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Bons bai­sers de Lisbonne

Bons bai­sers de Lisbonne

Cha­pitres 16 à 18

Cha­pitre 16 — La der­nière partie

Le trei­zième soir, Fle­ming retour­na au casino.

Pas pour les mêmes rai­sons. La pre­mière fois — il y avait une éter­ni­té, il y avait huit jours — il y était allé par impul­sion, par dégoût de lui-même, par ce besoin de sau­ter dont Popov avait par­lé, le besoin de l’homme qui regarde trop long­temps et qui ne sup­porte plus son propre regard. Cette fois, il y allait par clar­té. Quelque chose s’é­tait net­toyé en lui — la nuit avec Vera, la pro­messe de ne pas écrire, la jour­née pas­sée seul dans sa chambre à ne rien faire, à écou­ter la mer, à lais­ser les pen­sées décan­ter comme on laisse décan­ter un vin trouble jus­qu’à ce que le liquide devienne trans­pa­rent et que les impu­re­tés tombent au fond. Les impu­re­tés étaient tom­bées. L’a­gi­ta­tion, l’ex­ci­ta­tion de l’a­ma­teur, le plai­sir du piège et du double jeu — tout cela était retom­bé, comme la fièvre retombe, et il res­tait quelque chose de plus calme, de plus froid, de plus vrai.

Il savait pour­quoi il allait au casi­no. Il allait voir Hart­mann. Pas pour le battre — battre Hart­mann au bac­ca­ra était un pro­jet d’a­ma­teur, et Fle­ming avait ces­sé d’être un ama­teur. Il allait le voir parce qu’il fal­lait le voir une der­nière fois. Parce que le temps à Esto­ril se ter­mi­nait — l’a­mi­ral God­frey avait câblé la veille, le rap­pel à Londres était immi­nent, deux jours peut-être, trois au plus. Et Fle­ming vou­lait s’as­seoir une der­nière fois en face de l’homme qui tenait les fils de Vera, qui déte­nait Alexandre, qui jouait au bac­ca­ra comme on exerce le pou­voir — avec la patience de celui qui sait que le temps est de son côté.

Il tra­ver­sa la rue. Les trente mètres. Le bitume, les pal­miers, la façade Art Déco. Les marches. Le por­tier. Le tapis rouge. L’es­ca­lier. Et la salle — les six lustres en cris­tal, le velours vert, le mur­mure, la fumée, cette lumière dorée qui trans­for­mait les visages en masques de théâtre et les gestes en chorégraphie.

Fle­ming ne s’ar­rê­ta pas au bureau de change. Pas ce soir. Il avait sur lui ce qui res­tait de la pre­mière soi­rée — mille huit cents escu­dos, le rési­du de sa défaite. Il ne les échan­gea pas contre des plaques. Pas encore. Il fit d’a­bord le tour de la salle — len­te­ment, les mains dans les poches, avec la démarche de l’homme qui se pro­mène dans un musée qu’il connaît par cœur et qui regarde les tableaux non plus avec les yeux de la décou­verte mais avec les yeux de la mémoire, les yeux qui voient ce qu’ils ont déjà vu et qui y trouvent, cette fois, autre chose.

La rou­lette — les mêmes joueuses, les mêmes chiffres, le même ver­tige cir­cu­laire. Le bla­ck­jack — les mêmes tou­ristes amé­ri­cains, les mêmes mises trop hautes, le même mélange d’au­dace et d’i­gno­rance. Le bar du casi­no — les mêmes diplo­mates, les mêmes femmes, les mêmes verres.

Et au fond, la table de baccara.

Hart­mann.

*

Il était là. Comme chaque soir. Le cos­tume — gris anthra­cite ce soir, le pre­mier cos­tume, le cos­tume du début, comme si l’his­toire fai­sait une boucle, comme si le cercle se refer­mait. La che­mise blanche. La cra­vate. Les mains sur le tapis vert — ces mains que Fle­ming avait obser­vées le pre­mier soir avec la fas­ci­na­tion de l’en­to­mo­lo­giste et qu’il regar­dait main­te­nant avec autre chose. Pas de la fas­ci­na­tion. De la connais­sance. Il connais­sait ces mains. Il savait ce qu’elles fai­saient — pas seule­ment au casi­no, pas seule­ment avec les cartes. Ce qu’elles fai­saient à Vera. Ce qu’elles fai­saient à Alexandre. Ce qu’elles fai­saient au monde. Des mains qui tiraient des fils. Des mains qui signaient des ordres. Des mains qui jouaient au bac­ca­ra pen­dant qu’un vio­lon­cel­liste de vingt-quatre ans pour­ris­sait dans une cel­lule quelque part dans le Reich.

Fle­ming s’assit.

Le même siège que la pre­mière fois — ou un siège voi­sin, il n’au­rait su dire, les sièges autour d’une table de bac­ca­ra se res­semblent tous, des chaises rem­bour­rées de velours vert, ano­nymes, inter­chan­geables, comme les joueurs eux-mêmes sont inter­chan­geables aux yeux du crou­pier et de la banque. Mais ce siège-ci, cette fois-ci, n’é­tait pas le siège de l’a­ma­teur. C’é­tait le siège de l’homme qui sait.

Il échan­gea ses escu­dos. Mille huit cents. Des plaques appa­rurent — pas beau­coup, une pile modeste, l’é­qui­valent d’un mois et demi de solde, le reste de sa défaite. Il posa les plaques devant lui et attendit.

La main fut distribuée.

*

Il ne joua pas comme la pre­mière fois. Pas avec le cœur. Pas avec les tripes. Pas avec cette impul­si­vi­té du joueur émo­tion­nel qui mise haut après un gain et bas après une perte, ce yoyo chi­mique qui est le pre­mier symp­tôme de la dépen­dance et le pre­mier signe de la défaite.

Il joua autre­ment. Il joua — et il mit du temps à trou­ver le mot, mais quand il le trou­va, il sut qu’il était juste — il joua avec atten­tion. L’at­ten­tion pure. L’at­ten­tion de l’ob­ser­va­teur qu’il avait tou­jours été, mais trans­for­mée, reca­li­brée, appli­quée non plus à l’ex­té­rieur mais à l’in­té­rieur — non plus au spec­tacle du casi­no mais au méca­nisme du jeu. Il regar­da les cartes. Il regar­da les pro­ba­bi­li­tés. Il regar­da le rythme de la banque — les séquences de gains et de pertes qui, sur un grand nombre de mains, des­si­naient des pat­terns, des vagues, des marées sta­tis­tiques que le joueur émo­tion­nel ne voyait pas mais que l’ob­ser­va­teur entraî­né pou­vait lire comme un marin lit les courants.

Et il fit quelque chose qu’il n’a­vait pas fait la pre­mière fois : il écou­ta le silence. Le silence entre les cartes. Le silence entre les mises. Ce silence minus­cule qui se pro­dui­sait quand le crou­pier retour­nait une carte et que la salle entière rete­nait son souffle — ce silence qui n’é­tait pas du vide mais de l’in­for­ma­tion, une infor­ma­tion que les mathé­ma­tiques ne cap­taient pas mais que l’ins­tinct cap­tait, cette vibra­tion sub­tile qui disait : main­te­nant. Ou : pas main­te­nant. Ou : attends.

Fle­ming atten­dit. Il misa petit pen­dant cinq mains. Per­dit trois, gagna deux. Le résul­tat net était négli­geable — quelques dizaines d’es­cu­dos de perte. Mais l’in­for­ma­tion n’é­tait pas dans le résul­tat. L’in­for­ma­tion était dans le rythme. Le rythme de la banque. Le rythme de Hartmann.

Parce que Hart­mann avait un rythme. Imper­cep­tible. Invi­sible aux joueurs ordi­naires. Mais visible — juste visible — à l’homme qui avait pas­sé treize jours à obser­ver, à écou­ter, à apprendre le lan­gage muet du casi­no et du Palá­cio et de Lis­bonne. Hart­mann variait ses mises selon un cycle — pas un cycle mathé­ma­tique, pas un cycle pré­vi­sible, mais un cycle phy­sique. Un cycle de res­pi­ra­tion. Hart­mann misait gros quand il expi­rait — quand son corps se relâ­chait, quand la ten­sion des­cen­dait — et petit quand il ins­pi­rait — quand la ten­sion mon­tait, quand le corps se ras­sem­blait. Le cycle durait quatre à cinq mains. Ins­pi­ra­tion, petites mises. Expi­ra­tion, grosses mises. Et les grosses mises gagnaient plus sou­vent que les petites — non pas par magie ni par triche, mais parce que Hart­mann, incons­ciem­ment, ins­tinc­ti­ve­ment, avec cette intel­li­gence du corps que les joueurs de génie pos­sèdent et que les joueurs ordi­naires ne pos­sé­de­ront jamais, Hart­mann ali­gnait ses mises sur sa propre phy­sio­lo­gie, et sa phy­sio­lo­gie était en phase avec le jeu, comme un sur­feur est en phase avec la vague, comme un musi­cien est en phase avec la mesure.

Fle­ming vit le cycle. Il lui fal­lut six mains pour le voir — six mains d’ob­ser­va­tion pure, de non-jeu, de pré­sence immo­bile au bord du mou­ve­ment. Et quand il le vit — quand le pat­tern émer­gea du bruit comme un visage émerge d’un brouillard — il sut ce qu’il devait faire.

Il devait jouer contre le cycle. Pas avec. Contre.

Miser gros quand Hart­mann misait petit. Miser petit quand Hart­mann misait gros. Inver­ser la phase. Sur­fer la contre-vague. Parce que le bac­ca­ra — et c’é­tait la leçon que treize jours au Por­tu­gal lui avaient apprise, la leçon du casi­no et du Palá­cio et de Lis­bonne et de Vera et de tout le reste — le bac­ca­ra n’est pas un jeu de cartes. C’est un jeu de rythmes. Et le rythme, quand on le com­prend, n’est pas un enne­mi. C’est un partenaire.

*

Il misa.

Quatre cents escu­dos. Sa plus grosse mise de la soi­rée. Posée sur le tapis au moment exact où Hart­mann rete­nait son souffle — l’ins­pi­ra­tion, le ras­sem­ble­ment, la petite mise. Fle­ming pous­sa les plaques vers le centre avec un geste qui n’é­tait ni hési­tant ni brusque — un geste mesu­ré, pré­cis, le geste de l’homme qui sait ce qu’il fait et pour­quoi il le fait.

Les cartes tom­bèrent. Le crou­pier dis­tri­bua avec cette élé­gance méca­nique qui est la signa­ture des crou­piers de bac­ca­ra — le poi­gnet souple, le geste fluide, les cartes qui glissent sur le tapis comme des pati­neurs sur la glace. Deux cartes pour le ponte. Deux cartes pour la banque.

Fle­ming sou­le­va les siennes. Du bout des doigts. Comme Hart­mann. Pas par imi­ta­tion — par com­pré­hen­sion. Parce que sou­le­ver les cartes du bout des doigts n’est pas un geste de snob, c’est un geste de patience. C’est le geste qui dit : je ne suis pas pres­sé. Je n’ai pas besoin de voir tout de suite. Je peux attendre.

Un roi et un sept. Sept natu­rel. Pas neuf — sept. La deuxième meilleure main après huit et neuf. Une main solide. Pas spec­ta­cu­laire. Solide.

Hart­mann retour­na les siennes. Un cinq et un trois. Huit. Contre sept. La banque gagnait.

Fle­ming per­dit. Quatre cents escu­dos. Le crou­pier tira les plaques. Le cycle continuait.

Mais Fle­ming ne bron­cha pas. Pas un muscle. Pas un sou­pir. Il avait per­du et il ne bron­chait pas, parce que la perte fai­sait par­tie du plan, et que le plan n’é­tait pas de gagner chaque main mais de gagner la soi­rée, et que gagner la soi­rée exi­geait de perdre cer­taines mains avec la même séré­ni­té qu’on gagnait les autres — cette séré­ni­té que les joueurs de poker appellent le tilt inver­sé, cette capa­ci­té à absor­ber la perte sans que la perte altère le jugement.

Main sui­vante. Hart­mann expi­rait — le relâ­che­ment, la grosse mise. Fle­ming misa petit. Cent escu­dos. La banque gagna. Fle­ming per­dit cent escu­dos. Popov avait rai­son — Hart­mann gagnait quand il misait gros. Mais Fle­ming ne misait pas gros en même temps. Il pro­té­geait son capital.

