Bons baisers de Lisbonne — Chapitres 16 à 18
Bons baisers de Lisbonne
Bons baisers de Lisbonne
Chapitres 16 à 18
Chapitre 16 — La dernière partie
Le treizième soir, Fleming retourna au casino.
Pas pour les mêmes raisons. La première fois — il y avait une éternité, il y avait huit jours — il y était allé par impulsion, par dégoût de lui-même, par ce besoin de sauter dont Popov avait parlé, le besoin de l’homme qui regarde trop longtemps et qui ne supporte plus son propre regard. Cette fois, il y allait par clarté. Quelque chose s’était nettoyé en lui — la nuit avec Vera, la promesse de ne pas écrire, la journée passée seul dans sa chambre à ne rien faire, à écouter la mer, à laisser les pensées décanter comme on laisse décanter un vin trouble jusqu’à ce que le liquide devienne transparent et que les impuretés tombent au fond. Les impuretés étaient tombées. L’agitation, l’excitation de l’amateur, le plaisir du piège et du double jeu — tout cela était retombé, comme la fièvre retombe, et il restait quelque chose de plus calme, de plus froid, de plus vrai.
Il savait pourquoi il allait au casino. Il allait voir Hartmann. Pas pour le battre — battre Hartmann au baccara était un projet d’amateur, et Fleming avait cessé d’être un amateur. Il allait le voir parce qu’il fallait le voir une dernière fois. Parce que le temps à Estoril se terminait — l’amiral Godfrey avait câblé la veille, le rappel à Londres était imminent, deux jours peut-être, trois au plus. Et Fleming voulait s’asseoir une dernière fois en face de l’homme qui tenait les fils de Vera, qui détenait Alexandre, qui jouait au baccara comme on exerce le pouvoir — avec la patience de celui qui sait que le temps est de son côté.
Il traversa la rue. Les trente mètres. Le bitume, les palmiers, la façade Art Déco. Les marches. Le portier. Le tapis rouge. L’escalier. Et la salle — les six lustres en cristal, le velours vert, le murmure, la fumée, cette lumière dorée qui transformait les visages en masques de théâtre et les gestes en chorégraphie.
Fleming ne s’arrêta pas au bureau de change. Pas ce soir. Il avait sur lui ce qui restait de la première soirée — mille huit cents escudos, le résidu de sa défaite. Il ne les échangea pas contre des plaques. Pas encore. Il fit d’abord le tour de la salle — lentement, les mains dans les poches, avec la démarche de l’homme qui se promène dans un musée qu’il connaît par cœur et qui regarde les tableaux non plus avec les yeux de la découverte mais avec les yeux de la mémoire, les yeux qui voient ce qu’ils ont déjà vu et qui y trouvent, cette fois, autre chose.
La roulette — les mêmes joueuses, les mêmes chiffres, le même vertige circulaire. Le blackjack — les mêmes touristes américains, les mêmes mises trop hautes, le même mélange d’audace et d’ignorance. Le bar du casino — les mêmes diplomates, les mêmes femmes, les mêmes verres.
Et au fond, la table de baccara.
Hartmann.
*
Il était là. Comme chaque soir. Le costume — gris anthracite ce soir, le premier costume, le costume du début, comme si l’histoire faisait une boucle, comme si le cercle se refermait. La chemise blanche. La cravate. Les mains sur le tapis vert — ces mains que Fleming avait observées le premier soir avec la fascination de l’entomologiste et qu’il regardait maintenant avec autre chose. Pas de la fascination. De la connaissance. Il connaissait ces mains. Il savait ce qu’elles faisaient — pas seulement au casino, pas seulement avec les cartes. Ce qu’elles faisaient à Vera. Ce qu’elles faisaient à Alexandre. Ce qu’elles faisaient au monde. Des mains qui tiraient des fils. Des mains qui signaient des ordres. Des mains qui jouaient au baccara pendant qu’un violoncelliste de vingt-quatre ans pourrissait dans une cellule quelque part dans le Reich.
Fleming s’assit.
Le même siège que la première fois — ou un siège voisin, il n’aurait su dire, les sièges autour d’une table de baccara se ressemblent tous, des chaises rembourrées de velours vert, anonymes, interchangeables, comme les joueurs eux-mêmes sont interchangeables aux yeux du croupier et de la banque. Mais ce siège-ci, cette fois-ci, n’était pas le siège de l’amateur. C’était le siège de l’homme qui sait.
Il échangea ses escudos. Mille huit cents. Des plaques apparurent — pas beaucoup, une pile modeste, l’équivalent d’un mois et demi de solde, le reste de sa défaite. Il posa les plaques devant lui et attendit.
La main fut distribuée.
*
Il ne joua pas comme la première fois. Pas avec le cœur. Pas avec les tripes. Pas avec cette impulsivité du joueur émotionnel qui mise haut après un gain et bas après une perte, ce yoyo chimique qui est le premier symptôme de la dépendance et le premier signe de la défaite.
Il joua autrement. Il joua — et il mit du temps à trouver le mot, mais quand il le trouva, il sut qu’il était juste — il joua avec attention. L’attention pure. L’attention de l’observateur qu’il avait toujours été, mais transformée, recalibrée, appliquée non plus à l’extérieur mais à l’intérieur — non plus au spectacle du casino mais au mécanisme du jeu. Il regarda les cartes. Il regarda les probabilités. Il regarda le rythme de la banque — les séquences de gains et de pertes qui, sur un grand nombre de mains, dessinaient des patterns, des vagues, des marées statistiques que le joueur émotionnel ne voyait pas mais que l’observateur entraîné pouvait lire comme un marin lit les courants.
Et il fit quelque chose qu’il n’avait pas fait la première fois : il écouta le silence. Le silence entre les cartes. Le silence entre les mises. Ce silence minuscule qui se produisait quand le croupier retournait une carte et que la salle entière retenait son souffle — ce silence qui n’était pas du vide mais de l’information, une information que les mathématiques ne captaient pas mais que l’instinct captait, cette vibration subtile qui disait : maintenant. Ou : pas maintenant. Ou : attends.
Fleming attendit. Il misa petit pendant cinq mains. Perdit trois, gagna deux. Le résultat net était négligeable — quelques dizaines d’escudos de perte. Mais l’information n’était pas dans le résultat. L’information était dans le rythme. Le rythme de la banque. Le rythme de Hartmann.
Parce que Hartmann avait un rythme. Imperceptible. Invisible aux joueurs ordinaires. Mais visible — juste visible — à l’homme qui avait passé treize jours à observer, à écouter, à apprendre le langage muet du casino et du Palácio et de Lisbonne. Hartmann variait ses mises selon un cycle — pas un cycle mathématique, pas un cycle prévisible, mais un cycle physique. Un cycle de respiration. Hartmann misait gros quand il expirait — quand son corps se relâchait, quand la tension descendait — et petit quand il inspirait — quand la tension montait, quand le corps se rassemblait. Le cycle durait quatre à cinq mains. Inspiration, petites mises. Expiration, grosses mises. Et les grosses mises gagnaient plus souvent que les petites — non pas par magie ni par triche, mais parce que Hartmann, inconsciemment, instinctivement, avec cette intelligence du corps que les joueurs de génie possèdent et que les joueurs ordinaires ne posséderont jamais, Hartmann alignait ses mises sur sa propre physiologie, et sa physiologie était en phase avec le jeu, comme un surfeur est en phase avec la vague, comme un musicien est en phase avec la mesure.
Fleming vit le cycle. Il lui fallut six mains pour le voir — six mains d’observation pure, de non-jeu, de présence immobile au bord du mouvement. Et quand il le vit — quand le pattern émergea du bruit comme un visage émerge d’un brouillard — il sut ce qu’il devait faire.
Il devait jouer contre le cycle. Pas avec. Contre.
Miser gros quand Hartmann misait petit. Miser petit quand Hartmann misait gros. Inverser la phase. Surfer la contre-vague. Parce que le baccara — et c’était la leçon que treize jours au Portugal lui avaient apprise, la leçon du casino et du Palácio et de Lisbonne et de Vera et de tout le reste — le baccara n’est pas un jeu de cartes. C’est un jeu de rythmes. Et le rythme, quand on le comprend, n’est pas un ennemi. C’est un partenaire.
*
Il misa.
Quatre cents escudos. Sa plus grosse mise de la soirée. Posée sur le tapis au moment exact où Hartmann retenait son souffle — l’inspiration, le rassemblement, la petite mise. Fleming poussa les plaques vers le centre avec un geste qui n’était ni hésitant ni brusque — un geste mesuré, précis, le geste de l’homme qui sait ce qu’il fait et pourquoi il le fait.
Les cartes tombèrent. Le croupier distribua avec cette élégance mécanique qui est la signature des croupiers de baccara — le poignet souple, le geste fluide, les cartes qui glissent sur le tapis comme des patineurs sur la glace. Deux cartes pour le ponte. Deux cartes pour la banque.
Fleming souleva les siennes. Du bout des doigts. Comme Hartmann. Pas par imitation — par compréhension. Parce que soulever les cartes du bout des doigts n’est pas un geste de snob, c’est un geste de patience. C’est le geste qui dit : je ne suis pas pressé. Je n’ai pas besoin de voir tout de suite. Je peux attendre.
Un roi et un sept. Sept naturel. Pas neuf — sept. La deuxième meilleure main après huit et neuf. Une main solide. Pas spectaculaire. Solide.
Hartmann retourna les siennes. Un cinq et un trois. Huit. Contre sept. La banque gagnait.
Fleming perdit. Quatre cents escudos. Le croupier tira les plaques. Le cycle continuait.
Mais Fleming ne broncha pas. Pas un muscle. Pas un soupir. Il avait perdu et il ne bronchait pas, parce que la perte faisait partie du plan, et que le plan n’était pas de gagner chaque main mais de gagner la soirée, et que gagner la soirée exigeait de perdre certaines mains avec la même sérénité qu’on gagnait les autres — cette sérénité que les joueurs de poker appellent le tilt inversé, cette capacité à absorber la perte sans que la perte altère le jugement.
Main suivante. Hartmann expirait — le relâchement, la grosse mise. Fleming misa petit. Cent escudos. La banque gagna. Fleming perdit cent escudos. Popov avait raison — Hartmann gagnait quand il misait gros. Mais Fleming ne misait pas gros en même temps. Il protégeait son capital.
