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Bons bai­sers de Lis­bonne — Cha­pitres 16 à 18

Bons bai­sers de Lis­bonne — Cha­pitres 16 à 18

Bons bai­sers de Lisbonne

Bons bai­sers de Lisbonne

Cha­pitres 16 à 18

Cha­pitre 16 — La der­nière partie

Le trei­zième soir, Fle­ming retour­na au casino.

Pas pour les mêmes rai­sons. La pre­mière fois — il y avait une éter­ni­té, il y avait huit jours — il y était allé par impul­sion, par dégoût de lui-même, par ce besoin de sau­ter dont Popov avait par­lé, le besoin de l’homme qui regarde trop long­temps et qui ne sup­porte plus son propre regard. Cette fois, il y allait par clar­té. Quelque chose s’é­tait net­toyé en lui — la nuit avec Vera, la pro­messe de ne pas écrire, la jour­née pas­sée seul dans sa chambre à ne rien faire, à écou­ter la mer, à lais­ser les pen­sées décan­ter comme on laisse décan­ter un vin trouble jus­qu’à ce que le liquide devienne trans­pa­rent et que les impu­re­tés tombent au fond. Les impu­re­tés étaient tom­bées. L’a­gi­ta­tion, l’ex­ci­ta­tion de l’a­ma­teur, le plai­sir du piège et du double jeu — tout cela était retom­bé, comme la fièvre retombe, et il res­tait quelque chose de plus calme, de plus froid, de plus vrai.

Il savait pour­quoi il allait au casi­no. Il allait voir Hart­mann. Pas pour le battre — battre Hart­mann au bac­ca­ra était un pro­jet d’a­ma­teur, et Fle­ming avait ces­sé d’être un ama­teur. Il allait le voir parce qu’il fal­lait le voir une der­nière fois. Parce que le temps à Esto­ril se ter­mi­nait — l’a­mi­ral God­frey avait câblé la veille, le rap­pel à Londres était immi­nent, deux jours peut-être, trois au plus. Et Fle­ming vou­lait s’as­seoir une der­nière fois en face de l’homme qui tenait les fils de Vera, qui déte­nait Alexandre, qui jouait au bac­ca­ra comme on exerce le pou­voir — avec la patience de celui qui sait que le temps est de son côté.

Il tra­ver­sa la rue. Les trente mètres. Le bitume, les pal­miers, la façade Art Déco. Les marches. Le por­tier. Le tapis rouge. L’es­ca­lier. Et la salle — les six lustres en cris­tal, le velours vert, le mur­mure, la fumée, cette lumière dorée qui trans­for­mait les visages en masques de théâtre et les gestes en chorégraphie.

Fle­ming ne s’ar­rê­ta pas au bureau de change. Pas ce soir. Il avait sur lui ce qui res­tait de la pre­mière soi­rée — mille huit cents escu­dos, le rési­du de sa défaite. Il ne les échan­gea pas contre des plaques. Pas encore. Il fit d’a­bord le tour de la salle — len­te­ment, les mains dans les poches, avec la démarche de l’homme qui se pro­mène dans un musée qu’il connaît par cœur et qui regarde les tableaux non plus avec les yeux de la décou­verte mais avec les yeux de la mémoire, les yeux qui voient ce qu’ils ont déjà vu et qui y trouvent, cette fois, autre chose.

La rou­lette — les mêmes joueuses, les mêmes chiffres, le même ver­tige cir­cu­laire. Le bla­ck­jack — les mêmes tou­ristes amé­ri­cains, les mêmes mises trop hautes, le même mélange d’au­dace et d’i­gno­rance. Le bar du casi­no — les mêmes diplo­mates, les mêmes femmes, les mêmes verres.

Et au fond, la table de baccara.

Hart­mann.

*

Il était là. Comme chaque soir. Le cos­tume — gris anthra­cite ce soir, le pre­mier cos­tume, le cos­tume du début, comme si l’his­toire fai­sait une boucle, comme si le cercle se refer­mait. La che­mise blanche. La cra­vate. Les mains sur le tapis vert — ces mains que Fle­ming avait obser­vées le pre­mier soir avec la fas­ci­na­tion de l’en­to­mo­lo­giste et qu’il regar­dait main­te­nant avec autre chose. Pas de la fas­ci­na­tion. De la connais­sance. Il connais­sait ces mains. Il savait ce qu’elles fai­saient — pas seule­ment au casi­no, pas seule­ment avec les cartes. Ce qu’elles fai­saient à Vera. Ce qu’elles fai­saient à Alexandre. Ce qu’elles fai­saient au monde. Des mains qui tiraient des fils. Des mains qui signaient des ordres. Des mains qui jouaient au bac­ca­ra pen­dant qu’un vio­lon­cel­liste de vingt-quatre ans pour­ris­sait dans une cel­lule quelque part dans le Reich.

Fle­ming s’assit.

Le même siège que la pre­mière fois — ou un siège voi­sin, il n’au­rait su dire, les sièges autour d’une table de bac­ca­ra se res­semblent tous, des chaises rem­bour­rées de velours vert, ano­nymes, inter­chan­geables, comme les joueurs eux-mêmes sont inter­chan­geables aux yeux du crou­pier et de la banque. Mais ce siège-ci, cette fois-ci, n’é­tait pas le siège de l’a­ma­teur. C’é­tait le siège de l’homme qui sait.

Il échan­gea ses escu­dos. Mille huit cents. Des plaques appa­rurent — pas beau­coup, une pile modeste, l’é­qui­valent d’un mois et demi de solde, le reste de sa défaite. Il posa les plaques devant lui et attendit.

La main fut distribuée.

*

Il ne joua pas comme la pre­mière fois. Pas avec le cœur. Pas avec les tripes. Pas avec cette impul­si­vi­té du joueur émo­tion­nel qui mise haut après un gain et bas après une perte, ce yoyo chi­mique qui est le pre­mier symp­tôme de la dépen­dance et le pre­mier signe de la défaite.

Il joua autre­ment. Il joua — et il mit du temps à trou­ver le mot, mais quand il le trou­va, il sut qu’il était juste — il joua avec atten­tion. L’at­ten­tion pure. L’at­ten­tion de l’ob­ser­va­teur qu’il avait tou­jours été, mais trans­for­mée, reca­li­brée, appli­quée non plus à l’ex­té­rieur mais à l’in­té­rieur — non plus au spec­tacle du casi­no mais au méca­nisme du jeu. Il regar­da les cartes. Il regar­da les pro­ba­bi­li­tés. Il regar­da le rythme de la banque — les séquences de gains et de pertes qui, sur un grand nombre de mains, des­si­naient des pat­terns, des vagues, des marées sta­tis­tiques que le joueur émo­tion­nel ne voyait pas mais que l’ob­ser­va­teur entraî­né pou­vait lire comme un marin lit les courants.

Et il fit quelque chose qu’il n’a­vait pas fait la pre­mière fois : il écou­ta le silence. Le silence entre les cartes. Le silence entre les mises. Ce silence minus­cule qui se pro­dui­sait quand le crou­pier retour­nait une carte et que la salle entière rete­nait son souffle — ce silence qui n’é­tait pas du vide mais de l’in­for­ma­tion, une infor­ma­tion que les mathé­ma­tiques ne cap­taient pas mais que l’ins­tinct cap­tait, cette vibra­tion sub­tile qui disait : main­te­nant. Ou : pas main­te­nant. Ou : attends.

Fle­ming atten­dit. Il misa petit pen­dant cinq mains. Per­dit trois, gagna deux. Le résul­tat net était négli­geable — quelques dizaines d’es­cu­dos de perte. Mais l’in­for­ma­tion n’é­tait pas dans le résul­tat. L’in­for­ma­tion était dans le rythme. Le rythme de la banque. Le rythme de Hartmann.

Parce que Hart­mann avait un rythme. Imper­cep­tible. Invi­sible aux joueurs ordi­naires. Mais visible — juste visible — à l’homme qui avait pas­sé treize jours à obser­ver, à écou­ter, à apprendre le lan­gage muet du casi­no et du Palá­cio et de Lis­bonne. Hart­mann variait ses mises selon un cycle — pas un cycle mathé­ma­tique, pas un cycle pré­vi­sible, mais un cycle phy­sique. Un cycle de res­pi­ra­tion. Hart­mann misait gros quand il expi­rait — quand son corps se relâ­chait, quand la ten­sion des­cen­dait — et petit quand il ins­pi­rait — quand la ten­sion mon­tait, quand le corps se ras­sem­blait. Le cycle durait quatre à cinq mains. Ins­pi­ra­tion, petites mises. Expi­ra­tion, grosses mises. Et les grosses mises gagnaient plus sou­vent que les petites — non pas par magie ni par triche, mais parce que Hart­mann, incons­ciem­ment, ins­tinc­ti­ve­ment, avec cette intel­li­gence du corps que les joueurs de génie pos­sèdent et que les joueurs ordi­naires ne pos­sé­de­ront jamais, Hart­mann ali­gnait ses mises sur sa propre phy­sio­lo­gie, et sa phy­sio­lo­gie était en phase avec le jeu, comme un sur­feur est en phase avec la vague, comme un musi­cien est en phase avec la mesure.

Fle­ming vit le cycle. Il lui fal­lut six mains pour le voir — six mains d’ob­ser­va­tion pure, de non-jeu, de pré­sence immo­bile au bord du mou­ve­ment. Et quand il le vit — quand le pat­tern émer­gea du bruit comme un visage émerge d’un brouillard — il sut ce qu’il devait faire.

Il devait jouer contre le cycle. Pas avec. Contre.

Miser gros quand Hart­mann misait petit. Miser petit quand Hart­mann misait gros. Inver­ser la phase. Sur­fer la contre-vague. Parce que le bac­ca­ra — et c’é­tait la leçon que treize jours au Por­tu­gal lui avaient apprise, la leçon du casi­no et du Palá­cio et de Lis­bonne et de Vera et de tout le reste — le bac­ca­ra n’est pas un jeu de cartes. C’est un jeu de rythmes. Et le rythme, quand on le com­prend, n’est pas un enne­mi. C’est un partenaire.

*

Il misa.

Quatre cents escu­dos. Sa plus grosse mise de la soi­rée. Posée sur le tapis au moment exact où Hart­mann rete­nait son souffle — l’ins­pi­ra­tion, le ras­sem­ble­ment, la petite mise. Fle­ming pous­sa les plaques vers le centre avec un geste qui n’é­tait ni hési­tant ni brusque — un geste mesu­ré, pré­cis, le geste de l’homme qui sait ce qu’il fait et pour­quoi il le fait.

Les cartes tom­bèrent. Le crou­pier dis­tri­bua avec cette élé­gance méca­nique qui est la signa­ture des crou­piers de bac­ca­ra — le poi­gnet souple, le geste fluide, les cartes qui glissent sur le tapis comme des pati­neurs sur la glace. Deux cartes pour le ponte. Deux cartes pour la banque.

Fle­ming sou­le­va les siennes. Du bout des doigts. Comme Hart­mann. Pas par imi­ta­tion — par com­pré­hen­sion. Parce que sou­le­ver les cartes du bout des doigts n’est pas un geste de snob, c’est un geste de patience. C’est le geste qui dit : je ne suis pas pres­sé. Je n’ai pas besoin de voir tout de suite. Je peux attendre.

Un roi et un sept. Sept natu­rel. Pas neuf — sept. La deuxième meilleure main après huit et neuf. Une main solide. Pas spec­ta­cu­laire. Solide.

Hart­mann retour­na les siennes. Un cinq et un trois. Huit. Contre sept. La banque gagnait.

Fle­ming per­dit. Quatre cents escu­dos. Le crou­pier tira les plaques. Le cycle continuait.

Mais Fle­ming ne bron­cha pas. Pas un muscle. Pas un sou­pir. Il avait per­du et il ne bron­chait pas, parce que la perte fai­sait par­tie du plan, et que le plan n’é­tait pas de gagner chaque main mais de gagner la soi­rée, et que gagner la soi­rée exi­geait de perdre cer­taines mains avec la même séré­ni­té qu’on gagnait les autres — cette séré­ni­té que les joueurs de poker appellent le tilt inver­sé, cette capa­ci­té à absor­ber la perte sans que la perte altère le jugement.

Main sui­vante. Hart­mann expi­rait — le relâ­che­ment, la grosse mise. Fle­ming misa petit. Cent escu­dos. La banque gagna. Fle­ming per­dit cent escu­dos. Popov avait rai­son — Hart­mann gagnait quand il misait gros. Mais Fle­ming ne misait pas gros en même temps. Il pro­té­geait son capital.

Main sui­vante. Hart­mann ins­pi­rait. Fle­ming misa trois cents escu­dos. Les cartes tom­bèrent. Le ponte — Fle­ming — reçut un quatre et un cinq. Neuf natu­rel. La banque : un six et un deux. Huit. Le ponte gagnait.

Trois cents escu­dos de gain. Fle­ming ne sou­rit pas. Pas de sou­la­ge­ment. Pas de joie. La dis­ci­pline. La patience. Le rythme.

Les mains se suc­cé­dèrent. Fle­ming jouait — et le jeu, main­te­nant, n’a­vait plus rien du jeu de la pre­mière soi­rée. Ce n’é­tait plus de l’im­pul­sion. Ce n’é­tait plus de l’é­mo­tion. C’é­tait de la musique. Du contre­point. La mélo­die de Hart­mann — le cycle, la res­pi­ra­tion, les mises qui mon­taient et des­cen­daient comme les notes d’une gamme — et la contre-mélo­die de Fle­ming — inver­sée, déca­lée, en miroir. Deux musi­ciens jouant le même mor­ceau dans des tona­li­tés oppo­sées. Deux nageurs dans le même cou­rant, l’un allant avec, l’autre allant contre. Et le fleuve — le Tage, la chance, le hasard, cette force aveugle qui ne favo­rise per­sonne et qui favo­rise tout le monde — le fleuve cou­lait entre eux, indif­fé­rent, magnifique.

Fle­ming gagnait. Pas à chaque main. Mais sur l’en­semble. Les plaques reve­naient vers lui — len­te­ment, par petits paquets, avec cette régu­la­ri­té qui n’est pas de la chance mais de la méthode. Et la pile, devant lui, gran­dis­sait — pas une tour, pas encore, mais une colonne res­pec­table, une géo­gra­phie de gain qui rem­pla­çait la géo­gra­phie de défaite de la pre­mière soirée.

Et Hart­mann le vit.

*

Il le vit parce que Hart­mann voyait tout. Parce que les yeux gris ne man­quaient rien — ni les mises, ni les cartes, ni le rythme, ni sur­tout le chan­ge­ment de rythme chez l’ad­ver­saire. Et le chan­ge­ment de Fle­ming était visible — pas bruyant, pas spec­ta­cu­laire, mais visible pour l’œil entraî­né. Le joueur émo­tion­nel de la pre­mière soi­rée avait dis­pa­ru. À sa place, quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de plus froid. De plus lent. De plus atten­tif. Quel­qu’un qui ne jouait pas contre la banque mais avec le jeu, qui ne lut­tait pas contre le cou­rant mais le lisait, qui ne cher­chait pas à vaincre Hart­mann mais à le com­prendre — et qui, en le com­pre­nant, le battait.

Hart­mann le regar­da. Le deuxième vrai regard. Pas le regard amu­sé de la pre­mière soi­rée — celui de l’a­dulte qui observe l’en­fant faire un coup inté­res­sant. Un autre regard. Plus grave. Plus pro­fond. Le regard de l’homme qui recon­naît — non pas un adver­saire, pas un égal, mais quelque chose de plus inquié­tant. Un élève. Un élève qui a appris. Et le pro­fes­seur qui voit son élève apprendre éprouve un sen­ti­ment ambi­va­lent — de la fier­té et de la peur. De la fier­té parce que l’ap­pren­tis­sage est la preuve que l’en­sei­gne­ment a fonc­tion­né. De la peur parce que l’é­lève qui a appris n’a plus besoin du pro­fes­seur — et le jour où il n’a plus besoin du pro­fes­seur est le jour où il peut le dépasser.

Hart­mann ne dit rien. Il ajus­ta son jeu. Imper­cep­ti­ble­ment. Le cycle chan­gea — la res­pi­ra­tion se modi­fia, les mises se déca­lèrent, les pat­terns glis­sèrent d’un cran, comme un pia­niste qui module d’un demi-ton pour désta­bi­li­ser l’ac­com­pa­gna­teur. Hart­mann contrait le contre­point. Il répon­dait à Fle­ming. Il jouait, pour la pre­mière fois, contre Fle­ming, et non plus contre la table.

Le duel. Le vrai. Pas le duel de la pre­mière soi­rée — qui n’a­vait été qu’un mas­sacre poli, un pro­fes­sion­nel écri­sant un ama­teur. Le vrai duel. Deux intel­li­gences face à face, sépa­rées par un tapis vert et des cartes et des jetons, et reliées par quelque chose de plus pro­fond — cette recon­nais­sance mutuelle des adver­saires qui se res­pectent, cette inti­mi­té de la com­pé­ti­tion qui est peut-être la seule forme d’in­ti­mi­té que les hommes comme Fle­ming et Hart­mann s’au­to­risent, parce qu’elle est codi­fiée, régu­lée, conte­nue dans un cadre de règles, et que les hommes qui ont peur des émo­tions ne s’au­to­risent les émo­tions que dans les cadres.

Les mains se suc­cé­dèrent. Le gain de Fle­ming ralen­tit — Hart­mann s’é­tait ajus­té, le cycle avait chan­gé, et le contre­point ne fonc­tion­nait plus de la même façon. Mais Fle­ming s’a­jus­ta aus­si. Il écou­ta. Il obser­va. Il trou­va le nou­veau rythme — dif­fé­rent, plus com­plexe, un rythme en trois temps au lieu de quatre, un rythme de valse au lieu de marche, et il s’y adap­ta, et le gain reprit, et les plaques revinrent.

Une heure pas­sa. Deux. La salle se vidait — les joueurs de rou­lette par­taient, les curieux par­taient, les diplo­mates par­taient. La table de bac­ca­ra se rétré­cis­sait — trois joueurs res­taient, puis deux, puis Fle­ming seul contre la banque. Fle­ming seul contre Hart­mann. Le crou­pier entre eux, neutre, méca­nique, comme l’ar­bitre d’un match dont il ne com­prend pas les enjeux mais dont il applique les règles avec une rigueur de métronome.

Les mains tom­bèrent. L’une après l’autre. Les cartes, les chiffres, les annonces du crou­pier — neuf pour le ponte, sept pour la banque, le ponte gagne. Huit pour la banque, six pour le ponte, la banque gagne. Cinq, tirage, quatre, neuf, le ponte gagne. Le rythme. La musique. Le contrepoint.

Et à la der­nière main — la der­nière de la soi­rée, la main qui serait, sans que Fle­ming le sache encore, la der­nière main de bac­ca­ra qu’il joue­rait jamais au Casi­no Esto­ril — à la der­nière main, Fle­ming misa gros. Tout. Ce qui res­tait. Le capi­tal ini­tial plus les gains — trois mille quatre cents escu­dos. Le tout sur une main. Le tout contre Hartmann.

Le geste fut remar­qué. Le crou­pier leva les yeux. Le chef de par­tie se rai­dit. Et Hart­mann — Hart­mann ne bou­gea pas. Les yeux gris se posèrent sur la pile de plaques que Fle­ming pous­sait vers le centre du tapis, et dans ces yeux, Fle­ming vit quelque chose qu’il n’y avait jamais vu. Pas de l’a­mu­se­ment. Pas de la recon­nais­sance. Du respect.

Le res­pect de l’en­ne­mi. Le res­pect de l’homme qui com­prend que l’autre a com­pris — pas le jeu, pas les cartes, pas les pro­ba­bi­li­tés. Quelque chose de plus vaste. La nature du jeu. La nature du pou­voir. La nature de ce qui les liait et les oppo­sait dans cette salle à deux heures du matin, sous les lustres de cris­tal, avec le tapis vert entre eux comme un champ de bataille miniature.

Les cartes tombèrent.

Fle­ming sou­le­va les siennes. Du bout des doigts. Lentement.

Un as et un huit. Neuf natu­rel. La meilleure main. La main parfaite.

Le temps s’ar­rê­ta. Une seconde. Deux. Le crou­pier atten­dit que la banque retourne. Hart­mann — les mains sur les cartes, les yeux sur Fle­ming, pas sur les cartes, les yeux gris fixés sur les yeux bleus de l’An­glais — Hart­mann retourna.

Un sept et un roi. Sept.

Neuf contre sept. Le ponte gagnait.

Fle­ming avait gagné.

*

Le crou­pier pous­sa les plaques. La pile — énorme main­te­nant, presque sept mille escu­dos, plus du double du capi­tal ini­tial — glis­sa vers Fle­ming avec un bruit de por­ce­laine et d’argent qui fut, dans le silence de la salle presque vide, un bruit de ton­nerre. Fle­ming regar­da les plaques. Il les regar­da comme on regarde un pay­sage — pas un objet, un pay­sage. La géo­gra­phie du gain. Les col­lines de jetons empi­lés. Le relief de la victoire.

Puis il leva les yeux vers Hartmann.

Et Hart­mann fit quelque chose d’ex­tra­or­di­naire. Quelque chose que Fle­ming n’ou­blie­rait jamais. Quelque chose qui s’im­pri­me­rait dans sa mémoire avec la per­ma­nence des trau­ma­tismes et des révé­la­tions et qui resur­gi­rait, des années plus tard, dans un livre, dans un per­son­nage, dans une scène.

Hart­mann incli­na la tête.

Un cen­ti­mètre. Pas plus. L’in­cli­nai­son la plus minime, la plus sub­tile, la plus élé­gante qu’un être humain puisse pro­duire — l’in­cli­nai­son du samou­raï après le com­bat, l’in­cli­nai­son du maître d’armes après l’as­saut, l’in­cli­nai­son de l’homme qui recon­naît la vic­toire de l’autre non pas avec humi­lia­tion mais avec digni­té, cette digni­té qui dit : vous avez gagné, et je recon­nais votre vic­toire, et ma recon­nais­sance ne dimi­nue ni vous ni moi, elle nous gran­dit tous les deux, parce que le vrai jeu n’est pas de gagner ou de perdre mais de jouer à un niveau qui mérite le respect.

Fle­ming incli­na la tête en retour. Le même cen­ti­mètre. La même digni­té. Le même lan­gage muet des adver­saires qui se saluent.

Puis Hart­mann se leva. Bou­ton­na sa veste — le bou­ton du milieu. Ajus­ta ses manches. Et dit, pour la deuxième fois de leur his­toire, pour la der­nière fois :

— Bon­soir, Com­man­der Fleming.

La voix basse. Le bary­ton. L’ac­cent de Cam­bridge. Et sous les mots — sous la poli­tesse, sous le pro­to­cole, sous le ver­nis de la civi­li­té — quelque chose d’autre. Pas de la menace. Pas de la colère. De la recon­nais­sance. Hart­mann recon­nais­sait Fle­ming. Non pas comme un enne­mi bat­tu recon­naît son vain­queur — il n’é­tait pas bat­tu, pas vrai­ment, la banque res­tait la banque, une soi­rée ne chan­geait pas la guerre. Mais comme un homme recon­naît un autre homme. Comme un joueur recon­naît un joueur. Comme un masque recon­naît un masque.

— Bon­soir, Herr Hart­mann, dit Fleming.

L’Al­le­mand s’é­loi­gna. La sil­houette en anthra­cite tra­ver­sa la salle vide — les chaises ren­ver­sées, les tables cou­vertes de tapis, les cen­driers pleins, les verres aban­don­nés. Il pas­sa sous les lustres dont la lumière fai­blis­sait — on étei­gnait, on fer­mait, la nuit du casi­no se ter­mi­nait — et sa sil­houette dimi­nua, se rétré­cit, devint ombre, puis sou­ve­nir, puis rien.

Fle­ming res­ta seul.

Le crou­pier ran­geait les cartes. Le chef de par­tie fer­mait la caisse. Les lustres s’é­tei­gnaient un par un — d’a­bord les laté­raux, puis les cen­traux, puis le der­nier, le plus grand, celui du milieu de la salle, et quand ce lustre s’é­tei­gnit, la salle du casi­no fut plon­gée dans une pénombre grise, fan­to­ma­tique, où les tables de jeu res­sem­blaient à des tombes et les chaises à des stèles et le tapis vert à de l’herbe sur un cimetière.

Fle­ming ramas­sa ses plaques. Les por­ta au bureau de caisse. Échan­gea — sept mille deux cents escu­dos. Le cais­sier comp­ta les billets avec cette indif­fé­rence pro­fes­sion­nelle qui est la marque des cais­siers de casi­no, ces hommes qui voient pas­ser des for­tunes sans sour­ciller parce que l’argent, quand on le mani­pule en quan­ti­té suf­fi­sante, cesse d’être de l’argent et devient du papier, des chiffres, de l’abstraction.

Fle­ming prit les billets. Les plia. Les glis­sa dans sa poche — pas la poche inté­rieure, celle des mots et des pages et des secrets. La poche exté­rieure. L’argent et les mots ne vont pas dans la même poche.

Il sor­tit.

*

Les marches du casi­no. Le même marbre que la pre­mière soi­rée. La même nuit. Les mêmes pal­miers. Et cette fois, pas de Popov sur les marches. Pas de ciga­rette au coin des lèvres. Pas de sil­houette dans le noir. Popov était ailleurs — quelque part dans la nuit d’Es­to­ril, dans une chambre ou sur une route ou dans un de ces inter­stices de l’exis­tence qu’il habi­tait avec la grâce d’un chat entre deux murs.

Fle­ming s’as­sit quand même. Sur les marches. Le marbre froid. L’air tiède. Le ciel — déga­gé, ce soir, avec des étoiles si nom­breuses et si brillantes qu’elles sem­blaient fausses, comme les étoiles d’un décor de théâtre, trop par­faites pour être vraies. Mais elles étaient vraies. C’é­taient les mêmes étoiles qui brillaient au-des­sus de Londres et au-des­sus de Ber­lin et au-des­sus de Vienne où Alexandre ne les voyait pas, et cette pen­sée — les mêmes étoiles, les mêmes, pour les joueurs et pour les pri­son­niers — cette pen­sée le sai­sit avec une vio­lence qui le lais­sa immo­bile, les mains sur les genoux, le visage levé vers le ciel, comme Umber­to dans le jar­din du Palá­cio, comme tous les hommes de tous les temps qui ont levé la tête vers les étoiles en cher­chant une réponse et qui n’ont trou­vé que la beau­té, et qui ont com­pris que la beau­té était peut-être la réponse, la seule, et que cette réponse ne résol­vait rien mais ren­dait tout supportable.

Il pen­sa à Hart­mann. À l’in­cli­nai­son de la tête. Au cen­ti­mètre de digni­té. Et il pen­sa — avec une luci­di­té qui avait le tran­chant d’un rasoir — que Hart­mann, ce soir, lui avait don­né quelque chose de plus pré­cieux que la vic­toire au bac­ca­ra. Hart­mann lui avait don­né un personnage.

Pas Hart­mann lui-même — Hart­mann était trop com­plexe, trop réel, trop humain pour être un per­son­nage. Un per­son­nage est une sim­pli­fi­ca­tion du réel. Un per­son­nage est ce qui reste quand on enlève les contra­dic­tions, les hési­ta­tions, les zones grises. Et Hart­mann — le vrai Hart­mann, le ban­quier nazi qui jouait au bac­ca­ra et qui déte­nait un vio­lon­cel­liste et qui incli­nait la tête devant son adver­saire — le vrai Hart­mann était tout sauf simple. Mais le geste — l’in­cli­nai­son, le cen­ti­mètre, la digni­té de l’en­ne­mi — le geste, lui, était simple. Et le geste était le per­son­nage. Le geste était Le Chiffre.

Le Chiffre. Le mot — ces deux mots, ces deux syl­labes que Fle­ming avait écrits le pre­mier soir, sur le bloc-notes du Palá­cio, en ren­trant du casi­no — Le Chiffre était né dans ce geste. Un homme qui n’a pas de nom mais un chiffre. Un homme qui n’a pas de visage mais un masque. Un homme qui joue au bac­ca­ra non pas pour gagner mais pour exer­cer le pou­voir, et qui perd avec la même digni­té qu’il gagne, parce que le pou­voir ne dépend pas du résul­tat mais de la manière.

Fle­ming sou­rit. Seul sur les marches du casi­no. Sous les étoiles. Le sou­rire de l’homme qui vient de com­prendre que treize jours au Por­tu­gal ne seront pas per­dus. Que les défaites et les vic­toires et les tra­hi­sons et les nuits et les matins et les bicas et les sar­dines et le fado et le Tage — que tout cela ira quelque part. Pas dans un rap­port. Pas dans un mémo. Dans un livre.

Il se leva. Tra­ver­sa la rue. Le gra­vier du Palá­cio — le cris­se­ment du retour, le cris­se­ment du vain­queur, le cris­se­ment qui ne dit plus l’argent ni le calme ni le départ mais le gain et la fatigue et la fin de quelque chose.

Le hall. L’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. La chambre.

Il entra. Ne s’as­sit pas au bureau. Ne prit pas le bloc-notes. Il avait pro­mis à Vera de ne pas écrire — et cette pro­messe, il l’é­ten­dit à la soi­rée entière, à la vic­toire, à Hart­mann, à l’in­cli­nai­son de la tête. Il ne nota rien. Pas un mot. Pas un chiffre.

Mais il n’a­vait pas besoin de noter. La mémoire suf­fi­sait. Cer­taines choses s’é­crivent dans le corps, pas sur le papier — elles s’é­crivent dans les muscles et dans les nerfs et dans le bat­te­ment du cœur, et elles res­tent là, intactes, inal­té­rables, jus­qu’au jour où le corps les res­ti­tue, jus­qu’au jour où les doigts se posent sur les touches d’une machine à écrire et où les mots sortent d’eux-mêmes, sans effort, por­tés par la mémoire du corps, por­tés par le sou­ve­nir d’une nuit au casi­no d’Es­to­ril où un offi­cier anglais a bat­tu un ban­quier alle­mand au bac­ca­ra et où le ban­quier a incli­né la tête d’un cen­ti­mètre et où ce cen­ti­mètre a conte­nu toute la digni­té et toute l’hor­reur du monde.

Fle­ming se cou­cha. Fer­ma les yeux. Dormit.

Et cette nuit-là, il rêva de cartes. Des cartes qui tom­baient, len­te­ment, dans le silence d’une salle vide, sous des lustres éteints, et chaque carte qui tom­bait était un jour, et chaque jour était un sou­ve­nir, et chaque sou­ve­nir était un mot, et les mots tom­baient sur le tapis vert comme la pluie tom­bait sur Lis­bonne — ver­ti­ca­le­ment, chau­de­ment, d’un ciel res­té bleu sur les bords.

Cha­pitre 17 — La disparition

Le qua­tor­zième matin, Vera ne vint pas.

Fle­ming atten­dit sur la ter­rasse. La table. La bica. Le soleil. Le jour­nal. Tout était en place — le décor, les acces­soires, le pla­teau du rituel mati­nal. Tout sauf elle. La chaise en face de lui res­tait vide, et cette chaise vide occu­pait plus d’es­pace qu’une chaise occu­pée, parce que l’ab­sence, quand elle est inat­ten­due, est plus volu­mi­neuse que la pré­sence. L’ab­sence est un meuble encombrant.

Il atten­dit une heure. Com­man­da un deuxième café. Fuma une SG Gigante. Puis une Mor­land. Puis une autre SG Gigante. Les ciga­rettes se suc­cé­daient comme des hypo­thèses — cha­cune appor­tant une expli­ca­tion pos­sible, cha­cune se consu­mant sans réponse. Vera était en retard. Vera était malade. Vera avait un ren­dez-vous. Vera ne venait pas le matin après la nuit, par pudeur, par pro­to­cole, par ce code non écrit des femmes qui ont pas­sé la nuit avec un homme et qui s’ac­cordent un jour d’ab­sence pour réta­blir l’é­qui­libre, pour reprendre la dis­tance, pour rede­ve­nir ce qu’elles étaient avant la nuit.

Mais aucune de ces hypo­thèses ne tenait. Vera n’é­tait pas une femme de pro­to­cole. Vera n’a­vait jamais été en retard d’une heure. Et Vera — la Vera qu’il connais­sait, la Vera de treize jours, la Vera du masque et du sou­rire inté­rieur — n’é­tait pas une femme qui s’ab­sen­tait sans pré­ve­nir. Elle dis­pa­rais­sait chaque soir vers sa vie invi­sible, oui. Mais elle réap­pa­rais­sait chaque matin, fidèle comme le soleil d’Es­to­ril, avec son jour­nal et son sou­rire et ses questions.

Ce matin, pas de jour­nal. Pas de sou­rire. Pas de questions.

Fle­ming paya son café. Se leva. Et com­men­ça à chercher.

*

Il appe­la l’am­bas­sade. Rich­ter n’é­tait pas dis­po­nible — en réunion, dit la secré­taire, avec cette voix de secré­taire d’am­bas­sade qui trans­forme chaque infor­ma­tion en non-infor­ma­tion et chaque réponse en éva­sion. Fle­ming insis­ta. La secré­taire résis­ta. Fle­ming don­na son grade, son nom, son numé­ro de réfé­rence. La secré­taire trans­mit. Dix minutes d’at­tente. Le com­bi­né du hall du Palá­cio col­lé à l’o­reille, la sueur dans la paume, le regard fixé sur la porte d’en­trée comme si Vera allait appa­raître à chaque seconde, fran­chir le seuil avec sa démarche et sa bar­rette et ses Chur­ch’s et dire bon­jour Fle­ming, déso­lée pour le retard, j’ai été retenue.

Rich­ter prit la ligne.

— Car­val­ho n’est pas venue ce matin, dit Fleming.

— Je sais.

— Vous savez ?

— Elle n’est pas venue à l’am­bas­sade non plus. Pas de mes­sage. Pas d’ap­pel. Nous avons envoyé quel­qu’un chez elle.

— Et ?

Le silence de Rich­ter. Le silence le plus élo­quent du monde — le silence de l’homme de ren­sei­gne­ment qui sait quelque chose et qui mesure, dans le silence, le poids exact de ce qu’il va dire et l’im­pact que ça aura sur celui qui l’entend.

— L’ap­par­te­ment est vide, dit Rich­ter. Pas vide comme elle-est-sor­tie-faire-des-courses. Vide comme elle-est-par­tie. Les armoires sont ouvertes. Les vête­ments ont dis­pa­ru. Les affaires per­son­nelles — pho­tos, papiers, objets — tout a dis­pa­ru. Le loyer est payé jus­qu’à la fin du mois. La clé était sur la table de la cui­sine. Posée au milieu de la table. Comme un message.

Fle­ming ne dit rien. Le com­bi­né pesait dans sa main — une tonne, un siècle, un monde. Le hall du Palá­cio autour de lui — le lustre, le tapis, le concierge, les fau­teuils en cuir fauve — le hall conti­nuait d’exis­ter avec cette obs­ti­na­tion indif­fé­rente des lieux, cette capa­ci­té des espaces à ne pas chan­ger quand les gens qui les habitent changent, cette sta­bi­li­té géo­gra­phique qui est la seule sta­bi­li­té du monde et qui est aus­si sa cruauté.

— Fle­ming, dit Rich­ter. Il n’y a rien que vous puis­siez faire. Car­val­ho a dis­pa­ru. Les gens dis­pa­raissent. À Lis­bonne, en temps de guerre, les gens dis­pa­raissent comme les marées montent et des­cendent — c’est un phé­no­mène natu­rel. On ne cherche pas les marées. On les constate.

— Elle n’est pas une marée.

— Non. Mais elle est par­tie. Et les gens qui partent comme ça — sans mes­sage, sans trace, sans expli­ca­tion — sont des gens qui ne veulent pas être trou­vés. Ou des gens qui ne peuvent pas ne pas par­tir. Dans les deux cas, cher­cher est inutile. Et dans le deuxième cas, cher­cher est dangereux.

Fle­ming rac­cro­cha. Res­ta debout dans le hall. Le com­bi­né repla­cé sur son socle avec une len­teur de som­nam­bule, comme si le geste de rac­cro­cher était le geste le plus défi­ni­tif qu’il eût jamais fait — la fin d’une com­mu­ni­ca­tion, la fin d’une connexion, la fin de quelque chose.

*

Il sor­tit. Prit un taxi. Don­na l’a­dresse — pas l’a­dresse de Vera, qu’il ne connais­sait pas, qu’il n’a­vait jamais deman­dée, par cette pudeur anglaise qui res­pecte la vie pri­vée même quand la vie pri­vée est un mys­tère et que le mys­tère est un dan­ger. L’a­dresse de la mai­son aux volets bleus. L’Al­fa­ma. La ruelle.

Le taxi le dépo­sa au pied de la col­line. Il mon­ta. Les pavés. Les ruelles. L’o­deur — l’ail, le jas­min, le linge mouillé, la vie domes­tique des gens qui ne dis­pa­raissent pas, des gens qui res­tent, qui sont là le matin et le soir et le len­de­main, dans leurs mai­sons, dans leurs rues, dans leur monde solide et simple et immuable.

La mai­son aux volets bleus.

Les volets étaient fer­més. Tous. Le pre­mier étage, le deuxième, le troi­sième — la fenêtre d’A­lexandre, d’où Bach des­cen­dait autre­fois dans la ruelle. Tout fer­mé. La mai­son était close comme un visage est clos — les yeux fer­més, la bouche fer­mée, la peau tirée, une expres­sion de refus, de retrait, de non. La mai­son disait non. La mai­son disait : il n’y a per­sonne. Il n’y a plus per­sonne. Il n’y a peut-être jamais eu personne.

Fle­ming res­ta devant la mai­son. La rue autour de lui vivait — une femme éten­dait du linge à une fenêtre, un chat dor­mait sur un muret, deux enfants jouaient avec un bal­lon dégon­flé. La vie. La vie ordi­naire. La vie qui n’a pas de rap­port avec l’es­pion­nage ni avec les dis­pa­ri­tions ni avec les vio­lon­cel­listes pri­son­niers. La vie qui continue.

Il leva les yeux vers la fenêtre du troi­sième étage. Les volets bleus, fer­més. Et der­rière les volets — quoi ? Une chambre vide. Un lit défait. Une chaise où un gar­çon de seize ans s’as­seyait avec un vio­lon­celle entre les genoux et où per­sonne ne s’as­seyait plus. Le silence. Le silence spé­ci­fique des chambres aban­don­nées, qui n’est pas le silence de l’ab­sence mais le silence de l’a­près — l’a­près-musique, l’a­près-vie, l’après-tout.

Il ne frap­pa pas à la porte. À quoi bon. Vera n’é­tait pas là. Vera n’é­tait plus là. Vera n’é­tait nulle part.

*

Il des­cen­dit vers le Tage. Le Cais do Sodré. Le quai. La gare flu­viale. Le gui­chet où Vera avait ache­té deux billets pour le cacil­hei­ro, ce jour-là — le jour du fer­ry, le jour du Tage, le jour des palourdes et du mira­dou­ro et des châ­taignes grillées. Il regar­da le gui­chet. Fer­mé à cette heure — les fer­ries ne par­taient que le matin. Le bâti­ment blanc était là, avec sa pein­ture écaillée et son hor­loge arrê­tée, et Fle­ming pen­sa que cette gare flu­viale était le lieu le plus triste de Lis­bonne — non pas parce qu’elle était triste en elle-même, mais parce qu’elle était le lieu de la tra­ver­sée, le lieu où l’on passe d’une rive à l’autre, et que Vera avait tra­ver­sé, et que lui n’a­vait pas tra­ver­sé avec elle, et que le fleuve entre eux était main­te­nant infranchissable.

Il lon­gea les quais. Pas­sa devant le Mer­ca­do da Ribei­ra — fer­mé aus­si, les portes cade­nas­sées, l’o­deur de pois­son et de fruits per­sis­tant dans l’air comme l’o­deur d’une femme per­siste sur un oreiller après son départ. Il remon­ta vers la Pra­ça do Comér­cio — la grande place, les arcades jaunes, la sta­tue équestre, le Tage au fond, ouvert, immense, et les quais d’où par­taient les navigateurs.

C’est d’i­ci qu’ils par­taient, avait dit Vera. Ils mon­taient sur des bateaux et ils allaient jus­qu’au bout du monde. Et ils ne savaient pas s’ils revien­draient. La plu­part ne reve­naient pas.

Vera était par­tie. Comme les navi­ga­teurs. Vers quelque chose — une des­ti­na­tion qu’il ne connais­sait pas, un port qu’il ne voyait pas, un bout du monde qui était peut-être Vienne ou Ber­lin ou un camp sans nom ou la mort ou la liber­té ou rien du tout. Elle était mon­tée sur un bateau — méta­pho­ri­que­ment, réel­le­ment, qu’im­porte — et elle avait quit­té le quai, et elle ne s’é­tait pas retour­née, et le Tage avait cou­lé entre elle et lui, et le Tage cou­lait encore, indif­fé­rent, magni­fique, comme il cou­lait depuis des millénaires.

Fle­ming s’as­sit sur un banc. Face au fleuve. Le soleil était haut — midi, peut-être. La lumière frap­pait l’eau et la trans­for­mait en miroir de feu, en sur­face de métal fon­du, en éten­due de scin­tille­ments qui bles­sait les yeux. Il ne détour­na pas le regard. Il lais­sa la lumière le bles­ser. Parce que la dou­leur des yeux était plus facile à sup­por­ter que l’autre dou­leur — la dou­leur de l’in­té­rieur, la dou­leur de l’homme qui cherche quel­qu’un qui n’est plus là et qui sait, avec chaque fibre de son corps, que cette per­sonne ne sera plus jamais là.

*

Il cher­cha encore. L’a­près-midi. Par obs­ti­na­tion. Par refus d’ac­cep­ter. Par cette qua­li­té anglaise qui n’est pas du cou­rage mais de l’en­tê­te­ment et qui pro­duit, par­fois, les mêmes résultats.

La tas­ca de l’Al­fa­ma — la cave où ils avaient man­gé les sar­dines grillées. Il des­cen­dit les marches. L’obs­cu­ri­té. Les tables en bois. Le patron — le même, le visage sans âge, le tablier taché. Fle­ming deman­da. Avait-il vu une femme — brune, yeux sombres, robe bleu marine, anglaise et por­tu­gaise ? Le patron le regar­da avec cette expres­sion des Lis­boètes quand un étran­ger leur demande quelque chose d’in­time — pas de la méfiance, de la réserve, cette réserve qui n’est pas de la froi­deur mais de la pro­tec­tion, la pro­tec­tion de ceux qui vivent dans une dic­ta­ture et qui ont appris que les ques­tions sont des pièges et que les réponses sont des aveux.

— Não sei, dit le patron. Je ne sais pas.

Il ne savait pas. Ou il savait et ne disait pas. Ou il avait oublié — un visage par­mi d’autres, une femme par­mi d’autres, une sar­dine par­mi d’autres. Les patrons de tas­ca voient des mil­liers de visages, et les mil­liers de visages se fondent en un seul visage, le visage com­po­site du client, ano­nyme, inter­chan­geable, oubliable.

Fle­ming remon­ta. Le café du Chia­do — A Bra­si­lei­ra, où ils s’é­taient retrou­vés le pre­mier jour. Les tables en ter­rasse. Les ser­veurs en gilet. Il deman­da. Non. Per­sonne ne connais­sait une femme de cette des­crip­tion. Ou tout le monde la connais­sait — brune, yeux sombres, anglaise et por­tu­gaise, la des­crip­tion cor­res­pon­dait à des cen­taines de femmes à Lis­bonne, des mil­liers peut-être, et Vera se dis­sol­vait dans la masse comme une goutte d’eau se dis­sout dans le fleuve.

Le Museu Nacio­nal de Arte Anti­ga — où ils avaient vu les Ten­ta­tions de saint Antoine. Fer­mé le lun­di. Les portes closes. L’es­ca­lier désert. Le jar­din en contre­bas, avec ses pal­miers et sa vue sur le Tage. Personne.

Le mira­dou­ro de São Pedro de Alcân­ta­ra — les pla­tanes, le bel­vé­dère, le banc de pierre où ils avaient man­gé des châ­taignes grillées en regar­dant le soleil des­cendre sur les toits. Le banc était là. Occu­pé par un vieil homme qui lisait un jour­nal. Pas de Vera. Pas de châ­taignes. Pas de ven­deur ambu­lant. Rien.

Fle­ming s’as­sit à côté du vieil homme. Pas sur le même banc — sur le banc d’à côté. Et il regar­da Lis­bonne. La même vue. Les mêmes toits. Le même Cas­te­lo en haut de l’Al­fa­ma. Le même Tage au fond. Rien n’a­vait chan­gé. Le pay­sage était iden­tique. Et pour­tant — pour­tant, quelque chose avait dis­pa­ru du pay­sage, quelque chose d’in­vi­sible sur la carte et sur le pano­ra­ma mais d’es­sen­tiel dans l’ex­pé­rience, comme quand on retire le sel d’un plat et que le plat a tou­jours la même appa­rence mais n’a plus le même goût.

Le goût de Lis­bonne avait chan­gé. Le sel avait dis­pa­ru. Et le sel s’ap­pe­lait Vera.

*

Il ren­tra à Esto­ril. Le taxi. La route. Le silence.

Au Palá­cio, le concierge lui remit un mes­sage. Une enve­loppe. Pas une enve­loppe de l’hô­tel — une enve­loppe ordi­naire, blanche, sans en-tête, sans adresse de retour. Son nom était écrit des­sus, à l’encre noire, d’une écri­ture qu’il ne recon­nut pas — ou qu’il recon­nut sans vou­loir le recon­naître, parce que recon­naître l’é­cri­ture c’é­tait recon­naître la main, et recon­naître la main c’é­tait recon­naître Vera, et recon­naître Vera c’é­tait accep­ter qu’elle avait écrit cette lettre et dépo­sé cette enve­loppe et que cette enve­loppe était peut-être la der­nière chose d’elle qui exis­tait encore dans ce monde, la der­nière trace, le der­nier fil.

Il mon­ta dans sa chambre. Fer­ma la porte. S’as­sit sur le lit. Et ouvrit l’enveloppe.

Pas une lettre. Un billet. Quelques lignes. Écrites à la main, à l’encre noire, sur un papier ordi­naire — pas le papier à lettres d’un hôtel, pas le papier d’une ambas­sade, un papier quel­conque, un papier de rien, le papier de quel­qu’un qui n’a plus d’a­dresse ni de titre ni de fonc­tion et qui écrit sur ce qu’il trouve.

Fle­ming lut.

Fle­ming,

Ne me cher­chez pas. Ce que je fais, je le fais parce que je n’ai pas le choix. Vous com­pren­drez peut-être un jour. Ou pas. Ce n’est pas impor­tant que vous com­pre­niez. Ce qui est impor­tant, c’est ceci : les sar­dines étaient vraies. Le Tage était vrai. La nuit était vraie. Tout le reste était du théâtre. Mais le théâtre, par­fois, est la seule façon de dire la vérité.

Soyez l’é­cri­vain que vous êtes.

V.

Il relut. Trois fois. Quatre. Les mots ne chan­geaient pas — ils ne changent jamais, c’est la malé­dic­tion de l’é­cri­ture, les mots res­tent fixés sur le papier comme les insectes res­tent fixés dans l’ambre, intacts, inal­té­rables, iden­tiques au pre­mier jour et au mil­lième jour et au jour où le papier tom­be­ra en pous­sière. Les mots de Vera res­te­raient. Après elle. Après lui. Après le Palá­cio et le casi­no et la guerre et tout le reste.

Les sar­dines étaient vraies. Le Tage était vrai. La nuit était vraie.

Trois véri­tés dans un océan de men­songes. Trois îles dans un archi­pel de fic­tions. Trois notes dans un silence. Et ces trois véri­tés — ces trois cer­ti­tudes offertes par une femme qui n’a­vait peut-être jamais dit une phrase entiè­re­ment vraie de toute leur his­toire — ces trois véri­tés valaient plus que tous les rap­ports de l’a­mi­ral God­frey, plus que toutes les vic­toires au bac­ca­ra, plus que tous les réseaux fic­tifs et tous les pièges de crayon et tous les stra­ta­gèmes d’es­pion amateur.

Et la der­nière phrase. Soyez l’é­cri­vain que vous êtes. Pas deve­nez. Pas essayez d’être. Soyez. Comme si c’é­tait déjà fait. Comme si la trans­for­ma­tion avait déjà eu lieu — sur la ter­rasse du Palá­cio, dans la cave de l’Al­fa­ma, sur le fer­ry du Tage, dans la chambre 214. Comme si treize jours avaient suf­fi. Comme si Vera avait vu ce que Popov avait vu et ce que Mag­da avait vu et ce que Fle­ming lui-même com­men­çait à voir — que l’ob­ser­va­teur n’é­tait pas un obser­va­teur mais un écri­vain, et que l’é­cri­vain avait tou­jours été là, sous l’of­fi­cier, sous l’es­pion, sous le joueur, sous le cos­tume de Ben­son & Clegg, atten­dant le moment, atten­dant la matière, atten­dant le courage.

Fle­ming plia le billet. Le glis­sa dans la poche inté­rieure. Avec les autres. Le chiffre. Le pré­nom. La phrase. Les pages de la nuit de Lis­bonne. La nou­velle phrase de sept mots. Le nom d’A­lexandre et le mot vio­lon­celle entre paren­thèses. Et main­te­nant ceci — le der­nier mot de Vera, la der­nière trace de Vera, le der­nier fil.

Il s’al­lon­gea sur le lit. Le pla­fond blanc. Le pla­fond de la chambre 214 qu’il avait regar­dé tant de fois — dans le noir, dans l’in­som­nie, dans le doute, dans l’aube, dans le bon­heur, dans le cha­grin. Le même pla­fond. La même blan­cheur. Le même vide qui n’é­tait pas du vide mais de la possibilité.

*

Vera avait disparu.

Comme si elle n’a­vait jamais exis­té. Comme si treize jours de sar­dines et de fado et de palourdes et de fer­ry et de châ­taignes et de ques­tions et de men­songes et de véri­tés n’a­vaient été qu’un rêve — un de ces rêves dont on se sou­vient avec une pré­ci­sion hal­lu­ci­na­toire mais dont on ne peut pas prou­ver qu’ils ont eu lieu, parce que les rêves ne laissent pas de traces, pas de preuves, pas d’empreintes dans le monde matériel.

Vera n’a­vait lais­sé aucune trace. Pas de pho­to — ils n’en avaient jamais pris. Pas d’ob­jet — elle n’a­vait rien oublié dans la chambre 214, pas un fou­lard, pas un bijou, pas une bar­rette en écaille. Pas même l’empreinte de son corps sur l’o­reiller — la femme de chambre avait chan­gé les draps le matin, effa­çant jus­qu’à la der­nière trace phy­sique de la nuit. Vera avait été absor­bée par le monde — ava­lée, digé­rée, dis­soute — et le monde ne mon­trait aucun signe de l’a­voir contenue.

Res­taient les mots. Les mots du billet. Les sar­dines étaient vraies. Le Tage était vrai. Les mots, eux, ne dis­pa­rais­saient pas. Les mots étaient la seule trace que Vera avait lais­sée — et cette trace était de l’encre sur du papier, c’est-à-dire la chose la plus fra­gile et la plus durable du monde, la chose qu’un souffle peut effa­cer et qu’un mil­lé­naire ne peut pas détruire.

Fle­ming pen­sa à Ves­per. Le mot vint — pas de sa mémoire, de nulle part. Ves­per. Un nom qui n’exis­tait pas. Un nom qui res­sem­blait à Vera — une lettre de dif­fé­rence, un glis­se­ment, un dépla­ce­ment infime de la consonne, comme si le nom réel avait été légè­re­ment pous­sé vers la droite et qu’un autre nom, un nom fic­tif, avait pris sa place. Vera. Ves­per. La femme réelle et la femme future. La femme qui avait dis­pa­ru et la femme qui appa­raî­trait un jour, dans un livre, dans un casi­no fic­tif, dans une his­toire qui serait la même et qui serait dif­fé­rente, comme les rêves sont les mêmes et différents.

Ves­per Lynd. Le nom com­plet sur­git — pas de sa mémoire, pas de sa volon­té. D’ailleurs. De ce lieu sans nom où naissent les per­son­nages, ce lieu qui n’est ni la réa­li­té ni l’i­ma­gi­na­tion mais le pas­sage entre les deux, la fron­tière, le seuil, cette zone de tran­sit où les gens réels deviennent des per­son­nages et où les per­son­nages deviennent plus réels que les gens.

Et Fle­ming sut — avec une cer­ti­tude qui le gla­ça et le réchauf­fa en même temps, la cer­ti­tude de la glace et du feu — que Vera dis­pa­raî­trait de sa vie mais pas de son œuvre. Que Vera revien­drait. Pas elle — son fan­tôme. Son écho. Sa ver­sion fic­tive. La femme qui tra­hit par amour. La femme qui dis­pa­raît sans trace. La femme dont la dis­pa­ri­tion est le prix de l’his­toire — parce que les his­toires, les vraies his­toires, celles qui res­tent, exigent un sacri­fice, et que le sacri­fice de Vera serait sa dis­pa­ri­tion, et que sa dis­pa­ri­tion serait, dans le livre, trans­for­mée en mort, parce que la fic­tion exige des fins et que la réa­li­té n’en donne pas, et que l’é­cri­vain doit inven­ter ce que la vie refuse.

Vera n’é­tait pas morte. Pro­ba­ble­ment. Fle­ming ne le sau­rait jamais — pas avec cer­ti­tude, pas avec cette cer­ti­tude du oui ou du non que les rap­ports de ren­sei­gne­ment exigent et que la vie refuse. Mais Ves­per mour­rait. Ves­per se sui­ci­de­rait. Ves­per lais­se­rait un billet — un billet court, quelques lignes, comme celui de Vera — et Bond trou­ve­rait le billet, et Bond lirait le billet, et Bond com­pren­drait, trop tard, que la femme qu’il aimait l’a­vait tra­hi par amour, et que cette tra­hi­son était le plus beau des sacri­fices, et que ce sacri­fice le détrui­rait, et que cette des­truc­tion serait le prix de son huma­ni­té — le der­nier geste humain de James Bond avant que Bond ne devienne Bond, avant que l’homme ne devienne le mythe, avant que le cœur ne se referme pour ne plus jamais s’ouvrir.

Mais tout cela vien­drait plus tard. Des années plus tard. Une vie plus tard. Pour l’ins­tant, Fle­ming était allon­gé sur un lit dans une chambre d’hô­tel au Por­tu­gal, avec un billet dans la poche et un trou dans la poi­trine et un nom qui n’exis­tait pas encore dans la tête — Ves­per — et le pla­fond blanc au-des­sus de lui comme une page blanche, et la mer dehors qui mur­mu­rait ce qu’elle mur­mu­rait tou­jours, la même chose, depuis le début, depuis avant les navi­ga­teurs et les espions et les écri­vains : va. Va vers ce que tu ne connais pas. Va vers ce qui te fait peur. Va.

Fle­ming fer­ma les yeux. Le som­meil ne vint pas. Il res­ta éveillé dans la lumière de l’a­près-midi qui bais­sait len­te­ment, qui pas­sait de l’or au cuivre, du cuivre au bronze, du bronze à ce bleu — ce bleu de tran­si­tion, ce bleu d’entre-deux — et il écou­ta le Palá­cio. Les murs. Les cou­loirs. Les chambres. Tout ce bâti­ment blanc plein de fan­tômes et d’es­pions et de rois bri­sés et de femmes dis­pa­rues. Il écou­ta et il enten­dit ce qu’il enten­dait tou­jours — la res­pi­ra­tion. Le souffle de l’hô­tel. Le bat­te­ment de cœur de la pierre.

Le Palá­cio respirait.

Et quelque part dans Lis­bonne — ou hors de Lis­bonne, dans un train, dans un bateau, dans un avion, dans un de ces véhi­cules de fuite que la guerre avait mul­ti­pliés comme elle avait mul­ti­plié les ruines et les absences — quelque part, Vera res­pi­rait aus­si. Peut-être. Pro­ba­ble­ment. Les pou­mons de Vera qui se gon­flaient et se dégon­flaient quelque part dans le monde, et les pou­mons de Fle­ming qui se gon­flaient et se dégon­flaient dans la chambre 214, et les deux res­pi­ra­tions qui ne se croi­se­raient plus jamais mais qui exis­taient, simul­ta­né­ment, dans le même air, sous les mêmes étoiles, dans la même guerre.

Et c’é­tait tout. Et c’é­tait assez. Et c’é­tait insup­por­table. Et c’é­tait la vie.

Cha­pitre 18 — Le départ

Le quin­zième jour fut le dernier.

Le câble de l’a­mi­ral God­frey arri­va à neuf heures — por­té par un cour­sier de l’am­bas­sade, un gar­çon maigre en cos­tume trop grand qui gra­vit les marches du Palá­cio avec l’air effa­ré de quel­qu’un qui entre dans un châ­teau par la mau­vaise porte. Le concierge lui indi­qua la ter­rasse. Le gar­çon tra­ver­sa le hall — le lustre, les colonnes, les fau­teuils en cuir fauve — avec des yeux ronds, et Fle­ming se deman­da ce qu’il voyait, ce cour­sier de vingt ans, dans ce hall qui était pour lui un décor de théâtre et qui était pour Fle­ming, main­te­nant, autre chose. Un lieu habi­té. Un lieu connu. Un lieu dont chaque détail — la marche qui grince, l’ap­plique qui penche, la tache sur le tapis gre­nat — était deve­nu fami­lier, intime, char­gé de mémoire.

Le câble était bref. Comme tous les câbles de God­frey — l’a­mi­ral éco­no­mi­sait les mots comme d’autres éco­no­misent l’argent, avec une ava­rice métho­dique qui fai­sait de chaque phrase un lin­got. MIS­SION TER­MI­NÉE STOP REN­TREZ LONDRES STOP AVION DEMAIN 14H POR­TE­LA STOP RAP­PORT COM­PLET ATTEN­DU STOP GODFREY.

Mis­sion ter­mi­née. Deux mots. L’a­mi­ral n’a­vait pas écrit mis­sion accom­plie. Il avait écrit mis­sion ter­mi­née. Et la dif­fé­rence entre les deux — la dif­fé­rence entre l’ac­com­plis­se­ment et la ter­mi­nai­son — était la dif­fé­rence entre le suc­cès et l’ar­rêt, entre la vic­toire et la fin. La mis­sion n’é­tait pas accom­plie. La mis­sion n’a­vait pas pro­duit ce qu’elle était cen­sée pro­duire — des infor­ma­tions exploi­tables sur les réseaux finan­ciers alle­mands au Por­tu­gal, des noms, des cir­cuits, des preuves. La mis­sion avait pro­duit autre chose. Quelque chose que God­frey ne sau­rait jamais, ne com­pren­drait jamais, ne lirait jamais dans aucun rap­port. Quelque chose qui n’ap­par­te­nait pas au ren­sei­gne­ment naval mais à un homme de trente-trois ans assis sur une ter­rasse d’hô­tel au Por­tu­gal avec un câble dans une main et un café dans l’autre.

Fle­ming posa le câble sur la table. But son café. Regar­da la mer. Et com­men­ça à faire ses adieux.

*

Il fit ses adieux en silence. Pas de dis­cours. Pas de céré­mo­nies. Les adieux de Fle­ming étaient des adieux d’ob­ser­va­teur — il regar­da les choses une der­nière fois, et cette der­nière fois don­na aux choses un poids qu’elles n’a­vaient pas eu jusque-là, parce que la der­nière fois est un filtre qui trans­forme le quo­ti­dien en pré­cieux, l’or­di­naire en rare, le banal en irremplaçable.

La ter­rasse. Les tables en fer for­gé. Le bou­gain­vil­lier mauve. La vue — la mer, les pal­miers, le ciel de novembre qui avait ce bleu par­ti­cu­lier, ni fon­cé ni pâle, le bleu de l’entre-deux, le bleu de Lisbonne.

Le bar. Le comp­toir en aca­jou. Le bar­man — Alber­to, il s’ap­pe­lait Alber­to, Fle­ming l’a­vait appris le troi­sième jour et l’a­vait oublié et s’en sou­ve­nait main­te­nant, au moment de par­tir, parce que les noms reviennent quand on part, comme s’ils avaient atten­du le départ pour se mani­fes­ter, comme s’ils savaient que le départ était le moment où les noms comptent, où les noms deviennent des ancres, des bouées, des points fixes dans le flux de la mémoire.

Le jar­din. Le kiosque. Les couches de pein­ture — vert, bleu, jaune, blanc. Le banc de bois où Popov l’a­vait trou­vé et aver­ti. Le che­min de gra­vier qui ser­pen­tait entre les par­terres. Les roses de novembre — les der­nières, fanées, obs­ti­nées, refu­sant de mou­rir comme les exi­lés du Palá­cio refu­saient de mou­rir, par entê­te­ment, par digni­té, par absence d’alternative.

Le hall. Le lustre. L’es­ca­lier. Le tapis gre­nat — gre­nat, ce rouge sombre qui n’est pas du rouge mais du rouge qui a vieilli, du rouge qui a pris de la patine, du rouge qui est deve­nu son propre souvenir.

La chambre 214. Le lit. Le bureau. La fenêtre. Les per­siennes. Le pla­fond blanc — le ciel inté­rieur de son monde tem­po­raire, la sur­face sur laquelle il avait pro­je­té ses insom­nies et ses rêves et ses peurs et ses cer­ti­tudes pen­dant quinze jours et quinze nuits.

Le tiroir. Il l’ou­vrit. Le bloc-notes vierge. Le crayon — à droite, per­pen­di­cu­laire. Le che­veu — en place. Per­sonne n’é­tait entré. Plus per­sonne ne cher­chait. Le piège n’a­vait plus de gibier. Le piège était un objet vide — un méca­nisme sans proie, un res­sort sans ten­sion, un sou­ve­nir de sur­veillance dans un tiroir de palace.

Fle­ming prit le bloc-notes. Le crayon. Refer­ma le tiroir. Le tiroir cla­qua avec un bruit sec — le bruit de la fin, le bruit de la porte qui se ferme, le bruit du cha­pitre qui se termine.

*

Il des­cen­dit. Le hall. Le concierge — un homme mince, gri­son­nant, impec­cable, qui l’a­vait vu entrer quinze jours plus tôt avec une valise et un bla­zer et qui le ver­rait sor­tir dans quelques heures avec la même valise et le même bla­zer et quelque chose de chan­gé dans le visage, quelque chose que le concierge ne sau­rait pas nom­mer mais qu’il recon­naî­trait, parce que les concierges de palace recon­naissent les trans­for­ma­tions comme les marins recon­naissent les chan­ge­ments de vent — pas par le ther­mo­mètre, par la peau.