Main sui­vante. Hart­mann ins­pi­rait. Fle­ming misa trois cents escu­dos. Les cartes tom­bèrent. Le ponte — Fle­ming — reçut un quatre et un cinq. Neuf natu­rel. La banque : un six et un deux. Huit. Le ponte gagnait.

Trois cents escu­dos de gain. Fle­ming ne sou­rit pas. Pas de sou­la­ge­ment. Pas de joie. La dis­ci­pline. La patience. Le rythme.

Les mains se suc­cé­dèrent. Fle­ming jouait — et le jeu, main­te­nant, n’a­vait plus rien du jeu de la pre­mière soi­rée. Ce n’é­tait plus de l’im­pul­sion. Ce n’é­tait plus de l’é­mo­tion. C’é­tait de la musique. Du contre­point. La mélo­die de Hart­mann — le cycle, la res­pi­ra­tion, les mises qui mon­taient et des­cen­daient comme les notes d’une gamme — et la contre-mélo­die de Fle­ming — inver­sée, déca­lée, en miroir. Deux musi­ciens jouant le même mor­ceau dans des tona­li­tés oppo­sées. Deux nageurs dans le même cou­rant, l’un allant avec, l’autre allant contre. Et le fleuve — le Tage, la chance, le hasard, cette force aveugle qui ne favo­rise per­sonne et qui favo­rise tout le monde — le fleuve cou­lait entre eux, indif­fé­rent, magnifique.

Fle­ming gagnait. Pas à chaque main. Mais sur l’en­semble. Les plaques reve­naient vers lui — len­te­ment, par petits paquets, avec cette régu­la­ri­té qui n’est pas de la chance mais de la méthode. Et la pile, devant lui, gran­dis­sait — pas une tour, pas encore, mais une colonne res­pec­table, une géo­gra­phie de gain qui rem­pla­çait la géo­gra­phie de défaite de la pre­mière soirée.

Et Hart­mann le vit.

*

Il le vit parce que Hart­mann voyait tout. Parce que les yeux gris ne man­quaient rien — ni les mises, ni les cartes, ni le rythme, ni sur­tout le chan­ge­ment de rythme chez l’ad­ver­saire. Et le chan­ge­ment de Fle­ming était visible — pas bruyant, pas spec­ta­cu­laire, mais visible pour l’œil entraî­né. Le joueur émo­tion­nel de la pre­mière soi­rée avait dis­pa­ru. À sa place, quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de plus froid. De plus lent. De plus atten­tif. Quel­qu’un qui ne jouait pas contre la banque mais avec le jeu, qui ne lut­tait pas contre le cou­rant mais le lisait, qui ne cher­chait pas à vaincre Hart­mann mais à le com­prendre — et qui, en le com­pre­nant, le battait.

Hart­mann le regar­da. Le deuxième vrai regard. Pas le regard amu­sé de la pre­mière soi­rée — celui de l’a­dulte qui observe l’en­fant faire un coup inté­res­sant. Un autre regard. Plus grave. Plus pro­fond. Le regard de l’homme qui recon­naît — non pas un adver­saire, pas un égal, mais quelque chose de plus inquié­tant. Un élève. Un élève qui a appris. Et le pro­fes­seur qui voit son élève apprendre éprouve un sen­ti­ment ambi­va­lent — de la fier­té et de la peur. De la fier­té parce que l’ap­pren­tis­sage est la preuve que l’en­sei­gne­ment a fonc­tion­né. De la peur parce que l’é­lève qui a appris n’a plus besoin du pro­fes­seur — et le jour où il n’a plus besoin du pro­fes­seur est le jour où il peut le dépasser.

Hart­mann ne dit rien. Il ajus­ta son jeu. Imper­cep­ti­ble­ment. Le cycle chan­gea — la res­pi­ra­tion se modi­fia, les mises se déca­lèrent, les pat­terns glis­sèrent d’un cran, comme un pia­niste qui module d’un demi-ton pour désta­bi­li­ser l’ac­com­pa­gna­teur. Hart­mann contrait le contre­point. Il répon­dait à Fle­ming. Il jouait, pour la pre­mière fois, contre Fle­ming, et non plus contre la table.

Le duel. Le vrai. Pas le duel de la pre­mière soi­rée — qui n’a­vait été qu’un mas­sacre poli, un pro­fes­sion­nel écri­sant un ama­teur. Le vrai duel. Deux intel­li­gences face à face, sépa­rées par un tapis vert et des cartes et des jetons, et reliées par quelque chose de plus pro­fond — cette recon­nais­sance mutuelle des adver­saires qui se res­pectent, cette inti­mi­té de la com­pé­ti­tion qui est peut-être la seule forme d’in­ti­mi­té que les hommes comme Fle­ming et Hart­mann s’au­to­risent, parce qu’elle est codi­fiée, régu­lée, conte­nue dans un cadre de règles, et que les hommes qui ont peur des émo­tions ne s’au­to­risent les émo­tions que dans les cadres.

Les mains se suc­cé­dèrent. Le gain de Fle­ming ralen­tit — Hart­mann s’é­tait ajus­té, le cycle avait chan­gé, et le contre­point ne fonc­tion­nait plus de la même façon. Mais Fle­ming s’a­jus­ta aus­si. Il écou­ta. Il obser­va. Il trou­va le nou­veau rythme — dif­fé­rent, plus com­plexe, un rythme en trois temps au lieu de quatre, un rythme de valse au lieu de marche, et il s’y adap­ta, et le gain reprit, et les plaques revinrent.

Une heure pas­sa. Deux. La salle se vidait — les joueurs de rou­lette par­taient, les curieux par­taient, les diplo­mates par­taient. La table de bac­ca­ra se rétré­cis­sait — trois joueurs res­taient, puis deux, puis Fle­ming seul contre la banque. Fle­ming seul contre Hart­mann. Le crou­pier entre eux, neutre, méca­nique, comme l’ar­bitre d’un match dont il ne com­prend pas les enjeux mais dont il applique les règles avec une rigueur de métronome.

Les mains tom­bèrent. L’une après l’autre. Les cartes, les chiffres, les annonces du crou­pier — neuf pour le ponte, sept pour la banque, le ponte gagne. Huit pour la banque, six pour le ponte, la banque gagne. Cinq, tirage, quatre, neuf, le ponte gagne. Le rythme. La musique. Le contrepoint.

Et à la der­nière main — la der­nière de la soi­rée, la main qui serait, sans que Fle­ming le sache encore, la der­nière main de bac­ca­ra qu’il joue­rait jamais au Casi­no Esto­ril — à la der­nière main, Fle­ming misa gros. Tout. Ce qui res­tait. Le capi­tal ini­tial plus les gains — trois mille quatre cents escu­dos. Le tout sur une main. Le tout contre Hartmann.

Le geste fut remar­qué. Le crou­pier leva les yeux. Le chef de par­tie se rai­dit. Et Hart­mann — Hart­mann ne bou­gea pas. Les yeux gris se posèrent sur la pile de plaques que Fle­ming pous­sait vers le centre du tapis, et dans ces yeux, Fle­ming vit quelque chose qu’il n’y avait jamais vu. Pas de l’a­mu­se­ment. Pas de la recon­nais­sance. Du respect.

Le res­pect de l’en­ne­mi. Le res­pect de l’homme qui com­prend que l’autre a com­pris — pas le jeu, pas les cartes, pas les pro­ba­bi­li­tés. Quelque chose de plus vaste. La nature du jeu. La nature du pou­voir. La nature de ce qui les liait et les oppo­sait dans cette salle à deux heures du matin, sous les lustres de cris­tal, avec le tapis vert entre eux comme un champ de bataille miniature.

Les cartes tombèrent.

Fle­ming sou­le­va les siennes. Du bout des doigts. Lentement.

Un as et un huit. Neuf natu­rel. La meilleure main. La main parfaite.

Le temps s’ar­rê­ta. Une seconde. Deux. Le crou­pier atten­dit que la banque retourne. Hart­mann — les mains sur les cartes, les yeux sur Fle­ming, pas sur les cartes, les yeux gris fixés sur les yeux bleus de l’An­glais — Hart­mann retourna.

Un sept et un roi. Sept.

Neuf contre sept. Le ponte gagnait.

Fle­ming avait gagné.

*

Le crou­pier pous­sa les plaques. La pile — énorme main­te­nant, presque sept mille escu­dos, plus du double du capi­tal ini­tial — glis­sa vers Fle­ming avec un bruit de por­ce­laine et d’argent qui fut, dans le silence de la salle presque vide, un bruit de ton­nerre. Fle­ming regar­da les plaques. Il les regar­da comme on regarde un pay­sage — pas un objet, un pay­sage. La géo­gra­phie du gain. Les col­lines de jetons empi­lés. Le relief de la victoire.

Puis il leva les yeux vers Hartmann.

Et Hart­mann fit quelque chose d’ex­tra­or­di­naire. Quelque chose que Fle­ming n’ou­blie­rait jamais. Quelque chose qui s’im­pri­me­rait dans sa mémoire avec la per­ma­nence des trau­ma­tismes et des révé­la­tions et qui resur­gi­rait, des années plus tard, dans un livre, dans un per­son­nage, dans une scène.

Hart­mann incli­na la tête.

Un cen­ti­mètre. Pas plus. L’in­cli­nai­son la plus minime, la plus sub­tile, la plus élé­gante qu’un être humain puisse pro­duire — l’in­cli­nai­son du samou­raï après le com­bat, l’in­cli­nai­son du maître d’armes après l’as­saut, l’in­cli­nai­son de l’homme qui recon­naît la vic­toire de l’autre non pas avec humi­lia­tion mais avec digni­té, cette digni­té qui dit : vous avez gagné, et je recon­nais votre vic­toire, et ma recon­nais­sance ne dimi­nue ni vous ni moi, elle nous gran­dit tous les deux, parce que le vrai jeu n’est pas de gagner ou de perdre mais de jouer à un niveau qui mérite le respect.

Fle­ming incli­na la tête en retour. Le même cen­ti­mètre. La même digni­té. Le même lan­gage muet des adver­saires qui se saluent.

Puis Hart­mann se leva. Bou­ton­na sa veste — le bou­ton du milieu. Ajus­ta ses manches. Et dit, pour la deuxième fois de leur his­toire, pour la der­nière fois :

— Bon­soir, Com­man­der Fleming.

La voix basse. Le bary­ton. L’ac­cent de Cam­bridge. Et sous les mots — sous la poli­tesse, sous le pro­to­cole, sous le ver­nis de la civi­li­té — quelque chose d’autre. Pas de la menace. Pas de la colère. De la recon­nais­sance. Hart­mann recon­nais­sait Fle­ming. Non pas comme un enne­mi bat­tu recon­naît son vain­queur — il n’é­tait pas bat­tu, pas vrai­ment, la banque res­tait la banque, une soi­rée ne chan­geait pas la guerre. Mais comme un homme recon­naît un autre homme. Comme un joueur recon­naît un joueur. Comme un masque recon­naît un masque.

— Bon­soir, Herr Hart­mann, dit Fleming.

L’Al­le­mand s’é­loi­gna. La sil­houette en anthra­cite tra­ver­sa la salle vide — les chaises ren­ver­sées, les tables cou­vertes de tapis, les cen­driers pleins, les verres aban­don­nés. Il pas­sa sous les lustres dont la lumière fai­blis­sait — on étei­gnait, on fer­mait, la nuit du casi­no se ter­mi­nait — et sa sil­houette dimi­nua, se rétré­cit, devint ombre, puis sou­ve­nir, puis rien.

Fle­ming res­ta seul.

Le crou­pier ran­geait les cartes. Le chef de par­tie fer­mait la caisse. Les lustres s’é­tei­gnaient un par un — d’a­bord les laté­raux, puis les cen­traux, puis le der­nier, le plus grand, celui du milieu de la salle, et quand ce lustre s’é­tei­gnit, la salle du casi­no fut plon­gée dans une pénombre grise, fan­to­ma­tique, où les tables de jeu res­sem­blaient à des tombes et les chaises à des stèles et le tapis vert à de l’herbe sur un cimetière.

