi-seconde, peut-être moins, le temps qu’il faut à un homme pour se sou­ve­nir de qui il est — ou pour déci­der de qui il sera.

*

Le Comte fut conduit à la chambre 215, au deuxième étage, une chambre avec vue sur la place Saad Zagh­loul et, au-delà, si l’on se pen­chait un peu par la fenêtre et si l’on tour­nait la tête vers la droite, un frag­ment de mer bleue coin­cé entre deux immeubles comme un secret qu’on ne livre qu’à ceux qui savent où chercher.

Il don­na un pour­boire au groom — géné­reux, trop géné­reux, le pour­boire d’un homme qui a l’ha­bi­tude de don­ner ou qui veut don­ner l’im­pres­sion d’en avoir l’ha­bi­tude, et Has­san, qui avait vu le groom redes­cendre en sif­flant et en fai­sant tour­ner la piastre entre ses doigts, nota men­ta­le­ment que la géné­ro­si­té exces­sive est le pre­mier indice de quelque chose, sans savoir encore de quoi, parce que la géné­ro­si­té exces­sive peut être le signe d’une for­tune réelle, d’une for­tune inven­tée, d’un cœur sin­cère, ou d’un cal­cul froid, et que seul le temps per­met de dis­tin­guer entre ces quatre possibilités.

À seize heures, le Comte des­cen­dit au bar.

Le bar du Cecil occu­pait l’aile gauche du rez-de-chaus­sée, une pièce lam­bris­sée d’a­ca­jou sombre avec un comp­toir en forme de L, des tabou­rets de cuir vert, des miroirs fumés qui don­naient aux visages des buveurs un air de gra­vure ancienne, et un bar­man pré­nom­mé Gior­gos — un Grec de Smyrne arri­vé à Alexan­drie en 1922 avec la Grande Catas­trophe et qui avait recon­ver­ti son déses­poir en cock­tails avec une effi­ca­ci­té que seuls les vrais sur­vi­vants pos­sèdent, de sorte que ses gim­lets avaient un goût de para­dis per­du et ses mar­ti­nis un arrière-goût de ville incen­diée, ce qui, dans les deux cas, les ren­dait inoubliables.

Le Comte s’as­sit au comp­toir, com­man­da un whis­ky-soda — pas un cock­tail, nota Has­san qui pas­sait dans le cou­loir, un whis­ky-soda, la bois­son de l’homme qui ne veut pas qu’on le remarque pour ce qu’il boit mais pour ce qu’il dit — et enga­gea la conver­sa­tion avec le couple qui occu­pait les tabou­rets voisins.

C’é­taient les Whit­field. Mr. Whit­field, du Ser­vice des Anti­qui­tés, l’homme qui avait deman­dé à Has­san ce qu’il fre­don­nait le matin même, et Mrs. Whit­field, née Doro­thy, trente-deux ans, blonde, jolie d’une joliesse anglaise qui res­sem­blait à de la por­ce­laine fine — fra­gile, trans­lu­cide, et d’un ennui si pro­fond qu’il en deve­nait presque inté­res­sant, l’en­nui des femmes qui ont sui­vi un mari au bout du monde et qui ont décou­vert que le bout du monde res­semble beau­coup au début du monde, c’est-à-dire à un endroit où il ne se passe rien d’autre que le temps qui passe, sauf que le temps qui passe au bout du monde passe plus len­te­ment parce qu’il fait plus chaud.

Le Comte par­la. Il par­la d’A­lexan­drie — avec quel charme, comme s’il connais­sait la ville depuis tou­jours alors qu’il venait d’ar­ri­ver. Il par­la de l’É­gypte — des pyra­mides qu’il avait visi­tées depuis Le Caire, du Nil, des cou­chers de soleil sur le désert, avec des com­pa­rai­sons qui sen­taient la lec­ture récente d’un bon guide de voyage mais qui étaient assai­son­nées d’ob­ser­va­tions per­son­nelles si pré­cises et si drôles qu’on par­don­nait tout de suite au guide. Il par­la des che­vaux — il avait des che­vaux, disait-il, dans ses pro­prié­tés en Hon­grie, des lipiz­zans et des pur-sang, et il décri­vit les prai­ries vertes de la plaine hon­groise avec une nos­tal­gie si déli­cate que Mrs. Whit­field, qui n’a­vait jamais mis les pieds en Hon­grie et qui n’ai­mait pas par­ti­cu­liè­re­ment les che­vaux, se sur­prit à regret­ter un pays qu’elle n’a­vait jamais vu et un bon­heur qu’elle n’a­vait jamais eu, ce qui est peut-être la défi­ni­tion la plus exacte du charme : vous faire regret­ter ce que vous ne pos­sé­dez pas.

Mr. Whit­field, de son côté, écou­tait avec ce mélange de méfiance et de fas­ci­na­tion que les Anglais réservent aux étran­gers qui parlent bien — la méfiance parce qu’un étran­ger qui parle bien est par défi­ni­tion sus­pect, et la fas­ci­na­tion parce qu’on ne peut pas s’empêcher d’ad­mi­rer ce qu’on sus­pecte, sur­tout quand on boit un whis­ky-soda dans un bar d’hô­tel à Alexan­drie et que le soleil des­cend sur la Médi­ter­ra­née et que la soi­rée pro­met d’être longue et que les alter­na­tives à la conver­sa­tion avec un comte hon­grois sont limi­tées à un autre cha­pitre de ce roman poli­cier qu’on traîne depuis Le Caire et dont on a devi­né l’as­sas­sin dès la page quarante.

Le Comte racon­ta une anec­dote sur un dîner à Vienne avec un archi­duc dont il tut le nom avec une dis­cré­tion qui le ren­dait encore plus impres­sion­nant, une anec­dote qui impli­quait un chien, un ambas­sa­deur et une com­tesse russe, et qui fit rire Mrs. Whit­field d’un rire qu’­Has­san, pas­sant de nou­veau dans le cou­loir, ne lui connais­sait pas — un rire de gorge, un rire un peu rauque, un rire de femme qui s’a­muse vrai­ment et non de femme qui fait sem­blant de s’a­mu­ser parce que c’est poli, et Has­san pen­sa que le Comte, quel qu’il fût, avait au moins ce talent : il savait faire rire les gens qui ne riaient plus.

*

Ce soir-là, tard, après le dîner, après les der­niers clients remon­tés dans leurs chambres, après que Gior­gos eut essuyé le comp­toir et éteint les lampes du bar une par une comme on souffle les bou­gies d’un gâteau d’an­ni­ver­saire, Has­san était encore à son poste — il ter­mi­nait le ser­vice de nuit, le poste le plus calme et le plus long, celui où l’hô­tel se tai­sait enfin et où l’on pou­vait entendre le bâti­ment cra­quer et sou­pi­rer dans le noir comme un navire au mouillage.

L’as­cen­seur de droite des­cen­dit. Les portes s’ou­vrirent. Le Comte en sortit.

Il ne vit pas Has­san tout de suite — ou plu­tôt il ne fit pas sem­blant de le voir, ce qui est dif­fé­rent et plus inté­res­sant. Il tra­ver­sa le hall avec une démarche qui n’é­tait plus celle de l’a­près-midi, la démarche souple et assu­rée de l’homme au pana­ma — c’é­tait une démarche plus lourde, plus lente, la démarche d’un homme fati­gué par quelque chose qui n’est pas de la fatigue phy­sique mais qui pèse autant, et quand il pas­sa sous le lustre cen­tral, le seul qui res­tait allu­mé dans le hall à cette heure, Has­san vit son visage et ce qu’il vit lui fit l’ef­fet d’un cou­rant d’air gla­cé dans la cha­leur d’avril.

Le visage du Comte, pen­dant deux secondes, peut-être trois, le temps de tra­ver­ser le cercle de lumière du lustre, n’a­vait plus rien de char­mant, plus rien d’as­su­ré, plus rien de cette aisance magni­fique qui avait ébloui les Whit­field au bar. C’é­tait un visage nu — non pas triste, non pas effrayé, quelque chose de plus étrange que la tris­tesse et de plus pro­fond que la peur, un visage vide, un visage qui avait reti­ré tous ses masques en même temps et qui n’a­vait trou­vé der­rière eux que du vide, ce vide par­ti­cu­lier des gens qui ont joué trop long­temps un rôle qui n’est pas le leur et qui ne savent plus lequel est le rôle et lequel est le visage, ou qui ont com­pris, avec une luci­di­té qui ne console de rien, que la ques­tion elle-même n’a pas de réponse.

Puis le Comte aper­çut Hassan.

Le masque revint. Ins­tan­ta­né­ment. Comme un rideau qu’on tire d’un geste sec. Le sou­rire, la pos­ture, l’as­su­rance — tout était de retour, intact, impec­cable, et le Comte dit, en fran­çais, avec cette voix chaude et modu­lée qui était sa meilleure arme :

— Bon­soir. Vous êtes le veilleur de nuit ?

— Le concierge, Mon­sieur le Comte.

— Le concierge, par­don­nez-moi. Dites-moi, y a‑t-il un endroit en ville où l’on peut se pro­me­ner à cette heure sans ris­quer de tom­ber dans la mer ?

Has­san lui indi­qua la Cor­niche, qui lon­geait la mer sur des kilo­mètres et où l’on pou­vait mar­cher la nuit en toute sécu­ri­té, à condi­tion d’é­vi­ter le quar­tier du port pas­sé minuit, et le Comte le remer­cia avec une cour­toi­sie exces­sive — là encore, cette géné­ro­si­té de geste et de parole qui était peut-être sin­cère et peut-être cal­cu­lée et peut-être les deux à la fois, et il sor­tit par la porte tour­nante dans la nuit d’A­lexan­drie, et Has­san le regar­da dis­pa­raître dans l’obs­cu­ri­té de la place Saad Zagh­loul, sa sil­houette en lin ivoire se fon­dant dans le noir bleu de la nuit médi­ter­ra­néenne comme un mor­ceau de sucre dans du thé.

Has­san res­ta un moment immo­bile der­rière son comp­toir. Il pen­sa au visage qu’il avait vu sous le lustre — ce visage vide, ce visage sans nom. Puis il pen­sa à ses propres feuillets, cachés dans la dou­blure de sa veste, et il se deman­da si écrire n’é­tait pas, aus­si, une forme d’im­pos­ture, si les mots qu’il ali­gnait sur ses bouts de papier jau­ni n’é­taient pas, à leur manière, un cos­tume de lin ivoire et un monocle et un accent qui ne vient de nulle part, une façon de se pré­sen­ter au monde sous un nom qui n’est pas tout à fait le sien.

Quelque part dans les cui­sines, quel­qu’un avait oublié la radio allu­mée. Un pro­gramme de nuit. De la musique. Et par­mi la musique, sou­dain, comme tou­jours, comme par­tout, comme si cette voix avait déci­dé de le suivre dans chaque recoin de cette ville et de cet hôtel et de cette vie, la voix d’Oum Kal­thoum, un air ancien, un air qu’il ne connais­sait pas, un air qui mon­tait dans les cui­sines vides entre les mar­mites de cuivre et les assiettes empi­lées et les cou­teaux propres et les éplu­chures de la veille, et qui trou­vait son che­min jus­qu’au hall, jus­qu’au comp­toir de marbre, jus­qu’à Hassan.

Il fre­don­na.

Il fre­don­na très dou­ce­ment, presque sans son, juste le mou­ve­ment des lèvres et le souffle, et la voix d’Oum Kal­thoum dans la radio et la voix de Has­san dans le hall vide se mêlèrent un ins­tant dans l’air immo­bile de la nuit du Cecil, comme deux fumées qui se croisent et ne se connaissent pas.

Les ascen­seurs dormaient.

La porte tour­nante ne tour­nait plus.