— Mon­sieur Fle­ming. Vous nous quittez ?

— Demain matin. Avion à qua­torze heures.

— Nous espé­rons vous revoir.

— Moi aussi.

Le men­songe. Le der­nier men­songe du Palá­cio. Parce que Fle­ming savait — avec une cer­ti­tude qui n’a­vait besoin d’au­cune preuve — qu’il ne revien­drait pas. Pas au Palá­cio. Pas à Esto­ril. Pas au Por­tu­gal. Pas dans cette vie-là. La vie qui vien­drait — la guerre, l’a­près-guerre, les livres, la gloire, la mala­die, la mort — la vie qui vien­drait ne le ramè­ne­rait pas ici. Les lieux où l’on a été trans­for­mé sont des lieux aux­quels on ne retourne pas, parce que retour­ner serait cher­cher la trans­for­ma­tion dans le décor alors que la trans­for­ma­tion est dans l’homme, et que l’homme, une fois trans­for­mé, ne recon­naît plus le décor.

Il sor­tit sur le per­ron. Les marches. Le gra­vier. L’al­lée de pal­miers. La vue — le Casi­no de l’autre côté de la rue, la mer au bout de l’a­ve­nue, le ciel. Il s’ar­rê­ta. Regarda.

Et il vit Popov.

*

Popov était dans le jar­din. Pas dans le kiosque — sur un banc, près du bas­sin aux nénu­phars, un bas­sin que Fle­ming n’a­vait jamais remar­qué — quinze jours au Palá­cio et il n’a­vait pas remar­qué le bas­sin aux nénu­phars, ce qui prou­vait que même l’ob­ser­va­teur le plus atten­tif manque des choses, et que les choses qu’on manque sont sou­vent les plus belles, parce que la beau­té ne se pré­sente pas, elle attend d’être trouvée.

Popov por­tait un cos­tume bleu — pas le lin crème, pas le bla­zer. Un bleu marine sobre, presque sévère, un cos­tume de départ, un cos­tume d’homme qui s’ap­prête à voya­ger. Et pour la pre­mière fois, Popov avait l’air fati­gué. Pas la fatigue du corps — Popov avait un corps indes­truc­tible, un corps de boxeur, un corps qui refu­sait la fatigue comme il refu­sait les limites. La fatigue de l’es­prit. L’ombre sous les yeux noirs. L’af­fais­se­ment imper­cep­tible des épaules mas­sives. La pos­ture d’un homme qui porte un poids invi­sible depuis trop long­temps et qui, pour un ins­tant, cesse de le cacher.

— Vous par­tez, dit Popov. Ce n’é­tait pas une question.

— Demain. Et vous ?

— Ce soir. Quelque part. Je ne sais pas encore où — ou plu­tôt, je sais où mais je ne peux pas le dire, ce qui revient au même du point de vue de la conversation.

Il sou­rit. Le sou­rire revint — pas le grand sou­rire, pas le sou­rire de scène. Le sou­rire plus petit. Le sou­rire de jar­din. Le sou­rire de l’homme qui sou­rit non pas pour éblouir mais pour com­mu­ni­quer, et qui com­mu­nique, avec ce sou­rire, quelque chose de plus intime que les mots.

— Vera est par­tie, dit Fleming.

— Je sais.

— Vous savez tou­jours tout.

— Non. Je sais les choses impor­tantes. Les choses sans impor­tance, je les laisse aux autres. C’est la seule façon de ne pas deve­nir fou dans ce métier — sélec­tion­ner. Ne gar­der que l’es­sen­tiel. Jeter le reste. Le reste, c’est du bruit. Et le bruit, à la longue, rend sourd.

Ils res­tèrent assis. Côte à côte. Deux hommes sur un banc dans un jar­din d’hô­tel, à Esto­ril, en novembre 1941. L’un par­tait pour Londres. L’autre par­tait pour quelque part. Et entre les deux — entre le fonc­tion­naire et l’a­ven­tu­rier, entre l’ob­ser­va­teur et l’ac­teur, entre l’homme qui devien­drait écri­vain et l’homme qui res­te­rait espion — entre les deux, il y avait le bas­sin aux nénu­phars, et les nénu­phars flot­taient sur l’eau sombre avec cette séré­ni­té des choses végé­tales qui ne savent rien de la guerre ni de l’a­mour ni de la tra­hi­son et qui se contentent de flot­ter, de vivre, de tour­ner leurs feuilles vers le soleil.

— Fle­ming, dit Popov.

— Oui.

— Je ne vous don­ne­rai pas de conseil. Je vous ai don­né assez de conseils pour toute une vie. Mais je vais vous dire une chose. Une seule. Et je veux que vous l’é­cou­tiez — pas avec les oreilles, avec le ventre. D’accord ?

— D’ac­cord.

— Ce que vous avez vécu ici — les quinze jours, le casi­no, Hart­mann, Vera, tout ça — ce que vous avez vécu n’est pas un épi­sode. Ce n’est pas un cha­pitre. Ce n’est pas un pas­sage. C’est le livre. Tout le livre. Vous l’a­vez vécu en quinze jours, et vous pas­se­rez le reste de votre vie à l’é­crire. Et quand vous l’é­cri­rez — pas si, quand — quand vous l’é­cri­rez, ne cher­chez pas à embel­lir. Ne cher­chez pas à dra­ma­ti­ser. Ne cher­chez pas à rendre les choses plus grandes qu’elles ne sont. Elles sont déjà assez grandes. La réa­li­té est déjà assez folle. Conten­tez-vous de racon­ter. De racon­ter ce que vous avez vu. Ce que vous avez sen­ti. Ce que vous avez com­pris. Et si les gens trouvent que c’est invrai­sem­blable — si les cri­tiques disent que c’est exa­gé­ré, que les per­son­nages sont trop grands, que les situa­tions sont trop roma­nesques — sou­riez. Et dites-leur que la réa­li­té est tou­jours plus roma­nesque que le roman. Tou­jours. Sans excep­tion. Et que les cri­tiques qui ne le savent pas sont des cri­tiques qui n’ont pas vécu.

Il se tut. Le silence du jar­din — les oiseaux, le vent, les nénu­phars — emplit l’es­pace que les mots avaient occu­pé. Et Fle­ming sen­tit — phy­si­que­ment, dans le ventre, comme Popov l’a­vait deman­dé — que ces mots étaient les der­niers. Que Popov ne lui par­le­rait plus jamais. Que cette conver­sa­tion dans un jar­din d’hô­tel était la fin d’un dia­logue qui avait com­men­cé sur une ter­rasse, un soir, avec un rire trop fort et un verre trop plein, et qui se ter­mi­nait ici, dans le calme, dans le presque-silence, entre deux hommes qui se res­pec­taient et qui ne se rever­raient pas.

Popov se leva. La fatigue dis­pa­rut — comme elle dis­pa­raît chez les hommes d’ac­tion, ins­tan­ta­né­ment, rem­pla­cée par le mou­ve­ment, par la ver­ti­ca­li­té, par cette éner­gie du corps qui reprend ses droits dès qu’il quitte la posi­tion assise. Popov debout n’é­tait pas le même homme que Popov assis — debout, il rede­ve­nait le géant, le séduc­teur, l’agent double, le joueur, la force de la nature.

— Au revoir, Fleming.

— Au revoir, Popov.

Popov ten­dit la main. Fle­ming la ser­ra. La main de Popov — énorme, chaude, la main d’un homme qui ser­rait les mains comme il vivait sa vie, avec excès, avec géné­ro­si­té, avec cette convic­tion que chaque geste mérite d’être plein, que la modé­ra­tion est une insulte au vivant, que la tié­deur est une forme de lâcheté.

La main se reti­ra. Popov s’é­loi­gna. La démarche — le félin, le boxeur, le dan­seur. Le cos­tume bleu marine qui tra­ver­sait le jar­din comme une voile tra­verse la mer. Il ne se retour­na pas. Il ne se retour­nait jamais. Les hommes comme Popov ne se retournent pas, parce que se retour­ner c’est regret­ter, et que regret­ter c’est perdre du temps, et que le temps, pour un agent double, est la seule mon­naie qui ne se renou­velle pas.

Popov dis­pa­rut par la porte laté­rale. La porte des employés. La porte des issues de secours. Sa porte.

*

Fle­ming res­ta dans le jar­din. Long­temps. Le bas­sin. Les nénu­phars. Le soleil qui des­cen­dait. L’a­près-midi qui bas­cu­lait vers le soir avec cette len­teur d’Es­to­ril qui n’é­tait pas de la len­teur mais de la grâce, cette grâce por­tu­gaise qui consiste à ne pas pres­ser les choses, à ne pas for­cer le temps, à lais­ser les heures cou­ler comme le Tage coule — lar­ge­ment, patiem­ment, sans fin.

Il pen­sa à ce qu’il empor­tait. Pas dans sa valise — dans sa poche. Dans la poche inté­rieure de son bla­zer, contre sa poi­trine, là où les bat­te­ments de son cœur gar­daient les pages au chaud. Il sor­tit le tout. Le déplia. L’é­ta­la sur le banc, à côté de lui, comme un archéo­logue étale ses trou­vailles — les frag­ments, les tes­sons, les éclats d’un monde enfoui.

Le chiffre. Le pre­mier mot écrit au Palá­cio, le pre­mier soir, au retour du casi­no. Le Chiffre. Le nom du per­son­nage qui était né dans le regard de Hartmann.

Le pré­nom. Le deuxième mot. Écrit le len­de­main — ou le sur­len­de­main, il ne savait plus. Un pré­nom qui devien­drait un nom. Un nom qui devien­drait un mythe.

La phrase. Cinq mots. Écrits sur le fer­ry du Tage, en regar­dant les navi­ga­teurs par­tir de la Pra­ça do Comér­cio. Cinq mots qui seraient peut-être un inci­pit. Ou un épi­graphe. Ou rien du tout — juste une phrase, une de ces phrases qui existent pour elles-mêmes et qui n’ont pas besoin d’un livre pour jus­ti­fier leur existence.

La phrase de sept mots. Écrite après la conver­sa­tion avec Popov dans le kiosque. Sept mots qui étaient peut-être un titre. Ou une promesse.

Les quatre pages de la nuit de Lis­bonne. Le bar du Bair­ro Alto. Le fado dans la cave. Les réfu­giés sur les quais. Le pied nu de l’en­fant. Le vieil homme au dos droit. La pre­mière écri­ture vraie — non pas du ren­sei­gne­ment mais de la lit­té­ra­ture, non pas de l’in­for­ma­tion mais de la vérité.

Le nom d’A­lexandre. Le mot vio­lon­celle entre paren­thèses. La clé de Vera. Le secret sous le secret.

Et le billet de Vera. Les sar­dines étaient vraies. Le Tage était vrai. La nuit était vraie. Soyez l’é­cri­vain que vous êtes.

Fle­ming regar­da ces frag­ments éta­lés sur le banc. Ces mor­ceaux de papier — du papier d’hô­tel, du papier de bloc-notes, du papier ordi­naire — ces mor­ceaux de papier qui ne pesaient rien et qui conte­naient tout. Tout ce qu’il avait vécu en quinze jours. Tout ce qu’il empor­tait. Tout ce qu’il deviendrait.

Il les ras­sem­bla. Les plia. Les remit dans la poche inté­rieure. Contre son cœur. Et il pen­sa — avec une émo­tion qu’il n’au­rait jamais avouée à per­sonne, pas à Popov, pas à God­frey, pas même à lui-même sauf en ce moment pré­cis, dans ce jar­din, devant ces nénu­phars — il pen­sa que ces mor­ceaux de papier étaient le tré­sor. Pas l’argent du bac­ca­ra. Pas les infor­ma­tions pour l’a­mi­ral. Pas les contacts de l’am­bas­sade. Le tré­sor. Le vrai tré­sor. La chose pour laquelle il était venu sans le savoir et qu’il empor­tait sans pou­voir la nommer.

*

Le soir tom­ba. Le der­nier soir.

Fle­ming dîna seul. Au res­tau­rant du Palá­cio. Le roba­lo — encore. Le vin blanc — encore. Le rituel — une der­nière fois. Le maître d’hô­tel, spec­tral, qui posait les assiettes avec la gra­vi­té d’un prêtre posant les hos­ties. Le cou­peur de fruits — ce ser­veur spé­cia­li­sé qui appa­rais­sait au des­sert avec un pla­teau de fruits et un cou­teau d’argent et qui pelait les oranges avec une dex­té­ri­té de chi­rur­gien, en une seule spi­rale de peau, sans jamais tou­cher la chair. Les bou­gies. Les nappes blanches. Les reflets dans les vitres noires.

Il man­gea. Len­te­ment. En savou­rant — pas le pois­son, le lieu. En man­geant le lieu. En ava­lant le Palá­cio, bou­chée par bou­chée, pour l’emporter en lui, dans son corps, pour que le Palá­cio devienne chair et sang et mémoire, pour que l’hô­tel vive en lui comme les hôtels vivent dans ceux qui les ont habi­tés — pas dans les murs, dans les gens.

Puis il mon­ta. La der­nière mon­tée. L’es­ca­lier. Le tapis. Les appliques. Le cou­loir. La porte.

La chambre 214.

Il ne fit pas ses valises. Pas ce soir. Ce soir, il s’as­sit au bureau. Allu­ma la lampe. Prit le bloc-notes — le der­nier bloc-notes, celui du kiosque du hall, presque vierge. Et il écrivit.

Pas un résu­mé. Pas un rap­port. Pas des notes. Il écri­vit une lettre. À per­sonne. À lui-même. Au Fle­ming futur — celui qui s’as­sié­rait un jour devant une machine à écrire et qui aurait besoin de se sou­ve­nir, et qui ne se sou­vien­drait pas de tout, parce que la mémoire est un tamis et que le tamis laisse pas­ser les détails, et que les détails sont tout.

Il écri­vit :

Le Palá­cio est blanc. La mer est à trois cents mètres. Le casi­no est en face — trente mètres de bitume, des pal­miers, une façade Art Déco. La lumière est dif­fé­rente de toutes les lumières — plus trans­pa­rente, plus dorée, une lumière qui ne cache rien et qui embel­lit tout. Les gens jouent au bac­ca­ra. Les gens mentent. Les gens s’aiment sans pou­voir le dire. Les gens dis­pa­raissent. Le fado joue dans des caves. Le Tage coule. Les navi­ga­teurs sont par­tis d’i­ci. Les réfu­giés dorment sur les quais. Un roi pleure un péki­nois. Une femme coud des dia­mants dans des dou­blures. Un espion rit trop fort. Un ban­quier incline la tête d’un cen­ti­mètre. Une tra­duc­trice porte des Chur­ch’s anglaises et tra­hit par amour. Et un homme regarde tout cela et prend des notes et ne com­prend pas encore ce qu’il fait mais le com­pren­dra un jour, dans une mai­son blanche, face à une autre mer, quand les mots vien­dront et qu’ils racon­te­ront cette his­toire qui n’est pas une his­toire d’es­pion­nage mais une his­toire d’a­mour, pas une his­toire de guerre mais une his­toire de mots, pas une his­toire de casi­no mais une his­toire de nais­sance — la nais­sance d’un écri­vain dans un hôtel d’Es­to­ril, en novembre 1941, quand le monde brû­lait et que le Por­tu­gal ne brû­lait pas, et que cette absence de flamme était peut-être le plus grand des incendies.

Il posa le crayon. Relut. Ne cor­ri­gea rien. C’é­tait la pre­mière fois qu’il écri­vait quelque chose et qu’il ne cor­ri­geait rien — la pre­mière fois que les mots étaient justes du pre­mier coup, la pre­mière fois que le brouillon était le texte. Et cette pre­mière fois — cette coïn­ci­dence du brouillon et du texte, cette abo­li­tion de la dis­tance entre l’in­ten­tion et la réa­li­sa­tion — fut le signe. Le signe que quelque chose avait chan­gé. Que le pas­sage avait eu lieu. Que l’homme qui était arri­vé au Palá­cio quinze jours plus tôt — l’ob­ser­va­teur, l’of­fi­cier de bureau, le rédac­teur de mémos — n’é­tait plus le même homme. L’homme qui par­tait demain était autre chose. Pas encore un écri­vain — pas encore, pas tout à fait, le che­min serait long et dif­fi­cile et pavé de doutes. Mais quelque chose qui y res­sem­blait. Quelque chose qui conte­nait l’é­cri­vain comme le bour­geon contient la fleur — invi­sible, replié, prêt.

Il étei­gnit la lampe. Se cou­cha. La der­nière nuit dans la chambre 214. Le pla­fond blanc. Le jas­min du jar­din. La mer.

Il dor­mit. Et il ne rêva pas. Le som­meil fut un lac noir, sans fond, sans rivage, sans image — le som­meil de l’homme qui a tout vu et tout enten­du et tout res­sen­ti et qui n’a plus besoin de rêves parce que le réel a été assez.

Le réel avait été assez.

Et demain, il partirait.

Épi­logue

Gol­de­neye, Jamaïque, 

jan­vier 1952

La mai­son était blanche.

Blanche comme le Palá­cio. Blanche comme les murs de Lis­bonne. Blanche comme les draps de la chambre 214. Mais d’un autre blanc — un blanc des tro­piques, un blanc lavé par la pluie et le soleil et le sel, un blanc qui n’a­vait rien de la digni­té euro­péenne, rien de la rete­nue por­tu­gaise. Un blanc sau­vage. Un blanc de corail et de chaux. Un blanc qui ne cachait rien parce qu’il n’y avait rien à cacher, pas ici, pas dans cette mai­son construite sur une falaise au-des­sus de la mer des Caraïbes, pas dans ce pays d’une autre guerre — pas la guerre des espions et des casi­nos, la guerre des cou­leurs et de la lumière, la guerre que le soleil mène chaque jour contre la nuit et qu’il gagne chaque matin avec une bru­ta­li­té magnifique.

Fle­ming était assis devant une table. La table était en bois — du bois local, sombre, lourd, un bois qui sen­tait encore la forêt dont il venait, cette forêt jamaï­caine qui des­cen­dait de la mon­tagne jus­qu’à la mer et qui conte­nait, dans ses feuillages et ses racines et ses odeurs, une mémoire végé­tale que Fle­ming ne connaî­trait jamais mais qu’il aimait, qu’il aimait de cette façon par­ti­cu­lière dont on aime les choses qu’on ne com­prend pas et qu’on ne com­pren­dra jamais.

Sur la table, une machine à écrire. Une Impe­rial. Noire. Mas­sive. Les touches rondes, en métal, légè­re­ment concaves, usées par les doigts qui les avaient frap­pées avant les siens — des doigts de jour­na­liste, de secré­taire, de roman­cier peut-être, des doigts ano­nymes dont l’his­toire s’é­tait effa­cée avec la sueur et le temps mais dont les marques res­taient, gra­vées dans le métal, comme des empreintes fossiles.

Fle­ming regar­da la machine. Il la regar­dait depuis une heure. Depuis le petit déjeu­ner — les œufs, le café jamaï­cain, le jus de fruit, Ann qui lisait le jour­nal sur la véran­da, Ann qui était sa femme main­te­nant, Ann O’Neill deve­nue Ann Fle­ming, la femme du salon d’à côté deve­nue la femme du salon, et cette tran­si­tion de l’i­nac­ces­sible à l’ac­ces­sible avait chan­gé quelque chose dans le désir, l’a­vait émous­sé, arron­di, trans­for­mé en autre chose — pas de l’a­mour, pas encore, pas exac­te­ment, quelque chose de plus calme, de plus rési­gné, de plus adulte. Depuis le petit déjeu­ner, il regar­dait la machine et la machine le regar­dait, et entre les deux — entre l’homme et la machine, entre les doigts et les touches — il y avait dix ans.

Dix ans depuis Estoril.

Dix ans depuis le Palá­cio et le casi­no et la lumière de Lis­bonne et le Tage et le fado et les sar­dines et le bac­ca­ra et Hart­mann et Popov et Mag­da et Carol et Umber­to et les réfu­giés sur les quais et le pied nu de l’en­fant et le vieil homme au dos droit et le crayon dans le tiroir et les Chur­ch’s anglaises et le sou­rire inté­rieur et les nénu­phars et le kiosque et les couches de pein­ture et la Rua das Flores et la Com­pan­hia Atlân­ti­ca de Comér­cio et Sil­va et Fer­rei­ra et Alexandre et le vio­lon­celle et la mai­son aux volets bleus et le Bach dans la ruelle et la nuit dans la chambre 214 et les sar­dines étaient vraies et le Tage était vrai et la nuit était vraie et soyez l’é­cri­vain que vous êtes.

Dix ans.

Et pen­dant ces dix ans — la fin de la guerre, la vic­toire, le retour, les déco­ra­tions, les dîners, les maî­tresses, le jour­na­lisme, les voyages, la Jamaïque, Ann — pen­dant ces dix ans, les mor­ceaux de papier étaient res­tés dans la poche inté­rieure du bla­zer. Pas le même bla­zer — Fle­ming avait chan­gé de bla­zer, évi­dem­ment, en dix ans on change de bla­zer, on change de che­mise, on change de vie. Mais les mor­ceaux de papier avaient migré d’un bla­zer à l’autre, d’une poche à l’autre, fidèles, patients, indes­truc­tibles, comme les dia­mants de Mag­da avaient migré d’une dou­blure à l’autre pen­dant la fuite à tra­vers l’Eu­rope. Des dia­mants de papier. Des bijoux d’encre. Le tré­sor d’un homme qui ne savait pas encore que c’é­tait un tré­sor et qui le sut — quand ? Il ne sau­rait jamais exac­te­ment quand. Un matin, peut-être. Un matin de jan­vier, à Gol­de­neye, devant une machine à écrire, quand la lumière des Caraïbes frap­pa la table et les touches et les feuilles blanches, et que Fle­ming sor­tit les mor­ceaux de papier de sa poche et les posa sur la table, à côté de la machine, comme un archi­tecte pose ses plans à côté du ter­rain, et que les mor­ceaux de papier — le chiffre, le pré­nom, les phrases, les pages, le nom d’A­lexandre, le billet de Vera — que les mor­ceaux de papier lui ren­dirent son regard avec la patience des choses qui ont atten­du long­temps et qui savent que l’at­tente est terminée.

Fle­ming mit du papier dans la machine. Une feuille. Blanche. Vierge. Le rou­leau tour­na — le bruit méca­nique, sec, le bruit du début, le bruit de la page qui se place et qui attend.

Il posa les doigts sur les touches. L’in­dex gauche. L’in­dex droit. Les autres doigts sui­virent — se posèrent sur les lettres, trou­vèrent leurs places, s’ins­tal­lèrent avec cette cer­ti­tude que les doigts ont quand ils savent ce qu’ils vont faire, cette cer­ti­tude du corps qui pré­cède la cer­ti­tude de l’es­prit, cette intel­li­gence des muscles qui est plus rapide et plus fiable que l’in­tel­li­gence du cerveau.

Et il pen­sa. Une seconde. Pas plus. Il pen­sa à la ter­rasse du Palá­cio. Au pre­mier matin. Au pre­mier café. À la pre­mière lumière d’Es­to­ril sur la mer, cette lumière qui ne cachait rien et qui embel­lis­sait tout. Il pen­sa à Hart­mann au casi­no — le cos­tume anthra­cite, les mains sur le tapis vert, le regard gris. Il pen­sa à Vera — les yeux bruns qui tiraient vers le vert, le sou­rire inté­rieur, les Chur­ch’s anglaises, la main dans la main devant la mai­son aux volets bleus. Il pen­sa à Popov — le rire énorme, les épaules mas­sives, la voix qui disait vous êtes un écri­vain qui ne le sait pas encore. Il pen­sa à Mag­da — les perles, le whis­ky du matin, le roi qui pleure un péki­nois, les dia­mants cou­sus dans les dou­blures. Il pen­sa aux réfu­giés sur les quais — le pied nu, le vieil homme, la digni­té dans le noir. Il pen­sa au fado dans la cave — la voix du chan­teur, les yeux fer­més, la tête ren­ver­sée, le son qui mon­tait de la pierre et du corps. Il pen­sa au Tage — large, gris-or, patient, le fleuve qui conte­nait l’his­toire de tout un peuple dans ses eaux brunes.

Il pen­sa à tout cela en une seconde. Pas plus. Parce que le temps de la pen­sée n’est pas le temps de l’hor­loge — le temps de la pen­sée est com­pres­sible, élas­tique, et une seconde de pen­sée peut conte­nir quinze jours de vie, et quinze jours de vie peuvent tenir dans une seconde de pen­sée, et la seconde et les quinze jours sont la même durée vue de deux côtés du miroir.

Puis il ces­sa de pen­ser. Et il com­men­ça à taper.

Les touches cla­quèrent. Le bruit — métal­lique, rapide, régu­lier — le bruit de la machine à écrire qui est le bruit le plus beau du monde pour celui qui écrit, parce que ce bruit est la preuve que les mots existent, que les mots passent de l’in­té­rieur à l’ex­té­rieur, de l’in­vi­sible au visible, du silence au son, et que ce pas­sage — cette nais­sance — est irré­ver­sible, et que ce qui est tapé est tapé, et que ce qui est écrit est écrit, et que les mots, une fois sur le papier, ne reviennent pas dans la tête, ils res­tent là, noirs sur blanc, comme les azu­le­jos res­tent sur les murs de Lis­bonne, inal­té­rables, beaux de leur fixité.

Fle­ming tapa. Vite. Sans hési­ter. Les mots venaient — pas comme ils venaient pour les rap­ports de God­frey, pas comme les dents qu’on arrache, pas comme les pierres qu’on extrait. Les mots venaient comme ils étaient venus dans la chambre 214, la der­nière nuit, quand le brouillon avait été le texte. Ils venaient du corps. Des doigts. De la mémoire des muscles. De ce lieu pro­fond, anté­rieur au lan­gage conscient, où les sou­ve­nirs vivent sous forme de sen­sa­tions — la cha­leur du soleil d’Es­to­ril sur les pau­pières, l’o­deur du jas­min dans le jar­din du Palá­cio, le goût de la bica le matin, le cris­se­ment du gra­vier sous les semelles, le mur­mure de la mer à tra­vers les persiennes.

Les mots venaient et ils racon­taient une his­toire. Pas l’his­toire de Fle­ming — l’his­toire de Bond. Pas l’his­toire du Palá­cio — l’his­toire d’un casi­no. Pas l’his­toire de Vera — l’his­toire de Ves­per. Pas l’his­toire de Hart­mann — l’his­toire du Chiffre. La même his­toire et une autre his­toire. Le même livre et un autre livre. La réa­li­té trans­for­mée en fic­tion, la fic­tion plus vraie que la réa­li­té, le brouillon deve­nu texte, le texte deve­nu monde.

La pre­mière phrase se for­ma sous ses doigts. Pas la phrase qu’il avait pré­pa­rée — pas la phrase lit­té­raire, pas la phrase d’ou­ver­ture clas­sique avec sa des­crip­tion et son atmo­sphère et sa construc­tion savante. Non. Une phrase simple. Une phrase nue. Une phrase qui com­men­çait sans pré­am­bule, sans pré­cau­tion, sans le filet de sécu­ri­té de la rhé­to­rique. Une phrase qui sau­tait — comme Popov sau­tait, comme les navi­ga­teurs sau­taient, comme tous les hommes qui cessent de regar­der et com­mencent à faire sautent — direc­te­ment dans le vide.

The scent and smoke and sweat of a casi­no are nau­sea­ting at three in the morning.

L’o­deur et la fumée et la sueur d’un casi­no sont nau­séa­bondes à trois heures du matin.

La phrase était là. Sur le papier. Noire sur blanc. La pre­mière phrase de Casi­no Royale. La pre­mière phrase de Bond. La pre­mière phrase de tout ce qui allait suivre — les livres, les films, le mythe, la légende, le nom le plus célèbre de la lit­té­ra­ture popu­laire du ving­tième siècle. Et cette phrase — cette phrase qui devien­drait la pre­mière phrase d’un empire — cette phrase était née dans un casi­no d’Es­to­ril, un soir de novembre 1941, quand un offi­cier anglais de trente-trois ans avait pous­sé les portes vitrées et res­pi­ré l’air de la salle pour la pre­mière fois, et que l’o­deur l’a­vait frap­pé — la fumée, la sueur, le par­fum, l’argent, le men­songe, la vie — et que cette odeur s’é­tait ins­crite dans son corps pour ne jamais en partir.

Fle­ming regar­da la phrase. La relut. Ne chan­gea rien. Pas un mot. Pas une vir­gule. La phrase était juste. La phrase était vraie. La phrase était le début.

Il conti­nua. Les touches cla­quèrent. Les mots vinrent. Les pages se rem­plirent. Et la mai­son blanche de Gol­de­neye — blanche comme le Palá­cio, blanche comme Lis­bonne, blanche comme la chambre 214 — la mai­son se rem­plit de bruit, du bruit de la machine qui écri­vait, du bruit des mots qui nais­saient, du bruit de l’homme qui avait ces­sé de regar­der et qui racontait.

Dehors, la mer des Caraïbes — bleue, chaude, immense — fai­sait le même bruit que l’At­lan­tique devant le Palá­cio. Le même mur­mure. Le même souffle. La même res­pi­ra­tion du monde qui disait — qui avait tou­jours dit, depuis le pre­mier matin sur la ter­rasse d’Es­to­ril — va. Écris. Raconte.

Et Fle­ming racontait.

Les doigts tapaient et les mots tom­baient sur la page comme la pluie tom­bait sur Lis­bonne — ver­ti­ca­le­ment, chau­de­ment, d’un ciel res­té bleu sur les bords. Et quelque part dans ces mots — enfouis, invi­sibles, indes­truc­tibles, cou­sus dans la dou­blure du texte comme des dia­mants dans du satin — quelque part dans ces mots, il y avait tout. Le casi­no. L’hô­tel. Le ban­quier. L’es­pionne. Le roi. La maî­tresse. L’agent double. Le fado. Le Tage. Les sar­dines. Les azu­le­jos. Les Chur­ch’s anglaises. Le sou­rire inté­rieur. Le crayon dans le tiroir. Le cen­ti­mètre de digni­té. Le pied nu de l’en­fant. Le vio­lon­celle silen­cieux. La nuit. L’aube. Le bleu de l’entre-deux.

Et Vera. Tou­jours Vera. Vera qui était deve­nue Ves­per et qui vivrait dans ces pages comme elle n’a­vait pas pu vivre dans la réa­li­té — entière, libre, tra­gique, fidèle à elle-même jus­qu’au bout. Vera qui tra­hi­rait et qui mour­rait et qui lais­se­rait un billet. Vera dont la dis­pa­ri­tion serait, dans le livre, trans­for­mée en sui­cide, parce que la fic­tion exige des fins et que la réa­li­té n’en donne pas, et que l’é­cri­vain — l’é­cri­vain que Vera lui avait deman­dé d’être, l’é­cri­vain que Popov avait devi­né, l’é­cri­vain que Mag­da avait nom­mé, l’é­cri­vain qu’il était enfin deve­nu — l’é­cri­vain devait don­ner à Vera la fin que la vie lui avait refu­sée. Une fin. Pas une dis­pa­ri­tion. Une fin.

Parce que les gens méritent une fin. Même fic­tive. Même inven­tée. Même fausse. Les gens méritent que leur his­toire se ter­mine, que les mots se referment autour d’eux comme les bras se referment autour d’un corps, et que cette clô­ture soit un acte d’a­mour, et que cet amour soit la seule chose vraie dans toute cette fic­tion, la seule chose qui résiste au temps et à l’ou­bli et à la mort.

Fle­ming tapait.

La machine chantait.

Et dans la lumière blanche de la Jamaïque — cette lumière qui n’é­tait pas la lumière du Por­tu­gal mais qui en était la sœur, la lumière de l’autre côté du monde, la lumière de l’a­près — dans cette lumière, les mots nais­saient. Un par un. Phrase après phrase. Page après page. Comme les vagues naissent. Comme les jours naissent. Comme les livres naissent — dans la dou­leur et dans la joie et dans cette cer­ti­tude ter­ri­fiante et magni­fique que les mots, une fois écrits, ne vous appar­tiennent plus.

Ils appar­tiennent au monde.

Ils appar­tiennent à tout le monde.

Ils appar­tiennent à personne.

*

Et quelque part — quelque part dans le monde, dans une ville ou un vil­lage ou une ferme ou un camp, quelque part où la lumière de jan­vier n’é­tait pas la lumière de la Jamaïque mais une autre lumière, plus faible, plus froide, plus grise — quelque part, peut-être, une femme aux yeux bruns qui tiraient vers le vert regar­dait par une fenêtre et ne pen­sait à rien. Ou pen­sait à tout. Ou pen­sait à un hôtel blanc au bord de la mer, et à un homme qui pre­nait des notes, et à une nuit dont elle avait deman­dé qu’on n’é­crive rien, et à des sar­dines qui étaient vraies, et à un fleuve qui était vrai, et à un amour qui était vrai aus­si — le plus vrai de tous, parce qu’il n’a­vait jamais été dit.

Peut-être.

Ou peut-être pas.

Les fins n’ap­par­tiennent qu’à ceux qui les écrivent.

Et cette fin — cette fin qui n’en est pas une, cette fin ouverte comme une fenêtre est ouverte sur la mer, cette fin qui ne ferme rien et qui laisse entrer l’air et la lumière et le doute — cette fin appar­tient à Fleming.

Et à vous.

Et au Palá­cio, qui res­pire encore, blanc et mas­sif, au bord de l’At­lan­tique, avec ses fan­tômes et ses pal­miers et ses lustres et son bar et son jar­din et son kiosque aux couches de pein­ture, et qui attend — comme attendent les grands hôtels, comme attendent les grands témoins — le pro­chain visi­teur, la pro­chaine his­toire, le pro­chain écri­vain qui pous­se­ra la porte et qui entre­ra et qui ne sau­ra pas encore qu’il est en train de vivre la matière de son livre.

Parce que les hôtels savent.

Les hôtels savent tou­jours avant nous.

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Cha­pitre 13 — L’a­ver­tis­se­ment de Popov

Popov le trou­va dans le jardin.

C’é­tait le onzième jour — ou le dou­zième, Fle­ming per­dait le compte, les jours au Palá­cio se fon­daient les uns dans les autres comme les aqua­relles se fondent quand on ren­verse de l’eau des­sus, les contours s’ef­fa­çaient, les fron­tières entre hier et aujourd’­hui deve­naient poreuses, et seule la lumière chan­geait — un peu plus oblique chaque matin, un peu plus dorée chaque soir, comme si le soleil de novembre des­cen­dait d’un cran chaque jour sur une échelle invi­sible et que chaque cran ren­dait le monde légè­re­ment plus beau et légè­re­ment plus triste.

Fle­ming était assis dans le kiosque — le kiosque de Mag­da, avec ses couches de pein­ture. Il ne lisait pas. Il ne fumait pas. Il pen­sait. Ou plu­tôt, il ne pen­sait pas — il lais­sait les pen­sées venir, sans les appe­ler, sans les trier, cette forme de rêve­rie éveillée qui est la seule manière de pen­ser vrai­ment, parce que la pen­sée diri­gée ne découvre que ce qu’elle cherche, alors que la rêve­rie découvre ce qu’elle ne cher­chait pas, et que les décou­vertes les plus impor­tantes sont tou­jours celles qu’on ne cher­chait pas.

L’ombre de Popov tom­ba sur lui avant la voix.

— Vous avez l’air d’un homme qui rumine, dit Popov.

Il appa­rut — maté­ria­li­sé, comme tou­jours, comme s’il n’a­vait pas tra­ver­sé le jar­din mais s’é­tait conden­sé à par­tir de l’air et de la lumière, comme cer­taines sub­stances chi­miques se condensent quand les condi­tions sont réunies. Il por­tait un cos­tume en lin crème qui aurait été ridi­cule sur n’im­porte qui d’autre — en novembre, au Por­tu­gal, le lin crème était un acte de pro­vo­ca­tion sar­to­riale — mais qui sur Popov avait l’air d’un uni­forme, du seul uni­forme pos­sible pour un homme dont le corps et la per­son­na­li­té exi­geaient des vête­ments qui ne les contraignent pas mais les accompagnent.

— Je ne rumine pas, dit Fle­ming. Je médite.

— La médi­ta­tion est la ver­sion élé­gante de la rumi­na­tion. Le résul­tat est le même — on tourne en rond. Mais la médi­ta­tion tourne en rond avec style, ce qui est la seule chose qui nous dis­tingue des vaches.

Popov s’as­sit dans le kiosque. Le bois cra­qua sous son poids — Popov pesait le poids d’un homme qui mange bien, qui boit mieux, et qui ne refuse rien à son corps parce que le corps, selon la phi­lo­so­phie popo­vienne, est le seul bien qu’on ne peut pas se faire voler. Il croi­sa les jambes. Sor­tit un étui à ciga­rettes en argent — gra­vé, ancien, pro­ba­ble­ment volé ou gagné aux cartes ou offert par une femme, les trois sources prin­ci­pales des beaux objets dans la vie de Popov — et en tira une ciga­rette qu’il allu­ma avec un bri­quet en or qui fit un bruit sec et pré­cis, le bruit d’un méca­nisme suisse, le bruit de l’argent.

— Fle­ming, dit-il en exha­lant la fumée. Nous devons parler.

Le ton avait chan­gé. Pas le rire. Pas la per­for­mance. Pas le Popov de scène — le Popov de cou­lisses. Le Popov sérieux. Le Popov qui exis­tait sous le séduc­teur et le racon­teur d’his­toires comme le roc existe sous le sol — invi­sible, dur, por­teur de tout le reste.

— De quoi ? dit Fleming.

— De ce que vous êtes en train de faire.

Le silence du jar­din — les oiseaux, le vent dans les pal­miers, le mur­mure loin­tain de la mer — se refer­ma autour d’eux comme un rideau. L’in­ti­mi­té du kiosque était totale — les parois de bois, le toit, les couches de pein­ture qui avaient absor­bé, au fil des décen­nies, des dizaines de conver­sa­tions secrètes, de confi­dences mur­mu­rées, d’a­veux chu­cho­tés. Le kiosque était un confessionnal.

— Je ne sais pas de quoi vous par­lez, dit Fleming.

— Si. Vous le savez. Et je le sais. Et si moi je le sais, d’autres le savent aus­si. Ce qui est le problème.

Popov tira sur sa ciga­rette. Lon­gue­ment. Le bout incan­des­cent brilla dans l’ombre du kiosque comme un petit œil rouge qui obser­vait la scène sans ciller.

— Vous nour­ris­sez votre tra­duc­trice, dit-il. Des infor­ma­tions. De fausses infor­ma­tions, j’es­père — je vous fais ce cré­dit. Vous avez décou­vert qu’elle tra­vaille pour quel­qu’un d’autre — les Por­tu­gais, les Alle­mands, les deux, je ne sais pas — et au lieu de la confron­ter ou de la signa­ler à votre ambas­sade, vous avez déci­dé de jouer. De trans­for­mer la fuite en robi­net. De faire de la dés­in­for­ma­tion arti­sa­nale, en ama­teur, tout seul, sans filet.

Fle­ming ne répon­dit pas. Son corps s’é­tait rai­di — imper­cep­ti­ble­ment, un degré de ten­sion dans les épaules, dans la mâchoire, dans les doigts posés sur le banc de bois. Popov savait. Popov, qui voyait tout depuis l’ombre, qui était l’ombre, qui vivait dans l’in­ters­tice entre les mondes comme le chat vit dans l’in­ters­tice entre le sau­vage et le domes­tique — Popov savait.

— Com­ment ? dit Fleming.

— Com­ment je sais ? Parce que c’est mon métier de savoir. Et parce que vous êtes moins dis­cret que vous ne le croyez. Un homme qui change de com­por­te­ment — un homme qui passe de l’é­coute à la parole, de la réserve à la confi­dence, du silence à l’in­for­ma­tion — ce chan­ge­ment se voit. Ça se sent. Ça dégage une odeur. L’o­deur du jeu. L’o­deur de l’homme qui a déci­dé de pas­ser à l’ac­tion et qui ne peut pas s’empêcher de mon­trer qu’il est pas­sé à l’ac­tion, parce que l’ac­tion est un plai­sir et que le plai­sir trans­pa­raît. Vous êtes exci­té, Fle­ming. Ça se voit sur votre visage. Ça se voit dans vos yeux. Et ce qui se voit sur votre visage se voit aus­si sur le visage de ceux qui vous regardent.

— Qui me regarde ?

— Tout le monde. Vous êtes dans un aqua­rium, rap­pe­lez-vous. Tout le monde regarde tout le monde. Et quand un pois­son com­mence à nager dif­fé­rem­ment — plus vite, avec plus d’as­su­rance, avec un éclat dans l’œil qui n’y était pas avant — les autres pois­sons le remarquent. Et der­rière le verre, les spec­ta­teurs le remarquent aussi.

Popov écra­sa sa ciga­rette contre le banc. Le geste fut brusque — inha­bi­tuel­le­ment brusque pour un homme dont chaque mou­ve­ment était d’or­di­naire une cho­ré­gra­phie. Et cette brus­que­rie dit à Fle­ming, plus clai­re­ment que les mots, que Popov n’é­tait pas en train de jouer. Qu’il ne racon­tait pas une his­toire. Qu’il ne fai­sait pas le paon. Qu’il était, peut-être pour la pre­mière fois depuis leur ren­contre, entiè­re­ment sérieux.

— Fle­ming. Écou­tez-moi. Je vais vous dire quelque chose que je ne devrais pas vous dire, parce que dans mon métier on ne dit rien à per­sonne et sur­tout pas les choses impor­tantes. Mais je vais vous le dire quand même, parce que je vous aime bien — à ma manière, qui n’est pas la manière anglaise, qui est plus démons­tra­tive et moins fiable, mais qui est sin­cère à cet ins­tant. Alors écoutez.

Il se pen­cha. Plus près. Sa voix bais­sa d’un registre — pas un mur­mure, un ton. Le ton de l’ur­gence contenue.

— Le double jeu est un sport de pro­fes­sion­nels. Pas d’a­ma­teurs. Je le sais parce que je le pra­tique depuis trois ans et que chaque jour est un miracle — le miracle de ne pas être mort, de ne pas être démas­qué, de ne pas être dans une cave de la Ges­ta­po à Ber­lin en train de regret­ter ma nais­sance. Le double jeu exige une chose que vous n’a­vez pas : l’in­fra­struc­ture. Un réseau de sou­tien. Des gens qui vous couvrent. Des gens qui véri­fient que vos men­songes ne contre­disent pas les men­songes des autres. Des gens qui peuvent vous sor­tir de la merde quand la merde monte — parce qu’elle monte, Fle­ming, elle monte tou­jours, c’est la loi du double jeu, la merde monte comme les eaux montent dans une crue, len­te­ment, invi­si­ble­ment, jus­qu’au jour où elle vous arrive aux genoux et vous n’a­vez plus nulle part où aller.

— Je contrôle la situa­tion, dit Fleming.

— Non. Vous ne la contrô­lez pas. Vous croyez la contrô­ler, ce qui est pire, parce que la croyance du contrôle est l’en­ne­mie du contrôle réel. Vous croyez que vous nour­ris­sez Vera et que Vera trans­met à Hart­mann et que Hart­mann reçoit vos fic­tions et que le tour est joué. Mais ce que vous ne voyez pas — ce que vous ne pou­vez pas voir, parce que vous êtes dedans et que dedans on ne voit rien — c’est le reste. Les autres fils. Les fils que vous ne tirez pas et qui bougent quand même.

— Quels fils ?

Popov le regar­da. Les yeux noirs, sans fond, sans lumière, sauf cette lueur au centre — pas de la joie cette fois. De l’in­quié­tude. L’in­quié­tude authen­tique d’un homme qui a vu d’autres hommes se noyer et qui recon­naît les pre­miers signes.

— Hart­mann n’est pas un idiot, dit-il. Hart­mann est un des hommes les plus intel­li­gents que j’aie ren­con­trés — et j’ai ren­con­tré des hommes très intel­li­gents, des chefs de ren­sei­gne­ment, des maîtres espions, des gens qui jouent aux échecs à dix coups d’a­vance. Hart­mann joue à vingt. Peut-être trente. Et si vous le nour­ris­sez de fausses infor­ma­tions à tra­vers Vera, il le sau­ra. Pas aujourd’­hui. Pas demain. Mais bien­tôt. Parce que Hart­mann véri­fie. Hart­mann croise. Hart­mann a des sources que vous n’i­ma­gi­nez pas — des sources dans l’am­bas­sade bri­tan­nique, dans les douanes, dans l’ar­mée por­tu­gaise, dans les cafés et les bor­dels et les sacris­ties. Et quand il aura véri­fié et croi­sé et qu’il aura décou­vert que votre réseau de cinq agents n’existe pas — que Sil­va n’existe pas, que Fer­rei­ra n’existe pas, que la Com­pan­hia Atlân­ti­ca de Comér­cio n’a jamais eu de bureau dans la Rua das Flores — quand il aura décou­vert tout ça, qu’est-ce qui se passe ?

Le silence. Le jar­din. Les pal­miers. La mer au loin.

— Ce qui se passe, dit Popov en répon­dant à sa propre ques­tion, c’est que Hart­mann ne se fâche pas. Hart­mann ne pro­teste pas. Hart­mann ne vous affronte pas. Hart­mann retourne le jeu. Il prend vos fausses infor­ma­tions et il les uti­lise — non pas contre le réseau fic­tif, mais contre vous. Il dit à Ber­lin : Fle­ming a ten­té de nous dés­in­for­mer, ce qui prouve que les Bri­tan­niques nous consi­dèrent comme une menace sérieuse, ce qui prouve que nos opé­ra­tions fonc­tionnent, ce qui jus­ti­fie plus de moyens, plus d’a­gents, plus d’argent. Votre men­songe devient sa véri­té. Votre piège devient son trem­plin. Et vous — vous, Fle­ming, avec vos SG Gigante et votre confiance en ama­teur — vous deve­nez la preuve vivante que les Bri­tan­niques sont ner­veux, désor­ga­ni­sés, réduits à envoyer des offi­ciers de bureau jouer les espions dans des hôtels de luxe.

Les mots tom­bèrent sur Fle­ming comme des pierres dans l’eau — lourds, froids, fai­sant des cercles. Il ne dit rien. Il ne pou­vait rien dire, parce que Popov avait rai­son. Chaque mot, chaque phrase, chaque argu­ment était d’une logique impla­cable, d’une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale, et cette pré­ci­sion révé­lait non pas le talent rhé­to­rique de Popov mais son expé­rience — l’ex­pé­rience de l’homme qui avait vécu tout cela, qui avait vu des pièges se retour­ner, qui avait vu des ama­teurs se noyer dans les eaux qu’ils croyaient maîtriser.

— Et il y a pire, dit Popov.

— Pire ?

— Vera. Qu’est-ce qui arrive à Vera quand Hart­mann découvre que les infor­ma­tions sont fausses ? Hart­mann ne va pas se dire : ah, Fle­ming a men­ti à Vera, pauvre Vera. Hart­mann va se dire : Vera a trans­mis de fausses infor­ma­tions, donc Vera est soit incom­pé­tente, soit com­plice, soit les deux. Et dans les deux cas, Vera devient un pro­blème. Et les pro­blèmes, pour Hart­mann, se résolvent. De manières que je pré­fère ne pas décrire dans un jar­din d’hô­tel par une si belle journée.

Le jar­din. Le soleil. Les fleurs. Et au milieu de tout cela, cette phrase — les pro­blèmes se résolvent — qui conte­nait, dans sa sobrié­té même, une vio­lence que les mots expli­cites n’au­raient pas eue. Parce que les mots non dits sont tou­jours plus ter­ri­fiants que les mots dits, et que ce que Popov ne disait pas sur les méthodes de réso­lu­tion de Hart­mann était plus élo­quent que tout ce qu’il aurait pu dire.

Fle­ming pen­sa à Vera. Pas à Vera l’es­pionne. Pas à Vera le canal. À Vera la femme. La femme aux sar­dines et au fado et aux châ­taignes grillées. La femme qui lisait le Diá­rio de Notí­cias avec une concen­tra­tion sin­cère. La femme qui connais­sait la sau­dade et qui l’a­vait expli­quée sur le fer­ry du Tage. La femme qui avait un frère — non, un père, un père mort de la mala­ria dans les mines d’é­tain, un père anglais qui s’ap­pe­lait o inglês, et cette mort du père réson­nait avec la mort du père de Fle­ming, deux pères morts, deux enfants orphe­lins, deux vies construites sur l’absence.

Et cette femme — cette femme qu’il avait déci­dé de pié­ger, de mani­pu­ler, d’u­ti­li­ser comme un tuyau à tra­vers lequel cou­le­raient ses fic­tions — cette femme était en dan­ger. En dan­ger à cause de lui. À cause de son jeu. À cause de son plai­sir de l’in­ven­tion, de son exci­ta­tion d’a­ma­teur, de cette joie de créer des per­son­nages fic­tifs qui était la joie de l’é­cri­vain mais qui, trans­po­sée dans le monde réel, deve­nait la cruau­té du manipulateur.

— Qu’est-ce que je fais ? dit Fleming.

Sa voix avait chan­gé. Pas le ton de l’of­fi­cier. Pas le ton du joueur. Le ton de l’homme qui a peur — pas pour lui-même, pour quel­qu’un d’autre, et cette peur-là est dif­fé­rente, plus aiguë, plus insup­por­table, parce qu’on ne peut pas la gérer avec son propre cou­rage, on ne peut la gérer qu’a­vec l’im­puis­sance de celui qui ne contrôle pas le des­tin d’autrui.

Popov le regar­da. Lon­gue­ment. Le regard chan­gea — l’in­quié­tude se mêla à autre chose. Du res­pect, peut-être. Ou de la sur­prise. La sur­prise de l’homme qui découvre chez un autre une qua­li­té qu’il n’at­ten­dait pas — en l’oc­cur­rence, la peur pour autrui, cette peur si rare chez les offi­ciers de ren­sei­gne­ment pour qui les gens sont des pièces et les pièces se sacrifient.

— Vous arrê­tez, dit Popov. Vous arrê­tez la dés­in­for­ma­tion. Vous arrê­tez de nour­rir Vera. Vous repre­nez votre rôle — l’ob­ser­va­teur, le rédac­teur de mémos, le client de la liai­son locale. Vous rede­ve­nez ennuyeux. L’en­nui est la meilleure pro­tec­tion dans ce métier. Les gens ennuyeux sur­vivent. Les gens inté­res­sants meurent.

— Et Vera ?

— Vera est une grande fille. Vera fait ce que Vera fait, pour des rai­sons que Vera connaît et que nous ne connais­sons pas. Si elle tra­vaille pour la PVDE, elle est pro­té­gée par Sala­zar et per­sonne ne la tou­che­ra — même Hart­mann ne s’at­taque pas à la PVDE. Si elle tra­vaille pour Hart­mann direc­te­ment, c’est plus dan­ge­reux, mais c’est son choix, et les choix des autres ne sont pas votre responsabilité.

— Et si elle tra­vaille pour les deux ?

Popov sou­rit. Le sou­rire mince. Le sou­rire rare. Le sou­rire qui n’é­tait pas de la joie mais de la recon­nais­sance — la recon­nais­sance d’un pro­fes­sion­nel pour un ama­teur qui com­mence à poser les bonnes questions.

— Si elle tra­vaille pour les deux, dit-il, alors elle est comme moi. Un agent double. Et les agents doubles, Fle­ming, sont les per­sonnes les plus seules du monde. Parce qu’ils n’ap­par­tiennent à per­sonne. Ils servent tout le monde et ne sont fidèles à per­sonne. Ils marchent sur un fil entre deux abîmes et ils ne peuvent pas s’ar­rê­ter, parce que s’ar­rê­ter c’est tom­ber, et tom­ber c’est mou­rir. Et la seule chose qu’on puisse faire pour un agent double — la seule chose qui ait un sens — c’est ne pas lui ajou­ter un abîme de plus.

Le silence retom­ba. Plus lourd que les silences pré­cé­dents. Un silence de jar­din et de ver­dict. Les oiseaux chan­taient — les oiseaux s’en fichaient, les oiseaux chan­taient tou­jours, dans les jar­dins des hôtels d’es­pions comme dans les jar­dins des mai­sons nor­males, sans dis­tinc­tion, sans juge­ment, avec cette indif­fé­rence magni­fique des créa­tures qui ne mentent pas parce qu’elles n’ont pas de lan­gage et qui ne tra­hissent pas parce qu’elles n’ont pas de loyauté.

— Popov, dit Fleming.

— Oui.

— Pour­quoi faites-vous ça ? Pour­quoi me dites-vous tout ça ? Vous êtes un agent double. Votre sur­vie dépend du fait que per­sonne ne sait rien sur per­sonne. En me pré­ve­nant, vous pre­nez un risque. Pourquoi ?

Popov ne répon­dit pas tout de suite. Il allu­ma une autre ciga­rette — le bri­quet en or, le bruit sec, la flamme. Il tira. Exha­la. La fumée mon­ta dans l’air du kiosque, lente, bleue, et se per­dit dans les inter­stices du toit.

— Parce que vous n’êtes pas un espion, dit-il. Vous êtes autre chose. Je ne sais pas encore quoi — peut-être que vous ne le savez pas encore vous-même. Mais vous n’êtes pas fait pour ce métier. Pas parce que vous n’êtes pas assez intel­li­gent — vous l’êtes. Pas parce que vous n’êtes pas assez cou­ra­geux — vous l’êtes aus­si, à votre manière, cette manière anglaise qui consiste à ne pas mon­trer son cou­rage et à le por­ter comme on porte un sous-vête­ment, invi­sible et indis­pen­sable. Non. Vous n’êtes pas fait pour ce métier parce que vous res­sen­tez. Parce que quand je vous dis que Vera est en dan­ger, votre visage change. Parce que vous avez peur pour elle. Et un homme qui res­sent — un homme qui a peur pour les autres, qui souffre pour les autres, qui ne peut pas trai­ter les gens comme des pièces d’é­checs sans voir leurs visages — cet homme n’est pas un espion. Cet homme est autre chose.

— Quoi ?

Popov sou­rit. Le grand sou­rire, cette fois. Le sou­rire de scène. Le sou­rire qui éclai­rait les pièces et fai­sait tour­ner les têtes. Le sou­rire qui était sa signa­ture, son armure, son drapeau.

— Si je vous le disais, vous ne me croi­riez pas. Ou plu­tôt — vous me croi­riez trop. Et croire trop est aus­si dan­ge­reux que ne pas croire assez. Alors je ne vous le dirai pas. Je vous lais­se­rai le décou­vrir. Ce sera plus long et plus dou­lou­reux, mais ce sera le vôtre.

Il se leva. Le kiosque cra­qua de sou­la­ge­ment — ou de regret, dif­fi­cile à dire avec les kiosques, ils ont des émo­tions de kiosque, des émo­tions de bois et de pein­ture et de mémoire. Popov rajus­ta sa veste en lin crème. Tira sur ses manches. Pas­sa une main dans ses che­veux noirs.

— Arrê­tez le jeu, Fle­ming. Retour­nez à vos mémos. Soyez ennuyeux. Et quand tout sera fini — quand la guerre sera finie, quand Esto­ril ne sera plus un aqua­rium mais une sta­tion bal­néaire pour tou­ristes anglais en ber­mu­da — quand tout sera fini, asseyez-vous quelque part, devant une machine à écrire, et racon­tez. Racon­tez tout. Le casi­no. Le ban­quier. La tra­duc­trice. Le roi et sa maî­tresse. L’agent double serbe qui riait trop fort et qui don­nait des conseils dans des kiosques. Racon­tez tout, et faites-le bien, et ne chan­gez pas les pré­noms — ou chan­gez-les, ça m’est égal, l’im­por­tant ce n’est pas les pré­noms, l’im­por­tant c’est que ce soit vrai. Vrai de la véri­té de la fic­tion, qui est la seule véri­té qui dure.

Il sor­tit du kiosque. Tra­ver­sa le jar­din avec sa démarche de félin — la démarche de dan­seur, de boxeur, de prince dégui­sé en aven­tu­rier ou d’a­ven­tu­rier dégui­sé en prince, per­sonne n’a­vait jamais su, per­sonne ne sau­rait jamais. Il dis­pa­rut par la porte laté­rale du jar­din, celle qui don­nait sur la ruelle der­rière l’hô­tel, cette ruelle que les employés uti­li­saient et que Popov connais­sait parce que Popov connais­sait toutes les sor­ties, tous les pas­sages, toutes les issues de secours — c’é­tait sa spé­cia­li­té, les issues de secours, pas les entrées principales.

*

Fle­ming res­ta dans le kiosque. Longtemps.

Le soleil avait bou­gé. L’ombre du toit tra­çait sur le sol un rec­tangle qui se dépla­çait, len­te­ment, comme l’ai­guille d’un cadran solaire, et Fle­ming regar­dait ce rec­tangle bou­ger et il pen­sait à ce que Popov avait dit. Tout. Chaque mot. Chaque phrase. Chaque avertissement.

Arrê­tez le jeu.

Vera est en danger.

Vous n’êtes pas un espion.

Racon­tez tout.

Les quatre phrases tour­naient dans sa tête comme les aiguilles d’une hor­loge — cha­cune à son rythme, cha­cune mar­quant une heure dif­fé­rente, et les quatre ensemble mar­quant un temps qui n’é­tait pas le temps du Palá­cio ni le temps de la guerre ni le temps du ren­sei­gne­ment, mais un autre temps. Le temps de la déci­sion. Le temps où un homme cesse de repor­ter et choisit.

Fle­ming choisit.

Il arrê­te­rait le jeu. Pas par lâche­té — par luci­di­té. Popov avait rai­son : la dés­in­for­ma­tion ama­teur était un sport mor­tel, et le plai­sir qu’il y pre­nait ne jus­ti­fiait pas le risque — pas son risque à lui, le risque de Vera. Le risque de cette femme qui mar­chait sur un fil entre des abîmes et à qui il avait, par jeu, par orgueil, par exci­ta­tion d’ap­pren­ti créa­teur, ajou­té un abîme de plus.

Il arrê­te­rait le jeu. Mais il n’ar­rê­te­rait pas autre chose — cette chose qui avait com­men­cé dans la nuit de Lis­bonne, sur les quais, devant les réfu­giés, cette chose qui conti­nuait dans la chambre 214, à la lumière de la lampe de bureau, quand il écri­vait des pro­fils de per­son­nages fic­tifs avec un plai­sir qui n’ap­par­te­nait pas au ren­sei­gne­ment mais à l’é­cri­ture. Cette chose-là, il ne l’ar­rê­te­rait pas. Il ne pou­vait pas l’ar­rê­ter. C’é­tait comme essayer d’ar­rê­ter le Tage — le Tage coule, c’est sa nature, et les choses qui sont dans la nature des choses ne s’ar­rêtent pas, on peut les conte­nir, les détour­ner, les ralen­tir, mais pas les arrêter.

Fle­ming se leva. Sor­tit du kiosque. Tra­ver­sa le jardin.

Le Palá­cio, devant lui, se dres­sait dans la lumière de l’a­près-midi — blanc, mas­sif, serein, avec ses fenêtres qui reflé­taient le ciel et ses pal­miers qui se balan­çaient dans la brise comme les mâts d’un navire au mouillage. L’hô­tel-per­son­nage. L’hô­tel-témoin. L’hô­tel qui savait tout et ne disait rien, qui gar­dait les secrets de ses habi­tants dans ses murs épais comme les cathé­drales gardent les prières dans leurs pierres.

Fle­ming entra. Le hall. L’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze. Le cou­loir. Sa chambre. La porte. La clé.

Il entra. S’as­sit au bureau. Prit le bloc-notes — le neuf, celui du kiosque du hall. Et il écri­vit une seule phrase. Pas une note. Pas un pro­fil. Pas un plan de dés­in­for­ma­tion. Une phrase. Sept mots.

Il relut la phrase. La bar­ra. La réécri­vit. La bar­ra encore. La réécri­vit une troi­sième fois. Et la troi­sième ver­sion était la bonne — il le sut comme on sait que la troi­sième ten­ta­tive est sou­vent la bonne, parce que la pre­mière est l’ins­tinct, la deuxième est la cor­rec­tion, et la troi­sième est la syn­thèse, et que la syn­thèse est tou­jours meilleure que l’ins­tinct et la cor­rec­tion pris séparément.

Il plia la page. La glis­sa dans sa poche inté­rieure. Avec les autres. Le chiffre. Le pré­nom. La pre­mière phrase. Les quatre pages de la nuit de Lis­bonne. Et main­te­nant cette nou­velle phrase — sept mots qui ne vou­laient rien dire encore et qui vou­laient tout dire déjà, sept mots qui étaient peut-être le titre d’un livre ou l’in­ci­pit d’un cha­pitre ou sim­ple­ment une note pour plus tard, pour beau­coup plus tard, pour un jour où il serait assis devant une machine à écrire dans une pièce blanche et où il aurait besoin de ces sept mots comme un navi­ga­teur a besoin d’un cap.

Il refer­ma le tiroir. Véri­fia le crayon. À droite. Per­pen­di­cu­laire. Le che­veu en place.

Per­sonne n’é­tait entré.

La machine avait peut-être ces­sé de cher­cher. Ou la machine avait trou­vé ce qu’elle cher­chait — un bloc-notes vierge, un tiroir vide, rien. Et rien, quand on ne trouve que rien, est la meilleure des cou­ver­tures. Le vide pro­tège mieux que le coffre-fort. Le coffre-fort dit : il y a quelque chose à pro­té­ger. Le vide dit : il n’y a rien. Et quand il n’y a rien, on cherche ailleurs.

Fle­ming sou­rit. Le sou­rire de l’homme qui a com­pris quelque chose — pas tout, pas encore, mais quelque chose d’im­por­tant. Quelque chose sur le jeu, sur le men­songe, sur la véri­té, sur la dif­fé­rence entre l’es­pion et l’é­cri­vain, sur le fait que l’es­pion ment pour pro­té­ger des secrets et que l’é­cri­vain ment pour révé­ler des véri­tés, et que les deux gestes sont le même geste vu de deux côtés du miroir.

Il s’al­lon­gea sur le lit. Ne fer­ma pas les yeux. Regar­da le pla­fond — le pla­fond blanc, le pla­fond trop haut, le ciel inté­rieur de la chambre 214 qui avait été, pen­dant douze jours, le ciel de son monde.

Demain, il serait ennuyeux. Demain, il serait l’of­fi­cier de bureau, le rédac­teur de mémos, le client docile de sa liai­son locale. Demain, il ne dirait rien à Vera — pas de réseau, pas de noms, pas de Rua das Flores. Rien. Le silence. L’en­nui. La pro­tec­tion de l’insignifiance.