Fle­ming ramas­sa ses plaques. Les por­ta au bureau de caisse. Échan­gea — sept mille deux cents escu­dos. Le cais­sier comp­ta les billets avec cette indif­fé­rence pro­fes­sion­nelle qui est la marque des cais­siers de casi­no, ces hommes qui voient pas­ser des for­tunes sans sour­ciller parce que l’argent, quand on le mani­pule en quan­ti­té suf­fi­sante, cesse d’être de l’argent et devient du papier, des chiffres, de l’abstraction.

Fle­ming prit les billets. Les plia. Les glis­sa dans sa poche — pas la poche inté­rieure, celle des mots et des pages et des secrets. La poche exté­rieure. L’argent et les mots ne vont pas dans la même poche.

Il sor­tit.

*

Les marches du casi­no. Le même marbre que la pre­mière soi­rée. La même nuit. Les mêmes pal­miers. Et cette fois, pas de Popov sur les marches. Pas de ciga­rette au coin des lèvres. Pas de sil­houette dans le noir. Popov était ailleurs — quelque part dans la nuit d’Es­to­ril, dans une chambre ou sur une route ou dans un de ces inter­stices de l’exis­tence qu’il habi­tait avec la grâce d’un chat entre deux murs.

Fle­ming s’as­sit quand même. Sur les marches. Le marbre froid. L’air tiède. Le ciel — déga­gé, ce soir, avec des étoiles si nom­breuses et si brillantes qu’elles sem­blaient fausses, comme les étoiles d’un décor de théâtre, trop par­faites pour être vraies. Mais elles étaient vraies. C’é­taient les mêmes étoiles qui brillaient au-des­sus de Londres et au-des­sus de Ber­lin et au-des­sus de Vienne où Alexandre ne les voyait pas, et cette pen­sée — les mêmes étoiles, les mêmes, pour les joueurs et pour les pri­son­niers — cette pen­sée le sai­sit avec une vio­lence qui le lais­sa immo­bile, les mains sur les genoux, le visage levé vers le ciel, comme Umber­to dans le jar­din du Palá­cio, comme tous les hommes de tous les temps qui ont levé la tête vers les étoiles en cher­chant une réponse et qui n’ont trou­vé que la beau­té, et qui ont com­pris que la beau­té était peut-être la réponse, la seule, et que cette réponse ne résol­vait rien mais ren­dait tout supportable.

Il pen­sa à Hart­mann. À l’in­cli­nai­son de la tête. Au cen­ti­mètre de digni­té. Et il pen­sa — avec une luci­di­té qui avait le tran­chant d’un rasoir — que Hart­mann, ce soir, lui avait don­né quelque chose de plus pré­cieux que la vic­toire au bac­ca­ra. Hart­mann lui avait don­né un personnage.

Pas Hart­mann lui-même — Hart­mann était trop com­plexe, trop réel, trop humain pour être un per­son­nage. Un per­son­nage est une sim­pli­fi­ca­tion du réel. Un per­son­nage est ce qui reste quand on enlève les contra­dic­tions, les hési­ta­tions, les zones grises. Et Hart­mann — le vrai Hart­mann, le ban­quier nazi qui jouait au bac­ca­ra et qui déte­nait un vio­lon­cel­liste et qui incli­nait la tête devant son adver­saire — le vrai Hart­mann était tout sauf simple. Mais le geste — l’in­cli­nai­son, le cen­ti­mètre, la digni­té de l’en­ne­mi — le geste, lui, était simple. Et le geste était le per­son­nage. Le geste était Le Chiffre.

Le Chiffre. Le mot — ces deux mots, ces deux syl­labes que Fle­ming avait écrits le pre­mier soir, sur le bloc-notes du Palá­cio, en ren­trant du casi­no — Le Chiffre était né dans ce geste. Un homme qui n’a pas de nom mais un chiffre. Un homme qui n’a pas de visage mais un masque. Un homme qui joue au bac­ca­ra non pas pour gagner mais pour exer­cer le pou­voir, et qui perd avec la même digni­té qu’il gagne, parce que le pou­voir ne dépend pas du résul­tat mais de la manière.

Fle­ming sou­rit. Seul sur les marches du casi­no. Sous les étoiles. Le sou­rire de l’homme qui vient de com­prendre que treize jours au Por­tu­gal ne seront pas per­dus. Que les défaites et les vic­toires et les tra­hi­sons et les nuits et les matins et les bicas et les sar­dines et le fado et le Tage — que tout cela ira quelque part. Pas dans un rap­port. Pas dans un mémo. Dans un livre.

Il se leva. Tra­ver­sa la rue. Le gra­vier du Palá­cio — le cris­se­ment du retour, le cris­se­ment du vain­queur, le cris­se­ment qui ne dit plus l’argent ni le calme ni le départ mais le gain et la fatigue et la fin de quelque chose.

Le hall. L’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. La chambre.

Il entra. Ne s’as­sit pas au bureau. Ne prit pas le bloc-notes. Il avait pro­mis à Vera de ne pas écrire — et cette pro­messe, il l’é­ten­dit à la soi­rée entière, à la vic­toire, à Hart­mann, à l’in­cli­nai­son de la tête. Il ne nota rien. Pas un mot. Pas un chiffre.

Mais il n’a­vait pas besoin de noter. La mémoire suf­fi­sait. Cer­taines choses s’é­crivent dans le corps, pas sur le papier — elles s’é­crivent dans les muscles et dans les nerfs et dans le bat­te­ment du cœur, et elles res­tent là, intactes, inal­té­rables, jus­qu’au jour où le corps les res­ti­tue, jus­qu’au jour où les doigts se posent sur les touches d’une machine à écrire et où les mots sortent d’eux-mêmes, sans effort, por­tés par la mémoire du corps, por­tés par le sou­ve­nir d’une nuit au casi­no d’Es­to­ril où un offi­cier anglais a bat­tu un ban­quier alle­mand au bac­ca­ra et où le ban­quier a incli­né la tête d’un cen­ti­mètre et où ce cen­ti­mètre a conte­nu toute la digni­té et toute l’hor­reur du monde.

Fle­ming se cou­cha. Fer­ma les yeux. Dormit.

Et cette nuit-là, il rêva de cartes. Des cartes qui tom­baient, len­te­ment, dans le silence d’une salle vide, sous des lustres éteints, et chaque carte qui tom­bait était un jour, et chaque jour était un sou­ve­nir, et chaque sou­ve­nir était un mot, et les mots tom­baient sur le tapis vert comme la pluie tom­bait sur Lis­bonne — ver­ti­ca­le­ment, chau­de­ment, d’un ciel res­té bleu sur les bords.

Cha­pitre 17 — La disparition

Le qua­tor­zième matin, Vera ne vint pas.

Fle­ming atten­dit sur la ter­rasse. La table. La bica. Le soleil. Le jour­nal. Tout était en place — le décor, les acces­soires, le pla­teau du rituel mati­nal. Tout sauf elle. La chaise en face de lui res­tait vide, et cette chaise vide occu­pait plus d’es­pace qu’une chaise occu­pée, parce que l’ab­sence, quand elle est inat­ten­due, est plus volu­mi­neuse que la pré­sence. L’ab­sence est un meuble encombrant.

Il atten­dit une heure. Com­man­da un deuxième café. Fuma une SG Gigante. Puis une Mor­land. Puis une autre SG Gigante. Les ciga­rettes se suc­cé­daient comme des hypo­thèses — cha­cune appor­tant une expli­ca­tion pos­sible, cha­cune se consu­mant sans réponse. Vera était en retard. Vera était malade. Vera avait un ren­dez-vous. Vera ne venait pas le matin après la nuit, par pudeur, par pro­to­cole, par ce code non écrit des femmes qui ont pas­sé la nuit avec un homme et qui s’ac­cordent un jour d’ab­sence pour réta­blir l’é­qui­libre, pour reprendre la dis­tance, pour rede­ve­nir ce qu’elles étaient avant la nuit.

Mais aucune de ces hypo­thèses ne tenait. Vera n’é­tait pas une femme de pro­to­cole. Vera n’a­vait jamais été en retard d’une heure. Et Vera — la Vera qu’il connais­sait, la Vera de treize jours, la Vera du masque et du sou­rire inté­rieur — n’é­tait pas une femme qui s’ab­sen­tait sans pré­ve­nir. Elle dis­pa­rais­sait chaque soir vers sa vie invi­sible, oui. Mais elle réap­pa­rais­sait chaque matin, fidèle comme le soleil d’Es­to­ril, avec son jour­nal et son sou­rire et ses questions.

Ce matin, pas de jour­nal. Pas de sou­rire. Pas de questions.

Fle­ming paya son café. Se leva. Et com­men­ça à chercher.

*

Il appe­la l’am­bas­sade. Rich­ter n’é­tait pas dis­po­nible — en réunion, dit la secré­taire, avec cette voix de secré­taire d’am­bas­sade qui trans­forme chaque infor­ma­tion en non-infor­ma­tion et chaque réponse en éva­sion. Fle­ming insis­ta. La secré­taire résis­ta. Fle­ming don­na son grade, son nom, son numé­ro de réfé­rence. La secré­taire trans­mit. Dix minutes d’at­tente. Le com­bi­né du hall du Palá­cio col­lé à l’o­reille, la sueur dans la paume, le regard fixé sur la porte d’en­trée comme si Vera allait appa­raître à chaque seconde, fran­chir le seuil avec sa démarche et sa bar­rette et ses Chur­ch’s et dire bon­jour Fle­ming, déso­lée pour le retard, j’ai été retenue.

Rich­ter prit la ligne.

— Car­val­ho n’est pas venue ce matin, dit Fleming.

— Je sais.

— Vous savez ?

— Elle n’est pas venue à l’am­bas­sade non plus. Pas de mes­sage. Pas d’ap­pel. Nous avons envoyé quel­qu’un chez elle.

— Et ?

Le silence de Rich­ter. Le silence le plus élo­quent du monde — le silence de l’homme de ren­sei­gne­ment qui sait quelque chose et qui mesure, dans le silence, le poids exact de ce qu’il va dire et l’im­pact que ça aura sur celui qui l’entend.

— L’ap­par­te­ment est vide, dit Rich­ter. Pas vide comme elle-est-sor­tie-faire-des-courses. Vide comme elle-est-par­tie. Les armoires sont ouvertes. Les vête­ments ont dis­pa­ru. Les affaires per­son­nelles — pho­tos, papiers, objets — tout a dis­pa­ru. Le loyer est payé jus­qu’à la fin du mois. La clé était sur la table de la cui­sine. Posée au milieu de la table. Comme un message.

Fle­ming ne dit rien. Le com­bi­né pesait dans sa main — une tonne, un siècle, un monde. Le hall du Palá­cio autour de lui — le lustre, le tapis, le concierge, les fau­teuils en cuir fauve — le hall conti­nuait d’exis­ter avec cette obs­ti­na­tion indif­fé­rente des lieux, cette capa­ci­té des espaces à ne pas chan­ger quand les gens qui les habitent changent, cette sta­bi­li­té géo­gra­phique qui est la seule sta­bi­li­té du monde et qui est aus­si sa cruauté.

— Fle­ming, dit Rich­ter. Il n’y a rien que vous puis­siez faire. Car­val­ho a dis­pa­ru. Les gens dis­pa­raissent. À Lis­bonne, en temps de guerre, les gens dis­pa­raissent comme les marées montent et des­cendent — c’est un phé­no­mène natu­rel. On ne cherche pas les marées. On les constate.

— Elle n’est pas une marée.

— Non. Mais elle est par­tie. Et les gens qui partent comme ça — sans mes­sage, sans trace, sans expli­ca­tion — sont des gens qui ne veulent pas être trou­vés. Ou des gens qui ne peuvent pas ne pas par­tir. Dans les deux cas, cher­cher est inutile. Et dans le deuxième cas, cher­cher est dangereux.

Fle­ming rac­cro­cha. Res­ta debout dans le hall. Le com­bi­né repla­cé sur son socle avec une len­teur de som­nam­bule, comme si le geste de rac­cro­cher était le geste le plus défi­ni­tif qu’il eût jamais fait — la fin d’une com­mu­ni­ca­tion, la fin d’une connexion, la fin de quelque chose.