Et la mer, de l’autre côté de la place, conti­nuait de faire ce qu’elle avait tou­jours fait et ce qu’elle ferait tou­jours, c’est-à-dire rien, c’est-à-dire tout, c’est-à-dire être là, immense et noire et salée, indif­fé­rente aux comtes et aux concierges et aux impos­teurs et aux hôtels et aux chan­sons, indif­fé­rente à tout sauf à elle-même, et peut-être même pas.

Cha­pitre 3

Vit­to­ria

Vit­to­ria Calas­cione n’a­vait jamais mis les pieds au Cecil Hotel et n’a­vait aucune rai­son d’y mettre les pieds, parce que le Cecil Hotel était un monde et que Vit­to­ria vivait dans un autre monde, et ces deux mondes, bien qu’ils fussent sépa­rés par moins de deux kilo­mètres de rues alexan­drines et par un tra­jet de tram­way qui coû­tait trois mil­liemes, étaient aus­si éloi­gnés l’un de l’autre que Saturne l’est du Soleil, c’est-à-dire qu’on pou­vait voir l’un depuis l’autre mais qu’on ne pou­vait pas y vivre en même temps, sauf dans l’i­ma­gi­na­tion, et l’i­ma­gi­na­tion de Vit­to­ria était vaste, peut-être trop vaste pour un appar­te­ment de quatre pièces au-des­sus d’une mer­ce­rie du quar­tier Ibrahimiyya.

Le quar­tier Ibra­hi­miyya, que les Alexan­drins appe­laient par­fois « Lit­tle Paris » avec une iro­nie affec­tueuse qui était la manière alexan­drine de dire qu’un endroit est beau mais pas autant qu’il le croit, occu­pait la par­tie orien­tale de la ville, entre la mer et le lac Mariout, et c’é­tait là que vivaient les Ita­liens d’A­lexan­drie — pas tous les Ita­liens, bien sûr, les Ita­liens étant un peuple qui ne vit nulle part en tota­li­té et par­tout en par­tie, mais la majo­ri­té, la masse bruyante et colo­rée et odo­rante des familles qui avaient quit­té Naples ou la Calabre ou la Sicile ou les Pouilles une ou deux ou trois géné­ra­tions plus tôt et qui avaient refait l’I­ta­lie à Alexan­drie avec cette obs­ti­na­tion magni­fique des gens qui refusent de quit­ter un pays même quand ils l’ont quitté.

On enten­dait de l’i­ta­lien dans chaque rue de l’I­bra­hi­miyya. De l’i­ta­lien et du napo­li­tain et du sici­lien et du cala­brais et par­fois, dans les rues les plus proches de la mer, un mélange d’i­ta­lien et d’a­rabe et de grec que per­sonne n’a­vait jamais codi­fié dans une gram­maire mais que tout le monde com­pre­nait, une langue de mar­ché et de cui­sine et de dis­pute conju­gale qui n’exis­tait nulle part ailleurs qu’à Alexan­drie et qui mour­rait avec Alexan­drie sans que per­sonne n’ait pris la peine de l’é­crire, sauf peut-être des concierges d’hô­tel sur des feuillets pliés en quatre, mais c’est une autre histoire.

Le père de Vit­to­ria, Giu­seppe Calas­cione, tenait une mer­ce­rie au rez-de-chaus­sée de l’im­meuble — fil, bou­tons, rubans, den­telles, élas­tiques, aiguilles, dés à coudre, et tout ce que les femmes du quar­tier venaient ache­ter en bavar­dant pen­dant une heure pour un achat de trois minutes, de sorte que la mer­ce­rie était moins un com­merce qu’un salon, un confes­sion­nal, un bureau de poste, un tri­bu­nal et un théâtre, tout cela réuni dans une pièce de vingt mètres car­rés qui sen­tait le coton neuf et la naph­ta­line et le café qu’on réchauf­fait sur un réchaud der­rière le comptoir.

Giu­seppe était veuf depuis sept ans — la mère de Vit­to­ria, Maria, née Cata­pa­no, ori­gi­naire de Bari, était morte d’une fièvre en 1924 pen­dant un été si chaud que les ther­mo­mètres eux-mêmes sem­blaient avoir de la fièvre — et il éle­vait seul ses trois enfants, dont Vit­to­ria était l’aî­née, avec l’aide de sa belle-sœur Concet­ta qui habi­tait l’im­meuble d’en face et qui avait sur la vie des jeunes filles des opi­nions aus­si défi­ni­tives et aus­si inflexibles que les murailles de la for­te­resse de Qaït­bay, laquelle for­te­resse veillait sur le port d’A­lexan­drie depuis cinq siècles sans que per­sonne ait jamais réus­si à la faire chan­ger d’a­vis sur quoi que ce soit.

Concet­ta vou­lait que Vit­to­ria épouse son fils Aldo, qui impor­tait du tis­su de Trieste et qui avait le front large, les épaules car­rées, le men­ton volon­taire et l’i­ma­gi­na­tion d’une planche à repas­ser. Aldo était un brave gar­çon. Aldo avait de l’a­ve­nir dans le tis­su. Aldo ferait un bon mari. Tout cela était vrai et tout cela était insup­por­table, parce que Vit­to­ria ne vou­lait pas d’un bon mari avec de l’a­ve­nir dans le tis­su, Vit­to­ria vou­lait — quoi, exac­te­ment ? Elle ne le savait pas elle-même, ou plu­tôt elle le savait mais n’a­vait pas les mots pour le dire, ce qui est la pire des situa­tions, celle où l’on sent avec une cer­ti­tude abso­lue qu’on est fait pour autre chose sans savoir de quoi cette autre chose est faite, et alors on étouffe, on étouffe dans un appar­te­ment de quatre pièces au-des­sus d’une mer­ce­rie, on étouffe dans un quar­tier où tout le monde connaît tout le monde et où le des­tin de cha­cun est écrit à l’a­vance comme un livret d’o­pé­ra dont on connaît la fin avant même que le pre­mier acte commence.

Vit­to­ria avait vingt-quatre ans. Elle était belle d’une beau­té brune et ner­veuse, pas la beau­té ronde et lisse des Ita­liennes du quar­tier qui res­sem­blaient à des madones de Raphaël avec dix kilos de plus, mais une beau­té angu­leuse, inquiète, une beau­té de chatte maigre avec des yeux trop grands et une bouche trop large et des mains qui ne tenaient jamais en place, et quand elle mar­chait dans les rues de l’I­bra­hi­miyya, les hommes la regar­daient pas­ser non pas avec le désir tran­quille qu’ins­pire une jolie femme mais avec un léger malaise, comme si quelque chose en elle les aver­tis­sait que cette femme-là ne res­te­rait pas, que cette femme-là était déjà par­tie même quand elle était là, et qu’il valait mieux ne pas s’at­ta­cher à quel­qu’un qui marche aus­si vite.

*

La chose s’é­tait pro­duite un soir de jan­vier, trois mois avant le début de cette his­toire, dans un café du quar­tier Atta­rin qui n’a­vait pas de nom ou dont le nom avait été effa­cé par le temps et le sel, un café comme il en exis­tait des cen­taines à Alexan­drie, avec des tables ban­cales et des chaises dépa­reillées et un patron mous­ta­chu qui ser­vait du thé à la menthe dans des verres si petits qu’on aurait dit des dés à coudre pour géants, et dans ce café, ce soir-là, quel­qu’un avait mis un disque.

Vit­to­ria était là par hasard — elle reve­nait de chez une cou­tu­rière du quar­tier à qui elle livrait des bou­tons pour le compte de son père, et elle s’é­tait arrê­tée parce qu’il pleu­vait, une de ces pluies d’hi­ver alexan­drines qui tombent sans pré­ve­nir et qui trans­forment les rues en rivières pen­dant vingt minutes avant de s’ar­rê­ter aus­si brus­que­ment qu’elles ont com­men­cé, comme si le ciel avait chan­gé d’a­vis. Elle avait com­man­dé un thé. Elle atten­dait que la pluie cesse. Et le disque s’é­tait mis à tourner.

C’é­tait une voix de femme.

Vit­to­ria ne com­pre­nait pas les paroles — c’é­tait de l’a­rabe, un arabe lit­té­raire, un arabe de poé­sie, pas l’a­rabe du mar­ché et de la rue qu’elle connais­sait par bribes. Mais les paroles n’a­vaient aucune impor­tance. Ce qui avait de l’im­por­tance, c’é­tait ce que la voix fai­sait aux paroles — la manière dont elle les pre­nait et les tor­dait et les éti­rait et les repre­nait et les chan­geait et les recom­men­çait, comme une femme qui pétrit une pâte et qui la tra­vaille et la retra­vaille jus­qu’à ce qu’elle devienne quelque chose d’autre, quelque chose de plus souple et de plus vivant que la farine et l’eau dont elle est faite, quelque chose qui a une âme.

Vit­to­ria avait posé son verre de thé. Elle avait ces­sé de regar­der la pluie. Elle regar­dait le gra­mo­phone — un vieux gra­mo­phone cabos­sé posé sur une éta­gère der­rière le comp­toir — comme si le gra­mo­phone était une fenêtre ouverte sur un autre monde, un monde où les choses avaient un sens qu’elles n’a­vaient pas dans la mer­ce­rie de son père ni dans les rues de l’I­bra­hi­miyya ni dans la bouche d’Al­do l’im­por­ta­teur de tissu.

La chan­son avait duré long­temps — un quart d’heure, vingt minutes peut-être, le temps ne comp­tait plus, le temps avait ces­sé de comp­ter comme il cesse de comp­ter quand on écoute quelque chose qui parle direc­te­ment à l’en­droit de vous que vous ne mon­trez à per­sonne. Et quand la chan­son s’é­tait ter­mi­née, quand l’ai­guille avait glis­sé dans le sillon final avec ce chuin­te­ment de sable qui est le bruit que fait la musique quand elle vous quitte, Vit­to­ria avait deman­dé au patron du café :

— Chi canta ?

Le patron l’a­vait regar­dée avec l’ex­pres­sion de quel­qu’un à qui l’on demande qui est le soleil.

— Oum Kal­thoum, avait-il dit. Qui d’autre ?

*

Vit­to­ria ne connais­sait pas Oum Kal­thoum. Elle vivait dans un quar­tier où l’on écou­tait Caru­so et Benia­mi­no Gigli et par­fois, le dimanche, quand la radio ita­lienne cap­tait bien, des airs de Puc­ci­ni et de Mas­ca­gni qui fai­saient pleu­rer les vieilles femmes et sou­pi­rer les jeunes, et elle vivait dans un monde où la musique arabe était un bruit de fond, quelque chose qu’on enten­dait sans écou­ter, comme on entend la mer quand on vit au bord de la mer, c’est-à-dire qu’on ne l’en­tend plus du tout sauf le jour où, pour une rai­son mys­té­rieuse, on l’en­tend pour la pre­mière fois.

Ce soir-là, dans le café sans nom du quar­tier Atta­rin, Vit­to­ria avait enten­du la mer pour la pre­mière fois.

Elle n’a­vait pas dor­mi de la nuit. Elle s’é­tait tour­née et retour­née dans son lit étroit, dans sa chambre étroite, avec le bruit de la pluie qui avait repris et le ron­ron­ne­ment de son père qui dor­mait dans la pièce voi­sine et les miau­le­ments des chats du quar­tier qui se bat­taient ou s’ai­maient dans la cour, et elle avait pen­sé à cette voix avec une inten­si­té qui res­sem­blait à de la fièvre, elle avait pen­sé que cette voix fai­sait exac­te­ment ce qu’elle vou­lait faire sans savoir qu’elle vou­lait le faire — cette voix pre­nait le monde et le trans­for­mait, elle pre­nait des mots ordi­naires et en fai­sait quelque chose d’ex­tra­or­di­naire, elle pre­nait la dou­leur et en fai­sait de la beau­té, et c’é­tait ça, exac­te­ment ça, c’é­tait ça que Vit­to­ria cher­chait depuis tou­jours sans avoir les mots pour le dire, c’é­tait le pou­voir de transformer.