Mais ce soir — ce soir, dans cette chambre, dans cette lumière d’a­près-midi qui décli­nait dou­ce­ment vers le bleu — ce soir, il n’é­tait pas encore ennuyeux. Ce soir, il était encore l’homme qui avait inven­té cinq per­son­nages et qui avait pris du plai­sir à les inven­ter. L’homme qui avait décou­vert que le men­songe et la fic­tion sont cou­sins ger­mains. L’homme qui por­tait dans sa poche inté­rieure un roman en mor­ceaux — des chiffres, des pré­noms, des phrases, des pages — un roman qui n’a­vait pas de forme et qui n’au­rait de forme que bien plus tard, quand la guerre serait finie et que les fan­tômes du Palá­cio seraient deve­nus des sou­ve­nirs et que les sou­ve­nirs seraient deve­nus des mots et que les mots seraient deve­nus un livre.

Ce soir, il était encore cet homme-là. Et cet homme-là ne s’en­nuyait pas du tout.

Cha­pitre 14 — Le frère de Vera

Ce fut Rich­ter qui lui dit.

Pas direc­te­ment — Rich­ter ne disait jamais rien direc­te­ment, c’é­tait un homme de ren­sei­gne­ment de la vieille école, un homme pour qui la ligne droite entre deux points était un iti­né­raire tou­ris­tique et non un che­min pro­fes­sion­nel. Rich­ter pro­cé­dait par détours, par allu­sions, par phrases à double fond qui conte­naient, sous la sur­face polie de la conver­sa­tion, des abîmes d’in­for­ma­tion que l’in­ter­lo­cu­teur devait son­der lui-même, à ses risques et périls. Par­ler avec Rich­ter, c’é­tait pêcher en eaux pro­fondes — on savait qu’il y avait quelque chose en des­sous, mais il fal­lait des­cendre pour le trouver.

Fle­ming était venu à l’am­bas­sade pour son rap­port biheb­do­ma­daire — le rap­port offi­ciel, celui qu’il rédi­geait pour l’a­mi­ral God­frey, plein de noms et de dates et de cir­cuits de tungs­tène et de tout ce que le ren­sei­gne­ment naval atten­dait d’un offi­cier en mis­sion au Por­tu­gal. Le rap­port était mince. Les infor­ma­tions étaient maigres. Fle­ming le savait, Rich­ter le savait, et ils savaient tous les deux que l’autre le savait, et cette triple conscience de la mai­greur créait entre eux une com­pli­ci­té silen­cieuse, la com­pli­ci­té des gens qui font le même métier et qui savent que ce métier consiste, la plu­part du temps, à écrire beau­coup de mots pour dire qu’on ne sait presque rien.

Le rap­port ter­mi­né, Rich­ter lui offrit un thé. Le thé de l’am­bas­sade — du Earl Grey, impor­té de Londres dans des caisses diplo­ma­tiques, comme si le thé était un secret d’É­tat, ce qui au fond était peut-être le cas, parce que le thé était la der­nière fron­tière de la bri­tan­ni­ci­té, le der­nier objet qui sépa­rait un offi­cier de Sa Majes­té d’un étran­ger, et que perdre le thé c’é­tait perdre l’i­den­ti­té, et que perdre l’i­den­ti­té dans une ville d’es­pions c’é­tait perdre la vie.

Rich­ter ver­sa le thé. Deux tasses. Le sucre. Le lait. Le rituel. Et puis, comme si la phrase était un mor­ceau de sucre de plus qu’il lais­sait tom­ber dans la tasse avec la même nonchalance :

— Votre tra­duc­trice. Car­val­ho. Elle a un frère, vous savez.

Fle­ming repo­sa sa tasse. Pas bru­ta­le­ment — déli­ca­te­ment, comme on repose un objet fra­gile, comme on repose une tasse de thé dans laquelle une bombe vient de tomber.

— Un frère, dit-il.

— Un frère. Alexandre Car­val­ho. Plus jeune qu’elle de trois ans. Musi­cien. Vio­lon­cel­liste, pour être exact. Il étu­diait à Vienne — le Conser­va­toire, rien de moins. Très doué, paraît-il. Un de ces talents pré­coces que les Autri­chiens adorent et que les Por­tu­gais ne savent pas quoi en faire. Il est par­ti à Vienne en trente-six, à dix-neuf ans. Bourse d’é­tudes. Le rêve.

Rich­ter but une gor­gée de thé. Len­te­ment. Avec la patience de l’homme qui sait que la suite est impor­tante et qui retarde le moment impor­tant non pas par cruau­té mais par méthode — parce que l’in­for­ma­tion, comme le vin, gagne en impact quand on la fait attendre.

— Et ? dit Fleming.

— Et Vienne, en trente-six, c’é­tait encore Vienne. Strauss, Schu­bert, les cafés, le Ring, la Gemüt­li­ch­keit. Deux ans plus tard, en mars trente-huit, c’é­tait autre chose. L’An­schluss. Les Alle­mands sont entrés. Vienne est deve­nue Ber­lin-Est. Et Alexandre Car­val­ho — métis anglo-por­tu­gais, musi­cien, dans un conser­va­toire autri­chien qui venait de pas­ser sous admi­nis­tra­tion nazie — Alexandre Car­val­ho est deve­nu un problème.

— Quel genre de problème ?

— Le genre qui dis­pa­raît. Il a été arrê­té en trente-neuf. Motif offi­ciel : acti­vi­tés sub­ver­sives. Motif réel : il fré­quen­tait des cercles anti­fas­cistes autri­chiens, des étu­diants, des artistes, des gens qui pen­saient encore que la pen­sée était libre et qui ont décou­vert, trop tard, qu’elle ne l’é­tait plus. Il a été envoyé quelque part — nous ne savons pas exac­te­ment où. Nos infor­ma­tions s’ar­rêtent là. Un camp, pro­ba­ble­ment. Ou une pri­son. Quelque part dans le Reich. Quelque part où les gens entrent et d’où ils ne sortent pas toujours.

Le bureau de Rich­ter — le papier clas­si­fié, le tabac de pipe, la fenêtre qui don­nait sur un jar­din inté­rieur de l’am­bas­sade où per­sonne n’al­lait jamais — le bureau devint irréel. Ou plu­tôt, il devint trop réel. Chaque détail se mit à vibrer avec une inten­si­té nou­velle — le grain du bois sur la table, la spi­rale de fumée de la pipe de Rich­ter, la tache de lumière sur le mur, les par­ti­cules de pous­sière dans le rayon de soleil — comme si l’in­for­ma­tion que Fle­ming venait de rece­voir avait reca­li­bré ses sens, avait aug­men­té le contraste du monde, avait ren­du visible ce qui était invi­sible et audible ce qui était silencieux.

Le frère de Vera. Pri­son­nier. Quelque part dans le Reich.

Et sou­dain — comme une porte qui s’ouvre dans un mur qu’on croyait aveugle — tout s’éclaira.

*

Tout s’é­clai­ra parce que tout s’expliquait.

Les ques­tions de Vera. L’in­sis­tance douce. La col­lecte d’in­for­ma­tions. La chaîne de trans­mis­sion vers Hart­mann. Tout cela — tout ce qu’il avait inter­pré­té comme de l’es­pion­nage, comme de la tra­hi­son, comme la froi­deur pro­fes­sion­nelle d’une agente entraî­née — tout cela pre­nait main­te­nant un autre sens. Un sens humain. Un sens terrible.

Vera ne le tra­his­sait pas par choix. Vera ne tra­vaillait pas pour Hart­mann par convic­tion ni par idéo­lo­gie ni par appât du gain. Vera tra­vaillait pour Hart­mann parce que Hart­mann tenait son frère. Parce que quelque part dans le Reich, dans un camp ou une pri­son, un jeune homme de vingt-quatre ans qui jouait du vio­lon­celle et qui croyait à la liber­té de la pen­sée était rete­nu, enfer­mé, peut-être affa­mé, peut-être bat­tu, peut-être vivant, peut-être mort — et que Vera, de l’autre côté de l’Eu­rope, dans une ville de lumière et de men­songes, fai­sait ce qu’on lui disait de faire pour que son frère reste vivant. Ou pour avoir l’illu­sion qu’il res­tait vivant. Ou pour avoir l’es­poir — cet espoir que Mag­da avait décrit comme le pire des poi­sons — l’es­poir qu’un jour, en échange de suf­fi­sam­ment d’in­for­ma­tions, de suf­fi­sam­ment de tra­hi­sons, de suf­fi­sam­ment de sou­rires adres­sés à un offi­cier anglais sur une ter­rasse d’hô­tel, quel­qu’un quelque part ouvri­rait une porte et lais­se­rait sor­tir un vio­lon­cel­liste de vingt-quatre ans.

Fle­ming com­prit. Tout. D’un coup. Comme on com­prend un théo­rème — pas par étapes, pas par déduc­tions pro­gres­sives, mais par illu­mi­na­tion, par cette sai­sie ins­tan­ta­née du tout qui est la marque de l’in­tel­li­gence véri­table et qui res­semble, quand elle se pro­duit, à une dou­leur phy­sique — un éclat blanc dans le crâne, une brû­lure der­rière les yeux, la sen­sa­tion que le cer­veau se recon­fi­gure autour d’une véri­té nou­velle et que la recon­fi­gu­ra­tion fait mal, parce que la véri­té fait tou­jours mal quand elle détruit une ver­sion plus simple du monde.

La ver­sion simple était : Vera est une espionne.

La ver­sion vraie était : Vera est une sœur.

Et entre les deux ver­sions — entre l’es­pionne et la sœur, entre la tra­hi­son froide et le sacri­fice brû­lant — il y avait un abîme, le même abîme que Popov avait décrit, l’a­bîme entre les appa­rences et la réa­li­té, entre ce que les gens font et pour­quoi ils le font, entre le geste visible et la rai­son invisible.

Vera n’é­tait pas le canal. Vera était la victime.

*

— Depuis quand savez-vous ça ? deman­da Fle­ming à Richter.

Rich­ter ral­lu­ma sa pipe. Les gestes — le tabac, la flamme, les bouf­fées — étaient les mêmes que d’ha­bi­tude, mais Fle­ming les vit dif­fé­rem­ment. Il vit un homme qui choi­sis­sait ses moments. Un homme qui avait su — pro­ba­ble­ment depuis le début, pro­ba­ble­ment depuis le jour où il avait assi­gné Vera à Fle­ming — et qui avait atten­du. Atten­du quoi ? Que Fle­ming découvre par lui-même ? Que la situa­tion se déve­loppe ? Que les pièces se placent sur l’é­chi­quier selon un pat­tern que Rich­ter, avec son expé­rience de vieux rou­tard, avait anti­ci­pé depuis le pre­mier jour ?

— Depuis assez long­temps, dit Richter.

— Et vous ne m’a­vez rien dit.

— Vous ne m’a­vez rien demandé.

La phrase tom­ba comme un ver­dict. Rich­ter avait rai­son — Fle­ming n’a­vait pas deman­dé. Il avait posé des ques­tions sur Vera — des ques­tions de sur­face, des ques­tions de dos­sier. Il avait deman­dé des faits. Des dates. Des asso­cia­tions. Mais il n’a­vait pas deman­dé l’es­sen­tiel — le pour­quoi. Pour­quoi cette femme fai­sait ce qu’elle fai­sait. Pour­quoi cette femme qui lisait le Diá­rio de Notí­cias avec concen­tra­tion et qui man­geait des sar­dines avec les doigts et qui connais­sait la sau­dade et qui avait per­du son père à qua­torze ans — pour­quoi cette femme tra­his­sait. Il n’a­vait pas deman­dé le pour­quoi parce qu’il avait eu peur de la réponse. Et main­te­nant la réponse était là, et elle était pire que tout ce qu’il avait ima­gi­né — pire parce qu’elle n’é­tait pas noire. Elle était grise. La cou­leur la plus insup­por­table. Le gris de la com­plexi­té morale. Le gris des situa­tions où per­sonne n’a rai­son et per­sonne n’a tort et où tout le monde souffre.

— Hart­mann sait, dit Fle­ming. Hart­mann sait pour le frère.

— Hart­mann contrôle le frère. Ou plu­tôt — Hart­mann contrôle ceux qui contrôlent le frère. La chaîne de com­man­de­ment passe par la léga­tion alle­mande à Lis­bonne, qui passe par l’Ab­wehr à Ber­lin, qui passe par l’ad­mi­nis­tra­tion des camps. Hart­mann est le maillon local. Il donne les ordres ici, les ordres remontent là-bas, et le frère reste en vie ou ne reste pas en vie selon que Vera coopère ou ne coopère pas. C’est simple. C’est élé­gant. C’est monstrueux.

Simple. Élé­gant. Mons­trueux. Les trois mots qui décri­vaient Hart­mann — au casi­no, dans le jar­din, au bar. La sim­pli­ci­té de ses gestes. L’é­lé­gance de son jeu. La mons­truo­si­té de son pou­voir. Hart­mann ne jouait pas au bac­ca­ra pour gagner de l’argent. Il ne jouait pas pour mon­trer sa puis­sance. Il jouait parce que le jeu — le contrôle des cartes, des jetons, des pro­ba­bi­li­tés — était la méta­phore de ce qu’il fai­sait dans la vie : contrô­ler les gens. Les tenir par des fils invi­sibles. Tirer les fils quand il fal­lait. Et regar­der les marion­nettes danser.

Vera était une marion­nette. Pas une marion­nette stu­pide — une marion­nette lucide, consciente de ses fils, consciente de celui qui les tirait, et dan­sant quand même, parce que dan­ser était la condi­tion de la sur­vie de son frère, et que la sur­vie de son frère était la seule chose qui comp­tait plus que sa propre liberté.

— Qu’est-ce que je peux faire ? dit Fleming.

Rich­ter le regar­da. Par-des­sus sa pipe. Par-des­sus sa tasse de thé. Par-des­sus trente ans de car­rière dans le ren­sei­gne­ment et une connais­sance intime de la nature humaine qui n’a­vait rien de cynique mais qui n’a­vait rien de naïf non plus.

— Rien, dit-il. Vous ne pou­vez rien faire. Le frère est dans le Reich. Nous n’a­vons pas les moyens d’in­ter­ve­nir. Nous n’a­vons pas les réseaux, pas les accès, pas la cou­ver­ture. Même si nous les avions, une opé­ra­tion de sau­ve­tage pour un civil pri­son­nier — un seul civil, un musi­cien, per­sonne d’im­por­tant du point de vue stra­té­gique — ne serait jamais auto­ri­sée. Le coût serait dis­pro­por­tion­né. Le risque serait inac­cep­table. Et l’a­mi­ral God­frey, qui est un homme prag­ma­tique et pour qui le mot empa­thie est un mot fran­çais et donc sus­pect, ne signe­rait jamais.

— Alors quoi ?

— Alors vous conti­nuez. Vous conti­nuez votre mis­sion. Vous conti­nuez de voir Vera. Vous conti­nuez d’être son client, son inter­lo­cu­teur, son — il hési­ta sur le mot — son com­pa­gnon de Lis­bonne. Et vous ne lui dites pas que vous savez. C’est impor­tant. Si vous lui dites que vous savez pour le frère, deux choses se passent. La pre­mière : elle s’ef­fondre. La honte. La culpa­bi­li­té. Le masque qui tombe et qui ne se relève plus. La deuxième : Hart­mann apprend que vous savez, et Hart­mann res­serre son emprise, et le frère — si le frère est encore vivant — paie le prix.

— Vous me deman­dez de jouer la comédie.

— Je vous demande de faire ce que tout le monde fait dans cette ville, Com­man­der. De men­tir. De sou­rire. De prendre le café sur une ter­rasse avec une femme qui vous tra­hit et de ne pas le mon­trer. Ce n’est pas de la comé­die. C’est de la sur­vie. Et la sur­vie — la vôtre, celle de Vera, celle du frère — exige le silence.

Le silence. Le mot réson­na dans le bureau de Rich­ter comme le fado réson­nait dans les caves de la Mou­ra­ria — pro­fond, vibrant, char­gé de tout ce que les mots ne pou­vaient pas dire.

*

Fle­ming sor­tit de l’am­bas­sade. La lumière de Lis­bonne — tou­jours cette lumière, cette lumière qui ne res­pec­tait rien, qui frap­pait les murs et les visages avec la même vio­lence douce, qui ren­dait tout visible et tout beau et tout insup­por­table. Il mar­cha. Sans direc­tion. Les rues de la Baixa. Les tram­ways jaunes. Les gens — les gens ordi­naires, les gens qui ne savaient pas, les gens qui allaient au tra­vail et au mar­ché et à l’é­glise et qui ne por­taient pas dans leur poi­trine le poids d’un secret qui n’é­tait pas le leur.

Le frère de Vera. Alexandre. Un vio­lon­cel­liste. Vingt-quatre ans. Quelque part.

Fle­ming mar­cha et il pen­sa au vio­lon­celle. Au son du vio­lon­celle — ce son grave, boi­sé, humain, le plus humain de tous les ins­tru­ments parce que le vio­lon­celle a la taille d’un corps humain et qu’on le tient entre les jambes comme on tien­drait un enfant ou un amant, et que le son sort de la caisse comme le souffle sort de la poi­trine, par vibra­tion, par réso­nance, par ce miracle de la phy­sique qui fait que le frot­te­ment d’un crin de che­val sur un boyau de mou­ton pro­duit quelque chose qui res­semble à une âme.

Alexandre jouait du vio­lon­celle. Et quel­qu’un — Hart­mann, l’Ab­wehr, le Reich, la machine — avait pris cet homme et l’a­vait enfer­mé quelque part où il n’y avait pas de vio­lon­celle, où il n’y avait peut-être pas de musique du tout, où le silence n’é­tait pas le silence de l’entre-deux-notes mais le silence de l’ab­sence totale, le silence de la cage, le silence de l’oubli.

Et Vera — Vera qui connais­sait le fado, qui connais­sait la sau­dade, qui connais­sait cette musique du manque — Vera vivait chaque jour avec ce silence. Le silence du frère absent. Le silence du vio­lon­celle qui ne joue plus. Et elle com­blait ce silence comme elle pou­vait — en fai­sant ce qu’on lui deman­dait, en posant des ques­tions, en trans­met­tant des réponses, en tra­his­sant un homme sur une ter­rasse d’hô­tel pour qu’un autre homme, dans une cel­lule quelque part en Autriche ou en Alle­magne ou en Pologne, conti­nue de respirer.

La tra­hi­son comme acte d’a­mour. Le men­songe comme geste de sur­vie. Le masque comme sacrifice.

Fle­ming s’ar­rê­ta. Il était arri­vé — sans le vou­loir, sans le savoir — devant l’é­glise de São Roque. La façade aus­tère. L’in­té­rieur somp­tueux. Le piège archi­tec­tu­ral. Il n’en­tra pas. Il res­ta dehors, sur le par­vis, et regar­da la façade — cette façade qui ne mon­trait rien de ce qu’elle conte­nait, cette façade qui men­tait sur l’in­té­rieur, cette façade qui était Vera.

Vera était São Roque. L’ex­té­rieur aus­tère — la tra­duc­trice pro­fes­sion­nelle, la liai­son locale, la femme aux Chur­ch’s anglaises et au sou­rire inté­rieur. Et l’in­té­rieur — l’or, le marbre, la cha­pelle impor­tée de Rome, toute cette richesse cachée, toute cette dou­leur cachée, tout ce qui brû­lait der­rière le masque et que le masque empê­chait de voir.

*

Il retour­na à Esto­ril. Le taxi. La route côtière. Le Palácio.

En entrant dans le hall, il vit Vera. Elle était assise dans un des fau­teuils — sa place habi­tuelle, son jour­nal, son attente. Elle leva les yeux quand il pas­sa. Le sou­rire inté­rieur. Comme chaque fois. Comme si rien n’a­vait changé.

Et rien n’a­vait chan­gé pour elle. Elle ne savait pas qu’il savait. Elle ne savait pas que le mot Alexandre exis­tait main­te­nant dans son voca­bu­laire, que le mot vio­lon­celle réson­nait dans sa tête, que le mot pri­son pesait sur sa poi­trine comme une pierre. Elle voyait Fle­ming — son client, son inter­lo­cu­teur, son Anglais aux Mor­land Spe­cial — et elle sou­riait, et son sou­rire était le même sou­rire que le pre­mier jour, le sou­rire inté­rieur, le sou­rire qui conte­nait quelque chose que les autres sou­rires ne conte­naient pas.

Et Fle­ming com­prit, enfin, ce que conte­nait ce sourire.

Ce n’é­tait pas de l’i­ro­nie. Ce n’é­tait pas de la séduc­tion. Ce n’é­tait pas du mys­tère. C’é­tait du cou­rage. Le sou­rire de Vera était un acte de cou­rage — le cou­rage de la femme qui porte un poids que per­sonne ne voit et qui sou­rit quand même, non pas parce que le poids est léger mais parce que sou­rire est la seule alter­na­tive à s’ef­fon­drer, et que s’ef­fon­drer est un luxe qu’elle ne peut pas se per­mettre, parce que son frère est quelque part et que la seule chose qui le main­tient en vie est sa capa­ci­té à elle de conti­nuer de fonc­tion­ner, de sou­rire, de poser des ques­tions, de tra­hir avec grâce.

— Bon­soir, dit Fleming.

— Bon­soir. Vous avez l’air fatigué.

— La lumière de Lis­bonne. Elle fatigue les yeux.

— Non. Elle fatigue l’âme. Les yeux s’ha­bi­tuent. L’âme, jamais.

Ils se regar­dèrent. Un moment. Pas long. Le temps d’un bat­te­ment de cœur, d’une res­pi­ra­tion, d’une note de vio­lon­celle tenue dans le silence d’une cave autri­chienne que Fle­ming n’a­vait jamais vue et ne ver­rait jamais. Puis le moment pas­sa. Comme passent les moments — sans bruit, sans trace, en lais­sant der­rière eux un vide qui a la forme exacte de ce qu’ils contenaient.

— Demain, dit Vera. J’ai quelque chose à vous mon­trer. Un endroit. Pas tou­ris­tique. Personnel.

— D’ac­cord.

— À demain, alors.

Elle se leva. Plia son jour­nal. Et s’é­loi­gna vers la sor­tie — la même sor­tie, le même cris­se­ment des Chur­ch’s sur le gra­vier, la même dis­pa­ri­tion dans la nuit. Mais Fle­ming la regar­da dif­fé­rem­ment. Il la regar­da non plus comme un obser­va­teur regarde un sujet, non plus comme un espion regarde une cible, non plus comme un homme regarde une femme — il la regar­da comme un homme regarde un autre être humain qui souffre et qui ne le montre pas, et cette façon de regar­der était nou­velle pour lui, radi­ca­le­ment nou­velle, et elle chan­geait tout.

Elle chan­geait le roman.

Parce que le roman que Fle­ming por­tait dans sa poche — ces frag­ments, ces mots, ces phrases accu­mu­lés jour après jour depuis son arri­vée — ce roman n’é­tait plus le même. Il avait com­men­cé comme une his­toire d’es­pion­nage. Un casi­no. Un ban­quier. Une femme mys­té­rieuse. Des jeux de pou­voir et de men­songe. Mais main­te­nant — main­te­nant qu’il savait pour Alexandre, pour le vio­lon­celle, pour la pri­son, pour les fils que Hart­mann tirait et qui fai­saient dan­ser Vera — main­te­nant, le roman était autre chose. C’é­tait une his­toire d’a­mour. Pas l’a­mour roman­tique — pas l’a­mour des bai­sers et des étreintes et des lettres par­fu­mées. L’a­mour brut. L’a­mour de la sœur pour le frère. L’a­mour qui pousse une femme à tra­hir un homme pour en sau­ver un autre. L’a­mour qui est le moteur invi­sible de tout ce qui se passe sur cette ter­rasse, dans ce casi­no, dans cet hôtel, dans cette ville — l’a­mour qui est le cou­rant sous le Tage, le feu sous la cendre, la note tenue sous le silence.

Fle­ming mon­ta dans sa chambre. La porte. La clé. La lumière.

Il s’as­sit au bureau. Prit le bloc-notes. Et pour la pre­mière fois, il n’é­cri­vit pas un mot, ni une phrase, ni un pro­fil de per­son­nage fic­tif. Il écri­vit un nom.

Alexandre.

Et sous le nom, entre paren­thèses, un mot.

(Vio­lon­celle.)

Et sous le mot, rien. Le blanc de la page. Le silence du papier. Le vide qui attend d’être rem­pli — pas main­te­nant, pas ce soir, mais un jour. Un jour où un homme assis devant une machine à écrire dans une mai­son blanche face à la mer des Caraïbes se sou­vien­drait d’un vio­lon­cel­liste pri­son­nier et d’une sœur qui tra­his­sait par amour, et où ces sou­ve­nirs devien­draient autre chose — une femme nom­mée Ves­per, un sacri­fice, une dis­pa­ri­tion, la fin d’un roman qui s’ap­pel­le­rait Casi­no Royale et qui contien­drait, sous le ver­nis du thril­ler, sous les voi­tures de course et les mar­ti­nis et les smo­kings, cette véri­té simple et ter­rible : les gens ne tra­hissent pas par méchan­ce­té. Ils tra­hissent par amour. Et la tra­hi­son par amour est la seule tra­hi­son qui ne puisse pas être par­don­née, parce qu’elle ne peut pas être condamnée.

Fle­ming ran­gea le bloc-notes. Étei­gnit la lampe. Se coucha.

Le som­meil fut long à venir. Il res­ta dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter la mer et le vent et le silence du Palá­cio, et il pen­sa à Vera, et il pen­sa à Alexandre, et il pen­sa à Hart­mann qui tirait les fils, et il pen­sa à Popov qui lui avait dit vous n’êtes pas un espion, et il pen­sa à Mag­da qui lui avait dit soyez pru­dent avec les femmes qui posent des ques­tions, et il pen­sa que Mag­da avait eu rai­son mais pas pour les rai­sons qu’il avait crues — il fal­lait être pru­dent non pas parce que les femmes qui posent des ques­tions sont dan­ge­reuses, mais parce que les femmes qui posent des ques­tions ont par­fois des rai­sons de poser des ques­tions que vous ne soup­çon­nez pas, et que ces rai­sons, quand vous les décou­vrez, vous brisent le cœur.

Le som­meil vint. Tard. Comme une marée de nuit — lente, noire, sans étoile.

Et cette nuit-là, Fle­ming ne rêva pas. Il n’y avait pas besoin de rêves. La réa­li­té suffisait.

Cha­pitre 15 — La nuit au Palácio

L’en­droit que Vera vou­lait lui mon­trer était une maison.

Pas un monu­ment, pas un musée, pas un mira­dou­ro. Une mai­son. Dans une ruelle de l’Al­fa­ma, à mi-pente entre le Tage et le Cas­te­lo, une mai­son aux volets bleus dont la façade s’é­caillait comme la peau d’un rep­tile au soleil. Une mai­son étroite — deux fenêtres de large, trois étages de haut — coin­cée entre deux immeubles plus grands qui sem­blaient la ser­rer dans leurs bras ou l’é­touf­fer, selon l’angle.

— C’est ici que j’ai gran­di, dit Vera.

Elle dit cela sans émo­tion appa­rente — le ton du guide qui montre un site. Mais Fle­ming, qui savait main­te­nant, qui por­tait le poids de ce qu’il savait comme on porte une valise trop lourde dont on ne peut pas se débar­ras­ser parce que le conte­nu est pré­cieux, Fle­ming enten­dit autre chose. Il enten­dit la petite fille. Il enten­dit la mai­son quand la mai­son était pleine — le père anglais, la mère por­tu­gaise, le frère de trois ans plus jeune, le vio­lon­celle quelque part, les gammes le matin, les dis­putes, les rires, les odeurs de cui­sine, tout ce qui fait qu’une mai­son est un monde et pas seule­ment des murs.

— La chambre d’A­lexandre était là-haut, dit Vera en levant les yeux vers le troi­sième étage. La fenêtre de gauche. Il jouait le soir. On l’en­ten­dait depuis la rue. Les voi­sins se plai­gnaient, au début. Puis ils ont ces­sé de se plaindre. Puis ils ont com­men­cé à ouvrir leurs fenêtres pour écou­ter. Un gar­çon de seize ans qui jouait Bach dans une ruelle de l’Al­fa­ma — ça ne s’ou­blie pas.

Elle avait dit le pré­nom. Alexandre. Le pré­nom que Fle­ming connais­sait depuis la veille et qu’il fei­gnait de décou­vrir — le pré­nom qu’il por­tait dans sa poche inté­rieure, écrit sur un bloc-notes d’hô­tel, avec le mot vio­lon­celle entre paren­thèses. Et entendre ce pré­nom dans la bouche de Vera, pro­non­cé avec cette inflexion qui n’ap­par­te­nait qu’aux sœurs — cette inflexion de pro­prié­té tendre, de fami­lia­ri­té usée, d’a­mour si ancien qu’il ne res­semble plus à l’a­mour mais à un organe, quelque chose qui bat en dedans sans qu’on y pense — entendre ce pré­nom fut comme rece­voir un coup au plexus. Pas de dou­leur. Du souffle coupé.

— Vous avez un frère, dit Fleming.

Le men­songe le plus dif­fi­cile de toute cette his­toire. Pas parce qu’il était com­pli­qué — il était simple, d’une sim­pli­ci­té ter­ri­fiante. Une phrase inter­ro­ga­tive trans­for­mée en phrase décla­ra­tive. Vous avez un frère. Pas une ques­tion. Un constat. Le constat de l’homme qui découvre, natu­rel­le­ment, au fil de la conver­sa­tion, que sa liai­son locale a un frère. Le constat de l’innocent.

Et Fle­ming n’é­tait pas inno­cent. Et le poids de cette non-inno­cence — ce savoir caché, ce secret dans le secret, cette couche sup­plé­men­taire de men­songe ajou­tée à un mil­le­feuille déjà ver­ti­gi­neux — ce poids était le prix qu’il payait pour suivre le conseil de Rich­ter. Ne lui dites pas que vous savez.

— Oui, dit Vera. Alexandre. Il est — elle hési­ta. L’hé­si­ta­tion dura un bat­te­ment de cœur, pas plus, mais dans ce bat­te­ment de cœur, Fle­ming vit pas­ser quelque chose — un com­bat, un choix, la lutte entre la véri­té et le men­songe qui se jouait en elle comme elle se jouait en lui, miroir contre miroir, abîme contre abîme. — Il est à l’é­tran­ger. En Autriche. Il étu­die la musique.

Le pré­sent. Elle avait uti­li­sé le pré­sent. Il étu­die. Comme si le frère était tou­jours au Conser­va­toire de Vienne, comme si les années trente-huit, trente-neuf, qua­rante, qua­rante et un n’a­vaient pas eu lieu, comme si l’An­schluss était un mau­vais rêve et le Conser­va­toire tou­jours ouvert et Alexandre tou­jours assis dans une salle de répé­ti­tion avec son vio­lon­celle entre les genoux. Le pré­sent comme fic­tion. Le pré­sent comme déni. Le pré­sent comme der­nier rem­part contre l’effondrement.

Fle­ming ne cor­ri­gea pas. Ne posa pas de ques­tions. Il fit ce qu’il fai­sait de mieux — il res­ta silen­cieux, et son silence fut le cadeau le plus géné­reux qu’il pût offrir, parce que le silence, quand il est choi­si, est une forme de com­pas­sion, et la com­pas­sion, quand elle est silen­cieuse, est la seule qui ne blesse pas.

Ils res­tèrent devant la mai­son. Les volets bleus. La façade qui s’é­caillait. La fenêtre du troi­sième étage — la fenêtre d’A­lexandre, d’où Bach des­cen­dait autre­fois dans la ruelle comme l’eau des­cend de la mon­tagne, natu­rel­le­ment, inexo­ra­ble­ment, avec cette force tran­quille des choses qui obéissent à leur nature.

Puis Vera fit quelque chose d’i­nat­ten­du. Elle prit la main de Fleming.

Pas un geste de séduc­tion. Pas un geste roman­tique. Un geste d’en­fant. La main qui cherche une autre main dans le noir — non pas pour la cha­leur ni pour le désir mais pour la cer­ti­tude que quel­qu’un est là, que quel­qu’un existe, que la soli­tude n’est pas totale. La main de Vera était petite dans la main de Fle­ming — plus petite qu’il ne l’au­rait cru, comme si la femme qui por­tait des Chur­ch’s anglaises et qui posait des ques­tions d’es­pionne avait des mains d’une autre taille, des mains qui n’ap­par­te­naient pas au per­son­nage mais à la per­sonne, des mains de sœur, des mains de fille, des mains d’a­vant les masques.

Il ser­ra. Dou­ce­ment. Et ils res­tèrent là, main dans la main, devant une mai­son aux volets bleus dans l’Al­fa­ma, deux per­sonnes qui se men­taient depuis treize jours et qui, pour la pre­mière fois, tenaient quelque chose de vrai entre elles — pas un mot, pas une infor­ma­tion, pas un secret. Une main. La chose la plus simple. La chose la plus ancienne.

*

Ils remon­tèrent vers le Cas­te­lo. Sans par­ler. La pente était raide et le silence entre eux n’a­vait pas besoin d’être meu­blé — il était plein, ce silence, plein de la mai­son aux volets bleus et du pré­nom d’A­lexandre et du Bach dans la ruelle et de la main dans la main, plein de tout ce qui avait été dit et de tout ce qui ne serait jamais dit, et cette plé­ni­tude du silence était plus élo­quente que n’im­porte quelle conversation.

Ils s’as­sirent sur les rem­parts du Cas­te­lo. En bas, Lis­bonne s’é­ten­dait — les toits, les col­lines, le Tage. La lumière de la fin d’a­près-midi trans­for­mait la ville en tableau — pas un tableau réa­liste, un tableau impres­sion­niste, avec ces taches de cou­leur qui ne signi­fiaient rien de près mais qui, de loin, recom­po­saient un monde. Les oran­gers dans les cours inté­rieures. Le linge aux fenêtres — blanc, bleu, rouge. Les cou­poles des églises. Les tram­ways jaunes qui grim­paient les pentes comme des insectes obs­ti­nés. Et le Tage, tou­jours le Tage, cette pré­sence liquide au fond de tout, ce miroir qui reflé­tait le ciel et qui ren­dait la ville deux fois plus grande — une ville de pierre et une ville d’eau, l’une au-des­sus de l’autre, l’une réelle et l’autre renversée.

— Fle­ming, dit Vera.

— Oui.

— Est-ce que vous croyez qu’on peut faire des choses ter­ribles pour de bonnes raisons ?

La ques­tion arri­va sans pré­am­bule, comme un coup de cou­teau arrive — vite, net, avant qu’on ait le temps de se pro­té­ger. Et Fle­ming, qui avait reçu beau­coup de ques­tions de Vera depuis treize jours — des ques­tions pro­fes­sion­nelles, des ques­tions per­son­nelles, des ques­tions d’es­pionne et des ques­tions de femme — recon­nut immé­dia­te­ment que celle-ci était dif­fé­rente. Celle-ci n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une confes­sion dégui­sée en ques­tion. Le pre­mier aveu.

Il prit son temps. Regar­da Lis­bonne. Regar­da le Tage. Cher­cha les mots — pas les mots de l’of­fi­cier, pas les mots de l’es­pion. Les mots de l’homme. Les mots justes.

— Je crois, dit-il len­te­ment, que la plu­part des choses ter­ribles sont faites pour de bonnes rai­sons. C’est ce qui les rend ter­ribles. Si les choses ter­ribles étaient faites pour de mau­vaises rai­sons, ce serait plus simple. On pour­rait les condam­ner. Les ran­ger dans la case du mal et ne plus y pen­ser. Mais quand la rai­son est bonne — quand la rai­son est l’a­mour, ou la loyau­té, ou la sur­vie — alors la chose ter­rible devient impos­sible à juger. Parce que juger, c’est sépa­rer le bien du mal. Et quand le bien et le mal sont dans le même geste, on ne peut plus les sépa­rer. On ne peut que les regar­der. Et sup­por­ter de les voir ensemble.

Vera ne répon­dit pas. Elle regar­dait le Tage. Son pro­fil — le nez droit, la mâchoire fine, la ligne du cou qui des­cen­dait vers l’é­paule — se décou­pait contre le ciel avec la net­te­té d’un camée, et Fle­ming pen­sa qu’il n’a­vait jamais vu un visage aus­si beau et aus­si triste, et que la beau­té et la tris­tesse, quand elles coexistent dans un même visage, pro­duisent quelque chose qui n’a pas de nom en anglais mais qui en a un en por­tu­gais, et que ce mot est sau­dade, et que la sau­dade de Vera n’é­tait pas la sau­dade du pays per­du ni la sau­dade de l’a­mour per­du mais la sau­dade du frère — cette sau­dade-là, la plus cruelle, la sau­dade de quel­qu’un qui existe encore mais qu’on ne peut pas atteindre, quel­qu’un qui res­pire quelque part dans le monde et dont chaque res­pi­ra­tion est un miracle et une torture.

— Je fais des choses, dit Vera. Des choses que je ne peux pas vous expli­quer. Des choses qui — elle s’ar­rê­ta. La phrase res­ta en l’air, inache­vée, comme un pont dont l’arche ne rejoint pas l’autre rive. Et Fle­ming com­prit que c’é­tait le maxi­mum. Le maxi­mum qu’elle pou­vait don­ner sans tout don­ner. Le bord du pré­ci­pice. La ligne au-delà de laquelle la confes­sion deve­nait aveu et l’a­veu deve­nait mise en dan­ger — mise en dan­ger d’A­lexandre, de l’ac­cord tacite avec Hart­mann, de tout le méca­nisme fra­gile qui main­te­nait son frère en vie.

— Vous n’a­vez pas besoin de m’ex­pli­quer, dit Fleming.

— Si. J’au­rais besoin. Mais je ne peux pas.

— Alors ne le faites pas. Et sachez que — il cher­cha les mots encore, et les mots cette fois ne venaient pas faci­le­ment, ils résis­taient, comme résistent les choses vraies, les choses qui coûtent — sachez que quoi que vous fas­siez, et quelles que soient vos rai­sons, je ne vous juge­rai pas. Per­sonne ne devrait juger quel­qu’un sans connaître ses rai­sons. Et même en les connais­sant, per­sonne ne devrait juger.

Il dit cela en sachant qu’il connais­sait les rai­sons. Il dit cela en sachant que son absence de juge­ment n’é­tait pas de la ver­tu mais de la connais­sance — la connais­sance d’A­lexandre, du vio­lon­celle, de la pri­son. Et ce savoir caché don­nait à ses mots une pro­fon­deur que Vera per­ce­vait sans pou­voir l’ex­pli­quer — la pro­fon­deur de l’homme qui com­prend non pas parce qu’il est bon mais parce qu’il sait.

Vera tour­na la tête. Le regar­da. Les yeux bruns qui tiraient vers le vert — l’é­me­raude, la forêt, la pro­fon­deur. Et dans ces yeux, pour la pre­mière fois, pas le sou­rire inté­rieur. Pas l’i­ro­nie. Pas le masque. Autre chose. De la gra­ti­tude. Une gra­ti­tude si intense, si nue, qu’elle fai­sait presque mal à regar­der, comme il fait mal de regar­der le soleil, non pas parce que le soleil est dan­ge­reux mais parce que le soleil est trop — trop de lumière, trop de véri­té, trop de tout.

— Mer­ci, dit-elle.

Le mot fut si simple, si dénu­dé, si dépouillé de tout arti­fice, qu’il réson­na comme une note seule dans une salle vide — pas un accord, pas une mélo­die, une note. Une seule. La note fon­da­men­tale. Le la du dia­pa­son. La vibra­tion à par­tir de laquelle tout le reste s’accorde.

*

Ils ren­trèrent à Esto­ril. Le taxi. La route côtière. Le cré­pus­cule qui tom­bait sur l’At­lan­tique avec cette len­teur por­tu­gaise, cette len­teur qui n’é­tait pas de la paresse mais de la géné­ro­si­té — le jour qui refuse de par­tir, qui s’at­tarde, qui donne encore un peu de lumière, encore un peu de cou­leur, encore un peu de temps, comme un hôte qui rac­com­pagne ses invi­tés jus­qu’au bout de l’al­lée et qui reste debout sur le seuil même après qu’ils ont disparu.

Le Palá­cio. Le hall. Les portes-fenêtres. Le soir.

— Dînons ensemble, dit Vera.

Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion. C’é­tait une déci­sion. Et Fle­ming, qui avait appris à recon­naître les déci­sions de Vera — ces moments où la pro­po­si­tion deve­nait réso­lu­tion, où le sou­rire inté­rieur cédait la place à quelque chose de plus dur, de plus déter­mi­né — accep­ta. Non pas parce qu’il avait faim. Parce que la soi­rée allait quelque part. Il le sen­tait — dans l’air, dans la lumière, dans la façon dont Vera se tenait, droite, légè­re­ment ten­due, comme un arc ban­dé qui ne sait pas encore dans quelle direc­tion il va tirer.

Ils dînèrent au res­tau­rant du Palá­cio. La salle — les bou­gies, les nappes blanches, le maître d’hô­tel spec­tral, les convives en cos­tume. Ils com­man­dèrent du pois­son — un roba­lo pour deux, grillé entier, posé sur la table avec ses yeux vitreux et sa peau dorée, un pois­son qui avait l’air de les regar­der man­ger comme un mort regarde les vivants, avec une indif­fé­rence magni­fique. Du vin blanc. Du Dão — pas le vin­ho verde de la tas­ca, un vin plus sérieux, plus pro­fond, un vin qui avait de la mémoire.

Ils par­lèrent peu. De choses légères — le temps, la cui­sine, un livre que Vera lisait, un film que Fle­ming avait vu à Londres avant de par­tir. La sur­face. L’é­cume de la conver­sa­tion. Des­sous, le cou­rant — puis­sant, invi­sible, irré­sis­tible — les empor­tait vers quelque chose qu’au­cun des deux ne nom­mait et que les deux savaient.

Le café. Le por­to. L’heure avan­çait. Les convives par­taient — par deux, par groupes, le res­tau­rant se vidait comme une salle de spec­tacle après la repré­sen­ta­tion, et il ne res­tait bien­tôt plus qu’eux, Fle­ming et Vera, à leur table ronde, face à face, avec entre eux les restes du dîner — les arêtes du pois­son, le fond du vin, les miettes de pain, ces ves­tiges d’un repas qui sont aus­si les ves­tiges d’un temps, les preuves que quelque chose a eu lieu, que deux per­sonnes se sont assises et ont man­gé et bu et par­lé et que ce moment, même s’il dis­pa­raît, a existé.

— Mon­tez-vous ? dit Vera.

La ques­tion n’a­vait rien d’am­bi­gu. Elle avait tout d’am­bi­gu. Mon­tez-vous pou­vait signi­fier mon­tez-vous dans votre chambre, bonne nuit, à demain. Ou mon­tez-vous pou­vait signi­fier autre chose — quelque chose que la gram­maire ne disait pas mais que le ton disait, et que les yeux disaient, et que la main posée sur la nappe à trois cen­ti­mètres de la main de Fle­ming disait, ces trois cen­ti­mètres qui n’é­taient pas une dis­tance mais une question.

— Oui, dit Fleming.

Ils mon­tèrent.

*

L’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze. Le cou­loir du deuxième étage. La chambre 214.

Fle­ming ouvrit la porte. Allu­ma la lampe. La chambre — le lit, le bureau, les per­siennes, la fenêtre ouverte sur le jar­din et la nuit et la mer. Tout iden­tique. Tout dif­fé­rent. Parce que Vera était là. Dans la chambre. Sa chambre. L’es­pace qui avait été le sien — son refuge, son labo­ra­toire, son confes­sion­nal — et qui était main­te­nant un espace par­ta­gé, un espace qui conte­nait deux per­sonnes et tous leurs secrets et tous leurs men­songes et toute la véri­té qu’ils ne pou­vaient pas se dire.

Vera entra. Regar­da la chambre. L’in­ven­to­ria du regard — le bureau, le tiroir, le bloc-notes, la fenêtre. L’in­ven­taire d’une femme qui entre dans la chambre d’un homme et qui regarde ce que la chambre dit de l’homme, parce que les chambres d’hô­tel, même les chambres tem­po­raires, même les chambres de pas­sage, disent quelque chose — par les objets posés, par les vête­ments jetés, par les livres ouverts, par l’ordre ou le désordre, par la façon dont l’oc­cu­pant a domes­ti­qué l’es­pace ou s’est lais­sé domes­ti­quer par lui.

— Vous êtes ordon­né, dit-elle.

— C’est la Navy. L’ordre est un réflexe. Comme la hié­rar­chie et le thé.

Elle sou­rit. Le sou­rire inté­rieur. Et puis le sou­rire chan­gea — s’ou­vrit, se déploya, devint un autre sou­rire, un sou­rire que Fle­ming n’a­vait jamais vu. Un sou­rire exté­rieur. Un sou­rire qui ne conte­nait pas un secret mais qui en libé­rait un. Le sou­rire de la femme qui a déci­dé, pour cette nuit, pour cette heure, pour ce moment, de poser le masque. Pas de l’en­le­ver — le poser. Le poser sur la table de nuit, à côté de la lampe, comme on pose un bijou ou un livre, un objet qu’on repren­dra demain matin mais dont on se sépare pour la nuit, parce que la nuit exige d’être nu, et que la nudi­té com­mence par le visage.

Fle­ming vit le masque tom­ber. Et ce qu’il vit des­sous — ce qu’il vit quand le sou­rire inté­rieur céda la place au sou­rire exté­rieur et que le visage de Vera devint, pour la pre­mière fois, sim­ple­ment le visage de Vera — ce qu’il vit le bou­le­ver­sa. Non pas par sa beau­té — il avait vu la beau­té, il la connais­sait, il l’a­vait cata­lo­guée. Par sa vul­né­ra­bi­li­té. Le visage sans masque de Vera était un visage vul­né­rable — les yeux trop écar­tés qui ne pro­té­geaient plus rien, la bouche qui ne rete­nait plus les mots, le front où se lisait non pas l’i­ro­nie mais la fatigue, cette fatigue immense, accu­mu­lée, la fatigue de la femme qui joue un rôle depuis des mois — peut-être des années — et qui, pour une nuit, cesse de jouer.

— Fle­ming, dit-elle. Je ne suis pas celle que vous croyez.

— Je sais.

— Non. Vous ne savez pas. Vous croyez savoir. Ce n’est pas pareil.

— Alors dites-moi.

Elle s’ap­pro­cha. Pas un pas de séduc­tion — un pas de confiance. Le pas de quel­qu’un qui tra­verse un pont dont il n’est pas sûr qu’il tienne mais qui le tra­verse quand même, parce que res­ter de l’autre côté est pire que tomber.

— Je ne peux pas tout dire. Si je disais tout, des gens souf­fri­raient. Des gens que j’aime. Mais je peux dire ceci : rien de ce que j’ai fait avec vous n’é­tait faux. Les sar­dines. Le fado. Le Tage. Les châ­taignes. La mai­son d’A­lexandre. Rien de tout ça n’é­tait faux. C’é­tait la par­tie vraie. La par­tie qui m’ap­par­tient. Le reste — le reste ne m’ap­par­tient pas. Le reste appar­tient à des gens qui tiennent des choses que je ne peux pas perdre.

Elle dit des choses que je ne peux pas perdre et Fle­ming enten­dit Alexandre et le vio­lon­celle et la pri­son et la vie d’un frère sus­pen­due à un fil que Hart­mann tenait entre ses mains de joueur de bac­ca­ra. Il enten­dit tout ce qu’elle ne disait pas. Et ce tout — cette masse de non-dit, cette cathé­drale de silence — était plus élo­quent que n’im­porte quel aveu.

— Je com­prends, dit Fleming.

Et il com­pre­nait. Réel­le­ment. Pas la com­pré­hen­sion super­fi­cielle de l’homme qui dit je com­prends pour mettre fin à une conver­sa­tion. La com­pré­hen­sion pro­fonde, vis­cé­rale, de l’homme qui sait — qui sait parce que Rich­ter lui a dit, parce que les pièces se sont assem­blées, parce que le puzzle est com­plet — et qui choi­sit de ne pas mon­trer qu’il sait, parce que mon­trer qu’il sait serait tra­hir la confiance de Rich­ter, et mettre en dan­ger Alexandre, et détruire le fra­gile équi­libre qui main­te­nait Vera debout.

Il com­pre­nait. Et cette com­pré­hen­sion, empri­son­née dans le silence, était la chose la plus dou­lou­reuse qu’il eût jamais por­tée. Plus dou­lou­reuse que la défaite au bac­ca­ra. Plus dou­lou­reuse que la nuit sur les quais. Plus dou­lou­reuse que trente-trois ans de dis­tance et d’ob­ser­va­tion et de non-par­ti­ci­pa­tion. Parce que cette dou­leur n’é­tait pas la sienne — c’é­tait celle de Vera, et por­ter la dou­leur de quel­qu’un d’autre est tou­jours plus lourd que por­ter la sienne, parce qu’on ne peut pas la poser, on ne peut pas la soi­gner, on ne peut que la por­ter, en silence, en secret, comme Vera por­tait son frère.

*

Ce qui se pas­sa ensuite ne se raconte pas.

Non pas parce que c’est indi­cible — rien n’est indi­cible, les mots peuvent tout dire, c’est leur pou­voir et leur malé­dic­tion. Mais parce que cer­taines choses, quand on les raconte, deviennent autre chose. Elles perdent leur sub­stance. Elles passent du tan­gible à l’abs­trait, du vécu au racon­té, et dans ce pas­sage, quelque chose se perd — la cha­leur, le grain, le souffle. Le réel résiste au récit. Et ce qui se pas­sa dans la chambre 214 du Palá­cio Esto­ril, cette nuit de novembre 1941, entre un offi­cier anglais qui savait et une femme por­tu­gaise qui ne savait pas qu’il savait, était du réel pur — du réel qui résis­tait au récit et qui méri­tait de résister.

Ce qu’on peut dire — ce que le récit auto­rise sans tra­hir — c’est ceci.

Il y eut des gestes. Lents. Pas les gestes de la pas­sion — les gestes de la ten­dresse, qui est la pas­sion des gens fati­gués, la pas­sion de ceux qui ont trop vu et trop por­té et qui n’ont plus la force de la vio­lence du désir mais qui ont encore la force de la dou­ceur, et que la dou­ceur, quand elle vient après la vio­lence, est la forme la plus intense de l’émotion.

Il y eut des mots. Peu. Des mots mur­mu­rés, pas pro­non­cés — des mots qui n’a­vaient de sens que dans le noir, que dans la proxi­mi­té des corps, des mots qui n’au­raient pas sur­vé­cu à la lumière du jour, ces mots de nuit qui sont les mots les plus vrais parce qu’ils ne sont pas des­ti­nés à être enten­dus mais à être sentis.

Il y eut le silence. Après. Le silence de deux corps qui se sont trou­vés et qui ne bougent plus et qui écoutent — pas la mer, pas le vent, pas le Palá­cio. Qui écoutent l’autre. Le souffle de l’autre. Le bat­te­ment du cœur de l’autre. Cette musique intime, bio­lo­gique, qui est la seule musique qui ne mente jamais, parce que le cœur bat mal­gré nous, et que le rythme du cœur est la véri­té du corps, la véri­té que le masque ne peut pas cacher et que le men­songe ne peut pas altérer.

Et il y eut — à un moment de la nuit, un moment sans heure, sans repère, un moment flot­tant comme flottent les moments de grâce quand ils se détachent du temps et existent seuls, sus­pen­dus, auto­nomes — il y eut ceci : Vera, dans l’obs­cu­ri­té, la tête sur l’é­paule de Fle­ming, les yeux ouverts, dit une phrase. Une seule phrase. En por­tu­gais. Pas en anglais. En por­tu­gais, parce que cer­taines choses ne peuvent se dire que dans la langue mater­nelle, la langue d’a­vant les masques, la langue du corps et de l’en­fance et de la vérité.

— Eu que­ria que nada dis­to fosse verdade.

Je vou­drais que rien de tout cela ne soit vrai.

Fle­ming ne com­prit pas les mots. Pas immé­dia­te­ment. Pas cette nuit-là. Il les com­pren­drait plus tard — des semaines plus tard, des mois plus tard, quand il les cher­che­rait dans un dic­tion­naire, dans un café de Londres, sous les bom­bar­de­ments, et que les mots por­tu­gais lui livre­raient enfin leur sens, et que ce sens le frap­pe­rait comme un poing dans le ventre, et qu’il res­te­rait assis devant son dic­tion­naire avec les larmes aux yeux, dans un café de St James’s, et que le ser­veur lui deman­de­rait si tout allait bien et qu’il dirait yes, fine, thank you, et que ce serait le der­nier men­songe de toute cette his­toire, le men­songe le plus petit et le plus triste.

Mais cette nuit-là, dans la chambre 214, il n’eut pas besoin de com­prendre les mots. Il com­prit le ton. Il com­prit le souffle. Il com­prit la vibra­tion de la voix de Vera contre son épaule, cette vibra­tion qui pas­sait de la gorge de Vera à la peau de Fle­ming par contact direct, sans média­tion, sans tra­duc­tion, cette vibra­tion qui était la véri­té dans sa forme la plus pure — la forme phy­sique, la forme d’a­vant le lan­gage, la forme qui exis­tait avant que les hommes inventent les mots et qui exis­te­ra après que les mots auront disparu.

Il ser­ra Vera contre lui. Plus fort. Pas par désir. Par pro­tec­tion. Le geste de l’homme qui pro­tège — non pas contre un dan­ger exté­rieur mais contre le monde entier, contre la guerre, contre Hart­mann, contre les fils invi­sibles, contre tout ce qui tirait Vera dans des direc­tions qu’elle n’a­vait pas choi­sies et qui la déchi­raient len­te­ment, silen­cieu­se­ment, comme le vent déchire les voiles.

Et Vera se lais­sa ser­rer. Pour la pre­mière fois — pour la seule fois — elle se lais­sa tenir. Elle ces­sa de se tenir elle-même. Elle délé­gua le poids. Elle confia au corps de Fle­ming le soin de la por­ter, pour une heure, pour une nuit, le temps que la fatigue se repose et que le masque se recharge et que le cou­rage refasse ses réserves pour le len­de­main, pour le jour d’a­près, pour tous les jours qui vien­draient et qui exi­ge­raient d’elle le même sou­rire, les mêmes ques­tions, la même tra­hi­son par amour.

*

L’aube vint. Comme tou­jours. Indifférente.

La lumière entra par la fenêtre ouverte — d’a­bord grise, puis bleue, puis dorée, cette pro­gres­sion quo­ti­dienne qui était le chro­no­mètre de Lis­bonne, l’hor­loge de lumière qui mar­quait les heures sans aiguilles et sans chiffres, par la seule varia­tion de la cou­leur. Fle­ming ouvrit les yeux. Le pla­fond blanc. Le pla­fond de la chambre 214, qu’il avait regar­dé tant de fois — dans le noir, dans l’in­som­nie, dans le doute. Et main­te­nant dans l’aube. Avec Vera.

Vera dor­mait. Le visage contre l’o­reiller, les che­veux défaits — c’é­tait la pre­mière fois qu’il voyait ses che­veux défaits, libé­rés de la bar­rette en écaille, éta­lés sur le coton blanc comme une encre sombre, et cette image — les che­veux noirs sur l’o­reiller blanc — fut si belle, si simple, si humaine qu’elle se gra­va en lui avec la per­ma­nence des images qui ne s’ef­facent pas, qui résistent au temps, qui res­tent intactes dans la mémoire comme les azu­le­jos résistent aux siècles sur les murs de Lisbonne.

Il la regar­da dor­mir. Long­temps. Sans bou­ger. En rete­nant son souffle pour ne pas la réveiller, comme on retient son souffle devant un ani­mal sau­vage qui s’est endor­mi dans votre jar­din et dont on ne veut pas trou­bler le repos, parce que le repos d’un être tra­qué est un miracle et que les miracles, on ne les inter­rompt pas.

Puis Vera ouvrit les yeux. D’un coup. Sans tran­si­tion. Les yeux bruns — le vert, l’é­me­raude, la forêt. Et dans ces yeux, pen­dant un dixième de seconde, avant que le masque ne revienne, avant que le sou­rire inté­rieur ne reprenne sa place, avant que la tra­duc­trice et l’es­pionne et la sœur ne se recom­posent en une seule per­sonne — pen­dant un dixième de seconde, Fle­ming vit Vera. La vraie Vera. Celle qui n’a­vait pas de rôle. Celle qui n’a­vait pas de mis­sion. Celle qui se réveillait dans les bras d’un homme et qui, pour un dixième de seconde, ne se sou­ve­nait plus de la guerre ni du frère ni du ban­quier nazi ni des fils invi­sibles. Celle qui était juste une femme qui se réveillait. Et qui était heu­reuse. Et qui ne le serait plus dans un dixième de seconde.

Le dixième de seconde passa.

Le masque revint.

— Bon­jour, dit Vera.

— Bon­jour.

— Je dois partir.

— Je sais.

Elle se leva. S’ha­billa. Rapi­de­ment — pas par pudeur, par habi­tude. L’ha­bi­tude de la femme qui ne s’at­tarde pas, qui ne laisse pas le moment deve­nir une situa­tion, qui reprend le contrôle dès qu’elle est debout. La robe. Les chaus­sures — les Chur­ch’s, posées au pied du lit, anglaises, neuves, ache­tées quelque part à Londres lors d’un voyage dont elle n’a­vait jamais par­lé et dont Fle­ming ne deman­de­rait jamais rien. La bar­rette en écaille qui ras­sem­bla les che­veux et les domes­ti­qua et les fit dis­pa­raître dans l’ar­chi­tec­ture habi­tuelle — la coif­fure sage, la coif­fure de tra­duc­trice, la coif­fure du masque.

Elle se retour­na. Le regar­da. Et le regard — ce der­nier regard, avant de par­tir, avant de reprendre son rôle, avant de rede­ve­nir la liai­son locale et l’agent de col­lecte et la sœur pri­son­nière de l’a­mour qu’elle por­tait à son frère — ce der­nier regard conte­nait tout. L’a­veu qu’elle ne ferait jamais. La gra­ti­tude qu’elle ne pour­rait jamais expri­mer. Et l’a­dieu — pas l’a­dieu de ce matin, l’a­dieu défi­ni­tif, l’a­dieu de la femme qui sait que ce qui vient de se pas­ser ne se repro­dui­ra pas, parce que les nuits comme celle-ci n’existent qu’une fois, comme cer­taines éclipses, comme cer­taines comètes, comme cer­taines notes de vio­lon­celle qui montent dans une ruelle de l’Al­fa­ma et qui ne remontent jamais exac­te­ment de la même façon.

— Fle­ming, dit-elle.

— Oui.

— N’é­cri­vez rien sur cette nuit.

Il sou­rit. Le sou­rire de l’homme qui com­prend — qui com­prend que Vera sait qu’il écrit, qu’elle a vu le bloc-notes, qu’elle connaît son habi­tude de tout noter, de tout enre­gis­trer, de tout trans­for­mer en mots. Et qui lui demande, pour cette nuit, pour cette seule nuit, de ne pas le faire. De lais­ser la nuit exis­ter sans mots. De lais­ser le réel résis­ter au récit. De pro­té­ger la véri­té en ne la racon­tant pas.

— Pro­mis, dit-il.

Elle par­tit. La porte. Le cou­loir. Les pas sur le tapis gre­nat — pas les Chur­ch’s, elle les por­tait à la main pour ne pas faire de bruit, et le bruit qu’elle ne fit pas fut le bruit le plus élo­quent de toute cette histoire.

*

Fle­ming res­ta dans le lit. La lumière mon­tait. L’aube deve­nait matin. Le jar­din s’é­veillait — les oiseaux, le vent, les pal­miers. Le Palá­cio respirait.

Il ne bou­gea pas. Il ne prit pas le bloc-notes. Il avait pro­mis. Et il tien­drait sa pro­messe — pas par hon­neur, pas par prin­cipe. Par amour. Ce mot qu’il n’a­vait jamais uti­li­sé pour décrire ce qu’il res­sen­tait pour une femme, parce que le mot lui avait tou­jours sem­blé trop grand, trop vague, trop usé par les poètes et les chan­teurs et les men­teurs. Mais qui était le seul mot, ce matin, dans cette chambre, dans cette lumière, avec l’o­deur de Vera encore sur l’o­reiller et la vibra­tion de sa voix encore dans son épaule.

Il n’é­cri­rait rien sur cette nuit. La nuit res­te­rait sans mots. Sans trace. Sans preuve. Elle exis­te­rait dans sa mémoire et nulle part ailleurs — pas dans un bloc-notes, pas dans un rap­port, pas dans un roman. Sauf que — et cette pen­sée vint plus tard, bien plus tard, des années plus tard, quand il serait assis devant une machine à écrire à Gol­de­neye — sauf que les nuits sans mots sont les nuits qui demandent le plus à être écrites. Et que la pro­messe de ne pas écrire est, pour un écri­vain, la forme la plus pure de la matière.

Un jour, il écri­rait. Pas cette nuit. Pas ces mots. Pas ces gestes. Mais quelque chose qui contien­drait cette nuit comme un par­fum contient la fleur — invi­sible, trans­for­mé, fidèle.

Un jour.

Pas encore.

Fle­ming fer­ma les yeux. Le soleil d’Es­to­ril entrait par la fenêtre et chauf­fait ses pau­pières closes, et der­rière ses pau­pières, dans le rouge lumi­neux du sang et de la lumière, il vit — pas un visage, pas un lieu, pas un sou­ve­nir. Il vit une cer­ti­tude. La cer­ti­tude que quelque chose venait de finir et que quelque chose d’autre venait de com­men­cer. Et que la chose qui com­men­çait n’a­vait pas encore de forme, pas encore de nom, pas encore de mots.

Mais elle viendrait.

Les mots viendraient.

Ils viennent toujours.

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Cha­pitre 10 — Le double jeu

Le hui­tième jour, Fle­ming attendit.

Attendre est un art. Un art que la plu­part des gens ne maî­trisent pas, parce que la plu­part des gens confondent attendre et ne rien faire, alors que ce sont deux acti­vi­tés radi­ca­le­ment dif­fé­rentes. Ne rien faire est pas­sif — c’est l’ab­sence de mou­ve­ment, le vide, l’i­ner­tie. Attendre est actif — c’est le mou­ve­ment concen­tré, com­pri­mé, ramas­sé sur lui-même comme un res­sort. L’homme qui attend est un homme qui agit avec tout son être sauf ses muscles. Son cer­veau tra­vaille. Ses sens tra­vaillent. Sa patience tra­vaille. Et sa patience — cette patience que Vera avait dis­tin­guée de la lâche­té devant les Ten­ta­tions de saint Antoine — est la forme la plus intense de l’ac­tion, parce qu’elle exige de résis­ter à l’im­pul­sion la plus puis­sante du corps humain : l’im­pul­sion de bouger.

Fle­ming ne bou­gea pas.