Main suivante. Hartmann inspirait. Fleming misa trois cents escudos. Les cartes tombèrent. Le ponte — Fleming — reçut un quatre et un cinq. Neuf naturel. La banque : un six et un deux. Huit. Le ponte gagnait.
Trois cents escudos de gain. Fleming ne sourit pas. Pas de soulagement. Pas de joie. La discipline. La patience. Le rythme.
Les mains se succédèrent. Fleming jouait — et le jeu, maintenant, n’avait plus rien du jeu de la première soirée. Ce n’était plus de l’impulsion. Ce n’était plus de l’émotion. C’était de la musique. Du contrepoint. La mélodie de Hartmann — le cycle, la respiration, les mises qui montaient et descendaient comme les notes d’une gamme — et la contre-mélodie de Fleming — inversée, décalée, en miroir. Deux musiciens jouant le même morceau dans des tonalités opposées. Deux nageurs dans le même courant, l’un allant avec, l’autre allant contre. Et le fleuve — le Tage, la chance, le hasard, cette force aveugle qui ne favorise personne et qui favorise tout le monde — le fleuve coulait entre eux, indifférent, magnifique.
Fleming gagnait. Pas à chaque main. Mais sur l’ensemble. Les plaques revenaient vers lui — lentement, par petits paquets, avec cette régularité qui n’est pas de la chance mais de la méthode. Et la pile, devant lui, grandissait — pas une tour, pas encore, mais une colonne respectable, une géographie de gain qui remplaçait la géographie de défaite de la première soirée.
Et Hartmann le vit.
*
Il le vit parce que Hartmann voyait tout. Parce que les yeux gris ne manquaient rien — ni les mises, ni les cartes, ni le rythme, ni surtout le changement de rythme chez l’adversaire. Et le changement de Fleming était visible — pas bruyant, pas spectaculaire, mais visible pour l’œil entraîné. Le joueur émotionnel de la première soirée avait disparu. À sa place, quelqu’un d’autre. Quelqu’un de plus froid. De plus lent. De plus attentif. Quelqu’un qui ne jouait pas contre la banque mais avec le jeu, qui ne luttait pas contre le courant mais le lisait, qui ne cherchait pas à vaincre Hartmann mais à le comprendre — et qui, en le comprenant, le battait.
Hartmann le regarda. Le deuxième vrai regard. Pas le regard amusé de la première soirée — celui de l’adulte qui observe l’enfant faire un coup intéressant. Un autre regard. Plus grave. Plus profond. Le regard de l’homme qui reconnaît — non pas un adversaire, pas un égal, mais quelque chose de plus inquiétant. Un élève. Un élève qui a appris. Et le professeur qui voit son élève apprendre éprouve un sentiment ambivalent — de la fierté et de la peur. De la fierté parce que l’apprentissage est la preuve que l’enseignement a fonctionné. De la peur parce que l’élève qui a appris n’a plus besoin du professeur — et le jour où il n’a plus besoin du professeur est le jour où il peut le dépasser.
Hartmann ne dit rien. Il ajusta son jeu. Imperceptiblement. Le cycle changea — la respiration se modifia, les mises se décalèrent, les patterns glissèrent d’un cran, comme un pianiste qui module d’un demi-ton pour déstabiliser l’accompagnateur. Hartmann contrait le contrepoint. Il répondait à Fleming. Il jouait, pour la première fois, contre Fleming, et non plus contre la table.
Le duel. Le vrai. Pas le duel de la première soirée — qui n’avait été qu’un massacre poli, un professionnel écrisant un amateur. Le vrai duel. Deux intelligences face à face, séparées par un tapis vert et des cartes et des jetons, et reliées par quelque chose de plus profond — cette reconnaissance mutuelle des adversaires qui se respectent, cette intimité de la compétition qui est peut-être la seule forme d’intimité que les hommes comme Fleming et Hartmann s’autorisent, parce qu’elle est codifiée, régulée, contenue dans un cadre de règles, et que les hommes qui ont peur des émotions ne s’autorisent les émotions que dans les cadres.
Les mains se succédèrent. Le gain de Fleming ralentit — Hartmann s’était ajusté, le cycle avait changé, et le contrepoint ne fonctionnait plus de la même façon. Mais Fleming s’ajusta aussi. Il écouta. Il observa. Il trouva le nouveau rythme — différent, plus complexe, un rythme en trois temps au lieu de quatre, un rythme de valse au lieu de marche, et il s’y adapta, et le gain reprit, et les plaques revinrent.
Une heure passa. Deux. La salle se vidait — les joueurs de roulette partaient, les curieux partaient, les diplomates partaient. La table de baccara se rétrécissait — trois joueurs restaient, puis deux, puis Fleming seul contre la banque. Fleming seul contre Hartmann. Le croupier entre eux, neutre, mécanique, comme l’arbitre d’un match dont il ne comprend pas les enjeux mais dont il applique les règles avec une rigueur de métronome.
Les mains tombèrent. L’une après l’autre. Les cartes, les chiffres, les annonces du croupier — neuf pour le ponte, sept pour la banque, le ponte gagne. Huit pour la banque, six pour le ponte, la banque gagne. Cinq, tirage, quatre, neuf, le ponte gagne. Le rythme. La musique. Le contrepoint.
Et à la dernière main — la dernière de la soirée, la main qui serait, sans que Fleming le sache encore, la dernière main de baccara qu’il jouerait jamais au Casino Estoril — à la dernière main, Fleming misa gros. Tout. Ce qui restait. Le capital initial plus les gains — trois mille quatre cents escudos. Le tout sur une main. Le tout contre Hartmann.
Le geste fut remarqué. Le croupier leva les yeux. Le chef de partie se raidit. Et Hartmann — Hartmann ne bougea pas. Les yeux gris se posèrent sur la pile de plaques que Fleming poussait vers le centre du tapis, et dans ces yeux, Fleming vit quelque chose qu’il n’y avait jamais vu. Pas de l’amusement. Pas de la reconnaissance. Du respect.
Le respect de l’ennemi. Le respect de l’homme qui comprend que l’autre a compris — pas le jeu, pas les cartes, pas les probabilités. Quelque chose de plus vaste. La nature du jeu. La nature du pouvoir. La nature de ce qui les liait et les opposait dans cette salle à deux heures du matin, sous les lustres de cristal, avec le tapis vert entre eux comme un champ de bataille miniature.
Les cartes tombèrent.
Fleming souleva les siennes. Du bout des doigts. Lentement.
Un as et un huit. Neuf naturel. La meilleure main. La main parfaite.
Le temps s’arrêta. Une seconde. Deux. Le croupier attendit que la banque retourne. Hartmann — les mains sur les cartes, les yeux sur Fleming, pas sur les cartes, les yeux gris fixés sur les yeux bleus de l’Anglais — Hartmann retourna.
Un sept et un roi. Sept.
Neuf contre sept. Le ponte gagnait.
Fleming avait gagné.
*
Le croupier poussa les plaques. La pile — énorme maintenant, presque sept mille escudos, plus du double du capital initial — glissa vers Fleming avec un bruit de porcelaine et d’argent qui fut, dans le silence de la salle presque vide, un bruit de tonnerre. Fleming regarda les plaques. Il les regarda comme on regarde un paysage — pas un objet, un paysage. La géographie du gain. Les collines de jetons empilés. Le relief de la victoire.
Puis il leva les yeux vers Hartmann.
Et Hartmann fit quelque chose d’extraordinaire. Quelque chose que Fleming n’oublierait jamais. Quelque chose qui s’imprimerait dans sa mémoire avec la permanence des traumatismes et des révélations et qui resurgirait, des années plus tard, dans un livre, dans un personnage, dans une scène.
Hartmann inclina la tête.
Un centimètre. Pas plus. L’inclinaison la plus minime, la plus subtile, la plus élégante qu’un être humain puisse produire — l’inclinaison du samouraï après le combat, l’inclinaison du maître d’armes après l’assaut, l’inclinaison de l’homme qui reconnaît la victoire de l’autre non pas avec humiliation mais avec dignité, cette dignité qui dit : vous avez gagné, et je reconnais votre victoire, et ma reconnaissance ne diminue ni vous ni moi, elle nous grandit tous les deux, parce que le vrai jeu n’est pas de gagner ou de perdre mais de jouer à un niveau qui mérite le respect.
Fleming inclina la tête en retour. Le même centimètre. La même dignité. Le même langage muet des adversaires qui se saluent.
Puis Hartmann se leva. Boutonna sa veste — le bouton du milieu. Ajusta ses manches. Et dit, pour la deuxième fois de leur histoire, pour la dernière fois :
— Bonsoir, Commander Fleming.
La voix basse. Le baryton. L’accent de Cambridge. Et sous les mots — sous la politesse, sous le protocole, sous le vernis de la civilité — quelque chose d’autre. Pas de la menace. Pas de la colère. De la reconnaissance. Hartmann reconnaissait Fleming. Non pas comme un ennemi battu reconnaît son vainqueur — il n’était pas battu, pas vraiment, la banque restait la banque, une soirée ne changeait pas la guerre. Mais comme un homme reconnaît un autre homme. Comme un joueur reconnaît un joueur. Comme un masque reconnaît un masque.
— Bonsoir, Herr Hartmann, dit Fleming.
L’Allemand s’éloigna. La silhouette en anthracite traversa la salle vide — les chaises renversées, les tables couvertes de tapis, les cendriers pleins, les verres abandonnés. Il passa sous les lustres dont la lumière faiblissait — on éteignait, on fermait, la nuit du casino se terminait — et sa silhouette diminua, se rétrécit, devint ombre, puis souvenir, puis rien.
Fleming resta seul.
Le croupier rangeait les cartes. Le chef de partie fermait la caisse. Les lustres s’éteignaient un par un — d’abord les latéraux, puis les centraux, puis le dernier, le plus grand, celui du milieu de la salle, et quand ce lustre s’éteignit, la salle du casino fut plongée dans une pénombre grise, fantomatique, où les tables de jeu ressemblaient à des tombes et les chaises à des stèles et le tapis vert à de l’herbe sur un cimetière.