Le len­de­main, elle avait com­men­cé à cher­cher un pro­fes­seur de chant.

*

Le pro­fes­seur s’ap­pe­lait Sta­vri­dis. Kyria­kos Sta­vri­dis. Il avait soixante-huit ans, il était grec, il avait ensei­gné le bel can­to au Conser­va­toire royal du Caire pen­dant vingt ans avant de prendre sa retraite à Alexan­drie pour des rai­sons qu’il ne pré­ci­sait jamais mais qui avaient pro­ba­ble­ment un rap­port avec une femme ou avec un créan­cier ou avec les deux, les femmes et les créan­ciers étant, dans la vie de Sta­vri­dis, deux caté­go­ries qui se recou­paient fré­quem­ment. Il vivait dans un appar­te­ment sombre du quar­tier Chat­by, au milieu de par­ti­tions jau­nies et de pho­to­gra­phies de can­ta­trices dédi­ca­cées et d’un pia­no droit qui n’é­tait plus tout à fait droit et dont trois touches ne fonc­tion­naient plus, ce qui l’o­bli­geait à des contor­sions har­mo­niques qui auraient fait pleu­rer un accor­deur mais qui, dans les mains de Sta­vri­dis, deve­naient une forme d’art — l’art de contour­ner ce qui manque, ce qui, quand on y pense, est aus­si l’art de vivre à Alexandrie.

Sta­vri­dis avait accep­té Vit­to­ria comme élève parce qu’il avait besoin d’argent — elle le payait avec l’argent du ménage qu’elle détour­nait avec une habi­le­té dont son père, s’il l’a­vait su, aurait été secrè­te­ment fier, les Calas­cione étant une famille où le génie de la comp­ta­bi­li­té se trans­met­tait de géné­ra­tion en géné­ra­tion comme une mala­die héré­di­taire bénigne. Mais il l’a­vait gar­dée parce qu’elle avait de la voix.

Pas une grande voix. Pas une voix comme celle d’Oum Kal­thoum, pas une voix qui fai­sait trem­bler les murs et pleu­rer les hommes et taire les enfants. Mais une voix juste, une voix claire, un sopra­no léger avec des graves sur­pre­nants, une voix qui avait de la cou­leur et de la sou­plesse et qui man­quait seule­ment de — de quoi ?

— Il te manque le men­songe, lui avait dit Sta­vri­dis un après-midi, en se grat­tant la barbe avec le crayon dont il se ser­vait pour anno­ter les partitions.

Vit­to­ria n’a­vait pas compris.

— Le men­songe, avait répé­té Sta­vri­dis. Tu chantes la véri­té. Tu ouvres la bouche et tu chantes ce que tu sens, hon­nê­te­ment, direc­te­ment, sans détour. C’est très bien pour la conver­sa­tion. C’est mor­tel pour le chant. Le chant, c’est le contraire de la véri­té — c’est un men­songe si par­fait qu’il devient plus vrai que la véri­té. Quand la Cal­las chante qu’elle meurt d’a­mour, elle ne meurt pas d’a­mour. Quand Caru­so chante qu’il pleure, il ne pleure pas. Ils mentent. Ils mentent avec tout leur corps, avec tout leur souffle, avec toute leur tech­nique, et le men­songe est si total, si abso­lu, si magni­fi­que­ment construit qu’il tra­verse le public et atteint quelque chose de vrai chez l’au­di­teur, quelque chose de plus vrai que ce que la véri­té aurait atteint. C’est ça, le men­songe vrai. C’est le cœur de l’art. Et toi, Vit­to­ria, tu ne mens pas assez.

Vit­to­ria avait pen­sé à Oum Kal­thoum. Elle avait pen­sé à cette voix qui tor­dait les mots et les retor­dait et les repre­nait et les recom­men­çait. Est-ce que c’é­tait du men­songe ? Est-ce que chaque varia­tion, chaque orne­ment, chaque mélisme était une manière de men­tir la même phrase pour la rendre plus vraie ?

— Le pro­blème, avait ajou­té Sta­vri­dis en tapo­tant une touche morte du pia­no, c’est que le men­songe ne s’en­seigne pas. On peut ensei­gner la tech­nique, la res­pi­ra­tion, le pla­ce­ment, les voca­lises, le sol­fège, le contre-ut. Mais on ne peut pas ensei­gner à quel­qu’un com­ment men­tir avec sa voix. Ça, c’est un don — ou un choix. Le choix de deve­nir quel­qu’un d’autre pour deve­nir soi-même.

Le choix de deve­nir quel­qu’un d’autre pour deve­nir soi-même.

La phrase était res­tée dans la tête de Vit­to­ria comme un éclat de verre — le même genre d’é­clat de verre tiède que celui qu’Oum Kal­thoum avait logé dans la poi­trine de Has­san, et qui ne sor­tait pas, et qui fai­sait un peu mal, et dont on finis­sait par ne plus vou­loir se débarrasser.

*

L’i­dée était venue len­te­ment, comme viennent les idées dan­ge­reuses — pas d’un coup, pas dans un éclair, mais goutte à goutte, nuit après nuit, un suin­te­ment de pen­sées qui s’ac­cu­mulent dans les recoins du cer­veau et qui finissent par for­mer une flaque, puis un bas­sin, puis un lac, puis une mer, et un matin on se réveille et on est noyé dans une idée dont on ne se sou­vient même plus de l’origine.

Si men­tir est un art, avait pen­sé Vittoria.

Si le men­songe est le che­min vers la vérité.

Si deve­nir quel­qu’un d’autre est la seule manière de deve­nir soi-même.

Alors.

Alors pour­quoi ne pas men­tir pour de vrai ?

Pas sur scène — elle n’a­vait pas de scène, elle n’a­vait qu’un appar­te­ment au-des­sus d’une mer­ce­rie et un pro­fes­seur de chant grec avec un pia­no cas­sé. Mais dans la vie. Dans cette Alexan­drie où tout le monde men­tait sur quelque chose — les Anglais men­taient sur leurs inten­tions, les Grecs men­taient sur leurs reve­nus, les Ita­liens men­taient sur leurs ori­gines, les Fran­çais men­taient sur leurs liai­sons, les Égyp­tiens men­taient sur leur loyau­té, et tout le monde men­tait sur tout le reste —, dans cette ville de masques et de reflets et de miroirs qui se ren­voyaient les uns les autres des images de plus en plus défor­mées, pour­quoi pas un men­songe de plus ? Pour­quoi pas un men­songe de plus, un men­songe qui serait aus­si un art, un men­songe qui serait aus­si une vie, un men­songe qui per­met­trait à Vit­to­ria Calas­cione, fille d’un mer­cier de l’I­bra­hi­miyya, de deve­nir — quoi ?

Vit­to­ria Aldi­si. Sopra­no lyrique. For­mée au Conser­va­toire Giu­seppe Ver­di de Milan. En tour­née pri­vée en Médi­ter­ra­née orien­tale. De pas­sage à Alexan­drie pour une série de réci­tals dans les salons de la bonne société.

Le nom était venu en pre­mier — Aldi­si, qui son­nait bien, qui son­nait mila­nais, qui avait la musique froide et élé­gante du Nord que les Ita­liens du Sud recon­naissent immé­dia­te­ment et envient secrè­te­ment. Le Conser­va­toire Ver­di, parce que c’é­tait le plus pres­ti­gieux et le plus loin — per­sonne à Alexan­drie ne pou­vait véri­fier. Le sopra­no lyrique, parce que c’é­tait suf­fi­sam­ment vague pour cou­vrir un réper­toire large et suf­fi­sam­ment pré­cis pour impres­sion­ner les gens qui n’y connais­saient rien, c’est-à-dire la qua­si-tota­li­té du beau monde alexandrin.

Elle avait com­men­cé dou­ce­ment. Un soir, dans un dîner chez les Mor­pur­go — une famille juive ita­lienne du quar­tier Bul­ke­ley qui orga­ni­sait des salons musi­caux —, elle s’é­tait pré­sen­tée comme chan­teuse. Pas sous un faux nom, pas encore — juste chan­teuse, Vit­to­ria Calas­cione, chan­teuse. Les Mor­pur­go l’a­vaient invi­tée à chan­ter. Elle avait chan­té un air de Tos­ca. C’é­tait bien. Les Mor­pur­go avaient applau­di. On l’a­vait invi­tée à un autre dîner.

Au deuxième dîner, chez les Bena­kis — une famille grecque dont le salon riva­li­sait avec celui des Mor­pur­go en pres­tige sinon en acous­tique —, elle avait glis­sé le nom de Milan dans la conver­sa­tion. Elle n’a­vait pas dit qu’elle y avait étu­dié, elle avait dit qu’elle y avait « pas­sé du temps », ce qui pou­vait vou­loir dire n’im­porte quoi et qui, dans la bouche d’une belle Ita­lienne de vingt-quatre ans, pre­nait auto­ma­ti­que­ment un sens artis­tique et vague­ment roman­tique que per­sonne ne cher­chait à préciser.

Au troi­sième dîner, le nom était deve­nu Aldi­si. Vit­to­ria Aldi­si. Ça avait glis­sé tout seul, comme un faux pas sur une marche humide — un moment d’é­lan, un ins­tant d’au­dace, et sou­dain le men­songe était là, posé entre elle et le monde comme un voile de gaze à tra­vers lequel tout deve­nait plus flou et plus beau, et elle avait décou­vert que le men­songe, une fois pro­non­cé, pos­sé­dait une force propre, une iner­tie, une vitesse, comme un train lan­cé sur des rails qu’on n’a­vait pas posés soi-même et qui allait quelque part mais où exac­te­ment on ne le savait pas encore.

Vit­to­ria Aldi­si. Du Conser­va­toire Ver­di. En tournée.

Le train avançait.

*

Ce soir d’a­vril 1931 — le même soir où le Comte Ferenc­zi de Dobra­ny arri­vait au Cecil Hotel avec ses deux malles et son monocle —, Vit­to­ria était assise devant le miroir de sa chambre.

Le miroir était fêlé. Une fêlure en dia­go­nale, du coin supé­rieur gauche au coin infé­rieur droit, une fêlure ancienne que per­sonne ne s’é­tait don­né la peine de répa­rer parce qu’un miroir fêlé qui fonc­tionne encore est un objet typi­que­ment alexan­drin — quelque chose de cas­sé qui conti­nue à ser­vir, quelque chose d’im­par­fait qui fait quand même le tra­vail, quelque chose qui vous ren­voie votre image en deux mor­ceaux mais qui la ren­voie quand même, et après tout, se disait Giu­seppe quand sa fille lui deman­dait de le rem­pla­cer, un miroir qui montre deux visages au lieu d’un n’est pas un miroir cas­sé, c’est un miroir généreux.

Vit­to­ria se regar­dait dans le miroir fêlé. Son visage était cou­pé en deux par la fêlure — l’œil gauche d’un côté, l’œil droit de l’autre, la bouche tra­ver­sée par la ligne de frac­ture comme un sou­rire qui ne sait pas s’il doit aller vers le haut ou vers le bas. Elle répé­ta, en arti­cu­lant avec soin, en regar­dant ses deux visages dans le miroir :

— Vit­to­ria Aldi­si. Sopra­no lyrique. Du Conser­va­toire Giu­seppe Ver­di de Milan.

La moi­tié gauche de son visage y croyait. La moi­tié droite pas encore.

Elle répé­ta.

— Vit­to­ria Aldi­si. Sopra­no lyrique. Du Conser­va­toire Giu­seppe Ver­di de Milan.

Elle répé­ta encore.