Il pas­sa la mati­née au Palá­cio. Ter­rasse. Café. Jour­nal. Il ne cher­cha pas Vera — elle vien­drait, ou elle ne vien­drait pas. Il ne cher­cha pas Popov — Popov appa­rais­sait quand Popov vou­lait appa­raître, comme les orages et les bonnes idées, sans pré­ve­nir et tou­jours au moment le plus inté­res­sant. Il ne cher­cha pas Mag­da — la conver­sa­tion de la veille avait été un cadeau, et les cadeaux ne se réclament pas.

Il atten­dit.

La fausse piste de Por­to était posée depuis deux jours. Il avait dit à Vera : demain, j’ai un ren­dez-vous à Por­to, un indus­triel dans les tex­tiles, des infor­ma­tions sur les cir­cuits com­mer­ciaux ger­ma­no-por­tu­gais. Tout était faux. Chaque mot. Et main­te­nant, il atten­dait de voir si le men­songe avait voya­gé — s’il avait quit­té la bouche de Vera pour entrer dans une oreille, puis dans une autre, puis dans une autre encore, comme un virus se pro­page de corps en corps, silen­cieu­se­ment, invi­si­ble­ment, jus­qu’à ce qu’il atteigne le corps qu’on sur­veille et qu’on puisse diag­nos­ti­quer l’infection.

Le corps qu’il sur­veillait était Hartmann.

Si Hart­mann fai­sait allu­sion à Por­to — de quelque manière que ce soit, même oblique, même invo­lon­taire — Fle­ming sau­rait. Il sau­rait que l’in­for­ma­tion était pas­sée de Vera à quel­qu’un, et de quel­qu’un à Hart­mann. Et il sau­rait que Vera était le pre­mier maillon d’une chaîne qui menait à l’Allemand.

Il atten­dit.

*

Vera appa­rut à onze heures. Elle mon­ta sur la ter­rasse avec cette démarche qui était la sienne — ni pres­sée ni lente, le rythme d’une femme qui contrôle son temps — et s’as­sit en face de lui avec un bon­jour et un sou­rire et un regard qui était exac­te­ment le même que d’ha­bi­tude, ni plus chaud ni plus froid, et cette nor­ma­li­té par­faite, cette constance cali­brée, était en elle-même un indice. Les gens nor­maux varient. D’un jour à l’autre, d’une humeur à l’autre. Les gens qui ne varient pas sont des gens qui se surveillent.

— Vous n’êtes pas allé à Por­to ? dit-elle.

La ques­tion tom­ba entre eux comme une pierre dans l’eau. Natu­relle. Inno­cente. La ques­tion logique d’une liai­son locale qui s’é­tonne que son client n’ait pas sui­vi son pro­gramme annoncé.

— Annu­lé, dit Fle­ming. Le contact a eu un empê­che­ment. Repor­té à la semaine pro­chaine, peut-être.

— Dom­mage. Por­to vaut le voyage. Le Dou­ro, les caves de por­to, les azu­le­jos de la gare de São Ben­to — c’est une autre ville, un autre Por­tu­gal. Plus âpre, plus dur. Lis­bonne est une femme. Por­to est un homme.

Elle dit cela avec une légè­re­té qui chas­sait la décep­tion de la sur­face et ne lais­sait que la conver­sa­tion, le charme, le jeu. Fle­ming sou­rit. Acquies­ça. Nota men­ta­le­ment que Vera n’a­vait pas insis­té — pas de ques­tion sur le contact, pas de curio­si­té sur l’empêchement, pas de ten­ta­tive de creu­ser. Un recul. Comme si l’in­for­ma­tion trans­mise — Por­to, indus­triel, tex­tiles — avait déjà ser­vi et que le sujet, désor­mais, était clos.

Ils pas­sèrent la mati­née ensemble. Vera l’emmena à Sin­tra — la ville aux palais, à trente kilo­mètres de Lis­bonne, dans les col­lines cou­vertes de brume où Lord Byron avait écrit que c’é­tait le plus bel endroit du monde. Ils prirent un taxi qui gra­vit des routes en lacets, sous des voûtes de chênes-lièges et de fou­gères arbo­res­centes, dans une lumière fil­trée, verte, humide, une lumière de forêt enchan­tée qui n’a­vait rien à voir avec la lumière d’Es­to­ril — pas la trans­pa­rence atlan­tique mais l’o­pa­ci­té végé­tale, pas le bleu mais le vert, pas l’ou­vert mais le secret.

Fle­ming nota cette jour­née — Sin­tra, les palais, la brume — comme on note un ali­bi. Parce que pen­dant que Vera l’emmenait à Sin­tra, quel­qu’un — quelque part — trai­tait l’in­for­ma­tion de Por­to. La trans­met­tait. L’a­na­ly­sait. Et Fle­ming, en accep­tant d’al­ler à Sin­tra, offrait à Vera la preuve qu’il ne soup­çon­nait rien, qu’il sui­vait le pro­gramme, qu’il était le client docile et char­mé que sa liai­son locale gui­dait à tra­vers les mer­veilles du Portugal.

Le jeu avait com­men­cé. Et Fle­ming jouait main­te­nant des deux côtés de la table — le client et l’es­pion, le char­mé et le méfiant, l’homme qui sui­vait Vera dans les rues et l’homme qui la sui­vait dans un autre sens, le sens du ren­sei­gne­ment, le sens de la traque.

*

Sin­tra fut belle. Beau comme sont beaux les lieux qui ne cherchent pas à l’être — les palais à demi rui­nés, les jar­dins enva­his par la mousse, les esca­liers de pierre qui ne mènent nulle part, les fon­taines taries qui gardent la mémoire de l’eau dans la forme de leur bas­sin. Le Palá­cio da Pena, en haut de la col­line, sur­gis­sait de la brume comme un hal­lu­ci­na­tion — rouge, jaune, bleu, un châ­teau de conte de fées des­si­né par un fou ou par un roi, ce qui au Por­tu­gal reve­nait sou­vent au même. Et les azu­le­jos — encore les azu­le­jos, tou­jours les azu­le­jos — qui recou­vraient les murs du Palá­cio Nacio­nal de Sin­tra, dans la ville basse, avec leurs motifs géo­mé­triques, leurs bleus pro­fonds, leurs blancs de lait, cette obses­sion por­tu­gaise pour la déco­ra­tion des sur­faces qui était peut-être une façon de dire que la beau­té est un devoir, pas un luxe, et que même les murs méritent d’être beaux.

Vera par­la peu ce jour-là. Quelque chose en elle s’é­tait refer­mé — pas entiè­re­ment, pas visi­ble­ment, mais Fle­ming le sen­tit. Une porte qui avait été entrou­verte les jours pré­cé­dents — la porte de la tas­ca, la porte du fado, la porte du mira­dou­ro — s’é­tait légè­re­ment res­ser­rée. Vera était là et n’é­tait pas là. Elle gui­dait, elle expli­quait, elle sou­riait, mais son esprit était ailleurs — dans un lieu que Fle­ming ne pou­vait pas voir et qu’il ne pou­vait que devi­ner, ce lieu inté­rieur où les espions se retirent quand ils tra­vaillent, ce lieu qui est à la fois un bureau et une pri­son et une forteresse.

Il ne posa pas de ques­tions. Pas de ques­tions sur Por­to. Pas de ques­tions sur Hart­mann. Pas de ques­tions sur la PVDE. Il fut le client par­fait — inté­res­sé, char­mant, anglais, un peu dis­tant, exac­te­ment ce qu’on atten­dait de lui. Et cette per­fec­tion dans le rôle fut, en elle-même, le pre­mier acte de son double jeu.

*

Le soir vint. Vera le quit­ta devant le Palá­cio — comme chaque soir, la même hési­ta­tion d’une seconde, le même au revoir, la même dis­pa­ri­tion dans la nuit vers sa vie invi­sible. Fle­ming la regar­da par­tir. La robe — grise ce jour-là, pas bleu marine. Les Chur­ch’s. La bar­rette en écaille. La nuque. Il la regar­da par­tir et il pen­sa : où vas-tu ? Qui es-tu quand tu n’es pas avec moi ? Quelle est ta vie quand ma vie ne te contient pas ?

Il ne la sui­vit pas. Pas ce soir. Suivre Vera aurait été une erreur — trop tôt, trop ris­qué, trop ama­teur. Si elle était ce qu’il pen­sait qu’elle était, elle sau­rait qu’on la sui­vait avant même d’a­voir tour­né le pre­mier coin de rue. Les pro­fes­sion­nels sentent la fila­ture comme les ani­maux sentent le pré­da­teur — dans la nuque, dans les épaules, dans cette zone du corps qui est tour­née vers l’ar­rière et qui sait, avec une cer­ti­tude ani­male, quand un regard se pose sur elle.

Il entra au Palá­cio. Le hall. Le bar.

Et c’est là que l’at­tente prit fin.

*

Hart­mann était au bar.

Pas au casi­no — au bar. Ce qui était inha­bi­tuel. En huit jours, Fle­ming n’a­vait vu Hart­mann qu’au casi­no et dans le jar­din — la nuit, avec Umber­to. Jamais au bar. Le bar était le ter­ri­toire de Popov, des réfu­giés, des diplo­mates en tran­sit. Pas celui de Hart­mann. Hart­mann opé­rait dans des espaces contrô­lés — la table de bac­ca­ra, les salons pri­vés, les jar­dins après minuit. Le bar était trop public, trop fluide, trop impré­vi­sible pour un homme de sa méthode.

Et pour­tant il était là.

Assis au comp­toir. Seul. Un verre devant lui — pas du whis­ky, pas du por­to. De l’eau. Un verre d’eau. La sobrié­té comme sta­te­ment. L’homme qui boit de l’eau dans un bar dit au monde : je n’ai pas besoin de vos arti­fices. Je suis mon propre artifice.

Fle­ming s’as­sit au comp­toir. Pas à côté de Hart­mann — à deux tabou­rets de dis­tance. La dis­tance de l’in­dif­fé­rence feinte. La dis­tance qui dit je ne suis pas venu pour vous mais qui dit aus­si je suis là. Le bar­man lui ser­vit un whis­ky sans qu’il le demande — les habi­tudes, encore, cette mémoire des bar­mans qui est la mémoire la plus fiable du monde, parce qu’elle ne dépend ni des archives ni des rap­ports mais du corps, des gestes, de l’instinct.

Ils res­tèrent silen­cieux. Côte à côte. Deux hommes au comp­toir d’un bar d’hô­tel, l’un avec son whis­ky et l’autre avec son eau, comme les deux faces d’une même pièce — l’in­dul­gence et l’abs­ti­nence, le plai­sir et le contrôle. Fle­ming but. Hart­mann ne but pas. Le silence entre eux avait une den­si­té par­ti­cu­lière — pas le silence de deux incon­nus qui s’i­gnorent, mais le silence de deux joueurs qui se connaissent et qui attendent que l’autre fasse le pre­mier mouvement.

Ce fut Hartmann.

— Com­man­der Fleming.

La voix. C’é­tait la pre­mière fois que Fle­ming enten­dait la voix de Hart­mann. Au casi­no, l’Al­le­mand ne par­lait qu’au crou­pier, en mur­mures, et à cette dis­tance Fle­ming n’a­vait jamais pu cap­ter le son. Main­te­nant, à deux tabou­rets de dis­tance, la voix le frap­pa comme une note de musique inat­ten­due. Basse. Très basse. Presque un bary­ton. Avec un accent anglais impec­cable — pas l’ac­cent d’un Alle­mand qui parle anglais, mais l’ac­cent d’un homme qui a vécu en Angle­terre, qui a res­pi­ré la langue, qui l’a faite sienne. Un accent d’Ox­ford. Ou de Cam­bridge. Pro­ba­ble­ment Cam­bridge — les ban­quiers alle­mands envoyaient leurs fils à Cam­bridge plus qu’à Oxford, c’é­tait une tra­di­tion des élites finan­cières de Ham­bourg et de Francfort.

— Mon­sieur Hart­mann, dit Fleming.

— Vous connais­sez mon nom.

— Comme vous connais­sez le mien.

— Tou­ché.

Un sou­rire. Le pre­mier sou­rire de Hart­mann que Fle­ming voyait — et ce sou­rire était exac­te­ment ce qu’il crai­gnait. Pas un sou­rire froid. Pas un sou­rire méca­nique. Un sou­rire char­mant. Un sou­rire qui éclai­rait le visage angu­leux, qui adou­cis­sait les yeux gris, qui trans­for­mait le masque de joueur impas­sible en un visage humain, sédui­sant, presque sym­pa­thique. Et cette sym­pa­thie — cette capa­ci­té à être agréable, à plaire, à mettre l’autre à l’aise — était l’arme la plus dan­ge­reuse de Hart­mann. Plus dan­ge­reuse que son argent, plus dan­ge­reuse que son réseau, plus dan­ge­reuse que ses yeux gris. Parce qu’un enne­mi froid est un enne­mi qu’on com­bat. Un enne­mi char­mant est un enne­mi qu’on fré­quente. Et qu’on fré­quente, on finit par croire.

— J’ai obser­vé votre jeu l’autre soir, dit Hart­mann. Au baccara.

— Et ?

— Vous jouez avec le cœur. C’est cou­ra­geux. C’est aus­si sui­ci­daire. Le bac­ca­ra ne par­donne pas le cœur. Le bac­ca­ra est un jeu de glace. Il faut être froid. Froid et patient. La cha­leur fait fondre les jetons.

— Vous par­lez en expert.

— Je parle en pra­ti­cien. L’ex­per­tise est théo­rique. La pra­tique est quo­ti­dienne. Je joue tous les soirs depuis un an. Mille par­ties, peut-être plus. Et je n’ai pas encore com­pris le bac­ca­ra. Je ne suis pas sûr qu’on puisse le com­prendre. On peut le pra­ti­quer. On peut le res­pec­ter. On ne peut pas le com­prendre. C’est comme la guerre.

Fle­ming sai­sit la com­pa­rai­son. Elle n’é­tait pas inno­cente — rien, chez Hart­mann, n’é­tait inno­cent. Com­pa­rer le bac­ca­ra à la guerre, c’é­tait dire : nous sommes en guerre, vous et moi. Pas la guerre des bombes et des tran­chées. La guerre des tables et des cartes et des infor­ma­tions. La guerre silen­cieuse. La guerre d’Estoril.

— La guerre est un sujet déli­cat, dit Fle­ming. Pour un pays neutre.

— Le Por­tu­gal n’est pas neutre. Le Por­tu­gal est pru­dent. Ce n’est pas la même chose. La neu­tra­li­té est un prin­cipe. La pru­dence est un cal­cul. Sala­zar cal­cule. Il cal­cule très bien. Il vend du tungs­tène aux deux camps, il prête des bases aux deux camps, et il prie le ciel que per­sonne ne lui demande de comptes. C’est de la haute finance appli­quée à la géo­po­li­tique. En tant que ban­quier, j’ad­mire. En tant qu’Al­le­mand — il fit une pause, infime, cali­brée — en tant qu’Al­le­mand, je constate.

Fle­ming nota le mot. Constate. Pas approuve, pas condamne — constate. Le mot d’un homme qui se place au-des­sus de la mêlée, qui regarde la guerre comme il regarde le bac­ca­ra, de l’ex­té­rieur, avec une dis­tance qui n’est pas de l’in­dif­fé­rence mais de la méthode. Hart­mann ne pre­nait pas par­ti. Hart­mann pre­nait posi­tion. Ce qui est infi­ni­ment plus dangereux.

Le silence revint. Quelques secondes. Le bar­man essuyait des verres. Quel­qu’un entra dans le bar — un homme en smo­king, pres­sé, qui com­man­da quelque chose et repar­tit. La porte bat­tit. Le silence se referma.

Et Hart­mann dit :

— Vous avez des inté­rêts à Por­to, m’a-t-on dit.

Le monde s’arrêta.

Pas lit­té­ra­le­ment — le bar­man conti­nuait d’es­suyer, les verres conti­nuaient de briller, la musique de fond conti­nuait de jouer quelque chose de doux et de por­tu­gais. Mais pour Fle­ming, à cet ins­tant, le monde s’ar­rê­ta. Les mots de Hart­mann res­tèrent sus­pen­dus entre eux comme des par­ti­cules de pous­sière dans un rayon de lumière — visibles, tan­gibles, impos­sibles à ignorer.

Por­to. Le mot. Le test. L’appât.

Fle­ming avait men­ti à Vera deux jours plus tôt. Un indus­triel à Por­to. Des tex­tiles. Des cir­cuits com­mer­ciaux ger­ma­no-por­tu­gais. Et main­te­nant, qua­rante-huit heures plus tard, Hart­mann — Wer­ner Hart­mann, atta­ché finan­cier de la léga­tion alle­mande, ban­quier nazi, joueur de bac­ca­ra — pro­non­çait le mot Por­to avec cette désin­vol­ture cal­cu­lée qui était sa marque de fabrique. M’a-t-on dit. Pas­sif. Imper­son­nel. On. Qui est on ? D’où vient l’in­for­ma­tion ? Par quel canal, par quelle bouche, par quel cou­loir de mur­mures et de tra­hi­sons le mot Por­to a‑t-il voya­gé de la ter­rasse du Palá­cio où Fle­ming l’a pro­non­cé jus­qu’au comp­toir du bar où Hart­mann le restitue ?

La réponse était simple. La réponse avait des yeux bruns qui tiraient vers le vert, une bar­rette en écaille de tor­tue et des Chur­ch’s anglaises neuves.

Vera.

Fle­ming le sut à cet ins­tant — pas comme une hypo­thèse, pas comme un soup­çon, mais comme une cer­ti­tude. La cer­ti­tude qui vient quand le piège se referme et que l’a­ni­mal est dedans, et que le trap­peur, en regar­dant l’a­ni­mal pris, res­sent non pas de la satis­fac­tion mais quelque chose de plus trouble, de plus ambi­gu — un mélange de triomphe et de tris­tesse, parce que pié­ger un ani­mal c’est aus­si le connaître, et que connaître c’est, d’une cer­taine manière, aimer, et qu’ai­mer ce qu’on piège est la forme la plus cruelle de l’amour.

Il fal­lait répondre. Hart­mann atten­dait. Les yeux gris étaient posés sur lui avec cette atten­tion miné­rale, cette patience de pierre, et chaque seconde de silence était une seconde de révé­la­tion — parce que l’homme qui ne répond pas est l’homme qui réflé­chit trop, et l’homme qui réflé­chit trop est l’homme qui a quelque chose à cacher.

— Por­to, dit Fle­ming. Oui. Un contact com­mer­cial. Rien de passionnant.

Rien de pas­sion­nant. La phrase réflexe. La phrase que Vera avait iden­ti­fiée comme le mot de passe des gens qui font quelque chose de pas­sion­nant. Fle­ming l’u­ti­li­sa sciem­ment — comme un écho, comme un code, comme un clin d’œil adres­sé non pas à Hart­mann mais à lui-même, à sa propre iro­nie, à cette par­tie de lui qui obser­vait la scène de l’ex­té­rieur et qui trou­vait tout cela — le bar, le whis­ky, l’Al­le­mand, le men­songe, le contre-men­songe — d’une absur­di­té magnifique.

— Les tex­tiles, pour­sui­vit Hart­mann. Un sec­teur inté­res­sant. Le Por­tu­gal exporte beau­coup de tex­tiles vers l’An­gle­terre — du coton, de la laine, du lin. Mais aus­si vers l’Al­le­magne, bien sûr. Les cir­cuits sont paral­lèles. Par­fois ils se croisent. C’est la beau­té du com­merce en temps de guerre : les enne­mis achètent aux mêmes four­nis­seurs. Nous por­tons peut-être des che­mises cou­sues dans la même usine, vous et moi.

Il dit cela avec le sou­rire — le sou­rire char­mant, le sou­rire dan­ge­reux. Et Fle­ming com­prit que Hart­mann ne par­lait pas de tex­tiles. Hart­mann par­lait de Vera. Pas direc­te­ment — jamais direc­te­ment. Mais les cir­cuits qui se croisent, les enne­mis qui par­tagent les mêmes four­nis­seurs, les che­mises cou­sues dans la même usine — tout cela était une méta­phore, un mes­sage codé, une façon de dire : nous avons la même source, vous et moi. Nous buvons au même puits. Et je sais que vous le savez.

Ou peut-être pas. Peut-être que Hart­mann par­lait réel­le­ment de tex­tiles. Peut-être que Fle­ming, empor­té par la para­noïa du ren­sei­gne­ment, voyait des codes là où il n’y avait que des conver­sa­tions de bar. C’é­tait le pro­blème de ce métier — le pro­blème de tous les métiers de l’ombre : à force de cher­cher des sens cachés, on finit par en trou­ver par­tout, même là où il n’y en a pas. Et cette infla­tion du sens est aus­si dan­ge­reuse que son absence, parce qu’elle conduit à des conclu­sions fausses bâties sur des pré­misses vraies, ce qui est la forme la plus insi­dieuse de l’erreur.

Mais le mot Por­to. Le mot Por­to, lui, n’é­tait pas une illu­sion. Il n’é­tait pas une coïn­ci­dence. Il était la preuve — la preuve mathé­ma­tique, irré­fu­table, aus­si solide que le neuf natu­rel du bac­ca­ra — que l’in­for­ma­tion avait cir­cu­lé. De Fle­ming à Vera. De Vera à — quoi ? La PVDE ? Un inter­mé­diaire ? Un employé de l’hô­tel ? Et de là, à Hart­mann. En qua­rante-huit heures. Un cir­cuit court. Un cir­cuit effi­cace. Un cir­cuit professionnel.

Vera était une espionne.

Le mot prit sa place dans l’es­prit de Fle­ming avec la pré­ci­sion d’un jeton posé sur la bonne case — clic, défi­ni­tif, incon­tes­table. Vera était une espionne. Elle le sur­veillait. Elle col­lec­tait ses infor­ma­tions. Elle les trans­met­tait à quel­qu’un qui les trans­met­tait à Hart­mann. Et toute la lumière de Lis­bonne, toutes les sar­dines de l’Al­fa­ma, tous les fados der­rière les portes vertes, toutes les châ­taignes du mira­dou­ro, tous les silences du fer­ry sur le Tage — tout cela pre­nait main­te­nant une autre cou­leur. Pas une cou­leur noire — pas la noir­ceur de la tra­hi­son simple, de la dupli­ci­té vul­gaire. Une cou­leur plus com­plexe, plus ambi­guë. La cou­leur de quel­qu’un qui fait son métier. Et qui fait son métier avec talent.

*

— Vous jouez ce soir ? deman­da Hartmann.

— Peut-être.

— Si vous jouez, per­met­tez-moi un conseil. Ne misez pas contre moi. Misez avec moi. Le ban­quier n’est pas l’en­ne­mi du ponte — il est son par­te­naire. Nous jouons le même jeu, de deux côtés de la table. Et le jeu est plus beau quand les deux côtés sont forts.

Il vida son verre d’eau — un geste étran­ge­ment solen­nel pour un verre d’eau, comme si l’eau elle-même était un alcool dont seul Hart­mann connais­sait le degré. Il se leva. Bou­ton­na sa veste. Le bou­ton du milieu. Le geste.

— Bon­soir, Com­man­der Fle­ming. Ce fut un plaisir.

Il s’é­loi­gna. La sil­houette en cos­tume anthra­cite — non, bleu nuit ce soir — tra­ver­sa le bar et dis­pa­rut par la porte qui menait au hall, et de là, pro­ba­ble­ment, à la rue, au casi­no, à sa table de bac­ca­ra où les jetons l’at­ten­daient comme des sol­dats attendent leur général.

Fle­ming res­ta au comp­toir. Le whis­ky était fini. Il n’en com­man­da pas un autre.

Il pen­sait.

*

Ce à quoi il pen­sait n’é­tait pas ce qu’on aurait pu attendre. Il ne pen­sait pas à Vera — pas direc­te­ment. Il ne pen­sait pas à la tra­hi­son, à la chaîne de trans­mis­sion, aux impli­ca­tions opé­ra­tion­nelles. Il pen­sait à quelque chose de plus inat­ten­du, de plus déran­geant, de plus vrai.

Il pen­sait à ce qu’il ressentait.

Et ce qu’il res­sen­tait n’é­tait pas de la colère.

C’é­tait de l’excitation.

L’ex­ci­ta­tion pure, brute, presque phy­sique, de l’homme qui vient de com­prendre que le jeu est plus grand que ce qu’il croyait. Que les enjeux sont plus éle­vés. Que les joueurs sont plus nom­breux. Et que lui — lui, Ian Fle­ming, offi­cier de bureau, rédac­teur de mémos, obser­va­teur pro­fes­sion­nel — est main­te­nant au centre du jeu. Pas en marge. Pas der­rière la balus­trade. Au centre. Sur la table. Dans les cartes.

Vera le tra­his­sait. C’é­tait un fait. Mais ce fait, au lieu de le bles­ser, l’élec­tri­sait — parce qu’il signi­fiait qu’il comp­tait. Qu’il exis­tait dans le jeu. Que quel­qu’un — quelque part — avait jugé néces­saire de le sur­veiller, de le trom­per, de le mani­pu­ler, ce qui était, para­doxa­le­ment, la forme la plus flat­teuse de la recon­nais­sance. On ne sur­veille pas les gens insi­gni­fiants. On ne trompe pas les gens qui n’ont rien à offrir. Le men­songe de Vera était la preuve que Fle­ming valait la peine d’être menti.

Et cette exci­ta­tion — cette exci­ta­tion mora­le­ment dou­teuse, stra­té­gi­que­ment dan­ge­reuse, émo­tion­nel­le­ment toxique — était peut-être la chose la plus vivante qu’il eût res­sen­tie depuis des années. Plus vivante que la défaite au bac­ca­ra. Plus vivante que la lumière du Tage. Plus vivante que le rire de Popov ou la mélan­co­lie de Mag­da ou le regard gris de Hart­mann. Parce que cette exci­ta­tion n’é­tait pas esthé­tique ni intel­lec­tuelle ni sen­ti­men­tale. Elle était ani­male. C’é­tait l’ex­ci­ta­tion du chas­seur qui découvre que la proie est, en réa­li­té, un autre chas­seur. Et que la forêt dans laquelle il chasse est, en réa­li­té, une arène.

Fle­ming paya son whis­ky. Se leva. Sor­tit du bar.

Dans le hall, il s’ar­rê­ta. Regar­da la porte d’en­trée — les portes vitrées, la nuit dehors, les pal­miers, la route, le casi­no de l’autre côté. Puis il regar­da l’es­ca­lier — le tapis gre­nat, les appliques en bronze, la mon­tée vers la chambre 214. Deux direc­tions. Deux choix.

Le casi­no, où Hart­mann l’at­ten­dait — peut-être.

Ou la chambre, où le bloc-notes l’at­ten­dait — certainement.

Il prit l’escalier.

*

La chambre 214. La porte. La clé. La lumière.

Fle­ming ôta sa veste. Retrous­sa ses manches. S’as­sit au bureau. Prit le bloc-notes — un nou­veau, ache­té au kiosque du hall, pas celui du tiroir qui était com­pro­mis. Et il com­men­ça à écrire.

Pas un rap­port. Pas des notes pour l’a­mi­ral God­frey. Autre chose.

Un plan.

Si Vera le tra­his­sait — et elle le tra­his­sait — alors Vera était un canal. Un tuyau par lequel l’in­for­ma­tion cou­lait de Fle­ming vers Hart­mann. Et un tuyau, quand on le contrôle, n’est pas un pro­blème. C’est un outil. On peut y faire cou­ler ce qu’on veut. Du vrai. Du faux. Du vrai mélan­gé au faux. Du faux habillé en vrai. On peut trans­for­mer une fuite en robinet.

Fle­ming écri­vit. Les mots venaient vite — plus vite qu’ils ne venaient pour les rap­ports à God­frey, plus vite qu’ils ne venaient pour quoi que ce soit de pro­fes­sion­nel. Ils venaient avec la flui­di­té des choses natu­relles, la flui­di­té de l’eau qui coule en des­cente, de la parole qui vient quand le locu­teur sait exac­te­ment ce qu’il veut dire. Et ce que Fle­ming vou­lait dire — ce que Fle­ming vou­lait faire — était ceci :

Il allait nour­rir Vera.

Pas de vraies infor­ma­tions — il n’en avait pas, ou très peu, et celles qu’il avait étaient trop pré­cieuses pour être sacri­fiées. Il allait la nour­rir de fausses infor­ma­tions. Des infor­ma­tions cré­dibles, cohé­rentes, détaillées — assez vraies pour pas­ser les filtres, assez fausses pour être inof­fen­sives. Il allait inven­ter un réseau. Un réseau fic­tif d’a­gents bri­tan­niques au Por­tu­gal, avec des noms, des lieux, des ren­dez-vous, une archi­tec­ture de men­songe si bien construite qu’elle résis­te­rait à l’exa­men. Et il allait dis­til­ler ce réseau, pièce par pièce, jour après jour, à tra­vers Vera, vers Hart­mann, vers les Allemands.

C’é­tait de la dés­in­for­ma­tion. Le mot exis­tait dans le voca­bu­laire du ren­sei­gne­ment, mais Fle­ming n’a­vait jamais eu l’oc­ca­sion de le pra­ti­quer. Il l’a­vait théo­ri­sé — dans des mémos, dans des plans d’o­pé­ra­tion, dans ces fic­tions opé­ra­tion­nelles qui étaient sa spé­cia­li­té à l’A­mi­rau­té. L’O­pé­ra­tion Gol­de­neye. L’O­pé­ra­tion Ruth­less. Des plans sur le papier. Des rêves d’es­pion de bureau.

Mais main­te­nant — main­te­nant, pour la pre­mière fois — il avait un canal. Il avait une cible. Il avait un ter­rain. Et il avait quelque chose que les manuels de dés­in­for­ma­tion ne men­tionnent jamais mais qui est l’in­gré­dient essen­tiel, le cata­ly­seur sans lequel rien ne fonc­tionne : il avait envie.

Envie de jouer. Envie d’a­gir. Envie de ces­ser d’être l’homme qui regarde et de deve­nir l’homme qui fait. Envie de prendre la matière — la matière dont Vera avait par­lé, la matière dont Popov avait par­lé — et de la trans­for­mer. Pas en livre. Pas encore. En opé­ra­tion. En jeu. En piège.

Il écri­vit pen­dant deux heures.

Quand il eut fini, il avait devant lui trois pages de notes ser­rées. Un réseau fic­tif de cinq agents — deux à Lis­bonne, un à Por­to, un à Faro, un à Coim­bra. Des noms inven­tés. Des pro­fils inven­tés. Des ren­dez-vous inven­tés. Une mis­sion inven­tée — sur­veiller les expor­ta­tions de tungs­tène vers le Reich par les ports por­tu­gais. Tout faux. Tout cré­dible. Tout prêt à être distillé.

Il relut les pages. Cor­ri­gea un détail. Ajou­ta une nuance. Et il sou­rit — le même sou­rire que dans le noir, deux soirs plus tôt, le sou­rire de l’homme qui découvre le plai­sir de l’é­cri­ture. Parce que c’é­tait de l’é­cri­ture. Pas de la lit­té­ra­ture — pas encore. Mais de l’é­cri­ture quand même. L’in­ven­tion d’un monde. La créa­tion de per­son­nages qui n’exis­taient pas mais qui exis­te­raient, bien­tôt, dans l’es­prit de Hart­mann, dans les rap­ports de l’Ab­wehr, dans les archives du Reich. Des fic­tions qui devien­draient, pour ceux qui les rece­vraient, des réa­li­tés. Des men­songes qui devien­draient des vérités.

La fron­tière entre l’es­pion et l’é­cri­vain n’a­vait jamais été aus­si mince.

Fle­ming plia les pages. Les glis­sa dans la poche inté­rieure de son bla­zer, avec les autres — les mots du bloc-notes, le chiffre, le pré­nom, la phrase. Sa poche inté­rieure deve­nait un coffre-fort de papier, une archive por­table, un roman en morceaux.

Il se cou­cha. La fatigue tom­ba sur lui comme un rideau — lourde, sou­daine, bien­ve­nue. La fatigue de l’homme qui a pris une déci­sion et qui peut enfin dor­mir, parce que la déci­sion, même mau­vaise, est un repos, et que l’in­dé­ci­sion est le pire des insomnies.

Demain, il com­men­ce­rait. Demain, il par­le­rait à Vera. Il lui dirait — inci­dem­ment, natu­rel­le­ment, entre deux bicas et un sou­rire — qu’il avait appris l’exis­tence d’un réseau. Qu’un de ses contacts à l’am­bas­sade lui avait men­tion­né des agents, des noms, des opé­ra­tions. Il lais­se­rait tom­ber les détails comme on laisse tom­ber des miettes de pain dans une forêt — pas pour retrou­ver son che­min, mais pour nour­rir les oiseaux.

Et les oiseaux viendraient.

Fle­ming fer­ma les yeux. Le som­meil vint, rapide, propre, sans rêves. Le som­meil du joueur qui a trou­vé sa main. Le som­meil de l’homme qui, pour la pre­mière fois de la guerre, ne se contente plus de regarder.

Le jeu commençait.

Pour de vrai, cette fois.

Cha­pitre 11 — Lis­bonne la nuit

Il sor­tit seul.

C’é­tait le neu­vième soir et il avait besoin de soli­tude — pas de la soli­tude confor­table de la chambre 214, avec ses per­siennes et son bloc-notes et son piège de crayon dans le tiroir. D’une autre soli­tude. La soli­tude du mou­ve­ment. La soli­tude de l’homme qui marche dans une ville étran­gère, la nuit, sans but, sans carte, sans ali­bi, et qui se laisse por­ter par ses pas comme un bateau se laisse por­ter par le courant.

Il avait besoin de Lis­bonne. Pas la Lis­bonne de Vera — la Lis­bonne gui­dée, com­men­tée, tra­duite. Pas la Lis­bonne du Palá­cio — fil­trée, asep­ti­sée, dorée. La Lis­bonne brute. La Lis­bonne de nuit. La Lis­bonne qui exis­tait quand per­sonne ne la mon­trait à personne.

Il prit un taxi jus­qu’au Cais do Sodré. Paya. Des­cen­dit. Et marcha.

*

Le Cais do Sodré, la nuit, n’a­vait rien à voir avec le Cais do Sodré du matin — celui du fer­ry, des mouettes, de la tra­ver­sée du Tage avec Vera. La nuit tom­bée, le quar­tier chan­geait de peau. Les marins rem­pla­çaient les tra­vailleurs. Les bars rem­pla­çaient les bureaux. Les lumières — rouges, jaunes, vio­lettes — rem­pla­çaient la lumière du jour avec une agres­si­vi­té de néons qui pro­met­taient des choses que le jour ne pro­met­tait pas. Des femmes se tenaient dans des embra­sures de portes, sil­houettes immo­biles, ciga­rettes aux lèvres, robes trop courtes pour le mois de novembre, visages peints qui sem­blaient attendre non pas des clients mais la fin de quelque chose — de la nuit, de la guerre, de l’at­tente elle-même.

Fle­ming pas­sa. Il ne s’ar­rê­ta pas. Pas par ver­tu — par mou­ve­ment. Ce soir, il avait besoin de mar­cher, et s’ar­rê­ter aurait été une tra­hi­son du mou­ve­ment, une capi­tu­la­tion devant l’i­ner­tie. Il mon­ta. Les rues mon­taient — à Lis­bonne, les rues montent tou­jours, sauf quand elles des­cendent, et dans les deux cas elles vous essoufflent, parce que cette ville a été construite non pas sur un plan mais sur un relief, non pas par des archi­tectes mais par des chèvres et des marins, des gens qui grim­paient sans se deman­der pour­quoi et qui construi­saient où leurs pieds les menaient.

Le Bair­ro Alto. Il y entra par une ruelle si étroite que ses épaules tou­chaient presque les murs des deux côtés — des murs humides, cou­verts d’af­fiches déchi­rées et de graf­fi­tis que la pénombre ren­dait illi­sibles. Le sol était pavé de pierres irré­gu­lières, glis­santes, polies par des siècles de pas. Des fenêtres ouvertes lais­saient échap­per de la lumière, des voix, des bruits de vais­selle, des odeurs de cui­sine — l’ail, tou­jours l’ail, cette odeur fon­da­men­tale de la cui­sine por­tu­gaise qui est aux plats ce que le sel est à la mer : l’es­sence, le com­men­ce­ment, le non-négo­ciable. Et par-des­sus l’ail, le pois­son, les oignons, le piment, le vin qui chauf­fait dans des cas­se­roles, et cette odeur indé­fi­nis­sable de vie domes­tique qui est la même par­tout dans le monde — à Lis­bonne, à Naples, à Istan­bul — l’o­deur des gens chez eux, des gens qui mangent, des gens qui existent dans leurs murs avec cette cer­ti­tude tran­quille que donne le fait d’a­voir un endroit où rentrer.

Fle­ming n’a­vait pas d’en­droit où ren­trer. Pas vrai­ment. Il avait la chambre 214, qui n’é­tait pas un endroit mais un pas­sage. Il avait l’ap­par­te­ment de Londres, dans Ebu­ry Street, qui n’é­tait pas un endroit mais un décor. Il n’a­vait jamais eu d’en­droit — pas depuis Eton, pas depuis l’en­fance, pas depuis la mort de son père à lui, Valen­tine Fle­ming, tué en 1917 en France, quand Ian avait neuf ans. La mort du père. Encore. Tou­jours. Les pères morts qui hantent les fils comme les rois morts hantent les pays.

Il mar­cha. Les ruelles du Bair­ro Alto s’ou­vraient et se refer­maient autour de lui comme les pages d’un livre qu’on feuillette au hasard — un pas­sage cou­vert ici, une place minus­cule là, un esca­lier qui des­cen­dait vers rien, un mur aveugle sur lequel un chat dor­mait avec l’au­to­ri­té abso­lue des créa­tures qui n’ont besoin de per­sonne. Des bars — beau­coup de bars. Des portes ouvertes d’où s’é­chap­pait une lumière chaude et un bruit de conver­sa­tion qui res­sem­blait, de l’ex­té­rieur, à de la musique — pas de la musique orga­ni­sée, de la musique natu­relle, la musique que pro­duisent les voix humaines quand elles se super­posent dans un espace clos, cette poly­pho­nie du quo­ti­dien qui est le contraire du silence et qui est aus­si le contraire du bruit, parce qu’elle a un rythme, une cadence, un sens.

Fle­ming entra dans un bar. N’im­porte lequel. Le pre­mier dont la porte était ouverte et la lumière accueillante.

*

L’in­té­rieur était petit — six tables, un comp­toir, un miroir au mur qui reflé­tait la salle et la dou­blait en taille et en huma­ni­té. Le comp­toir était en zinc, bos­se­lé, mar­qué par des années de coudes et de verres posés trop fort. Der­rière le comp­toir, un homme sans âge — trente ans ou soixante, impos­sible à dire, le genre de visage que le temps ne vieillit pas mais patine, comme il patine le bois et la pierre — ser­vait du vin et de l’eau-de-vie avec des gestes éco­nomes, pré­cis, répé­tés mille fois et deve­nus chorégraphie.

Fle­ming s’as­sit au comp­toir. Com­man­da un vin­ho tin­to — du vin rouge, la bois­son de nuit, la bois­son de soli­tude. Le vin arri­va dans un verre épais, sans pied, un verre de tra­vailleur, pas un verre de palace. Il était sombre, presque noir, et quand Fle­ming le por­ta à ses lèvres, le goût le sur­prit — pas la ron­deur du bor­deaux ni l’a­ci­di­té du bour­gogne, mais quelque chose de plus brut, de plus ter­reux, un goût de rai­sin et de fer et de gra­nit, le goût d’un sol et d’un cli­mat et d’un peuple, un goût qui n’a­vait pas été civi­li­sé par la vini­fi­ca­tion de pré­ci­sion mais qui exis­tait tel quel, sau­vage, intact, comme un cri avant qu’il ne devienne un mot.

Il but. Autour de lui, les clients du bar par­laient. Des hommes, sur­tout — des ouvriers, des dockers, des arti­sans, des gens aux mains abî­mées et aux visages mar­qués, des gens qui tra­vaillaient et qui buvaient et qui ne fai­saient sem­blant d’être rien d’autre que ce qu’ils étaient. Pas de masques ici. Pas de jeu. Pas de doubles fonds. La sim­pli­ci­té bru­tale des gens qui n’ont pas le luxe de men­tir parce que le men­songe est un luxe, une dépense d’éner­gie, un inves­tis­se­ment que seuls les riches et les espions peuvent se permettre.

Fle­ming les regar­da. Ces hommes. Ces visages. Et il éprou­va quelque chose qu’il n’a­vait pas éprou­vé depuis des années — ou peut-être qu’il n’a­vait jamais éprou­vé, peut-être que c’é­tait neuf, cette sen­sa­tion, vierge, inédite. De l’en­vie. Pas l’en­vie qu’il avait res­sen­tie devant Popov — l’en­vie de la vita­li­té, de la pré­sence, du cha­risme. Une envie plus pro­fonde. L’en­vie de la sim­pli­ci­té. L’en­vie d’être un homme qui boit du vin dans un bar du Bair­ro Alto sans arrière-pen­sée, sans mis­sion, sans bloc-notes dans la poche, sans réseau fic­tif d’a­gents ima­gi­naires, sans femme qui le tra­hit, sans Alle­mand qui joue au bac­ca­ra, sans roi qui pleure un péki­nois. L’en­vie de la vie simple. De la vie directe. De la vie sans doublure.

Il rit. Inté­rieu­re­ment. Un rire sans son. L’en­vie de la sim­pli­ci­té chez un homme qui avait fait de la com­pli­ca­tion son métier — c’é­tait une contra­dic­tion, et les contra­dic­tions, dans cette ville de contra­dic­tions, étaient peut-être la seule forme de vérité.

Il com­man­da un deuxième verre. Le patron le ser­vit sans un mot. Le vin cou­la. Fle­ming but.

*

Il res­sor­tit. Conti­nua de mar­cher. Le Bair­ro Alto cédait la place à un autre quar­tier — ou peut-être au même quar­tier vu d’un autre angle, parce que à Lis­bonne les quar­tiers ne changent pas vrai­ment, ils glissent les uns dans les autres comme les cou­leurs d’un spectre, du rouge à l’o­range à l’o­range au jaune, sans fron­tière nette, sans ligne de démar­ca­tion, juste une tran­si­tion conti­nue, insen­sible, qui fait qu’on se retrouve ailleurs sans savoir quand on a quit­té ici.

Il des­cen­dit. Les rues des­cen­daient main­te­nant — vers le fleuve, vers l’eau, vers ce bas de la ville qui est aus­si son fond, au sens géo­gra­phique et au sens moral. La Mou­ra­ria. Le quar­tier le plus ancien, le plus pauvre, le plus authen­tique de Lis­bonne. L’an­cien quar­tier maure — d’où le nom — recon­ver­ti au fil des siècles en quar­tier popu­laire, en refuge des mar­gi­naux, des artistes, des pros­ti­tuées, des fous, des fadis­tas. Le quar­tier où le fado était né. Pas le fado des concerts et des disques et des tou­ristes. Le fado d’o­ri­gine. Le fado de la rue. Le fado de la douleur.

Les immeubles ici étaient plus vieux, plus usés, plus vivants que par­tout ailleurs. Les façades pen­chaient. Les bal­cons rouillés sem­blaient prêts à tom­ber — mais ne tom­baient pas, tenus par cette force mys­té­rieuse qui tient les choses debout au Por­tu­gal, une force qui n’est ni l’in­gé­nie­rie ni l’en­tre­tien mais une espèce de volon­té col­lec­tive, de refus de l’ef­fon­dre­ment, de résis­tance pas­sive de la matière contre le temps. Des azu­le­jos man­quaient sur les murs, lais­sant des taches de plâtre nu qui res­sem­blaient à des bles­sures — et les azu­le­jos qui res­taient étaient fis­su­rés, déla­vés, mais beaux quand même, beaux de leur ruine, beaux de leur résis­tance, comme sont beaux les visages mar­qués qui portent leurs cica­trices sans les cacher.

Fle­ming mar­chait. Ses pas réson­naient sur les pavés. Il croi­sa un ivrogne qui dor­mait dans une embra­sure de porte, recro­que­villé sur lui-même comme un fœtus, une bou­teille vide ser­rée contre sa poi­trine comme un enfant serre un ours en peluche. Il croi­sa un prêtre — une sou­tane noire dans la nuit noire, un visage invi­sible, une pré­sence qui pas­sait comme une ombre d’ombre. Il croi­sa deux gamins qui cou­raient, pieds nus, à une heure du matin, dans une ruelle qui sen­tait l’u­rine et le jas­min — parce qu’à Lis­bonne, l’u­rine et le jas­min coexistent comme tout le reste, sans hié­rar­chie, sans juge­ment, dans ce désordre démo­cra­tique des odeurs qui est peut-être la forme la plus hon­nête de la réalité.

Et puis il enten­dit le fado.

*

Pas comme la der­nière fois — pas à tra­vers une porte verte, pas fil­tré, pas amor­ti. Cette fois, le fado était là, dans la rue, à l’air libre, sor­tant d’une cave dont la porte était grande ouverte sur la nuit comme une bouche qui chante. Fle­ming s’ar­rê­ta. L’ar­rêt fut invo­lon­taire — ses jambes ces­sèrent de mar­cher avant que son cer­veau n’ait don­né l’ordre, comme si le son avait court-cir­cui­té la volon­té et com­man­dé direc­te­ment au corps.

La cave était au bout d’un esca­lier de pierre — cinq marches qui des­cen­daient vers une lumière oran­gée et une fumée épaisse et une voix. La voix. Pas celle d’Amá­lia — une autre voix, plus vieille, plus cas­sée, une voix qui avait vécu des choses que la beau­té d’Amá­lia n’a­vait pas encore vécues. Une voix d’homme, cette fois. Un homme qui chan­tait le fado dans une cave de la Mou­ra­ria, devant un public de vingt per­sonnes, avec une gui­tar­ra por­tu­gue­sa et une vio­la pour tout orchestre, et sa voix mon­tait dans l’es­ca­lier comme la fumée mon­tait, en volutes, en spi­rales, char­gée de tout ce que la voix humaine peut por­ter quand elle ne porte plus de mots mais des sons, et que les sons ne portent plus de sens mais des émo­tions, et que les émo­tions ne portent plus rien d’i­den­ti­fiable mais cette chose sans nom qui est le propre de la musique et qui fait que les hommes pleurent sans savoir pourquoi.

Fle­ming des­cen­dit les marches.

La cave était ce qu’il atten­dait et ce qu’il n’at­ten­dait pas — un espace bas, enfu­mé, éclai­ré par des bou­gies posées sur les tables dans des bou­teilles de vin, avec des murs en pierre brute qui suin­taient l’hu­mi­di­té et qui, dans la lumière vacillante des bou­gies, sem­blaient res­pi­rer, se contrac­ter et se dila­ter comme les pou­mons d’un ani­mal sou­ter­rain. Des gens étaient assis — ser­rés, épaule contre épaule, verres en main, visages tour­nés vers le fond de la cave où le chan­teur se tenait debout, les yeux fer­més, les mains le long du corps, la tête légè­re­ment ren­ver­sée en arrière, et la voix sor­tait de lui comme si elle ne lui appar­te­nait pas, comme si elle venait d’ailleurs, du sol, des murs, de la pierre, de quelque chose de plus ancien que lui et de plus grand que lui.

Fle­ming trou­va une place. Debout, contre le mur, dans un coin. Le ser­veur — un gar­çon de seize ans, peut-être moins — lui appor­ta un verre de vin sans qu’il le demande. Ici, on ne deman­dait pas. On rece­vait. C’é­tait la règle de la cave. La règle du fado. Vous entrez, vous vous tai­sez, vous écou­tez, vous buvez, et le reste — le monde exté­rieur, la guerre, les espions, les men­songes, les tra­hi­sons — le reste n’existe plus.

Le chan­teur chan­tait. Les paroles étaient en por­tu­gais — Fle­ming ne com­pre­nait pas les mots, ou pas tous, des frag­ments seule­ment, des éclats de sens qui sur­gis­saient du flot sonore comme des îles sur­gissent de la mer. Sau­dade. Amor. Noite. Des­ti­no. Les mots du fado, ces mots qui reviennent tou­jours, comme les vagues reviennent tou­jours, les mêmes et dif­fé­rents, por­teurs de la même charge et d’une charge nou­velle. Et entre les mots — dans les silences, dans les res­pi­ra­tions, dans ces inter­stices micro­sco­piques où la voix hésite avant de reprendre — dans ces entre-deux, quelque chose d’autre pas­sait. Quelque chose qui n’a­vait pas besoin de tra­duc­tion parce que ce n’é­tait pas une langue mais une vibra­tion, une fré­quence, le bat­te­ment d’un cœur humain ampli­fié par la musique et ren­du universel.

Fle­ming écou­ta. Long­temps. Trois chan­sons. Quatre. Cinq. Il per­dit le compte. Le vin des­cen­dait et la musique mon­tait, et les deux mou­ve­ments — l’un vers le bas du corps, l’autre vers le haut de l’âme — créaient un équi­libre étrange, un ver­tige stable, un état de conscience modi­fié qui n’é­tait ni l’i­vresse ni la sobrié­té mais quelque chose entre les deux, un état que les Por­tu­gais connais­saient bien et que les étran­gers ne connais­saient jamais tout à fait, parce que cet état était le fado lui-même — pas la musique, mais l’é­tat d’être que la musique pro­dui­sait. La sau­dade incar­née. Le manque ren­du habitable.

Le chan­teur s’ar­rê­ta. Le silence qui sui­vit la der­nière note fut un silence de cathé­drale — vaste, ver­ti­cal, sacré. Per­sonne ne bou­gea. Per­sonne n’ap­plau­dit. On n’ap­plau­dit pas le fado. On le reçoit. Comme on reçoit un coup. Comme on reçoit une grâce.

Puis les conver­sa­tions reprirent. Dou­ce­ment. Le brou­ha­ha revint. Le monde exté­rieur, que la musique avait tenu à dis­tance comme un exor­cisme tient les démons, s’in­fil­tra de nou­veau dans la cave — les voix, les rires, les verres, la fumée. Fle­ming finit son vin. Posa quelques escu­dos sur la table. Remon­ta les cinq marches.

Dehors, la nuit était plus pro­fonde. Plus froide aus­si — la tié­deur de novembre avait cédé à une fraî­cheur qui sen­tait l’aube, comme si la nuit, en vieillis­sant, se refroi­dis­sait, se res­ser­rait, se pré­pa­rait à mou­rir pour lais­ser place au jour.

*

Il mar­cha encore. Plus bas. Vers les quais. Vers le Tage.

La ville chan­geait à mesure qu’il des­cen­dait — les ruelles cédaient la place à des rues plus larges, les immeubles anciens à des entre­pôts, les bars à des docks. L’o­deur chan­geait aus­si — plus de cui­sine, plus de jas­min, plus de vie domes­tique. L’o­deur du port. Le gou­dron, le sel, le die­sel, les cor­dages mouillés, le pois­son à grande échelle — pas le pois­son des tas­cas, le pois­son des caisses empi­lées sur les quais, le pois­son indus­triel, le pois­son qui nour­rit une ville et un pays et qui sent la sueur de la mer.

Et là, sur les quais, dans l’ombre des entre­pôts, il les vit.

Les réfu­giés.

Vera les lui avait mon­trés de loin — au Ros­sio, en plein jour, des sil­houettes par­mi d’autres sil­houettes. Mais la nuit, sur les quais, c’é­tait dif­fé­rent. La nuit enle­vait le camou­flage. La nuit mon­trait les choses telles qu’elles étaient.

Ils étaient une tren­taine. Peut-être plus — dif­fi­cile à comp­ter dans l’obs­cu­ri­té. Assis, allon­gés, accrou­pis sur le quai, près d’un entre­pôt dont le rideau de fer était à demi levé et qui ser­vait, visi­ble­ment, d’a­bri tem­po­raire. Des valises. Des bal­lots. Des cou­ver­tures posées sur le sol en béton. Des enfants endor­mis — deux, trois, blot­tis contre des adultes qui ne dor­maient pas, qui veillaient, les yeux grands ouverts dans le noir, ces yeux de veilleurs que Fle­ming recon­nut immé­dia­te­ment parce qu’il les avait vus à Londres, pen­dant le Blitz, dans les sta­tions de métro trans­for­mées en abris — les yeux des gens qui ne dorment plus parce que dor­mir c’est lâcher prise et que lâcher prise, quand le monde vous pour­suit, c’est mourir.

Des juifs. Pro­ba­ble­ment. Vera l’a­vait dit — la plu­part sont juifs. Ils viennent d’Au­triche, d’Al­le­magne, de Pologne, de France. Ils ont tra­ver­sé l’Eu­rope. Et ils sont là. Sur ce quai. Dans cette ville de lumière qui ne les voit pas, dans ce pays neutre qui les tolère sans les accueillir, dans cette nuit qui est la même nuit que celle du Palá­cio Esto­ril et qui est pour­tant une autre nuit, un autre monde, un autre uni­vers — le quai et le palace sépa­rés par trente kilo­mètres de route côtière et par un abîme de classe, de chance, de destin.

Fle­ming s’ar­rê­ta. Il ne s’ap­pro­cha pas. Il res­ta à dis­tance — sa dis­tance habi­tuelle, sa dis­tance d’ob­ser­va­teur, cette dis­tance qui était sa malé­dic­tion et son talent et qui, ce soir, devant ces gens sur ce quai, lui parut pour la pre­mière fois non pas un talent mais une obs­cé­ni­té. Parce qu’ob­ser­ver la souf­france de loin est une forme de consen­te­ment. Parce que la dis­tance, quand elle est choi­sie, est un acte, et que cet acte — cet acte de res­ter debout, en cos­tume, avec un por­te­feuille plein et un pas­se­port bri­tan­nique dans la poche, à regar­der des gens qui n’a­vaient ni l’un ni l’autre — cet acte était le contraire de ce qu’il aurait dû faire. Et ce qu’il aurait dû faire, il ne le savait pas. Don­ner de l’argent ? À qui ? Com­bien ? Pour quoi — un repas, un billet de bateau, un visa qu’on n’a­chète pas avec de l’argent mais avec des tam­pons et des signa­tures et des volon­tés poli­tiques ? Par­ler ? Que dire ? Que dit un offi­cier de la Royal Navy à des réfu­giés juifs qui dorment sur un quai de Lis­bonne en atten­dant un miracle qui ne vien­dra peut-être jamais ?

Rien. Il n’y avait rien à dire. Et cette absence de mots, ce vide de lan­gage devant la souf­france, était peut-être la leçon la plus dure que Lis­bonne lui infli­ge­rait — la leçon que les mots, ses outils, ses armes, ses com­pa­gnons de tou­jours, ne servent à rien devant cer­taines réa­li­tés. Que la réa­li­té, par­fois, dépasse le lan­gage. Et que le silence, devant la souf­france, n’est pas de la pudeur mais de l’impuissance.

Il res­ta debout. Cinq minutes. Dix. Il regar­da. Il fit ce qu’il savait faire — il regar­da. Et il enre­gis­tra. Chaque détail. La cou­ver­ture en laine grise. L’en­fant endor­mi dont le pied dépas­sait, un petit pied nu, sale, un pied d’en­fant qui aurait dû être dans un lit, dans une chambre, dans une mai­son, dans un pays, et qui était là, sur un quai, expo­sé à la nuit. Le vieil homme assis contre le mur, le dos très droit — la pos­ture d’Um­ber­to, presque, la même ver­ti­ca­li­té, la même digni­té, sauf qu’Um­ber­to était un prince dans un palace et que cet homme était un réfu­gié sur un quai, et que leur digni­té était la même, exac­te­ment la même, et que cette éga­li­té dans la digni­té était la chose la plus ter­rible et la plus belle que Fle­ming eût jamais vue.

Il pen­sa à Hart­mann. À ses mains de joueur. À ses jetons. À l’argent du Reich qui cir­cu­lait à tra­vers les banques por­tu­gaises, les comptes numé­ro­tés, les socié­tés-écrans. L’argent qui finan­çait la machine. La machine qui pro­dui­sait ceci — ces gens sur ce quai, ces enfants aux pieds nus, ces yeux de veilleurs dans le noir. Hart­mann jouait au bac­ca­ra pen­dant que des gens fuyaient la machine qu’il finan­çait. Et Fle­ming jouait à l’es­pion pen­dant que des gens dor­maient sur des quais. Et le casi­no brillait et le Palá­cio brillait et Lis­bonne brillait, et tout cet éclat, toute cette beau­té, toute cette lumière por­tu­gaise qui l’a­vait aveu­glé le pre­mier jour n’é­tait peut-être rien d’autre qu’un écran — un écran de lumière der­rière lequel l’obs­cu­ri­té réelle se déployait, silen­cieuse, métho­dique, sans fin.

Fle­ming tour­na les talons. Mar­cha. Vite. Plus vite qu’il n’a­vait mar­ché de toute la soi­rée. Pas pour fuir — pour digé­rer. Pour lais­ser le mou­ve­ment du corps absor­ber le choc de ce qu’il venait de voir, comme le mou­ve­ment du boxeur absorbe l’im­pact du coup, non pas en résis­tant mais en accom­pa­gnant, en rou­lant avec la force, en la lais­sant tra­ver­ser le corps sans le détruire.

*

Il remon­ta. Les rues mon­taient. Il mon­ta avec elles, le souffle court, les jambes lourdes, le cœur bat­tant non pas de l’ef­fort mais de ce qu’il por­tait — le poids des images, des visages, du pied nu de l’en­fant, de la digni­té du vieil homme, du fado dans la cave, du vin rouge dans le verre sans pied, de tout ce que cette nuit lui avait don­né et qu’il ne pour­rait jamais rendre.

Il attei­gnit le Bair­ro Alto. Puis le Chia­do. Le Ros­sio — vide à cette heure, la grande place déserte, les fon­taines éteintes, la gare fer­mée, les colonnes de la façade néo-manué­line qui se dres­saient dans le noir comme les piliers d’un temple aban­don­né. Le tram­way jaune dor­mait au bout de sa ligne, immo­bile, ridi­cule et magni­fique comme un jouet d’en­fant géant oublié dans la nuit.

Fle­ming s’as­sit sur un banc. Le Ros­sio à trois heures du matin. Seul. Le froid était venu — un vrai froid, main­te­nant, un froid de fin de nuit qui mor­dait les oreilles et les doigts et qui disait : l’aube approche, et avec l’aube, le monde réel, le monde des déci­sions et des consé­quences, le monde où les men­songes qu’on a semés germent et poussent et deviennent des plantes qu’on ne contrôle plus.

Il allu­ma une Mor­land. Ses vraies ciga­rettes. Le tabac turc. Le goût de chez lui. Il fuma en regar­dant le Ros­sio vide, les pavés lui­sants sous les réver­bères, les bâti­ments endor­mis, et il pen­sa — avec cette luci­di­té cruelle des heures tar­dives, cette luci­di­té qui vient quand les défenses sont tom­bées et que l’es­prit, épui­sé, cesse de men­tir à son pro­prié­taire — il pen­sa à ce qu’il était en train de faire.

Il était en train de jouer. De jouer à l’es­pion. De jouer avec Vera. De construire un réseau fic­tif, de dis­til­ler des men­songes, de mani­pu­ler une femme qui le mani­pu­lait. Et pen­dant qu’il jouait — pen­dant qu’ils jouaient tous, lui, Vera, Hart­mann, Popov, les Bri­tan­niques, les Alle­mands, les Por­tu­gais, tout le monde dans ce grand casi­no qu’é­tait Esto­ril et Lis­bonne et le Por­tu­gal et l’Eu­rope — pen­dant qu’ils jouaient, des gens dor­maient sur des quais. Des enfants avaient froid. Des vieillards gar­daient leur digni­té dans le noir comme on garde une bou­gie allu­mée dans le vent.

Le jeu et la souf­france. La fic­tion et le réel. Le casi­no et le quai.

Et lui, entre les deux. Comme tou­jours. L’homme du milieu. L’homme de la dis­tance. L’homme qui regarde le jeu et la souf­france sans être tout à fait dans l’un ni tout à fait dans l’autre. L’homme qui note. L’homme qui enre­gistre. L’homme qui — un jour, peut-être, si le cou­rage venait, si les mots venaient, si la vie lui don­nait enfin ce qu’il cher­chait sans savoir le nom­mer — l’homme qui écrirait.

Pas un rap­port. Pas un mémo. Pas un plan d’o­pé­ra­tion. Un livre. Un vrai livre. Un livre qui contien­drait tout cela — le casi­no et le quai, le joueur et le réfu­gié, la lumière et l’ombre, la beau­té et la honte. Un livre qui ne résou­drait rien et n’ex­pli­que­rait rien et ne conso­le­rait per­sonne mais qui dirait — sim­ple­ment, hon­nê­te­ment, avec tout le grain et la rugo­si­té du réel — ce que c’é­tait que d’être un homme dans un monde en guerre. Un homme impar­fait. Un homme lâche. Un homme qui regar­dait au lieu d’a­gir et qui fai­sait de ce regard, len­te­ment, dou­lou­reu­se­ment, obs­ti­né­ment, son seul acte de courage.

La ciga­rette se consu­ma. Le bout rouge s’é­tei­gnit dans le froid de l’aube. Fle­ming l’é­cra­sa sous sa semelle, sur les pavés du Ros­sio, et le geste eut quelque chose de défi­ni­tif — pas la fin d’une ciga­rette, la fin d’une illu­sion. L’illu­sion qu’il pou­vait tra­ver­ser cette guerre en res­tant propre. En res­tant à l’é­cart. En res­tant l’observateur.

Il ne pou­vait pas. Per­sonne ne pou­vait. La guerre salis­sait tout le monde — les com­bat­tants et les civils, les espions et les réfu­giés, les joueurs et les obser­va­teurs. Elle salis­sait par inclu­sion et par exclu­sion, par l’acte et par l’ab­sence d’acte, et cette nuit, sur les quais de Lis­bonne, Fle­ming avait com­pris que son absence d’acte était un acte, et que cet acte le salis­sait comme n’im­porte quel autre.

*

Il trou­va un taxi. Dieu sait com­ment — à trois heures du matin, à Lis­bonne, en 1941, trou­ver un taxi rele­vait du miracle ou de la per­sé­vé­rance, et Fle­ming avait les deux. Le chauf­feur le regar­da avec la com­pas­sion pro­fes­sion­nelle des hommes qui conduisent des noc­tam­bules — un regard qui ne juge pas, qui ne ques­tionne pas, qui se contente de dire : dites-moi où aller et je vous y emmè­ne­rai, parce que c’est mon métier et que votre his­toire ne me regarde pas.

— Esto­ril, dit Fle­ming. Le Palácio.