Fleming ramassa ses plaques. Les porta au bureau de caisse. Échangea — sept mille deux cents escudos. Le caissier compta les billets avec cette indifférence professionnelle qui est la marque des caissiers de casino, ces hommes qui voient passer des fortunes sans sourciller parce que l’argent, quand on le manipule en quantité suffisante, cesse d’être de l’argent et devient du papier, des chiffres, de l’abstraction.
Fleming prit les billets. Les plia. Les glissa dans sa poche — pas la poche intérieure, celle des mots et des pages et des secrets. La poche extérieure. L’argent et les mots ne vont pas dans la même poche.
Il sortit.
*
Les marches du casino. Le même marbre que la première soirée. La même nuit. Les mêmes palmiers. Et cette fois, pas de Popov sur les marches. Pas de cigarette au coin des lèvres. Pas de silhouette dans le noir. Popov était ailleurs — quelque part dans la nuit d’Estoril, dans une chambre ou sur une route ou dans un de ces interstices de l’existence qu’il habitait avec la grâce d’un chat entre deux murs.
Fleming s’assit quand même. Sur les marches. Le marbre froid. L’air tiède. Le ciel — dégagé, ce soir, avec des étoiles si nombreuses et si brillantes qu’elles semblaient fausses, comme les étoiles d’un décor de théâtre, trop parfaites pour être vraies. Mais elles étaient vraies. C’étaient les mêmes étoiles qui brillaient au-dessus de Londres et au-dessus de Berlin et au-dessus de Vienne où Alexandre ne les voyait pas, et cette pensée — les mêmes étoiles, les mêmes, pour les joueurs et pour les prisonniers — cette pensée le saisit avec une violence qui le laissa immobile, les mains sur les genoux, le visage levé vers le ciel, comme Umberto dans le jardin du Palácio, comme tous les hommes de tous les temps qui ont levé la tête vers les étoiles en cherchant une réponse et qui n’ont trouvé que la beauté, et qui ont compris que la beauté était peut-être la réponse, la seule, et que cette réponse ne résolvait rien mais rendait tout supportable.
Il pensa à Hartmann. À l’inclinaison de la tête. Au centimètre de dignité. Et il pensa — avec une lucidité qui avait le tranchant d’un rasoir — que Hartmann, ce soir, lui avait donné quelque chose de plus précieux que la victoire au baccara. Hartmann lui avait donné un personnage.
Pas Hartmann lui-même — Hartmann était trop complexe, trop réel, trop humain pour être un personnage. Un personnage est une simplification du réel. Un personnage est ce qui reste quand on enlève les contradictions, les hésitations, les zones grises. Et Hartmann — le vrai Hartmann, le banquier nazi qui jouait au baccara et qui détenait un violoncelliste et qui inclinait la tête devant son adversaire — le vrai Hartmann était tout sauf simple. Mais le geste — l’inclinaison, le centimètre, la dignité de l’ennemi — le geste, lui, était simple. Et le geste était le personnage. Le geste était Le Chiffre.
Le Chiffre. Le mot — ces deux mots, ces deux syllabes que Fleming avait écrits le premier soir, sur le bloc-notes du Palácio, en rentrant du casino — Le Chiffre était né dans ce geste. Un homme qui n’a pas de nom mais un chiffre. Un homme qui n’a pas de visage mais un masque. Un homme qui joue au baccara non pas pour gagner mais pour exercer le pouvoir, et qui perd avec la même dignité qu’il gagne, parce que le pouvoir ne dépend pas du résultat mais de la manière.
Fleming sourit. Seul sur les marches du casino. Sous les étoiles. Le sourire de l’homme qui vient de comprendre que treize jours au Portugal ne seront pas perdus. Que les défaites et les victoires et les trahisons et les nuits et les matins et les bicas et les sardines et le fado et le Tage — que tout cela ira quelque part. Pas dans un rapport. Pas dans un mémo. Dans un livre.
Il se leva. Traversa la rue. Le gravier du Palácio — le crissement du retour, le crissement du vainqueur, le crissement qui ne dit plus l’argent ni le calme ni le départ mais le gain et la fatigue et la fin de quelque chose.
Le hall. L’escalier. Le tapis grenat. La chambre.
Il entra. Ne s’assit pas au bureau. Ne prit pas le bloc-notes. Il avait promis à Vera de ne pas écrire — et cette promesse, il l’étendit à la soirée entière, à la victoire, à Hartmann, à l’inclinaison de la tête. Il ne nota rien. Pas un mot. Pas un chiffre.
Mais il n’avait pas besoin de noter. La mémoire suffisait. Certaines choses s’écrivent dans le corps, pas sur le papier — elles s’écrivent dans les muscles et dans les nerfs et dans le battement du cœur, et elles restent là, intactes, inaltérables, jusqu’au jour où le corps les restitue, jusqu’au jour où les doigts se posent sur les touches d’une machine à écrire et où les mots sortent d’eux-mêmes, sans effort, portés par la mémoire du corps, portés par le souvenir d’une nuit au casino d’Estoril où un officier anglais a battu un banquier allemand au baccara et où le banquier a incliné la tête d’un centimètre et où ce centimètre a contenu toute la dignité et toute l’horreur du monde.
Fleming se coucha. Ferma les yeux. Dormit.
Et cette nuit-là, il rêva de cartes. Des cartes qui tombaient, lentement, dans le silence d’une salle vide, sous des lustres éteints, et chaque carte qui tombait était un jour, et chaque jour était un souvenir, et chaque souvenir était un mot, et les mots tombaient sur le tapis vert comme la pluie tombait sur Lisbonne — verticalement, chaudement, d’un ciel resté bleu sur les bords.
Chapitre 17 — La disparition
Le quatorzième matin, Vera ne vint pas.
Fleming attendit sur la terrasse. La table. La bica. Le soleil. Le journal. Tout était en place — le décor, les accessoires, le plateau du rituel matinal. Tout sauf elle. La chaise en face de lui restait vide, et cette chaise vide occupait plus d’espace qu’une chaise occupée, parce que l’absence, quand elle est inattendue, est plus volumineuse que la présence. L’absence est un meuble encombrant.
Il attendit une heure. Commanda un deuxième café. Fuma une SG Gigante. Puis une Morland. Puis une autre SG Gigante. Les cigarettes se succédaient comme des hypothèses — chacune apportant une explication possible, chacune se consumant sans réponse. Vera était en retard. Vera était malade. Vera avait un rendez-vous. Vera ne venait pas le matin après la nuit, par pudeur, par protocole, par ce code non écrit des femmes qui ont passé la nuit avec un homme et qui s’accordent un jour d’absence pour rétablir l’équilibre, pour reprendre la distance, pour redevenir ce qu’elles étaient avant la nuit.
Mais aucune de ces hypothèses ne tenait. Vera n’était pas une femme de protocole. Vera n’avait jamais été en retard d’une heure. Et Vera — la Vera qu’il connaissait, la Vera de treize jours, la Vera du masque et du sourire intérieur — n’était pas une femme qui s’absentait sans prévenir. Elle disparaissait chaque soir vers sa vie invisible, oui. Mais elle réapparaissait chaque matin, fidèle comme le soleil d’Estoril, avec son journal et son sourire et ses questions.
Ce matin, pas de journal. Pas de sourire. Pas de questions.
Fleming paya son café. Se leva. Et commença à chercher.
*
Il appela l’ambassade. Richter n’était pas disponible — en réunion, dit la secrétaire, avec cette voix de secrétaire d’ambassade qui transforme chaque information en non-information et chaque réponse en évasion. Fleming insista. La secrétaire résista. Fleming donna son grade, son nom, son numéro de référence. La secrétaire transmit. Dix minutes d’attente. Le combiné du hall du Palácio collé à l’oreille, la sueur dans la paume, le regard fixé sur la porte d’entrée comme si Vera allait apparaître à chaque seconde, franchir le seuil avec sa démarche et sa barrette et ses Church’s et dire bonjour Fleming, désolée pour le retard, j’ai été retenue.
Richter prit la ligne.
— Carvalho n’est pas venue ce matin, dit Fleming.
— Je sais.
— Vous savez ?
— Elle n’est pas venue à l’ambassade non plus. Pas de message. Pas d’appel. Nous avons envoyé quelqu’un chez elle.
— Et ?
Le silence de Richter. Le silence le plus éloquent du monde — le silence de l’homme de renseignement qui sait quelque chose et qui mesure, dans le silence, le poids exact de ce qu’il va dire et l’impact que ça aura sur celui qui l’entend.
— L’appartement est vide, dit Richter. Pas vide comme elle-est-sortie-faire-des-courses. Vide comme elle-est-partie. Les armoires sont ouvertes. Les vêtements ont disparu. Les affaires personnelles — photos, papiers, objets — tout a disparu. Le loyer est payé jusqu’à la fin du mois. La clé était sur la table de la cuisine. Posée au milieu de la table. Comme un message.
Fleming ne dit rien. Le combiné pesait dans sa main — une tonne, un siècle, un monde. Le hall du Palácio autour de lui — le lustre, le tapis, le concierge, les fauteuils en cuir fauve — le hall continuait d’exister avec cette obstination indifférente des lieux, cette capacité des espaces à ne pas changer quand les gens qui les habitent changent, cette stabilité géographique qui est la seule stabilité du monde et qui est aussi sa cruauté.
— Fleming, dit Richter. Il n’y a rien que vous puissiez faire. Carvalho a disparu. Les gens disparaissent. À Lisbonne, en temps de guerre, les gens disparaissent comme les marées montent et descendent — c’est un phénomène naturel. On ne cherche pas les marées. On les constate.
— Elle n’est pas une marée.
— Non. Mais elle est partie. Et les gens qui partent comme ça — sans message, sans trace, sans explication — sont des gens qui ne veulent pas être trouvés. Ou des gens qui ne peuvent pas ne pas partir. Dans les deux cas, chercher est inutile. Et dans le deuxième cas, chercher est dangereux.
Fleming raccrocha. Resta debout dans le hall. Le combiné replacé sur son socle avec une lenteur de somnambule, comme si le geste de raccrocher était le geste le plus définitif qu’il eût jamais fait — la fin d’une communication, la fin d’une connexion, la fin de quelque chose.
*
Il sortit. Prit un taxi. Donna l’adresse — pas l’adresse de Vera, qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais demandée, par cette pudeur anglaise qui respecte la vie privée même quand la vie privée est un mystère et que le mystère est un danger. L’adresse de la maison aux volets bleus. L’Alfama. La ruelle.