Et quelque part en bas, dans la rue, par une fenêtre ouverte d’un immeuble voi­sin, un gra­mo­phone se mit à jouer un disque d’Oum Kal­thoum — comme si la ville elle-même lui envoyait un signe, ou se moquait d’elle, ou les deux à la fois, parce qu’à Alexan­drie les signes et les moque­ries avaient sou­vent le même visage, celui de cette voix immense qui n’a­vait besoin d’au­cun faux nom et d’au­cun conser­va­toire et d’au­cun men­songe pour être exac­te­ment, abso­lu­ment, ter­ri­ble­ment ce qu’elle était.

Vit­to­ria écouta.

La voix mon­tait dans la nuit, entre les immeubles, entre les cordes à linge et les antennes et les chats et les jas­min de nuit qui com­men­çaient à s’ou­vrir, mon­tait avec cette puis­sance tran­quille qui était la marque d’Oum Kal­thoum, cette puis­sance qui ne for­çait rien et qui empor­tait tout, et Vit­to­ria pen­sa : elle, elle ne ment pas. Elle, elle n’a pas besoin de men­tir. Elle prend la véri­té et elle l’é­lève tel­le­ment haut que la véri­té devient autre chose, quelque chose qu’on ne peut plus nom­mer, quelque chose qui n’a pas de mot en ita­lien ni en arabe ni en aucune langue, sauf peut-être en musique, et la musique n’est pas une langue, la musique est ce qui reste quand les langues ont renoncé.

Et moi, pen­sa Vit­to­ria. Moi, je mens. Moi je prends le men­songe et j’es­saie d’en faire quelque chose de vrai. Est-ce que c’est le même che­min par­cou­ru en sens inverse ? Est-ce que le résul­tat sera le même ?

Elle ne le savait pas.

Elle regar­da le miroir fêlé une der­nière fois, ses deux visages, Vit­to­ria et Aldi­si, la fille du mer­cier et la sopra­no de Milan, l’une et l’autre et aucune des deux, et elle étei­gnit la lumière.

Dans le noir, la voix d’Oum Kal­thoum continuait.

Cha­pitre 4

L’homme de la 307

L’homme occu­pait la chambre 307 depuis trois semaines et Has­san ne savait presque rien de lui, ce qui, dans un hôtel où Has­san savait presque tout de presque tout le monde, consti­tuait en soi une information.

Il s’ap­pe­lait Regi­nald Poole. C’est ce qui était écrit dans le registre, en tout cas, d’une écri­ture droite, sans fio­ri­tures, une écri­ture qui ne cher­chait ni à impres­sion­ner ni à séduire ni à se cacher — une écri­ture de for­mu­laire, l’é­cri­ture d’un homme qui rem­plit des fiches comme d’autres res­pirent, par habi­tude, sans y pen­ser, et c’é­tait jus­te­ment cette absence de pen­sée appa­rente, cette neu­tra­li­té si par­faite qu’elle en deve­nait opaque, qui avait atti­ré l’at­ten­tion de Has­san dès le pre­mier jour, parce que Has­san avait appris — non pas dans les livres, il n’a­vait pas lu de livres sur le sujet, mais dans la pra­tique quo­ti­dienne de son métier de concierge — que les gens qui ne veulent rien cacher ne prennent pas tant de soin à ne rien montrer.

Poole avait la qua­ran­taine. Un visage de sable — pas seule­ment la cou­leur, qui était celle d’un Anglais long­temps expo­sé au soleil d’O­rient, un hâle qui n’é­tait pas un bron­zage mais une patine, la patine des hommes qui vivent dehors dans des pays qui ne sont pas les leurs —, mais aus­si la tex­ture, quelque chose de sec et de gra­nu­leux et d’in­sai­sis­sable, un visage qu’on oubliait aus­si­tôt qu’on ces­sait de le regar­der, un visage fait pour être oublié, et Has­san, qui avait le don des visages, qui les col­lec­tion­nait dans sa mémoire comme d’autres col­lec­tionnent les timbres ou les papillons, Has­san s’é­tait aper­çu avec un malaise qu’il n’ar­ri­vait pas à rete­nir les traits de Poole — qu’à chaque fois qu’il essayait de se rap­pe­ler la forme du nez ou la cou­leur exacte des yeux ou la ligne de la mâchoire, l’i­mage se défai­sait, se brouillait, rede­ve­nait du sable.

C’é­tait un don, ça aus­si. Le don inverse de celui du Comte. Le Comte était inou­bliable — on le voyait une fois et on le rete­nait pour tou­jours. Poole était invi­sible — on le voyait dix fois et on l’ou­bliait onze.

Il lisait le Times au bar. Pas le Times d’a­vant-hier comme Mr. Whit­field — le Times du jour, ce qui signi­fiait qu’il avait un abon­ne­ment per­son­nel livré par la poste, ce qui signi­fiait qu’il avait les moyens, ce qui ne signi­fiait rien en soi mais qui, com­bi­né à tout le reste, à la chambre gar­dée trois semaines, aux pour­boires exacts — jamais trop, jamais trop peu, des pour­boires cali­brés au mil­li­gramme —, aux habi­tudes régu­lières et aux horaires immuables, des­si­nait le por­trait d’un homme qui savait exac­te­ment ce qu’il fai­sait et qui le fai­sait avec la pré­ci­sion d’une montre suisse, à ceci près que les montres suisses ne prennent pas la peine de se dégui­ser en repré­sen­tants com­mer­ciaux pour une firme de tex­tiles de Manchester.

Car c’est ce que Poole pré­ten­dait être. Repré­sen­tant com­mer­cial. Tex­tiles. Man­ches­ter. Il l’a­vait dit à Nikos en s’ins­cri­vant, il l’a­vait dit à Gior­gos au bar quand Gior­gos lui avait deman­dé ce qui l’a­me­nait à Alexan­drie, et il l’a­vait dit aux Whit­field un soir de la deuxième semaine quand Mrs. Whit­field, dans un effort déses­pé­ré pour meu­bler le silence du dîner, lui avait posé la ques­tion. Tex­tiles. Man­ches­ter. Trois semaines à Alexan­drie pour nouer des contacts avec les fila­tures du Delta.

C’é­tait plau­sible. Alexan­drie était le pre­mier port coton­nier de la Médi­ter­ra­née, les fila­tures du Del­ta four­nis­saient la moi­tié de l’Eu­rope, et un repré­sen­tant de Man­ches­ter avait toutes les rai­sons du monde de pas­ser trois semaines ici. Sauf que Has­san avait remar­qué trois choses.

La pre­mière : Poole ne rece­vait jamais de cour­rier de Man­ches­ter. Pas une lettre, pas un cata­logue, pas une fac­ture, pas un échan­tillon de tis­su, rien de ce qu’un repré­sen­tant com­mer­cial reçoit nor­ma­le­ment quand il est en dépla­ce­ment et que sa mai­son mère a besoin de lui envoyer des ins­truc­tions ou des com­mandes ou des récla­ma­tions ou sim­ple­ment la preuve qu’elle existe. Rien.

La deuxième : Poole envoyait des télé­grammes. Beau­coup de télé­grammes. Mais pas depuis l’hô­tel — depuis le bureau de poste de la place Saad Zagh­loul, à trois minutes à pied du Cecil, un choix curieux pour un homme dont la chambre était équi­pée d’un télé­phone et qui pou­vait deman­der à la récep­tion d’en­voyer ses télé­grammes sans avoir à sor­tir. Has­san le savait parce qu’il avait vu Poole entrer et sor­tir du bureau de poste à plu­sieurs reprises, tou­jours à la même heure, tou­jours avec la même enve­loppe, tou­jours avec la même expres­sion — cette absence d’ex­pres­sion qui était son expression.

La troi­sième : Poole obser­vait les gens. Non pas comme Mau­gham obser­ve­rait les gens trois semaines plus tard, avec l’ap­pé­tit vorace et la curio­si­té gour­mande de l’é­cri­vain qui cherche des his­toires, des per­son­nages, des répliques à voler. Non. Poole obser­vait les gens comme on sur­veille un dis­po­si­tif — avec méthode, avec patience, sans émo­tion. Il s’as­seyait au bar avec son Times et ses yeux bou­geaient au-des­sus du jour­nal, len­te­ment, régu­liè­re­ment, de gauche à droite et de droite à gauche, comme les yeux d’un homme qui lit un texte invi­sible écrit sur les murs du bar et dont chaque client était une lettre.

Et ce texte invi­sible, Has­san en était cer­tain, n’a­vait rien à voir avec le coton ni avec Manchester.

*

Le jeu­di où le Comte arri­va au Cecil, Poole dîna seul dans la salle à man­ger, comme tous les soirs, à sa table habi­tuelle, la table 9, celle qui était pla­cée dans l’angle et d’où l’on pou­vait voir l’en­semble de la salle sans être vu de l’en­semble de la salle — un choix de table qui n’é­tait pas un choix de table mais un choix tac­tique, même si Poole, inter­ro­gé, aurait dit qu’il aimait sim­ple­ment man­ger au calme.

Il mon­ta à sa chambre à vingt et une heures trente. La chambre 307 était au bout du cou­loir du troi­sième étage, la der­nière porte à gauche avant l’es­ca­lier de ser­vice, une posi­tion qui offrait deux avan­tages que seul un homme comme Poole pou­vait appré­cier : une vue sur l’en­trée de l’hô­tel par la fenêtre, et un accès rapide à l’es­ca­lier de ser­vice par le cou­loir, c’est-à-dire la pos­si­bi­li­té de voir qui arrive et la pos­si­bi­li­té de par­tir sans être vu, ce qui résu­mait assez bien, son­gea Has­san, la phi­lo­so­phie de vie de l’homme de la 307.

Il croi­sa le Comte dans le couloir.

La chambre 215 était au deuxième étage, la 307 au troi­sième, et il n’y avait aucune rai­son pour que ces deux hommes se croisent dans le cou­loir du troi­sième à vingt et une heures trente un jeu­di d’a­vril, sauf si le Comte s’é­tait trom­pé d’é­tage en remon­tant du bar — ce qui était pos­sible, un homme qui a bu deux whis­ky-soda pou­vant confondre le deux et le trois — ou si le Comte avait une rai­son d’être au troi­sième étage qu’il ne sou­hai­tait pas par­ta­ger, ce qui était pos­sible aus­si, et plus intéressant.

Ils se croi­sèrent. Le Comte mar­chait vers l’es­ca­lier. Poole mar­chait vers sa chambre. Ils se saluèrent — un hoche­ment de tête, un demi-sou­rire, cette poli­tesse auto­ma­tique des hôtels qui ne signi­fie rien et qui signi­fie tout, cette manière de dire je vous vois sans dire je vous regarde.

Mais Has­san, qui mon­tait l’es­ca­lier de ser­vice avec une pile de ser­viettes propres pour le qua­trième étage et qui aper­çut la scène par l’en­tre­bâille­ment de la porte coupe-feu, Has­san vit autre chose. Il vit les deux hommes ralen­tir imper­cep­ti­ble­ment en se croi­sant — un ralen­tis­se­ment de chat, un ralen­tis­se­ment infime, le ralen­tis­se­ment de deux corps qui s’é­va­luent mutuel­le­ment en une frac­tion de seconde, qui mesurent le poids et la por­tée et le dan­ger de l’autre avec cet ins­tinct que pos­sèdent les ani­maux et les gens dont le métier est de ne pas être sur­pris. Et il vit les yeux — les yeux du Comte qui effleu­raient Poole et les yeux de Poole qui effleu­raient le Comte, et dans cet effleu­re­ment il y avait quelque chose qui res­sem­blait à une recon­nais­sance, non pas la recon­nais­sance de deux hommes qui se connaissent mais la recon­nais­sance de deux hommes qui se recon­naissent, c’est-à-dire qui recon­naissent chez l’autre la même sub­stance, le même maté­riau, la même habi­tude de n’être pas ce qu’on paraît.

Puis le moment pas­sa. Le Comte conti­nua vers l’es­ca­lier. Poole conti­nua vers la 307. La porte se refer­ma. Le cou­loir rede­vint vide.