Le taxi tra­ver­sa Lis­bonne endor­mie. Les rues vides. Les réver­bères. Les façades blanches et grises et bleues qui défi­laient comme les pages d’un livre qu’on feuillette à l’en­vers, de la fin vers le début, de la nuit vers le jour, de la ville vers l’hô­tel. La route côtière. Car­ca­ve­los. Les plages noires. L’At­lan­tique invi­sible mais audible — ce mur­mure per­ma­nent, ce souffle de géant, cette res­pi­ra­tion du monde.

Esto­ril. Les pal­miers. L’a­ve­nue. Le Palácio.

Fle­ming paya le taxi. Mon­ta les marches du per­ron. Le por­tier de nuit — un homme dif­fé­rent de celui du jour, plus jeune, plus som­nolent — lui ouvrit la porte avec un bon­soir automatique.

Le hall. Le lustre éteint. L’escalier.

Il mon­ta. Le tapis gre­nat. Les appliques. Le cou­loir. Sa chambre. La clé. La porte.

Il entra et ne fer­ma pas la fenêtre. Il avait besoin d’air. L’air de la nuit entra dans la chambre — froid, salé, char­gé du jar­din et de la mer — et il le res­pi­ra comme on res­pire après une apnée, long­temps, pro­fon­dé­ment, avec cette gra­ti­tude du corps qui retrouve l’oxy­gène et qui sait, avec chaque cel­lule, que la vie est un emprunt et que l’air est la mon­naie dans laquelle on le rembourse.

Il ne se cou­cha pas tout de suite. Il s’as­sit au bureau. Prit le bloc-notes neuf. Le crayon. Et il écri­vit — pas le plan de dés­in­for­ma­tion, pas les notes sur le réseau fic­tif, pas les rap­ports, pas les mémos. Autre chose.

Il écri­vit ce qu’il avait vu. Le bar du Bair­ro Alto. Le vin dans le verre sans pied. Le fado dans la cave. Le chan­teur les yeux fer­més. Les réfu­giés sur le quai. Le pied nu de l’en­fant. Le vieil homme au dos droit. Le Ros­sio à trois heures du matin. L’o­deur de l’ail et du jas­min et de l’u­rine et du sel. La lumière des bou­gies dans les bou­teilles de vin. Le chat sur le mur. Le prêtre en sou­tane noire. Les gamins pieds nus.

Il écri­vit sans plan, sans struc­ture, sans inten­tion. Il écri­vit comme le chan­teur de fado chan­tait — les yeux fer­més, la tête ren­ver­sée, en lais­sant sor­tir ce qui devait sor­tir, sans contrôle, sans filtre, sans la cen­sure de l’es­prit conscient qui aurait dit : ce n’est pas un rap­port, ce n’est pas pro­fes­sion­nel, ce n’est pas utile. Ce n’é­tait pas utile. C’é­tait néces­saire. Et la néces­si­té, quand elle s’im­pose, balaie l’u­ti­li­té comme le vent balaie les feuilles mortes.

Il écri­vit quatre pages. Puis il s’ar­rê­ta. Non pas parce qu’il avait fini — il n’a­vait pas fini, il n’au­rait jamais fini, les mots s’empilaient der­rière les mots comme les vagues s’empilent der­rière les vagues, sans fin, sans fond. Il s’ar­rê­ta parce que l’aube arri­vait. La lumière, à tra­vers les per­siennes ouvertes, chan­geait — du noir au gris, du gris au bleu, ce bleu d’a­vant le jour qui est le bleu le plus triste et le plus beau de la palette. Les oiseaux com­men­çaient. Le jar­din s’é­veillait. Le Palá­cio respirait.

Fle­ming ran­gea les pages dans sa poche inté­rieure. Avec les autres. Le chiffre. Le pré­nom. La phrase. Les notes sur Hart­mann. Le plan de dés­in­for­ma­tion. Et main­te­nant ceci — quatre pages de nuit, quatre pages de Lis­bonne, quatre pages de véri­té brute, non fil­trée, non clas­si­fiée, inutile et nécessaire.

Il se cou­cha. Fer­ma les yeux. Le som­meil vint — lourd, immé­diat, un som­meil de mar­cheur, de buveur, d’é­cou­teur de fado, un som­meil qui sen­tait le vin rouge et la pierre humide et le sel de l’Atlantique.

Et dans ce som­meil, pas de rêve. Pas de crayon qui bouge. Pas de femme sur un quai. Rien. Le noir. Le vide. Le repos de l’homme qui a vu et qui a écrit et qui peut enfin dor­mir, parce que les mots écrits veillent à sa place — les mots qui sont la mémoire quand la conscience s’é­teint, les mots qui gardent le monde en vie pen­dant que celui qui les a écrits n’est plus là pour le voir.

Les mots veillaient.

Fle­ming dormait.

Et Lis­bonne, dehors, dans l’aube nais­sante, com­men­çait un nou­veau jour — le même et dif­fé­rent, comme tous les jours, comme toutes les villes, comme toutes les vies qui conti­nuent en dépit de tout, en dépit de la guerre et de l’exil et de la souf­france et du fado et des enfants pieds nus sur les quais.

Lis­bonne continuait.

Cha­pitre 12 — Le piège de Fleming

Le dixième jour, il com­men­ça à mentir.

Pas les petits men­songes — les men­songes lubri­fiants, les men­songes de poli­tesse, les inté­res­sant et les rien de pas­sion­nant qui avaient jalon­né ses conver­sa­tions depuis son arri­vée. Non. Les vrais men­songes. Les men­songes construits, archi­tec­tu­rés, pen­sés comme on pense un bâti­ment — fon­da­tions, murs por­teurs, fenêtres, toi­ture. Les men­songes qui tiennent debout. Les men­songes qui res­semblent à la véri­té non pas parce qu’ils sont vrais mais parce qu’ils sont mieux construits que la véri­té, plus cohé­rents, plus logiques, plus satis­fai­sants. Parce que la véri­té est un brouillon — Mag­da l’a­vait dit — et que le men­songe, quand il est bien fait, est un texte.

Fle­ming men­tit à Vera et il décou­vrit qu’il était doué.

*

La pre­mière miette tom­ba au petit déjeuner.

Ils étaient sur la ter­rasse — leur table, leur bica, leur rituel. Le soleil d’Es­to­ril, fidèle, impla­cable, ce soleil qui ne connais­sait pas la guerre et qui trai­tait les espions et les réfu­giés et les rois déchus avec la même indif­fé­rence magni­fique. Vera por­tait une robe vert fon­cé ce matin-là — la pre­mière fois qu’il la voyait en vert, et le vert chan­geait quelque chose dans son visage, accen­tuait les reflets de ses yeux, fai­sait remon­ter à la sur­face cette nuance d’é­me­raude que le brun habi­tuel dis­si­mu­lait. Il nota la robe. Il nota les yeux. Puis il ces­sa de noter et com­men­ça à jouer.

— J’ai eu une conver­sa­tion inté­res­sante hier, dit-il en repo­sant sa tasse. Avec un contact de l’am­bas­sade. Un type que Rich­ter m’a mis en rela­tion — dis­cret, bien pla­cé, spé­cia­li­sé dans les mou­ve­ments de mar­chan­dises stratégiques.

Il dit cela sur le ton de la confi­dence non­cha­lante — le ton de l’homme qui par­tage une infor­ma­tion non pas parce qu’on la lui demande mais parce qu’elle déborde, parce qu’il ne peut pas la conte­nir, parce que la confiance qu’il éprouve pour son inter­lo­cu­teur est plus forte que sa pru­dence. C’é­tait un ton fabri­qué. Mil­li­mé­tré. Le ton exact qui déclenche, chez un espion entraî­né, le réflexe de col­lecte — ce réflexe auto­ma­tique, irré­pres­sible, qui fait que l’es­pion tend l’o­reille comme le chien tend la truffe quand il sent le gibier.

Vera ten­dit l’o­reille. Imper­cep­ti­ble­ment. Un degré d’in­cli­nai­son de la tête — pas plus. Mais Fle­ming, qui l’ob­ser­vait main­te­nant avec la même inten­si­té qu’il obser­vait Hart­mann au casi­no, vit le degré. Le degré était la confirmation.

— Des mou­ve­ments de mar­chan­dises ? dit-elle. Quel genre ?

— Du tungs­tène, prin­ci­pa­le­ment. Le nerf de la guerre — les deux guerres, d’ailleurs. Le tungs­tène por­tu­gais part vers l’Al­le­magne par les ports du nord et vers l’An­gle­terre par Lis­bonne. Les cir­cuits sont offi­ciels, mais il y a des cir­cuits paral­lèles — des cir­cuits qui passent par des inter­mé­diaires, des socié­tés-écrans, des cour­tiers qui tra­vaillent pour les deux camps et qui prennent une com­mis­sion sur chaque tonne. Mon contact me dit que les Bri­tan­niques ont un petit réseau qui sur­veille ces flux. Pas un grand réseau — cinq per­sonnes, peut-être six. Dis­per­sées entre Lis­bonne, Por­to, Faro et Coim­bra. Des gens dis­crets. Des locaux, pour la plupart.

Il lais­sa la phrase en sus­pen­sion. Comme un pêcheur laisse l’ap­pât flot­ter — pas de mou­ve­ment brusque, pas de trac­tion. Juste la pré­sence de l’ap­pât dans l’eau, et la patience du pêcheur qui sait que le pois­son vien­dra quand le pois­son vou­dra venir.

Vera but une gor­gée de café. Son visage ne chan­gea pas — pas une micro-expres­sion, pas un fré­mis­se­ment. Mais ses doigts — ses doigts que Fle­ming sur­veillait comme un joueur de poker sur­veille les doigts de son adver­saire — ses doigts se res­ser­rèrent légè­re­ment autour de la tasse. Un mil­li­mètre de pres­sion. Un res­ser­re­ment invo­lon­taire. Le corps qui réagit quand le visage ne réagit pas. Le corps qui tra­hit tou­jours, parce que le corps ne ment pas, le corps n’a pas appris à men­tir, le corps dit la véri­té que le masque cache, et les doigts de Vera, autour de la tasse en por­ce­laine fine du Palá­cio, disaient : je suis intéressée.

— Un réseau de sur­veillance du tungs­tène, dit-elle. C’est cou­rant. Les deux camps font ça. Les Alle­mands aus­si ont leurs obser­va­teurs. C’est le jeu.

— Oui. Mais celui-ci est appa­rem­ment effi­cace. Mon contact dit qu’ils ont iden­ti­fié un inter­mé­diaire clé — un cour­tier por­tu­gais basé à Por­to qui tra­vaille avec la léga­tion alle­mande. Un homme dis­cret, bien connec­té, qui gère les tran­sac­tions à tra­vers une socié­té d’im­port-export dans la Rua das Flores.

La Rua das Flores. Un détail. Un détail inven­té — la rue exis­tait, à Por­to, mais la socié­té d’im­port-export n’exis­tait pas. C’é­tait le sel dans le plat. Le détail qui donne au men­songe la saveur du réel. Parce que les men­songes abs­traits ne convainquent per­sonne — ce qui convainc, c’est le concret. Le nom de la rue. Le numé­ro de l’im­meuble. La cou­leur de la porte. Les détails sont les fon­da­tions du men­songe, et Fle­ming, ce matin-là, décou­vrit qu’il avait un talent pro­di­gieux pour les détails.

— Inté­res­sant, dit Vera.

Le mot. Le mot-paravent. Le mot der­rière lequel elle ran­geait ce qu’elle venait de rece­voir — les noms, les lieux, le réseau, le cour­tier de la Rua das Flores — en atten­dant de le trans­mettre. Fle­ming sou­rit inté­rieu­re­ment. Le pre­mier hame­çon était posé. Le pois­son avait mor­du. Et la ligne vibrait.

*

La deuxième miette tom­ba l’a­près-midi, pen­dant une pro­me­nade sur la plage de Tama­riz, en contre­bas du Palácio.

La plage était presque déserte — quelques mar­cheurs, un chien qui cou­rait dans les vagues avec l’en­thou­siasme dément des chiens au bord de la mer, et cette éten­due de sable blond qui s’é­ti­rait vers l’est, bor­dée par la ligne d’é­cume de l’At­lan­tique d’un côté et par la pro­me­nade de l’autre. Vera et Fle­ming mar­chaient côte à côte, les pieds dans le sable dur au bord de l’eau, et la brise marine appor­tait cette odeur de sel et d’iode qui est l’o­deur de la liber­té — ou de son illu­sion, ce qui au Por­tu­gal reve­nait au même.

— Le réseau dont je vous ai par­lé ce matin, dit Fle­ming. J’ai appris autre chose. L’un des agents est une femme. Une Por­tu­gaise. Recru­tée par le MI6 il y a deux ans, appa­rem­ment. Elle tra­vaille comme fonc­tion­naire dans les douanes à Lis­bonne — ce qui lui donne accès aux mani­festes de car­gai­son, aux décla­ra­tions d’ex­por­ta­tion, à tout le flux docu­men­taire du com­merce maritime.

Il inven­ta le pro­fil avec une faci­li­té qui le sur­prit. Les mots venaient — non pas comme des mots de rap­port, labo­rieux, contraints, extraits de force d’un cer­veau récal­ci­trant, mais comme des mots de récit, fluides, natu­rels, por­tés par cette éner­gie par­ti­cu­lière de la créa­tion fic­tive qui est peut-être la seule forme d’éner­gie inépui­sable, parce qu’elle se nour­rit d’elle-même, chaque phrase engen­drant la sui­vante, chaque détail appe­lant le détail sui­vant, dans une réac­tion en chaîne qui res­sem­blait, main­te­nant que Fle­ming y pen­sait, au méca­nisme de l’imagination.

Il inven­tait. Il ne men­tait pas — il inven­tait. Et la dif­fé­rence entre les deux était la même qu’entre tuer et créer : le geste est le même, la direc­tion est oppo­sée. Le men­teur détruit la véri­té. L’in­ven­teur crée une réa­li­té. Et ce que Fle­ming créait, en mar­chant sur cette plage avec Vera, n’é­tait pas un men­songe — c’é­tait un monde. Un monde fic­tif, peu­plé de per­son­nages fic­tifs, doté d’une géo­gra­phie fic­tive et d’une logique fic­tive, un monde aus­si cohé­rent et aus­si détaillé que le monde réel, et peut-être plus, parce que le monde réel est un brouillon et que le monde fic­tif est un texte, et que le texte, quand il est bien écrit, est tou­jours plus convain­cant que le brouillon.

Vera écou­tait. Elle écou­tait avec cette atten­tion concen­trée qui était sa marque — pas une atten­tion pas­sive, une atten­tion active, une atten­tion qui sélec­tion­nait, triait, clas­sait, archi­vait. Fle­ming la voyait tra­vailler. Il voyait les rouages tour­ner der­rière les yeux bruns — quelles infor­ma­tions gar­der, les­quelles véri­fier, les­quelles trans­mettre, dans quel ordre, avec quelle prio­ri­té. C’é­tait fas­ci­nant. Comme regar­der un hor­lo­ger à tra­vers le verre de sa montre — les engre­nages, les res­sorts, les balan­ciers, tout le méca­nisme de pré­ci­sion expo­sé au regard, et la beau­té du méca­nisme qui n’en­lève rien à la beau­té de l’heure qu’il indique.

— Com­ment s’ap­pelle-t-elle ? deman­da Vera. La femme des douanes.

La ques­tion. Directe. Pré­cise. Pro­fes­sion­nelle. Pas la ques­tion d’une tra­duc­trice curieuse — la ques­tion d’un agent de col­lecte qui a besoin d’un nom pour croi­ser avec d’autres noms, pour remon­ter une chaîne, pour iden­ti­fier une cible. Et Fle­ming, qui avait pré­pa­ré ce moment, qui l’a­vait anti­ci­pé comme un joueur d’é­checs anti­cipe les coups de l’ad­ver­saire, eut un ins­tant d’hé­si­ta­tion — réelle, celle-là, pas jouée. Parce que don­ner un nom, même faux, c’é­tait fran­chir une ligne. C’é­tait pas­ser du vague au pré­cis, de la rumeur à l’in­for­ma­tion exploi­table, du jeu au dan­ger. Un nom faux pou­vait être véri­fié. Un nom faux pou­vait être retrou­vé — ou plu­tôt, ne pas être retrou­vé, ce qui éveille­rait les soup­çons. Il fal­lait un nom qui résiste à une pre­mière véri­fi­ca­tion. Un nom qui existe quelque part — dans un registre, dans un annuaire — sans être relié à quoi que ce soit de compromettant.

— Sil­va, dit Fle­ming. Maria da Concei­ção Sil­va. C’est tout ce que mon contact m’a dit. Le nom et la fonc­tion. Pas plus.

Sil­va. Le nom le plus com­mun du Por­tu­gal. L’é­qui­valent de Smith en Angle­terre, de Mül­ler en Alle­magne. Un nom qui ne mène nulle part parce qu’il mène par­tout — des mil­liers de Sil­va dans les registres des douanes, dans les annuaires de Lis­bonne, dans les listes élec­to­rales. Un nom-para­pluie. Un nom qui pro­tège par sa banalité.

— Sil­va, répé­ta Vera. Ce n’est pas très précis.

— Le ren­sei­gne­ment n’est jamais très pré­cis, dit Fle­ming. C’est un puzzle. On a des pièces. Par­fois elles s’emboîtent. Par­fois non. Par­fois on croit qu’elles s’emboîtent et elles ne s’emboîtent pas. La patience est la seule méthode.

Il dit cela en regar­dant la mer — pas Vera. Regar­der la mer en par­lant de ren­sei­gne­ment don­nait à ses mots une gra­vi­té natu­relle, une pro­fon­deur que le décor du bar ou de la ter­rasse n’au­rait pas pro­duite. La mer comme ampli­fi­ca­teur de véri­té. Les espions devraient tou­jours men­tir au bord de la mer — c’est là que les men­songes sont les plus convain­cants, parce que l’im­men­si­té de l’eau donne aux mots une pro­por­tion qui les rend vrai­sem­blables. Tout paraît vrai devant l’océan.

Vera ne posa pas d’autres ques­tions. Pas sur la plage. Pas à ce moment-là. Mais Fle­ming sut — avec cette cer­ti­tude du pié­geur qui sent la ten­sion sur le fil — que le nom de Sil­va, la Rua das Flores, le réseau de cinq agents, la femme des douanes, tout cela était main­te­nant en tran­sit. En tran­sit dans l’es­prit de Vera, en tran­sit vers la pro­chaine étape de la chaîne, en tran­sit vers Hartmann.

Le sable cris­sait sous leurs pas. Les vagues mou­raient sur la grève avec ce sou­pir régu­lier qui est le sou­pir du monde quand il res­pire. Et Fle­ming mar­chait à côté de Vera, et il men­tait, et il était heu­reux de men­tir, et ce bon­heur était la chose la plus trou­blante de toute cette his­toire — plus trou­blante que la tra­hi­son de Vera, plus trou­blante que le regard de Hart­mann, plus trou­blante que les réfu­giés sur les quais. Le bon­heur de men­tir. Le bon­heur d’in­ven­ter. Le bon­heur de l’homme qui découvre, enfin, à trente-trois ans, dans une guerre qu’il ne fait pas, sur une plage d’un pays neutre, que son talent n’est pas l’ob­ser­va­tion ni le ren­sei­gne­ment ni la stra­té­gie. Son talent est la fic­tion. Et la fic­tion, quand elle est appli­quée au ren­sei­gne­ment, s’ap­pelle la dés­in­for­ma­tion. Et la dés­in­for­ma­tion, quand elle est appli­quée à la lit­té­ra­ture, s’ap­pelle le roman.

*

La troi­sième miette tom­ba le soir même, au bar du Palácio.

Fle­ming avait cal­cu­lé le rythme. Pas trop vite — le déluge d’in­for­ma­tions éveille les soup­çons, parce que les vraies infor­ma­tions ne viennent jamais en déluge, elles viennent au compte-gouttes, par hasard, par frag­ments, par erreur. Pas trop len­te­ment non plus — le silence pro­lon­gé tue l’in­té­rêt, et l’in­té­rêt de Vera était un capi­tal qu’il ne pou­vait pas se per­mettre de dila­pi­der. Le rythme idéal était celui-ci : trois infor­ma­tions par jour. Une le matin. Une l’a­près-midi. Une le soir. Le rythme d’un homme qui apprend des choses au fil de sa jour­née et qui les par­tage avec sa liai­son locale — natu­rel­le­ment, inci­dem­ment, sans la pré­mé­di­ta­tion visible du manipulateur.

— Le cour­tier de Por­to, dit Fle­ming en tour­nant son whis­ky. J’ai un nom. Fer­rei­ra. Antó­nio Fer­rei­ra. Il opère à tra­vers une socié­té appe­lée Com­pan­hia Atlân­ti­ca de Comér­cio. Import-export. Bureaux dans la Rua das Flores et un entre­pôt au port de Leixões.

Les détails. Encore les détails. Les détails étaient le ciment du men­songe, et Fle­ming maçon­nait avec une pré­ci­sion d’ar­ti­san. Leixões — le port indus­triel de Por­to. La Com­pan­hia Atlân­ti­ca de Comér­cio — un nom inven­té mais plau­sible, avec cette sono­ri­té offi­cielle des entre­prises por­tu­gaises qui ont des majus­cules et des sta­tuts et une exis­tence légale qui ne garan­tit rien sur leur exis­tence réelle. Antó­nio Fer­rei­ra — un autre nom com­mun, pas aus­si cou­rant que Sil­va mais suf­fi­sam­ment répan­du pour noyer les véri­fi­ca­tions dans un océan de Fer­rei­ra possibles.

Vera hocha la tête. Elle buvait un por­to — taw­ny, le même que celui que Fle­ming avait bu avec Popov. Ses doigts — Fle­ming sur­veillait tou­jours les doigts — étaient calmes ce soir. Pas de res­ser­re­ment. Pas de trem­ble­ment. Ce qui signi­fiait soit qu’elle s’é­tait habi­tuée au flux d’in­for­ma­tions et que le réflexe de col­lecte était deve­nu auto­ma­tique, soit qu’elle se méfiait et que son corps avait appris à ne plus tra­hir. Les deux hypo­thèses étaient inquié­tantes. La pre­mière parce qu’elle confir­mait le pro­fes­sion­na­lisme de Vera. La seconde parce qu’elle sug­gé­rait que Vera soup­çon­nait le piège.

— Fle­ming, dit-elle.

— Oui.

— Pour­quoi me dites-vous tout ça ?

La ques­tion. La ques­tion qu’il atten­dait et qu’il redou­tait. La ques­tion qui pou­vait être un test — Vera véri­fiant s’il était naïf ou s’il était cal­cu­la­teur — ou une sin­cé­ri­té — Vera s’é­ton­nant vrai­ment que cet offi­cier bri­tan­nique lui confie des infor­ma­tions opé­ra­tion­nelles. Dans les deux cas, la réponse devait être la même.

— Parce que vous êtes ma liai­son locale. Parce que l’am­bas­sade vous a assi­gnée pour m’as­sis­ter. Et parce que — il mar­qua un temps, un de ces temps cali­brés qui donnent aux phrases un poids qu’elles n’au­raient pas autre­ment — parce que je vous fais confiance.

Les trois mots tom­bèrent. Je vous fais confiance. Trois mots qui étaient le men­songe le plus pur de toute la soi­rée — plus pur que Sil­va, plus pur que Fer­rei­ra, plus pur que la Com­pan­hia Atlân­ti­ca de Comér­cio. Parce que ces trois mots n’é­taient pas un men­songe d’in­for­ma­tion mais un men­songe d’é­mo­tion. Et les men­songes d’é­mo­tion sont les plus dan­ge­reux — non pas parce qu’ils sont plus dif­fi­ciles à fabri­quer, mais parce qu’ils sont plus dif­fi­ciles à dis­tin­guer de la véri­té. Quand un homme dit je vous fais confiance à une femme qu’il soup­çonne de le tra­hir, le men­songe et la véri­té se mêlent dans des pro­por­tions que même le men­teur ne connaît pas. Parce que Fle­ming, mal­gré tout — mal­gré Por­to, mal­gré le crayon, mal­gré Hart­mann au bar qui disait m’a-t-on dit — mal­gré tout, une par­tie de lui fai­sait confiance à Vera. Une par­tie irra­tion­nelle, inde­fen­dable, stu­pide. La par­tie qui se sou­ve­nait des sar­dines dans la cave de l’Al­fa­ma. La par­tie qui se sou­ve­nait du fer­ry sur le Tage. La par­tie qui se sou­ve­nait du mira­dou­ro et des châ­taignes grillées et des ombres paral­lèles sur le trottoir.

Cette par­tie-là fai­sait confiance. Et cette confiance, nichée au cœur du men­songe, don­nait au men­songe une authen­ti­ci­té que le men­songe pur n’au­rait pas eue. C’é­tait le para­doxe ultime : le meilleur men­songe est celui qui contient une véri­té, et la meilleure dés­in­for­ma­tion est celle qui est por­tée par un sen­ti­ment sin­cère. Fle­ming men­tait avec sin­cé­ri­té. C’est-à-dire qu’il était le men­teur le plus effi­cace pos­sible — un men­teur qui croit, au fond de lui, à une par­tie de ce qu’il dit.

Vera le regar­da. Long­temps. Avec ces yeux trop écar­tés qui voyaient large, qui voyaient pro­fond, qui voyaient peut-être le men­songe et la véri­té mêlés et qui n’ar­ri­vaient pas à les sépa­rer — pas plus que Fle­ming lui-même n’y arrivait.

— Mer­ci, dit-elle. C’est impor­tant, la confiance.

Impor­tant. Le mot réson­na entre eux comme une note de pia­no dans une pièce vide — longue, vibrante, et len­te­ment décroissante.

*

Les jours sui­vants — le onzième, le dou­zième — Fle­ming conti­nua. Les miettes devinrent un sen­tier. Le sen­tier devint une route. Et la route menait quelque part — pas vers une des­ti­na­tion réelle, mais vers une des­ti­na­tion fic­tive si bien construite qu’elle avait acquis, dans l’es­prit de ceux qui la rece­vaient, la soli­di­té du réel.

Le réseau prit forme. Cinq agents. Des pro­fils inven­tés avec une minu­tie qui confi­nait à l’art. L’agent de Lis­bonne — Sil­va, la femme des douanes, dont Fle­ming ajou­tait un détail chaque jour : elle avait qua­rante ans, elle était veuve, son mari avait été marin et avait dis­pa­ru en mer, elle vivait dans le quar­tier de Gra­ça, elle pre­nait le tram­way 28 chaque matin. L’agent de Por­to — un homme, pro­fes­seur à l’u­ni­ver­si­té, spé­cia­liste d’é­co­no­mie colo­niale, qui ser­vait de lien entre le réseau et les milieux aca­dé­miques où cir­cu­laient les infor­ma­tions sur les expor­ta­tions. L’agent de Faro — un pêcheur recon­ver­ti en infor­ma­teur, qui sur­veillait les mou­ve­ments de navires dans l’Al­garve. L’agent de Coim­bra — un étu­diant, jeune, idéa­liste, recru­té par le MI6 à tra­vers un pro­fes­seur de la facul­té de droit.

Et au centre de tout — le cour­tier de Por­to, Fer­rei­ra, la cible sup­po­sée du réseau, l’homme que les cinq agents étaient char­gés de surveiller.

Fle­ming inven­tait ces gens avec un plai­sir qui l’ef­frayait. Pas le plai­sir du men­songe — le plai­sir de la créa­tion. Chaque per­son­nage avait une bio­gra­phie, un carac­tère, des habi­tudes, des fai­blesses. Sil­va la veuve pre­nait son tram­way et por­tait un fou­lard bleu. Le pro­fes­seur de Por­to fumait la pipe et avait un chien. Le pêcheur de Faro boi­tait depuis un acci­dent de bateau et buvait trop de baga­ço, l’eau-de-vie de marc. L’é­tu­diant de Coim­bra lisait Fer­nan­do Pes­soa et croyait à la révolution.

Des gens. Des fic­tions. Des vies ima­gi­naires qui pre­naient vie dans les mots de Fle­ming et qui, une fois trans­mises par Vera, devien­draient des dos­siers dans les archives de Hart­mann, des fiches dans les tiroirs de l’Ab­wehr, des noms dans des rap­ports que des ana­lystes alle­mands liraient en cher­chant des pat­terns, des connexions, des failles. Et ils ne trou­ve­raient rien — parce qu’il n’y avait rien à trou­ver. Parce que le réseau n’exis­tait pas. Parce que Sil­va, Fer­rei­ra, le pro­fes­seur, le pêcheur et l’é­tu­diant n’é­taient que des mots sur du papier, des fan­tômes d’encre, des per­son­nages d’un roman qui ne serait jamais publié.

Ou qui le serait. Mais pas sous cette forme. Pas comme un rap­port de dés­in­for­ma­tion. Comme autre chose. Comme un livre. Un livre où les espions auraient d’autres noms et d’autres visages mais la même sub­stance — cette sub­stance humaine, faite de cou­rage et de peur et de men­songe et de véri­té mêlés, cette sub­stance que Fle­ming décou­vrait main­te­nant, à trente-trois ans, dans un hôtel blanc au bord de l’At­lan­tique, et qui était la matière pre­mière de tout ce qu’il écri­rait un jour.

*

Le plus étrange était la facilité.

Les rap­ports à l’a­mi­ral God­frey — les vrais rap­ports, les rap­ports pro­fes­sion­nels, rédi­gés en prose admi­nis­tra­tive, bour­rés de jar­gon et de pré­cau­tions — lui coû­taient des heures de souf­france. Chaque mot était une extrac­tion. Chaque phrase était un accou­che­ment. Il n’ai­mait pas écrire de rap­ports. Il n’a­vait jamais aimé ça. L’é­cri­ture admi­nis­tra­tive était pour lui ce que le bac­ca­ra était pour le joueur sans talent : un exer­cice dou­lou­reux dont le résul­tat ne jus­ti­fiait pas la peine.

Mais les men­songes — les inven­tions — le réseau fic­tif — les per­son­nages — tout cela cou­lait. Cou­lait comme le Tage coule vers la mer. Cou­lait comme le vin coule dans le verre. Cou­lait avec cette flui­di­té natu­relle des choses qui trouvent leur pente et qui la des­cendent sans effort, por­tées par la gra­vi­té du talent.

Fle­ming écri­vait le soir, dans la chambre 214, à la lumière de la lampe de bureau. Il écri­vait les pro­fils de ses agents fic­tifs, les détails de leurs vies inven­tées, les infor­ma­tions qu’il dis­til­le­rait le len­de­main à Vera. Et il pre­nait du plai­sir. Ce plai­sir clan­des­tin qu’il avait res­sen­ti pour la pre­mière fois en écri­vant ses notes de ren­sei­gne­ment sur Hart­mann et Umber­to, et qui s’am­pli­fiait main­te­nant, qui gran­dis­sait, qui occu­pait de plus en plus de place dans sa tête et dans son corps, comme une marée qui monte et qui ne redes­cen­dra pas.

Il se sur­prit un soir — le dou­zième, peut-être — à relire un pro­fil qu’il avait écrit. Celui de Sil­va, la veuve des douanes. Il relut les deux pages et il pen­sa : c’est bien. C’est bien écrit. Ce n’est pas un rap­port. C’est un per­son­nage. C’est une femme qui existe sur le papier avec la force et la den­si­té d’une femme réelle. Elle a un pas­sé, un pré­sent, des moti­va­tions, des peurs. Elle prend le tram­way 28. Elle porte un fou­lard bleu. Elle a per­du son mari en mer. Et tout cela est faux — tout — et tout cela est vrai, parce que la fic­tion, quand elle est bien faite, est la forme la plus vraie du mensonge.

Il posa les pages. Regar­da le pla­fond. Et il sut — avec cette cer­ti­tude qui n’a pas besoin de preuves parce qu’elle est sa propre preuve — qu’il venait de fran­chir une ligne. Pas la ligne entre l’es­pion et le traître. Pas la ligne entre le loyal et le déloyal. Une autre ligne. La ligne entre l’homme qui observe et l’homme qui crée. La ligne entre le spec­ta­teur et l’au­teur. La ligne que Popov avait devi­née — vous êtes un écri­vain qui ne le sait pas encore — et que Vera avait poin­tée — ce qui vous manque, c’est le cou­rage de la prendre — et que Mag­da avait nom­mée — vivre, c’est le brouillon, racon­ter, c’est le texte.

Il venait de la fran­chir. Pas en écri­vant un livre. En écri­vant un men­songe. Mais le geste était le même. Le muscle était le même. Et le plai­sir — le plai­sir sur­tout — était le même.

Fle­ming étei­gnit la lampe. Se cou­cha. Et pour la pre­mière fois depuis le début de cette his­toire, il ne pen­sa ni à Vera ni à Hart­mann ni au casi­no ni aux réfu­giés ni à la guerre. Il pen­sa à des per­son­nages. Ses per­son­nages. Sil­va, Fer­rei­ra, le pro­fes­seur, le pêcheur, l’é­tu­diant. Ces gens qui n’exis­taient pas et qui, grâce à lui, exis­taient quelque part — dans la tête de Vera, dans les rap­ports de Hart­mann, dans les archives du Reich.

Ses créa­tures.

Ses pre­miers personnages.

Il s’en­dor­mit avec eux. Et cette nuit-là, il rêva non pas de Lis­bonne ni du Tage ni d’une femme sur un quai, mais d’une pièce blanche — une pièce vide, avec une table, une chaise, et une machine à écrire. Et dans le rêve, il s’as­seyait devant la machine. Et dans le rêve, il com­men­çait à taper. Et les mots venaient — faciles, rapides, inévi­tables — et ils rem­plis­saient la page, et la page rem­plis­sait la pièce, et la pièce deve­nait un monde, et le monde était le sien.

Il se réveilla en souriant.

C’é­tait la pre­mière fois.

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Cha­pitres 7 à 9

Cha­pitre 7 — La partie

Le cin­quième jour, Fle­ming déci­da de jouer.

Ce n’é­tait pas une déci­sion ration­nelle. Les déci­sions ration­nelles se prennent le matin, à froid, après un café et une ana­lyse coûts-béné­fices. Celle-ci se prit à vingt et une heures trente, après deux whis­kies au bar du Palá­cio, et elle n’a­vait rien à voir avec la rai­son. Elle avait à voir avec Popov. Avec ce que Popov avait dit — ne jouez jamais contre un homme qui n’a rien à perdre. Un conseil. Un aver­tis­se­ment. Ou peut-être, main­te­nant que Fle­ming y réflé­chis­sait dans la lumière ambrée du bar, un défi. Parce que dire à un homme de ne pas faire quelque chose est le moyen le plus sûr de l’in­ci­ter à le faire, et Popov — qui connais­sait la psy­cho­lo­gie humaine avec l’ai­sance d’un hor­lo­ger qui connaît les rouages — le savait parfaitement.

Elle avait aus­si à voir avec Vera. Avec ce qu’elle avait dit au mira­dou­ro — ce qui vous manque, c’est le cou­rage de la prendre. La matière. L’ex­pé­rience. Le cou­rage. Trois mots qui tour­naient dans sa tête depuis vingt-quatre heures comme des billes dans un tam­bour, et qui s’é­taient cris­tal­li­sés, ce soir, au deuxième whis­ky, en une réso­lu­tion simple : il allait jouer. Pas pour gagner. Pas pour perdre. Pour savoir. Pour savoir ce que ça fai­sait d’être à la table au lieu d’être debout der­rière la balus­trade. Pour savoir ce que ça fai­sait de ris­quer quelque chose — même si ce quelque chose n’é­tait que de l’argent, même si l’argent n’est jamais que de l’argent et que le vrai risque est tou­jours ailleurs.

Il ter­mi­na son whis­ky. Posa le verre. Se leva.

Le bar­man aux mains de pia­niste le regar­da par­tir avec un imper­cep­tible haus­se­ment de sour­cil — le haus­se­ment de sour­cil du pro­fes­sion­nel qui a vu mille hommes par­tir vers le casi­no après deux whis­kies et qui sait com­ment la plu­part en reviennent.

*

La nuit était tiède. Tou­jours cette tié­deur de novembre por­tu­gais qui défie le calen­drier, qui dit aux sai­sons d’al­ler se faire voir, qui enve­loppe le corps dans une dou­ceur de coton et qui donne aux gestes une len­teur de rêve. Fle­ming tra­ver­sa la rue. Les trente mètres. La fron­tière. Le bitume sous ses semelles, les pal­miers au-des­sus de sa tête, le casi­no devant lui avec sa façade Art Déco éclai­rée par des spots qui trans­for­maient le blanc en or pâle.

Il mon­ta les marches. Le por­tier le recon­nut — un salut, un sou­rire, la défé­rence cali­brée du per­son­nel de casi­no qui traite chaque client comme un roi parce que chaque client est un roi tant qu’il a de l’argent, et qui cesse de le trai­ter comme un roi à la seconde où il n’en a plus. Fle­ming fran­chit les portes capi­ton­nées. Le tapis rouge. L’es­ca­lier. Le bruit — ce mur­mure ampli­fié, cette musique du risque, les jetons, les cartes, les voix, la bille de roulette.

Il s’ar­rê­ta au bureau de change. Sor­tit de son por­te­feuille une liasse de billets — des escu­dos, chan­gés à l’am­bas­sade. Il comp­ta : cinq mille escu­dos. L’é­qui­valent d’en­vi­ron cent livres ster­ling. Ce n’é­tait pas une for­tune. Ce n’é­tait pas rien non plus. C’é­tait trois mois de solde d’un offi­cier de la Naval Intel­li­gence, et le fait qu’il soit prêt à les poser sur une table de bac­ca­ra disait quelque chose sur son état d’es­prit — quelque chose d’un peu fié­vreux, d’un peu détra­qué, qui n’a­vait pas sa place dans un rap­port à l’a­mi­ral Godfrey.

Le cais­sier lui remit des jetons. Des plaques, plu­tôt — les jetons de bac­ca­ra étaient des plaques rec­tan­gu­laires, plus lourdes que les jetons de rou­lette, avec un poids qui avait quelque chose de satis­fai­sant dans la main, le poids de l’argent abs­trait deve­nu objet concret, tan­gible, mani­pu­lable. Fle­ming les sen­tit dans sa paume. Il les fit cli­que­ter. Le son — ce son de por­ce­laine et d’argent et de risque — lui plut.

Il se diri­gea vers la table de baccara.

*

Hart­mann était là.

Bien sûr qu’il était là. Hart­mann était tou­jours là. Comme si la table de bac­ca­ra était son bureau, sa chaire, son trône — le lieu d’où il régnait sur un empire de cartes et de jetons avec la même auto­ri­té silen­cieuse que cer­tains hommes exercent sur des pays ou des armées. Il était assis à la même place que l’autre soir — au centre, face au crou­pier, dans la posi­tion du ban­quier. Le cos­tume était dif­fé­rent — bleu nuit ce soir, avec une che­mise blanche et une cra­vate en soie gris perle — mais le reste était iden­tique. Les mains. Les yeux gris. L’im­mo­bi­li­té. Cette absence totale de gestes super­flus qui était en elle-même un geste, le geste de l’homme qui a déci­dé que le mou­ve­ment est une fai­blesse et que l’im­mo­bi­li­té est la seule forme de pou­voir qui ne s’use pas.

Il y avait cinq joueurs à la table. Un siège était libre.

Fle­ming s’assit.

Le mou­ve­ment fut remar­qué. Pas osten­si­ble­ment — per­sonne ne tour­na la tête, per­sonne ne chu­cho­ta. Mais quelque chose chan­gea dans l’air autour de la table, une modi­fi­ca­tion infime de la pres­sion atmo­sphé­rique, comme quand un nou­vel ani­mal entre dans un enclos et que les autres ani­maux, sans bou­ger, sans même regar­der, enre­gistrent sa pré­sence avec chaque fibre de leur corps. Le crou­pier leva les yeux — un dixième de seconde. Le chef de par­tie ajus­ta sa posi­tion der­rière le crou­pier — un mil­li­mètre. Et Hartmann —

Hart­mann ne bou­gea pas. Ne regar­da pas. Ne fit rien. Ce qui était, bien sûr, la réac­tion la plus élo­quente de toutes. Un homme qui ne réagit pas à l’ar­ri­vée d’un nou­veau joueur est un homme qui savait déjà qu’il vien­drait. Et cette pres­cience — cette capa­ci­té à anti­ci­per le mou­ve­ment des autres, à être tou­jours un coup en avance, à savoir avant que les choses ne se pro­duisent qu’elles vont se pro­duire — était peut-être la qua­li­té la plus ter­ri­fiante de Hart­mann. Il ne jouait pas contre le hasard. Il jouait contre le futur. Et le futur, la plu­part du temps, perdait.

*

Le bac­ca­ra.

Fle­ming connais­sait les règles. Il les connais­sait comme on connaît les règles de gram­maire d’une langue étran­gère — théo­ri­que­ment, abs­trai­te­ment, sans l’ins­tinct de la pra­tique. Le bac­ca­ra est un jeu simple en appa­rence : deux mains sont dis­tri­buées, la main du ban­quier et la main du ponte, chaque main reçoit deux cartes, la valeur des cartes est addi­tion­née, seul le chiffre des uni­tés compte, la main la plus proche de neuf gagne. Si la main du ponte tota­lise entre zéro et cinq, le ponte tire une carte sup­plé­men­taire. Si la main du ban­quier tota­lise entre zéro et deux, le ban­quier tire. Entre trois et six, cela dépend de la carte tirée par le ponte. Au-des­sus de sept, on reste.

Simple. Mathé­ma­tique. Presque méca­nique. Et pour­tant — et c’é­tait là tout le mys­tère, toute la magie noire du bac­ca­ra — ce n’é­tait pas un jeu méca­nique. C’é­tait un jeu de nerfs, de pré­sence, de domi­na­tion psy­cho­lo­gique. Parce que les déci­sions de tirage étaient en grande par­tie impo­sées par les règles, le bac­ca­ra éli­mi­nait la com­pé­tence tech­nique et ne lais­sait que la ges­tion du risque — com­bien miser, quand miser, quand se reti­rer. Et cette ges­tion-là n’a­vait rien à voir avec les mathé­ma­tiques. Elle avait à voir avec le tem­pé­ra­ment. Avec le cœur. Avec cette chose indi­cible qui fait que cer­tains hommes avancent quand tout leur dit de recu­ler, et que d’autres reculent quand tout leur dit d’avancer.

Le crou­pier dis­tri­bua les cartes.

Fle­ming regar­da les siennes. Un sept et un quatre. Onze. Soit un — puis­qu’on ne gar­dait que le chiffre des uni­tés. Un. La pire main pos­sible après zéro. Il tira une carte. Un cinq. Six. Pas mal. Pas brillant. Six contre la banque.

Hart­mann retour­na ses cartes. Huit natu­rel. Vic­toire de la banque.

Fle­ming pous­sa ses jetons vers le crou­pier. Pre­mier coup, pre­mière perte. Ce n’é­tait rien — une mise mini­male, un échauf­fe­ment. Mais la sen­sa­tion — la sen­sa­tion de pous­ser des jetons vers quel­qu’un d’autre, de voir par­tir cet argent qui était le sien, de sen­tir la table l’as­pi­rer comme un siphon aspire l’eau — cette sen­sa­tion était nou­velle, et elle n’é­tait pas agréable. Elle n’é­tait pas agréable et elle était gri­sante, ce qui était pire, parce que les sen­sa­tions gri­santes et désa­gréables sont les plus addictives.

Deuxième main. Fle­ming misa davan­tage. Deux cents escu­dos. Les cartes tom­bèrent. Un trois et un deux. Cinq. Il tira. Un roi — zéro. Cinq. Contre la banque : sept natu­rel. Perdu.

Troi­sième main. Trois cents escu­dos. Perdu.

Qua­trième main. Deux cents escu­dos. Gagné — enfin. La sen­sa­tion inverse : les jetons qui reve­naient vers lui, pous­sés par le crou­pier avec le râteau en bois, comme un affluent qui rejoint la rivière. Un gain. Petit. Insuf­fi­sant pour com­pen­ser les pertes. Mais un gain quand même, et la chi­mie du gain — l’en­dor­phine, l’a­dré­na­line, le cock­tail hor­mo­nal qui dit au cer­veau conti­nue, recom­mence, c’est pos­sible — se déclen­cha en lui avec une vio­lence qui le surprit.

Cin­quième main. Quatre cents escu­dos. Perdu.

Fle­ming s’a­per­çut qu’il trans­pi­rait. Pas beau­coup. Un film de sueur sur le front, sous les manches de sa che­mise, dans le creux de ses paumes. La sueur de l’homme qui joue — cette sueur par­ti­cu­lière qui ne sent pas la fatigue mais la peur, cette peur exquise, cette peur choi­sie, cette peur qui n’est pas la peur du dan­ger réel mais la peur du risque volon­taire, et qui est peut-être la forme la plus pure de l’é­mo­tion humaine, parce qu’elle n’a aucune uti­li­té pra­tique et qu’elle existe uni­que­ment pour être ressentie.

*

Les mains se suc­cé­dèrent. Fle­ming jouait et Hart­mann ban­quait, et entre eux — par-des­sus les cartes, par-des­sus les jetons, par-des­sus le tapis vert et les mains du crou­pier et les mur­mures des autres joueurs — quelque chose se construi­sait. Pas une conver­sa­tion. Pas un duel. Quelque chose entre les deux. Un dia­logue muet, mené entiè­re­ment par les mises et les cartes, un dia­logue où chaque jeton posé sur le tapis était une phrase et chaque carte retour­née une réponse.

Fle­ming jouait mal. Il le savait. Il jouait avec ses émo­tions — trop haut après un gain, trop bas après une perte, le sché­ma clas­sique du joueur impul­sif qui laisse le résul­tat pré­cé­dent dic­ter la mise sui­vante au lieu de suivre un sys­tème. Il n’a­vait pas de sys­tème. Il n’a­vait que son ins­tinct, et son ins­tinct, au bac­ca­ra, valait à peu près ce que valent les ins­tincts dans tous les domaines où la com­pé­tence est requise — rien du tout.

Hart­mann, lui, jouait avec la pré­ci­sion d’un métro­nome. Ses mises ne variaient pas — ou plu­tôt, elles variaient selon un pat­tern que Fle­ming ne par­ve­nait pas à déchif­frer, une logique interne qui obéis­sait à des règles que Hart­mann seul connais­sait. Par­fois il misait gros, par­fois petit, et il n’y avait aucune cor­ré­la­tion visible avec les résul­tats pré­cé­dents, aucun pat­tern émo­tion­nel, aucune réac­tion. C’é­tait comme jouer contre une machine — une machine élé­gante, silen­cieuse, qui por­tait des bou­tons de man­chette en or et une cra­vate en soie gris perle, mais une machine quand même.

Et la machine gagnait.

Pas à chaque main. Mais sur l’en­semble. Len­te­ment, métho­di­que­ment, avec cette régu­la­ri­té impla­cable des pro­ces­sus sta­tis­tiques quand ils s’ap­pliquent aux grandes séries — la banque gagne à long terme, c’est mathé­ma­tique, c’est inévi­table, et Hart­mann était la banque. Il était l’ins­ti­tu­tion. Il était le sys­tème. Et Fle­ming, en face de lui, avec ses cinq mille escu­dos qui fon­daient comme neige au soleil por­tu­gais, était l’in­di­vi­du — l’homme seul, l’a­ma­teur, le témé­raire qui croit pou­voir battre le sys­tème avec de l’au­dace et du style et qui découvre que le sys­tème n’a pas d’au­dace et pas de style et que c’est pré­ci­sé­ment pour ça qu’il gagne.

Au bout d’une heure, Fle­ming avait per­du deux mille escu­dos. Presque la moi­tié de sa mise ini­tiale. Ses colonnes de jetons avaient fon­du — ce qui avait été des tours était deve­nu des murets, puis des tas, puis des poi­gnées. La géo­gra­phie de la défaite.

Il aurait dû s’ar­rê­ter. Tout joueur rai­son­nable se serait arrê­té. Mais la rai­son, au casi­no, est une den­rée aus­si rare que le tungs­tène de Sala­zar, et Fle­ming, qui n’é­tait pas un joueur rai­son­nable mais un offi­cier du ren­sei­gne­ment naval jouant avec trois mois de solde pour des motifs qui n’a­vaient rien à voir avec l’argent, ne s’ar­rê­ta pas.

Il misa cinq cents escu­dos. Sa plus grosse mise de la soi­rée. Un dixième de sa mise ini­tiale sur une seule main.

Les cartes tombèrent.

*

Un silence. Ce silence par­ti­cu­lier qui se pro­duit autour d’une table de jeu quand la mise est assez éle­vée pour que les spec­ta­teurs retiennent leur souffle — un silence qui n’est pas l’ab­sence de bruit mais la pré­sence de l’at­ten­tion, cette atten­tion col­lec­tive, phy­sique, pal­pable, qui se concentre sur un point unique comme un fais­ceau de lumière à tra­vers une loupe.

Fle­ming regar­da ses cartes. Len­te­ment. Comme il avait vu Hart­mann le faire — du bout des doigts, sans les retour­ner tout à fait, en les sou­le­vant juste assez pour lire leur valeur dans l’ombre de la courbe du car­ton. Un neuf et un roi. Neuf natu­rel. La meilleure main pos­sible. Le sang mon­ta à ses tempes — une bouf­fée de cha­leur, un élan, quelque chose qui res­sem­blait à de la joie et qui était pro­ba­ble­ment de la chi­mie céré­brale, mais qui était beau quand même, beau comme sont belles toutes les choses qui nous tra­versent sans que nous les ayons prévues.

Il posa ses cartes. Neuf natu­rel. Le crou­pier annonça.

Hart­mann retour­na les siennes. Avec la même len­teur, la même éco­no­mie de geste, la même absence d’é­mo­tion. Un six et un deux. Huit. Contre neuf. La banque perdait.

Fle­ming avait gagné.

Le crou­pier pous­sa les jetons vers lui. Cinq cents escu­dos de gain. Il était tou­jours en perte sur l’en­semble de la soi­rée — quinze cents escu­dos de moins que son capi­tal ini­tial — mais ce gain, ce gain unique, valait plus que sa valeur moné­taire. Il valait comme preuve. Preuve que c’é­tait pos­sible. Que Hart­mann pou­vait perdre. Que la machine avait des failles.

Et c’est là que Hart­mann le regarda.

Pour la pre­mière fois de la soi­rée — vrai­ment. Pas le regard fur­tif de l’autre soir, ce frô­le­ment ocu­laire d’une seconde. Un vrai regard. Fron­tal. Direct. Les yeux gris de Hart­mann se posèrent sur Fle­ming avec la même pré­ci­sion que ses mains posaient les jetons — sans hâte, sans pres­sion, avec une exac­ti­tude qui était en elle-même une forme de vio­lence. Et dans ce regard, Fle­ming lut — non, il ne lut pas, il sen­tit, parce que cer­taines choses ne se lisent pas mais se sentent, comme on sent le froid ou la cha­leur ou la pré­sence d’un autre corps dans une pièce obs­cure — il sen­tit quelque chose qui le glaça.

De l’a­mu­se­ment.

Hart­mann était amu­sé. Pas irri­té par la perte, pas désta­bi­li­sé, pas même impres­sion­né. Amu­sé. Comme un pro­fes­seur d’é­checs est amu­sé quand un élève débu­tant fait un coup inat­ten­du — pas un bon coup, pas un coup de maître, mais un coup qui révèle une per­son­na­li­té, un tem­pé­ra­ment, quelque chose d’in­té­res­sant sous la mal­adresse tech­nique. Hart­mann regar­dait Fle­ming avec l’a­mu­se­ment de l’homme qui vient de repé­rer un joueur digne d’at­ten­tion — pas digne de crainte, pas encore, mais digne d’at­ten­tion, ce qui est le pre­mier pas vers la crainte et aus­si vers le res­pect, et qui est, en tout état de cause, un pas dans le jeu.

Fle­ming sou­tint le regard. Trois secondes. Quatre. Cinq. Puis Hart­mann détour­na les yeux — len­te­ment, sans hâte, comme s’il refer­mait un livre qu’il avait ouvert à une page inté­res­sante et qu’il comp­tait reprendre plus tard — et le jeu reprit.

*

Fle­ming joua encore une heure. Il per­dit. Pas catas­tro­phi­que­ment — il limi­ta les dégâts, rédui­sit ses mises, joua en défense, ce qui au bac­ca­ra est une façon polie de mou­rir len­te­ment au lieu de mou­rir vite. À vingt-trois heures trente, il avait per­du trois mille deux cents escu­dos. Plus de la moi­tié de son capi­tal. Deux mois de solde, vola­ti­li­sés dans le velours vert d’une table de bac­ca­ra au bout de l’Europe.

Il se leva. Ras­sem­bla ses jetons res­tants — une poi­gnée triste, le rési­du d’une ambi­tion — et les échan­gea au bureau de caisse contre un reçu qu’il plia dans sa poche. Ses mains ne trem­blaient pas. Son visage ne tra­his­sait rien. Il avait appris ça, au moins — l’art de perdre en silence, l’art bri­tan­nique par excel­lence, ce talent natio­nal pour encais­ser la défaite avec une digni­té qui est peut-être de la fier­té ou peut-être de l’anes­thé­sie et qui est, dans les deux cas, la seule réponse accep­table au désastre.

Mais en dedans — en dedans, là où per­sonne ne voyait, là où les cos­tumes de Ben­son & Clegg et les Mor­land Spe­cial et les sou­rires cali­brés ne pro­té­geaient de rien — en dedans, il brû­lait. Pas de honte. Pas de regret. De colère. Une colère froide, miné­rale, une colère qui n’é­tait pas diri­gée contre Hart­mann mais contre lui-même, contre sa propre insuf­fi­sance, contre cette véri­té que la soi­rée venait de lui jeter au visage avec la bru­ta­li­té d’un upper­cut : il n’é­tait pas à la hau­teur. Pas à la table. Pas dans la guerre. Pas dans la vie. Il était un ama­teur dans un monde de pro­fes­sion­nels, un spec­ta­teur qui avait vou­lu mon­ter sur scène et qui s’é­tait fait sif­fler — pas bruyam­ment, pas cruel­le­ment, mais avec cette indif­fé­rence polie qui est la pire des humi­lia­tions, parce qu’elle ne vous accorde même pas l’hon­neur de la défaite. Elle vous accorde l’oubli.

Hart­mann l’a­vait bat­tu. Et Hart­mann l’a­vait oublié en le battant.

*

Il sor­tit du casi­no. L’air de la nuit — tiède, salé, com­plice. Les étoiles au-des­sus des pal­miers. La façade blanche du Palá­cio, de l’autre côté de la rue, qui lui­sait dans la lumière des réver­bères comme un fan­tôme de paque­bot échoué.

Et sur les marches du casi­no, une silhouette.

Assis sur la der­nière marche, les coudes sur les genoux, une ciga­rette au coin des lèvres, Popov l’at­ten­dait. Popov, avec son sou­rire de fauve au repos, ses yeux noirs qui brillaient dans le noir, et cette pos­ture de décon­trac­tion cal­cu­lée qui était sa marque de fabrique — la décon­trac­tion de l’homme qui sait que le monde est un cirque et qu’il en est le meilleur acrobate.

— Alors ? dit Popov.

Fle­ming s’as­sit à côté de lui. Sur les marches. Le marbre était frais sous ses cuisses. Il allu­ma une Mor­land — une vraie Mor­land, pas une SG Gigante, parce que la défaite au bac­ca­ra annu­lait les conces­sions au camou­flage et qu’il avait besoin, à cet ins­tant pré­cis, du goût fami­lier du tabac turc mélan­gé au Vir­gi­nie, ce goût qui était le sien, le seul goût qui ne le tra­his­sait pas.

— J’ai per­du, dit-il.

— Com­bien ?

— Trois mille deux cents escudos.

— C’est beaucoup ?

— Pour moi, oui.

Popov tira sur sa ciga­rette. Le bout incan­des­cent des­si­na un arc orange dans l’obs­cu­ri­té — un petit météore domes­tique, une étoile filante à hau­teur d’homme.

— Vous avez appris quelque chose ?

— J’ai appris que je ne sais pas jouer.

— Non. Vous avez appris autre chose. Vous avez appris à quoi ça res­semble, de l’in­té­rieur. La table. Les cartes. La sueur. La perte. Vous avez appris ce que ça fait d’être dans le jeu au lieu de regar­der le jeu. Et ça, Fle­ming — ça vaut trois mille deux cents escudos.

Fle­ming ne répon­dit pas. Il fumait. La fumée mon­tait dans l’air tiède, lente, bleue dans la lumière du réver­bère, et se dis­si­pait dans la nuit comme toutes les fumées, comme tous les cha­grins, comme toutes les défaites — len­te­ment, invi­si­ble­ment, sans lais­ser de trace visible mais en lais­sant une trace olfac­tive, une mémoire du corps, une empreinte dans l’air que le vent fini­rait par effa­cer mais que le sou­ve­nir conserverait.

— Vous saviez que j’al­lais jouer ce soir, dit Fle­ming. C’é­tait une affir­ma­tion, pas une question.

— Oui.

— Com­ment ?

— Parce que je vous connais. Pas vous per­son­nel­le­ment — votre type. L’homme qui observe. L’homme qui note. L’homme qui se tient au bord. Ce type-là finit tou­jours par sau­ter. Pas par cou­rage — par impa­tience. Par dégoût de lui-même. L’homme qui regarde trop long­temps finit par ne plus sup­por­ter son propre regard et il saute, non pas parce qu’il veut gagner mais parce qu’il veut ces­ser de se regar­der regar­der. C’est ce qui s’est pas­sé ce soir. Vous n’a­vez pas joué au bac­ca­ra. Vous avez joué contre vous-même. Et vous avez per­du contre vous-même. Ce qui est, soit dit en pas­sant, la seule défaite qui ait du sens.

Le silence retom­ba. Les pal­miers bruis­saient. Une voi­ture pas­sa sur la route côtière — des phares, un bruit de moteur, puis le silence encore. Le casi­no, der­rière eux, conti­nuait de vivre — des éclats de lumière par les fenêtres, des ombres qui bou­geaient, le bruit assour­di de la rou­lette et des voix. Le monde conti­nuait de jouer pen­dant qu’ils étaient assis sur des marches en marbre à fumer dans le noir.

— Hart­mann m’a regar­dé, dit Fleming.

— Je sais. J’é­tais là.

— Vous étiez au casino ?

— Je suis tou­jours au casi­no. Pas à la table — dans l’ombre. C’est mon milieu natu­rel. L’ombre est l’ha­bi­tat de l’es­pion, comme l’eau est l’ha­bi­tat du pois­son. Et depuis l’ombre, on voit des choses que les joueurs ne voient pas. J’ai vu Hart­mann vous regar­der. Et j’ai vu ce que son regard contenait.

— Quoi ?

— De l’in­té­rêt. Et c’est le plus dan­ge­reux. Un homme qui vous ignore est inof­fen­sif. Un homme qui vous hait est pré­vi­sible. Mais un homme qui s’in­té­resse à vous — ça, c’est un pro­blème. Parce que l’in­té­rêt de Hart­mann n’est pas un inté­rêt humain. Ce n’est pas de la curio­si­té, ce n’est pas de la sym­pa­thie. C’est l’in­té­rêt du pré­da­teur pour la proie. L’in­té­rêt de l’homme qui vient de repé­rer une pièce sur l’é­chi­quier et qui cal­cule déjà les douze pro­chains coups.

— Vous me pre­nez pour une pièce ?

— Nous sommes tous des pièces, Fle­ming. La ques­tion n’est pas de savoir si nous en sommes. La ques­tion est de savoir qui nous déplace. Et si nous avons le choix de notre case.

Popov se leva. D’un mou­ve­ment fluide, sans effort, comme si son corps obéis­sait à des lois phy­siques dif­fé­rentes de celles qui gou­ver­naient le com­mun des mor­tels — moins de gra­vi­té, plus de grâce, une élas­ti­ci­té de félin qui ren­dait chaque geste à la fois natu­rel et spectaculaire.

— Ren­trez, dit-il. Dor­mez. Demain, le monde sera dif­fé­rent. Il est tou­jours dif­fé­rent le len­de­main d’une défaite. Pas meilleur, pas pire. Dif­fé­rent. Et la dif­fé­rence — il sou­rit, de ce sou­rire mince, celui qui n’é­tait pas le sou­rire de scène mais le sou­rire vrai, le sou­rire rare — la dif­fé­rence est tout ce dont un homme a besoin pour recommencer.

Il s’é­loi­gna. Pas vers l’hô­tel — vers la nuit, vers la route côtière, vers Cas­cais ou vers Lis­bonne ou vers un de ces endroits que Popov fré­quen­tait après minuit et dont per­sonne ne savait rien, parce que la vie noc­turne de Popov était un mys­tère que même le MI5 avait renon­cé à percer.

Fle­ming res­ta seul sur les marches.

Il fuma une deuxième Mor­land. Puis une troi­sième. Le casi­no com­men­çait à se vider — des sil­houettes sor­taient par la porte prin­ci­pale, des hommes en cos­tume, des femmes en robe, cer­tains riant, d’autres silen­cieux, tous por­tant sur leur visage cette expres­sion par­ti­cu­lière que le casi­no imprime sur les traits humains : un mélange de fatigue et d’ex­ci­ta­tion, de regret et d’es­poir, cette expres­sion de len­de­main de fête qui est aus­si une expres­sion de len­de­main de bataille et qui dit, dans les deux cas, la même chose — c’est fini, et demain on recommence.

Il cher­cha Hart­mann du regard. Il ne le vit pas. L’Al­le­mand avait dû sor­tir par une autre porte, ou plus tôt, ou pas du tout — peut-être Hart­mann vivait-il au casi­no, peut-être n’en sor­tait-il jamais, peut-être était-il un fan­tôme de plus dans cette ville de fan­tômes, un spectre en cos­tume bleu nuit qui han­tait les tables de bac­ca­ra pour l’éternité.

Fle­ming se leva. Ses jambes étaient raides — le marbre froid, l’im­mo­bi­li­té. Il tra­ver­sa la rue. Les trente mètres. Le gra­vier du Palá­cio sous ses semelles, ce cris­se­ment qui disait autre chose ce soir — pas l’argent, pas le calme, pas l’entre-soi. Le retour. Le cris­se­ment du retour.

*

Le hall du Palá­cio était désert. Le lustre éteint. Le concierge de nuit, un homme dif­fé­rent de celui du matin — plus jeune, plus pâle, avec des cernes qui sug­gé­raient une vie noc­turne incom­pa­tible avec la digni­té de sa fonc­tion — lisait un roman der­rière son comp­toir. Il leva les yeux quand Fle­ming pas­sa, mur­mu­ra un bon­soir, et replon­gea dans son livre.

Fle­ming prit l’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze.