*

Il sor­tit. Prit un taxi. Don­na l’a­dresse — pas l’a­dresse de Vera, qu’il ne connais­sait pas, qu’il n’a­vait jamais deman­dée, par cette pudeur anglaise qui res­pecte la vie pri­vée même quand la vie pri­vée est un mys­tère et que le mys­tère est un dan­ger. L’a­dresse de la mai­son aux volets bleus. L’Al­fa­ma. La ruelle.

Le taxi le dépo­sa au pied de la col­line. Il mon­ta. Les pavés. Les ruelles. L’o­deur — l’ail, le jas­min, le linge mouillé, la vie domes­tique des gens qui ne dis­pa­raissent pas, des gens qui res­tent, qui sont là le matin et le soir et le len­de­main, dans leurs mai­sons, dans leurs rues, dans leur monde solide et simple et immuable.

La mai­son aux volets bleus.

Les volets étaient fer­més. Tous. Le pre­mier étage, le deuxième, le troi­sième — la fenêtre d’A­lexandre, d’où Bach des­cen­dait autre­fois dans la ruelle. Tout fer­mé. La mai­son était close comme un visage est clos — les yeux fer­més, la bouche fer­mée, la peau tirée, une expres­sion de refus, de retrait, de non. La mai­son disait non. La mai­son disait : il n’y a per­sonne. Il n’y a plus per­sonne. Il n’y a peut-être jamais eu personne.

Fle­ming res­ta devant la mai­son. La rue autour de lui vivait — une femme éten­dait du linge à une fenêtre, un chat dor­mait sur un muret, deux enfants jouaient avec un bal­lon dégon­flé. La vie. La vie ordi­naire. La vie qui n’a pas de rap­port avec l’es­pion­nage ni avec les dis­pa­ri­tions ni avec les vio­lon­cel­listes pri­son­niers. La vie qui continue.

Il leva les yeux vers la fenêtre du troi­sième étage. Les volets bleus, fer­més. Et der­rière les volets — quoi ? Une chambre vide. Un lit défait. Une chaise où un gar­çon de seize ans s’as­seyait avec un vio­lon­celle entre les genoux et où per­sonne ne s’as­seyait plus. Le silence. Le silence spé­ci­fique des chambres aban­don­nées, qui n’est pas le silence de l’ab­sence mais le silence de l’a­près — l’a­près-musique, l’a­près-vie, l’après-tout.

Il ne frap­pa pas à la porte. À quoi bon. Vera n’é­tait pas là. Vera n’é­tait plus là. Vera n’é­tait nulle part.

*

Il des­cen­dit vers le Tage. Le Cais do Sodré. Le quai. La gare flu­viale. Le gui­chet où Vera avait ache­té deux billets pour le cacil­hei­ro, ce jour-là — le jour du fer­ry, le jour du Tage, le jour des palourdes et du mira­dou­ro et des châ­taignes grillées. Il regar­da le gui­chet. Fer­mé à cette heure — les fer­ries ne par­taient que le matin. Le bâti­ment blanc était là, avec sa pein­ture écaillée et son hor­loge arrê­tée, et Fle­ming pen­sa que cette gare flu­viale était le lieu le plus triste de Lis­bonne — non pas parce qu’elle était triste en elle-même, mais parce qu’elle était le lieu de la tra­ver­sée, le lieu où l’on passe d’une rive à l’autre, et que Vera avait tra­ver­sé, et que lui n’a­vait pas tra­ver­sé avec elle, et que le fleuve entre eux était main­te­nant infranchissable.

Il lon­gea les quais. Pas­sa devant le Mer­ca­do da Ribei­ra — fer­mé aus­si, les portes cade­nas­sées, l’o­deur de pois­son et de fruits per­sis­tant dans l’air comme l’o­deur d’une femme per­siste sur un oreiller après son départ. Il remon­ta vers la Pra­ça do Comér­cio — la grande place, les arcades jaunes, la sta­tue équestre, le Tage au fond, ouvert, immense, et les quais d’où par­taient les navigateurs.

C’est d’i­ci qu’ils par­taient, avait dit Vera. Ils mon­taient sur des bateaux et ils allaient jus­qu’au bout du monde. Et ils ne savaient pas s’ils revien­draient. La plu­part ne reve­naient pas.

Vera était par­tie. Comme les navi­ga­teurs. Vers quelque chose — une des­ti­na­tion qu’il ne connais­sait pas, un port qu’il ne voyait pas, un bout du monde qui était peut-être Vienne ou Ber­lin ou un camp sans nom ou la mort ou la liber­té ou rien du tout. Elle était mon­tée sur un bateau — méta­pho­ri­que­ment, réel­le­ment, qu’im­porte — et elle avait quit­té le quai, et elle ne s’é­tait pas retour­née, et le Tage avait cou­lé entre elle et lui, et le Tage cou­lait encore, indif­fé­rent, magni­fique, comme il cou­lait depuis des millénaires.

Fle­ming s’as­sit sur un banc. Face au fleuve. Le soleil était haut — midi, peut-être. La lumière frap­pait l’eau et la trans­for­mait en miroir de feu, en sur­face de métal fon­du, en éten­due de scin­tille­ments qui bles­sait les yeux. Il ne détour­na pas le regard. Il lais­sa la lumière le bles­ser. Parce que la dou­leur des yeux était plus facile à sup­por­ter que l’autre dou­leur — la dou­leur de l’in­té­rieur, la dou­leur de l’homme qui cherche quel­qu’un qui n’est plus là et qui sait, avec chaque fibre de son corps, que cette per­sonne ne sera plus jamais là.

*

Il cher­cha encore. L’a­près-midi. Par obs­ti­na­tion. Par refus d’ac­cep­ter. Par cette qua­li­té anglaise qui n’est pas du cou­rage mais de l’en­tê­te­ment et qui pro­duit, par­fois, les mêmes résultats.

La tas­ca de l’Al­fa­ma — la cave où ils avaient man­gé les sar­dines grillées. Il des­cen­dit les marches. L’obs­cu­ri­té. Les tables en bois. Le patron — le même, le visage sans âge, le tablier taché. Fle­ming deman­da. Avait-il vu une femme — brune, yeux sombres, robe bleu marine, anglaise et por­tu­gaise ? Le patron le regar­da avec cette expres­sion des Lis­boètes quand un étran­ger leur demande quelque chose d’in­time — pas de la méfiance, de la réserve, cette réserve qui n’est pas de la froi­deur mais de la pro­tec­tion, la pro­tec­tion de ceux qui vivent dans une dic­ta­ture et qui ont appris que les ques­tions sont des pièges et que les réponses sont des aveux.

— Não sei, dit le patron. Je ne sais pas.

Il ne savait pas. Ou il savait et ne disait pas. Ou il avait oublié — un visage par­mi d’autres, une femme par­mi d’autres, une sar­dine par­mi d’autres. Les patrons de tas­ca voient des mil­liers de visages, et les mil­liers de visages se fondent en un seul visage, le visage com­po­site du client, ano­nyme, inter­chan­geable, oubliable.

Fle­ming remon­ta. Le café du Chia­do — A Bra­si­lei­ra, où ils s’é­taient retrou­vés le pre­mier jour. Les tables en ter­rasse. Les ser­veurs en gilet. Il deman­da. Non. Per­sonne ne connais­sait une femme de cette des­crip­tion. Ou tout le monde la connais­sait — brune, yeux sombres, anglaise et por­tu­gaise, la des­crip­tion cor­res­pon­dait à des cen­taines de femmes à Lis­bonne, des mil­liers peut-être, et Vera se dis­sol­vait dans la masse comme une goutte d’eau se dis­sout dans le fleuve.

Le Museu Nacio­nal de Arte Anti­ga — où ils avaient vu les Ten­ta­tions de saint Antoine. Fer­mé le lun­di. Les portes closes. L’es­ca­lier désert. Le jar­din en contre­bas, avec ses pal­miers et sa vue sur le Tage. Personne.

Le mira­dou­ro de São Pedro de Alcân­ta­ra — les pla­tanes, le bel­vé­dère, le banc de pierre où ils avaient man­gé des châ­taignes grillées en regar­dant le soleil des­cendre sur les toits. Le banc était là. Occu­pé par un vieil homme qui lisait un jour­nal. Pas de Vera. Pas de châ­taignes. Pas de ven­deur ambu­lant. Rien.

Fle­ming s’as­sit à côté du vieil homme. Pas sur le même banc — sur le banc d’à côté. Et il regar­da Lis­bonne. La même vue. Les mêmes toits. Le même Cas­te­lo en haut de l’Al­fa­ma. Le même Tage au fond. Rien n’a­vait chan­gé. Le pay­sage était iden­tique. Et pour­tant — pour­tant, quelque chose avait dis­pa­ru du pay­sage, quelque chose d’in­vi­sible sur la carte et sur le pano­ra­ma mais d’es­sen­tiel dans l’ex­pé­rience, comme quand on retire le sel d’un plat et que le plat a tou­jours la même appa­rence mais n’a plus le même goût.

Le goût de Lis­bonne avait chan­gé. Le sel avait dis­pa­ru. Et le sel s’ap­pe­lait Vera.

*

Il ren­tra à Esto­ril. Le taxi. La route. Le silence.

Au Palá­cio, le concierge lui remit un mes­sage. Une enve­loppe. Pas une enve­loppe de l’hô­tel — une enve­loppe ordi­naire, blanche, sans en-tête, sans adresse de retour. Son nom était écrit des­sus, à l’encre noire, d’une écri­ture qu’il ne recon­nut pas — ou qu’il recon­nut sans vou­loir le recon­naître, parce que recon­naître l’é­cri­ture c’é­tait recon­naître la main, et recon­naître la main c’é­tait recon­naître Vera, et recon­naître Vera c’é­tait accep­ter qu’elle avait écrit cette lettre et dépo­sé cette enve­loppe et que cette enve­loppe était peut-être la der­nière chose d’elle qui exis­tait encore dans ce monde, la der­nière trace, le der­nier fil.

Il mon­ta dans sa chambre. Fer­ma la porte. S’as­sit sur le lit. Et ouvrit l’enveloppe.

Pas une lettre. Un billet. Quelques lignes. Écrites à la main, à l’encre noire, sur un papier ordi­naire — pas le papier à lettres d’un hôtel, pas le papier d’une ambas­sade, un papier quel­conque, un papier de rien, le papier de quel­qu’un qui n’a plus d’a­dresse ni de titre ni de fonc­tion et qui écrit sur ce qu’il trouve.

Fle­ming lut.

Fle­ming,

Ne me cher­chez pas. Ce que je fais, je le fais parce que je n’ai pas le choix. Vous com­pren­drez peut-être un jour. Ou pas. Ce n’est pas impor­tant que vous com­pre­niez. Ce qui est impor­tant, c’est ceci : les sar­dines étaient vraies. Le Tage était vrai. La nuit était vraie. Tout le reste était du théâtre. Mais le théâtre, par­fois, est la seule façon de dire la vérité.

Soyez l’é­cri­vain que vous êtes.

V.

Il relut. Trois fois. Quatre. Les mots ne chan­geaient pas — ils ne changent jamais, c’est la malé­dic­tion de l’é­cri­ture, les mots res­tent fixés sur le papier comme les insectes res­tent fixés dans l’ambre, intacts, inal­té­rables, iden­tiques au pre­mier jour et au mil­lième jour et au jour où le papier tom­be­ra en pous­sière. Les mots de Vera res­te­raient. Après elle. Après lui. Après le Palá­cio et le casi­no et la guerre et tout le reste.

Les sar­dines étaient vraies. Le Tage était vrai. La nuit était vraie.

Trois véri­tés dans un océan de men­songes. Trois îles dans un archi­pel de fic­tions. Trois notes dans un silence. Et ces trois véri­tés — ces trois cer­ti­tudes offertes par une femme qui n’a­vait peut-être jamais dit une phrase entiè­re­ment vraie de toute leur his­toire — ces trois véri­tés valaient plus que tous les rap­ports de l’a­mi­ral God­frey, plus que toutes les vic­toires au bac­ca­ra, plus que tous les réseaux fic­tifs et tous les pièges de crayon et tous les stra­ta­gèmes d’es­pion amateur.