Has­san mon­ta ses ser­viettes au quatrième.

En pas­sant devant la chambre 412, il enten­dit un gra­mo­phone. Quel­qu’un écou­tait de la musique der­rière la porte fer­mée. Ce n’é­tait pas Oum Kal­thoum — c’é­tait autre chose, de la musique occi­den­tale, du pia­no, quelque chose de clas­sique qu’il ne recon­nais­sait pas. Mais pen­dant un ins­tant, entre deux notes, entre deux accords, il crut entendre — ou ima­gi­na entendre, ce qui à Alexan­drie reve­nait exac­te­ment au même — une voix de femme, loin­taine, à peine audible, qui mon­tait sous la musique comme un cou­rant sous la sur­face de l’eau, et cette voix-là, il la recon­naî­trait tou­jours, il la recon­naî­trait sous n’im­porte quelle musique et n’im­porte quel silence et n’im­porte quel bruit du monde.

Il sou­rit et conti­nua son chemin.

Les ser­viettes sen­taient le propre. Le cou­loir sen­tait la cire. L’hô­tel sen­tait la nuit.

Et quelque part entre le troi­sième et le qua­trième étage, entre un faux comte et un faux repré­sen­tant en tex­tiles, entre un cou­loir vide et une porte fer­mée, quelque chose s’é­tait noué qui ne se dénoue­rait pas de sitôt.

Cha­pitre 5

Cakes and Ale

Ils arri­vèrent un same­di, à l’heure de l’a­pé­ri­tif, ce qui n’é­tait pas un hasard parce que Gerald Hax­ton avait orga­ni­sé sa vie entière autour de l’heure de l’a­pé­ri­tif comme d’autres orga­nisent la leur autour de la prière ou du cours de la Bourse, et que débar­quer dans un hôtel incon­nu à toute autre heure que celle où le bar est ouvert et les cock­tails frais et les regards dis­po­nibles aurait consti­tué, pour Gerald, une faute de goût équi­va­lente à por­ter des chaus­sures mar­ron avec un smo­king, c’est-à-dire un crime impar­don­nable com­mis contre soi-même.

Has­san les vit entrer par la porte tour­nante — d’a­bord Gerald, parce que Gerald entrait tou­jours en pre­mier, parce que Gerald était le genre d’homme qui entre en pre­mier dans toutes les pièces et dans toutes les villes et dans tous les bars du monde, non par impo­li­tesse mais par néces­si­té vitale, par un besoin de sen­tir l’air d’un endroit avant que cet air soit modi­fié par la pré­sence d’autres gens, de le goû­ter pur, et puis aus­si parce que Gerald aimait être regar­dé et qu’on regarde tou­jours celui qui entre en pre­mier — puis Mau­gham, der­rière, plus lent, plus petit, voû­té, avec la démarche pru­dente d’un homme qui entre dans un endroit en sachant qu’il n’en sor­ti­ra qu’a­près l’a­voir compris.

Gerald Hax­ton avait trente-huit ans et en parais­sait trente ou qua­rante-cinq selon l’heure de la jour­née et la quan­ti­té d’al­cool qu’il avait absor­bée, ce qui fai­sait de son visage une hor­loge assez fiable à condi­tion de savoir la lire. À l’heure de l’a­pé­ri­tif, il était beau — beau d’une beau­té amé­ri­caine, puis­qu’il était amé­ri­cain, né à San Fran­cis­co, une beau­té de mâchoire car­rée et de dents blanches et de che­veux châ­tains coif­fés en arrière avec une gomi­na qui sen­tait le véti­ver et l’am­bi­tion, une beau­té qui rem­plis­sait l’es­pace comme un par­fum trop fort rem­plit une pièce, et qui avait sur les gens l’ef­fet que les par­fums trop forts ont sur les gens, c’est-à-dire qu’on ne pou­vait pas l’i­gno­rer et qu’on ne savait pas tou­jours si on l’ai­mait ou si on l’ai­mait pas.

Somer­set Mau­gham avait cin­quante-sept ans et en parais­sait cin­quante-sept quel que soit le moment de la jour­née, parce que Mau­gham avait atteint depuis long­temps cet âge où le visage cesse de chan­ger et se fige dans une expres­sion défi­ni­tive, la sienne étant celle d’un lézard très intel­li­gent posé sur une pierre chaude et obser­vant le monde avec des yeux qui ne cil­laient presque jamais — des yeux bruns, petits, enfon­cés sous des sour­cils brous­sailleux, des yeux qui avaient vu Tahi­ti et la Bir­ma­nie et la Chine et les bas-fonds de Londres et les salons de la Côte d’A­zur et les chambres d’hô­tel de quatre conti­nents, des yeux qui avaient tout vu et qui conti­nuaient de regar­der avec l’ap­pé­tit insa­tiable de l’homme qui sait que chaque visage est une his­toire et que chaque his­toire est un livre et que chaque livre est de l’argent, ce der­nier cal­cul étant, chez Mau­gham, aus­si natu­rel et aus­si peu hon­teux que la respiration.

Car Mau­gham était riche. Pas riche comme un ban­quier alexan­drin ou un arma­teur grec — riche comme un écri­vain, ce qui est une forme de richesse beau­coup plus étrange parce qu’elle est faite entiè­re­ment de mots, parce que chaque livre ster­ling sur son compte en banque cor­res­pon­dait à un cer­tain nombre de phrases qu’il avait assem­blées dans un cer­tain ordre, et que si ces phrases avaient été assem­blées dans un ordre légè­re­ment dif­fé­rent il n’au­rait pas eu un pen­ny, ce qui don­nait à sa for­tune quelque chose de mira­cu­leux et de fra­gile, comme un châ­teau construit sur des allu­mettes, sauf que les allu­mettes de Mau­gham étaient en acier trem­pé parce que Mau­gham, quoi qu’on pen­sât de son art — et beau­coup de gens pen­saient beau­coup de choses —, savait construire une phrase comme per­sonne en Angle­terre, à l’ex­cep­tion peut-être de cet autre Somer­set, celui du com­té, qui avait le bon goût de ne pas écrire.

Il venait de publier Cakes and Ale et tout le monde lit­té­raire de Londres était en effer­ves­cence parce que le per­son­nage d’Al­roy Kear res­sem­blait trait pour trait à Hugh Wal­pole, ce que Mau­gham niait avec un sou­rire qui confir­mait exac­te­ment ce qu’il niait, et c’é­tait ce sou­rire — le sou­rire du déni trans­pa­rent, le sou­rire qui dit oui en disant non, le sou­rire du men­teur qui veut qu’on sache qu’il ment — que Has­san vit tra­ver­ser le hall du Cecil ce same­di d’a­vril, der­rière les épaules larges de Gerald Hax­ton, et qui lui fit pen­ser, sans savoir pour­quoi, au Comte.

*

Gerald s’oc­cu­pa de l’ins­crip­tion au registre avec l’ef­fi­ca­ci­té joyeuse d’un homme qui a rem­pli des cen­taines de registres d’hô­tels dans des dizaines de pays et pour qui cette for­ma­li­té est deve­nue une forme de cho­ré­gra­phie. Deux chambres com­mu­ni­cantes, troi­sième étage, vue sur la mer. Des noms, des natio­na­li­tés — Mau­gham, William Somer­set, bri­tan­nique ; Hax­ton, Gerald, amé­ri­cain —, le mot « secré­taire » dans la case « rela­tion » qui ne trom­pait per­sonne et qui n’a­vait jamais trom­pé per­sonne et qui n’é­tait même pas cen­sé trom­per qui que ce soit, parce que la fic­tion du secré­taire était une conven­tion sociale aus­si ancienne que l’ho­mo­sexua­li­té elle-même, c’est-à-dire qu’elle remon­tait aux Grecs, ce qui, à Alexan­drie, lui confé­rait une légi­ti­mi­té his­to­rique supplémentaire.

— Du cham­pagne, dit Gerald à Gior­gos avant même d’a­voir posé les valises, du cham­pagne, mon ami, et pas du cham­pagne égyp­tien si ça existe, du vrai, du fran­çais, du brut, et des olives, est-ce qu’il y a des olives, il y a sûre­ment des olives, c’est la Médi­ter­ra­née bon sang, il doit y avoir des olives.

Gior­gos, qui avait ser­vi des mil­liers de clients au bar du Cecil et qui en avait vu de toutes les sortes, de toutes les natio­na­li­tés et de toutes les sobrie­tés, recon­nut immé­dia­te­ment en Gerald le type le plus dan­ge­reux et le plus ren­table de tous : le buveur heu­reux. Le buveur heu­reux est celui qui boit non pas pour oublier ni pour se conso­ler ni pour se don­ner du cou­rage mais pour aug­men­ter une joie de vivre déjà consi­dé­rable, pour ampli­fier un plai­sir déjà exces­sif, pour être encore plus lui-même qu’il ne l’est déjà, et le buveur heu­reux com­mande tou­jours la bou­teille la plus chère et laisse tou­jours le pour­boire le plus géné­reux et cause tou­jours le plus de dégâts, parce que le bon­heur, quand il est ali­men­té par l’al­cool, est une force des­truc­trice d’une puis­sance inouïe contre laquelle les verres en cris­tal et les répu­ta­tions et les mariages et les car­rières n’ont aucune chance.

Le cham­pagne arri­va. Gerald le goû­ta, l’ap­prou­va, en ver­sa un verre à Mau­gham qui le prit sans dire mer­ci, parce que Mau­gham ne disait jamais mer­ci à Gerald, du moins pas avec des mots, les mer­cis entre eux pas­sant par des canaux plus anciens et plus com­pli­qués que le langage.

Mau­gham s’as­sit dans un fau­teuil du bar avec cette façon qu’il avait de s’as­seoir qui res­sem­blait à un chat qui se pose — len­te­ment, avec pré­cau­tion, en tes­tant d’a­bord la sur­face, puis en s’y ins­tal­lant avec une éco­no­mie de mou­ve­ment qui sug­gé­rait qu’il n’a­vait pas l’in­ten­tion de se rele­ver avant long­temps. Il regar­da autour de lui. Le bar du Cecil. Les lam­bris d’a­ca­jou. Les miroirs fumés. Les tabou­rets de cuir vert. Les clients. Il regar­da les clients comme un hor­lo­ger regarde un méca­nisme — chaque pièce à sa place, chaque rouage tour­nant à sa vitesse, et quelque part, un défaut, une pièce qui ne tourne pas comme elle devrait, un rouage qui grince, et c’est ce rouage-là qui l’in­té­res­sait, c’est tou­jours le rouage qui grince qui inté­resse l’écrivain.

Il repé­ra le Comte en moins de trente secondes.

Le Comte était au bar, à sa place habi­tuelle — il avait déjà une place habi­tuelle après quatre jours, ce qui était le signe d’un homme qui com­prend que la pre­mière chose à faire quand on arrive quelque part est de s’ins­tal­ler, de poser une marque, de deve­nir un meuble, parce que les meubles ne sont jamais sus­pects. Le Comte bavar­dait avec les Whit­field. Mrs. Whit­field riait.

Mau­gham l’ob­ser­va pen­dant une minute entière sans rien dire, ce qui, chez Mau­gham, était l’é­qui­valent d’une longue et pas­sion­née décla­ra­tion d’in­té­rêt, puis il se tour­na vers Gerald qui reve­nait du comp­toir avec la bou­teille et les olives et dit, de sa voix lente, bègue, chaque mot extrait de la phrase comme une dent qu’on arrache :

— T‑t-tu vois cet homme, là-bas, celui au monocle ?

Gerald regar­da.

— Le bel homme ? Oui, et alors ?

— Cet homme est aus­si a‑a-authen­tique qu’un billet de trois livres.