Au pre­mier étage, il s’ar­rê­ta. Par la fenêtre du palier, il vit le jar­din. La nuit. Les pal­miers. Et là-bas, au fond, près du bas­sin aux pois­sons rouges — deux sil­houettes. Debout. Face à face. Deux hommes qui par­laient dans le noir, trop loin pour qu’il puisse entendre quoi que ce soit, trop sombres pour qu’il puisse iden­ti­fier des visages. L’un était grand, voû­té, avec cette pos­ture de prince fati­gué qu’il connais­sait — Umber­to, peut-être. L’autre était plus petit, plus com­pact, et fumait — le bout rouge de la ciga­rette oscil­lait dans le noir comme un pen­dule minuscule.

Ils par­laient. À minuit. Dans un jar­din. En secret.

Fle­ming les regar­da pen­dant une minute. Deux. Puis la sil­houette plus petite tour­na légè­re­ment la tête, et la lumière d’un réver­bère loin­tain accro­cha un reflet — un reflet de che­veux blonds cou­pés court, de crâne ger­ma­nique, d’yeux gris.

Hart­mann.

Hart­mann et Umber­to. Dans le jar­din. À minuit.

Fle­ming recu­la d’un pas, s’é­loi­gna de la fenêtre. Son cœur bat­tait — pas de la fièvre du jeu cette fois, mais de l’ex­ci­ta­tion du ren­sei­gne­ment, cette exci­ta­tion plus froide, plus aiguë, qui naît quand on voit quelque chose qu’on ne devrait pas voir et qu’on com­prend qu’on vient de trou­ver un fil, un seul fil, dans la tapis­se­rie com­plexe des intrigues d’Estoril.

Hart­mann et Umber­to. Le ban­quier nazi et le prince héri­tier d’I­ta­lie. Un Alle­mand et un Ita­lien dans un jar­din neutre. Qu’est-ce qu’ils se disaient ? Qu’est-ce qu’un agent finan­cier du Reich pou­vait bien dire au futur roi d’un pays allié qui vacillait ? Des pro­messes ? Des menaces ? Des infor­ma­tions ? De l’argent ?

Fle­ming nota. Men­ta­le­ment. Avec cette pré­ci­sion auto­ma­tique qui était sa malé­dic­tion et son seul talent — celui qu’il ne recon­nais­sait pas encore comme un talent d’é­cri­vain, mais qui en était un, le pre­mier, le fon­da­men­tal : la capa­ci­té de voir ce que les autres ne voient pas et de s’en souvenir.

Il mon­ta au deuxième étage. Sa chambre. La porte. La clé.

Il entra. Fer­ma. Allu­ma. La chambre 214 — le lit, le bureau, les per­siennes, la fenêtre. Tout iden­tique. Tout dif­fé­rent. Parce qu’il était dif­fé­rent. Trois mille deux cents escu­dos plus pauvre et une cer­ti­tude plus riche.

La cer­ti­tude était celle-ci : Hart­mann n’é­tait pas seule­ment un joueur. Hart­mann était un nœud. Un point de conver­gence. Les fils de l’in­trigue — quels qu’ils fussent — pas­saient par lui. Par ses mains de joueur. Par ses yeux gris. Par ses ren­dez-vous noc­turnes dans les jar­dins d’hô­tel avec des princes en sursis.

Fle­ming s’as­sit au bureau. Prit le bloc-notes du Palá­cio. Écri­vit — pas un mot, cette fois. Pas une phrase. Un para­graphe entier. Des obser­va­tions, des notes, des connexions. Hart­mann-Umber­to. Casi­no. PVDE. Réseau finan­cier. Tungs­tène. Et un point d’in­ter­ro­ga­tion — un seul, grand, au milieu de la page, qui résu­mait tout ce qu’il ne savait pas encore et qui était plus vaste que tout ce qu’il savait.

Il posa le crayon. Regar­da la page. Pen­sa : c’est un rap­port. Un rap­port pour l’a­mi­ral God­frey. Rien de plus.

Mais en regar­dant les mots sur la page — ses mots, sa main, son écri­ture — il sen­tit autre chose. Pas le devoir du rap­port. Le plai­sir de l’é­cri­ture. Le plai­sir minus­cule, inavouable, presque hon­teux, de poser des mots sur du papier et de voir appa­raître quelque chose qui n’exis­tait pas avant — pas les faits, qui exis­taient déjà, mais leur mise en forme, leur agen­ce­ment, cette alchi­mie mys­té­rieuse par laquelle des évé­ne­ments dis­pa­rates deviennent un récit, et un récit devient une véri­té, et une véri­té devient — quoi ? Un livre ? Non. Pas encore. Pas avant longtemps.

Mais le plai­sir était là. Et le plai­sir, Fle­ming le savait, est le signe le plus fiable du talent. On ne prend pas de plai­sir à ce qu’on fait mal. On prend du plai­sir à ce qu’on fait bien sans le savoir. Et ce plai­sir-là — ce plai­sir de nuit, ce plai­sir de défaite, ce plai­sir clan­des­tin d’un homme qui écrit des notes dans une chambre d’hô­tel au bout de l’Eu­rope — était peut-être la seule vic­toire de cette soi­rée de défaites.

Il ran­gea le bloc-notes dans le tiroir. Étei­gnit la lampe. Se coucha.

Dehors, le jar­din était vide. Hart­mann et Umber­to avaient dis­pa­ru — cha­cun dans sa chambre, dans son monde, dans ses secrets. Le Palá­cio dor­mait. Le casi­no dor­mait. La mer, elle, ne dor­mait pas — elle ne dor­mait jamais, elle conti­nuait son tra­vail de mer, ce tra­vail de res­sac et de reflux qui usait les rochers et le temps avec la même patience, la même indif­fé­rence, la même beau­té terrible.

Fle­ming fer­ma les yeux. Il pen­sa à la table de bac­ca­ra. Aux cartes. Au neuf natu­rel — ce moment unique, ful­gu­rant, où il avait tenu entre ses doigts la meilleure main pos­sible et où le monde, pen­dant trois secondes, avait été par­fait. Puis il pen­sa au regard de Hart­mann — ces yeux gris, cet amu­se­ment — et le monde ces­sa d’être par­fait et rede­vint ce qu’il était : un piège de beau­té, un jeu tru­qué, un casi­no où la banque gagnait tou­jours et où les joueurs per­daient avec digni­té ou sans digni­té, ce qui ne chan­geait rien au résultat.

Il dor­mit. Mal. Les chiffres tour­naient dans sa tête — trois mille deux cents escu­dos, neuf natu­rel, huit contre neuf, cinq mille moins trois mille deux cents, mille huit cents res­tants, les mathé­ma­tiques de la défaite, la comp­ta­bi­li­té du désastre. Et entre les chiffres, un visage. Pas celui de Hart­mann. Pas celui de Popov.

Celui de Vera.

Qui n’a­vait rien à faire là, entre les chiffres et les cartes et les marches du casi­no, et qui était là quand même, avec ses yeux trop écar­tés et son sou­rire inté­rieur et ses Chur­ch’s anglaises, et qui disait, dans le noir de son crâne, avec cette voix grave qui n’ap­par­te­nait qu’à elle : ce qui vous manque, c’est le cou­rage de la prendre.

La matière.

Le cou­rage.

Fle­ming ser­ra les pau­pières. Le som­meil vint, fina­le­ment, comme viennent les som­meils de défaite — lourd, noir, sans rêve, un som­meil de plomb qui n’est pas du repos mais un effon­dre­ment, et qui laisse au réveil ce goût par­ti­cu­lier dans la bouche, ce goût de cendres et de sel, le goût du lendemain.

Cha­pitre 8 — Les ques­tions de Vera

Le sixième jour com­men­ça par un mensonge.

Pas un grand men­songe — un petit. Un de ces men­songes quo­ti­diens, lubri­fiants, qui per­mettent aux jour­nées de glis­ser les unes après les autres sans fric­tion. Le men­songe était celui-ci : quand Vera lui deman­da, au petit déjeu­ner, sur la ter­rasse du Palá­cio, com­ment s’é­tait pas­sée sa soi­rée au casi­no, Fle­ming répon­dit que ça avait été inté­res­sant. Inté­res­sant. Le mot le plus creux de la langue anglaise, le mot-paravent, le mot der­rière lequel on range tout ce qu’on ne veut pas mon­trer — la défaite, la honte, l’ex­ci­ta­tion, la peur, le plai­sir. Inté­res­sant. Vera hocha la tête et ne dit rien, et Fle­ming sut, à la façon dont elle ne dit rien — pas un silence neutre, un silence plein, un silence qui conte­nait une ques­tion non posée — qu’elle n’é­tait pas dupe.

Mais elle ne pous­sa pas. Pas tout de suite.

Ils prirent le café ensemble. C’é­tait deve­nu une habi­tude — une habi­tude de six jours seule­ment, mais les habi­tudes au Palá­cio se for­maient vite, comme les habi­tudes se forment dans tous les lieux hors du temps, les hôpi­taux, les pri­sons, les bateaux de croi­sière, les hôtels de guerre. On adopte un rythme. On s’as­sied à la même table. On com­mande la même chose. Et ce rythme, cette répé­ti­tion, crée une illu­sion de nor­ma­li­té qui est le rem­part le plus effi­cace contre le chaos du monde extérieur.

Fle­ming buvait son café — la bica, il disait bica main­te­nant sans y pen­ser, le mot por­tu­gais avait rem­pla­cé le mot anglais dans son voca­bu­laire mati­nal, et cette sub­sti­tu­tion minus­cule le trou­bla plus qu’elle n’au­rait dû, parce qu’elle signi­fiait que le Por­tu­gal entrait en lui, pas seule­ment par les yeux et les oreilles mais par la langue, par les mots, par cette couche la plus intime de l’i­den­ti­té qu’est le lan­gage. Vera buvait le sien dans un verre, avec le nuage de lait, les sept tours de cuillère. Le soleil frap­pait la ter­rasse avec cette bru­ta­li­té douce du matin atlan­tique. Le jar­din brillait. La mer scin­tillait. Et Vera posa sa pre­mière question.

— Vous avez vu Hart­mann hier soir ?

La ques­tion n’a­vait rien de sus­pect. Fle­ming était allé au casi­no, Hart­mann était au casi­no, il était natu­rel de deman­der. Mais quelque chose dans la for­mu­la­tion — pas avez-vous joué, pas com­ment était le casi­no, mais avez-vous vu Hart­mann, le nom, direc­te­ment, pré­ci­sé­ment — accro­cha l’at­ten­tion de Fle­ming comme un hame­çon accroche un pois­son. Un accroc léger. Presque indo­lore. Mais un accroc.

— Oui. J’ai joué à sa table.

— Et ?

— Il a gagné. Je sup­pose que c’est l’is­sue habituelle.

— Tou­jours. Hart­mann gagne tou­jours. Les gens se demandent com­ment. Cer­tains pensent qu’il triche. D’autres pensent qu’il a un sys­tème. La véri­té est plus simple : il n’a pas peur. Un homme sans peur à une table de jeu est un homme invin­cible, parce que la peur est la seule force qui agisse contre le joueur — pas les pro­ba­bi­li­tés, pas le crou­pier, pas les cartes. La peur. Et Hart­mann n’a pas peur.

Fle­ming la regar­da. Elle par­lait de Hart­mann avec une fami­lia­ri­té qui le sur­prit. Pas une fami­lia­ri­té d’a­mie — une fami­lia­ri­té d’ob­ser­va­trice. Elle connais­sait Hart­mann. Elle l’a­vait étu­dié. Elle savait com­ment il jouait, pour­quoi il gagnait, ce qui le ren­dait dan­ge­reux. Et cette connais­sance, chez une tra­duc­trice de l’am­bas­sade bri­tan­nique, était — le mot lui vint avec la net­te­té d’une gifle — anormale.

Il ne dit rien. Il but son café. Il nota.

*

La mati­née se dérou­la nor­ma­le­ment — si tant est que quoi que ce soit fût nor­mal dans cette ville de masques. Fle­ming se ren­dit à l’am­bas­sade pour une réunion avec le chef de sta­tion du MI6, un homme nom­mé Rich­ter qui ne s’ap­pe­lait pro­ba­ble­ment pas Rich­ter et dont le bureau, au deuxième étage de la chan­cel­le­rie, sen­tait le tabac de pipe et le papier clas­si­fié. Rich­ter lui don­na des noms. Des contacts. Des horaires de ren­dez-vous. La méca­nique du ren­sei­gne­ment — cette bureau­cra­tie de l’ombre qui fonc­tionne comme toutes les bureau­cra­ties, avec des for­mu­laires, des tam­pons, des vali­da­tions hié­rar­chiques, et qui ne dif­fère de la bureau­cra­tie ordi­naire que par un détail : les for­mu­laires sont clas­sés secret et les erreurs de rem­plis­sage peuvent tuer des gens.

Fle­ming prit des notes. Des vraies notes, dans un car­net offi­ciel, pour l’a­mi­ral God­frey. Mais son esprit était ailleurs. Son esprit était sur la ter­rasse du Palá­cio, dans la ques­tion de Vera — avez-vous vu Hart­mann — et dans la façon dont elle avait pro­non­cé le nom, avec cette aisance qui tra­his­sait une fré­quen­ta­tion, une proxi­mi­té, quelque chose de plus qu’une connais­sance de seconde main.

Il deman­da à Richter :

— Que savez-vous d’une cer­taine Vera Car­val­ho ? Tra­duc­trice à l’am­bas­sade. Anglo-por­tu­gaise. On me l’a assi­gnée comme liai­son locale.

Rich­ter haus­sa un sour­cil. Le sour­cil gauche — celui qui, chez les hommes de ren­sei­gne­ment, signi­fie je-sais-quelque-chose-mais-je-ne-sais-pas-si-je-dois-vous-le-dire.

— Car­val­ho. Oui. Bonne tra­duc­trice. Fiable, autant qu’on sache. Son père était anglais — un ingé­nieur, mort il y a une ving­taine d’an­nées. Elle a fait ses études en par­tie à Lis­bonne, en par­tie à Londres. Queen Mary Col­lege, si je me sou­viens bien. Langues modernes. Elle est reve­nue au Por­tu­gal en trente-huit, juste avant la guerre. L’am­bas­sade l’a recru­tée comme tra­duc­trice indé­pen­dante en quarante.

— Quelque chose d’autre ?

— Comme quoi ?

— Des asso­cia­tions. Des contacts. Des fré­quen­ta­tions inhabituelles.

Rich­ter le regar­da. Le regard pro­fes­sion­nel — celui qui éva­lue non pas la ques­tion mais la rai­son de la question.

— Pour­quoi deman­dez-vous, Commander ?

— Curio­si­té professionnelle.

— La curio­si­té pro­fes­sion­nelle est un oxy­more dans ce métier. Soit c’est pro­fes­sion­nel, soit c’est de la curio­si­té. Les deux ensemble font des dégâts.

Il dit cela avec un sou­rire — le sou­rire du vieux rou­tard qui a vu des offi­ciers plus jeunes se brû­ler les ailes à la flamme des ques­tions inutiles. Puis il ajou­ta, sur un ton plus bas :

— Il n’y a rien dans le dos­sier de Car­val­ho. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a rien. Ça veut dire qu’on n’a rien trou­vé. La nuance est impor­tante. Au Por­tu­gal, les gens qui n’ont rien dans leur dos­sier sont soit des saints, soit des pro­fes­sion­nels. Et les saints sont rares à Lisbonne.

Fle­ming nota. Queen Mary Col­lege, Londres. 1938, retour au Por­tu­gal. Recru­tée en 1940. Rien dans le dos­sier. Rien dans le dos­sier. La phrase réson­na dans sa tête avec une insis­tance de cloche.

*

Il retrou­va Vera en début d’a­près-midi. Elle l’at­ten­dait au bar du Palá­cio — assise cette fois, pas debout, ins­tal­lée dans un des fau­teuils pro­fonds avec un verre de por­to blanc et le même jour­nal por­tu­gais que le matin. Elle leva les yeux quand il entra et le sou­rire inté­rieur appa­rut, fidèle au poste, comme un fonc­tion­naire qui ne prend jamais de vacances.

— Com­ment ça s’est pas­sé à l’ambassade ?

— Comme tou­jours. Des réunions. Du papier. Des gens qui disent des choses impor­tantes avec un air ennuyé.

— C’est la spé­cia­li­té bri­tan­nique. Rendre l’im­por­tant ennuyeux et l’en­nuyeux impor­tant. Asseyez-vous.

Il s’as­sit. Com­man­da un por­to blanc — la cou­tume d’i­ci, avait dit le bar­man, et Fle­ming s’y était fait, comme il s’é­tait fait à la bica et aux SG Gigante et à cette ville qui l’ab­sor­bait jour après jour, couche après couche, comme une éponge absorbe l’eau. Le por­to arri­va. Froid. Sec. Le goût de noix et d’a­mande. Le goût du Portugal.

— Qui avez-vous vu ? deman­da Vera.

— Le chef de sta­tion. Rich­ter. Un homme char­mant dans le genre faux oncle.

— Et il vous a dit quoi ?

— Des choses clas­si­fiées que je ne peux pas répéter.

— Même à votre liai­son locale ?

— Sur­tout à ma liai­son locale.

Elle sou­rit. Le sou­rire chan­gea — pas le sou­rire inté­rieur cette fois, mais un sou­rire plus ouvert, plus chaud, un sou­rire qui disait j’aime que vous résis­tiez. Et Fle­ming pen­sa que cette femme col­lec­tion­nait ses résis­tances comme d’autres col­lec­tionnent des timbres ou des papillons — avec une atten­tion métho­dique, une patience de chas­seur, un plai­sir de connaisseur.

— D’ac­cord, dit-elle. Pas de secrets d’É­tat. Mais dites-moi au moins ce que vous comp­tez faire de vos pro­chains jours. Qui allez-vous voir ? Où irez-vous ? Je suis cen­sée faci­li­ter votre séjour, et pour faci­li­ter, il faut savoir.

C’é­tait rai­son­nable. C’é­tait par­fai­te­ment rai­son­nable. C’é­tait, en fait, exac­te­ment ce qu’une liai­son locale était sup­po­sée deman­der — le pro­gramme, les ren­dez-vous, les besoins logis­tiques. Rien de sus­pect. Et pour­tant, quelque chose dans l’in­sis­tance — cette insis­tance douce, enve­lop­pée de sou­rires et de por­to blanc, cette insis­tance qui ne res­sem­blait pas à de l’in­sis­tance mais à de l’in­té­rêt, ce qui est la forme la plus effi­cace de l’in­sis­tance — ce quelque chose déclen­cha en Fle­ming le méca­nisme qu’il avait déve­lop­pé en deux ans à l’A­mi­rau­té : l’alerte.

Pas une alerte bruyante. Pas une sirène. Une vibra­tion. Un trem­ble­ment dans les fon­da­tions, comme un séisme trop loin­tain pour être enten­du mais assez proche pour être sen­ti. Quelque chose ne col­lait pas. Quelque chose, dans la façon dont Vera posait ses ques­tions, ne col­lait pas avec ce qu’elle était sup­po­sée être. Les tra­duc­teurs ne posent pas de ques­tions sur les ren­dez-vous de leurs clients. Les tra­duc­teurs tra­duisent. Ils faci­litent. Ils ne car­to­gra­phient pas.

Et Vera cartographiait.

Fle­ming déci­da de mentir.

— Demain, j’ai un ren­dez-vous à Por­to. Un contact de l’am­bas­sade — un indus­triel qui tra­vaille dans les tex­tiles et qui a des infor­ma­tions sur les cir­cuits com­mer­ciaux entre le Por­tu­gal et l’Al­le­magne. Je pren­drai le train du matin.

Il dit cela avec la désin­vol­ture d’un homme qui récite une liste de courses. Por­to. Un indus­triel. Des tex­tiles. Des infor­ma­tions. Tout était faux. Il n’y avait pas de ren­dez-vous à Por­to. Il n’y avait pas d’in­dus­triel. Il n’y avait que l’a­morce — l’ap­pât — le test. Si quel­qu’un, dans les jours sui­vants, fai­sait allu­sion à Por­to, à un indus­triel, à des tex­tiles, Fle­ming sau­rait que l’in­for­ma­tion avait cir­cu­lé. Et il sau­rait par où elle avait circulé.

— Por­to ? dit Vera. C’est loin. Vous vou­lez que je vous accom­pagne ? Je connais la ville. Mon père y avait des amis.

— Non. Mer­ci. C’est un ren­dez-vous pro­fes­sion­nel. Confidentiel.

— Bien sûr.

Elle but une gor­gée de por­to. Ses yeux ne tra­hirent rien — pas un fré­mis­se­ment, pas un éclat, pas la moindre varia­tion dans la tem­pé­ra­ture du regard. Soit elle était inno­cente et la ques­tion sur Por­to était une offre de ser­vice sin­cère. Soit elle était ce que Fle­ming com­men­çait à soup­çon­ner qu’elle était, et son absence de réac­tion était en elle-même une réac­tion — la non-réac­tion du pro­fes­sion­nel qui sait encais­ser une infor­ma­tion sans la montrer.

Le silence entre eux chan­gea. Imper­cep­ti­ble­ment. Comme un accord musi­cal qui glisse d’un demi-ton — la même note, presque, mais pas tout à fait, et cette alté­ra­tion minus­cule change tout, trans­forme la conso­nance en dis­so­nance, l’har­mo­nie en ten­sion. Ils étaient tou­jours assis dans les mêmes fau­teuils, buvant le même por­to, dans la même lumière du bar du Palá­cio. Mais quelque chose avait bou­gé. Et Fle­ming sut que ce quelque chose ne revien­drait pas en place.

*

L’a­près-midi pas­sa. Vera l’emmena visi­ter le Museu Nacio­nal de Arte Anti­ga — le musée des beaux-arts, dans un palais à Lapa, au-des­sus du Tage. Elle aimait l’art. Ou elle pré­ten­dait aimer l’art. Ou l’art était un pré­texte pour pas­ser du temps avec lui, ce qui reve­nait à aimer l’art d’une autre manière. Dans les salles du musée, par­mi les retables fla­mands et les por­ce­laines chi­noises et les para­vents japo­nais qui racon­taient quatre siècles de com­merce et de conquête por­tu­gaise, Vera fut dif­fé­rente. Plus déten­due. Plus vraie — ou mieux camou­flée, ce qui dans cette his­toire reve­nait de plus en plus sou­vent au même.

Elle s’ar­rê­ta devant un tableau. Les Ten­ta­tions de saint Antoine, par Jérôme Bosch — ou un de ses sui­veurs, le musée n’é­tait pas sûr. Un pay­sage de cau­che­mar : des démons, des monstres, des créa­tures hybrides mi-humaines mi-ani­males, un ciel en feu, des bâti­ments en ruines, et au centre, le saint, assis, calme, impas­sible, entou­ré de toute cette folie et n’y par­ti­ci­pant pas. L’ob­ser­va­teur. Le témoin. L’homme qui regarde le chaos sans y entrer.

— Vous voyez ? dit Vera. Il vous ressemble.

Fle­ming regar­da le saint. Maigre, droit, les yeux ouverts sur l’hor­reur et la beau­té mêlées, les mains posées sur les genoux, immo­bile au milieu du mou­ve­ment. Oui. Il lui res­sem­blait. Et cette res­sem­blance l’in­com­mo­da, parce qu’elle confir­mait ce que tout le monde sem­blait voir en lui — cet homme en retrait, cet homme qui observe, cet homme qui ne plonge pas.

— La dif­fé­rence, dit Fle­ming, c’est que saint Antoine a choi­si de ne pas par­ti­ci­per. C’est de la ver­tu. Moi, je n’ai pas choi­si. C’est de la lâcheté.

— Ou de la patience. Les gens confondent sou­vent les deux.

Elle dit cela en regar­dant le tableau, pas Fle­ming. Et Fle­ming se deman­da si la phrase s’a­dres­sait à lui ou à elle-même, et si la patience dont elle par­lait était la sienne — celle d’une femme qui atten­dait quelque chose, qui guet­tait un moment, qui jouait un jeu long, très long, dont les règles échap­paient à tout le monde sauf à elle.

Ils conti­nuèrent. Des salles et des salles — les pri­mi­tifs por­tu­gais, les ors de l’art sacré, les ivoires de Goa, les soie­ries de Macao. L’empire por­tu­gais en minia­ture, ran­gé dans des vitrines, éti­que­té, domes­ti­qué. Quatre cents ans de conquête réduits à des objets de musée. Et Vera com­men­tait — pas en guide tou­ris­tique, pas en pro­fes­seur d’his­toire, mais en femme qui por­tait cet héri­tage en elle comme on porte un nom de famille, avec fier­té et avec gêne, avec amour et avec honte, parce que l’hé­ri­tage colo­nial est tou­jours les deux à la fois et que le Por­tu­gal, mieux que qui­conque, le savait.

Puis elle posa une autre ques­tion. La deuxième de la jour­née. Celle qui fit pas­ser l’ai­guille de l’a­lerte du jaune à l’orange.

— Est-ce que Rich­ter vous a par­lé de la PVDE ?

La PVDE. La Polí­cia de Vigi­lân­cia e de Defe­sa do Esta­do. La police poli­tique de Sala­zar. Les yeux et les oreilles du régime. Les hommes en gris — c’est ain­si que les Lis­boètes les appe­laient, parce qu’ils por­taient des cos­tumes gris et qu’ils se fon­daient dans la ville comme des ombres dans les ombres.

— En pas­sant, dit Fle­ming. Pourquoi ?

— Parce que ce sont eux qui sur­veillent tout le monde à Esto­ril. Pas les Alle­mands. Pas les Anglais. Les Por­tu­gais. Sala­zar veut savoir ce qui se passe dans son pays. Il tolère les espions étran­gers — il n’a pas le choix, le Por­tu­gal est trop petit pour se fâcher avec qui que ce soit — mais il veut savoir ce qu’ils font. La PVDE a des agents par­tout. À l’hô­tel. Au casi­no. Dans les cafés. Ils regardent. Ils écoutent. Ils notent. Et ils rap­portent. À qui ? À Sala­zar lui-même, pro­ba­ble­ment. Ou à des gens qui rap­portent à Sala­zar. La chaîne est opaque. Per­sonne ne sait exac­te­ment com­ment l’in­for­ma­tion circule.

Elle dit tout cela avec une flui­di­té qui pou­vait être de la com­pé­tence ou de l’ex­pé­rience ou de la fami­lia­ri­té. Fle­ming écou­ta. Nota. Et posa men­ta­le­ment la ques­tion qui brû­lait : pour­quoi une tra­duc­trice de l’am­bas­sade connais­sait-elle si bien le fonc­tion­ne­ment de la PVDE ? Pour­quoi ce savoir de l’in­té­rieur — pas le savoir de quel­qu’un qui a lu un rap­port, mais le savoir de quel­qu’un qui a côtoyé la machine, qui en connaît les rouages, les bruits, les odeurs ?

Il ne posa pas la ques­tion. Pas à voix haute. Il sou­rit. Il dit quelque chose de neutre — mer­ci pour l’in­for­ma­tion, c’est utile. Et ils conti­nuèrent de mar­cher dans le musée, entre les retables et les por­ce­laines, comme deux per­sonnes qui se pro­mènent dans un musée, comme deux per­sonnes nor­males, sauf que l’un d’eux posait des ques­tions dont l’autre pre­nait note, et que l’autre posait des ques­tions dont l’un pre­nait note, et que les deux pre­naient des notes que l’autre ne voyait pas, et que le musée, avec ses vitrines et ses éti­quettes et ses œuvres clas­sées et cata­lo­guées, était peut-être la méta­phore la plus exacte de ce qu’ils étaient en train de faire — clas­ser l’autre, le cata­lo­guer, le mettre sous verre.

*

Le soir, Fle­ming dîna seul.

Il avait pré­tex­té une fatigue — vraie, d’ailleurs : les nuits au Palá­cio étaient courtes et les jour­nées longues, et le déca­lage entre l’in­ten­si­té de ce qu’il vivait et l’im­pos­si­bi­li­té de le par­ta­ger avec qui­conque créait une fatigue par­ti­cu­lière, une fatigue de l’in­té­rieur, comme un muscle qu’on sur­mène sans pou­voir le repo­ser. Vera avait accep­té sans insis­ter — avec, peut-être, un soup­çon de sou­la­ge­ment, comme si elle aus­si avait besoin de soli­tude, comme si la jour­née avait été aus­si épui­sante pour elle que pour lui, et pour les mêmes raisons.

Il man­gea au res­tau­rant du Palá­cio. Seul à une table ronde, face à la fenêtre noire qui reflé­tait la salle et son propre visage — un visage qu’il trou­va vieilli, creu­sé, avec des ombres sous les yeux et une ten­sion dans la mâchoire qui n’y était pas cinq jours plus tôt. Le Por­tu­gal le trans­for­mait. Pas phy­si­que­ment — men­ta­le­ment. Le Por­tu­gal le met­tait en ten­sion, le tirait dans des direc­tions contra­dic­toires, et cette ten­sion com­men­çait à se voir, comme une corde trop tirée com­mence à mon­trer ses fibres.

Il com­man­da du pois­son — un roba­lo, bar grillé, avec des pommes de terre et des légumes. Du vin blanc. Du pain. Il man­gea len­te­ment, métho­di­que­ment, sans plai­sir mais avec appli­ca­tion, comme on fait le plein d’un véhi­cule — pas pour le goût mais pour le car­bu­rant. Et pen­dant qu’il man­geait, il fit l’inventaire.

L’in­ven­taire de ce qu’il savait de Vera Carvalho.

Un. Elle était anglo-por­tu­gaise. Mère por­tu­gaise, père anglais. Le père mort quand elle avait qua­torze ans. Les mines d’é­tain du Dou­ro. La malaria.

Deux. Elle avait étu­dié à Queen Mary Col­lege, Londres. Langues modernes. Ce qui expli­quait l’an­glais par­fait — mais pas tout à fait, parce que Queen Mary Col­lege n’ex­pli­quait pas la fami­lia­ri­té cultu­relle, les réfé­rences, ce savoir vivre la langue qui allait au-delà du savoir la parler.

Trois. Reve­nue au Por­tu­gal en 1938. Recru­tée par l’am­bas­sade en 1940. Tra­duc­trice indé­pen­dante. Rien dans le dossier.

Quatre. Elle connais­sait Hart­mann. Pas per­son­nel­le­ment — ou peut-être que si. Elle savait com­ment il jouait. Elle savait pour­quoi il gagnait. Elle avait dit : Hart­mann gagne tou­jours. Avec l’as­su­rance de quel­qu’un qui a vérifié.

Cinq. Elle connais­sait la PVDE. De l’in­té­rieur. Elle savait com­ment l’in­for­ma­tion cir­cu­lait. Elle avait dit : la chaîne est opaque. Per­sonne ne sait exac­te­ment. Sauf qu’elle, elle sem­blait savoir.

Six. Les Chur­ch’s anglaises. Neuves. Ache­tées en Angle­terre récem­ment — mais quand ? Pour­quoi ? Elle n’a­vait men­tion­né aucun voyage récent en Angle­terre. Si elle y était allée, pour­quoi ne pas le dire ?

Sept. Les ques­tions. Avez-vous vu Hart­mann. Qui avez-vous vu à l’am­bas­sade. Qu’a dit Rich­ter sur la PVDE. Où allez-vous demain. Qui allez-vous voir. Des ques­tions qui, prises sépa­ré­ment, étaient ano­dines. Mais prises ensemble — super­po­sées, ali­gnées, mises en pers­pec­tive comme les couches de pein­ture dans le kiosque du jar­din — elles des­si­naient un motif. Le motif d’un inter­ro­ga­toire dégui­sé en conver­sa­tion. Le motif d’une col­lecte d’in­for­ma­tions dégui­sée en inté­rêt personnel.

Fle­ming posa sa four­chette. Le pois­son était fini. Le vin aus­si. Il deman­da un café — une bica — et quand le ser­veur l’ap­por­ta, il le but d’un trait, le café brû­lant et amer, le goût du Por­tu­gal et le goût de la véri­té, qui étaient le même goût ce soir.

Vera le surveillait.

C’é­tait la conclu­sion — pas une cer­ti­tude, pas encore, mais une conclu­sion pro­vi­soire, une hypo­thèse de tra­vail, le genre de conclu­sion qu’on ins­crit au crayon dans la marge d’un rap­port avec un point d’in­ter­ro­ga­tion, mais qu’on ins­crit quand même parce que l’in­tui­tion a par­lé et que l’in­tui­tion, dans le ren­sei­gne­ment comme dans la vie, a rai­son plus sou­vent qu’elle n’a tort.

Vera Car­val­ho, tra­duc­trice de l’am­bas­sade bri­tan­nique, Anglo-Por­tu­gaise aux Chur­ch’s anglaises et à l’an­glais trop par­fait, le sur­veillait. Col­lec­tait des infor­ma­tions. Car­to­gra­phiait ses mou­ve­ments, ses contacts, ses ren­dez-vous. Pour qui ? Pour l’am­bas­sade elle-même — un contrôle interne, une véri­fi­ca­tion ? Pour les Alle­mands — Hart­mann, son réseau ? Ou pour les Por­tu­gais — la PVDE, les hommes en gris, Salazar ?

Il ne savait pas. Il ne savait pas encore. Mais il savait qu’il ne savait pas, et cette conscience du non-savoir était le début du savoir, la pre­mière marche de l’es­ca­lier qui menait quelque part — en haut ou en bas, vers la lumière ou vers le noir, il ne savait pas encore.

*

Il mon­ta dans sa chambre. Fer­ma la porte. Allu­ma la lampe du bureau.

Et pour la pre­mière fois depuis son arri­vée au Palá­cio, il fit ce qu’il aurait dû faire depuis le début — ce que tout offi­cier de ren­sei­gne­ment fait en ter­rain hos­tile, ce que l’a­mi­ral God­frey lui avait ensei­gné, ce que les manuels décrivent en termes secs et que la pra­tique enseigne en termes brû­lants : il vérifia.

Il véri­fia sa chambre.

Sys­té­ma­ti­que­ment. Métho­di­que­ment. Le bureau d’a­bord — les tiroirs, les papiers, le bloc-notes du Palá­cio. Le bloc-notes. Il le sor­tit du tiroir et le regar­da. Les pages étaient dans l’ordre. Les mots qu’il avait écrits — le chiffre, le pré­nom, la phrase, le para­graphe de notes sur Hart­mann et Umber­to — étaient là, intacts. Mais quelque chose le trou­bla. Le crayon. Il l’a­vait lais­sé à droite du bloc-notes, posé per­pen­di­cu­lai­re­ment. Il était main­te­nant à gauche. Parallèle.

Quel­qu’un avait tou­ché au bloc-notes.

Quel­qu’un avait ouvert le tiroir, sor­ti le bloc-notes, lu les pages, remis le bloc-notes, repo­sé le crayon — mais pas exac­te­ment au même endroit, pas exac­te­ment dans la même posi­tion, parce que per­sonne ne remet jamais un objet exac­te­ment comme il l’a trou­vé, c’est le prin­cipe fon­da­men­tal de la sur­veillance clan­des­tine, le prin­cipe qui fait que les espions laissent des che­veux sur les tiroirs et des éclats de crayon dans les ser­rures et des grains de pous­sière sur les poi­gnées de porte, ces micro-indi­ca­teurs d’in­tru­sion que seuls les para­noïaques véri­fient — et que les offi­ciers de ren­sei­gne­ment véri­fient aus­si, parce que la para­noïa et le ren­sei­gne­ment sont la même mala­die vue de deux angles différents.

Le crayon. À gauche au lieu de droite.

Fle­ming s’as­sit. Il regar­da la chambre avec des yeux neufs — pas les yeux du voya­geur fati­gué qui voit un lit, un bureau, une fenêtre, mais les yeux de l’homme tra­qué qui voit des sur­faces, des angles, des points d’ac­cès, des cachettes pos­sibles et des cachettes impos­sibles. La chambre 214 — son refuge, son nid, l’en­droit où il dor­mait et rêvait et écri­vait ses notes secrètes sur un bloc-notes à en-tête d’hô­tel — n’é­tait pas un refuge. C’é­tait un aqua­rium. Et der­rière la vitre, quel­qu’un regardait.

Qui ?

Le per­son­nel de l’hô­tel — le femme de chambre, le baga­giste, le concierge ? Pos­sible. Les grands hôtels sont des pas­soires : les clés cir­culent, les portes s’ouvrent, le per­son­nel entre et sort avec une fami­lia­ri­té qui rend l’in­tru­sion invi­sible. Un employé du Palá­cio, recru­té par la PVDE ou par les Alle­mands, pou­vait entrer dans la chambre 214 pen­dant que Fle­ming pre­nait son café sur la ter­rasse et fouiller ses affaires en quatre minutes chrono.

Ou quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un qui savait quand Fle­ming quit­tait sa chambre. Qui connais­sait ses horaires. Qui l’ac­com­pa­gnait pen­dant ses absences et qui savait, par consé­quent, exac­te­ment com­bien de temps la chambre res­tait vide.

Vera.

Non. Trop simple. Trop évident. Vera n’a­vait pas accès à la chambre — pas de clé, pas de com­pli­ci­té visible avec le per­son­nel. Et Vera n’é­tait pas assez mal­adroite pour dépla­cer un crayon. Si Vera était ce qu’il soup­çon­nait qu’elle était, elle était pro­fes­sion­nelle, et une pro­fes­sion­nelle ne déplace pas les crayons.

Mais une pro­fes­sion­nelle peut don­ner l’ordre à quel­qu’un de moins pro­fes­sion­nel de fouiller une chambre. Un employé de l’hô­tel, par exemple. Un baga­giste de vingt ans, vif et silen­cieux, qui prend les valises et qui ouvre les tiroirs quand les clients sont partis.

Fle­ming se leva. Il prit le bloc-notes. Arra­cha les pages écrites — toutes. Le chiffre. Le pré­nom. La phrase. Les notes sur Hart­mann et Umber­to. Il les plia, les glis­sa dans la poche inté­rieure de son bla­zer, contre sa poi­trine, là où les bat­te­ments de son cœur les gar­de­raient au chaud. Puis il remit le bloc-notes dans le tiroir — vierge, cette fois. Et le crayon — il le posa à droite. Per­pen­di­cu­laire. Exac­te­ment comme avant.

Un piège. Un piège minus­cule, invi­sible, un piège de crayon et de papier qui ne coû­tait rien et qui dirait tout. Si demain le crayon avait bou­gé, Fle­ming sau­rait. Il ne sau­rait pas qui. Mais il sau­rait que.

*

Il se désha­billa. Se cou­cha. Étei­gnit la lumière. Le noir de la chambre 214 — ce noir qu’il connais­sait main­te­nant, ce noir qui avait une forme, un volume, une odeur propre, l’o­deur du coton blanc et du bois ciré et du jas­min qui mon­tait du jar­din par la fenêtre entrou­verte. Il fer­ma les yeux.

Et dans le noir, il fit l’in­ven­taire de Vera.

Pas l’in­ven­taire des faits — il l’a­vait fait au dîner. L’in­ven­taire des sen­sa­tions. Des impres­sions. Des moments.

Vera au café du Chia­do, le pre­mier jour. La robe bleu marine. Les Chur­ch’s anglaises. Le sou­rire inté­rieur. Les sar­dines dans la cave de l’Al­fa­ma. Le fado der­rière la porte verte. Les chats. Les azu­le­jos. Sa voix quand elle avait dit : je vois un homme qui regarde tout et ne touche rien.

Vera sur le fer­ry du Tage. Le vent dans ses che­veux. La mort du père — la mala­ria, trois mois, qua­torze ans j’a­vais. La tra­verse du fleuve. Les palourdes à bulhão pato. Sa voix quand elle avait dit : ce qui vous manque, c’est le cou­rage de la prendre.

Vera au mira­dou­ro. Les châ­taignes grillées. Le soleil cou­chant. Les ombres sur le trot­toir qui se tou­chaient et se sépa­raient. Sa voix quand elle avait dit : mer­ci de ne pas poser de questions.

Et main­te­nant — Vera qui posait des ques­tions. Trop de ques­tions. Des ques­tions trop pré­cises. Vera qui connais­sait Hart­mann. Vera qui connais­sait la PVDE. Vera dont le dos­sier était vide. Vera qui dis­pa­rais­sait le soir vers une vie dont il ne savait rien.

Deux Vera. La femme et l’es­pionne. La sar­dine et le pois­son d’a­cier. Le sou­rire et le masque. Et Fle­ming, dans le noir de sa chambre, entre les deux, inca­pable de savoir laquelle était vraie et laquelle était fausse, ou si les deux étaient vraies et les deux étaient fausses, ce qui était la pos­si­bi­li­té la plus ter­ri­fiante et la plus pro­bable — parce que les gens ne sont jamais une seule chose, les gens sont tou­jours plu­sieurs choses à la fois, et Vera, plus que qui­conque dans cet hôtel de men­teurs et de fan­tômes, était plu­sieurs choses à la fois.

Il pen­sa à Popov. À ce que Popov avait dit sur le double jeu : être dedans et dehors en même temps. Nager et regar­der. Le pro­blème, c’est qu’à force de faire les deux, on finit par ne plus savoir de quel côté du verre on se trouve.

Vera nageait-elle ? Regar­dait-elle ? De quel côté du verre était-elle ?

Et lui — de quel côté était-il ? L’ob­ser­va­teur qui com­men­çait à être obser­vé. Le chas­seur qui com­men­çait à être chas­sé. L’homme qui pre­nait des notes et dont les notes étaient lues par quel­qu’un d’autre, dans une boucle de sur­veillance et de contre-sur­veillance qui res­sem­blait, main­te­nant qu’il y pen­sait, à un jeu de miroirs, à un casi­no de reflets où chaque joueur voyait les cartes des autres dans le miroir de sa propre per­cep­tion et ne savait jamais si ce qu’il voyait était le jeu réel ou son reflet inversé.

Le som­meil ne venait pas. Le jas­min mon­tait du jar­din. La mer mur­mu­rait. Le Palá­cio respirait.

Fle­ming ouvrit les yeux. Dans le noir, il cher­cha le pla­fond du regard — ce pla­fond trop blanc, trop haut, qu’il avait vu le pre­mier matin et qui était deve­nu, jour après jour, le ciel inté­rieur de son monde tem­po­raire. Et il pen­sa, avec une clar­té sou­daine qui avait la net­te­té d’un éclat de verre :

Il était en train de vivre un roman.

Pas de lire un roman. Pas d’i­ma­gi­ner un roman. De le vivre. Le casi­no, l’es­pion, la femme, le ban­quier nazi, les rois en exil, la ville de lumière et de men­songes — tout cela était la matière dont Vera avait par­lé, la matière dont Popov avait par­lé, cette matière brute, vivante, dan­ge­reuse, que l’é­cri­vain qu’il n’é­tait pas encore mais qu’il serait un jour trans­for­me­rait en fic­tion. Et la fic­tion serait vraie — plus vraie que la réa­li­té, comme tou­jours, parce que la fic­tion a le luxe de l’a­gen­ce­ment, de la symé­trie, de la fin, et que la réa­li­té n’a rien de tout cela. La réa­li­té est un brouillon. La fic­tion est le texte définitif.

Il sou­rit. Seul. Dans le noir. Un sou­rire que per­sonne ne vit et qui était peut-être le pre­mier sou­rire vrai de toute cette his­toire — le sou­rire de l’homme qui com­prend enfin ce qu’il fait là, à Esto­ril, au bout de l’Eu­rope, dans un hôtel plein de fan­tômes : il amasse. Il col­lecte. Il stocke. Pas pour l’a­mi­ral God­frey. Pas pour le rap­port. Pour autre chose. Pour plus tard. Pour un livre qui n’a­vait pas encore de titre et qui ne l’au­rait que douze ans plus tard, dans une mai­son blanche face à la mer des Caraïbes.

Le som­meil vint, fina­le­ment. Comme une marée. Lent. Irrésistible.

Et cette nuit-là, pour la deuxième fois, Fle­ming rêva. Il rêva d’un crayon. Un crayon posé sur un bureau, dans une chambre d’hô­tel, et le crayon bou­geait tout seul, glis­sait de droite à gauche sur le bois ciré, cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, comme pous­sé par une main invi­sible, et le mou­ve­ment du crayon était le mou­ve­ment le plus effrayant qu’il eût jamais vu, parce qu’il signi­fiait que quel­qu’un était là, dans la chambre, avec lui, invi­sible, silen­cieux, et que ce quel­qu’un savait tout — les mots sur le bloc-notes, les pen­sées dans sa tête, le sou­rire dans le noir — et que ce quel­qu’un ne dirait jamais rien, ne se mon­tre­rait jamais, res­te­rait à jamais der­rière le miroir, de l’autre côté du verre, dans l’ombre.

Il se réveilla à l’aube. Le cœur bat­tant. Les draps trempés.

Le crayon était à droite. Perpendiculaire.

Pour l’ins­tant.

Cha­pitre 9 — Mag­da Lupescu

Le sep­tième jour, le crayon avait bougé.

Fle­ming le vit en ouvrant le tiroir — un geste deve­nu rituel, le pre­mier geste du matin après le rasage et avant la che­mise, le geste de l’homme qui véri­fie ses pièges comme un trap­peur véri­fie ses col­lets. Le crayon était à gauche. Paral­lèle au bloc-notes. Exac­te­ment comme la pre­mière fois. Quel­qu’un était entré dans la chambre 214 pen­dant qu’il dor­mait — non, pas pen­dant qu’il dor­mait, c’é­tait impos­sible, il aurait enten­du. Pen­dant qu’il pre­nait son bain. Ou hier, pen­dant qu’il dînait au res­tau­rant. Quel­qu’un avait ouvert le tiroir, regar­dé le bloc-notes — vierge, cette fois, les pages arra­chées étant en sûre­té dans la poche de son bla­zer — et remis le tout en place. Presque en place.

Le crayon. À gauche. Parallèle.

Fle­ming le remit à droite. Per­pen­di­cu­laire. Et il ajou­ta un détail — un che­veu. Un de ses propres che­veux, brun, qu’il posa sur le bord du tiroir, coin­cé entre le bois et le cadre, invi­sible sauf pour celui qui savait qu’il était là. Un piège dans le piège. Un raf­fi­ne­ment. L’a­mi­ral God­frey aurait approuvé.

Il s’ha­billa. Sor­tit. Et déci­da de ne pen­ser ni au crayon ni à Vera ni à l’es­pion­nage pen­dant au moins deux heures, parce que l’es­prit humain, comme un moteur, a besoin de refroi­dir entre les accé­lé­ra­tions, et que les deux heures les plus pro­duc­tives d’une enquête sont sou­vent les deux heures où l’on ne fait rien.

*

La ter­rasse, le matin. Le café. Le soleil. La mer.

Fle­ming s’as­sit à sa table habi­tuelle — sa table, oui, il avait une table main­te­nant, comme les habi­tués, comme les fan­tômes — et com­man­da sa bica. Le ser­veur la lui appor­ta sans qu’il ait besoin de pré­ci­ser noir, sans sucre, dans la tasse en por­ce­laine fine. Les habi­tudes. Le Palá­cio créait des habi­tudes comme les fleuves créent des del­tas — natu­rel­le­ment, inexo­ra­ble­ment, par accu­mu­la­tion de jours et de gestes répétés.

Carol et Mag­da n’é­taient pas à leur table. L’ab­sence était inha­bi­tuelle — depuis six jours, ils étaient là chaque matin, lui avec ses toasts et son silence, elle avec ses ciga­rettes et son regard de lionne. Leur absence lais­sait un vide que Fle­ming res­sen­tit comme on res­sent l’ab­sence d’un meuble fami­lier dans une pièce — pas un manque affec­tif, un dés­équi­libre spa­tial. La ter­rasse était la même et n’é­tait pas la même.

Il but son café. Fuma une SG Gigante — il alter­nait main­te­nant entre les Mor­land et les por­tu­gaises, selon l’hu­meur, selon le moment, selon qu’il se sen­tait anglais ou en voie de deve­nir autre chose. Il lut un jour­nal — le Times, arri­vé avec quatre jours de retard, qui racon­tait un monde qu’il ne recon­nais­sait plus tout à fait, le monde de Londres, des bom­bar­de­ments, du ration­ne­ment, des dis­cours de Chur­chill, un monde qui était le sien et qui ne l’é­tait plus, parce que six jours à Esto­ril avaient suf­fi à créer une dis­tance, et que la dis­tance change tout, même quand la dis­tance n’est que de mille cinq cents miles.

Il repo­sa le jour­nal. Et c’est là qu’il la vit.

Mag­da Lupes­cu. Seule. Sans Carol. Debout à l’autre bout de la ter­rasse, près de la balus­trade qui sur­plom­bait le jar­din, tour­née vers la mer. Immo­bile. Les mains posées sur la pierre. Les perles — tou­jours les perles. Mais quelque chose avait chan­gé dans sa pos­ture. Ce n’é­tait plus la lionne fati­guée ni la femme d’es­prit du kiosque. C’é­tait autre chose — quelque chose de plus nu, de plus expo­sé. La pos­ture d’une femme qui croit être seule et qui, parce qu’elle croit être seule, laisse tom­ber le masque.

Fle­ming hési­ta. La poli­tesse dic­tait de la lais­ser tran­quille. La curio­si­té — cette curio­si­té dévo­rante, inépui­sable, qui était sa croix et son salut — dic­tait autre chose.

La curio­si­té gagna. Comme toujours.

Il se leva, tra­ver­sa la ter­rasse, et s’ac­cou­da à la balus­trade à quelques mètres d’elle. Pas trop près. La dis­tance du kiosque. La dis­tance des gens qui ne veulent pas déran­ger mais qui veulent être là, au cas où.

Mag­da tour­na la tête. Ses yeux — brun fon­cé, presque noirs — étaient rouges. Pas de larmes. Pas de pleurs visibles. Mais rouges, comme les yeux de quel­qu’un qui a pleu­ré dans la nuit et qui porte encore les marques du sel sur les pau­pières, ces marques invi­sibles que seul un obser­va­teur entraî­né peut lire, et que Fle­ming, bien sûr, lut.

— Mon­sieur Fle­ming, dit-elle. Vous êtes matinal.

— Comme vous, madame.

— Je ne suis pas mati­nale. Je suis insom­niaque. C’est dif­fé­rent. Le mati­nal se lève tôt par choix. L’in­som­niaque se lève tôt par échec.

Sa voix était dif­fé­rente ce matin — plus rauque, plus basse, comme si la nuit l’a­vait usée, comme si les heures de silence dans le noir avaient abra­sé quelque chose dans ses cordes vocales, dans sa gorge, dans ce lieu du corps où la voix prend sa source et qui est aus­si, selon les poètes, le lieu où les mots se forment avant d’être des mots — dans la chair, dans le muscle, dans la vibra­tion du vivant.

— Carol ? deman­da Fleming.

— Carol dort. Carol dort tou­jours. C’est son talent — je vous l’ai dit. Il dort, il mange, il lit ses jour­naux rou­mains, il attend. Et moi je ne dors pas, je ne mange pas, je ne lis pas, et j’at­tends aus­si, mais mon attente est dif­fé­rente de la sienne. Il attend le retour. J’at­tends la fin de l’at­tente. Ce n’est pas la même chose.

Fle­ming ne dit rien. Il regar­dait la mer — les vagues pares­seuses du matin, cette houle lente, régu­lière, qui ne s’é­ner­vait jamais, qui ne per­dait jamais patience, et qui était peut-être la seule chose au monde à ne pas attendre quoi que ce soit.

— Est-ce que je peux vous offrir un café ? dit-il.

— Vous pou­vez m’of­frir un whisky.

— À neuf heures du matin ?

— L’heure est une conven­tion, mon­sieur Fle­ming. Comme la neu­tra­li­té. Comme la poli­tesse. Comme l’a­mour. Ce sont des conven­tions. Et les conven­tions, dans un hôtel d’exi­lés, sont la der­nière chose qui nous reste. Ou la pre­mière chose que nous per­dons. Selon les jours.

Il sou­rit mal­gré lui. Cette femme — cette femme que les jour­naux rou­mains avaient décrite comme une aven­tu­rière, une mani­pu­la­trice, une juive arri­viste qui avait séduit un roi pour s’emparer d’un trône — cette femme avait de l’es­prit. Un esprit acé­ré, triste, impi­toyable, un esprit qui tran­chait dans le vif des choses avec la pré­ci­sion d’un scal­pel et qui ne s’é­par­gnait pas lui-même. L’au­to­dé­ri­sion des grands bles­sés. La luci­di­té des survivants.

Il com­man­da deux whis­kies. Le ser­veur ne cil­la pas — au Palá­cio, on ser­vait du whis­ky à neuf heures du matin sans com­men­taire, parce que les clients du Palá­cio avaient leurs rai­sons et que les rai­sons des clients n’ap­par­te­naient qu’à eux.

Les verres arri­vèrent. Mag­da prit le sien et le leva vers la lumière — le whis­ky doré, le verre en cris­tal, le soleil du matin qui tra­ver­sait le liquide et pro­je­tait une tache ambrée sur la nappe blanche. Elle but. Une gor­gée. Longue. Fle­ming vit sa gorge bou­ger — la déglu­ti­tion, ce mou­ve­ment si intime, si ani­mal, qui révèle le corps sous le personnage.

— Asseyons-nous, dit-elle.

Ils s’as­sirent à une table d’angle, légè­re­ment en retrait de la ter­rasse prin­ci­pale, dans un coin d’ombre où un bou­gain­vil­lier mauve débor­dait d’une jar­di­nière en pierre comme une cas­cade de fleurs figées en plein vol. Mag­da posa son verre. Ses mains — des mains de quin­qua­gé­naire, avec des veines saillantes et des bagues qui ne sem­blaient pas des bijoux mais des ves­tiges, des frag­ments d’un monde englou­ti — trem­blaient légè­re­ment. Pas un trem­ble­ment de froid ni d’al­cool. Un trem­ble­ment de nerfs. La vibra­tion inté­rieure de quel­qu’un qui contient quelque chose depuis trop long­temps et qui sent que le conte­nant est en train de céder.

— Carol a reçu un télé­gramme hier, dit-elle.

— De qui ?

— De Buca­rest. De quel­qu’un qui ne donne pas son nom mais qui signe avec un code que Carol recon­naît. Un ancien ministre. Ou un ancien géné­ral. Ou un ancien ami — à ce stade, les trois caté­go­ries se confondent, parce que les ministres sont deve­nus des géné­raux et les amis sont deve­nus des traîtres et les traîtres sont deve­nus des ministres, et c’est la ronde infer­nale de la poli­tique rou­maine, mon­sieur Fle­ming, cette ronde qui tourne depuis des siècles et qui ne s’ar­rête jamais, même quand le pays brûle, même quand les Alle­mands sont dans le salon.

— Que dit le télégramme ?

— Que le fils de Carol — Mihai, le roi Mihai, celui qui a héri­té du trône quand Carol a abdi­qué — est sous pres­sion. Anto­nes­cu gou­verne. Les Alle­mands contrôlent Anto­nes­cu. Et le fils — le fils, mon­sieur Fle­ming, il a vingt ans, c’est un enfant avec une cou­ronne sur la tête et des tanks alle­mands dans sa cour — le fils est seul.

Elle dit le fils avec une inflexion par­ti­cu­lière — pas la ten­dresse d’une mère, parce que Mihai n’é­tait pas son fils, il était le fils de la pre­mière femme de Carol, la prin­cesse Hélène, mais quelque chose qui y res­sem­blait. La ten­dresse de la femme qui a vécu aux côtés d’un père et qui connaît la dis­tance entre un père et son enfant, et qui sait que cette dis­tance, quand elle est mesu­rée en pays et en guerres et en abdi­ca­tions, devient un abîme.

— Carol veut ren­trer, dit Mag­da. Il veut tou­jours ren­trer. Chaque télé­gramme le nour­rit — pas d’in­for­ma­tions, d’es­poir. Et l’es­poir, pour un roi en exil, est le pire des poi­sons, parce qu’il main­tient en vie quelque chose qui devrait mou­rir. L’i­dée du retour. L’i­dée que le trône attend encore, que le peuple attend encore, que l’his­toire va se retour­ner et tout remettre en place, comme si l’his­toire était un domes­tique qui range les meubles après une fête.

Elle but. Le whis­ky des­cen­dait et les mots mon­taient, comme si l’un déblo­quait les autres, comme si l’al­cool dis­sol­vait un bar­rage inté­rieur que la sobrié­té main­te­nait en place. Fle­ming écou­tait. Il ne pre­nait pas de notes — pas de notes men­tales, pas d’in­ven­taire, pas de clas­se­ment. Pour la pre­mière fois depuis son arri­vée au Palá­cio, il écou­tait avec autre chose que son intel­li­gence. Il écou­tait avec quelque chose de plus vieux, de plus pro­fond — cette capa­ci­té à rece­voir la dou­leur d’au­trui sans la juger, sans la ran­ger, sans la trans­for­mer en infor­ma­tion. L’empathie. Un mot qu’il n’u­ti­li­sait jamais, parce que l’empathie, pour un homme de sa géné­ra­tion et de sa classe, était une fai­blesse. Mais qui était peut-être, en réa­li­té, la seule force qui comptait.

*

Mag­da par­la. Long­temps. Le soleil mon­tait et les ombres recu­laient sur la ter­rasse, et les autres clients du Palá­cio arri­vaient — des couples, des diplo­mates, des fan­tômes en cos­tume — et s’ins­tal­laient à leurs tables sans jeter un regard vers ce coin d’ombre où une femme aux perles et un homme en bla­zer buvaient du whis­ky mati­nal comme deux nau­fra­gés sur un radeau de fortune.

Elle racon­ta la Rou­ma­nie. Pas la Rou­ma­nie des cartes et des trai­tés — la Rou­ma­nie des odeurs, des voix, des lumières. Les tilleuls de Buca­rest au prin­temps, dont le par­fum était si fort qu’on le sen­tait de l’in­té­rieur des voi­tures. Les monas­tères de Mol­da­vie, peints de fresques bleues qui racon­taient le Juge­ment der­nier à des pay­sans qui ne savaient pas lire. Le Danube à Brăi­la, large, boueux, lent, un fleuve qui ne res­sem­blait à rien d’autre et qui conte­nait dans ses eaux brunes toute l’his­toire de l’Eu­rope orien­tale — les Romains, les Turcs, les Habs­bourg, les Russes, tous ceux qui avaient tra­ver­sé ce fleuve dans un sens ou dans l’autre, pour conqué­rir ou pour fuir, et le fleuve qui res­tait, indif­fé­rent, comme tous les fleuves, comme le Tage.

Elle racon­ta Carol. Pas le roi — l’homme. Un homme faible, char­mant, enfan­tin, capable de grandes géné­ro­si­tés et de grandes cruau­tés, un homme qui aimait les femmes et les uni­formes et les déco­ra­tions et qui avait abdi­qué deux fois — la pre­mière en 1925, par amour pour elle, Mag­da, parce qu’il avait choi­si la maî­tresse contre le trône, et la deuxième en 1940, par peur d’An­to­nes­cu, parce qu’il avait choi­si la sur­vie contre l’hon­neur. Deux abdi­ca­tions. Deux renon­ce­ments. Et entre les deux, quinze ans de règne chao­tique, scan­dales, coups d’É­tat, la mon­tée du fas­cisme rou­main, la Garde de fer, les assas­si­nats, le sang.

— J’ai aimé cet homme, dit Mag­da. Je l’ai aimé quand il était prince et beau et insou­ciant. Je l’ai aimé quand il était roi et faible et cor­rom­pu. Et je l’aime encore main­te­nant qu’il n’est plus rien — un exi­lé dans un hôtel por­tu­gais qui beurre ses toasts en atten­dant un télé­gramme. Est-ce que c’est de l’a­mour, mon­sieur Fle­ming ? Ou est-ce que c’est de l’ha­bi­tude ? Ou est-ce que c’est la peur de la soli­tude ? Je ne sais plus. Après vingt-cinq ans, les mots changent de sens. L’a­mour, au bout de vingt-cinq ans, ne res­semble plus à l’a­mour. Il res­semble à un pays. Un pays qu’on habite. Un pays dont on connaît chaque route, chaque rivière, chaque défaut. Un pays qu’on ne quitte plus, non pas parce qu’on l’aime mais parce qu’on ne sait plus vivre ailleurs.

Fle­ming pen­sa à ses propres amours. Brèves. Brillantes. Inva­ria­ble­ment ratées. Il n’a­vait jamais aimé vingt-cinq ans. Il n’a­vait jamais aimé cinq ans. Il avait aimé par éclats, par ful­gu­rances, par com­bus­tions rapides qui ne lais­saient que des cendres et un goût d’a­mer­tume élé­gante. Et cette femme, en face de lui, avec son whis­ky et ses perles et ses yeux rouges, lui par­lait d’un amour qui avait duré un quart de siècle, qui avait tra­ver­sé deux abdi­ca­tions et un exil et la haine de tout un pays, et qui conti­nuait — abî­mé, défi­gu­ré, mécon­nais­sable, mais debout. Comme un arbre après la tem­pête. Sans feuilles, sans branches, le tronc seul, noir, cal­ci­né, mais debout.

— Racon­tez-moi la fuite, dit Fleming.

*

Mag­da fer­ma les yeux. Une seconde. Quand elle les rou­vrit, ils étaient dif­fé­rents — plus loin­tains, plus fixes, le regard de quel­qu’un qui regarde à l’in­té­rieur de soi et qui voit, pro­je­tées sur l’é­cran de la mémoire, des images qu’il pré­fé­re­rait ne pas revoir.

— Sep­tembre 1940, dit-elle. Anto­nes­cu venait de prendre le pou­voir. Carol avait abdi­qué en faveur de Mihai — le fils, le gamin de dix-huit ans qu’on cou­ron­nait parce qu’il n’y avait per­sonne d’autre. Et nous — Carol, moi, quelques fidèles, le chien — nous sommes par­tis. La nuit. En train. Un train spé­cial, blin­dé, que Carol avait fait pré­pa­rer des mois à l’a­vance, parce qu’il savait — il savait tou­jours, avec cet ins­tinct des faibles pour le dan­ger — il savait que ça fini­rait comme ça, par une fuite, par un train dans la nuit.

Elle but une gor­gée. Le whis­ky était presque fini. Fle­ming ne pro­po­sa pas de recom­man­der. Pas main­te­nant. Pas au milieu de ce récit qui n’é­tait pas un récit mais une hémor­ra­gie — les mots sor­taient d’elle comme le sang sort d’une bles­sure, par pul­sa­tions, par sac­cades, impos­sibles à arrêter.