Le taxi le déposa au pied de la colline. Il monta. Les pavés. Les ruelles. L’odeur — l’ail, le jasmin, le linge mouillé, la vie domestique des gens qui ne disparaissent pas, des gens qui restent, qui sont là le matin et le soir et le lendemain, dans leurs maisons, dans leurs rues, dans leur monde solide et simple et immuable.
La maison aux volets bleus.
Les volets étaient fermés. Tous. Le premier étage, le deuxième, le troisième — la fenêtre d’Alexandre, d’où Bach descendait autrefois dans la ruelle. Tout fermé. La maison était close comme un visage est clos — les yeux fermés, la bouche fermée, la peau tirée, une expression de refus, de retrait, de non. La maison disait non. La maison disait : il n’y a personne. Il n’y a plus personne. Il n’y a peut-être jamais eu personne.
Fleming resta devant la maison. La rue autour de lui vivait — une femme étendait du linge à une fenêtre, un chat dormait sur un muret, deux enfants jouaient avec un ballon dégonflé. La vie. La vie ordinaire. La vie qui n’a pas de rapport avec l’espionnage ni avec les disparitions ni avec les violoncellistes prisonniers. La vie qui continue.
Il leva les yeux vers la fenêtre du troisième étage. Les volets bleus, fermés. Et derrière les volets — quoi ? Une chambre vide. Un lit défait. Une chaise où un garçon de seize ans s’asseyait avec un violoncelle entre les genoux et où personne ne s’asseyait plus. Le silence. Le silence spécifique des chambres abandonnées, qui n’est pas le silence de l’absence mais le silence de l’après — l’après-musique, l’après-vie, l’après-tout.
Il ne frappa pas à la porte. À quoi bon. Vera n’était pas là. Vera n’était plus là. Vera n’était nulle part.
*
Il descendit vers le Tage. Le Cais do Sodré. Le quai. La gare fluviale. Le guichet où Vera avait acheté deux billets pour le cacilheiro, ce jour-là — le jour du ferry, le jour du Tage, le jour des palourdes et du miradouro et des châtaignes grillées. Il regarda le guichet. Fermé à cette heure — les ferries ne partaient que le matin. Le bâtiment blanc était là, avec sa peinture écaillée et son horloge arrêtée, et Fleming pensa que cette gare fluviale était le lieu le plus triste de Lisbonne — non pas parce qu’elle était triste en elle-même, mais parce qu’elle était le lieu de la traversée, le lieu où l’on passe d’une rive à l’autre, et que Vera avait traversé, et que lui n’avait pas traversé avec elle, et que le fleuve entre eux était maintenant infranchissable.
Il longea les quais. Passa devant le Mercado da Ribeira — fermé aussi, les portes cadenassées, l’odeur de poisson et de fruits persistant dans l’air comme l’odeur d’une femme persiste sur un oreiller après son départ. Il remonta vers la Praça do Comércio — la grande place, les arcades jaunes, la statue équestre, le Tage au fond, ouvert, immense, et les quais d’où partaient les navigateurs.
C’est d’ici qu’ils partaient, avait dit Vera. Ils montaient sur des bateaux et ils allaient jusqu’au bout du monde. Et ils ne savaient pas s’ils reviendraient. La plupart ne revenaient pas.
Vera était partie. Comme les navigateurs. Vers quelque chose — une destination qu’il ne connaissait pas, un port qu’il ne voyait pas, un bout du monde qui était peut-être Vienne ou Berlin ou un camp sans nom ou la mort ou la liberté ou rien du tout. Elle était montée sur un bateau — métaphoriquement, réellement, qu’importe — et elle avait quitté le quai, et elle ne s’était pas retournée, et le Tage avait coulé entre elle et lui, et le Tage coulait encore, indifférent, magnifique, comme il coulait depuis des millénaires.
Fleming s’assit sur un banc. Face au fleuve. Le soleil était haut — midi, peut-être. La lumière frappait l’eau et la transformait en miroir de feu, en surface de métal fondu, en étendue de scintillements qui blessait les yeux. Il ne détourna pas le regard. Il laissa la lumière le blesser. Parce que la douleur des yeux était plus facile à supporter que l’autre douleur — la douleur de l’intérieur, la douleur de l’homme qui cherche quelqu’un qui n’est plus là et qui sait, avec chaque fibre de son corps, que cette personne ne sera plus jamais là.
*
Il chercha encore. L’après-midi. Par obstination. Par refus d’accepter. Par cette qualité anglaise qui n’est pas du courage mais de l’entêtement et qui produit, parfois, les mêmes résultats.
La tasca de l’Alfama — la cave où ils avaient mangé les sardines grillées. Il descendit les marches. L’obscurité. Les tables en bois. Le patron — le même, le visage sans âge, le tablier taché. Fleming demanda. Avait-il vu une femme — brune, yeux sombres, robe bleu marine, anglaise et portugaise ? Le patron le regarda avec cette expression des Lisboètes quand un étranger leur demande quelque chose d’intime — pas de la méfiance, de la réserve, cette réserve qui n’est pas de la froideur mais de la protection, la protection de ceux qui vivent dans une dictature et qui ont appris que les questions sont des pièges et que les réponses sont des aveux.
— Não sei, dit le patron. Je ne sais pas.
Il ne savait pas. Ou il savait et ne disait pas. Ou il avait oublié — un visage parmi d’autres, une femme parmi d’autres, une sardine parmi d’autres. Les patrons de tasca voient des milliers de visages, et les milliers de visages se fondent en un seul visage, le visage composite du client, anonyme, interchangeable, oubliable.
Fleming remonta. Le café du Chiado — A Brasileira, où ils s’étaient retrouvés le premier jour. Les tables en terrasse. Les serveurs en gilet. Il demanda. Non. Personne ne connaissait une femme de cette description. Ou tout le monde la connaissait — brune, yeux sombres, anglaise et portugaise, la description correspondait à des centaines de femmes à Lisbonne, des milliers peut-être, et Vera se dissolvait dans la masse comme une goutte d’eau se dissout dans le fleuve.
Le Museu Nacional de Arte Antiga — où ils avaient vu les Tentations de saint Antoine. Fermé le lundi. Les portes closes. L’escalier désert. Le jardin en contrebas, avec ses palmiers et sa vue sur le Tage. Personne.
Le miradouro de São Pedro de Alcântara — les platanes, le belvédère, le banc de pierre où ils avaient mangé des châtaignes grillées en regardant le soleil descendre sur les toits. Le banc était là. Occupé par un vieil homme qui lisait un journal. Pas de Vera. Pas de châtaignes. Pas de vendeur ambulant. Rien.
Fleming s’assit à côté du vieil homme. Pas sur le même banc — sur le banc d’à côté. Et il regarda Lisbonne. La même vue. Les mêmes toits. Le même Castelo en haut de l’Alfama. Le même Tage au fond. Rien n’avait changé. Le paysage était identique. Et pourtant — pourtant, quelque chose avait disparu du paysage, quelque chose d’invisible sur la carte et sur le panorama mais d’essentiel dans l’expérience, comme quand on retire le sel d’un plat et que le plat a toujours la même apparence mais n’a plus le même goût.
Le goût de Lisbonne avait changé. Le sel avait disparu. Et le sel s’appelait Vera.
*
Il rentra à Estoril. Le taxi. La route. Le silence.
Au Palácio, le concierge lui remit un message. Une enveloppe. Pas une enveloppe de l’hôtel — une enveloppe ordinaire, blanche, sans en-tête, sans adresse de retour. Son nom était écrit dessus, à l’encre noire, d’une écriture qu’il ne reconnut pas — ou qu’il reconnut sans vouloir le reconnaître, parce que reconnaître l’écriture c’était reconnaître la main, et reconnaître la main c’était reconnaître Vera, et reconnaître Vera c’était accepter qu’elle avait écrit cette lettre et déposé cette enveloppe et que cette enveloppe était peut-être la dernière chose d’elle qui existait encore dans ce monde, la dernière trace, le dernier fil.
Il monta dans sa chambre. Ferma la porte. S’assit sur le lit. Et ouvrit l’enveloppe.
Pas une lettre. Un billet. Quelques lignes. Écrites à la main, à l’encre noire, sur un papier ordinaire — pas le papier à lettres d’un hôtel, pas le papier d’une ambassade, un papier quelconque, un papier de rien, le papier de quelqu’un qui n’a plus d’adresse ni de titre ni de fonction et qui écrit sur ce qu’il trouve.
Fleming lut.
Fleming,
Ne me cherchez pas. Ce que je fais, je le fais parce que je n’ai pas le choix. Vous comprendrez peut-être un jour. Ou pas. Ce n’est pas important que vous compreniez. Ce qui est important, c’est ceci : les sardines étaient vraies. Le Tage était vrai. La nuit était vraie. Tout le reste était du théâtre. Mais le théâtre, parfois, est la seule façon de dire la vérité.
Soyez l’écrivain que vous êtes.
V.
Il relut. Trois fois. Quatre. Les mots ne changeaient pas — ils ne changent jamais, c’est la malédiction de l’écriture, les mots restent fixés sur le papier comme les insectes restent fixés dans l’ambre, intacts, inaltérables, identiques au premier jour et au millième jour et au jour où le papier tombera en poussière. Les mots de Vera resteraient. Après elle. Après lui. Après le Palácio et le casino et la guerre et tout le reste.
Les sardines étaient vraies. Le Tage était vrai. La nuit était vraie.
Trois vérités dans un océan de mensonges. Trois îles dans un archipel de fictions. Trois notes dans un silence. Et ces trois vérités — ces trois certitudes offertes par une femme qui n’avait peut-être jamais dit une phrase entièrement vraie de toute leur histoire — ces trois vérités valaient plus que tous les rapports de l’amiral Godfrey, plus que toutes les victoires au baccara, plus que tous les réseaux fictifs et tous les pièges de crayon et tous les stratagèmes d’espion amateur.
Et la dernière phrase. Soyez l’écrivain que vous êtes. Pas devenez. Pas essayez d’être. Soyez. Comme si c’était déjà fait. Comme si la transformation avait déjà eu lieu — sur la terrasse du Palácio, dans la cave de l’Alfama, sur le ferry du Tage, dans la chambre 214. Comme si treize jours avaient suffi. Comme si Vera avait vu ce que Popov avait vu et ce que Magda avait vu et ce que Fleming lui-même commençait à voir — que l’observateur n’était pas un observateur mais un écrivain, et que l’écrivain avait toujours été là, sous l’officier, sous l’espion, sous le joueur, sous le costume de Benson & Clegg, attendant le moment, attendant la matière, attendant le courage.