Et la der­nière phrase. Soyez l’é­cri­vain que vous êtes. Pas deve­nez. Pas essayez d’être. Soyez. Comme si c’é­tait déjà fait. Comme si la trans­for­ma­tion avait déjà eu lieu — sur la ter­rasse du Palá­cio, dans la cave de l’Al­fa­ma, sur le fer­ry du Tage, dans la chambre 214. Comme si treize jours avaient suf­fi. Comme si Vera avait vu ce que Popov avait vu et ce que Mag­da avait vu et ce que Fle­ming lui-même com­men­çait à voir — que l’ob­ser­va­teur n’é­tait pas un obser­va­teur mais un écri­vain, et que l’é­cri­vain avait tou­jours été là, sous l’of­fi­cier, sous l’es­pion, sous le joueur, sous le cos­tume de Ben­son & Clegg, atten­dant le moment, atten­dant la matière, atten­dant le courage.

Fle­ming plia le billet. Le glis­sa dans la poche inté­rieure. Avec les autres. Le chiffre. Le pré­nom. La phrase. Les pages de la nuit de Lis­bonne. La nou­velle phrase de sept mots. Le nom d’A­lexandre et le mot vio­lon­celle entre paren­thèses. Et main­te­nant ceci — le der­nier mot de Vera, la der­nière trace de Vera, le der­nier fil.

Il s’al­lon­gea sur le lit. Le pla­fond blanc. Le pla­fond de la chambre 214 qu’il avait regar­dé tant de fois — dans le noir, dans l’in­som­nie, dans le doute, dans l’aube, dans le bon­heur, dans le cha­grin. Le même pla­fond. La même blan­cheur. Le même vide qui n’é­tait pas du vide mais de la possibilité.

*

Vera avait disparu.

Comme si elle n’a­vait jamais exis­té. Comme si treize jours de sar­dines et de fado et de palourdes et de fer­ry et de châ­taignes et de ques­tions et de men­songes et de véri­tés n’a­vaient été qu’un rêve — un de ces rêves dont on se sou­vient avec une pré­ci­sion hal­lu­ci­na­toire mais dont on ne peut pas prou­ver qu’ils ont eu lieu, parce que les rêves ne laissent pas de traces, pas de preuves, pas d’empreintes dans le monde matériel.

Vera n’a­vait lais­sé aucune trace. Pas de pho­to — ils n’en avaient jamais pris. Pas d’ob­jet — elle n’a­vait rien oublié dans la chambre 214, pas un fou­lard, pas un bijou, pas une bar­rette en écaille. Pas même l’empreinte de son corps sur l’o­reiller — la femme de chambre avait chan­gé les draps le matin, effa­çant jus­qu’à la der­nière trace phy­sique de la nuit. Vera avait été absor­bée par le monde — ava­lée, digé­rée, dis­soute — et le monde ne mon­trait aucun signe de l’a­voir contenue.

Res­taient les mots. Les mots du billet. Les sar­dines étaient vraies. Le Tage était vrai. Les mots, eux, ne dis­pa­rais­saient pas. Les mots étaient la seule trace que Vera avait lais­sée — et cette trace était de l’encre sur du papier, c’est-à-dire la chose la plus fra­gile et la plus durable du monde, la chose qu’un souffle peut effa­cer et qu’un mil­lé­naire ne peut pas détruire.

Fle­ming pen­sa à Ves­per. Le mot vint — pas de sa mémoire, de nulle part. Ves­per. Un nom qui n’exis­tait pas. Un nom qui res­sem­blait à Vera — une lettre de dif­fé­rence, un glis­se­ment, un dépla­ce­ment infime de la consonne, comme si le nom réel avait été légè­re­ment pous­sé vers la droite et qu’un autre nom, un nom fic­tif, avait pris sa place. Vera. Ves­per. La femme réelle et la femme future. La femme qui avait dis­pa­ru et la femme qui appa­raî­trait un jour, dans un livre, dans un casi­no fic­tif, dans une his­toire qui serait la même et qui serait dif­fé­rente, comme les rêves sont les mêmes et différents.

Ves­per Lynd. Le nom com­plet sur­git — pas de sa mémoire, pas de sa volon­té. D’ailleurs. De ce lieu sans nom où naissent les per­son­nages, ce lieu qui n’est ni la réa­li­té ni l’i­ma­gi­na­tion mais le pas­sage entre les deux, la fron­tière, le seuil, cette zone de tran­sit où les gens réels deviennent des per­son­nages et où les per­son­nages deviennent plus réels que les gens.

Et Fle­ming sut — avec une cer­ti­tude qui le gla­ça et le réchauf­fa en même temps, la cer­ti­tude de la glace et du feu — que Vera dis­pa­raî­trait de sa vie mais pas de son œuvre. Que Vera revien­drait. Pas elle — son fan­tôme. Son écho. Sa ver­sion fic­tive. La femme qui tra­hit par amour. La femme qui dis­pa­raît sans trace. La femme dont la dis­pa­ri­tion est le prix de l’his­toire — parce que les his­toires, les vraies his­toires, celles qui res­tent, exigent un sacri­fice, et que le sacri­fice de Vera serait sa dis­pa­ri­tion, et que sa dis­pa­ri­tion serait, dans le livre, trans­for­mée en mort, parce que la fic­tion exige des fins et que la réa­li­té n’en donne pas, et que l’é­cri­vain doit inven­ter ce que la vie refuse.

Vera n’é­tait pas morte. Pro­ba­ble­ment. Fle­ming ne le sau­rait jamais — pas avec cer­ti­tude, pas avec cette cer­ti­tude du oui ou du non que les rap­ports de ren­sei­gne­ment exigent et que la vie refuse. Mais Ves­per mour­rait. Ves­per se sui­ci­de­rait. Ves­per lais­se­rait un billet — un billet court, quelques lignes, comme celui de Vera — et Bond trou­ve­rait le billet, et Bond lirait le billet, et Bond com­pren­drait, trop tard, que la femme qu’il aimait l’a­vait tra­hi par amour, et que cette tra­hi­son était le plus beau des sacri­fices, et que ce sacri­fice le détrui­rait, et que cette des­truc­tion serait le prix de son huma­ni­té — le der­nier geste humain de James Bond avant que Bond ne devienne Bond, avant que l’homme ne devienne le mythe, avant que le cœur ne se referme pour ne plus jamais s’ouvrir.

Mais tout cela vien­drait plus tard. Des années plus tard. Une vie plus tard. Pour l’ins­tant, Fle­ming était allon­gé sur un lit dans une chambre d’hô­tel au Por­tu­gal, avec un billet dans la poche et un trou dans la poi­trine et un nom qui n’exis­tait pas encore dans la tête — Ves­per — et le pla­fond blanc au-des­sus de lui comme une page blanche, et la mer dehors qui mur­mu­rait ce qu’elle mur­mu­rait tou­jours, la même chose, depuis le début, depuis avant les navi­ga­teurs et les espions et les écri­vains : va. Va vers ce que tu ne connais pas. Va vers ce qui te fait peur. Va.

Fle­ming fer­ma les yeux. Le som­meil ne vint pas. Il res­ta éveillé dans la lumière de l’a­près-midi qui bais­sait len­te­ment, qui pas­sait de l’or au cuivre, du cuivre au bronze, du bronze à ce bleu — ce bleu de tran­si­tion, ce bleu d’entre-deux — et il écou­ta le Palá­cio. Les murs. Les cou­loirs. Les chambres. Tout ce bâti­ment blanc plein de fan­tômes et d’es­pions et de rois bri­sés et de femmes dis­pa­rues. Il écou­ta et il enten­dit ce qu’il enten­dait tou­jours — la res­pi­ra­tion. Le souffle de l’hô­tel. Le bat­te­ment de cœur de la pierre.

Le Palá­cio respirait.

Et quelque part dans Lis­bonne — ou hors de Lis­bonne, dans un train, dans un bateau, dans un avion, dans un de ces véhi­cules de fuite que la guerre avait mul­ti­pliés comme elle avait mul­ti­plié les ruines et les absences — quelque part, Vera res­pi­rait aus­si. Peut-être. Pro­ba­ble­ment. Les pou­mons de Vera qui se gon­flaient et se dégon­flaient quelque part dans le monde, et les pou­mons de Fle­ming qui se gon­flaient et se dégon­flaient dans la chambre 214, et les deux res­pi­ra­tions qui ne se croi­se­raient plus jamais mais qui exis­taient, simul­ta­né­ment, dans le même air, sous les mêmes étoiles, dans la même guerre.

Et c’é­tait tout. Et c’é­tait assez. Et c’é­tait insup­por­table. Et c’é­tait la vie.

Cha­pitre 18 — Le départ

Le quin­zième jour fut le dernier.

Le câble de l’a­mi­ral God­frey arri­va à neuf heures — por­té par un cour­sier de l’am­bas­sade, un gar­çon maigre en cos­tume trop grand qui gra­vit les marches du Palá­cio avec l’air effa­ré de quel­qu’un qui entre dans un châ­teau par la mau­vaise porte. Le concierge lui indi­qua la ter­rasse. Le gar­çon tra­ver­sa le hall — le lustre, les colonnes, les fau­teuils en cuir fauve — avec des yeux ronds, et Fle­ming se deman­da ce qu’il voyait, ce cour­sier de vingt ans, dans ce hall qui était pour lui un décor de théâtre et qui était pour Fle­ming, main­te­nant, autre chose. Un lieu habi­té. Un lieu connu. Un lieu dont chaque détail — la marche qui grince, l’ap­plique qui penche, la tache sur le tapis gre­nat — était deve­nu fami­lier, intime, char­gé de mémoire.

Le câble était bref. Comme tous les câbles de God­frey — l’a­mi­ral éco­no­mi­sait les mots comme d’autres éco­no­misent l’argent, avec une ava­rice métho­dique qui fai­sait de chaque phrase un lin­got. MIS­SION TER­MI­NÉE STOP REN­TREZ LONDRES STOP AVION DEMAIN 14H POR­TE­LA STOP RAP­PORT COM­PLET ATTEN­DU STOP GODFREY.

Mis­sion ter­mi­née. Deux mots. L’a­mi­ral n’a­vait pas écrit mis­sion accom­plie. Il avait écrit mis­sion ter­mi­née. Et la dif­fé­rence entre les deux — la dif­fé­rence entre l’ac­com­plis­se­ment et la ter­mi­nai­son — était la dif­fé­rence entre le suc­cès et l’ar­rêt, entre la vic­toire et la fin. La mis­sion n’é­tait pas accom­plie. La mis­sion n’a­vait pas pro­duit ce qu’elle était cen­sée pro­duire — des infor­ma­tions exploi­tables sur les réseaux finan­ciers alle­mands au Por­tu­gal, des noms, des cir­cuits, des preuves. La mis­sion avait pro­duit autre chose. Quelque chose que God­frey ne sau­rait jamais, ne com­pren­drait jamais, ne lirait jamais dans aucun rap­port. Quelque chose qui n’ap­par­te­nait pas au ren­sei­gne­ment naval mais à un homme de trente-trois ans assis sur une ter­rasse d’hô­tel au Por­tu­gal avec un câble dans une main et un café dans l’autre.

Fle­ming posa le câble sur la table. But son café. Regar­da la mer. Et com­men­ça à faire ses adieux.

*

Il fit ses adieux en silence. Pas de dis­cours. Pas de céré­mo­nies. Les adieux de Fle­ming étaient des adieux d’ob­ser­va­teur — il regar­da les choses une der­nière fois, et cette der­nière fois don­na aux choses un poids qu’elles n’a­vaient pas eu jusque-là, parce que la der­nière fois est un filtre qui trans­forme le quo­ti­dien en pré­cieux, l’or­di­naire en rare, le banal en irremplaçable.

La ter­rasse. Les tables en fer for­gé. Le bou­gain­vil­lier mauve. La vue — la mer, les pal­miers, le ciel de novembre qui avait ce bleu par­ti­cu­lier, ni fon­cé ni pâle, le bleu de l’entre-deux, le bleu de Lisbonne.

Le bar. Le comp­toir en aca­jou. Le bar­man — Alber­to, il s’ap­pe­lait Alber­to, Fle­ming l’a­vait appris le troi­sième jour et l’a­vait oublié et s’en sou­ve­nait main­te­nant, au moment de par­tir, parce que les noms reviennent quand on part, comme s’ils avaient atten­du le départ pour se mani­fes­ter, comme s’ils savaient que le départ était le moment où les noms comptent, où les noms deviennent des ancres, des bouées, des points fixes dans le flux de la mémoire.