— Le train a tra­ver­sé la Rou­ma­nie vers le sud. Timișoa­ra. Puis la You­go­sla­vie. Puis l’I­ta­lie. Des jours. Des nuits. Les rideaux tirés, parce que Carol avait peur qu’on nous recon­naisse et qu’on arrête le train. Il y avait des gardes — des sol­dats rou­mains qui avaient choi­si de nous suivre et qui avaient, pour ce choix, sacri­fié tout ce qu’ils avaient. Des hommes qui dor­maient dans les cou­loirs, le fusil entre les genoux, les yeux ouverts, parce que la peur empêche de dor­mir et que la loyau­té, quand elle est pous­sée à ce degré, res­semble à de la folie.

— Et les bijoux ? deman­da Fleming.

Mag­da sou­rit. Un sou­rire amer, un sou­rire qui conte­nait la mémoire de mille articles de jour­naux — les bijoux de Carol, les tré­sors volés, le roi pillard, la maî­tresse rapace. La légende.

— Les bijoux, dit-elle. Oui. Les bijoux. La presse a écrit que nous avions empor­té un wagon entier de tré­sors. Un wagon entier. Comme si Carol avait déva­li­sé le musée natio­nal et rem­pli un wagon de che­min de fer avec des cou­ronnes et des sceptres et des tableaux de maître. La réa­li­té est plus modeste et plus triste. Il y avait des bijoux, oui — des bijoux per­son­nels, pas des bijoux d’É­tat. Les miens. Ceux de la reine-mère, que Carol avait récu­pé­rés. Des dia­mants, des éme­raudes, des perles. Ces perles.

Elle tou­cha le col­lier à son cou. Les perles lui­sirent — ce lustre doux, iri­sé, qui est la pro­prié­té des perles et de per­sonne d’autre, cette lumière qui vient de l’in­té­rieur et non de l’ex­té­rieur, comme si les perles fabri­quaient leur propre clar­té, comme si elles conte­naient, cha­cune, un petit soleil captif.

— Je les ai cou­sues dans les dou­blures. Les man­teaux, les robes, les jupons. Des heures de cou­ture, la nuit, avant le départ — moi et deux femmes de chambre, à genoux sur le sol, avec des aiguilles et du fil et des dia­mants plein les mains, comme des cou­tu­rières de l’A­po­ca­lypse. Nous avons cou­su des for­tunes dans du satin et du drap. Et quand le train est par­ti, j’ai por­té sur moi — sur mon corps, contre ma peau — l’é­qui­valent de ce qu’un ouvrier rou­main gagne en mille ans. Et j’ai eu honte, mon­sieur Fle­ming. J’ai eu honte de chaque dia­mant cou­su dans chaque dou­blure. Non pas parce que je les avais volés — ils étaient à moi, à Carol, acquis, légaux. Mais parce que la fuite rend tout obs­cène. Le luxe en fuite est obs­cène. La richesse en fuite est obs­cène. Et nous étions obs­cènes — un roi déchu avec ses bijoux et sa maî­tresse et son chien, dans un train blin­dé qui tra­ver­sait l’Eu­rope en guerre, et dehors, par la fenêtre dont nous n’o­sions pas écar­ter les rideaux, des gens mouraient.

Le silence tom­ba. Pas le silence de la ter­rasse — les bruits conti­nuaient, les tasses, les voix, les oiseaux. Mais le silence entre eux. Le silence de la confes­sion, ce silence par­ti­cu­lier qui suit les mots qui coûtent, les mots qu’on ne dit pas à n’im­porte qui, les mots qui sont des cadeaux empoi­son­nés parce qu’en les rece­vant, l’autre devient le dépo­si­taire d’une véri­té qu’il n’a pas deman­dée et dont il ne sait pas quoi faire.

— Le chien est mort en Ita­lie, dit Mag­da. Le chien de Carol. Un péki­nois. Ridi­cule. Un petit chien ridi­cule pour un roi ridi­cule. Il est mort quelque part entre Flo­rence et Rome, dans un wagon de train, et Carol a pleu­ré. Il a pleu­ré pour le chien. Pas pour la Rou­ma­nie, pas pour le trône, pas pour le fils qu’il aban­don­nait. Pour le chien. Et j’ai trou­vé ça — com­ment dire — j’ai trou­vé ça humain. Ter­ri­ble­ment humain. Parce que les grandes pertes sont trop grandes pour les larmes. On ne pleure pas un pays. On ne pleure pas un trône. On pleure un chien. On pleure les petites choses. Les petites choses sont les seules qui tiennent dans le cœur. Le reste est trop vaste.

Fle­ming la regar­da. Cette femme. Cette femme que des mil­lions de Rou­mains avaient haïe, mépri­sée, insul­tée — la juive, la putain, l’a­ven­tu­rière — cette femme était en train de lui racon­ter la chose la plus humaine qu’il eût enten­due depuis des mois. L’his­toire d’un roi qui pleure un péki­nois. L’his­toire de dia­mants cou­sus dans des dou­blures. L’his­toire de la honte et de l’a­mour et de la fuite et du chien mort. Et dans cette his­toire, il n’y avait pas de méchants ni de héros. Il n’y avait que des gens — des gens cas­sés, des gens faibles, des gens qui avaient fait des choix ter­ribles et qui vivaient avec les consé­quences dans un hôtel blanc au bord de l’Atlantique.

— Pour­quoi me racon­tez-vous tout ça ? deman­da Fleming.

Mag­da le regar­da. Droit. Sans le sou­rire. Sans l’i­ro­nie. Sans le masque.

— Parce que vous écou­tez. C’est rare. Les gens ici — les diplo­mates, les espions, les jour­na­listes — ils ne m’é­coutent pas. Ils m’in­ter­rogent. Ce n’est pas pareil. L’in­ter­ro­ga­toire cherche des faits. L’é­coute cherche la véri­té. Et la véri­té et les faits, mon­sieur Fle­ming, sont deux choses très différentes.

Elle mar­qua un temps. Ses doigts jouaient avec les perles — un geste auto­ma­tique, incons­cient, le geste d’une femme qui touche ses bijoux comme d’autres touchent un cha­pe­let, pour se ras­su­rer, pour se rap­pe­ler que quelque chose de tan­gible existe encore dans un monde qui se dérobe.

— Et aus­si, dit-elle plus bas, parce que je vieillis. Et les gens qui vieillissent ont besoin de racon­ter. Pas pour être plaints — je déteste la pitié, c’est la mon­naie des faibles. Mais pour que les choses existent une deuxième fois. La pre­mière fois, on les vit. La deuxième fois, on les raconte. Et c’est la deuxième fois qui compte, parce que c’est la deuxième fois qui donne un sens. Vivre, c’est le brouillon. Racon­ter, c’est le texte.

Fle­ming tres­saillit. Le brouillon et le texte. C’é­tait presque mot pour mot ce qu’il avait pen­sé la veille, dans le noir de la chambre 214 — la réa­li­té est un brouillon, la fic­tion est le texte défi­ni­tif. Et entendre ces mots dans la bouche de Mag­da Lupes­cu, sur une ter­rasse d’hô­tel à Esto­ril, un matin de novembre 1941, lui don­na le ver­tige — le ver­tige de la coïn­ci­dence, de la syn­chro­ni­ci­té, de ces moments où le monde semble répondre à vos pen­sées secrètes et vous dire : oui, tu as rai­son, et tu n’es pas seul à avoir raison.

— Madame Lupes­cu, dit Fleming.

— Ele­na. Appe­lez-moi Ele­na. Lupes­cu est un nom de guerre. Ele­na est mon nom.

— Ele­na. Puis-je vous poser une question ?

— Vous venez de m’en poser une. Mais allez‑y.

— L’exil. Com­ment est-ce qu’on sur­vit à l’exil ?

Elle réflé­chit. Pas long­temps — quelques secondes, le temps de choi­sir les mots, parce que les mots, pour cette femme, n’é­taient pas des outils mais des armes, et les armes se choi­sissent avec soin.

— L’exil, ce n’est pas perdre son pays, dit-elle. Je vous l’ai dit lors de notre pre­mière ren­contre. C’est décou­vrir qu’on peut vivre sans. Et cette décou­verte est ter­rible, mon­sieur Fle­ming — ter­rible et libé­ra­trice. Ter­rible parce qu’elle détruit une illu­sion, l’illu­sion que nous avons besoin d’un lieu pour exis­ter. Et libé­ra­trice parce qu’elle nous apprend que nous n’en avons pas besoin. Que nous pou­vons exis­ter n’im­porte où. Que l’i­den­ti­té n’est pas un sol, c’est un mou­ve­ment. On n’est pas d’un pays. On est d’un élan.

Elle se tut. Regar­da la mer. Le Tage — non, ici c’é­tait l’At­lan­tique, direc­te­ment, sans fleuve, sans estuaire, l’o­céan nu, l’im­men­si­té nue. Et dans ce regard — ce regard de femme qui avait tra­ver­sé l’Eu­rope en train blin­dé avec des dia­mants cou­sus dans ses dou­blures et un roi qui pleu­rait un péki­nois — Fle­ming vit quelque chose qu’il recon­nut. La sau­dade. Ce manque actif. Ce manque qui crée. Sauf que chez Mag­da, la sau­dade n’é­tait pas por­tu­gaise — elle était rou­maine, elle était euro­péenne, elle était uni­ver­selle. C’é­tait la sau­dade de tous les exi­lés du monde, de tous les gens qui ont quit­té un endroit et qui portent cet endroit en eux comme une bles­sure qui ne cica­trise pas et qu’on n’a pas envie de voir cica­tri­ser, parce que la bles­sure est la der­nière preuve que l’en­droit a existé.

*

Ils res­tèrent long­temps sur la ter­rasse. Le whis­ky fut rem­pla­cé par du café. Le café par de l’eau. L’eau par le silence. Et le silence par d’autres mots — des mots plus légers, des anec­dotes, des sou­ve­nirs qui n’é­taient pas des confes­sions mais des vignettes, des minia­tures, des éclats de verre colo­ré pro­ve­nant d’un vitrail brisé.

Mag­da racon­ta Sinaia — le châ­teau de Peleș, la rési­dence d’é­té de la famille royale rou­maine, dans les Car­pates. Les forêts de sapins. La neige en jan­vier. Les feux de che­mi­née qui sen­taient le pin. Les bals — ces bals où elle n’é­tait pas invi­tée parce qu’elle était la maî­tresse et non l’é­pouse, et où elle atten­dait dans un salon adja­cent, seule, en robe du soir, écou­tant la musique à tra­vers le mur, et Carol qui venait la retrou­ver entre deux danses, essouf­flé, le nœud papillon de tra­vers, pour lui voler un bai­ser et repar­tir, et elle qui res­tait seule avec le goût du cham­pagne sur les lèvres d’un roi.

— Vingt ans comme ça, dit-elle. Vingt ans dans le salon d’à côté. Tou­jours à côté. Jamais dedans. La maî­tresse est la femme du salon d’à côté — elle entend la musique mais ne danse pas. Elle voit la fête mais n’y est pas invi­tée. Elle est là et elle n’est pas là. C’est la condi­tion par­faite pour deve­nir folle. Ou pour deve­nir très forte. Les deux options se pré­sentent et il faut choi­sir. J’ai choi­si la deuxième. Pas par ver­tu — par orgueil. L’or­gueil est le seul sen­ti­ment qui ne coûte rien et qui rap­porte tout.

Fle­ming pen­sa aux femmes de sa propre vie. Muriel Wright, qu’il voyait à Londres, belle, patiente, ennuyeuse d’une façon qu’il ne par­ve­nait pas à défi­nir. Ann O’Neill, qui était mariée à un autre et qui le fas­ci­nait pré­ci­sé­ment pour cette rai­son — parce qu’elle était inac­ces­sible, parce qu’elle appar­te­nait au salon d’à côté. Il avait tou­jours été atti­ré par les femmes qu’il ne pou­vait pas avoir. Par les situa­tions impos­sibles. Par la dou­leur. Et il se deman­da si cette atti­rance n’é­tait pas, elle aus­si, une forme de lâche­té — la lâche­té de l’homme qui choi­sit l’im­pos­sible pour ne jamais avoir à affron­ter le possible.

— Je vous ennuie, dit Magda.

— Non. Vous me dites des choses que j’ai besoin d’entendre.

— Per­sonne n’a besoin d’en­tendre les his­toires des vieux. Les jeunes croient que les his­toires des vieux sont des leçons. Ce ne sont pas des leçons. Ce sont des aver­tis­se­ments. Et les aver­tis­se­ments ne servent à rien, parce que chaque géné­ra­tion doit com­mettre ses propres erreurs pour com­prendre pour­quoi la géné­ra­tion pré­cé­dente les avait commises.

Elle se leva. Le mou­ve­ment fut lent — pas de fai­blesse phy­sique, de digni­té. Elle se leva comme se lèvent les reines — celles qui portent la cou­ronne et celles qui ne la portent pas — avec cette ver­ti­ca­li­té qui n’est pas de la rai­deur mais de la conscience de soi, la conscience que chaque geste est vu, jugé, inter­pré­té, et qu’il faut donc que chaque geste soit impec­cable, même quand on est seul sur une ter­rasse d’hô­tel avec un offi­cier anglais et un verre de whis­ky vide.

— Mon­sieur Fleming.

— Ele­na.

— Soyez pru­dent. Cet hôtel — ce pays — cette guerre — tout est plus com­pli­qué que vous ne le croyez. Les gens ne sont pas ce qu’ils semblent être. Les alliances changent. Les loyau­tés se retournent. Et les murs ont des oreilles — sur­tout ici, sur­tout au Palá­cio, où chaque chambre est un théâtre et chaque cou­loir un confes­sion­nal. Soyez pru­dent avec tout le monde. Avec les Alle­mands. Avec les Por­tu­gais. Avec les vôtres. Et soyez pru­dent — elle le regar­da, et dans ce regard il y avait une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale, un scal­pel de luci­di­té qui décou­pait l’air entre eux — soyez pru­dent avec les femmes qui posent des questions.

Elle tour­na les talons. Les perles oscil­lèrent sur sa poi­trine — un mou­ve­ment pen­du­laire, hyp­no­tique, le bat­te­ment silen­cieux d’un cœur de nacre. Elle s’é­loi­gna vers les portes-fenêtres du hall, sil­houette sombre dans la lumière du matin, les épaules droites, la tête haute, le pas mesu­ré d’une femme qui avait tra­ver­sé l’Eu­rope avec des dia­mants dans ses dou­blures et un roi dans son sillage et qui tra­ver­sait main­te­nant une ter­rasse d’hô­tel avec rien d’autre que sa digni­té et ses perles et ses sou­ve­nirs et cette phrase — soyez pru­dent avec les femmes qui posent des ques­tions — qui res­tait dans l’air après son départ comme le par­fum d’un fantôme.

*

Fle­ming res­ta seul. Le soleil était haut main­te­nant — presque midi. La ter­rasse s’é­tait vidée des petits-déjeu­neurs et se rem­plis­sait des apé­ri­tifs, ce flux et reflux per­pé­tuel du Palá­cio qui res­sem­blait au mou­ve­ment de la mer, des vagues humaines qui mon­taient et des­cen­daient au rythme des repas et des heures.

Il pen­sa à Mag­da. À ce qu’elle avait dit. Aux dia­mants cou­sus. Au roi qui pleure un péki­nois. Au salon d’à côté. À la fuite. À l’exil. À cette phrase : vivre, c’est le brouillon — racon­ter, c’est le texte.

Et il pen­sa à l’a­ver­tis­se­ment. Soyez pru­dent avec les femmes qui posent des ques­tions. Mag­da savait. Mag­da, du fond de son exil, du fond de sa ter­rasse, avec ses yeux de lionne et ses vingt-cinq ans de salon d’à côté, voyait. Elle voyait Vera. Elle voyait les ques­tions. Elle voyait le jeu.

Ou peut-être ne voyait-elle rien de pré­cis. Peut-être par­lait-elle en géné­ral. Peut-être était-ce un aver­tis­se­ment de vieille femme, un conseil de pru­dence uni­ver­sel, le genre de phrase que les mères disent aux fils et que les fils n’é­coutent jamais.

Mais Fle­ming l’écouta.

Il l’é­cou­ta parce que Mag­da Lupes­cu, qui avait sur­vé­cu à vingt-cinq ans de scan­dales et à une fuite en train blin­dé et à un chien mort et à un exil sans fin dans un hôtel blanc, méri­tait d’être écou­tée. Et il l’é­cou­ta parce que la phrase — les femmes qui posent des ques­tions — avait la den­si­té d’un dia­mant. Petite. Dure. Indes­truc­tible. Et cou­sue, main­te­nant, dans la dou­blure de son esprit.

Il se leva. Tra­ver­sa la ter­rasse. Entra dans le hall. Mon­ta l’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze. Le cou­loir du deuxième étage.

Sa chambre. La porte. La clé.

Il entra et alla direc­te­ment au tiroir. L’ouvrit.

Le crayon était à droite. Perpendiculaire.

Le che­veu était en place.

Per­sonne n’é­tait entré. Pas cette fois.

Fle­ming refer­ma le tiroir. S’as­sit sur le lit. Regar­da le plafond.

Demain, il tes­te­rait la fausse piste de Por­to. Demain, il ver­rait si le men­songe avait cir­cu­lé. Demain, il saurait.

Mais aujourd’­hui — aujourd’­hui avait été le jour de Mag­da. Le jour du chœur. Le jour où les fan­tômes du Palá­cio avaient par­lé, et où Fle­ming, pour une fois, avait écou­té sans prendre de notes, sans clas­ser, sans archi­ver. Il avait juste écou­té. Et ce qu’il avait enten­du — la voix rauque de Mag­da, le tin­te­ment des perles, le mot exil, le mot amour, le mot brouillon — res­te­rait en lui long­temps après que les notes de ren­sei­gne­ment auraient jau­ni et que les rap­ports à l’a­mi­ral God­frey auraient été clas­sés dans des dos­siers que per­sonne ne lirait plus.

Parce que les his­toires, comme les dia­mants, ne s’usent pas. On peut les coudre dans les dou­blures. On peut les trans­por­ter à tra­vers les guerres et les exils. Et quand tout le reste a dis­pa­ru — les trônes, les pays, les amours, les péki­nois — les his­toires res­tent. Intactes. Inal­té­rables. Cou­sues dans la mémoire comme des pierres pré­cieuses dans du satin.

Fle­ming le savait.

Il ne le savait pas encore assez pour écrire. Mais il le savait déjà assez pour ne jamais oublier.

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Cha­pitre 4 — Vera

On lui avait dit dix heures, café A Bra­si­lei­ra, Rua Garrett.

Fle­ming prit un taxi devant le Palá­cio. Le chauf­feur — un homme maigre au visage de saint sculp­té dans du bois d’o­li­vier — condui­sit en silence, ce qui était suf­fi­sam­ment rare chez un chauf­feur de taxi por­tu­gais pour méri­ter d’être noté. La route lon­gea la côte, puis bifur­qua vers l’in­té­rieur, et Lis­bonne appa­rut par frag­ments — d’a­bord les fau­bourgs, puis les pre­mières col­lines bâties, puis les rues qui se res­ser­raient, mon­taient, tour­naient, et sou­dain le centre, le cœur, le Chia­do, avec ses immeubles à façades d’a­zu­le­jos, ses trot­toirs en mosaïque noire et blanche, ses tram­ways jaunes qui grim­paient les pentes avec un grin­ce­ment de fer­raille et une obs­ti­na­tion de mulet mécanique.

Le taxi le dépo­sa devant A Bra­si­lei­ra. Fle­ming connais­sait le nom — tout le monde connais­sait le nom. C’é­tait le café des écri­vains, des poètes, des artistes, des intel­lec­tuels lis­boètes et de tous ceux qui vou­laient pas­ser pour tels. Fer­nan­do Pes­soa y avait eu sa table. Il y avait même, disait-on, un pro­jet de sta­tue de bronze du poète assis à la ter­rasse, un homme mort trans­for­mé en mobi­lier urbain, et cette idée plut obs­cu­ré­ment à Fle­ming — l’i­dée qu’un écri­vain puisse deve­nir un objet, une chose, un meuble auquel les pas­sants ne prêtent plus atten­tion mais qui est tou­jours là, solide, indes­truc­tible, plus réel que les vivants qui passent devant lui.

Il entra.

L’in­té­rieur d’A Bra­si­lei­ra était un conden­sé de Lis­bonne — bruyant, doré, légè­re­ment décré­pit, magni­fique. Des miroirs sur les murs. Des boi­se­ries sombres. Un comp­toir en marbre der­rière lequel une machine à expres­so cra­chait de la vapeur avec des sif­fle­ments d’a­ni­mal bles­sé. Des tables rondes, petites, ser­rées, recou­vertes de des­sus en marbre vei­né sur les­quels des tasses de café lais­saient des anneaux bruns comme des signa­tures. Et du monde — beau­coup de monde, des hommes sur­tout, en cos­tume ou en manches de che­mise, qui par­laient, fumaient, ges­ti­cu­laient, lisaient des jour­naux, se dis­pu­taient, riaient, vivaient avec cette inten­si­té par­ti­cu­lière des peuples méri­dio­naux pour qui le café n’est pas un lieu de consom­ma­tion mais un lieu d’existence.

Fle­ming se sen­tit immé­dia­te­ment étran­ger. Non pas reje­té — accueilli, au contraire, avec cette hos­pi­ta­li­té por­tu­gaise qui est un mélange de cour­toi­sie et d’in­dif­fé­rence — mais étran­ger au sens éty­mo­lo­gique : celui qui vient d’ailleurs, celui dont la langue, les gestes, la façon de s’as­seoir et de com­man­der disent qu’il appar­tient à un autre monde. Son bla­zer bleu marine, sa Mor­land, sa manière de dire obri­ga­do avec un accent qui trans­for­mait le mot en quelque chose d’ap­proxi­ma­tif et de vague­ment comique — tout en lui criait : Anglais. Et à Lis­bonne en 1941, être anglais, c’é­tait être beau­coup de choses à la fois — un allié, un enne­mi poten­tiel, un client, un espion, un tou­riste éga­ré dans le mau­vais siècle.

Il s’as­sit à une table près de la vitrine. Il com­man­da un café — une bica, lui avait dit Bridges, c’est comme ça qu’on dit ici, bica, pas café, pas expres­so, bica — et il attendit.

*

Elle arri­va à dix heures douze.

Douze minutes de retard. Fle­ming nota le chiffre avec la pré­ci­sion maniaque qu’il appli­quait à tout. Douze minutes, c’est trop pour un oubli et pas assez pour une impo­li­tesse. C’est exac­te­ment le retard d’une per­sonne qui veut éta­blir, dès la pre­mière ren­contre, qu’elle n’est pas à votre ser­vice. Un retard de prin­cipe. Un retard intelligent.

Il la vit avant qu’elle ne le voie — ou du moins c’est ce qu’il crut. Elle entrait par la porte prin­ci­pale, et la lumière de la rue, der­rière elle, la décou­pait en sil­houette pen­dant une frac­tion de seconde avant que ses yeux ne s’a­daptent à la pénombre inté­rieure. Une femme de taille moyenne — pas grande, pas petite, cette taille inter­mé­diaire qui n’at­tire pas l’at­ten­tion mais qui, chez cer­taines femmes, devient un avan­tage, parce qu’on les regarde plus long­temps avant de les voir vrai­ment, et quand on les voit enfin, on ne peut plus les quit­ter des yeux.

Elle por­tait une robe bleu marine — pas loin de la cou­leur de son bla­zer à lui, et cette coïn­ci­dence invo­lon­taire l’a­mu­sa — avec un col blanc, des manches trois-quarts, une cein­ture à la taille. Pas de cha­peau. Pas de gants. Des chaus­sures plates, ce qui était suf­fi­sam­ment rare en 1941 pour signi­fier quelque chose — une femme qui ne porte pas de talons est une femme qui s’at­tend à mar­cher, et une femme qui s’at­tend à mar­cher est une femme qui a des choses à faire. Des che­veux châ­tain fon­cé, presque noirs, cou­pés aux épaules, rete­nus d’un côté par une bar­rette en écaille de tor­tue. Et un visage —

Le visage. Fle­ming, qui avait vu beau­coup de visages de femmes et qui les clas­sait avec la même pré­ci­sion impi­toyable qu’il clas­sait tout le reste, fut obli­gé de s’ar­rê­ter. Parce que ce visage ne se clas­sait pas. Il n’é­tait pas beau au sens où les maga­zines fémi­nins de Londres défi­nis­saient la beau­té — pas de pom­mettes saillantes, pas de lèvres char­nues, pas de symé­trie par­faite. Le nez était légè­re­ment trop long. Le men­ton, un peu trop volon­taire. Les yeux — grands, sombres, d’un brun qui tirait vers le vert dans cer­taines lumières et vers le noir dans d’autres — étaient trop écar­tés pour les canons clas­siques, ce qui don­nait au regard une ampli­tude inha­bi­tuelle, une ouver­ture, comme si cette femme voyait plus large que les autres. Et la bouche — la bouche était le pro­blème. Parce que la bouche sou­riait. Pas un sou­rire affi­ché, pas un sou­rire social. Un sou­rire inté­rieur. Un sou­rire qui exis­tait avant qu’elle n’entre dans le café et qui conti­nue­rait d’exis­ter après qu’elle en serait sor­tie. Un sou­rire de quel­qu’un qui sait quelque chose que vous ne savez pas.

Elle le repé­ra. S’ap­pro­cha. Ten­dit la main.

— Com­man­der Fle­ming ? Vera Car­val­ho. On m’a deman­dé de vous assis­ter pen­dant votre séjour.

Sa voix. Grave pour une femme, avec un accent dif­fi­cile à situer — du por­tu­gais, oui, mais pas­sé au filtre d’autre chose, de l’an­glais appris en Angle­terre et non dans les manuels, un anglais vivant, souple, avec des tour­nures qui tra­his­saient une fré­quen­ta­tion longue de la langue. Et quelque chose de plus — une iro­nie, un amu­se­ment per­pé­tuel, comme si chaque phrase qu’elle pro­non­çait conte­nait une deuxième phrase, invi­sible, qui disait le contraire de la première.

Fle­ming ser­ra la main ten­due. Paume sèche. Poigne ferme. Pas de bague.

— Asseyez-vous, je vous en prie. J’ai com­man­dé un café.

— Une bica, j’es­père. Les Anglais qui com­mandent un café se font repé­rer immédiatement.

— On m’a prévenu.

— On vous a mal pré­ve­nu. Il fau­drait aus­si chan­ger de ciga­rettes. Les vôtres sentent le tabac turc à trois mètres. Tout le monde ici fume des SG Gigante ou des Defi­ni­ti­vos. Le tabac turc, c’est un dra­peau bri­tan­nique plan­té dans votre cendrier.

Fle­ming bais­sa les yeux sur sa Mor­land. Elle avait rai­son. Et le fait qu’elle ait rai­son, qu’elle ait iden­ti­fié en trente secondes un détail qu’il n’a­vait pas envi­sa­gé, l’ir­ri­ta et le sédui­sit dans des pro­por­tions exac­te­ment égales.

— Je gar­de­rai mes ciga­rettes, dit-il. Un homme a le droit d’a­voir un vice identifiable.

— Un espion, non.

— Je ne suis pas un espion. Je suis un offi­cier de la Naval Intel­li­gence en mis­sion de liaison.

— Bien sûr.

Elle sou­rit. Le sou­rire inté­rieur, encore. Celui qui disait : je sais ce que vous êtes, et je sais que vous savez que je le sais, et nous allons pas­ser les dix pro­chains jours à jouer à ce jeu-là, et j’ai l’in­ten­tion de gagner.

*

Le café arri­va. Le sien dans une tasse minus­cule, noir, fumant, si épais qu’on aurait pu y plan­ter une cuillère. Le sien à elle dans un verre, ce qui sur­prit Fle­ming — un café dans un verre ? — avec un nuage de lait et un mor­ceau de sucre qu’elle fit tour­ner len­te­ment, métho­di­que­ment, sept fois. Il comp­ta. Sept. Il comp­tait tout. C’é­tait sa maladie.

— Qu’est-ce que l’am­bas­sade vous a dit sur moi ? demanda-t-elle.

— Que vous êtes tra­duc­trice. Anglo-por­tu­gaise. Que vous connais­sez Lisbonne.

— Tout cela est vrai.

— Et c’est tout ?

— Est-ce qu’il devrait y avoir autre chose ?

Elle but une gor­gée de café. Ses yeux, par-des­sus le bord du verre, ne quit­tèrent pas ceux de Fle­ming. C’é­tait un regard de joueuse — le regard de quel­qu’un qui éva­lue non pas ce que vous dites mais ce que vous ne dites pas, qui cherche la faille, l’hé­si­ta­tion, la micro-expres­sion qui tra­hit. Fle­ming connais­sait ce regard. C’é­tait le regard qu’il avait lui-même au casi­no, la veille, en obser­vant Hartmann.

Cela aurait dû l’alerter.

— Par­lez-moi de Lis­bonne, dit-il. Pas la Lis­bonne des guides. L’autre.

— L’autre Lis­bonne. Laquelle ? Il y en a plu­sieurs. Il y a la Lis­bonne des diplo­mates — celle que vous ver­rez à l’am­bas­sade, les cock­tails, les dîners, les conver­sa­tions en anglais avec des gens qui pro­noncent cor­rect­ly et pensent autre­ment. Il y a la Lis­bonne de Sala­zar — grise, sur­veillée, pieuse, une ville qui fait la génu­flexion devant un dic­ta­teur qui res­semble à un pro­fes­seur de comp­ta­bi­li­té. Il y a la Lis­bonne des réfu­giés — la plus triste, celle des files d’at­tente devant les consu­lats, des gens qui dorment dans les gares, des valises qui ne s’ouvrent plus parce qu’il n’y a nulle part où s’ins­tal­ler. Et il y a la Lis­bonne des Lis­boètes — celle que per­sonne ne voit, les gens qui vivent ici, qui tra­vaillent, qui mangent, qui chantent, qui meurent, et qui se demandent pour­quoi le monde entier a déci­dé de venir dans leur ville pour y jouer ses guerres et ses exils.

Elle avait dit tout cela d’une traite, sans reprendre son souffle, avec une flui­di­té qui don­nait à ses mots la cadence d’un texte appris par cœur — sauf que ce n’é­tait pas appris par cœur. C’é­tait vécu. Et la dif­fé­rence entre un texte réci­té et un texte vécu est la même qu’entre un corps embau­mé et un corps vivant : la chaleur.

— Vous êtes née ici ? deman­da Fleming.

— Oui et non. Ma mère est por­tu­gaise. De Sin­tra. Mon père était anglais — un ingé­nieur qui tra­vaillait dans les mines d’é­tain au nord, près de Viseu. Il est mort quand j’a­vais qua­torze ans. Ma mère m’a éle­vée entre deux langues, deux mondes. Je suis la fis­sure entre les deux.

— La fissure ?

— L’en­droit où les choses ne tiennent pas tout à fait ensemble. L’en­droit par où on voit ce qu’il y a derrière.

Fle­ming la regar­da. Cette femme par­lait comme cer­taines per­sonnes jouent aux échecs — chaque phrase était un coup, et chaque coup ouvrait trois pos­si­bi­li­tés pour le coup sui­vant. Il ne savait pas si elle était sin­cère ou si elle construi­sait un per­son­nage — et cette incer­ti­tude, au lieu de le repous­ser, l’at­ti­rait avec une force qu’il jugea dis­pro­por­tion­née pour une pre­mière ren­contre dans un café bruyant du Chiado.

— Mon­trez-moi, dit-il. L’autre Lis­bonne. Celle que per­sonne ne voit.

*

Ils sor­tirent du café et Lis­bonne les prit.

C’est le verbe exact — prit. La ville ne se laisse pas visi­ter. Elle vous sai­sit, vous entraîne, vous mal­mène dans ses mon­tées et ses des­centes, ses ruelles en esca­lier, ses impasses qui débouchent sur des pano­ra­mas ver­ti­gi­neux, ses places où la lumière tombe d’en haut comme dans une cathé­drale à ciel ouvert. Vera mar­chait devant, d’un pas rapide, et Fle­ming sui­vait, et ce suivre lui-même était une expé­rience nou­velle — lui qui était habi­tué à mener, à déci­der, à être celui qui sait où il va. Ici, il ne savait pas. Il la sui­vait dans les rues de Lis­bonne comme on suit un guide dans une forêt incon­nue, en fai­sant confiance et en se méfiant, les deux à la fois, parce que la confiance sans méfiance est de la naï­ve­té et que la méfiance sans confiance est de la paralysie.

Ils des­cen­dirent vers la Baixa par la Rua do Car­mo. Fle­ming vit le Ros­sio d’en haut — la grande place, la gare néo-manué­line qui res­sem­blait à un gâteau de mariage, les deux fon­taines, les mar­chands de jour­naux, les cireurs de chaus­sures assis sur de petits tabou­rets en bois qui frot­taient le cuir avec une appli­ca­tion de chi­rur­gien. La place grouillait. Des hommes en cos­tume, des femmes en noir, des sol­dats por­tu­gais en uni­forme kaki, des gamins qui ven­daient des billets de lote­rie en criant des numé­ros comme des enchères, et au milieu de tout cela — Fle­ming les vit immé­dia­te­ment, parce qu’il savait les voir — des étran­gers. Des réfu­giés. Recon­nais­sables non pas à leurs vête­ments, qui étaient sou­vent cor­rects, ni à leur langue, qu’ils avaient la pru­dence de ne pas par­ler trop fort, mais à leur manière de mar­cher. Les réfu­giés marchent dif­fé­rem­ment. Ils marchent comme des gens qui ne savent pas où ils vont et qui font sem­blant de le savoir. Ils marchent avec une éner­gie qui ne sert à rien, une éner­gie de ham­ster dans sa roue, parce que mar­cher est la seule chose qu’ils puissent encore faire sans visa, sans argent, sans avenir.

— Vous les voyez ? dit Vera.

— Oui.

— La plu­part sont juifs. Ils viennent d’Au­triche, d’Al­le­magne, de Pologne, de France. Ils ont tra­ver­sé l’Es­pagne à pied ou en train, et ils arrivent ici. Lis­bonne est le der­nier port. Le der­nier quai. De là, on peut encore par­tir — vers l’A­mé­rique, vers le Bré­sil, vers l’A­frique du Sud. Si on a un visa. Si on a de l’argent. Si on a de la chance. Les trois ensemble, c’est rare. Alors ils attendent. Ils mangent dans les pen­sions bon mar­ché de la Mou­ra­ria. Ils dorment dans les cou­loirs de la gare. Ils font la queue devant les consu­lats. Et pen­dant ce temps, à Esto­ril, les rois en exil jouent au casi­no et les espions boivent du por­to en se regar­dant dans le blanc des yeux.

Il y avait de la colère dans sa voix. Pas une colère démons­tra­tive — une colère com­pri­mée, ancienne, dur­cie par le temps, qui ne s’ex­pri­mait pas en éclats mais en phrases nettes, tran­chantes, comme des coups de scal­pel. Fle­ming nota cette colère. Elle était soit authen­tique, soit magis­tra­le­ment jouée. Il ne savait pas laquelle des deux hypo­thèses l’in­quié­tait davantage.

*

Ils mon­tèrent vers l’Al­fa­ma. Le quar­tier chan­geait — les rues deve­naient plus étroites, plus sombres, les immeubles plus vieux, les façades plus usées. Les azu­le­jos, ici, n’é­taient pas les azu­le­jos propres et res­tau­rés des quar­tiers bour­geois — ils étaient fis­su­rés, écaillés, cer­tains man­quaient comme des dents dans une mâchoire, et ceux qui res­taient mon­traient des motifs d’un bleu déla­vé par des siècles de pluie et de soleil, des motifs qui racon­taient des his­toires — des saints, des bateaux, des batailles, des fleurs, tout l’i­ma­gi­naire d’un peuple ins­crit sur les murs de ses mai­sons comme un livre ouvert que per­sonne ne lisait plus.

Du linge séchait entre les fenêtres, d’un côté à l’autre de la rue, et les draps blancs for­maient des voûtes au-des­sus de leurs têtes, trans­for­mant la ruelle en une nef de cathé­drale domes­tique. Des chats — par­tout, des chats, comme si le quar­tier entier était gou­ver­né par une civi­li­sa­tion féline — dor­maient sur des appuis de fenêtre, dans des pots de fleurs, sur les marches des esca­liers, avec cette inso­lence tran­quille des créa­tures qui savent qu’elles étaient là avant les humains et qu’elles seront là après.

Vera s’ar­rê­ta devant une porte basse peinte en vert.

— Ici, dit-elle. Écoutez.

Fle­ming écou­ta. D’a­bord, il n’en­ten­dit rien. Puis — c’é­tait comme si le son venait du mur lui-même, des pierres, du sol — une voix. Une voix de femme. Pas un chant, pas encore. Un son. Un son qui mon­tait len­te­ment, comme l’eau monte dans un puits, un son qui par­tait de très bas — du ventre, du sol, du centre de la terre — et qui mon­tait, mon­tait, s’é­ti­rait, vibrait, et deve­nait quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans la langue anglaise mais qui en por­tu­gais en avait un : fado.

— C’est une répé­ti­tion, dit Vera à voix basse. Il y a un concert ce soir dans cette casa. Une fadis­ta. Amá­lia. Elle n’est pas encore connue en dehors de Lis­bonne, mais ici, tout le monde sait qui elle est.

La voix tra­ver­sait la porte verte comme si la porte n’exis­tait pas. Elle tra­ver­sait les murs, les pierres, l’air, le temps. Fle­ming res­ta immo­bile. Il avait enten­du du fado avant — sur un disque, à Londres, chez un ami du Forei­gn Office qui col­lec­tion­nait les curio­si­tés musi­cales. C’é­tait joli. Exo­tique. Rien de plus. Mais ce qu’il enten­dait main­te­nant, à tra­vers cette porte verte, dans cette ruelle de l’Al­fa­ma avec le linge au-des­sus de sa tête et les chats à ses pieds, n’a­vait rien à voir avec le joli ni avec l’exo­tique. C’é­tait quelque chose de brut, de violent, de nu — un cri habillé en chan­son, une bles­sure habillée en mélo­die, et la beau­té du fado était exac­te­ment là : dans cette capa­ci­té à trans­for­mer la dou­leur en art sans que la dou­leur perde rien de sa force et sans que l’art perde rien de sa beauté.

— Sau­dade, dit Vera. C’est le mot. Intra­dui­sible. Pas la nos­tal­gie — la nos­tal­gie est trop douce. Pas la mélan­co­lie — la mélan­co­lie est trop pas­sive. La sau­dade, c’est… le manque actif. Le manque qui fait quelque chose. Qui crée. Qui chante.

Fle­ming la regar­da. Elle écou­tait, les yeux mi-clos, le visage légè­re­ment levé vers la porte verte, et dans cette pos­ture d’é­coute, il vit quelque chose qu’il n’a­vait pas vu avant — une vul­né­ra­bi­li­té. Minus­cule. Un trem­ble­ment infime de la lèvre infé­rieure. Une ombre dans les yeux. Quelque chose qui disait que cette femme, sous l’i­ro­nie et l’as­su­rance et le sou­rire inté­rieur, connais­sait la sau­dade. La por­tait en elle. Vivait avec.

Ce trem­ble­ment dura une seconde. Puis il dis­pa­rut, absor­bé par le masque, et Vera rede­vint Vera — pré­cise, iro­nique, en contrôle.

— On conti­nue ? dit-elle.

*

Ils mon­tèrent encore. L’Al­fa­ma s’é­le­vait en ter­rasses irré­gu­lières, chaque palier offrant une vue plus large sur la ville et le fleuve, comme si Lis­bonne se désha­billait à mesure qu’on mon­tait — d’a­bord les toits, puis les places, puis les clo­chers, puis le Tage, immense, lumi­neux, cette plaine d’eau qui cou­pait le monde en deux et dont la rive sud, brouillée par la brume, res­sem­blait à un rêve de terre, à un conti­nent imaginaire.

Ils arri­vèrent au Cas­te­lo São Jorge. Les murailles médié­vales, ron­gées par les siècles, dres­saient leurs cré­neaux contre le ciel bleu avec une digni­té de vieillards qui refusent de mou­rir. Des paons se pro­me­naient sur les pelouses inté­rieures — des paons, vivants, réels, absurdes — traî­nant leurs queues iri­sées dans l’herbe comme des man­teaux de cour aban­don­nés. Un gar­dien en cas­quette fumait assis sur un canon.

Fle­ming s’ac­cou­da aux rem­parts. La vue — il n’y avait pas de mot. Ou plu­tôt il y en avait trop, et aucun n’é­tait suf­fi­sant. Lis­bonne s’é­ta­lait en bas, de col­line en col­line, un chaos ordon­né de toits rouges, de cou­poles blanches, de clo­chers, de ruelles, de places, de jar­dins, avec le Tage au milieu comme une artère d’argent et, au loin, l’At­lan­tique, l’ho­ri­zon, le bout du monde connu. C’é­tait la vue qu’a­vaient eue les navi­ga­teurs por­tu­gais avant de par­tir vers les Indes, vers le Bré­sil, vers l’in­con­nu. C’é­tait la der­nière chose qu’ils avaient vue de chez eux. Et Fle­ming com­prit sou­dain — phy­si­que­ment, vis­cé­ra­le­ment, pas intel­lec­tuel­le­ment — ce que Vera avait appe­lé la sau­dade. Ce manque actif. Ce manque qui crée. Parce que devant cette vue, on ne pou­vait qu’a­voir envie de par­tir et en même temps avoir envie de res­ter, et cette contra­dic­tion — cette impos­si­bi­li­té — était le moteur de tout. De la musique. De la poé­sie. De l’ex­plo­ra­tion. De la guerre, peut-être.

— Mon père m’emmenait ici le dimanche, dit Vera. Elle s’é­tait accou­dée à côté de lui, pas trop près, pas trop loin, à cette dis­tance pré­cise que les gens intel­li­gents main­tiennent entre eux quand ils ne veulent pas encore être intimes mais ne veulent plus être étran­gers. Il disait que c’é­tait le seul endroit au monde où l’on pou­vait voir à la fois le pas­sé et l’a­ve­nir. Le pas­sé, c’est la ville. L’a­ve­nir, c’est la mer.

— Et le présent ?

— Le pré­sent, c’est nous. Debout sur un mur. C’est tou­jours comme ça, le pré­sent. On est tou­jours debout sur un mur, entre ce qu’on quitte et ce vers quoi on va.

Fle­ming ne répon­dit pas. Il fumait. La brise venait du Tage et por­tait cette odeur de vase, de sel et de pois­son qui est l’o­deur de tous les grands fleuves du monde au point où ils ren­contrent la mer — cette odeur de fin et de com­men­ce­ment, de mort et de nais­sance, d’eau douce qui se mêle à l’eau salée et qui ne rede­vien­dra jamais ce qu’elle était.

Il pen­sa : cette femme est dangereuse.

Pas dan­ge­reuse au sens phy­sique. Dan­ge­reuse au sens où cer­taines conver­sa­tions sont dan­ge­reuses — parce qu’elles vous emmènent dans des endroits de vous-même que vous aviez fer­més à clé, et que cette femme, avec ses phrases nettes et ses silences cal­cu­lés et sa bar­rette en écaille de tor­tue, avait une façon de tour­ner la clé sans même avoir l’air de tou­cher la serrure.

Il nota men­ta­le­ment — le pre­mier des deux détails qui ne col­laient pas. Son anglais. Trop bon. Pas trop bon au sens gram­ma­ti­cal — trop bon au sens cultu­rel. Les réfé­rences. Les tour­nures. La façon dont elle disait cer­taines choses qui impli­quait non pas une connais­sance de l’An­gle­terre mais une fré­quen­ta­tion de l’An­gle­terre, une immer­sion, quelque chose de plus pro­fond qu’un père anglais et quelques années d’é­cole. On n’ap­pre­nait pas à par­ler comme ça dans une mine d’é­tain du nord du Portugal.

Le deuxième détail : ses chaus­sures. Des chaus­sures anglaises. Pas des chaus­sures por­tu­gaises qui res­semblent à des chaus­sures anglaises — des chaus­sures anglaises. Des Chur­ch’s, si son œil ne le trom­pait pas. Et ses Chur­ch’s étaient neuves, ou presque neuves, ce qui signi­fiait qu’elles avaient été ache­tées récem­ment — en Angle­terre, puis­qu’on ne trou­vait pas de Chur­ch’s au Por­tu­gal. Et si Vera Car­val­ho avait été en Angle­terre récem­ment, pour­quoi ne l’a­vait-elle pas mentionné ?

Des détails. Deux détails. Peut-être rien. Peut-être tout. Fle­ming les ran­gea dans un tiroir men­tal et fer­ma le tiroir.

Pour l’ins­tant.

*

Ils redes­cen­dirent par un autre che­min — des esca­liers, des ruelles, des pas­sages cou­verts qui sen­taient le moi­si et le jas­min, un mélange qui n’au­rait pas dû fonc­tion­ner mais qui fonc­tion­nait, comme Lis­bonne elle-même, comme tout ce qui est beau et contra­dic­toire et impar­fait. Vera mar­chait devant. Fle­ming la sui­vait. Et il se ren­dit compte qu’il regar­dait sa nuque — cette zone de peau entre les che­veux et le col de la robe, cette zone que les Japo­nais consi­dèrent comme la plus éro­tique du corps humain et qui, chez Vera, avait effec­ti­ve­ment quelque chose de — non. Il détour­na le regard. Il regar­da les azu­le­jos. Il regar­da les chats. Il regar­da n’im­porte quoi d’autre que cette nuque.

Ils débou­chèrent sur une petite place — un lar­go, en por­tu­gais, un mot qui signi­fie large et qui est le contraire de ce qu’il désigne, parce que les lar­gos de Lis­bonne sont des espaces minus­cules, des mou­choirs de poche, des res­pi­ra­tions entre les murs. Un arbre — un oran­ger, char­gé de fruits — pous­sait au centre. Deux vieilles femmes en noir étaient assises sur un banc, immo­biles comme des sta­tues, leurs mains croi­sées sur les genoux, leurs visages plis­sés par des années de soleil et de cha­grin. Elles ne par­laient pas. Elles étaient là. Comme l’arbre. Comme le banc. Comme les pierres.

— On déjeune ? dit Vera.

Elle dési­gnait une porte ouverte dans un mur — pas d’en­seigne, pas de menu affi­ché, rien. Juste une porte et, der­rière la porte, un esca­lier qui des­cen­dait vers quelque chose d’invisible.

— C’est un restaurant ?

— C’est une tas­ca. Une taverne. La meilleure sar­dine grillée de l’Al­fa­ma. Mais si vous pré­fé­rez le res­tau­rant du Palá­cio, avec ses nappes blanches et sa sole meunière…

Il y avait un défi dans sa voix. Un défi minus­cule, presque tendre, qui disait : mon­trez-moi que vous n’êtes pas seule­ment un Anglais en blazer.

Fle­ming des­cen­dit l’escalier.

*

La tas­ca était une cave — basse de pla­fond, sombre, avec des murs en pierre brute noir­cie par des décen­nies de fumée et de graisse. Des tables en bois — pas du bois ciré, pas du bois noble, du bois de tra­vail, strié, mar­qué, taillé à la hache. Des bancs. Des bou­teilles de vin sans éti­quette. Et une odeur — une odeur monu­men­tale, une odeur qui vous sai­sis­sait à la gorge et ne vous lâchait plus, l’o­deur des sar­dines grillant sur le char­bon de bois, cette odeur de mer et de feu et de sel et de chair qui est peut-être l’o­deur la plus ancienne de la civi­li­sa­tion médi­ter­ra­néenne, l’o­deur qui dit : ici, on mange. Ici, on vit. Le reste est littérature.

Ils s’as­sirent. Il n’y avait pas de carte. Une femme — mas­sive, les bras nus, un tablier taché, un visage de madone buri­née — appor­ta sans qu’on lui demande : du pain, des olives, du fro­mage, une carafe de vin vert, et deux assiettes de sar­dines grillées posées sur des feuilles de papier jour­nal. C’é­tait tout. C’é­tait tout ce qu’il fallait.

Fle­ming regar­da les sar­dines. Elles étaient petites, argen­tées, noir­cies par la flamme, avec leurs yeux encore ouverts qui le fixaient avec cette expres­sion vague­ment offen­sée des pois­sons morts. Il pen­sa au res­tau­rant du Palá­cio — la sole, la por­ce­laine, le maître d’hô­tel spec­tral. Et il pen­sa à cette cave, ce pain, ces olives, ce vin qui n’a­vait pas de nom. Et il sut, avec cette cer­ti­tude immé­diate que donnent les expé­riences vraies, que la cave était plus réelle que le res­tau­rant. Que ces sar­dines étaient plus réelles que la sole. Que cette femme aux bras nus était plus réelle que le maître d’hôtel.

Le vin vert — vin­ho verde — était frais, léger, avec une effer­ves­cence presque imper­cep­tible qui piquait la langue et un goût de rai­sin et de pierre. Fle­ming but. Les sar­dines étaient brû­lantes, salées, par­faites. Il les man­gea avec les doigts, parce que Vera les man­geait avec les doigts, et parce qu’il com­prit que c’é­tait la seule façon — que les sar­dines grillées, comme cer­taines véri­tés, ne sup­portent pas la dis­tance d’un couvert.

— Par­lez-moi de votre mis­sion, dit Vera.

Elle dit cela avec la même désin­vol­ture qu’elle aurait dit par­lez-moi du temps ou par­lez-moi de votre famille. C’é­tait une ques­tion noyée dans le vin et les sar­dines, une ques­tion qui avait l’air de rien et qui était tout. Fle­ming sourit.

— Je suis ici pour éva­luer les réseaux d’in­for­ma­tion. Ren­con­trer des contacts. Rédi­ger un rap­port. Rien de passionnant.

— Vous l’a­vez déjà dit hier.

— Je ne vous ai pas vue hier.

— Je veux dire : c’est ce que disent tous les gens qui font quelque chose de pas­sion­nant. Rien de pas­sion­nant. C’est le mot de passe. Le signe de recon­nais­sance. L’homme qui dit rien de pas­sion­nant est tou­jours l’homme le plus inté­res­sant de la pièce.

Fle­ming rit. Ce rire — le deuxième vrai rire depuis son arri­vée au Por­tu­gal, après celui que Mag­da Lupes­cu lui avait arra­ché dans le kiosque. Il n’a­vait pas l’ha­bi­tude de rire. Le rire sup­pose un aban­don, une perte de contrôle momen­ta­née, et Fle­ming ne per­dait jamais le contrôle — sauf, appa­rem­ment, en pré­sence de femmes qui disaient des choses vraies avec le sourire.

— Et vous ? deman­da-t-il. Votre mis­sion à vous ? Qu’est-ce qu’une tra­duc­trice de l’am­bas­sade fait dans une tas­ca de l’Al­fa­ma avec un offi­cier de la Naval Intelligence ?

— Elle mange des sardines.

— C’est tout ?

— C’est déjà beau­coup. Les sar­dines grillées sont une forme de véri­té. Quand deux per­sonnes mangent des sar­dines avec les doigts dans une cave de l’Al­fa­ma, elles ne peuvent plus men­tir. Le gras sur les doigts, l’o­deur dans les vête­ments, le vin qui fait tour­ner la tête — tout cela détruit les masques. C’est pour ça que je vous ai emme­né ici. Pour voir votre visage sans masque.

— Et qu’est-ce que vous voyez ?

Elle le regar­da. Long­temps. Avec cette fran­chise des yeux qui n’est pos­sible qu’entre des gens qui se connaissent depuis trois heures ou depuis trente ans, et qui est impos­sible entre les deux.

— Je vois un homme qui regarde tout et ne touche rien. Un homme qui observe la vie comme un spec­tacle. Qui prend des notes men­tales. Qui classe. Qui archive. Un homme très intel­li­gent et très seul, et qui ne sait pas lequel des deux est la cause de l’autre.

Le silence tom­ba. Pas un silence de gêne — un silence de pré­ci­sion. Elle avait visé juste. Si juste que la bles­sure ne sai­gnait pas encore. Elle sai­gne­rait plus tard, la nuit, dans la chambre 214, quand il serait seul et que les mots de cette femme revien­draient comme des échardes.

— Vous êtes franche, dit-il.

— Je suis por­tu­gaise. Nous sommes un peuple de navi­ga­teurs. Nous allons droit.

— Vous allez aus­si au naufrage.

— Aus­si. Oui.

Ils se regar­dèrent. Le vin vert. Les sar­dines. L’o­deur de char­bon. La lumière de cave. Les vieilles de l’Al­fa­ma. Le fado der­rière la porte verte. Et cette femme, cette Vera Car­val­ho, tra­duc­trice de l’am­bas­sade, avec ses Chur­ch’s anglaises et son anglais trop par­fait et son sou­rire qui en savait plus qu’il ne disait — cette femme qui venait de lire en lui comme dans un livre ouvert et qui ne sem­blait pas effrayée par ce qu’elle y avait trouvé.

Fle­ming pen­sa : oui. Dan­ge­reuse. Très dangereuse.

Et il pen­sa aus­si, mal­gré lui, contre lui, avec cette par­tie de son cer­veau qui ne répon­dait pas aux ordres de la rai­son : magnifique.

Il rem­plit son verre. Il rem­plit le sien. Ils burent. Dehors, Lis­bonne conti­nuait sa jour­née — les tram­ways, les cris, la lumière — et en des­sous, dans cette cave qui sen­tait le feu et la mer, deux per­sonnes qui ne se connais­saient pas et qui ne se connaî­traient peut-être jamais com­men­çaient à jouer un jeu dont aucune des deux ne connais­sait les règles.

Mais ça, c’é­tait demain.

Pour l’ins­tant, il y avait les sar­dines, et le vin, et le silence, et les yeux de Vera dans la pénombre qui brillaient d’un éclat qui n’é­tait ni le reflet de la bou­gie ni le reflet du vin — quelque chose de plus ancien, de plus trouble, de plus beau.

Pour l’ins­tant, ça suffisait.

Cha­pitre 5 — Les ombres du Palácio

Il l’en­ten­dit avant de le voir.

Un rire. Pas un rire ordi­naire — un rire qui avait une tex­ture, une épais­seur, un volume phy­sique. Un rire qui occu­pait l’es­pace comme un meuble, qui dépla­çait l’air, qui obli­geait les gens à se retour­ner non pas par curio­si­té mais par néces­si­té, comme on se retourne quand quel­qu’un entre dans une pièce en cla­quant la porte. Sauf que ce n’é­tait pas une porte. C’é­tait une voix. Et la voix riait.

Fle­ming était au bar du Palá­cio. Il était dix-neuf heures, le cré­pus­cule tom­bait sur Esto­ril avec cette len­teur théâ­trale des soirs atlan­tiques — le ciel pas­sait du bleu au rose par des dégra­dés si sub­tils qu’on ne voyait pas la tran­si­tion, on consta­tait seule­ment le résul­tat, comme si quel­qu’un avait chan­gé le décor pen­dant qu’on regar­dait ailleurs. Fle­ming buvait un whis­ky. Son troi­sième jour au Por­tu­gal. Il reve­nait d’une jour­née pas­sée entre l’am­bas­sade — réunions, contacts, la prose consti­pée du ren­sei­gne­ment — et la chambre 214, où il avait rédi­gé des notes pour l’a­mi­ral God­frey en essayant de ne pas pen­ser à Vera Car­val­ho, à ses sar­dines, à ses Chur­ch’s neuves, à ce qu’elle avait dit sur les hommes qui regardent tout et ne touchent rien. Il avait échoué sur tous les fronts — les notes étaient mau­vaises et il n’a­vait pas ces­sé de pen­ser à Vera.

Le rire, donc.

Il venait du fond du bar, de ce coin où les fau­teuils étaient les plus pro­fonds et l’é­clai­rage le plus bas — le coin des habi­tués, des conspi­ra­teurs, des hommes qui avaient besoin d’ombre pour exis­ter plei­ne­ment. Fle­ming tour­na la tête et vit.

Un homme. Assis — non, pas assis. Ins­tal­lé. Déployé. Éta­lé dans un fau­teuil club en cuir fauve avec l’ai­sance sou­ve­raine d’un félin sur une branche. Grand — très grand, plus grand que Fle­ming, qui mesu­rait déjà six pieds, et plus large, avec des épaules qui sem­blaient avoir été conçues pour por­ter des charges ou enfon­cer des portes ou les deux. Un visage — un visage impos­sible. Des traits slaves, angu­leux, avec des pom­mettes hautes qui don­naient aux yeux un angle légè­re­ment mon­gol, un nez droit, une mâchoire mas­sive, et une bouche — cette bouche d’où sor­tait le rire — une bouche grande, mobile, expres­sive, qui chan­geait de forme avec chaque mot, chaque expres­sion, comme si elle était faite non pas d’os et de chair mais d’une matière plus souple, plus vivante, quelque chose qui tenait du caou­tchouc et de la soie.

Les yeux étaient noirs. D’un noir sans fond, sans lumière au fond, un noir de puits. Mais ce n’é­tait pas un noir triste ni un noir mena­çant — c’é­tait un noir joyeux, si une telle chose existe, un noir qui brillait de l’in­té­rieur comme un char­bon ardent sous la cendre, et quand l’homme riait — ce qu’il fai­sait sou­vent, avec une géné­ro­si­té qui sem­blait inépui­sable — les yeux noirs se plis­saient et deve­naient deux fentes lumi­neuses, deux crois­sants de lune inver­sés, et toute la salle du bar s’é­clai­rait un peu, comme si quel­qu’un avait ouvert un volet.

Il était entou­ré. Deux femmes — l’une blonde, l’autre brune, toutes deux belles de cette beau­té inter­na­tio­nale des femmes de palace qui res­semblent à des illus­tra­tions de maga­zines et qui sont peut-être des illus­tra­tions de maga­zines — étaient assises de chaque côté de lui, pen­chées vers lui avec cet angle d’in­cli­nai­son qui en disait plus long que n’im­porte quelle décla­ra­tion. Un homme plus âgé, en smo­king, écou­tait avec un sou­rire figé — le sou­rire de celui qui ne com­prend pas la moi­tié de ce qui se dit mais qui veut avoir l’air d’être dans la confi­dence. Et un ser­veur — le même ser­veur aux mains de pia­niste que Fle­ming avait vu la veille — appor­tait une bou­teille de cham­pagne dans un seau à glace avec la révé­rence d’un aco­lyte por­tant le calice.

L’homme racon­tait une his­toire. Fle­ming n’en­ten­dait pas les mots — trop loin, trop de bruit ambiant — mais il voyait la per­for­mance. Parce que c’é­tait une per­for­mance. Les mains bou­geaient, sculp­taient l’air, des­si­naient des per­son­nages invi­sibles, des pay­sages, des évé­ne­ments. Le corps entier par­ti­ci­pait — les épaules, le torse, la tête qui s’in­cli­nait, se redres­sait, pivo­tait. L’homme ne racon­tait pas une his­toire. Il la jouait. Il la vivait. Il la créait en temps réel, comme un musi­cien de jazz qui impro­vise sur un thème et qui ne sait pas lui-même où la mélo­die va l’emmener.

Fle­ming l’ob­ser­va pen­dant cinq minutes. Puis dix. Puis il ces­sa de comp­ter, parce que l’homme était fas­ci­nant de la même façon que cer­tains incen­dies sont fas­ci­nants — impos­sible de détour­ner le regard, même quand on sait que le feu détruit.

*

Ce fut l’homme qui vint à lui.

La bou­teille de cham­pagne était vide. Les deux femmes avaient été congé­diées — non, pas congé­diées, libé­rées, avec un bai­ser sur chaque main et un mur­mure qui les fit rou­gir toutes les deux, un exploit sta­tis­ti­que­ment impro­bable — et l’homme en smo­king avait dis­pa­ru dans les pro­fon­deurs de l’hô­tel. L’homme au rire se leva, tra­ver­sa le bar avec une démarche qui était à elle seule un évé­ne­ment — pas une marche, un mou­ve­ment, une ondu­la­tion de tout le corps qui fai­sait pen­ser à un dan­seur ou à un boxeur ou à un ani­mal de grande taille qui sait exac­te­ment où se trouve cha­cun de ses muscles — et vint s’as­seoir sur le tabou­ret voi­sin de celui de Fleming.

Comme ça. Sans invi­ta­tion. Sans pré­am­bule. Avec la désin­vol­ture abso­lue de l’homme pour qui le monde entier est un salon et tous ses habi­tants des convives potentiels.

— Vous êtes Fle­ming, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat. Il par­lait anglais avec un accent qui n’é­tait ni bri­tan­nique ni amé­ri­cain mais quelque chose d’autre — un accent d’Eu­rope cen­trale, slave, avec des voyelles ouvertes et des consonnes rou­lées, un accent qui trans­for­mait chaque phrase en quelque chose de musi­cal et de vague­ment dangereux.

— Et vous êtes ? dit Fleming.

— Duš­ko Popov. Mais tout le monde m’ap­pelle Duš­ko. Ou des noms moins flat­teurs, selon le pays et les circonstances.

Il ten­dit la main. La poi­gnée de main fut ce que Fle­ming atten­dait — ferme, sèche, un quart de seconde trop longue, juste assez pour éta­blir une domi­nance phy­sique sans tom­ber dans l’in­ti­mi­da­tion. C’é­tait une poi­gnée de main d’homme qui a ser­ré beau­coup de mains — des mains d’a­mis, des mains d’en­ne­mis, des mains de femmes, des mains d’hommes qui allaient mou­rir — et qui a appris à cali­brer la pres­sion au millimètre.

— Com­ment savez-vous mon nom ? deman­da Fleming.

— Mon cher Fle­ming. Vous êtes arri­vé il y a trois jours au Palá­cio Esto­ril. Vous êtes offi­cier de la Royal Navy, atta­ché au ren­sei­gne­ment naval. Vous por­tez des cos­tumes de Ben­son & Clegg, vous fumez des ciga­rettes turques faites sur mesure, vous buvez du whis­ky écos­sais, et hier soir vous avez pas­sé deux heures debout au casi­no à regar­der un Alle­mand jouer au bac­ca­ra sans jamais poser un jeton sur la table. Tout le monde sait qui vous êtes. La ques­tion n’est pas com­ment je sais votre nom. La ques­tion est pour­quoi vous ne savez pas encore le mien.

Fle­ming accu­sa le coup. L’homme avait rai­son — il aurait dû savoir. Le nom de Popov figu­rait dans les dos­siers du MI6, il l’a­vait lu quelque part, dans un mémo, dans un rap­port, un nom serbe asso­cié à des opé­ra­tions de double jeu, mais il ne l’a­vait pas relié au visage, parce que les noms dans les dos­siers n’ont pas de visage, pas de rire, pas de poi­gnée de main, pas d’é­paules qui occupent un fau­teuil comme un ter­ri­toire conquis.

— Popov, dit Fle­ming. L’agent double.