Fleming plia le billet. Le glissa dans la poche intérieure. Avec les autres. Le chiffre. Le prénom. La phrase. Les pages de la nuit de Lisbonne. La nouvelle phrase de sept mots. Le nom d’Alexandre et le mot violoncelle entre parenthèses. Et maintenant ceci — le dernier mot de Vera, la dernière trace de Vera, le dernier fil.
Il s’allongea sur le lit. Le plafond blanc. Le plafond de la chambre 214 qu’il avait regardé tant de fois — dans le noir, dans l’insomnie, dans le doute, dans l’aube, dans le bonheur, dans le chagrin. Le même plafond. La même blancheur. Le même vide qui n’était pas du vide mais de la possibilité.
*
Vera avait disparu.
Comme si elle n’avait jamais existé. Comme si treize jours de sardines et de fado et de palourdes et de ferry et de châtaignes et de questions et de mensonges et de vérités n’avaient été qu’un rêve — un de ces rêves dont on se souvient avec une précision hallucinatoire mais dont on ne peut pas prouver qu’ils ont eu lieu, parce que les rêves ne laissent pas de traces, pas de preuves, pas d’empreintes dans le monde matériel.
Vera n’avait laissé aucune trace. Pas de photo — ils n’en avaient jamais pris. Pas d’objet — elle n’avait rien oublié dans la chambre 214, pas un foulard, pas un bijou, pas une barrette en écaille. Pas même l’empreinte de son corps sur l’oreiller — la femme de chambre avait changé les draps le matin, effaçant jusqu’à la dernière trace physique de la nuit. Vera avait été absorbée par le monde — avalée, digérée, dissoute — et le monde ne montrait aucun signe de l’avoir contenue.
Restaient les mots. Les mots du billet. Les sardines étaient vraies. Le Tage était vrai. Les mots, eux, ne disparaissaient pas. Les mots étaient la seule trace que Vera avait laissée — et cette trace était de l’encre sur du papier, c’est-à-dire la chose la plus fragile et la plus durable du monde, la chose qu’un souffle peut effacer et qu’un millénaire ne peut pas détruire.
Fleming pensa à Vesper. Le mot vint — pas de sa mémoire, de nulle part. Vesper. Un nom qui n’existait pas. Un nom qui ressemblait à Vera — une lettre de différence, un glissement, un déplacement infime de la consonne, comme si le nom réel avait été légèrement poussé vers la droite et qu’un autre nom, un nom fictif, avait pris sa place. Vera. Vesper. La femme réelle et la femme future. La femme qui avait disparu et la femme qui apparaîtrait un jour, dans un livre, dans un casino fictif, dans une histoire qui serait la même et qui serait différente, comme les rêves sont les mêmes et différents.
Vesper Lynd. Le nom complet surgit — pas de sa mémoire, pas de sa volonté. D’ailleurs. De ce lieu sans nom où naissent les personnages, ce lieu qui n’est ni la réalité ni l’imagination mais le passage entre les deux, la frontière, le seuil, cette zone de transit où les gens réels deviennent des personnages et où les personnages deviennent plus réels que les gens.
Et Fleming sut — avec une certitude qui le glaça et le réchauffa en même temps, la certitude de la glace et du feu — que Vera disparaîtrait de sa vie mais pas de son œuvre. Que Vera reviendrait. Pas elle — son fantôme. Son écho. Sa version fictive. La femme qui trahit par amour. La femme qui disparaît sans trace. La femme dont la disparition est le prix de l’histoire — parce que les histoires, les vraies histoires, celles qui restent, exigent un sacrifice, et que le sacrifice de Vera serait sa disparition, et que sa disparition serait, dans le livre, transformée en mort, parce que la fiction exige des fins et que la réalité n’en donne pas, et que l’écrivain doit inventer ce que la vie refuse.
Vera n’était pas morte. Probablement. Fleming ne le saurait jamais — pas avec certitude, pas avec cette certitude du oui ou du non que les rapports de renseignement exigent et que la vie refuse. Mais Vesper mourrait. Vesper se suiciderait. Vesper laisserait un billet — un billet court, quelques lignes, comme celui de Vera — et Bond trouverait le billet, et Bond lirait le billet, et Bond comprendrait, trop tard, que la femme qu’il aimait l’avait trahi par amour, et que cette trahison était le plus beau des sacrifices, et que ce sacrifice le détruirait, et que cette destruction serait le prix de son humanité — le dernier geste humain de James Bond avant que Bond ne devienne Bond, avant que l’homme ne devienne le mythe, avant que le cœur ne se referme pour ne plus jamais s’ouvrir.
Mais tout cela viendrait plus tard. Des années plus tard. Une vie plus tard. Pour l’instant, Fleming était allongé sur un lit dans une chambre d’hôtel au Portugal, avec un billet dans la poche et un trou dans la poitrine et un nom qui n’existait pas encore dans la tête — Vesper — et le plafond blanc au-dessus de lui comme une page blanche, et la mer dehors qui murmurait ce qu’elle murmurait toujours, la même chose, depuis le début, depuis avant les navigateurs et les espions et les écrivains : va. Va vers ce que tu ne connais pas. Va vers ce qui te fait peur. Va.
Fleming ferma les yeux. Le sommeil ne vint pas. Il resta éveillé dans la lumière de l’après-midi qui baissait lentement, qui passait de l’or au cuivre, du cuivre au bronze, du bronze à ce bleu — ce bleu de transition, ce bleu d’entre-deux — et il écouta le Palácio. Les murs. Les couloirs. Les chambres. Tout ce bâtiment blanc plein de fantômes et d’espions et de rois brisés et de femmes disparues. Il écouta et il entendit ce qu’il entendait toujours — la respiration. Le souffle de l’hôtel. Le battement de cœur de la pierre.
Le Palácio respirait.
Et quelque part dans Lisbonne — ou hors de Lisbonne, dans un train, dans un bateau, dans un avion, dans un de ces véhicules de fuite que la guerre avait multipliés comme elle avait multiplié les ruines et les absences — quelque part, Vera respirait aussi. Peut-être. Probablement. Les poumons de Vera qui se gonflaient et se dégonflaient quelque part dans le monde, et les poumons de Fleming qui se gonflaient et se dégonflaient dans la chambre 214, et les deux respirations qui ne se croiseraient plus jamais mais qui existaient, simultanément, dans le même air, sous les mêmes étoiles, dans la même guerre.
Et c’était tout. Et c’était assez. Et c’était insupportable. Et c’était la vie.
Chapitre 18 — Le départ
Le quinzième jour fut le dernier.
Le câble de l’amiral Godfrey arriva à neuf heures — porté par un coursier de l’ambassade, un garçon maigre en costume trop grand qui gravit les marches du Palácio avec l’air effaré de quelqu’un qui entre dans un château par la mauvaise porte. Le concierge lui indiqua la terrasse. Le garçon traversa le hall — le lustre, les colonnes, les fauteuils en cuir fauve — avec des yeux ronds, et Fleming se demanda ce qu’il voyait, ce coursier de vingt ans, dans ce hall qui était pour lui un décor de théâtre et qui était pour Fleming, maintenant, autre chose. Un lieu habité. Un lieu connu. Un lieu dont chaque détail — la marche qui grince, l’applique qui penche, la tache sur le tapis grenat — était devenu familier, intime, chargé de mémoire.
Le câble était bref. Comme tous les câbles de Godfrey — l’amiral économisait les mots comme d’autres économisent l’argent, avec une avarice méthodique qui faisait de chaque phrase un lingot. MISSION TERMINÉE STOP RENTREZ LONDRES STOP AVION DEMAIN 14H PORTELA STOP RAPPORT COMPLET ATTENDU STOP GODFREY.
Mission terminée. Deux mots. L’amiral n’avait pas écrit mission accomplie. Il avait écrit mission terminée. Et la différence entre les deux — la différence entre l’accomplissement et la terminaison — était la différence entre le succès et l’arrêt, entre la victoire et la fin. La mission n’était pas accomplie. La mission n’avait pas produit ce qu’elle était censée produire — des informations exploitables sur les réseaux financiers allemands au Portugal, des noms, des circuits, des preuves. La mission avait produit autre chose. Quelque chose que Godfrey ne saurait jamais, ne comprendrait jamais, ne lirait jamais dans aucun rapport. Quelque chose qui n’appartenait pas au renseignement naval mais à un homme de trente-trois ans assis sur une terrasse d’hôtel au Portugal avec un câble dans une main et un café dans l’autre.
Fleming posa le câble sur la table. But son café. Regarda la mer. Et commença à faire ses adieux.
*
Il fit ses adieux en silence. Pas de discours. Pas de cérémonies. Les adieux de Fleming étaient des adieux d’observateur — il regarda les choses une dernière fois, et cette dernière fois donna aux choses un poids qu’elles n’avaient pas eu jusque-là, parce que la dernière fois est un filtre qui transforme le quotidien en précieux, l’ordinaire en rare, le banal en irremplaçable.
La terrasse. Les tables en fer forgé. Le bougainvillier mauve. La vue — la mer, les palmiers, le ciel de novembre qui avait ce bleu particulier, ni foncé ni pâle, le bleu de l’entre-deux, le bleu de Lisbonne.
Le bar. Le comptoir en acajou. Le barman — Alberto, il s’appelait Alberto, Fleming l’avait appris le troisième jour et l’avait oublié et s’en souvenait maintenant, au moment de partir, parce que les noms reviennent quand on part, comme s’ils avaient attendu le départ pour se manifester, comme s’ils savaient que le départ était le moment où les noms comptent, où les noms deviennent des ancres, des bouées, des points fixes dans le flux de la mémoire.
Le jardin. Le kiosque. Les couches de peinture — vert, bleu, jaune, blanc. Le banc de bois où Popov l’avait trouvé et averti. Le chemin de gravier qui serpentait entre les parterres. Les roses de novembre — les dernières, fanées, obstinées, refusant de mourir comme les exilés du Palácio refusaient de mourir, par entêtement, par dignité, par absence d’alternative.