Le jar­din. Le kiosque. Les couches de pein­ture — vert, bleu, jaune, blanc. Le banc de bois où Popov l’a­vait trou­vé et aver­ti. Le che­min de gra­vier qui ser­pen­tait entre les par­terres. Les roses de novembre — les der­nières, fanées, obs­ti­nées, refu­sant de mou­rir comme les exi­lés du Palá­cio refu­saient de mou­rir, par entê­te­ment, par digni­té, par absence d’alternative.

Le hall. Le lustre. L’es­ca­lier. Le tapis gre­nat — gre­nat, ce rouge sombre qui n’est pas du rouge mais du rouge qui a vieilli, du rouge qui a pris de la patine, du rouge qui est deve­nu son propre souvenir.

La chambre 214. Le lit. Le bureau. La fenêtre. Les per­siennes. Le pla­fond blanc — le ciel inté­rieur de son monde tem­po­raire, la sur­face sur laquelle il avait pro­je­té ses insom­nies et ses rêves et ses peurs et ses cer­ti­tudes pen­dant quinze jours et quinze nuits.

Le tiroir. Il l’ou­vrit. Le bloc-notes vierge. Le crayon — à droite, per­pen­di­cu­laire. Le che­veu — en place. Per­sonne n’é­tait entré. Plus per­sonne ne cher­chait. Le piège n’a­vait plus de gibier. Le piège était un objet vide — un méca­nisme sans proie, un res­sort sans ten­sion, un sou­ve­nir de sur­veillance dans un tiroir de palace.

Fle­ming prit le bloc-notes. Le crayon. Refer­ma le tiroir. Le tiroir cla­qua avec un bruit sec — le bruit de la fin, le bruit de la porte qui se ferme, le bruit du cha­pitre qui se termine.

*

Il des­cen­dit. Le hall. Le concierge — un homme mince, gri­son­nant, impec­cable, qui l’a­vait vu entrer quinze jours plus tôt avec une valise et un bla­zer et qui le ver­rait sor­tir dans quelques heures avec la même valise et le même bla­zer et quelque chose de chan­gé dans le visage, quelque chose que le concierge ne sau­rait pas nom­mer mais qu’il recon­naî­trait, parce que les concierges de palace recon­naissent les trans­for­ma­tions comme les marins recon­naissent les chan­ge­ments de vent — pas par le ther­mo­mètre, par la peau.

— Mon­sieur Fle­ming. Vous nous quittez ?

— Demain matin. Avion à qua­torze heures.

— Nous espé­rons vous revoir.

— Moi aussi.

Le men­songe. Le der­nier men­songe du Palá­cio. Parce que Fle­ming savait — avec une cer­ti­tude qui n’a­vait besoin d’au­cune preuve — qu’il ne revien­drait pas. Pas au Palá­cio. Pas à Esto­ril. Pas au Por­tu­gal. Pas dans cette vie-là. La vie qui vien­drait — la guerre, l’a­près-guerre, les livres, la gloire, la mala­die, la mort — la vie qui vien­drait ne le ramè­ne­rait pas ici. Les lieux où l’on a été trans­for­mé sont des lieux aux­quels on ne retourne pas, parce que retour­ner serait cher­cher la trans­for­ma­tion dans le décor alors que la trans­for­ma­tion est dans l’homme, et que l’homme, une fois trans­for­mé, ne recon­naît plus le décor.

Il sor­tit sur le per­ron. Les marches. Le gra­vier. L’al­lée de pal­miers. La vue — le Casi­no de l’autre côté de la rue, la mer au bout de l’a­ve­nue, le ciel. Il s’ar­rê­ta. Regarda.

Et il vit Popov.

*

Popov était dans le jar­din. Pas dans le kiosque — sur un banc, près du bas­sin aux nénu­phars, un bas­sin que Fle­ming n’a­vait jamais remar­qué — quinze jours au Palá­cio et il n’a­vait pas remar­qué le bas­sin aux nénu­phars, ce qui prou­vait que même l’ob­ser­va­teur le plus atten­tif manque des choses, et que les choses qu’on manque sont sou­vent les plus belles, parce que la beau­té ne se pré­sente pas, elle attend d’être trouvée.

Popov por­tait un cos­tume bleu — pas le lin crème, pas le bla­zer. Un bleu marine sobre, presque sévère, un cos­tume de départ, un cos­tume d’homme qui s’ap­prête à voya­ger. Et pour la pre­mière fois, Popov avait l’air fati­gué. Pas la fatigue du corps — Popov avait un corps indes­truc­tible, un corps de boxeur, un corps qui refu­sait la fatigue comme il refu­sait les limites. La fatigue de l’es­prit. L’ombre sous les yeux noirs. L’af­fais­se­ment imper­cep­tible des épaules mas­sives. La pos­ture d’un homme qui porte un poids invi­sible depuis trop long­temps et qui, pour un ins­tant, cesse de le cacher.

— Vous par­tez, dit Popov. Ce n’é­tait pas une question.

— Demain. Et vous ?

— Ce soir. Quelque part. Je ne sais pas encore où — ou plu­tôt, je sais où mais je ne peux pas le dire, ce qui revient au même du point de vue de la conversation.

Il sou­rit. Le sou­rire revint — pas le grand sou­rire, pas le sou­rire de scène. Le sou­rire plus petit. Le sou­rire de jar­din. Le sou­rire de l’homme qui sou­rit non pas pour éblouir mais pour com­mu­ni­quer, et qui com­mu­nique, avec ce sou­rire, quelque chose de plus intime que les mots.

— Vera est par­tie, dit Fleming.

— Je sais.

— Vous savez tou­jours tout.

— Non. Je sais les choses impor­tantes. Les choses sans impor­tance, je les laisse aux autres. C’est la seule façon de ne pas deve­nir fou dans ce métier — sélec­tion­ner. Ne gar­der que l’es­sen­tiel. Jeter le reste. Le reste, c’est du bruit. Et le bruit, à la longue, rend sourd.

Ils res­tèrent assis. Côte à côte. Deux hommes sur un banc dans un jar­din d’hô­tel, à Esto­ril, en novembre 1941. L’un par­tait pour Londres. L’autre par­tait pour quelque part. Et entre les deux — entre le fonc­tion­naire et l’a­ven­tu­rier, entre l’ob­ser­va­teur et l’ac­teur, entre l’homme qui devien­drait écri­vain et l’homme qui res­te­rait espion — entre les deux, il y avait le bas­sin aux nénu­phars, et les nénu­phars flot­taient sur l’eau sombre avec cette séré­ni­té des choses végé­tales qui ne savent rien de la guerre ni de l’a­mour ni de la tra­hi­son et qui se contentent de flot­ter, de vivre, de tour­ner leurs feuilles vers le soleil.

— Fle­ming, dit Popov.

— Oui.

— Je ne vous don­ne­rai pas de conseil. Je vous ai don­né assez de conseils pour toute une vie. Mais je vais vous dire une chose. Une seule. Et je veux que vous l’é­cou­tiez — pas avec les oreilles, avec le ventre. D’accord ?

— D’ac­cord.

— Ce que vous avez vécu ici — les quinze jours, le casi­no, Hart­mann, Vera, tout ça — ce que vous avez vécu n’est pas un épi­sode. Ce n’est pas un cha­pitre. Ce n’est pas un pas­sage. C’est le livre. Tout le livre. Vous l’a­vez vécu en quinze jours, et vous pas­se­rez le reste de votre vie à l’é­crire. Et quand vous l’é­cri­rez — pas si, quand — quand vous l’é­cri­rez, ne cher­chez pas à embel­lir. Ne cher­chez pas à dra­ma­ti­ser. Ne cher­chez pas à rendre les choses plus grandes qu’elles ne sont. Elles sont déjà assez grandes. La réa­li­té est déjà assez folle. Conten­tez-vous de racon­ter. De racon­ter ce que vous avez vu. Ce que vous avez sen­ti. Ce que vous avez com­pris. Et si les gens trouvent que c’est invrai­sem­blable — si les cri­tiques disent que c’est exa­gé­ré, que les per­son­nages sont trop grands, que les situa­tions sont trop roma­nesques — sou­riez. Et dites-leur que la réa­li­té est tou­jours plus roma­nesque que le roman. Tou­jours. Sans excep­tion. Et que les cri­tiques qui ne le savent pas sont des cri­tiques qui n’ont pas vécu.

Il se tut. Le silence du jar­din — les oiseaux, le vent, les nénu­phars — emplit l’es­pace que les mots avaient occu­pé. Et Fle­ming sen­tit — phy­si­que­ment, dans le ventre, comme Popov l’a­vait deman­dé — que ces mots étaient les der­niers. Que Popov ne lui par­le­rait plus jamais. Que cette conver­sa­tion dans un jar­din d’hô­tel était la fin d’un dia­logue qui avait com­men­cé sur une ter­rasse, un soir, avec un rire trop fort et un verre trop plein, et qui se ter­mi­nait ici, dans le calme, dans le presque-silence, entre deux hommes qui se res­pec­taient et qui ne se rever­raient pas.

Popov se leva. La fatigue dis­pa­rut — comme elle dis­pa­raît chez les hommes d’ac­tion, ins­tan­ta­né­ment, rem­pla­cée par le mou­ve­ment, par la ver­ti­ca­li­té, par cette éner­gie du corps qui reprend ses droits dès qu’il quitte la posi­tion assise. Popov debout n’é­tait pas le même homme que Popov assis — debout, il rede­ve­nait le géant, le séduc­teur, l’agent double, le joueur, la force de la nature.

— Au revoir, Fleming.

— Au revoir, Popov.

Popov ten­dit la main. Fle­ming la ser­ra. La main de Popov — énorme, chaude, la main d’un homme qui ser­rait les mains comme il vivait sa vie, avec excès, avec géné­ro­si­té, avec cette convic­tion que chaque geste mérite d’être plein, que la modé­ra­tion est une insulte au vivant, que la tié­deur est une forme de lâcheté.

La main se reti­ra. Popov s’é­loi­gna. La démarche — le félin, le boxeur, le dan­seur. Le cos­tume bleu marine qui tra­ver­sait le jar­din comme une voile tra­verse la mer. Il ne se retour­na pas. Il ne se retour­nait jamais. Les hommes comme Popov ne se retournent pas, parce que se retour­ner c’est regret­ter, et que regret­ter c’est perdre du temps, et que le temps, pour un agent double, est la seule mon­naie qui ne se renou­velle pas.

Popov dis­pa­rut par la porte laté­rale. La porte des employés. La porte des issues de secours. Sa porte.

*

Fle­ming res­ta dans le jar­din. Long­temps. Le bas­sin. Les nénu­phars. Le soleil qui des­cen­dait. L’a­près-midi qui bas­cu­lait vers le soir avec cette len­teur d’Es­to­ril qui n’é­tait pas de la len­teur mais de la grâce, cette grâce por­tu­gaise qui consiste à ne pas pres­ser les choses, à ne pas for­cer le temps, à lais­ser les heures cou­ler comme le Tage coule — lar­ge­ment, patiem­ment, sans fin.

Il pen­sa à ce qu’il empor­tait. Pas dans sa valise — dans sa poche. Dans la poche inté­rieure de son bla­zer, contre sa poi­trine, là où les bat­te­ments de son cœur gar­daient les pages au chaud. Il sor­tit le tout. Le déplia. L’é­ta­la sur le banc, à côté de lui, comme un archéo­logue étale ses trou­vailles — les frag­ments, les tes­sons, les éclats d’un monde enfoui.

Le chiffre. Le pre­mier mot écrit au Palá­cio, le pre­mier soir, au retour du casi­no. Le Chiffre. Le nom du per­son­nage qui était né dans le regard de Hartmann.

Le pré­nom. Le deuxième mot. Écrit le len­de­main — ou le sur­len­de­main, il ne savait plus. Un pré­nom qui devien­drait un nom. Un nom qui devien­drait un mythe.

La phrase. Cinq mots. Écrits sur le fer­ry du Tage, en regar­dant les navi­ga­teurs par­tir de la Pra­ça do Comér­cio. Cinq mots qui seraient peut-être un inci­pit. Ou un épi­graphe. Ou rien du tout — juste une phrase, une de ces phrases qui existent pour elles-mêmes et qui n’ont pas besoin d’un livre pour jus­ti­fier leur existence.