— Chut. Pas si fort. Agent double est un titre hono­ri­fique dans cer­tains milieux, mais au bar d’un hôtel plein d’es­pions, c’est un arrêt de mort. Disons sim­ple­ment que je suis un homme d’af­faires you­go­slave qui a des rela­tions dans dif­fé­rents pays et qui aime le cham­pagne. C’est plus sûr et c’est aus­si vrai.

— Les Alle­mands savent que vous tra­vaillez pour nous ?

— Les Alle­mands croient que je tra­vaille pour eux. Les Bri­tan­niques croient que je tra­vaille pour eux. La véri­té, c’est que je tra­vaille pour moi. C’est la seule posi­tion tenable quand tout le monde ment à tout le monde. L’é­goïsme est la der­nière forme d’honnêteté.

Il fit signe au bar­man. Deux whis­kies appa­rurent. Popov en pous­sa un vers Fle­ming avec un geste qui n’ad­met­tait pas le refus — le geste de l’homme qui offre un verre comme il offri­rait une alliance : c’est un pacte, pas une politesse.

— Par­lez-moi de l’Al­le­mand au casi­no, dit Fleming.

— Hart­mann. Wer­ner Hart­mann. Atta­ché finan­cier à la léga­tion alle­mande. Offi­ciel­le­ment, il super­vise les tran­sac­tions com­mer­ciales entre le Reich et le Por­tu­gal — le tungs­tène, la sar­dine en conserve, les tex­tiles. Offi­cieu­se­ment, il gère un réseau de finan­ce­ment occulte. L’argent du par­ti nazi qui cir­cule à tra­vers les banques por­tu­gaises, les comptes numé­ro­tés, les socié­tés-écrans. C’est un ban­quier. Le mot le plus dan­ge­reux qui existe.

— Plus dan­ge­reux que soldat ?

— Infi­ni­ment. Un sol­dat vous tue et c’est fini. Un ban­quier vous ruine et vous res­tez vivant. C’est bien pire. Hart­mann est l’homme par qui l’argent passe — l’argent qui paie les agents, qui achète les infor­ma­tions, qui cor­rompt les fonc­tion­naires, qui huile la machine. Sans Hart­mann, la moi­tié du réseau d’es­pion­nage alle­mand au Por­tu­gal s’ef­fondre. Mais per­sonne ne le touche. Vous savez pourquoi ?

— Parce qu’il est utile aux deux camps.

Popov le regar­da avec un inté­rêt nou­veau — un éclat dans les yeux noirs, une rééva­lua­tion silencieuse.

— Vous êtes moins naïf que vous n’en avez l’air, Fleming.

— Mer­ci.

— Ce n’est pas un com­pli­ment. La naï­ve­té pro­tège. L’in­tel­li­gence expose. Hart­mann le sait. C’est pour ça qu’il joue au casi­no. Le bac­ca­ra n’est pas un jeu pour lui. C’est un lan­gage. Chaque mise est un mes­sage. Chaque gain est une démons­tra­tion de puis­sance. Il ne joue pas pour gagner de l’argent — il a tout l’argent du Reich der­rière lui. Il joue pour mon­trer qu’il peut gagner. Pour mon­trer qu’il contrôle. Le casi­no est sa vitrine. Sa table de bac­ca­ra est son bureau.

Fle­ming but une gor­gée de whis­ky. Les infor­ma­tions de Popov confir­maient ce qu’il avait sen­ti ins­tinc­ti­ve­ment la veille — que le jeu de Hart­mann n’é­tait pas du jeu mais autre chose, quelque chose de plus froid, de plus cal­cu­lé, quelque chose qui avait la forme du jeu mais la sub­stance du pouvoir.

— Et vous ? deman­da Fle­ming. Quel est votre rôle dans tout ça ?

Popov sou­rit. Un sou­rire dif­fé­rent de son rire — plus lent, plus intime, un sou­rire qui ne s’a­dres­sait pas à la salle mais à Fle­ming seul, un sou­rire de confidence.

— Mon rôle est d’être visible. C’est le meilleur camou­flage qui existe. Les espions dis­crets se font repé­rer parce qu’ils sont dis­crets. Moi, je fais du bruit. Je bois du cham­pagne. Je parle fort. Je séduis des femmes dans des lieux publics. Et pen­dant que tout le monde me regarde faire le paon, per­sonne ne regarde ce que je fais vraiment.

— Et qu’est-ce que vous faites vraiment ?

— Si je vous le disais, il fau­drait que je vous tue. Non, par­don, c’est une blague affreuse. Un cli­ché d’es­pion de ciné­ma. La véri­té est moins dra­ma­tique. Ce que je fais, Fle­ming, c’est sur­vivre. Dans mon métier — le vrai métier, pas celui des films — sur­vivre est déjà un exploit. Chaque jour où je me réveille vivant est un jour que j’ai volé à quel­qu’un qui vou­lait me voir mort. Et croyez-moi, la liste est longue.

Il dit cela avec une légè­re­té qui ren­dait les mots presque gais — comme si la mort était une vieille connais­sance avec laquelle il entre­te­nait des rela­tions cor­diales, un voi­sin légè­re­ment encom­brant qu’on salue le matin et qu’on oublie le reste de la jour­née. Mais Fle­ming, qui savait écou­ter sous les mots, enten­dit autre chose. Il enten­dit la fatigue. Pas la fatigue phy­sique — la fatigue morale. La fatigue de l’homme qui ment à tout le monde depuis si long­temps qu’il ne sait plus ce que sa propre voix sonne quand elle dit la véri­té. Fle­ming recon­nut cette fatigue parce qu’il la por­tait lui-même, en plus petit, en plus dis­cret, comme une ver­sion minia­ture de la même maladie.

*

Ils burent. Un whis­ky. Deux. Trois. Le bar du Palá­cio se rem­plis­sait autour d’eux — des voix, des par­fums, des cli­que­tis de verre, cette houle humaine du soir qui monte comme la marée et qui trans­forme les espaces vides en espaces vivants. Les lampes en bronze jetaient des ombres longues sur les boi­se­ries. Le bar­man aux mains de pia­niste évo­luait der­rière son comp­toir avec la grâce muette d’un dan­seur de bal­let dont la scène serait un rec­tangle de bois ciré.

Popov par­lait. Il par­lait comme il riait — avec une géné­ro­si­té appa­rente qui dis­si­mu­lait une stra­té­gie. Chaque anec­dote était un cadeau empoi­son­né, un frag­ment d’in­for­ma­tion enve­lop­pé dans du papier à rire, et Fle­ming devait trier — ce qui était vrai, ce qui était faux, ce qui était vrai et pré­sen­té comme faux pour mieux le faire passer.

Popov racon­ta Ber­lin. L’Ab­wehr — le ren­sei­gne­ment mili­taire alle­mand — qui l’a­vait recru­té en croyant recru­ter un agent, alors qu’il tra­vaillait déjà pour les Bri­tan­niques. Le double jeu. Les noms de code — Tri­cycle, c’é­tait le sien, don­né par le MI5, et quand Fle­ming deman­da pour­quoi Tri­cycle, Popov rit de son rire énorme et dit que c’é­tait en rap­port avec sa vie amou­reuse, et Fle­ming, qui com­prit l’al­lu­sion, ne deman­da pas de précisions.

Popov racon­ta Lis­bonne. La plaque tour­nante. Le car­re­four de tous les espions d’Eu­rope — Alle­mands, Bri­tan­niques, Amé­ri­cains, Ita­liens, Japo­nais, tous ici, dans cette ville de lumière, à se sur­veiller, se tra­hir, se séduire, s’a­che­ter, se vendre, dans un bal­let d’ombres dont le Palá­cio était la scène prin­ci­pale et le casi­no le décor.

— Vous savez ce qu’est Esto­ril ? dit Popov en repo­sant son verre. C’est un aqua­rium. Un aqua­rium rem­pli de pois­sons qui se croient dans l’o­céan. Mais il y a des murs de verre par­tout, et der­rière les murs, des gens qui regardent. Sala­zar regarde. La PVDE regarde — la police poli­tique, les hommes en gris, les yeux et les oreilles du régime. Les Alle­mands regardent. Les Anglais regardent. Tout le monde regarde tout le monde. Et les pois­sons conti­nuent de nager en cercle en croyant qu’ils sont libres.

— Et vous ? Vous êtes un pois­son ou un spectateur ?

— Je suis les deux. C’est ça le double jeu. Être dedans et dehors en même temps. Nager et regar­der. Le pro­blème, c’est qu’à force de faire les deux, on finit par ne plus savoir de quel côté du verre on se trouve.

Il y eut un silence. Un de ces silences qui sur­viennent entre deux hommes quand la conver­sa­tion a atteint un point de véri­té que ni l’un ni l’autre n’a­vait pré­vu d’at­teindre, et qui les laisse tous les deux un peu dés­équi­li­brés, comme après un coup de vent.

Puis Popov se pen­cha vers Fle­ming. Plus près. Sa voix bais­sa d’un ton — pas un mur­mure, juste un registre plus intime, le registre de l’homme qui va dire quelque chose qu’il n’a pas pré­vu de dire.

— Fle­ming. Un conseil. L’Al­le­mand — Hart­mann. Ne le sous-esti­mez pas. Ce n’est pas un joueur de casi­no. C’est un joueur d’é­checs qui uti­lise le casi­no comme échi­quier. Et aux échecs, les pièces les plus dan­ge­reuses ne sont pas les reines et les tours. Ce sont les fous. Les pièces qui avancent en dia­go­nale. Celles qu’on ne voit pas venir.

— Pour­quoi me dites-vous ça ?

— Parce que vous l’a­vez regar­dé pen­dant deux heures hier soir et qu’il vous a regar­dé en retour. Ça veut dire que vous exis­tez pour lui main­te­nant. Vous êtes entré dans son jeu. Et quand on entre dans le jeu de Hart­mann, on n’en sort pas indemne.

— Vous par­lez d’expérience ?

Popov ne répon­dit pas. Il sou­rit — pas le grand sou­rire, pas le sou­rire de scène. Un sou­rire plus mince, plus triste, qui pas­sa sur son visage comme l’ombre d’un nuage sur un champ de blé, vite venu, vite par­ti, mais qui chan­gea pen­dant un ins­tant la lumière de tout le paysage.

— Allons dîner, dit-il. Je connais un endroit à Cas­cais où ils font un riz aux fruits de mer qui vaut la peine de ris­quer sa vie sur la route côtière de nuit.

*

Ils ne dînèrent pas à Cas­cais. Quelque chose arrê­ta Fle­ming dans le hall — une scène qu’il n’au­rait pas dû voir et qu’il vit quand même, parce qu’il voyait tou­jours ce qu’il n’au­rait pas dû voir, c’é­tait sa malédiction.

Près de l’as­cen­seur, un homme se tenait debout, immo­bile, le dos très droit, les mains croi­sées devant lui dans cette pos­ture que les mili­taires adoptent au repos mais qui n’est pas du repos — c’est de l’at­tente concen­trée, de l’im­mo­bi­li­té char­gée, le calme du res­sort com­pri­mé. Il était grand, mince, élé­gant d’une élé­gance qui n’a­vait rien de tapa­geur — un cos­tume gris, une cra­vate bor­deaux, des chaus­sures impec­cables. La cin­quan­taine, peut-être moins. Un visage allon­gé, aris­to­cra­tique, avec un nez aqui­lin et des yeux clairs — bleus ou gris, Fle­ming ne put pas déter­mi­ner à cette dis­tance — qui regar­daient droit devant eux avec une fixi­té qui n’é­tait pas de la concen­tra­tion mais de la rési­gna­tion. Le regard d’un homme qui attend depuis long­temps et qui sait qu’il atten­dra encore.

— Umber­to, mur­mu­ra Popov à côté de lui.

— Le prince héri­tier d’Italie ?

— Plus pour long­temps, peut-être. Son père Vic­tor-Emma­nuel est vieux, malade, et marion­nette de Mus­so­li­ni. Umber­to est ici en — com­ment dire — en stand-by. Ni en exil, ni en poste, ni en vacances. Il est dans cet entre-deux que les princes connaissent bien et que les gens nor­maux ne connaissent jamais : l’entre-deux du des­tin. Il attend que l’His­toire décide de lui.

Fle­ming obser­va Umber­to. Il y avait quelque chose de poi­gnant dans cette sil­houette — cet homme debout près d’un ascen­seur de palace, droit comme un sol­dat, habillé comme un prince, et qui n’é­tait ni l’un ni l’autre. Ou les deux à la fois, ce qui reve­nait au même dans un monde où les uni­formes et les cou­ronnes avaient per­du leur sens. Umber­to atten­dait l’as­cen­seur comme il atten­dait son ave­nir — avec une patience dont on ne savait pas si elle était de la digni­té ou de l’épuisement.

L’as­cen­seur arri­va. Les portes s’ou­vrirent. Umber­to entra. Les portes se refer­mèrent. Et ce fut comme si un rideau était tom­bé sur une scène vide — plus rien, plus per­sonne, juste le hall du Palá­cio avec son lustre éteint et son concierge som­nolent et cette odeur de fleurs fanées qui est l’o­deur uni­ver­selle des halls d’hô­tel après le cou­cher du soleil.

— Ces gens, dit Fleming.

— Oui, dit Popov. Ces gens.

— Carol et Mag­da. Umber­to. Com­bien d’autres ?

— Des dizaines. Des rois, des reines, des princes, des ducs, des comtes, des barons — toute l’a­ris­to­cra­tie déchue d’Eu­rope est ici, Fle­ming. Esto­ril est le Père-Lachaise de la royau­té. Ils ne sont pas morts mais ils ne sont plus vivants. Ils errent dans les cou­loirs du Palá­cio comme des fan­tômes de châ­teau, sauf que le châ­teau est un hôtel quatre étoiles et que les fan­tômes règlent leur note à la fin du mois. Avec quel argent ? Dieu seul le sait. Pro­ba­ble­ment avec l’argent qu’ils ont empor­té en fuyant — les bijoux, l’or, les tableaux ven­dus dans des cir­cuits dis­crets. La royau­té en faillite, c’est encore de la royau­té. Ça se vend.

Popov par­lait avec une dure­té que Fle­ming ne lui avait pas encore enten­due — la dure­té de l’homme qui vient d’un pays sans roi et qui regarde les monar­chies s’ef­fon­drer avec un mélange de satis­fac­tion et de pitié, comme un athée regar­dant une cathé­drale en flammes.

— Et en atten­dant, dit Popov, ils jouent au casi­no. Ils boivent au bar. Ils se pro­mènent dans le jar­din. Ils lisent les jour­naux de pays qui ne sont plus les leurs. Ils reçoivent des cour­riers de gou­ver­ne­ments qui ne les recon­naissent plus. Et le soir, dans leurs chambres — les grandes chambres, les suites, celles qui donnent sur la mer — ils se regardent dans le miroir et se demandent s’ils sont encore ce qu’ils étaient ou s’ils sont déjà ce qu’ils devien­dront. C’est-à-dire rien.

Le mot tom­ba. Rien. Il tom­ba dans le silence du hall comme une pièce de mon­naie dans un puits.

*

Ils dînèrent fina­le­ment au res­tau­rant du Palá­cio. La salle était pleine — c’é­tait l’heure du dîner, et les convives du Palá­cio dînaient comme ils fai­saient tout le reste : avec céré­mo­nie. Des femmes en robe longue. Des hommes en smo­king ou en cos­tume sombre. Des bou­gies sur chaque table. Le maître d’hô­tel spec­tral qui gui­dait les convives vers leurs places avec la solen­ni­té d’un prêtre dis­tri­buant les hosties.

Popov com­man­da pour deux — sans deman­der, sans hési­ter, avec cette auto­ri­té natu­relle des hommes qui consi­dèrent les menus comme des sug­ges­tions et les ser­veurs comme des par­te­naires de jeu. Des huîtres. Un pois­son dont Fle­ming ne com­prit pas le nom — un nom por­tu­gais qui conte­nait sept syl­labes et au moins trois sons que la langue anglaise ne savait pas pro­duire. Du vin blanc. Du pain.

Ils man­gèrent. Popov man­geait comme il par­lait — avec appé­tit, avec joie, avec une atten­tion sen­suelle à chaque bou­chée qui trans­for­mait le repas en expé­rience. Il com­men­tait le pois­son, le vin, le pain, la tex­ture du beurre, la qua­li­té de l’huile d’o­live, avec le voca­bu­laire et la pré­ci­sion d’un cri­tique gas­tro­no­mique — ou d’un homme qui sait que chaque repas pour­rait être le der­nier et qui a déci­dé, en consé­quence, de ne plus jamais man­ger distraitement.

— Fle­ming, dit Popov entre deux bou­chées. Qu’est-ce que vous faites ici ? Je veux dire : vraiment.

— J’é­va­lue les réseaux de —

— Non. Ce que vous faites vrai­ment. Pas la mis­sion. Vous. Qu’est-ce que vous faites de votre vie ?

La ques­tion le prit au dépour­vu. Pas parce qu’elle était indis­crète — les espions ne connaissent pas l’in­dis­cré­tion, ils ne connaissent que l’in­for­ma­tion. Mais parce qu’elle était sin­cère. Popov, der­rière le masque du séduc­teur et du racon­teur d’his­toires, posait une ques­tion réelle. Et Fle­ming, qui avait l’ha­bi­tude de dévier les ques­tions réelles avec des pirouettes ver­bales, se trou­va désarmé.

— Je rédige des mémos, dit-il. J’in­vente des opé­ra­tions que per­sonne n’exé­cute. Je classe des infor­ma­tions. Je fais ce que font les offi­ciers de bureau — je gagne la guerre avec un sty­lo et une machine à écrire, ce qui revient à ne pas la gagner du tout.

— Vous vous sous-estimez.

— Je me connais.

— C’est la même chose. Les gens qui se connaissent se sous-estiment tou­jours, parce qu’ils voient leurs limites. Les gens qui ne se connaissent pas se sur­es­timent, parce qu’ils voient leurs rêves. Vous, Fle­ming, vous êtes un homme qui voit ses limites et qui en souffre. Je le sais parce que je suis exac­te­ment le contraire — je suis un homme qui voit ses rêves et qui en jouit. Les deux sont des mala­dies. Mais la mienne est plus agréable.

Fle­ming sou­rit. Mal­gré lui. Mal­gré l’a­ga­ce­ment — parce que Popov, comme Vera avant lui, avait cette capa­ci­té insup­por­table de dire des choses vraies avec un sou­rire, de poser le doigt sur la plaie en ayant l’air de cares­ser. Et cette pré­ci­sion le trou­blait, parce qu’elle signi­fiait que ces gens — Vera, Popov, peut-être même Mag­da Lupes­cu dans son kiosque — le voyaient. Le voyaient vrai­ment. Pas le cos­tume, pas le bla­zer, pas l’of­fi­cier de la Naval Intel­li­gence. L’homme. L’homme der­rière l’homme. Et cet homme-là, Fle­ming l’a­vait pas­sé sa vie entière à cacher.

— Vous savez ce que je pense ? dit Popov en repo­sant ses cou­verts. Je pense que vous êtes un écri­vain qui ne le sait pas encore.

Le mot tom­ba sur la table comme une carte retour­née. Écri­vain. Fle­ming ne dit rien. Quelque chose bou­gea en lui — quelque chose de pro­fond, de sou­ter­rain, comme une plaque tec­to­nique qui se déplace d’un mil­li­mètre et qui chan­ge­ra un jour la sur­face de la terre, mais pas encore, pas main­te­nant. Il ne dit rien parce qu’il n’y avait rien à dire. Le mot était là. Il l’a­vait enten­du. Il ne l’ou­blie­rait pas.

— Ne jouez jamais contre un homme qui n’a rien à perdre, dit Popov en chan­geant de sujet avec la dex­té­ri­té d’un pres­ti­di­gi­ta­teur qui esca­mote une pièce. C’est mon conseil pour le casi­no. Hart­mann n’a rien à perdre parce qu’il ne joue pas son argent — il joue celui du Reich. Vous, si vous jouez, vous joue­rez le vôtre. L’homme qui joue son propre argent a tou­jours peur. L’homme qui joue l’argent des autres n’a peur de rien. C’est l’a­van­tage des ser­vi­teurs du mal : ils n’ont pas de comptes en banque. Ils ont des comptes tout court.

— Vous par­lez comme si vous l’admiriez.

— J’ad­mire la com­pé­tence. La com­pé­tence est amo­rale. On peut admi­rer la tech­nique d’un assas­sin sans approu­ver l’as­sas­si­nat. Hart­mann est com­pé­tent. Ter­ri­ble­ment com­pé­tent. Et il joue un bac­ca­ra qui est une forme de poé­sie — une poé­sie froide, sans cœur, mais une poé­sie quand même. Vous l’a­vez vue. Je l’ai vue dans vos yeux, hier soir, quand je vous ai obser­vé l’ob­ser­ver. Vous étiez hypnotisé.

— Je ne —

— Si. Vous étiez hyp­no­ti­sé. Ce n’est pas une honte. Hart­mann hyp­no­tise tout le monde. C’est son talent. C’est aus­si son arme. L’homme qui vous hyp­no­tise est l’homme qui vous contrôle. Souvenez-vous-en.

Le dîner se ter­mi­na. Le café. Un por­to — taw­ny, vieux, qui sen­tait la figue et le cara­mel. Popov par­la encore — de la guerre, de la You­go­sla­vie, de Bel­grade qu’il avait quit­tée avant les bom­bar­de­ments, d’une femme qu’il avait aimée à Paris et per­due à Mar­seille, de la qua­li­té des che­mises ita­liennes com­pa­rées aux che­mises anglaises, du jazz, de la nata­tion, de la mort. Il par­lait de tout avec la même inten­si­té — les che­mises et la mort, le jazz et la guerre — comme si tout avait la même impor­tance, comme si la hié­rar­chie des sujets était une inven­tion de gens ennuyeux et que le monde, vu de l’in­té­rieur, était un immense bazar où les tra­gé­dies et les futi­li­tés coha­bi­taient dans un désordre fertile.

Fle­ming écou­tait. Pour une fois, il ne pre­nait pas de notes men­tales. Il écou­tait comme on écoute de la musique — pas pour com­prendre, pas pour ana­ly­ser, mais pour sen­tir. Et ce qu’il sen­tait, en écou­tant Popov, c’é­tait quelque chose qu’il n’a­vait jamais res­sen­ti devant un homme : de l’en­vie. Pas de la jalou­sie — l’en­vie est plus propre que la jalou­sie. L’en­vie recon­naît la supé­rio­ri­té de l’autre sans amer­tume. Et Popov était supé­rieur. Pas plus intel­li­gent — Fle­ming se savait au moins son égal sur ce ter­rain. Mais plus vivant. Plus pré­sent. Plus incar­né. Popov exis­tait dans son corps, dans sa voix, dans ses gestes, avec une plé­ni­tude que Fle­ming n’at­tein­drait jamais, lui qui vivait dans sa tête comme un loca­taire per­ma­nent d’un appar­te­ment trop grand, per­du dans les cou­loirs de ses propres pensées.

Popov était le vrai espion. L’homme d’ac­tion. Le héros.

Fle­ming était l’homme qui regar­dait le héros.

Et cette dif­fé­rence — cette dif­fé­rence entre être et regar­der, entre vivre et obser­ver, entre le per­son­nage et l’au­teur — était peut-être la plus impor­tante de toutes. Parce que c’est de cette dif­fé­rence que naî­traient, des années plus tard, un per­son­nage et un livre, un mythe et un homme, James Bond et Casi­no Royale.

Mais Fle­ming ne le savait pas encore.

Pas encore.

*

Ils se sépa­rèrent dans le hall. Popov dis­pa­rut — vers une femme, vers un ren­dez-vous, vers une de ces nuits dont il ne racon­te­rait que la ver­sion amu­sante le len­de­main matin — et Fle­ming res­ta seul, debout, dans le hall éteint du Palá­cio, avec le goût du por­to dans la bouche et les mots de Popov dans la tête.

Un écri­vain qui ne le sait pas encore.

Il mon­ta l’es­ca­lier. Le tapis gre­nat. Les appliques en bronze. Le cou­loir. La porte. La chambre.

En pas­sant devant le jar­din, par la fenêtre du palier, il aper­çut une sil­houette. Un homme, seul, assis sur le banc en pierre sous le magno­lia. Immo­bile. Le dos très droit. Le visage levé vers le ciel, vers les étoiles, vers rien.

Umber­to.

Le prince d’I­ta­lie était assis dans le jar­din du Palá­cio à minuit, seul, et il regar­dait le ciel. Et dans ce geste — cette soli­tude, cette ver­ti­ca­li­té, ce regard levé vers quelque chose qui n’exis­tait peut-être pas — il y avait toute la tra­gé­die des rois déchus, toute la digni­té des hommes qui ont tout per­du et qui conti­nuent de lever la tête, non pas par espoir mais par habi­tude, parce que les princes ont appris à gar­der la tête haute et que cette leçon est la der­nière qu’ils oublient.

Fle­ming le regar­da un moment. Puis il gagna sa chambre, fer­ma la porte, et s’as­sit sur le lit sans allu­mer la lumière.

Dans le noir, il enten­dait la mer. Il enten­dait le vent dans les pal­miers. Il enten­dait, très loin, le rire de Popov — non, c’é­tait impos­sible, Popov était par­ti, c’é­tait un sou­ve­nir de rire, un écho, un fan­tôme de rire qui réson­nait dans sa mémoire comme le fado réson­nait dans les ruelles de l’Alfama.

Il sor­tit le bloc-notes de la table de nuit. Il prit le crayon. Il écri­vit, sous le mot qu’il avait écrit la veille — le chiffre —, un deuxième mot. Un prénom.

Puis il ran­gea le bloc-notes, se cou­cha, et res­ta long­temps éveillé dans le noir, à écou­ter la mer et à pen­ser à un homme qui riait trop fort, à un prince qui regar­dait les étoiles, et à une femme aux yeux sombres qui man­geait des sar­dines avec les doigts dans une cave de l’Alfama.

Le Palá­cio res­pi­rait autour de lui. Les murs, les cou­loirs, les chambres — tout ce bâti­ment blanc plein de fan­tômes et d’es­pions et de rois bri­sés — res­pi­rait dans la nuit comme un ani­mal endor­mi, un ani­mal immense, patient, qui savait des choses que ses habi­tants ne savaient pas.

Fle­ming fer­ma les yeux.

Le Palá­cio veillait.

Cha­pitre 6 — Le Tage

Le matin du qua­trième jour, il pleuvait.

Pas la pluie anglaise — cette bruine hori­zon­tale, grise, obs­ti­née, qui entre sous les para­pluies et dans les âmes avec la même insis­tance métho­dique. Non. Une pluie por­tu­gaise. Une pluie ver­ti­cale, chaude, sou­daine, qui tom­bait d’un ciel res­té bleu sur les bords comme si le soleil et l’a­verse s’é­taient mis d’ac­cord pour coexis­ter, pour occu­per le même espace au même moment, et cette coexis­tence était si por­tu­gaise, si pro­fon­dé­ment lis­boète, que Fle­ming, debout à la fenêtre de la chambre 214, eut le sen­ti­ment de com­prendre enfin quelque chose sur ce pays — un pays où les contraires ne s’ex­cluent pas mais coha­bitent, où la joie et la tris­tesse mangent à la même table, où il pleut et il fait beau en même temps, et où per­sonne ne trouve ça étrange.

La pluie dura vingt minutes. Puis le soleil revint, d’un coup, comme un acteur qui rentre en scène après une fausse sor­tie, et le jar­din du Palá­cio se mit à fumer — une brume légère mon­tait de la pelouse, des mas­sifs, des feuilles mouillées, et les pal­miers lui­saient d’un éclat ver­ni qui leur don­nait un air de plantes arti­fi­cielles dans un décor trop soigné.

Le télé­phone son­na. Fle­ming décrocha.

— C’est Vera. Je vous emmène quelque part aujourd’­hui. Pas de questions.

— Où ?

— J’ai dit pas de questions.

Elle rac­cro­cha. Fle­ming regar­da le com­bi­né comme on regarde un objet qui vient de vous mordre — avec stu­peur, avec un soup­çon d’ad­mi­ra­tion. Cette femme rac­cro­chait au nez d’un offi­cier de la Royal Navy avec la désin­vol­ture d’une col­lé­gienne annu­lant un cours de pia­no. Il sou­rit. Puis il ces­sa de sou­rire, parce que sou­rire seul dans une chambre d’hô­tel en pen­sant à une femme qu’on connaît depuis vingt-quatre heures est le pre­mier symp­tôme d’un état dont il connais­sait la gra­vi­té et les conséquences.

Il s’ha­billa. Che­mise blanche, pan­ta­lon de lin, pas de bla­zer — la pluie avait lais­sé dans l’air une tié­deur moite qui ren­dait la veste super­flue. Il glis­sa ses Mor­land dans sa poche de poi­trine, hési­ta, puis les rem­pla­ça par un paquet de SG Gigante qu’il avait ache­té la veille au kiosque du hall. Une conces­sion. Un camou­flage. Ou un geste envers Vera — il pré­fé­rait ne pas savoir lequel.

*

Elle l’at­ten­dait dans le hall, assise dans un des fau­teuils en cuir fauve, les jambes croi­sées, lisant un jour­nal por­tu­gais — le Diá­rio de Notí­cias — avec une concen­tra­tion que Fle­ming jugea authen­tique, ce qui le sur­prit, parce que jus­qu’i­ci il avait clas­sé Vera dans la caté­go­rie des gens qui lisent les jour­naux comme acces­soire et non comme source d’in­for­ma­tion. Il révi­sa son juge­ment. Cette femme lisait réel­le­ment. Elle absor­bait le monde par les yeux — les mots, les gens, les rues, les visages — avec la même avi­di­té que lui, mais sans le déta­che­ment. Elle était dedans. Lui était tou­jours dehors, le nez col­lé à la vitre.

Elle leva la tête. Le sou­rire inté­rieur, immé­dia­te­ment. Comme si le sou­rire l’a­vait atten­due, tapi dans les coins de ses lèvres, prêt à sur­gir dès qu’un sti­mu­lus appro­prié se pré­sen­tait — et Fle­ming, appa­rem­ment, était un sti­mu­lus approprié.

— Vous avez chan­gé de ciga­rettes, dit-elle.

Il bais­sa les yeux sur la poche de sa che­mise. Les SG Gigante dépas­saient, visibles.

— Un conseil avi­sé d’une experte locale.

— C’est un début. Main­te­nant il fau­drait chan­ger la façon dont vous regar­dez les gens. Vous les regar­dez comme un ento­mo­lo­giste regarde des insectes. Ça se voit à trois mètres.

— Et com­ment fau­drait-il que je les regarde ?

— Comme un être humain regarde d’autres êtres humains. Avec inté­rêt et sans supé­rio­ri­té. Je sais que c’est dif­fi­cile pour un Anglais.

Elle plia son jour­nal, se leva, et mar­cha vers la sor­tie. Fle­ming la sui­vit. Il com­men­çait à s’ha­bi­tuer à la suivre — à ce rythme qu’elle impo­sait, ni trop rapide ni trop lent, le rythme d’une femme qui sait où elle va et qui ne se retourne pas pour véri­fier que vous sui­vez, parce qu’elle sait que vous sui­vez. Et cette cer­ti­tude — cette cer­ti­tude tran­quille, non dite — était en elle-même une forme de pouvoir.

*

Le taxi les dépo­sa au Cais do Sodré, sur la rive nord du Tage.

Le quai sen­tait le gou­dron, le pois­son et le die­sel. Des bateaux de pêche étaient amar­rés le long du quai — des cha­lu­tiers peints de cou­leurs vives, bleu, vert, rouge, jaune, comme si les pêcheurs por­tu­gais avaient déci­dé que la mer était trop grise et qu’il fal­lait y ajou­ter de la cou­leur, de force, par obs­ti­na­tion. Des filets séchaient sur des sup­ports en bois. Des mouettes tour­naient en criant ces cris de mouettes qui sont le même cri par­tout dans le monde — à Lis­bonne, à Londres, à Bom­bay — le cri de l’oi­seau qui vit entre deux élé­ments et qui n’ap­par­tient à aucun.

Vera ache­ta deux billets au gui­chet d’un petit bâti­ment blanc — la gare flu­viale — et ils mon­tèrent à bord d’un cacil­hei­ro, un de ces fer­ries à fond plat qui tra­ver­saient le Tage entre les deux rives comme des navettes entre deux mondes. Le bateau était vieux, rouillé, peint en crème et vert, avec un pont supé­rieur ouvert où des bancs en bois accueillaient les pas­sa­gers — des ouvriers, des femmes avec des paniers, des enfants, un prêtre en sou­tane qui lisait son bré­viaire, un sol­dat endor­mi la bouche ouverte.

Le fer­ry s’é­bran­la. Le moteur tous­sa, cra­cha, puis trou­va son rythme — un bat­te­ment sourd, régu­lier, qui fai­sait vibrer le pont sous les pieds. L’eau du Tage se fen­dit. Fle­ming s’ac­cou­da au bas­tin­gage et regarda.

Le Tage. Il l’a­vait vu d’en haut — du Cas­te­lo, de l’a­vion. Mais le voir d’en haut n’est pas le voir. Voir le Tage, c’est être des­sus, au niveau de l’eau, là où l’on sent sa masse, son mou­ve­ment, sa res­pi­ra­tion. Le fleuve était immense — si large à cet endroit qu’il res­sem­blait à un bras de mer, une éten­due d’eau grise et dorée qui scin­tillait sous le soleil reve­nu avec un éclat de métal bat­tu. Des vagues courtes, ner­veuses, cla­quaient contre la coque du fer­ry. La brise por­tait cette odeur com­po­site — sel, vase, pois­son, algues, gasoil — qui est l’o­deur de tous les grands fleuves mari­times, l’o­deur de la fron­tière entre la terre et la mer, entre le connu et l’inconnu.

Der­rière eux, Lis­bonne s’é­loi­gnait. Les col­lines, les toits, les clo­chers, le Cas­te­lo tout en haut — la ville se recom­po­sait à mesure qu’ils s’en éloi­gnaient, comme un visage qu’on ne voit vrai­ment que quand on s’en écarte. Et devant eux, la rive sud — Alma­da, Cacil­has — se rap­pro­chait, avec ses entre­pôts, ses grues, ses immeubles bas, sa réa­li­té ouvrière qui était le néga­tif de la carte postale.

— Mon père pre­nait ce fer­ry tous les jours, dit Vera.

Elle était accou­dée à côté de lui, les che­veux fouet­tés par le vent, les yeux plis­sés contre la lumière. Le vent col­lait sa robe contre son corps et Fle­ming ne regar­da pas — ou regar­da et détour­na les yeux si vite que c’é­tait presque la même chose. Presque.

— Il tra­vaillait de l’autre côté ?

— Avant les mines. Quand j’é­tais petite. Il tra­vaillait aux chan­tiers navals de Cacil­has. Un ingé­nieur anglais dans un chan­tier por­tu­gais. Les ouvriers l’ap­pe­laient o inglês — l’An­glais. Ça lui suf­fi­sait comme nom. Il n’a­vait pas besoin d’être Fle­ming ou Smith ou Jones. Il était l’An­glais. C’é­tait une iden­ti­té complète.

Elle dit cela avec une ten­dresse qui per­ça le masque — un ins­tant, pas plus, comme une fis­sure dans un mur par où on aper­çoit une pièce qu’on ne devrait pas voir. Puis le masque se referma.

— Il est mort com­ment ? deman­da Fleming.

Il n’au­rait pas dû poser la ques­tion. Pas si vite. Pas si direc­te­ment. Mais le fer­ry, le vent, le Tage — il y avait quelque chose dans ce lieu de tran­sit, dans ce mou­ve­ment entre deux rives, qui auto­ri­sait les ques­tions directes, qui abo­lis­sait les pro­to­coles de la conver­sa­tion ter­restre. Sur l’eau, les mots changent de poids.

— La mala­ria, dit Vera. Contrac­tée dans les mines, au nord. Les mines d’é­tain du Dou­ro. Il y avait des mous­tiques dans les gale­ries. Per­sonne ne pre­nait de qui­nine parce que per­sonne ne pen­sait qu’on pou­vait attra­per la mala­ria dans une mine. Il a eu les fièvres en mars, il est mort en juin. Trois mois. Qua­torze ans, j’avais.

Elle dit les faits — les faits nus, sans émo­tion appa­rente, dans l’ordre chro­no­lo­gique, comme on lit un rap­port. Mais Fle­ming, qui savait écou­ter sous les mots, enten­dit ce que les mots ne disaient pas. Il enten­dit une petite fille de qua­torze ans devant un cer­cueil. Il enten­dit une langue qui dis­pa­raît — l’an­glais du père, cet anglais vivant, quo­ti­dien, qui ne serait plus jamais par­lé dans cette mai­son. Il enten­dit une moi­tié de monde qui s’ef­fondre et une autre moi­tié qui doit suffire.

— Je suis déso­lé, dit-il.

— Ne le soyez pas. C’é­tait il y a vingt ans. La dou­leur se trans­forme. Elle ne dis­pa­raît pas — les gens qui disent que le temps gué­rit mentent — mais elle se trans­forme. Elle devient autre chose. De la force, par­fois. De la colère, sou­vent. De la sau­dade, toujours.

Le fer­ry accos­ta à Cacil­has. Ils ne des­cen­dirent pas. Vera avait ache­té des billets aller-retour — la tra­ver­sée elle-même était la des­ti­na­tion. Le bateau rechar­gea ses pas­sa­gers et repar­tit dans l’autre sens, vers Lis­bonne, et la ville réap­pa­rut, gran­dis­sante, de plus en plus détaillée, comme un tableau qu’on regarde d’a­bord de loin puis de près, et les col­lines reprirent leur volume, et les toits reprirent leur cou­leur, et le Cas­te­lo retrou­va sa place au som­met de l’Al­fa­ma comme une cou­ronne sur une tête fatiguée.

*

Ils débar­quèrent au Cais do Sodré et marchèrent.

Vera ne par­lait pas. Fle­ming ne par­lait pas. Ils mar­chèrent côte à côte, dans ce silence qui suit les confi­dences — un silence plein, habi­té, un silence de diges­tion émo­tion­nelle où les mots pro­non­cés conti­nuent de tra­vailler en des­sous, comme un levain dans la pâte. Ils lon­gèrent le quai, pas­sèrent devant le Mer­ca­do da Ribei­ra — le grand mar­ché, dont les portes ouvertes lais­saient échap­per une rumeur de voix et une odeur de fruits et de pois­son qui se mêlait à l’air du fleuve — et remon­tèrent par la Rua do Arse­nal vers la Pra­ça do Comércio.

La Pra­ça do Comér­cio. Fle­ming s’arrêta.

C’é­tait une place immense — non, plus qu’im­mense. C’é­tait un vide. Un vide orga­ni­sé, enca­dré sur trois côtés par des arcades jaunes à la symé­trie par­faite, et ouvert sur le qua­trième côté sur le Tage, direc­te­ment, sans bar­rière, sans para­pet, comme si la ville s’in­ter­rom­pait là et que le fleuve com­men­çait, et que la fron­tière entre les deux n’é­tait qu’une marche de pierre, un seuil, un pas. Au centre de la place, une sta­tue équestre — le roi José Ier, figé en bronze sur un che­val de bronze, vert-de-gris par les siècles, levant un bras vers le fleuve dans un geste qui pou­vait signi­fier la gloire ou l’a­dieu ou les deux. Et par­tout, autour de la sta­tue, autour des arcades, entre les colonnes, dans les coins d’ombre et les rec­tangles de lumière — l’es­pace. L’es­pace pur. L’es­pace qui n’est pas du vide mais de la pos­si­bi­li­té, de la pro­messe, du souffle.

— C’est d’i­ci qu’ils par­taient, dit Vera.

— Qui ?

— Les navi­ga­teurs. Vas­co de Gama. Cabral. Magel­lan. Ils par­taient d’i­ci, de cette place, de ces quais. Ils mon­taient sur des bateaux qui fai­saient la moi­tié de ce fer­ry et ils allaient jus­qu’aux Indes, jus­qu’au Bré­sil, jus­qu’au bout du monde. Regar­dez le fleuve. C’est la der­nière chose qu’ils voyaient du Por­tu­gal. Cette eau. Cette lumière. Et ils ne savaient pas s’ils revien­draient. La plu­part ne reve­naient pas.

Fle­ming regar­da le Tage. La lumière de la fin de mati­née frap­pait l’eau et la trans­for­mait en quelque chose qui n’é­tait plus de l’eau mais de la lumière liquide, une éten­due de scin­tille­ments qui bles­sait les yeux et for­çait le regard à se détour­ner puis à reve­nir, parce que la beau­té qui blesse est celle qu’on ne peut pas ne pas regar­der. Il pen­sa aux navi­ga­teurs. À ces hommes qui avaient vu cette même eau, cette même lumière, et qui étaient mon­tés sur des coques de noix pour aller vers l’in­con­nu. Il pen­sa à la guerre. À l’At­lan­tique qu’il avait tra­ver­sé en avion et que ces hommes tra­ver­saient en bateau, pen­dant des mois, sans carte, sans radar, sans rien. Et il pen­sa — avec une honte sou­daine, phy­sique, une honte qui lui noua le ventre — qu’il était un homme qui n’a­vait jamais rien ris­qué. Jamais. Pas phy­si­que­ment. Pas émo­tion­nel­le­ment. Pas exis­ten­tiel­le­ment. Il avait tra­ver­sé la vie comme il tra­ver­sait les pièces — en obser­vant, en notant, en res­tant près des murs. Et les navi­ga­teurs, eux, avaient tra­ver­sé des océans.

— Ça va ? dit Vera.

— Oui. Oui, ça va.

Ça n’al­lait pas. Mais il y a des moments où dire que ça ne va pas est impos­sible, non pas par pudeur mais par inca­pa­ci­té — on ne trouve pas les mots, ou les mots qu’on trouve sont trop petits pour le sen­ti­ment, comme des chaus­sures d’en­fant qu’on essaie d’en­fi­ler sur des pieds d’a­dulte. Fle­ming dit que ça allait et Vera ne le crut pas et ils n’en par­lèrent plus, et ce non-dit devint une chose de plus entre eux, une chose qui s’a­jou­tait aux sar­dines et au fado et aux Chur­ch’s neuves et au silence du fer­ry, une couche de plus dans la géo­lo­gie de ce qui com­men­çait à res­sem­bler — dan­ge­reu­se­ment, déli­cieu­se­ment — à une intimité.

*

Ils déjeu­nèrent dans une cer­ve­ja­ria de la Rua dos Bacal­hoei­ros, à deux pas de la place. Une bras­se­rie de fruits de mer — vaste, bruyante, car­re­lée de blanc, avec des aqua­riums où des homards contem­plaient leur des­tin avec une rési­gna­tion phi­lo­so­phique et des ser­veurs en tablier blanc qui navi­guaient entre les tables en por­tant des pla­teaux char­gés de crus­ta­cés avec l’as­su­rance de funam­bules sur un fil.

Vera com­man­da des amêi­joas à bulhão pato — des palourdes au vin blanc, à l’ail et à la coriandre. Le plat arri­va dans une cata­pla­na en cuivre, fumant, odo­rant, et quand Vera sou­le­va le cou­vercle, la vapeur mon­ta entre eux comme un rideau de brume par­fu­mée qui les iso­la pen­dant un ins­tant du reste de la salle, du reste du monde, du reste de la guerre. L’ail. Le vin blanc. La coriandre. Le jus des palourdes — salé, marin, char­gé de tout l’At­lan­tique. C’é­tait un plat qui sen­tait le Por­tu­gal plus que n’im­porte quel monu­ment, n’im­porte quel azu­le­jo, n’im­porte quel fado. C’é­tait un plat qui était le Por­tu­gal — simple, intense, inimitable.

— Fle­ming.

— Oui.

— Pour­quoi êtes-vous vrai­ment ici ?

La ques­tion encore. La même ques­tion, posée dif­fé­rem­ment. Au café du Chia­do, elle l’a­vait lan­cée entre les sar­dines et le vin avec une désin­vol­ture de joueuse. Ici, dans la cer­ve­ja­ria, elle la posait autre­ment — plus direc­te­ment, plus gra­ve­ment, sans le camou­flage de l’i­ro­nie. Et ses yeux, par-des­sus la cata­pla­na fumante, ne sou­riaient plus.

Fle­ming man­gea une palourde. Il prit son temps. Le goût — l’ail, le sel, le vin — lui don­na quelques secondes de répit.

— Je vous l’ai dit. Éva­luer les réseaux —

— Non. Pas ça. Je veux dire : pour­quoi êtes-vous ici, dans cette vie ? Offi­cier de ren­sei­gne­ment. Mémos. Rap­ports. L’A­mi­rau­té. Est-ce que c’est ce que vous vou­liez être ? Est-ce que c’est ce que vous ima­gi­niez quand vous aviez vingt ans ?

C’é­tait la deuxième fois en deux jours qu’on lui posait cette ques­tion — la ques­tion du sens, la ques­tion de la direc­tion, la ques­tion de ce qu’il fai­sait de sa vie. Popov l’a­vait posée avec l’in­so­lence du séduc­teur. Vera la posait avec la pré­ci­sion du chi­rur­gien. Et Fle­ming se deman­da si ces gens — ces étran­gers qu’il connais­sait depuis trois jours — voyaient en lui quelque chose que ses col­lègues de l’A­mi­rau­té, qu’il côtoyait depuis deux ans, n’a­vaient jamais vu. Ou quelque chose qu’ils avaient vu et qu’ils avaient la poli­tesse bri­tan­nique de ne pas mentionner.

— Quand j’a­vais vingt ans, dit-il len­te­ment, je vou­lais être beau­coup de choses. Jour­na­liste. Diplo­mate. Ban­quier — j’ai essayé, j’é­tais mau­vais. Stock­bro­ker — j’ai essayé aus­si, j’é­tais moins mau­vais mais plus mal­heu­reux. Écrivain —

Il s’ar­rê­ta. Le mot était sor­ti tout seul. Écri­vain. Le même mot que Popov avait pro­non­cé la veille, et qui reve­nait main­te­nant dans sa propre bouche comme un boo­me­rang, comme un objet lan­cé qui revient à l’en­voyeur avec une force accrue.

— Écri­vain, répé­ta Vera. Vous vou­liez écrire ?

— Vou­loir est un grand mot. J’y pen­sais. Comme on pense à un pays qu’on aime­rait visi­ter sans jamais ache­ter le billet.

— Et pour­quoi n’a­vez-vous pas ache­té le billet ?

— Parce que je n’a­vais rien à racon­ter. Un écri­vain a besoin de matière. De vie. D’ex­pé­rience. Et moi, à vingt ans, à vingt-cinq ans, à trente ans — qu’est-ce que j’a­vais ? Une édu­ca­tion à Eton. Une brève car­rière à Reu­ters. Des amours ratées. Un frère meilleur que moi en tout. Ce n’est pas de la matière. C’est de la bio­gra­phie de gent­le­man anglais moyen. Il y en a des mil­liers. Aucun n’a jamais écrit un livre qui vaille la peine d’être lu.

Vera le regar­da. Long­temps. Avec ce regard qu’elle avait — ce regard large, ouvert, qui voyait plus que les autres parce que ses yeux étaient trop écar­tés pour les canons clas­siques et que cette ampli­tude n’é­tait pas seule­ment phy­sique mais per­cep­tive. Elle voyait large. Et ce qu’elle vit, à cet ins­tant, dans la cer­ve­ja­ria bruyante avec la vapeur des palourdes et le bruit des assiettes et le brou­ha­ha des conver­sa­tions en por­tu­gais — ce qu’elle vit le fit rou­gir. Parce qu’il sut qu’elle voyait la véri­té. Pas la ver­sion offi­cielle, pas la façade d’i­ro­nie, mais la véri­té nue : un homme qui vou­lait écrire et qui avait peur. Peur de ne pas être assez bon. Peur de ne pas avoir assez vécu. Peur que les mots ne viennent pas, ou qu’ils viennent et qu’ils ne soient pas les bons, et que la page blanche reste blanche, et que le silence soit la réponse finale à toutes ses questions.

— Vous avez la matière main­te­nant, dit-elle dou­ce­ment. Ce pays. Cette guerre. Cet hôtel plein de fan­tômes et d’es­pions. Un ban­quier alle­mand qui joue au bac­ca­ra comme si le monde en dépen­dait. Des rois sans trône qui errent dans des jar­dins. Un agent double serbe qui rit trop fort. Vous avez la matière, Fle­ming. Ce qui vous manque, c’est le cou­rage de la prendre.

Le silence après cette phrase fut si dense qu’il eut une tex­ture — quelque chose de coton­neux, de lourd, qui tom­bait entre eux comme la vapeur de la cata­pla­na mais en plus opaque, en plus étouf­fant. Fle­ming ne répon­dit pas. Il ne pou­vait pas répondre. Parce qu’elle avait rai­son — rai­son avec une pré­ci­sion qui était presque cruelle, comme un méde­cin qui annonce un diag­nos­tic que le patient connais­sait déjà mais refu­sait de formuler.

Il man­gea une palourde. Puis une autre. Le goût du sel. Le goût de la mer. Le goût de toutes les choses qui existent indé­pen­dam­ment de nos peurs et de nos lâche­tés et qui conti­nuent d’exis­ter quand nous avons fini de nous lamenter.

— Et vous ? dit-il enfin. Qu’est-ce que vous vou­liez être ?

— Libre, dit Vera sans hési­ta­tion. Juste libre. C’est un luxe, dans ce pays. Une femme libre au Por­tu­gal, en 1941, c’est une ano­ma­lie. Une erreur du sys­tème. Sala­zar veut des femmes à l’é­glise et à la mai­son. Des mères, des épouses, des saintes. Pas des tra­duc­trices qui emmènent des offi­ciers bri­tan­niques man­ger des palourdes et qui leur posent des ques­tions indiscrètes.

Elle sou­rit. Le sou­rire inté­rieur, mais avec quelque chose de dif­fé­rent — une cha­leur qui n’y était pas avant, une ouver­ture, comme si la conver­sa­tion avait des­ser­ré un ver­rou quelque part en elle et que la porte, sans s’ou­vrir tout à fait, avait bou­gé d’un centimètre.

— Et vous l’êtes ? dit Fle­ming. Libre ?

Le sou­rire chan­gea. S’a­min­cit. Devint quelque chose de plus fra­gile, de plus ambi­gu — le sou­rire de quel­qu’un qui hésite entre deux réponses et qui sait que l’une est vraie et l’autre nécessaire.

— Per­sonne n’est libre, dit-elle. Pas dans cette guerre. Pas dans ce pays. On croit être libre parce qu’on choi­sit son café et ses chaus­sures et l’homme avec qui on déjeune. Mais les vrais choix — les choix qui comptent — sont faits pour nous, par des gens que nous ne connais­sons pas, dans des bureaux que nous ne ver­rons jamais. Et quand le choix arrive — le vrai choix, celui qui change tout — on découvre qu’on n’est pas libre du tout. On découvre qu’on est atta­ché. Par des fils qu’on ne voyait pas. Et que quel­qu’un tire les fils.

Elle dit cela en regar­dant sa palourde, pas Fle­ming. Et Fle­ming, qui savait écou­ter sous les mots, enten­dit quelque chose qui n’é­tait pas dans les mots — un poids. Un poids ancien, per­son­nel, quelque chose qui n’a­vait rien à voir avec la guerre ni avec la poli­tique ni avec Sala­zar mais avec elle, avec sa vie, avec les fils invi­sibles dont elle par­lait. Des fils qui la tenaient. Qui la tiraient. Quelque part.

Il ne posa pas la ques­tion. Pas encore. Il y avait un moment pour poser les ques­tions et un moment pour lais­ser le silence les poser à sa place. Et le silence, par­fois, est plus efficace.

*

L’a­près-midi glis­sa comme le Tage — lent, large, lumineux.

Ils mar­chèrent. Sans but, sans plan, sans la pré­ten­tion d’al­ler quelque part. Ils mar­chèrent dans Lis­bonne comme on marche dans un rêve — en sui­vant les rues qui s’of­fraient, en tour­nant aux coins qui atti­raient, en s’ar­rê­tant devant les vitrines, les fon­taines, les façades d’a­zu­le­jos qui racon­taient des his­toires en bleu et blanc. Fle­ming mar­chait à côté de Vera et il sen­tait que quelque chose chan­geait entre eux — pas une pro­gres­sion vers l’in­ti­mi­té, pas une séduc­tion, quelque chose de plus sub­til, de plus rare. Un accord. Le genre d’ac­cord qui se pro­duit quand deux per­sonnes marchent au même rythme pen­dant assez long­temps et que leurs pas finissent par se syn­chro­ni­ser, et que cette syn­chro­ni­sa­tion phy­sique devient, sans qu’on le veuille, une syn­chro­ni­sa­tion men­tale, une espèce de sym­pa­thie silen­cieuse des corps qui pré­cède la sym­pa­thie des esprits.

Ils pas­sèrent devant l’é­glise de São Roque — une façade aus­tère, presque laide, qui ne lais­sait rien devi­ner de l’in­té­rieur. Vera l’en­traî­na dedans. Et l’in­té­rieur était un choc — une explo­sion de dorure, de marbre, de bois peint, une pro­fu­sion baroque qui pre­nait à la gorge après la sobrié­té de la façade. C’é­tait le contraire de ce qu’on atten­dait. C’é­tait un piège. Et Fle­ming pen­sa que Lis­bonne toute entière était construite sur ce prin­cipe — des façades modestes qui cachent des inté­rieurs somp­tueux, des exté­rieurs qui mentent sur les inté­rieurs, des appa­rences qui trompent. Comme les gens. Comme Vera.

— Le Por­tu­gal ne montre jamais ce qu’il a de plus beau, dit Vera en levant les yeux vers le pla­fond peint de la Cape­la de São João Bap­tis­ta — une cha­pelle com­man­dée à des artistes ita­liens par le roi João V, entiè­re­ment construite à Rome, bénie par le pape, puis démon­tée, trans­por­tée par bateau et remon­tée à Lis­bonne. L’ex­tra­va­gance du geste était ver­ti­gi­neuse — faire construire une cha­pelle dans un pays étran­ger et l’im­por­ter comme un meuble. Seul le Por­tu­gal pou­vait ima­gi­ner une chose pareille. Seul un pays de navi­ga­teurs pou­vait consi­dé­rer qu’une cha­pelle est un objet trans­por­table, un bagage de plus dans la cale d’un navire.

— C’est un pays de masques, dit Fleming.

— Comme tous les pays. La dif­fé­rence, c’est que le Por­tu­gal le sait. L’An­gle­terre aus­si porte des masques, mais elle croit que le masque est le visage. Le Por­tu­gal sait que le masque est un masque. Et il l’as­sume. C’est plus honnête.

Ils sor­tirent de l’é­glise. La lumière de l’a­près-midi tom­bait main­te­nant en oblique sur les rues du Bair­ro Alto, décou­pant des ombres nettes, des rec­tangles de soleil et de pénombre qui alter­naient sur les trot­toirs en mosaïque comme les touches d’un pia­no. Fle­ming allu­ma une SG Gigante. Le goût était dif­fé­rent de ses Mor­land — plus sec, plus âpre, avec une amer­tume qui n’é­tait pas désa­gréable. Le goût du Por­tu­gal. Il com­men­çait à s’y faire.

*

Ils s’as­sirent dans un jar­din — le Mira­dou­ro de São Pedro de Alcân­ta­ra, un bel­vé­dère ombra­gé de pla­tanes d’où l’on voyait la ville entière, de la Baixa au Cas­te­lo, avec le Tage der­rière, scin­tillant dans la lumière décli­nante. Un ven­deur ambu­lant pro­po­sait des châ­taignes grillées dans un cor­net de papier jour­nal. Vera en ache­ta. Ils man­gèrent les châ­taignes chaudes, assis sur un banc de pierre, en silence, en regar­dant Lis­bonne rou­gir sous le soleil couchant.

C’é­tait un de ces moments — Fle­ming le sut immé­dia­te­ment, avec cette luci­di­té des ins­tants par­faits qui se savent par­faits pen­dant qu’ils se pro­duisent — un de ces moments que la mémoire pho­to­gra­phie­rait et conser­ve­rait intacts, sans alté­ra­tion, sans embel­lis­se­ment, parce qu’ils n’a­vaient pas besoin d’être embel­lis. La lumière sur les toits. L’o­deur des châ­taignes. La tié­deur de l’air. Vera à côté de lui, les doigts noir­cis par la peau des châ­taignes, les yeux plis­sés contre le soleil, le visage calme — plus calme qu’il ne l’a­vait jamais vu, déli­vré pour un ins­tant de l’i­ro­nie et de la vigi­lance et du masque, un visage qui n’é­tait que lui-même, ouvert, offert, beau de cette beau­té qui n’est pas la beau­té des traits mais la beau­té de la présence.

— Fle­ming, dit-elle.

— Oui.

— Mer­ci.

— De quoi ?

— De ne pas poser de ques­tions. Les hommes posent tou­jours des ques­tions. Ils veulent savoir, com­prendre, clas­ser. Vous aus­si, vous vou­lez savoir — je le vois. Mais vous vous rete­nez. Et cette rete­nue… c’est la chose la plus élé­gante que vous ayez faite depuis que vous êtes arrivé.

Il ne répon­dit pas. Il man­gea une châ­taigne. Il regar­da le Tage. Il pen­sa que cette femme — cette femme aux Chur­ch’s anglaises et à l’an­glais trop par­fait et au frère mort de mala­ria et aux fils invi­sibles — était en train de deve­nir quelque chose dans sa vie. Pas une amante — pas encore, peut-être jamais. Pas une amie — le mot était trop plat, trop domes­tique. Quelque chose d’autre. Quelque chose qui n’a­vait pas de nom en anglais — et peut-être que le mot por­tu­gais exis­tait, peut-être que le mot était sau­dade, ce manque actif, ce manque qui crée, ce manque qui chante.

Le soleil des­cen­dit. Les toits pas­sèrent du rouge à l’o­range, puis du orange au vio­let, puis du vio­let à quelque chose qui n’a­vait pas de nom — un bleu sombre, pro­fond, le bleu des tran­si­tions, le bleu de l’entre-deux, le bleu qui sépare le jour de la nuit et qui ne dure que quelques minutes mais qui contient, pen­dant ces quelques minutes, toute la mélan­co­lie et toute la beau­té du monde.

— Il faut ren­trer, dit Vera.

— Oui.

Ni l’un ni l’autre ne bou­gea. Le bleu s’ap­pro­fon­dit. Les pre­mières lumières s’al­lu­mèrent dans la ville — des points jaunes, épars, timides, comme des étoiles ter­restres qui répon­daient aux étoiles célestes qui com­men­çaient à appa­raître au-des­sus de leurs têtes. Lis­bonne s’illu­mi­nait. Le Tage deve­nait noir.

Puis ils se levèrent. En même temps. Sans se concer­ter. Et ils redes­cen­dirent vers la ville, côte à côte, dans la lumière des réver­bères qui jetait leurs ombres sur les trot­toirs en mosaïque — deux ombres longues, paral­lèles, qui se tou­chaient par­fois quand le che­min se res­ser­rait et qui se sépa­raient quand il s’é­lar­gis­sait, et ce jeu d’ombres — ce rap­pro­che­ment, cette sépa­ra­tion, ce rap­pro­che­ment encore — était peut-être la chose la plus vraie qui se soit pas­sée entre eux ce jour-là.

*

Le taxi les rame­na à Esto­ril. Fle­ming regar­da par la vitre. La côte, la nuit, les lumières des vil­las, la masse noire de l’At­lan­tique. Il ne par­lait pas. Vera ne par­lait pas. Le chauf­feur ne par­lait pas. Le silence était com­plet et par­fait, comme un objet fini, une sculp­ture, quelque chose qu’on pour­rait poser sur une éta­gère et regarder.

Le taxi s’ar­rê­ta devant le Palá­cio. Ils sor­tirent. Le hall. Les portes-fenêtres. La nuit tiède.

— Bon­soir, dit Vera.

— Bon­soir.

Elle hési­ta. Une seconde. Peut-être moins. L’hé­si­ta­tion la plus brève que Fle­ming ait jamais per­çue — un micro-arrêt du corps, un fré­mis­se­ment de l’in­ten­tion, le moment où quel­qu’un s’ap­prête à faire quelque chose et décide de ne pas le faire. Puis elle tour­na les talons et s’é­loi­gna vers la sor­tie de l’hô­tel, vers la nuit, vers Lis­bonne ou vers ailleurs, vers sa vie dont il ne savait rien et qu’il devi­nait com­pli­quée et peut-être terrible.

Il la regar­da par­tir. La robe bleu marine. La bar­rette en écaille. Les Chur­ch’s anglaises sur le gra­vier de l’al­lée — ce cris­se­ment qui dit l’argent, le calme, l’entre-soi, et qui disait main­te­nant autre chose : le départ.

Fle­ming mon­ta dans sa chambre. Il ouvrit la fenêtre. Le jar­din, la mer, la nuit. Les mêmes. Et pour­tant dif­fé­rents — parce que lui-même était dif­fé­rent, légè­re­ment, imper­cep­ti­ble­ment, de la façon dont on est dif­fé­rent après une jour­née qui ne res­semble à aucune autre et dont on ne mesure pas encore l’im­pact, comme on ne mesure pas l’im­pact d’une graine plan­tée le jour de sa plantation.

Il sor­tit le bloc-notes. Sous le chiffre et le pré­nom, il écri­vit autre chose — pas un mot cette fois, une phrase. Une phrase courte. Cinq mots. Cinq mots qui ne vou­laient rien dire et qui vou­laient tout dire, cinq mots qui étaient peut-être le début de quelque chose — d’un livre, d’une vie, d’un men­songe magni­fique — ou peut-être la fin de quelque chose d’autre.

Il posa le crayon. Il fer­ma les per­siennes. Il se coucha.

Dehors, le Tage cou­lait vers la mer, comme il cou­lait depuis des mil­liers d’an­nées, indif­fé­rent aux navi­ga­teurs et aux espions et aux femmes qui mangent des sar­dines avec les doigts, indif­fé­rent à tout sauf à son propre mou­ve­ment, cette force tran­quille de l’eau qui va vers l’eau, du fleuve qui va vers l’o­céan, du connu qui va vers l’inconnu.

Fle­ming dormit.

Et pour la pre­mière fois depuis son arri­vée au Por­tu­gal, il rêva. Il rêva du Tage. Il rêva d’un bateau. Il rêva d’une femme sur un quai qui agi­tait la main — ou qui ne l’a­gi­tait pas, c’é­tait dif­fi­cile à dire, dans les rêves les gestes sont ambi­gus, et celui-ci pou­vait être un au revoir ou un appel ou un aver­tis­se­ment, et quand il se réveilla le len­de­main, il ne se sou­vint pas du visage de la femme mais il se sou­vint du geste, et le geste lui res­ta, comme un écho, comme une trace, comme le fan­tôme d’une main dans l’air du matin.

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