Le hall. Le lustre. L’escalier. Le tapis grenat — grenat, ce rouge sombre qui n’est pas du rouge mais du rouge qui a vieilli, du rouge qui a pris de la patine, du rouge qui est devenu son propre souvenir.
La chambre 214. Le lit. Le bureau. La fenêtre. Les persiennes. Le plafond blanc — le ciel intérieur de son monde temporaire, la surface sur laquelle il avait projeté ses insomnies et ses rêves et ses peurs et ses certitudes pendant quinze jours et quinze nuits.
Le tiroir. Il l’ouvrit. Le bloc-notes vierge. Le crayon — à droite, perpendiculaire. Le cheveu — en place. Personne n’était entré. Plus personne ne cherchait. Le piège n’avait plus de gibier. Le piège était un objet vide — un mécanisme sans proie, un ressort sans tension, un souvenir de surveillance dans un tiroir de palace.
Fleming prit le bloc-notes. Le crayon. Referma le tiroir. Le tiroir claqua avec un bruit sec — le bruit de la fin, le bruit de la porte qui se ferme, le bruit du chapitre qui se termine.
*
Il descendit. Le hall. Le concierge — un homme mince, grisonnant, impeccable, qui l’avait vu entrer quinze jours plus tôt avec une valise et un blazer et qui le verrait sortir dans quelques heures avec la même valise et le même blazer et quelque chose de changé dans le visage, quelque chose que le concierge ne saurait pas nommer mais qu’il reconnaîtrait, parce que les concierges de palace reconnaissent les transformations comme les marins reconnaissent les changements de vent — pas par le thermomètre, par la peau.
— Monsieur Fleming. Vous nous quittez ?
— Demain matin. Avion à quatorze heures.
— Nous espérons vous revoir.
— Moi aussi.
Le mensonge. Le dernier mensonge du Palácio. Parce que Fleming savait — avec une certitude qui n’avait besoin d’aucune preuve — qu’il ne reviendrait pas. Pas au Palácio. Pas à Estoril. Pas au Portugal. Pas dans cette vie-là. La vie qui viendrait — la guerre, l’après-guerre, les livres, la gloire, la maladie, la mort — la vie qui viendrait ne le ramènerait pas ici. Les lieux où l’on a été transformé sont des lieux auxquels on ne retourne pas, parce que retourner serait chercher la transformation dans le décor alors que la transformation est dans l’homme, et que l’homme, une fois transformé, ne reconnaît plus le décor.
Il sortit sur le perron. Les marches. Le gravier. L’allée de palmiers. La vue — le Casino de l’autre côté de la rue, la mer au bout de l’avenue, le ciel. Il s’arrêta. Regarda.
Et il vit Popov.
*
Popov était dans le jardin. Pas dans le kiosque — sur un banc, près du bassin aux nénuphars, un bassin que Fleming n’avait jamais remarqué — quinze jours au Palácio et il n’avait pas remarqué le bassin aux nénuphars, ce qui prouvait que même l’observateur le plus attentif manque des choses, et que les choses qu’on manque sont souvent les plus belles, parce que la beauté ne se présente pas, elle attend d’être trouvée.
Popov portait un costume bleu — pas le lin crème, pas le blazer. Un bleu marine sobre, presque sévère, un costume de départ, un costume d’homme qui s’apprête à voyager. Et pour la première fois, Popov avait l’air fatigué. Pas la fatigue du corps — Popov avait un corps indestructible, un corps de boxeur, un corps qui refusait la fatigue comme il refusait les limites. La fatigue de l’esprit. L’ombre sous les yeux noirs. L’affaissement imperceptible des épaules massives. La posture d’un homme qui porte un poids invisible depuis trop longtemps et qui, pour un instant, cesse de le cacher.
— Vous partez, dit Popov. Ce n’était pas une question.
— Demain. Et vous ?
— Ce soir. Quelque part. Je ne sais pas encore où — ou plutôt, je sais où mais je ne peux pas le dire, ce qui revient au même du point de vue de la conversation.
Il sourit. Le sourire revint — pas le grand sourire, pas le sourire de scène. Le sourire plus petit. Le sourire de jardin. Le sourire de l’homme qui sourit non pas pour éblouir mais pour communiquer, et qui communique, avec ce sourire, quelque chose de plus intime que les mots.
— Vera est partie, dit Fleming.
— Je sais.
— Vous savez toujours tout.
— Non. Je sais les choses importantes. Les choses sans importance, je les laisse aux autres. C’est la seule façon de ne pas devenir fou dans ce métier — sélectionner. Ne garder que l’essentiel. Jeter le reste. Le reste, c’est du bruit. Et le bruit, à la longue, rend sourd.
Ils restèrent assis. Côte à côte. Deux hommes sur un banc dans un jardin d’hôtel, à Estoril, en novembre 1941. L’un partait pour Londres. L’autre partait pour quelque part. Et entre les deux — entre le fonctionnaire et l’aventurier, entre l’observateur et l’acteur, entre l’homme qui deviendrait écrivain et l’homme qui resterait espion — entre les deux, il y avait le bassin aux nénuphars, et les nénuphars flottaient sur l’eau sombre avec cette sérénité des choses végétales qui ne savent rien de la guerre ni de l’amour ni de la trahison et qui se contentent de flotter, de vivre, de tourner leurs feuilles vers le soleil.
— Fleming, dit Popov.
— Oui.
— Je ne vous donnerai pas de conseil. Je vous ai donné assez de conseils pour toute une vie. Mais je vais vous dire une chose. Une seule. Et je veux que vous l’écoutiez — pas avec les oreilles, avec le ventre. D’accord ?
— D’accord.
— Ce que vous avez vécu ici — les quinze jours, le casino, Hartmann, Vera, tout ça — ce que vous avez vécu n’est pas un épisode. Ce n’est pas un chapitre. Ce n’est pas un passage. C’est le livre. Tout le livre. Vous l’avez vécu en quinze jours, et vous passerez le reste de votre vie à l’écrire. Et quand vous l’écrirez — pas si, quand — quand vous l’écrirez, ne cherchez pas à embellir. Ne cherchez pas à dramatiser. Ne cherchez pas à rendre les choses plus grandes qu’elles ne sont. Elles sont déjà assez grandes. La réalité est déjà assez folle. Contentez-vous de raconter. De raconter ce que vous avez vu. Ce que vous avez senti. Ce que vous avez compris. Et si les gens trouvent que c’est invraisemblable — si les critiques disent que c’est exagéré, que les personnages sont trop grands, que les situations sont trop romanesques — souriez. Et dites-leur que la réalité est toujours plus romanesque que le roman. Toujours. Sans exception. Et que les critiques qui ne le savent pas sont des critiques qui n’ont pas vécu.
Il se tut. Le silence du jardin — les oiseaux, le vent, les nénuphars — emplit l’espace que les mots avaient occupé. Et Fleming sentit — physiquement, dans le ventre, comme Popov l’avait demandé — que ces mots étaient les derniers. Que Popov ne lui parlerait plus jamais. Que cette conversation dans un jardin d’hôtel était la fin d’un dialogue qui avait commencé sur une terrasse, un soir, avec un rire trop fort et un verre trop plein, et qui se terminait ici, dans le calme, dans le presque-silence, entre deux hommes qui se respectaient et qui ne se reverraient pas.
Popov se leva. La fatigue disparut — comme elle disparaît chez les hommes d’action, instantanément, remplacée par le mouvement, par la verticalité, par cette énergie du corps qui reprend ses droits dès qu’il quitte la position assise. Popov debout n’était pas le même homme que Popov assis — debout, il redevenait le géant, le séducteur, l’agent double, le joueur, la force de la nature.
— Au revoir, Fleming.
— Au revoir, Popov.
Popov tendit la main. Fleming la serra. La main de Popov — énorme, chaude, la main d’un homme qui serrait les mains comme il vivait sa vie, avec excès, avec générosité, avec cette conviction que chaque geste mérite d’être plein, que la modération est une insulte au vivant, que la tiédeur est une forme de lâcheté.
La main se retira. Popov s’éloigna. La démarche — le félin, le boxeur, le danseur. Le costume bleu marine qui traversait le jardin comme une voile traverse la mer. Il ne se retourna pas. Il ne se retournait jamais. Les hommes comme Popov ne se retournent pas, parce que se retourner c’est regretter, et que regretter c’est perdre du temps, et que le temps, pour un agent double, est la seule monnaie qui ne se renouvelle pas.
Popov disparut par la porte latérale. La porte des employés. La porte des issues de secours. Sa porte.
*
Fleming resta dans le jardin. Longtemps. Le bassin. Les nénuphars. Le soleil qui descendait. L’après-midi qui basculait vers le soir avec cette lenteur d’Estoril qui n’était pas de la lenteur mais de la grâce, cette grâce portugaise qui consiste à ne pas presser les choses, à ne pas forcer le temps, à laisser les heures couler comme le Tage coule — largement, patiemment, sans fin.
Il pensa à ce qu’il emportait. Pas dans sa valise — dans sa poche. Dans la poche intérieure de son blazer, contre sa poitrine, là où les battements de son cœur gardaient les pages au chaud. Il sortit le tout. Le déplia. L’étala sur le banc, à côté de lui, comme un archéologue étale ses trouvailles — les fragments, les tessons, les éclats d’un monde enfoui.
Le chiffre. Le premier mot écrit au Palácio, le premier soir, au retour du casino. Le Chiffre. Le nom du personnage qui était né dans le regard de Hartmann.
Le prénom. Le deuxième mot. Écrit le lendemain — ou le surlendemain, il ne savait plus. Un prénom qui deviendrait un nom. Un nom qui deviendrait un mythe.
La phrase. Cinq mots. Écrits sur le ferry du Tage, en regardant les navigateurs partir de la Praça do Comércio. Cinq mots qui seraient peut-être un incipit. Ou un épigraphe. Ou rien du tout — juste une phrase, une de ces phrases qui existent pour elles-mêmes et qui n’ont pas besoin d’un livre pour justifier leur existence.
La phrase de sept mots. Écrite après la conversation avec Popov dans le kiosque. Sept mots qui étaient peut-être un titre. Ou une promesse.