Gerald rit — ce rire sonore, explo­sif, le rire de quel­qu’un qui ne se sou­cie pas de savoir qui l’en­tend, et Mau­gham fit un geste de la main pour le faire taire, le geste du domp­teur qui calme le fauve, un geste qu’il avait per­fec­tion­né au fil de vingt ans de voyage avec Gerald et qui ne mar­chait qu’une fois sur trois.

— Com­ment tu sais ? deman­da Gerald en cro­quant une olive.

— Le cos­tume est t‑t-trop bon. Les manières sont trop bonnes. Tout est trop bon. Quand tout est trop bon, c’est que rien n’est vrai. Un vrai comte hon­grois en 1931 aurait un cos­tume r‑r-râpé aux coudes et des manières épou­van­tables et une haleine de cognac et des dettes dans tous les casi­nos d’Eu­rope. Celui-là est un comte de théâtre. Il joue le rôle d’un comte tel qu’un homme qui n’est pas comte ima­gine qu’un comte devrait être. C’est un fan­tasme, pas un fait. Et c’est d‑d-déli­cieux.

Mau­gham but une gor­gée de cham­pagne et ses yeux conti­nuèrent leur tour du bar, et ils tom­bèrent sur Poole, assis à sa table habi­tuelle — la table 9, dans l’angle — avec son Times et son visage de sable.

— Celui-là, en revanche, dit Maugham.

— Lequel ?

— L’homme au jour­nal. Table 9. Regarde-le. Regarde comme il est b‑b-banal. Regarde comme il est insi­gni­fiant. Regarde comme il fait tout pour qu’on ne le regarde pas. Celui-là est exac­te­ment ce qu’il pré­tend ne pas être.

— C’est-à-dire ?

Mau­gham sou­rit — pas le sou­rire du déni trans­pa­rent, un autre sou­rire, plus ancien, plus secret, le sou­rire de l’homme qui a tra­vaillé pour les ser­vices de ren­sei­gne­ment de Sa Majes­té pen­dant la Grande Guerre et qui recon­naît un col­lègue comme un maçon recon­naît un autre maçon, par la manière de tenir la truelle.

— L’Em­pire, dit Mau­gham. L’Em­pire ne se déplace jamais sans ses yeux.

*

Albert Metz­ger apprit l’ar­ri­vée de Somer­set Mau­gham par Nikos, le récep­tion­niste, qui mon­ta à son bureau avec la fiche d’ins­crip­tion et une expres­sion de fier­té conte­nue, parce que Nikos, qui lisait peu mais qui lisait le jour­nal, savait que Somer­set Mau­gham était l’é­cri­vain anglais le plus célèbre du moment et que la pré­sence d’un écri­vain célèbre dans un hôtel était comme la pré­sence d’un phare sur une côte — ça n’empêche pas les nau­frages mais ça donne de la visibilité.

Metz­ger des­cen­dit au bar.

Il connais­sait Mau­gham — ou plu­tôt, il connais­sait le nom, il avait lu The Moon and Six­pence et Of Human Bon­dage et il avait recon­nu dans ces livres quelque chose qui le tou­chait per­son­nel­le­ment, cette manière de décrire des gens pri­son­niers de vies qu’ils n’a­vaient pas choi­sies et qui essayaient de s’en éva­der par l’art ou par le voyage ou par l’a­mour ou par les trois à la fois, et il se deman­dait si Mau­gham, en le voyant, recon­naî­trait en lui la même chose — un homme pri­son­nier d’un hôtel qu’il avait construit et qu’il aimait et qui le tenait aus­si sûre­ment qu’une cel­lule, une cel­lule de marbre et de noyer ciré avec vue sur la Médi­ter­ra­née, certes, mais une cel­lule quand même.

Il s’ap­pro­cha de la table. Mau­gham leva les yeux — ces yeux de lézard, ces yeux qui ne cil­laient pas — et Metz­ger vit dans ces yeux quelque chose qui le fit fris­son­ner, non pas de peur mais de recon­nais­sance, cette recon­nais­sance que Has­san avait vue dans le cou­loir du troi­sième étage entre le Comte et Poole, mais d’une espèce dif­fé­rente, pas la recon­nais­sance de deux pré­da­teurs mais la recon­nais­sance de deux hommes qui savent ce que c’est que de construire quelque chose — l’un des livres, l’autre un hôtel — et de se deman­der, à trois heures du matin, si ce qu’on a construit vaut la peine d’a­voir été construit.

— Mon­sieur Mau­gham, dit Metz­ger. Bien­ve­nue au Cecil. Je suis Albert Metz­ger, le propriétaire.

Mau­gham se leva — avec effort, ses genoux le fai­saient souf­frir, et cette souf­france phy­sique don­nait à sa poli­tesse une qua­li­té de sacri­fice qui la ren­dait plus tou­chante que la poli­tesse facile des gens qui n’ont mal nulle part — et ser­ra la main de Metzger.

— V‑v-votre hôtel est char­mant, dit Mau­gham. Il a l’air de quel­qu’un qui ne sait pas encore s’il est heu­reux ou t‑t-triste. C’est la qua­li­té la plus inté­res­sante qu’un hôtel puisse avoir.

Metz­ger ne sut pas quoi répondre à cela, parce que c’é­tait la chose la plus juste que qui­conque eût jamais dite sur son hôtel et qu’il est dif­fi­cile de répondre à la jus­tesse, la jus­tesse vous lais­sant tou­jours un peu désar­mé, un peu nu, un peu comme un homme à qui l’on vient de reti­rer un masque qu’il ne savait pas porter.

Gerald, pen­dant ce temps, avait entre­pris de char­mer Gior­gos le bar­man — en anglais, en fran­çais, en un grec approxi­ma­tif appris Dieu sait où et par­se­mé d’er­reurs si char­mantes qu’elles en deve­naient des qua­li­tés — et Gior­gos, qui avait sur­vé­cu à l’in­cen­die de Smyrne et à l’exil et à vingt ans de cock­tails alexan­drins, qui avait vu pas­ser dans ce bar des princes et des escrocs et des espions et des actrices et des fous et des saints, Gior­gos regar­dait Gerald avec l’ex­pres­sion d’un homme qui recon­naît un dan­ger fami­lier et qui l’ac­cueille avec la rési­gna­tion joyeuse de quel­qu’un qui sait que les dan­gers fami­liers sont les seuls qui valent la peine d’être courus.

Gerald com­man­da une deuxième bou­teille. Puis il s’ex­cu­sa, tra­ver­sa le bar, et alla se pré­sen­ter à Mrs. Whit­field, qui rou­git, et à Mr. Whit­field, qui ne rou­git pas, et au Comte, qui le regar­da avec l’at­ten­tion amu­sée d’un pro­fes­sion­nel qui en éva­lue un autre.

— Votre a‑a-ami est infa­ti­gable, dit Mau­gham à Metzger.

— Votre secré­taire, vou­lez-vous dire ?

Mau­gham regar­da Metz­ger. Metz­ger regar­da Mau­gham. Il y eut un silence — pas un silence gêné, un silence com­plice, le silence de deux hommes qui com­prennent la même chose au même moment et qui n’ont pas besoin de mots pour le dire.

— Mon secré­taire, oui, dit Mau­gham. Exactement.

*

Ce fut plus tard dans la soi­rée — après le dîner, après le café, après que Gerald eut dan­sé avec Mrs. Whit­field sur un air de fox-trot que le gra­mo­phone du salon cra­chait avec une fidé­li­té approxi­ma­tive, après que le Comte eut racon­té trois anec­dotes sup­plé­men­taires sur des archi­du­chesses et des courses de che­vaux, après que Poole eut lu son Times et man­gé son dîner et rega­gné la 307 sans que per­sonne ne l’ait remar­qué, ce qui était exac­te­ment ce que Poole vou­lait — ce fut plus tard que la chose se produisit.

Mau­gham était seul au bar. Gerald était mon­té se cou­cher — ou était sor­ti, ce qui chez Gerald vou­lait dire la même chose, cou­cher, mais pas dans sa chambre et pas dans son lit et pas seul. Gior­gos essuyait les verres. Le bar allait fer­mer. Et quel­qu’un — Gior­gos lui-même, peut-être, ou un gar­çon des cui­sines, ou per­sonne, peut-être le gra­mo­phone du salon qui s’é­tait remis en marche tout seul comme il le fai­sait par­fois, les gra­mo­phones d’A­lexan­drie ayant une volon­té propre que la méca­nique ne suf­fi­sait pas à expli­quer — quel­qu’un mit un disque.

Et c’é­tait elle.

Mau­gham ne savait pas que c’é­tait elle. Il ne connais­sait pas Oum Kal­thoum. Il ne connais­sait pas la musique arabe. Il n’a­vait aucune rai­son de la connaître — son Orient à lui c’é­tait l’Ex­trême-Orient, la Malai­sie et la Bir­ma­nie et la Chine, pas cet Orient-ci, pas cet Orient de sable et de mina­ret et de café turc qu’il tra­ver­sait en route vers ailleurs. Il n’a­vait aucune rai­son de s’arrêter.

Et pour­tant il s’arrêta.

Le verre de gim­let à mi-che­min entre la table et sa bouche, la main immo­bile, les yeux de lézard sou­dain fixes non plus sur quelque chose mais sur rien, sur un point dans l’air où la voix se maté­ria­li­sait comme une fumée prend forme quand le vent la sculpte.

La voix venait du salon voi­sin, à tra­vers la cloi­son d’a­ca­jou, étouf­fée par le bois et la dis­tance mais pas assez étouf­fée pour perdre ce qu’elle avait d’es­sen­tiel — cette qua­li­té de péné­tra­tion, cette capa­ci­té d’en­trer dans n’im­porte quel espace et de le rem­plir, de tra­ver­ser les murs comme l’eau tra­verse la terre, en trou­vant les fis­sures, les join­tures, les inter­stices, tous ces endroits où les choses ne sont pas par­fai­te­ment scel­lées et où quelque chose peut s’infiltrer.

Mau­gham écouta.

Il écou­ta une phrase, deux phrases, trois phrases — la même phrase, en fait, répé­tée et variée, reprise et chan­gée, la phrase qui tourne sur elle-même comme un der­viche et qui ne s’ar­rête pas et qui ne s’ar­rê­te­ra jamais parce que l’es­sence de cette musique est de ne jamais s’ar­rê­ter, de ne jamais conclure, de ne jamais poser le point final que l’o­reille occi­den­tale attend et que l’o­reille orien­tale redoute, parce que le point final c’est la mort et que cette musique-là ne veut pas mou­rir, elle veut durer, durer comme le désir dure, comme le regret dure, comme la nuit dure quand on est seul et qu’on attend quel­qu’un qui ne vien­dra pas.

Mau­gham repo­sa le gimlet.

Il y avait sur son visage une expres­sion que Has­san — s’il avait été là, mais il n’y était pas, il était chez lui, dans son quar­tier, dans son lit, avec ses feuillets — n’au­rait pas recon­nue, parce que cette expres­sion n’ap­par­te­nait pas au réper­toire habi­tuel du visage de Mau­gham, qui com­pre­nait l’i­ro­nie, le mépris, l’a­mu­se­ment, la cruau­té froide, la curio­si­té cli­nique et, très rare­ment, une ten­dresse si dis­crète qu’elle res­sem­blait à une erreur. Non. Cette expres­sion-là était autre chose. C’é­tait l’ex­pres­sion d’un homme qui entend pour la pre­mière fois quelque chose qu’il connais­sait depuis tou­jours sans le savoir — quelque chose qui exis­tait en lui, enfoui, recou­vert par des couches et des couches de livres et de voyages et de phrases par­faites et de défenses soi­gneu­se­ment construites, quelque chose d’an­té­rieur au lan­gage, d’an­té­rieur au talent, d’an­té­rieur au masque, et que cette voix, cette voix de femme venue d’un monde qu’il ne connais­sait pas, venait de déter­rer avec la sim­pli­ci­té ter­ri­fiante de quel­qu’un qui creuse la terre et trouve de l’eau.