La phrase de sept mots. Écrite après la conver­sa­tion avec Popov dans le kiosque. Sept mots qui étaient peut-être un titre. Ou une promesse.

Les quatre pages de la nuit de Lis­bonne. Le bar du Bair­ro Alto. Le fado dans la cave. Les réfu­giés sur les quais. Le pied nu de l’en­fant. Le vieil homme au dos droit. La pre­mière écri­ture vraie — non pas du ren­sei­gne­ment mais de la lit­té­ra­ture, non pas de l’in­for­ma­tion mais de la vérité.

Le nom d’A­lexandre. Le mot vio­lon­celle entre paren­thèses. La clé de Vera. Le secret sous le secret.

Et le billet de Vera. Les sar­dines étaient vraies. Le Tage était vrai. La nuit était vraie. Soyez l’é­cri­vain que vous êtes.

Fle­ming regar­da ces frag­ments éta­lés sur le banc. Ces mor­ceaux de papier — du papier d’hô­tel, du papier de bloc-notes, du papier ordi­naire — ces mor­ceaux de papier qui ne pesaient rien et qui conte­naient tout. Tout ce qu’il avait vécu en quinze jours. Tout ce qu’il empor­tait. Tout ce qu’il deviendrait.

Il les ras­sem­bla. Les plia. Les remit dans la poche inté­rieure. Contre son cœur. Et il pen­sa — avec une émo­tion qu’il n’au­rait jamais avouée à per­sonne, pas à Popov, pas à God­frey, pas même à lui-même sauf en ce moment pré­cis, dans ce jar­din, devant ces nénu­phars — il pen­sa que ces mor­ceaux de papier étaient le tré­sor. Pas l’argent du bac­ca­ra. Pas les infor­ma­tions pour l’a­mi­ral. Pas les contacts de l’am­bas­sade. Le tré­sor. Le vrai tré­sor. La chose pour laquelle il était venu sans le savoir et qu’il empor­tait sans pou­voir la nommer.

*

Le soir tom­ba. Le der­nier soir.

Fle­ming dîna seul. Au res­tau­rant du Palá­cio. Le roba­lo — encore. Le vin blanc — encore. Le rituel — une der­nière fois. Le maître d’hô­tel, spec­tral, qui posait les assiettes avec la gra­vi­té d’un prêtre posant les hos­ties. Le cou­peur de fruits — ce ser­veur spé­cia­li­sé qui appa­rais­sait au des­sert avec un pla­teau de fruits et un cou­teau d’argent et qui pelait les oranges avec une dex­té­ri­té de chi­rur­gien, en une seule spi­rale de peau, sans jamais tou­cher la chair. Les bou­gies. Les nappes blanches. Les reflets dans les vitres noires.

Il man­gea. Len­te­ment. En savou­rant — pas le pois­son, le lieu. En man­geant le lieu. En ava­lant le Palá­cio, bou­chée par bou­chée, pour l’emporter en lui, dans son corps, pour que le Palá­cio devienne chair et sang et mémoire, pour que l’hô­tel vive en lui comme les hôtels vivent dans ceux qui les ont habi­tés — pas dans les murs, dans les gens.

Puis il mon­ta. La der­nière mon­tée. L’es­ca­lier. Le tapis. Les appliques. Le cou­loir. La porte.

La chambre 214.

Il ne fit pas ses valises. Pas ce soir. Ce soir, il s’as­sit au bureau. Allu­ma la lampe. Prit le bloc-notes — le der­nier bloc-notes, celui du kiosque du hall, presque vierge. Et il écrivit.

Pas un résu­mé. Pas un rap­port. Pas des notes. Il écri­vit une lettre. À per­sonne. À lui-même. Au Fle­ming futur — celui qui s’as­sié­rait un jour devant une machine à écrire et qui aurait besoin de se sou­ve­nir, et qui ne se sou­vien­drait pas de tout, parce que la mémoire est un tamis et que le tamis laisse pas­ser les détails, et que les détails sont tout.

Il écri­vit :

Le Palá­cio est blanc. La mer est à trois cents mètres. Le casi­no est en face — trente mètres de bitume, des pal­miers, une façade Art Déco. La lumière est dif­fé­rente de toutes les lumières — plus trans­pa­rente, plus dorée, une lumière qui ne cache rien et qui embel­lit tout. Les gens jouent au bac­ca­ra. Les gens mentent. Les gens s’aiment sans pou­voir le dire. Les gens dis­pa­raissent. Le fado joue dans des caves. Le Tage coule. Les navi­ga­teurs sont par­tis d’i­ci. Les réfu­giés dorment sur les quais. Un roi pleure un péki­nois. Une femme coud des dia­mants dans des dou­blures. Un espion rit trop fort. Un ban­quier incline la tête d’un cen­ti­mètre. Une tra­duc­trice porte des Chur­ch’s anglaises et tra­hit par amour. Et un homme regarde tout cela et prend des notes et ne com­prend pas encore ce qu’il fait mais le com­pren­dra un jour, dans une mai­son blanche, face à une autre mer, quand les mots vien­dront et qu’ils racon­te­ront cette his­toire qui n’est pas une his­toire d’es­pion­nage mais une his­toire d’a­mour, pas une his­toire de guerre mais une his­toire de mots, pas une his­toire de casi­no mais une his­toire de nais­sance — la nais­sance d’un écri­vain dans un hôtel d’Es­to­ril, en novembre 1941, quand le monde brû­lait et que le Por­tu­gal ne brû­lait pas, et que cette absence de flamme était peut-être le plus grand des incendies.

Il posa le crayon. Relut. Ne cor­ri­gea rien. C’é­tait la pre­mière fois qu’il écri­vait quelque chose et qu’il ne cor­ri­geait rien — la pre­mière fois que les mots étaient justes du pre­mier coup, la pre­mière fois que le brouillon était le texte. Et cette pre­mière fois — cette coïn­ci­dence du brouillon et du texte, cette abo­li­tion de la dis­tance entre l’in­ten­tion et la réa­li­sa­tion — fut le signe. Le signe que quelque chose avait chan­gé. Que le pas­sage avait eu lieu. Que l’homme qui était arri­vé au Palá­cio quinze jours plus tôt — l’ob­ser­va­teur, l’of­fi­cier de bureau, le rédac­teur de mémos — n’é­tait plus le même homme. L’homme qui par­tait demain était autre chose. Pas encore un écri­vain — pas encore, pas tout à fait, le che­min serait long et dif­fi­cile et pavé de doutes. Mais quelque chose qui y res­sem­blait. Quelque chose qui conte­nait l’é­cri­vain comme le bour­geon contient la fleur — invi­sible, replié, prêt.

Il étei­gnit la lampe. Se cou­cha. La der­nière nuit dans la chambre 214. Le pla­fond blanc. Le jas­min du jar­din. La mer.

Il dor­mit. Et il ne rêva pas. Le som­meil fut un lac noir, sans fond, sans rivage, sans image — le som­meil de l’homme qui a tout vu et tout enten­du et tout res­sen­ti et qui n’a plus besoin de rêves parce que le réel a été assez.

Le réel avait été assez.

Et demain, il partirait.

Épi­logue

Gol­de­neye, Jamaïque, 

jan­vier 1952

La mai­son était blanche.

Blanche comme le Palá­cio. Blanche comme les murs de Lis­bonne. Blanche comme les draps de la chambre 214. Mais d’un autre blanc — un blanc des tro­piques, un blanc lavé par la pluie et le soleil et le sel, un blanc qui n’a­vait rien de la digni­té euro­péenne, rien de la rete­nue por­tu­gaise. Un blanc sau­vage. Un blanc de corail et de chaux. Un blanc qui ne cachait rien parce qu’il n’y avait rien à cacher, pas ici, pas dans cette mai­son construite sur une falaise au-des­sus de la mer des Caraïbes, pas dans ce pays d’une autre guerre — pas la guerre des espions et des casi­nos, la guerre des cou­leurs et de la lumière, la guerre que le soleil mène chaque jour contre la nuit et qu’il gagne chaque matin avec une bru­ta­li­té magnifique.

Fle­ming était assis devant une table. La table était en bois — du bois local, sombre, lourd, un bois qui sen­tait encore la forêt dont il venait, cette forêt jamaï­caine qui des­cen­dait de la mon­tagne jus­qu’à la mer et qui conte­nait, dans ses feuillages et ses racines et ses odeurs, une mémoire végé­tale que Fle­ming ne connaî­trait jamais mais qu’il aimait, qu’il aimait de cette façon par­ti­cu­lière dont on aime les choses qu’on ne com­prend pas et qu’on ne com­pren­dra jamais.

Sur la table, une machine à écrire. Une Impe­rial. Noire. Mas­sive. Les touches rondes, en métal, légè­re­ment concaves, usées par les doigts qui les avaient frap­pées avant les siens — des doigts de jour­na­liste, de secré­taire, de roman­cier peut-être, des doigts ano­nymes dont l’his­toire s’é­tait effa­cée avec la sueur et le temps mais dont les marques res­taient, gra­vées dans le métal, comme des empreintes fossiles.

Fle­ming regar­da la machine. Il la regar­dait depuis une heure. Depuis le petit déjeu­ner — les œufs, le café jamaï­cain, le jus de fruit, Ann qui lisait le jour­nal sur la véran­da, Ann qui était sa femme main­te­nant, Ann O’Neill deve­nue Ann Fle­ming, la femme du salon d’à côté deve­nue la femme du salon, et cette tran­si­tion de l’i­nac­ces­sible à l’ac­ces­sible avait chan­gé quelque chose dans le désir, l’a­vait émous­sé, arron­di, trans­for­mé en autre chose — pas de l’a­mour, pas encore, pas exac­te­ment, quelque chose de plus calme, de plus rési­gné, de plus adulte. Depuis le petit déjeu­ner, il regar­dait la machine et la machine le regar­dait, et entre les deux — entre l’homme et la machine, entre les doigts et les touches — il y avait dix ans.

Dix ans depuis Estoril.

Dix ans depuis le Palá­cio et le casi­no et la lumière de Lis­bonne et le Tage et le fado et les sar­dines et le bac­ca­ra et Hart­mann et Popov et Mag­da et Carol et Umber­to et les réfu­giés sur les quais et le pied nu de l’en­fant et le vieil homme au dos droit et le crayon dans le tiroir et les Chur­ch’s anglaises et le sou­rire inté­rieur et les nénu­phars et le kiosque et les couches de pein­ture et la Rua das Flores et la Com­pan­hia Atlân­ti­ca de Comér­cio et Sil­va et Fer­rei­ra et Alexandre et le vio­lon­celle et la mai­son aux volets bleus et le Bach dans la ruelle et la nuit dans la chambre 214 et les sar­dines étaient vraies et le Tage était vrai et la nuit était vraie et soyez l’é­cri­vain que vous êtes.

Dix ans.

Et pen­dant ces dix ans — la fin de la guerre, la vic­toire, le retour, les déco­ra­tions, les dîners, les maî­tresses, le jour­na­lisme, les voyages, la Jamaïque, Ann — pen­dant ces dix ans, les mor­ceaux de papier étaient res­tés dans la poche inté­rieure du bla­zer. Pas le même bla­zer — Fle­ming avait chan­gé de bla­zer, évi­dem­ment, en dix ans on change de bla­zer, on change de che­mise, on change de vie. Mais les mor­ceaux de papier avaient migré d’un bla­zer à l’autre, d’une poche à l’autre, fidèles, patients, indes­truc­tibles, comme les dia­mants de Mag­da avaient migré d’une dou­blure à l’autre pen­dant la fuite à tra­vers l’Eu­rope. Des dia­mants de papier. Des bijoux d’encre. Le tré­sor d’un homme qui ne savait pas encore que c’é­tait un tré­sor et qui le sut — quand ? Il ne sau­rait jamais exac­te­ment quand. Un matin, peut-être. Un matin de jan­vier, à Gol­de­neye, devant une machine à écrire, quand la lumière des Caraïbes frap­pa la table et les touches et les feuilles blanches, et que Fle­ming sor­tit les mor­ceaux de papier de sa poche et les posa sur la table, à côté de la machine, comme un archi­tecte pose ses plans à côté du ter­rain, et que les mor­ceaux de papier — le chiffre, le pré­nom, les phrases, les pages, le nom d’A­lexandre, le billet de Vera — que les mor­ceaux de papier lui ren­dirent son regard avec la patience des choses qui ont atten­du long­temps et qui savent que l’at­tente est terminée.