Les quatre pages de la nuit de Lisbonne. Le bar du Bairro Alto. Le fado dans la cave. Les réfugiés sur les quais. Le pied nu de l’enfant. Le vieil homme au dos droit. La première écriture vraie — non pas du renseignement mais de la littérature, non pas de l’information mais de la vérité.
Le nom d’Alexandre. Le mot violoncelle entre parenthèses. La clé de Vera. Le secret sous le secret.
Et le billet de Vera. Les sardines étaient vraies. Le Tage était vrai. La nuit était vraie. Soyez l’écrivain que vous êtes.
Fleming regarda ces fragments étalés sur le banc. Ces morceaux de papier — du papier d’hôtel, du papier de bloc-notes, du papier ordinaire — ces morceaux de papier qui ne pesaient rien et qui contenaient tout. Tout ce qu’il avait vécu en quinze jours. Tout ce qu’il emportait. Tout ce qu’il deviendrait.
Il les rassembla. Les plia. Les remit dans la poche intérieure. Contre son cœur. Et il pensa — avec une émotion qu’il n’aurait jamais avouée à personne, pas à Popov, pas à Godfrey, pas même à lui-même sauf en ce moment précis, dans ce jardin, devant ces nénuphars — il pensa que ces morceaux de papier étaient le trésor. Pas l’argent du baccara. Pas les informations pour l’amiral. Pas les contacts de l’ambassade. Le trésor. Le vrai trésor. La chose pour laquelle il était venu sans le savoir et qu’il emportait sans pouvoir la nommer.
*
Le soir tomba. Le dernier soir.
Fleming dîna seul. Au restaurant du Palácio. Le robalo — encore. Le vin blanc — encore. Le rituel — une dernière fois. Le maître d’hôtel, spectral, qui posait les assiettes avec la gravité d’un prêtre posant les hosties. Le coupeur de fruits — ce serveur spécialisé qui apparaissait au dessert avec un plateau de fruits et un couteau d’argent et qui pelait les oranges avec une dextérité de chirurgien, en une seule spirale de peau, sans jamais toucher la chair. Les bougies. Les nappes blanches. Les reflets dans les vitres noires.
Il mangea. Lentement. En savourant — pas le poisson, le lieu. En mangeant le lieu. En avalant le Palácio, bouchée par bouchée, pour l’emporter en lui, dans son corps, pour que le Palácio devienne chair et sang et mémoire, pour que l’hôtel vive en lui comme les hôtels vivent dans ceux qui les ont habités — pas dans les murs, dans les gens.
Puis il monta. La dernière montée. L’escalier. Le tapis. Les appliques. Le couloir. La porte.
La chambre 214.
Il ne fit pas ses valises. Pas ce soir. Ce soir, il s’assit au bureau. Alluma la lampe. Prit le bloc-notes — le dernier bloc-notes, celui du kiosque du hall, presque vierge. Et il écrivit.
Pas un résumé. Pas un rapport. Pas des notes. Il écrivit une lettre. À personne. À lui-même. Au Fleming futur — celui qui s’assiérait un jour devant une machine à écrire et qui aurait besoin de se souvenir, et qui ne se souviendrait pas de tout, parce que la mémoire est un tamis et que le tamis laisse passer les détails, et que les détails sont tout.
Il écrivit :
Le Palácio est blanc. La mer est à trois cents mètres. Le casino est en face — trente mètres de bitume, des palmiers, une façade Art Déco. La lumière est différente de toutes les lumières — plus transparente, plus dorée, une lumière qui ne cache rien et qui embellit tout. Les gens jouent au baccara. Les gens mentent. Les gens s’aiment sans pouvoir le dire. Les gens disparaissent. Le fado joue dans des caves. Le Tage coule. Les navigateurs sont partis d’ici. Les réfugiés dorment sur les quais. Un roi pleure un pékinois. Une femme coud des diamants dans des doublures. Un espion rit trop fort. Un banquier incline la tête d’un centimètre. Une traductrice porte des Church’s anglaises et trahit par amour. Et un homme regarde tout cela et prend des notes et ne comprend pas encore ce qu’il fait mais le comprendra un jour, dans une maison blanche, face à une autre mer, quand les mots viendront et qu’ils raconteront cette histoire qui n’est pas une histoire d’espionnage mais une histoire d’amour, pas une histoire de guerre mais une histoire de mots, pas une histoire de casino mais une histoire de naissance — la naissance d’un écrivain dans un hôtel d’Estoril, en novembre 1941, quand le monde brûlait et que le Portugal ne brûlait pas, et que cette absence de flamme était peut-être le plus grand des incendies.
Il posa le crayon. Relut. Ne corrigea rien. C’était la première fois qu’il écrivait quelque chose et qu’il ne corrigeait rien — la première fois que les mots étaient justes du premier coup, la première fois que le brouillon était le texte. Et cette première fois — cette coïncidence du brouillon et du texte, cette abolition de la distance entre l’intention et la réalisation — fut le signe. Le signe que quelque chose avait changé. Que le passage avait eu lieu. Que l’homme qui était arrivé au Palácio quinze jours plus tôt — l’observateur, l’officier de bureau, le rédacteur de mémos — n’était plus le même homme. L’homme qui partait demain était autre chose. Pas encore un écrivain — pas encore, pas tout à fait, le chemin serait long et difficile et pavé de doutes. Mais quelque chose qui y ressemblait. Quelque chose qui contenait l’écrivain comme le bourgeon contient la fleur — invisible, replié, prêt.
Il éteignit la lampe. Se coucha. La dernière nuit dans la chambre 214. Le plafond blanc. Le jasmin du jardin. La mer.
Il dormit. Et il ne rêva pas. Le sommeil fut un lac noir, sans fond, sans rivage, sans image — le sommeil de l’homme qui a tout vu et tout entendu et tout ressenti et qui n’a plus besoin de rêves parce que le réel a été assez.
Le réel avait été assez.
Et demain, il partirait.
Épilogue
Goldeneye, Jamaïque,
janvier 1952
La maison était blanche.
Blanche comme le Palácio. Blanche comme les murs de Lisbonne. Blanche comme les draps de la chambre 214. Mais d’un autre blanc — un blanc des tropiques, un blanc lavé par la pluie et le soleil et le sel, un blanc qui n’avait rien de la dignité européenne, rien de la retenue portugaise. Un blanc sauvage. Un blanc de corail et de chaux. Un blanc qui ne cachait rien parce qu’il n’y avait rien à cacher, pas ici, pas dans cette maison construite sur une falaise au-dessus de la mer des Caraïbes, pas dans ce pays d’une autre guerre — pas la guerre des espions et des casinos, la guerre des couleurs et de la lumière, la guerre que le soleil mène chaque jour contre la nuit et qu’il gagne chaque matin avec une brutalité magnifique.
Fleming était assis devant une table. La table était en bois — du bois local, sombre, lourd, un bois qui sentait encore la forêt dont il venait, cette forêt jamaïcaine qui descendait de la montagne jusqu’à la mer et qui contenait, dans ses feuillages et ses racines et ses odeurs, une mémoire végétale que Fleming ne connaîtrait jamais mais qu’il aimait, qu’il aimait de cette façon particulière dont on aime les choses qu’on ne comprend pas et qu’on ne comprendra jamais.
Sur la table, une machine à écrire. Une Imperial. Noire. Massive. Les touches rondes, en métal, légèrement concaves, usées par les doigts qui les avaient frappées avant les siens — des doigts de journaliste, de secrétaire, de romancier peut-être, des doigts anonymes dont l’histoire s’était effacée avec la sueur et le temps mais dont les marques restaient, gravées dans le métal, comme des empreintes fossiles.
Fleming regarda la machine. Il la regardait depuis une heure. Depuis le petit déjeuner — les œufs, le café jamaïcain, le jus de fruit, Ann qui lisait le journal sur la véranda, Ann qui était sa femme maintenant, Ann O’Neill devenue Ann Fleming, la femme du salon d’à côté devenue la femme du salon, et cette transition de l’inaccessible à l’accessible avait changé quelque chose dans le désir, l’avait émoussé, arrondi, transformé en autre chose — pas de l’amour, pas encore, pas exactement, quelque chose de plus calme, de plus résigné, de plus adulte. Depuis le petit déjeuner, il regardait la machine et la machine le regardait, et entre les deux — entre l’homme et la machine, entre les doigts et les touches — il y avait dix ans.
Dix ans depuis Estoril.
Dix ans depuis le Palácio et le casino et la lumière de Lisbonne et le Tage et le fado et les sardines et le baccara et Hartmann et Popov et Magda et Carol et Umberto et les réfugiés sur les quais et le pied nu de l’enfant et le vieil homme au dos droit et le crayon dans le tiroir et les Church’s anglaises et le sourire intérieur et les nénuphars et le kiosque et les couches de peinture et la Rua das Flores et la Companhia Atlântica de Comércio et Silva et Ferreira et Alexandre et le violoncelle et la maison aux volets bleus et le Bach dans la ruelle et la nuit dans la chambre 214 et les sardines étaient vraies et le Tage était vrai et la nuit était vraie et soyez l’écrivain que vous êtes.
Dix ans.
Et pendant ces dix ans — la fin de la guerre, la victoire, le retour, les décorations, les dîners, les maîtresses, le journalisme, les voyages, la Jamaïque, Ann — pendant ces dix ans, les morceaux de papier étaient restés dans la poche intérieure du blazer. Pas le même blazer — Fleming avait changé de blazer, évidemment, en dix ans on change de blazer, on change de chemise, on change de vie. Mais les morceaux de papier avaient migré d’un blazer à l’autre, d’une poche à l’autre, fidèles, patients, indestructibles, comme les diamants de Magda avaient migré d’une doublure à l’autre pendant la fuite à travers l’Europe. Des diamants de papier. Des bijoux d’encre. Le trésor d’un homme qui ne savait pas encore que c’était un trésor et qui le sut — quand ? Il ne saurait jamais exactement quand. Un matin, peut-être. Un matin de janvier, à Goldeneye, devant une machine à écrire, quand la lumière des Caraïbes frappa la table et les touches et les feuilles blanches, et que Fleming sortit les morceaux de papier de sa poche et les posa sur la table, à côté de la machine, comme un architecte pose ses plans à côté du terrain, et que les morceaux de papier — le chiffre, le prénom, les phrases, les pages, le nom d’Alexandre, le billet de Vera — que les morceaux de papier lui rendirent son regard avec la patience des choses qui ont attendu longtemps et qui savent que l’attente est terminée.