— Gior­gos, dit Maugham.

Gior­gos leva les yeux de ses verres.

— Cette v‑v-voix. Qu’est-ce que c’est ?

— Oum Kal­thoum, dit Gior­gos. C’est la plus grande chan­teuse du monde arabe.

Mau­gham hocha la tête.

Il res­ta silen­cieux un long moment — si long que Gior­gos pen­sa qu’il s’é­tait endor­mi, ce qui arri­vait aux clients les plus âgés après le troi­sième gim­let, mais Mau­gham ne dor­mait pas, Mau­gham écou­tait, et quand la chan­son se ter­mi­na et que le silence revint, ce silence plein et vibrant qui est le silence qui suit la musique et qui n’est pas du tout le même silence que celui qui la pré­cède, Mau­gham dit, à per­sonne en par­ti­cu­lier, peut-être à lui-même, peut-être au bar vide, peut-être à la voix qui venait de se taire :

— Cette femme sait des choses que nous avons oublié de savoir.

Puis il finit son gim­let, se leva, et mon­ta se coucher.

Gior­gos étei­gnit les lumières. Le bar se tut. Le Cecil se tut. Et dans le salon voi­sin, le disque conti­nuait de tour­ner dans le sillon final, l’ai­guille tra­çant des cercles dans le vide, chuin­tant dou­ce­ment, comme la mer sur le sable quand elle se retire et qu’il ne reste plus que l’é­cume et le bruit de l’é­cume et le sou­ve­nir du bruit de l’écume.

Cha­pitre 6

La Rue Lepsius

Le dimanche, Has­san n’ap­par­te­nait pas au Cecil.

Le dimanche, il rede­ve­nait Has­san Kamal, vingt-trois ans, fils d’Ah­med Kamal, employé des postes décé­dé, et de Fat­ma née Saleh, cou­tu­rière à domi­cile, rési­dant au troi­sième étage d’un immeuble sans ascen­seur du quar­tier Mohar­rem Bey, un quar­tier qui n’a­vait rien de com­mun avec la Cor­niche et la place Saad Zagh­loul et le marbre du Cecil sinon qu’il était à Alexan­drie, et qu’à Alexan­drie même les quar­tiers qui n’a­vaient rien de com­mun avaient quelque chose de com­mun, à savoir cette lumière, cette lumière blanche et impi­toyable qui ne fai­sait pas de dif­fé­rence entre les riches et les pauvres, entre le marbre et le ciment, entre le Cecil Hotel et l’im­meuble sans ascen­seur de Mohar­rem Bey, une lumière démo­cra­tique, en somme, la seule démo­cra­tie qui fonc­tion­nait en Égypte en cette année 1931 où Sid­qi Pacha avait sup­pri­mé toutes les autres.

Has­san marchait.

C’é­tait sa manière à lui de pas­ser le dimanche — mar­cher dans Alexan­drie, sans but, sans iti­né­raire, en sui­vant les rues comme on suit une conver­sa­tion, en se lais­sant por­ter par les tour­nants et les bifur­ca­tions et les impasses et les places qui s’ou­vraient sou­dain au détour d’une ruelle comme une phrase qui change de sujet au milieu d’un mot, et il mar­chait depuis des heures déjà, depuis le matin, depuis ce moment de l’aube où Alexan­drie est encore vide et fraîche et silen­cieuse, ce moment qui dure dix minutes et qui est le secret le mieux gar­dé de la ville, ce moment où l’on peut entendre la mer sans le bruit des tram­ways et des mar­chands et des klaxons et des voix, la mer toute seule, la mer nue, et Has­san aimait ce moment plus que tout au monde parce que c’é­tait le moment où Alexan­drie res­sem­blait à ce qu’elle était vrai­ment sous les masques — une ville posée au bord de l’eau, fra­gile, ancienne, un peu folle, qui avait vu pas­ser Alexandre et Cléo­pâtre et César et les Arabes et les Turcs et les Fran­çais et les Anglais et qui les avait tous regar­dés pas­ser avec la même expres­sion de poli­tesse amu­sée, comme une vieille dame très riche qui reçoit des visi­teurs et qui sait qu’ils par­ti­ront tous.

Il avait tra­ver­sé Man­sheya, le quar­tier des affaires, désert le dimanche, les bureaux fer­més, les rideaux de fer bais­sés sur les bou­tiques de change et les agences mari­times, et il avait remon­té la rue Fouad, la grande artère qui tra­ver­sait la ville d’est en ouest comme une colonne ver­té­brale, avec ses vitrines Art Déco et ses immeubles Belle Époque et ses pâtis­se­ries où l’on ven­dait des gâteaux grecs et des gâteaux fran­çais et des gâteaux ita­liens et par­fois des gâteaux arabes mais plus rare­ment, les gâteaux arabes pré­fé­rant les ruelles aux grandes artères, comme les gens qui les fabriquaient.

Il était pas­sé devant le Grand Tri­anon, le café le plus célèbre d’A­lexan­drie, où les Grecs buvaient du café turc en par­lant grec, ce qui était la défi­ni­tion même d’A­lexan­drie — des gens qui fai­saient des choses dans une langue et qui en par­laient dans une autre, un déca­lage per­ma­nent entre le geste et le mot, entre l’acte et le récit de l’acte, un déca­lage que Has­san trou­vait non pas trou­blant mais ras­su­rant, parce qu’il signi­fiait que rien n’é­tait jamais figé, que tout pou­vait tou­jours être dit autre­ment, vécu autre­ment, com­pris autre­ment, et que la véri­té, si véri­té il y avait, était quelque part dans l’es­pace entre les langues, dans cet inter­stice où les mots d’une langue ne recou­paient pas exac­te­ment les mots d’une autre et où quelque chose d’in­di­cible exis­tait, quelque chose qui n’ap­par­te­nait à aucune langue et qui appar­te­nait à toutes.

Il était pas­sé devant la pâtis­se­rie Délices, où Vit­to­ria Calas­cione — qu’il ne connais­sait pas et ne connaî­trait peut-être jamais, les mondes d’A­lexan­drie se frô­lant sans se tou­cher comme les wagons de deux trains qui se croisent en gare — avait l’ha­bi­tude d’a­che­ter le dimanche des can­no­li sici­liens pour son père, et devant le club Enosis, où les Grecs jouaient aux cartes avec une fureur silen­cieuse qui res­sem­blait à de la prière, et devant l’é­glise armé­nienne dont le clo­cher s’é­le­vait entre deux immeubles avec cette dis­cré­tion fière des Armé­niens qui avaient appris, au fil des siècles et des mas­sacres, à construire leurs églises comme on cache un tré­sor — en hau­teur, certes, mais sans bruit.

Il avait tra­ver­sé le quar­tier Atta­rin, le quar­tier des anti­quaires et des bro­can­teurs, où les vitrines débor­daient de lampes otto­manes et de coffres mame­louks et de tapis per­sans et de miroirs véni­tiens et de sta­tuettes pha­rao­niques dont la moi­tié était vraie et l’autre moi­tié fausse et dont per­sonne, pas même les anti­quaires eux-mêmes, ne savait tou­jours laquelle était laquelle, ce qui ne gênait per­sonne parce qu’à Alexan­drie la dis­tinc­tion entre le vrai et le faux était consi­dé­rée comme une ques­tion phi­lo­so­phique plu­tôt que com­mer­ciale, et les ques­tions phi­lo­so­phiques ne font pas bais­ser les prix.

Et c’est en sor­tant du quar­tier Atta­rin, en tour­nant dans une rue plus étroite, une rue qui des­cen­dait vers la mer par une pente douce bor­dée d’im­meubles fati­gués dont les bal­cons en fer for­gé pen­chaient vers la rue comme des vieillards qui se penchent pour écou­ter une conver­sa­tion, c’est en tour­nant dans cette rue que Has­san arri­va dans la rue Lepsius.

*

La rue Lep­sius n’a­vait rien de remar­quable. C’é­tait une rue courte, un peu sombre, coin­cée entre le patriar­cat ortho­doxe grec d’un côté et l’hô­pi­tal grec de l’autre, une rue qui sen­tait l’en­cens et l’é­ther, la prière et la mala­die, et qui, si l’on conti­nuait un peu plus loin, débou­chait sur un quar­tier de mai­sons closes dont les volets fer­més le jour s’ou­vraient la nuit comme les yeux d’un chat, de sorte que la rue Lep­sius était prise en étau entre trois mondes — la foi, la souf­france et le plai­sir — ce qui en fai­sait, géo­gra­phi­que­ment par­lant, un résu­mé assez exact de la condi­tion humaine.

Has­san ne savait rien de tout cela. Il ne savait pas que la rue Lep­sius abri­tait, au numé­ro 10, dans un appar­te­ment du deuxième étage sans élec­tri­ci­té, sans télé­phone et sans radio, le plus grand poète grec du ving­tième siècle. Il ne savait pas que cet homme avait pas­sé trente ans dans cet appar­te­ment à écrire des poèmes qu’il ne publiait pas — ou plu­tôt qu’il publiait à sa manière, en les fai­sant impri­mer sur des feuillets volants qu’il dis­tri­buait à ses amis et à ses connais­sances, des feuillets pliés et agra­fés qu’il ran­geait dans des dos­siers et des enve­loppes et qui cir­cu­laient dans Alexan­drie de main en main comme des mes­sages secrets, comme des prières clan­des­tines, comme les feuillets pliés en quatre que Has­san lui-même cachait dans la dou­blure de sa veste, et cette coïn­ci­dence, s’il l’a­vait connue, l’au­rait peut-être fait sou­rire ou peut-être pleu­rer, les deux réac­tions étant, chez Has­san, sépa­rées par une dis­tance si faible qu’un souffle de vent suf­fi­sait à le faire bas­cu­ler de l’une à l’autre.

Ce que Has­san vit, en tour­nant dans la rue Lep­sius, c’est un vieil homme.

Un vieil homme debout devant un immeuble, abso­lu­ment immo­bile, les mains der­rière le dos, un cha­peau de paille sur la tête, une veste légère mal­gré la cha­leur, des lunettes à mon­ture fine posées sur un nez aqui­lin, et une immo­bi­li­té — une immo­bi­li­té si totale, si pro­fonde, si par­fai­te­ment assu­mée qu’elle ne res­sem­blait pas à l’im­mo­bi­li­té d’un homme qui attend quel­qu’un ou quelque chose mais à l’im­mo­bi­li­té d’un homme qui est quelque chose, qui est deve­nu l’im­mo­bi­li­té elle-même, qui a ces­sé de bou­ger non pas parce qu’il n’a nulle part où aller mais parce qu’il est déjà arri­vé, parce qu’il est exac­te­ment à l’en­droit où il doit être, et que cet endroit est celui-ci, cette rue, ce trot­toir, cet immeuble, cette lumière.

Et il se tenait légè­re­ment de biais.

C’é­tait ça qui frap­pa Has­san. Pas le cha­peau, pas les lunettes, pas la veste, pas l’im­mo­bi­li­té — le biais. L’homme se tenait légè­re­ment de biais par rap­port à la rue, par rap­port à l’im­meuble, par rap­port au monde, un angle imper­cep­tible, deux ou trois degrés tout au plus, comme si la ligne qui le reliait à la réa­li­té n’é­tait pas tout à fait droite, comme s’il exis­tait dans un plan légè­re­ment déca­lé par rap­port à celui dans lequel exis­taient les autres gens, les gens qui mar­chaient dans la rue, les gens qui entraient à l’hô­pi­tal, les gens qui sor­taient du patriar­cat, les gens qui vivaient, et que ce déca­lage, cet angle infime, était la source de tout — de son immo­bi­li­té, de son silence, de ce regard qu’il posait sur la rue et qui ne regar­dait pas la rue mais quelque chose dans la rue que les autres ne voyaient pas, quelque chose qui avait été là autre­fois ou qui serait là plus tard ou qui n’é­tait là que dans les poèmes qu’il n’a­vait pas encore écrits.