Fle­ming mit du papier dans la machine. Une feuille. Blanche. Vierge. Le rou­leau tour­na — le bruit méca­nique, sec, le bruit du début, le bruit de la page qui se place et qui attend.

Il posa les doigts sur les touches. L’in­dex gauche. L’in­dex droit. Les autres doigts sui­virent — se posèrent sur les lettres, trou­vèrent leurs places, s’ins­tal­lèrent avec cette cer­ti­tude que les doigts ont quand ils savent ce qu’ils vont faire, cette cer­ti­tude du corps qui pré­cède la cer­ti­tude de l’es­prit, cette intel­li­gence des muscles qui est plus rapide et plus fiable que l’in­tel­li­gence du cerveau.

Et il pen­sa. Une seconde. Pas plus. Il pen­sa à la ter­rasse du Palá­cio. Au pre­mier matin. Au pre­mier café. À la pre­mière lumière d’Es­to­ril sur la mer, cette lumière qui ne cachait rien et qui embel­lis­sait tout. Il pen­sa à Hart­mann au casi­no — le cos­tume anthra­cite, les mains sur le tapis vert, le regard gris. Il pen­sa à Vera — les yeux bruns qui tiraient vers le vert, le sou­rire inté­rieur, les Chur­ch’s anglaises, la main dans la main devant la mai­son aux volets bleus. Il pen­sa à Popov — le rire énorme, les épaules mas­sives, la voix qui disait vous êtes un écri­vain qui ne le sait pas encore. Il pen­sa à Mag­da — les perles, le whis­ky du matin, le roi qui pleure un péki­nois, les dia­mants cou­sus dans les dou­blures. Il pen­sa aux réfu­giés sur les quais — le pied nu, le vieil homme, la digni­té dans le noir. Il pen­sa au fado dans la cave — la voix du chan­teur, les yeux fer­més, la tête ren­ver­sée, le son qui mon­tait de la pierre et du corps. Il pen­sa au Tage — large, gris-or, patient, le fleuve qui conte­nait l’his­toire de tout un peuple dans ses eaux brunes.

Il pen­sa à tout cela en une seconde. Pas plus. Parce que le temps de la pen­sée n’est pas le temps de l’hor­loge — le temps de la pen­sée est com­pres­sible, élas­tique, et une seconde de pen­sée peut conte­nir quinze jours de vie, et quinze jours de vie peuvent tenir dans une seconde de pen­sée, et la seconde et les quinze jours sont la même durée vue de deux côtés du miroir.

Puis il ces­sa de pen­ser. Et il com­men­ça à taper.

Les touches cla­quèrent. Le bruit — métal­lique, rapide, régu­lier — le bruit de la machine à écrire qui est le bruit le plus beau du monde pour celui qui écrit, parce que ce bruit est la preuve que les mots existent, que les mots passent de l’in­té­rieur à l’ex­té­rieur, de l’in­vi­sible au visible, du silence au son, et que ce pas­sage — cette nais­sance — est irré­ver­sible, et que ce qui est tapé est tapé, et que ce qui est écrit est écrit, et que les mots, une fois sur le papier, ne reviennent pas dans la tête, ils res­tent là, noirs sur blanc, comme les azu­le­jos res­tent sur les murs de Lis­bonne, inal­té­rables, beaux de leur fixité.

Fle­ming tapa. Vite. Sans hési­ter. Les mots venaient — pas comme ils venaient pour les rap­ports de God­frey, pas comme les dents qu’on arrache, pas comme les pierres qu’on extrait. Les mots venaient comme ils étaient venus dans la chambre 214, la der­nière nuit, quand le brouillon avait été le texte. Ils venaient du corps. Des doigts. De la mémoire des muscles. De ce lieu pro­fond, anté­rieur au lan­gage conscient, où les sou­ve­nirs vivent sous forme de sen­sa­tions — la cha­leur du soleil d’Es­to­ril sur les pau­pières, l’o­deur du jas­min dans le jar­din du Palá­cio, le goût de la bica le matin, le cris­se­ment du gra­vier sous les semelles, le mur­mure de la mer à tra­vers les persiennes.

Les mots venaient et ils racon­taient une his­toire. Pas l’his­toire de Fle­ming — l’his­toire de Bond. Pas l’his­toire du Palá­cio — l’his­toire d’un casi­no. Pas l’his­toire de Vera — l’his­toire de Ves­per. Pas l’his­toire de Hart­mann — l’his­toire du Chiffre. La même his­toire et une autre his­toire. Le même livre et un autre livre. La réa­li­té trans­for­mée en fic­tion, la fic­tion plus vraie que la réa­li­té, le brouillon deve­nu texte, le texte deve­nu monde.

La pre­mière phrase se for­ma sous ses doigts. Pas la phrase qu’il avait pré­pa­rée — pas la phrase lit­té­raire, pas la phrase d’ou­ver­ture clas­sique avec sa des­crip­tion et son atmo­sphère et sa construc­tion savante. Non. Une phrase simple. Une phrase nue. Une phrase qui com­men­çait sans pré­am­bule, sans pré­cau­tion, sans le filet de sécu­ri­té de la rhé­to­rique. Une phrase qui sau­tait — comme Popov sau­tait, comme les navi­ga­teurs sau­taient, comme tous les hommes qui cessent de regar­der et com­mencent à faire sautent — direc­te­ment dans le vide.

The scent and smoke and sweat of a casi­no are nau­sea­ting at three in the morning.

L’o­deur et la fumée et la sueur d’un casi­no sont nau­séa­bondes à trois heures du matin.

La phrase était là. Sur le papier. Noire sur blanc. La pre­mière phrase de Casi­no Royale. La pre­mière phrase de Bond. La pre­mière phrase de tout ce qui allait suivre — les livres, les films, le mythe, la légende, le nom le plus célèbre de la lit­té­ra­ture popu­laire du ving­tième siècle. Et cette phrase — cette phrase qui devien­drait la pre­mière phrase d’un empire — cette phrase était née dans un casi­no d’Es­to­ril, un soir de novembre 1941, quand un offi­cier anglais de trente-trois ans avait pous­sé les portes vitrées et res­pi­ré l’air de la salle pour la pre­mière fois, et que l’o­deur l’a­vait frap­pé — la fumée, la sueur, le par­fum, l’argent, le men­songe, la vie — et que cette odeur s’é­tait ins­crite dans son corps pour ne jamais en partir.

Fle­ming regar­da la phrase. La relut. Ne chan­gea rien. Pas un mot. Pas une vir­gule. La phrase était juste. La phrase était vraie. La phrase était le début.

Il conti­nua. Les touches cla­quèrent. Les mots vinrent. Les pages se rem­plirent. Et la mai­son blanche de Gol­de­neye — blanche comme le Palá­cio, blanche comme Lis­bonne, blanche comme la chambre 214 — la mai­son se rem­plit de bruit, du bruit de la machine qui écri­vait, du bruit des mots qui nais­saient, du bruit de l’homme qui avait ces­sé de regar­der et qui racontait.

Dehors, la mer des Caraïbes — bleue, chaude, immense — fai­sait le même bruit que l’At­lan­tique devant le Palá­cio. Le même mur­mure. Le même souffle. La même res­pi­ra­tion du monde qui disait — qui avait tou­jours dit, depuis le pre­mier matin sur la ter­rasse d’Es­to­ril — va. Écris. Raconte.

Et Fle­ming racontait.

Les doigts tapaient et les mots tom­baient sur la page comme la pluie tom­bait sur Lis­bonne — ver­ti­ca­le­ment, chau­de­ment, d’un ciel res­té bleu sur les bords. Et quelque part dans ces mots — enfouis, invi­sibles, indes­truc­tibles, cou­sus dans la dou­blure du texte comme des dia­mants dans du satin — quelque part dans ces mots, il y avait tout. Le casi­no. L’hô­tel. Le ban­quier. L’es­pionne. Le roi. La maî­tresse. L’agent double. Le fado. Le Tage. Les sar­dines. Les azu­le­jos. Les Chur­ch’s anglaises. Le sou­rire inté­rieur. Le crayon dans le tiroir. Le cen­ti­mètre de digni­té. Le pied nu de l’en­fant. Le vio­lon­celle silen­cieux. La nuit. L’aube. Le bleu de l’entre-deux.

Et Vera. Tou­jours Vera. Vera qui était deve­nue Ves­per et qui vivrait dans ces pages comme elle n’a­vait pas pu vivre dans la réa­li­té — entière, libre, tra­gique, fidèle à elle-même jus­qu’au bout. Vera qui tra­hi­rait et qui mour­rait et qui lais­se­rait un billet. Vera dont la dis­pa­ri­tion serait, dans le livre, trans­for­mée en sui­cide, parce que la fic­tion exige des fins et que la réa­li­té n’en donne pas, et que l’é­cri­vain — l’é­cri­vain que Vera lui avait deman­dé d’être, l’é­cri­vain que Popov avait devi­né, l’é­cri­vain que Mag­da avait nom­mé, l’é­cri­vain qu’il était enfin deve­nu — l’é­cri­vain devait don­ner à Vera la fin que la vie lui avait refu­sée. Une fin. Pas une dis­pa­ri­tion. Une fin.

Parce que les gens méritent une fin. Même fic­tive. Même inven­tée. Même fausse. Les gens méritent que leur his­toire se ter­mine, que les mots se referment autour d’eux comme les bras se referment autour d’un corps, et que cette clô­ture soit un acte d’a­mour, et que cet amour soit la seule chose vraie dans toute cette fic­tion, la seule chose qui résiste au temps et à l’ou­bli et à la mort.

Fle­ming tapait.

La machine chantait.

Et dans la lumière blanche de la Jamaïque — cette lumière qui n’é­tait pas la lumière du Por­tu­gal mais qui en était la sœur, la lumière de l’autre côté du monde, la lumière de l’a­près — dans cette lumière, les mots nais­saient. Un par un. Phrase après phrase. Page après page. Comme les vagues naissent. Comme les jours naissent. Comme les livres naissent — dans la dou­leur et dans la joie et dans cette cer­ti­tude ter­ri­fiante et magni­fique que les mots, une fois écrits, ne vous appar­tiennent plus.

Ils appar­tiennent au monde.

Ils appar­tiennent à tout le monde.

Ils appar­tiennent à personne.

*

Et quelque part — quelque part dans le monde, dans une ville ou un vil­lage ou une ferme ou un camp, quelque part où la lumière de jan­vier n’é­tait pas la lumière de la Jamaïque mais une autre lumière, plus faible, plus froide, plus grise — quelque part, peut-être, une femme aux yeux bruns qui tiraient vers le vert regar­dait par une fenêtre et ne pen­sait à rien. Ou pen­sait à tout. Ou pen­sait à un hôtel blanc au bord de la mer, et à un homme qui pre­nait des notes, et à une nuit dont elle avait deman­dé qu’on n’é­crive rien, et à des sar­dines qui étaient vraies, et à un fleuve qui était vrai, et à un amour qui était vrai aus­si — le plus vrai de tous, parce qu’il n’a­vait jamais été dit.

Peut-être.

Ou peut-être pas.

Les fins n’ap­par­tiennent qu’à ceux qui les écrivent.

Et cette fin — cette fin qui n’en est pas une, cette fin ouverte comme une fenêtre est ouverte sur la mer, cette fin qui ne ferme rien et qui laisse entrer l’air et la lumière et le doute — cette fin appar­tient à Fleming.

Et à vous.

Et au Palá­cio, qui res­pire encore, blanc et mas­sif, au bord de l’At­lan­tique, avec ses fan­tômes et ses pal­miers et ses lustres et son bar et son jar­din et son kiosque aux couches de pein­ture, et qui attend — comme attendent les grands hôtels, comme attendent les grands témoins — le pro­chain visi­teur, la pro­chaine his­toire, le pro­chain écri­vain qui pous­se­ra la porte et qui entre­ra et qui ne sau­ra pas encore qu’il est en train de vivre la matière de son livre.

Parce que les hôtels savent.

Les hôtels savent tou­jours avant nous.

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