Fleming mit du papier dans la machine. Une feuille. Blanche. Vierge. Le rouleau tourna — le bruit mécanique, sec, le bruit du début, le bruit de la page qui se place et qui attend.
Il posa les doigts sur les touches. L’index gauche. L’index droit. Les autres doigts suivirent — se posèrent sur les lettres, trouvèrent leurs places, s’installèrent avec cette certitude que les doigts ont quand ils savent ce qu’ils vont faire, cette certitude du corps qui précède la certitude de l’esprit, cette intelligence des muscles qui est plus rapide et plus fiable que l’intelligence du cerveau.
Et il pensa. Une seconde. Pas plus. Il pensa à la terrasse du Palácio. Au premier matin. Au premier café. À la première lumière d’Estoril sur la mer, cette lumière qui ne cachait rien et qui embellissait tout. Il pensa à Hartmann au casino — le costume anthracite, les mains sur le tapis vert, le regard gris. Il pensa à Vera — les yeux bruns qui tiraient vers le vert, le sourire intérieur, les Church’s anglaises, la main dans la main devant la maison aux volets bleus. Il pensa à Popov — le rire énorme, les épaules massives, la voix qui disait vous êtes un écrivain qui ne le sait pas encore. Il pensa à Magda — les perles, le whisky du matin, le roi qui pleure un pékinois, les diamants cousus dans les doublures. Il pensa aux réfugiés sur les quais — le pied nu, le vieil homme, la dignité dans le noir. Il pensa au fado dans la cave — la voix du chanteur, les yeux fermés, la tête renversée, le son qui montait de la pierre et du corps. Il pensa au Tage — large, gris-or, patient, le fleuve qui contenait l’histoire de tout un peuple dans ses eaux brunes.
Il pensa à tout cela en une seconde. Pas plus. Parce que le temps de la pensée n’est pas le temps de l’horloge — le temps de la pensée est compressible, élastique, et une seconde de pensée peut contenir quinze jours de vie, et quinze jours de vie peuvent tenir dans une seconde de pensée, et la seconde et les quinze jours sont la même durée vue de deux côtés du miroir.
Puis il cessa de penser. Et il commença à taper.
Les touches claquèrent. Le bruit — métallique, rapide, régulier — le bruit de la machine à écrire qui est le bruit le plus beau du monde pour celui qui écrit, parce que ce bruit est la preuve que les mots existent, que les mots passent de l’intérieur à l’extérieur, de l’invisible au visible, du silence au son, et que ce passage — cette naissance — est irréversible, et que ce qui est tapé est tapé, et que ce qui est écrit est écrit, et que les mots, une fois sur le papier, ne reviennent pas dans la tête, ils restent là, noirs sur blanc, comme les azulejos restent sur les murs de Lisbonne, inaltérables, beaux de leur fixité.
Fleming tapa. Vite. Sans hésiter. Les mots venaient — pas comme ils venaient pour les rapports de Godfrey, pas comme les dents qu’on arrache, pas comme les pierres qu’on extrait. Les mots venaient comme ils étaient venus dans la chambre 214, la dernière nuit, quand le brouillon avait été le texte. Ils venaient du corps. Des doigts. De la mémoire des muscles. De ce lieu profond, antérieur au langage conscient, où les souvenirs vivent sous forme de sensations — la chaleur du soleil d’Estoril sur les paupières, l’odeur du jasmin dans le jardin du Palácio, le goût de la bica le matin, le crissement du gravier sous les semelles, le murmure de la mer à travers les persiennes.
Les mots venaient et ils racontaient une histoire. Pas l’histoire de Fleming — l’histoire de Bond. Pas l’histoire du Palácio — l’histoire d’un casino. Pas l’histoire de Vera — l’histoire de Vesper. Pas l’histoire de Hartmann — l’histoire du Chiffre. La même histoire et une autre histoire. Le même livre et un autre livre. La réalité transformée en fiction, la fiction plus vraie que la réalité, le brouillon devenu texte, le texte devenu monde.
La première phrase se forma sous ses doigts. Pas la phrase qu’il avait préparée — pas la phrase littéraire, pas la phrase d’ouverture classique avec sa description et son atmosphère et sa construction savante. Non. Une phrase simple. Une phrase nue. Une phrase qui commençait sans préambule, sans précaution, sans le filet de sécurité de la rhétorique. Une phrase qui sautait — comme Popov sautait, comme les navigateurs sautaient, comme tous les hommes qui cessent de regarder et commencent à faire sautent — directement dans le vide.
The scent and smoke and sweat of a casino are nauseating at three in the morning.
L’odeur et la fumée et la sueur d’un casino sont nauséabondes à trois heures du matin.
La phrase était là. Sur le papier. Noire sur blanc. La première phrase de Casino Royale. La première phrase de Bond. La première phrase de tout ce qui allait suivre — les livres, les films, le mythe, la légende, le nom le plus célèbre de la littérature populaire du vingtième siècle. Et cette phrase — cette phrase qui deviendrait la première phrase d’un empire — cette phrase était née dans un casino d’Estoril, un soir de novembre 1941, quand un officier anglais de trente-trois ans avait poussé les portes vitrées et respiré l’air de la salle pour la première fois, et que l’odeur l’avait frappé — la fumée, la sueur, le parfum, l’argent, le mensonge, la vie — et que cette odeur s’était inscrite dans son corps pour ne jamais en partir.
Fleming regarda la phrase. La relut. Ne changea rien. Pas un mot. Pas une virgule. La phrase était juste. La phrase était vraie. La phrase était le début.
Il continua. Les touches claquèrent. Les mots vinrent. Les pages se remplirent. Et la maison blanche de Goldeneye — blanche comme le Palácio, blanche comme Lisbonne, blanche comme la chambre 214 — la maison se remplit de bruit, du bruit de la machine qui écrivait, du bruit des mots qui naissaient, du bruit de l’homme qui avait cessé de regarder et qui racontait.
Dehors, la mer des Caraïbes — bleue, chaude, immense — faisait le même bruit que l’Atlantique devant le Palácio. Le même murmure. Le même souffle. La même respiration du monde qui disait — qui avait toujours dit, depuis le premier matin sur la terrasse d’Estoril — va. Écris. Raconte.
Et Fleming racontait.
Les doigts tapaient et les mots tombaient sur la page comme la pluie tombait sur Lisbonne — verticalement, chaudement, d’un ciel resté bleu sur les bords. Et quelque part dans ces mots — enfouis, invisibles, indestructibles, cousus dans la doublure du texte comme des diamants dans du satin — quelque part dans ces mots, il y avait tout. Le casino. L’hôtel. Le banquier. L’espionne. Le roi. La maîtresse. L’agent double. Le fado. Le Tage. Les sardines. Les azulejos. Les Church’s anglaises. Le sourire intérieur. Le crayon dans le tiroir. Le centimètre de dignité. Le pied nu de l’enfant. Le violoncelle silencieux. La nuit. L’aube. Le bleu de l’entre-deux.
Et Vera. Toujours Vera. Vera qui était devenue Vesper et qui vivrait dans ces pages comme elle n’avait pas pu vivre dans la réalité — entière, libre, tragique, fidèle à elle-même jusqu’au bout. Vera qui trahirait et qui mourrait et qui laisserait un billet. Vera dont la disparition serait, dans le livre, transformée en suicide, parce que la fiction exige des fins et que la réalité n’en donne pas, et que l’écrivain — l’écrivain que Vera lui avait demandé d’être, l’écrivain que Popov avait deviné, l’écrivain que Magda avait nommé, l’écrivain qu’il était enfin devenu — l’écrivain devait donner à Vera la fin que la vie lui avait refusée. Une fin. Pas une disparition. Une fin.
Parce que les gens méritent une fin. Même fictive. Même inventée. Même fausse. Les gens méritent que leur histoire se termine, que les mots se referment autour d’eux comme les bras se referment autour d’un corps, et que cette clôture soit un acte d’amour, et que cet amour soit la seule chose vraie dans toute cette fiction, la seule chose qui résiste au temps et à l’oubli et à la mort.
Fleming tapait.
La machine chantait.
Et dans la lumière blanche de la Jamaïque — cette lumière qui n’était pas la lumière du Portugal mais qui en était la sœur, la lumière de l’autre côté du monde, la lumière de l’après — dans cette lumière, les mots naissaient. Un par un. Phrase après phrase. Page après page. Comme les vagues naissent. Comme les jours naissent. Comme les livres naissent — dans la douleur et dans la joie et dans cette certitude terrifiante et magnifique que les mots, une fois écrits, ne vous appartiennent plus.
Ils appartiennent au monde.
Ils appartiennent à tout le monde.
Ils appartiennent à personne.
*
Et quelque part — quelque part dans le monde, dans une ville ou un village ou une ferme ou un camp, quelque part où la lumière de janvier n’était pas la lumière de la Jamaïque mais une autre lumière, plus faible, plus froide, plus grise — quelque part, peut-être, une femme aux yeux bruns qui tiraient vers le vert regardait par une fenêtre et ne pensait à rien. Ou pensait à tout. Ou pensait à un hôtel blanc au bord de la mer, et à un homme qui prenait des notes, et à une nuit dont elle avait demandé qu’on n’écrive rien, et à des sardines qui étaient vraies, et à un fleuve qui était vrai, et à un amour qui était vrai aussi — le plus vrai de tous, parce qu’il n’avait jamais été dit.
Peut-être.
Ou peut-être pas.
Les fins n’appartiennent qu’à ceux qui les écrivent.
Et cette fin — cette fin qui n’en est pas une, cette fin ouverte comme une fenêtre est ouverte sur la mer, cette fin qui ne ferme rien et qui laisse entrer l’air et la lumière et le doute — cette fin appartient à Fleming.
Et à vous.
Et au Palácio, qui respire encore, blanc et massif, au bord de l’Atlantique, avec ses fantômes et ses palmiers et ses lustres et son bar et son jardin et son kiosque aux couches de peinture, et qui attend — comme attendent les grands hôtels, comme attendent les grands témoins — le prochain visiteur, la prochaine histoire, le prochain écrivain qui poussera la porte et qui entrera et qui ne saura pas encore qu’il est en train de vivre la matière de son livre.
Parce que les hôtels savent.
Les hôtels savent toujours avant nous.