Has­san ralentit.

Il ne s’ar­rê­ta pas — un jeune homme ne s’ar­rête pas devant un vieil homme dans une rue d’A­lexan­drie sans rai­son, et Has­san n’a­vait pas de rai­son, il n’a­vait qu’une intui­tion, et les intui­tions, à Alexan­drie, ne consti­tuaient pas une rai­son suf­fi­sante pour s’ar­rê­ter dans la rue, même si elles consti­tuaient une rai­son suf­fi­sante pour presque tout le reste. Mais il ralen­tit. Il pas­sa devant le vieil homme à la vitesse d’un pro­me­neur qui regarde les façades, ce qui était plau­sible puisque c’é­tait exac­te­ment ce qu’il fai­sait depuis des heures, et en pas­sant il tour­na la tête, dis­crè­te­ment, comme on tourne la tête vers une vitrine inté­res­sante, et il regar­da le vieil homme, et le vieil homme, à cet ins­tant pré­cis, tour­na la tête et le regar­da aussi.

Leurs yeux se croisèrent.

Les yeux du vieil homme étaient d’un brun très sombre, presque noir, des yeux fati­gués, des yeux qui avaient trop lu et trop regar­dé et trop pleu­ré peut-être, des yeux bor­dés de cernes qui res­sem­blaient à des paren­thèses, comme si le visage entier était une phrase et les yeux le mot entre paren­thèses, le mot qu’on peut reti­rer sans chan­ger le sens de la phrase mais qui, si on le retire, enlève à la phrase toute sa beau­té. Et dans ces yeux Has­san vit — quoi ? Il n’au­rait pas su le dire. Il ne l’au­rait jamais su. Il vit quelque chose qui res­sem­blait à de la recon­nais­sance, mais pas la recon­nais­sance du Comte et de Poole dans le cou­loir du troi­sième étage, pas la recon­nais­sance de deux pré­da­teurs, quelque chose de plus doux et de plus triste, la recon­nais­sance de deux hommes qui écrivent en secret, peut-être, la recon­nais­sance de deux hommes qui cachent des feuillets dans des dou­blures de veste ou dans des enve­loppes ou dans des tiroirs et qui savent que ces feuillets sont la seule chose vraie dans un monde de masques, sauf que Has­san ne savait pas que le vieil homme écri­vait, et le vieil homme ne savait pas que Has­san écri­vait, et cette recon­nais­sance était donc impos­sible, et pour­tant elle eut lieu, elle eut lieu dans l’es­pace d’une seconde, dans la rue Lep­sius, entre le patriar­cat et l’hô­pi­tal, un dimanche d’a­vril 1931, et puis elle fut finie.

Le vieil homme détour­na le regard. Il reprit sa posi­tion — de biais, immo­bile, le cha­peau de paille, les mains der­rière le dos. Has­san conti­nua de marcher.

Il ne se retour­na pas.

Mais en s’é­loi­gnant dans la rue, il eut l’im­pres­sion — une impres­sion absurde, il le savait, une impres­sion qui ne repo­sait sur rien de ration­nel et sur tout ce qui n’est pas ration­nel — il eut l’im­pres­sion que le vieil homme le regar­dait s’é­loi­gner, et qu’il sou­riait, et que ce sou­rire disait quelque chose qu’au­cun des mots des quatre langues et demie de Has­san n’au­rait pu tra­duire, quelque chose qui avait un rap­port avec le temps et avec la ville et avec les mots qu’on écrit en cachette et avec la beau­té qu’on ne montre à per­sonne et avec la mer qu’on entend le matin quand la ville dort, et que ce quelque chose, s’il avait été tra­duit, s’il avait pu être tra­duit, aurait res­sem­blé, peut-être, à un poème.

*

Has­san mar­cha encore long­temps après la rue Lep­sius. Il tra­ver­sa des quar­tiers dont il ne connais­sait pas les noms et des rues dont il ne lirait jamais les plaques et des places où des enfants jouaient au foot­ball avec un bal­lon de chif­fon et des ruelles où des vieilles femmes éten­daient du linge entre les fenêtres et créaient, sans le savoir, des laby­rinthes de tis­su mouillé à tra­vers les­quels la lumière fil­trait en chan­geant de cou­leur, et chaque rue était un monde et chaque monde avait sa langue et chaque langue avait son odeur — le quar­tier grec sen­tait le souv­la­ki et le citron, le quar­tier arabe sen­tait le foul et le cumin, le quar­tier juif sen­tait le pain du ven­dre­di et les épices de Syrie, et tout se mélan­geait à mesure qu’on mar­chait, les odeurs se fon­daient les unes dans les autres comme les cou­leurs d’un tableau qu’un peintre tra­vaille encore, et ce tableau c’é­tait Alexan­drie, un tableau inache­vé, un tableau que per­sonne ne fini­rait jamais parce que la ville elle-même refu­sait d’être finie, elle se repei­gnait chaque jour avec de nou­velles cou­leurs et de nou­velles odeurs et de nou­velles langues, elle ajou­tait des per­son­nages et en reti­rait d’autres, elle effa­çait des quar­tiers et en inven­tait de nou­veaux, et le peintre, s’il y avait un peintre, avait depuis long­temps per­du le contrôle de son œuvre.

Has­san arri­va sur la Corniche.

La mer était là. La Médi­ter­ra­née, immense et plate et bleue, d’un bleu si intense qu’il en deve­nait presque irréel, un bleu de carte pos­tale, un bleu de rêve, et Has­san s’as­sit sur le muret qui bor­dait la pro­me­nade et regar­da la mer avec cette absence de pen­sée qui est la forme la plus pure de la pen­sée, cette contem­pla­tion vide dans laquelle le cer­veau cesse de fonc­tion­ner comme un cer­veau et com­mence à fonc­tion­ner comme un miroir, ne pro­dui­sant rien, reflé­tant tout.

Un ven­deur ambu­lant pas­sa avec un pla­teau de thé. Has­san ache­ta un verre. Le thé était sucré, très sucré, trop sucré pour un Anglais mais exac­te­ment assez sucré pour un Égyp­tien, parce que le sucre, en Égypte, n’é­tait pas un condi­ment mais une phi­lo­so­phie, la phi­lo­so­phie selon laquelle la vie est amère et que le seul remède à l’a­mer­tume est l’ex­cès de dou­ceur, un excès qui ne cor­rige pas l’a­mer­tume mais qui se super­pose à elle, de sorte que l’on goûte les deux en même temps, l’a­mer et le sucré, la vie telle qu’elle est et la vie telle qu’on vou­drait qu’elle soit, et c’est ce mélange, ce goût double, qui est le vrai goût de l’Égypte.

Il but le thé. Il regar­da la mer. Il pen­sa au vieil homme de la rue Lep­sius — à son immo­bi­li­té, à son biais, à ses yeux de paren­thèse. Il pen­sa aux feuillets dans sa dou­blure de veste. Il pen­sa qu’il y avait peut-être, dans cette ville, d’autres hommes qui écri­vaient en secret, d’autres hommes qui cachaient des mots dans des poches et des tiroirs et des enve­loppes, et que tous ces mots cachés for­maient peut-être, si on les ras­sem­blait, si on les met­tait bout à bout, le vrai texte d’A­lexan­drie — pas le texte offi­ciel, pas le texte des jour­naux et des registres d’hô­tel et des fiches de police, mais le texte sou­ter­rain, le texte invi­sible, le texte qui dit ce que la ville ne dit jamais tout haut et qui est la seule chose qui vaille la peine d’être dite.

Puis il se leva et ren­tra chez lui, parce que demain il serait de nou­veau au Cecil, der­rière son comp­toir de marbre, avec son sou­rire de concierge et ses quatre langues et demie et ses feuillets cachés, et la porte tour­nante tour­ne­rait et les ascen­seurs mon­te­raient et des­cen­draient et la lumière blanche d’A­lexan­drie man­ge­rait les cou­leurs à tra­vers les fenêtres, et tout serait comme avant, sauf que rien ne serait comme avant, parce que Has­san avait vu quelque chose dans la rue Lep­sius qu’il ne pour­rait pas oublier — non pas le vieil homme lui-même, mais la manière dont le vieil homme se tenait par rap­port au monde, ce biais, cet angle, cette façon d’être à la fois dedans et dehors, pré­sent et absent, vivant et déjà souvenir.

Et en tra­ver­sant le quar­tier Atta­rin pour ren­trer chez lui, pas­sant devant un café dont la porte était ouverte sur la nuit qui tom­bait, il enten­dit la voix.

Oum Kal­thoum.

« Ya Ghaeb An Eyou­ni » — Ô toi qui es absent de mes yeux.

Il s’ar­rê­ta.

La voix sor­tait du café comme une lumière sort d’une fenêtre — par vagues, par pul­sa­tions, avec une régu­la­ri­té qui n’é­tait pas méca­nique mais orga­nique, la régu­la­ri­té d’un cœur qui bat, et Has­san res­ta debout devant la porte du café et écou­ta la voix qui disait ô toi qui es absent de mes yeux, ô toi qui es absent, et chaque fois qu’elle disait absent elle don­nait au mot une cou­leur dif­fé­rente, une nuance dif­fé­rente, un poids dif­fé­rent, comme si le mot absent n’é­tait pas un seul mot mais mille mots, comme si l’ab­sence n’é­tait pas une seule chose mais mille choses, l’ab­sence de celui qu’on aime et l’ab­sence de celui qu’on n’a jamais aimé et l’ab­sence de celui qu’on aime­ra et l’ab­sence de soi-même à soi-même et l’ab­sence du monde au monde et l’ab­sence de Dieu à Dieu, et toutes ces absences se super­po­saient dans la voix d’Oum Kal­thoum comme les couches d’une ville se super­posent sous les pieds de celui qui marche — Alexan­drie sur Alexan­drie sur Alexan­drie, la ville grecque sous la ville arabe sous la ville otto­mane sous la ville cos­mo­po­lite sous la ville qui n’existe pas encore et qui n’exis­te­ra peut-être jamais.

Has­san sor­tit un feuillet de sa poche.

Il n’a­vait pas de crayon — il l’a­vait oublié chez lui. Mais il prit le feuillet et le déplia et le regar­da, et les mots qui étaient déjà écrits des­sus — des mots en arabe, une écri­ture de four­mi pres­sée, des mots qu’il avait écrits la nuit pré­cé­dente ou la nuit d’a­vant — ces mots lui parurent sou­dain insuf­fi­sants, trop petits, trop sages, trop timides, des mots qui ne disaient pas ce qu’il fal­lait dire, des mots qui ne savaient pas se tenir de biais par rap­port au monde comme le vieil homme de la rue Lep­sius, des mots qui n’a­vaient pas le cou­rage de mon­ter et de tour­ner et de ne jamais s’ar­rê­ter comme la voix d’Oum Kalthoum.

Il replia le feuillet. Il le ran­gea dans sa poche. Il res­ta encore un moment devant le café, debout, immo­bile, légè­re­ment de biais peut-être — oui, légè­re­ment de biais, sans le savoir, sans s’en rendre compte, il se tenait légè­re­ment de biais par rap­port à la porte et à la rue et au monde, exac­te­ment comme le vieil homme, exac­te­ment comme la voix d’Oum Kal­thoum se tenait de biais par rap­port aux mots qu’elle chan­tait, et cet angle, ce déca­lage, c’é­tait peut-être le début de quelque chose qu’il n’a­vait pas encore de nom pour nom­mer, quelque chose qui n’é­tait ni la poé­sie ni la musique ni la soli­tude mais un peu des trois, un alliage secret, un métal qui n’exis­tait dans aucune mine du monde et qu’on ne trou­vait qu’en cher­chant ce qu’on ne cher­chait pas.

La voix s’arrêta.

Has­san reprit sa marche.

Alexan­drie fer­ma les yeux.

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